“Deux mots”

 

« Le Chemin de La Mecque » est la traduction de l’ouvrage The Road of Mecca, écrit par le célèbre penseur, écrivain et journaliste Muhammad Asad. Muhammad Asad était juif de naissance. Pourtant, dès son adolescence, il perdit tout attrait pour la religion juive. En avançant en âge, il se prit d’aversion pour le mode de vie moderne de l’Occident et ses pratiques. D’un côté, le matérialisme consumériste occidental ; de l’autre, la conception spirituelle désincarnée et surnaturelle des prêtres : ces deux courants l’éloignèrent du cercle occidental et l’orientèrent vers l’Orient. Il se sentit attiré par le mode de vie islamique, arabe et modéré, fondé sur l’harmonie entre le corps et l’âme. En 1921, il embrassa l’islam et prit le nom de Muhammad Asad.

The Road of Mecca, ou « Le Chemin de La Mecque », est l’autobiographie spirituelle de Muhammad Asad. En relatant les expériences diverses de ses voyages à travers les pays, il y a exposé l’histoire de son éveil intérieur. Cet ouvrage raconte, sous une forme narrative, les expériences variées de sa vie de voyageur, le mode de vie du monde arabe ainsi que les traits comparatifs des modes de vie orientaux et occidentaux ; il dépeint également l’histoire poignante de la découverte de la vérité par un esprit insatisfait et en quête de vérité.

Il va sans dire que ce livre a été écrit par un sage réfléchi de notre époque, qui n’est pas un musulman converti ordinaire, gagné par une émotion dépourvue de raison. C’est une personne exceptionnellement douée qui, avant d’adopter cette religion, s’est efforcée de la comprendre et d’en saisir l’essence à la lumière de tout son savoir et de toute son intelligence.

La traduction bengalie de cet ouvrage captivant, d’une très grande valeur littéraire, a été réalisée par le célèbre conteur et penseur islamique Shahed Ali, ancien rédacteur de la revue de la Fondation islamique et de Sabuj Pata. Il ne fait aucun doute que sa main magique, qui excelle dans la langue du récit, a brillamment réussi à traduire la langue littéraire et descriptive de cet ouvrage ; tout lecteur en appréciera la clarté et l’élégance, et nous pouvons annoncer avec plaisir qu’il ne se lassera pas de parcourir ses nombreuses pages. C’est pourquoi nous publions à nouveau cet ouvrage sous une forme entièrement renouvelée, afin de l’offrir aux lecteurs. Plutôt que de parler de traduction du « Chemin de La Mecque », on peut parler d’une création nouvelle : c’est un ajout inédit à la littérature bengalie.

Nous espérons qu’en lisant cet ouvrage, le lecteur trouvera une nourriture pour sa réflexion qui l’aidera à comprendre les principes religieux de l’islam et qu’il s’éveillera à une foi encore plus profonde en l’islam.

— Sharif Hasan Torfdar

L’éditeur

Avant-propos

 

J’avais probablement entendu dès mes années d’école la nouvelle qu’un érudit juif nommé Léopold Weiss avait embrassé l’islam ; mais ce n’est que bien plus tard que j’appris qu’il était écrivain et penseur d’un talent exceptionnel. Son nom musulman était Muhammad Asad. Bien que son nom soit resté gravé dans ma mémoire, je n’avais pas encore eu la chance de lire aucune de ses œuvres. Sous le régime britannique, il se trouvait en Inde ; après la création du Pakistan, il fut directeur de l’organisme de reconstruction islamique du gouvernement du Pendjab occidental, et il dirigea une revue anglaise de très grande qualité intitulée « Arafat ». Je ne savais rien de plus à son sujet.

Un jour, probablement vers 1958, l’avocat A. T. Mustafa, qui devint par la suite ministre du gouvernement central du Pakistan, me dit au cours d’une conversation : « Frère, avez-vous lu The Road of Mecca ? De tous les livres que j’ai lus dans ma vie, celui-ci est le livre par excellence. »

Le frère Mustafa n’était pas seulement un juriste célèbre ; c’était aussi un militant culturel islamique actif et intransigeant, ainsi qu’un lecteur averti. Il se tenait au courant des ouvrages que les meilleurs écrivains du monde avaient consacrés à l’islam. Après avoir entendu de sa bouche les éloges enthousiastes qu’il faisait de The Road of Mecca, je m’empressai de me procurer le livre et, quelques jours plus tard, j’en fis venir un exemplaire de Lahore par colis. Dès que je l’eus entre les mains, je m’y plongeai ; accompagnant Asad dans son long et bouleversant voyage spirituel, depuis son enfance jusqu’à son adhésion à l’islam, je parcourus moi aussi diverses contrées d’Europe et d’Asie, les chemins et les campagnes, les marchés et les bourgs, les villes et les ports, ainsi que les mers, et je redécouvris le monde. Peu à peu, la forme parfaite de l’islam s’épanouit sous mes yeux, pétale après pétale. Je lus The Road of Mecca à maintes reprises et, au fil de ces lectures, une conviction s’enracina dans mon cœur : la traduction bengalie de ce livre ouvrirait aux lecteurs et lectrices bengalis un nouvel horizon de la vision islamique de la vie.

Malgré mes moyens limités et le manque de temps, j’entrepris la traduction du livre et commençai à la publier en feuilleton dans la revue Islamic Academy que je dirigeais. Grâce à la richesse du sujet et au style d’écriture merveilleux d’Asad, ma traduction pourtant imparfaite suscita elle aussi un vif écho parmi les lecteurs ; nombre d’entre eux s’abonnèrent à la revue Islamic Academy pour cette seule traduction et exprimaient leur mécontentement lorsque sa publication devenait parfois irrégulière.

The Road of Mecca, ou La Route de La Mecque, est l’autobiographie spirituelle de Muhammad Asad. Asad a raconté l’histoire de sa vie sous la forme d’un récit. Plus savoureuse qu’un roman, cette histoire, rendue authentique par la réalité de ses expériences personnelles, est devenue pour l’homme contemporain une analyse de l’islam sans précédent. Du début à la fin du livre se déploie une saveur nouvelle, une essence originale, qui ne procure pas seulement du plaisir au lecteur, mais l’enrichit d’une expérience profondément gratifiante ; compagnon de voyage de l’auteur, le lecteur parvient lui aussi, au terme du parcours, à La Mecque, c’est-à-dire au cœur même de la vision islamique de la vie, et le long cheminement d’Asad sur la voie de l’islam s’accomplit. Selon les mots d’Asad, il s’agit d’un home-coming — d’un retour au foyer.

Muhammad Asad était journaliste, penseur et interprète hors pair de l’islam ; mais, fondamentalement, c’était un génie créateur doué d’une vision prophétique. The Road of Mecca est l’une de ses œuvres magistrales. Il dédia ce livre à son épouse, Pola Hamida Asad. En présentant cette œuvre en langue bengalie, j’ai tenté, autant que possible, de restituer l’expérience palpitante d’Asad tout en préservant le rythme, la tournure des phrases et le style de l’original. Mais aucune œuvre ne peut être traduite mot à mot. Je ne prétends donc pas avoir réussi à rendre pleinement dans ma propre langue cette création incomparable d’Asad. Ma consolation est toutefois que, du début à la fin de cette traduction, mon amour inné pour la création littéraire et mon affection, née dès l’enfance, pour l’idéal de vie islamique ont été activement à l’œuvre. En remettant la traduction de ce livre aux lecteurs et lectrices bengalis, j’ai accompli une responsabilité que je m’étais imposée à moi-même ; pour cette œuvre, le mérite revient à Muhammad Asad auprès d’Allah, le Très Miséricordieux. D’innombrables lecteurs impatients et désireux m’ont constamment pressé d’achever la traduction et de la publier sous forme de livre ; chaque fois qu’ils me rencontraient, ils en parlaient. Leur attente enthousiaste a enfin pris fin et leur demande est enfin satisfaite ; je me sens donc déchargé d’un poids et rends grâce à Allah le Très-Haut. Parmi cette multitude de lecteurs, il m’est absolument impossible d’oublier le frère Shah Abdul Hannan ; son intérêt passionné et ses insistances m’ont constamment redonné courage chaque fois que mon ardeur à traduire s’est relâchée.

Au cours de la première étape de la traduction de ce livre, Mohammad Azizur Islam et Sheikh Tofazzal Hossain, de l’ancienne Islamic Academy, ont pendant longtemps transcrit ma traduction dictée. Lors de la deuxième étape, le poète Masud-ush-Shahid a assumé entièrement cette responsabilité. Masud a consacré avec joie à ce travail une précieuse part de sa vie quotidienne à mes côtés. Abdul Muqit Chowdhury a assumé avec plaisir la tâche de relire les épreuves. L’index du livre a été préparé par Kalam Azad, de l’Islamic Foundation Press. Ils me sont tous chers ; je ne veux pas amoindrir, par de simples remerciements, la valeur de leur coopération sincère.

Les Éditions Jnanakosh se sont attiré la gratitude de l’ensemble du lectorat bengalophone en publiant la troisième édition de l’ouvrage.

Shahed Ali

Quelques éléments de la vie mouvementée d’Allama Muhammad Asad

Le professeur Shahed Ali

En 1994, l’étoile la plus brillante de la sagesse et de l’érudition disparut du ciel du monde musulman. Aux yeux du monde occidental, la lumière de cette étoile était intense et éblouissante ; aussi a-t-il feint de ne pas la voir pendant près d’un siècle, alors qu’elle se trouvait juste devant ses yeux. Cet érudit était né en Occident, dans un environnement européen. Pourtant, il avait défié la civilisation occidentale contemporaine, avancée dans les sciences et les connaissances : il avait révélé au monde le vide abyssal dissimulé derrière son apparat extérieur. C’est pourquoi le monde occidental s’est toujours efforcé de l’ignorer avec irritation. La nouvelle de son décès ne fut guère relayée par les médias occidentaux.

De même qu’un homme atteint de cécité nocturne ne voit ni la lune ni les étoiles, et qu’un aveugle ne voit pas le soleil, l’éclat des rayons de cette étoile ne s’est jamais pleinement reflété aux yeux du monde musulman. Ainsi, même lorsque l’étoile la plus brillante de son ciel disparut, le monde musulman n’éprouva aucun sentiment de vide : le lever ou le coucher du soleil ou des étoiles ne change rien pour un aveugle. Il ne possède d’ailleurs aucun média d’information qui lui soit propre. Et même dans ceux qui existent, cette mort n’a guère reçu d’importance. On dit que son testament exprimait le souhait que sa tombe se trouve à La Mecque — là où il avait vécu longtemps, découvert l’islam, était devenu son meilleur interprète et son représentant, embrassé l’islam et exposé sa supériorité au monde entier, et écrit un livre qui avait suscité un immense retentissement dans le monde, tel que « Road to Mecca ». Mais son vœu ne fut pas exaucé. Il mourut en Espagne et y fut enterré.

Muhammad Asad, qui s’appelait Leopold Louis avant d’embrasser l’islam, vécut environ vingt-six ou vingt-sept ans dans la ville marocaine de Tanger avec son épouse, Pola Hamida Asad. Il avait conclu un accord avec Rabita al-Alam al-Islami afin de réaliser une traduction du Noble Coran accompagnée d’un commentaire succinct. Lorsque le commentaire des dix premiers juz fut publié, certains oulémas exprimèrent leur désaccord avec certaines de ses interprétations. Asad rompit alors ses relations avec la Rabita et partit pour le Maroc ; malgré ses difficultés financières, il décida d’achever seul la traduction et le commentaire et de les publier, avec pour seuls soutiens son épouse et quelques amis. Après vingt longues années de labeur, il publia sa traduction et son commentaire. Il assuma ainsi, pour le monde moderne, la tâche de produire la traduction et le commentaire les plus modernes du Noble Coran.

Leopold Louis naquit en 1900 dans la ville de Lemberg, dans l’actuelle Pologne, au sein d’une famille juive. Son grand-père était le dernier rabbin d’une famille juive de rabbins et de prêtres qui s’était étendue sur plusieurs générations. Bien qu’il eût reçu une éducation destinée à faire de lui un rabbin juif traditionnel, son père abandonna cette tradition familiale, étudia le droit, devint un avocat renommé et épousa une femme issue d’une famille de banquiers. Parallèlement à ses études scolaires ordinaires, Louis apprit à parler et à lire couramment l’hébreu, et se familiarisa également avec l’araméen. Dès cet âge, il acquit une connaissance approfondie du texte original et des commentaires du Talmud. Bien des années plus tard, il écrivit à ce sujet dans son œuvre spirituelle autobiographique, « Road to Mecca » : « Il me semblait que l’Allah de l’Ancien Testament et du Talmud était occupé uniquement par les rites selon lesquels Ses adorateurs devaient L’adorer. Il me semblait aussi qu’Allah se préoccupait déjà de manière étonnante du destin d’une nation particulière. La structure même de l’Ancien Testament, présenté comme l’histoire des descendants d’Abraham, donne l’impression qu’Allah n’est pas le Créateur et le Nourricier de toute l’humanité, mais plutôt une divinité tribale qui s’emploie à conformer l’ensemble de la création aux besoins d’un peuple élu. » »

Bien qu’il fût désillusionné par la doctrine juive, Louis ne se lança pourtant pas dans la recherche de la vérité spirituelle par une autre voie. Après la Première Guerre mondiale, il s’inscrivit à l’université de Vienne et se consacra, avec une certaine arrogance, à l’étude de l’histoire de l’art et de la philosophie. Mais cette vie universitaire ne parvint pas à apaiser la soif intérieure qui le poussait à rechercher une signification religieuse. Elle ne satisfit pas non plus son désir d’aventure. Après la Première Guerre mondiale, Vienne était désespérément engagée dans un effort pour retrouver sa singularité et son identité. La guerre et l’effondrement de la monarchie des Habsbourg, vieille de six cents ans, avaient fait s’écrouler les fondements des anciennes valeurs et traditions. Celles-ci étaient d’ailleurs déjà devenues la cible des attaques des amateurs d’art et des intellectuels. Sous l’influence d’une famille sceptique, Louis, comme beaucoup d’autres garçons de son âge, en vint à rejeter catégoriquement toute religion formelle. Son objectif, à cette époque, était l’action, l’aventure et l’excitation. Poussé par cet élan, il voulut s’engager dans l’armée autrichienne sous un pseudonyme, car il n’avait pas encore dix-huit ans. Son rêve échoua donc. Quatre ans plus tard, lorsqu’il eut légalement l’âge d’entrer dans l’armée, son rêve de gloire militaire s’était déjà brisé. Car quelques semaines plus tard éclata la révolution, l’Empire autrichien s’effondra et la guerre prit fin.

Mais la vie universitaire ne présentait pour Louis aucun attrait. Il ressentait le désir d’affronter profondément la vie, le désir d’entrer dans la vie. Au lieu de se réfugier dans les systèmes de défense que les personnes éprises de sécurité édifient autour d’elles, Louis voulait entrer dans la vie ; il voulait trouver lui-même le chemin qui lui permettrait de comprendre l’ordre spirituel sous-jacent à toute chose.

L’un des traits caractéristiques des premières décennies du XXe siècle était le vide spirituel. Toutes les valeurs auxquelles l’Europe s’était habituée pendant des siècles avaient, à la suite des événements de 1914-1918, perdu leurs contours propres et étaient devenues informes et privées de substance. Nulle part n’apparaissaient de nouvelles valeurs capables de combler ce vide. Le sentiment de fragilité et d’incertitude, ainsi que les bouleversements sociaux et psychologiques annoncés, faisaient naître dans l’esprit des jeunes le soupçon que rien de durable n’existait dans la pensée ni dans l’action humaines. L’agitation spirituelle de la jeunesse ne trouvait nulle part de point d’appui. Louis et les jeunes de son âge étaient déconcertés par toutes sortes de questions ; en l’absence d’une norme morale fiable, personne ne pouvait leur apporter de réponse satisfaisante. Louis constata : « La science dit que le savoir est tout, mais sans objectif moral, le savoir ne peut que créer le chaos. » Il ne fait aucun doute que les réformateurs sociaux, les révolutionnaires et les communistes de cette époque voulaient construire un monde meilleur et plus heureux. Mais le regard pénétrant de Louis vit qu’ils ne réfléchissaient qu’à la lumière des conditions sociales et économiques extérieures et que, pour corriger les défauts dans ces domaines, ils avaient élevé la conception « matérialiste » au rang d’une métaphysique nouvelle, ou plutôt d’une antimétaphysique. Ils constatèrent que ce qui se produisait dans le monde qui les entourait était souvent radicalement incompatible avec les qualités divines imaginées. Les forces qui régissaient le destin humain semblaient clairement distinctes et séparées des qualités attribuées à Allah. Ils en conclurent qu’Allah n’existait pas. Les gardiens orgueilleux de la religion avaient revêtu Allah de leurs propres habits et L’avaient séparé du destin humain, Le rendant étranger à celui-ci. Mais cela ne résolvait pas le problème : cette incertitude et cette instabilité concernant la conduite à tenir dans la vie personnelle pouvaient devenir la cause d’un profond désordre et engendrer un mépris pour l’éducation, la culture et le sens de la beauté de l’être humain. En raison de cette intuition profonde, Louis ne s’arrêta pas là. Pour lui, la construction d’une vie noble devint un moyen de rechercher une voie créatrice vers l’espérance. C’est sous cette impulsion qu’il s’inscrivit à l’université de Vienne et choisit l’histoire de l’art comme matière principale. Mais cette matière ne parvint pas à le satisfaire. Il constata que ses enseignants — parmi lesquels Strzygowski et Dvořák étaient célèbres et éminents — étaient excessivement occupés à découvrir les règles esthétiques qui régissent la création artistique ; ils n’avaient fait que très peu d’efforts pour mettre au jour les vibrations spirituelles qui se trouvaient au cœur de celle-ci. Autrement dit, selon Louis, leur approche de l’art était étroitement limitée aux formes et aux styles par lesquels l’art acquiert son expression.

Même après s’être familiarisé, durant les années de confusion exubérante de sa jeunesse, avec les conclusions de la nouvelle psychanalyse qui passionnait l’Europe, Louis n’en fut pas satisfait et n’y trouva pas les réponses à ses questions, bien que la théorie psychanalytique fût alors apparue comme une révolution de premier ordre. Sa conviction selon laquelle la découverte du rôle des désirs et des pulsions de l’inconscient dans la formation de la personnalité humaine avait incontestablement ouvert la voie à une compréhension plus profonde de soi ne dura pas longtemps. Pour lui, l’excitation suscitée par la pensée freudienne était aussi intense que l’ivresse provoquée par l’alcool. Dans les cafés de Vienne, il écoutait, captivé, les discussions animées que les premiers pionniers de la psychanalyse — des savants tels qu’Alfred Adler, Hermann Stickel et Otto Gross — avaient entre eux ; mais Louis fut troublé par l’arrogance intellectuelle de cette nouvelle science. Car, selon lui, « cette science veut réduire tous les mystères de l’âme humaine à quelques réactions nerveuses ». Il comprit que les conclusions de cette nouvelle discipline n’avaient même pas la capacité de rapprocher l’homme des vérités ultimes. De plus, il n’y trouva aucune indication d’une voie nouvelle vers une vie noble et élevée. Après la Grande Guerre commença l’effondrement généralisé des valeurs établies ; dans le cours de cet effondrement, nombre d’interdits qui régissaient les relations entre les hommes et les femmes se relâchèrent également. C’était le passage d’un état à son contraire absolu, dans lequel tout était devenu sujet à controverse. En d’autres termes, les hommes furent précipités de la foi et de la confiance qu’ils avaient placées dans le progrès humain continu et ascendant vers le pessimisme amer de Spengler, le relativisme moral de Nietzsche et le vide spirituel créé par la psychanalyse. Chez les jeunes hommes et les jeunes femmes désireux de suivre la logique du corps, les relations sexuelles devinrent arbitraires, fortuites et libres. Leopold Louis avait le sentiment que ce n’était rien d’autre qu’une révolte contre les conventions vides. Il lui semblait que l’union de l’homme et de la femme pourrait peut-être faire disparaître la terrible solitude qui séparait un homme de tous les autres. Au milieu de cette agitation et de cette instabilité psychologiques, il ne lui fut plus possible de poursuivre ses études universitaires. Son père voulait faire de lui un érudit et lui faire obtenir un doctorat. Mais il abandonna cette voie et, contre la volonté de son père, choisit la vie de journaliste : il deviendrait écrivain, et l’écriture serait son métier. De Vienne, il arriva à Prague, où, dans un vieux café, le Westend, il fit la connaissance d’un cercle magique d’artistes et d’écrivains. Quelque temps plus tard, son père, l’ayant appris, lui écrivit : « Je vois maintenant clairement que tu vas mourir comme un vagabond et un vaurien, gisant dans un caniveau au bord de la route. » Le jeune Louis, obstiné et profondément sûr de lui, répondit : « Non. » Il avait compris qu’il voulait devenir écrivain ; il s’était convaincu que le monde littéraire l’attendait avec impatience, les bras grands ouverts.

Mais, à cette époque, il était difficile d’avoir accès à un journal connu. Jour après jour, il arpentait les rues de Berlin, sans avoir de quoi payer le métro ou le taxi. Pendant plusieurs semaines, il ne vécut que de thé et des deux morceaux de pain que sa logeuse lui donnait le matin. En ces jours-là, son destin était le jeûne absolu. Et ses rêves nocturnes étaient remplis de tranches épaisses de pain frais couvertes de beurre.

Au milieu de cette extrême misère matérielle, il passa quelque temps à travailler comme assistant d’un producteur de cinéma, puis à gagner un peu d’argent en écrivant un scénario pour son ami viennois Eston Kuher, ainsi qu’un autre scénario. Il passa ensuite une année à exercer divers emplois temporaires dans différentes villes d’Europe centrale, avant d’entrer finalement dans le monde de la presse en 1921. Le docteur Demart, riche membre du Parti catholique du Centre allemand et personnalité éminente de la scène politique allemande, s’apprêtait, avec le concours de l’United Press of America, à créer une agence de presse appelée United Telegraph. Ayant posé sa candidature pour travailler comme assistant dans son établissement, il obtint un poste de téléphoniste. Pour son ambition, c’était un travail extrêmement frustrant. Mais Lewis n’avait d’autre choix que de l’accepter. Après y avoir travaillé pendant un mois, il réussit secrètement à obtenir une entrevue à Berlin avec madame Maxim Gorki, venue là pendant la terrible famine qui ravageait la Russie en 1921 afin de mobiliser l’opinion publique en faveur d’une aide et de secours efficaces dans les capitales d’Europe centrale. Cette entrevue transforma Leopold Lewis, le téléphoniste, en reporter. Il devint journaliste.

Leopold Lewis était alors un jeune homme ardent de vingt-deux ans. Lewis et les jeunes gens de son âge étaient agités par le désir de changer la société et de la reconstruire. Comment fallait-il organiser la société pour que l’être humain puisse mener une vie véritable et pleine ? Comment leurs relations devaient-elles être structurées afin que tous puissent briser l’isolement et la solitude qui encerclent chaque personne, en sortir et vivre dans une véritable amitié et une véritable coopération réciproques ? Qu’est-ce qui est bien, qu’est-ce qui est mal, qu’est-ce que le destin ? Ou, pour le dire autrement, que devait faire l’être humain pour être véritablement un avec sa vie, et pas seulement en paroles, et pouvoir dire : « Moi et mon destin ne sommes pas séparés : nous ne faisons qu’un ! »

Partout, le climat d’incertitude morale et sociale avait engendré un optimisme effréné. Celui-ci se manifestait, d’une part, dans les expérimentations audacieuses de la musique, de la peinture et du théâtre de cette époque et, d’autre part, dans une recherche souvent révolutionnaire, tâtonnant aveuglément autour de la structure et des contours de la culture. Mais parallèlement à cet optimisme maintenu artificiellement en vie, un vide spirituel régnait. Un relativisme vague et condescendant était né au sein d’un pessimisme grandissant. Après la Seconde Guerre mondiale, dans un monde européen survolté, émotif, meurtri, mécontent et agité, plus rien ne fonctionnait avec le naturel et l’ordre d’autrefois. Lewis comprit que le véritable dieu du monde occidental n’avait rien de spirituel. Son unique divinité était le confort, l’aisance et la commodité. Pour un Européen — qu’il fût démocrate, communiste, ouvrier ou intellectuel — la foi qui avait un sens consistait à adorer le progrès matériel, car quel autre but la vie pouvait-elle avoir que de devenir toujours plus facile ? En termes modernes, le seul objectif de la vie était de libérer l’être humain de l’emprise de la nature. Les temples de cette nouvelle religion étaient les immenses usines, les cinémas, les laboratoires de recherche chimique, les salles de danse et les institutions zoologiques. Et les prêtres de ces temples étaient les banquiers, les ingénieurs, les politiciens, les vedettes de cinéma, les statisticiens, les directeurs de l’éducation, les créateurs de records, les aviateurs et les commissaires. Le désaccord général sur les notions de bien et de mal, ainsi que le recours à l’opportunisme dans toutes les questions sociales et économiques, révélèrent un échec moral — celui d’un opportunisme comparable à celui d’une prostituée des rues, qui donne son corps chaque fois et à quiconque la désire. Dès cet âge, Lewis vit que la soif insatiable de pouvoir et de bonheur divisait inévitablement le monde occidental en divers groupes antagonistes. Chacun de ces groupes était doté d’armes terribles et, dès que leurs intérêts mutuels étaient menacés, ils se lançaient désespérément dans la destruction les uns des autres. La plus haute mesure du juste et de l’injuste était alors l’utilité pratique, le succès dans le monde matériel. Décrivant son état d’alors, Lewis dit : « Je vis combien la vie était devenue malheureuse et confuse. Combien les liens entre les êtres humains étaient ténus, alors même que la société et la nation étaient exaltées au moyen de cris frénétiques qui déchiraient les oreilles. Combien nous nous étions éloignés du monde de nos sentiments innés. Et combien nos âmes étaient devenues étroites et ternes. À cette époque, le commencement et la fin de toutes nos pensées, c’était l’Europe. »

Lewis dit : « Mais mon incapacité à prendre part aux aspirations sociales, économiques et politiques divergentes de ceux qui m’entouraient, ou de quelque groupe que ce fût parmi eux, prit peu à peu en moi la forme d’une idée confuse : je ne suis vraiment pas l’un d’eux, je n’ai aucun lien avec eux. Et, parallèlement, naquit en moi le désir de faire nécessairement partie de quelqu’un ou de quelque chose — mais de qui ? De quoi devais-je faire partie ? » C’est avec cette aspiration profonde et cette agitation au cœur qu’en 1922, à l’âge de vingt-deux ans, il partit pour Jérusalem, répondant à l’appel du Coran. Après avoir longtemps fréquenté les Arabes, il trouva la réponse : de qui ferait-il partie, de quoi serait-il une partie ? Correspondant d’un journal mondialement connu, le Frankfurter Zeitung, il arriva à Jérusalem, puis, quelques années plus tard, se rendit en Palestine, en Transjordanie, en Irak, en Perse et en Afghanistan. Pendant son séjour à Jérusalem, il entra pour la première fois en contact avec l’islam et se sentit attiré par le mode de vie des Arabes. Après avoir entretenu avec eux des relations étroites, il découvrit que la société musulmane traditionnelle possédait une harmonie naturelle entre l’esprit et les sens — harmonie que l’Europe avait perdue. Il découvrit chez eux une certitude du cœur et une libération du doute de soi, une libération dont les Européens ne rêvaient même pas. Leopold Lewis obtint enfin la réponse à la question de savoir de quoi il ferait partie et, de retour en Europe en 1926, il embrassa l’islam avec son épouse. Son nom musulman devint Muhammad Asad. Dans son autobiographie, Le Chemin de La Mecque, la conversion à l’islam d’Asad est appelée un « retour au foyer ». Après être devenu musulman, Asad vécut près de six ans dans le monde arabe et acquit une connaissance approfondie de la vie et de la langue arabes. Il devint un proche du roi Ibn Saoud. Il quitta ensuite le monde arabe pour se rendre en Inde, où il fit la connaissance du grand poète et philosophe musulman, Allama Iqbal. Sur le conseil de ce dernier, Asad renonça à son projet de voyager au Turkestan oriental, en Chine et en Indonésie, et resta en Inde afin d’expliquer et d’analyser les fondements intellectuels de l’État islamique. À cette époque, l’État islamique n’était encore que le rêve d’un poète visionnaire, porté par une âme enfiévrée de rêves. Selon les paroles de Muhammad Asad : « Pour moi, comme pour Iqbal, c’était un rêve : trouver une voie — en réalité l’unique voie — pour ranimer toutes les âmes endormies de l’islam ; créer l’existence politique d’un peuple dont la cohésion ne reposerait pas sur le même sang et la même chair, mais sur une adhésion commune à un idéal. Pendant de nombreuses années, je me consacrai à cet objectif par l’étude, l’écriture et les conférences et, avec le temps, j’acquis une certaine renommée comme interprète du droit islamique. » Mais cette renommée ne fut pas seulement relative : elle devint en réalité mondiale.

Lorsque le Pakistan fut fondé en 1947, le gouvernement de cet État invita Muhammad Asad à créer et à diriger une institution appelée Département de la reconstruction islamique. Celle-ci avait pour objectif d’exposer en détail les conceptions islamiques idéologiques de l’État et de la société, sur lesquelles la nouvelle organisation politique pourrait s’appuyer pour définir ses orientations idéologiques. Après avoir poursuivi pendant deux ans cette tâche particulièrement stimulante, Muhammad Asad rejoignit le service extérieur pakistanais. Au ministère pakistanais des Affaires étrangères, il devint chef de la division du Moyen-Orient. Muhammad Asad fournit toutes les données et tous les documents historiques à l’appui du combat d’arguments et de faits que le Pakistan menait avec succès, au sein de l’Organisation des Nations unies, en faveur des Palestiniens et contre le sionisme. Au ministère des Affaires étrangères, il se consacra au renforcement des relations entre le Pakistan et le monde musulman. À cette époque, Muhammad Asad fut nommé ministre plénipotentiaire de la mission pakistanaise auprès de l’Organisation des Nations unies. Puis, vers la fin de 1952, il démissionna de ce poste et se consacra à la rédaction de son immortel ouvrage, « La Route vers La Mecque ».

L’histoire de l’histoire

L’histoire que je vais raconter dans ce livre n’est pas l’autobiographie d’un homme illustre par son rôle dans les affaires de l’État ; ce n’est pas non plus le récit d’aventures audacieuses — car, bien que ma vie ait connu nombre d’aventures étonnantes, elles n’ont jamais été davantage que les conséquences accessoires de ce qui se déroulait en moi — et ce n’est pas non plus le récit d’une quête consciente de la foi religieuse, car cette foi est entrée dans ma vie au fil des années, sans que j’aie tenté de l’acquérir. Mon histoire est simplement celle de la découverte de l’islam par un Européen et de son intégration à la société musulmane.

Je n’avais jamais songé à écrire ce livre. Il ne m’était jamais venu à l’esprit que ma vie puisse présenter un intérêt particulier pour quiconque, à l’exception de moi-même. Mais lorsque, après avoir passé vingt-cinq ans en dehors du monde occidental, je me rendis à Paris, puis à New York au début de 1952, je fus contraint de changer d’avis. Comme je travaillais alors en qualité de ministre plénipotentiaire du Pakistan auprès de l’Organisation des Nations unies, tous les regards étaient naturellement tournés vers moi ; je devins un objet de vive curiosité pour mes amis, mes connaissances européennes et américaines. Ils avaient d’abord pensé que j’étais un « expert » européen qu’un gouvernement oriental avait engagé à une fin particulière et que je m’étais accommodé, pour ma propre commodité, des usages du peuple au service duquel je travaillais. Mais lorsque mes activités à l’Organisation des Nations unies devinrent évidentes, ils furent quelque peu stupéfaits de constater que je m’étais identifié non seulement dans le domaine de l’action, mais aussi sur les plans affectif et intellectuel, aux objectifs politiques et civilisationnels du monde musulman en général. À mesure que les jours passaient, de plus en plus de gens commencèrent à m’interroger sur mes expériences passées. Ils apprirent que j’avais commencé ma carrière très tôt comme correspondant à l’étranger de journaux continentaux et qu’après avoir largement parcouru le Moyen-Orient pendant plusieurs années, je m’étais converti à l’islam en 1926 ; qu’après ma conversion, j’avais vécu environ six ans en Arabie et gagné l’amitié du roi Ibn Saoud ; qu’ensuite j’avais quitté l’Arabie pour l’Inde, où j’avais rencontré Muhammad Iqbal, le père spirituel de l’idée du Pakistan et le grand poète-philosophe musulman. En peu de temps, celui-ci parvint à me convaincre de renoncer à mon projet de voyage au Turkestan oriental, en Chine et en Indonésie, et de rester en Inde afin d’y expliquer et d’y analyser les fondements intellectuels du futur État islamique, qui n’était alors rien de plus qu’un rêve dans l’esprit rêveur d’Iqbal. Pour moi, comme pour Iqbal, ce rêve symbolisait un moyen — en vérité, l’unique moyen — de ranimer tous les espoirs assoupis de l’islam : la création d’une entité politique pour un peuple dont la cohésion ne reposerait pas sur un même sang ou une même ascendance, mais sur une allégeance commune à un idéal. Pendant de nombreuses années, je me consacrai à cet objectif par l’étude, l’écriture et les conférences et, avec le temps, j’acquis une certaine renommée comme interprète de la loi islamique et de la civilisation islamique. Lorsque le Pakistan fut fondé en 1947, le gouvernement de cet État m’invita à créer et à diriger un département appelé « Département de la reconstruction islamique » ; son objectif était d’exposer en détail les conceptions islamiques idéologiques de l’État et de la société, sur lesquelles la nouvelle organisation politique pourrait s’appuyer pour définir ses orientations idéologiques. Après avoir poursuivi pendant deux ans cette tâche extrêmement stimulante, je rejoignis le service extérieur pakistanais. Au ministère pakistanais des Affaires étrangères, je fus nommé chef de la division du Moyen-Orient. Je me consacrai à y renforcer les liens et les relations entre le Pakistan et le reste du monde musulman ; c’est à cette époque que je fus finalement nommé à New York au sein de la mission pakistanaise auprès de l’Organisation des Nations unies.

Tout cela indiquait quelque chose de bien plus profond qu’une simple adaptation extérieure d’un Européen vivant au fil des circonstances au sein d’une société musulmane : cela signifiait plutôt qu’il avait consciemment et de tout son cœur retiré son allégeance à une famille culturelle pour en manifester une autre envers un environnement culturel entièrement différent. Beaucoup de mes amis occidentaux trouvaient cela très étonnant. Ils ne parvenaient pas à concevoir qu’un homme né dans le monde occidental, qui y avait grandi et y avait reçu son éducation, ait pu s’identifier aussi complètement et ouvertement au monde musulman, sans rien refouler au fond de lui ; comment avait-il pu substituer l’héritage culturel islamique à l’héritage culturel occidental, et qu’était-ce donc qui l’avait contraint à adopter un idéal religieux et social qu’ils tenaient pour allant de soi, à mes yeux pourtant très inférieur à toutes les conceptions européennes ?

Mais pourquoi, commençai-je à me demander, mes amis occidentaux tenaient-ils cette question pour une évidence ? Avaient-ils jamais ressenti le besoin d’essayer véritablement de parvenir directement à l’essence de l’islam ? Ou bien leurs opinions reposaient-elles sur des conceptions déformées transmises de génération en génération et sur quelques formules toutes faites ? Était-il possible que l’ancien mode de pensée grec et romain, qui divisait le monde entre, d’un côté, les Grecs et les Romains et, de l’autre, les « barbares », c’est-à-dire les peuples barbares, soit encore si profondément enraciné dans l’esprit occidental qu’il fût, même en théorie, incapable de reconnaître une quelconque valeur claire et définie à tout ce qui se trouvait en dehors de sa propre orbite culturelle ?

Depuis l’époque des Grecs et des Romains, les penseurs et les historiens européens ont été enclins et désireux de concevoir l’histoire du monde à la lumière de l’histoire européenne et dans les seuls termes de l’expérience culturelle occidentale. Dans cette vision, les civilisations non occidentales n’y font leur entrée que lorsque leur existence, ou certains mouvements particuliers nés en leur sein, ont eu ou ont une influence directe sur le destin des peuples occidentaux ; c’est pourquoi, aux yeux des Occidentaux, l’histoire du monde et ses différentes cultures ne sont finalement rien de plus qu’une histoire occidentale élargie !

Il va de soi qu’une perspective aussi étroite engendre une vision déformée. Comme les Occidentaux ne connaissent en détail et sous leurs couleurs les plus vives que les écrits qui dépeignent leur propre culture ou examinent les problèmes de leur propre civilisation, et qu’ils ne font guère plus que jeter de temps à autre un regard distrait sur le reste du monde, l’Européen ou l’Américain moyen devient facilement victime de l’idée fausse selon laquelle l’expérience culturelle occidentale n’est pas seulement supérieure à celle du reste du monde, mais aussi si vaste par ses dimensions qu’aucune comparaison entre les deux n’est possible ; et, pour cette raison, le mode de vie occidental serait le seul modèle acceptable, à l’aune duquel seulement les autres modes de vie pourraient être jugés. Cela implique naturellement que toute conception intellectuelle, toute institution sociale ou toute appréciation morale qui ne concorde pas avec cet idéal ou ce modèle occidental appartient en réalité à un niveau de vie inférieur. Suivant les traces des Grecs et des Romains, le monde occidental aime à penser que toutes ces civilisations différentes, qu’elles aient existé autrefois ou qu’elles existent aujourd’hui, ne sont que des expériences faisant obstacle à la voie du progrès que l’Occident poursuit infailliblement ; ou, tout au plus, comme dans le cas des civilisations parentes qui se sont développées directement avant la civilisation occidentale moderne sur la même ligne, qu’elles ne sont que quelques chapitres successifs d’un même livre — la civilisation étant naturellement le dernier chapitre.

Lorsque j’exprimai cette opinion à l’un de mes amis américains — un homme fort doué sur le plan intellectuel, que l’on pouvait qualifier d’érudit par ses dispositions d’esprit — il manifesta d’abord un certain scepticisme.

« J’en conviens, dit-il, les anciens Grecs et Romains faisaient preuve d’une vision limitée lorsqu’ils jugeaient les civilisations étrangères ; mais cette limitation n’était-elle pas le résultat inévitable des difficultés de communication entre eux et le reste du monde ? Et ces difficultés n’ont-elles pas été en grande partie surmontées à l’époque moderne ? Quoi qu’il en soit, nous autres Occidentaux veillons aujourd’hui à rester en rapport avec ce qui se passe au-delà de notre propre orbite culturelle. N’oubliez-vous pas les nombreux ouvrages qui ont été publiés en Europe et en Amérique au cours du dernier quart de siècle sur l’art et la philosophie orientaux, ainsi que sur les idées politiques qui animent l’esprit des différents peuples de l’Orient ? Il ne serait certainement pas juste de méconnaître le désir des Occidentaux de comprendre ce que les autres cultures peuvent avoir à offrir ! »

« Vous avez peut-être en partie raison, répondis-je. Il ne fait aucun doute que l’ancienne perspective gréco-romaine n’est plus entièrement active de nos jours. Elle a considérablement perdu de sa rigueur et de son tranchant, pour une seule raison : les penseurs occidentaux dotés d’une réflexion plus mûre sont devenus désabusés et méfiants à l’égard de nombreux aspects de leur propre civilisation. Certains d’entre eux commencent à entrevoir que le progrès humain n’a peut-être pas un seul livre et un seul récit, mais qu’il peut en avoir plusieurs ; et cela simplement parce que, dans son sens historique, l’humanité n’est pas une entité homogène, mais un ensemble composite de groupes divers, entre lesquels existent de profondes divergences dans les conceptions du sens et du but de la vie humaine. Je ne pense pourtant pas que le monde occidental ait commencé à adopter, à l’égard des cultures étrangères, une attitude véritablement moins condescendante et paternaliste que celle des Grecs et des Romains ; on peut dire qu’il est seulement devenu plus tolérant. Mais souvenez-vous que cette tolérance ne s’exerce pas envers l’islam : elle s’exerce seulement envers certaines cultures orientales qui offrent une sorte d’attrait spirituel aux Occidentaux tourmentés par une faim spirituelle, tout en étant si éloignées de la vision occidentale du monde qu’elles ne sont pas considérées comme un véritable défi à ses valeurs. »

« Qu’entendez-vous par là ? »

« Voyez-vous, répondis-je, lorsqu’un Occidental parle, disons, de l’hindouisme ou du bouddhisme, il est invariablement conscient des différences fondamentales entre ces doctrines et les siennes. Tel ou tel aspect de ces doctrines peut lui plaire, mais il ne consentira naturellement jamais à envisager la possibilité de les adopter à la place de ses propres idées. Puisqu’il admet d’avance cette impossibilité, il peut réfléchir à ces cultures étrangères avec calme et souvent avec une compréhension empreinte de sympathie. Mais lorsque vient la question de l’islam, qui n’est pas aussi opposé aux valeurs occidentales que les philosophies hindoue ou bouddhiste, ce calme occidental est presque toujours et inévitablement troublé par un parti pris affectif. Serait-ce peut-être parce que, comme je me le demande parfois avec étonnement, les valeurs islamiques sont si proches des valeurs occidentales qu’elles constituent précisément un défi latent à nombre de conceptions occidentales de la vie spirituelle et sociale ? »

Et je commençai à lui exposer une théorie qui m’était venue à l’esprit quelques années auparavant ; une théorie qui, à mon avis, pourrait aussi aider à comprendre plus clairement la profonde hostilité, enracinée, que l’on rencontre si souvent envers l’islam dans la littérature occidentale et la pensée contemporaine.

« Pour trouver une explication véritablement plausible à cette hostilité », dis-je, « il faut regarder très loin en arrière, au cœur de l’histoire, et essayer de comprendre le contexte psychologique des premières relations entre l’Occident et le monde musulman. Les racines de ce que les Occidentaux pensent et ressentent aujourd’hui à propos de l’islam se trouvent dans la pression d’influences profondes et dans les traces laissées par les souvenirs nés à l’époque des croisades. »

« Les croisades ! » s’exclama mon ami d’une voix étonnée. « Vous ne voulez tout de même pas dire que ce qui s’est passé il y a près de mille ans puisse encore exercer une influence sur les hommes de ce XXe siècle ? »

« Mais c’est bien ce qui se produit. Je sais que cela semblera incroyable. Mais ne vous souvenez-vous pas avec quelle incrédulité furent accueillies les premières découvertes des psychanalystes, lorsqu’ils tentaient de démontrer qu’une grande partie de la vie affective de l’adulte — et presque toutes les tendances, les goûts et les habitudes apparemment dépourvus de raison que recouvre le terme d’idiosyncrasie ou de “disposition particulière” — pouvait trouver son origine dans les diverses expériences des premières années de l’enfance, la période la plus formatrice de son âge ? Eh bien, les nations et les civilisations sont-elles autre chose que des individus collectifs ? Leur évolution aussi est intimement liée aux expériences de leurs premières années. Comme chez les enfants, ces expériences de leur enfance ont pu être agréables ou douloureuses ; elles peuvent avoir été entièrement rationnelles ou, au contraire, être le fruit d’une interprétation enfantine et naïve d’un événement ; le pouvoir qu’a chacune de ces expériences de transformer l’esprit dépend principalement de son intensité initiale. On peut aisément décrire le siècle qui précéda immédiatement les croisades, c’est-à-dire la période qui s’acheva avec le premier millénaire de l’ère chrétienne, comme la première enfance de la civilisation occidentale… »

Je rappelle à mon ami — qui était lui-même historien — que c’est l’époque où, après les siècles obscurs qui suivirent l’effondrement de l’Empire romain, l’Europe commença pour la première fois à discerner sa propre voie culturelle. Sans presque aucun lien avec la tradition romaine, désormais presque oubliée, de nouvelles littératures commencèrent alors à naître dans les différentes langues vernaculaires des peuples européens ; les beaux-arts, après s’être remis de la lassitude mentale provoquée par les déplacements incessants des Goths, des Huns et des Avars, animés d’un esprit guerrier, se ranimèrent peu à peu sous l’inspiration de l’expérience religieuse de la chrétienté occidentale. Un nouvel univers culturel naissait des conditions encore primitives du haut Moyen Âge. C’est précisément à ce moment décisif, alors que son développement intérieur se trouvait dans cette phase extrêmement vulnérable et sensible, que les croisades lui infligèrent le choc le plus violent de sa vie — ce que le langage moderne appelle un “traumatisme”, ou choc affectif, susceptible de devenir la cause d’une maladie mentale…

Les croisades furent une pression collective prodigieuse exercée sur une civilisation qui commençait à peine à prendre conscience d’elle-même. Historiquement parlant, les guerres des croisades furent la première tentative de l’Europe, et une tentative pleinement réussie, pour se voir à la lumière de son unité culturelle. Avant ou après la première croisade, l’Europe n’a jamais connu une expérience comparable à l’enthousiasme et à l’exaltation qu’elle suscita. Une formidable vague de folie déferla sur le continent européen — une liesse qui, pour la première fois, franchit toutes les barrières entre les différents États, tribus et classes. Il y avait auparavant les Francs, les Saxons, les Germains, les Bourguignons, les Siciliens, les Normands et les Lombards — un mélange hétéroclite de tribus et de peuples qui n’avaient presque rien en commun, sauf une chose : presque tous leurs royaumes et provinces féodaux étaient les débris de l’Empire romain, et ils étaient tous chrétiens ; mais dans les guerres des croisades, et par leur intermédiaire, ce lien religieux fut élevé à un niveau nouveau : l’idée politico-religieuse de la “chrétienté”, objectif commun à tous les Européens. Elle donna finalement naissance à une conscience culturelle fondée sur l’Europe. Lorsque, en novembre 1095, le pape Urbain II, dans son célèbre discours de Clermont, exhorta les chrétiens à combattre la “nation païenne” qui occupait la Terre sainte, il proclama probablement, à son insu, la charte de la civilisation occidentale.

L’expérience du choc affectif prodigieux provoqué par les guerres des croisades donna à l’Europe sa conscience culturelle et son unité ; mais, en fin de compte, cette même expérience se mit dès lors à appliquer cette fausse couche de couleur sous laquelle l’islam apparut par la suite aux yeux des Occidentaux — et pas seulement parce que les croisades signifient guerre et effusion de sang. Combien de guerres semblables ont eu lieu entre les nations, guerres que ces mêmes nations ont ensuite complètement oubliées — et combien d’hostilités et d’inimitiés qui leur avaient paru irréductibles se sont transformées plus tard en amitié ! Les dommages causés par les différentes croisades ne se limitèrent pas au fracas des armes : ils furent d’abord et avant tout psychologiques — ils consistaient à empoisonner l’esprit occidental contre le monde musulman par une interprétation délibérément erronée des enseignements et des idéaux de l’islam ; car, pour maintenir la justification de l’appel aux croisades, il fallait nécessairement présenter le prophète des musulmans comme l’Antéchrist et dépeindre sa religion dans les termes les plus odieux, comme une source de débauche et de goûts dépravés. C’est à l’époque des croisades que l’idée ridicule selon laquelle l’islam serait une religion de pure sensualité et de brutalité bestiale, et non de purification de l’esprit, une religion de rites et de cérémonies, pénétra dans l’esprit occidental, où elle demeure depuis lors ; et c’est alors aussi que le nom du prophète Muhammad — ce même Muhammad qui avait ordonné à ses fidèles de respecter les prophètes des autres religions — fut transformé par les Européens, avec haine et mépris, en “Mahound”. L’époque où la libre recherche allait commencer en Europe était encore très éloignée. Pour les forces alors en place, il était très facile de semer les graines noires de la haine et de l’hostilité contre une religion et une civilisation entièrement différentes de la religion et de la civilisation occidentales. Il n’est donc pas fortuit que, tandis que ces guerres se déroulaient, la flamboyante Chanson de Roland — qui raconte la victoire imaginaire du royaume chrétien sur les musulmans infidèles du Midi de la France — n’ait pas été composée alors, mais trois siècles plus tard, c’est-à-dire d’abord juste avant les croisades ; elle devint aussitôt une sorte d’“hymne national” de l’Europe. Il n’est pas fortuit non plus que l’épopée consacrée à ces guerres soit le commencement d’une littérature “européenne”, nettement distincte de la littérature régionale antérieure : car la civilisation européenne repose, dès son enfance, sur une haine féroce de l’islam.

Il semble être une ironie de l’histoire que l’hostilité envers l’islam, entretenue en Occident pendant des siècles et qui était à l’origine religieuse, subsiste encore dans son inconscient à une époque où la religion a presque entièrement perdu son autorité sur l’imagination de l’homme occidental. Bien entendu, cela n’a rien d’étonnant. Nous savons que les croyances religieuses inculquées à l’être humain durant son enfance le marquent pour toute sa vie — « Et c’est précisément ce qui s’est produit », dis-je en achevant mon propos, « chez cette personnalité collective qu’est la civilisation occidentale. L’ombre des croisades s’étend encore aujourd’hui sur la civilisation occidentale ; et dans toutes ses réactions envers l’islam et le monde musulman, on distingue nettement les traces de ce spectre qui refuse de mourir… »

Mon ami reste silencieux quelques instants. Je vois encore cet homme grand et mince faire les cent pas dans le compartiment. Ses deux mains dans les poches de son manteau, il secoue la tête comme s’il était quelque peu déconcerté, puis il finit par dire :

« Ce que vous dites contient peut-être une part de vérité — en fait, c’est peut-être bien le cas — quoique je ne sois pas en mesure, pour le moment, d’examiner votre théorie. Quoi qu’il en soit, votre vie, qui vous paraît à vous si simple et exempte de complications, doit sembler tout à fait extraordinaire et insolite aux Occidentaux, n’est-ce pas ? Pourquoi n’écrivez-vous pas votre autobiographie ? Je suis certain que ce serait un livre des plus passionnants et captivants. »

Je lui réponds en éclatant de rire : « Oui, écrire un livre de ce genre pourrait m’aider à m’accommoder de l’abandon du service extérieur. Après tout, l’écriture est bien ma profession première… »

La réponse que j’avais donnée sur le ton de la plaisanterie s’effaça peu à peu de mon esprit au cours des semaines et des mois suivants. Je commençai à réfléchir sérieusement à mettre par écrit le récit de ma vie et à contribuer ainsi, si modestement que ce fût, à écarter l’épais rideau qui dissimule l’islam et sa culture à l’esprit occidental. Ma conversion à l’islam était, à bien des égards, un fait unique et sans pareil : je ne suis pas devenu musulman parce que j’avais longtemps vécu parmi les musulmans ; au contraire, c’est parce que j’avais embrassé l’islam que j’ai décidé de vivre parmi eux. Ne pourrais-je pas, en faisant connaître aux lecteurs occidentaux mon expérience strictement personnelle, contribuer davantage à la compréhension mutuelle entre le monde islamique et le monde occidental que je ne pourrais le faire dans la fonction diplomatique que n’importe lequel de mes compatriotes pourrait remplir avec la même compétence ? Après tout, n’importe quelle personne intelligente peut devenir ministre du Pakistan auprès des Nations unies — mais combien de gens sont capables de parler de l’islam aux Occidentaux comme je peux le faire ? Je suis musulman, mais il est également vrai que je suis né dans le monde occidental ; je peux donc m’exprimer dans la langue de l’élite des deux mondes, celui de l’islam et celui de l’Occident…

C’est pourquoi, vers la fin de 1952, je démissionnai du service extérieur pakistanais et commençai à écrire ce livre. Je ne saurais dire s’il est devenu le « livre passionnant » que mon ami américain avait espéré. À l’aide seulement de quelques vieilles notes, de journaux intimes fragmentaires et de plusieurs articles que j’avais écrits à l’époque pour des journaux, il ne me restait qu’à retourner vers le passé par les lignes complexes d’une évolution et d’un développement, en les reconstituant de mémoire — une évolution et un développement qui s’étaient déroulés sur de nombreuses années et dans une vaste étendue géographique.

Et voici cette histoire : ce n’est pas le récit de toute ma vie, mais seulement celui des années qui précédèrent mon départ d’Arabie sur la route de l’Inde — ces années exaltantes que j’ai passées à voyager à travers presque tous les pays compris entre le désert de Libye et les sommets enneigés du plateau du Pamir, entre le Bosphore et la mer d’Arabie. Ce récit est présenté sur un arrière-plan — et il faut garder à l’esprit qu’il s’agit du cadre de mon dernier voyage dans le désert, de l’intérieur de l’Arabie jusqu’à La Mecque, vers la fin de l’été 1932 ; car c’est au cours de ces vingt-trois jours que le schéma de ma vie m’apparut dans toute sa clarté.

L’Arabie décrite dans les pages qui suivent n’existe plus. Sa solitude et son unité se sont effondrées sous le choc brutal du pétrole jailli soudain avec une force prodigieuse et sous le poids de l’or qu’il a apporté. Sa noble simplicité a disparu, et avec elle a disparu également cet aspect de son humanité qui était unique et sans pareil. Lorsque l’on éprouve de la peine pour quelque chose de précieux qui a disparu à jamais et ne pourra plus jamais être retrouvé, cette peine m’a rappelé ce dernier long voyage à travers le désert — lorsque nous avancions tous deux, poussant nos montures ; lorsque nous progressions, deux hommes sur deux chameaux, à travers une lumière ruisselante…

 

La soif

Un

Nous sommes deux, chacun monté sur un chameau, et nous avançons, avançons toujours ; au-dessus de nos têtes, le soleil brûle, partout la lumière scintille et embrase tout. À la fois solitude et soleil — un silence brûlant —, et, à travers lui, nous avançons, deux hommes sur deux chameaux, bercés par le rythme et le mouvement de la marche, qui engourdissent l’esprit et lui font oublier le jour, le soleil, l’air chaud et la longue route. Çà et là, sur les crêtes des dunes, poussent des touffes d’herbe jaunie ; ici et là, des buissons de lianes de hamd sont lovés sur le sable comme d’immenses serpents. Mes sens semblent s’être endormis. Je me balance sur la selle. Je ne perçois plus rien : ni le bruit du sable broyé sous les pieds du chameau, ni le frottement des clous de bois fixant la selle contre l’intérieur de mes genoux. Pour protéger mon visage du soleil et du vent, je l’ai enveloppé dans les pans de mon turban. Il me sembla que je traversais ma propre solitude comme un objet tangible, comme une matière que l’on pourrait saisir et toucher, et que je la traversais ainsi, oui, exactement ainsi, en direction des puits de Tayma… vers ces puits profonds de Tayma qui donnent de l’eau aux assoiffés… droit à travers le Néfoud, vers Tayma. J’entendis une voix ; je ne savais si c’était une voix entendue en rêve ou celle de mon compagnon :

— Tu disais quelque chose, Zaïd ?

— Je disais, répondit mon compagnon, que bien peu de gens auraient l’audace de traverser le Néfoud exactement de part en part pour aller voir les puits de Tayma.

Zaïd et moi étions allés à Qasr Asaymin, sur la frontière du Nedjd et de l’Irak, à la demande du roi Ibn Saoud. Nous en revenions tous les deux. Une fois mon travail terminé, j’avais beaucoup de temps libre. Je décidai donc d’aller voir une fois la lointaine et antique oasis de Tayma, située à près de deux cents milles au sud-ouest. C’était le « Tema » de l’Ancien Testament, à propos duquel Isaïe disait : « Les habitants de Tema apportent de l’eau aux assoiffés. » L’eau abondante de Tayma et ses grands puits ne se trouvent nulle part ailleurs dans toute l’Arabie. Grâce à cette eau et à ces puits, Tayma était devenue, à l’époque préislamique, un immense centre du commerce caravanier et l’un des foyers de l’ancienne civilisation arabe. Je désirais voir cet endroit depuis longtemps. Aussi, au lieu d’emprunter les détours suivis par les caravanes du désert, nous nous enfonçâmes tout droit depuis Qasr Asaymin au cœur de l’immense Néfoud. Entre les hauteurs de l’Arabie centrale et le désert syrien s’étend le Néfoud, un désert de sable rougeâtre, d’une prodigieuse étendue. Dans cette partie de cette région terriblement désolée, il n’y a ni empreinte ni chemin. Le vent semble s’être chargé d’empêcher les pas des hommes ou des bêtes de laisser une marque durable sur ce sable meuble, friable et traître, et de faire disparaître rapidement tout repère susceptible de guider le voyageur. Sous les rafales, les contours des dunes changent sans cesse ; elles s’écoulent lentement, avec une douceur si imperceptible qu’on ne la remarque pas, et prennent forme après forme. Les montagnes se transforment en vallées, les vallées changent à leur tour, et prennent de nouvelles formes en faisant entendre un doux murmure. Même dans la bouche des chameaux, cette herbe a le goût de la cendre amère !

J’ai traversé ce désert à maintes reprises. Pourtant, je n’ai pas le courage d’y chercher seul mon chemin sans l’aide de personne. Aussi suis-je extrêmement heureux d’avoir Zaïd avec moi. Zaïd est originaire de cette région du pays. Sa tribu s’appelle les Shammar ; les membres de la famille Shammar sont établis au sud et à l’est du Néfoud. Lorsque, sous les pluies continues de l’hiver, les dunes se transforment soudain en champs d’un vert dense, ils font paître leurs chameaux au milieu du Néfoud pendant plusieurs mois de l’année. Le lien de Zaïd avec l’humeur changeante du désert est un lien de sang ; le cœur de Zaïd bat au même rythme qu’elle.

De tous les hommes que j’ai connus jusqu’à présent, Zaïd me semble être le plus remarquable. Il a le front large, le corps mince, la taille moyenne, une belle constitution, une force prodigieuse et une mâchoire solide, bien dessinée. Son visage étroit, couleur de blé, exprime à la fois la dureté et la sensualité ; il porte cette gravité attendue qui est un trait particulier des habitants de l’Arabie désertique — une réserve pleine de dignité, empreinte d’une sincère douceur. Il est un heureux mélange de sang bédouin et de vie citadine du Nedjd ; bien qu’il se soit libéré des défauts de l’exaltation bédouine, il a conservé intacte en lui la sûreté de l’instinct bédouin, et, sans devenir la victime de l’artificialité matérielle des citadins, il a acquis leur sens pratique. Comme moi, il a mené une vie d’aventures, riche en événements et en émotions. Pendant la Grande Guerre, le gouvernement turc avait formé, pour lancer des expéditions dans la péninsule du Sinaï, un corps irrégulier de cavaliers montés sur des chameaux ; Zaïd en fut l’un des soldats durant son adolescence. Il a également combattu pour défendre les terres de sa famille Shammar contre les attaques d’Ibn Saoud. Pendant quelque temps, il s’est encore livré à la contrebande d’armes dans le golfe Persique. Il a passionnément aimé de nombreuses femmes dans bien des régions du monde arabe. Bien entendu, il a épousé chacune d’elles légalement, à un moment ou à un autre, puis les a répudiées conformément à la loi. Il a fait pendant quelque temps le commerce des chevaux en Égypte. En Irak, il fut un soldat en quête de fortune ; enfin, depuis près de cinq ans, il est mon compagnon dans le monde arabe. Et maintenant, en cette fin d’été 1932, nous chevauchons encore une fois, comme tant d’autres, assis sur nos chameaux, errant sur des chemins solitaires entre les dunes ; nous nous arrêtons près de certains puits aux larges bassins carrés et nous nous reposons la nuit sous le ciel scintillant d’étoiles. Sur le sable brûlant, les pieds des chameaux produisent un bruit de froissement ; parfois, en chemin, Zaïd entonne d’une voix monotone une chanson qui suit le rythme des pas de sa monture. La nuit, nous dressons la tente, préparons le café, faisons cuire du riz et, parfois, la viande d’animaux sauvages que nous avons chassés. Lorsque nous sommes étendus sur le sable pendant la nuit, le vent passe sur nous en une caresse fraîche. Le soleil se lève au-dessus des dunes ; le soleil rougeâtre éclate en une violente explosion et se désagrège comme un feu d’artifice. Et parfois, comme aujourd’hui, nous voyons soudain la vie se manifester de façon merveilleuse parmi les herbes et les plantes, dès qu’elles ont reçu de l’eau.

Nous nous sommes arrêtés pour la salat de midi, et, après avoir pris de l’eau dans une outre, je me lave les mains, le visage et les pieds. Quelques gouttes roulent jusqu’à une touffe d’herbe sèche près de mes pieds — une minuscule touffe de brins démunis, jaunie par la chaleur impitoyable du soleil, flétrie et inanimée sur le sable. Mais dès que quelques gouttes tombent sur elle, un frisson merveilleux parcourt ses feuilles recroquevillées ; je vois distinctement comment elles s’ouvrent sous mes yeux. Quelques gouttes encore… Les petites feuilles se mettent à bouger, se contractent, puis, peu à peu, comme dans un frémissement de pudeur, se redressent. Retenant mon souffle, je verse encore un peu d’eau sur la touffe. Elle se met à bouger plus vite, avec plus de force, comme si une puissance invisible la poussait hors de l’étreinte de la mort et la réveillait. Et ses feuilles — quel spectacle de joie ! Elles commencent à se contracter et à se déployer comme les bras d’un nageur, comme si, dans une excitation timide mais indomptable, elle était saisie par une véritable explosion fugitive de plaisir des sens. Ce qui, quelques instants auparavant, ressemblait à un cadavre retrouve ainsi la vie en lui, ouvertement, puissamment — une vie devant laquelle la mort s’incline et dont la richesse échappe à l’intelligence humaine.

Dans le désert, vous éprouverez toujours la vie sous sa forme royale. Parce qu’il est si difficile, si ardu de la préserver, la vie semble toujours, dans le désert, être une bénédiction, une richesse, une merveille. Et le désert réserve toujours des surprises à l’homme. Même après l’avoir connu pendant de longues années, il laisse toujours place à l’étonnement. Parfois, lorsqu’il semble se tenir devant nos yeux avec toute sa rigueur et son vide, le désert paraît se réveiller de son rêve et pousser un soupir ; là où, la veille, il n’y avait que du sable et des morceaux de pierre, nous voyons soudain surgir une herbe tendre, d’un vert pâle. Le souffle du désert recommence alors à circuler, et une nuée de petits oiseaux s’envole dans l’air en faisant bruire ses ailes. D’où viennent-ils, où vont-ils, ces oiseaux au corps frêle, aux longues ailes, d’un vert émeraude ? Ou peut-être est-ce une nuée de sauterelles qui, soudain, s’élève vers le ciel à une vitesse foudroyante dans un bourdonnement, grise et affamée, féroce et innombrable comme une armée en campagne…

La vie se manifeste sous sa forme royale : parce qu’elle est rare dans le désert, sa forme royale y est toujours étonnante, toujours saisissante ; et c’est là que réside tout le parfum indicible de ces étendues de sable arabes et de tant d’autres paysages changeants !

Parfois, la route traverse un sol de lave, noir et accidenté ; parfois, ce sont des dunes sans fin. Un oued, ou une vallée couverte de buissons épineux, s’étend entre deux montagnes rocheuses, et, de temps à autre, un lapin effrayé bondit brusquement de ces broussailles pour passer d’un côté à l’autre de notre chemin. Parfois encore, nous trouvons du sable meuble marqué par les empreintes de gazelles et deux ou trois pierres noircies par le feu, sur lesquelles, il y a fort longtemps, des voyageurs disparus dans les profondeurs de l’oubli ont fait cuire leur repas, en un jour oublié. Parfois, nous apercevons un village ombragé par une palmeraie ; au-dessus du puits, les roues de bois tournent et produisent une sorte de musique… et les voyageurs écoutent cette musique monotone. Parfois, nous trouvons, au milieu d’une vallée désertique, un puits autour duquel des bergers bédouins se rassemblent pour faire boire leurs moutons et leurs chameaux assoiffés. En chantant en chœur, ils remontent l’eau dans de grandes outres de cuir et, au moment où ils la versent avec fracas dans les récipients de cuir, l’excitation des bêtes atteint son comble. Au-dessus de tout cela s’étend la solitude de la steppe accablée par un soleil implacable ; çà et là, l’herbe jaunie et les buissons touffus qui rampent sur le sol en déployant leurs branches comme des serpents font de certains endroits de généreux pâturages pour les chameaux. Un acacia solitaire se tient peut-être là, étendant ses branches dans le ciel bleu acier. Des lézards dorés surgissent entre les monticules de terre et les pierres, lançant leur regard à droite et à gauche, puis disparaissent à nouveau comme une ombre, comme une apparition fantomatique. Les gens croient que ce lézard doré ne boit jamais d’eau. Dans les dépressions basses se dressent les tentes noires en poil tissé ! Vers l’après-midi, un troupeau de moutons est peut-être ramené vers la maison, tandis que les bergers montent à cru de jeunes chameaux. Lorsqu’ils appellent leurs bêtes, le silence du désert semble boire et aspirer leur voix ; sans faire naître le moindre écho, celle-ci se perd dans ce silence.

Parfois, à l’horizon lointain, apparaissent des ombres légèrement lumineuses — seraient-ce des nuages ? Elles flottent bas. Leur couleur et leur position changent sans cesse. À cet instant, elles peuvent ressembler à des montagnes gris cuivré — certes, un peu au-dessus de l’horizon vide — et, l’instant d’après, elles prennent aux yeux du monde entier la forme d’une allée ombreuse de cèdres rocheux — mais dans le vide. Puis, lorsqu’elles descendent lentement et se transforment en lacs et en rivières couleuses, lorsque les reflets des montagnes et des arbres tremblent dans leur eau qui vous fait signe, vous comprenez soudain ce qu’elles sont ! Ce sont les appels des djinns — ces mirages qui ont si souvent éveillé de faux espoirs dans l’esprit des voyageurs et, par là, les ont conduits à leur perte ; et, involontairement, la main du voyageur s’avance alors vers l’outre posée sur la selle…

Certaines nuits sont de nouveau pleines d’un danger d’une autre nature. Entre les différentes tribus règnent alors l’excitation et l’agitation de la guerre ; le voyageur dresse sa tente, mais n’allume pas de feu, afin que personne ne puisse l’apercevoir de loin. Le fusil entre les genoux, ils restent éveillés pendant des heures et des heures. Et puis il y a ces jours de paix, lorsque, parcourant seul les longues routes, le voyageur rencontre une caravane et, le soir, prête l’oreille aux paroles des hommes graves, brûlés par le soleil, assis autour du feu de la tente. Ils parlent de la vie et de la mort, de la faim et de la satiété, de la fierté, de l’amour et de la haine, du désir du corps et de son assouvissement, de la guerre et des choses simples et vastes des palmeraies des villages lointains — et jamais vous ne les entendrez bavarder pour ne rien dire, car dans le désert personne ne peut parler pour ne rien dire…

Et vous comprendrez les exigences de la vie durant ces jours de soif où la langue, sèche comme un morceau de bois, reste collée au palais et où aucun message de délivrance ne vient de l’horizon ; à sa place arrivent le simoun brûlant du désert et les tourbillons de sable. D’autres jours encore, vous serez peut-être l’hôte d’une tente bédouine ; les hommes vous apporteront des récipients remplis de lait — le lait de chamelles grasses et vigoureuses au début du printemps, lorsque, après les pluies abondantes, la steppe et les dunes deviennent vertes comme des jardins et que les mamelles des bêtes deviennent rondes et lourdes. De l’autre côté de la tente, vous entendrez les femmes, en votre honneur, faire cuire de la viande de mouton sur le feu à découvert et rire bruyamment.

Le soleil, pareil à un métal écarlate, disparaît derrière les montagnes. Nulle part ailleurs au monde le ciel nocturne, scintillant d’étoiles, n’est aussi élevé qu’ici, et sous ces étoiles votre sommeil est profond et sans rêves ; les matins sont d’un gris pâle et légèrement frais, tandis que les nuits froides de l’hiver voient un vent glacial, qui vous transperce les os, s’abattre sur le feu de la tente autour duquel vous êtes assis, serrés les uns contre les autres avec vos compagnons, pour profiter d’un peu de chaleur. Et les jours d’été sont embrasés, lorsque vous chevauchez le dos de votre chameau qui avance en se balançant, progressant pendant des heures qui semblent durer une éternité ; très haut au-dessus de vous, un oiseau de proie décrit des cercles et tournoie pour protéger votre visage du vent brûlant…

Deux

L’après-midi s’écoule lentement avec ses dunes, son silence et sa solitude. Au bout d’un moment, un groupe de Bédouins rompt cette solitude. Ils sont quatre ou cinq hommes et deux femmes. Tous montent des chameaux. Sur le dos d’une bête de somme sont chargés leur tente noire pliée, leurs ustensiles et tout le reste de l’équipement de la vie bédouine. Deux enfants sont assis sur un tas de meubles. Le groupe traversait notre route. Lorsqu’ils furent tout près de nous, ils tirèrent sur les rênes de leurs bêtes et dirent :

— « As-salâm alaykoum — que la paix soit sur vous. » Nous répondons : « Et que la paix soit aussi sur vous, et que Ses bénédictions soient sur vous. »

— « Où allez-vous, voyageurs ? »

— « Incha Allah, à Taymâ. »

— « D’où venez-vous ? »

— « De Qasr — d’Asaymin », réponds-je. Puis tout le monde se tait. Parmi eux se trouve un homme âgé, maigre, au visage anguleux et aigu, avec une barbe noire et pointue. Il ne fait aucun doute que c’est leur chef. Son regard devint encore plus dur et plus perçant lorsqu’après s’être posé sur Zayd, il se fixa avec méfiance sur moi — un étranger au teint clair. J’étais soudain apparu de nulle part dans cette contrée aride et dépourvue de routes, de façon inattendue — je venais de la direction de l’Irak occupé par les Britanniques. Peut-être suis-je un… (La main de l’homme au visage aigu semble, comme égarée, jouer avec le pommeau de sa selle. Pendant ce temps, ses compagnons se tiennent à distance autour de nous et attendent. En tant que chef du groupe, c’est lui qui doit parler. Au bout de quelques instants, il me sembla qu’il ne pouvait plus supporter ce silence ; il me demanda :

— De quelle tribu ou région arabe es-tu ? — autrement dit, il voulait savoir de quelle communauté ou de quelle région je venais. Mais avant même que j’aie pu répondre, il me reconnut, et son visage s’illumina d’un rire soudain.

— Oh, maintenant je te reconnais. Je t’ai vu avec Abdul Aziz. Mais c’était il y a longtemps — il y a quatre ans, n’est-ce pas ?

Il me tendit une main pleine d’amitié. Puis il évoqua l’époque où je vivais dans la citadelle royale de Riyad, et où il était venu avec un groupe de chefs du clan des Chammar pour rendre hommage à la tribu d’Ibn Saoud. Les Bédouins appellent toujours Ibn Saoud par son prénom, « Abdul Aziz ». Ils n’ajoutent à son nom aucun titre honorifique officiel, car les Bédouins sont des hommes libres. Pour eux, le roi n’est qu’un homme — certes digne de respect, mais pas davantage que ce qu’un être humain mérite. Ainsi, pendant quelque temps, nous redonnâmes vie, grâce à nos souvenirs, à ces jours disparus, parlant tantôt de ceci, tantôt de cela. À propos de Riyad, il racontait une histoire, puis j’en racontais une autre — cette Riyad où, chaque jour, à l’intérieur comme à l’extérieur de la ville, un millier d’hôtes vivaient aux frais du roi et repartaient avec une récompense proportionnée à la dignité de chacun : d’une poignée de pièces d’argent ou d’une « abaya » jusqu’à des sacs remplis de pièces d’or, à des chevaux ou à des chameaux, que le roi donnait souvent aux chefs.

Mais la générosité du roi venait bien davantage de son cœur que de sa fortune. C’est peut-être surtout pour la chaleur de sa compassion que tous ceux qui l’entourent l’aiment — et que je l’aime moi aussi.

Pendant les années que j’ai passées en Arabie, l’amitié d’Ibn Saoud s’est toujours répandue sur ma vie comme l’éclat d’une lumière chaleureuse. Il m’appelle son ami, bien qu’il soit roi et que je ne sois qu’un journaliste. Ce n’est pas simplement parce que, durant les années passées dans son royaume, j’ai toujours reçu son amitié avec abondance que je l’aime. Car il dispense son amitié à beaucoup de gens. Je l’appelle mon ami parce que, tout comme il ouvre sa bourse à de nombreuses personnes, il lui arrive aussi d’ouvrir son cœur devant moi. J’aime l’appeler mon ami parce que, malgré tous ses défauts — et qui n’en a pas ? — c’est un homme d’une très grande noblesse ; il n’est pas exactement « bon », car la bonté peut parfois n’être qu’une chose bon marché. De même que, devant une vieille épée de Damas, vous dites avec une admiration émerveillée : oui, voilà une arme « excellente », car elle possède tout ce que vous pouvez souhaiter d’une telle arme, de même je considère Ibn Saoud comme un homme noble. Il est replié sur lui-même et suit toujours sa propre voie ; et s’il lui arrive souvent de se tromper dans ses actes, c’est parce qu’il ne veut jamais être autre chose que lui-même.

Ma première rencontre avec le roi Abdul Aziz eut lieu à La Mecque, au début de 1927, quelques mois seulement après ma conversion à l’islam.

Ma femme — qui m’avait accompagné lors de mon premier pèlerinage à La Mecque — venait de mourir subitement, et j’en étais devenu accablé de tristesse ; je m’étais renfermé sur moi-même. Je faisais des efforts désespérés pour échapper aux ténèbres et au désespoir absolu. Je passais la plus grande partie de mon temps dans ma chambre. À cette époque, je n’entretenais de relations qu’avec une poignée de personnes et, depuis plusieurs semaines, j’évitais même les visites de courtoisie habituelles au roi. Puis, un jour, alors que j’allais rencontrer l’un des hôtes étrangers du roi Ibn Saoud — le pèlerin indonésien Haji Agus Salim — j’appris que, sur l’ordre du roi, mon nom avait lui aussi été inscrit sur la liste de ses hôtes. Il semble qu’il eût compris la raison de mon silence et qu’il l’eût accepté avec une discrète bienveillance. C’est ainsi que, comme un hôte — un hôte qui, jusqu’alors, n’avait pas eu une seule fois la chance de voir le visage de son hôte — j’arrivai dans une belle maison située à l’extrémité sud de La Mecque, près d’un défilé rocheux. C’est par ce défilé que passait la route de Yémen. Depuis la cour, je pouvais voir une grande partie de la ville : les minarets de la Grande Mosquée, les rangées de milliers de maisons aux toits de briques colorées, et les montagnes désertiques inertes, au-dessus desquelles s’étendait un ciel semblable à un dôme, un ciel flamboyant comme du métal en fusion.

Pourtant, j’aurais peut-être continué à remettre ma rencontre avec le roi si, par hasard, je n’avais pas rencontré son second fils, l’émir Fayçal, dans une bibliothèque située sous la galerie de la Grande Mosquée. C’était un plaisir de s’asseoir dans cette longue pièce étroite, entouré de vieux livres et de manuscrits arabes, persans et turcs ; son immobilité et son obscurité me remplissaient d’une paix merveilleuse. Un jour, cependant, cette quiétude naturelle fut rompue par l’arrivée bruyante d’un groupe de gens. Des gardes du corps armés marchaient en tête du cortège. L’émir Fayçal traversait la bibliothèque en direction de la Kaaba avec sa suite. Il était grand et mince, et son allure était beaucoup plus imposante que ne le laissaient penser son jeune âge et son visage imberbe. Malgré sa jeunesse, son père lui avait confié, deux ans auparavant, juste après sa conquête du Hedjaz, la lourde responsabilité de le représenter dans le Hedjaz (au Nedjd, le représentant du roi était le frère aîné de Fayçal, le prince Saoud — bien que le roi lui-même passât la moitié de l’année à La Mecque, capitale du Hedjaz, et le reste du temps à Riyad, capitale du Nedjd).

Le directeur de la bibliothèque était un jeune érudit de La Mecque. J’étais son ami depuis quelque temps. C’est lui qui me présenta au prince.

Fayçal me serra la main et, lorsque j’inclinai la tête devant lui, il me la repoussa doucement vers l’arrière du bout des doigts ; son visage s’illumina d’un sourire chaleureux.

Il dit : « Nous autres, gens du Najd, ne croyons pas qu’un homme doive s’incliner devant un autre homme ! Il ne doit incliner la tête que devant Allah, pour accomplir la salat.

Le prince me parut bon, rêveur, et quelque peu grave et timide. Cette impression que j’avais de lui se fortifia encore au cours des dernières années de notre relation. La noblesse de ses manières n’était pas affectée ; elle semblait jaillir de son être même et rayonner autour de lui. Ce jour-là, tandis que nous parlions tous deux, je ressentis soudain un ardent désir de rencontrer le père de ce fils.

— Le roi sera certainement heureux de vous voir, dit l’émir Fayçal. Pourquoi l’évitez-vous ?

Le lendemain, le secrétaire de l’émir m’emmena en voiture au palais du roi. Nous empruntâmes la route du marché d’al-Ma‘âlâ, avançant lentement au milieu de la foule et du vacarme des chameaux, des Bédouins et des marchands aux enchères. Ceux-ci vendaient toutes sortes d’objets indispensables aux Bédouins : selles de chameau, abayas, tapis, épées ornées d’argent, tentes et cafetières en cuivre. Nous les dépassâmes et débouchâmes sur une route plus large, plus silencieuse et plus dégagée, pour parvenir enfin au vaste palais où résidait le roi. L’espace découvert devant le palais fourmillait de chameaux sellés ; quelques hommes armés se tenaient dans une salle voûtée dont le sol était couvert de tapis bon marché, tandis que le long des murs s’étendait un long divan recouvert de toile kaki et que, par les interstices des fenêtres, on apercevait des feuilles vertes : c’était le début d’un jardin que l’on faisait pousser au prix de grands efforts sur le sol de La Mecque.

Un serviteur noir vint se présenter : « Le roi vous a invité. »

J’entrai dans une pièce semblable à celle que je venais de quitter. À ceci près qu’elle était plus petite et plus claire, avec un côté entièrement ouvert sur le jardin. Le sol était couvert d’un précieux tapis iranien ; près d’une fenêtre à claire-voie ouverte sur le jardin, le roi était assis sur le divan, les jambes croisées. À ses pieds, assis sur le sol, son secrétaire prenait sa dictée. Lorsque j’entrai, le roi se leva, puis, tendant les deux mains, il dit : « Ahlan wa sahlan » — « Vous êtes chez vous, mettez-vous à l’aise. »

Cette formule d’accueil signifie : « Vous êtes maintenant entré dans votre propre famille ; puissions-nous vous voir installer votre siège dans un endroit confortable » : cette manière d’exprimer la bienvenue est la plus ancienne et la plus belle des coutumes arabes.

Pendant un instant, je contemplai avec étonnement la taille imposante du roi Ibn Saoud. Lorsque — car, entre-temps, je m’étais familiarisé avec les usages najdis — je l’embrassai doucement sur le bout du nez et sur le front, je dus me tenir sur la pointe des pieds malgré mes six pieds, tandis que le roi devait se pencher vers moi en baissant la tête. Puis, après avoir jeté à son secrétaire un regard qui semblait demander des explications, il s’assit dans le diwan et me fit asseoir à côté de lui :

— Une minute, je termine la lettre.

Tout en continuant calmement sa dictée, il entama aussi une conversation avec moi ; pourtant, jamais il ne confondit les deux choses. Après quelques phrases de politesse, je lui remis une lettre d’introduction. Il la lut — autrement dit, il accomplissait trois tâches à la fois — puis, sans interrompre sa dictée ni cesser de s’enquérir de ma santé, il ordonna qu’on apporte du café.

Entre-temps, j’eus l’occasion de l’observer de plus près. Son corps était si bien proportionné et la disposition de ses membres si harmonieuse que son immense stature — il devait mesurer au moins six pieds et demi — ne se révélait vraiment que lorsqu’il se tenait debout. Entouré du traditionnel kufiyya à carreaux bleus et blancs et coiffé de l’igal brodé de fils d’or, son visage exprimait une virilité saisissante. Selon la mode najdie, il portait la barbe et la moustache taillées court. Son front était large, son nez fort et aquilin, comme le bec d’un aigle ; son visage plein, sans être doux, prenait parfois, sous l’effet d’une pudeur instinctive, une apparence tout à fait féminine. Lorsqu’il parlait, son visage s’animait sous l’extraordinaire mobilité des muscles faciaux ; mais quand il se taisait, son visage semblait empreint d’une certaine tristesse, comme s’il était retourné à la solitude de son for intérieur. La position profondément enfoncée de ses yeux pouvait en être en partie responsable. La vision trouble de son œil gauche avait quelque peu altéré la beauté parfaite de son visage. Un voile semblait couvrir l’œil du roi. Plus tard, j’appris l’histoire de cette souffrance, bien que la plupart des gens, sans la connaître, racontassent que l’œil gauche du roi était devenu ainsi de lui-même ; en réalité, l’affaire s’était produite dans des circonstances tragiques.

Quelques années auparavant, l’une de ses épouses, poussée par la famille d’Ibn al-Rachid, le rival du roi, avait versé du poison dans un brûle-parfum avec l’intention manifeste de tuer le roi. Les brûle-parfums de ce type, en laiton, sont utilisés au Najd lors des assemblées officielles. Selon la coutume, avant de placer le brûle-parfum devant les invités du roi, on le présentait d’abord au roi lui-même. Dès la première inspiration, Ibn Saoud sentit que l’odeur avait quelque chose d’étrangement répugnant ; il jeta aussitôt le brûle-parfum sur le sol. Sa vigilance lui sauva la vie, mais son œil gauche avait déjà été blessé et en partie aveuglé. Dans sa situation, bien des rois se seraient assurément vengés ; mais Ibn Saoud pardonna à la traîtresse au lieu de se venger d’elle, car il était fermement convaincu qu’elle avait agi sous l’inévitable influence de sa propre famille, celle-ci étant apparentée à la famille des Rachid. Il se contenta de la répudier, puis l’envoya, avec beaucoup d’or, d’argent et de présents, à Hâ’il, dans sa propre maison.

Après cette première rencontre, le roi commença à me faire appeler presque chaque jour. Un matin, j’allai le voir avec une requête. Je n’espérais guère qu’elle serait acceptée, car je demandais la permission de voyager à l’intérieur du pays, alors que le roi n’autorise généralement pas les étrangers à se rendre au Najd. Quoi qu’il en soit, tandis que j’exposais ma proposition, le roi me lança soudain un regard bref mais pénétrant ; c’était un regard qui semblait pénétrer jusqu’au cœur même de mes pensées inexprimées. Le roi sourit et dit : — Ô Muhammad, ne viendras-tu pas avec moi au Najd et ne resteras-tu pas quelques mois à Riyad ?

Je fus complètement stupéfait, et il me sembla que les autres personnes présentes étaient exactement dans le même état que moi. Une invitation aussi spontanée adressée à un étranger était presque sans précédent.

Il poursuivit : « Je veux que, le mois prochain, tu voyages avec moi en voiture.

Je pris une profonde inspiration, puis je dis : « Ô Imam, qu’Allah vous accorde une longue vie. Mais quel avantage aurai-je à voyager en voiture ? À quoi me servira-t-il de filer de La Mecque à Riyad en cinq ou six jours si je ne peux rien voir de votre pays… sinon le désert, quelques dunes et, quelque part à l’horizon, quelques êtres humains, des hommes semblables à des ombres ? Qu’Allah vous accorde une longue vie : un seul chameau me sera plus utile que toutes vos voitures !

Ibn Saoud sourit : « Tu as donc envie de regarder mes Bédouins dans les yeux ? Je t’en avertis d’avance : ils sont très arriérés. Et mon Nedjd n’est qu’un désert, il n’offre aucun attrait ; au cours de ce voyage, la selle du chameau te paraîtra dure et la nourriture sera rare ; tu ne trouveras rien d’autre que du riz, des dattes et, de temps à autre, de la viande. Mais quoi qu’il en soit, si tu veux voyager à dos de chameau, ainsi soit-il ; et il se peut même qu’après avoir connu mon peuple, tu ne le regrettes pas : ils sont pauvres, ils ne savent rien, ils ne sont rien, mais leur cœur est rempli d’une foi simple. »

Et quelques semaines plus tard, je partis pour Riyad en empruntant un itinéraire détourné ; pour les besoins du voyage, le roi me donna un chameau, des provisions, une tente et un hadî, ou guide. Il me fallut plus de deux mois pour atteindre Riyad. Ce fut mon premier voyage à l’intérieur de l’Arabie, le premier de mes nombreux voyages. Car les quelques mois dont le roi avait parlé s’écoulèrent et devinrent quelques années ; comme ces années devinrent facilement plusieurs années encore — des années durant lesquelles je parcourus non seulement Riyad, mais presque toutes les régions de l’Arabie, et où la selle du chameau ne me paraissait plus dure !

« Qu’Allah accorde une longue vie à Abdul Aziz, dit l’homme au visage aigu ; il aime les Bédouins et les Bédouins l’aiment ! » Et pourquoi ne l’aimeraient-ils pas ? me demandai-je. Le roi se montre généreux envers les Bédouins du Nedjd, et cette aide constitue un trait permanent de son gouvernement. Ce n’est peut-être pas un trait très louable, car les dons en argent que le roi distribue régulièrement aux chefs des différentes tribus et à leurs fidèles les ont rendus si dépendants de ses largesses qu’ils ont perdu le désir d’améliorer eux-mêmes leurs conditions de vie ; peu à peu, ils sont devenus des mendiants, des ignorants, et ils se plaisent à rester oisifs.

Pendant toute ma conversation avec l’homme au visage aigu, je remarquai que Zayd devenait quelque peu impatient. Lorsqu’il parlait avec l’un d’eux, il posait fréquemment les yeux sur moi, comme si ce regard voulait me rappeler qu’il nous restait encore un long chemin à parcourir et que ressasser de vieux souvenirs et songer au passé ne faisait pas accélérer l’allure des chameaux. Nous prîmes congé. Les Bédouins Shammar se mirent à pousser leurs chameaux vers l’est et disparurent bientôt derrière les dunes. De l’endroit où nous nous tenions, nous entendîmes l’un d’eux entonner un air nomade — un chant que l’on chante pour accélérer l’allure du chameau portant son cavalier et dissiper la monotonie du voyage à dos de chameau. Puis Zayd et moi reprîmes notre chemin vers l’ouest, en direction de la lointaine Taïma ; l’air s’éteignit peu à peu derrière nous et le silence revint.

Trois

— « Regardez, regardez, la voix de Zayd rompit le silence, — un lapin !

Je regarde le paquet de fourrure grise qui vient de bondir d’un buisson, et Zayed glisse de sa selle après en avoir décroché le bâton de bois suspendu à son extrémité. Il se précipite à la poursuite du lapin et, au moment où il va le lancer, son pied se prend dans la racine d’un « hamda » ; il trébuche et tombe face contre terre, tandis que le lapin disparaît à sa vue.

— Nous venons de perdre un excellent repas, dis-je en souriant à Zayed. Zayed se ressaisit et se relève, tout en jetant un regard empreint de regret au bâton qu’il tient à la main.

— Mais ne le regrette pas, Zayed : ce lapin n’était assurément pas dans notre destinée…

— Non, il n’était pas dans notre destinée, répond-il d’un air quelque peu absent. Puis je remarque qu’il marche lui aussi en boitant légèrement.

— Tu t’es blessé, Zayed ?

— Oh, ce n’est rien. Je me suis seulement foulé la cheville. Elle guérira d’ici peu.

Mais, en vérité, il ne se rétablit pas. Après avoir continué encore une heure, assis sur sa selle, je vois de la sueur sur le visage de Zayed et, lorsque je regarde une fois son pied, je constate que sa cheville est complètement foulée et qu’elle a terriblement enflé.

— Cela ne sert à rien de continuer ainsi, Zayed. Allons, plantons notre tente ici pour aujourd’hui. Une nuit de repos te remettra sur pied.

Zayd se débat toute la nuit dans la douleur. Bien avant l’aube véritable, il se lève, et son agitation soudaine me tire de mon sommeil inconfortable.

— Je ne vois qu’un seul chameau, dit-il. Puis, en regardant autour de nous, nous découvrons que l’un des deux animaux — le chameau de Zayd — a disparu. Zayd veut partir à la recherche de son chameau en montant le mien, mais il lui est difficile de se tenir debout à cause de sa blessure au pied ; marcher, monter sur un chameau ou en descendre, il n’en est même pas question.

— Repose-toi plutôt, Zayd. J’irai à ta place ; il ne me sera pas difficile de revenir en suivant le chemin que j’aurai pris.

Et dès le lever du soleil, je pars sur mon chameau en suivant les empreintes du chameau perdu ; les traces avancent en serpentant à travers la vallée de sable, puis disparaissent derrière les dunes.

Je marche pendant une heure, puis une autre, puis encore une autre ; pourtant, les traces de l’animal disparu s’étendent encore très loin lorsque je descends un moment de mon chameau pour manger quelques dattes et boire un peu d’eau de l’outre attachée à l’animal. Le soleil est haut dans le ciel. Mais, je ne sais pourquoi, son éclat aveuglant n’est plus là. Chose inhabituelle à cette époque de l’année, des nuages couleur fauve flottent immobiles sous le firmament ; un air étonnamment épais et lourd pèse sur le désert, et il adoucit les contours des dunes bien davantage qu’ils ne le sont d’ordinaire.

Un mouvement étrange au sommet d’une haute dune devant moi attire mon regard — un animal ? Peut-être le chameau perdu ! Mais, en observant plus attentivement, je finis par voir que le mouvement ne se produit pas au sommet de la dune, mais dans la dune elle-même. Le sommet commence à avancer très lentement, sans s’arrêter, progressant doucement en soulevant d’indistinctes ondulations ; puis il me semble qu’il roule vers moi le long de la pente, comme la crête d’une vague qui roule lentement. Une profonde rougeur rampe vers le ciel depuis l’autre côté de la dune. Sous cette rougeur, les lignes de la dune perdent leur netteté et deviennent indistinctes — comme si un rideau venait soudain d’être tiré entre elles ; une pâle lueur rougeâtre se répand rapidement sur le désert. Des nuages de sable commencent à tourbillonner devant mon visage et tout autour de moi, et soudain le vent frappe violemment la vallée, la traverse, la déchire, tandis qu’un grondement commence à retentir de toutes parts. Comme le premier sommet, tous les sommets des dunes qui se trouvent dans mon champ de vision commencent à s’effriter, à se désagréger et à s’écouler grain après grain. En quelques minutes, le ciel prend une profonde couleur de rouille, et l’air se remplit de grains de sable tourbillonnants qui, telle une épaisse brume rougeâtre, recouvrent à la fois le soleil et le jour. Il n’y a aucun doute : c’est une tempête de sable !

Le chameau accroupi tente de se relever, terrorisé. Entre-temps, le vent s’est transformé en tempête. J’essaie de rester droit au milieu du vent et j’attache une corde au cou du chameau avant de le faire asseoir ; j’attache avec la corde ses deux pattes avant, puis, pour plus de sécurité, l’une de ses pattes arrière. Ensuite, je m’allonge moi-même sur le sol et tire mon ‘abaya’ au-dessus de ma tête. Pour ne pas être étouffé par le sable emporté par le vent, je presse mon visage contre l’aisselle du chameau. Je sens que l’animal, lui aussi, a sans doute enfoui son visage contre mon épaule ; c’est pourquoi je sens que, du côté où le corps du chameau ne me protège pas, le sable s’amoncelle sur moi. Pour ne pas être complètement enseveli sous le sable, je suis contraint de changer de place de temps à autre.

Mon inquiétude n’est pas vaine, car ce n’est pas la première fois que je me retrouve pris au dépourvu par une tempête de sable dans le désert. Je m’enveloppe étroitement dans mon propre ‘abaya’ et reste allongé sur le sol.

J’attends de voir combien de temps la tempête va durer. À part le grondement du vent et le claquement de mes vêtements, je n’ai rien d’autre à faire : le claquement d’une voile dont on a lâché les cordes — ou le bruit d’un drapeau dans le vent — pareil au claquement des drapeaux tribaux fixés au bout de longues hampes, entre les mains d’une armée bédouine en marche, comme les drapeaux qui dansaient et claquaient il y a près de cinq ans au-dessus des cavaliers bédouins du Najd ; ils étaient plusieurs milliers, et j’étais parmi eux. Après avoir accompli le pèlerinage, nous revenions d’Arafat vers La Mecque ! C’était mon deuxième pèlerinage. Après avoir passé environ un an à l’intérieur de la péninsule Arabique, je m’étais tant bien que mal rendu à La Mecque afin de me joindre, exactement au moment du pèlerinage, au rassemblement des pèlerins dans la plaine d’Arafat, à l’est de la Ville sainte — j’étais au milieu d’une immense foule de Bédouins du Najd vêtus de blanc — dans la plaine poussiéreuse. Et, sur le chemin du retour d’Arafat, je vis — j’étais au milieu d’une immense foule de Bédouins du Najd vêtus de blanc — des milliers de chameaux avancer à vive allure sur la plaine poussiéreuse, au pas serré et rapide ; c’était comme une mer d’hommes vêtus de blanc — certains montés sur des chameaux jaunes couleur de miel — avançant en dansant et en bondissant à une allure exaltée qui faisait trembler la terre ; des milliers de chameaux s’élançaient comme une vague irrésistible. Les étendards tribaux grondaient dans le vent, et les cris tribaux, par lesquels ils proclamaient les exploits héroïques de leurs différentes tribus et de leurs ancêtres, s’élevaient en vagues au sein de chaque groupe. En réalité, pour les habitants du Najd, c’est-à-dire pour les gens des hautes terres de l’Arabie centrale, la guerre et le pèlerinage ont une même origine… Quant aux innombrables pèlerins venus d’autres pays — d’Égypte, du sous-continent indien, d’Afrique du Nord et de Java — qui n’étaient pas habitués à une telle frénésie, ils se dispersèrent de tous côtés, terrorisés, devant nous ; car nul ne peut espérer survivre en se tenant près du passage de cette armée grondante, pas plus qu’un cavalier ne peut échapper à la mort s’il tombe du dos de son chameau au milieu de milliers de chameaux lancés au galop.

Aussi folle que fût cette chevauchée à dos de chameau ce jour-là, je participais à cette frénésie et, le cœur rempli d’une joie sauvage, au milieu du bourdonnement et du sifflement, je m’étais abandonné à cet instant particulier, à la vitesse et au grondement — et le vent qui courait sur mon visage semblait chanter : « Jamais plus tu ne seras un étranger ; jamais plus, parmi mon peuple, tu ne seras considéré comme un étranger. »

Étendus sur le sable sous l’ʿabāʾa qui claquait au vent, nous entendions comme un écho s’élever du grondement de la tempête de poussière : « Jamais plus tu ne seras un étranger. »

Je ne suis pas un étranger. L’Arabie est devenue ma patrie. Mon passé occidental ressemble à un rêve vu il y a longtemps — pas assez irréel pour que je puisse l’oublier, et pas assez réel pour devenir une part de mon présent. Il ne s’agit pas de dire que je suis devenu un rêveur oisif ; mais chaque fois que je reste plusieurs mois dans une ville — comme à Médine, où vivent une épouse arabe et un petit garçon à moi, et où se trouve aussi une bibliothèque remplie de livres sur les débuts de l’histoire de l’islam — je deviens agité et je me sens attiré par l’action et le mouvement, par la vitalité brute du désert, par l’odeur des chameaux et le contact de leur selle. Ce qui est étonnant, c’est que, durant la plus grande partie de ma vie — j’ai maintenant un peu plus de trente-deux ans —, l’impulsion à voyager qui m’a rendu si inquiet et m’a tant de fois poussé à affronter toutes sortes de risques et de périls ne provient pas tant de la passion de l’aventure que du désir de trouver pour moi-même une place de repos dans le monde, d’atteindre un point où tout ce que je pense, ressens et désire puisse s’accorder avec elle. Et, si je me comprends correctement, c’est ce désir de découvrir mon être intérieur qui, au cours de ces années, m’a rejeté loin de tout ce que ma naissance européenne et mon éducation dans un milieu européen semblaient avoir fixé pour mon destin, vers un monde nouveau, entièrement différent, aussi bien par la pensée que par l’apparence extérieure.

Lorsque la tempête cessa complètement, je sortis en secouant mon corps des monticules de sable qui s’étaient amoncelés autour de moi. Mon chameau était lui aussi à moitié enseveli dans le sable, mais l’expérience n’avait pas été trop pénible pour lui, car il en avait certainement vécu de semblables bien des fois. Au premier regard, il me sembla que, mis à part le sable qui m’était entré dans la bouche, les oreilles et le nez, et la peau de mouton qui avait été emportée de dessus ma selle, la tempête ne nous avait pas causé grand dommage. Mais je compris bientôt mon erreur.

Les contours de toutes les dunes autour de moi avaient complètement changé. La tempête avait effacé les traces du chameau perdu et les miennes. Je me tenais sur une terre entièrement nouvelle. Il ne me restait plus rien d’autre à faire que de retourner à la tente, ou du moins d’essayer d’y retourner ; mes seuls auxiliaires étaient le soleil et une notion générale de la direction, sentiment presque instinctif chez toute personne habituée aux voyages dans le désert. Mais, dans ce cas, ces deux auxiliaires n’étaient pas entièrement fiables ; car, à cause des dunes, on ne peut pas avancer en ligne droite — on ne peut pas progresser directement dans la direction que l’on souhaite suivre.

La tempête m’avait donné une soif terrible, mais, convaincu que je ne resterais pas éloigné de la tente plus de quelques heures, j’avais depuis longtemps bu la dernière gorgée d’eau de ma petite outre. Quoi qu’il en soit, j’étais certain de ne pas m’être beaucoup éloigné de la tente et, bien que mon chameau n’eût pas bu depuis la dernière fois où nous nous étions arrêtés près d’un puits, deux jours auparavant, c’était un voyageur expérimenté et il ne faisait aucun doute qu’il pourrait me porter jusqu’à la tente. Je tournai la tête de mon chameau dans la direction où je pensais que se trouvait la tente, puis je me mis en route d’un pas rapide.

Une heure passa, puis une autre, puis encore une autre, mais il n’y avait aucune trace de Zayed ni de l’emplacement de notre tente. Aucune des collines orange ne présentait plus un visage reconnaissable. Même sans la tempête, il aurait été vraiment très difficile de retrouver quelque chose de familier parmi ces collines.

Vers la fin de l’après-midi, j’arrive près de plusieurs rochers de granit qui émergent du sable ; il est rare de rencontrer de tels rochers au milieu de ces étendues sablonneuses. À peine les aperçois-je que je les reconnais. Zayed et moi étions passés à côté hier après-midi, peu avant de dresser la tente pour la nuit. Je pousse un profond soupir de soulagement, car il ne fait aucun doute que je me suis éloigné de l’endroit où j’espérais trouver Zayed ; il me suffira de continuer tout droit vers le sud-ouest, comme hier, et je ne devrais pas avoir trop de mal à le retrouver.

Je me souviens qu’il y avait trois heures de marche entre ces rochers et notre tente de nuit ; mais maintenant que j’ai fait avancer le chameau pendant trois heures supplémentaires sans trouver la moindre trace de la tente ni de Zayed, l’aurais-je donc perdu une fois de plus ? Je continue d’avancer, encore et encore, vers le sud-ouest, en observant attentivement la course du soleil dans le ciel. Lorsque la nuit tombe, je décide qu’il est tout à fait inutile de poursuivre. Mieux vaut me reposer un peu et attendre la lumière de l’aube ! Je descends de mon chameau, l’attache et essaie de mâcher quelques dattes ; mais, à vrai dire, j’ai terriblement soif. Je pose donc les dattes devant le chameau, puis m’allonge, la tête appuyée contre son corps.

Par moments, la somnolence me gagne — ce n’est pas tout à fait le sommeil, ni tout à fait la veille, mais une succession d’états de rêve dont la fatigue est la source. Cette somnolence est sans cesse interrompue par la soif, qui devient de plus en plus atrocement douloureuse. En outre, quelque part dans les profondeurs les plus secrètes de mon cœur, là où l’homme ne veut même pas se dévoiler à lui-même, se trouve la blanche sincérité de la peur, tel un mollusque qui se tord — que deviendrai-je si je ne retrouve plus le chemin de Zayed et de nos outres ? Car, quelle que soit la direction que je prendrai d’ici, je ne trouverai plus ni établissement humain ni eau, même après plusieurs jours de marche.

Nous repartons à l’aube, au moment du fajr. Après avoir réfléchi pendant la nuit, j’en viens à la conclusion que j’ai certainement parcouru une longue distance vers le sud. La tente de Zayed, là où j’ai passé la nuit, devrait donc se trouver quelque part au nord ou au nord-est. Nous avançons ainsi vers le nord et le nord-est, franchissant les vagues de sable d’une vallée à l’autre, contournant tantôt les dunes de droite, tantôt celles de gauche. À midi, nous nous reposons. Ma langue colle à mon palais et me paraît semblable à une vieille peau épaisse, crevassée. Ma gorge est enflammée et mes yeux brûlent. Je tire mon abaya sur ma tête et tente de dormir un moment, le corps pressé contre le ventre du chameau, mais je ne parviens pas à m’endormir. Nous repartons dans l’après-midi, cette fois en nous dirigeant davantage vers l’est, car j’ai compris entre-temps que nous étions allés très loin vers l’ouest ; mais, chose étonnante, il n’y a toujours aucune trace de Zayed ni de la tente.

Ainsi vient une autre nuit. La soif devient une torture et le désir d’eau devient l’unique pensée irrésistible d’un esprit qui n’est même plus capable de raisonner clairement. Mais dès que le soleil de l’aube répand sa lumière égale, je me redresse sur le dos de mon chameau ; le matin s’écoule, puis midi, et voici encore l’après-midi d’un nouveau jour ; je fais avancer le chameau, sans cesser d’avancer. Rien que des dunes, à perte de vue. Ou bien est-ce la fin — la fin de tous mes chemins, de tous mes désirs et de tout ce que j’ai pu obtenir ? Ma fin parmi ceux au milieu desquels je ne serai plus jamais considéré comme un étranger… ? « Ô Allah », je m’effondre dans la prière, « ne me laisse pas périr ainsi… »

Dans l’après-midi, je gravis une haute dune, dans l’espoir de mieux voir le relief tout autour. Lorsque j’aperçois à l’est, très loin, quelque chose qui ressemble à un point noir, j’ai envie de pousser un cri de joie, mais je n’en ai même pas la force. Je ne doute pas que cette tache noire ne soit autre chose que la tente de Zayed et les deux outres — deux énormes outres pleines d’eau ! En remontant sur le chameau, mes deux genoux se mettent à trembler. Lentement, avec prudence, nous avançons vers cette tache noire — il ne fait aucun doute que c’est la tente de Zayed. Cette fois, je prends toutes les précautions possibles pour ne pas perdre de nouveau la direction. Je poursuis en ligne droite, avançant tantôt sur les dunes, tantôt dans les vallées de sable, ce qui triple presque nos difficultés. Le seul espoir qui m’anime est que, dans peu de temps, une heure ou deux tout au plus, j’atteindrai ma destination. Enfin, après avoir franchi le sommet de la dernière dune, ma destination apparaît clairement devant mes yeux ; je tire sur les rênes du chameau et regarde cette tache noire située à près d’un demi-mille. Il me semble que mon cœur s’est arrêté de battre, car ce que je vois devant moi n’est rien d’autre que ces rochers de granit noir qui émergent du sable, ceux que j’avais franchis avec Zayed trois jours auparavant et que j’avais franchis de nouveau seul deux jours plus tôt…

Je tourne en rond depuis deux jours.

Quatre

Lorsque je descendis de la selle, j’étais complètement épuisé, sans la moindre force dans le corps. Je ne pensais même pas à attacher les pattes du chameau. À vrai dire, l’animal lui aussi était si exténué qu’il n’avait même plus envie de s’enfuir. J’avais envie de pleurer, mais pas une seule larme ne sortit de mes yeux secs et gonflés.

Combien de temps s’est-il écoulé depuis que j’ai pleuré !… Mais quoi qu’il en soit, tout cela n’appartient-il pas à un passé lointain ? Tout est passé, et il n’y a rien qui s’appelle le présent ! Il n’y a que la soif… la chaleur… et la souffrance.

Voilà près de trois jours que je n’ai pas bu d’eau. Quant à mon chameau, la dernière fois qu’il a bu, c’était il y a cinq jours. Il pourra peut-être tenir encore un jour, deux tout au plus. Mais je sais que je ne pourrai pas tenir jusque-là. Peut-être deviendrai-je fou avant de mourir, car la peur de mon esprit s’entremêle à la douleur de mon corps ; l’une engendre l’autre — une douleur brûlante, torturante, déchirante !…

Je veux me reposer, m’allonger, mais je sais aussitôt que, si je me repose maintenant, je ne pourrai plus jamais me relever. Je me traîne tant bien que mal et remonte sur la selle, puis je frappe le chameau et lui donne des coups de pied pour le forcer à se mettre debout. J’ai failli tomber de la selle lorsque le chameau, en se dressant sur ses deux pattes arrière, se pencha vers l’avant — puis, en redressant ses deux pattes avant, il bascula vers l’arrière. Nous nous mettons à avancer lentement, dans la souffrance, vers l’ouest. Vers l’ouest : quelle ironie ! Mais je veux vivre, et c’est pour cela que nous marchons, que nous continuons d’avancer.

Avec les forces qui nous restent, nous avançons toute la nuit d’un pas lourd et traînant. Lorsque je tombe de la selle, l’aube doit certainement être levée. Je ne tombe pas sur quelque chose de dur ; le sable est très doux et confortable ; il me semble qu’il nous enlace tendrement. Pendant un moment, le chameau reste immobile, debout. Puis, après avoir poussé un long soupir, il abandonne son corps d’abord sur ses genoux, puis sur ses deux pattes arrière, et s’allonge près de moi, blotti dans le sable, le cou étendu.

Je m’allonge moi aussi sur le sable, dans l’étroite ombre de mon chameau. Je m’enveloppe dans mon « abaya » pour me protéger de la brûlure du désert au-dehors, et de la douleur, de la soif et de la peur au-dedans. Je n’ai plus la force de penser. Je n’arrive pas à fermer les yeux. Au moindre mouvement de mes paupières, j’ai l’impression qu’un métal incandescent se déplace sur mes globes oculaires. La soif et la chaleur… la soif et ce silence mortel — un silence chaud et sec — dont l’isolement et le chaos m’enveloppent comme d’un linceul ; le bruit du sang dans mes oreilles rend le bref soupir du chameau terrifiant — comme si c’étaient les derniers sons qui subsistaient sur terre, et que nous soyons tous deux — un homme, un animal — les derniers êtres vivants, misérables, à la surface du monde, voués à la destruction !

Très haut au-dessus de nous, dans la chaleur liquide, un vautour tourne en rond sans jamais s’arrêter ; tel une tête d’épingle sur le fond décoloré du ciel, il vole librement au-dessus de tous les horizons…

Ma gorge a enflé ; desséchée, ma trachée est presque obstruée, et chaque respiration semble enfoncer mille aiguilles à la base de ma langue — cette grande et noble langue qui ne devrait pas bouger, et qui pourtant ne peut s’arrêter un seul instant sans remuer. Tout brûle en moi, tout s’est transformé en une souffrance incessante. Pendant quelques secondes, le ciel semblable à de l’acier s’illumina devant mes yeux grands ouverts !

Ma main semble s’étendre d’elle-même et vient toucher la crosse dure du petit fusil suspendu à l’arçon. Aussitôt, ma main s’immobilise et, avec une soudaine lucidité, mon esprit voit cinq cartouches neuves dans le chargeur, ainsi que ce qui pourrait arriver d’un instant à l’autre si l’on appuyait légèrement sur la détente. Quelque chose en moi murmure : Dépêche-toi, prends le fusil avant de devenir de nouveau incapable de bouger.

Et à cet instant, je sentis mes lèvres remuer et donner forme aux mots sans voix qui montaient des profondeurs de mon esprit : « Je vais vous éprouver… oui, je vous éprouverai certainement », et les mots indistincts prirent peu à peu forme, devenant comme un verset du Coran : « Nous vous éprouverons certainement par la peur, la faim, la diminution des biens, des vies et des fruits ; annonce donc la bonne nouvelle à ceux qui patientent et qui, lorsqu’un malheur les atteint, disent : “Nous appartenons à Dieu et c’est vers Dieu que nous retournerons.” »

Tout est brûlant et mélancolique. Au milieu de cette mélancolie ardente, je sens dans l’air un souffle qui ranime la vie et j’en entends le léger bruissement, comme si le vent murmurait parmi les arbres — au-dessus de l’eau ; et cette eau est un mince courant qui s’écoule lentement entre deux rives couvertes d’herbe verte, près de la maison de mon enfance. Je suis couché au bord de la rivière — un petit garçon de neuf ou dix ans, mâchonnant un brin d’herbe et regardant les vaches blanches — les vaches broutent tout près, leurs grands yeux ternes ouverts dans une simple béatitude. Au loin, des paysannes travaillent dans les champs. L’une porte un foulard rouge et une jupe bleue à larges rayures rouges. Des canards blancs font scintiller l’eau sous leurs pattes. Et une brise douce continue de bruisser sur mon visage, comme le souffle d’un animal. Oui, c’est bien cela : le souffle d’un animal. La grande vache blanche, dont les pattes blanches sont mouchetées de taches couleur cuivre, s’est approchée tout près de moi et maintenant elle me pousse en soufflant bruyamment par les naseaux ; tout contre moi, je sens le mouvement de ses pattes.

J’ouvre les yeux ; j’entends le braiment de mon chameau et je sens le mouvement de ses pattes tout près de moi. Il est à demi dressé sur ses pattes arrière, le cou et la tête levés, les naseaux dilatés — comme s’il venait soudain de percevoir, dans l’air de midi, le parfum d’une odeur agréable. De nouveau, je le sens souffler bruyamment par le nez : son excitation semble descendre le long de sa gorge en vagues, passer par ses épaules et rouler vers son immense corps à demi redressé. J’ai déjà vu des chameaux souffler et renâcler ainsi lorsqu’ils sentent de l’eau après un long voyage dans le désert. Mais ici… il n’y a pas d’eau. … Y en a-t-il ? Je redresse la tête et regarde de toutes mes forces dans la direction vers laquelle le chameau s’est tourné. Il fait face à la dune la plus proche de nous — un sommet bas sur le fond du vide pareil à de l’acier du ciel ; rien n’y bouge et aucun son ne s’en échappe. On entend seulement un son indistinct, comme la vibration d’une corde d’une vieille lyre, très doux et fragile, aigu : ce son aigu, haut et fragile est celui d’une voix bédouine, chantant en conduisant un chameau au rythme des pas de l’animal. L’homme se trouve juste de l’autre côté du sommet de la dune, tout près à vol d’œil, mais en une fraction de seconde je comprends que cet endroit est bien au-delà de ma portée, que ma voix ne l’atteindra jamais. Il y a certainement des hommes là-bas, mais je n’ai absolument pas la force de les rejoindre. Je suis même si faible que je ne peux pas me tenir debout. J’essaie de crier, mais de ma gorge ne sort qu’un grognement rauque. Alors, ma main se pose d’elle-même sur la crosse solide de mon petit fusil suspendu à l’arçon… et, avec les yeux de l’esprit, je vois cinq cartouches neuves dans le chargeur !

Dans un ultime effort, je parvins à décrocher le fusil de l’arçon. Tirer des cartouches de la cartouchière et les introduire dans le fusil me sembla aussi lourd que de soulever une montagne au-dessus de ma tête ; pourtant, j’y parvins finalement. Puis je dressai le fusil sur sa crosse, pointai le canon droit vers le ciel et appuyai sur la détente. La balle siffla et se perdit tristement dans le vide, en produisant un son très faible. Je brisai de nouveau le canon, y introduisis une cartouche, tirai et tendis l’oreille. Le chant pareil à une mélodie de lyre s’était tu. Pendant un instant, il ne resta que le silence, rien d’autre. Soudain, au-dessus de la crête de la dune, apparut une tête humaine, puis des épaules, et un autre homme à côté de celui-là. Ils regardèrent vers le bas pendant quelques instants, puis se retournèrent et crièrent quelque chose à leurs compagnons invisibles ; ensuite, ils franchirent la crête à quatre pattes et dévalèrent vers moi, courant à moitié et glissant à moitié sur la pente.

Une agitation intense m’entoure : deux ou trois hommes — après cette solitude déserte, quelle foule immense ! Ils essaient de me soulever ; leurs mouvements, leurs bras et leurs jambes agités dans tous les sens forment un spectacle extrêmement confus ! Je sens comme de la glace brûlante et du feu sur mes lèvres, et je vois le visage d’un Bédouin barbu penché au-dessus de moi ; sa main enfonce dans ma bouche un chiffon humide et sale. L’autre main de l’homme tient une outre ouverte. Je tends machinalement la main vers l’outre, mais le Bédouin me repousse le bras. Il trempe le chiffon dans l’eau, puis l’essore au-dessus de mes lèvres pour y faire tomber quelques gouttes ; afin que cette eau ne coule pas dans ma bouche et ne me brûle pas la gorge, je serre les dents. Mais le Bédouin m’écarte les dents et fait encore tomber quelques gouttes d’eau dans ma bouche. Ce n’est pas de l’eau, c’est comme du plomb fondu. Pourquoi me traitent-ils ainsi ? Je veux fuir pour échapper à leur violence. Mais ils me retiennent. Que le diable les emporte ! Ma peau brûle ; tout mon corps est en feu. Veulent-ils me tuer ? Ah, si seulement j’avais assez de force pour saisir le fusil et me défendre ! Mais ils me font ouvrir la bouche et y versent quelques gouttes d’eau ; je n’ai plus d’autre choix que de laisser couler cette eau. Étrange ! Elle ne brûle plus avec la même intensité qu’un instant auparavant ; le chiffon mouillé sur ma tête me fait du bien, et lorsqu’ils versent de l’eau sur mon corps, le contact du tissu humide me fait frissonner de joie…

Puis tout devient noir ; je descends dans un puits profond — je descends si vite que l’air siffle contre mes oreilles, soufflant et sifflant, et que ce sifflement se transforme en grondement — dans une noirceur grondante… Noir… noir…

Cinq

Noir… Noir… un noir doux et tendre, qui ne produit aucun son — une noble obscurité bienveillante qui m’étreint comme une chaude couverture et fait naître en moi le désir de rester toujours ainsi, merveilleusement épuisé, somnolent et paresseux. Je n’ai nul besoin d’ouvrir les yeux ni de remuer les bras ; pourtant je remue les bras et j’ouvre les yeux, uniquement pour voir, au-dessus de ma tête, l’obscurité — l’obscurité laineuse de la tente bédouine faite de poil de chèvre noir, dont la face avant comporte une étroite ouverture. À travers cette fente, j’aperçois un fragment du ciel nocturne où scintillent les étoiles et, en dessous, sous leur lumière, la courbe douce d’une dune de sable étincelante. … Puis — ensuite, la fente de la tente s’assombrit et la silhouette d’un homme apparaît dans l’ouverture ; le motif de sa djellaba pendante semble gravé sur le ciel, et j’entends le cri de Zayd : « Il est éveillé, il est éveillé ! » Puis son visage sévère et maîtrisé se penche presque au-dessus du mien ; Zayd me saisit l’épaule de la main. Un autre homme entre dans la tente. Je ne le distingue pas clairement. Mais lorsqu’il commence à parler d’une voix basse et grave, je comprends aussitôt que c’est un Bédouin de la tribu des Shammar.

De nouveau, je ressens une soif brûlante et extrême, et je serre de toutes mes forces le bol de lait que Zayd me tend. Mais lorsque je l’avale, toute douleur disparaît. Je bois ce lait tandis que Zayd poursuit son récit : comment cette petite troupe de Bédouins était venue dresser sa tente tout près de lui lorsque la tempête de sable avait commencé ; comment il s’était inquiété lorsque le chameau égaré était revenu de lui-même dans la nuit ; comment tous étaient partis ensemble à ma recherche ; et comment, près de trois jours plus tard, alors qu’ils avaient presque perdu tout espoir, ils avaient entendu le bruit de mon fusil derrière les dunes…

Ensuite, ils dressèrent une tente au-dessus de moi et m’ordonnèrent de rester couché à l’intérieur cette nuit et le lendemain. Nos amis bédouins ne sont pas pressés ; leurs outres sont pleines d’eau, et ils donnèrent même trois seaux entiers d’eau à mon chameau, car ils savent qu’après une journée de marche vers le sud, eux et nous atteindrons une oasis où se trouve une abondante nourriture — des buissons de hamd.

Au bout d’un moment, Zayd me fait sortir de la tente, puis étend une couverture sur le sable. Je reste couché sous le ciel rempli d’étoiles.

Quelques heures plus tard, je me réveille au tintement de la cafetière de Zayd — l’odeur du café frais est comme l’étreinte chaleureuse d’une femme !

— « Zayd ! » m’écrié-je ; je remarque avec étonnement que, bien que ma voix soit encore fatiguée, elle n’est plus rauque : « Veux-tu me donner un peu de café ? »

— « Par Allah, mon oncle, certainement que je t’en donnerai », répond Zayd conformément à l’ancienne coutume arabe. Les Arabes s’adressent ainsi à celui qu’ils veulent honorer, qu’il soit plus âgé ou plus jeune que celui qui parle (comme dans notre cas : j’ai quelques années de moins que Zayd) — « Tu auras autant de café que ton cœur le désirera. »

Je bois du café et, en regardant le visage réjoui de Zayd, je souris largement : « Eh bien, mon frère, dis-moi donc : pourquoi, au lieu de rester chez nous comme des gens raisonnables, nous précipitons-nous ainsi au-devant du danger ? »

— Car, cette fois, Zayd me regarde en souriant de toutes ses dents : pour des gens comme vous et moi, il est impossible de rester chez soi jusqu’à ce que nos bras et nos jambes se soient raidis et que nous soyons devenus faibles ! D’ailleurs, les gens ne meurent-ils pas chez eux ? L’homme ne porte-t-il pas son destin sur ses épaules, où qu’il se trouve ?

Zayd emploie le mot « qisma » au sens de « destin » — « qism » signifie « ce qui a été fixé par le destin ». Ce mot, sous sa forme turque « kismet », est bien connu en Occident. En buvant une autre coupe de kif, je me suis dit que ce mot arabe avait aussi un sens plus profond : « Ce à quoi l’homme a sa part, voilà le kismet. »

Ce à quoi l’homme a sa part, voilà…

Ces mots font naître dans ma mémoire un son ténu et qui s’efface ; aussitôt apparaît devant moi la vision d’un sourire crispé… Le sourire de qui ? Une nuée de fumée, une fumée âcre, comme de la fumée de haschich, et derrière elle un sourire crispé. Oui, c’était bien de la fumée de haschich, et ce sourire était celui de l’être le plus étrange parmi tous ceux que j’avais rencontrés jusque-là. Je l’avais rencontré après une expérience singulière de ma vie ! Un danger… qui m’avait semblé… oui, qui m’avait seulement semblé imminent ; pour lui échapper et me sauver, je m’étais précipité sans le savoir vers un autre danger, et ce danger était bien plus réel, bien plus imminent que celui que j’avais tenté d’éviter… Ces deux dangers, l’irréel et le réel, m’avaient poussé ensemble vers une liberté nouvelle.

Cela s’était passé huit ans auparavant. Je me rendais à cheval, accompagné de mon serviteur tatar Ibrahim, de Shibaj vers Kerman, dans le sud de l’Iran, une région déserte, peu peuplée et sans routes, près du lac Nairis. C’était l’hiver — et, durant cette saison, la région était devenue une steppe particulièrement boueuse et gluante ; il n’y avait aucun village aux alentours, et au sud, le marécage, entouré par le Kuh-i-Gushnegan, c’est-à-dire la « montagne des Affamés », venait toucher le bord du lac. Dans l’après-midi, alors que nous contournions une petite colline, le lac apparut soudain à nos yeux : une plaine verte et silencieuse, sans mouvement, sans bruit ni vie, car son eau était si salée qu’aucun poisson ne pouvait y survivre. À part quelques plantes rabougries et quelques herbes du désert, aucune végétation ne poussait sur le sol salin des rives. Le terrain était recouvert d’une mince couche de neige mêlée de boue et, en amont, un sentier étroit et à peine visible s’étendait sur près de deux cents yards à partir de la rive.

Le soir était venu ; notre étape pour cette nuit était Khan-i-Khet — mais nous n’avions encore trouvé aucun signe de l’auberge. Pourtant, à n’importe quel prix, il nous fallait y parvenir. Il n’y avait aucune autre habitation à perte de vue et, à cause de la proximité du marécage, avancer dans l’obscurité devenait très dangereux. En fait, on nous avait expressément avertis dès le matin de ne pas nous y aventurer seuls, car un seul faux pas pouvait entraîner une mort facile et soudaine. De plus, après une longue journée passée à avancer sur un sol humide et gluant, nos chevaux étaient devenus très fatigués — eux aussi avaient maintenant besoin de repos et de nourriture.

Avec la nuit commença une pluie torrentielle. Nous avancions, trempés, le cœur accablé et en silence ; nous comptions davantage sur l’instinct de nos chevaux que sur nos propres yeux inutiles. Les heures passent… mais où est donc cette auberge ? Aucun signe ! Peut-être l’avions-nous dépassée sans la distinguer dans l’obscurité ; il nous faudrait alors peut-être passer la nuit à découvert, sous la pluie, qui devenait de plus en plus violente et intense ! Les sabots de nos chevaux frappaient l’eau et la faisaient jaillir ; nos vêtements mouillés restaient collés à nos corps comme de lourds fardeaux. La nuit noire et impénétrable pendait autour de nous, voilée par le rideau de l’eau déchaînée. Nous grelottions de froid jusque dans les os — mais savoir que le marécage se trouvait tout près nous remplit d’une inquiétude encore plus grande. Qu’Allah ait pitié de nous si les chevaux manquaient ne serait-ce qu’une fois leur pas sur un sol ferme ! — voilà l’avertissement qui nous avait été donné le matin.

J’avançais en tête, et Ibrahim me suivait, à une dizaine de pas peut-être. Cette terrible question revenait sans cesse me hanter : avions-nous laissé Khan-i-Khet derrière nous dans l’obscurité ? Passer la nuit sous la pluie froide — quelle sinistre perspective ! Mais si nous étions déjà allés si loin, où donc était passé le marécage ?

Soudain, j’entends sous les sabots de mon cheval un bruit mou et spongieux. Je comprends que l’animal s’enfonce dans la boue : il s’enfonce un peu, est déjà en partie englouti, puis lève désespérément une patte avant de s’enfoncer de nouveau. Cette pensée me transperce soudain l’esprit : avons-nous donc mis le pied dans un marécage ? Je tire vigoureusement sur les rênes et me mets à donner de grands coups de pied sur les deux flancs du cheval. Celui-ci relève la tête et commence à se débattre furieusement. Une sueur froide se met à sourdre à travers ma peau. La nuit est si noire que je ne peux même pas voir mes propres mains ; mais, à la façon dont le corps du cheval se soulève au rythme de sa respiration, je comprends avec quel désespoir il lutte pour échapper à l’étreinte de la boue. Presque sans réfléchir, je saisis le fouet du cheval, qui pend d’ordinaire inutilisé à mon poignet, et de toutes mes forces, j’en frappe la croupe ; le but est de l’exciter à déployer ainsi jusqu’à ses dernières forces, car s’il reste immobile en cet instant, il s’enfoncera, et moi avec lui, dans cette boue, toujours plus profondément. Cet animal malheureux, peu habitué à recevoir de tels coups — un cheval Kashgaï d’une vitesse et d’une force extraordinaires — se dresse sur ses deux pattes arrière, puis recommence à frapper le sol de ses quatre sabots ; désespérément, il s’efforce de respirer à intervalles rapprochés pour échapper à la boue, bondit, se projette de nouveau vers l’avant, retombe en glissant — et, sans s’arrêter, les sabots du cheval continuent de marteler la terre boueuse et molle.

Un objet mystérieux passe au-dessus de ma tête dans un sifflement ; je relève aussitôt la tête, et un coup dur, impossible à concevoir, s’abat sur moi — mais d’où vient-il ? Le temps et la pensée se précipitent l’un sur l’autre et s’emmêlent complètement.

Pendant un instant qui me semble durer des heures, entre les éclaboussures de pluie et le souffle du cheval, j’entends ce bruit qui aspire et boit avidement l’eau du marécage. Notre dernier moment est certainement proche. Je détends mes deux jambes dans les étriers, puis me prépare à sauter de la selle et à tenter seul ma chance… peut-être pourrais-je me sauver en restant étendu sur le dos dans la boue — alors que j’en suis là, soudain, de façon incroyablement surprenante, mon cheval frappe violemment une fois le sol très dur et ferme… deux fois… et moi, sanglotant de joie à l’idée d’être sauvé, je tire sur les rênes et arrête l’animal qui continue de trembler. Nous sommes sauvés.

À cet instant, je me souviens soudain de mon compagnon et, bouleversé de peur, je me mets à crier… « Ibrahim ! » Mais aucune réponse. Mon cœur se glace.

« Ibrahim ! » Mais autour de moi, il n’y a que la nuit obscure et la pluie. N’a-t-il donc pas réussi à se sauver ? D’une voix rauque, je l’appelle de nouveau : « Ibrahim ! »

Et alors, presque incroyablement, une voix criant « Hé !… Je suis ici » me parvient, indistincte, de très loin.

C’est maintenant au tour de mon esprit de se figer ! Et comment avons-nous pu nous retrouver séparés l’un de l’autre par une si grande distance ?

— « Ibrahim ! »

— Hé… hé… —

Et, suivant ce son, tenant les rênes et tirant mon cheval, je continuai d’avancer très lentement, avec la plus grande prudence, éprouvant du pied chaque pouce de terrain, vers cette voix lointaine : Ibrahim… Ibrahim était assis calmement sur la selle de son cheval.

— Qu’est-ce qui t’était arrivé, Ibrahim ? Toi aussi, tu t’étais égaré par erreur dans le marécage ?

— Le marécage ? Non. Je ne sais pas pourquoi, mais lorsque vous avez soudain lancé votre cheval et disparu, moi, je suis resté parfaitement immobile — je n’ai pas bougé d’un pouce, je suis demeuré là où je me trouvais. »

— Vous avez éperonné le cheval et disparu ! Le mystère était enfin résolu ! Cette tentative d’échapper au marécage n’était donc que le fruit de mon imagination. Mon cheval avait certainement débouché sur un chemin boueux, et j’avais cru que lui et moi étions en train de nous enfoncer dans le marécage ; je l’avais donc fouetté et lancé au galop comme un fou ! Trompé par l’obscurité, j’avais pris sa progression, sa course droit devant lui, pour une tentative désespérée d’échapper aux griffes du marécage, et j’avais galopé toute la nuit, sans savoir que le terrain était parsemé çà et là de nombreuses plantes noueuses. Ce n’était pas le marécage, mais ces plantes qui constituaient le danger imminent et véritable : la branche qui m’avait frappé à la main aurait pu être plus grosse encore ; elle aurait pu m’écraser le crâne et mettre ainsi un terme définitif à mon voyage dans le sud de l’Iran.

Je me mis en colère contre moi-même — et aussi parce que nous avions complètement perdu notre orientation et qu’il n’était plus possible de retrouver le moindre indice de la route. Nous ne retrouverions plus l’auberge.

Mais je me trompais encore une fois.

Ibrahim s’arrêta à cheval, puis en descendit pour tâter le sol de la main et peut-être retrouver ainsi un nouveau chemin. Alors qu’il avançait à quatre pattes, sa tête heurta soudain un mur — le mur noir de l’auberge Khan-i-Ket !

Si je n’avais pas commis cette erreur imaginaire en entrant dans le marécage, nous serions peut-être restés sur la bonne voie, ou bien nous aurions laissé l’auberge derrière nous et poursuivi notre route très loin ; ensuite, nous nous serions peut-être réellement perdus dans ce marécage, car nous avons appris par la suite qu’il commençait à moins de deux cents yards devant nous.

Cette auberge est l’une des nombreuses ruines datant de l’époque du grand Shah Abbas. Sous les arches de rangées de solides bâtiments s’étendent des passages, des portes béantes et des foyers effondrés. Çà et là, sur les linteaux et les carreaux de majolique fissurés, je distinguai quelques traces de vieilles gravures. Dans les quelques pièces inhabitables étaient éparpillés de la vieille paille et du crottin de cheval. Ibrahim et moi entrâmes dans la salle principale et découvrîmes le surveillant de l’auberge assis près d’un feu découvert, sur le sol nu ; à côté de lui se tenait un autre homme, pieds nus, de stature naine et vêtu de haillons. Dès notre entrée, tous deux se levèrent. L’homme de petite taille nous salua gravement, avec une inclinaison de tête d’une précision presque théâtrale, la main droite posée sur la poitrine. Sa chemise était couverte d’innombrables pièces de tissu, de toutes les couleurs ; l’homme était sale, parfaitement négligé et débraillé, mais ses deux yeux brillaient et son visage était paisible et doux.

Le surveillant sortit un moment de la pièce pour s’occuper de nos chevaux. Je jetai mes vêtements mouillés, et Ibrahim, sans perdre de temps, mit de l’eau à chauffer pour le thé sur le feu découvert. Avec l’élégance d’un noble seigneur qui, tout en se montrant courtois envers ses inférieurs, ne perd rien de sa dignité, le nain accepta gracieusement la tasse de thé qu’Ibrahim lui tendait.

Sans manifester la moindre curiosité inhabituelle, comme s’il cherchait simplement à entamer une conversation, il se tourna vers moi : « Monsieur Ali, êtes-vous Anglais ?

— Non, je suis autrichien. »

— Serait-il inconvenant de vous demander si vous êtes venu ici pour faire du commerce ? »

— Je suis journaliste, répondis-je ; je voyage dans votre pays pour en faire connaître la réalité à mes compatriotes. Mon peuple aime savoir comment les autres vivent. »

Avec un sourire approbateur, il hocha la tête, puis se tut. Au bout d’un moment, il sortit des plis de sa chemise un houka en terre cuite et un tuyau de bambou ; il fixa le tuyau de bambou au récipient en terre cuite ; puis il se mit à rouler entre les paumes une substance qui ressemblait à du tabac ; enfin, avec soin, comme si cette chose était plus précieuse que l’or, il la plaça dans le foyer du houka et le recouvrit de braises ardentes. Il fixa le tuyau de bambou au récipient en terre cuite ; puis il se tut. Au bout d’un moment, il sortit des plis de sa chemise un houka en terre cuite et un tuyau de bambou ; il fixa le tuyau de bambou au récipient en terre cuite ; puis il se mit à rouler entre les paumes une substance qui ressemblait à du tabac ; enfin, avec soin, comme si cette chose était plus précieuse que l’or, il la plaça dans le foyer et le recouvrit de braises ardentes. Il porta le tuyau de bambou à ses lèvres et se mit à tirer la fumée avec force ; tout en fumant, il se mit à tousser violemment et se racla ainsi la gorge. L’eau bouillonnait dans le houka en terre cuite, et une odeur âcre envahit peu à peu la pièce. Je compris alors : c’était le haschich indien. Le sens de ses manières et de ses attitudes étranges m’apparut enfin : c’était un hashshashi, un fumeur de haschich ! Ses yeux, contrairement à ceux des opiomanes, n’étaient pas voilés ; ils brillaient d’une profondeur détachée et impersonnelle, son regard fixé très loin, si éloigné du monde réel qui l’entourait qu’il en devenait insondable.

Je reste silencieux à le regarder. Lorsqu’il a fini de fumer, il me demande : « Voulez-vous essayer un peu ? »

Je décline son offre en le remerciant. J’ai essayé l’opium une ou deux fois dans ma vie (sans y prendre le moindre plaisir, d’ailleurs) ; mais l’idée même d’essayer le haschich m’est très pénible, voire répugnante. Le hashshashi sourit silencieusement et promène sur moi son regard oblique, avec une ironie amicale :

— Je sais ce que vous pensez, honorable ami. Vous pensez que fumer du haschich est l’œuvre du diable et vous en avez peur. Quelle absurdité ! Le haschich est un don, une grâce d’Allah. Excellent… surtout pour l’esprit. Monsieur, écoutez, je vais vous l’expliquer. L’opium est mauvais — cela ne fait aucun doute — parce qu’il éveille dans l’esprit humain le désir de choses qu’on ne pourra jamais obtenir. L’opium rend les rêves de l’homme cupides, pareils aux désirs des bêtes. Mais le haschich apaise tout le monde et rend l’homme indifférent à tout ce qui existe en ce monde. Oui, c’est cela. Le haschich donne à l’homme la satisfaction. Vous pouvez déposer devant un hashshashi un mann d’or, non seulement pendant qu’il fume du haschich, mais à n’importe quel moment : le hashshashi ne tendra même pas un doigt vers cet or. L’opium rend l’homme faible et lâche, mais le haschich… le haschich chasse toute peur et rend l’homme courageux comme un lion. Si vous demandiez à un hashshashi de plonger dans un torrent glacé au cœur de l’hiver, il s’y jetterait droit et rirait… car il a compris que celui qui n’a pas de convoitise n’a pas de peur — et que, si l’homme peut vaincre la peur, il vainc aussi le danger, parce qu’il sait que tout ce qui lui est arrivé dans sa vie fait partie de lui, comme tout ce qui se produit dans la création fait partie de l’ensemble… »

Il rit de nouveau, de ce bref rire silencieux et ondulant qu’on ne peut qualifier ni de moqueur ni de bienveillant — quelque chose entre les deux. Puis son rire s’éteint ; derrière les volutes de fumée, seules ses dents se découvrent, et son regard lumineux se fixe sur une distance immobile et inaccessible.

« Ma part dans tout ce qui se produit… » Étendu sous les constellations du ciel arabe, amical, je réfléchis en silence : moi… ce paquet d’os et de chair, de sensations et de perceptions — on m’a placé dans la demeure du Maître de l’univers, et je suis au cœur de tout ce qui se produit. Le « danger », ce n’est qu’une illusion — il ne peut jamais me « vaincre » — car tout ce qui arrive dans ma vie n’est qu’une partie de ce courant qui s’écoule partout — et je suis moi-même une partie de ce courant. Il se peut aussi que le danger et la sécurité, la mort et la joie, le destin et l’accomplissement, tout cela ne soit que les différentes faces de ce petit mais digne « paquet » qu’est mon être. Quelle liberté infinie, ô Allah, tu as accordée à l’homme ! »

La douleur délicieuse de cette pensée est si intense et si aiguë que je suis contraint de fermer les yeux, et la brise légère qui passe sur mon visage semble, venue de loin, effleurer silencieusement mon corps comme les ailes de la délivrance.

Six

À présent, je sens en moi assez de force pour m’asseoir. Zayd vint auprès de moi avec l’une des selles de nos chameaux, afin que je puisse m’y adosser.

—Oncle, reposez-vous ; je vous ai pleuré, vous croyant mort, et aujourd’hui, quelle joie j’éprouve de vous retrouver vivant et en bonne santé !

—Je t’ai toujours trouvé un ami très cher ! Si tu n’étais pas accouru auprès de moi en entendant mon appel, comment aurais-je vécu ces années sans toi, dis-moi ?

—Oncle, je n’ai jamais regretté d’avoir passé ces années avec vous. Je me souviens encore du jour où j’ai reçu votre lettre, il y a cinq ans. Dans cette lettre, vous me demandiez de venir vous rejoindre à La Mecque. La pensée de vous revoir m’était chère. Et il y avait une raison particulière à cela : entre-temps, vous aviez été honoré de recevoir la bénédiction de l’islam. C’est précisément à cette époque que j’avais épousé une jeune vierge muntafiq ; l’amour qu’elle me portait me comblait de joie. Ces jeunes filles irakiennes ont la taille très fine et les seins fermes, durs, exactement comme ceci — se remémorant la scène avec un léger sourire, il appuya son index sur l’extrémité dure de la selle sur laquelle je m’étais adossé — et il est très difficile de se dégager de leur étreinte. Je me dis donc : « J’irai, mais pas tout de suite. Il faudra attendre quelques semaines. » Mais les semaines passèrent… puis les mois s’écoulèrent et, bien que j’eusse divorcé de cette femme — cette fille de chienne qui lançait des regards amoureux à son cousin — peu de temps après l’avoir rejointe, je ne parvenais pas à quitter mes agayel irakiens, ni mes amis, ni les plaisirs et les réjouissances de Bagdad et de Bassora ; je me répétais sans cesse : « Pas maintenant, un peu plus tard. » Mais un jour, alors que je quittais notre tente à dos de chameau avec mon salaire et que je me demandais chez quel ami je passerais la nuit, je me souvins soudain de vous ; je me rappelai que, dans votre lettre, vous m’aviez écrit la mort de votre chère épouse, votre compagne — qu’Allah lui fasse miséricorde — et je pensai à quel point vous deviez vous sentir seul après l’avoir perdue. Je compris aussitôt que je ne pouvais plus attendre : je devais me précipiter auprès de vous, sur-le-champ. J’arrachai le cordon de mon ʿiqāl irakien et le jetai ; puis je n’allai même pas chez moi prendre mes vêtements. Je fis tourner mon chameau vers le Néfoud… vers le Nedjd, et me mis en route — je ne m’arrêtai qu’au village suivant pour acheter une outre et quelques provisions… Puis je continuai à pousser mon chameau, jour après jour, jusqu’à ce que je vous retrouve à La Mecque, quatre semaines plus tard…

—Et tu te souviens, Zayed, de notre tout premier voyage à tous les deux à l’intérieur de l’Arabie, en direction du sud, vers les palmeraies et les champs de blé de Wadi Bishah, puis de là vers les étendues sablonneuses de Ranyah, qu’aucun non-Arabe n’avait encore traversées !

—Je m’en souviens très clairement, oncle. Comme vous étiez impatient de voir cette région déserte 1(le Rub al-Khali, cette vaste désert de sable inhabité qui couvre–la péninsule arabe sur–un quart de sa superficie)।] où, sous le soleil, les dunes chantent sous l’influence des djinns. Et vous souvenez-vous des bédouins qui vivaient aux confins de cette région ? À cette époque, ils n’avaient jamais vu de lunettes de leur vie et croyaient que les vôtres étaient faites d’eau gelée. Ils étaient eux-mêmes comme des djinns ; de même que les autres hommes lisent des livres, eux lisaient sur le sable les traces des chemins et, dans le ciel et le vent, l’approche des tempêtes de poussière — plusieurs heures avant qu’elles n’éclatent. Et, oncle, vous souvenez-vous du guide que nous avions engagé à Ranyah — ce satané « Badavi » que vous vouliez abattre par balle parce qu’il avait voulu nous abandonner au milieu du désert ? Comme il s’était emporté contre l’appareil avec lequel vous preniez des photographies !

Nous rîmes tous les deux de cette aventure que nous avions laissée loin derrière nous. Mais, à ce moment-là, nous n’étions vraiment pas en état de rire. Nous nous trouvions à six ou sept jours de marche au sud de Riyad lorsque ce guide, un Bédouin fanatique de la tribu des Ikhwan de Raniya, entra dans une fureur noire parce que je lui avais expliqué l’usage de l’appareil photo. Il se prépara aussitôt à nous abandonner sur place, car il croyait que son âme était en danger à cause de ces photographies jahilies. Je n’aurais pas été le moins du monde opposé à être débarrassé de lui si je n’avais pas craint que nous fussions alors arrivés dans une région que ni Zayd ni moi ne connaissions, où nous perdre seuls nous aurait certainement laissés désorientés. Je tentai d’abord de convaincre par le raisonnement notre « démon bédouin ». Mais cela ne servit à rien. Il ne voulait rien entendre. Au contraire, il fit faire demi-tour à son chameau en direction de Raniya. Je lui expliquai alors clairement que, s’il persistait à nous abandonner ainsi à une mort presque certaine de soif, il ne pourrait en aucun cas s’en tirer vivant. Malgré cet avertissement, lorsqu’il commença à faire avancer son chameau, je pointai mon fusil sur lui et me préparai à tirer — j’en avais réellement l’intention ; et il me sembla que, dès lors, toutes les préoccupations de notre ami au sujet de son âme furent finalement étouffées. Après avoir marmonné quelque temps, il accepta de nous guider jusqu’au prochain campement, situé à trois jours de marche, où nous pourrions soumettre notre différend au cadi pour qu’il le juge. Zayd et moi lui prîmes ses armes, puis nous montâmes la garde à tour de rôle afin qu’il ne puisse s’enfuir. Quelques jours plus tard, lorsque nous demandâmes justice au cadi de Qubaiya, celui-ci rendit d’abord un jugement en faveur de notre guide. S’appuyant, « car », sur une interprétation erronée d’un hadith du Prophète, il déclara que « photographier des êtres vivants est un acte blâmable ». Pourtant, malgré la conviction encore très répandue parmi de nombreux musulmans que photographier des êtres vivants est interdit, la loi islamique ne contient aucune disposition à ce sujet. Je déployai alors devant le cadi la lettre ouverte du roi, écrite « à tous les émirs du pays et à quiconque la lirait » ; et, au fur et à mesure de sa lecture, le visage du cadi s’allongea de plus en plus : « Muhammad Asad est mon hôte, mon ami et mon bien-aimé ; quiconque le traitera en ami me traitera moi-même ainsi, et quiconque lui sera hostile sera considéré comme mon propre ennemi… » Les paroles et le sceau d’Ibn Saoud agirent comme par magie sur le cadi inflexible. Il finit par décider que, « dans certaines circonstances », la photographie pouvait être autorisée. Après ce jugement, nous laissâmes partir notre guide et engageâmes un nouveau guide pour nous conduire vers Riyad.

— Mon oncle, vous souvenez-vous de ces journées à Riyad, lorsque nous étions les hôtes du roi et que vous aviez été si affligé de voir les anciennes écuries royales remplies de voitures rutilantes !… Et vous souvenez-vous de la bienveillance que le roi vous témoignait ?

— Et te souviens-tu, Zayd, de la manière dont le roi nous avait envoyés percer le mystère de la révolte bédouine, et de la façon dont, après avoir voyagé nuit après nuit, nous nous étions infiltrés secrètement au Koweït ; jusqu’à découvrir enfin le véritable mystère des riyals flambant neufs et des armes qui parvenaient aux rebelles en traversant la mer… ?

— Et mon oncle, te souviens-tu de notre mission lorsque Sayyid Ahmad — qu’Allah prolonge sa vie — nous avait envoyés en Cyrénaïque, de la manière dont nous avions secrètement traversé la mer sur un dhow pour entrer en Égypte, puis de la façon dont nous avions évité le regard des Italiens — qu’Allah les maudisse — pour pénétrer dans le Djebel Akhdar et rejoindre les moudjahidines sous la direction d’Omar al-Mokhtar ? Quelle excitation c’était !

Dans le silence de la nuit désertique éclairée par les étoiles, tandis qu’une brise délicate et tiède faisait naître de petites vagues sur le sable, les images du passé et du présent s’enlaçaient sans cesse, puis se séparaient à nouveau, et, au son merveilleux qui ravive les souvenirs, se rappelaient l’une l’autre de loin en loin, par-delà les années : mes premières années arabes, mon premier pèlerinage à La Mecque et les ténèbres qui avaient enveloppé ces premiers jours ; et la mort de cette femme que j’avais aimée comme je n’ai aimé aucune autre par la suite, et qui repose maintenant sous la terre de La Mecque. Une simple pierre sans inscription se dresse à son chevet ; elle marque la fin de son chemin et le début d’un chemin nouveau pour moi : une fin et un commencement, un appel et un écho dans les vallées rocheuses de La Mecque, miraculeusement liés aux rêves l’un de l’autre !

— Zayd, encore un peu de café ?

— À vos ordres, mon oncle ! répond Zayd. Il se lève sans hâte, la longue cafetière fine dans la main gauche. Une ou deux minutes plus tard, les petites tasses sans anse tintent dans sa main droite — une pour moi et une pour lui-même. Après avoir versé un peu de café dans la première, il me la tend. Sous l’ombre de son kufiyya à carreaux rouges et blancs, ses yeux m’observent avec une profonde attention, comme si cette marque de respect importait infiniment plus que la petite tasse de café ! Ces deux yeux blancs et vifs, ombragés de longs cils, profonds, réservés, paisibles dans leur tristesse, mais étincelant d’une joie intense, racontent l’histoire de centaines de générations d’hommes libres des steppes : ce sont les yeux d’un homme dont les ancêtres n’ont jamais été opprimés et n’ont jamais opprimé personne. Mais le plus beau chez lui, ce sont ses mouvements : paisibles, conscients du rythme propre à chaque geste, jamais pressés, jamais hésitants ; si parfaits et dépouillés de toute superfluité qu’ils vous rappellent l’interaction des différents instruments au sein de l’unisson d’un orchestre parfaitement accordé. On observe souvent de tels mouvements chez les Bédouins ; ils reflètent en eux le dépouillement du désert. Car, à l’exception de quelques villes et villages, la vie des habitants de l’Arabie a été si peu façonnée par la main de l’homme que la nature, par ses lois rigoureuses, les a contraints à bannir de leur comportement toute forme de dispersion et à transformer tous les actes accomplis selon leur volonté ou leurs besoins en un petit nombre de formes fondamentales, très précises — restées identiques durant d’innombrables générations et ayant acquis, au fil du temps, la limpidité polie et nette du cristal. C’est cette simplicité héritée que nous voyons aujourd’hui dans les gestes de l’Arabe authentique, aussi bien que dans son attitude envers la vie.

— Zayd, dis-moi où allons-nous demain ?

Zayed me regarde avec un sourire entendu : « Pourquoi, oncle ? Nous allons bien vers Tayma… ? »

— Non, mon frère, je voulais bien aller à Tayma ! Mais maintenant, je ne le veux plus. Nous allons à La Mecque…

Le début du voyage

Un

Quelques jours après avoir été en proie à la soif, à l’approche du soir, Zayed et moi atteignons une petite oasis abandonnée et décidons d’y passer la nuit. Sous les rayons du soleil couchant, les montagnes de sable orientales étincellent comme des blocs d’agate aux couleurs de l’arc-en-ciel, dans un flux continu de teintes changeantes, de nuances de craie colorée et de reflets de lumière adoucis ; et la transition des couleurs est si délicate qu’on croirait suivre un courant d’ombres à peine perceptible avançant vers la grisaille croissante du crépuscule, au point que l’œil semble lui-même lui faire violence. Vous pouvez encore distinguer nettement les cimes des palmiers, telles des couronnes empanachées, et, derrière elles, à demi cachées, les basses maisons en pisé et les murs des jardins ! Les roues de bois du puits chantaient encore.

À quelque distance du village, nous faisons coucher nos chameaux sous la palmeraie. Puis nous déchargeons nos lourds sacs et retirons les selles du dos brûlant des chameaux. Nous étant inconnus, quelques enfants turbulents se rassemblent autour de nous. L’un d’eux, un garçon aux grands yeux, vêtu de haillons, dit à Zayed qu’il lui montrera où trouver du bois. Lorsqu’ils partent tous deux à la recherche de bois, j’emmène les chameaux près du bassin. Je descends mon seau et, tandis que je le remonte rempli d’eau, quelques jeunes filles du village arrivent pour en puiser, munies de récipients de cuivre et de cruches en terre cuite. Elles portent aisément les récipients sur la tête, les deux bras pendants de chaque côté, le corps légèrement incliné vers l’avant pour suivre le rythme de leur charge, et soulèvent des deux mains les pans de leur burqa, qui flottent comme des éventails.

« As-salāmu ʿalaykum, que la paix soit sur vous, ô voyageurs. »

Et je réponds : « Que la paix et la grâce d’Allah soient également sur vous. »

Leurs vêtements sont noirs et leurs visages découverts, ce qui est vrai, dans cette région de l’Arabie, de presque toutes les femmes des villages et des Bédouines ; vous pouvez ainsi voir facilement leurs grands yeux noirs. Bien qu’elles se soient établies dans une oasis depuis de nombreuses générations, elles n’ont rien perdu de l’attitude intérieure de la vie nomade de leurs ancêtres. Leurs manières sont franches et précises ; leur réserve dans la parole est totalement exempte de pudeur ou de timidité. Je les vis prendre silencieusement de mes mains la corde du seau et puiser de l’eau pour mes chameaux, exactement comme l’avait fait, quatre mille ans auparavant, cette femme près d’un bassin pour le serviteur d’Abraham, lorsqu’il était venu de Canaan à Paddan-Aram, auprès de la tribu de ses proches, afin de trouver une épouse pour Isaac, le fils de son maître.

« Le soir, il fit agenouiller ses chameaux hors de la ville, près d’un bassin.

Et il dit : « Ô Seigneur, Dieu d’Abraham, je t’en prie, accorde-moi aujourd’hui le succès et sois miséricordieux envers mon maître Abraham. Vois, je me tiens ici près d’un bassin, et les filles des habitants de la ville viennent puiser de l’eau. Qu’il advienne ceci : lorsque je dirai à une jeune fille : “Je t’en prie, incline ta cruche afin que je puisse boire”, et qu’elle répondra : “Buvez, et je donnerai aussi à boire à vos chameaux”, qu’elle soit celle que tu as choisie pour ton serviteur Isaac. Alors je saurai que tu as témoigné ta miséricorde à mon maître. »

Et voici qu’avant même qu’il eût fini de parler, Rébecca arriva, sa cruche sur l’épaule. La jeune fille était très belle et vierge ; aucun homme ne l’avait touchée. Elle descendit dans le puits, remplit sa cruche, puis remonta.

Le serviteur courut vers elle et dit : « Je vous en prie, donnez-moi à boire de votre cruche. » Elle répondit : « Buvez, mon seigneur. » Et elle abaissa rapidement la cruche dans sa main pour lui donner à boire. Après qu’il eut bu, la jeune fille dit : « Je vais aussi puiser de l’eau pour les chameaux, jusqu’à ce qu’ils aient étanché leur soif. » Sans tarder, elle vida sa cruche dans l’abreuvoir où les chameaux allaient boire, puis retourna en courant au puits et continua à puiser de l’eau pour tous les chameaux… »

Je me tiens près d’un puits, dans une petite oasis au milieu des vastes sables du Néfoud, avec mes deux chameaux, et je regarde la jeune fille qui prend de mes mains la corde du seau pour la tenir dans les siennes et puiser de l’eau pour mes bêtes — tandis que le récit biblique flotte alors dans mon esprit. Le pays appelé Paddan-Aram et l’époque d’Abraham sont très, très lointains ; mais, grâce au souvenir éveillé par les gestes empreints de dignité de ces femmes, toutes les distances de l’espace se sont effacées, et quatre mille longues années ne sont plus rien au regard du temps !

— Chères sœurs, qu’Allah bénisse vos mains et les garde en sécurité.

— Et vous, voyageur, puissiez-vous aussi demeurer sous la protection d’Allah, répondent-elles ; puis elles reportent leur attention sur leurs abreuvoirs et leurs cruches, afin de les remplir et de rapporter de l’eau chez elles.

De retour à l’emplacement de notre tente, je fais agenouiller mes chameaux et leur entrave les pattes antérieures, afin qu’ils ne puissent pas s’éloigner pendant la nuit. Zayd a déjà allumé le feu et s’est mis à préparer le café. Une longue cafetière au bec recourbé bout à gros bouillons ; un autre petit récipient à café, de même forme, est prêt près du coude de Zayd. De la main gauche, il tient une énorme cuillère de fer plate, dont le manche mesure deux pieds ; avec cette cuillère, il fait griller une poignée de grains de café sur le feu doux, car, en Arabie, le café est torréfié à nouveau pour chaque récipient. Dès que les grains prennent une teinte quelque peu cuivrée, Zayd les dépose dans un mortier de bronze et les broie. Puis il verse un peu d’eau bouillante de la grande cafetière dans la petite, y ajoute le café moulu en la renversant, et laisse le récipient près du feu afin que l’eau puisse bouillir lentement. Lorsque la boisson est presque prête, Zayd y laisse tomber quelques graines de cardamome pour en renforcer la saveur, car, dit-on en Arabie, si le café doit être bon, il doit être aussi fort que la mort et aussi épicé et chaud que l’amour.

Mais je ne suis pas encore prêt à boire le café tranquillement. Après ces longues heures de fatigue et de chaleur, passées assis sur le chameau, en sueur, mes vêtements collés désagréablement à ma peau, tout mon être aspire naturellement à un bain ; je retourne donc lentement près du puits, sous les palmiers.

Entre-temps, l’obscurité s’est épaissie. Tout le monde est rentré chez soi depuis la palmeraie. Seul, au loin, là où se dressent les maisons, un chien aboie. Je me dépouille de mes vêtements et descends dans le puits, en prenant appui des mains et des pieds sur les rebords et les aspérités de ses parois, ainsi que sur plusieurs cordes auxquelles sont suspendues les outres qui servent à puiser l’eau. Je descends jusqu’à l’eau sombre, puis dans l’eau elle-même. Elle est très froide et m’arrive jusqu’à la poitrine. Dans l’obscurité, les cordes auxquelles sont suspendues les outres se tiennent droites à mes côtés, maintenant alourdies par le poids des énormes outres immergées. Pendant le jour, ce sont ces outres que l’on utilise pour arroser les champs. Sous mes pieds, je sens un mince filet d’eau suinter vers le haut depuis une source souterraine, qui, dans un courant lent, perpétuellement renouvelé et ininterrompu, maintient le puits frais.

Au-dessus de moi, le vent hurle à l’ouverture du puits et y produit un faible écho, semblable au son d’un coquillage marin pressé contre l’oreille — un grand coquillage qui rendait un long sifflement et que j’aimais écouter, autrefois, dans la maison de mon père, lorsque j’étais enfant, à peine assez grand pour regarder par-dessus la table. Je pressais le coquillage contre mon oreille et me demandais avec étonnement si ce son naissait en lui en permanence, ou s’il ne retentissait qu’au moment où je le portais à mon oreille. Avait-il quelque rapport avec moi ? Cette musique jouait-elle d’elle-même ? Ou ne retentissait-elle que lorsque je voulais l’entendre ? Bien des fois, j’ai essayé de déjouer le coquillage en l’éloignant de moi, afin que son sifflement cesse — puis, soudain, je le pressais de nouveau contre mon oreille. La même musique, le même son ! Je n’ai jamais pu résoudre ce problème : cette musique continuait-elle à retentir dans le coquillage lorsque j’essayais de l’écouter ?

Je n’avais évidemment pas compris alors que mon esprit s’embrouillait autour d’une question qui, depuis d’innombrables générations, avait dérouté des hommes bien plus sages que moi : existe-t-il une « vérité » ou une « réalité » indépendante de notre esprit, ou bien notre perception directe les crée-t-elle ? Mais, lorsque je me tourne vers les jours écoulés, il me semble que ce problème ne m’a pas poursuivi seulement dans mon enfance ; il m’a également poursuivi par la suite — comme il poursuivra, à un moment ou à un autre, consciemment ou inconsciemment, tout être doué de réflexion. Car, quelle que soit la vérité indépendante de l’individu, le monde se révèle à nous sous la forme et dans la mesure où il se reflète dans notre esprit. Ainsi, chacun de nous ne peut percevoir la « vérité » qu’à travers le lien de sa propre expérience. C’est peut-être là que l’on trouvera une explication rationnelle à la première apparition de la conscience humaine et à la croyance éternelle de l’homme en sa survie après la mort ; cette croyance est si profonde, si largement répandue chez tous les peuples et à toutes les époques, qu’il est impossible de la balayer d’un revers de main comme une simple idée fantaisiste. Il ne serait peut-être pas exagéré de dire que cette croyance est devenue inévitable, nécessaire, en raison même de la structure particulière de l’esprit humain. Dans un sens théorique et abstrait, il n’est peut-être pas difficile à l’homme de concevoir sa propre mort comme une disparition définitive ; mais il lui est impossible de se représenter cette disparition. Car cela signifierait qu’il pourrait assister à la disparition de toute chose matérielle réelle. Autrement dit, il pourrait concevoir le néant — une conception dont aucun esprit humain n’est capable.

Les philosophes et les prophètes-messagers ne nous ont pas appris à croire à l’existence d’une vie après la mort ; ils n’ont fait que donner une forme et une signification spirituelle à une idée aussi ancienne et innée que l’apparition de l’homme sur la terre.

Je ne peux m’empêcher de sourire intérieurement devant l’incongruité qu’il y a entre des réflexions sur des problèmes aussi profonds et une activité aussi purement matérielle que le fait de revenir se laver de la poussière et de la sueur d’une journée entière de voyage. Existe-t-il une quelconque limite, visible ou intelligible, entre les aspects matériels et les aspects profonds de la vie ? Par exemple, que pourrait-il y avoir de plus matériel que de partir à la recherche d’un chameau égaré ? Et qu’y a-t-il de plus profond et de plus mystérieux que d’être presque mourant de soif ?

C’est peut-être le choc de cette expérience qui a aiguisé mes sens et rendu pour moi indispensable le besoin d’une quelconque explication. Ce besoin est celui de comprendre le cours de ma propre vie plus pleinement que je ne l’avais jamais compris auparavant. Mais cela dit, me rappelé-je, l’homme peut-il vraiment comprendre le sens de sa propre vie tant qu’il est vivant ?

C’est peut-être le choc de cette expérience qui a aiguisé mes sens et rendu pour moi la nécessité d’une explication inéluctable. Cette nécessité consiste à comprendre le cours de ma propre vie plus pleinement que je ne l’avais fait auparavant. Mais cela ne signifie pas pour autant, me rappelé-je, que l’être humain puisse vraiment comprendre le sens de sa propre vie tant qu’il est vivant. Il nous arrive parfois de savoir ce qui s’est produit dans notre vie à tel moment ou à tel autre, mais notre but et notre destinée ne se laissent pas comprendre ni voir si facilement. Car la destinée est la somme totale du passé et du présent, de tout ce qui s’est produit en nous et nous a poussés, ainsi que de tout ce qui se produira en nous et nous poussera à l’avenir ; c’est pourquoi elle ne peut apparaître dans sa pleine forme qu’au terme même de notre voyage, et tant que nous sommes en chemin, nous la comprendrons toujours mal ou seulement à moitié.

Comment pourrais-je, à trente-deux ans, dire quelle a été ma destinée, ou quelle elle est ?

Lorsque je regarde la vie que j’ai laissée derrière moi, il m’arrive de penser que je vois la vie de deux hommes. Mais chaque fois que je réfléchis à cette question, je me demande si ces deux parties de ma vie étaient réellement si différentes l’une de l’autre, ou si, sous toutes ces différences extérieures de forme et de manière, il n’y avait pas toujours eu, dans les deux parties de ma vie, une unité de sentiment et un même but.

Je lève la tête et, au-dessus de la margelle circulaire du puits, j’aperçois une portion circulaire du ciel et les étoiles. Je reste longtemps immobile ; et il me semble voir comment elles se déplacent lentement dans l’espace afin d’accomplir le cycle de millions et de milliards d’années qui ne prendra jamais fin. Puis, malgré moi, je dois penser au cycle des années qui ne prendra jamais fin. Et ensuite, que je le veuille ou non, je dois penser au petit nombre d’années que j’ai parcourues, à ces années indistinctes que j’ai passées dans la chaude sécurité de la maison de mon enfance, dans une ville dont je connaissais chaque ruelle… Puis aux jours passés dans de grandes villes, des villes pleines d’excitation et d’espoir, que seul un adolescent peut ressentir… Ensuite, dans un monde nouveau, où les visages des gens m’avaient d’abord paru étrangers, mais qui, avec le temps, avait fait naître une nouvelle intimité et un sentiment nouveau de retour au foyer. Puis… l’inconnu… des décors encore plus inconnus, des jours vécus dans des villes aussi anciennes que l’esprit humain, dans des steppes sans horizon, dans des montagnes dont la primitivité vous rappelle la sauvagerie originelle du cœur humain… et les jours qui s’écoulaient dans la solitude déserte, brûlante et silencieuse, où naissaient peu à peu de nouvelles vérités — vérités nouvelles pour moi… Et puis, après une longue conversation, dans la neige de l’Hindou Kouch, un ami afghan s’était écrié avec étonnement : « Mais vous êtes musulman ; seulement, vous ne le savez pas vous-même. » … Et un autre jour, quelques mois plus tard, lorsque je l’avais découvert moi-même. Puis mon premier pèlerinage à La Mecque, la mort de ma femme et le désespoir qui s’ensuivit ; et depuis lors, tous ces instants — ces instants sans fin — passés parmi les Arabes, et ces années de voyages périlleux au milieu des guerres des Bédouins arabes qui erraient dans le désert et la steppe, ma participation à la lutte pour l’indépendance de la Libye et mon long séjour à Médine… où je m’efforçais, dans la mosquée du Prophète, de parfaire ma connaissance de l’islam ; puis les pèlerinages répétés ; les mariages avec des filles bédouines, puis les divorces ; les relations chaleureuses avec les êtres humains et les jours arides de la solitude… les discussions savantes avec des musulmans érudits de toutes les régions du monde, les voyages à travers des contrées inconnues et inexplorées : ces années d’immersion dans des mondes très éloignés des idées et des buts de la vie occidentale.

Quelle longue procession d’années, année après année ! À cet instant, toutes ces années englouties ont refait surface et, soulevant le voile qui recouvrait leur visage, ont commencé à m’appeler de leurs voix multiples ; et soudain, dans un choc fulgurant de mon cœur, j’ai vu combien mon chemin avait été long, combien il était interminable ! « Tu n’as jamais cessé d’avancer, encore et encore », me dis-je. « Tu n’as toujours pas réussi à donner à ta propre vie une forme que l’on puisse saisir de la main, et tu n’as jamais pu répondre à la question : “Où ?” … Tu n’as fait qu’avancer, encore et encore… en voyageur, à travers de nombreux pays, hôte de nombreuses maisons ; mais le désir de ton voyage n’est toujours pas épuisé et, bien que tu ne sois plus un étranger, tu n’as toujours pas pu prendre racine. »

Je me suis fait une place parmi un groupe humain — au point qu’ils croient que j’ai adopté leurs croyances et tout ce en quoi ils croient — et pourtant je n’ai toujours pas pris racine. Pourquoi ?

Lorsque, il y a deux ans, j’ai pris une épouse arabe à Médine, je désirais précisément qu’elle m’offre un fils. Depuis que j’ai auprès de moi son fils Talal, né dans notre maison il y a quelques mois à peine, j’ai commencé à sentir que les Arabes sont à la fois mes proches et mes frères dans l’idéal. Je veux que Talal enfonce ses racines au cœur de ce pays et qu’il grandisse dans la conscience du noble héritage de sang et de civilisation qui est le sien. Il me semble que cela suffirait à faire désirer à n’importe quel homme de s’établir quelque part de façon permanente et d’y fonder une demeure durable pour sa famille. Alors pourquoi mes pérégrinations ne sont-elles toujours pas terminées, pourquoi dois-je encore poursuivre ma route ? Pourquoi la vie que j’ai moi-même choisie ne parvient-elle toujours pas à me rendre pleinement heureux ? Qu’est-ce qui me manque dans ce milieu ? Ce n’est certainement pas la curiosité intellectuelle de l’Europe. Je l’ai laissée derrière moi. Je n’y ai pas vraiment perdu. À vrai dire, je m’en suis tellement éloigné qu’il m’est devenu de plus en plus difficile de rédiger les articles destinés aux journaux européens qui me procurent mes moyens de subsistance. Chaque fois que j’envoie un article, j’ai l’impression de jeter une pierre au fond d’un puits insondable : la pierre disparaît dans le vide obscur, et aucun écho, si faible soit-il, ne me parvient pour m’indiquer qu’elle a atteint sa cible.

Tandis que je réfléchissais ainsi, à demi immergé dans l’eau sombre du puits d’une oasis d’Arabie, au milieu de l’agitation et de la perplexité, une voix surgit soudain du fond de mes souvenirs… la voix d’un vieux nomade kurde : « Si l’eau perd son mouvement dans une mare stagnante, elle devient stagnante, usée et sale ; mais lorsqu’elle est en mouvement et qu’elle coule, elle devient limpide et claire. Il en va de même de l’être humain qui demeure sans cesse en mouvement. » Ensuite, il me sembla que, comme sous l’effet d’un enchantement, toute mon agitation s’était dissipée. Je commençai à regarder très loin, avec des yeux ouverts, ma propre vie, comme je regarde une page de livre pour en lire une histoire, et je commençai à comprendre que le cours de ma vie n’aurait pas pu être différent ; car lorsque je me demande : « Quel est le bilan de ma vie ? », quelqu’un en moi répond : « Tu es parti d’un monde pour en trouver un autre — pour acquérir un monde nouveau à la place d’un ancien monde dont, en réalité, tu n’avais jamais été le véritable possesseur. » Et, dans un éclair de lucidité, je comprends qu’une entreprise de ce genre peut en fait exiger toute une vie.

Je sors du puits, enfile la longue tunique propre que j’avais apportée avec moi, puis retourne auprès de Zaïd, près des chameaux. Je bois le café fort que Zaïd m’a servi, puis m’allonge de tout mon long sur le sol, près du feu, revigoré et plein de vie.

Deux

Mes deux mains sont placées en travers sous ma nuque, et je contemple cette nuit arabe, cette nuit obscure constellée d’étoiles, qui se courbe au-dessus de moi comme un arc. Une météore file sous la forme d’un arc électrique, puis en voici une autre, puis une autre encore : des arcs de lumière déchirent le sein des ténèbres ! Ne sont-ce là que des fragments de planètes brisées, les débris d’une catastrophe cosmique, qui se précipitent maintenant sans but à travers l’immensité infinie de l’univers ? Oh ! non. Si vous interrogiez Zaïd, il vous répondrait que ce sont des lances de feu grâce auxquelles les anges chassent Satan, qui, certaines nuits, monte furtivement au ciel pour dérober les secrets d’Allah… Serait-ce donc Iblis lui-même, le roi des démons, sur lequel vient d’être lancée, avec une violence foudroyante, une flèche de feu dans le ciel oriental… ?

Les légendes liées à ce ciel et à ses étoiles me sont plus familières, depuis la maison de mon enfance…

Comment aurait-il pu en être autrement ? Depuis mon arrivée en Arabie, j’ai vécu comme un Arabe : je n’ai porté que des vêtements arabes, je n’ai parlé que la langue arabe et même mes rêves, je les ai faits en arabe ; les coutumes et la richesse imagée de l’Arabie ont presque imperceptiblement façonné ma pensée. Quelle que soit la maîtrise qu’un étranger puisse avoir des usages et de la langue d’un pays, je n’ai jamais été entravé par cette étroitesse d’esprit qui, d’ordinaire, l’empêche de trouver le véritable chemin permettant de comprendre les émotions et les sentiments des habitants d’un pays étranger et de faire leur monde sien.

Soudain, j’éclate d’un rire de bonheur et de délivrance — je ris si fort que Zaïd ouvre les yeux, étonné, et me regarde, tandis que mon chameau tourne la tête vers moi avec une lenteur vague et dédaigneuse : car, à cet instant, je viens de voir mon chemin, si long soit-il, combien il est simple et droit — cette route qui mène d’un monde qui n’était pas le mien à mon monde à moi, exclusivement.

Mon arrivée dans ce pays — n’est-ce pas véritablement un retour chez moi ? Le retour chez elle d’un cœur qui, après avoir suivi les détours de milliers d’années, a retrouvé sa demeure et reconnu ce ciel — mon ciel — dans une joie douloureuse ? Car le ciel de cette Arabie est si profond, si haut et tellement plus riche d’étoiles que celui de n’importe quel autre pays ; ce même ciel formait comme un dais au-dessus de la route de mes ancêtres, ces guerriers pasteurs nomades qui, il y a des milliers d’années, à l’aube même de leur puissance, s’étaient mis en route, aveuglés par la convoitise des terres et du butin, depuis les régions fertiles de la Chaldée vers un avenir inconnu : cette petite tribu bédouine des Juifs — les ancêtres de ceux dont le père devait plus tard naître à Our, chez les « Chaldéens ».

L’homme qui s’appelait Abraham n’était pas originaire de la région d’« Our ». Sa tribu était l’une des nombreuses tribus d’Arabie. À une époque ou à une autre, ces tribus arabes étaient parties en chemin, par des routes sinueuses, depuis le désert affamé de la péninsule vers le pays de rêve du Nord, qu’elles imaginaient regorger de lait et de miel. Ces régions étaient les terres cultivées du Croissant fertile : la Syrie et la Mésopotamie. Parfois, ces tribus vainquaient les habitants du pays et s’installaient à leur place comme souveraines ; peu à peu, elles se mêlaient aux vaincus et donnaient naissance avec eux à un nouveau peuple, comme les Assyriens et les Babyloniens, qui avaient bâti leurs royaumes sur les ruines de l’ancienne civilisation sumérienne ; ou comme les Chaldéens, devenus puissants à Babylone ; ou encore comme les Amorites, plus tard connus sous le nom de Cananéens en Palestine et de Phéniciens sur le littoral syrien. Mais parfois aussi, les pasteurs nomades venus de l’extérieur étaient si faibles qu’ils n’avaient pas la force de vaincre ceux qui les avaient précédés ; ils finissaient alors par se fondre parmi ces derniers, ou bien les sédentaires repoussaient les nomades vers le désert, les obligeant ainsi à chercher de nouveaux pâturages et, peut-être, à conquérir d’autres territoires. Selon la Torah, le véritable nom d’Abraham était « Ab-Ram », ce qui signifie en arabe ancien « celui qui est ambitieux ». De toute évidence, la tribu d’Abraham était l’une des plus faibles. Le récit biblique concernant son établissement dans une région aride, aux confins du désert, décrit l’époque où ses membres avaient compris qu’ils n’avaient pas réussi à trouver une nouvelle demeure pour eux-mêmes dans la région du Tigre ; ils se préparaient donc à partir vers le nord-ouest, en longeant l’Euphrate, en direction de Harran, puis de là vers la Syrie.

« Cet homme — celui qui était ambitieux » — mon ancêtre originel, qu’Allah avait poussé vers des régions inconnues et inexplorées afin qu’il y découvre sa propre identité, devait certainement comprendre, et comprendre parfaitement, pourquoi j’étais venu ici : car lui aussi avait dû courir et vagabonder à travers de nombreux pays avant de pouvoir donner à sa vie une forme que l’on puisse saisir et toucher de ses mains ; avant de prendre racine en un lieu précis, il avait lui aussi été l’hôte de nombreuses maisons. Face à cette expérience à la fois impressionnante et terrifiante, ma propre perplexité insignifiante ne lui aurait semblé poser aucun problème. Il comprenait, comme je le comprends maintenant, que le sens de mes errances réside dans un désir latent de me connaître moi-même en découvrant un monde qui s’approche des questions les plus profondes de la vie et de la vérité, un monde entièrement différent de tout ce que j’avais connu et auquel je m’étais habitué durant mon enfance et ma jeunesse.

Trois

Quel long chemin, depuis mon enfance et ma jeunesse en Europe centrale jusqu’à ma vie actuelle en Arabie ! Mais quel bonheur de me remémorer ces jours révolus de ma vie.

Ces tout premiers jours de mon enfance, je les ai passés dans une maison — la ville polonaise de Lwów était alors sous domination autrichienne — qui était aussi silencieuse et digne que la rue au bord de laquelle elle se dressait. C’était une longue rue, quelque peu poussiéreuse mais propre, bordée de rangées de marronniers ; recouverte d’épaisses planches de bois qui étouffaient le bruit des sabots des chevaux, elle transformait chaque instant de la journée en un après-midi paresseux. J’aimais cette belle rue avec une conscience singulière, comme j’aimais les villes de mon enfance — non seulement parce que c’était la rue où se trouvait ma maison ; je crois plutôt que je l’aimais véritablement parce qu’avec une noble sérénité elle s’étendait du centre animé d’une ville joyeuse et exubérante vers le silence des bois à la périphérie, puis vers l’immense cimetière caché dans ces bois. Parfois, de belles voitures semblaient voler sur leurs roues silencieuses, au rythme du rapide cliquetis des sabots des chevaux lancés au galop ; et si c’était l’hiver, si la rue était recouverte d’une couche de neige profonde d’un pied, alors des traîneaux la parcouraient, de la vapeur sortait des naseaux des chevaux, leurs grelots tintaient dans l’air chargé de brouillard, et si toi-même tu étais assis dans un traîneau, sentant le brouillard filer à tes côtés et son contact glacé sur ton visage, ton cœur d’enfant comprendrait que les chevaux au galop t’emportaient vers un bonheur sans commencement ni fin.

Puis il y avait ces mois d’été à la campagne, où mon grand-père maternel, un riche banquier, possédait un vaste domaine pour le plaisir de sa nombreuse famille. Une petite rivière au cours paresseux coulait entre deux rangées de saules ; puis il y avait les granges paisibles, remplies de bétail tranquille, et cette pénombre mystérieusement saturée de l’odeur des bêtes et du foin, ainsi que les rires des filles paysannes ruthènes, occupées à traire les vaches au crépuscule ; on pouvait boire le lait chaud et mousseux directement au pis, non seulement parce qu’on avait soif, mais parce qu’il était exaltant de boire quelque chose d’encore si proche de sa source animale. Il y avait ces journées d’août que je passais dans les champs avec les ouvriers qui moissonnaient le blé, et avec les jeunes femmes qui le rassemblaient en gerbes et les liaient : de jeunes femmes belles, aux corps robustes, aux seins généreux et aux bras fermes et vigoureux, dont je sentais la force lorsqu’à midi, pour jouer, elles me faisaient rouler sur les tas de blé ; bien sûr, j’étais alors si jeune que je ne pouvais donner à leurs étreintes rieuses aucune autre signification.

Et les voyages que je faisais avec mon père et ma mère à Vienne et à Berlin, dans les Alpes et les forêts de Bohême, vers la mer du Nord et la Baltique ; ces lieux étaient si éloignés les uns des autres que chacun me semblait être un monde nouveau. Chaque fois que je partais pour un tel voyage, mon cœur semblait s’arrêter à l’idée des merveilles nouvelles qui allaient se révéler à nous au premier sifflement de la locomotive et au premier cahot de ses roues !

… Il y avait aussi quantité de camarades de jeux, garçons et filles, un frère et une sœur, ainsi que de nombreux cousins et cousines ; puis, après les journées moroses de l’école durant la semaine — qui n’étaient d’ailleurs pas si pénibles —, ces dimanches lumineux et libres ; courir à travers la campagne, mes premières rencontres secrètes avec de jolies filles de mon âge, et cette étrange excitation qui me faisait rougir et qu’il me fallait des heures et des heures pour surmonter…

Cette enfance fut heureuse — révolue, certes, mais comblée. La vie de mon père et de ma mère était une vie de confort et d’aisance ; on peut dire qu’ils ne vivaient que pour leurs enfants. Si, au cours des années suivantes, j’ai pu m’adapter avec tant de facilité à des situations inconnues et parfois hostiles, cela tient peut-être en partie à l’influence de la sérénité et du silence inébranlable de ma mère ; en revanche, l’agitation mentale de mon père s’est peut-être reflétée dans mon tempérament inquiet…

Si je devais décrire mon père, je dirais que cet homme élégant, mince, de taille moyenne et au teint sombre, aux yeux noirs et ardents, n’était guère en harmonie avec son milieu. Au début de sa jeunesse, il rêvait de se consacrer aux sciences, et plus particulièrement à la physique. Mais ce rêve ne se réalisa pas au cours de sa vie. Il fut contraint de se contenter de devenir avocat. Il réussit d’ailleurs assez bien dans cette profession, qui représentait peut-être un défi pour son esprit vif et ardent. Pourtant, jamais mon père ne put accepter cette carrière de tout son cœur. La solitude qui l’entourait avait peut-être pour origine la conscience, toujours présente, que sa véritable vocation l’avait trompé.

Le père de mon père était un rabbin orthodoxe, c’est-à-dire un maître juif, de Czernowitz, la capitale de la Bucovine, alors province autrichienne. Je me souviens encore de lui : le vieil homme était très beau ; ses mains étaient douces, délicates et longues, et son visage expressif et curieux s’encadrait d’une longue barbe blanche. Toute sa vie, durant ses heures de loisir, il s’adonna aux mathématiques et à l’astronomie ; il éprouvait une profonde passion pour ces deux disciplines. Il était en outre le meilleur joueur d’échecs de la région — ce qui fut peut-être le fondement de sa longue amitié avec l’archevêque grec orthodoxe, lui-même joueur d’échecs réputé. Les deux vieillards passaient leurs soirées devant l’échiquier, et leurs rencontres s’achevaient par des discussions sur les engagements solennels de leurs religions respectives. Certains pourraient penser qu’avec une telle tournure d’esprit, il aurait été naturel que mon grand-père se réjouisse de l’inclination de mon père pour les sciences. Mais, dès le début, il décida intérieurement que son fils aîné suivrait la tradition des rabbins juifs, vieille de plusieurs générations dans leur famille. Il ne voulait même pas envisager une autre profession pour mon père. Sa résolution fut peut-être encore renforcée par un squelette honteux conservé dans le placard familial : le souvenir de l’un de ses oncles, c’est-à-dire d’un frère de mon arrière-grand-père, qui avait rompu de façon tout à fait singulière avec la tradition familiale — allant jusqu’à abandonner la religion de ses ancêtres.

Il semble que le frère presque légendaire de mon arrière-grand-père — dont le nom n’était jamais prononcé à voix haute dans la famille — fût né au sein de cette même tradition familiale. Très jeune, il devint un rabbin accompli, et on le maria à cet âge à une femme qu’il ne semble pas avoir aimée. À cette époque, le traitement d’un rabbin n’était guère élevé. Il se lança donc dans le commerce des fourrures pour accroître ses revenus et devait, chaque année, se rendre à Leipzig, le grand marché européen de la fourrure. Vers l’âge de vingt-cinq ans, il entreprit l’un de ces longs voyages en voiture à cheval. C’était dans la première moitié du XIXe siècle ; cette fois encore, il se rendit à Leipzig et y vendit ses fourrures, mais, au lieu de rentrer chez lui, il vendit sa voiture et ses chevaux. Puis, après s’être rasé la barbe et les papillotes, il oublia la femme qu’il n’aimait pas et partit pour l’Angleterre. Pendant quelque temps, il gagna sa vie en travaillant de ses mains ; le soir, il étudiait l’astronomie et les mathématiques. Il semble qu’un de ses protecteurs ait découvert son identité juive — et lui ait fait le nécessaire pour qu’il poursuive ses études à Oxford ! Quelques années plus tard, le frère de mon arrière-grand-père sortit d’Oxford en savant prometteur et en nouveau chrétien. Peu après avoir envoyé les actes de divorce à sa femme juive, il épousa une jeune fille non juive. La famille ne sut plus grand-chose de sa vie ultérieure ; on savait seulement qu’il acquit une certaine célébrité comme astronome et mourut chevalier.

Il semble que ce terrible exemple ait précisément rendu si inflexible l’attitude de mon grand-père envers l’intérêt que mon père portait à l’étude des sciences des infidèles. Il devait devenir rabbin — et c’était là le dernier mot ! Mais mon père n’était pas prêt à abandonner si facilement. Le jour, il étudiait le « Talmud » ; la nuit, en secret, il suivait sans l’aide d’aucun professeur un « programme secondaire humaniste ». Plus tard, il révéla tout à sa mère. Elle avait peut-être été peinée par les études clandestines de son fils ; pourtant, en raison de sa noble nature, elle comprit que priver son fils de la possibilité de suivre la voie que lui dictait son cœur serait d’une grande cruauté. À l’âge de vingt-deux ans, après avoir achevé en quatre ans le cours secondaire de huit ans, mon père se prépara à l’examen de B.A. et le réussit brillamment. Munis de ce diplôme, lui et sa mère se préparèrent courageusement à annoncer la terrible nouvelle à mon grand-père. Je peux imaginer la scène dramatique qui s’ensuivit. Mais elle eut pour résultat que mon grand-père finit par s’adoucir et accepta que mon père ne poursuive pas ses études rabbiniques, mais qu’il étudie à l’université. Bien entendu, la situation financière de la famille ne lui permettait pas d’étudier sa matière préférée, la physique. Il se tourna donc vers une profession plus lucrative, celle d’avocat, et devint en temps voulu barrister. Quelques années plus tard, il s’installa dans la ville de Lwów, en Galicie orientale, où il épousa ma mère, l’une des quatre filles d’un riche banquier local. C’est là que je naquis, durant l’été 1900, deuxième des trois enfants du couple.

Les aspirations contrariées de mon père se manifestaient dans ses vastes lectures scientifiques et peut-être dans la préférence étrange, quoique très discrète, qu’il accordait à son deuxième fils — c’est-à-dire à moi. Il semble que, moi aussi, je fusse davantage attiré par les matières qui n’avaient aucun rapport avec les gains immédiats ni avec une carrière réussie. Malgré cela, son rêve de faire de moi un scientifique n’avait aucune chance de se réaliser. Je n’étais pas stupide, mais j’étais un élève extrêmement indifférent. Les mathématiques et les sciences naturelles m’ennuyaient. Je prenais un plaisir immense à lire les romans historiques passionnants de Sienkiewicz, les récits extravagants de Jules Verne, les histoires de James Fenimore Cooper et de Karl May consacrées aux Indiens, puis les poèmes de Rilke et Ainsi parlait Zarathoustra, écrit dans un rythme profond et sublime. Les mystères de la gravitation et de l’électricité ne m’intéressaient pas davantage que la grammaire latine et grecque. En conséquence, je passai dans la classe supérieure après avoir échoué à chacun de mes examens. Ce devait certainement être une profonde déception pour mon père. Mais il éprouva peut-être quelque consolation en constatant que mes maîtres étaient très satisfaits de mon goût pour les littératures et les histoires polonaise et allemande.

En suivant la tradition de ma famille, j’acquis à la maison, auprès d’un maître, une connaissance complète de la religion hébraïque. Ce n’était pas en raison de la piété affichée de mon père et de ma mère. Ils appartenaient à une époque où les gens ne manifestaient envers les croyances religieuses qui avaient façonné la vie de leurs ancêtres qu’une fidélité purement verbale ; personne ne faisait le moindre effort pour conformer sa conduite pratique, ni même sa pensée morale, aux enseignements de cette religion. D’un côté, il y avait la ritualité terne et sans vie de tous ces gens qui, par simple habitude, par simple habitude seulement… s’accrochaient à leur héritage religieux — ou, plus encore, l’indifférence hautaine des « esprits affranchis », qui considéraient la religion comme une superstition vétuste, à laquelle on pouvait parfois s’adapter extérieurement, mais dont on avait honte intérieurement, puisqu’on ne pouvait la défendre par la raison. À tous égards, mon père et ma mère appartenaient au premier de ces groupes. Mais il m’arrive d’éprouver le vague soupçon que, du moins, mon père penchait vers le second. Malgré cela, pour faire plaisir à son père et à son beau-père, il insistait pour que je consacre de longues heures à l’étude des livres religieux. Ainsi, vers douze ou treize ans, non seulement j’appris à lire très rapidement l’hébreu, mais j’acquis aussi la capacité de le parler couramment. Je me familiarisai également, dans une certaine mesure, avec l’araméen. C’est probablement grâce à cette familiarité que je pus par la suite apprendre l’arabe avec tant de facilité. Je lus l’Ancien Testament dans sa langue originale. Je me familiarisai ainsi avec la Mishnah et la Gemara — c’est-à-dire le texte principal du Talmud et son commentaire. Avec une assez grande assurance, je pouvais discuter des différences entre les Talmuds de Jérusalem et de Babylone. Je me perdis à ce point dans les complexités du Targum — c’est-à-dire des commentaires de la Bible — que la vie de rabbin semblait m’être destinée !

Malgré toutes ces nouvelles connaissances religieuses, ou peut-être précisément à cause d’elles, je commençai bientôt à adopter une attitude hautaine à l’égard de nombreux principes du judaïsme. Il est vrai que je n’étais pas en désaccord avec l’importance accordée partout dans les Écritures juives à la rectitude morale, pas plus qu’avec la grande conscience divine des prophètes juifs. Mais il me semblait que l’« Allah » de l’Ancien Testament et du Talmud était inutilement préoccupé par les rites au moyen desquels ses adorateurs devaient lui rendre un culte. Il me semblait également qu’Allah s’intéressait d’une manière singulière au destin d’une nation particulière, les Juifs. La structure même de l’Ancien Testament, conçu comme l’histoire des descendants d’Abraham, donne l’impression qu’Allah n’est pas le Créateur et le Nourricier de toute l’humanité, mais une divinité tribale qui règle toute la création selon les besoins d’un peuple élu : lorsqu’ils accomplissent de bonnes actions, il les récompense par la conquête de pays, et chaque fois qu’ils s’écartent de la voie qui leur a été prescrite, il les contraint à subir souffrance et humiliation aux mains des infidèles. Considérés sous l’éclairage de ces défauts fondamentaux, même l’ardeur morale de prophètes plus tardifs tels qu’Isaïe et Jérémie semble dépourvue de tout message universel.

Mais le résultat de mes premières études, bien qu’il fût contraire à ce qu’on en attendait — car, au lieu de m’attirer vers la religion de mes ancêtres, elles m’en avaient plutôt éloigné — m’a par la suite aidé à comprendre, me dis-je parfois, le but fondamental de toute religion, quelle qu’en soit la forme. Certes, bien que le judaïsme m’eût déçu, je ne cherchai pas à cette époque la vérité spirituelle ailleurs. Sous l’influence d’un milieu sceptique, je rejetai purement et simplement, comme beaucoup d’autres garçons de mon âge, toutes les religions instituées. Puisque la religion ne m’avait jamais semblé être autre chose qu’un vaste ensemble de lois prohibitives et contraignantes, le fait de m’en éloigner ne me laissait véritablement aucun lien avec elle. Ce que je désirais n’était pas très différent de ce que désirent presque tous les garçons : je voulais de l’action, je voulais l’aventure et l’excitation !

Vers 1914, lorsque la Grande Guerre avait commencé, il me sembla que la première grande occasion de réaliser mes rêves enfantins m’était offerte à portée de main. À quatorze ans, je m’enfuis de l’école et m’engageai dans l’armée autrichienne sous un faux nom. J’étais beaucoup plus grand que ne le laissait supposer mon âge ; je passai facilement pour un garçon de dix-huit ans, qui était alors l’âge minimum requis pour s’engager. Mais il était évident que je ne possédais aucune des qualités propres à un soldat. Au bout d’environ une semaine, mon père me retrouva avec l’aide de la police. On me ramena ensuite honteusement à Vienne, où ma famille avait commencé à vivre quelque temps auparavant. Près de quatre ans plus tard, je fus effectivement et légalement enrôlé dans l’armée autrichienne ; mais, avant cela, mon rêve de gloire militaire s’était évanoui et je cherchais une autre voie vers l’accomplissement de ma vie. Quoi qu’il en soit, quelques semaines seulement après mon entrée dans l’armée, la révolution éclata, l’Empire austro-hongrois s’effondra et la guerre prit fin.

Pendant près de deux ans après la Première Guerre mondiale, j’étudiai assez désordonnément l’histoire de l’art et la philosophie à l’université de Vienne. Je n’avais pas le cœur à ces études. La vie universitaire paisible n’exerçait sur moi aucun attrait. Je sentais en moi le désir d’affronter la vie plus profondément, le désir d’y entrer. Je voulais entrer dans la vie sans me réfugier derrière les défenses artificielles que l’homme épris de sécurité édifie autour de lui ; je voulais trouver par moi-même le chemin qui permettrait de comprendre l’ordre spirituel situé derrière toutes choses — cet ordre dont je savais qu’il devait exister, mais que je ne parvenais pas encore à voir clairement.

Il n’est guère facile d’exprimer par des mots ce que j’entendais alors par ordre spirituel. Je n’y réfléchissais certainement pas au sens religieux ordinaire ; on pourrait même dire que je n’y pensais dans aucun sens précis. Pour être juste envers moi-même, je dois dire que cette imprécision, cette indétermination, ne venait pas de moi seul : c’était en réalité l’imprécision, l’indétermination d’une époque entière.

L’une des caractéristiques des premières décennies du XXe siècle fut le vide spirituel. Toutes les valeurs morales auxquelles l’Europe s’était habituée pendant des siècles perdirent leurs contours précis et devinrent informes sous la pression terrifiante de ce qui se produisit entre 1914 et 1918. Et nulle part encore ne se dessinait un nouvel ensemble de valeurs pour prendre leur place. Chacun ressentait une impression de précarité et d’incertitude, le pressentiment d’un bouleversement social et psychologique, qui amena les gens à se demander si la stabilité pouvait encore jamais exister dans la pensée et les efforts humains. Tout semblait flotter dans un déluge informe et sans contours. Et l’agitation spirituelle de la jeunesse ne trouvait nulle part aucun appui. En l’absence de normes morales fiables, personne ne pouvait donner à nous autres, les jeunes, de réponse satisfaisante aux questions devant lesquelles nous étions déconcertés. La science disait que « le savoir est tout » — et avait oublié qu’en l’absence d’un but moral, le savoir ne pouvait que créer le chaos. Les réformateurs sociaux, les révolutionnaires et les communistes — il ne fait aucun doute qu’ils souhaitaient tous bâtir un monde meilleur et plus heureux — mais chacun d’eux ne considérait que les conditions sociales et économiques extérieures, et, pour corriger les défauts, ils avaient élevé leur conception matérialiste de l’histoire au rang d’une nouvelle métaphysique antimétaphysique. Quant aux croyants ordinaires, ils ne savaient rien faire de mieux que d’attribuer à Allah les qualités issues de leur propre mode de pensée, qualités qui, depuis longtemps déjà, étaient devenues rigides et dépourvues de sens. Et lorsque nous, les jeunes, vîmes que ce qui se passait dans le monde autour de nous était souvent en contradiction flagrante avec les qualités divines que nous imaginions, nous nous dîmes : « Les qualités attribuées à Allah sont manifestement différentes et distinctes des forces qui régissent le destin humain. Il n’existe donc rien de tel qu’Allah. » Très peu d’entre nous songèrent que la cause de toute cette confusion pouvait résider dans les caprices des gardiens vaniteux de la religion, qui prétendaient avoir le droit de « présenter Allah » et qui, en revêtant Allah de leurs propres habits, l’avaient ainsi séparé de l’être humain et de son destin.

Cette incertitude et cette instabilité quant à la conduite à tenir dans la vie personnelle peuvent entraîner un profond désordre moral et un mépris de l’art, de la beauté et de la culture humaines ; mais elles peuvent aussi favoriser la recherche d’une voie personnelle et créatrice menant vers ce qui constitue une vie noble.

C’est peut-être, indirectement, cette intuition innée qui m’amena à choisir l’histoire de l’art comme matière principale à l’université. Il me semblait que la véritable tâche de l’art consistait à faire apparaître dans notre esprit un modèle unifiant une multiplicité harmonieuse, qui devait certainement se trouver sous les images fragmentaires que notre conscience nous révélait des événements — modèle qui ne pouvait être pleinement exprimé qu’à l’aide de la pensée imaginative. Il va sans dire que ma matière ne parvint pas à me satisfaire. Il me sembla que mes professeurs — parmi lesquels certains, comme Strzygowski et Dvořák, étaient éminents dans leur domaine — s’occupaient surtout de découvrir les règles esthétiques qui régissent la création artistique ; ils tentèrent très peu de mettre au jour les vibrations spirituelles qui en constituent le fondement. En d’autres termes, à mon avis, leur conception de l’art se limitait de manière excessivement étroite aux formes et aux styles par lesquels l’art parvient à s’exprimer.

Même dans les conclusions de la psychanalyse dont je fis la connaissance au cours de ces journées de confusion juvénile, je demeurai insatisfait, peut-être pour des raisons quelque peu différentes. Il ne fait aucun doute qu’à cette époque la psychanalyse apparut comme une révolution psychologique de premier ordre. Je sentais alors profondément que l’ouverture de portes nouvelles dans le domaine jusque-là fermé de la connaissance et de la compréhension allait profondément influencer, voire transformer complètement, la manière dont les êtres humains pensaient à eux-mêmes et à la société ; la découverte du rôle joué par les désirs de l’inconscient dans la formation de la personnalité humaine avait sans aucun doute ouvert la voie à une compréhension plus profonde de soi, que les théories psychologiques antérieures n’avaient pu nous offrir. J’étais prêt à accepter tout cela — à vrai dire, l’enthousiasme de la pensée freudienne avait pour moi une intensité comparable à l’ivresse du vin. Bien des soirs, dans les cafés de Vienne, j’écoutai les discussions animées que tenaient entre eux quelques-uns des pionniers des débuts de la psychanalyse — Alfred Adler, Hermann Stekel et Otto Gross, par exemple. Pourtant, j’étais troublé par les principes de son analyse, car cette science voulait réduire tous les mystères de l’âme humaine à quelques processus nerveux et à leurs interactions. Les conclusions philosophiques auxquelles étaient parvenus le fondateur de cette doctrine et ses disciples me semblaient, pour je ne sais quelle raison, excessivement subtiles, excessivement certaines et excessivement simplifiées ; aussi me parut-il qu’elles n’avaient pas le pouvoir de nous rapprocher des vérités ultimes et qu’elles n’indiquaient certainement aucune voie nouvelle vers une vie supérieure.

Bien que ces problèmes occupassent souvent mon esprit, je n’en éprouvais pas pour autant une grande gêne. Je ne m’étais jamais beaucoup intéressé à la réflexion sur les questions suprasensibles ni à la recherche consciente de vérités qui ne sont que des concepts. Ce qui m’attirait, c’était tout ce qui pouvait être vu et ressenti, les peuples, leurs activités et leurs diverses relations. Et c’est précisément à cette époque que je commençai à découvrir mes relations avec les femmes.

Immédiatement après la Grande Guerre, l’effondrement général des valeurs établies commença ; dans son sillage, nombre des interdits qui régissaient les relations entre les femmes et les hommes commencèrent eux aussi à se relâcher. À mon avis, il s’agissait moins d’une révolte contre l’étroite bigoterie du XIXe siècle que d’un basculement spontané d’un état dans son exact contraire — d’un état où certaines normes morales particulières étaient tenues pour éternelles et indiscutables vers un autre où tout était devenu matière à discussion. C’était le retour du pendule, de la croyance que l’humanité avait jusqu’alors placée dans son progrès ascendant ininterrompu vers le pessimisme amer de Spengler, vers le relativisme moral de Nietzsche et le vide spirituel engendré par la psychanalyse. Quand on considère les premières années de l’après-guerre, il semble que les jeunes hommes et les jeunes femmes qui parlaient et écrivaient avec tant d’enthousiasme de la « libération du corps » étaient très éloignés de l’inspiration extrêmement exaltée du dieu Pan auquel ils recouraient à tout moment. Leur exaltation était si confortable qu’il leur était impossible d’être révolutionnaires. D’ordinaire, les rapports sexuels entre eux étaient soudains, survenaient sans réflexion, dans une sorte d’indifférence hébétée et apathique, et aboutissaient souvent à des relations sexuelles sans entraves.

Même si je m’étais senti tenu par ce qui subsistait de la morale traditionnelle, il m’aurait été très difficile de me préserver du courant qui était devenu si vaste et si puissant. Au contraire, comme beaucoup d’autres jeunes de mon âge, je tirais une certaine fierté de ce qui était considéré comme une révolte contre le vide. Les jeux amoureux se transformaient aisément en liaisons, et certaines liaisons prenaient la forme de passions sensuelles. Je ne pense certes pas avoir été un débauché, car même dans mes amours de jeunesse, aussi futiles et éphémères fussent-elles, résonnait presque toujours, indistincte mais puissante, l’espoir qu’un jour pourrait être brisée, par l’union d’un homme et d’une femme, la terrible solitude qui séparait visiblement un homme d’un autre.

… … .      ..                  .. ………….                     … .                    …  … … .      ..

Mon agitation ne cessait de croître. Il m’était donc de plus en plus difficile de poursuivre mes études universitaires. Finalement, je décidai d’abandonner complètement les études et de tenter ma chance dans le journalisme. Mais mon père s’y opposa farouchement. Pour justifier son opposition, il avança des arguments plus solides encore que ceux que j’étais alors disposé à accepter. Il me dit qu’avant de choisir l’écriture comme profession, il était indispensable, ne serait-ce qu’à mes propres yeux, de prouver que je savais écrire. Après une discussion houleuse, il conclut en disant : « Quoi qu’il en soit, on n’a jamais entendu dire qu’un doctorat ait empêché qui que ce soit de devenir un écrivain accompli. » Son raisonnement était irréprochable, imparable. Mais j’étais tout à fait novice, follement optimiste et extrêmement impétueux. Lorsque je compris qu’il ne changerait en aucun cas d’avis, je ne vis plus d’autre solution que de commencer à vivre selon mes propres idées. Sans révéler mes intentions à personne, un jour de l’été 1920, je quittai les environs de Vienne et montai dans un train de voyageurs en direction de Prague.

À part mes effets personnels, je ne possédais rien, sinon une bague en diamant. Je la tenais de ma mère. Elle était morte un an auparavant. À Prague, un café était le principal lieu de réunion des hommes de lettres ; avec l’aide d’un serveur de cet établissement, je vendis la bague. Il est très probable que je me sois fait complètement escroquer ; pourtant, l’argent que j’en reçus me parut être un trésor fabuleux. Avec cette fortune en poche, j’arrivai à Berlin. Là, quelques amis viennois me présentèrent à un cercle magique d’artistes et d’écrivains qui se réunissait dans l’ancien Café des Westens.

Je compris qu’à partir de ce moment je devrais me frayer seul mon chemin, sans l’aide de personne. Je n’espérerais ni n’accepterais plus jamais d’aide financière de ma famille. Quelques semaines plus tard, lorsque la colère de mon père se fut un peu apaisée, il m’écrivit : « Je vois très clairement qu’un jour tu mourras vagabond et vaurien, étendu au bord de la route, dans un caniveau. » Je lui répondis aussitôt : « Non, il n’y a pas de caniveau au bord de la route qui m’attende : vous me verrez atteindre le sommet, tout en haut. » Je ne savais pas encore le moins du monde comment j’y parviendrais ; mais je savais que je voulais écrire, devenir écrivain — et j’avais aussi commencé à croire que le monde des hommes de lettres m’attendait avec impatience, les bras grands ouverts.

Quelques mois plus tard, mon argent liquide s’épuisa ; je me mis alors fiévreusement à la recherche d’un emploi. Pour un jeune homme qui nourrit la noble ambition de devenir journaliste, le choix évident est d’obtenir un poste dans l’un des journaux quotidiens les plus connus ; mais je découvris qu’ils ne m’appréciaient pas. Je ne le compris évidemment pas d’un seul coup. Il me fallut arpenter les trottoirs de Berlin semaine après semaine pour le comprendre, et quelle épreuve c’était de marcher ainsi — car même trouver de quoi payer le métro ou le taxi était devenu un problème. De plus, d’innombrables entretiens humiliants avec des rédacteurs en chef, des secrétaires de rédaction et des rédacteurs adjoints m’amenèrent à la même conclusion : à moins d’un miracle, aucun jeune homme qui n’avait pas écrit une seule ligne, pas même une goutte…

Aucun miracle ne se produisit pour moi. Dans son sillage, je fis la connaissance de la faim et, pendant de nombreuses semaines, je vécus de thé et des deux morceaux de pain que ma logeuse me donnait chaque matin. Les amis écrivains que je m’étais faits au Café des Westens ne pouvaient pas faire grand-chose non plus pour un futur écrivain inexpérimenté et encore à l’état brut comme moi. Les jours passaient ainsi, assis au bord même du vide ; ils s’efforçaient avec peine de garder seulement le menton hors de l’eau. De temps à autre, lorsque, par chance, l’un d’eux vendait un bon article ou un tableau, il connaissait soudain une période de richesse ; alors l’un ou l’autre organisait une fête à la bière et aux saucisses de Francfort et m’invitait à partager cette soudaine bonne fortune. Parfois, quelque nouveau riche complexé invitait dans son appartement ces étranges nomades intellectuels que nous étions et nous contemplait bouche bée, avec une admiration mêlée de crainte, tandis que nous remplissions nos estomacs vides de caviar, de canapés et de champagne, et que nous nous acquittions de notre dette envers la générosité de notre hôte en lui offrant nos « intuitions sur la vie bohème ». Mais ces occasions étaient exceptionnelles. La règle générale de ces journées était le jeûne absolu, et mes rêves nocturnes étaient remplis d’épaisses tranches de pain frais couvertes de beurre. Plusieurs fois, j’eus envie d’écrire à mon père pour lui demander de l’aide. Il ne l’aurait certainement pas refusée. Mais chaque fois, ma dignité m’en empêcha ; au lieu de lui demander de l’aide, je lui écrivais que j’avais décroché un excellent emploi et que je gagnais un gros salaire.

Enfin, la chance me sourit et un changement survint. Je fis la connaissance de F. W. Murnau. Il venait à peine d’entrer dans l’arène de la célébrité en tant que producteur de cinéma en pleine ascension. (Je fis sa connaissance quelques années seulement avant son départ pour Hollywood. Il y acquit une renommée encore plus grande et mourut finalement de façon tragique, prématurément.) Murnau avait un caractère fantasque et téméraire, ce qui le rendait extrêmement cher à tous ses amis. Dès qu’il me vit, il se sentit attiré par ce jeune homme, malgré toutes ces épreuves, profondément optimiste et avide de connaître l’avenir. Il me demanda si j’accepterais de travailler comme son assistant sur le nouveau film qu’il allait commencer — et bien que l’emploi fût tout à fait temporaire, je vis alors les portes du paradis s’ouvrir devant moi lorsque je balbutiai : « Oui, oui, j’accepte. »

Deux mois radieux, libéré de tout souci d’argent ! Complètement absorbé par des expériences extraordinaires d’un genre que je n’avais jamais connues de ma vie, je continuai à travailler comme assistant de Marno. Ma confiance en moi s’accrut énormément ; et cette confiance ne diminua certainement pas du fait que l’héroïne du film — une actrice célèbre et belle — ne se sentait nullement gênée par les jeux amoureux du jeune assistant du réalisateur. Lorsque le film fut terminé et que Marno se prépara à partir à l’étranger pour un nouveau travail, je quittai son service, convaincu que les jours les plus difficiles de ma vie étaient révolus.

Peu de temps après — un de mes amis journalistes viennois, qui s’était alors fait un assez grand nom à Berlin comme critique de théâtre, Anton Kuh, me demanda de l’aider à écrire le scénario d’un film. C’est à moi qu’avait été confiée la responsabilité d’écrire le scénario. J’acceptai avec un enthousiasme débordant. Je crois avoir travaillé d’arrache-pied à cette œuvre. Quoi qu’il en soit, le réalisateur, satisfait, nous versa l’argent promis ; Anton et moi nous le partageâmes à parts égales. Pour rendre mémorable notre entrée dans le monde du cinéma, nous organisâmes une fête dans le restaurant le plus à la mode de Berlin. Lorsque nous reçûmes l’addition, afin de régler ce que nous devions au restaurant, nous constatâmes que tout notre argent allait partir en homards, en œufs de poisson salés et en vins français. Mais la chance nous protégea. Nous nous mîmes aussitôt à écrire un autre scénario consacré à Balzac : un film entièrement imaginaire, fondé sur une étrange expérience fictive de sa vie ! Et ce n’est pas tout : le jour même où nous achevâmes l’écriture, nous lui trouvâmes un acheteur. Cette fois, nous ne célébrâmes pas notre succès par un « festin ». À la place, nous partîmes pour quelques semaines de loisirs dans les régions de Bavière.

Puis vint une année supplémentaire — une année remplie de succès et d’échecs aventureux. Après avoir exercé toutes sortes d’emplois temporaires dans différentes villes d’Europe centrale, je réussis à entrer dans le monde de la presse.

Cette percée eut lieu à l’automne 1921, après une nouvelle période de difficultés financières. Un jour, j’étais assis au Café des Westens, fatigué et sans réconfort. C’est alors qu’un ami vint s’asseoir à ma table. Lorsque je lui parlai de mes difficultés, il me donna le conseil suivant :

— « Il se peut qu’une occasion se présente à toi. Damart lui-même est sur le point de créer une agence de presse, avec la collaboration de l’United Press of America. Cette agence s’appellera United Telegraph. Je crois qu’il aura besoin de nombreux rédacteurs en chef adjoints. Si tu le souhaites, je peux te le présenter. »

Au début des années vingt, le Dr Damart était un homme de renom dans les milieux politiques allemands. Parmi les membres du Parti du Centre catholique, il était véritablement hors pair. L’idée de pouvoir travailler comme son assistant me parut séduisante.

Le lendemain, mon ami m’emmena au bureau du Dr Damart. Cet homme charmant, d’âge moyen, nous invita à nous asseoir d’une manière polie et amicale.

— « Monsieur Fingal. (Le nom de mon ami) m’a parlé de vous ; avez-vous déjà travaillé comme journaliste ? »

—Non, répondis-je, mais j’ai beaucoup d’autres expériences. Vous pouvez dire que je suis un spécialiste des pays d’Europe orientale et que je connais beaucoup de langues. (En réalité, je ne pouvais parler qu’une seule langue d’Europe orientale, le polonais, et je n’avais qu’une idée très vague de ce qui s’y passait alors. Mais j’étais fermement résolu. Je ne laisserais pas une modestie inutile me faire perdre ma chance.)

—Très bien, c’est formidable, remarqua le Dr Damart avec un rire. J’aime beaucoup les spécialistes. Mais, malheureusement, je ne peux pas vous employer pour le moment dans une affaire concernant l’Europe orientale.

Il avait certainement perçu une ombre de déception sur mon visage ; aussi ajouta-t-il aussitôt : —J’ai pourtant un travail à vous proposer —bien qu’il ne soit peut-être pas tout à fait à la hauteur de votre dignité…

—Quel genre de travail, monsieur ? demandai-je en me souvenant que je n’avais toujours pas pu payer le loyer de mon logement.

—Écoutez, j’ai besoin de quelques téléphonistes supplémentaires —non, non, ne vous inquiétez pas, pas des opérateurs. Il me faut des téléphonistes qui transmettront par téléphone des dépêches aux journaux provinciaux…

Cette proposition était humiliante pour mon ambition. Je regardai le Dr Damart, et lui aussi me regarda. Lorsque je vis les plis malicieusement humoristiques autour de ses yeux se resserrer, je compris que mon jeu arrogant avait échoué.

—Je le ferai donc, monsieur, répondis-je avec un soupir et un sourire.

La semaine suivante, je commençai mon nouvel emploi. Le travail était extrêmement monotone et fatigant. Il avait très peu de rapport avec les rêves que j’avais nourris de la vie de journaliste. Mon travail consistait à transmettre plusieurs fois par jour, par téléphone, de brèves dépêches aux journaux de notre agence de presse dans les différentes régions du pays. J’étais toutefois un excellent téléphoniste, et mon salaire était excellent lui aussi !

Je travaillai ainsi pendant un mois. Le travail était extrêmement monotone et fatigant. Il avait fort peu de rapport avec les rêves de vie de journaliste que je nourrissais. Ma tâche consistait à envoyer plusieurs fois par jour, par téléphone, de brèves dépêches aux journaux de notre agence de presse dans les différentes régions du pays. J’étais toutefois un excellent téléphoniste, et mon salaire était lui aussi excellent !

Je travaillai ainsi pendant un mois. À la fin du mois, une occasion inespérée se présenta à moi.

En 1921, une famine d’une ampleur sans précédent par sa gravité éclata en Russie. Des dizaines de millions de personnes souffraient de la faim et mouraient par centaines de milliers. Les journaux de toute l’Europe rivalisaient de descriptions terrifiantes de cette situation. Plusieurs projets d’envoi de secours étrangers étaient à l’étude ; l’un d’eux était dirigé par Herbert Hoover, qui avait apporté une aide considérable à l’Europe centrale après la Grande Guerre. En Russie, Maxime Gorki dirigeait une vaste entreprise de secours. Ses appels dramatiques à l’aide bouleversèrent le monde entier, et une rumeur persistante courait selon laquelle sa femme allait bientôt parcourir les capitales d’Europe centrale afin d’y susciter une opinion publique plus favorable à une aide efficace.

Je n’étais qu’un téléphoniste. Je ne fis donc rien directement pour transmettre les détails de cet événement passionnant ; pourtant, je me trouvai soudain impliqué à la suite d’une remarque faite par l’un de mes amis de rencontre. (J’avais beaucoup de ces amis occasionnels, dans les endroits les plus inattendus.) En l’occurrence, cette connaissance était le veilleur de nuit de l’hôtel Esplanade, l’un des hommes les plus malins de Berlin. Il me dit : « Vous savez, Madame Gorki est une femme remarquable ; personne ne pourrait jamais imaginer qu’elle est bolchevique ! »

— Madame Gorki ? Où l’avez-vous vue ?

L’informateur baisse la voix et chuchote : — Elle est dans notre hôtel même. Elle est arrivée hier seulement, mais elle s’est inscrite sous un autre nom dans le registre de l’hôtel. Seul le directeur sait qui elle est. Elle ne veut pas que les reporters la harcèlent.

— Mais comment le sais-tu, toi ?

— Nous autres, les veilleurs de nuit, savons tout ce qui se passe dans l’hôtel. Il découvre ses dents en souriant. Croyez-vous que notre emploi durerait longtemps si nous ne savions même pas cela ?

Quel coup magnifique ce serait d’avoir un contact avec madame Gorki, une interview en tête-à-tête ! D’autant plus qu’aucune ligne n’avait encore été publiée dans les journaux au sujet de sa présence à Berlin. En un instant, mon imagination s’enflamma.

— Ne pourrais-tu pas, d’une manière ou d’une autre, me faire rencontrer madame Gorki ? demandai-je à mon ami.

— Je ne sais pas si je pourrai. Madame Gorki ne veut absolument pas que quiconque sache quoi que ce soit à son sujet. Mais oui, il y a peut-être une chose que je peux faire. Si tu t’assieds dans le hall ce soir, je pourrai peut-être te la désigner d’un signe.

Voilà ce qui fut convenu entre nous. Je courus à mon bureau de l’United Telegraph. Presque tout le monde était déjà parti, mais, heureusement, le rédacteur en chef était encore à sa table de travail. Je le pressai : si je lui promettais de lui procurer un récit sensationnel, me donnerait-il une carte de presse ?

— Quel genre de récit ? demanda-t-il avec méfiance.

— Donnez-moi la carte de presse, et je vous donnerai le récit. Si je ne vous le livre pas, vous pourrez me reprendre la carte à n’importe quel moment.

Finalement, le vieux passionné de nouvelles se laissa convaincre. Je sortis du bureau avec une carte — fier détenteur d’une carte grâce à laquelle j’étais désormais officiellement le représentant de l’United Telegraph.

Je passai les heures suivantes dans le hall de l’Esplanade (le vestibule). À neuf heures, mon ami arriva et se mit au travail. Debout près de la porte, il me fit un signe de l’œil, puis disparut derrière le comptoir de la réception. Quelques minutes plus tard, il revint me dire que madame Gorki n’était pas dans sa chambre et qu’elle était sortie.

— « Si tu patientes assis assez longtemps, tu la verras certainement lorsqu’elle arrivera. »

Vers onze heures, je reçus le signal de mon ami. Il m’indiquait discrètement une femme qui venait d’entrer par la porte tournante : une belle femme de quarante à quarante-cinq ans, de petite taille, vêtue d’une robe noire à la coupe remarquablement élégante et d’une ample veste sans manches qui traînait sur le sol derrière elle au fur et à mesure qu’elle avançait. Elle avait dans ses manières une distinction si authentique qu’il était vraiment difficile de l’imaginer comme l’épouse du « poète des coolies et des ouvriers », et plus difficile encore de l’imaginer citoyenne de l’Union soviétique. Lui barrant le passage, je m’inclinai pour la saluer, puis je me préparai à m’adresser à elle d’une voix aussi séduisante que possible : « Madame Gorki… »

Pendant un instant, elle resta abasourdie de surprise. Peu à peu, ses beaux yeux noirs s’illuminèrent d’un sourire discret. Puis elle répondit dans un allemand si parfait qu’on y décelait à peine une légère prononciation slave : « Je ne suis pas madame Gorki — vous vous êtes trompé. Je m’appelle Untel » (elle prononça un nom qui ressemblait à un nom russe, mais que j’ai oublié).

— « Non, madame Gorki, insistai-je, je sais que je ne me suis pas trompé. Je sais aussi que vous ne souhaitez pas être importunée par nous autres, les reporters — mais si vous m’accordez la possibilité de vous parler quelques minutes, cela me suffira — oui, cela me suffira amplement. Cette occasion est la première de ma vie, l’occasion de m’établir. Je suis certain que vous ne me laisserez pas la perdre. » Je lui montrai ensuite ma carte de presse : « Je l’ai reçue aujourd’hui même — et si je ne peux pas remettre le compte rendu de mon entretien avec madame Gorki, je devrai rendre cette carte. »

Le visage de la femme distinguée gardait le même sourire discret. — « Mais si je jurais que je ne suis pas madame Gorki, me croiriez-vous ? »

— « Je croirai tout ce que vous jurerez. »

La femme éclata de rire. — « Tu es vraiment un garçon formidable ! » (Il n’était même pas certain que sa jolie tête atteignît mon épaule.) « Je ne te mentirai pas. Tu as gagné. Mais nous ne pouvons pas passer le reste de la soirée dans le hall. Accepterais-tu de me tenir compagnie en venant boire le thé avec moi dans ma chambre ? »

C’est ainsi que j’eus l’honneur de boire le thé assis dans la chambre de madame Gorki. Pendant près d’une heure, elle décrivit dans tous ses détails l’horreur de la famine. Puis, lorsque je pris congé d’elle à minuit passé, je repartis avec plusieurs pages couvertes de notes.

Les yeux des coéditeurs qui étaient de garde de nuit au bureau de l’United Telegraph s’écarquillèrent en me voyant dans les locaux à cette heure inhabituelle. Mais je ne ressentis pas le besoin de leur fournir la moindre explication, car j’avais une tâche urgente à accomplir. Dès que j’eus rédigé le compte rendu de mon entretien, je réservai, sans attendre l’éditeur, des appels de presse urgents pour chacun des journaux abonnés à notre agence.

La bombe explosa dès le lendemain matin. Pas un seul mot sur la présence de Madame Gorki ne fut imprimé dans aucun des célèbres quotidiens de Berlin ; en revanche, chacun des journaux de province abonnés à notre agence de presse publia en première page son propre récit de l’entretien de l’envoyé spécial de l’United Telegraph avec Madame Gorki. Le téléphoniste avait préparé un rapport de première classe !

Dans l’après-midi, une réunion des rédacteurs se tint dans le bureau du Dr Damart. On me fit venir, puis on me sermonna pour m’expliquer qu’il ne fallait jamais diffuser une information importante sans l’autorisation du rédacteur en chef des dépêches. Après ce sermon initial, on m’annonça que j’étais promu au poste de reporter.

Enfin, je devins journaliste.

Quatre

Un doux et léger bruit de pas sur le sable : Zayed revient du puits avec une outre pleine d’eau. Il laisse tomber l’outre sur le sol avec un bruit sourd, puis se remet à préparer notre déjeuner : du riz et un petit morceau de mouton qu’il avait acheté la veille au soir au village. Il le remue une dernière fois avec la louche, puis, lorsque la vapeur s’élève en bouillonnant de la marmite, il se tourne vers moi :

— Allez-vous manger maintenant, oncle ? Et sans attendre ma réponse — car il sait que ma réponse ne peut être que oui —, il entasse les aliments du récipient sur un grand plat et le pose devant moi, puis remplit d’eau une cruche de cuivre et la tend pour que je me lave les mains :

— Bismillah, qu’Allah nous accorde une longue vie. Puis nous nous asseyons face à face, les jambes croisées en lotus, et nous nous mettons à manger avec les doigts de la main droite.

Nous mangeons en silence. Aucun de nous deux ne sait vraiment parler beaucoup et, de toute façon, mon esprit s’était alors égaré dans le royaume des souvenirs anciens. Je pensais aux jours d’autrefois que j’avais vécus en Arabie, avant même d’avoir rencontré Zayed. Je ne peux donc pas parler clairement ; je poursuis seulement, en moi-même, une conversation avec moi-même, mêlant à mon humeur présente les saveurs et les parfums des dispositions d’esprit d’un moment passé.

Après le repas, lorsque je m’adossai à la selle de mon chameau, mes doigts jouaient avec le sable, tandis que je regardais les constellations du ciel arabe, silencieux et immobile. Je me dis qu’il aurait été merveilleux d’avoir auprès de moi quelqu’un à qui je pourrais, le cœur ouvert, raconter tout ce qui m’était arrivé au cours de ces années lointaines ! Mais auprès de moi, il n’y avait personne d’autre que Zayed. Zayed est un homme merveilleux et fidèle ; durant tant de moments solitaires de ma vie, je l’ai trouvé à mes côtés comme compagnon. Zayed est très perspicace, il sait saisir les choses les plus subtiles et sa connaissance du caractère humain est profonde. Mais lorsque je regardais son visage à la dérobée, en tournant le cou, son visage bien formé et net, encadré par ses longues mèches, penché à cet instant sur la tasse de café, oubliant tout, puis que, l’instant d’après, Zayed tournait la tête pour regarder les chameaux assis près de nous sur le sol, ruminant paisiblement, je comprenais que je désirais un auditeur tout autre ; quelqu’un qui ne serait pas seulement étranger à ce passé lointain, mais qui serait aussi très éloigné des scènes, des sons et des odeurs de mes jours et de mes nuits présents, devant qui je pourrais dénouer un à un les nœuds de mes souvenirs, afin que ses yeux les voient, puis que mes propres yeux les voient de nouveau, et qu’ainsi il m’aide à saisir, dans le filet de mes paroles, ma propre vie passée.

Mais ici, il n’y a personne d’autre que Zayed. Et Zayed, lui, est le présent incarné.

 

Le vent

Un

Nous avancions, nous avancions toujours — deux hommes sur deux chameaux — et le matin s’écoula, nous dépassant.

— C’est une chose fort étonnante — vraiment extraordinaire, résonna la voix de Zayed dans le silence.

— Qu’y a-t-il d’étonnant, Zayed ?

— N’est-ce pas une chose étonnante, mon oncle ? Il y a seulement quelques jours, nous faisions route vers Tayma, mais maintenant nos chameaux ont le visage tourné vers La Mecque. Je crois que, jusqu’à cette nuit-là, vous-même ne le saviez pas. Vous êtes un vagabond comme Baddur… exactement comme moi ! Mon oncle, ne serait-ce pas quelque djinn qui, il y a quatre ans, a soudain éveillé en moi le désir de vous rencontrer à La Mecque, et qui a maintenant fait naître dans votre esprit la décision de vous y rendre ? Est-ce ainsi que nous avançons, emportés par le vent, parce que nous ne savons pas ce que nous voulons ?

— Non, Zayd, toi et moi — nous nous laissons volontairement porter par le vent, parce que nous savons ce que nous voulons ; notre cœur le sait, même si notre pensée met parfois du temps à le comprendre. Mais, en fin de compte, notre pensée finit par suivre le rythme de notre cœur, et alors nous croyons être parvenus à une décision… !

.. .                        .. .                        …                            .. .             .. .                …

Peut-être dix ans plus tôt, ce jour-là non plus, mon cœur ne le savait pas, lorsque je me tenais sur le pont du navire. Le navire m’emportait vers le Proche-Orient, pour mon premier voyage, faisant route vers le sud à travers la mer Noire, dans l’opacité d’une nuit grise, brumeuse et sans limites, puis traversant une aube enveloppée de brouillard en direction du Bosphore. La mer semblait faite de plomb ; parfois l’écume éclaboussait le pont, et les coups du moteur ressemblaient aux battements d’un cœur !

Je me tenais à la rambarde, le regard tourné vers la pâle obscurité voilée. Si quelqu’un m’avait alors demandé à quoi je pensais exactement à cet instant, ou avec quelles attentes précises j’étais parti pour cette première expédition en Orient, il m’aurait été très difficile de répondre clairement. De la curiosité, probablement, mais une curiosité qui n’était pas intense et qui, semble-t-il, avait pour objet des choses sans grande importance. Cette brume de malaise qui m’habitait, et qui semblait avoir quelque rapport avec le brouillard s’épaississant sur la mer, n’avait pas pour objet les terres étrangères ni les peuples des jours à venir, les images du proche avenir, les villes et les ports étranges, les visages, les vêtements et les façons de vivre étrangers qui allaient bientôt projeter leur ombre sur mes yeux : dans mes pensées, tout cela occupait très peu de place. Le voyage m’était apparu comme un événement quelque peu fortuit. Je l’avais accepté comme une parenthèse agréable, mais sans grande importance, au cours de mon long voyage. À cette époque, mon esprit était agité et dispersé par les pensées du passé !

Le passé ? Avais-je vraiment un passé ? J’avais alors vingt-deux ans. Mais les gens de mon âge — ceux qui étaient nés au début de ce siècle — avaient probablement grandi beaucoup plus vite que les hommes de n’importe quelle époque antérieure ; en peu de temps, ils avaient acquis l’expérience d’une vie bien plus longue — et j’eus l’impression de regarder en arrière, les yeux ouverts sur la vaste étendue du temps. Toutes les épreuves et toutes les aventures de ces années — tous ces espoirs et ces aspirations, ces efforts et ces échecs, ainsi que ces femmes et toutes mes premières attaques impétueuses contre la vie — tout cela commença à prendre vie sous mes yeux. Il y avait ces nuits interminables sous un ciel étincelant, où je ne savais pas exactement ce que je voulais et où je marchais avec un ami dans des rues désertes, parlant de questions spirituelles — oubliant complètement combien mes poches étaient vides et combien le lendemain était incertain pour moi — une délicieuse insatisfaction que seul un jeune homme peut éprouver, accompagnée du désir de changer le monde et de le reconstruire, de réorganiser la société et les relations entre les hommes afin que chacun puisse briser l’isolement qui l’entoure et en sortir pour vivre dans une véritable entraide et une véritable amitié. Qu’est-ce que le bien et qu’est-ce que le mal, qu’est-ce que le destin — ou, pour le dire autrement : que doit faire l’être humain pour être véritablement, et non en paroles seulement, un avec sa vie, et pouvoir dire : « Moi et mon destin ne sommes pas séparés, nous ne faisons qu’un » — toutes ces discussions qui ne semblaient jamais devoir finir. Les cafés littéraires de Vienne et de Berlin, où l’on débattait sans cesse de la « forme », du « style » et du « mode d’expression », du sens de la liberté politique, des rapports entre les femmes et les hommes… La soif de savoir, et parfois aussi la faim du ventre… et les nuits passées dans une sensualité débridée : à l’aube, le lit restait sale et en désordre, tandis que l’excitation de la nuit retombait et devenait peu à peu grise, dure et morne. Mais au matin, j’oubliais les restes désolés de l’aube, et je me remettais à marcher en titubant, sentant le sol trembler de joie sous mes pieds… L’excitation de voir un nouveau visage ou de prendre un nouveau livre entre les mains… Chercher des réponses aux questions et n’en trouver que la moitié — et ces instants extrêmement rares où il me semblait que le monde s’était soudain immobilisé pendant quelques secondes, illuminé par un éclair de compréhension — une compréhension qui donnait un aperçu de la révélation de quelque chose que personne n’avait jamais atteint auparavant : une seule réponse à toutes les questions…

Les années du début du XXe siècle étaient étrangement merveilleuses. Partout régnait alors un climat d’incertitude sociale et morale, qui engendrait un optimisme effréné ; celui-ci se manifestait, d’un côté, par des expérimentations audacieuses en musique, en peinture et au théâtre, et, de l’autre, par une recherche tâtonnante, souvent révolutionnaire, concernant les contours et la structure de la culture. Mais, parallèlement à cet optimisme maintenu de force en vie, sévissait alors un vide spirituel, un relativisme vague et hautain, né d’un désespoir croissant quant au destin de l’humanité.

Malgré ma jeunesse, je ne pouvais ignorer qu’après les ravages de la Grande Guerre, plus rien ne fonctionnait comme avant dans le monde européen, ravagé par la peur, mécontent, tourmenté par les émotions, agité et tendu à l’extrême. Je vis que son véritable objet de culte n’avait plus rien de spirituel : son unique idole était le « confort », l’aisance et le bien-être. Il ne fait aucun doute qu’il existait encore alors nombre de personnes dont les sentiments et les pensées étaient régis par une signification religieuse, et qui s’efforçaient désespérément d’adapter leurs convictions morales à l’essence même de leur civilisation. Mais elles constituaient de rares exceptions.

Un Européen moyen, qu’il soit démocrate ou communiste, ouvrier ou intellectuel, semble n’avoir eu qu’une seule croyance véritablement significative : le culte du progrès matériel — la conviction qu’il ne peut y avoir d’autre but dans la vie que de la rendre toujours plus facile, ou, comme on le dit dans la terminologie moderne, que « libérer la vie de l’emprise de la nature est le seul but de la vie ». Les temples de cette religion sont les immenses usines, les cinémas, les laboratoires de chimie et de recherche, les salles de danse, les centrales hydroélectriques ; et les prêtres de ces temples sont les banquiers, les ingénieurs, les politiciens, les vedettes de cinéma, les statisticiens, les directeurs de l’instruction, les aviateurs créateurs de records et les commissaires ! Le désaccord général sur les notions de bien et de mal, ainsi que le recours à l’opportunisme dans toutes les questions sociales et économiques, révélèrent un échec moral — cet opportunisme comparable à celui de la prostituée de rue blanchie à la chaux, qui s’offre à n’importe qui, n’importe quand, dès qu’on la désire. La soif insatiable de pouvoir et de plaisir a inévitablement divisé la société occidentale en divers partis antagonistes, dont chacun est armé de toutes sortes d’armes et qui, chaque fois et partout où leurs intérêts mutuels entrent en conflit, sont résolus à se détruire les uns les autres. Dans le domaine de la civilisation, il en résulta la création d’un type d’homme pour qui l’utilité pratique semblait être l’unique critère de la moralité, et pour qui la réussite matérielle constituait la mesure suprême du bien et du mal.

Je vis à quel point notre vie était devenue malheureuse et désorientée, combien les véritables liens entre les êtres humains étaient ténus, alors même que l’on insistait sur la société et la nation avec des cris assourdissants, presque frénétiques. Je vis combien nous nous étions éloignés du monde de nos sentiments innés et combien nos âmes étaient devenues étroites et irritables. Je vis tout cela. Mais, pour une raison quelconque, l’idée que des solutions partielles puissent peut-être se trouver quelque part au-delà de la propre expérience culturelle de l’Europe ne s’éveilla jamais profondément en moi, pas plus qu’elle ne s’était éveillée autour de moi. L’Europe était le commencement et la fin de toute notre pensée. Et, à dix-sept ans environ, même la découverte de Lao-tseu ne modifia en rien mon attitude à cet égard.

  . ..                                        …                                                  …

Ce fut une véritable découverte. Je n’avais jamais entendu auparavant le nom de Lao-tseu et je n’avais pas la moindre idée de sa philosophie ; puis, un jour, je trouvai soudain, sur le comptoir d’une librairie de Vienne, une traduction allemande du Tao Te King. Le titre étrange du livre éveilla quelque peu ma curiosité. En feuilletant distraitement ses pages, mon regard tomba soudain sur l’un de ses petits chapitres riches de sens, et je ressentis une soudaine romance, un frisson inattendu, comme un coup de poignard du bonheur. J’en oubliai complètement mon entourage et restai debout, immobile comme ensorcelé, là où je me trouvais, le livre à la main ; car, dans cet ouvrage, je vis la vie sous sa forme pleinement douce et limpide, dans cette joie paisible et humble, affranchie de toutes les fissures et de tous les conflits, qui s’élève et trouve toujours place dans le cœur humain lorsque l’homme prend soin de faire bon usage de sa propre liberté. … Je savais que c’était vrai : une vérité qui avait toujours été vraie, bien que nous l’ayons oubliée ; et, à cet instant, je contemplai cette vérité avec la joie d’un homme qui revient dans sa demeure perdue depuis de longues années…

Pendant quelques années à partir de ce moment, Lao-tseu fut pour moi une sorte de fenêtre par l’ouverture de laquelle je regardais vers les régions limpides comme du verre de la vie, une vie très éloignée de toute étroitesse et de toutes les peurs créées par l’homme lui-même, libérée de cette manie enfantine qui nous avait contraints, d’instant en instant, constamment et à tout prix, à assurer de nouveau la sécurité de notre existence au moyen du progrès matériel. Il ne s’agissait pas de dire que le « progrès matériel » me paraissait injuste ou superflu ; au contraire, je le considérais encore comme bénéfique et nécessaire. Mais, en même temps, j’en étais venu à croire que le « progrès matériel » ne pouvait jamais atteindre son véritable objectif — accroître le bonheur général de l’humanité — à moins que ce progrès ne s’accompagnât d’une nouvelle expression de notre attitude spirituelle et d’une foi nouvelle, indépendante de toute autre considération, dans les valeurs suprêmes. Mais je ne voyais absolument pas comment cette nouvelle expression pourrait devenir possible ni quelle forme prendrait cette nouvelle évaluation.

Dire que l’homme devrait se remettre entre les mains de la vie plutôt que de s’y agripper et de lui faire violence — et espérer que, dès que quelqu’un commencerait à prêcher cette doctrine particulière de Lao-tseu, l’homme changerait le but de sa vie et, par là même, l’orientation de ses efforts et de ses aspirations — n’aurait été qu’une vaine rêverie. La simple propagande, la simple compréhension intellectuelle, n’étaient nullement capables de modifier l’attitude spirituelle de la société européenne. Il fallait une foi nouvelle dans le cœur, une nouvelle religion — se soumettre, embrasé par le feu de la foi, à ces valeurs qui ne laissent aucune place aux « si » et aux « mais ». Mais où trouver cette religion… ?

Pour une raison quelconque, je ne compris pas que la vive opposition de Lao-tseu visait précisément l’attitude intellectuelle, éphémère et donc changeante. Son défi s’adressait plutôt à la conception fondamentale qui engendre cette attitude. Si je l’avais compris, j’aurais été contraint de conclure que l’Europe était incapable d’atteindre la sérénité légère de l’âme dont parlait Lao-tseu, à moins d’avoir le courage de remettre en question ses propres fondements spirituels et moraux. Bien entendu, j’étais alors trop jeune pour parvenir consciemment à une telle conclusion… Je n’avais pas encore l’âge de comprendre toute la portée de la protestation du sage chinois ni toute sa richesse. Il est vrai que son message avait profondément ébranlé mon être intérieur — il m’avait révélé une forme de vie dans laquelle l’homme pouvait se sentir un avec son destin et, par là même, avec lui-même. Mais je ne voyais pas comment une telle philosophie pouvait franchir les limites de la pure contemplation mentale et se réaliser dans le contexte de la vie européenne. Peu à peu, je commençai donc à douter de la possibilité même de sa réalisation. Je n’en étais pas encore arrivé au point où je pouvais me poser la question : si l’on jugeait le mode de vie européen à la lumière de ses principes, ce mode de vie était-il donc le seul mode de vie possible ? En d’autres termes, j’étais, comme tous ceux qui m’entouraient, entièrement prisonnier de la vision culturelle égocentrique de l’Europe.

Ainsi, même si la voix de Laotse ne s’était jamais complètement tue, elle se retira peu à peu à l’arrière-plan de mon imagination méditative et finit par ne devenir rien de plus que le véhicule d’une belle poésie. Je continuais à le lire de temps à autre et j’en ressortais blessé par le glaive d’une agréable espérance. Mais chaque fois, je refermais le livre avec le regret sincère que ce n’était rien de plus qu’un appel du rêve vers une tour d’ivoire, et que, même si je ne parvenais pas à vivre en harmonie avec le monde discordant, amer et avide dont je faisais partie, je ne désirais pas pour autant vivre dans une tour d’ivoire.

Pourtant, je n’éprouvais aucun enthousiasme pour les objectifs et les entreprises qui, à cette époque, se poursuivaient sans relâche dans le climat intellectuel de l’Europe et emplissaient la littérature, les arts et la politique européennes du murmure de débats animés ; car, aussi opposés les uns aux autres que fussent la plupart de ces objectifs et de ces entreprises, ils avaient tous un point commun : l’idée simple qu’il était réellement possible de tirer la vie de sa confusion présente et de l’« améliorer », pourvu que l’on améliorât seulement les conditions économiques et politiques extérieures. Je l’avais déjà ressenti très profondément : le progrès matériel, à lui seul, ne pouvait constituer une solution ; et, bien que je ne susse pas avec certitude où la solution pouvait se trouver, je ne découvris jamais en moi la moindre preuve de cet enthousiasme et de cette exaltation que mes contemporains éprouvaient au nom du « progrès ».

Il n’est pas vrai que j’étais malheureux. Je n’avais jamais été introverti. Et, précisément à cette époque, je jouissais d’un succès presque extraordinaire dans ma vie pratique. Bien que je fusse peu enclin à prendre ma profession très au sérieux, mon travail à la United Telegraph me sembla m’ouvrir de nombreuses voies vers le vaste monde ; comme je connaissais plusieurs langues, j’avais été promu rédacteur adjoint et chargé de fournir des informations aux journaux scandinaves. Le Café de Westens et son héritier spirituel, le Romanisches Café, étaient en quelque sorte les foyers de mon esprit : presque tous les écrivains, artistes, journalistes, acteurs et réalisateurs célèbres de l’époque s’y réunissaient. Mes relations avec ces gens réputés étaient amicales et parfois intimes, et je me considérais comme l’un des leurs, du point de vue de la vision intérieure, sinon de la célébrité. J’ai connu à la fois de profondes amitiés et des amours passagères. La vie me paraissait exaltante, pleine de promesses et d’attentes, riche d’émotions diverses ; car je ne savais pas vraiment ce que je voulais, tout en ayant acquis, avec l’arrogance ridicule de la jeunesse, la conviction qu’un jour je le saurais certainement. Ainsi, je balançais entre la satisfaction et l’insatisfaction de mon cœur exactement comme tant de jeunes gens se balançaient en ces années merveilleuses — car aucun de nous n’était réellement malheureux ; et il était tout aussi vrai que très peu d’entre nous semblaient alors consciemment heureux.

Je n’étais pas malheureux, mais mon incapacité à prendre part aux aspirations sociales, économiques et politiques divergentes de ceux qui m’entouraient, ou de l’un quelconque de leurs groupes, prit peu à peu la forme d’une impression confuse : je n’étais précisément pas l’un des leurs, je n’avais aucun lien avec eux ; et, en même temps, naquit en moi le désir confus de devoir nécessairement m’intégrer à quelqu’un — mais à qui ? De devoir nécessairement faire partie de quelque chose — mais de quoi ?

 …                         …                                             …                                       …

Puis, un jour du printemps 1922, je reçus une lettre de mon oncle Dorian.

Dorian était le plus jeune frère de ma mère. Entre nous, il n’existait pas tant une relation d’oncle à neveu qu’une relation d’amitié. C’était un psychanalyste, l’un des premiers disciples de Freud ; à cette époque, il dirigeait un hôpital psychiatrique à Jérusalem. Comme il n’était pas lui-même sioniste et n’éprouvait guère de sympathie pour le sionisme, il était au contraire attiré par les Arabes, qui n’avaient rien d’autre à offrir. Mon oncle était célibataire ; ce jeune neveu pouvait donc lui tenir compagnie dans sa solitude. Dans sa lettre, il évoquait ces journées passionnantes de Vienne où il m’avait guidé à travers le monde nouveau de la psychanalyse, puis concluait ainsi : « Viens donc ici et reste quelques mois avec moi. Je prendrai en charge les frais de ton voyage aller-retour. Tu pourras retourner à Berlin quand tu le voudras. Ici, tu logeras dans une très agréable vieille maison arabe en pierre, légèrement fraîche en été (et terriblement froide en hiver). Nous passerons du temps ensemble. J’ai beaucoup de livres ; lorsque tu seras fatigué de contempler les paysages étranges et magnifiques qui t’entourent, tu pourras lire autant que tu le voudras… »

Je pris rapidement ma décision. Cette promptitude avait d’ailleurs toujours caractérisé les grandes décisions de ma vie. Dès le lendemain matin, au bureau de la United Telegraph, j’informai le Dr Damart que je devais me rendre au Proche-Orient pour une affaire urgente et que je quitterais donc l’agence dans l’espace d’une semaine —

Si quelqu’un m’avait dit alors que ce premier contact avec le monde islamique ne se limiterait pas à une expérience de vacances, mais qu’il aurait des conséquences extrêmement vastes et infléchirait le cours même de ma vie, j’aurais ri de cette idée, la jugeant absolument irréaliste et déraisonnable. Il n’est pas vrai non plus que, comme la plupart des Européens, j’étais libéré du charme des pays auxquels mon imagination s’était attachée dans l’atmosphère romantique des Mille et Une Nuits. J’espérais certes une profusion de couleurs, des coutumes débridées et des rencontres pittoresques. Mais il ne m’était jamais venu à l’esprit que je pourrais également m’attendre à de nouvelles aventures dans le monde de l’âme. Il ne me sembla pas que ce nouveau voyage comportât pour moi quelque promesse personnelle particulière. Les idées que j’avais acquises jusque-là au cours de ma vie, je les avais aisément conciliées avec la vision occidentale du monde, et j’espérais ainsi pouvoir atteindre, dans le cadre du seul milieu culturel que je connusse, ce champ plus vaste des sentiments et des idées. Et si vous y réfléchissez, comment aurais-je pu en avoir une perception différente ? J’étais un très, très jeune Européen, et j’avais grandi dans la conviction que l’islam et tout ce qu’il représentait n’étaient rien d’autre qu’un détour romantique de l’histoire humaine ; aussi était-il inconvenant de seulement le mentionner avec les deux seules religions que l’Occident européen jugeait dignes d’être prises au sérieux, le christianisme et le judaïsme, sans parler de les comparer.

C’est avec cette vague hostilité européenne envers le contenu islamique — quoique non envers l’apparence romantisée de la vie musulmane — que j’entrepris mon voyage durant l’été 1922. Pour être juste envers moi-même, je ne peux pas dire que je fusse plongé dans une quelconque quête de portée personnelle ; pourtant, j’étais inconsciemment profondément pris dans cette mentalité absorbée par elle-même, culturellement égocentrique, qui a toujours été une caractéristique de l’Occident.

…                                            …                                           …

Et maintenant, me voici en route vers l’Orient, debout sur le pont d’un navire. Un voyage lent m’a conduit jusqu’à Constanța, puis de là dans cette étendue brumeuse.

Derrière le rideau de brume apparut à mes yeux une amande rouge, puis elle s’inclina en passant tout près du navire. Comme cette amande était visible, je compris que le soleil était sur le point de se lever à travers la brume. Quelques formes pâles semblaient avoir, pour ainsi dire, la dureté du métal. Sous leur pression, la brume compacte, blanche comme du lait, s’étendit lentement sur l’eau, puis se courba et se sépara en cercles ; enfin, de part et d’autre des rayons du soleil, elle commença à monter, telle une vaste nappe de sang flottante, en forme d’éventail.

« Bonjour. » Une voix grave et pleine se fit entendre. Je me retournai et reconnus la tunique noire de mon compagnon de la veille au soir. Je reconnus aussi le sourire amical et malicieux de son visage, que j’avais appris à aimer au cours de nos quelques heures de connaissance. Le prêtre jésuite était à moitié polonais et à moitié français ; il enseignait dans un collège d’Alexandrie. Après avoir pris ses vacances, il regagnait son poste. Après être montés à bord, nous avions passé la soirée dans une conversation intime. Bien que je comprisse bientôt que nos opinions divergeaient profondément sur bien des sujets, nous en partagions aussi beaucoup d’autres ; et j’étais alors suffisamment âgé pour comprendre qu’il y avait devant moi un homme doté d’un esprit remarquable, sérieux et pourtant plein d’humour…

— Bonjour, père Félix, regardez donc un peu la mer —

Avec le lever du soleil apparurent la lumière du jour et les couleurs. Nous nous tenions à la proue du navire, face à la brise matinale. Emporté par l’ivresse de l’impossible, j’entrepris moi-même de déterminer le mouvement des couleurs dans le flux et le reflux des vagues. Bleu ? Vert ? Gris ? La couleur aurait pu être bleue, mais déjà une éclatante lueur rouge sang, tremblante, qui n’était autre que le reflet du soleil, se mit à rouler sur les vallées inclinées des vagues ; cependant, leur crête se brisa en une écume blanche comme la glace, sur laquelle courut une étoffe déchirée et plissée, d’un gris semblable à celui de l’acier. Ce qui, un instant plus tôt, avait été une montagne de vagues devint alors un mouvement palpitant : il se transforma en milliers de minuscules tourbillons distincts, et dans les creux ombragés de ces tourbillons, le rouge sang se changea en un vert profond et lisse ; puis ce vert se mit à monter et se transforma en un violet vibrant et tremblant, qui, en redescendant, devint rouge comme le premier vin ; mais un instant plus tard, il remonta de nouveau à une vitesse fulgurante, dans un bleu azuré, devint la crête de la vague, se brisa, et l’écume blanche étendit encore son filet sur les montagnes d’eau qui roulaient, avec arrogance… Et ainsi ce jeu infini continua.

La conscience que je ne parviendrais jamais à saisir ce jeu des couleurs et son rythme changeant d’instant en instant fit naître en moi une agitation qui confinait presque à une sensation physique. On pourrait dire que, lorsque je le regardai du coin de l’œil, assez distraitement, il me sembla un instant qu’il serait peut-être possible de saisir tout cela dans une seule image ; mais en m’efforçant de me concentrer consciemment et attentivement — ce qui est une habitude particulière consistant à relier une idée isolée à une autre idée isolée — je ne trouvai que quelques images brisées et séparées, rien de plus. Pourtant, au cœur de cette crise, de cette confusion étrangement irritante, une idée très claire s’imposa soudain à moi — ou plutôt, c’est ainsi que les choses me semblèrent à cet instant — et je m’écriai presque involontairement, comme pour moi-même :

— Celui qui sera capable de percevoir tout cela par ses sens pourra maîtriser son destin.

— Je sais ce que vous voulez dire, répondit le père Félix, mais pourquoi l’homme désirerait-il dominer le destin ? Pour être épargné par la souffrance et les épreuves ? Ne vaut-il pas mieux se libérer du destin ?

— Vous parlez presque comme un bouddhiste, père Félix ! Pensez-vous donc, vous aussi, que le nirvana soit le but de tous les êtres vivants ?

— Non, non, certainement pas — nous autres chrétiens ne souhaitons pas l’anéantissement de la vie et des sensations ; nous voulons seulement élever la vie du domaine de la matière et des sens vers le monde de l’âme.

— Mais n’est-ce pas là du renoncement ?

— Ce n’est pas du renoncement, jeune ami, pas du renoncement ! C’est l’unique chemin vers la vraie vie… la paix…

Le détroit du Bosphore s’ouvrit devant nous — une vaste voie d’eau bordée, de part et d’autre, de montagnes rocheuses. Ici et là, j’apercevais des bâtiments aérés construits sur des colonnes, des jardins agrémentés de cours, des rangées de cyprès s’élevant à des hauteurs mystérieuses et d’anciennes forteresses de janissaires, masses de rochers entassés qui semblaient suspendues au-dessus de l’eau comme des nids d’oiseaux de proie. Il me sembla alors que la voix du père Félix me parvenait de très loin :

—Réfléchis donc : le symbole le plus profond des aspirations de tous les hommes est le symbole du paradis. Tu le verras toujours, bien que sous des images différentes, et pourtant sa signification sera toujours la même : l’homme veut se libérer des mains du destin. Au paradis, le destin humain n’existe pas ; le destin apparut lorsque l’homme se soumit aux séductions du corps et de la nature et commit ainsi ce que nous appelons le péché originel. Quel est ce péché originel ? C’est la chute de l’âme devant les incitations du corps qui font obstacle au chemin de l’homme ; et ces incitations sont précisément la nature animale qui subsiste dans la nature humaine. L’essence de l’homme, sa part humaine et humano-divine, n’est autre que son âme. Le voyage de l’âme se dirige vers la lumière. Mais, à cause du péché originel, son chemin est toujours entravé par les obstacles issus des os du corps, de sa constitution non divine et de ses incitations. Ainsi, le but du christianisme est de libérer l’homme de l’aspect animal, vain et passager de la vie, et de le ramener à son héritage spirituel !

J’aperçus la célèbre et ancienne forteresse de Rumili, à Dumina. L’un de ses murs — qui comportait d’innombrables ouvertures permettant d’attaquer l’ennemi depuis l’intérieur de la forteresse — descendait presque jusqu’au bord de l’eau. Sur la rive, dans le demi-cercle formé par les murs de la forteresse, se trouvait un petit cimetière turc dont les pierres tombales, brisées et renversées, semblaient rêver étendues là.

—C’est peut-être vrai, Père Félix, mais je pense — et beaucoup de gens de mon âge le pensent également — qu’il y a quelque erreur dans la distinction entre l’essentiel et l’insignifiant au sein de la constitution du corps, ainsi que dans la séparation du corps et de l’âme… En bref, je ne puis être d’accord avec vous pour dire qu’il n’y a rien de noble ni de sacré dans les exigences du corps, dans le sang et la chair, ni dans le destin terrestre — l’objet de mon désir est ailleurs ! Je rêve d’une forme de vie — bien que je reconnaisse ne pas la voir encore très clairement ici — dans laquelle l’être humain tout entier, l’homme dans son corps et son âme, poursuivrait ses efforts vers une perfection toujours plus profonde de son être ; où l’âme et les sens ne seraient pas ennemis l’un de l’autre ; où l’homme éprouverait à la fois l’unité en lui-même et l’unité avec la signification de son destin, de sorte qu’au sommet de sa vie il puisse dire : « Je suis mon destin. »

—C’est un rêve hellénique. Le père Félix répond : —Mais quelle fut l’issue de ce rêve ? D’abord dans les mystères orphiques et dionysiaques, puis dans la pensée de Platon et de Plotin, et ainsi de suite, jusqu’à cette autre prise de conscience : le corps et l’âme sont antagonistes… Libérer l’âme de la domination du corps, voilà le sens de la délivrance chrétienne ; tel est le sens de notre foi dans le sacrifice de notre Seigneur sur la croix… Ici, il s’interrompit ; puis, me jetant un regard rapide, il dit : « Tu vois, je ne suis pas toujours missionnaire… Si je te parle de ma foi, pardonne-moi, car ce n’est pas ta foi… »

—Mais je n’ai aucune foi, le rassurai-je.

—Oui, dit le père Félix, je le sais. L’absence de foi — ou plutôt, devrais-je dire, l’incapacité de croire — est la véritable maladie de notre époque. Comme bien d’autres, tu vis dans une confusion vieille de mille ans. Cette confusion consiste à croire que l’intelligence seule peut percevoir la dimension de l’effort humain. Mais l’intelligence ne peut atteindre par elle-même la connaissance spirituelle, car la connaissance est entièrement absorbée par la réalisation des objectifs terrestres. La foi — la foi seule — peut nous libérer de cette torpeur.

—La foi ? demandai-je. Vous employez encore ce mot. Il y a une chose que je ne comprends pas : vous avez dit qu’il n’est pas possible d’acquérir la connaissance et de mener une vie honnête par la seule intelligence ; vous avez dit que la foi était nécessaire. Je suis entièrement d’accord avec vous. Mais comment celui qui n’a aucune foi peut-il acquérir la foi ? Existe-t-il un chemin, c’est-à-dire un chemin ouvert à notre volonté ?

—La volonté seule ne suffit pas, mon cher ami. Ce chemin ne s’ouvre que par la miséricorde d’Allah. Cependant, il est toujours ouvert à celui qui prie du plus profond de son cœur pour recevoir la lumière — pour être guidé. »

— « Prier ? Mais, Père Félix, lorsqu’un homme peut prier, c’est qu’il a déjà la foi. Vous essayez de me faire tourner en rond : car si un homme prie, il est déjà convaincu de l’existence de Celui qu’il prie. Comment cette conviction lui est-elle venue ? Par son intelligence ? Cela ne revient-il pas à reconnaître qu’il est impossible d’acquérir la foi par l’intelligence ? Et même en laissant cela de côté, que peut bien signifier la miséricorde pour quelqu’un qui n’en a aucune expérience de cette nature ? »

Le prêtre haussa les épaules avec contrition, me sembla-t-il. Celui qui n’a pas lui-même réussi à prendre conscience d’Allah devrait être disposé à avancer grâce à l’expérience des autres, à l’expérience de ceux qui ont pris conscience de Lui…

……                    .. .                  .. .

Quelques jours plus tard, nous débarquâmes à Alexandrie ; le soir même, je partis pour la Palestine.

Le train fila à toute vitesse tout l’après-midi, traversant les paysages doux et humides du delta. Sur le chemin apparurent les canaux dérivés du Nil, les villes couvertes d’ombre par les amandiers et les embarcations. Peu à peu, quantité de petites villes disparurent derrière nous ; des rangées de maisons grisies par la poussière et de minarets élancés. Village après village, faits de huttes de terre en forme de boîtes, s’élancèrent vers l’arrière. Des champs de coton déjà récoltés, des plantations de canne à sucre en germination ; après avoir passé toute la journée à s’immerger dans des mares pleines de boue, de gros buffles regagnaient maintenant leurs étables sans être conduits par les bergers — tant de scènes apparaissaient à mes yeux avant de disparaître à nouveau derrière nous. Au loin, j’aperçus des hommes vêtus de longues djellabas ; il me sembla qu’ils voguaient ainsi — tant l’air était limpide et transparent, sous le ciel d’un bleu profond, pareil à du verre. Sur les rives des canaux, les roseaux s’inclinaient sous les rafales ; des femmes vêtues de fins habits de soie noire remplissaient leurs cruches de terre cuite : des femmes d’une beauté extraordinaire, minces et élancées. Leur démarche me faisait penser à de grands arbres aux longues branches, doucement balancés par le vent, mais solides et robustes ! Jeunes femmes et mères, toutes marchaient comme si elles flottaient.

Le soir s’approche, puis s’écoule, vaste, comme la respiration d’un animal qui se repose. Des hommes à la silhouette mince et légère marchent vers leurs maisons depuis leurs terres, et l’on dirait qu’ils avancent chacun d’un pas immense — tout en ayant l’impression qu’ils ont été peu à peu soustraits au jour qui s’efface. Il me sembla que chacun de leurs pas possédait sa propre existence — un pas complet en lui-même, éternel ; et que, dans l’éternité, il n’y a toujours que ce seul pas. Cette impression de douceur paisible — peut-être avait-elle pour origine la lumière vespérale enivrante du delta du Nil, ou peut-être n’était-ce que notre propre agitation après avoir vu tant de choses nouvelles ; mais, quelle qu’en fût la cause, je ressentis soudain en moi le poids de l’Europe : le poids de l’intention délibérée dans toutes nos actions. Je me dis que, pour nous, il est bien difficile de rencontrer la vérité ! Nous essayons sans cesse de la saisir dans le creux de notre main… Mais la vérité refuse de se laisser saisir. Elle ne se livre à l’homme que là où elle le subjugue.

Le pas du journalier égyptien, déjà disparu au loin dans l’obscurité, continue de résonner en moi comme une musique louant tout ce qui est noble.

Nous atteignîmes le canal de Suez et tournâmes soudain à angle droit, tandis qu’une mélodie, longeant pendant quelque temps la rive gris-noir, semblait nous entraîner vers le nord. Baigné par la lune, le canal s’était transformé en une large route, réelle et pourtant onirique — telle une sombre parenthèse de métal étincelant ! La terre rassasiée et lasse de la vallée bleue avait, avec une rapidité étonnante, laissé place à dune après dune ! Ces dunes entouraient les deux rives du canal d’une indistinction et d’une netteté que l’on voit rarement dans les autres paysages nocturnes. Dans le silence recueilli se dressaient çà et là les squelettes des dragues. De l’autre côté, un chamelier courait, presque invisible, et déjà la nuit l’avait englouti… Quel immense et paisible courant : de la mer Rouge au lac Timsah, puis jusqu’à la Méditerranée… droit à travers un désert, afin que l’océan Indien puisse venir se briser sur les rivages de l’Europe…

Après un court trajet en train à Kastara, un bac paresseux et lent emporte les voyageurs sur l’autre rive, en traversant un canal silencieux et immobile. Il reste encore près d’une heure avant le départ du train pour la Palestine. Je m’assieds devant le bâtiment de la gare. Il reste encore près d’une heure avant le départ du train. Je m’assieds devant le bâtiment de la gare. L’air est chaud et sec. À ma droite, le désert ; à ma gauche, le désert — une grisaille tremblotante et ininterrompue, marquée çà et là de traces, et troublée par le cri isolé d’un animal — celui d’un renard ou d’un chien. Un Bédouin descendit du bac avec de lourds sacs en tissu de tapis aux couleurs éclatantes et se dirigea vers un groupe, au loin ; c’est alors seulement que je vis qu’il s’agissait de plusieurs hommes immobiles et de quelques chameaux agenouillés, prêts à partir avec leurs charges sur le dos. Il me sembla qu’ils attendaient l’arrivée du Bédouin. Celui-ci posa brusquement ses sacs sur le dos d’un chameau ; quelques paroles furent échangées, puis les montures se dressèrent sur leurs pattes avant, les cavaliers se mirent d’abord sur les pattes arrière, puis sur les pattes avant, et les hommes se balancèrent d’avant en arrière. Ensuite, dans un doux bruit de claquements, ils poussèrent les chameaux et partirent ; pendant un court instant, mon regard suivit les corps aux couleurs pâles des bêtes qui s’éloignaient en se balançant, ainsi que les larges vêtements bédouins rayés de brun et de blanc.

Un ouvrier des chemins de fer s’approcha de moi. Il portait un manteau de travail bleu et il me sembla que l’homme était boiteux. Il alluma sa cigarette à la mienne et me demanda, dans un français rudimentaire : « Vous allez à Jérusalem ? » Quand je répondis : « Oui », il demanda encore : « Pour la première fois ? »

Je réponds par un signe de tête. Il s’apprêtait à partir, puis se retourna et se rassit face à moi : « Avez-vous vu là-bas la grande caravane venue du désert du Sinaï ? Vous ne l’avez pas vue ? Alors venez avec moi, allons la rencontrer. Vous avez encore le temps. »

Nous avançons à travers un vide silencieux, par un sentier étroit et très fréquenté. La plante de nos chaussures s’enfonce dans le sable. Le sentier mène jusqu’aux dunes. Dans l’obscurité, un chien se met à aboyer. Alors que nous progressons en trébuchant parmi les petits buissons épineux, de nombreuses voix me parviennent — indistinctes, confuses, étouffées, comme les voix d’une foule ; et, mêlée à l’air sec du désert, l’odeur âcre mais douce de nombreux animaux au repos. Soudain, comme il nous arrive parfois d’apercevoir, dans une nuit brumeuse, au bord d’une ville portuaire, le tremblement de la lumière d’une lampe encore invisible au bout de la route, une lumière qui ne fait que rendre la brume éclatante — une mince flamme s’éleva du bas vers le haut, comme si elle était sortie du dessous de la terre et montait droit dans l’air sombre. C’était la lueur d’un feu qui montait d’un ravin profond entre deux dunes ; le sentier était si complètement recouvert de buissons épais que je n’en voyais pas le fond. Je n’entendais plus maintenant que les voix humaines. Mais je ne voyais toujours pas ceux qui parlaient. J’entendis le souffle des chameaux et le bruit de leurs corps qui se frottaient les uns aux autres dans l’étroit passage. Une immense ombre noire d’homme se projeta sur la lumière, courut vers la pente opposée, puis redescendit. Après quelques pas encore, je vis tout : de nombreux chameaux, les genoux pliés, assis sur le sol en formant un grand cercle ; çà et là s’entassaient des sacs et des ballots attachés près des selles — et, parmi eux, quelques silhouettes humaines ! L’odeur des bêtes était douce et dense comme celle du vin. De temps à autre, l’une d’elles remuait son corps, dont la forme restait indiscernable dans l’obscurité environnante ; puis elle levait le cou et respirait l’air de la nuit en faisant un bruit avec ses narines. On aurait dit qu’elle soupirait : c’est ainsi que, pour la première fois de ma vie, j’entendis le soupir d’un chameau. Un mouton bêle doucement ; un chien grogne ; et, au-delà de ce passage étroit, la nuit est partout sombre et sans étoiles.

Entre-temps, il s’était fait tard. Je devais retourner à la gare. Mais j’avançai très lentement par le chemin que nous avions pris pour venir — abasourdi et étrangement bouleversé — comme si cette expérience mystérieuse, qui avait envahi un recoin de mon cœur, m’avait rendu hébété et troublé et ne me permettait plus de partir ! Le train m’emporte à travers le désert du Sinaï. Je suis épuisé et insomniaque, à cause du froid de la nuit désertique et des chocs et secousses du wagon roulant sur les rails posés sur le sable meuble. En face de moi est assis un Bédouin, enveloppé dans une vaste abaya couleur cuivre. Lui aussi grelotte de froid ; il s’est couvert le visage avec l’étoffe de son turban. Les jambes croisées, il est assis en tailleur sur la banquette, et sur ses genoux repose un sabre courbe dans un fourreau orné d’argent. L’aube est presque arrivée. Dehors, je distingue les contours des dunes et des bosquets de cactus.

Je me souviens encore de la manière dont l’aube s’était levée ce jour-là — dessinant une image gris-noir, traçant lentement les contours — et de la manière dont elle tirait les dunes hors de l’obscurité pour en faire des masses compactes, vastes et harmonieuses. Dans la demi-lumière qui se levait peu à peu, j’aperçus quelques tentes ; à mesure que nous les regardions, elles aussi disparurent derrière nous, et, au-dessous d’elles, je vis des filets de pêche suspendus au-dessus du sol pour sécher, attachés à des piquets plantés à intervalles dans la terre, tels des toiles de brume dispersées dans l’air : des filets de pêche dans le désert, se balançant dans le vent de l’aube, comme un rideau de rêve entre le jour et la nuit, transparent, irréel.

À droite, le désert — à gauche, la mer. Sur le rivage, j’aperçus un chamelier solitaire. Il avait probablement passé toute la nuit à chevaucher son chameau. Il me sembla qu’à présent il s’était endormi, le corps abandonné sur le coussin ; tous deux, le chamelier et le chameau, se balançaient au même rythme. De nouveau apparurent les tentes noires des Bédouins ; les femmes étaient déjà sorties de leurs tentes, des cruches de terre sur la tête, prêtes à aller au puits. La demi-lumière devenait plus claire, et dans cette lumière s’éveillait un monde distinct, comme mû par une impulsion invisible — tout ce qui était simple et naturel semblait provenir de cette merveille, qui paraissait sans fin !

Le soleil répand ses rayons, de plus en plus épais, sur les étendues de sable, et la grisaille de l’aube éclate en feu d’artifice orange et doré. Nous traversons à toute allure l’oasis appelée Al-Arish. De chaque côté, des rangées de palmiers ; leurs branches, telles des milliers de fines lances, se dressent sur les deux rives, et la lumière et l’ombre y forment comme un treillis brun-vert : c’est au milieu de tout cela que nous avançons. J’aperçus une jeune fille qui revenait du puits, une cruche pleine posée sur la tête, puis qui s’engageait sur un chemin passant sous les palmiers. Elle portait une robe mêlant le rouge et le bleu, avec une longue traîne ; il me sembla qu’elle était une noble dame sortie d’une légende !

Les palmeraies d’al-Arish apparurent soudain à nos yeux, puis disparurent aussi rapidement. Nous voyageons maintenant dans une lumière couleur de coquillage. À travers les vitres tremblantes du wagon s’étendait un silence si profond que je n’aurais jamais pu l’imaginer possible. Toutes les formes et tous les mouvements qui s’offraient à mes yeux semblaient n’avoir ni hier ni lendemain ; ils paraissaient figés là, dans une singularité délibérée. Je vis un sable doux et délicat, que le vent avait transformé en dunes moelleuses, resplendissant sous le soleil d’une teinte orange comme un très vieux parchemin — seulement un peu plus souple que le parchemin, et moins cassant dans ses fractures et ses courbes. Sur les crêtes des dunes, le sable frappait comme les coups aigus et précis d’un instrument à cordes ; les flancs des dunes étaient d’une douceur infinie, et leurs creux et leurs plis peu profonds étaient baignés de nuances transparentes, violettes, bleu pâle, écarlates et d’un rouge pâle semblable à la rouille. Des nuages d’un blanc éclatant, comme du lait, des bouquets de cactus çà et là et, parfois, des herbes robustes aux longues ramifications apparurent à nos yeux. Une ou deux fois, j’aperçus des Bédouins aux pieds nus, légers et frêles, ainsi qu’une caravane de chameaux chargés de branches de palmier, qu’ils transportaient d’un lieu à un autre. Je fus saisi par la grandeur du paysage naturel !

Nous nous arrêtâmes plusieurs fois dans de petites stations, qui n’étaient généralement rien de plus que quelques baraques en bois et en tôle. Des garçons au teint cuivré, vêtus de haillons, couraient avec des paniers, criant pour vendre des olives, des œufs durs, du poisson et du pain plat. Le Bédouin assis en face de moi ôta son turban, puis ouvrit la fenêtre. Son visage était mince, brun et aigu — le visage d’un faucon, toujours fixé avec attention droit devant lui. Il acheta un gâteau et s’apprêtait à se retourner pour s’asseoir ; alors son regard tomba sur moi et, sans dire un mot, il brisa le gâteau en deux et m’en tendit la moitié. Mais lorsqu’il vit mon hésitation et mon étonnement, il éclata de rire, et je vis la douceur de ce sourire sur son visage, qui s’accordait merveilleusement avec la concentration qu’il avait eue un instant auparavant ; en souriant ainsi, il prononça un mot que je ne compris pas alors, mais que je comprends maintenant : il dit « tafaḍḍal » — « veuillez me faire l’honneur d’accepter ». Je pris le morceau de gâteau et le remerciai d’un signe de tête. Un autre voyageur, qui portait une fez rouge, tandis que tous ses autres vêtements étaient européens, me parut être un petit commerçant ; spontanément, il se chargea du rôle d’interprète. En anglais rudimentaire, il dit :

— « Il dit que tu es un voyageur, et que lui aussi est un voyageur. Son chemin et le tien sont les mêmes. »

Lorsque je repense aujourd’hui à ce petit incident, il me semble que son influence est peut-être à l’origine de tout l’amour que j’ai éprouvé par la suite pour le caractère arabe. Car le fait que ce Bédouin, malgré tous les obstacles de l’inconnu, ait reconnu un ami dans un compagnon de voyage rencontré par hasard et ait voulu partager son pain avec lui — dans son comportement, j’ai certainement déjà dû percevoir la foi et l’élan d’une humanité affranchie de ses entraves !

Peu après, nous arrivâmes devant l’ancienne ville de Gaza, pareille à une forteresse d’argile, qui menait sa vaste existence sur une colline de sable, entre des murailles de figuiers de Barbarie. Mon compagnon bédouin déposa ses sacs de provisions et me salua avec un sourire grave ; puis il descendit du wagon en balayant le sable avec le bord de son vêtement qui traînait sur le quai. Deux autres Bédouins se tenaient dehors, sur le quai ; ils lui serrèrent la main, l’embrassèrent sur les deux joues et lui souhaitèrent chaleureusement la bienvenue.

Le commerçant anglophone posa la main sur mon bras et dit : « Venez avec moi. Nous avons quinze minutes ici. »

De l’autre côté du bâtiment de la gare, une caravane avait dressé ses tentes. Mon compagnon m’apprit qu’il s’agissait de Bédouins du nord du Hedjaz ; leurs visages étaient bruns, gris de poussière et brûlants d’émotions sauvages. Notre ami alla se tenir parmi eux. Il semblait jouir d’un certain prestige, car ils se placèrent tous autour de lui en demi-cercle et se mirent à répondre à ses questions. Le commerçant leur parla. Alors ils se tournèrent vers nous. En songeant à la vie dans nos villes, ils nous regardèrent d’un air amical… Il me sembla qu’ils nous observaient avec une sorte d’insolence fière. Autour d’eux régnait une atmosphère de liberté, un air libre. Un désir intense de comprendre leur vie s’éveilla en moi. L’air était sec et faisait frissonner ; il me semblait qu’il pénétrait en moi à travers mon corps. Dans cette atmosphère, tous les nœuds de la dureté semblaient se défaire, toutes les pensées devenaient confuses, paresseuses et immobiles ! Il s’y trouvait une telle absence du temps que chaque vue, chaque son, chaque vue, chaque son, chaque odeur prenait la forme d’une valeur propre et précise. Peu à peu, je compris ceci : les Bédouins qui vivent dans le milieu désertique voient et ressentent certainement la vie d’une manière tout à fait différente des habitants de toutes les autres régions ; ils sont sans doute libérés de ces préoccupations et de ces rêves qui caractérisent les habitants des contrées plus froides et plus prospères, et peut-être de bien d’autres rêves encore — et certainement de beaucoup de leurs pains ! Puisqu’ils dépendent plus intimement de leurs propres sensations, ces habitants du désert attribuent nécessairement à toutes les choses du monde une valeur entièrement différente.

C’était peut-être le pressentiment de la révolution future de ma propre vie — qui m’envahit, dans un pays arabe, ce premier jour, à la vue des Bédouins —, le pressentiment d’un monde dont on ne peut définir les limites, mais qui n’est pourtant pas informe : un monde qui est complet en lui-même et qui, malgré tout, est ouvert de tous côtés ; un monde qui, peu de temps après, devint mon propre monde ! Il n’est pas vrai que je fusse alors conscient de ce que l’avenir me réservait ; certainement pas. C’est plutôt le sentiment que vous éprouvez lorsque, pour la première fois de votre vie, vous entrez dans une maison inconnue et qu’à mi-chemin une odeur indéfinissable vous en donne un vague pressentiment : celui de tout ce qui va se produire dans cette maison, de tout ce qui vous aura pour centre ; et si ces événements sont heureux, vous aurez l’impression que votre cœur a été transpercé par le couteau d’une joie soudaine — et, longtemps, très longtemps après que ces événements se seront accomplis, vous vous en souviendrez et vous vous direz en vous-même : j’en avais déjà eu le pressentiment, exactement sous cette forme — et sous aucune autre —, bien longtemps auparavant, dans cette salle, dès le premier instant — dès le premier instant !

Deux

Un vent violent souffle au-dessus du désert et, pendant un instant, Zaïd pense que nous allons affronter une nouvelle tempête de sable. La tempête n’arrive pas, certes, mais le vent ne nous épargne pas : il se met à nous suivre sous forme de rafales régulières et, lorsque nous descendons dans une vallée de sable, les bourrasques s’unissent pour former un sifflement ininterrompu. Au milieu de la vallée se trouve un village couvert de palmiers, composé de plusieurs hameaux distincts, chacun entouré de murs de terre ; le village est presque entièrement enseveli sous la poussière et le sable soulevés par les tourbillons de vent.

Cette région ressemble à une caverne du vent : chaque jour, du matin au soir, le vent y frappe sans cesse de ses ailes puissantes ; la nuit, il se tait, puis se réveille le lendemain avec une force nouvelle. Sous les coups incessants du vent, les palmiers courbés ne peuvent atteindre la hauteur qu’ils devraient avoir ; ils restent entravés, étendant leurs branches tout autour, près du sol. Ces palmiers sont constamment menacés par les dunes qui avancent de toutes parts. Si les habitants ne plantaient pas des rangées de tamaris autour de chaque verger, le village aurait été englouti par le sable depuis longtemps. La résistance de ces grands arbres est supérieure à celle des palmiers. Avec leurs troncs robustes et leurs branches persistantes au murmure sonore, ces arbres forment autour des hameaux un mur vivant et leur offrent une sécurité précaire.

Nous atterrissons près de la maison de terre du village d’Amire — l’intention est de nous reposer ici un peu dans cette chaleur de l’après-midi. Le kahwa réservé à l’accueil des hôtes est ouvert et porte les marques de la pauvreté. Devant le foyer de pierre où l’on fait bouillir le café, il n’y a qu’une natte de paille. Mais, comme il se doit, toute pauvreté s’incline devant l’hospitalité arabe : à peine sommes-nous assis sur la natte qu’on introduit des branches dans le foyer et qu’on y allume le feu ; le tintement des grains de café fraîchement torréfiés que l’on broie dans un mortier de cuivre donne à la pièce un caractère propre à accueillir des hôtes ; et les dattes, d’un brun clair, entassées dans un grand plat, apaisent la faim des voyageurs.

Notre hôte est un petit vieillard maigre et voûté, aux yeux clignotants ; il ne porte qu’un vêtement de coton et un turban. Il nous invite à partager ce repas :

— Qu’Allah vous accorde une longue vie. Cette maison est la vôtre. Mangez au nom d’Allah. C’est tout ce que nous avons — puis il esquisse de la main un geste d’excuse, un geste unique ; et tout le poids de son destin s’exprime dans cette force sincère avec laquelle il s’adresse aux hommes, caractéristique des peuples qui vivent dans une relation étroite avec les sentiments simples — mais les dattes ne sont pas mauvaises ; mangez, voyageurs, voilà ce que nous sommes en mesure de vous offrir…

Vraiment, parmi les meilleures dattes que j’aie jamais mangées, celles-ci méritent de figurer ; et notre hôte est manifestement heureux de la faim qu’il est capable de rassasier ! Il reprend :

— Le vent… le vent… Il rend notre vie dure, pénible ; mais telle est la volonté d’Allah ! Le vent détruit nos arbres et nos plantes. Nous devons sans cesse lutter pour qu’ils ne soient pas recouverts de sable. Certes, il n’en a pas toujours été ainsi. Autrefois, il n’y avait pas tant de vent ici, et le village était alors plus grand et plus prospère. Mais à présent, le village a rétréci. Beaucoup de nos jeunes gens partent d’ici, car tout le monde n’est pas capable de supporter une vie pareille. Jour après jour, le sable nous encercle toujours davantage. Il ne faudra plus longtemps avant qu’il ne reste plus de place pour ces palmiers. Ce vent… mais nous ne nous plaignons pas. Vous savez que le Prophète — qu’Allah lui accorde Sa miséricorde — nous a dit : « Allah dit : Ne blâmez pas le destin, car sachez que Je suis le destin… »

Il est fort possible que j’aie sursauté, car le vieil homme interrompit ses paroles et me regarda attentivement ; comme s’il avait compris la raison de mon étonnement, il sourit doucement. Ce sourire, qui ressemblait quelque peu à celui d’une femme, paraissait étrange sur ce visage fatigué et ravagé par l’âge. Le vieil homme reprit d’une voix douce, presque accueillante :

« Sache que c’est moi, le destin. » Le mouvement de sa tête, accompagnant ces paroles, exprimait la fière reconnaissance de la place qu’il occupait dans la vie. Jamais je n’avais vu une telle acceptation du réel, accompagnée d’autant de sérénité et de certitude, pas même chez les gens heureux. Il dessina vaguement un cercle vide en écartant largement les bras ; leurs mouvements semblaient presque traduire une forme de sensualité.

Il traça, les bras étendus, un cercle dans lequel entraient toutes les choses liées à la vie humaine ici-bas : la pauvre demeure obscure, le vent et son grondement éternel, l’irrésistible progression du sable, le désir du bonheur et la soumission à ce qui est immuable ; les plats remplis de dattes, la lutte des vergers pour survivre derrière les murs de tamaris toujours verts ; le feu allumé dans le foyer, le rire d’une jeune fille quelque part, de l’autre côté de la cour ; et moi, au milieu de tout cela, j’entendis, dans les gestes et les signes qui donnaient vie à cet ensemble et le réunissaient, l’harmonie d’une âme vigoureuse qui ne reconnaît aucun état comme un obstacle et qui trouve la paix en elle-même.

Je retourne de nouveau très loin en arrière, dix ans auparavant, à Jérusalem, en automne, à ce jour où un autre vieil homme m’avait parlé de la soumission à Allah, cette soumission par laquelle seule l’homme peut établir une relation pacifique avec Allah et, de cette manière, avec son propre destin.

Cet automne-là, je séjournais chez mon oncle Dorian, en plein cœur de la vieille ville de Jérusalem. Il pleuvait presque tous les jours, si bien que je ne pouvais guère sortir. Je m’asseyais souvent à la fenêtre ; elle donnait sur une immense cour située derrière la maison et restait ouverte sur celle-ci. La cour appartenait à un vieil Arabe que les gens appelaient le « Hajj », parce qu’il avait accompli le pèlerinage à La Mecque. Il louait des ânes pour transporter les voyageurs et les marchandises. Sa cour avait donc fini par ressembler à une auberge.

Chaque matin, avant le lever du soleil, on apportait des villages environnants, sur des chameaux chargés, des légumes et des fruits ; puis on les chargeait sur le dos des ânes pour les envoyer au marché de la ville par les ruelles étroites. Dans la journée, je voyais les énormes corps pesants des chameaux se reposer sur le sol ; les gens s’affairaient sans cesse autour des chameaux et des ânes, veillant sur eux et s’occupant de leurs besoins ; mais lorsque la pluie torrentielle commençait, ils étaient obligés d’aller s’abriter dans l’écurie. Ces conducteurs de chameaux et d’ânes étaient pauvres, et je voyais leurs vêtements déchirés ; pourtant, par leur allure et leur comportement, on aurait pu les comparer à des souverains libres et indépendants. Lorsqu’ils s’asseyaient ensemble sur le sol pour manger des galettes de pain faites de farine, accompagnées d’un peu de fromage ou de deux ou trois olives, je ne pouvais m’empêcher d’admirer la noblesse et la spontanéité de leurs manières, ainsi que la paix de leur cœur. Je voyais clairement qu’ils se respectaient eux-mêmes et respectaient aussi tout ce qui était nécessaire aux besoins quotidiens de la vie. Le Hajj se promenait appuyé sur une canne, car il souffrait de rhumatismes et ses genoux avaient enflé ; il était en quelque sorte leur chef. Je les voyais écouter ses paroles sans la moindre objection. Plusieurs fois par jour, il les réunissait pour la salat et, lorsqu’il ne pleuvait pas, ils l’accomplissaient en plein air. Ils se tenaient tous en une seule longue rangée, tandis qu’il se plaçait devant eux comme leur imam. Par la précision de leurs mouvements pendant la salat, ils ressemblaient à des soldats : tous ensemble, ils se tournaient vers La Mecque, baissaient la tête, puis se redressaient, s’agenouillaient et posaient le front sur le sol. On aurait dit qu’ils suivaient les paroles inaudibles prononcées par l’imam ; celui-ci, après s’être relevé de la prosternation et avant de s’y remettre, se tenait pieds nus sur le tapis de prière, les yeux fermés, les deux mains croisées sur la poitrine, remuant silencieusement les lèvres ; il était manifestement plongé dans une profonde méditation. Je le voyais prier de toute son âme !

La vue de cette prière véritable associée à des mouvements presque mécaniques me mettait quelque peu mal à l’aise et, un jour, je demandai au Hajj, qui comprenait un peu l’anglais :

« Croyez-vous vraiment qu’Allah veuille que vous vous incliniez, vous agenouilliez et vous prosterniez sans cesse pour Lui montrer votre dévotion ? Ne vaut-il pas mieux, plutôt que cela, vous tourner vers vous-mêmes et Le prier dans le secret de votre cœur ? Pourquoi faites-vous ces mouvements du corps ? »

À peine ces paroles furent-elles sorties de ma bouche que je les regrettai, car je n’avais nullement l’intention de blesser les sentiments religieux de ce vieil homme. Mais le « Hadji » ne parut nullement offensé. Un sourire apparut sur son visage édenté, et il dit :

— Alors, comment pourrions-nous adorer Allah autrement ? N’a-t-Il pas créé ensemble le corps et l’âme ? Écoutez-moi bien : nous, les musulmans, nous prions uniquement comme nous prions, et non d’une autre manière. Nous nous tenons face à la Kaaba, la Maison sacrée d’Allah située à La Mecque, en sachant que les visages de tous les musulmans du monde — où qu’ils se trouvent — se tournent vers cette Maison dans la prière, que nous formons tous ensemble un seul corps et qu’Allah est le centre de nos pensées. D’abord, nous nous tenons bien droits et récitons le Saint Coran, en gardant à l’esprit qu’il est Sa parole, donnée à l’être humain afin qu’il puisse vivre dans la droiture, la justice et la fermeté ; ensuite, nous disons : Allah est grand, le Très-Grand. Par là, nous nous rappelons que nul autre qu’Allah ne peut être notre Dieu. Après avoir prononcé ces paroles, nous nous inclinons profondément, car nous L’honorons au-dessus de tous et proclamons Sa puissance et Sa gloire. Puis nous nous prosternons et posons le front sur le sol, car nous comprenons que devant Lui nous ne sommes que des grains de poussière et que nous ne sommes rien — tandis qu’Il est notre Créateur et Celui qui nous nourrit et prend soin de nous. Ensuite, nous relevons la tête du sol, nous nous asseyons calmement et prions pour qu’Il nous pardonne nos péchés, répande Sa miséricorde sur nous, nous guide sur le droit chemin et nous accorde la santé et notre subsistance ; puis nous nous prosternons de nouveau et posons notre front dans la poussière devant la gloire de l’Unique Allah. Ensuite, nous nous asseyons encore calmement et prions pour qu’Il accorde Sa miséricorde au prophète Muhammad, celui qui nous a apporté le message d’Allah, comme Il l’avait accordée aux prophètes et aux messagers précédents. Nous prions pour qu’Il nous accorde Sa miséricorde, à nous ainsi qu’à tous ceux qui suivent la voie de la vérité ; nous Lui demandons de nous accorder le bien de ce monde et le bien de l’au-delà. Enfin, nous tournons la tête à droite puis à gauche et disons : Que la paix et la miséricorde d’Allah soient sur vous tous ! Ainsi saluons-nous tous les hommes de bien, où qu’ils se trouvent.

C’est ainsi que notre Prophète accomplissait la salat, et c’est ainsi qu’Il a enseigné à sa communauté de l’accomplir en tout temps, afin qu’elle puisse se soumettre volontairement à Allah ; c’est là le sens même de l’islam, et c’est ainsi qu’elle peut établir une relation paisible avec Lui, ainsi qu’avec son propre destin.

Bien sûr, le vieil homme n’avait pas employé exactement ces mots ; mais tel était le sens de ce qu’il avait dit, et c’est ainsi que je m’en souviens. Quelques années plus tard, je compris que, par cette explication, le « Hadji » avait le premier ouvert pour moi la porte de l’islam. Pourtant, bien avant même que l’idée que l’islam puisse devenir ma propre religion ne me vînt à l’esprit, je commençai à éprouver un sentiment d’humilité chaque fois que je voyais — et je le voyais souvent — un homme debout pieds nus sur son tapis de prière ou sur une natte de paille, les deux mains croisées sur la poitrine, la tête baissée, entièrement plongé en lui-même et oubliant complètement ce qui se passait autour de lui, que ce fût à l’intérieur d’une mosquée ou sur le trottoir d’une rue animée : un homme qui n’avait aucune plainte contre lui-même — paisible et satisfait !

*         *            *          *          *          *

La « maison arabe en pierre » dont mon oncle Dorian m’avait parlé dans sa lettre était vraiment charmante. Elle se trouvait à la lisière de la « vieille ville », près de la « porte de Jaffa ». Ses pièces spacieuses aux hauts plafonds semblaient alourdies par le souvenir des nobles qui y avaient vécu à différentes époques ; et ses murs vibraient au rythme du présent vivant qui débordait du marché voisin. Quant aux spectacles, aux sons et aux odeurs, ils n’avaient absolument rien de comparable avec mes expériences passées.

Arrivé sur la terrasse du toit, je vis la vieille ville, nettement délimitée, avec ses rues et ses chemins irréguliers qui s’étendaient comme une toile, ainsi que ses ruelles taillées dans la pierre. À l’autre extrémité se trouvait, à l’échelle de cette immense étendue, relativement proche, l’enceinte de la mosquée de Salomon ; et, tout au bout, la mosquée al-Aqsa, considérée comme la plus sacrée après celles de La Mecque et de Médine ; au beau milieu se dressait le « Dôme du Rocher ». Au-delà, les murailles de l’ancienne ville sainte s’étendaient vers la vallée du Cédron ; et, de l’autre côté de la vallée, surgissaient des collines douces et lisses, dépourvues de végétation — seuls leurs versants étaient çà et là ponctués d’oliviers. Vers l’est, on discernait un peu plus de signes de fertilité ; c’est là que j’aperçus un jardin qui descendait en pente vers la route, un jardin d’un vert profond entouré de murs. C’était le « jardin de Gethsémani ». Au milieu de celui-ci, entre les oliviers d’un côté et les cyprès de l’autre, scintillaient les dômes dorés, en forme d’oignon, des églises russes.

C’était comme un liquide en fusion, agité et tremblant dans l’appareil de l’alchimiste, limpide mais indescriptible, aux mille couleurs, au-delà des mots et même hors de portée de la pensée. C’est ainsi que m’apparaissaient, depuis le mont des Oliviers, la vallée du Jourdain et la mer Morte. Les collines ondoyantes semblaient dessinées à bout de souffle sur un arrière-plan d’un blanc éclatant, couleur de lait ; s’y ajoutaient la ligne bleu sombre du Jourdain, les tourbillons circulaires de la mer Morte au loin et, plus loin encore, comme un monde entièrement distinct, replié sur lui-même, la chaîne des monts de Moab plongée dans le crépuscule — un tableau d’une beauté si incroyable, si étrangement pittoresque, que mon cœur se mettait à trembler d’émotion.

Pour moi, Jérusalem était un monde entièrement nouveau. De chaque lieu de la « vieille ville » surgissaient d’innombrables souvenirs historiques : ces rues qui avaient entendu Isaïe prêcher, ces pierres sur lesquelles le prophète Jésus avait marché, ces murailles qui étaient déjà anciennes lorsque les lourds pas des soldats romains y résonnaient, et l’arcade au-dessus de la porte, où était gravée l’inscription de l’ordre de Saladin. Le ciel était d’un bleu profond, qui n’aurait peut-être rien eu de nouveau pour ceux qui connaissaient les autres pays méditerranéens. Mais pour moi — qui avais grandi sous des climats beaucoup moins cléments — ce bleu était à la fois un appel et une promesse. Les maisons et les rues semblaient enveloppées d’une douce lumière tremblante, et les gestes et les manières des gens étaient spontanés, dépourvus de raideur, leurs mouvements empreints de dignité et de noblesse — et par « les gens », j’entends les Arabes d’ici, car ce sont eux qui, dès le début, avaient marqué ma conscience comme les habitants de ce pays ; ils étaient nés de cette terre et de cette histoire, et ne faisaient qu’un avec sa lumière et son air. Leurs vêtements étaient variés et éclatants, et leurs étoffes avaient la longueur et l’ampleur des descriptions bibliques ; qu’il s’agît d’un fellah ou d’un bédouin — car je voyais souvent des bédouins venir en ville pour acheter ou vendre des marchandises — chacun portait ses vêtements à sa manière, toujours quelque peu différent des autres, comme s’il avait inventé, sous l’impulsion du moment, une mode entièrement personnelle.

Juste en face de la maison de Dorian, à quelque quarante yards de là, probablement, se dressaient les murailles noircies et délabrées de la citadelle de David — cette citadelle faisait partie des ruines de la vieille ville ; c’était une véritable forteresse urbaine arabe du Moyen Âge, probablement bâtie sur les fondations de l’époque hérodienne ; sa guérite était haute et étroite comme un minaret. (Bien qu’elle n’eût aucun lien direct avec le roi David, les Juifs l’avaient toujours appelée ainsi ; car on disait que l’ancien palais royal se trouvait ici même, sur le mont Sion.) Du côté de la « vieille ville » se trouvait un bâtiment bas et vaste, à travers lequel passait la porte d’entrée ; devant cette porte, enjambant l’ancien fossé, se trouvait une arche de pierre incurvée comme un arc — un pont. Lorsque les bédouins venaient en ville, ils empruntaient régulièrement ce passage comme lieu de rendez-vous. Un jour, je vis un bédouin de haute taille immobile à cet endroit, silhouette se détachant sur le fond d’un ciel gris argenté, telle une statue tirée d’une antique légende. Encadré par une courte barbe brun-roux, son visage aux mâchoires aiguës exprimait une profonde gravité : un visage triste et morne, comme s’il attendait quelque chose tout en étant incapable de croire que cela arriverait réellement. Le large manteau brun et blanc rayé qu’il portait était usé et déchiré ! Et soudain, je ne sais pourquoi, il me sembla que ce manteau était resté sur ses épaules durant de longs mois de danger et de fuite — était-il donc l’un de ces quelques guerriers qui avaient suivi le prophète David ? Peut-être David dormait-il en ce moment même, caché dans une grotte, quelque part au pied des monts de Judée, et ce compagnon fidèle et courageux était-il venu en secret dans cette ville capitale avec un camarade, afin de voir ce que Saul pensait de leur chef et s’il était sans danger pour lui de revenir ; et maintenant, à cet instant même, l’ami de David attendait ici son compagnon, dans la crainte d’un grand malheur : peut-être ne pourraient-ils pas rapporter de bonnes nouvelles à David…

Soudain, le bédouin bougea et commença à descendre la pente, et mon rêve éveillé se brisa. Alors, brusquement, je me souvins : cet homme était un Arabe, tandis que ces figures de la Bible étaient juives. Mais mon étonnement ne dura qu’un instant, car je compris soudain, avec cette clarté qui parfois jaillit dans nos cœurs comme un éclair et illumine le monde pendant la durée d’un seul battement de cœur, je compris que David et son époque, tout comme Abraham et son époque, étaient beaucoup plus proches de leurs origines arabes — et, pour cette raison, plus proches aussi des bédouins d’aujourd’hui — que des Juifs d’aujourd’hui, qui se considèrent comme les descendants de David et d’Abraham…

Je m’asseyais souvent sous la porte de Jaffa, sur le pilier de pierre pointu, et je regardais des groupes de gens entrer dans la vieille ville et en sortir, tous avançant en se frottant les uns aux autres, se donnant des coups de coude — des Arabes et des Juifs de toutes sortes. Il y avait parmi eux des fellahs aux os solides, coiffés d’un tissu brun ou d’un turban orange ; il y avait aussi les bédouins, au visage aigu, net et presque toujours émacié ; ils portaient leurs manteaux avec une étonnante assurance, souvent les deux mains posées sur les hanches et les coudes écartés, comme s’ils étaient certains que chacun leur ferait place. Je voyais aussi parmi eux des paysannes : vêtues de coton noir ou bleu, avec des fleurs brodées en fil blanc sur la poitrine ; elles portaient souvent une coiffe sur la tête et marchaient d’un pas humble, simple et gracieux. Vues de dos, bien des femmes de soixante ans semblaient encore jeunes. Leurs yeux paraissaient clairs et épargnés par l’âge — à moins qu’elles ne fussent atteintes de trachome — une maladie oculaire égyptienne incurable, qui était une véritable malédiction pour tous les pays de la Méditerranée orientale.

Et je voyais aussi les Juifs : les Juifs du pays, qui portaient le tarbouche et de larges burnous amples, et dont les traits ressemblaient profondément à ceux des Arabes ; les Juifs venus de Pologne et de Russie avaient apporté avec eux tant de mesquinerie et d’étroitesse de leur ancienne vie européenne qu’il était étonnant de les entendre affirmer qu’ils étaient de la même race que les fiers Juifs du Maroc et de Tunisie, vêtus de burnous blancs. Pourtant, bien que les Juifs européens fussent manifestement en désaccord avec le tableau qui les entourait, c’étaient eux qui donnaient le ton et l’humeur de la vie et de la politique juives ; c’est pourquoi ils étaient responsables de l’antagonisme presque visible entre Arabes et Juifs.

À cette époque, que savait l’Européen ordinaire des Arabes ? En réalité, absolument rien. Lorsqu’il venait au Proche-Orient, il apportait avec lui toutes sortes d’idées romantiques et erronées et, s’il était animé de bonnes intentions et intellectuellement honnête, il devait bien reconnaître qu’il ne savait rien des Arabes. Avant de venir en Palestine, je n’avais jamais pensé à ce pays comme à un pays arabe. J’avais bien, naturellement, l’idée vague qu’un « certain nombre » d’Arabes y vivaient aussi — mais je ne les imaginais que comme des nomades habitant les tentes du désert ou comme les habitants d’oasis verdoyantes. Tout ce que j’avais lu auparavant sur la Palestine avait été écrit par des sionistes ; naturellement, ils écrivaient uniquement de leur propre point de vue. Je n’avais donc pas compris que les villes étaient elles aussi pleines d’Arabes ; je n’avais pas compris qu’en réalité, même en 1922, pour un Juif présent en Palestine, il y avait cinq Arabes, de sorte que la Palestine était infiniment plus un pays arabe qu’un pays juif !

Lorsque je fis cette remarque à M. Oussichkine, président du comité de lutte sioniste, il me sembla que les sionistes n’étaient même pas disposés à prendre en considération le fait que les Arabes étaient majoritaires. Ils n’étaient nullement prêts à accorder la moindre importance à l’opposition des Arabes au sionisme. La réaction de M. Oussichkine ne me parut être rien d’autre que de la haine et du mépris envers les Arabes :

— « Il n’existe dans ce pays aucun véritable mouvement arabe contre nous — c’est-à-dire aucun mouvement qui ait ses racines dans la population. Tout ce que vous prenez pour de l’opposition n’est en réalité que le cri de quelques agitateurs mécontents. Cela s’effondrera de lui-même en quelques mois — au plus tard en quelques années. »

Son argument ne me parut nullement satisfaisant. Dès le début, il me semblait que toute l’idée de l’implantation juive en Palestine était artificielle, irréaliste et, plus grave encore, qu’elle risquait d’importer dans un pays qui aurait peut-être pu vivre plus heureux sans elles toutes les complications et tous les problèmes insolubles de la vie européenne. Les Juifs ne venaient pas réellement en Palestine de la manière que l’on pourrait appeler un retour ; ils s’acharnaient plutôt à transformer la Palestine en patrie selon des objectifs européens et un modèle européen. En bref, ils étaient des étrangers entrés par la porte. Je ne trouvais donc rien à redire à la ferme opposition des Arabes à l’idée d’une patrie juive au milieu d’eux. Je compris bientôt, au contraire, qu’une tentative était en cours d’imposer de force un État juif, et que les Arabes luttaient à juste titre contre cette entreprise.

La Déclaration Balfour de 1917 promettait un « foyer national » juif en Palestine. J’y vis une manœuvre politique particulièrement habile, à laquelle recourent toutes les puissances coloniales. C’était l’antique principe consistant à gouverner un pays en appliquant la politique de la division. Dans le cas de la Palestine, ce principe était encore plus éhonté. Car en 1916, en récompense de l’aide apportée par les Arabes aux Anglais contre la Turquie, les Anglais avaient promis à Chérif Hussein, alors souverain de La Mecque, un État arabe indépendant. Il était prévu que cet État regrouperait tous les pays situés entre la Méditerranée et le golfe Persique. Non seulement les Anglais trahirent cette promesse en concluant, un an plus tard, l’accord Sykes-Picot avec la France — qui établissait la domination française sur le Liban et la Syrie —, mais la Palestine fut, en pratique, exclue du champ de la responsabilité qu’ils avaient assumée à l’égard des Arabes.

Bien que moi-même issu d’une famille juive, je ressentis dès le début une opposition farouche au sionisme. Même abstraction faite de ma sympathie personnelle pour les Arabes, il me semblait profondément immoral que, avec l’aide de grandes puissances étrangères, des étrangers viennent de l’extérieur dans ce pays dans le but ouvert d’y acquérir la majorité et chassent ainsi de sa terre une nation dont ce pays avait toujours été la patrie depuis des temps immémoriaux. C’est pourquoi, chaque fois qu’il était question du problème arabo-juif, je prenais instinctivement le parti des Arabes. Ce problème était d’ailleurs fréquemment discuté. Presque tous les Juifs que je fréquentai au cours de ces mois étaient incapables de comprendre mon attitude. Ils ne comprenaient pas ce que j’avais vu parmi les Arabes. À leurs yeux, les Arabes n’étaient rien d’autre qu’un peuple arriéré. Ils les regardaient avec une attitude qui ne différait guère de celle des colons européens d’Afrique centrale. Ils ne se souciaient nullement de ce que pensaient les Arabes. Presque aucun d’entre eux ne faisait le moindre effort pour apprendre l’arabe, et tous avaient adopté sans hésitation cet axiome selon lequel la Palestine était le juste héritage des Juifs.

Je me souviens encore de la brève conversation que j’eus à ce sujet avec Chaïm Weizmann, le chef incontesté du mouvement sioniste. Il était venu ici lors de l’un de ses voyages réguliers en Palestine. (Je crois que sa résidence permanente se trouvait à Lugano.) Je le rencontrai chez un ami juif. Je ne pus qu’être impressionné par l’extraordinaire vitalité de cet homme — une vitalité qui s’exprimait jusque dans ses mouvements et dans ses longues enjambées élastiques, tandis qu’il arpentait la pièce. Je ne pus qu’être impressionné par l’éclat de l’intelligence qui se lisait sur son large front et par le regard pénétrant de ses yeux.

Il parlait des difficultés financières qui faisaient obstacle à la réalisation du rêve d’un foyer national juif, et de la faiblesse de l’écho que ce rêve suscitait chez les Juifs vivant à l’étranger. Cela me donna cette impression désagréable :

Comme presque tous les autres Juifs, Weizmann était lui aussi désireux de faire porter au « monde extérieur » la responsabilité morale de tout ce qui se passait en Palestine. Je fus donc contraint de rompre le silence respectueux avec lequel toutes les personnes présentes l’écoutaient. Je demandai :

— « Mais qu’en est-il des Arabes ? »

J’avais certainement eu tort d’introduire une note aussi discordante dans la discussion, car Weizmann tourna lentement le visage vers moi, posa la tasse qu’il tenait à la main et répéta ma remarque :

— « Et qu’en est-il des Arabes ? »

— « Comment espérez-vous faire de la Palestine votre patrie face à l’opposition farouche des Arabes ? Après tout, les Arabes sont majoritaires dans ce pays. »

Le dirigeant sioniste haussa les épaules et répondit : « Nous espérons que, dans quelques années à peine, ils ne seront plus majoritaires. »

— « C’est peut-être vrai ! Vous travaillez sur cette question depuis de nombreuses années et vous comprenez certainement mieux la situation que moi. Mais même sans tenir compte des obstacles politiques que les Arabes pourraient — ou non — vous opposer, l’aspect moral de cette question ne vous met-il donc pas le moins du monde mal à l’aise ? Ne pensez-vous pas qu’il serait injuste de votre part d’expulser ceux qui vivent dans ce pays depuis toujours ? »

— « Mais ce pays est à nous », répondit le Dr Weizmann en levant les sourcils vers son front. « Nous ne faisons rien de plus que reprendre ce dont nous avons été injustement privés. »

— « Mais vous êtes restés éloignés de la Palestine pendant près de deux mille ans. Avant cela, vous avez gouverné ce pays, mais jamais dans son intégralité — pendant moins de cinquante ans. Ne pensez-vous pas que, selon le même raisonnement, les Arabes pourraient revendiquer l’Espagne, puisqu’ils y ont exercé leur autorité pendant près de sept cents ans et l’ont entièrement perdue il y a environ cinq cents ans ? »

Je vis que le Dr Weizmann commençait à s’impatienter :

— Des balivernes ! Les Arabes n’ont fait que « conquérir » l’Espagne ; ce pays n’a jamais été leur patrie ancestrale. C’est pourquoi les Espagnols les en ont finalement chassés — et ils ont bien fait.

— Pardonnez-moi, répondis-je, mais il me semble que cela comporte quelques erreurs historiques. En réalité, les Hébreux aussi sont arrivés en Palestine en conquérants. Bien avant leur arrivée, de nombreuses tribus sémites et non sémites y vivaient — les Amorites, les Édomites, les Philistins, les Moabites et les Hittites, entre autres. Ces tribus vivaient encore ici à l’époque des royaumes d’Israël et de Juda. Lorsque les Romains chassèrent nos ancêtres d’ici, ces tribus y vivaient toujours. Elles y vivent encore aujourd’hui. Les Arabes qui, au VIIe siècle, conquirent cette région et s’installèrent en Syrie et en Palestine n’ont jamais constitué qu’une petite minorité de la population. Quant à ceux que nous décrivons aujourd’hui comme des « Arabes » palestiniens ou syriens, ce sont en réalité les habitants autochtones arabisés de cette région. Au fil des siècles, beaucoup d’entre eux sont devenus musulmans. Les autres sont restés chrétiens. Les musulmans mariaient naturellement leurs enfants à leurs coreligionnaires venus d’Arabie. Mais pouvez-vous nier que la majorité des habitants de la Palestine qui parlent arabe, qu’ils soient musulmans ou chrétiens, descendent directement des habitants autochtones de cette région — autochtones en ce sens qu’ils y vivaient déjà plusieurs siècles avant l’arrivée des Hébreux ?

À la suite de cette explosion de ma part, le Dr Weizmann s’adoucit dans un sourire poli et orienta la discussion vers un autre sujet.

Je ne fus pas heureux de la tournure prise par mon intervention. Je ne m’attendais certes pas à ce que quiconque parmi les personnes présentes — et certainement pas le Dr Weizmann — fût d’accord avec moi pour reconnaître que, du point de vue moral, l’idéal sioniste était très faible et creux. Mais j’espérais ceci : que mon soutien à la cause arabe, à défaut d’autre chose, susciterait au moins un certain malaise au sein de la direction sioniste — un malaise qui pourrait l’amener à davantage d’introspection et, par là, créer peut-être une plus grande disposition d’esprit à admettre ceci : que l’opposition arabe au sionisme pouvait être fondée sur un droit moral. Mais rien de tout cela ne se produisit. Au lieu de cela, je vis devant moi un mur vide qui semblait me fixer de ses yeux : une protestation pleine de reproches contre mon impudence — cette impudence qui avait osé mettre en question le droit incontestable des Juifs à la terre de leurs ancêtres !

Je ne cessais de m’étonner de la manière dont des Juifs dotés d’une intelligence aussi créatrice pouvaient considérer le conflit sioniste-arabe du seul point de vue juif ! N’avaient-ils pas compris qu’en fin de compte, la solution au problème des Juifs en Palestine ne pouvait passer que par une coopération amicale avec les Arabes ? Étaient-ils vraiment à ce point aveugles pour ne pas voir que leur politique entraînerait inévitablement un avenir douloureux ? Même s’il remportait militairement la victoire, ce petit îlot qu’était l’État juif, au milieu d’un océan arabe hostile, ne serait-il pas pour toujours confronté au conflit, à la haine et à l’amertume ? N’avaient-ils donc absolument aucune vision pour le comprendre ?

Et quelle chose étonnante, pensais-je : une nation qui, au cours de sa longue et douloureuse histoire, avait été à maintes reprises victime d’injustes violences et persécutions, s’apprêtait maintenant, dans son effort acharné pour atteindre son propre objectif, à infliger de terribles injustices à une autre nation — une nation qui, elle, était totalement innocente des souffrances passées des Juifs ! Je savais qu’un tel événement ne s’était jamais produit dans l’histoire, mais malgré cela, à la voir se dérouler sous mes yeux, ma tristesse fut sans limites.

À cette époque, mes réflexions incessantes sur la scène politique palestinienne n’étaient pas motivées uniquement par ma sympathie pour les Arabes et par l’inquiétude que suscitait en moi l’expérience des sionistes ; ma curiosité de journaliste y jouait également un rôle actif — car j’étais alors le correspondant spécial de la Frankfurter Zeitung, qui était l’un des plus grands journaux d’Europe. J’avais obtenu cette occasion presque par hasard.

Un soir, je triais de vieux papiers entassés dans l’une de mes valises ; en les fouillant, je retrouvai la carte qui m’avait été remise un an auparavant à Berlin, en ma qualité de représentant de la United Telegraph. J’allais presque la déchirer lorsque mon oncle Dorian me retint la main et s’exclama en plaisantant : « Ne la déchire pas. Si tu présentes cette carte au bureau du Haut-Commissariat, tu seras invité à dîner dans les bâtiments du gouvernement en l’espace de quelques jours. Dans ce pays, les journalistes sont des gens très recherchés. »

Bien que j’eusse déchiré la carte inutile, la plaisanterie de mon oncle provoqua en moi une réaction. Certes, je n’étais nullement impatient d’être invité à déjeuner dans un bâtiment gouvernemental ; mais pourquoi n’aurais-je pas tiré parti de cette rare occasion de séjourner au Proche-Orient à un moment où je constatais que très peu de journalistes d’Europe centrale avaient la possibilité de s’y rendre ? Pourquoi ne reprendrais-je pas mon activité journalistique ? Non pas comme représentant de l’United Telegraph, mais comme correspondant d’un quotidien réputé. Et, de même que je prends soudainement des décisions sur toutes les questions importantes, je décidai brusquement d’entrer dans le monde du journalisme « véritable » !

Bien que j’eusse travaillé pendant un an avec l’United Telegraph, je n’avais de lien direct avec aucun journal important. De plus, comme rien n’avait encore été publié sous mon propre nom, celui-ci demeurait totalement inconnu dans le monde de la presse. Cela ne m’avait toutefois pas découragé. J’écrivis un article exposant mes idées sur la Palestine et en envoyai des exemplaires à dix journaux allemands. Je leur proposai également d’écrire régulièrement des articles sur le Proche-Orient.

Nous étions vers la fin de 1922 ; l’Allemagne était alors ravagée par une inflation catastrophique. Il était devenu difficile pour les journaux allemands de survivre. Très peu d’entre eux pouvaient payer en devises les frais de leurs correspondants à l’étranger. Il n’était donc nullement étonnant que les dix journaux auxquels j’avais envoyé mon article-échantillon me fissent savoir l’un après l’autre, en termes plus ou moins courtois, qu’ils le refusaient. Sur ces dix journaux, un seul accepta ma proposition et, apparemment satisfait de ce que j’avais écrit, me nomma son correspondant itinérant spécial au Moyen-Orient ; il m’envoya en outre un contrat m’engageant à écrire un livre à mon retour. Ce journal était la Frankfurter Zeitung. Je faillis défaillir en découvrant que non seulement j’avais réussi à établir une relation avec un journal — et quel journal ! — mais qu’en plus, dès mon premier essai, j’avais obtenu une position dont bien des journalistes chevronnés auraient pu être jaloux !

Il y avait toutefois un revers à la médaille. En raison de l’inflation, la Frankfurter Zeitung n’était pas en mesure de me verser mon salaire en espèces. Avec courtoisie, ses responsables m’expliquèrent que mes honoraires seraient calculés en marks allemands ; eux comme moi savions qu’il me serait ainsi difficile de payer même les timbres à apposer sur les enveloppes pour envoyer mes articles. Mais l’honneur d’être le correspondant spécial de la Frankfurter Zeitung me parut infiniment plus précieux, malgré l’inconvénient temporaire de ne pas être payé comme correspondant. Je me mis à écrire des articles sur la Palestine, dans l’espoir que, tôt ou tard, grâce à un heureux changement de fortune, je pourrais un jour parcourir l’ensemble du Proche-Orient.

*         *              *        *          *          *          *          *          *

J’ai désormais beaucoup d’amis en Palestine, juifs comme arabes.

Il est vrai que, du fait de la sympathie envers les Arabes clairement manifeste dans mes articles publiés par la Frankfurter Zeitung, les sionistes me regardaient avec une certaine méfiance mêlée d’étonnement. De toute évidence, ils n’arrivaient pas à déterminer si j’avais été « acheté » par les Arabes — car les sionistes avaient l’habitude d’interpréter presque toute chose en termes d’argent ! — ou si je n’étais qu’un intellectuel excentrique qui aimait tout ce qui était étranger. Mais tous les Juifs qui vivaient alors en Palestine n’étaient pas sionistes. Certains étaient venus en Palestine, non pour des raisons politiques, mais par dévotion religieuse envers la Terre sainte et les souvenirs bibliques qui s’y rattachaient.

Mon ami néerlandais Jacob de Haan appartenait à ce groupe. Il était petit et rond, portait une barbe blonde et avait près de quarante-cinq ans. Avant mon arrivée ici, il avait été professeur de droit dans l’une des grandes universités de Hollande. Il était maintenant correspondant spécial du Handelsblad d’Amsterdam et du Daily Express de Londres. Sa foi religieuse était profonde, et il était aussi orthodoxe que n’importe quel Juif d’Europe orientale ; mais il ne soutenait pas la pensée sioniste, car il croyait qu’« ils devaient attendre la venue du Messie pour le retour de leur peuple dans la Terre promise ».

— « Nous autres Juifs, m’a-t-il dit à plusieurs reprises, avons été chassés de la Terre sainte et dispersés à travers le monde parce que nous n’avons pas accompli la mission qu’Allah nous avait confiée. Il nous avait choisis pour proclamer Sa parole, mais, dans notre orgueil arrogant, nous avons commencé à croire qu’Il nous avait faits “peuple élu” uniquement par faveur — et nous L’avons ainsi trahi. À présent, nous n’avons rien d’autre à faire que de nous repentir et de purifier nos cœurs. Et lorsque nous serons de nouveau dignes d’entendre Sa parole, Il enverra un Messie pour ramener Ses serviteurs dans la Terre promise. »

— « Mais, demandai-je, l’idée du Messie ne se trouve-t-elle pas également à la racine du mouvement “sioniste” ? Vous savez que je ne le soutiens pas ; mais n’est-il pas naturel que chaque peuple aspire à posséder sa propre terre d’accueil ? »

Le Dr de Haan me regarda avec une légère ironie : — « Pensez-vous que l’histoire ne soit qu’une succession d’événements ? Je ne le pense pas. Le fait qu’Allah nous ait contraints à perdre notre pays et nous ait dispersés dans divers pays n’était pas dépourvu de but. Mais les sionistes eux-mêmes refusent de le reconnaître ; ils souffrent précisément de cette cécité spirituelle qui a causé notre chute. Les deux mille ans d’exil et de souffrances des Juifs ne leur ont rien appris. Au lieu d’essayer de comprendre la cause profonde de nos souffrances, ils cherchent maintenant à l’éviter ; en d’autres termes, ils construisent une “patrie nationale” sur les fondations fournies par la politique des puissances occidentales — et, dans cette tentative de créer une patrie nationale, ils continuent de commettre le crime de priver un autre peuple de sa propre demeure ! »

Il va de soi que les opinions politiques de Jacob de Haan le rendaient très impopulaire parmi les sionistes (en fait, peu après mon départ de Palestine, j’appris avec consternation qu’il avait été abattu une nuit par des terroristes). Lors de ma rencontre avec lui, ses relations sociales se limitaient à quelques Juifs qui partageaient ses opinions — certains étaient européens, d’autres arabes. Il semblait éprouver une profonde sympathie pour les Arabes, et ceux-ci avaient également de lui une très haute opinion. Ils l’invitaient souvent chez eux. À cette époque, les Arabes n’étaient pas encore devenus absolument hostiles aux Juifs en tant que tels. Ce n’est qu’après la Déclaration Balfour — malgré des siècles de coexistence harmonieuse et une conscience d’unité ethnique — que les Arabes commencèrent à considérer les Juifs comme des ennemis politiques. Mais même dans la situation transformée du début de la deuxième décennie, les Arabes distinguaient clairement les sionistes des Juifs amicaux comme le Dr de Haan.

….      ….         ….       ….       ….

Les premiers mois de mon voyage parmi les Arabes, marqués comme par le destin, semblèrent déclencher un flot d’émotions et de reflets de la conscience. À vrai dire, certaines espérances et aspirations inexprimées, d’ordre personnel, commencèrent à réclamer une place dans ma conscience.

Je me trouvai confronté à une conception de la vie qui m’était entièrement nouvelle. Il me sembla qu’un souffle humain, chaud et ardent, s’écoulait du sang de ces hommes jusque dans leurs pensées et leurs gestes — et qu’étaient absents ces douloureuses fissures de l’âme, ces fantômes de la peur, du ressentiment et des blocages psychiques qui ont rendu la vie européenne plus laide et si indigente en promesses… Rien de tout cela n’existe chez ces Arabes. Sans même m’en rendre compte, je commençai à trouver chez les Arabes une part de ce que j’avais toujours désiré : une attitude émotionnelle permettant d’affronter avec légèreté toutes les questions de la vie. On pourrait parler d’un noble bon sens dans le domaine des sentiments.

Avec le temps, comprendre l’essence de cette nation musulmane devint pour moi la chose la plus importante. Ce n’était pas parce que leur religion m’attirait (car je n’en savais encore que très peu à son sujet). Cela devint plutôt si important pour moi parce que je voyais chez eux une harmonie innée entre l’esprit et les sens, harmonie que l’Europe avait perdue. Une compréhension plus intime de la vie des Arabes ne pourrait-elle pas nous permettre de découvrir le lien secret qui existe entre les souffrances de notre monde occidental, son manque destructeur de solidarité humaine et les causes de ces souffrances ? Qu’est-ce qui nous a appris, à nous autres Occidentaux, à fuir cette liberté suprême de la vie dont ces Arabes sont les détenteurs, même à l’époque de leur déchéance psychologique et politique — liberté dont nous avons peut-être nous aussi joui à un moment de notre passé ? Sans cela, comment aurions-nous pu créer les grandes œuvres d’art de notre passé, les magnifiques églises du Moyen Âge, l’exaltation démente de la Renaissance, les jeux de lumière et d’ombre dans les tableaux de Rembrandt, les mélodies de Bach, le rêve doux et caressant de Mozart, la splendeur de la queue du paon dans les peintures de nos paysans, et l’envol de Beethoven, grondant d’espérance, vers des sommets indistincts, presque inestimables, depuis lesquels l’homme peut dire : “Moi et ma destinée ne faisons qu’un.”

Comme nous ignorons la nature et les caractéristiques des forces spirituelles, il nous est désormais impossible d’en faire un usage véritable. Il ne naîtra plus jamais parmi nous un Beethoven ou un Rembrandt ! À leur place, nous ne connaissons plus aujourd’hui, dans l’art, les sciences sociales et les sciences politiques, que de violentes querelles autour de formes d’expression toujours nouvelles, des slogans perpétuellement contradictoires et des luttes acharnées entre des politiques minutieusement élaborées. Tous nos appareils, pas plus que nos immeubles touchant le ciel, n’ont pu contribuer en rien à restaurer l’intégrité de notre âme. Mais malgré tout… la gloire spirituelle perdue de l’Europe du passé a-t-elle réellement disparu pour toujours ? En comprenant où nous nous sommes trompés, ne pouvons-nous pas retrouver une part de cette gloire spirituelle ?

Et ce qui, au début, n’était de ma part qu’une sympathie pour les objectifs politiques des Arabes, pour les formes extérieures de la vie arabe et pour la stabilité affective que j’avais observée chez les gens de ce peuple se transforma peu à peu, à mon insu, en quelque chose qui ressemblait à une quête personnelle. Je devins progressivement plus conscient d’un désir envoûtant : savoir ce qui se trouvait à la racine de leur assurance affective, et quelle était cette chose qui avait rendu la vie des Arabes si différente de la vie occidentale. Il me sembla que ce désir était mystérieusement lié à mes propres problèmes les plus profonds. Je me mis à chercher une voie qui me donnerait un aperçu plus profond du caractère et des conceptions des Arabes, ce caractère et ces conceptions qui leur avaient donné une forme particulière et les avaient rendus, spirituellement, si différents des Européens ! Je commençai à étudier en profondeur leur histoire, leur civilisation et leur religion. Et dans cet élan qui me poussait à découvrir ce qui avait inspiré et comblé leurs cœurs et leur avait donné une direction, je crus entrevoir l’inspiration d’une force secrète, une force qui m’avait inspiré, comblé et promis une orientation.

 

La voix

Un

Nous avançons à dos de chameau, et Zayed chante. Les dunes sont maintenant plus larges qu’auparavant. Çà et là, le sable cède la place à des lits de cailloux et à des fragments de basalte ; droit devant nous, très au sud, se lève la silhouette ombreuse d’une chaîne de montagnes : le massif du Jabal Shammar.

Les vers de la chanson de Zayed pénètrent ma somnolence – mais précisément au point où les mots qui m’échappent acquièrent une signification plus vaste et plus profonde, sans aucun rapport avec leur sens littéral !

C’est l’une de ces chansons de chameliers que vous entendrez souvent en Arabie : une chanson que les hommes chantent pour régulariser et accélérer le pas de leurs bêtes et se préserver du sommeil ; un air d’hommes du désert qui vivent dans un lieu sans limites ni frontières, sans écho non plus ; un air toujours entonné dans la tonalité fondamentale, sur le même niveau mélodique, lâche et quelque peu rauque, sortant du sommet même de la gorge et se perdant peu à peu dans l’air sec : comme si le souffle du désert avait été capturé dans une voix humaine. Celui qui a un jour voyagé à travers le désert ne pourra jamais oublier cette voix. Cette voix est la même partout où la terre est stérile, l’air chaud, les alentours ouverts et sans bornes, et la vie difficile.

Nous avançons à dos de chameau et Zayed continue de chanter, comme son père a certainement chanté avant lui, ainsi que tous les hommes de sa tribu et ceux de bien d’autres tribus, depuis des milliers d’années ; car il a fallu des milliers d’années pour façonner ces airs profonds et monotones et leur donner leur forme définitive. La musique occidentale, mélodieuse et riche en harmonies, exprime presque toujours un sentiment personnel, quel qu’il soit ; mais ces airs arabes, dont la même tonalité a été reprise d’innombrables fois, semblent n’être que les symboles mélodieux d’une perception née de l’expérience, vécue par beaucoup d’hommes, et dont le but n’est pas d’éveiller une émotion particulière, mais de vous rappeler votre propre expérience spirituelle. Ces airs sont nés il y a très longtemps, du climat du désert, du vent et du rythme de la vie nomade, du sentiment de l’immensité des vastes étendues, de la méditation sur un présent éternel ; et de même que les éléments fondamentaux de la vie restent toujours les mêmes, ces airs sont au-delà du temps et du changement.

Il est rare qu’on puisse concevoir, en Occident, une mélodie de cette nature. En Occident, les mélodies distinctes ne sont pas seulement un aspect de la musique : elles sont aussi un aspect de ses sentiments et de ses désirs. Le climat froid, les rivières et les cours d’eau qui s’élancent, les quatre saisons qui se succèdent : ces éléments donnent à la vie une telle diversité de significations et d’orientations que l’homme occidental est tout naturellement tourmenté par de nombreux désirs, puis par une aspiration intense : celle d’agir pour le seul besoin d’agir. Il lui faut sans cesse créer, construire, vaincre, afin de prendre encore et encore conscience de son existence à travers les diverses formes de sa propre vie ; et cette complexité perpétuellement changeante se reflète également dans sa musique. Même dans la musique occidentale, ondoyante et sublime, le son vient de la poitrine, tandis que le sublime ne cesse de monter et de descendre selon des rythmes différents ; cette musique exprime cette « nature faustienne » sous l’influence de laquelle les Occidentaux rêvent davantage, désirent davantage et luttent davantage pour conquérir — mais peut-être perdent-ils aussi beaucoup plus, et d’une manière beaucoup plus douloureuse ! Car le monde de l’homme occidental est le monde de l’histoire : un perpétuel devenir, événement et passage dans le passé ; il n’y possède pas la moindre paix du repos : le temps est un ennemi qu’il faut toujours regarder avec méfiance ; et le mot « maintenant » ne porte jamais en lui la moindre indication d’éternité……

À l’inverse, le paysage naturel qui entoure l’Arabe du désert et des steppes ne l’emporte pas dans un monde onirique et enchanté ; ce paysage est pour lui une réalité aussi dure que le jour, où il n’y a aucune place pour les jeux d’ombre et de lumière du sentiment. L’extérieur et l’intérieur, le moi et le monde, ne sont pas pour lui des entités opposées et contradictoires, mais seulement les différents aspects d’un présent immuable ; une peur secrète ne domine pas sa vie, et lorsqu’il accomplit une action, il le fait pour une nécessité extérieure, non sous l’impulsion d’un désir de sécurité psychologique. Il est vrai qu’en termes de résultats, il n’a pas atteint aussi rapidement que les Occidentaux la « réussite » matérielle, mais il a su sauver son âme.

….      ….         …..      …..

….. « Combien de temps encore ? » — je me le demande avec presque un frisson physique — les hommes de la race de Zayd pourront-ils sauver leur âme du danger qui les cerne de toutes parts avec une subtilité et une cruauté si implacable ? Nous vivons à une époque où l’Orient ne peut plus rester passif face à l’Occident en marche. Des milliers de forces — politiques, sociales et économiques — viennent frapper aux portes du monde musulman. Le monde musulman sera-t-il submergé sous la pression de l’Occident du XXe siècle et, dans ce processus, ne perdra-t-il pas seulement ses propres formes traditionnelles, mais aussi ses fondements spirituels ?

Deux

Durant les années que j’ai passées au Moyen-Orient, de 1922 à 1926, d’abord comme un étranger compatissant, puis, à partir de cette époque, comme musulman et participant aux espoirs, aux aspirations et aux objectifs de la communauté islamique, j’ai observé comment les Européens absorbaient peu à peu, inexorablement, la vie moderne et la liberté politique des musulmans ; et partout où les peuples musulmans tentaient de se défendre contre cette intrusion, l’opinion publique européenne qualifiait leur résistance de « xénophobie », avec cette attitude selon laquelle leur foi naïve aurait été blessée.

L’Europe est depuis longtemps habituée à simplifier ainsi grossièrement tout ce qui se passe au Moyen-Orient et à considérer l’histoire actuelle du Moyen-Orient comme relevant uniquement des intérêts européens. Bien que, partout en Occident — à l’exception de la Grande-Bretagne —, l’opinion publique ait toujours témoigné d’une grande sympathie pour le mouvement d’indépendance irlandais, ou que — à l’exception de la Russie et de l’Allemagne — elle ait manifesté de la sympathie pour le réveil national de la Pologne, cette sympathie ne s’est jamais étendue aux espoirs, aux aspirations et aux rêves comparables des musulmans. Le principal argument de l’Occident est la désagrégation politique et le retard économique du Moyen-Orient ; et le but de chaque intervention occidentale active est, selon ses instigateurs — qui le prétendent sous couvert de bonnes intentions —, non seulement de préserver les intérêts « légitimes » de l’Occident, mais aussi de favoriser le progrès des populations locales !

Les spécialistes occidentaux du Moyen-Orient oublient complètement que toute intervention directe venue de l’extérieur, même bienveillante, ne fait qu’entraver le développement d’un pays, et ils sont toujours prêts à avaler de telles affirmations ! Ils ne voient que les nouvelles voies ferrées construites par les puissances coloniales ; la destruction de la structure sociale d’un pays leur échappe. Ils comptent les nouveaux kilowatts d’électricité, mais ne comptent pas le coup porté à l’amour-propre d’une nation.

Ceux qui n’accepteraient jamais la « mission civilisatrice » de l’Autriche dans les Balkans comme prétexte raisonnable à l’intervention autrichienne dans cette région acceptent pourtant avec empressement des prétextes exactement semblables lorsqu’il s’agit de la Grande-Bretagne en Égypte, de la Russie en Asie centrale, de la France au Maroc et de l’Italie en Libye ; et il ne leur vient jamais à l’esprit qu’un grand nombre des maux sociaux et économiques dont souffre le Moyen-Orient sont la conséquence directe des intérêts occidentaux ; il ne leur vient pas davantage à l’esprit que l’objectif inévitable de l’intervention occidentale est de rendre permanente et d’élargir la désagrégation intérieure qui s’y est déjà produite, rendant ainsi impossible aux nations concernées de retrouver leur équilibre.

Je commençai à m’en rendre compte en 1922, lorsque j’observai le double rôle des dirigeants britanniques dans le conflit entre les Arabes et les sionistes. Cela m’apparut encore plus clairement au début de 1923, quand, après avoir passé plusieurs mois à parcourir la Palestine, j’arrivai en Égypte. L’Égypte était alors engagée dans un mouvement révolutionnaire presque ininterrompu contre le protectorat britannique. Des bombes étaient lancées dans tous les lieux publics que les soldats britanniques fréquentaient habituellement, et on y répondait par toutes sortes de mesures répressives : régime militaire, arrestations politiques, exil des dirigeants, fermeture des journaux, etc. Mais, si rigoureuses que fussent ces mesures, aucune ne parvint à étouffer l’aspiration du peuple à la liberté. Dans toute la nation égyptienne s’était propagée quelque chose qui ressemblait à une vague de sanglots ardents et contenus — ce n’étaient pas des pleurs de désespoir, mais les sanglots d’un enthousiasme fébrile, l’émotion de découvrir la source de sa propre force intérieure !

En ces jours-là, seuls les riches pachas, propriétaires d’immenses domaines, se montraient conciliants envers la domination britannique. Les innombrables autres, parmi lesquels les malheureux fellahins, pour qui un acre de terre semblait un bien béni pour toute une famille, soutenaient tous le mouvement pour la liberté. Un jour, on pouvait entendre les crieurs de journaux parcourir les rues en hurlant : « Tous les dirigeants du parti Wafd arrêtés par le gouverneur militaire ! » Mais dès le lendemain, leurs places étaient occupées par de nouveaux dirigeants ; ainsi grandissaient à la fois la soif de liberté et la haine. Les Européens n’avaient qu’un seul mot pour désigner cela : « xénophobie ».

À l’époque, si je vins en Égypte, ce fut pour une raison précise : je voulais étendre au-delà de la Palestine, à d’autres pays, le champ de mon travail pour la « Frankfurter Zeitung ». La situation financière de l’oncle Dorian n’était pas telle qu’il pût se montrer très empressé à mon égard ; pourtant, il prit lui-même l’initiative de me donner une certaine somme à l’avance, afin de couvrir tant bien que mal le prix du voyage en train de Jérusalem au Caire et du retour, ainsi que les frais de mon séjour de quinze jours sur place.

Au Caire, je trouvai à me loger dans une ruelle étroite, habitée principalement par des artisans arabes et des commerçants grecs. Ma logeuse était une vieille femme de Trieste, grande, corpulente, négligée et aux cheveux blancs. Du matin au soir, elle avalait de l’alcool grec fort et trébuchait d’une humeur à l’autre. Son caractère était extrêmement violent et intense, sans jamais, semblait-il, comprendre sa propre nature. Mais elle était bienveillante avec moi, et sa présence me plaisait.

Au bout d’environ une semaine, l’argent liquide que j’avais sur moi fut presque épuisé. Je ne voulais pas retourner si vite en Palestine, dans la sécurité de la maison de mon oncle. Je me mis donc à chercher un autre moyen de gagner ma vie.

Mon ami de Jérusalem, le Dr De Haan, avait remis à un commerçant du Caire une lettre me présentant. J’allai le voir pour lui demander conseil. C’était un Hollandais ; je constatai qu’il était très généreux et chaleureux, et que sa curiosité et ses intérêts intellectuels s’étendaient bien au-delà de son propre domaine d’activité. La lettre de Jacob De Haan lui apprit que j’étais correspondant de la « Frankfurter Zeitung ». À sa demande, je lui montrai quelques-uns de mes articles récemment publiés ; de stupeur, ses sourcils remontèrent jusqu’à son front :

— Dites-moi, quel âge avez-vous ?

— « Vingt-deux ans. »

— « Alors, veuillez me parler d’autre chose. Qui vous a aidé à rédiger ces articles ? Dya Ha’n ? »

Je souris. — « Certainement pas, je les ai écrits moi-même ! Dans mon travail, je fais toujours tout moi-même. Mais pourquoi êtes-vous soupçonneux ? »

Il secoua la tête, comme frappé de stupeur. — « Mais cela semble vraiment étonnant… D’où tenez-vous la maturité nécessaire pour écrire ce genre d’articles ? Comment parvenez-vous, dans une demi-phrase, à donner une signification presque mystique à des choses qui paraissent si ordinaires ? »

Le respect qui se dissimulait derrière ces paroles me remplit d’une fierté impossible à exprimer. Mon amour-propre s’en trouva considérablement accru. Au cours de mes conversations avec ce nouvel ami, je compris qu’il n’y avait aucune possibilité d’emploi dans sa propre entreprise ; mais il pensait peut-être pouvoir me trouver un poste dans une société égyptienne avec laquelle il était lui-même en affaires.

Le bureau qu’il m’indiqua se trouvait dans un vieux quartier du Caire. Il n’était pas très éloigné de mon logement : une ruelle étroite, bordée de demeures autrefois élégantes, aujourd’hui transformées en bureaux et en appartements bon marché. Mon futur patron était un vieux commerçant égyptien chauve, dont le visage ressemblait à celui d’un vautour marqué par le temps. Il avait besoin d’un employé à temps partiel pour assurer en français sa correspondance. Je parvins à le convaincre que je pourrais m’acquitter de cette tâche, bien que je n’eusse absolument aucune expérience du commerce. Je ne devrais travailler que trois heures. Le salaire était donc modeste, mais il suffisait à payer mon loyer et à me procurer indéfiniment du pain, du lait et des olives.

Entre mon logement et mon bureau s’étendait le quartier des prostituées du Caire. C’était un véritable labyrinthe compliqué, où les prostituées distinguées comme les plus vulgaires passaient leurs jours et leurs nuits. L’après-midi, quand je me rendais au travail, je trouvais les ruelles désertes et silencieuses. Derrière les fenêtres ajourées, dans l’ombre, une femme pouvait peut-être étendre paresseusement son corps ; devant telle ou telle maison, assises près de petites tables avec des hommes graves et barbus, des jeunes filles buvaient tranquillement du café et semblaient très éloignées de toute ivresse charnelle.

Mais le soir, quand je rentrais chez moi, je trouvais le quartier plus animé que n’importe quel autre. Il bourdonnait des accents doux et mélodieux des flûtes arabes, du son des tambours et du rire des femmes. Quand vous marchiez sous la lumière de nombreux lampadaires et de lanternes colorées, à chaque pas un bras doux venait vous entourer le cou ; il pouvait être brun ou blanc, mais il tintait toujours de chaînes et de bracelets d’or et d’argent, et exhalait toujours des parfums de musc, de guggul et de peau animale chaude. Il vous fallait être très ferme pour vous préserver de toutes ces étreintes souriantes et de ces appels : « Ya habibi », « Ô mon bien-aimé », « Sa‘adatak », « Sois heureux ». Il vous fallait vous frayer un chemin parmi des membres palpitants, dont la plupart vous enivraient par leurs formes simples, belles et suggestives. L’Égypte tout entière semblait fondre sur vous, le Maroc, l’Algérie fondaient sur vous ; le Soudan, la Nubie fondaient sur vous ; l’Arabie, l’Arménie, la Syrie, l’Iran fondaient sur vous. Le long des murs des maisons, des hommes vêtus de longues robes de soie étaient assis côte à côte sur des bancs : transportés de joie… ils riaient, appelaient les filles ou fumaient silencieusement le narguilé à noix de coco. Ils n’étaient pourtant pas tous des « clients » du quartier… Beaucoup étaient venus passer une heure ou deux dans l’atmosphère joyeuse et affranchie des conventions qui y régnait… Parfois, il vous fallait vous écarter devant un derviche soudanais vêtu de haillons, qui chantait en mendiant, le visage extatique, les deux mains tendues et immobiles. La fumée d’encens qui s’élevait du brûle-parfum oscillant d’un vendeur ambulant de parfums vous brossait le visage en nuages enroulés ! Vous entendiez souvent des chants entonnés à plusieurs voix et commenciez à comprendre le sens de certains de ces sons arabes doux et sifflants. … Et, partout, vous entendiez des paroles tendres et heureuses, semblables au murmure d’un ruisseau… Le plaisir animal de ces jeunes filles — car elles jouissaient indubitablement d’elles-mêmes — vêtues de robes bleu clair, jaunes, rouges, vertes, blanches et dorées scintillantes, faites de soie fine, de tulle léger tissé en délicats motifs ajourés, de voile ou d’étoffe à petits motifs, et leur rire, qui courait en silence comme un chat sur le trottoir couvert de cailloux, tantôt exalté, tantôt retombant, puis jaillissant de nouveau l’instant d’après des lèvres des autres…

Ces Égyptiens — comment leur était-il possible de sourire ainsi ? Avec quelle joie et quelle gaieté ne parcouraient-ils pas, nuit et jour, les rues du Caire, d’un pas ondulant, avançant à grandes enjambées, vêtus de leurs longues galabiyas semblables à des chemises, rayées de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ! Ils allaient l’esprit léger et le cœur libre, donnant l’impression que la pauvreté, le mécontentement et l’agitation politique qui broient la vie humaine n’étaient pris au sérieux que dans un sens relatif. Dans leur formidable excitation toujours prête à exploser, il y avait constamment place pour un moment de répit, sans changement visible d’humeur : une paix complète, voire une sorte de nonchalance, comme si rien ne s’était jamais produit et que rien n’avait jamais été perdu. C’est pourquoi la plupart des Européens pensaient — et pensent peut-être encore — que les Arabes sont, en tant qu’êtres humains, légers et superficiels ! Pourtant, dès le début, à cette époque même, je compris que le mépris occidental envers les Arabes avait pour origine la tendance à accorder une importance excessive à toutes les émotions qui paraissent « profondes », et à condamner tout ce qui semble « léger » et superficiel, tout ce qui est aérien, vaporeux et insouciant. Je compris que les Arabes étaient exempts de tous les conflits, affrontements et tensions psychiques qui caractérisent l’Occident. Comment pouvions-nous donc appliquer nos propres critères à leur cas ? S’ils nous paraissent « légers » et superficiels, c’est peut-être aussi parce que leurs émotions s’écoulent librement dans leur comportement, sans avoir à affronter de conflits ni d’affrontements. Peut-être la pression de l’« occidentalisation » leur fera-t-elle peu à peu perdre cette caractéristique naturelle du contact direct avec la réalité. Car, bien que l’influence occidentale soit, à bien des égards, un facteur stimulant et fécond dans la pensée arabe contemporaine, elle crée inévitablement chez les Arabes les mêmes problèmes graves qui affligent et tourmentent la vie spirituelle et sociale de l’Occident.

…..     …..        …..      …..

Juste en face de ma maison — et si près que je pouvais presque l’atteindre en tendant la main — se dressait une petite mosquée dotée d’un minaret étroit, du haut duquel l’appel à la salat était lancé cinq fois par jour. Un homme coiffé d’un turban blanc montait au minaret, levait les deux mains et chantait d’une voix mélodieuse : « Allahu akbar » — Allah est grand, suprême — et « j’atteste que Muhammad est le Messager d’Allah »… Tandis qu’il se tournait lentement vers les quatre directions, les accents de sa voix s’élevaient, s’exaltaient dans l’air limpide, en arabe, oscillant sur les profondes sonorités venues de la gorge, tantôt avançant, tantôt reculant. Sa voix était grave, forte, douce et ferme, offrant de nombreuses variations dans les montées et les descentes. Mais je comprenais que c’était l’ardeur de l’émotion, et non l’art oratoire, qui rendait sa voix belle !

Cette mélodie du muezzin était, au Caire, la musique fondamentale de mes jours et de mes soirées — tout comme elle l’avait été pour moi dans l’antique Jérusalem et comme, par la suite, elle devait demeurer ma seule musique lors de chacun de mes voyages dans les pays musulmans. Malgré les différences de dialecte et les variations manifestes de prononciation dans les conversations quotidiennes des gens, l’appel à la prière est proclamé partout. De cette unité des paroles, je compris, durant ces journées cairote, combien était profonde l’unité intérieure de tous les musulmans et combien la ligne de séparation qui existait entre eux était artificielle et dénuée de sens. Leur manière de penser est la même ; dans la distinction entre le bien et le mal, entre l’honnêteté et la malhonnêteté, tous les musulmans sont d’accord, et leur conception des éléments d’une vie noble est également commune.

Pour la première fois, il me sembla avoir rencontré un peuple au sein duquel la parenté entre les êtres humains ne reposait ni sur le fait d’être nés par hasard du même sang et de la même lignée, ni sur des intérêts économiques, mais sur quelque chose de bien plus profond et de bien plus durable. La source de cette parenté était une même vision du monde, une vision qui abolissait tous les obstacles susceptibles d’engendrer l’éloignement entre les êtres humains.

À l’été 1923, je regagnai Jérusalem, enrichi d’une vision plus claire de la vie et de la politique au Moyen-Orient.

Avec l’aide de mon ami Jakob de Haan, je fis la connaissance de l’émir Abdallah de la Transjordanie voisine. Il m’invita dans son royaume. C’est là que je vis pour la première fois un pays véritablement bédouin. La capitale, Amman, était alors une petite ville bâtie sur les ruines de Philadelphie, colonie grecque fondée par Ptolémée Philadelphe. Elle ne comptait pas plus de six mille habitants. Les rues étaient pleines de Bédouins, de vrais Bédouins des steppes ouvertes, dont on n’apercevait que rarement de semblables en Palestine — des guerriers indépendants et des éleveurs de chameaux ! Des chariots circassiens tirés par des bœufs — car la ville avait d’abord été colonisée par les Circassiens, venus s’établir ici au XIXe siècle après que les Russes eurent occupé leur patrie — avançaient lentement et péniblement à travers le marché. Bien que le marché fût vaste, le tumulte et l’agitation qui y régnaient auraient mieux convenu à une ville beaucoup plus grande.

La ville comptait très peu de bâtiments ; c’est pourquoi l’émir Abdallah résidait alors dans un camp de tentes installé sur la montagne, qui semblait, depuis les hauteurs, contempler Amman en contrebas. Sa tente était un peu plus grande que les autres ; elle comportait plusieurs pièces séparées par des cloisons de toile ; dans sa simplicité extrême, elle se distinguait de toutes les autres tentes. Dans l’une de ces pièces, un lit avait été aménagé dans un angle, sur le sol, avec une peau d’ours noir. Dans la pièce de réception, lorsqu’on s’asseyait sur le tapis, une belle paire de selles de chameau aux pommeaux ornés d’argent servait à appuyer les bras.

Lorsque j’entrai dans la tente du principal conseiller de l’Amir, le Dr Riza Tewfik Bey, il n’y avait là qu’un seul Noir, vêtu d’habits de brocart somptueux et portant à la taille un poignard d’or. Riza Tewfik Bey était Turc ; il avait été professeur d’université et, avant Kemal Atatürk, avait été pendant trois ans membre du cabinet turc. Il me dit que l’Amir reviendrait dans quelques minutes. Pour l’instant, il s’entretenait avec plusieurs chefs bédouins au sujet du dernier raid najdi dans le sud de la Transjordanie. Ces Najdis wahhabites, m’expliqua le Dr Riza, avaient adopté au sein de l’islam un rôle qui ne différait guère de celui des réformateurs rigoristes du monde chrétien, car ils s’opposaient farouchement au culte des pîrs et des derviches, ainsi qu’aux superstitions mystiques qui s’étaient infiltrées dans l’islam au fil des siècles. De plus, ils étaient les ennemis irréconciliables de la famille chérifienne, dont le chef était le père de l’Amir, le roi Hussein du Hedjaz. Selon Riza Tewfik Bey, on ne pouvait rejeter purement et simplement les opinions religieuses des wahhabites ; en réalité, leurs conceptions étaient bien plus proches de l’esprit du Coran que les idées répandues parmi les populations des autres États musulmans. Elles pouvaient aussi exercer une influence bénéfique sur le développement culturel de l’islam. Certes, leur rigorisme excessif rendait quelque peu difficile, pour les autres musulmans, la compréhension complète du mouvement wahhabite ; et cette lacune, disait-il, n’était peut-être pas indésirable dans certains milieux, qui considéraient la possible réunification des nations arabes comme une perspective terriblement dangereuse.

Un peu plus tard, l’Amir entra. Il avait une quarantaine d’années, une taille moyenne, une courte barbe blonde, des sandales de cuir verni noir aux pieds, et avançait d’un pas léger, vêtu d’un ample habit arabe de soie blanche étincelante, recouvert d’une ‘abaya de coton blanc presque transparente. Il dit :

— « Ahlan wa sahlan » — « Voici votre maison, mettez-vous à l’aise » : c’était la première fois que j’entendais cette belle salutation arabe !

Il y avait dans la personnalité de l’Amir Abdallah quelque chose d’attirant, qui conquiert presque de force les gens — c’était son profond sens de l’humour, sa conversation pleine d’émotion et sa vivacité d’esprit. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi, à cette époque, il était si populaire auprès de ses hommes. Certes, beaucoup d’Arabes n’étaient pas heureux du rôle qu’il avait joué dans la révolte chérifienne contre les Turcs, fomentée par les Britanniques. Ils considéraient ce rôle comme une trahison d’un musulman envers les musulmans. Malgré cela, il avait acquis une certaine considération en prenant la tête de la défense des intérêts arabes contre le sionisme. Le jour n’était pas encore venu où les méandres de sa politique rendraient son nom odieux dans tout le monde arabe.

Nous parlions en sirotant le café que le serviteur abyssin nous avait servi dans de petites tasses. De temps à autre, le Dr Riza nous aidait ; il parlait un français remarquable. Nous discutions des difficultés administratives de ce nouveau pays, la Transjordanie. Là-bas, chacun se déplaçait armé et n’était habitué à respecter que les lois de sa propre tribu. — « Mais, dit l’Amir, le bon sens des Arabes est remarquable. Même les Bédouins commencent à comprendre que, pour se libérer de la domination étrangère, ils doivent absolument abandonner leur ancienne habitude de vivre comme bon leur semble. Les querelles et les conflits entre les différentes tribus, dont vous avez certainement entendu parler, commencent maintenant à diminuer peu à peu. »

Il poursuivit en décrivant les Bédouins indisciplinés et remuants : ils se battent entre eux à la moindre occasion. Leurs inimitiés claniques se prolongent souvent pendant plusieurs générations et se transmettent parfois du père au fils, voire durant des siècles — entraînant sans cesse de nouveaux meurtres, des effusions de sang et de nouvelles rancœurs, même si la cause première s’est presque entièrement perdue dans l’oubli. Il n’existe qu’une seule voie vers un règlement pacifique : si un jeune homme de la tribu et du clan de la victime précédente enlève une jeune fille du clan et de la tribu du meurtrier et l’épouse, le sang versé lors de la nuit de noces — le sang de la tribu du meurtrier — est considéré comme le symbole et, en définitive, la vengeance du sang versé au moment du meurtre. Il arrive parfois que, lassés d’une inimitié qui dure depuis de nombreuses générations, les membres des deux tribus soient épuisés, car celle-ci consume les forces des deux camps. Dans de tels cas, l’enlèvement est souvent arrangé par un entremetteur appartenant à une troisième tribu.

— « J’ai fait mieux encore », me dit l’Amir. « J’ai créé une véritable Commission des inimitiés claniques ; elle est composée d’hommes de confiance. Ils parcourent tout le pays et organisent, entre les tribus en conflit, ce genre d’enlèvements symboliques suivis d’un mariage. Mais, ajouta-t-il avec une lueur dans les yeux, je m’efforce toujours de convaincre les membres de la commission d’agir avec prudence lorsqu’ils choisissent les jeunes filles, car je ne veux pas qu’une nouvelle inimitié naisse au sein même de la famille en raison d’une éventuelle déception du mari. »

Un garçon d’environ douze ans sortit de derrière le rideau. Il traversa au pas de course la pièce de la tente plongée dans l’obscurité du soir, silencieusement et à toute vitesse, puis sauta sur le dos d’un cheval qui attendait dehors, sans même poser les pieds dans les étriers ; un serviteur se tenait près de l’animal en le retenant — le cheval était prêt pour lui. Le garçon n’était autre que Tala, le fils aîné de l’Amir. Dans son corps léger, dans la manière dont il montait d’un bond sur le cheval et dans l’éclat de son regard, je retrouvai cette chose : un lien réaliste, libéré de tout rêve, avec sa propre vie, qui plaçait l’Arabe à une distance si grande de tout ce que j’avais eu l’occasion de connaître en Europe !

Remarquant le regard manifestement admiratif que je portais à son fils, l’émir dit : « Comme tout autre enfant arabe, il a grandi avec une seule pensée en tête : la liberté, l’indépendance. Nous autres Arabes ne prétendons pas être exempts de défauts ni à l’abri de l’erreur. Mais nous voulons commettre nous-mêmes nos erreurs et apprendre ainsi comment les éviter. De même qu’un arbre, en grandissant, apprend comment croître, ou qu’un courant, en avançant, trouve son propre chemin. Nous ne voulons pas que ceux qui n’ont aucune sagesse personnelle — ceux qui ne possèdent que le pouvoir, les fusils et la richesse, et qui ne savent que perdre les amis qu’ils auraient aisément pu garder — nous montrent le chemin de la sagesse ! [À cette époque (1923), personne ne soupçonnait que, par la suite, une opposition aiguë détruirait les relations entre l’émir Abdallah et son fils Talal : le fils détestait l’attitude conciliante de son père à l’égard de la politique britannique dans le monde arabe, tandis que le père exprimait son mécontentement devant les discours violemment explicites de son fils. Ni à cette époque ni plus tard, je n’ai jamais observé chez Talal le moindre signe de maladie mentale, prétexte qui devait l’obliger, en 1952, à renoncer au trône de Jordanie.]

Je n’avais pas l’intention de rester indéfiniment en Palestine. Yakob de Haan accourut une fois encore à mon secours. Sa réputation de journaliste était solidement établie et il entretenait des relations avec diverses personnes et institutions dans toute l’Europe. Grâce à sa recommandation, je parvins à conclure avec deux petits journaux un accord pour écrire une série d’articles ; l’un était anglais, l’autre suisse. L’accord stipulait que les deux journaux me paieraient en florins néerlandais et en francs suisses. Ces journaux étaient de province et ne jouissaient pas d’un grand prestige. Ils n’avaient pas les moyens de verser de gros traitements. Mais, comme mon train de vie était simple, l’argent que j’en reçus me parut suffisant pour financer le voyage que je projetais d’entreprendre d’un bout à l’autre du Moyen-Orient.

Je souhaitais d’abord me rendre en Syrie. Mais les autorités françaises, qui venaient à peine d’établir leur autorité au milieu d’une population hostile, ne voulaient pas accorder un permis d’entrée à un ancien soldat ennemi étranger autrichien. Le coup fut cruel, mais je ne pouvais rien y faire. Je décidai donc d’aller à Haïfa et, de là, de prendre un bateau pour Istanbul. Bien entendu, cela faisait également partie de mon plan.

Lors du voyage en train de Jérusalem à Haïfa, je me trouvai dans l’embarras. J’avais perdu en chemin un manteau dans lequel se trouvaient mon laissez-passer et une petite sacoche. Il ne me restait que quelques pièces d’argent dans la poche de mon pantalon. Il n’était donc plus question, pour le moment, de me rendre à Istanbul : je n’avais ni passeport ni argent. Je n’avais d’autre choix que de retourner à Jérusalem en autobus. Il faudrait payer le trajet une fois arrivé, comme toujours, en empruntant à l’oncle Dorian. À Jérusalem, je devrais attendre plusieurs semaines un laissez-passer délivré par le consulat autrichien du Caire — puisqu’il n’y avait alors aucun consulat en Palestine — ainsi que d’autres fonds envoyés par les Pays-Bas et la Suisse.

Ainsi, le lendemain matin, je me retrouvai à la périphérie de Haïfa, dans un bureau d’autobus. Je réglai la question du prix du trajet. Il restait encore une heure avant le départ de l’autobus. Pour passer le temps, je me mis à arpenter la rue, allant tantôt de l’avant, tantôt revenant sur mes pas ; j’éprouvais un immense dégoût de moi-même — un dégoût envers mon destin, qui me contraignait à reculer si piteusement dans la lutte pour la vie. Revenir sur ses pas est toujours désagréable ; et l’idée que mon projet de retourner à Jérusalem avait échoué, ce sentiment de défaite, était particulièrement amer, d’autant plus que Dorian avait toujours douté que je puisse réaliser mon projet avec si peu d’argent. En outre, je ne pourrais pas visiter la Syrie, et Dieu seul savait si je pourrais jamais revenir dans cette région du monde. Il était certes possible qu’à une date ultérieure la « Frankfurter Zeitung » finance un autre de mes voyages au Moyen-Orient, et que le gouvernement français finisse un jour par lever ses restrictions à l’encontre des étrangers ressortissants de pays ennemis. Mais rien n’était certain et, entre-temps, je n’aurais pas cette fois la chance de visiter Damas… « Pourquoi », me demandai-je amèrement, « Damas m’est-elle interdite ? »

Mais est-ce vraiment la vérité ? Certes, je n’ai ni passeport ni argent. Mais le passeport et l’argent étaient-ils vraiment absolument indispensables… ?

Après avoir poussé ma réflexion jusque-là, je m’arrêtai soudain. Si j’avais assez de courage, je pouvais voyager à pied, en me fiant aux villageois arabes. Et peut-être pourrais-je, d’une manière ou d’une autre, franchir clandestinement la frontière, sans me soucier du passeport ni du permis d’entrée…

Avant même d’en avoir pleinement conscience, ma décision était prise : je me rendais à Damas. J’avais encore changé d’avis et il ne me fallut que deux minutes pour expliquer aux conducteurs d’autobus que, finalement, je ne retournais pas à Jérusalem. Il me fallut encore quelques minutes pour me procurer une paire de salopettes bleues et une « koufiyya » arabe… — c’était probablement le meilleur moyen de se protéger du soleil brûlant de l’Arabie —, mettre quelques objets indispensables dans une sacoche et faire envoyer ma valise à Dorian, C. et D. Puis je partis pour la longue marche vers Damas.

Il m’était impossible de dissocier du bonheur ce sentiment indomptable de liberté qui m’avait envahi. Je n’avais dans ma poche que quelques pièces de monnaie. J’allais prendre le risque de commettre un acte illégal, qui pouvait me conduire en prison. Devant moi se dressait, de manière vague et incertaine, le problème du passage de la frontière. La conscience de n’avoir compté que sur ma propre ingéniosité était la cause de mon bonheur : aujourd’hui, j’étais heureux.

Je me mis à marcher sur la route de Galilée. Dans l’après-midi, la plaine d’Esdrelon apparut à ma droite. Elle était plus basse que le chemin où je marchais ; çà et là, elle était découpée en bandes de lumière et d’ombre. Je poursuivis ma route à travers Nazareth et, avant la tombée de la nuit, j’atteignis un village arabe, ombragé par des canneliers et des cyprès. Trois ou quatre hommes et femmes étaient assis devant la porte de la première maison. Je leur demandai si ce village était Ar-Raïna. Lorsque j’appris que c’était bien le cas, je m’apprêtai à repartir. À ce moment-là, l’une des femmes m’appela : « Ya sidi, ne voulez-vous pas vous rafraîchir un peu ? » Puis, comme si elle avait compris que j’avais soif, elle me tendit une cruche remplie d’eau fraîche.

Lorsque j’eus bu et rafraîchi mon gosier, l’un des hommes — naturellement, c’était le mari de cette femme — me demanda :

« Auriez-vous la bonté de manger avec nous ? Et ne passerez-vous pas la nuit dans notre maison ? »

Ils ne me demandèrent ni qui j’étais, ni où j’allais, ni quel était mon but ! Je passai la nuit chez eux en leur qualité d’hôte.

Être l’hôte d’un Arabe — même les écoliers européens entendent raconter toutes sortes d’histoires à ce sujet. Être l’hôte d’un Arabe, c’est entrer, pour quelques heures ou quelques instants, réellement et entièrement, dans la vie de gens qui veulent être « votre frère ou votre sœur ». À l’origine d’une hospitalité arabe aussi généreuse et débordante, il n’y a pas seulement une noble tradition ; sa véritable cause est la liberté intérieure de ces gens. Ils sont si libérés de la méfiance envers eux-mêmes qu’ils peuvent facilement ouvrir leur cœur aux autres. Dans les pays occidentaux, ces Arabes n’ont besoin d’aucun des murs d’une beauté apparente que chaque homme élève entre lui et son prochain.

Nous mangeâmes tous ensemble, hommes et femmes, assis en tailleur sur une natte autour d’un immense plat. Le plat était rempli de « porridge », préparé avec du blé grossièrement concassé et du lait. Mes hôtes arrachaient de petits morceaux de pain, grands mais minces comme du papier, et s’en servaient pour prélever le porridge avec une telle adresse que leurs doigts ne le touchaient jamais. Ils me donnèrent une cuillère ; mais je la refusai et m’efforçai — avec succès — d’imiter leur manière simple, propre et admirable de manger, ce qui réjouit visiblement mes amis.

Lorsque nous nous couchâmes, près d’une douzaine de personnes dans la même pièce, je regardai les poutres du plafond, d’où pendaient des rangées de piments et d’aubergines séchés ; je regardai les étagères murales remplies d’ustensiles de cuivre et de pierre, ainsi que les corps des hommes et des femmes endormis, puis je me demandai : ma propre maison aurait-elle jamais pu me sembler plus familière que celle-ci ?

Les jours suivants, lorsque les teintes brun-grisâtre et les ombres bleuâtres et violettes des montagnes de Judée s’éloignèrent peu à peu derrière moi, les montagnes plus riantes et plus fertiles de la Galilée apparurent à ma vue. De nombreuses sources et de nombreux ruisseaux surgirent à l’improviste. La végétation devint de plus en plus dense. Je vis des rangées d’oliviers au feuillage touffu et de hauts cyprès sombres ; les fleurs de l’été passé étaient encore visibles sur les pentes des montagnes.

De temps à autre, je marchais une partie du chemin avec les chameliers et profitais un moment de la chaleur de leur cœur simple. Nous buvions tous de l’eau de ma cantine et fumions la même cigarette à tour de rôle ; puis je marchais seul, passais mes nuits chez les Arabes et m’asseyais avec eux pour manger leur pain. Je continuais à marcher jour après jour, à travers la chaude plaine basse qui s’étendait le long du lac de Galilée et dans la douce fraîcheur de la région du lac Houlé. Le lac ressemblait à un miroir métallique couvert d’une brume argentée, légèrement teintée de rouge par les derniers rayons du soleil du soir qui se suspendaient au-dessus de l’eau. Près de la côte vivaient des pêcheurs arabes, dans des huttes faites de nattes de roseau grossièrement posées sur des cadres de branches. Ils étaient très pauvres, mais dans ces cabanes aérées, vêtus de quelques habits délavés et défraîchis, ils ne semblaient avoir besoin de rien d’autre que de quelques poignées de blé pour faire le pain et des poissons qu’ils avaient eux-mêmes pêchés ; et ils semblaient toujours avoir largement de quoi inviter le voyageur chez eux et partager leur repas avec lui.

Le lieu le plus septentrional de la Palestine était la colonie juive de Metoula ; j’appris plus tard que Metoula constituait une petite enclave entre la Palestine sous domination britannique et la Syrie sous occupation française. Peu après, sur la base d’un accord entre les deux gouvernements, Metoula et deux autres colonies voisines furent incorporées à la Palestine. Durant ces quelques semaines de transition, aucun des deux gouvernements n’exerçait d’autorité effective sur Metoula. C’était donc un excellent endroit d’où l’on pouvait entrer très facilement en Syrie. J’avais compris que, désormais, sur les grandes routes, on exigeait des voyageurs leurs papiers d’identité. On disait que le contrôle syrien était le plus strict. En pratique, il n’était pas possible d’aller bien loin. La police obligeait chaque voyageur à s’arrêter. À cette époque, Metoula était encore considérée comme faisant partie de la Syrie. Ainsi, comme les habitants des autres régions du pays, chacun de ses habitants devait porter une carte d’identité délivrée par les autorités françaises. Il devint particulièrement urgent pour moi de m’en procurer une.

Je me renseignai très prudemment à ce sujet. Finalement, on me conduisit auprès d’un homme qui pouvait peut-être me céder sa propre carte d’identité, en échange d’un certain bénéfice. C’était un homme imposant, âgé d’une quarantaine d’années ; le document plié et graisseux qu’il sortit de la poche de sa veste le décrivait de la même manière. Mais comme le document ne comportait aucune photographie, le problème ne me parut pas insurmontable.

— Combien en demandez-vous ? demandai-je.

— Trois livres.

Je sortis toutes les pièces que j’avais dans ma poche et me mis à les compter ; je constatai que j’avais cinquante-cinq piastres, c’est-à-dire un peu plus d’une demi-livre en tout.

— C’est tout ce que j’ai, dis-je ; je dois absolument en garder une partie pour le reste de mon voyage. Je ne peux pas vous donner plus de vingt piastres (autrement dit, je n’ai pas les moyens de donner plus exactement qu’un cinquième de ce que vous demandez).

Après quelques minutes de marchandage, il fut convenu que trente-cinq « piastres » seraient versées. Le document était maintenant entre mes mains. L’une de ses pages était imprimée et comportait deux colonnes : l’une en français, l’autre en arabe. Les informations nécessaires avaient été écrites à l’encre au-dessus de lignes pointillées. Je n’eus guère besoin de m’inquiéter de la description personnelle qui y figurait, car elle était conforme à ce qui se fait généralement dans ce genre de description ; autrement dit, elle était étonnamment vague et imprécise. Mais l’âge qui y était indiqué était de trente-neuf ans, alors que je n’en avais que vingt-trois et que j’en paraissais vingt. Même un policier inattentif aurait facilement remarqué cette anomalie ; il devint donc indispensable de réduire l’âge indiqué sur le document. Si l’âge n’avait été mentionné qu’à un seul endroit, cette modification n’aurait pas été très difficile, mais, par malchance, il était écrit à la fois en français et en arabe. Avec beaucoup de précaution, j’utilisai ma plume pour modifier ce chiffre ; mais le résultat ne me sembla guère propre à inspirer confiance en cette falsification. D’ailleurs, n’importe qui ayant de bons yeux verrait que le chiffre avait été modifié avec les deux plumes. Mais je n’avais pas d’autre choix. Je devrais compter sur ma chance et sur l’inattention de la police.

De très bonne heure, mon ami marchand m’emmena dans une ruelle derrière le village et, désignant du doigt quelques collines situées à environ un demi-mille, me dit : « Là-bas, c’est la Syrie. »

Je marchais dans la ruelle. Bien que ce fût encore le matin, il faisait déjà très chaud, et la vieille femme arabe qui était assise sous un arbre près des collines, au-delà desquelles se trouvait la Syrie, devait elle aussi souffrir énormément de la chaleur, car elle m’appela d’une voix sèche et cassée :

— Veux-tu donner un peu d’eau à cette vieille femme, mon garçon ?

Je retirai de mon épaule ma cantine que je venais de remplir et la lui tendis. La vieille femme but avidement, à grandes gorgées, puis me rendit la cantine en disant :

— Qu’Allah te fasse miséricorde ; qu’Il te garde sain et sauf et te fasse parvenir à la destination que tu souhaites.

— Merci, mère, je ne demande rien de plus. Et lorsque je me retournai vers elle et regardai son visage, les lèvres de la vieille femme tremblaient, agitées par la prière ; je ressentis une étrange exaltation.

J’atteignis les collines et les laissai derrière moi. J’étais maintenant en Syrie. Devant moi s’étendait une vaste plaine aride. Très loin, près de l’horizon, j’aperçus des silhouettes d’arbres et quelque chose qui ressemblait à une maison. C’était sûrement la ville de Baniyas. Cette plaine ne me plaisait pas, car elle ne comportait ni arbres ni buissons derrière lesquels je pourrais me dissimuler, ce qui pouvait devenir nécessaire puisqu’elle se trouvait si près des soldats. Mais je n’avais pas d’autre chemin. Lorsqu’un homme rêve qu’il marche nu au milieu d’une route très fréquentée, il éprouve en rêve ce que je ressentis alors exactement.

Il était déjà presque midi lorsque j’atteignis un petit canal qui divisait le rocher en deux. Je m’assis et essayais d’enlever mes chaussures et mes chaussettes quand, regardant au loin, je vis quatre cavaliers venir vers moi. Leurs fusils étaient posés en travers sur leurs selles, ce qui leur donnait l’apparence de policiers militaires à la mine terrifiante. En réalité, c’étaient bel et bien des policiers militaires. Il n’aurait donc servi à rien de tenter de m’enfuir. Je tentai de me réconforter en me disant que ce qui devait arriver arriverait. Si j’étais arrêté maintenant, je ne recevrais peut-être pas plus que quelques coups de crosse, et ils me ramèneraient à Metula.

Je traversai le canal, montai m’asseoir plus haut et me mis à sécher très lentement mes pieds, en attendant que les policiers militaires s’approchent. Ils arrivèrent et me regardèrent avec méfiance ; car, bien que je portasse un turban arabe, il ne faisait aucun doute que j’étais un Européen.

— D’où venez-vous ? me demanda l’un d’eux d’une voix sèche, en arabe.

— De Metula.

— Où allez-vous ?

— À Damas.

— Dans quel but ?

— Oh, rien de particulier, un voyage d’agrément !

— Des papiers ?

— Bien sûr.

Aussitôt, le document d’identité « Amr » sortit de ma poche, et avec lui mon cœur me monta à la gorge. Le policier militaire déplia le document et l’examina. Mon cœur glissa de nouveau à sa place et se remit à battre. Car je vis qu’il tenait le haut du document incliné vers le bas ; il ne fut pas difficile de comprendre qu’il ne savait pas lire. Les deux ou trois gros tampons officiels lui suffirent ; après avoir réfléchi un moment, il replia le document et me le rendit :

— Oui, tout est en règle, vous pouvez partir.

Pendant un instant, j’eus envie de lui serrer la main, mais je pensai ensuite qu’il valait mieux conserver à notre relation un caractère entièrement officiel ; les quatre hommes firent faire demi-tour à leurs chevaux et disparurent au loin au pas, tandis que je reprenais mon voyage par mon propre chemin.

En arrivant près de Baniyas, je me perdais. Sur ma carte, la route était décrite comme une « route praticable aux voitures et aux chevaux » ; en réalité, c’était presque un sentier invisible, qui serpentait à travers la steppe, les marais et de petites rivières et de petits cours d’eau, pour finir par disparaître complètement près de quelques collines jonchées de gros rochers. Je errai sans but pendant plusieurs heures sur ces collines, franchissant montées et descentes, et, au cours de mes pérégrinations, je rencontrai dans l’après-midi deux Arabes ; ils transportaient sur le dos de leurs ânes des raisins et du fromage à destination de Baniyas. Nous marchâmes ensemble jusqu’au bout de la route. Ils me donnèrent à manger des raisins juteux. Arrivés dans les jardins avant la ville, nous prîmes chacun notre chemin. Au bord de la route jaillissait un ruisseau limpide, étroit et rapide ! Je m’allongeai à plat ventre sur le sol, plongeai la tête jusqu’aux oreilles dans l’eau glacée et me mis à boire, à boire encore.

J’étais certes très las et très fatigué, mais je n’avais aucune envie de rester à Baniyas, car je craignais qu’en tant que premier poste du côté de la Syrie, la ville ne possédât certainement un poste de police. Ma rencontre avec les policiers militaires m’avait quelque peu rassuré au sujet des simples soldats syriens : on pouvait supposer que la plupart d’entre eux étaient illettrés et, pour cette raison, incapables de découvrir ma supercherie. Mais un poste de police où se trouvait un officier, c’était autre chose. Je me mis donc à avancer d’un pas vif dans les ruelles, en évitant la grande rue du marché, car c’était probablement là que se trouvait le poste de police. Dans une ruelle, j’entendis le chant d’un homme accompagné du son d’une flûte de bambou et de battements de mains. Attiré par cette musique, je tournai au coin et m’arrêtai net, muet et immobile. Juste en face de moi, à une dizaine de pas peut-être, se trouvait une porte sur laquelle étaient gravés deux mots : « Poste de police ». À l’intérieur se trouvaient plusieurs policiers syriens, dont un officier. Ils profitaient dans l’après-midi, assis sur des tabourets au soleil, du chant de l’un de leurs camarades. Il n’y avait maintenant aucun moyen de battre en retraite, car ils m’avaient déjà aperçu et l’officier, qui semblait lui aussi être Syrien, m’appela : — Hé, vous là-bas, venez par ici !

Je n’avais d’autre choix que d’obéir. Je m’avançai lentement, quand soudain une idée me traversa l’esprit. Prenant mon appareil photo, je saluai l’officier en français et, sans attendre sa question, je poursuivis :

— Je viens de Metula dans cette ville pour un bref séjour. Mais je ne repartirai pas d’ici sans avoir pris une photo de vous et de l’ami dont le chant m’a tant ensorcelé.

Les Arabes aiment la flatterie. De plus, ils prennent plaisir à se faire photographier. L’officier acquiesça donc à ma proposition avec un léger sourire et me pria de lui envoyer sa photo après l’avoir développée et tirée (ce que je fis, en le remerciant). Il ne pensa plus du tout à me demander mes papiers d’identité. Au lieu de cela, il m’offrit du thé sucré. Et finalement, lorsque je me levai pour retourner à Metula, il me souhaita un bon voyage. Je repris le chemin par lequel j’étais venu, fis le tour de la ville et, de cette manière, repris la route de Damas.

Deux semaines exactement après avoir quitté Haïfa, j’arrivai dans un assez grand village, presque une ville, appelé Majdal ash-Shams. La majorité des habitants de ce village sont druzes, avec quelques chrétiens. Je choisis une maison qui me parut être celle de gens assez aisés. À peine avais-je frappé qu’un marin apparut dans l’entrebâillement de la porte. Je lui dis que je serais honoré d’obtenir un abri pour la nuit. Avec le salut traditionnel « Ahlan wa sahlan », la porte s’ouvrit toute grande et, quelques minutes plus tard, je constatai que j’avais été chaleureusement accueilli dans cette petite famille.

Je me trouve maintenant très à l’intérieur de la Syrie. D’ici, il reste encore beaucoup de chemin jusqu’à Damas. Je décidai donc de faire confiance à mon hôte druze et de lui demander conseil. Je savais qu’aucun Arabe ne pouvait se montrer déloyal ou trahir son hôte. Je lui racontai donc tout, y compris que je voyageais avec de faux papiers d’identité. Mon hôte me dit alors qu’il serait très dangereux pour moi de suivre la grand-route. Car, à partir d’ici, toute la route est surveillée par la police militaire française ; ils ne me laisseraient pas repartir aussi facilement que la police syrienne.

— Je pense envoyer mon fils avec vous, dit mon hôte — en désignant le marin qui m’avait ouvert la porte —. Il vous guidera à travers les montagnes et vous aidera à éviter les grandes routes.

Après le repas du soir, nous nous assîmes sur la place ouverte devant la maison et discutâmes de la route que nous prendrions le lendemain matin. Sur mes genoux était étendue une petite carte de la Palestine et de la Syrie, fabriquée en Allemagne. Je l’avais emportée de Jérusalem. Sur cette carte, j’essayais de suivre l’itinéraire indiqué par mon ami druze. Tandis que nous étions absorbés par cette discussion, un homme en uniforme de policier, manifestement un Syrien, arriva en parcourant le chemin du village. Il apparut si soudainement, sortant de derrière un abri, que je n’eus même pas le temps de plier la carte, sans parler de la dissimuler à ses regards. L’officier comprit que j’étais étranger : après avoir légèrement incliné la tête vers mon hôte, il traversa la place et s’approcha lentement de nous.

— Qui êtes-vous ? me demanda-t-il en français, d’une voix qui ne semblait pas particulièrement dure.

Selon mon habitude, je me lançai dans un long discours tortueux, répétant que j’étais un colon de Metula parti en voyage d’agrément. Pourtant, lorsqu’il me demanda mes papiers d’identité, je ne pus faire autrement que de les lui tendre. Il les examina attentivement, puis ses lèvres se tordirent en un sourire sec. — Mais qu’est-ce que vous avez là dans les mains ? me demanda-t-il en désignant la carte allemande.

— « Ce n’est rien de bien important », dis-je ; mais l’officier insiste pour le voir et, de ses doigts habiles, accoutumés à examiner des cartes, il en déplie les plis, la regarde quelques secondes, puis la replie soigneusement et me la rend avec un léger sourire. Puis il dit en allemand hésitant :

— « Pendant la guerre, j’ai servi dans l’armée turque aux côtés des Allemands. » Ayant achevé sa phrase, il me salue militairement, montre les dents en souriant de nouveau, puis s’en va.

— « Il a compris que tu étais un “Allemand”, c’est-à-dire un Allemand ; il aime les Allemands et déteste les Français. Il ne t’ennuiera plus. »

Le lendemain matin, je me mets en route avec mon jeune compagnon druze. Ce fut très probablement le voyage le plus difficile de ma vie. Nous marchons plus de onze heures, avec une brève pause d’une vingtaine de minutes à midi, franchissant des montagnes rocheuses, nous faufilant entre d’énormes blocs de pierre, posant prudemment les pieds sur des cailloux tranchants, gravissant et descendant sans cesse les pentes escarpées — jusqu’à ce que je me rende compte que je n’avais plus la force de marcher. Lorsque, dans l’après-midi, nous arrivons à la ville d’al-Qatana, dans la plaine de Damas, je suis complètement épuisé : mes orteils sont écorchés jusqu’au sang et mes deux pieds ont enflé. Je souhaite passer la nuit ici, mais mon jeune ami s’y oppose catégoriquement : il y a beaucoup de policiers français dans les environs et, puisqu’il s’agit d’une ville et non d’un village, il ne sera guère facile d’y trouver un abri sans attirer l’attention. Le seul moyen est de monter dans l’un des véhicules qui font la navette d’ici à Damas. J’ai encore vingt “piastres” en poche — depuis Haïfa, je n’ai pas dépensé un seul penny durant tout mon voyage. Et le prix du trajet d’ici à Damas est précisément de vingt “piastres”.

Dans le bureau délabré du transporteur, sur la place principale de la ville, j’apprends que je dois attendre ici environ une demi-heure, jusqu’au départ du prochain véhicule. Je prends congé de mon ami Rahnuma ; il m’étreint comme un frère, puis, sans tarder, prend le chemin de sa maison. Ayant posé mon sac à dos à côté de moi, près de la porte du bureau de réservation, je somnole dans les doux rayons du soleil de la fin de l’après-midi. Soudain, un homme me saisit par l’épaule et me secoue violemment, dissipant ma torpeur ; c’est un policier militaire syrien. Je réponds aux questions ordinaires par les réponses ordinaires. Mais il me semble que l’homme n’est pas satisfait de mes réponses.

— « Venez avec moi au poste », dit-il, « et parlez à l’officier de permanence. »

J’étais tellement épuisé que, que je sois arrêté ou non, cela ne m’importait plus du tout.

L’“officier” assis au fond de la pièce du poste est un sergent français grand, large d’épaules et corpulent ; devant lui, sur le bureau, se trouvent une bouteille vide d’arak et un verre sale. Complètement ivre, il est furieux ; ouvrant ses yeux injectés de sang, il jette un regard féroce au policier qui m’a amené ici.

— Qu’est-ce qu’il y a encore ?

Le policier lui explique en arabe qu’il m’a vu, moi, un étranger, rester sur la place principale. De mon côté, je lui explique en français que je ne suis pas un étranger, mais un citoyen loyal.

— Un citoyen loyal ? s’écrie le sergent. Vous êtes des vagabonds, des vauriens. Vous parcourez le pays uniquement pour nous importuner. Où sont vos papiers ?

Tout à fait désemparé, je fouille mes poches de mes doigts raides et tendus à la recherche de ma pièce d’identité, quand il frappe la table de son poing fermé et se met à rugir comme une tempête :

— Laissez, ce n’est pas nécessaire, sortez d’ici ! Et, tandis que je sors et referme la porte derrière moi, je le vois reprendre en main son verre et sa bouteille.

Après cette longue et généreuse marche, quel soulagement, quel confort de pénétrer en voiture, depuis Al-Qatana, par la grand-route de Koshada, dans la plaine de Damas couverte de vergers en fleurs et chargés de fruits ! Non, c’est comme si l’on glissait avec appréhension dans les airs ! À l’horizon se trouve ma destination : une mer sans fin formée par les cimes serrées des arbres ; sur le fond du ciel apparaissent, indistincts, quelques dômes et minarets. Très loin, légèrement sur la droite, se dresse le sommet de la montagne nue et dépouillée, encore baigné par les rayons du soleil, bien que de douces ombres aient déjà commencé à ramper sur ses pentes inférieures. Au-dessus de cette montagne est suspendu un seul nuage — étroit, long, effiloché, sombre ; au loin, dans le ciel bleu pâle, parfaitement droit au-dessus de la plaine, une lueur gris colombe et dorée s’étend sur le fond des montagnes à notre droite et à notre gauche. Et le vent — comme il est léger !

Puis viennent, le long de la route, de hauts vergers fleuris, entourés de murs de terre ; toutes sortes de véhicules, des brouettes, des charrettes tirées par des bêtes, des soldats — des soldats français —, que de choses encore ! Le crépuscule devint vert comme l’eau. Un officier à motocyclette passe à côté de nous dans un fracas assourdissant ; il porte de vastes lunettes qui lui donnent l’apparence d’un poisson des grands fonds. Puis — d’abord, une maison passe sur le côté. Puis — puis voici Damas, semblable à une écume bouillonnante, exaltée et soulevée par le tumulte après le silence de la plaine. Les premières lumières du soir se sont toutes allumées aux fenêtres et dans les rues. Mon être s’emplit d’une joie telle que je ne me souvenais pas en avoir jamais éprouvée.

Mais mon bonheur, ma joie, furent soudain réduits en miettes lorsque la voiture s’arrêta, aux abords de la ville, près du « thana ».

— « Qu’est-ce qu’il y a ? » demandai-je au chauffeur assis à côté de moi.

— « Oh, rien du tout. Chaque voiture venant de l’extérieur doit se présenter à la police ici dès son arrivée. »

Un policier syrien sortit du poste :

— « D’où venez-vous ? »

— « Seulement d’al-Qatana », répondit le chauffeur.

— « Très bien, vous pouvez alors partir (car ce n’est qu’un déplacement local). » Le chauffeur démarra la voiture en grinçant des dents. Nous nous mîmes en route et respirâmes librement. Mais à cet instant, quelqu’un cria encore depuis la rue : « Le toit s’est détaché ! » Quelques pas après avoir dépassé le poste de police, le chauffeur arrêta son véhicule branlant pour réparer le toit ouvert, qui pendait depuis quelque temps sur un côté. Tandis qu’il s’affairait à cette tâche, le policier s’approcha de nouveau lentement de nous ; on aurait dit que rien d’autre que le problème mécanique du chauffeur ne l’intéressait. Plus tard, cependant, son regard se posa sur moi. Je le vis et, aussitôt, tout mon corps se raidit ; ses yeux devinrent vigilants et attentifs ; il m’examinait de la tête aux pieds. S’étant rapproché, il jeta un regard en biais vers le plancher de la voiture, où gisait mon sac à dos.

— « Qui êtes-vous ? » me demanda-t-il d’une voix soupçonneuse.

— « De Metulla », commençai-je ; mais je vis que le policier secouait la tête avec méfiance. Puis il parla à voix basse avec le chauffeur. Je parvins à comprendre les mots : « soldat anglais, déserteur ». Ce ne fut qu’alors que je compris que mon pardessus bleu, ma kufiya brune maintenue par un agal brodé, et mon sac à dos de type militaire (que j’avais acheté à Jérusalem, dans une boutique d’objets anciens) ressemblaient tous à la tenue des constables irlandais que le gouvernement de Palestine avait recrutés à cette époque. Je me rappelai aussi qu’un accord avait été conclu entre les gouvernements français et britannique : chacun expulserait ses propres déserteurs du pays.

J’essaie d’expliquer au policier, dans mon arabe hésitant et fragmentaire, que je ne suis pas un déserteur, mais il refuse d’accepter mes explications et dit :

— « Expliquez tout à monsieur l’inspecteur. »

C’est ainsi que je dus, bon gré mal gré, me rendre au commissariat. Le chauffeur marmonna qu’il ne pouvait pas m’attendre ; puis, effectivement, il démarra et disparut de ma vue. L’inspecteur n’était pas alors au commissariat ; on me dit toutefois qu’il pouvait revenir à n’importe quel moment. Je dus attendre dans une pièce. Il n’y avait dans cette pièce qu’un seul banc pour s’asseoir, et deux portes, en plus de l’entrée principale. Sur l’une étaient gravés les deux mots « gardien de prison » ; sur l’autre était écrit le mot « prison ». Je dus attendre plus d’une demi-heure dans cette atmosphère inconfortable, et à chaque instant ma conviction se renforçait que mon voyage allait prendre fin ici même ; car le mot « inspecteur » me paraissait infiniment plus menaçant que le simple mot « officier ». Si j’étais arrêté maintenant, je passerais quelques jours, peut-être quelques semaines, en prison comme détenu en attente de jugement ; puis je recevrais, conformément à l’usage, une peine de trois mois. Après avoir purgé ces trois mois de prison, il me faudrait repartir à pied — sous l’escorte de la police militaire à cheval — en direction des villes de Palestine et, surtout, pour avoir enfreint la loi sur les passeports, je pourrais être expulsé de Palestine. La tristesse qui régnait dans la salle d’attente n’était rien comparée à ma propre mélancolie.

Soudain, j’entendis le bruit d’une voiture. Elle entra dans le commissariat et s’arrêta juste devant le chemin ; un instant plus tard, un homme en vêtements civils, coiffé d’un tarbouche, en descendit. Un policier le suivit et tenta de lui expliquer quelque chose avec agitation. Il était évident que l’inspecteur était extrêmement occupé.

Je ne sais pas exactement comment les choses se déroulèrent ensuite. Ce que je fis à cet instant critique fut peut-être le fruit de l’une de ces rares et soudaines illuminations du génie qui, dans des circonstances différentes et chez des personnes différentes, donnent naissance à des événements capables de changer le cours de l’histoire. Je bondis sur mes pieds et m’avançai jusqu’à me trouver tout près de l’inspecteur ; puis, sans attendre ses questions, je déversai sur lui, en français, un flot ininterrompu de plaintes contre le comportement grossier et insultant du policier, qui avait pris un citoyen innocent comme moi pour un soldat déserteur et m’avait ainsi fait manquer la voiture qui devait me conduire en ville ! L’inspecteur tenta plusieurs fois de m’interrompre, mais je ne lui en laissai pas la moindre occasion ; je le submergeai d’un torrent ininterrompu de paroles, dont il ne sembla comprendre même pas le dixième, à l’exception des deux noms « Metulla » et « Damas », que je répétai d’innombrables fois dans mon discours. Il était évident qu’il se sentait gêné d’être retenu loin d’une tâche urgente. Mais je ne lui permis pas de dire un seul mot ; sans même m’arrêter pour reprendre haleine, je poursuivis sans relâche mon bombardement verbal. Finalement, excédé, il agita les bras en l’air et s’écria :

— « Arrêtez, arrêtez, au nom d’Allah, arrêtez. Avez-vous des papiers ? »

Ma main plongea machinalement dans la poche de ma poitrine et, tout en continuant à débiter parole après parole dans un flot ininterrompu, je fourrai ma fausse pièce d’identité entre ses mains. Le pauvre homme avait peut-être alors le sentiment qu’il était en train de se noyer, car il plia rapidement le document, examina l’un de ses coins, puis, après avoir aperçu le cachet officiel, me le lança.

— « Très bien, oui, tout va bien ; maintenant, allez-vous-en, je vous en prie, allez-vous-en simplement. » Je n’attendis pas qu’il répétât sa demande.

Quelques mois auparavant, à Jérusalem, je fis la connaissance d’un enseignant damascène. C’est lui qui m’avait invité à devenir son hôte lorsque je viendrais à Damas. Je me mis en quête de sa maison. Un petit garçon accepta de me servir de guide. C’est lui qui me prit par la main et me conduisit vers la maison que je cherchais.

Le soir était profondément tombé sur la vieille ville. Les rues étaient étroites ; les fenêtres des maisons suspendues au-dessus des ruelles rendaient celles-ci plus sombres encore que ne pouvait le faire la nuit. Ici et là, à la lumière jaunâtre des lampes à pétrole, j’apercevais la boutique de quelque marchand de fruits, devant laquelle étaient entassées des pastèques et des paniers remplis de raisins. Les gens semblaient être des silhouettes. De temps à autre, la voix rauque d’une femme s’élevait derrière une fenêtre à jalousie. Puis le petit garçon s’écria : « Voilà cette maison ! »

Je frappai à une porte. Quelqu’un répondit de l’intérieur. Je soulevai le loquet et entrai dans une cour pavée. Même dans l’obscurité, je distinguai des ceps de vigne ployant sous le poids des fruits et un bassin de pierre d’où jaillissait une fontaine. Quelqu’un appela d’en haut :

« Entrez, monsieur, je vous en prie ! » Je montai alors un escalier étroit qui longeait le mur extérieur de la maison et, après avoir traversé une cour à ciel ouvert, je tombai dans l’étreinte chaleureuse de mon ami.

J’étais alors épuisé, accablé de fatigue, complètement à bout de forces. Je me laissai donc tomber sur le lit qu’on m’avait préparé. J’entendais le bruissement du vent dans les arbres de la cour devant moi et dans la végétation du jardin situé derrière la maison. De loin me parvenaient de nombreux sons étouffés : c’était le bruit d’une grande cité arabe qui se préparait à s’endormir !

Avec l’excitation d’une découverte nouvelle, les yeux ouverts sur des choses et des réalités dont je n’avais auparavant pas la moindre idée, je parcourais, durant ces journées d’été, les ruelles des vieux marchés de Damas. Je ressentais l’extraordinaire sérénité qui enveloppait la vie de leurs habitants. Je remarquais cette sécurité intérieure dans la manière dont ils se comportaient les uns envers les autres, dans la dignité chaleureuse et émue avec laquelle ils se rencontraient ou se quittaient, dans la façon dont deux personnes, se considérant comme des amis pour cette seule raison, marchaient ensemble en se tenant la main comme des enfants, et dans les relations des commerçants entre eux. Les marchands des petites boutiques, qui auraient certainement dû appeler les passants à grands cris, ne semblaient éprouver aucune peur secrète ni nourrir la moindre jalousie. La confiance était poussée à un tel degré que, chaque fois que le propriétaire d’une boutique devait sortir pour un moment, il la confiait sans hésiter à son voisin et concurrent. Je voyais souvent un véritable client s’arrêter devant une boutique ainsi abandonnée ; il était évident qu’il se demandait intérieurement s’il devait attendre le retour du marchand ou aller acheter ce qu’il lui fallait dans la boutique voisine. Et, chaque fois, le boutiquier voisin, qui était en réalité le concurrent du marchand absent, s’avançait, demandait au client ce qu’il désirait et lui vendait les articles nécessaires de la boutique du marchand absent — non pas ses propres marchandises, mais celles de son voisin absent — puis déposait l’argent sur le banc de son voisin. Qui, en Europe, a jamais vu, où que ce soit, un commerce pareil !

Dans certaines rues du marché, des Bédouins robustes et laborieux se rassemblaient en groupes, vêtus de larges djubbahs aux pans longs. Ce sont des hommes tels que, dès qu’on les voit, on a l’impression qu’ils portent leur vie avec eux et qu’ils suivent toujours leur propre chemin. Ces hommes de haute taille, aux yeux profonds et lumineux, se tenaient en groupe, ou s’asseyaient devant les boutiques. Ils ne se parlaient pas beaucoup entre eux : un mot, une courte phrase prononcée et écoutée attentivement, suffisait à remplacer une longue conversation. Je compris que ces Bédouins ne savaient pas bavarder inutilement. Bavarder, c’est parler d’une manière qui n’a aucun sujet, qui ne comporte aucun risque, et qui est un signe particulier de l’âme épuisée. Et je me rappelai les paroles du Coran qui décrivent la vie au paradis : « Et tu n’y entendras aucune parole futile. » Il me sembla que le silence était une qualité bédouine. Ils se couvraient de larges djubbahs brunes, blanches ou noires et restaient silencieux. Lorsqu’ils passaient près de vous, ils vous regardaient avec le regard silencieux d’un enfant, fier, humble et vigilant. Quand vous vous adressiez à eux dans leur langue, un sourire s’allumait soudain dans les prunelles de leurs yeux noirs ! Car ils ne vivent pas repliés sur eux-mêmes et souhaitent que les étrangers les comprennent. Ils sont des « nobles… des chérifs »… absolument silencieux, mais le cœur ouvert à tous les aspects de la vie.

Le vendredi, jour férié des musulmans, je remarquais dans la vie de Damas un changement de rythme, un léger frémissement d’excitation joyeuse, une secousse, accompagnée d’une gravité dans l’attitude. Je me rappelai nos dimanches en Europe : les rues désertes de la ville et les boutiques fermées, ces journées vides et dénuées de sens, ainsi que le vide qui infligeait une pénible souffrance. Mais pourquoi devait-il en être ainsi ? Peu à peu, je compris que c’était parce que, pour presque tous les habitants de l’Occident, la vie quotidienne était un fardeau dont seuls les dimanches pouvaient les délivrer. Le dimanche n’était plus un jour de repos ; il était devenu un moyen de fuir vers un monde irréel, dans un oubli qui se trompe lui-même, derrière lequel apparaissaient les jours écoulés de la semaine, deux fois plus lourds et terrifiants.

En revanche, pour les Arabes, le vendredi n’est pas l’occasion d’oublier les autres jours de la semaine ; cela ne signifie pas que les fruits de la vie tombent facilement et sans effort dans leur giron. Cela signifie simplement que leur labeur, si dur soit-il, n’entre pas en conflit avec leurs désirs et leurs aspirations personnels. Dans leur vie, il n’y a pas de routine pour la routine. Au contraire, il existe un lien intime et sincère entre l’homme qui travaille et son travail. C’est pourquoi ils n’éprouvent le besoin de se reposer que lorsqu’ils ressentent de la fatigue. L’islam considère certainement comme naturelle l’harmonie entre l’homme et son travail ; c’est pourquoi aucune disposition ne prévoit un repos obligatoire le vendredi. Les artisans et les commerçants du souk de Damas travaillent quelques heures, puis laissent leurs boutiques pendant quelques heures pour aller à la mosquée accomplir la salât du vendredi. Ensuite, ils vont s’asseoir dans un café et rencontrer leurs amis. Puis ils retournent à leurs boutiques et à leurs occupations. Ils travaillent encore plusieurs heures, avec plaisir et entrain, le cœur libre, chacun à sa manière. Je n’ai vu que très peu de boutiques fermer, et seulement aux heures de la salât, lorsque les gens se rendaient à la mosquée pour s’y rassembler. Le reste de la journée, les rues sont pleines de monde et restent aussi animées et laborieuses que les autres jours de la semaine.

Un vendredi, je me rendis à la mosquée des Omeyyades avec un ami chez qui j’étais hébergé. Les coupoles de la mosquée reposent sur de nombreuses colonnes ; la lumière qui pénètre par les fenêtres les fait scintiller. Le parfum du musc flotte dans l’air. Le sol de la mosquée est couvert de tapis rouges et bleus. Les fidèles se tiennent en rangs réguliers et interminables derrière l’imam. Ils inclinent la tête, s’agenouillent, posent le front contre le sol, puis se redressent ; tous forment une unité disciplinée, comme des soldats. Tout se déroule dans un silence paisible. Lorsque les gens se tinrent en prière collective, je me trouvais très loin. Depuis l’intérieur de l’immense mosquée, j’entendais la voix du vieil imam. Il récitait des versets du Coran. Lorsqu’il s’inclinait ou se prosternait, toute l’assemblée le suivait comme une seule personne. Ils s’inclinaient et se prosternaient devant Allah, comme si Allah se trouvait sous leurs yeux.

À cet instant précis, je compris à quel point Allah et la religion étaient proches et chers à ces gens !

— Quelle merveille ! Quelle beauté ! dis-je à mon ami tandis que nous sortions de la mosquée. Vous ressentez Allah si proche de vous ! Comme j’aimerais pouvoir éprouver moi-même exactement la même chose.

— Mais, frère, comment pourrait-il en être autrement ? Comme le dit notre Livre saint : « Allah n’est-Il pas plus proche de vous que votre veine jugulaire ? »

Bouillonnant de cette nouvelle compréhension, je consacrai beaucoup de temps à Damas à lire tous les ouvrages que je pouvais trouver sur l’islam. Ma connaissance de l’arabe suffisait pour converser, mais elle était encore très insuffisante pour lire le Coran dans l’original. Je dus donc recourir à deux traductions : l’une française, l’autre allemande. Je m’étais procuré ces traductions dans une bibliothèque ; pour tout le reste, je dus m’en remettre aux livres des orientalistes européens et aux explications et analyses de mon ami.

Aussi partielles et fragmentaires qu’elles fussent, ces lectures et ces conversations furent pour moi comme le lever d’un rideau : je commençai à entrevoir un monde de pensée dont, jusque-là, j’étais totalement ignorant.

Il me sembla que l’islam n’était pas une religion au sens ordinaire où les gens l’entendent ; c’était plutôt un système de vie, bien plus qu’un ensemble de prescriptions religieuses : un programme de conduite personnelle et sociale fondé sur la connaissance d’Allah. Je ne trouvai nulle part dans le Coran la moindre mention de la nécessité du « salut ». Aucun péché originel et inné ne se dresse entre l’individu et sa destinée ; car l’homme n’obtiendra rien d’autre que ce pour quoi il s’efforce. Il n’est besoin ni d’ascèse ni de monachisme pour ouvrir quelque porte secrète de la sainteté — et le péché n’est autre que le fait de s’écarter des qualités naturellement bonnes dont Allah a doté chaque être humain. Le péché n’est rien d’autre que cela. L’islam ne laisse aucune place au dualisme dans la conception de la nature humaine. Il considère que le corps et l’âme forment un être indivisible.

Au début, j’avais été frappé par l’intérêt que le Coran portait non seulement aux questions spirituelles, mais aussi à ce qui, en apparence, relève des affaires insignifiantes et matérielles de la vie. Peu à peu, cependant, j’ai commencé à comprendre que, si l’être humain forme une entité complète composée d’un corps et d’une âme, comme l’affirme l’islam, aucun aspect de la vie ne peut être si insignifiant qu’il échappe à l’autorité religieuse. C’est en gardant toutes ces questions à l’esprit que le Coran ne permet jamais à ses fidèles d’oublier que la vie terrestre de l’homme n’est qu’une étape sur le chemin de sa vie supérieure, dont le but ultime est de nature spirituelle. Le progrès et la prospérité matériels sont souhaitables, mais ils ne constituent pas le but. Ainsi, bien que la faim et la soif de l’homme aient leur propre légitimité, elles doivent nécessairement être contenues et réglées par la conscience morale. Cette conscience ne concerne pas seulement la relation de l’homme avec Allah : elle concerne aussi ses relations avec les autres hommes ; elle s’étend également à sa relation avec la création, laquelle doit favoriser l’épanouissement spirituel de tous, afin que tous les hommes puissent mener une vie pleinement accomplie.

Tout cela était, sur le plan moral et intellectuel, beaucoup plus « respectable » que tout ce que j’avais jusque-là entendu et lu au sujet de l’islam. La conception islamique des problèmes du monde spirituel me parut beaucoup plus profonde que celle de l’Ancien Testament. En outre, elle ne présentait pas le favoritisme de l’Ancien Testament envers une nation particulière. De plus, son approche des problèmes biologiques était entièrement différente de celle du Nouveau Testament, et beaucoup plus positive. La relation entre l’âme et le corps, chacun possédant ses caractéristiques propres, n’est rien d’autre que le double aspect de la vie humaine créée par Allah.

— « Cet enseignement ne serait-il pas responsable, me demandai-je, de la certitude des émotions que j’ai perçue si longtemps chez les Arabes ? »

Un soir, mon hôte m’invita à l’accompagner chez un riche ami damascène, pour un repas. Cet ami célébrait la naissance de l’un de ses fils.

Nous marchions tous deux dans les ruelles tortueuses de la ville intérieure. La ruelle était si étroite que les fenêtres et les balcons à treillis, qui s’avançaient au-dessus de la rue depuis les murs des maisons de chaque côté, se touchaient presque. Parmi les vieilles maisons de pierre s’épaississaient une ombre profonde et un vaste silence ; de temps à autre, une ou deux femmes vêtues de noir et voilées d’une burqa nous dépassaient de leurs petits pas rapides. Une fois, j’aperçus un homme barbu, vêtu d’un long caftan, qui sortit d’un tournant et disparut lentement dans un autre. Partout, les carrefours et les angles irréguliers étaient semblables ; partout, des ruelles tout aussi étroites se croisaient en tous sens, promettant sans cesse qu’une merveilleuse découverte se trouvait juste devant nous, pour déboucher chaque fois sur une autre ruelle du même genre !

Mais la découverte eut lieu tout à la fin. Mon ami et le rahnuma s’arrêtèrent devant une porte en bois sans nom ni numéro, ménagée dans un simple mur enduit de terre ; il frappa à la porte de son poing fermé en disant : « Nous voilà arrivés. »

La porte s’ouvrit dans un grincement. Un homme extrêmement vieux nous souhaita la bienvenue de sa bouche édentée en disant : « Ahlan wa sahlan. » Puis nous pénétrâmes dans la cour de la maison par un petit corridor qui comportait deux angles droits — une cour qui, vue de l’extérieur, ne semblait être rien de plus qu’une enveloppe couleur de terre.

La cour était vaste et aérée. Elle était pavée de morceaux de marbre blanc et noir. On aurait dit un immense échiquier. Au milieu, une fontaine jaillissait d’un bassin octogonal peu élevé, projetant une fine gerbe d’eau. Le sol dallé de marbre était percé, à intervalles réguliers, de petites ouvertures. Les citronniers et les buissons de lauriers-roses plantés dans ces ouvertures, alourdis de fleurs et de fruits, étendaient leurs branches dans toute la cour et le long des murs intérieurs de la demeure. Ceux-ci, du sol au toit, étaient couverts de reliefs d’albâtre d’une facture extrêmement délicate, ornés de motifs géométriques complexes et d’arabesques de feuillages ; seules les fenêtres faisaient exception, avec leurs larges encadrements de marbre ajourés en treillis. D’un côté de la cour, les murs se recourbaient pour former, à environ trois pieds au-dessus du sol, une profonde alcôve de la taille d’une grande pièce, à laquelle on accédait par un large escalier de marbre. Cette alcôve, appelée le liwan, avait ses trois murs bordés de divans bas à motifs, tandis qu’un tapis très précieux recouvrait le sol. De grands miroirs étaient fixés aux murs de l’alcôve ; chacun devait mesurer près de quinze pieds de haut. Toute la cour — ses plantes, son sol blanc et noir, son albâtre, ses reliefs, les treillis des fenêtres de marbre et la porte sculptée qui donnait accès à l’intérieur de la maison — ainsi que la foule bigarrée des invités, dont les uns étaient assis sur les divans et les autres déambulaient autour du bassin, tout cela se reflétait dans les miroirs du liwan. En les regardant, je découvris que le mur opposé de la cour était lui aussi entièrement revêtu de miroirs ; toute la scène s’y réfléchissait donc deux fois, quatre fois, des centaines de fois, se transformant ainsi en une vision enchantée : marbre, albâtre, fontaines, foule innombrable, bosquets de citronniers, lauriers-roses, buissons se répétant à l’infini — une cité de rêve sans fin, étincelante sous le ciel du soir, encore rose des rayons d’un soleil interminable.

Une maison de ce genre, simple du côté de la rue, ornée, somptueuse et agréable à l’intérieur, était pour moi une nouveauté absolue. Mais avec le temps, j’appris que tel était le modèle traditionnel des demeures des gens aisés, non seulement en Syrie et en Irak, mais aussi en Iran. Autrefois, ni les Arabes ni les Iraniens ne se souciaient de la façade de leur maison. Pour eux, une maison servait à être habitée, et son utilité se limitait à son intérieur. Combien tout cela diffère des efforts que l’architecture occidentale moderne déploie pour imposer l’« utilité » ! Pris dans les filets d’un romantisme déformé et incertains de leurs propres sentiments, les Occidentaux créent aujourd’hui des problèmes lorsqu’ils dessinent des maisons ; les Arabes et les Iraniens, eux, créent — ou créaient encore hier — des demeures.

Mon hôte me fit asseoir à sa droite, contre le mur. Un serviteur aux pieds nus servit le café sur un petit plateau de cuivre ; la fumée du narguilé, qui glougloutait, se mêlait à l’air parfumé d’eau de rose du liwan et s’enroulait en flottant vers les bougies sous leurs globes de verre, que l’on allumait l’une après l’autre, tout le long des murs et entre les feuillages de la végétation dense.

Tous les présents étaient des hommes, et ils étaient des plus divers. Beaucoup portaient des caftans de soie damassée, rayée et rêche, ou de lourde soie chinoise couleur ivoire, ou encore d’amples djoubbas de laine fine, bleuâtre. Sur leur tête, ils avaient des turbans blancs brodés de fils d’or, posés sur des tarbouches rouges. Certains étaient vêtus à l’européenne, mais, manifestement, ils étaient assis sur le divan dans un confort parfait, les jambes repliées sous eux. Quelques chefs bédouins étaient venus des steppes avec leurs hommes ; leurs yeux brillaient, et leurs visages bruns et maigres étaient encadrés de courtes barbes noires. À chacun de leurs mouvements, leurs vêtements neufs bruissaient ; chacun portait une épée dans un fourreau d’argent. Leur attitude était celle d’un confort parfaitement insouciant, paresseux : c’étaient de purs aristocrates — à ceci près que, contrairement aux aristocrates européens, ils n’étaient pas une race à la douce lumière née des soins dévoués de nombreuses générations et d’une vie raffinée ; ils semblaient plutôt être un feu ardent jailli de la certitude de leurs propres sentiments. Un air agréable et un climat sec et limpide les entouraient. Le même climat, par sa pureté, enveloppait tout le monde, mais sans rien d’importun. Ces hommes semblaient être des amis venus de loin, des voyageurs de passage en ce lieu : leur vie libre et sans but les attendait ailleurs.

Une danseuse sortit par une porte et monta légèrement l’escalier jusqu’au liwan. Elle était très jeune, certainement pas âgée de plus de vingt ans, et d’une beauté remarquable. Vêtue d’un izar de soie ondoyante qui crépitait et changeait de couleur à chacun de ses mouvements, chaussée d’une paire de babouches aux fils d’or et portant un corsage bordé de perles qui, plutôt que de dissimuler sa poitrine haute et ferme, la mettait davantage en évidence, elle s’avança en répandant la beauté sensuelle d’une jeune femme habituée à être admirée et désirée. À la vue de ses membres doux et souples et de sa peau tendue, blanche comme l’ivoire, il me sembla entendre une vague de plaisir parcourir l’assemblée.

Elle se mit à danser au rythme des frappes de tambourin de l’homme d’âge mûr qui était entré avec elle dans le liwan, exécutant cette danse lascive traditionnelle si chère à l’Orient, dont le but est d’éveiller les désirs assoupis et de promettre l’accomplissement de passions haletantes.

« Oh, comme tu es merveilleuse ! Oh, comme tu es ravissante ! » marmonna mon hôte, puis il me tapota doucement le genou et dit : « Une fille n’est-elle pas comme un baume doux et frais sur une blessure ? »

La danseuse repartit aussi vite qu’elle était apparue ; il n’en resta rien, sinon un scintillement indistinct dans les yeux de la plupart des hommes. Sur le tapis du liwan, quatre chanteurs avaient maintenant pris sa place. L’un des invités me dit : « Certains d’entre eux sont les meilleurs chanteurs de Syrie. » L’un tenait une flûte de bambou au long col. Un autre avait un tambour plat à une seule face, semblable à un tambourin sans grelots ; le troisième tenait un instrument qui ressemblait à une guitare, et le quatrième avait pris une tambura égyptienne, pareille à une très large bouteille de cuivre dont le fond était recouvert d’une peau de tambour.

Au début, ils produisirent en badinant de légers tintements, frappant le tambour sans aucune mélodie ni mesure nettement perceptible ; chacun semblait occupé de lui-même, comme s’ils accordaient leurs instruments en préparation d’un rythme commun ascendant. Celui qui tenait la guitare fit plusieurs fois glisser le bout de ses doigts sur les cordes, de haut en bas, produisant une impression de son de harpe maîtrisé. Le joueur de tambura jouait doucement de sa tambura, s’interrompait, puis reprenait. Le flûtiste semblait frapper rapidement, l’un après l’autre, quelques sons graves et perçants, qui paraissaient soudain se mêler aux coups secs et monotones, répétés, du tambourin, obligeant la tambura à répondre avec hésitation aux puissantes résonances, tantôt de la flûte, tantôt des cordes de la guitare. Avant même que j’en prenne conscience, un rythme mélodique unique lia les quatre instruments et se transforma en un unisson. Un unisson ? Je ne saurais le dire. Il me sembla que j’assistais davantage à un événement palpitant que je ne prêtais attention à un concert. Des sons aigus et incompréhensibles des instruments naquit alors un nouveau rythme mélodique, qui s’élevait dans les aigus en une ligne sombre et enroulée comme une coquille, puis retombait soudain tout en bas, tel le mouvement rythmé d’un objet métallique qui monte et descend : tantôt rapide, tantôt lent, tantôt doux, tantôt violent, dans une indifférence résolue et d’incessantes variations, cet événement ininterrompu, ce phénomène sonore et auditif, vibrant d’une ivresse harmonieuse, grandit, se répandit avec force et pénétra ma conscience. Et lorsque, enfin, au milieu d’une musique qui s’élançait vers les aigus, soudain — si vite, ah ! si vite elle s’arrêta ! — je compris : j’étais prisonnier. L’excitation de cette musique m’avait insensiblement plongé dans l’envoûtement ; j’avais été comme emporté dans le royaume de ces sons qui, par leur monotonie extérieure même, rappellent la répétition éternelle de toutes les choses existantes. En frappant aux portes de mes sentiments, ils faisaient surgir peu à peu, à mon insu, tout ce qui agissait en moi ; ils dévoilaient et plaçaient devant moi quelque chose qui avait toujours été là, mais qui m’apparut désormais avec une intensité si éclatante que mon cœur se mit à battre violemment.

Je connais la musique occidentale. Dans cette musique, tout l’arrière-plan émotionnel du compositeur est attiré dans chaque tonalité distincte et, dans chaque humeur, il en reflète toutes les autres humeurs possibles. Mais cette musique arabe semblait jaillir d’un même plan de la conscience, d’un seul état délicat — d’un état délicat qui n’était rien d’autre que cela — et c’est pourquoi elle était capable d’embrasser les humeurs personnelles de chaque auditeur….

Après quelques secondes de silence, le tambûr se mit à jouer d’une voix grave, sourde et pesante, et les autres instruments le suivirent. Cette fois, la mélodie était beaucoup plus féminine que la précédente ; ses déploiements étaient beaucoup plus doux, les voix distinctes de chacun s’accordaient étroitement, s’enlaçant dans une chaleur émotionnelle, comme liées ensemble par un sortilège, et devenaient beaucoup plus passionnées. Elles se frappaient les unes les autres et s’écoulaient autour l’une de l’autre en lignes doucement ondoyantes qui, d’abord, se heurtèrent plusieurs fois au rythme rapide du tambûr, comme à un obstacle solide. Mais peu à peu elles devinrent plus agressives, triomphèrent du tambûr et le firent prisonnier, l’entraînant de force vers les hauteurs d’une mélodie commune, qui montait en spirale ; et le tambûr, d’abord réticent, fut bientôt gagné par l’enivrement général et se joignit, ivre, à tous les autres. La ligne ondoyante perdit sa grâce féminine et s’élança avec une violence croissante, devenant plus rapide, plus haute, plus aiguë — dans la froide fureur d’un instinct conscient, d’un instinct qui avait rompu toutes les digues de la retenue ! Cette même ligne ondoyante se transforma alors en une ascension extatique et enivrée vers d’invisibles sommets de puissance et de souveraineté ; du flux tourbillonnant qui, quelques instants auparavant, encerclait chaque son, naquit, dans l’harmonie musicale, une rotation cyclonique furieuse, des cercles courant d’éternité en éternité, sans mesure, sans limite, sans but, comme un acrobate téméraire, à bout de souffle, courant sur une corde tendue au-dessus d’un abîme, au bord tranchant comme un couteau, à travers le cœur d’un présent éternel, vers une expérience que l’on pourrait appeler la libération et la puissance — et qui échappe à toute pensée. Soudain, au milieu d’une expansion ascendante, une pause : le silence de la mort — impitoyable ! honnête ! limpide.

Le souffle revint parmi les auditeurs et les spectateurs, comme le bruissement des feuilles dans les arbres, et une longue rumeur de « Yā Allāh, yā Allāh » s’éleva de leurs rangs. Ils ressemblaient à des enfants intelligents, absorbés dans des jeux qui leur étaient familiers et les séduisaient toujours. Ils souriaient doucement, heureux et ravis.

Trois

Nous avançons en poussant nos chameaux, et Zayd chante ; toujours sur le même rythme, toujours sur la même mélodie monotone. Car l’esprit arabe est monotone ; mais cela ne signifie pas qu’il soit pauvre en imagination. Il en possède suffisamment. Seulement, son sentiment inné ne s’absorbe pas, comme celui de l’homme occidental, dans l’étendue, l’espace tridimensionnel et les multiples nuances de l’émotion simultanée. Par la musique arabe s’exprime un seul désir, chaque fois, qui cherche à porter une expérience émotionnelle unique jusqu’à l’extrême limite de son domaine. Dans cette monotonie pure, dans ce désir presque sensuel de condenser le sentiment en une ligne ascendante et ininterrompue, résident à la fois la force et le défaut du caractère arabe. Son défaut : il veut d’abord faire l’expérience de cette réalité dans le domaine matériel lui aussi. Sa force : la conséquence de la foi en la possibilité pour la connaissance émotionnelle de s’élever le long d’une ligne infinie peut conduire l’homme, dans le monde de l’esprit, à la perception d’Allah, et nulle part ailleurs. C’est uniquement sur le fondement de cette tendance innée, qui constitue une étonnante caractéristique des habitants du désert, que furent possibles l’apparition du tawḥīd, ou monothéisme, chez les anciens Juifs, et son accomplissement triomphal dans la religion de Muhammad. Derrière l’un et l’autre se tient le désert, tel une mère.

 

L’âme et le corps

Un

Les jours s’écoulent et les nuits raccourcissent. Et nous avançons tous deux d’un pas rapide vers le sud. Nos chameaux sont maintenant très bien portants et vigoureux. Ils ont été nourris de paille récemment et, ces deux derniers jours, on leur a fait manger beaucoup d’herbe dans les pâturages. Il reste encore quatorze jours de marche entre La Mecque et cet endroit, peut-être davantage si nous nous attardons quelque temps — ce qui est très probable — à Haïl et à Médine, les deux villes qui se trouveront sur notre route.

Une impatience inhabituelle s’est emparée de moi — une urgence dont je ne connais pas l’explication. Jusqu’alors, j’avais voyagé à mon gré, sans me presser le moins du monde ; je n’avais jamais ressenti le besoin particulier d’atteindre rapidement ma destination. L’achèvement du voyage et le lieu d’arrivée m’avaient toujours semblé fortuits. Mais à présent, je commençais à éprouver ce que je n’avais jamais éprouvé durant mes nombreuses années en Arabie : l’impatience d’atteindre le bout de la route. Qu’y a-t-il au bout de la route ? Voir La Mecque ? Je me suis rendu si souvent dans cette ville sainte et je connais si bien ce mode de vie que La Mecque ne semble plus promettre aucune découverte nouvelle pour moi — ou bien une nouvelle découverte que j’attends ? Ce doit certainement être cela. Car je suis attiré vers La Mecque par une étrange attente personnelle. Ce centre spirituel du monde musulman, avec son rassemblement d’hommes de nombreuses nations venus de toutes les régions de la terre, semble être la porte d’entrée d’un monde plus vaste que celui dans lequel je vis à présent. Ce n’est pas que je sois las de l’Arabie ; non, j’aime le désert arabe, ses villes et le mode de vie de ses habitants, comme je les ai toujours aimés. Depuis le premier aperçu de la vie arabe que j’avais reçu dans le désert du Sinaï, près de dix ans auparavant, je n’avais jamais eu de raison d’être déçu, et les années suivantes n’avaient fait que fortifier mon attente initiale. Mais depuis la nuit que j’avais passée près d’Idara, deux jours plus tôt, la conviction était née en moi que le pays arabe m’avait donné, jusqu’à épuisement, tout ce qu’il avait à me donner.

Je suis robuste, jeune et en bonne santé. Je peux faire avancer un chameau pendant des heures d’affilée sans me fatiguer inutilement. Je sais voyager, et depuis de nombreuses années je voyage comme un Bédouin, sans tente ni ces modestes commodités que les citadins du Nedjd considèrent comme indispensables aux longs déplacements. Je suis familiarisé avec toutes les petites compétences de la vie bédouine et, presque à mon insu, j’ai adopté les manières et les coutumes de l’Arabie du Nedjd. Mais est-ce là tout ce qui est possible ? Ai-je vécu si longtemps dans le pays arabe uniquement pour devenir un Arabe ? Ou bien était-ce la préparation de quelque chose qui ne s’est pas encore produit ?

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L’agitation que je ressens maintenant ressemblait beaucoup à l’impatience intense que j’avais éprouvée en retournant en Europe après mon premier voyage au Moyen-Orient : la sensation de m’être soudain arrêté juste avant une découverte extraordinaire — une découverte qui aurait pu se produire dans ma vie si j’avais seulement eu davantage de temps devant moi.

Et le choc initial de quitter cet autre monde pour rentrer en Europe s’était quelque peu atténué — parce qu’après avoir quitté la Syrie, à l’automne 1923, j’avais passé quelques mois en Turquie. La Turquie de Mustafa Kemal n’était pas encore entrée de plain-pied dans sa phase d’imitation réformiste. Elle était encore authentiquement turque par son mode de vie et ses traditions ; et, pour cette raison, elle demeurait encore, dans le lien d’unité de l’islam, rattachée au courant général de la vie arabe. Mais le conflit au cœur de la Turquie m’avait paru quelque peu plus lourd, moins transparent, moins léger et beaucoup plus oriental. Lorsque je voyageai par voie terrestre d’Istanbul à Sofia et à Belgrade, le passage du Machrek au Maghreb ne me sembla pas être une coupure soudaine ; les images changèrent lentement, progressivement : un environnement où le nombre des minarets diminuait peu à peu, où les longues caftans des hommes faisaient place aux vestes serrées à la taille des paysans. Lorsque la végétation clairsemée et les bosquets de l’Anatolie disparurent dans les forêts de sapins de Serbie, je me retrouvai soudain, à la frontière italienne, face à la certitude que j’étais de nouveau revenu en Europe.

Je me rends en train de Trieste à Vienne. Au fil du trajet, les impressions que la Turquie avait gravées dans mon esprit commencèrent à perdre leur vivacité, et seuls les dix-huit mois que j’avais passés dans les pays arabes demeurèrent comme la seule réalité. Ce fut pour moi comme un coup de fouet lorsque je compris que je regardais les paysages européens autrefois si familiers avec les yeux d’un étranger. Les gens me parurent terriblement laids, leurs mouvements rudes et disgracieux ; ils n’avaient aucun rapport direct avec ce qu’ils ressentaient et désiraient véritablement ; et, soudain, je compris en un éclair que, malgré l’apparence extérieure d’un but dans tout ce qu’ils faisaient, ils vivaient à leur insu dans un monde de tromperie… À la suite de ma fréquentation des Arabes, mon attitude envers ce que je tenais pour indispensable et fondamental dans la vie avait changé de façon parfaitement claire et irrévocable ; non sans étonnement, je me rappelai que, bien avant moi, de nombreux Européens avaient fait l’expérience de la vie arabe. Comment était-il donc possible que le choc de la découverte qui m’avait bouleversé ne les ait pas atteints ? Ou bien les avait-il atteints, eux aussi ? Certains d’entre eux avaient-ils été bouleversés au plus profond d’eux-mêmes comme je l’étais maintenant ?

J’ai trouvé la réponse à cette question quelques années plus tard, dans le pays arabe. Elle me fut donnée à Djeddah par le ministre néerlandais de l’époque, le Dr van der Meulen. C’était un homme d’une vaste culture et d’un esprit libéral. Il s’attachait à sa propre religion, le christianisme, avec une ferveur et une fidélité devenues extrêmement rares chez les Occidentaux d’aujourd’hui. Il n’était donc évidemment pas, en tant que religion, un ami de l’islam. Pourtant, il m’avoua qu’il aimait désormais le pays arabe davantage que chacun des pays qu’il avait connus au cours de sa vie, davantage même que son propre pays. Alors que son mandat au Hedjaz touchait presque à sa fin, il me dit un jour : « Je crois qu’aucun homme doué d’une sensibilité aiguë ne pourra jamais se soustraire à l’envoûtement de la vie arabe ; après avoir passé quelque temps parmi les Arabes, il ne pourra jamais arracher cette influence de son cœur. Si quelqu’un quitte ce pays, il portera néanmoins dans son cœur, pour toujours, le souffle de ce désert et se retournera sans cesse avec un désir ardent, même si sa propre demeure se trouve dans une contrée beaucoup plus riche et incomparablement plus belle… malgré tout. »

Je reste quelques semaines à Vienne et parviens à un compromis avec mon père. Il avait déjà surmonté sa colère à propos de mon abandon de l’université et de la manière discourtoise dont j’avais quitté sa maison. Quoi qu’il en soit, je suis maintenant correspondant de la « Frankfurter Zeitung » ; c’était un nom qui, à cette époque, était prononcé dans toute l’Europe centrale avec une crainte mêlée de respect. En devenant le correspondant de ce journal, je serais au-dessus de tout le monde : j’avais réussi à prouver le bien-fondé de cette prétention arrogante.

De Vienne, je partis directement pour Francfort, afin de me présenter en personne au bureau du journal pour lequel j’écrivais depuis plus d’un an. J’y arrivai avec une grande confiance en moi, car les lettres que j’avais reçues de Francfort m’avaient clairement montré qu’ils étaient très satisfaits de mon travail. J’y étais véritablement « attendu ». C’est avec cette conviction que j’entrai dans le palais d’un style ancien et solennel de la Frankfurter Zeitung. Une fois entré, je fis porter ma carte au rédacteur en chef, le célèbre docteur Heinrich Simon.

Lorsque j’entrai dans son bureau, il me fixa un instant avec une muette stupéfaction ; il en oublia même de se lever de son fauteuil. Mais il retrouva bientôt son calme et se leva pour me serrer la main.

— Asseyez-vous, asseyez-vous. Je vous attendais. Il me fixa sans ciller, sans dire un mot. Je commençai donc à me sentir mal à l’aise.

— Y a-t-il eu une erreur, docteur Simon ?

— Non, non, il n’y a pas eu d’erreur. Ou plutôt, vous pouvez dire que tout était faux… Puis il éclata de rire et dit : — Quoi qu’il en soit, je m’attendais à rencontrer un homme d’âge mûr, portant des lunettes à monture dorée ; et voilà que je me retrouve devant un garçon… Oh, pardonnez-moi, si vous ne le prenez pas mal, quel âge avez-vous ?

Je me souvins soudain du joyeux marchand hollandais de Khaïbar ; lui aussi m’avait posé la même question un an auparavant. J’éclatai de rire : — J’ai un peu plus de vingt-trois ans, monsieur, presque vingt-quatre. Puis j’ajoutai : — Pensez-vous que cet âge soit trop peu avancé pour la Frankfurter Zeitung ?

— Non, répondit lentement Simon, pas pour la Frankfurter Zeitung, mais pour vos articles. J’avais toujours pensé que vaincre le désir naturel de se mettre en avant et dissimuler entièrement sa personnalité derrière son écriture, comme je l’ai observé dans vos textes, n’était possible qu’à un homme beaucoup plus âgé. Vous savez, c’est le secret du journalisme mûr : écrire objectivement sur ce que l’on a vu, entendu et pensé, sans mêler toutes ces expériences à sa propre expérience strictement « personnelle »… En revanche, en y réfléchissant maintenant, je me dis que seul un homme très jeune aurait pu écrire avec tant d’enthousiasme, avec une telle profusion — comment dire ? — avec un ravissement et une exaltation si débordants…

Puis il poussa un long soupir : — J’espère seulement que cela ne s’éteindra pas, et que vous ne deviendrez pas, comme tous les autres, satisfait de vous-même, obtus et lourd.

Il me semble que cette découverte de ma jeunesse passée a encore renforcé la conviction du Dr Simon qu’il avait trouvé en moi un journaliste très prometteur. Il fut tout à fait d’accord pour dire que je devais retourner au Moyen-Orient dès que possible. Plus tôt je repartirais, mieux cela vaudrait. Du point de vue financier, plus aucun obstacle ne s’opposait à un tel projet. Car, finalement, il avait été possible de maîtriser l’inflation allemande et, grâce au retour de la stabilité monétaire, un flot de prospérité avait presque aussitôt déferlé. La « Frankfurter Zeitung » avait de nouveau les moyens de prendre en charge les frais de voyage de ses correspondants spéciaux. Toutefois, avant de reprendre la route du Moyen-Orient, je devais achever le livre que j’avais d’abord convenu d’écrire pour ce journal ; et il fut également décidé que, durant cette période, je resterais attaché à la rédaction, afin de pouvoir apprendre les moindres détails du fonctionnement d’un grand quotidien.

Malgré mon impatience de repartir à l’étranger, ces mois passés à Francfort furent extraordinairement stimulants. La « Frankfurter Zeitung » n’était pas seulement un grand journal : c’était véritablement un centre de recherche. Ce journal comptait quarante-cinq rédacteurs en chef à part entière. Les nombreux rédacteurs adjoints et assistants qui travaillaient dans la salle des dépêches n’étaient pas inclus dans ce nombre. Le travail éditorial était essentiellement l’affaire de spécialistes. Chaque région du monde et chaque question politique ou économique étaient confiées à un rédacteur qui était un expert exceptionnel dans son domaine. C’était d’ailleurs conforme à l’ancienne tradition selon laquelle les articles et les informations de la « Frankfurter Zeitung » ne devaient pas être le simple reflet éphémère des événements en cours, mais constituer une sorte de témoignage faisant autorité, sur lequel les hommes politiques et les historiens pourraient s’appuyer. Tout le monde savait qu’au ministère des Affaires étrangères de Berlin, les éditoriaux et les commentaires politiques de la « Frankfurter Zeitung » étaient classés avec autant de considération que la « correspondance » des différents gouvernements étrangers. (En fait, à propos du directeur de l’époque du bureau berlinois de ce journal, Bismarck avait déclaré : le Dr Stein est l’ambassadeur de la « Frankfurter Zeitung » à la cour de Berlin.) Être membre d’une telle institution constituait, pour un jeune homme de mon âge, un véritable honneur et une véritable joie. Je ressentais cette joie d’autant plus vivement que les rédacteurs avaient accordé une grande attention aux opinions que j’avais avancées avec hésitation sur le Moyen-Orient, et que celles-ci étaient souvent devenues le sujet des réunions éditoriales quotidiennes. Mais mon succès définitif arriva le jour où l’on me demanda d’écrire un éditorial sur les problèmes récents du Moyen-Orient.

Le travail qui me fut confié à la « Frankfurter Zeitung » insuffla un immense élan à ma réflexion consciente. Avec une clarté bien plus grande qu’auparavant, je commençai à confronter mon expérience de l’Orient à celle de l’Occident, dont je faisais de nouveau partie ; de même que, quelques mois plus tôt, j’avais découvert un lien entre le sentiment de sécurité qui habitait le cœur des Arabes et la religion qu’ils pratiquaient, il me sembla maintenant que l’absence de cohésion spirituelle de l’Europe et l’anarchie de sa morale pouvaient s’expliquer par sa rupture avec la foi religieuse qui avait autrefois façonné la civilisation occidentale.

Je découvris là une société qui, après avoir abandonné Allah, cherchait une nouvelle voie spirituelle ; mais très peu de gens en Occident avaient apparemment compris quel était le but de cette société. Consciemment ou inconsciemment, la plupart des Occidentaux semblent avoir nourri, à des degrés divers, des idées de ce genre : « Puisque notre raison, nos expériences scientifiques et nos calculs ne nous disent rien de certain sur l’origine de la vie humaine ni sur son devenir après la mort physique, nous devons consacrer toutes nos forces au développement de nos possibilités matérielles et intellectuelles ; nous ne devons pas nous laisser emprisonner par une éthique métaphysique ni par des conceptions tenues pour évidentes, qui ne se soucient guère des preuves scientifiques. » Ainsi, bien que la société occidentale n’eût pas ouvertement nié Allah, elle ne lui avait plus laissé aucune place dans son système de vie intellectuelle.

Quelques années auparavant, lorsque j’avais été déçu par la religion de mes ancêtres, j’avais réfléchi au christianisme. À mes yeux, la conception chrétienne d’Allah était infiniment plus noble que celle de l’Ancien Testament, car cette religion n’enfermait pas l’idée d’Allah dans les limites d’un peuple particulier ; elle avait au contraire fait naître l’idée qu’Il était le Père de toute l’humanité. Cependant, la foi chrétienne contient un élément qui constitue une déviation par rapport à sa vision d’ensemble ; cet élément est la distinction, dans la perspective chrétienne, entre le corps et l’âme, ainsi que la séparation et l’opposition entre le monde de la foi et le monde matériel réel.

Parce que le christianisme s’était dès l’origine séparé des courants qui voulaient reconnaître la vie et l’élan terrestre comme des réalités, il m’apparut qu’il avait depuis longtemps perdu la force et la capacité d’insuffler une impulsion morale à la civilisation occidentale. Les adeptes du christianisme s’étaient habitués à l’idée que la religion n’avait pas à s’immiscer dans la vie pratique des hommes. Ils se contentaient de considérer la foi religieuse comme une tradition apaisante, dont le but n’était rien d’autre que d’entretenir, chez les hommes et les femmes pris individuellement, un vague sens de la morale personnelle, particulièrement en matière sexuelle. Ainsi, avec l’aide d’une très ancienne conception de l’Église, ils avaient laissé tout le domaine des activités sociales et économiques en dehors de leur propre sphère. Cette conception de l’Église était la suivante : « Rendez à Allah ce qui revient à Allah et à César ce qui revient à César » — cette séparation. En laissant ainsi les activités sociales et économiques en dehors de leur sphère, la politique chrétienne et le commerce ont évolué sur une voie totalement différente de celle qu’avait conçue Jésus. Incapable d’indiquer à ses adeptes une voie concrète dans les affaires terrestres, la religion suivie par le monde occidental a, selon moi, échoué au regard de la véritable intention de Jésus et, pourrait-on dire, au regard de ce qui constitue le but fondamental de toute religion ; la religion suivie par le monde occidental a, selon moi, échoué au regard de la véritable intention de Jésus et, pourrait-on dire, au regard de ce qui constitue le but fondamental de toute religion. Quel est ce but ? Ce n’est pas seulement de montrer à l’homme comment il doit ressentir les choses, mais aussi comment il doit vivre correctement : tel est ce but. Parce que sa propre religion l’avait, d’une manière ou d’une autre, déçu et avait échoué à son égard, l’homme occidental avait, au cours des derniers siècles, perdu toute confiance dans le christianisme, sous l’effet de ce sentiment instinctif. En perdant cette foi, il avait également perdu la conviction que l’univers était l’expression d’une seule intelligence ordonnatrice et constituait, pour cette raison, un tout harmonieux. Et c’est précisément parce qu’il avait perdu cette conviction qu’il vivait désormais dans un vide spirituel et moral. Dans l’éloignement progressif de l’Occident à l’égard du christianisme, je vis une révolte vigoureuse contre le mépris de saint Paul pour la vie terrestre, mépris qui, dès l’origine et de manière complète, avait rendu l’enseignement de Jésus incompréhensible. Comment, dès lors, la société occidentale pouvait-elle encore se prétendre chrétienne ? Et comment pouvait-elle espérer surmonter le désordre moral actuel sans une foi véritable ?

Un monde bouleversé, déraciné et désorganisé jusque dans ses fondements : tel était notre monde occidental. Une effusion de sang et une œuvre de destruction d’une ampleur sans précédent, des affrontements violents, l’effondrement de nombreuses institutions et coutumes sociales, le conflit des idéaux, une lutte âpre et totale en faveur de nouveaux modes de vie : tels étaient les signes distinctifs de notre époque. De la fumée et des ruines d’une guerre mondiale, à travers d’innombrables petits conflits, de nombreuses révolutions et contre-révolutions, au milieu d’une catastrophe économique dépassant tout ce qui avait jusque-là été consigné — en un mot, de tous ces événements terrifiants — émergeait une vérité : la dépendance exclusive de l’Occident moderne à l’égard du seul progrès matériel et technique ne pouvait en aucune manière abolir l’anarchie et le désordre actuels pour instaurer l’unité et la discipline. L’homme ne vit pas seulement de pain ; cette conviction instinctive de ma jeunesse prit forme en une certitude intellectuelle : le culte que l’homme voue aujourd’hui au « progrès » n’est rien d’autre qu’un pâle et vague substitut de la foi ancienne en des valeurs absolues ; et cette croyance mensongère a été inventée par des hommes qui ont perdu toute capacité intérieure de croire en des valeurs absolues et inconditionnelles, et qui se trompent désormais eux-mêmes en croyant que, d’une manière ou d’une autre, sous la seule poussée de l’évolution, l’humanité surmontera les obstacles et les entraves qui l’entravent aujourd’hui. Je ne voyais pas comment l’un quelconque des nouveaux systèmes économiques issus de cette croyance chimérique pouvait être davantage qu’un remède temporaire aux maux de la société occidentale. Ces systèmes pouvaient tout au plus traiter tel ou tel symptôme, jamais la cause fondamentale de la maladie.

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Lorsque je travaillais à la rédaction de la « Frankfurter Zeitung », je me rendais souvent à Berlin, où se trouvaient presque tous mes amis, et c’est au cours d’un de ces séjours à Berlin que je fis la connaissance de la femme qui devait par la suite devenir mon épouse.

Dès l’instant où, au milieu de la foule animée du café Romanisches, on me présenta Elsa, je fus très fortement attiré par elle. Cette attirance ne tenait pas seulement à la délicate beauté de son visage, mais aussi à ses traits étroits et bien dessinés, à son visage aux os finement structurés, où brillaient deux yeux d’un bleu profond et expressifs, ainsi qu’une bouche délicate et sensible qui exprimait l’humour et la bonté ; elle tenait davantage encore à cette qualité instinctive et profondément intuitive grâce à laquelle elle appréhendait les êtres et les choses. Elsa était peintre. J’appris par la suite que, bien que ses œuvres ne fussent pas d’un niveau exceptionnel, elles portaient toutes l’empreinte de cette profondeur douce, lumineuse et intense qui s’exprimait dans toutes ses paroles et ses gestes. Bien qu’elle eût quinze ans de plus que moi — elle avait alors plus de trente-cinq ans — son visage lisse et son corps mince et souple lui donnaient l’apparence d’une femme beaucoup plus jeune. De tous les représentants de la race nordique authentique que j’avais rencontrés au cours de ma vie, Elsa en était probablement la plus belle. Elle possédait toute la netteté et toute la précision des traits propres aux gens de race nordique pure ; mais elle était totalement exempte de la rigidité et de l’insensibilité que l’on rencontre si souvent chez eux. Elsa était issue de l’une de ces vieilles familles du Holstein que l’on pourrait décrire comme l’équivalent nord-allemand de la « petite noblesse terrienne » anglaise. Mais la liberté affranchie de tout préjugé qui caractérisait ses manières et son comportement avait remplacé l’objectivité propre à la classe des propriétaires terriens par une chaleur entièrement étrangère au caractère nordique et par une clairvoyance naturelle. Elsa était veuve et avait un fils de six ans, qu’elle aimait beaucoup.

Il est certain que cette attirance était réciproque dès le début, car, après notre première rencontre, nous avons continué à nous voir souvent. Les impressions récentes du monde arabe avaient à ce point envahi mon esprit que je me mis naturellement à en parler à Elsa ; à l’égard des sentiments et des idées, solides mais encore dispersés, que ces impressions avaient fait naître en moi, elle manifesta une compréhension et une sympathie extraordinaires, très différentes de celles de la plupart de mes amis. Je désirais tant lui faire connaître tout cela en profondeur qu’en rédigeant la préface du livre que j’écrivais sur mon voyage au Proche-Orient, je me pris à penser que c’était à Elsa elle-même que je m’adressais :

Lorsqu’un Européen voyage dans un pays d’Europe qu’il n’a encore jamais vu, il continue à évoluer, quoique dans un cadre un peu plus vaste, au sein de son propre environnement, et il peut aisément distinguer ce que l’habitude lui a rendu familier de ce qui est nouveau et qu’il rencontre en chemin ; car que nous soyons Allemands ou Anglais, et que nous voyagions à travers la France, l’Italie ou la Hongrie, l’esprit et la conscience de l’Europe nous unissent tous par un lien commun. Puisque nous vivons dans les limites bien définies d’un ensemble de références, celles-ci nous permettent de nous comprendre les uns les autres et de nous rendre intelligibles aux autres, comme au moyen d’une langue commune. Nous appelons cela la convergence culturelle. Son existence constitue assurément un avantage, un bénéfice. Mais, comme tous les avantages issus de l’habitude, elle devient parfois un inconvénient ; car il nous arrive de constater que nous sommes comme enveloppés de ouate par cette conscience universelle. Nous remarquons que cette habitude nous a endormis et a installé la paresse dans nos cœurs ; elle nous a fait oublier l’élan qui nous poussait autrefois à emprunter les chemins dangereux d’une époque plus créative, l’effort visant à découvrir cette vérité insaisissable. Dans les temps anciens, on aurait peut-être appelé cela des possibilités insaisissables, et ceux qui partaient à leur recherche, qu’ils fussent inventeurs, explorateurs ou artistes, avaient toujours cherché les sources les plus profondes de leur propre vie. Nous qui sommes venus plus tard cherchons nous aussi notre propre vie ; mais avant même que celle-ci puisse s’épanouir d’elle-même, pétale après pétale, nous sommes obsédés par le désir de la trouver, et nous pressentons vaguement le péché caché derrière une telle entreprise. De nombreux Européens commencent aujourd’hui à comprendre : le terrible danger d’éviter le danger !

Dans ce livre, je décris mon voyage dans une région si différente de l’Europe qu’il est impossible d’établir facilement un pont entre elles deux ; on peut même dire que cette différence comporte, à certains égards, un danger. Nous laissons derrière nous la sécurité d’un environnement si uniforme qu’il n’y a pratiquement rien d’inconnu ni de surprenant, et nous pénétrons dans la diversité merveilleuse et sans précédent d’un autre monde.

Ne nous leurrons pas : dans cet autre monde, nous rencontrerons sur notre chemin quantité de tableaux hauts en couleur, dont nous pourrons peut-être comprendre tel ou tel aspect ; mais il nous sera à jamais impossible d’en saisir l’ensemble avec la même lucidité que dans un pays occidental. Ce qui nous sépare des habitants de cet autre monde n’est pas seulement l’espace, mais quelque chose qui s’y ajoute. Comment un échange d’idées pourrait-il s’établir avec eux ? Il ne suffit pas de parler leur langue. Celui qui veut comprendre la manière dont ils appréhendent leur vie doit entrer dans leur milieu entièrement libéré de ses préjugés et commencer à vivre au cœur de leurs relations et de leurs associations. Est-ce possible ? Et serait-ce souhaitable ? Peut-être que remplacer nos vieilles habitudes familières de pensée par des habitudes de pensée étrangères et inconnues se révélerait finalement nuisible, comme une entreprise commerciale.

Mais sommes-nous réellement étrangers à ce monde ? Je ne le crois pas. La principale raison pour laquelle nous nous sentons étrangers tient au fait que notre mode de pensée occidental repose sur une erreur qui nous est propre. Nous avons l’habitude de sous-estimer les valeurs créatrices étrangères et inconnues, et nous sommes toujours tentés de les attaquer, de les assimiler à nos propres conditions, de les accueillir dans notre propre milieu intellectuel. Pourtant, il me semble qu’à notre époque d’angoisse, il n’y a plus de place pour de telles entreprises arrogantes. Beaucoup d’entre nous commencent à comprendre que le fossé culturel peut et doit être franchi autrement que par la contrainte intellectuelle. Peut-être ne pouvons-nous le franchir qu’en nous abandonnant à lui par nos sens. Puisque ce monde inconnu diffère si radicalement de tout ce que vous avez connu dans votre patrie, puisque tant de choses y sont disponibles qui, par leur forme et leur son, présentent une nouveauté et une étrangeté surprenantes, il vous arrivera parfois, si vous êtes attentif, d’en recevoir l’effleurement d’un souvenir fugitif de choses que vous aviez connues dans un passé lointain et qui s’étaient perdues derrière le voile de l’oubli : les réalités insaisissables de votre propre vie. Et lorsque le souffle de ce souvenir vous parvient par-dessus le gouffre qui sépare votre monde de cet autre monde, cet inconnu, vous vous demandez : peut-être est-ce ici — et ici seulement — que réside le sens de tous les voyages, de toutes les errances ? Quel sens ? Non : devenir attentif à l’étrangeté inconnue du monde qui vous entoure et, par là même, ranimer les réalités oubliées de votre propre vie…

Et comme Elsa en avait compris le sens par son intuition innée, je ressentis avec une intensité particulière qu’Elsa, et Elsa seule, pouvait comprendre ce que je poursuivais, et qu’elle seule pouvait m’aider dans ma quête, moi qui, tel un homme tâtonnant dans les ténèbres, avais si maladroitement tenté de l’exprimer par ces paroles hésitantes.

Deux

Un jour de plus de ce long voyage sans but s’est achevé. Le silence est en moi, et le silence règne dans la nuit qui m’entoure. Le vent passe lentement sur les dunes, les effleurant doucement, et fait onduler le sable de leurs pentes comme une lame recourbée. Dans le cercle étroit de lumière du feu que l’on a allumé, je vois la silhouette de Zayd, occupé avec ses récipients et ses casseroles ; nos sacs de voyage sont posés tout près, là où nous les avons jetés au moment de dresser la tente pour la nuit — ainsi que nos selles aux hauts pommeaux de bois. Un peu plus loin, les corps de nos deux chameaux, affaissés et rampant presque, se fondent déjà dans l’obscurité ; épuisés par le long voyage, leurs cous sont visibles dans le sable, mais proches de vous comme les battements de votre cœur, dans le désert vide.

Il existe sur terre bien des paysages plus beaux que celui-ci, mais aucun, je crois, ne possède un pouvoir aussi absolu de façonner l’âme humaine. Par sa dureté et son immensité presque inhabitée, dépourvue de végétation, le désert efface de notre désir de comprendre le sens de la vie toutes les ruses et tous les artifices ; il efface les pièges des multiples illusions par lesquelles une nature plus clémente peut contraindre l’homme à projeter sa propre imagination sur le monde qui l’entoure. Le désert est nu et pur : il ne sait pas transiger. Il chasse du cœur humain ces agréables fantaisies qui pourraient servir de masques à une pensée capricieuse, et le libère ainsi pour qu’il s’abandonne à un Absolu sans forme : plus lointain que tout ce qui est lointain, et pourtant plus proche que tout ce qui est proche.

Depuis que l’homme a appris à penser, le désert est le foyer où s’est nourrie toute sa foi en l’unique Allah. Il est vrai que, dans des milieux plus doux et sous des climats plus favorables, l’homme a maintes fois découvert les traces de Son existence et de Son unicité — comme dans la conception de la « Moïra » chez les anciens Grecs : la Moïra était une force indéfinissable, source du pouvoir de tous les dieux de l’Olympe et échappant à leur emprise. Mais de telles conceptions n’avaient jamais été davantage que le fruit d’un sentiment vague, d’une perception conjecturale ; elles n’étaient pas le fruit d’une sagesse certaine, jusqu’à ce que cette connaissance se révèle aux hommes du désert, au cœur même du désert, avec une certitude éblouissante. C’est d’un buisson d’épines enflammé du désert de Madiân que la parole d’Allah retentit pour Moïse ; c’est dans les étendues désertiques de Judée que Jésus reçut le message du Royaume d’Allah ; et c’est dans la grotte de Hira, sur une montagne du désert proche de La Mecque, que la première révélation fut descendue sur Muhammad, le prophète de l’Arabie (s.).

Elle lui parvint dans cette gorge étroite et aride, entre les montagnes rocheuses, dans cette vallée nue et brûlée par le soleil du désert. Quel était ce message ? Non, c’était la reconnaissance totale de la vie née de l’union du corps et de l’esprit : le résultat de ce message fut de donner une forme et un but précis à un peuple informe et sans religion, composé de tribus diverses, puis de le voir, en quelques décennies, se répandre comme une flamme et comme une promesse jusqu’à l’océan Atlantique à l’ouest et à la Grande Muraille de Chine à l’est. Son destin était de demeurer, plus de treize siècles plus tard, malgré toutes les décadences politiques, et même après la civilisation remarquable à laquelle ce message avait donné naissance, une grande force spirituelle encore présente aujourd’hui — ce message qui était venu au prophète de l’Arabie…

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Mon temps s’écoule entre sommeil et veille. Je pense à ces jours qui sont passés, mais qui ne sont pas encore morts. Je m’endors et je rêve, puis mon sommeil se brise et je me redresse. Les rêves et les souvenirs de ma veille, entre pénombre et clarté, se poursuivent ensemble, avec douceur.

La nuit approche maintenant de l’aube. Le feu s’est complètement éteint. Zayd dort, enveloppé dans sa couverture. Nos deux chameaux gisent immobiles, tels deux monticules de terre. Les étoiles sont encore visibles dans le ciel, et vous pourriez penser qu’il est encore temps de dormir. Mais, bas à l’est, apparaît, perçant l’obscurité, un rayon de lumière pâle et terne, au-dessus d’une autre crête plus sombre qui s’étend sur l’horizon : les deux signes annonciateurs de l’aube, à l’heure de la prière du fajr.

Au-dessus de moi, je vois de biais l’étoile du matin, que les Arabes appellent az-Zohra, l’étoile resplendissante. Si vous les interrogez à son sujet, ils vous diront qu’autrefois cette étoile lumineuse était une femme…

Il y avait autrefois deux anges nommés Harut et Marut. Bien que la modestie et l’humilité conviennent aux anges, ces deux anges oublièrent leur condition et s’enorgueillirent de ce que leur pureté était impérissable et invincible. Nous sommes faits de lumière, se disaient-ils, et nous sommes au-dessus de tout cela, nous qui sommes des êtres faibles engendrés par des hommes ! Mais ils avaient oublié qu’ils n’étaient purs que parce qu’ils n’avaient aucun désir et qu’on ne leur avait jamais demandé de dompter leurs désirs. Allah, mécontent de leur arrogance, leur dit : « Descendez sur la terre et affrontez-y votre épreuve. » Les anges orgueilleux descendirent sur la terre et, prenant des corps humains, se mêlèrent aux enfants des hommes. Dès leur première nuit, ils rencontrèrent une femme dont la beauté était si extraordinaire que les gens l’appelaient az-Zohra… la femme resplendissante. Lorsque les deux anges regardèrent Zohra avec les yeux et les sentiments des hommes, à cet instant, leur raison se brouilla ; devenus semblables aux fils des hommes, ils ressentirent un désir irrésistible de posséder Zohra. Tous deux lui dirent : « Consens à m’appartenir. » Mais Zohra répondit : « J’appartiens déjà à un autre homme. Si tu me veux, tu dois d’abord me libérer de lui. » Alors Harut et Marut tuèrent cet homme, puis, les mains rougies par le sang qu’ils avaient injustement versé, assouvirent sur cette femme leur désir effréné. Mais dès que leur désir se fut éteint, les deux anges, qui peu auparavant encore étaient doués de conscience, comprirent qu’au cours de leur première nuit sur terre ils avaient commis un double péché : le meurtre et la fornication, et que leur orgueil n’avait aucun sens ! Allah leur dit alors : « Choisissez entre le châtiment terrestre et le châtiment de l’au-delà. » Les deux anges, accablés de remords, choisirent le châtiment terrestre. Allah ordonna alors qu’ils fussent suspendus, enchaînés, entre le ciel et la terre, et qu’ils y demeurassent ainsi jusqu’au Jour de la Résurrection, en guise d’avertissement aux anges et aux hommes : toutes les vertus se détruisent d’elles-mêmes lorsqu’elles sont dépourvues d’humilité et de modestie. Mais puisque les yeux humains sont incapables de voir les anges, Allah transforma az-Zohra en étoile et la suspendit dans le ciel, afin que les hommes puissent toujours la voir et, en se rappelant son histoire, se souvenir du malheur de Harut et Marut. Les grandes lignes de ce récit semblent bien plus anciennes que l’islam. Ce récit trouve son origine dans l’une des toiles de mythes que les anciens Sémites tissèrent autour de leur déesse Ishtar, devenue plus tard la déesse grecque Aphrodite. Cette déesse et la planète que nous appelons Vénus ont été identifiées comme une seule et même réalité. Mais sous la forme où je l’avais entendu, le récit de Harut et Marut est une création propre à l’esprit musulman. Ce récit illustre l’idée qu’une pureté détachée de la matière n’a aucune portée morale tant qu’elle repose sur l’absence de désirs. Car la nécessité de choisir sans cesse entre le bien et le mal n’est-elle pas le fondement même de toute moralité ?

Les malheureux Harut et Marut l’ignoraient. N’ayant jamais été confrontés à la tentation en tant qu’anges, ils se croyaient purs et supérieurs aux hommes sur le plan moral. Ils ne comprenaient pas que nier la légitimité des besoins du corps revenait indirectement à nier toute valeur morale dans les actes humains. Car c’est seulement la présence de ces exigences, de ces tentations et de ces conflits… « la possibilité de choisir qui fait de l’homme, et de l’homme seul, à l’exclusion de tout autre être, une créature morale possédant une âme ».

C’est sur le fondement de cette conception que, parmi toutes les religions supérieures, l’islam est la seule à considérer l’âme comme un aspect de la personnalité humaine, et non comme une réalité indépendante possédant une existence propre. Ainsi, selon la perspective musulmane, le développement de l’âme humaine est intimement lié à tous les aspects de sa nature. Les désirs et les passions du corps en sont une partie inséparable. Ils ne sont pas le fruit d’un quelconque « péché originel », mais des forces réelles données par Allah, qu’il faut reconnaître et utiliser intelligemment. Il va sans dire que la notion de péché originel est totalement étrangère à l’éthique islamique ; le problème de l’homme n’est donc pas de savoir comment réprimer les besoins du corps, mais comment les harmoniser avec les besoins de son âme, de manière à rendre la vie pleine et vertueuse.

La racine de cette affirmation de la vie, presque moniste, se trouve dans la conception islamique selon laquelle la fitra originelle de l’homme est fondamentalement bonne. À rebours de la conception chrétienne selon laquelle l’homme est pécheur de naissance, ou de l’enseignement hindou selon lequel il naît vil et impur et doit, au fil de nombreuses vies, chercher péniblement et tristement son chemin pour atteindre la délivrance, le Coran dit : « Nous avons certes créé l’homme dans la plus belle forme, dans un état de pureté — pureté qui ne peut être perdue que par une conduite ultérieurement erronée — puis Nous le ramenons au plus bas degré, sauf ceux qui croient et accomplissent de bonnes œuvres. »

Trois

Devant nous s’étendent les palmeraies de Haïl.

Nous nous arrêtâmes près d’une vieille tour de guet en ruine afin de nous préparer à entrer dans la ville. Car l’ancienne coutume arabe, qui est souvent liée au goût personnel et au sens de la beauté, exige que le voyageur, lorsqu’il entre dans une ville, revête ses plus beaux habits et y pénètre frais et propre, comme s’il venait tout juste de monter sur son chameau. Nous dépensâmes donc le reste de notre eau à nous laver les mains et le visage, taillâmes nos barbes négligées et sortîmes de dessous la selle nos plus belles tuniques. Nous brossâmes le sable du désert accumulé pendant plusieurs semaines sur nos abayas et sur les glands aux couleurs éclatantes de nos selles, puis nous parâmes nos chameaux de leurs plus beaux ornements.

Et nous voilà enfin prêts à nous présenter dans la ville de Haïl. Cette ville est beaucoup plus arabe par sa nature que Bagdad ou Médine, par exemple. On n’y trouve aucun élément d’un pays ou d’un peuple non arabe : elle est pure et sans mélange, comme un bol de lait fraîchement trait. Sur son marché, on ne voit aucun vêtement étranger, mais seulement les amples abayas arabes, les keffiehs et les igals. Ses rues sont bien plus propres que celles de n’importe quelle autre ville du Moyen-Orient — même que celles de n’importe quelle ville du Nedjd, pourtant célèbre pour sa propreté peu orientale — probablement parce que les habitants de ce pays, ayant toujours été « libres », ont conservé davantage de dignité que les gens de n’importe quelle autre région de l’Orient. Les maisons sont faites de mottes de terre glaise comprimées et durcies, posées les unes sur les autres ; elles sont joliment entretenues. La seule exception est constituée par les murailles en ruine de la ville, qui témoignent encore des guerres passées entre les familles d’Ibn Saoud et d’Ibn Rachid, ainsi que de la conquête de la ville en 1921 par Ibn Saoud lui-même.

Les marteaux des dinandiers martèlent toutes sortes de récipients ; les scies des ouvriers mordent le bois en poussant des cris ; les cordonniers posent les semelles des sandales. Des chameaux se frayent un passage à travers la foule ; les uns portent des charges de bois, tandis que les autres, munis d’outres en cuir pleines de beurre et amenés par les Bédouins pour être vendus, emplissent l’air de leurs mugissements. Des mains expertes examinent au toucher les brillantes sacoches de selle apportées d’al-Hasa. Les crieurs publics parcourent le marché d’un bout à l’autre en criant et en annonçant la vente de leurs marchandises aux dates fixées. De telles ventes aux enchères sont une caractéristique traditionnelle de toute ville arabe. Ici et là, vous verrez des faucons de chasse bondir sur leurs perchoirs de bois, les pattes attachées par de fines lanières de cuir. Des lévriers salukis couleur de miel restent étendus au soleil, leurs beaux membres abandonnés avec nonchalance. Des Bédouins décharnés, vêtus d’abayas usées, des serviteurs magnifiquement habillés et les gardes du corps de l’émir — presque tous originaires des provinces du Sud — se mêlent aux marchands de Bagdad, de Bassora et du Koweït ainsi qu’aux habitants de Haïl. Ces habitants, c’est-à-dire les hommes — car vous ne verrez guère les femmes sous leurs abayas noires, qui les couvrent des pieds à la tête — appartiennent à l’une des familles les plus belles du monde. Toute la beauté et toute la noblesse que la race arabe ait jamais acquises dans les traits et la démarche semblent incarnées dans cette tribu des Shammar, dont un poète préislamique a chanté : « Sur les hauteurs vivent des hommes ardents comme l’acier et de fières femmes chastes. »

Lorsque nous arrivâmes devant la forteresse de l’émir, où nous avions décidé de séjourner les deux jours suivants, nous découvrîmes que nos hôtes avaient installé une cour en plein air devant la porte de la forteresse. L’émir Ibn Mousa’d appartient à la branche Jiluwi de la famille d’Ibn Saoud et est l’un des beaux-frères du roi. Il est l’un des gouverneurs les plus puissants du roi. On l’appelle l’« émir du Nord » parce qu’il ne gouverne pas seulement la province du Jabal Shammar, mais l’ensemble du Nedjd septentrional, jusqu’aux frontières de la Syrie et de l’Irak, une région aussi vaste que la France.

L’émir, qui est un vieil ami à moi, et un shaykh bédouin venu de la steppe sont assis sur un long banc étroit en briques, construit le long du mur de la forteresse. En une longue file, assis à leurs pieds, se trouvent les rajazil d’Ibn Mousa’d — des gardes armés de fusils et de sabres dans des fourreaux d’argent — qui ne le quittent jamais de la journée, moins pour le protéger que par égard pour sa dignité. Derrière eux viennent les fauconniers, les oiseaux perchés sur leurs poings gantés ; puis les serviteurs de rang inférieur, les Bédouins, une troupe d’acolytes, jusqu’aux palefreniers des petites et des grandes écuries — tous se considérant mutuellement comme des hommes égaux, malgré leurs différences de rang. Et dans ce pays, où l’on ne s’adresse jamais à personne en disant « mon seigneur », sauf à Allah dans la prière, comment pourrait-il en être autrement ? Face à eux, les Bédouins et les citadins sont assis en grand demi-cercle et présentent à l’émir leurs plaintes et leurs querelles afin qu’il les tranche.

Nous fîmes asseoir nos chameaux à l’extérieur de ce cercle. Laissant les bêtes aux soins des deux acolytes qui avaient accouru à notre rencontre, nous nous avançâmes vers l’émir. Il se leva, et ceux qui étaient assis à ses côtés sur le banc ou par terre devant lui se levèrent également. Il tendit la main vers moi et dit : « Ahlan wa sahlan » — « Venez, asseyez-vous ; qu’Allah prolonge vos jours. »

Je baise le bout du nez et le front de l’Amir, et il m’embrasse sur les deux joues ; puis il m’attire pour me faire asseoir sur le banc, à ses côtés. Zayd prend sa place parmi les « rajazil ».

Ibn Mus’ad me présenta à ses hôtes. Certains m’étaient tout à fait inconnus, tandis que je connaissais les autres depuis plusieurs années. Parmi eux se trouvait Ghadban ibn Rimal, le plus haut « cheikh » des Shammar de Sijara. J’appelle toujours oncle ce vieux guerrier jovial. À voir son visage presque entièrement ravagé par l’âge, personne ne pourrait deviner qu’il est le chef le plus redoutable des régions du Nord ; il a couvert sa jeune épouse de tant d’ornements d’or et de pierres précieuses que, selon la croyance générale, lorsque cette jeune femme souhaite sortir de son immense tente dressée sur seize piquets, elle doit faire porter le poids de sa parure par deux esclaves.

Ses deux yeux se mirent à scintiller lorsqu’il m’étreignit et me murmura à l’oreille :

— Tu n’as toujours pas trouvé de nouvelle épouse ?

Je me contente de sourire et de hausser les épaules en réponse.

L’Amir Ibn Mus’ad avait certainement entendu cette plaisanterie, car il éclata de rire et dit à voix haute :

— Pour un voyageur épuisé, ce qu’il faut, ce n’est pas une épouse, mais du café. Puis il cria :

« Qahwa »

— « Qahwa ! » répète le serviteur le plus proche de l’Émir, tandis que celui qui se trouve à l’extrémité de la file reprend à son tour le mot : « Qahwa ! » Ainsi, le signal se poursuit jusqu’à ce que l’ordre officiel parvienne à la porte de la forteresse, où il résonne de nouveau à l’intérieur. En un instant, un serviteur apparaît, tenant de la main gauche une cafetière traditionnelle en laiton et, de la droite, plusieurs petites tasses. Il verse d’abord le café à l’Émir, puis m’en verse une seconde fois, avant de servir les autres invités selon leur rang. Une ou deux fois, les tasses sont remplies à nouveau ; lorsqu’un invité fait signe qu’il n’en veut plus, la tasse est remplie et présentée au convive suivant.

Il est évident que l’Émir brûle de connaître le résultat de mon voyage à la frontière de l’Irak. Mais sa curiosité sur ce qui m’est arrivé en chemin ne se manifeste que par ces petites questions ; il réserve les demandes de renseignements plus détaillées au moment où nous serons seuls tous les deux. Puis il reprit l’audience qui avait été interrompue par notre arrivée.

En Occident, une cour aussi simple et dépourvue de complications serait inconcevable ; naturellement, en tant que gouverneur et juge, tous les honneurs reviennent à l’Émir. Mais le respect que les Bédouins lui témoignent ne porte aucune trace de servilité. Le demandeur comme le défendeur se tiennent avec fierté, conscients d’être libres en tant qu’êtres humains. Leurs gestes ne manifestent aucune hésitation ni aucune gêne ; leurs voix sont souvent fortes et assurées, et chacun s’adresse à l’Émir comme s’il parlait à un frère aîné — même le roi est appelé, selon la coutume bédouine, par son prénom, et non par son titre. Il n’y a pas la moindre trace de férocité dans la noblesse d’Ibn Musa’d. Son beau visage, orné d’une courte barbe noire, et son corps de taille moyenne, quelque peu trapu, expriment cette maîtrise de soi naturelle et ce sens spontané de la dignité qui, en Arabie, vont souvent de pair avec une autorité redoutable. Ibn Musa’d est très grave et, en quelques phrases brèves et éloquentes, il tranche sans délai les affaires simples ; quant aux affaires un peu plus complexes, qui exigent une connaissance approfondie du droit, il les renvoie au qadi de la région.

Il n’est pas facile de détenir l’autorité suprême sur une vaste région bédouine. Pour parvenir à la décision juste au milieu des complications passionnées des plaintes bédouines, il faut connaître intimement les différentes tribus bédouines, les relations entre les familles, les principaux personnages, les pâturages des tribus, leur histoire passée et leur état d’esprit actuel. Il faut ici autant la finesse de l’intelligence que la subtilité du cœur, et toutes deux doivent agir ensemble avec une précision extrêmement délicate afin d’éviter l’erreur. Car les Bédouins n’oublient jamais une faveur qu’on leur a accordée, pas plus qu’ils n’oublient le jugement qu’ils estiment injuste. En revanche, ceux contre qui un jugement équitable a été rendu l’acceptent presque toujours avec le sourire. Ibn Musa’d est peut-être, de tous les émirs d’Ibn Saoud, celui qui remplit le mieux toutes ces conditions. Il est si recueilli, si silencieux et si libre de tout conflit intérieur que, lorsque son jugement atteint ses limites extrêmes, son intuition naturelle lui montre presque toujours le bon chemin. C’est un nageur dans le fleuve de la vie. Il se laisse porter par le courant, s’y adapte et le maîtrise.

À cet instant, deux Bédouins vêtus de haillons exposent l’objet de leur querelle avec des paroles et des gestes passionnés. D’ordinaire, il est difficile de prévoir quoi que ce soit chez les Bédouins ; il y a toujours chez eux quelque chose d’imprévisible — la possibilité d’un emportement soudain et spontané qui ne connaît aucun compromis —, comme si le paradis et l’enfer étaient toujours proches l’un de l’autre. Mais je vois maintenant comment Ibn Musa’d les sépare au milieu de leur colère ardente et les apaise par ses paroles impassibles. Certains pourraient penser que, tandis que l’un plaide pour faire reconnaître son droit, il ordonnerait à l’autre de se taire ; mais non, il ne le fait pas. Au contraire, il les laisse parler tous les deux en même temps et se surpasser par leurs clameurs ; lui-même ne s’interpose que de temps à autre, lançant ici un mot, là une question, puis, l’instant d’après, se plongeant au cœur de leur débat enflammé. Il cède, et semble reculer, pour revenir quelques instants plus tard parmi eux avec une nouvelle remarque pertinente. Cette manière d’adapter l’esprit du juge à la réalité — une réalité que deux hommes en colère interprètent de façons absolument opposées — est fascinante. Il ne s’agit pas tant de rechercher la vérité au sens juridique que de dévoiler peu à peu une vérité matérielle cachée. L’Émir avance vers ce but par étapes et tire la vérité au dehors comme à l’aide d’un fil délicat, lentement, avec une patience infinie, presque à l’insu du demandeur et du défendeur… jusqu’au moment où ils s’arrêtent soudain, se regardent avec des yeux stupéfaits et déconcertés, et comprennent : le jugement a été rendu, et il est si manifestement juste qu’aucune explication supplémentaire n’est nécessaire… Alors l’un des deux se lève avec hésitation ; son abaya pend longuement, et il saisit la main de celui qui, quelques instants auparavant, était son adversaire, l’attirant avec force dans un geste presque amical : « Allons-y. » Tous deux quittent la cour, encore quelque peu hébétés mais en même temps soulagés, souhaitant à voix basse la paix à l’Émir.

La scène est magnifique — une véritable œuvre d’art, semble-t-il : elle paraît offrir un exemple de cette collaboration féconde entre la science du droit et la justice qui, dans les tribunaux et les assemblées législatives d’Occident, en est encore à ses débuts ; mais ici, elle s’épanouit dans toute sa plénitude sur la place poussiéreuse du marché, devant la forteresse d’un émir arabe !

Ibn Musa’d, appuyé nonchalamment contre le mur de terre, entend l’affaire suivante. Son visage ferme et instruit, au milieu duquel brillent deux yeux profonds au regard vif et pénétrant, est celui d’un véritable chef d’hommes, le symbole le plus accompli de la plus grande qualité de son peuple. Quelle est cette qualité suprême ? L’intelligence simple du cœur.

Quelques autres personnes présentes expriment ouvertement la même admiration étonnée. Un Bédouin de la tribu des Harb, qui serait le garde du corps de l’Émir, était assis à même le sol juste devant moi ; il tendit le cou vers moi et, le visage illuminé d’un sourire discret, me dit :

« N’est-il pas semblable à ce sultan dont al-Mutanabbî dit :

« Je le rencontrai alors que son épée qui éblouissait les yeux était au fourreau,

je le vis alors que cette épée était rougie de sang,

et toujours je le trouvai

sous la forme la meilleure de l’humanité,

mais pourtant, en lui, le meilleur de tout était son noble cœur… ? »

Entendre un Bédouin illettré citer un poème d’un des plus grands poètes arabes, qui vivait au Xe siècle, ne me parut pas plus incongru que d’entendre un paysan de Berbérie réciter des vers de Goethe, ou un marin anglais déclamer des poèmes de William Blake ou de Shelley. Car, malgré la plus grande diffusion de l’art parmi les populations occidentales, l’Européen ou l’Américain moyen ne participe en réalité en rien aux plus grands trésors de la culture occidentale ; en revanche, une grande partie des musulmans sans instruction, voire parfois illettrés, participe chaque jour, consciemment, à leur héritage culturel passé. De même que ce Bédouin avait été capable de se rappeler un vers approprié de Mutanabbî pour illustrer une situation dont il avait été témoin, de même beaucoup d’Iraniens aux vêtements usés, qui n’étaient jamais allés à l’école — qu’il s’agisse d’un porteur d’eau, d’un portefaix du marché ou d’un soldat d’un poste-frontière — portent en eux d’innombrables poèmes de Hafiz, de Jami ou de Ferdowsi, et les intègrent à la trame de leurs conversations quotidiennes. Bien qu’ils aient en grande partie perdu la créativité qui avait rendu leur héritage culturel si grand, ces peuples musulmans entretiennent encore aujourd’hui une relation directe et vivante avec les sommets de cet héritage, avec ses plus grands trésors.

……. ………       ………… …………

Je me souviens encore du jour où je fis cette découverte au marché de Damas. Je tenais entre les mains un récipient, une grande jatte en terre cuite. Sa forme avait une étrange majesté : grande et ronde, semblable à une sphère aplatie d’un côté, dont les proportions étaient presque exactement comparables à celles d’un rapport musical ; depuis la partie supérieure arrondie du récipient, douce au toucher comme la joue d’une femme, deux anses se courbaient avec une parfaite élégance vers l’extérieur, ce qui aurait pu faire la fierté d’une amphore grecque. Je voyais dans l’argile les empreintes de ses doigts ; autour de la pâte enroulée vers l’intérieur du récipient, il avait fait apparaître, de rapides et sûres entailles de son ciseau, le dessin délicat de feuillages qui semblait suggérer un jardin de roses épanouies. Le potier travaillait rapidement, presque avec indifférence, tandis qu’il créait cette merveilleuse simplicité qui évoquait toute la splendeur des céramiques seldjoukides et iraniennes, si admirées et chéries dans les musées d’Europe : ce potier n’avait nul dessein de créer une œuvre d’art. Ce qu’il fabriquait était un pot de cuisson, rien de plus, simplement un pot de cuisson qu’un fellah ou un Bédouin pouvait acheter n’importe quel jour dans n’importe quel marché, pour quelques pièces de cuivre.

Je sais que les Grecs avaient atteint une perfection semblable, ou même supérieure, peut-être jusque dans les ustensiles de cuisine ; car eux aussi — le porteur d’eau, le portefaix du marché, le soldat et le potier, chacun d’eux — participaient véritablement à une culture qui ne reposait ni sur l’ardeur créatrice de quelques élus, ni sur quelques sommets inaccessibles que seuls les hommes de génie pouvaient atteindre ; cette culture était le bien commun de tous. Les belles choses qui en faisaient partie, ils étaient fiers de les voir intégrées à leurs activités quotidiennes : une participation ininterrompue à la possession vivante et commune de tous.

En tenant ce récipient dans mes deux mains, je compris ceci : heureux les hommes qui font chaque jour leur cuisine dans de tels récipients ; heureux ceux qui revendiquent l’héritage d’une culture, car cette revendication n’est pas une vaine fierté, mais quelque chose de bien plus grand.

Quatre

— Muhammad, veux-tu maintenant me faire l’honneur de venir manger avec moi ? La voix d’Ibn Musa‘d rompt le fil de mes rêveries ; j’ouvre les yeux et Damas disparaît de nouveau dans le passé, où est sa place ; et je me retrouve encore assis sur l’estrade, à côté de l’« émir du Nord ». L’audience est alors terminée. Les plaideurs prennent congé, l’un après l’autre. Ibn Musa‘d se lève de l’estrade, et ses hôtes ainsi que ses gardes se lèvent avec lui.

Le groupe se divise en deux et nous ouvre le passage. Après que nous avons franchi la porte d’entrée, ils se regroupent et nous suivent dans la cour de la citadelle.

Peu après, l’« émir » Ghadan ibn Rimar et moi nous asseyons ensemble pour manger autour d’un immense plateau. Sur le riz repose un mouton entier rôti. À part nous, la pièce abrite deux serviteurs de l’« émir » et une paire de lévriers saluki à la robe dorée.

Le vieux Ghadan pose la main sur mon épaule et dit : « Tu n’as toujours pas répondu à ma question — tu n’as donc toujours pas trouvé de nouvelle épouse ? »

Je ris de son insistance : « Vous savez bien que j’ai déjà une épouse à Médine ; pourquoi irais-je en chercher une autre ? »

— Pourquoi ? Qu’Allah me protège ! Une seule épouse, et tu es encore un jeune homme ! Pourquoi, quand j’avais ton âge… »

— J’ai entendu dire, cheikh Ghadhban, intervient l’émir Ibn Moussaad, que vous n’avez toujours rien perdu de votre vigueur d’autrefois ! »

— Ô émir, je ne suis plus qu’une ruine décrépite. Qu’Allah vous accorde une longue vie ; mais parfois, pour réchauffer mes vieux os usés, je désire la proximité d’un corps de femme chaleureux… Mais dis-moi, poursuit Ghadhban en se tournant vers moi, cette jeune fille mutaïrie que tu avais épousée il y a deux ans, qu’est-elle devenue ? Qu’as-tu fait d’elle ? »

— Pourquoi ? Rien du tout ; et c’est là ma réponse, dis-je.

— Rien du tout… ? répète le vieillard en écarquillant les yeux. Était-elle donc si laide ? »

— Non, au contraire, elle était très belle. »

— Qu’est-ce que cela signifie ? demande Ibn Moussaad. De quelle jeune fille mutaïrie parlez-vous ? Éclaire-nous un peu, Muhammad. »

J’essaie d’informer l’émir de ce mariage raté.

Je vivais alors à Médine, sans épouse et solitaire. Un Bédouin de la tribu des Mutayr, qui s’appelait Fahad, passait chaque jour des heures dans mon « majlis du café » et me racontait toutes sortes d’aventures incroyables qu’il avait vécues sous la conduite de Lawrence pendant la Seconde Guerre mondiale. Un jour, il me dit : « Aucun homme ne devrait vivre seul, car, dans ce cas, le sang se coagule dans tes veines ; tu devrais te marier. » Et lorsque, pour plaisanter, je lui dis de me trouver une future épouse, il répondit : « C’est très facile. La fille de mon beau-frère Mutarik est maintenant en âge de se marier et, en tant qu’oncle maternel, je peux te dire qu’elle est extrêmement belle. »

Toujours sur le ton de la plaisanterie, je lui dis de se renseigner pour savoir si son père accepterait. Quelle surprise ! Le lendemain, Mutarik lui-même vint me trouver ! Après avoir manifestement achevé plusieurs tasses de café, toussoté et hésité quelque peu, il finit par me dire que Fahad lui avait raconté que je voulais épouser sa fille. « Je serais honoré de t’avoir pour gendre ; mais Rokeïa n’est encore qu’une enfant, elle n’a que onze ans. »

En apprenant que Mutarik était venu ici, Fahad entra dans une colère noire : « Vaurien ! Misérable menteur, la fille a maintenant quinze ans ! En réalité, il ne veut pas donner sa fille en mariage à un Arabe du village. D’un autre côté, il sait à quel point tes relations avec Ibn Saoud sont étroites. Il ne veut donc pas te blesser en refusant directement ta proposition. Il prétend ainsi que sa fille est encore une enfant. Mais je te le dis, ses seins sont comme ceci » — et de ses mains il décrit une poitrine dont la forme et les proportions sont si séduisantes — « exactement comme un fruit mûr qu’on pourrait déchirer et manger. »

À cette description, les yeux du vieux Gadbane s’illuminent : « Quinze ans, belle et vierge »… Puis il ajoute : « Rien de plus ! Que pouvais-tu demander de plus ? »

— « Très bien, attends que je termine le reste de l’histoire… Je dois reconnaître que mon intérêt ne cessait de croître, peut-être était-il en partie stimulé par les objections de Mutarik. Je donnai à Fahad dix mahर्स d’or. Fahad fit tout son possible pour convaincre les parents de la jeune fille de me la donner en mariage. Un présent similaire fut envoyé à la mère de la fiancée, la sœur de Fahad. Je ne sais pas ce qui s’était réellement passé dans leur maison. Je sais seulement qu’à la fin, tous deux réussirent à convaincre Mutarik d’accepter ce mariage. »

— « Ce Fahad me semble être un homme très rusé, dit Ibn Moussaad. Il est évident que lui et sa sœur espéraient de ta part une récompense bien plus importante ! Mais que s’est-il passé ensuite ? »

Je poursuis en leur racontant comment, quelques jours plus tard, le mariage fut dûment célébré en l’absence de la fiancée. Selon la coutume, son père la représenta en qualité de wali et de mandataire ; avec le mandataire de la fiancée, deux témoins attestèrent la validité du consentement. Ensuite, à l’occasion du mariage, on servit un repas coûteux et délicieux, accompagné des cadeaux traditionnels destinés à la fiancée — que je n’avais encore jamais vue —, à son père et à sa mère, ainsi qu’à plusieurs autres proches parents, parmi lesquels Fahad occupait naturellement la première place. Le soir même, la mère de la fiancée et plusieurs jeunes femmes voilées amenèrent mon épouse chez moi, tandis que, sur les toits des maisons voisines, des femmes chantaient des chants de mariage en battant du daf.

À l’heure fixée, j’entre dans la pièce où ma femme et sa mère m’attendaient. Je ne parvenais à faire aucune différence entre les deux. Car toutes deux étaient entièrement couvertes d’une burqa, des pieds à la tête. Mais lorsque, selon la coutume, je prononçai ces mots : « Vous pouvez maintenant partir », l’une des femmes voilées se leva et sortit lentement de la pièce ; c’est ainsi que j’appris que la femme qui était restée était bien mon épouse.

— « Et ensuite, père… que s’est-il passé ensuite ? » demanda Ibn Rimal lorsque je m’arrêtai un instant à ce point de mon récit. L’Amir me regarda d’un air mêlé d’amusement.

— « Ensuite… la pauvre fille était assise là ; je voyais clairement qu’elle était terriblement effrayée d’être ainsi livrée à un homme qu’elle ne connaissait absolument pas. Et lorsque je lui demandai, avec toute la politesse et la douceur dont j’étais capable, de relever le niqab qui couvrait son visage, elle resserra encore davantage son abaya autour d’elle. »

— « Elles font toujours ainsi », déclara Ibn Rimal d’une voix forte. « Au début de la nuit de noces, elles sont toujours aussi effrayées. Et puis, il convient qu’une jeune fille soit pudique. Mais ensuite, elles sont généralement très heureuses… La tienne n’a-t-elle pas été heureuse ? »

— « Non, elle n’a pas été heureuse. Il me fallut moi-même écarter le niqab de son visage et, lorsque je le fis, je découvris une très belle jeune fille, au teint de blé mûr, au visage en forme d’amande, aux yeux immenses, et dont la longue chevelure retombait sur le coussin même où elle était assise. Mais c’était en réalité le visage d’une enfant — elle ne pouvait en aucun cas avoir plus de onze ans — exactement comme l’avait dit son père ; seuls l’avidité de Fahad et celle de sa sœur l’avaient présentée à mes yeux comme étant en âge de se marier. Le pauvre Mutarik n’avait pas menti le moins du monde. »

— « Mais qu’est-ce que cela change ? » demanda Ibn Rimal, comme s’il ne comprenait pas ce que je voulais dire. « Qu’est-ce que onze ans ont fait de mal ? Une fille grandit — enfin, elle grandit, n’est-ce pas ? Et elle grandit encore plus vite dans le lit de son époux… »

Mais l’Amir Ibn Mousa’d dit : « Non, cheikh Gadban, ce n’est pas cela ; il n’est pas un Najdi comme toi. Il a davantage de cervelle dans la tête ! » Puis, se tournant vers moi et affichant un sourire délibérément moqueur, il ajoute : « Muhammad, n’écoute pas Gadban. C’est un Najdi et, chez presque tous les Najdis, la cervelle (il désigne de la main sa tête) ne se trouve pas là — mais ici », dit-il en pointant du doigt une tout autre partie de son corps !

Nous éclatons tous de rire, et Gadban marmonne dans sa barbe : « Alors, ô Amir, j’ai sûrement plus de cervelle que vous ! »

Sous leur insistance, je poursuis mon récit et leur explique que, quoi qu’il en soit du vieux Gadban, l’extrême jeunesse de ma jeune épouse ne m’avait pas semblé être un avantage supplémentaire qui me revenait. La jeune fille avait été victime d’une manœuvre honteuse de la part de son oncle maternel. Je n’éprouvais pour elle rien d’autre que de la compassion. Je me comportai avec elle comme on se comporte avec un enfant. Je la rassurai en lui disant qu’elle n’avait rien à craindre de moi. Mais elle ne dit pas un mot ; au contraire, ses tremblements ne faisaient que révéler sa terreur. Après avoir fouillé un rayon de fond en comble, j’y trouvai un morceau de chocolat et le lui offris. Mais, n’en ayant jamais vu de sa vie, elle le refusa en secouant vigoureusement la tête. Je tentai alors de la mettre à l’aise en lui racontant une histoire amusante des Mille et Une Nuits. Mais elle ne sembla pas la comprendre. Il n’était évidemment pas question qu’elle la trouvât amusante ; finalement, elle prononça ces quelques premiers mots : « J’ai mal à la tête »… Je lui glissai dans la main quelques comprimés d’aspirine, avec un verre d’eau ; mais cela provoqua une expression de peur encore plus intense (j’appris plus tard qu’une de ses amies lui avait dit que ces étrangers venus d’ailleurs faisaient parfois prendre ce genre de médicaments à leurs femmes, la nuit de noces, afin de pouvoir les violer plus facilement !). Il me fallut près de deux heures entières pour la convaincre que je n’avais aucune intention de lui imposer une telle contrainte. Finalement, comme les enfants de son âge, elle s’endormit tandis que j’installais pour moi un lit sur le tapis, dans un coin de la pièce.

Le lendemain matin, j’envoyai chercher sa mère et lui demandai de ramener sa fille chez elle. La femme en resta absolument stupéfaite ! Jamais ma belle-mère n’avait entendu dire qu’un homme puisse refuser un morceau si appétissant : une vierge de onze ans, une chose pareille ! Elle dut certainement penser que j’avais quelque défaut fondamental !

— Et ensuite ? demanda Gadban.

— Rien du tout : je répudiai la jeune fille exactement dans l’état où elle était venue à moi. L’affaire ne se révéla pas mauvaise pour sa famille, car elle récupéra la jeune fille ainsi que le mahr que j’avais versé, avec tous les cadeaux de mariage. Quant à moi, la rumeur se répandit partout que j’étais un homme incapable, impuissant, et quelques-uns de mes bienveillants cherchèrent à me convaincre que quelqu’un, ou peut-être l’une de mes anciennes femmes, m’avait ensorcelé, et que je ne pourrais me libérer de ce sort qu’au moyen d’un autre sort en retour… »

— Muhammad, quand je pense à ton mariage suivant, à Médine, et à ton fils, dit l’Amîr en riant, il ne fait aucun doute que tu avais vraiment lancé un sort des plus puissants…

Cinq

Le soir suivant, alors que j’allais dormir dans la chambre qui m’avait été laissée, je remarquai que Zayed était aujourd’hui bien plus silencieux encore qu’il ne l’était d’ordinaire. Il vint se tenir près de la porte, manifestement perdu dans quelque pensée lointaine. Son menton reposait sur sa poitrine et ses yeux étaient fixés sur les motifs circulaires bleus et vert mousse du tapis du Khorassan étendu sur le sol.

— Après tant d’années, que ressens-tu en revenant dans la ville de ta jeunesse, Zayed ? lui demandai-je, car chaque fois que je m’étais rendu à Haïl autrefois, Zayed avait refusé d’entrer dans cette ville.

— « Je ne saurais le dire exactement, oncle », répond-il doucement… « Onze ans — onze ans se sont écoulés depuis ma dernière venue ici. Vous savez, auparavant, mon cœur refusait absolument que je vienne ici. Car chaque fois que je serais venu, j’aurais vu les gens du Sud régner dans le palais d’Ibn Rachid ; je n’aurais pas pu le supporter. Mais désormais, je le dis moi-même dans les termes du Livre : “Ô Allah, Maître de la souveraineté, Tu donnes le pouvoir à qui Tu veux et Tu le retires à qui Tu veux. Tu honores qui Tu veux et Tu avilis qui Tu veux — entre Tes mains est tout le bien, et Tu es puissant sur toute chose.” Certes, Allah avait accordé le sultanat à la famille d’Ibn Rachid, mais ils ne savaient pas comment exercer correctement ce pouvoir. Ils étaient généreux envers leur peuple, mais d’une dureté impitoyable envers leurs proches et sans frein dans leur arrogance ; ils se sont entretués, des frères ont tué leurs frères, et c’est pour cela qu’Allah leur a retiré le pouvoir et l’a rendu à Ibn Saoud. Je pense que je ne devrais plus m’en attrister ; car n’est-il pas écrit dans le Livre : “Il se peut que vous aimiez une chose alors qu’elle vous est très nuisible, et il se peut que vous haïssiez une chose alors qu’elle vous est bénéfique” ? »

Dans la voix de Zaïd se percevait une douce et sereine résignation — une résignation qui ne signifiait rien d’autre que l’acceptation de ce qui s’était déjà produit et ne pouvait donc plus être changé. Ce consentement silencieux du cœur musulman devant cette réalité que le passé est immuable — c’est-à-dire la reconnaissance que tout ce qui est arrivé devait arriver exactement comme cela et ne pouvait arriver d’aucune autre manière — les Occidentaux le prennent souvent, à tort, pour une sorte de « fatalisme » inhérent à la vision islamique. Mais la résignation des musulmans devant le destin concerne le passé, non l’avenir ; cette reconnaissance ne signifie ni le rejet de l’action, ni l’abandon de l’espoir, ni le renoncement à l’effort de s’améliorer ; elle signifie plutôt le refus de considérer le passé réel comme autre chose que l’œuvre d’Allah.

— « Et de plus », poursuit Zaïd, reprenant le fil de son propos, « Ibn Saoud n’a rien fait de mal aux Shammar. Ils le savent eux aussi, car, lorsque Kutta ad-Dabish s’est révolté contre lui il y a environ trois ans, ne l’ont-ils pas soutenu l’épée à la main ? »

C’est bien ce qu’ils avaient fait, avec cette virilité du vaincu qui caractérise les vrais Arabes dans les moments les plus nobles de leur existence. Ils l’avaient fait au cours de cette terrible année 1929, lorsque la redoutable révolte bédouine menée par Fayçal ad-Dawish avait ébranlé les fondements du règne d’Ibn Saoud : toutes les tribus shammar du Najd, oubliant leur ancienne hostilité envers le roi, s’étaient alors rangées derrière lui. Plus tard, leur contribution à la victoire remportée par le roi sur les insurgés fut considérable. Cette réconciliation est véritablement remarquable, car quelques années auparavant à peine, Ibn Saoud avait conquis Haïl par les armes et rétabli ainsi la domination du Sud sur la région septentrionale ; elle l’est d’autant plus que l’un des Najdis est précisément Ibn Saoud lui-même, alors que la haine réciproque, durable depuis des générations, opposait la famille des Shammar aux habitants du sud du Najd. Cette haine est bien plus profonde qu’un simple conflit de pouvoir entre dynasties. Dans une large mesure, cette haine — que la récente réconciliation n’a pas entièrement effacée — est l’expression de l’affrontement traditionnel entre le Sud et le Nord, qui traverse toute l’histoire des Arabes et dont on trouve des exemples dans l’histoire de nombreux autres peuples. Car il arrive souvent qu’une légère différence dans le rythme et la cadence intérieurs de la vie engendre davantage d’hostilité entre des tribus étroitement apparentées que la différence ethnique qui peut susciter l’inimitié entre des peuples voisins totalement distincts.

Outre la rivalité politique, un autre facteur joue un rôle important dans le contraste affectif entre les régions septentrionale et méridionale de l’Arabie. Au sud du Najd, dans les environs de Riyad, apparut il y a près de deux cents ans le réformateur puritain Muhammad ibn Abd al-Wahhab ; il inspira d’une ferveur religieuse nouvelle diverses tribus qui, à cette époque, n’étaient musulmanes que de nom. Cette réforme trouva dans l’obscure famille d’Ibn Saoud — qui régnait alors sur la petite ville de Dariya — le bras de fer qui donna à ses paroles inspirées une force d’action et qui, en quelques décennies, unifia une vaste partie de la péninsule Arabique sous la bannière de ce mouvement de foi ardente et intransigeante connu dans le monde sous le nom de « wahhabisme ». Dans toutes les guerres et toutes les victoires wahhabites des cent cinquante dernières années, ces gens du Sud ont toujours brandi haut l’étendard du puritanisme, tandis que ceux du Nord ne les ont suivis qu’à contrecœur ; car, bien que la tribu des Shammar fût doctrinalement d’accord avec le madhhab wahhabite, son cœur est toujours resté très éloigné de l’ardeur religieuse inflexible du Sud. Du fait de leur proximité avec les pays frontaliers de Syrie et d’Irak, et de leurs relations commerciales constantes avec eux, les Shammar ont acquis au fil des siècles une douce indifférence dans leur manière de voir et une disposition d’esprit à la conciliation, inconnues des habitants du Sud, beaucoup plus isolés. Les gens du Sud ne connaissent que les extrêmes et, depuis cent cinquante ans, ils n’ont rien imaginé d’autre que le rêve du djihad. Ces hommes fiers et arrogants s’imaginent être les seuls représentants authentiques de l’islam et considèrent toutes les autres nations musulmanes comme des kharidjites.

Malgré tout cela, les wahhabites ne constituent nullement une secte distincte. Dès que l’on parle de « secte », il faut comprendre qu’il existe plusieurs opinions différentes qui ont séparé les adeptes d’une secte de tous les autres adeptes de la même religion. Certes, la doctrine wahhabite ne comporte aucune croyance particulière ; au contraire, ce mouvement a voulu revenir aux enseignements fondamentaux du Messager d’Allah en éliminant les couches qui, au fil des siècles, s’étaient déposées autour des enseignements fondamentaux de l’islam, ainsi que les principes et les croyances qu’on lui avait imposés. Par sa clarté intransigeante, ce mouvement recelait certainement une impulsion qui aurait pu, avec le temps, libérer l’islam des superstitions qui obscurcissaient ses enseignements. Il va sans dire que l’origine de tous les mouvements de renaissance de l’islam moderne — le mouvement des Ahl al-Hadith en Inde, le mouvement senoussi en Afrique du Nord, ainsi que les efforts de Jamal al-Din al-Afghani et de Muhammad Abduh en Égypte — se retrouve directement dans l’élan spirituel que Muhammad ibn Abd al-Wahhab avait amorcé au XVIIIe siècle. Mais la forme qu’a prise son enseignement au Najd comporte deux défauts, qui ont également empêché ce mouvement de devenir une force de développement spirituel. Le premier est l’étroitesse d’esprit par laquelle ce mouvement tente de réduire presque tout effort religieux à l’observance littérale des commandements et des interdits religieux, négligeant la nécessité de percer l’enveloppe extérieure pour pénétrer jusqu’au cœur spirituel. L’autre défaut est enraciné dans le caractère arabe lui-même : ce sentiment religieux fanatique et exalté qui se croit seul dans la bonne voie et ne veut accorder à personne le droit d’avoir une opinion différente. Cette attitude est l’un des traits caractéristiques du véritable Sémitique, tout comme un autre trait lui est exactement opposé : l’indifférence totale en matière religieuse. C’est une qualité regrettable des Arabes qu’ils doivent toujours osciller entre deux pôles et ne soient jamais capables de trouver une voie moyenne. Il y a environ deux cents ans, les Arabes du Najd étaient, par le cœur, plus éloignés de l’islam que n’importe quel autre peuple du monde musulman ; pourtant, depuis Muhammad ibn Abd al-Wahhab, non seulement se considèrent-ils comme les seuls combattants de la religion, mais ils se sont aussi mis à se regarder comme ses presque uniques maîtres souverains.

La signification spirituelle de la doctrine wahhabite résidait dans une tentative de renouveau intérieur de la société musulmane. Mais cette signification fut précisément déformée au moment où son objectif extérieur — l’acquisition du pouvoir social et politique — fut atteint, vers la fin du XVIIIe siècle, avec l’établissement de l’État saoudien et, au début du XIXe siècle, son expansion sur la plus grande partie de l’Arabie. Dès que les disciples de Muhammad ibn Abd al-Wahhab arrivèrent au pouvoir, sa pensée se transforma en une momie soigneusement conservée, car l’esprit ne peut être l’esclave du pouvoir, pas plus que le pouvoir ne souhaite être l’esclave de l’esprit.

L’histoire du wahhabisme du Najd est celle d’un courant religieux qui s’éleva d’abord vers le ciel, porté par les ailes de l’enthousiasme et de l’espérance, puis s’effondra dans les bas-fonds de l’orgueil : « Je suis le seul à être dans la bonne voie » ; car toute vertu se détruit d’elle-même lorsqu’elle est dépourvue d’espérance et d’humilité — Harout ! Marout !

 

Rêve

Un

Être l’ami et l’hôte d’un grand « émir » arabe signifie être considéré comme son ami et son hôte par tous ses employés, tous ses « rajājil », tous les commerçants de la capitale, et même tous les Bédouins soumis à son gouvernement. Il est rare qu’un hôte exprime un souhait qui ne soit pas aussitôt exaucé — lorsqu’il est possible de l’exaucer ; à chaque heure, il se trouve enveloppé et émerveillé par la bienveillance chaleureuse et imperturbable qui l’entoure, aussi bien dans les vastes salles et les couloirs de la forteresse que sur les marchés de la ville — pas le moins du monde moins intensément.

Comme cela m’était déjà souvent arrivé, il en fut de même pour moi durant mes deux jours de séjour à Haïl. Lorsque j’eus envie de boire du café, le son mélodieux d’un mortier en cuivre retentit aussitôt dans ma salle de réception privée. Je mentionnai à Zayed le beau cheval que j’avais vu un peu plus tôt au marché ; l’un des serviteurs de l’émir l’entendit, et dans l’après-midi, l’objet fut apporté et déposé à mes pieds. Plusieurs fois par jour arrivait un présent, un cadeau après l’autre : une longue robe de laine cachemirienne ornée de motifs d’Aamer, une koufiya brodée, un poignard najdi recourbé, destiné à la selle, avec un manche en argent ou en cuir de mouton blanc de Bagdad… Et moi, moi le vagabond, je ne pouvais rien donner en retour à Ibn Musa, si ce n’est une grande carte anglaise des pays arabes. Il fut très heureux lorsqu’il vit que j’avais pris la peine de marquer cette carte de divers noms arabes.

La générosité des Ibn Musa présente une frappante similitude avec le comportement du roi Ibn Saoud. À vrai dire, compte tenu de l’étroitesse de leurs relations, personne ne s’en étonnera. Ils n’étaient pas seulement cousins ; depuis l’époque où Ibn Saoud était encore jeune et où Ibn Musa n’était encore qu’un garçon, ils avaient été compagnons l’un de l’autre dans presque toutes les épreuves, les revers et les rêves des premières années du règne du roi. En outre, leur relation personnelle s’était encore renforcée, des années auparavant, par le mariage d’Ibn Saoud avec Jawhara, la sœur d’Ibn Musa. Le roi accordait à cette femme beaucoup plus d’honneur qu’à toutes celles qu’il avait épousées avant ou après elle.

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Bien que beaucoup aient gagné son amitié, très peu de gens ont eu l’occasion d’observer l’aspect le plus intime et peut-être le plus significatif de la nature d’Ibn Saoud. Quel était cet aspect ? Son immense capacité d’aimer ; si on lui avait permis de s’épanouir et de durer, elle aurait peut-être pu le conduire à des hauteurs bien plus grandes encore que celles qu’il avait atteintes. On a tellement insisté sur le grand nombre de femmes qu’il a épousées puis répudiées que, pour beaucoup de gens de l’extérieur, il passe pour un débauché, un homme particulièrement sensuel, plongé dans la quête interminable des plaisirs quotidiens ; et même s’il a réellement existé de tels hommes, bien peu sont conscients que, si l’on excepte les unions matrimoniales contractées pour des raisons politiques, chacun des autres mariages d’Ibn Saoud était le fruit d’un désir vague et insatisfait de retrouver une part d’un amour perdu.

La mère de ses deux fils, Muhammad et Khaled, était la plus aimée d’Ibn Saoud, sa bien-aimée glorifiée. Même treize ans après sa mort, chaque fois que le roi parle d’elle, sa voix se brise.

Certes, c’était une femme exceptionnelle — non seulement très belle (car, au cours de sa vie conjugale tumultueuse, le roi avait eu l’occasion de connaître et de posséder beaucoup de femmes très belles), mais elle possédait aussi cette intuition naturellement féminine qui jette un pont entre les élans de l’âme et ceux du corps. Ibn Saoud ne laissait presque jamais ses émotions et ses sentiments s’impliquer profondément dans ses relations avec les femmes. C’est peut-être la raison pour laquelle il épousait et répudiait si facilement. Mais le cas de Jawhara était différent ; il semble qu’auprès d’elle il ait trouvé une satisfaction de ses aspirations qu’il n’a jamais retrouvée. Bien qu’il eût encore d’autres épouses du vivant de Jawhara, il lui écrivait des poèmes d’amour qui lui étaient destinés ; et, un jour, dans l’un de ses moments les plus ouverts, il me dit : « Lorsque le monde s’était assombri et que je ne trouvais aucune issue aux périls qui barraient ma route, je m’asseyais et composais une chanson pour Jawhara. Quand la composition de la chanson était achevée, soudain le monde redevenait lumineux et mon devoir m’apparaissait clairement. »

Mais Jawhara mourut en 1919, lorsque la grippe prit une forme épidémique. De la même maladie mourut également le premier enfant d’Ibn Saoud, son fils le plus aimé, Turki. Ces deux pertes laissèrent dans sa vie une blessure qui ne se referma jamais.

Ce n’est pas seulement à son épouse et à son fils qu’il avait pu donner son cœur avec une telle plénitude ; il aimait son père comme peu d’hommes aiment le leur. Son père, Abd al-Rahman, que j’avais connu durant mes premières années à Riyad, était certes un homme bon et pieux, mais il ne possédait certainement pas une personnalité aussi exceptionnelle que son fils. Et, au cours de sa longue vie, il n’avait joué aucun rôle particulièrement notable dans quelque entreprise que ce fût. Même après avoir acquis un royaume par ses propres efforts et être devenu le souverain absolu du pays, Ibn Saoud se montrait envers son père si humble et si déférent que, si Abd al-Rahman occupait une pièce du palais, il refusait même de marcher dans la pièce située au-dessus, disant : « Comment pourrais-je me permettre de marcher au-dessus de la tête de mon père ? » Il ne s’asseyait jamais devant lui à moins d’y être invité explicitement. Je me souviens encore de la façon dont, un jour, cette humilité royale m’avait mis dans l’embarras. (Je crois que cela s’était produit en décembre 1927.) Comme je l’avais fait maintes fois auparavant, je me rendis selon l’usage dans la pièce où résidait le père du roi, au palais royal, pour lui rendre visite ; le vieillard m’expliquait l’un de ses sujets religieux favoris. Soudain, un serviteur entra dans la pièce et s’écria : « Le cheikh arrive. » L’instant d’après, Ibn Saoud apparut à la porte. Tout naturellement, je voulus me lever ; mais le vieux Abd al-Rahman me saisit par le poignet et me fit asseoir, comme pour dire : « Tu es mon hôte. » Alors que le roi se tenait à la porte, saluant son père de loin, attendant manifestement sa permission pour entrer dans la pièce, je devais rester assis, immobile. Il m’est impossible d’exprimer à quel point je me sentais embarrassé. Mais le roi devait être habitué aux caprices de son père, car il me fit un signe de l’œil accompagné d’un sourire discret, afin de dissiper ma gêne et de me mettre à l’aise. Pendant ce temps, le vieil Abd al-Rahman poursuivit sa conversation comme si rien ne l’avait interrompue. Quelques minutes plus tard, il leva la tête, regarda son fils et fit un signe de tête, puis dit : « Approche, mon fils, assieds-toi. » Le roi devait alors avoir quarante-sept ou quarante-huit ans !

Quelques mois plus tard — nous étions alors à La Mecque — le roi apprit que son père était mort à Riyad. Je n’oublierai jamais la scène : pendant quelques secondes, il fixa le messager d’un regard incompréhensible et immobile ; puis le désespoir envahit peu à peu, de façon visible, son visage habituellement si doux et si recueilli. Je n’oublierai jamais non plus comment il se leva d’un bond en hurlant d’une voix terrible : « Mon père n’est plus là ! Mon père n’est plus là ! » et sortit de la pièce à grandes enjambées, tandis que quelque chose traînait derrière lui sur le sol ; ni comment il gravit l’escalier en bondissant par-dessus le visage effrayé et terrorisé de ses gardes du corps, en criant : « Mon père est mort ! Mon père n’est plus là ! » Pendant deux jours, il ne reçut personne, ne mangea ni ne but quoi que ce fût, et passa ses jours et ses nuits en prière.

Combien de fils d’âge mûr, rois qui avaient acquis leur royaume par leurs propres forces, auraient pu pleurer ainsi la mort d’un père décédé paisiblement dans sa vieillesse !

Deux

Car Abdoul Aziz Ibn Saoud avait entièrement édifié, par ses propres efforts, son si vaste royaume. Alors qu’il n’était encore qu’un enfant, sa famille avait perdu le dernier vestige de son pouvoir en Arabie centrale, et la famille Ibn Rachid de Haïl, autrefois vassale de cette maison royale, lui avait succédé. Ces jours-là furent pour Abdoul Aziz d’une grande cruauté, d’une grande souffrance. Le garçon fier et peu loquace voyait qu’en réalité un étranger gouvernait, au nom de l’émir Ibn Rachid, sa ville ancestrale, Riyad. Car à présent, la famille Ibn Saoud, qui avait jadis régné sur presque toute l’Arabie, n’était plus qu’une famille vivant des allocations d’Ibn Rachid, tolérée par lui, mais qu’il ne craignait plus. À la fin, cette situation devint intolérable pour son père pacifique, Abdourrahman. Il quitta Riyad avec toute sa famille, dans l’espoir de passer le reste de ses jours chez le sultan du Koweït, son vieil ami. Mais il ignorait quel avenir l’attendait, car il ne savait pas ce qui se trouvait dans le cœur de son fils, ni ce que son fils pensait !

De tous les membres de la famille, il n’y en avait qu’un qui en sût beaucoup sur ce qui se passait dans ce cœur tourmenté ; je sais seulement que, lorsque le roi parle des jours de sa jeunesse, il évoque toujours cet homme avec une profonde nostalgie.

— « Je crois qu’il m’aimait plus que ses propres enfants. Lorsqu’il n’y avait plus personne, il m’appelait, me faisait asseoir sur ses genoux, puis il me disait quelles grandes choses je devrais accomplir lorsque je serais grand : “Tu dois restaurer la gloire et la grandeur de la maison des Ibn Saoud.” Il me répétait cela encore et encore, et ses paroles étaient aussi douces et tendres qu’une caresse. »

— « Mais, ô Azayiz, [forme abrégée d’Abdoul Aziz. On l’appelait ainsi affectueusement.] je veux que tu saches ceci, disait-il : la gloire et la grandeur de la maison des Ibn Saoud ne doivent en aucun cas constituer le terme ultime de tes efforts et de ton entreprise. Tu dois lutter pour la gloire de l’islam. Ton peuple aspire ardemment à la Voie, et tu en seras le chef. Ces paroles sont toujours vivantes dans mon cœur. »

Est-ce réellement ce qui s’y trouve ?

Toute sa vie, Ibn Saoud a aimé parler de l’islam comme d’un devoir sacré qui lui avait été confié. Même au cours des années suivantes, alors qu’il était devenu depuis longtemps évident que le pouvoir royal comptait davantage pour lui que la direction d’un idéal qu’il avait autrefois poursuivi, son éloquence extraordinaire a souvent convaincu beaucoup de gens, et même le roi lui-même, que cet idéal demeurait encore son objectif.

À Riyad, le rappel de tels souvenirs d’enfance revenait souvent lors des réunions intimes, qui se tenaient généralement après la prière d’al-Ichâ. Dès que la prière à la mosquée de la forteresse était terminée, nous nous asseyions autour du roi dans l’une des petites pièces et, pendant une heure, nous écoutions la récitation de hadiths du Prophète ou l’exégèse d’un passage du Coran. Ensuite, le roi demandait à deux ou trois d’entre nous de l’accompagner dans l’une des pièces privées. Un soir, je me souviens que, lorsque je quittais la salle de réception avec le roi, je fus de nouveau frappé par sa stature majestueuse. À cause de cette taille, sa tête dominait celles de tous ceux qui l’entouraient. Il avait certainement remarqué mon regard respectueux, car il me prit la main avec son sourire bref et son indicible douceur, et me dit :

— Muhammad ! Pourquoi me regardes-tu ainsi ?

— Je me disais, ô homme à la longue vie, que nul ne peut manquer de voir que vous êtes roi lorsqu’il constate que votre tête s’élève si haut au-dessus de celles de la foule. »

Ibn Saoud sourit ; sa main tenait toujours la mienne. Il m’invita à avancer lentement avec lui dans le corridor, en disant : « Oui, il y a du plaisir à être grand ; mais une fois, ma taille ne m’a causé que de la peine. C’était il y a très longtemps. J’étais alors un garçon et je vivais au Koweït, dans la forteresse du cheikh Moubarak. J’étais très maigre et beaucoup plus grand que ne le laissait attendre mon âge ; les garçons de la forteresse — ceux de la famille du cheikh comme ceux de ma propre famille — firent de moi la cible de leurs moqueries, comme si j’étais un étrange caprice de la nature. J’avais tellement honte de ma taille que, lorsque je traversais les pièces du palais royal ou les rues de Koweït, je marchais la tête baissée et les épaules voûtées, dans l’intention de paraître plus petit. »

Entre-temps, nous étions arrivés dans la chambre du roi. Le prince Saoud, son fils aîné, l’y attendait ; le prince avait mon âge et, bien qu’il ne fût pas aussi grand que son père, sa prestance était remarquable. Ses traits étaient beaucoup plus irréguliers et rudes que ceux de son père, et son visage n’avait rien de la souplesse ni de la vivacité de celui du roi ; pourtant, il était bienveillant et, de l’avis général, un homme de valeur.

Le roi s’assit sur les coussins disposés le long du mur et nous fit signe à tous de prendre place. Puis il donna l’ordre : « Qahwa ! » Le serviteur armé qui se tenait à la porte se tourna vers le corridor et cria : « Qahwa ! » Ensuite, le mot se transmit rapidement dans tout le corridor, de la bouche d’un serviteur à celle du suivant : « Qahwa ! » — « Qahwa ! » Ainsi, l’ordre du roi parvint, au terme d’une joyeuse cérémonie de répétitions, jusqu’à la salle où l’on préparait le café du roi, à quelques pièces de là. Peu après, un serviteur apparut, un couteau à poignée dorée pendant à sa ceinture, portant d’une main une cafetière en cuivre et de l’autre de petites tasses à café. Le roi prit lui-même la première tasse ; les autres furent servies aux invités selon l’ordre de leurs places. Dans une atmosphère aussi intime, Ibn Saoud parlait librement de tout ce qui lui passait par l’esprit : de ce qui se produisait dans les régions lointaines du monde, de quelque étonnante découverte nouvelle qui avait attiré son attention. Il exprimait sans réserve les réflexions qui lui venaient sur les différents peuples, leurs coutumes, leurs mœurs et leurs institutions. Mais par-dessus tout, il aimait parler de ses propres expériences et encourageait les autres à prendre part à la conversation. Ce soir-là, le prince Saoud inaugura une nouvelle découverte lorsqu’il se tourna vers moi avec un sourire et me dit :

— Muhammad ! Aujourd’hui, quelqu’un a exprimé un doute à ton sujet. Il a dit qu’il ne parvenait nullement à déterminer si tu étais un espion anglais déguisé en musulman… Quoi qu’il en soit, ne t’en préoccupe pas. J’ai réussi à le convaincre que tu étais véritablement musulman. »

Ne pouvant dissimuler un sourire amer, je répondis : « Ô prince, c’est grâce à votre bonté ! Qu’Allah prolonge votre vie. Mais comment avez-vous pu être si certain à ce sujet ? N’est-il pas vrai que seul Allah sait ce qui se trouve dans le cœur des hommes ? »

— C’est vrai, répondit le prince, mais j’ai reçu à ce sujet une intuition particulière. C’est un rêve que j’ai fait la nuit dernière qui me l’a donnée… Je me suis vu debout devant une mosquée, regardant son minaret. Soudain, un homme apparut dans l’escalier du minaret ; joignant ses deux mains devant sa bouche en forme de maison, il se mit à lancer l’appel à la prière : « Allahou Akbar » — Allah est sublime, Allah est le plus grand — et il poursuivit son appel : « La ilaha illallah » — Il n’y a de divinité qu’Allah. Lorsque je regardai attentivement, je vis que cet homme, c’était toi ! Quand je me réveillai, je sus avec certitude — bien que je n’en eusse jamais douté auparavant — que tu étais un musulman sincère ; un rêve dans lequel le nom d’Allah est proclamé ne peut être mensonger. »

J’ai été profondément bouleversé par la déclaration spontanée et énergique du prince au sujet de ma sincérité et de ma franchise, ainsi que par la sincérité avec laquelle le roi, en hochant la tête, approuva l’étonnant récit de l’émir Saoud. Ibn Saoud poursuivit alors :

« Il arrive souvent qu’Allah illumine nos cœurs par l’intermédiaire des rêves : ces rêves annoncent à l’avance ce qui adviendra et, parfois, rendent le présent plus clair. Ô Muhammad ! T’est-il déjà arrivé, à toi aussi, de faire une expérience de ce genre ? »

— Ô Imam, j’ai certainement fait cette expérience, bien longtemps auparavant, à une époque où je n’avais même pas songé à devenir musulman — et plus longtemps encore avant de mettre les pieds dans un pays musulman. J’avais alors près de dix-neuf ans et je me trouvais à Vienne, chez mon père. J’étais attiré par la science qui étudie la vie intérieure de l’être humain (c’est ainsi que j’en avais donné au roi la définition la plus proche de la « psychologie »), et j’avais pour habitude de garder du papier et un crayon à côté de mon lit, afin de noter mes rêves dès mon réveil. Grâce à cette habitude, je découvris que je pouvais me souvenir de mes rêves indéfiniment, même si je ne pensais pas constamment à eux. Dans ce rêve particulier, je me voyais à Berlin, voyageant sur la voie ferrée souterraine qui s’y trouve : le train roulait tantôt dans des tunnels souterrains, tantôt sur des ponts au-dessus des rues. Le compartiment était rempli d’une foule de gens — il y en avait tant qu’il n’y avait pas la moindre place assise. Dans le compartiment, une seule lumière vacillait, provenant d’une maison. Au bout d’un moment, le train sortit du tunnel, mais il ne monta sur aucun de ces hauts ponts ; il déboucha plutôt sur une vaste étendue déserte et boueuse. Les roues du train s’enlisèrent dans la boue et il s’arrêta ; il lui devint impossible d’avancer ou de reculer, dans quelque direction que ce fût.

— Tous les voyageurs, moi compris, descendirent du train et se mirent à regarder autour d’eux. La plaine qui nous entourait était sans horizon, vide et aride. Il n’y avait ni buissons, ni maisons, pas même une pierre. Une terrible inquiétude envahit alors nos cœurs : puisque nous étions pris au piège ici, comment allions-nous retrouver le chemin qui nous ramènerait là où vivaient les autres êtres humains ? Une lumière semblable à la lueur grise qui apparaît à l’aube s’étendait sur l’immense plaine.

—« Pourtant, d’une manière ou d’une autre, je n’ai pas pu partager pleinement l’affliction des autres. Je sortis de ce groupe et je vis, à une dizaine de coudées de distance, un chameau couché sur le sol, les genoux repliés. Une selle était entièrement posée sur le dos du chameau — “Ô Imam, exactement comme j’ai vu plus tard qu’on en mettait sur les chameaux dans votre pays” — et, sur cette selle, se tenait un homme vêtu d’une ‘abaya’ blanche et brune, rayée, à manches courtes. Sa ‘koufia’ était tirée sur son visage, si bien que je ne pouvais en distinguer les traits. Je ressentis soudain au fond de moi que le chameau m’attendait et que le cavalier immobile serait mon hadi ou rahmouna. Aussi, sans dire un mot, je bondis derrière la selle, sur le dos du chameau, comme monte un ‘radif’, ou cavalier arrière, sur un chameau dans les pays arabes. L’instant d’après, le chameau se leva et se mit à avancer, d’une allure longue et aisée, et je sentis jaillir en moi un bonheur sans nom. Nous voyageâmes à cette allure rapide et souple : d’abord, me sembla-t-il, pendant quelques heures, puis quelques jours, puis quelques mois ; finalement, j’oubliai tout calcul du temps. À chacun des pas du chameau, mon bonheur ne cessait de croître et, à la fin, il me sembla que je nageais dans le vide, à travers l’air. Enfin, à notre droite, l’horizon devint rouge sous les rayons du soleil levant. Mais devant nous, sur l’horizon lointain, je vis une autre lumière ; elle semblait venir de deux éclats d’un blanc incandescent. Elle n’était pas rouge comme la lumière du soleil qui se levait à notre droite, mais froide, et devenait de plus en plus éclatante à mesure que nous avancions, répandant la joie de mon cœur dans toute ma conscience d’une manière indescriptible. Ainsi, continuant notre route, nous nous approchâmes d’une porte et de sa lumière. Alors j’entendis une voix sonore, comme si quelqu’un annonçait, venu de nulle part : “Voici la ville la plus occidentale.” Et je me réveillai. »

—« Subhan Allah » — Allah est grand et saint ! s’exclame Ibn Saoud d’une voix étonnée lorsque j’achève mon récit. « Et ce rêve ne t’avait-il pas révélé que tu avais été choisi pour l’islam ? »

Je secoue la tête et réponds : « Non, homme à la longue vie ; comment aurais-je pu le savoir ? Je n’avais jamais pensé à l’islam et, qui plus est, je n’avais jamais fait la connaissance d’aucun musulman… Sept ans plus tard, longtemps après avoir oublié le rêve, j’embrassai l’islam. Il y a seulement quelques jours, je l’ai retrouvé parmi mes papiers — exactement comme je l’avais noté cette nuit-là, en me réveillant. »

—« Mais, mon fils, ce qu’Allah t’avait montré dans ce rêve était en réalité ton destin. Ne le comprends-tu donc pas clairement ? Cette foule, avec laquelle tu es arrivée dans une plaine sans aucun repère, et leur égarement, n’était-ce pas précisément la condition de ceux que la sourate Al-Fatiha du Coran décrit comme “égarés” ? Et ce chameau qui, avec son cavalier, t’attendait, n’était-ce pas ce que le Coran appelle à maintes reprises la guidée ? Et le cavalier qui ne t’a pas parlé et dont tu ne pouvais voir le visage, qui pouvait-il être sinon le Messager d’Allah (S) ? Il aimait porter des robes à manches courtes… Et ne savons-nous pas, grâce à nos nombreux livres, que chaque fois qu’il apparaît en rêve à un non-musulman, ou à quelqu’un qui n’est pas encore musulman, son visage est toujours voilé ? Puis cette lumière froide et douce au-dessus de l’horizon : que pouvait-elle être, sinon la promesse de la lumière de la foi, qui éclaire même lorsqu’elle ne brûle pas encore ? Tu n’as pas pu atteindre cet endroit dans ton rêve parce que, comme tu nous l’as dit, ce n’est que bien des années plus tard que tu as connu l’islam dans sa vérité même… »

— Cheikh, votre interprétation est peut-être juste… mais quelle était donc cette « cité la plus occidentale » vers laquelle les portes de l’horizon semblaient vouloir m’emporter ? Car, quoi qu’il en soit, ma conversion à l’islam ne m’a pas conduit vers l’Occident. Elle m’en a plutôt éloigné.

Ibn Saoud resta silencieux et pensif un instant ! Puis il redressa la tête et, avec ce doux sourire que j’aimais tant chez lui, me dit : « Ô Muhammad, ne pourrait-il pas s’agir de ceci : ta conversion à l’islam aurait été le point le plus occidental de ta vie, et après cela, la vie occidentale ne serait plus la tienne ? »

Au bout d’un moment, le roi reprit la parole : « Nul ne connaît l’avenir, si ce n’est Allah, mais il Lui arrive parfois de nous en donner un aperçu, par des rêves, de ce qui adviendra dans notre vie. J’ai moi-même fait deux ou trois rêves de ce genre, et chacun s’est réalisé. À vrai dire, ce que je suis devenu aujourd’hui est lui aussi le résultat d’un rêve… J’avais alors dix-sept ans. Nous menions une vie d’exilés au Koweït, mais l’idée que la famille d’Ibn Rashid règne sur ma patrie m’était insupportable. Souvent, j’implorais mon père : — qu’Allah répande Sa miséricorde sur lui — “Combats, père, et chasse la famille d’Ibn Rashid ; nul n’a plus de droits que toi au trône de Riyad, père.” Mais mon père rejetait mes demandes passionnées comme de vaines rêveries et me rappelait que, dans les pays arabes, Muhammad ibn Rashid était le souverain le plus puissant ; son royaume s’étendait du désert syrien au nord jusqu’aux dunes du désert du Sud, et toutes les tribus bédouines tremblaient de peur devant son poing d’acier. Quoi qu’il en soit, une nuit, je fis un rêve étrange. Je me vis, de nuit, à cheval dans une steppe déserte ; devant moi, monté lui aussi à cheval, se trouvait le vieux Muhammad ibn Rashid, l’usurpateur du royaume de ma famille. Nous étions tous deux désarmés, mais Ibn Rashid tenait bien haut une immense lanterne lumineuse. Lorsqu’il comprit, en me voyant avancer vers lui, que j’étais son ennemi, il se retourna brusquement, frappa de ses talons les flancs de son cheval et le lança au galop. Mais je lançai moi aussi mon cheval à sa poursuite ; tout en galopant, je saisis un pan de sa robe, puis son bras, et enfin j’éteignis sa lanterne. Lorsque je me réveillai et m’assis sur mon lit, j’eus la certitude que je finirais un jour par arracher le pouvoir des mains de la famille d’Ibn Rashid. »

En 1897, l’année de ce rêve, Muhammad ibn Rashid mourut. Abd al-Aziz ibn Saoud se dit que le moment était venu de frapper ! Mais son père, Abd al-Rahman, ne voulait pas mettre en péril la vie paisible et tranquille qu’ils menaient au Koweït en risquant une entreprise aussi incertaine. Pourtant, l’enthousiasme du fils fut plus fort que l’inaction du père. Finalement, son père donna son accord. Avec l’aide de son ami, le cheikh Mubarak du Koweït, il rassembla les quelques tribus bédouines qui lui étaient encore fidèles et forma une armée. À l’ancienne manière arabe, poussant chameaux et chevaux et faisant flotter les étendards de leurs tribus respectives, ils se présentèrent sur le champ de bataille contre la famille d’Ibn Rashid. Mais, presque aussitôt, ils furent poursuivis par une armée ennemie supérieure en nombre, et il regagna le Koweït, probablement plus soulagé au fond du cœur que désespéré, en promettant de ne plus jamais troubler le soir de sa vie par une entreprise aventureuse comme la guerre.

Mais le fils n’était pas disposé à s’avouer vaincu si facilement. Il se souvenait toujours du rêve de son enfance, celui de sa victoire sur Muhammad ibn Rashid ; et lorsque son père renonça à toutes ses prétentions au pouvoir sur le Najd, ce rêve du jeune Abd al-Aziz l’incita à poursuivre avec une ardeur irrésistible la conquête du pouvoir. Il ne trouva que quelques amis pour l’accompagner, parmi lesquels son cousin Abdullah ibn Jiluwi et Ibn Musa’id. En battant du tambour, il recruta encore quelques Bédouins. Leur nombre atteignit ainsi quarante hommes. Ils quittèrent le Koweït à cheval comme des brigands, furtivement, sans déployer d’étendard, sans battre du tambour ni chanter ; ils évitèrent les routes les plus fréquentées par les caravanes et, se cachant pendant le jour, arrivèrent aux environs de Riyad, où ils dressèrent leurs tentes dans une vallée isolée. Ce jour-là, Abd al-Aziz choisit cinq hommes parmi ses quarante compagnons et dit aux autres :

— Nous six, nous avons maintenant entièrement remis notre destin entre les mains d’Allah. Nous partons pour Riyad ; ou bien nous conquerrons Riyad, ou bien nous le perdrons pour toujours. Si vous entendez du tumulte venant de la ville et retentissant dans la campagne, venez nous porter secours ; mais si, d’ici demain soir, vous n’entendez rien, considérez que nous sommes morts et qu’Allah accepte nos prières. Si cela arrive, retournez tous au Koweït aussi vite que vous le pourrez, en secret.

Et les six hommes partirent à pied. Ils atteignirent la ville au début de la nuit et y pénétrèrent par l’une des brèches que, quelques années auparavant, Ibn Rashid avait fait ouvrir dans les murailles de la cité conquise afin d’humilier ses habitants. Ils dissimulèrent leurs armes sous leurs robes et pénétrèrent directement dans les appartements du gouverneur de l’émir rashidien. La maison était fermée à clé car, par crainte d’une population hostile, il passait habituellement ses nuits dans la forteresse située en face. Abd al-Aziz et ses compagnons frappèrent à la porte. Un esclave ouvrit, mais il fut aussitôt emmené à l’intérieur, ligoté aux mains et aux pieds, et on lui couvrit le visage d’un linge ; le même sort fut réservé à chacun des autres occupants de la pièce : il ne s’y trouvait alors que quelques serviteurs et des femmes. Les six expéditionnaires prirent quelques dattes dans les réserves alimentaires de l’émir, les mangèrent et passèrent la nuit à réciter le Coran à tour de rôle.

Au matin, les portes de la forteresse furent ouvertes et l’émir en sortit, entouré de gardes du corps armés et de serviteurs. « Ô Allah, Ibn Saoud est remis entre Tes mains ! » s’écria Abd al-Aziz, avant de se jeter, avec ses cinq compagnons, sur les ennemis, frappés de stupeur. Abdullah ibn Jiluwi lança sa lance contre l’émir ; mais celui-ci baissa la tête à l’instant même. Le manche de la lance trembla, puis la lance alla se ficher dans le mur de terre de la forteresse, où l’on peut encore la voir aujourd’hui. L’émir, terrifié, recula et rentra par l’entrée ; tandis qu’Abdullah le poursuivait seul, Abd al-Aziz et les quatre autres compagnons frappèrent les gardes du corps à l’intérieur de la forteresse. Bien qu’ils fussent plus nombreux, ceux-ci étaient si déconcertés qu’ils n’avaient plus la force de se défendre efficacement. Un instant plus tard, poursuivi par Abdullah ibn Jiluwi, l’émir apparut sur le toit plat ; il implorait grâce, mais sa prière ne fut pas exaucée. Lorsqu’il tomba sur le toit et que de terribles coups d’épée s’abattirent sur lui, Abd al-Aziz cria du bas, au même instant : « Venez, habitants de Riyad, venez ! Me voici, Abd al-Rahman, fils d’Abd al-Aziz ibn Saoud : votre souverain légitime ! » Les habitants de Riyad, qui haïssaient leurs oppresseurs du Nord, accoururent, les armes à la main, au secours de leur prince, et ses trente-cinq compagnons s’élancèrent à dos de chameau à travers les portes de la ville, balayant devant eux tous les obstacles comme un vent furieux. En moins d’une heure, Abd al-Aziz ibn Saoud devint le maître incontesté de la ville.

Cela se passa en 1901. Il avait alors vingt et un ans. La période de jeunesse de sa vie touchait à sa fin, et il entrait dans sa deuxième phase : celle de l’homme mûr et du souverain.

En conquérant progressivement les provinces une à une, Ibn Saoud arracha ainsi tout le Nejd aux mains de la famille Ibn Rachid et la repoussa jusque dans sa patrie, le Jabal Chammar, avec sa capitale Haïl. Bien qu’Ibn Saoud n’eût pas d’état-major et qu’il n’eût peut-être jamais regardé une carte de toute sa vie, l’expansion de son royaume s’effectua avec une telle réflexion qu’elle semblait avoir été planifiée par un état-major fondant ses décisions sur les cartes, la stratégie militaire et les considérations géopolitiques. Ayant Riyad pour centre permanent, ses campagnes victorieuses progressaient en cercles concentriques, comme les spires d’un escargot ; il ne s’avançait jamais vers une nouvelle région sans avoir entièrement soumis la zone conquise et solidement établi son pouvoir. Il conquit d’abord les districts situés à l’est et au nord de Riyad, puis étendit son royaume aux déserts de l’ouest. Sa progression vers le nord fut lente, car la famille Ibn Rachid disposait encore d’une puissance considérable et bénéficiait en outre du soutien des Turcs, avec lesquels elle avait formé une solide alliance au cours des décennies précédentes. Ibn Saoud rencontrait également un autre obstacle : sa pauvreté. Les revenus tirés des régions méridionales du Nejd ne permettaient pas, même pour quelque temps, d’envoyer à la guerre de vastes troupes par contingents successifs.

« À une époque, me dit-il un jour, j’étais si pauvre que je fus obligé de mettre en gage, au Koweït, chez un prêteur juif, l’épée sertie de joyaux que le cheikh Moubarak m’avait donnée. Je n’avais même pas les moyens de me procurer un tapis pour ma selle ; je devais me contenter de glisser un sac vide sous une peau de mouton. »

Il y avait encore un autre problème, qui rendit les débuts de la vie d’Ibn Saoud particulièrement difficiles : l’attitude des tribus bédouines.

Malgré toutes ses villes et ses villages, l’Arabie centrale était principalement une région bédouine. Leur soutien ou leur opposition déterminait l’issue de presque chaque étape de la guerre entre Ibn Saoud et Ibn Rachid. Les Bédouins étaient très changeants ; ils modifiaient facilement leur opinion et, dès qu’un camp semblait sur le point de l’emporter ou promettait une part plus importante du butin, ils le rejoignaient généralement. Le maître de ce double jeu était Fayçal al-Dawich, le chef suprême de la puissante tribu des Motair ; de sa loyauté dépendait souvent, entre les deux familles royales rivales, le vainqueur et le vaincu. Lorsqu’il arrivait à Haïl, Ibn Rachid le comblait de présents ; puis il abandonnait Ibn Rachid et venait à Riyad prêter serment d’allégeance à Ibn Saoud, avant de trahir de nouveau sa parole moins d’un mois plus tard : il ne respectait la confiance de personne. Courageux et rusé, il était fou de désir de pouvoir. À cause de lui, Ibn Saoud passa de nombreuses nuits sans sommeil.

Pour faire face à ces difficultés, Ibn Saoud conçut un projet. Au début, ce projet n’était peut-être guère plus qu’un programme politique, mais il finit par prendre la forme d’une idée remarquable, capable de transformer toute la péninsule. Quelle était cette idée ? Il fallait établir les tribus nomades dans des villages permanents. Il ne faisait aucun doute qu’une fois installés, les Bédouins devraient renoncer au double jeu qu’ils menaient entre les différentes factions guerrières. En tant que nomades, il leur était facile de plier leurs tentes sur un simple ordre, d’errer çà et là avec leurs troupeaux et de quitter un groupe pour rejoindre l’autre ; mais il ne leur serait plus possible d’agir ainsi s’ils gagnaient leur vie dans des établissements permanents. Car s’ils retiraient leur allégeance pour la transférer à l’ennemi, ils risquaient de perdre leurs maisons et leurs jardins ; or rien n’est plus précieux pour un Bédouin que ce qu’il possède en propre !

Dans son programme, Ibn Saoud accorda la plus grande importance à l’installation permanente des Bédouins. À cet égard, il trouva une aide considérable dans les enseignements de l’islam. L’islam avait maintes fois insisté sur la supériorité de la vie sédentaire par rapport à la vie nomade. Le roi envoya des prédicateurs auprès des différentes tribus. Ceux-ci enseignèrent la religion à ces tribus et y propagèrent de nouvelles idées ; le résultat obtenu fut inattendu. Peu à peu, l’organisation appelée « Ikhwan » — la Fraternité — prit forme ; c’est ainsi que les Bédouins établis de façon permanente commencèrent à se désigner eux-mêmes. Le premier établissement des Ikhwan fut celui d’Alwa Motair, de la tribu des al-Dawich. En quelques années à peine, leur établissement d’Artawiya devint une ville de trente mille habitants. De nombreuses autres tribus suivirent le même chemin.

L’ardeur religieuse des Ikhwan et leur potentiel en tant que combattants devinrent entre les mains d’Ibn Saoud des armes puissantes. Dès lors, ses guerres prirent une forme nouvelle : menées par l’ardeur religieuse des Ikhwan, elles dépassèrent le cadre des luttes de pouvoir entre les diverses familles royales qui les avaient précédées et prirent la forme d’un djihad religieux. Toutefois, pour les Ikhwan, cette renaissance de la religion ne se limitait pas à une signification personnelle. En raison de leur fidélité intransigeante aux enseignements du grand mujaddid du XVIIIe siècle, Muhammad ibn Abd al-Wahhab, ils étaient souvent remplis d’une confiance excessive dans leur propre piété individuelle. Mais ce que désirait la plupart d’entre eux n’était pas seulement la vertu personnelle, et leur objectif était d’établir une société que l’on pourrait à juste titre appeler une société islamique. Le but des enseignements de Muhammad ibn Abd al-Wahhab était de rétablir l’islam dans sa pureté originelle, débarrassée de toutes les superfluités ; ces enseignements rejetaient toutes les innovations ultérieures, toutes les additions nouvelles à la religion. Il est vrai que nombre de conceptions des Ikhwan étaient tout à fait primitives et que leur ferveur atteignait souvent les limites du fanatisme aveugle. Mais, convenablement dirigée et instruite, leur profonde dévotion aurait peut-être pu leur permettre d’élargir leur vision et, avec le temps, de devenir le foyer d’une authentique renaissance sociale et spirituelle de toute l’Arabie. Malheureusement, Ibn Saoud ne comprit pas l’immense portée d’une telle évolution. Il se contenta de donner aux Ikhwan les rudiments les plus élémentaires de l’instruction religieuse et profane. En réalité, il leur dispensa uniquement la quantité d’enseignement qu’il jugeait nécessaire pour entretenir leur zèle fanatique. En d’autres termes, Ibn Saoud ne considérait le mouvement ikhwan que comme un instrument de pouvoir. Dans les années qui suivirent, ses propres politiques furent victimes de cet échec qui, à un certain stade, mit en péril l’existence même de l’État qu’il avait créé ; ce fut peut-être le premier indice qu’Ibn Saoud était dépourvu de la grandeur de cœur que son peuple attendait de lui. Mais la désillusion des Ikhwan à l’égard du roi et la déception du roi à l’égard des Ikhwan avaient commencé bien plus tôt…

En 1913, disposant enfin des Ikhwan, prêts à lancer une attaque foudroyante, Ibn Saoud estima être désormais assez puissant pour conquérir la province d’Al-Hasa, sur la côte du golfe Persique. Bien qu’Al-Hasa fût une région du Najd, les Turcs s’en étaient emparés quinze ans auparavant.

L’expérience de la guerre contre les Turcs n’était pas nouvelle pour Ibn Saoud. Il avait souvent affronté l’armée turque, notamment l’artillerie de campagne intégrée aux forces d’Ibn Rashid. Mais attaquer Al-Hasa, soumise directement à la domination turque, était une affaire tout à fait différente : cela signifiait affronter directement une grande puissance. Pourtant, Ibn Saoud n’avait pas d’autre choix. S’il ne parvenait pas à prendre le contrôle d’Al-Hasa et de ses ports, il resterait à jamais coupé du monde extérieur et ne pourrait se procurer les armes indispensables, les munitions et nombre de produits nécessaires à la vie. La nécessité justifiait donc cette entreprise périlleuse. Mais le risque était si grave qu’il hésita longtemps avant de frapper Al-Hasa et sa capitale, Al-Houfouf. Il aime encore se rappeler dans quelles circonstances la décision finale fut prise :

— Nous étions déjà à portée de vue d’Al-Houfouf. Depuis la dune où j’étais assis, je distinguais clairement les murs solides de la forteresse ; celle-ci semblait regarder la ville. En pesant les avantages et les dangers de mon projet, je fus saisi d’une terrible hésitation. Je me sentais extrêmement las ; mon cœur aspirait à la paix et au foyer, et dès que je pensai à la maison, le visage de ma femme Jawhara apparut devant mes yeux. Je me mis à songer de nouveau à tous les poèmes que je lui récitais lorsqu’elle était auprès de moi et, avant même de m’en rendre compte, je commençai à en composer un pour elle, oubliant complètement où je me trouvais et quelle décision dangereuse je devais prendre ! Dès que le poème prit forme dans mon esprit, je l’écrivis, le scellai, puis appelai l’un de mes messagers et lui ordonnai : « Prends les deux chameaux les plus rapides. Conduis-les jusqu’à Riyad sans t’arrêter nulle part et remets ceci à la mère de Muhammad. » Alors que le messager disparaissait derrière un nuage de poussière, je compris soudain que mon esprit avait pris une décision au sujet de la guerre : j’attaquerais Al-Houfouf et Allah m’accorderait assurément la victoire.

Sa confiance en lui se révéla justifiée. Au terme d’une attaque audacieuse, les soldats s’emparèrent de la forteresse. Les troupes turques se rendirent ; elles furent autorisées à quitter la forteresse avec leurs armes et leur équipement et à se retirer vers la côte. De là, elles partirent en bateau en direction de Bassora. Cependant, le gouvernement ottoman n’était pas disposé à abandonner si facilement ses possessions. À Istanbul, il fut décidé d’envoyer une expédition punitive contre Ibn Saoud. Mais avant que cette expédition ne pût être envoyée, la Grande Guerre éclata, contraignant les Turcs à concentrer ailleurs toutes leurs forces combattantes. Après la fin de la guerre, l’Empire ottoman ne survécut pas.

Privé du soutien des Turcs et désormais encerclé au nord par des territoires administrés par la Grande-Bretagne et la France, Ibn Rashid n’était plus en mesure d’organiser une résistance efficace à l’ennemi. Fayçal al-Dawish était alors l’un des plus hardis guerriers féodaux du roi Ibn Saoud. Sous son commandement, les forces du roi s’emparèrent de Haïl en 1921, et Ibn Rashid perdit ainsi son dernier bastion solide.

L’expansion du royaume d’Ibn Saoud atteignit son apogée en 1924-1925, lorsqu’il conquit le Hedjaz, avec La Mecque, Médine et Djeddah, et en chassa la dynastie chérifienne qui avait pris le pouvoir au Hedjaz en 1916, après que le chérif Hussein se fut révolté contre les Turcs avec le soutien et l’aide des Britanniques. Ce n’est qu’après la conquête de cette terre sacrée de l’islam qu’Ibn Saoud — il avait alors quarante-cinq ans — apparut pleinement aux yeux du monde extérieur.

À une époque où presque tous les pays du Moyen-Orient étaient écrasés sous le joug de l’impérialisme occidental, la victoire sans précédent d’Ibn Saoud suscita dans l’ensemble du monde arabe un immense espoir : on espérait qu’un dirigeant était enfin apparu parmi eux pour libérer la nation arabe tout entière de l’esclavage. En outre, au-delà des Arabes, de nombreuses autres populations musulmanes tournèrent vers lui des regards pleins d’attente, espérant qu’il ranimerait, par la fondation d’un État, l’idéal islamique dans toute sa portée, dans un État où le message profond du Coran serait le principe suprême régissant la vie individuelle et sociale. Mais ces espoirs ne furent pas réalisés ; ils demeurèrent inaccomplis. Lorsque son pouvoir se fut accru puis consolidé, il devint clair qu’Ibn Saoud n’était rien d’autre qu’un roi, un roi sans objectif plus élevé que celui de nombreux despotes qui l’avaient précédé dans les pays d’Orient.

Noble et juste dans sa vie privée, loyal envers ses amis et ses partisans, magnanime envers ses ennemis, le roi Ibn Saoud possède une intelligence bien supérieure à celle de presque tous ses disciples. Pourtant, il n’a pas su faire preuve de cette ampleur de vue ni de ce leadership inspiré que les gens attendaient de lui. Il est vrai qu’il a apporté à la vie des populations de son vaste royaume une sécurité sans équivalent dans les pays arabes depuis les premiers califes, il y a mille ans ; mais, au lieu de suivre l’exemple de ces califes, il a instauré la sécurité par des lois sévères et des mesures punitives, et non en éveillant chez son peuple le sens des responsabilités civiques. Il a envoyé quelques jeunes gens à l’étranger pour étudier la médecine et la télégraphie sans fil ; mais il n’a rien fait pour inciter toute sa nation à s’instruire et, de cette manière, la tirer de l’ignorance dans laquelle elle est plongée depuis plusieurs siècles. Il parle toujours de la beauté et de la richesse du mode de vie islamique, et il en parle avec tous les signes extérieurs de la confiance en soi ; mais il n’a rien fait pour bâtir une société équilibrée et progressiste, au sein de laquelle ce mode de vie aurait pu prendre une forme culturelle.

Il est simple, humble et travailleur ; pourtant, il se laisse lui-même aller à des dépenses extrêmement prodigues et à un luxe insensé, et il ne s’oppose pas à voir ceux qui l’entourent se laisser aller au même genre de dépenses et de luxe. Il est profondément religieux et observe à la lettre chacune des prescriptions formelles de la loi islamique ; mais il semble ne réfléchir que très rarement au sens spirituel et au but de toutes ces prescriptions. Il accomplit très régulièrement les cinq prières quotidiennes obligatoires et passe des heures, la nuit, dans une profonde méditation. Mais il ne semble jamais lui être venu à l’esprit que la prière n’est qu’un moyen et non une fin en soi. Il aime parler des devoirs du souverain envers ses sujets et cite souvent cette parole du Prophète (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui) : « Chacun est un berger à qui est confiée la responsabilité de son troupeau » ; pourtant, il a même négligé l’éducation de ses propres enfants et les a ainsi très peu préparés à assumer les responsabilités qui les attendent. Un jour qu’on lui demanda pourquoi il n’avait pas essayé d’organiser son État de façon plus libérale, au lieu de le bâtir sur une base aussi personnelle, afin que ses fils puissent disposer d’une structure administrative organisée, il répondit : « J’ai conquis mon royaume par ma propre épée et grâce à mes propres efforts. Après moi, que mes fils prennent leurs propres initiatives. »

Je me souviens d’une conversation que j’eus avec le roi et qui révélait pleinement sa myopie et son manque de sens administratif. Cette conversation eut lieu à La Mecque vers la fin de 1928, lorsque le célèbre dirigeant du mouvement d’indépendance syrien, l’émir Chékib Arslan, vint rencontrer le roi. Ibn Saoud me présenta en ces termes : « Voici Muhammad Asad, mon fils, qui revient aujourd’hui des régions méridionales. Il aime voyager parmi mes Bédouins. »

L’émir Chékib n’était pas seulement un homme politique ; ses intérêts étaient multiples et c’était un très grand érudit. Lorsqu’il apprit que j’étais Européen et que j’avais embrassé l’islam, il manifesta aussitôt le désir de connaître mon expérience. Je lui racontai ce que j’avais vécu dans les régions méridionales, où aucun Européen n’avait jamais voyagé avant moi. L’immense potentiel agricole de cette région, ses ressources en eau et son sol fertile m’avaient paru extrêmement prometteurs et, à ce propos, je dis au roi :

— Ô imam, je suis tout à fait certain que Wadi Bisha pourrait facilement devenir le grenier à blé de tout le Hedjaz, si cette région était étudiée et développée selon des méthodes scientifiques. »

À ces mots, le roi se montra très attentif, car une part considérable des recettes du pays était dépensée pour importer du blé destiné au Hedjaz, et le déficit budgétaire avait toujours été la plus grande préoccupation d’Ibn Saoud.

— Combien de temps faudrait-il pour développer Wadi Bisha de cette manière ? me demanda-t-il.

Je n’étais pas spécialiste et il m’était donc impossible de donner une réponse précise. Je conseillai de constituer une commission composée d’experts techniques étrangers, chargée d’étudier la région et de présenter un plan réaliste pour son développement. Je me hasardai à dire qu’il faudrait tout au plus cinq à dix ans pour obtenir une récolte complète de cette région.

— « Dix ans ! » s’exclama Ibn Saoud. « Dix ans, c’est une très longue période ! Nous autres Bédouins ne connaissons qu’une seule chose : tout ce qui nous tombe entre les mains, nous le mettons dans notre bouche et nous le mangeons. Faire des projets pour dans dix ans, voilà qui est pour nous une entreprise extrêmement lointaine ! »

À cette remarque stupéfiante, l’émir Chakîb me fixa, bouche bée et les yeux immobiles, comme s’il ne pouvait croire ses deux oreilles ; et, en réponse, je le regardai moi aussi, les yeux fixes et exorbités…

C’est alors que je commençai à me poser cette question : Ibn Saoud était-il un homme noble que le confort et la royauté avaient détourné de la grandeur, ou bien n’était-il qu’un homme d’une audace prodigieuse et d’une grande ruse, qui ne désirait rien en dehors de son pouvoir personnel ?

Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai pas été capable de donner à cette question une réponse satisfaisante. Bien que je le connaisse depuis de nombreuses années, et que je le connaisse bien, un aspect du caractère d’Ibn Saoud demeure pour moi une énigme. Ce n’est pas qu’il ait l’habitude de cacher d’une manière ou d’une autre ses sentiments aux autres ; il parle ouvertement de lui-même et raconte souvent ses expériences. Mais son caractère comporte tant de facettes qu’il est difficile de le comprendre aisément ; et derrière l’apparence de simplicité que l’on perçoit de l’extérieur se cache un cœur agité comme la mer, aussi riche que la mer par ses humeurs et ses contradictions intérieures. Son autorité personnelle est immense ; mais elle repose moins sur le pouvoir réel que sur la force de son caractère. Dans ses paroles et ses manières, il n’y a pas la moindre trace d’arrogance. Son esprit authentiquement démocratique l’aide à converser avec les Bédouins qui arrivent vêtus de haillons sales et rapiécés, comme s’il était lui-même l’un des leurs. C’est également cet esprit qui lui avait permis de leur accorder le droit de s’adresser à lui par son prénom, « Abd al-Aziz ». En revanche, il pouvait se montrer rude et hostile même envers les hauts fonctionnaires lorsqu’il décelait chez eux une mentalité servile ; il détestait toutes les apparences de noblesse affectée. Je me souviens d’un incident survenu à La Mecque. Nous étions en train de manger au palais royal lorsqu’un chef appartenant à l’une des familles les plus distinguées du Najd fronça le nez devant les manières bédouines frustes de certains Najdis nouvellement arrivés. Ceux-ci avalaient avec enthousiasme de grosses poignées de riz à pleines bouchées ; tandis que le noble mecquois, soucieux de montrer la finesse de son goût, mangeait en prenant sa nourriture du bout des doigts, on entendit soudain la voix du roi : « Vous autres gens de goût, vous manipulez votre nourriture avec tant de précaution : est-ce parce que vous avez l’habitude de fouiller dans la saleté avec vos doigts ? Nous, gens du Najd, nous ne craignons pas nos mains : elles sont parfaitement propres, et c’est pourquoi nous mangeons avec satisfaction, à pleines poignées. »

Parfois, lorsqu’il se laissait aller à un repos complet, un sourire se jouait sur le visage d’Ibn Saoud et répandait sur la beauté de ses traits une qualité presque spirituelle. Je suis fermement convaincu que, si la doctrine wahhabite rigoriste à laquelle Ibn Saoud se conformait n’avait pas considéré la musique comme répréhensible, c’est par la musique qu’il se serait exprimé. En réalité, il révèle sa musicalité dans ses petits poèmes, dans les récits hauts en couleur de ses expériences et dans ses chants de guerre et d’amour, qui se sont répandus dans tout le Najd : les hommes les chantent en traversant le désert à dos de chameau, et les femmes dans la solitude de leurs demeures. La musicalité de son être s’exprime aussi dans le rythme régulier et souple que suit sa vie quotidienne, adaptée aux responsabilités royales. Comme Jules César, il possède à un degré exceptionnel la capacité de suivre simultanément plusieurs fils de pensée, et il peut le faire sans rien perdre de l’intensité avec laquelle il affronte chaque problème. C’est grâce à cette faculté innée si caractéristique qu’il peut administrer personnellement toutes les affaires de son vaste royaume sans se laisser troubler ni s’effondrer sous un excès de travail, tout en trouvant encore le temps et conservant l’envie de se livrer, en compagnie de femmes, à un luxe aussi coûteux. La finesse de ses perceptions est parfois presque surnaturelle, effrayante. Il possède une intuition presque infaillible qui lui permet d’atteindre le cœur même des mouvements de l’esprit des gens avec lesquels il traite — comme j’ai souvent eu l’occasion de le constater moi-même. Il semble comprendre les pensées ou les sentiments d’un homme avant même que celui-ci ne les exprime par des paroles, et, dès qu’une personne entre dans une pièce, il paraît percevoir l’attitude de cette personne à son égard. C’est grâce à ce pouvoir qu’Ibn Saoud a pu déjouer plusieurs tentatives soigneusement préparées contre sa vie et prendre des décisions heureuses sur-le-champ, au cœur même des événements politiques.

En résumé, Ibn Saoud possède nombre des qualités grâce auxquelles un homme peut devenir grand ; mais il n’a jamais fait le moindre effort véritable pour atteindre la grandeur. N’étant pas d’un tempérament introspectif, il dispose d’une immense capacité à exercer son jugement rationnel et à se convaincre, face à des erreurs et des fautes parfaitement manifestes, qu’il est lui-même dans le droit chemin. C’est pourquoi il esquive si aisément toute forme d’examen de conscience. Ceux qui l’entourent — ses courtisans et les innombrables quémandeurs vivant de sa générosité — n’ont certainement rien fait pour s’opposer à cette tendance malheureuse.

Dans ses jeunes années, lorsqu’il semblait être le rêveur de rêves exaltants, il a peut-être, en démentant la promesse immense de cette époque, brisé sans le savoir le cœur d’une nation accordée sur une gamme élevée, une nation désireuse de le considérer comme un dirigeant envoyé par Allah. Les attentes qu’elle plaçait en lui étaient si grandes qu’il lui était difficile d’accepter sa déception avec indifférence ; parmi les habitants du Najd, beaucoup de ceux qui sont les meilleurs parlent aujourd’hui avec une extrême amertume contre ce qu’ils considèrent comme une trahison envers leur foi.

Je n’oublierai jamais l’expression de détresse et de désespoir que j’avais vue sur le visage d’un ami najdi, qui avait autrefois cru avec une ferveur extrême au leadership d’Ibn Saoud et qui avait partagé les joies et les peines, les périls et les épreuves du roi durant les années les plus difficiles de sa vie royale. Un jour, alors qu’il parlait du roi, il me dit :

— « Au cours de ces premières années, lorsque nous partions avec Ibn Saoud, conduisant nos chameaux dans des expéditions contre Ibn Rachid, et lorsque nous partions sous l’étendard portant la profession de foi : “Lā ilāha illā Allāh — il n’y a de divinité qu’Allah”, pour combattre le Chérif Hussein, ce traître à l’égard de l’islam, nous pensions qu’Ibn Saoud était un nouveau Moïse, qui délivrerait son peuple des chaînes de l’ignorance et de la décadence pour le conduire vers la terre promise de l’islam. Mais lorsqu’il oublia son peuple et son avenir et s’installa dans le confort et le luxe nouvellement acquis, nous frissonnâmes de peur en découvrant qu’il était un Pharaon… ».

Certes, mon ami fut excessivement… beaucoup trop sévère, voire injuste, dans sa condamnation d’Ibn Saoud ; car celui-ci n’est ni un Pharaon ni un tyran ; c’est un homme compatissant, et je ne doute pas qu’il aime son peuple. Mais cela ne fait pas de lui un Moïse. Son échec réside précisément en ceci : il n’a pas atteint la grandeur que son peuple avait imaginée en lui — et il n’est pas devenu ce qu’il aurait peut-être pu devenir s’il avait suivi les fanfares de sa jeunesse. On pourrait le comparer à un aigle qui n’a jamais déployé ses ailes dans le ciel.

Il est demeuré, à une échelle beaucoup… beaucoup plus vaste, simplement un grand chef de tribu magnanime… [Peu après l’achèvement de ce livre (1935), Ibn Saoud mourut à l’âge de soixante-treize ans et, avec sa mort, une époque de l’histoire arabe prit fin. Lorsque je le revis pour la dernière fois, à l’automne 1951 (à l’occasion d’une visite officielle en Arabie saoudite pour le compte du gouvernement pakistanais), il me sembla qu’il avait enfin pris conscience du gaspillage tragique de sa vie. Le visage autrefois si ferme et si vivant était devenu amer et indifférent. Il parla de lui-même — on aurait dit qu’il parlait de quelque chose qui était déjà mort, déjà enterré, et qu’il était impossible de ramener à la vie !]

Trois

Le matin où je quittai Haïl, je fus tiré de mon sommeil par une musique aux accents aigus qui pénétrait par la fenêtre ouverte de la pièce de ma forteresse : un chant, un pépiement, une musique maladroite et désordonnée, comme si des centaines de harpes et de flûtes s’accordaient avant le début d’un opéra somptueux ; un bref rythme discordant de mélodies séparées, aux modes innombrables, qui, par leur nombre et leur rigoureuse organisation, semblaient faire surgir l’harmonie d’une musique mystérieuse, presque fantomatique. Mais c’était assurément un immense orchestre, et c’est pourquoi les ondes sonores qu’il faisait naître étaient si puissantes…

Lorsque j’allai me tenir à la fenêtre et regardai dehors — vers la grisaille de l’aube qui s’éclaircissait peu à peu au-dessus du marché désert et, au-delà du marché, des maisons gris terre de la ville ; vers le pied des montagnes, où poussaient les tamaris et les rangées de palmiers — je compris que c’était la musique des puits à eau des jardins : il devait y en avoir des centaines, qui commençaient à peine leur travail quotidien. Les chameaux tiraient et remontaient l’eau dans d’immenses outres ; les cordes qui servaient à la puiser passaient sur des poulies de bois grossièrement façonnées, et chaque poulie frottait contre son axe de bois, chantant, sifflant, grinçant et bruissant sur une multitude de tons graves et aigus, jusqu’à ce que la torsion de la corde fût entièrement défaite et que la poulie s’immobilisât ; aussitôt s’élevait un bruit violent, comme un cri, et ce cri se dissipait peu à peu dans le soupir des cordes, auquel se mêlait maintenant avec force la course rapide de l’eau vers l’auge de bois ; puis le chameau faisait demi-tour et regagnait lentement le puits, tandis que la poulie recommençait sa musique, les cordes glissant sur elle et l’outre redescendant plonger dans le puits.

Les puits étaient si nombreux que cette musique ne s’interrompait pas un instant ; les différents fils sonores se fondaient parfois en une seule mélodie, puis se séparaient ; certaines mélodies commençaient avec une vigueur nouvelle, tandis que toutes les autres s’évanouissaient lentement. On aurait dit que des fontaines entières de rythmes incompréhensibles coulaient simultanément, grondant séparément les unes des autres, grinçant, sifflant et chantant — quelle merveille ! Quel orchestre grandiose ! Cette harmonie n’était pas née d’un dessein humain et, pour cette raison, sa perfection et sa grandeur approchaient presque celles de la nature — de cette nature dont la volonté est insondable et impénétrable.

 

À mi-chemin

Un

Nous avons quitté Haïl et nous nous dirigeons vers Médine, montés sur nos chameaux. Nous sommes maintenant trois, car l’un des hommes d’Ibn Moussa, Mansour al-Assaf, nous accompagne sur une partie de notre route, porteur d’un ordre de l’émir.

Mansour est si beau que, s’il sortait dans une rue d’une quelconque ville occidentale, toutes les femmes s’empresseraient de le regarder. Il est très grand, le visage solide et viril, et ses traits sont étonnamment lisses. Sa peau est d’un brun clair, signe infaillible, chez les Arabes, d’une noble naissance ; ses deux yeux noirs, bien dessinés, observent le monde avec intérêt sous ses sourcils joints. Il ne possède rien du charme de Zayd ni de son détachement serein ; les lignes de son visage révèlent que Mansour est doué d’instincts violents, mais maîtrisés. Elles lui donnent une expression mélancolique, tout à fait différente de la douce gravité de mon ami cham­mari. Pourtant, comme Zayd, Mansour a beaucoup vu du monde, et sa compagnie est véritablement agréable.

Dans l’endroit gris et jaunâtre, couvert de cailloux, où nous sommes arrivés après avoir quitté les étendues sablonneuses du Néfoud, nous voyons toutes sortes de petites bêtes qui emplissent le paysage. De minuscules lézards gris filent avec une rapidité incroyable entre les pattes de nos chameaux, se faufilent sous un buisson épineux et nous fixent de leurs yeux ardents tandis que nous poursuivons notre chemin en les laissant sur le côté. Nous apercevons de petites souris des champs grises, dodues, à la queue épaisse, qui ressemblent un peu à des écureuils, ainsi que leurs cousines, les marmottes, dont la chair est très appréciée des Bédouins du Nedjd. Parmi tous les mets délicats et savoureux que j’ai goûtés jusqu’à présent, leur chair compte parmi les plus tendres. Il y a aussi un reptile halal d’environ trente centimètres, appelé dab. Cet animal se nourrit des racines des plantes grimpantes, et sa chair a un goût intermédiaire entre celui du coq et celui du poisson. Nous voyons de petits bousiers quadrupèdes, gros comme des œufs de poule, rouler avec une patience poignante une boule de crottin de chameau desséché. Prenant appui sur leurs pattes antérieures, ils poussent la boule par-derrière avec leurs solides pattes postérieures. Ils font ainsi péniblement rouler vers leur demeure ce précieux objet découvert par hasard ; chaque fois qu’un caillou bloque leur chemin, ils se renversent sur le dos, puis, au prix de grands efforts, se remettent debout en roulant, font avancer leur fardeau de quelques centimètres, retombent sur le dos, se relèvent et se remettent au travail, infatigables, inlassables… Parfois, un lièvre gris s’éloigne à grandes enjambées sous les buissons gris. Une fois, nous avons aperçu quelques gazelles, mais elles étaient si loin qu’il fut impossible de tirer ; elles disparurent dans l’ombre gris-bleu entre deux montagnes.

— Dites-moi, Muhammad, me demande Mansour, comment vous êtes-vous établi parmi les Arabes ? Et comment avez-vous accepté l’islam ?

— Je vais vous dire comment cela s’est passé, intervient Zayd. D’abord, il s’est pris d’amour pour les Arabes et, en les aimant, il s’est mis à aimer aussi leur religion. Oncle, n’est-ce pas exact ?

— Ce que dit Zayd est vrai, Mansour. Il y a de nombreuses années, lorsque je suis arrivé en terre arabe, j’ai été attiré par votre mode de vie. Et lorsque j’ai commencé à me demander ce que vous pensiez et ce en quoi vous croyiez, j’ai découvert ce qu’était l’islam !

— Mais, Muhammad, avez-vous soudain compris que l’islam était véritablement la parole d’Allah ?

— « Non, ce n’est pas cela ; je n’en ai pas pris conscience si tôt. À cette époque, je ne croyais même pas qu’Allah eût parlé directement aux hommes, ni que les livres que les hommes prétendent être Sa Parole fussent autre chose que des ouvrages de sages… »

Mansour me regarde avec la plus grande incrédulité : « Comment cela est-il possible, Muhammad ? N’avez-vous jamais cru au livre apporté par Moïse, ni aux enseignements de Jésus ? Pourtant, j’ai toujours pensé que les Occidentaux, au moins, croyaient à ces choses. »

— « Certains y croient, Mansour, et d’autres non ; et j’étais l’un de ces autres… »

Et je lui explique que, depuis longtemps, beaucoup de gens en Occident ne considèrent plus leurs propres livres, pas plus que les livres sacrés d’autrui, comme la véritable révélation ou la parole d’Allah. Ils y voient plutôt l’histoire des aspirations religieuses de l’humanité, développées au cours de très nombreux siècles.

— « Mais cette façon de voir a subi un choc terrible dès que je me suis quelque peu familiarisé avec l’islam », dis-je en poursuivant mon propos. « Cette familiarité est née lorsque j’ai constaté que les règles de vie des musulmans étaient entièrement différentes de ce que les Européens considèrent comme devant être le mode de vie humain ; et chaque fois que j’en apprenais davantage sur les enseignements de l’islam, j’avais l’impression d’avoir découvert quelque chose que, sans le savoir, j’avais toujours su… »

Et c’est ainsi que je continue de raconter à Mansur mon premier voyage au Moyen-Orient—comment, dans le désert du Sinaï, j’avais acquis, au sujet des Arabes  ma première impression, voilà ce que je lui racontais; en Palestine, en Égypte, ce que j’avais vu en Transjordanie et en Syrie, ce que j’y avais ressenti, voilà ce que je lui racontais; comment’à Damas, j’avais pour la première fois pressenti que, la voie vers une vérité alors inimaginable, se dévoilait peu à peu devant moi, et comment, après mon voyage en Turquie, j’étais retourné en Europe et avais compris, qu’il m’était difficile de recommencer à vivre dans le monde occidental; car, d’une part…j’étais désireux de comprendre la profonde signification du malaise extraordinaire qu’avait fait naître en moi ma première rencontre avec les peuples arabes et leur culture, dans l’espoir que, cela m’aiderait à comprendre plus intimement ce que j’attends moi-même de la vie, et que, d’autre part, j’étais alors parvenu à un point où cette vérité  m’était devenue de plus en plus évidente :, je ne pourrais plus jamais faire miens les espoirs de la société occidentale–ni ses aspirations et ses objectifs

Au printemps 1924, ‘la Frankfurter Zeitung’ m’envoya ‍ pour la deuxième fois au Moyen-Orient. Le livre que j’avais commencé à écrire en décrivant mes voyages précédents finit par  être achevé. (Quelques mois après mon départ pour le Moyen-Orient, Unromantisches Morgenland– fut publié sous ce titre. Par cette appellation, je voulais donner à entendre, qu’il ne s’agissait pas d’une image romantique et exotique de l’extérieur de l’Orient musulman, mais d’une tentative pour parvenir au cœur des vérités réelles de sa vie quotidienne. Bien que l’attitude antisioniste du livre–et la sympathie inhabituelle qu’il témoignait aux Arabes aient suscité une certaine agitation dans la presse allemande, j’ai néanmoins l’impression que, le livre n’a pas eu beaucoup de succès.

Je traverse de nouveau la Méditerranée. Devant moi, j’aperçois la côte–égyptienne. Le voyage en train, de Port-Saïd au Caire, me donne l’impression de feuilleter les pages d’un guide. Entre le canal de Suez et le lac Manzala, l’après-midi égyptien a révélé son vrai visage. Des canards sauvages nagent dans l’eau et les tamaris agitent leurs belles branches en demi-cercle  ramifiées. Dans la plaine surgit village après village–qui, d’abord, était sablonneuse et, par endroits, couverte d’herbes. Dans les champs printaniers, un laboureur avance paresseusement en tirant la charrue, à grandes enjambées, un koss sur la tête, les bras, tous’deux’laissés pendre de chaque côté, alors je me dis que rien au monde—ni la voiture la plus parfaite, ni la piscine la plus somptueuse, ni même un livre au contenu le plus profond–ne peut remplacer l’Orient perdu en Occident et déjà menacé, cette catégorie de choses, qui–n’est que la beauté véritable de l’être humain  et l’expression d’une harmonie magique entre lui et le monde qui l’entoure……।

Cette fois, je voyageais en première classe. Dans mon compartiment, à part moi, il n’y avait que deux’hommes :, un commerçant grec d’Alexandrie–qui, avec cette facilité à engager la conversation que l’on trouve chez tous les habitants de la côte orientale de la Méditerranée, m’entraîna en très peu de temps dans une discussion passionnée  ., Il ne cessait de faire des remarques spirituelles sur tout ce que nous voyions ; il y avait aussi un Égyptien « ‘ʿumda’ », c’est-à-dire un chef  de village,–dont le coûteux caftan de soie et la grosse chaîne en or de sa montre, qui dépassait de son écharpe,  le faisaient manifestement passer pour un homme riche ;, il était évident, qu’il se réjouissait d’être un parfait ignorant !! À vrai dire,, bien qu’il se joignît à notre conversation, il faisait lui aussi preuve, au cours de la discussion, d’une vive intelligence et démontrait à maintes reprises son habileté dans les joutes oratoires– avec le marchand grec.

Je me souviens, que nous discutions de quelques’principes sociaux de l’islam qui, à cette–époque, dominaient fortement ma pensée. Mon compagnon grec ne pouvait pas être entièrement d’accord avec l’admiration respectueuse que je vouais à la justice sociale de la loi islamique.

–‘Vous le trouvez aussi juste, ce n’est pas si juste, mon ami!’ –Nous avions déjà commencé à parler français. Pour faciliter la conversation de notre compagnon de voyage égyptien, notre ami grec revint à l’arabe et s’adressa à moi, ‘Vous dites, que votre religion est une religion très juste. Vous pouvez donc’dire pourquoi l’islam permet à un homme musulman d’épouser une chrétienne ou une juive, alors qu’il refuse de marier vos filles et vos sœurs à un chrétien ou à un juif? Voulez-vous appeler cela de la justice, hein?

–‘Certainement’, sans hésiter un seul instant, l’homme vêtu de façon somptueuse–dit le fou, ‘Écoute! je vais te l’expliquer, pourquoi cette disposition figure dans nos lois religieuses. Nous, les musulmans, ne croyons pas que, Jésus–que la miséricorde d’Allah soit sur lui–était le fils d’Allah. Mais nous croyons que. Il était un véritable prophète d’Allah. De même que nous croyons que Moïse, Abraham et tous les autres mentionnés dans la Bible étaient des prophètes. Tout comme le dernier prophète, Muhammad, a été envoyé, tous les prophètes ont été envoyés de la même manière, tous les prophètes ont également été envoyés ainsi auprès de l’humanité. Par conséquent, si une jeune fille juive ou chrétienne épouse un musulman, elle peut être certaine qu’auprès de lui–tous ceux qui sont sacrés, aucune parole irrespectueuse ne sera prononcée dans sa nouvelle famille contre aucun d’entre eux; alors qu’il est certain que, si une jeune fille musulmane épouse un non-musulman, Celui qu’elle croit être le Messager d’Allah sera alors insulté…et même ses propres enfants pourraient l’insulter, car il n’est pas vrai que, les enfants suivent généralement la religion de leur père! Penses-tu qu’il serait juste de pousser une jeune musulmane vers de telles souffrances et de telles humiliations?’

Le vieil Grec haussa les épaules d’un air impuissant; mais ne trouva aucune réponse. Il me sembla, que ce simple illettré ‘fou’ , grâce au sens aigu du discernement dont son propre peuple était doué,–avait touché au cœur même d’une question extrêmement importante et, pour la seconde fois, je, comme cela s’était produit avec ce vieux ‘hajj’de Jérusalem,, compris, qu’une nouvelle porte vers l’islam semblait s’ouvrir pour moi.

À présent, ma situation financière ayant changé, je suis capable de mener au Caire un train de vie–qui, m’aurait été inimaginable quelques mois auparavant. Je n’ai plus à compter les quarts d’–anna. À l’époque où, lors de mon premier séjour dans cette ville, je devais vivre de pain,, d’olives et de lait,, cette époque, je l’ai  ‍oubliée. Mais sur un point, je reste fidèle à mon ancienne ‘tradition’ : au lieu de séjourner dans un quartier luxueux du Caire, je loue plusieurs chambres dans la maison de mon ancienne amie,, cette femme corpulente de Trieste. En me voyant, elle m’accueille en me tendant ses deux’mains et m’embrasse sur les deux joues avec une tendresse maternelle.

Le troisième jour après notre arrivée ici,, alors que le soleil se couchait,, j’entendis le grondement assourdi d’un canon venant de la citadelle. À cet instant, dans la mosquée de la citadelle, les deux’minarets qui s’élevaient vers le ciel, de part et d’autre,–sur la galerie la plus élevée des’deux minarets, un cercle de lumière bondit, et tous les’minarets des mosquées de la ville s’illuminèrent de guirlandes du même genre,, et sur chacun des minarets apparut un cercle de lumière identique. Un mouvement étonnant–et une animation extraordinaire parcoururent–la vieille ville du Caire : les pas des habitants devinrent plus rapides et, tout à la fois, plus joyeux–et animés, tandis que les sons variés de la rue s’élevèrent : vous sentez et pouvez presque entendre partout la rumeur ondoyante d’une nouvelle excitation !!

 Et tout cela s’est produit parce que, la lune a annoncé pour la seconde fois l’arrivée d’un nouveau mois (car le calendrier islamique est fondé sur les mois et les années lunaires) et ce mois est le mois de Ramadan, le mois le plus solennel et le plus important de l’année islamique. Ce mois rappelle l’époque, il y a plus de treize cents ans, où, selon les récits historiques, le Messager de Dieu reçut la–première révélation du Coran. Chaque musulman doit observer strictement le jeûne durant ce mois–telle est la règle; à l’exception des malades, les femmes–et les hommes doivent s’abstenir de manger et de boire (même de fumer) cela est interdit, pendant trente longues journées, depuis le moment où apparaît à l’horizon oriental la lueur précédant l’aube jusqu’au coucher du soleil. Durant ces trente jours, les habitants du Caire se déplacent avec une telle lumière dans les yeux que, c’est comme s’ils avaient été élevés dans un lieu sacré. Pendant trente nuits, vous entendrez le bruit des canons, des airs de musique et des clameurs joyeuses, tandis que les mosquées resplendissent de lumière jusqu’à l’arrivée du jour.

deux :’vous devez renoncer à la nourriture et à l’eau afin que, vous puissiez vous aussi ressentir dans votre propre corps ce que ressentent les pauvres et les affamés. Ainsi, la conscience de la responsabilité sociale est éveillée chez l’être humain sur la base d’un principe religieux fondamental.

Le jeûne du mois de Ramadan a également pour objectif de prendre l’habitude de s’imposer soi-même une discipline dans la vie–ce qui constitue un aspect de la moralité rationnelle, à laquelle tous les enseignements de l’islam accordent une importance particulière (par exemple, dans l’interdiction absolue de toutes les substances intoxicantes, car l’islam considère que les substances intoxicantes sont un moyen extrêmement facile de se soustraire à la conscience et au sens des responsabilités). Ces deux’éléments  — à savoir la fraternité humaine et l’auto–discipline imposée par l’individu — commencèrent peu à peu à faire apparaître clairement à mes yeux les grandes lignes de la conception morale de l’islam.

Quel est le véritable sens de l’islam et que veut-il, dans mes efforts pour en obtenir une image plus complète, je fus grandement aidé, par les explications et les analyses que certains de mes amis musulmans du Caire avaient pu fournir. Parmi eux, le plus éminent était le cheikh Mustafa al-Maraghi, l’un des plus grands savants islamiques de l’époque et, sans aucun doute, le plus doué de l’université Al-–Azhar ‘‘ulémas’’les plus talentueux (Quelques années plus tard, il devint recteur d’Al-–Azhar). Il avait alors probablement entre quarante et cinquante ans, mais son corps robuste et musclé possédait l’agilité et la vitalité d’un jeune homme de vingt ans. Malgré son érudition et sa gravité, il ne perdit jamais son sens de l’humour, pas même un instant. Il était l’un des élèves du grand réformateur égyptien Muhammad Abduh et, dans sa jeunesse,–sa source d’inspiration, l’ardent Jamal al-Din al-Afghani ; le cheikh al-–Maraghi lui-même était un penseur à l’esprit pénétrant et au jugement remarquablement lucide. Il ne manquait jamais de faire comprendre que, les musulmans de l’époque contemporaine s’étaient réellement beaucoup éloignés des idéaux de leur religion et que rien ne pouvait être pire que de mesurer les possibilités des enseignements de Muhammad à l’aune de la vie et de la pensée des musulmans d’aujourd’hui.

‘Tout comme, ce serait une erreur, ‘disait-il, ‘de voir, dans le comportement dépourvu d’amour des chrétiens les uns envers les autres, un rejet du message d’amour de Jésus…।

C’est par cet avertissement que le cheikh al-–Maraghi me fit connaître al-Azhar.

Après avoir émergé du tumulte de la foule de la rue Mouski, le plus vieux marché du Caire, nous arrivons sur une petite place isolée et éloignée–dont l’un des côtés est occupé par, Al-–Azhar,, la large façade dépouillée de la mosquée. Une porte à deux battants et une cour ombragée–nous permettent d’entrer dans l’enceinte même de la mosquée. Un vaste quadrilatère, entouré de très anciennes arcades de mihrabs. Portant des turbans, et de longues‘robes’noires,, les étudiants sont assis sur des nattes et lisent à voix basse leurs livres et leurs manuscrits. Devant,, sous le vaste toit de la mosquée,–un cours est donné dans la grande salle couverte. Plusieurs maîtres sont également assis sur des nattes de paille,, sous les colonnes,, de longues rangées traversant la salle, et, devant chaque maître, un groupe d’étudiants est agenouillé en demi-cercle. Le professeur n’élève jamais la voix, si bien que, pour ne manquer aucun des mots qu’il prononce, il faut faire preuve d’une grande attention et d’une profonde concentration. Il est naturel pour quiconque de penser que, une telle concentration ne peut qu’être propice à une véritable érudition. Mais le cheikh al-—Maraghi allait bientôt réduire en miettes cette idée erronée que je me faisais.

–‘Voyez-vous ces « ‘érudits »’ ?? me demande-t-il, ‘Ils sont comme ces vaches sacrées de l’Inde, qui, — j’ai entendu dire —, lorsqu’elles trouvent du papier imprimé sur la route,, mangent tout……Oui,, elles dévorent goulûment les pages imprimées de tous ces livres écrits il y a des centaines d’années,, mais ne les digèrent jamais. Elles ne pensent plus par elles-mêmes aujourd’hui. Elles lisent et répètent,, lisent et répètent sans cesse,, de génération en génération.’

‘Mais, Shaykh Mustafa,’l’interromps-je pour demander,, ‘quoi–qu’il en soit,, Al-Azhar est pourtant le principal centre de l’enseignement islamique et la plus ancienne université du monde. Je rencontre son nom à presque chaque page de l’histoire culturelle des musulmans. Que dites-vous des penseurs, des théologiens,, des historiens,, des philosophes et des mathématiciens qu’elle a vus naître au cours du dernier millénaire ??

–‘Mais, depuis plusieurs siècles, Al–Azhar ne produit plus de tels érudits’. Le cheikh dit avec regret, ‘Cela–n’est peut-être pas entièrement vrai; Même à l’époque contemporaine, il est parfois arrivé que certains penseurs indépendants émergent d’Al–Azhar. Mais, dans l’ensemble, il est vrai que, l’ensemble du monde musulman–souffre de stérilité, Al—Azhar a lui aussi été frappé par cette stérilité,, et que de son ancienne initiative et inspiration, il ne reste plus rien que l’extinction. Les anciens penseurs musulmans que vous avez mentionnés n’auraient jamais imaginé, même en rêve, que, des siècles plus tard, au lieu de préserver la continuité de leur pensée et de la développer,, on se contenterait de la répéter encore et encore,, comme s’il s’agissait de vérités absolues et infaillibles !! Si nous voulons un changement pour le mieux,, il’nous faudra, au lieu de l’imitation de la pensée actuelle,‘encourager la réflexion….।

Al-–Azhar : le commentaire incisif du shaykh al-—Maraghi sur les caractéristiques de cette institution, m’aide à comprendre l’une des causes les plus profondes du déclin culturel auquel vous serez confronté partout dans le monde musulman. L’inertie acquise par cette ancienne université dans le domaine du savoir–ne se reflète-t-elle pas, à des degrés divers, dans la stérilité sociale actuelle des musulmans ?? Ne voyons-nous pas une autre forme de cette inertie mentale, dans le fait d’accepter presque passivement, avec l’inaction, la pauvreté inutile dans laquelle vivent de nombreux musulmans? en supportant en silence les injustices sociales qui leur sont infligées.

Et alors, est-ce vraiment si étonnant, me demandé-je,, que tant de conceptions erronées soient nées en Occident, confortées par de telles preuves concrètes du déclin des musulmans? La vision du public occidental concernant l’islam–peut se résumer ainsi : la principale cause de la chute des musulmans est précisément l’islam,, qui, loin d’être un idéal religieux comparable au christianisme ou au judaïsme,, est plutôt un amalgame vulgaire,, une cécité propre au désert,, un sensualisme grossier,, la superstition et un fatalisme muet,, qui empêche les adeptes de l’islam de prendre part à la marche de l’humanité vers des conditions sociales plus évoluées et plus nobles,; l’islam ne libère pas l’esprit humain–de l’opposition à la réforme ou à l’interrogation,–et ne le délivre certes pas de cette opposition,, mais la renforce encore. C’est pourquoi, plus tôt les nations musulmanes–seront libérées de la servitude des croyances islamiques et des coutumes sociales–et consentiront à adopter le mode de vie occidental,, mieux ce sera pour elles–— et pour le reste du monde aussi.…।

Au fil du temps, mes propres observations m’ont convaincu que, la conception qu’a le Occidental moyen de l’islam est totalement déformée. Page après page du Coran, ce que j’ai découvert n’était nullement une conception «‘matérialiste grossière’ » de l’univers, mais plutôt une conscience profonde et intense d’Allah, qui s’est manifestée dans–l’acceptation rationnelle de toute la nature créée par Allah–et, parallèlement, entre les aspirations intellectuelles et sensorielles, les besoins spirituels et les exigences sociales : un bel équilibre !! Il m’est devenu clair comme le jour : ce ne sont pas les défauts de l’islam qui sont responsables de la chute des musulmans–mais plutôt, notre échec à mener une vie conforme à l’idéal de l’islam–qui est responsable.

Car, il est vrai que, c’est l’islam qui a conduit les premiers musulmans au sommet d’or de la civilisation, en orientant leur énergie vers une pensée consciente;car cette pensée consciente est le seul moyen de comprendre la nature de la création d’Allah et Ses desseins. Il ne fut pas demandé aux musulmans de croire en une, « dogme »‘incompréhensible’voire inaccessible à la raison; En vérité, l’enseignement du Prophète ne laisse aucune place à la foi aveugle. C’est pourquoi la soif de connaissance qui a caractérisé les débuts de l’histoire musulmane, ne s’est pas manifestée, comme dans les autres régions du monde,, à travers une lutte douloureuse contre les croyances religieuses traditionnelles. On peut dire, au contraire,, qu’elle est née précisément de cette religion. Le Prophète d’Arabie proclama : la quête du savoir est, pour tout musulman, homme–ou femme, le plus sacré des devoirs »’; et cette conviction fut implantée dans sa communauté :, ce n’est que par l’acquisition du savoir qu’il est possible de rendre un culte parfait à Allah. Allah ne crée aucune maladie sans en créer le remède, sans le’créer’, –Lorsqu’ils méditèrent profondément sur cette parole du Prophète, ils comprirent que, la recherche de remèdes inconnus’pouvait les aider à réaliser sur terre les desseins d’Allah, et c’est ainsi que la recherche médicale prit à leurs yeux la sainteté d’un devoir religieux. Ils lurent le verset suivant du—Coran : « Je crée tout être vivant à partir de l’eau‘» –En cherchant à pénétrer la portée de ces mots, ils commencèrent à étudier les êtres vivants et leur développement, et c’est ainsi qu’ils posèrent les fondements des sciences–de la vie. Le Coran attire l’attention sur l’harmonie des étoiles et de leurs mouvements, comme signe de la grandeur du Créateur, et c’est ainsi que les musulmans adoptèrent l’astronomie et les mathématiques avec un tel intérêt—et un tel enthousiasme–que, dans les autres religions, ils ne se manifestaient que dans le domaine de la prière. La méthode de Copernic qui démontre la rotation de la Terre sur son axe et la révolution des planètes autour du Soleil–ne se développa en Europe qu’au début du XVIe siècle, les théologiens la combattirent avec une violence extrême (car ils estimaient qu’elle contredisait l’enseignement littéral de la Bible, mais les fondements de cette méthode avaient été posés six cents ans plus tôt) dans les pays musulmans, car, dès les IXe et Xe siècles, les astronomes musulmans étaient parvenus à la conclusion que la Terre était ronde et qu’elle tournait sur son propre axe. Ils furent capables de calculer avec précision les latitudes et les longitudes, et beaucoup d’entre eux soutenaient–que la Terre tournait autour du Soleil, sans être accusés d’hérésie pour cette affirmation, ni poursuivis pour cela. C’est ainsi qu’ils étudièrent la physique  la chimie, et la physiologie  et se consacrèrent également à l’étude des autres sciences. Il va sans dire, que c’est dans ces domaines que le génie musulman a laissé ses monuments les plus durables. En édifiant ces monuments, ils n’ont fait que suivre les conseils de leur Prophète, et rien de plus. Voici le conseil du Prophète : « Si quelqu’un part à la recherche du savoir, Allah lui facilite le chemin du Paradis »’, ‘« Le savant chemine sur le chemin d’Allah »’ ‘« L’encre du savant est plus sacrée encore que le sang du martyr ».

Pendant toute l’époque créatrice de l’histoire musulmane, c’est-à-dire durant les cinq premiers siècles après le Prophète, il n’y eut aucun mécène plus éminent, que la civilisation musulmane, pour le savoir,–les sciences et l’éducation;; dans les pays–où l’islam détenait le pouvoir suprême–en dehors de tous ces pays, il n’existait nulle part de refuge plus sûr.

De même, la vie sociale fut influencée par les enseignements du Coran, tandis que l’Europe chrétienne, dès qu’une épidémie survenait, pensait qu’il s’agissait de la colère d’Allah, à laquelle les hommes n’avaient d’autre choix que de se soumettre. À cette époque, et bien longtemps auparavant,, les musulmans suivaient l’instruction de leur Prophète selon laquelle, pour prévenir les épidémies, il fallait isoler les villes et les régions touchées des régions saines–et alors que, les rois du monde chrétien,–et même les empereurs ainsi que les nobles considéraient le fait de se baigner comme un luxe presque vulgaire,, à cette époque encore,, même dans la maison musulmane la plus pauvre, il y avait au moins un bain, et dans chaque ville musulmane, des bains publics dotés de tous les aménagements nécessaires (par exemple, au IXe siècle, à Cordoue seulement, il y en avait trois cents’bains.)— et tout cela était fait pour mettre en pratique un enseignement du Prophète :‘La propreté–est une partie de la foi’Lorsque le musulman jouissait des belles choses de la vie matérielle, il ne se trouvait pas en conflit avec les exigences de la vie spirituelle,, car le Messager d’Allah ((paix et bénédiction d’Allah sur lui))-enseigne que‘Allah aime voir les signes de Sa richesse dans la vie de Ses serviteurs.’

En peu de mots, l’islam fournit une puissante inspiration, pour réaliser des accomplissements dans le domaine culturel–qui occupe l’une des pages les plus glorieuses de l’histoire humaine, et l’islam suscite cette inspiration en reconnaissant la croissance et en rejetant l’agnosticisme. Cela ne signifie pas l’inaction, mais l’action; non l’ascétisme, mais l’affirmation de la vie. Il n’est donc guère étonnant que, dès qu’il franchit les frontières de l’Arabie, l’islam commence à gagner rapidement de nouveaux adeptes. Les peuples de Syrie et d’Afrique du Nord, élevés dans le christianisme prêché par Paul et Augustin, qui nourrissait une aversion–et un mépris pour la vie terrestre, et, quelque temps plus tard, les habitants de l’Espagne wisigothique se trouvèrent soudain confrontés à un idéal, ‘« péché originel »’qui nie l’aveuglement de la croyance au « péché originel » et accorde de l’importance à la dignité inhérente à la vie terrestre de l’être humain; et c’est pourquoi ils commencèrent à se rassembler en nombre toujours croissant, auprès de cet idéal de vie–qui leur enseignait que–l’être humain est le représentant d’Allah sur terre. C’est là, à l’aube glorieuse de l’histoire de l’islam, l’explication de l’extraordinaire victoire de l’islam–et non, la légende selon laquelle les hommes auraient été convertis par la force de l’épée.’

Les musulmans n’ont pas conféré sa grandeur à l’islam, c’est l’islam qui avait donné leur grandeur aux musulmans. Mais au moment où leur foi devint l’objet de leurs habitudes, elle ne fut plus le programme de leur vie, ce programme ne fut plus, un objet de suivi conscient, alors , l’impulsion créatrice qui existait au fondement de leur civilisation commença à décliner et finit par entraîner l’inertie, la stérilité et le déclin culturel.

Les nouvelles intuitions que j’avais acquises et les progrès que je continuais à réaliser en arabe (— j’avais engagé un étudiant d’al-–Azhar pour mes leçons quotidiennes —) me donnèrent l’impression, que j’étais désormais  en possession de quelque chose qui pouvait être considéré comme la clé de la mentalité musulmane. Il y a seulement quelques’mois, j’avais écrit dans mon livre : «‘Aucun Européen ne peut se faire consciemment une idée de l’ensemble du tableau’ , » ; il ne m’était plus possible de me sentir aussi certain à ce sujet; car , désormais, le monde musulman pouvait se libérer quelque peu des habitudes de pensée entièrement liées aux associations d’idées occidentales et admettre que, ces habitudes de pensée ne sont peut-être pas les seules qui soient acceptables, alors le monde musulman, autrefois si étranger, pouvait lui aussi devenir compréhensible…।

Mais bien que je me fusse aperçu, que beaucoup de choses dans l’islam faisaient appel à mon intelligence et à mes sentiments innés, je n’ai pourtant pas jugé souhaitable, que ce système, qui n’était pas une invention de sa propre imagination, s’accorde avec toutes les pensées d’un homme intelligent et avec sa vision de la vie tout entière–comme si une telle conformité était souhaitable.

–‘Dites-moi, cheikh Mustafa, un jour, je dis à mon ami érudit al-—Marghî, quel besoin a-t-on de se confiner dans une doctrine particulière, ainsi que dans quelques enseignements et directives spécifiques? Ne vaudrait-il pas mieux laisser toutes les impulsions morales sous l’autorité de la voix intérieure ??

–“Jeune ami, ce que vous me demandez, c’est en réalité ceci, quel est le besoin d’une religion formelle? La réponse est très simple. Très peu de gens–seuls les prophètes–possèdent la véritable capacité de comprendre ce que leur dit la voix intérieure. La plupart d’entre nous  d’intérêts personnels et de désirs–sont prisonniers, et si nous suivions tous ce que nous dit notre cœur, si chacun de nous s’y conformait, alors  nous serions confrontés à un désordre moral général et, en matière de conduite–nous ne pourrions nous mettre d’accord sur aucune manière d’agir. Vous pourriez certes demander, s’il existe une exception à cette règle générale : les personnes éclairées pensent, qu’en ce qui concerne ce qu’elles jugeront bon ou mauvais, elles n’ont pas besoin d’être‘guidées’par autrui. Mais même ainsi, je vous le demande–beaucoup de gens–— beaucoup de gens — ne revendiqueront-ils pas pour eux-mêmes ce droit particulier? et quelle en sera la conséquence ?”

…. ….. …… …     .            ….       …   

         

Cela fait presque six’semaines que je suis au Caire. Durant cette période, j’ai de nouveau souffert de la malaria. L’année précédente, j’avais été durement atteint par la malaria en Palestine. Cela commence par des maux de tête, des étourdissements et des douleurs dans tout le corps, puis la fièvre survient et  à la fin de la journée, je dois m’étendre à plat sur le dos; Je n’avais même plus la force de lever les bras. La propriétaire de ma maison, la signora Vitelli, s’agitait tellement autour de moi–et courait de tous côtés, que j’eus l’impression qu’elle prenait presque plaisir à mon impuissance !! En réalité, pourtant, son inquiétude à mon égard était sincère, et désintéressée. Elle me donna du lait chaud, et me posa des compresses d’eau froide sur le front; mais lorsque je lui dis qu’il serait raisonnable d’appeler un médecin, elle s’enflamma de colère et de dégoût :

–“Docteur? Docteur, tu parles !! Que savent ces bouchers du paludisme? J’en sais davantage qu’aucun d’entre eux. Mon défunt second mari est mort de cette maladie en Albanie. Nous avons vécu plusieurs années à Durazzo. Le pauvre homme souffrait souvent de douleurs bien plus grandes que les tiennes–mais il a toujours eu confiance en moi…

J’étais tellement affaibli que, je n’avais plus la moindre force pour discuter. Aussi avalai-je, comme elle le souhaitait, un mélange violent d’eau-de-vie grecque et de quinine–non pas des pilules enrobées de sucre, mais une poudre médicinale absolument pure, dont l’amertume me faisait trembler plus encore que la fièvre. Quoi qu’il en soit, cela semblera peut-être étonnant à dire, j’avais une entière confiance en la Signora Vitelli, son défunt second mari’malgré cette sinistre allusion.

Cette nuit-là, alors que tout mon corps brûlait de fièvre,j’entendis soudain, venant de la rue, une musique douce, une musique profonde–la musique d’un orgue de‘barbarie’qui jouait.

Cet orgue n’est pas l’un de ces orgues de Barbarie ordinaires à soufflet actionné et à tuyaux perforés, mais il me rappellerait plutôt un vieux clavicorde aux airs disjoints–que l’Europe avait abandonné depuis longtemps en raison de la délicatesse et de l’extrême limitation de ses nuances. J’avais déjà vu au Caire un orgue de Barbarie de ce genre : un homme portait la caisse sur son dos, et un garçon le suivait en tournant la manivelle. De l’instrument s’élevaient des mélodies, chacune séparément, brèves et nettes; comme si elles transperçaient leur cible telles des flèches, franchissant l’espace qui les séparait, en produisant un tintement de verre; Les mélodies étaient si différentes les unes des autres, et si distinctes, qu’il était absolument impossible à l’auditeur de saisir le sens de l’ensemble musical. Au lieu de cela, cette musique l’entraînait à travers de doux, et profonds moments, en le secouant. Elles ressemblaient à un secret enfoui que vous cherchiez à percer, sans y parvenir; et, toute la nuit, ces mélodies tourbillonnaient dans ma tête et me torturaient, comme un cercle tournoyant, auquel je ne pouvais échapper, comme celui des derviches tourneurs dont, à Scutari,–j’avais vu la danse– était-ce il y a quelques mois, ou quelques années, lorsque je traversais les forêts de cyprès les plus profondes du monde……।

C’est un bosquet tout à fait extraordinaire, le cimetière de Scutari, s’étendant d’Istanbul jusqu’au beau milieu du Bosphore : des ruelles et des chemins entre d’innombrables cèdres, et, sous ces arbres, d’innombrables pierres–tombales, dressées ou renversées face contre terre, sur lesquelles sont gravées des inscriptions arabes, érodées par–l’air et l’eau. Le cimetière avait été abandonné depuis longtemps; Tous les morts qui–reposent ici sont morts il y a bien–longtemps. De leurs corps ont jailli les troncs d’arbres gigantesques, les uns atteignant soixante pieds, les autres quatre-vingts pieds de haut. Ces arbres ont grandi au fil des saisons changeantes, dans une immobilité silencieuse–et, dans ce bosquet, ce silence est si vaste et si profond que, l’être humain n’a même pas le loisir de s’y attrister. Que les morts puissent dormir, je ne l’ai jamais ressenti avec une telle profondeur, ni avec une telle intensité, nulle part ailleurs. Ces morts étaient des êtres humains, habitants d’un monde où la vie–était paisiblement sereine, sans entraves; Ce sont les enfants morts d’une humanité sans hâte.

Après avoir erré quelque temps dans le cimetière,, en empruntant les ruelles étroites et tortueuses de Scutari, je parvins près d’une mosquée. Je ne compris qu’il s’agissait d’une mosquée qu’en voyant la magnifique inscription arabe, ornée de motifs, au-dessus de sa porte. La porte était à moitié ouverte. Je la franchis et me trouvai dans une pièce plongée dans une pénombre mêlée de lumière. Là, sur un tapis, quelques personnes étaient assises en cercle autour d’un–homme très âgé,– autour duquel n’étaient assises en cercle que quelques’personnes.  Ils portaient tous de longues robes et, sur la tête, de hauts, chapeaux de paille sans bord, de couleur cuivrée. Le vieil « ‘imam’ » récitait un verset du Coran d’un ton monotone. Adossés à un mur, quelques musiciens étaient assis : des tambourinaires,–des flûtistes et des, joueurs de‘kamanche,’munis de,leurs instruments de musique à long manche, semblables à des violons.

Tout à coup, il me vint à l’esprit, que, de tous les‘derviches danseurs’dont j’avais entendu parler à profusion jusqu’alors,, cette étrange assemblée devait certainement être la leur : c’était cette voie mystique, qui, selon un rythme déterminé,, par une série de mouvements corporels répétés à plusieurs reprises, à une cadence de plus en plus rapide, cherche à plonger l’adepte expérimenté dans une extase, qui lui donne le pouvoir de percevoir Allah directement et personnellement.

‘de l’imam’récitation, le silence qui s’était abattu là se brisa soudain en éclats au son d’une flûte, aigu mais délicat,–et la musique commença,, sur une mélodie monotone et ininterrompue,, comme dans une sorte de plainte. Il me sembla, qu’au seul mouvement d’un membre, les derviches s’étaient levés,, avaient rejeté leurs djellabas et se tenaient debout, vêtus de leurs kurtas blancs et flottants,, qui leur descendaient jusqu’aux genoux,; ces kurtas attachés à la taille par un foulard noué,; puis chacun d’eux se retourna largement, de sorte que,, formant un cercle, ils se retrouvèrent deux à’deux face à face. Puis, les deux mains croisées sur la poitrine,, ils s’inclinèrent l’un devant l’autre avec une profonde sincérité, ((et je me rappelai aussitôt, les chants en duo de l’Antiquité et les chevaliers vêtus de manteaux–ornés de toutes sortes de broderies,, qui saluaient les dames en inclinant respectueusement la tête).) L’instant d’après, tous les derviches étendirent largement les bras des deux’côtés,, tournèrent la paume de la main droite vers le haut et celle de la main gauche vers le bas. D’un murmure–semblable à un souffle, un mot sortit de leurs lèvres : « ‘Huwa’–Il ((c’est-à-dire Allah).)Tout en gardant ce son doucement prononcé sur les lèvres, chacun se mit lentement à tourner sur son propre axe,, faisant mouvoir son corps au rythme de la musique’,, comme si elle’venait de très..loin. Ils inclinèrent la tête,. en renversant le cou vers l’arrière,, leurs yeux se fermèrent et une douce raideur se répandit ;, les larges, kurtas, faits d’une grande quantité de tissu, gonflés par le vent, formèrent autour des hommes en rotation un immense cercle, tel un tourbillon blanc tournoyant en cercle sur la mer. Une profonde absorption se lisait sur leurs visages ;..la rotation circulaire prit la forme d’un vertige, dans le tournoiement cyclique,, et l’exaltation s’exprima clairement chez chacun d’eux. De leurs lèvres entrouvertes jaillirent d’innombrables, fois répétées, seulement un mot : « ‘Huwa..…Huwa..…Huwa » ;’-; leurs corps continuèrent à tournoyer sans cesse, et il me sembla, que la musique les attirait vers son sourd, unisson–tournoyant et monotone,, sur lequel la mélodie s’élevait monotone dans les aigus, et il me sembla, que je montais moi-même, irrésistiblement entraîné vers le haut,, par un escalier abrupt et tournoyant, qui donnait le vertige,, dont les marches s’élevaient sans cesse, en tournoyant toujours plus haut,, vers quelque issue incompréhensible et insondable…..jusqu’à ce que la main large et amicale de Madame Vitelli, touchant mon front, fasse complètement cesser le tourbillon, et que mon extase brisée me ramène de Scutari à la fraîcheur paisible d’une chambre aux murs de pierre du Caire……।

Quoi’qu’il en soit,, Signora Vitelli ne s’était pas trompée. Grâce à ses conseils, je me remis des suites du paludisme, sinon aussi vite,, du moins dans le délai qu’aurait mis mon médecin habituel à me guérir. En’deux jours, ma fièvre eut complètement disparu et, le troisième jour, je quittai mon lit pour m’asseoir dans un fauteuil confortable. Pourtant, je n’avais absolument pas la force de me déplacer. Le temps devint très lent,, pesant. Deux’fois, mon professeur-–étudiant d’–Al-Azhar vint me voir, et m’apporta quelques livres.

Le souvenir des derviches tourneurs que j’ai récemment rapporté de Boukhara, d’une manière ou d’une autre,, me fait réfléchir. Contre toute attente, cette affaire prit pour moi une signification si mystérieuse qu’elle n’était nullement apparente dans mon expérience première. Les rites ésotériques de cette tarîqa –et cérémonies–des diverses  tarîqa que j’ai vues dans différents pays musulmans , dont celle-ci est l’une–ne me semblaient pas compatibles avec l’image de l’islam qui se formait peu à peu dans mon esprit. Je priai mon ami azharien de me fournir quelques ouvrages orientaux sur ce sujet. Et, après avoir pris ces–ouvrages et les avoir lus,, il s’avéra que les pratiques ésotériques de ce genre provenaient bien de sources non musulmanes et avaient pénétré dans l’islam,, ce qui confirma ma suspicion instinctive. Les mystiques musulmans, qui sont appelés‘« soufis »’sont connus sous ce nom,, leurs conceptions–exprimant l’influence des gnostiques grecs, , des Indiens, et même parfois des chrétiens : cela ne fait aucun doute,; et c’est sous l’effet de ces influences qu’ont été importées les idées–et les pratiques ascétiques–qui n’ont aucun rapport avec le message du grand Prophète de l’Arabie. Dans son message,‘la raison’a été présentée comme l’unique voie pour parvenir à la foi. Même si, dans sa perspective, la possibilité d’une expérience mystique, sans être jugée absolument irréaliste ni indigne d’être prise en considération,,l’islam était essentiellement une proposition fondée sur la raison, et non sur l’émotion. Bien qu’il soit tout à fait naturel que l’islam suscite chez ses adeptes une ferveur extrêmement passionnée, pourtant, dans l’enseignement de Hazrat Muhammad,, dans le domaine du‘« ressenti religieux »’l’exaltation n’a été considérée que comme telle,, sans qu’on lui attribue un rôle indépendant. Car,, si profonde que soit l’exaltation,, elle est bien davantage susceptible d’être influencée par les désirs et les peurs subjectifs, que ne peut l’être la raison–quelles que soient les possibilités d’erreur  que celle-ci puisse comporter.

…             …                 …           …         ..

–‘Tu comprends, Mansour, c’est à travers de tels événements fragmentaires et disparates que l’islam s’est révélé à moi; par des conversations, la lecture de livres ou l’observation, ici une étincelle, là une lueur—de cette manière, peu à peu, presque à mon insu…।

 

Deux

Lorsque nous dressons la tente pour la nuit, Zayed se met à nous cuire du pain. Il mélange de l’eau à de la farine de blé grossière et en fait d’abord une pâte, puis en façonne un pain rond et plat, d’un pouce d’épaisseur. Ensuite, il creuse un trou dans le sable et y enfonce des branches sèches–auxquelles il met le feu ; lorsque le feu, après avoir soudain flambé, s’apaise, il pose le pain sur les braises ardentes, étale dessus des cendres chaudes, puis met le feu aux branches entassées–dessus. Au bout de quelque temps, il retire les braises et les branches du dessus du pain–et le retourne, puis le recouvre comme auparavant et remet le feu par-dessus. Une demi-heure plus tard, il déterre le pain cuit de sous les braises et le frappe à plusieurs reprises avec un bâton pour en faire tomber la poussière et les cendres restantes. Nous mangeons ce pain tartiné de beurre pur, avec des dattes. Inutile de dire qu’il est impossible de trouver ailleurs un pain plus délicieux!

La faim de Mansour, comme la mienne et celle de Zayed, fut rassasiée, mais pas sa curiosité. Alors que nous étions allongés autour du feu, il se mit à me poser question sur question– sur la manière dont, finalement, j’étais devenu musulman ; et lorsque j’entrepris de le lui expliquer, je fus saisi d’étonnement, tant il était difficile d’exprimer par des mots le long voyage que j’avais accompli sur la voie de l’islam!

–‘Car, ô Mansour, l’islam m’est arrivé comme un bandit, qui entre la nuit dans la maison des gens, furtivement, sans faire le moindre bruit ni tumulte; La différence, c’est que, l’islam n’a pas fait ce que font les bandits, l’islam est entré dans ma maison pour toujours, et non pour en repartir. Mais il m’a fallu de nombreuses années pour découvrir que je devais devenir musulman..।’

Lorsque je me souviens de mon  deuxième voyage au Moyen-Orient, de ces jours où–l’islam commençait à s’emparer puissamment de mon esprit–il me semble, que j’étais alors encore conscient d’être parti en voyage à la recherche de la découverte. Chaque jour, de nouvelles questions s’éveillaient en moi et de nouvelles réponses arrivaient de l’extérieur—tout cela éveillait l’écho de quelque chose qui était resté caché quelque part à l’arrière-plan de mon esprit. Et plus ma connaissance de l’islam devenait claire, je prenais encore et encore conscience, que j’avais toujours connu une vérité, sans en avoir conscience, et c’est pourquoi elle se dévoilait peu à peu, on pourrait dire, se trouvait démontrée

1924–au début de l’été, je quittai Le Caire pour un long voyage, qui me prit deux’années, dont je passai la majeure partie. Pendant près de deux’ans, je parcourus de nombreux pays–et voyageai d’un pays à l’autre, à travers des contrées dont les traditions étaient anciennes par la sagesse qu’elles recelaient, mais dont l’effet sur mon esprit était éternellement nouveau. Je ne voyageais pas dans la hâte; et je restais longtemps dans chaque endroit. Pour la deuxième fois, je me rendis en Transjordanie et passai quelques jours avec l’émir Abdallah’jours–à festoyer dans la chaude vigueur–et l’exubérance’de ce royaume bédouin, qui n’avait pas encore été contraint d’adapter son caractère–au courant de l’influence occidentale. Cette fois-là, la Frankfurter Zeitung m’avait procuré un visa français‘la Frankfurter Zeitung’; et je pus de nouveau voyager en Syrie. Je ne restai pas longtemps à Damas; et cette antique cité fut bientôt laissée derrière moi sur ma route. La vitalité libanaise de Beyrouth m’étreignit quelque temps, mais je l’oubliai bientôt, dans la somnolence déserte de Tripoli, en Syrie, dans sa paisible sérénité. Dans le port ouvert, les petites embarcations chargées d’amandes dansaient en tirant sur leurs ancres, et les mâts latins grinçaient doucement. Devant un café de la jetée, assis sur des tabourets au soleil de l’après-midi, les habitants de Tripoli prenaient plaisir –à boire leur café et à‘tirer sur leur hookah’. Partout régnaient la paix et la satisfaction, et l’on aurait dit qu’ils avaient de la nourriture en abondance! Même, les mendiants semblaient profiter du soleil agréablement tiède. comme s’ils disaient, Ah, quel bonheur d’être mendiant à Tripoli !! J’arrivai à Alep. Ses rues et ses bâtiments–me rappelaient Jérusalem. De vieilles maisons de pierre, qui semblaient avoir jailli du sol, et des rues ornées d’arceaux sombres–courbés comme des arcs, des places et des carrefours déserts et silencieux, ainsi que des fenêtres sculptées–. Toutefois, la vie intérieure d’Alep était, comparée à celle de Jérusalem  totalement différente. L’atmosphère intense de Jérusalem était étrange, comme une douloureuse convulsion côtoyant des courants nationaux contradictoires. Les méditations–et les profondes émotions religieuses y étaient suivies par une haine presque indéchiffrable des hommes et des choses, qui s’était installée durablement, telle un nuage empoisonné. Mais Alep–bien qu’elle fût un mélange de l’Arabie et du Liban et qu’elle portât une légère empreinte de la Turquie voisine, était exempte de–contradictions, douce, et paisible. Avec leurs balcons de bois et leurs façades de pierre, les maisons étaient vivantes jusque dans leur immobilité. Dans l’ancien marché, les artisans s’affairaient silencieusement, dans les cours des vieilles auberges, couvertes d’un toit et bordées, des deux’côtés, de rangées de boutiques, regorgeant de marchandises diverses. La frugalité, accompagnée d’une sensualité légère–et enjouée par nature–étaient toutes deux exemptes de toute envie; et il n’y avait aucune agitation, tandis qu’un tel loisir embrassait aussitôt même le–‘voyageur étranger’et éveillait en lui le désir que sa propre vie aussi puisse prendre racine et se fixer dans une existence paisible, . Tout cela s’écoulait, en un rythme d’une intensité envoûtante.

Depuis Alep, j’atteignis en voiture une ville située tout au nord de la Syrie–—Deir– ez –-Zor. Je comptais, de là, prendre la route de Bagdad, et me rendre à Bagdad, située sur l’ancienne étroite route caravanière parallèle à l’Euphrate. C’est au cours de ce voyage que je rencontrai Zayd pour la première fois.

Sur la route de Bagdad––Damas, des’années durant, des automobiles circulaient. Mais la route parallèle à l’Euphrate était à peine connue. À vrai dire, avant moi, une seule automobile   était passée quelques’mois auparavant. Même , mon chauffeur arménien n’avait auparavant jamais franchi Deir– ez–-Zor, bien que sa confiance en lui fût grande, et qu’il fût certain de trouver son chemin d’une manière ou d’une autre. Malgré cela, il lui sembla, qu’il fallait des informations plus concrètes et plus fiables. Nous parcourûmes donc tous les deux’ensemble le marché à la recherche de renseignements.

Le bazar s’étire sur toute la longueur de Deir–ez-–Zor. On pourrait le décrire comme un mélange de ville provinciale syrienne et de capitale bédouine–bien que l’influence bédouine y soit prépondérante. Ici, deux mondes se sont rencontrés’dans une étrange harmonie. Dans une boutique, on vend des cartes postales modernes, ornées de photographies imprimées, tandis que, juste après, dans un autre endroit, quelques Bédouins parlent de la pluie dans le désert, et de la récente querelle entre la tribu syrienne des Bishr Anaza et la tribu irakienne des Chammar. L’un d’eux mentionne, quelque temps auparavant, le chef bédouin najdi Fayçal Al-–Dabish, qui avait mené une audacieuse expédition dans le sud de l’Irak,, et l’on en parle longuement; le nom du vénérable Arabe Ibn Saoud revient sans cesse sur ses lèvres. De longs fusils anciens, aux crosses–ornées d’argent et aux poignées travaillées– que plus personne n’achète aujourd’hui, car les fusils modernes sont bien plus efficaces qu’eux ; pourtant, tout cela continue d’exister dans–une existence poussiéreuse et grise, comme dans un rêve, où coexistent–les étoffes d’anciens uniformes venues de trois continents, les selles de chameau najdies, les pneus Goodyear, les lustres de Leipzig et les manteaux bédouins brun foncé venus d’al-Jawf. Pourtant, les produits occidentaux ne semblaient pas être des intrus indésirables parmi ces objets désuets; leur utilité leur confère naturellement’une place à part. Le sens pratique des Bédouins est vif et étendu; et c’est pourquoi il m’a semblé, que–les choses qui, hier encore, étaient très éloignées des haltes de leurs caravanes du désert, ces nouveautés aussi, ils les ont facilement acceptées et  les ont fait leurs sans renoncer à’leur ancienne identité. Cette stabilité de leur monde intérieur, me dis-je, est peut-être ce qui leur a donné la force d’affronter le flot des temps nouveaux et peut-être aussi, la capacité de ne pas lui céder, car, pour ces gens, les temps nouveaux commencent désormais à se rapprocher beaucoup.. –Et ces gens, à quoi ressemblent-ils ?? Il y a encore peu de temps, ils vivaient à l’écart du monde extérieur, ensevelis en eux-mêmes. Mais cela ne signifiait pas pour autant, que ce coup frappé à leur porte fût celui d’un ennemi; C’est avec une curiosité innocente qu’ils ont accueilli toutes ces nouveautés, on pourrait dire,comme s’ils les examinaient de tous côtés du bout des doigts et réfléchissaient à leurs–usages possibles. Les nouveautés occidentales‘pouvaient causer à ces Bédouins simples et illettrés : je n’avais alors qu’une très faible idée du tort qu’elles pouvaient leur faire……।

Alors que mon chauffeur arménien se renseignait–auprès d’un groupe de Bédouins, une forte traction se fit soudain sentir sur la manche de mon vêtement. Je me levai aussitôt–et vis, devant moi un bel Arabe de plus de trente ans, dépourvu de toute pilosité superflue,–qui se tenait debout.

–‘ Avec votre permission,, ô‘effendi,’ , dit-il d’une voix un peu basse et rauque,, ‘j’ai entendu dire, que vous voyagez en voiture,, mais que vous n’êtes pas sûr de votre itinéraire. Emmenez-moi avec vous,, je pourrai vous être de quelque secours.’

Je pris immédiatement cet homme en sympathie et lui demandai, qui il était.?

–‘Je suis Zayd ibn Ghanim,,’répondit-il,, ‘je sers dans‘les Agayel irakiens.

Je remarquai alors–son ‘kaftan’ de   couleur kaki et l’étoile à sept rayons, insigne du constable du désert irakien, sur son noir ‘igas’– . Les Arabes  les appellent ‘Agayel’. Cette armée existe depuis l’époque des Turcs et est composée de ceux qui acceptent volontairement cette carrière– et qui sont recrutés exclusivement parmi les Arabes– dont les campements sont les steppes désertiques et dont les amis sont les chameaux. Leur sang audacieux les a chassés de leur patrie rude, et dépourvue de luxe, pour les faire parvenir dans un monde où l’argent est plus abondant, , où règnent le mouvement et l’agitation, et où, d’un jour à l’autre,  les changements sont plus nombreux.

Zayed me dit, qu’il était venu, à propos d’une affaire concernant l’administration de la frontière–syro-irakienne, avec l’un de ses officiers, à Deir–ez-Zor–y était arrivé. Bien que l’officier fût retourné en Irak, il était resté en arrière pour une affaire personnelle et, plutôt que de passer maintenant par Damas,, il préférait repartir avec moi en évitant une route plus escarpée, mais beaucoup plus détournée. Il m’avoua franchement, qu’il n’avait encore jamais parcouru toute la route le long de l’Euphrate et que, comme moi, il savait, qu’en raison des nombreux bras de la rivière–et de ses affluents et méandres, nous ne pourrions pas toujours nous guider grâce au fleuve, –mais, Zayed ajouta, ‘que le désert restait le désert et que le soleil et les étoiles étaient là : il n’y avait pas lieu de s’inquiéter, et qu’Inch’Allah, nous finirions bien par trouver notre chemin’. Sa profonde confiance me réjouit et j’acceptai avec plaisir de l’emmener avec moi.

Le lendemain matin, nous quittâmes Deir-–ez-–Zor. Notre voiture « ‘Model T ‘Ford’ roulait sur une étendue couverte de pierres– et de gravier, infinie,, plane,, parfois lisse et régulière comme de l’asphalte,, parfois ondulée– et s’étendant, jusqu’à l’horizon. Parfois, l’Euphrate apparaissait à notre– gauche,– boueux,, calme et aux rives basses ;– on aurait cru, que c’était un lac silencieux,, jusqu’à ce qu’un morceau de bois flottant ou une barque apparaisse à nos yeux, révélant alors la violence du courant. L’Euphrate est un fleuve large,, son humeur est royale ;; il ne produit aucun bruit,, ce fleuve n’est pas capricieux,, il ne se précipite pas,, et ne se brise pas– en vagues à la crête– couverte d’écume,, il ne projette pas d’eau. L’Euphrate s’écoule lentement,, – d’un mouvement paisible,, s’étalant comme un large ruban,, fleuve sans entraves,, traçant lui-même sa voie royale,, vers la pente perceptible du désert,, en décrivant d’innombrables méandres,, maintenant son équilibre avec le désert,, avec la même fierté que le désert. Car,, tout comme le fleuve, la vaste étendue du désert, est elle aussi puissante et paisible.

Notre nouveau compagnon, Zayd, était assis à côté du chauffeur,, un genou relevé, une jambe pendant par la portière de la voiture. Il avait aux pieds des bottes en cuir marocain rouge vif qu’il avait achetées la veille au marché de Deir– ez-–Zor–.

Parfois, nous rencontrons des chameliers,, comme s’ils étaient soudain apparus du néant, au milieu du désert,, restent immobiles un instant,  debout,, tournés vers notre voiture, , puis ils lancent leurs montures et disparaissent dans le néant. Ce sont manifestement des pasteurs,, leurs visages, brûlés par le soleil, étant devenus d’un brun cuivré foncé. Parfois, nous séjournons quelques instants dans des caravansérails délabrés,, puis commence l’étendue infinie du désert. L’Euphrate disparaît au-delà de l’horizon. Du sable balayé et entassé par le vent,,des rochers–et des lits de cailloux couvrent des parcelles de terre, et çà et là apparaissent des touffes d’herbe ou des fourrés épineux–apparaissent. À notre droite,, une chaîne rocheuse basse, crevassée et striée, dépourvue de végétation et écrasée sous le soleil ardent, surgit soudain et dissimule l’infini du désert. Que peut-il y avoir au-delà de cette étroite chaîne rocheuse? me demandé-je avec étonnement. Et je sais, que, de l’autre côté, s’étend le même désert plat ou montagneux,, où le même sable et les mêmes cailloux durs brûlent sous le soleil dans leur dureté originelle,, pourtant, le souffle d’un mystère inexplicable semble flotter dans l’air.‘Que peut-il bien y avoir là-bas’? Dans mon environnement, il n’y a ni réponse ni écho à cette question,; aucun son ne s’éveille dans le silence tremblant de l’après-midi,, hormis le ronronnement de notre moteur et le chuintement des pneus roulant sur les rochers et les cailloux. Le bord du monde s’est-il là-bas abîmé dans un abîme primordial? Puisque je ne le sais pas,, il y a donc là quelque chose d’inconnu et, puisque peut-être je ne le saurai jamais,, c’est donc l’inconnaissable,, l’inconnu.!

Dans l’après-midi, notre chauffeur découvrit, qu’il avait oublié d’emporter de l’eau pour le moteur depuis l’auberge du désert que nous avions laissée derrière nous. La rivière était très loin; et il n’y avait aucun puits à plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde. Tout autour de nous s’étendait, dans une immobilité méditative, une plaine vide, blanche et brûlante, ondulant–jusqu’à l’horizon,telle une vaste étendue de terre crayeuse, blanche et brûlante, sur laquelle jouait une douce et légère brise tiède,-comme si elle venait du néant et retournait elle aussi vers le néant, sans commencement, ni fin–comme un murmure sourd s’élevant depuis le Mahākāla–un son!

Le chauffeur,qui, comme tous les Libanais, ne se soucie guère des politesses de façade (— j’admirais cette qualité chez eux–mais pas à cet instant), dit, –‘Oh, eh bien  soit, nous pourrons tout de même atteindre la prochaine auberge du désert–.

 Mais il semblait que, nous ne réussirions peut-être malgré tout pas à y arriver–non plus. Le soleil brûle, et l’eau du radiateur bout comme celle d’une bouilloire à thé–. Nous rencontrons de nouveau des bergers. De l’eau! Non, dans la distance qu’un chameau peut parcourir, en quinze heures , de marche à dos de chameau–, il n’y a d’eau nulle part.

–‘Alors,, que buvez-vous? demande désespérément l’Arménien.

–Ils éclatent de rire :, ‘« Nous buvons du lait de chamelle. »’।

En voyant ces étranges hommes de cette voiture rapide comme le diable demander où se trouvait l’eau, ils ont certainement été très étonnés intérieurement. Car, même chaque enfant bédouin pourrait leur dire qu’il n’y a d’eau nulle part dans cette région.

Une situation terriblement inconfortable. À cause de la panne du moteur,, être bloqués ici dans le désert,, sans eau,, sans nourriture,, dans cet état et attendre,, jusqu’à ce qu’une autre voiture arrive sur notre route,–peut-être demain,,sinon après-demain,–ou peut-être le mois prochain…….।

Peu à peu, l’air de douce indifférence du chauffeur se dissipe. Il arrête la voiture et ouvre le bouchon du radiateur ;; un épais tourbillon de fumée blanche–s’en échappe avec un sifflement. Il y avait un peu d’eau dans ma gourde, je l’offre donc au moteur. L’Arménien y ajoute un peu d’huile et la vaillante Ford nous emmène encore quelque temps.

–‘Je pense,, dit l’optimiste,, ‘que nous pourrions trouver de l’eau là-bas, à notre droite. Vous voyez, comme ces montagnes paraissent vertes —–on dirait, qu’il y a de l’herbe fraîche là-bas. Et là où pousse de l’herbe à cette époque de l’année,, alors qu’il ne pleut pas,, il doit certainement y avoir de l’eau. Et s’il y en a,, pourquoi ne conduirions-nous pas la voiture là-haut pour en rapporter ??

La logique possède toujours une force irrésistible, et ici aussi cette force est à l’œuvre, bien qu’il semble que, le raisonnement de l’Arménien avance en s’appuyant sur des béquilles,, en boitant. Nous quittons la piste et avançons de quelques miles vers les collines dans un grondement. Mais il n’y a pas d’eau……Les pentes des collines sont couvertes, non pas d’herbe,, mais de pierres verdâtres.

Le moteur émit un sifflement, les pistons continuèrent de frapper brutalement, de la fumée s’échappait par les interstices des jointures du capot, en volutes blanches. Encore quelques minutes.. et alors , quelque chose finira par se fissurer, le vilebrequin se brisera–ou quelque autre chose de ce** genre. Mais nous nous étions maintenant beaucoup éloignés de la piste de la caravane. Si quelque chose arrivait à présent, nous devrions nous asseoir, désespérés, dans cet endroit désert. Presque toute l’huile dont nous disposions avait été versée dans le radiateur. L’Arménien commença presque à perdre la raison, il‘« cherchait de l’eau »’, en tournant la voiture à gauche puis à droite, comme un acrobate de cirque qui, à droite–puis à gauche, change d’allure, et virevolte, de la même manière, . Mais aucune possibilité de trouver de l’eau n’apparut. Et la bouteille de précieux vin français que–je remis avec un soupir, celle-ci–ne servit guère au radiateur brûlant, sinon à nous envelopper de vapeurs alcoolisées; et, par conséquent, Zayd (qui n’avait bu aucun alcool) faillit vomir.

La pétrification rocheuse dans laquelle Zayed s’était jusque-là égaré se brisa en morceaux au cours de cette ultime expérience. D’un geste irrité, il rabat son ‘keffieh’sur ses yeux, se penche sur le bord brûlant de la voiture et se met à regarder le désert à plusieurs reprises–avec cette attention infaillible, et vigilante, qui caractérise ceux qui passent la plus grande partie de leur vie sous le ciel ouvert, caractéristique de ceux, qui ont l’habitude de se fier à leurs sens. Nous attendons anxieusement–sans grand espoir–car, il nous avait déjà dit qu’il n’était jamais venu de sa vie dans cette région du pays. Mais il lève la main vers le nord et s’écrie–

–‘Le voilà !’!

Ce n’est pas un mot, mais plutôt un ordre, un commandement !! Le chauffeur est enchanté d’avoir trouvé quelqu’un pour le tirer d’affaire. Sans poser de question, il obéit immédiatement à l’ordre. Le moteur, haletant douloureusement, nous emmène vers le nord. Mais soudain Zayed se redresse légèrement, pose la main sur l’épaule du chauffeur et lui demande de s’arrêter. Pendant quelques instants, il reste assis, la tête légèrement inclinée vers l’avant, reniflant comme un chien qui suit une piste. Autour de ses lèvres serrées tremble légèrement, une excitation presque perceptible.

–‘Non, conduis par là’, s’écrie-t-il et indique le nord–-est.

–‘Vite.’ Le chauffeur exécute de nouveau son ordre sans dire un mot. Quelques minutes plus tard, un nouvel ordre sort de la bouche de Zayed : «–‘Arrête !»!’ et il bondit légèrement hors de la voiture, il ramasse sa longue djellaba en boule à deux’mains et court droit devant lui, s’arrête et regarde autour de lui à plusieurs reprises, comme s’il cherchait quelque chose ou écoutait attentivement et, pendant un long moment, j’oublie le moteur,, mes propres ennuis,, tant je suis fasciné par la vue d’un homme, qui s’efforce, avec tous ses sens et ses nerfs, d’établir un contact étroit avec la nature. …Et soudain, il se met à courir à grandes enjambées, et disparaît dans un espace vide entre deux tas. Un instant plus tard, sa tête réapparaît et ses deux mains se mettent à s’agiter :

–‘De l’eau !!’

Nous courons vers lui. Oui, c’est bien cela’. Dans un creux abrité–du soleil par une roche en surplomb,, scintille une petite mare d’eau,, quelques vestiges des pluies de l’hiver dernier,, jaunâtre-–brunâtre,, mêlée de boue,, mais pourtant de l’eau……De l’eau !! Une sorte d’intuition désertique inconcevable avait révélé l’existence de cette eau à cet homme du Najd…..

Et tandis que le chauffeur arménien et moi puisons cette eau dans des bidons d’essence vides et la versons dans le moteur tant éprouvé, Zayd, adouci par un sourire,–tel un héros silencieux,– marche une fois vers l’avant le long de la voiture,, puis une autre fois vers l’arrière.

.. .. .. … … … …       …                    …                    ….

 

Le troisième jour, vers midi, nous arrivâmes à la bourgade irakienne d’‘Anah’, et, nous conduisîmes pendant plusieurs heures à travers ses palmeraies et entre ses murs de terre. Là, comme Zayd nous l’avait dit, nous aperçûmes de nombreux ‘agayel’, dont; la plupart appartenaient à sa tribu. Ils avançaient à grandes enjambées sous l’ombre des palmiers, parmi des chevaux lisses et étincelants, sur lesquels se reflétaient le soleil et la lumière filtrée par la verdure,, comme autant de princes–rayonnants de splendeur et de noblesse, courtois envers leurs inférieurs. En chemin, Zayd inclinait respectueusement la tête devant certains d’entre eux et, des deux’côtés  de son visage, ses longs cheveux voltigeaient. Bien que Zayd menât une vie rude dans la chaleur qui embrasait le désert et la ville,–il était si prévenant que, même pendant notre progression rapide sur les chemins du village, il enroulait son turban autour de sa tête et le nouait sur son visage afin d’empêcher la poussière d’y entrer, poussière, dont–nous,, citadins aux mœurs dépravées, ne ressentions pourtant guère l’inconfort. Puis, lorsque nous roulions sur les cailloux et qu’il n’y avait plus de poussière sur la route ni de–sable,, Zayd, avec une douceur presque enfantine, et sa‘kufiyya,’il la repousse  vers l’arrière et se met à chanter. Soudain, il ouvre la bouche et commence à chanter —–une montagne jaillissant brusquement de la plaine–avec la soudaineté d’une muraille rocheuse :‘une qasida’, najdie, une sorte de chant ghazal,, sur un rythme monotone et ininterrompu,, avec les ondulations d’une mélodie prolongée,, du désert,–coulant comme le vent,, sans commencement, ni fin. Lorsque nous atteignîmes le village suivant, Zayd pria le chauffeur de s’arrêter. Puis il sauta de la voiture et, après nous avoir remerciés de l’avoir pris sur cette portion de route, il rejeta son fusil sur son dos et disparut dans les palmeraies.; Dans la voiture demeura un parfum sans nom,, le parfum d’une humanité pleinement accomplie en elle-même,, la simplicité et l’innocence lointaines de l’âme,–étendues au loin, , ou jamais oubliées,, une telle réminiscence vibrante du passé.

‘À Ana’ce jour-là, je ne pensais pas que, je reverrais un jour Zayd. Mais ce que j’ignorais arriva.

          … .                         ..                                   …                       ….                  ….        ….

 

Le lendemain, j’arrivai à ‘Hit’, une petite ville située; sur les rives de l’Euphrate, à un endroit où, depuis le désert, apparaissait peu à peu; l’ancienne route caravanière menant de Damas à Bagdad–. La ville se trouve au sommet d’une colline, , avec ses murailles et sa forteresse, telle une antique–forteresse à demi oubliée. Ses maisons, à l’intérieur comme à l’extérieur, semblent s’être enfoncées dans les murs de la ville–. Les maisons n’ont aucune fenêtre, ; seulement quelques fentes ou fissures, , semblables aux meurtrières ménagées dans les murs d’une forteresse–pour permettre de faire usage des armes depuis l’intérieur. Du cœur de la ville s’élève vers le ciel un minaret.

Sur les rives du fleuve, dans un caravansérail–pour y passer la nuit, je ralentis ma marche. Pendant qu’on préparait le repas du soir pour le chauffeur et moi, j’allai au puits de la cour me laver les mains et le visage. J’étais accroupi sur le sol, quand un homme prit, la cruche–à long bec que j’avais posée ‍et se mit à verser lentement de l’eau sur mes mains. Je levai la tête et vis devant moi–un homme au visage noir et aux gros os, coiffé d’un bonnet de laine. Sans que je le lui demande, il m’aidait spontanément à me laver les mains et le visage. Il était évident que ce n’était pas un Arabe. Quand je lui demandai qui il était, il répondit dans un arabe hésitant–‘« Je suis un Tatar,, venu d’Azerbaïdjan. »’Ses deux yeux étaient empreints d’une chaleureuse cordialité, comme ceux d’un chien, et  son ancien uniforme militaire était presque en lambeaux,, complètement usé !!

Je commençai à lui parler, un peu en arabe et un peu dans un persan fragmentaire, que j’avais appris au Caire auprès d’un étudiant iranien. J’appris, que le Tatar s’appelait Ibrahim. Il avait passé presque toute sa vie —–il avait alors près de quarante ans —–sur les routes–et les chemins d’Iran; année après année, il avait conduit des wagons de marchandises de Tabriz à Téhéran, de Machhad à Birjand, de Téhéran à Ispahan et Chiraz, et avait un jour pris la tête d’un groupe de cent cavaliers  qu’il commandait comme sa propre troupe; Il avait également servi une fois comme simple soldat dans la cavalerie iranienne, et comme garde du corps personnel d’un chef turkmène; À une époque, il avait aussi été palefrenier dans les caravansérails d’Ispahan. Mais cette fois, après être arrivé en Irak avec une caravane de pèlerins iraniens se rendant à Karbala,–comme conducteur de mulets,, après s’être querellé avec le chef de la caravane, il avait perdu son emploi et s’était ainsi retrouvé bloqué dans un pays étranger, sans aide ni ressources.

Plus tard cette nuit-là, dans la cour ombragée de palmiers du caravansérail, je m’allongeai sur un banc de bois pour dormir. La chaleur était insupportable–et les moustiques affluaient par nuées–comme des nuages–des essaims de moustiques énormes, gonflés à éclater après avoir sucé le sang humain. Quelques’lanternes répandaient dans l’obscurité leur faible lumière mélancolique. Quelques chevaux, appartenant sans doute au propriétaire du caravansérail, étaient attachés près d’un mur. Le Tatar Ibrahim étrillait l’un d’eux. À la manière dont il le brossait, on comprenait qu’il ne connaissait pas seulement les chevaux, mais qu’il les aimait aussi. Ses doigts tapotaient la crinière dressée du cheval  comme un amoureux caresse les cheveux de sa bien-aimée.

Soudain, une idée me vint à l’esprit. Je voyageais à travers l’Iran et un long voyage de plusieurs mois à cheval s’étendait devant moi. Pourquoi ne prendrais-je pas cet homme avec moi? Il me parut excellent et plutôt silencieux. J’aurais certainement besoin d’un homme de ce genre, qui connaisse presque toutes les routes–et tous les chemins d’Iran, et dont chaque caravansérail–soit familier, comme sa propre maison.

Le lendemain matin, quand je lui dis que je pouvais le prendre à mon service, il fondit presque en larmes en me remerciant et me dit en persan : « ‘Hazrat, , vous ne le regretterez jamais ! »!’

… …                        ….               …     …      …

C’était l’après-midi du cinquième jour de mon voyage en automobile depuis Alep, lorsque, pour la première fois, apparut à mes yeux la vaste oasis de Bagdad. Entre les cimes d’innombrables palmiers, les coupoles des mosquées, ornées d’or et s’élevant vers le ciel, ainsi que leurs–hauts minarets étincelaient. Des deux côtés de la route’s’étendait un immense et ancien cimetière–dont les tombes, qui s’effondraient peu à peu, étaient gris pierre–grisâtres, pâlies et abandonnées. Une fine poussière grise demeurait immobile au-dessus du cimetière; et, sous l’ardent soleil de midi, cette poussière–semblait un voile mince et transparent, brodé d’argent, semblable à un niqâb–une fine paroi de brume entre le monde mort du passé et le présent vivant. Oui, cela devrait être ainsi, me dis-je toujours,  lorsqu’on s’approche d’une ville si différente de toute autre, qu’on est incapable d’en concevoir la différence….

Et puis nous nous enfonçâmes dans une allée de–palmiers,–sur des kilomètres, entre des troncs gigantesques et des feuilles recourbées,–jusqu’à ce que la–palmeraie s’arrêtât soudain près de la rive du Tigre. Le fleuve était d’une autre nature que l’Euphrate. D’une couleur de boue mêlée de vert,, lourd,–il s’écoulait en faisant glouglou,–comparé au cours silencieux et majestueux de l’autre fleuve, paraissant tout à fait tel un inconnu, étranger.!’Et lorsque nous eûmes traversé le Tigre en bateau,, sur un pont–branlant,, la chaleur ardente du golfe Persique se déversa sur nous.

La splendeur d’autrefois de Bagdad,–sa magnificence et son éclat, il n’en reste rien. Sous les attaques répétées des Mongols au Moyen Âge, cette ville fut si complètement détruite que, de, Haroun–al-–Rachid, l’ancienne capitale, rien ne subsiste qui puisse en rappeler le souvenir. Se dresse, bâtie pêle-mêle en briques,–une ville de maisons–—on dirait que, c’est une installation provisoire, dans l’attente d’un changement possible. En réalité, toutefois, un tel changement, sous la forme d’une nouvelle réalité politique, avait déjà commencé. La ville a de nouveau retrouvé le pouls de la vie;; de nouveaux bâtiments–et édifices surgissent;; et une capitale arabe naît peu à peu d’un quartier général provincial turc assoupi.

Une chaleur accablante pèse sur toute chose et ralentit tous les mouvements. Les gens avancent dans les rues à pas lents. On dirait que leur sang est très épais et qu’ils sont dépourvus de rythme et de grâce. Sous les turbans de tissu à carreaux–noirs et blancs, leurs visages paraissent extrêmement graves et peu avenants. Chaque fois que j’ai vu un beau visage arabe empreint d’une dignité fière et recueillie, j’ai vu sur sa tête du rouge, ou du blanc, de couleur ‘kufia’–ce qui signifie que, l’homme n’est pas d’ici, il vient du Nord, ou du désert syrien, ou encore de l’Arabie centrale.

Mais une force immense rayonne parmi ces gens—–la force de la haine—–la haine contre la puissance étrangère qui leur a ravi leur liberté. Comme des–démons, les habitants de Bagdad sont sans cesse possédés par le désir de la liberté. Peut-être l’ombre noire et profonde de ce monstre est-elle tombée sur leurs visages  Peut-être tous ces visages prennent-ils une apparence tout autre lorsqu’ils rencontrent leurs proches dans les étroites ruelles de la ville et les  cours–entourées de murs. Car, si vous les observez avec un peu plus d’attention, vous comprendrez,  que leurs visages ne sont pas entièrement dépourvus de charme–À l’occasion, comme les autres Arabes,  ils savent rire. Parfois, comme les autres Arabes, ils traînent derrière eux leurs djellabas avec un dédain aristocratique, les faisant glisser dans la poussière; comme s’ils marchaient sur le sol en mosaïque d’un palais de marbre! Ils  laissent leurs femmes flâner nonchalamment dans les rues, enveloppées de couches de somptueux brocart bigarré,; portant la burqa,–ces femmes d’un prix inestimable, parées d’étoffes, rouges et–noires, bleues,–argentées et bordeaux, toutes ces silhouettes avançant lentement, imprimant des traces dorées de leurs pas silencieux……।

.. .. … .. .                        .. .. ..    ..    ..

Quelques semaines après notre arrivée à Bagdad, je me promenais dans le grand bazar, l’une des ruelles–légèrement obscures, couvertes de voûtes en berceau–quand un cri retentit soudain. Un homme surgit en courant d’un coin, puis un autre, puis un troisième. Et les gens du bazar se mirent eux aussi à courir–poussés par une telle panique’dont je ne connaissais pas la cause, eux seuls la connaissaient. Le claquement des sabots d’un cheval : le visage terrifié–d’un cavalier qui lançait son cheval au galop vers la foule, qui se disloqua et se–dispersa devant lui. D’autres gens couraient, tous venant de la même direction, et les marchands du bazar couraient avec eux. Bousculée, et secouée, toute la troupe avançait à une vitesse folle. Les marchands, affolés–et terrifiés, installaient des planches de bois devant leurs boutiques. Personne  ne parlait,  ni n’appelait personne. De temps à autre seulement, j’entendais les cris des gens qui tombaient, et un enfant poussa un hurlement d’une bouleversante déchirante..।

Que s’est-il passé? Aucune réponse. Où que je regarde, je vois des visages consternés. Un lourd chariot–à moitié chargé de ballots–file sans conducteur dans l’étroite ruelle, tiré par des chevaux lancés au galop. Au loin, une pile de poteries s’est brisée en mille morceaux–et je pus clairement entendre, les débris des marmites–et des pots rouler sur le sol. Si l’on fait abstraction de tous ces bruits, des pas des gens et des–bruits de respiration,, un profond silence pesait partout–exactement comme celui qui apparaît parfois juste avant un tremblement de terre–avant. On entendait, seulement les pas répétés des gens qui couraient; Parfois retentissait le cri désespéré d’une femme ou d’un enfant projeté hors de la foule en mouvement. Puis on vit de nouveau quelques chevaux–montés. La peur, la fuite et le silence !! Les rues–couvertes de toits, là où elles se croisaient, formaient un rassemblement dément, un vacarme d’ivrognes !!

À l’un–de ces croisements,  une émeute a éclaté ; pris au piège, je ne peux même plus avancer, ni reculer et, à vrai dire,, où aller, —–je ne le sais pas. À cet instant, j’ai senti, quelqu’un me serrer le bras, personne d’autre que Zayed,, qui m’attirait vers lui,, entre deux boutiques,…derrière une barricade faite de tonneaux.

–‘Ne bougez pas’, , murmure-t-il à mon oreille.

Quelque chose  a sifflé en passant près de moi ;; une balle de fusil ?? Impossible—–

Loin,, de quelque part au milieu du marché,, un grondement sourd de nombreuses voix s’éleva. De nouveau, quelque chose siffla  en passant., Cette fois, aucun doute : le bruit d’une balle–— au loin,, un bruit de frottement indistinct,, comme si quelqu’un répandait des pois sur un sol sec et dur. Peu à peu, le bruit se rapproche et s’amplifie–— ce bruit répété à intervalles réguliers,–et je compris ce que c’était : une mitrailleuse,, le bruit d’un canon……..

 Comme cela s’était déjà produit  à maintes reprises,, Bagdad s’était de nouveau révoltée’la veille–du 29 mai 1924.–Au Parlement irakien, contre la volonté du peuple, un traité d’alliance avec la Grande-–Bretagne avait été approuvé. Et en ce moment, une nation désespérée tente de se défendre–contre l’amitié d’une grande puissance européenne…..

Et plus tard, j’appris, que, pour réprimer la manifestation, les troupes britanniques avaient fermé toutes les voies d’accès au marché’.  Ce jour-là, au marché,, beaucoup de gens moururent sous des tirs aveugles. Si Zayd ne m’avait pas retenu, j’aurais peut-être couru droit vers le feu des canons.

Et ce fut là le véritable début de notre amitié. Le–bon sens taciturne et la virilité de Zayed me séduisaient profondément. De son côté, on peut dire, qu’il–était lui aussi clairement tombé amoureux du jeune Européen, qui n’avait guère de préjugés contre les Arabes ni contre leur mode de–vie. Il me raconta la simple histoire de sa vie. Comment, auparavant, tout comme son père,  il avait grandi au service des dirigeants de Hail,, sous l’autorité de la famille Shammar d’Ibn Rashid,; comment, lorsque, en 1921, Ibn Saoud prit Hail et que le dernier‘« émir »’fut capturé par Ibn Saoud,, alors nombre d’hommes de la tribu des Shammar, et Zayed avec eux,, choisirent un avenir incertain plutôt que de se soumettre aux nouveaux dirigeants et partirent’en exil. Et le voici maintenant ici,, portant son‘agal’irakien orné d’une étoile à sept branches’et, avec, dans la poitrine, une nostalgie ardente pour la patrie de sa jeunesse.

Pendant les semaines de mon voyage en Irak, nous avons eu l’occasion d’apprendre beaucoup l’un de l’autre, et, au cours des années suivantes, nous avons maintenu des relations étroites. Je lui écris parfois des–lettres et, une ou’deux fois par an, je lui envoie un petit cadeau acheté dans quelque marché d’Iran ou d’Afghanistan. Chaque fois, il me répond dans son écriture désordonnée,, presque–indisciplinée et disgracieuse, et évoque les jours où, nous chevauchions ensemble le long des rives de l’Euphrate,, ou bien où nous allions voir les lions ailés parmi les ruines de Babylone. Finalement,, lorsque j’arrivai en Arabie, en 1927,, je lui demandai de me rejoindre ;; l’année suivante, Zayd me rejoignit. Et depuis lors, il est resté mon compagnon,, non pas tant comme un nafar que bien davantage comme un camarade.

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Au début de la troisième décennie, les automobiles étaient encore relativement rares en Iran; et, dans les grands centres, seules quelques-unes circulaient à la location. Pour voyager en dehors des trois ou quatre grandes routes, il fallait compter sur des voitures–à traction animale. Et celles-ci ne se rendaient pas partout; car, dans de nombreuses régions d’Iran, les routes–et les chemins n’existaient tout simplement pas encore. Pour quelqu’un comme moi —–qui–étais désireux de me mêler aux gens de n’importe quel pays en acceptant leurs propres conditions —–voyager à cheval était une indication très claire; et c’est pourquoi, durant notre dernière semaine à Bagdad, nous allions chaque matin avec Ibrahim au marché aux chevaux, hors de la ville. Après quelques jours de–marchandage, j’achetai un cheval pour moi et un mulet pour Ibrahim. Ma monture était un magnifique cheval asil du sud de–l’Iran, à la robe–alezan-rouge, un petit cheval, tandis que le mulet était manifestement un animal vif, maigre et obstiné, amené de Turquie, et dont les muscles ressemblaient à d’épaisses cordes d’acier sous une peau de velours gris; Il portait aisément, outre son cavalier, mes grandes sacoches, dans lesquelles je gardais tout le nécessaire.

Monté sur mon cheval et conduisant le mulet en le tenant par une corde, Ibrahim partit un matin vers la frontière iranienne,, la dernière ville d’Irak,  Khanikîn. Cette ville était une station d’une ligne secondaire du chemin de fer de Bagdad. Deux’jours plus tard, je partis en train, pour y retrouver Ibrahim.

Nous avons laissé Khanikine et le monde–arabe derrière nous. Devant nous se dressent les montagnes–nues, comme une sentinelle face aux chaînes toujours plus–élevées : les chaînes montagneuses du plateau iranien,, un monde nouveau et plein de promesses. Le poste-frontière est un petit bâtiment isolé, , sur lequel est hissé un drapeau décoloré,–vert,–blanc et rouge,, portant l’emblème d’un lion avec une épée et un soleil levant. Quelques’hommes des douanes,–des officiers , aux cheveux noirs,, au teint clair,, vêtus d’uniformes sales et chaussés de sandales,, examinent mes maigres bagages avec une sorte de plaisanterie amicale. Puis l’un d’eux s’adresse à moi en disant :

–‘Tout est en ordre,, ‘Janab–-i-–Ali,’, le rang de Votre Honneur est bien au-dessus de nos qualifications et de nos moyens. Auriez-vous la bonté de nous honorer en prenant le thé avec nous ??”

Et tandis que je m’émerveillais de l’étrange  et de l’ancienne politesse exprimée par cette tournure, il me vint soudain à l’esprit, à quel point le persan, malgré ses nombreux mots arabes, diffère de la langue arabe, à quel point il en est différent !! Il possède une douceur évocatrice et cultivée, et, après la langue aux consonnes chaleureuses des Arabes, le son doux et libre des voyelles persanes résonna étonnamment de façon‘occidentale’.

Nous n’étions pas les seuls voyageurs. Plusieurs lourds wagons couverts de toile, tirés par quatre chevaux, étaient arrêtés devant le bureau des douanes, et une caravane avait dressé ses tentes non loin de là. Les gens faisaient cuire leur repas sur le feu d’une tente ouverte. ‍Bien que ce fût alors le début de l’après-midi, il sembla, qu’ils n’eussent nullement l’intention d’aller plus loin, et nous aussi , je ne sais pas, pourquoi, prîmes la même décision. Nous passâmes la nuit en plein air, en étendant des couvertures sur le sol.

Au tout début de l’aube, quelques wagons et la caravane se remirent en marche vers la chaîne de montagnes nues, et nous partîmes avec eux, montés chacun sur notre propre monture. La route montait en tournant, c’est pourquoi nous deux’laissâmes bientôt derrière nous les wagons lents, puis, poussant nos montures, nous pénétrâmes toujours plus profondément dans le pays montagneux des Kurdes–la terre de pâtres, grands et blonds.

Je vis le premier d’entre eux, lorsqu’au détour de la route,, il sortit d’une cabane faite de branches et de chaume, au bruissement de paille, et, sans dire un mot,  nous tendit un bol en bois rempli à ras bord de lait. Il avait probablement dix-sept ans ;; pieds nus,, ébouriffé,–hirsute,, il ne semblait pas s’être lavé ;; les mains et les pieds à–moitié lavés,, sales ;;les restes d’un chapeau de moelle végétale ornaient sa tête en désordre. Je buvais ce lait, légèrement salé–et étonnamment froid, tout en regardant par-dessus le bord du bol deux yeux bleus,, deux yeux fixés sur moi sans ciller. La fragile douceur humide et brumeuse qui enveloppe les nouveau-nés,, cette somnolence originelle,, qui ne s’était pas encore entièrement dissipée,, semblait s’être condensée dans ses deux yeux.!

L’après-midi, nous arrivons dans un village kurde fait de tentes, , silencieusement étendues, serrées les unes contre les autres, sur les pentes des montagnes,  un village de tentes. Ces tentes ressemblent à celles des semi-–nomades bédouins de Syrie ou d’Irak. Ces tentes sont faites d’une épaisse étoffe noire en poil de chèvre,–étendue sur des nattes de paille. Tout près coule un ruisseau,, dont les deux’rives sont bordées de rangées de peupliers ombragés;; sur un rocher qui émerge du ruisseau, une paire de grues se frappe vivement du bec, produisant des claquements, et bat des ailes;; indigo-–bleu,; un homme en veste avance vers les tentes de son pas long mais léger;–sa démarche, enracinée dans la terre mais très souple, semble parler du sang bédouin ancien!! rouge–et bleu, un tissu suspendu qu’elle traîne derrière elle sur le sol,, une femme avance lentement vers le ruisseau, une longue jarre de terre posée sur l’épaule. Ses deux cuisses se dessinent nettement sous le tissu fin de son  vêtement : des lignes longues et tendues, comme les cordes d’un violon!! Arrivée au bord de l’eau, elle s’agenouille et se penche sur l’eau pour remplir sa cruche. Son étoffe de tête, semblable à un turban,  tombe et, comme un flot de sang,  vient toucher la surface étincelante de l’eau,, mais pour un seul instant;; elle relève l’étoffe et l’enroule de nouveau autour de sa tête,, en un seul geste qui s’efface,, qui semble encore faire partie de son agenouillement et appartenir tout entier au même geste.

Peu après, je m’assieds au bord du ruisseau avec quatre jeunes femmes et un vieil homme. Toutes quatre possèdent une douceur intacte et un naturel issus d’une vie libre et indépendante : une beauté , consciente d’elle-même, mais sincère et pure,, qui ne sait pas se dissimuler,, mais qu’il est presque impossible de séparer de la pudeur et de la modestie. La plus belle d’entre elles porte le nom d’un oiseau chanteur :–‘Tou-–Tou’ ((la voyelle se prononce comme en persan)). Jusqu’à ses sourcils délicats,  son front tout entier est d’un rouge sombre aux reflets bleutés,–recouvert d’un foulard;; ses paupières sont fardées de khôl;; de sous le foulard ont jailli’des mèches brunes, où de minces–chaînettes d’argent étaient torsadées comme des fils. Chaque fois qu’elle hochait la tête, elles tintaient, heurtant la délicate ligne–de ses joues à fossettes–.

Nous apprécions tous notre conversation, notre échange–bien que mon persan ne fût pas encore bien maîtrisé, ((le kurde a des liens avec le persan)). Ces jeunes filles, qui n’étaient jamais sorties des limites austères de leur tribu et ne savaient pas écrire–ni lire, étaient pourtant très intelligentes. Elles comprenaient aisément mes paroles hésitantes–et, souvent, choisissaient le mot que je cherchais dans le noir pour me le souffler avec une assurance tout à fait pratique. Je leur demande ce qu’elles font, je le leur demande, elles répondent, en dressant la liste des nombreuses petites tâches, pourtant nobles, qui remplissent les journées d’une femme nomade : moudre le grain entre deux pierres plates, cuire le pain sur des braises ardentes , traire les brebis, faire du beurre en secouant le yaourt dans une outre de cuir, filer la laine des moutons sur un métier actionné à la main, tisser toutes sortes de tapis à motifs ainsi que des‘kilims’tissés  aussi anciens que leur peuple; et porter leurs enfants, tout en offrant repos et amour à leurs hommes..

Une telle vie, où il n’y a aucun changement. Aujourd’hui, hier et demain. Le temps, pour ces pasteurs,–si ce n’est la succession des jours–et des nuits, des saisons. La nuit a été plongée dans l’obscurité, pour dormir; le jour sert à se procurer les choses nécessaires à une vie éclairée; l’hiver arrive avec un froid croissant et la rareté des pâturages dans les montagnes; c’est pourquoi ils errent avec leurs troupeaux et leurs tentes jusqu’aux plaines chaudes, en Mésopotamie et sur le Tigre; puis, lorsque l’été devient plus intense, avec sa chaleur et ses vents brûlants, ils retournent dans les régions montagneuses, ici, ou là-bas, quelque part parmi les lieux traditionnels de la tribu.

–‘Votre  n’avez-vous jamais envie de vivre dans une maison de pierre ?? demandai-je au vieil homme, qui, jusqu’alors, n’avait presque pas dit un mot et écoutait notre conversation avec un sourire; N’avez-vous jamais envie de, devenir vous-même propriétaire d’un champ ??

 Le vieil homme secoue la tête et dit : ‘Non,,… si l’eau reste immobile dans une mare,, l’eau devient stagnante, et boueuse ; ; lorsqu’il y a un courant,, l’eau s’écoule,, ce n’est qu’alors qu’elle reste limpide et claire……।’

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Avec le temps, le Kurdistan disparaît derrière moi. Pendant près de dix-huit mois, j’erre d’un bout à l’autre de l’Iran, le plus étrange de tous les pays. Ainsi, j’apprends à connaître une nation, où se mêlent la sagesse de trois mille ans de civilisation et l’incertitude turbulente de l’enfance–une nation, –qui, sait regarder sa propre personne et ce qui se passe autour d’elle avec une lente indolence  et une nonchalance hautaine, et qui, l’instant d’après, peut trembler d’une exaltation enflammée, comme un volcan déchaîné. Des villes–les conforts raffinés–et les agréments, je les savoure, tout comme je savoure le vent vif des steppes, qui fait tressaillir l’âme de joie. J’ai dormi dans les palais de gouverneurs provinciaux, quand une douzaine de serviteurs–se tenaient debout, prêts à exécuter mes ordres, et j’ai aussi dormi dans des caravansérails à moitié détruits–des caravansérails, où je devais rester éveillé toute la nuit  pour les tuer avant qu’ils ne me piquent. Invité des tribus bakhtiares et kachkaïes, j’ai mangé du mouton rôti entier, et, dans les salles à manger de riches marchands, de la dinde rôtie, farcie d’abricots–et de khubani. J’ai observé les sacrifices et le sang de Muharram– ainsi que la frénésie enivrante, et j’ai entendu les délicats chants-poèmes de Hafiz–que chantent, au son d’une flûte, les héritiers de la gloire passée de l’Iran. J’ai déambulé sous les allées de peupliers d’Ispahan et me suis émerveillé devant les dômes dorés des grandes mosquées , leurs portes suspendues et la splendeur de leurs façades précieuses. La langue persane m’est devenue aussi familière que l’arabe. Dans les villes–et les ports, je me suis entretenu avec des gens instruits  avec eux, tout comme avec des soldats et des nomades, avec des marchands dans les bazars, avec des ministres et des chefs religieux, avec des derviches errants et des opiomanes instruits dans les auberges au bord des routes. J’ai séjourné en ville, comme à la campagne, mes  biens avec moi, j’ai voyagé à travers les déserts et les dangereux marais salants, et je m’étais entièrement perdu dans l’atmosphère– de cet étonnant pays en ruines–hors du temps  J’étais devenu si proche des Iraniens, de leur vie et de leur façon de penser, que j’avais l’impression d’être né parmi eux. Mais ce pays, et cette vie–semblables à une vieille gemme, qui diffuse de tous côtés une lumière indistincte–n’ont jamais pu m’être aussi proches que le monde limpide comme du verre des Arabes.

Pendant plus de six mois, je parcourus à cheval les forêts afghanes, les chaînes de montagnes et les steppes : oui, six’mois durant lesquels je parcourus un monde où chacun porte une arme–non comme ornement;où chaque parole, chaque pas doit être observé avec la plus grande prudence, de peur qu’une balle ne surgisse en sifflant à travers les airs! À plusieurs reprises, j’ai dû, avec Ibrahim et nos compagnons de route de passage, lutter pour sauver notre vie–contre des brigands  . L’Afghanistan, à cette époque, fourmillait de bandits–et de pillards. Mais le vendredi, il n’y avait aucune raison de craindre les brigands, car Rabb al-‘ʿÂlamîn considérait comme une honte de tuer quelqu’un ou de dépouiller qui que ce soit le jour consacré à Son adoration  . Un jour, près de Kandahar, j’échappai de peu aux balles , parce que, sans m’en rendre compte, j’avais visé le visage découvert d’une belle paysanne qui travaillait dans les champs, bien que, dans les hauts cols de l’Hindou Kouch, parmi les Mongols descendants des soldats de Gengis Khan–et de ses armées, il ne me paraisse pas étrange de dormir dans une même pièce, sur le sol d’une hutte de branchages, avec la jeune épouse et les sœurs de mon hôte  . Je passai plusieurs semaines comme l’hôte du roi Amanullah Khan, dans sa capitale, Kaboul; et, nuit après nuit, je discutai avec ses savants, ses oulémas et ses érudits de l’enseignement du Coran. Bien d’autres nuits s’écoulèrent aussi, assis dans les tentes noires des khans pachtouns–à discuter de la manière de voyager dans ces régions ravagées par les conflits entre diverses tribus.

Et, avec chacun des jours de ces deux années en Iran et en Afghanistan,’la certitude s’est de plus en plus enracinée en moi que, j’étais en train de parvenir à une décision finale.!

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‘Car, vois-tu, Mansour,, à mesure que je comprenais comment vivent les musulmans, ma connaissance de l’islam s’améliorait chaque jour. L’islam avait toujours occupé la première place dans mon esprit…..’

–‘Ishâ’ de la  salat est venue’, dit Zayd en jetant un bref regard vers le ciel nocturne.

Nous nous mettons en rang pour la dernière prière de la journée,, tous les trois,, tournés vers La Mecque. Zayd et Mansour se tiennent côte à côte, et je me tiens devant eux,, en tant qu’imam de la prière en assemblée ((car le Messager d’Allah a appelé jamâ‘a tout rassemblement de deux personnes ou davantage)), je lève mes deux mains vers le haut et je commence par dire‘« Allahu akbar »’– ‘« Allah seul est grand »’et  puis, comme le font toujours les musulmans, je récite la sourate Al-Fâtiha du Coran :

Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux

La louange n’appartient qu’à Allah

le Seigneur des mondes,

 le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux,

Maître du Jour de la rétribution.

Nous n’adorons que Toi.

et c’est de Toi seul que nous implorons l’aide,

Guide-nous dans le–droit chemin,

leur voie,, ceux que Tu as comblés de Tes faveurs,,

non celle de, ceux qui ont encouru Ta colère,,

ni, ceux qui se sont égarés.

Ensuite, je récite la sourate numéro cent’’douze :

Le Tout Miséricordieux,, Allah est Un,, Unique,,

Il est exempt de tout besoin,, vers qui tous se tournent,,

Il n’a pas engendré,, et n’a pas été engendré,,

et nul ne Lui est comparable.

Même s’il en existe, il existe pourtant bien peu de choses qui rapprochent autant les êtres les uns des autres que le fait d’adorer ensemble, et les rendent aussi proches les uns des autres, je le crois, cela est vrai pour toutes les religions, et plus particulièrement encore pour l’islam, car l’islam repose sur la conviction que, il n’est besoin d’aucun intermédiaire entre Allah et les hommes, et qu’en réalité cela est même impossible. En islam, il n’existe aucune forme de sacerdoce, ni de clergé, ni même de structure organisée telle qu’une‘« église »’et, en l’absence de celle-ci, chaque musulman éprouve que, lorsqu’il accomplit la salat en assemblée, il prend véritablement part à un culte‘commun’  et ne se contente pas d’y faire acte de présence, Puisque l’islam ne connaît aucun rite d’initiation, tout musulman majeur et sain d’esprit peut donc accomplir toute–cérémonie religieuse, qu’il s’agisse de diriger la prière en assemblée, de célébrer une cérémonie de mariage, ou de conduire les rites funéraires. Pour servir Allah, nul n’a besoin d’être‘spécialement désigné’; les maîtres religieux et les dirigeants de la communauté musulmane sont des hommes simples et ordinaires (parfois à juste titre, et parfois sans en avoir les qualifications ) qui jouissent d’une réputation d’érudition en théologie et en fiqh.

 

Trois

 

Mon ‍ sommeil se rompt au lever du soleil ; mais mes paupières sont encore lourdes de sommeil. Un vent passe sur mon visage en produisant un léger murmure, de la nuit qui s’efface vers le jour naissant.

Je me lève pour me laver le visage et chasser le sommeil. L’eau froide est comme le contact d’un paysage lointain–— des montagnes couvertes de bosquets sombres et des rivières–et des ruisseaux qui les sillonnent et coulent, toujours, limpides et purs, en ce matin-là !…!..Je m’assieds sur mes cuisses et rejette la tête en arrière, afin que mon visage puisse rester longtemps humide ;; le vent effleure doucement l’humidité de mon visage,, une bourrasque chargée  des souvenirs délicats de tous les jours froids —–beaucoup,–beaucoup de jours d’hiver anciens,, de collines,–de montagnes et de rivières en crue se précipitant,.. . de chevauchées à travers la neige et une blancheur éblouissante….. . la blancheur de ce jour, il y a bien des années,, où je chevauchais dans les montagnes sans chemin de l’Iran, ‍couvertes de neige,, poussant peu à peu le cheval vers l’avant, chaque pas du cheval signifiant ‍que son pied s’enfonçait dans la neige,, puis qu’il lui fallait, au prix de grands efforts, le dégager de la neige... .।

Cet après-midi-là, je me souviens, nous nous reposâmes dans un village, dont les habitants avaient l’apparence de nomades. Dans le sol, une dizaine ou une douzaine de trous, sur lesquels de la paille–et des lianes, recouvertes de terre, formaient des toits bas en forme de dôme, donnant à cette agglomération solitaire l’aspect d’une ville de taupes! du sud– de l’est de l’Iran, dans la province de Kerman. Tels les habitants des royaumes souterrains des contes de fées, les gens en sortent encore en rampant et regardent les étrangers avec stupéfaction. Assise sur le dôme de terre de l’une de ces habitations, une jeune fille peigne ses longs, cheveux noirs, ébouriffés. Son visage brun olive–aux traits ambrés , est tourné, les yeux clos, vers le soleil de ce midi blafard, tandis qu’elle continue à chanter à voix basse, dans une langue étrange ; un bracelet de métal cliquette à ses poignets–minces et robustes , comme le sabot de la patte d’un animal sauvage’et le membre de sa patte’dans quelque forêt primitive.

Pour ranimer mes membres–engourdis, je me mets à boire du thé et de l’arak, j’en bois abondamment, avec le policier armé, qui est venu nous accompagner, Ibrahim et moi. Lorsque je remontai à cheval, après avoir bu à satiété du thé et de l’arak, je me remis en route en lançant vivement ma monture, soudain, tout l’univers sembla s’étendre devant moi, vaste et transparent, comme jamais auparavant. J’en vis la forme éternelle et ressentis*les battements de son cœur–dans la grise solitude, dans une blanche solitude, et tout ce qui, un instant auparavant, m’était secret,et caché, je le contemple maintenant, me demandant quand les mystères cachés d’Allah se révéleront d’eux-mêmes à nous : lorsque ces mystères eux-mêmes nous attendent constamment pour que nous nous ouvrions à eux.. .।

un haut plateau se révéla devant nous; et moi,, frappant du talon le ventre de mon cheval, je fis jaillir autour de moi la glace projetée par les coups de ses sabots, telle une enveloppe éblouissante d’innombrables étincelles! tandis que ses sabots se mirent à gronder sur la glace du torrent gelé.. .

Je pense, que c’est alors que je prends conscience de cette grâce inattendue, dont–bien que je ne l’aie pas encore moi-même pleinement comprise–le père Félix m’avait parlé il y a bien–longtemps, lorsque j’allais entreprendre ce voyage qui plus tard allait changer toute ma vie : une illumination par la grâce–qui dit à l’homme–c’est toi.. ‘« toi »’qui es  la personne attendue.. Un peu plus d’un an s’était écoulé entre ma chevauchée folle de ce cheval sur la neige et ma conversion à l’islam. Mais je continuais alors à chevaucher comme une flèche, à mon insu, droit vers La Mecque..।

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Et maintenant, mon visage est sec, et mes journées de l’hiver iranien d’il y a plus de sept ans retombent à nouveau derrière moi; elles retombent derrière moi, mais elles ne disparaissent pas. Car ce passé fait partie du présent!

Un vent frais et léger, qui est le souffle de l’aube imminente, fait frémir les buissons épineux. Les étoiles ont pâli. Zayd,Mansour! Lève-toi.. . Lève-toi. vous deux. Puis nous  rallumons le feu et réchauffons notre café. Ensuite, nous sellerons nos chameaux et traverserons une autre journée ce désert qui nous attend, les bras’grands ouverts.

 

 

La selle

Un

Le soleil était sur le point de se coucher. Soudain, un gros serpent noir se tortille–et roule sur notre chemin; Le serpent était presque aussi épais que le bras d’un enfant et devait mesurer une coudée. Il s’arrête et lève la tête vers nous. Dans un mouvement presque automatique, je descends  de la selle, je décroche de mon épaule le fusil léger, m’agenouille et vise, et, à cet instant, j’entends derrière moi la voix d’un homme–

–‘Ne tirez pas….. . Ne tirez pas.’ Mais j’avais déjà appuyé sur la détente; Le serpent tressaille, roule.. . Puis tout est fini!

Mansour lève vers moi son visage mécontent.. . et quoi –qu’il en soit, certainement pas au moment du coucher du soleil; car , à ce moment-là, les djinns sortent de sous la terre et prennent souvent l’apparence de serpents!

Je ris à ses paroles et dis, ‘Mansour, tu crois aux histoires que les femmes d’autrefois racontaient sur les djinns prenant la forme de serpents–— toutes ces histoires à dormir debout —, tu les crois vraiment?

–‘Bien sûr, je crois aux djinns. N’en est-il pas fait mention dans le Livre d’Allah ?? Mais je ne sais pas sous quelles formes ils viennent parfois à nous.. mais j’ai entendu dire, qu’ils peuvent prendre des formes tout à fait étonnantes et inattendues.. .

Tu as peut-être raison, Mansour, me dis-je intérieurement, car, au-delà de toutes les réalités que nos cinq sens peuvent percevoir–n’existe-t-il pas toutes sortes d’êtres qui échappent à nos sens, cette–idée est-elle vraiment si invraisemblable? N’est-ce pas une forme d’arrogance intellectuelle, qui apprend à l’homme moderne à nier toute possibilité d’une quelconque autre forme de vie–que celle qu’il peut lui-même voir et mesurer? Les djinns, quoi–qu’il en soit, leur existence ne peut être prouvée par des moyens scientifiques, mais cela ne signifie pas que la science puisse écarter la possibilité de l’existence de tels–êtres, dont les lois de la vie–peuvent être si complètement différentes que, nos propres sens ne puissent entrer en contact avec eux que dans des circonstances extrêmement rares. Est-il impossible que, de tels croisements de routes se produisent parfois entre ces mondes inconnus et le nôtre, donnant lieu à d’étranges manifestations, que la pensée primitive a appelées, fantômes–et revenants, ogres–et autres manifestations surnaturelles de ce genre?

Lorsque je remontai sur mon chameau, tout en ressassant intérieurement ces questions, en affichant le demi-sourire incrédule d’un homme dont le milieu et l’éducation–la formation, l’avaient toujours tenu tout proche de la nature, l’avaient rendu à la peau épaisse par rapport à eux!Zayed me dit d’un air grave que je n’aurais pas dû tuer le serpent. Bien des années auparavant, après qu’Ibn Saoud eut pris Hail, lorsque je quittai cette ville, j’avais abattu d’un coup de fusil un serpent semblable sur la route de l’Iraq. Le soleil était alors en train de se coucher. Peu après, lorsque nous nous arrêtâmes pour la salat du maghrib, je sentis soudain mes deux jambes’peser comme du plomb, et une brûlure dans la tête; se mit à gronder comme une eau tombant de haut  et mes membres–devinrent de feu; je ne parvins pas à me tenir droit, et m’effondrai lourdement sur le sol, comme un sac vide; Tout autour de moi, tout devint obscur. Je ne sais pas, combien de temps je restai plongé dans ces ténèbres, mais je me souviens, qu’à la fin je me redressai de nouveau sur mes jambes  et me tins debout. Un inconnu se plaça à ma droite, un autre à ma gauche, et ils m’emmenèrent dans une immense salle de lumière–et de pénombre, mystérieuse–où se trouvait une foule de gens qui arpentaient nerveusement la salle et se parlaient les uns aux autres. Au bout d’un moment, je compris–qu’ils formaient deux’groupes entièrement distincts, comme cela se passe devant un tribunal. À l’arrière, sur une estrade légèrement surélevée par rapport au sol, était assis un vieillard de très petite taille. Il me sembla, que c’était un juge, ou un chef, ou quelque chose de ce genre–et, en un instant, j’appris, que c’était moi l’accusé.

Quelqu’un dit,-‘il l’avait tué d’une balle de fusil avant le coucher du soleil, il est coupable.’Un membre de la défense répondit à son tour, ‘mais il ne savait pas qui il tuait et, au moment d’appuyer sur la détente du fusil, il avait prononcé le nom d’Allah.‘Mais l’accusation s’écria alors,-‘Non,il ne l’a pas prononcé.’ –À quoi tous les membres de la défense répondirent en chœur, ‘Il l’avait prononcé–Il avait prononcé le nom d’Allah’et  cela continua ainsi quelque temps, un groupe avançait, l’autre reculait, les accusations et les réfutations se succédèrent et, finalement, il sembla, que les partisans de l’accusé étaient sur le point de l’emporter. Le juge, assis au fond, rendit alors son verdict :‘Il ne savait pas, qui  il tuait et, à ce moment-là, glorifiait Allah–: Ramenez-le là où vous l’avez pris.’

Et les deux’hommes qui  m’avaient amené dans la salle d’audience me saisirent de nouveau sous leurs bras, et m’emmenèrent par le même chemin au cœur de ces ténèbres immenses dont j’étais sorti, puis m’allongèrent sur le sol. J’ouvre mes deux’yeux et vois, de chaque côté de moi’je suis étendu au milieu de quelques sacs de blé empilés, et, sur les sacs, est étendue  une pièce de toile de tente, pour me protéger des rayons du soleil. Il me sembla que c’était le début de la matinée et que mes compagnons s’étaient arrêtés ici. Au loin, je vis nos chameaux paître sur le flanc d’une montagne. J’essaie de lever la main, mais mes membres–étaient complètement épuisés. Lorsque l’un de mes compagnons pencha son visage au-dessus de moi, je dis, ‘« Café… ».. .’, car j’entendis tout près le bruit du récipient où l’on moulait le café.

Mon ami bondit :, ‘« Il parle….. il parle….. . Il est revenu ! »! –Et ils apportèrent devant moi du café fraîchement préparé et brûlant.

Je demande, si j’étais resté inconscient toute la nuit, et ils   répondirent, ‘Toute la nuit !! Tu n’as pas bougé le moindrement pendant quatre jours entiers !! Un seul jour, nous t’avons chargé sur un chameau comme un sac, et, le soir, nous t’en avons redescendu. Et nous avions fini par penser, qu’il faudrait t’enterrer ici. Mais loué soit Celui qui donne la vie et la reprend–l’Éternel, qui ne meurt pas….. .

–‘Ainsi, vous voyez bien, oncle, qu’il ne faut tuer aucun serpent à la tombée du soir.

Et bien que la moitié de mon esprit rît encore au récit de Zayd, l’autre moitié semblait, voir, dans le crépuscule qui s’épaississait, la toile des forces invisibles–en train d’être tissée, un vacarme effrayant aux sonorités ténues, inaudible à l’oreille ; et nous percevions autour de nous, dans l’air, un souffle d’hostilité, tandis que j’éprouvais un vague sentiment de regret d’avoir tué le serpent au coucher du soleil...।

Deux

‘Haïl’ l’après-midi du troisième jour après notre départ, nous amenons nos chameaux aux puits d’Argā pour les faire boire, dans une vallée presque circulaire, entourée de collines basses; deux grands puits remplis d’eau douce’sont situés exactement au milieu de la vallée. Chacun de ces deux puits’puits  est la propriété collective d’une tribu–celui de l’ouest appartient à la tribu des ‘Harb’ et celui de l’est aux Mutayr. Le sol qui les entoure est aussi nu que la paume de la main; car, chaque après-midi, on y pousse pour les faire boire des centaines de chameaux et de moutons venus de pâturages très éloignés, et la moindre jeune pousse d’herbe qui germe sur cette terre, n’a même pas le temps de reprendre son souffle, avant que  ils ne l’arrachent délicatement d’un coup de dents et ne la dévorent.

Après notre arrivée, nous constatons que toute la vallée grouille–d’animaux– et, entre les montagnes brûlées par le soleil–apparaissent des troupeaux innombrables de moutons et de chameaux chargés. Autour des puits, une foule immense, d’agitation et de vacarme; car, il n’est pas facile d’étancher la soif d’un si grand nombre d’animaux. Les bergers remontent l’eau dans des outres en cuir suspendues à de longues cordes, et, tout en tirant sur la corde, ils entonnent une sorte de chant, afin de maintenir la cadence et la régularité de leurs tractions successives, car les seaux sont énormes et, une fois remplis d’eau, ils deviennent si lourds, qu’il faut plusieurs bras pour les hisser depuis le fond du puits.

Le puits qui est le plus proche de nous–qui appartient à la tribu des Mutayir–je les entends chanter de là-bas à l’intention des chameaux–

‘Chantez et ne laissez pas d’eau,

 Ce puits déborde de miséricorde, il n’a pas de fond !!

La moitié des gens chante le premier vers et l’autre moitié le second vers–tous deux les récitant à un rythme rapide, jusqu’à ce que le seau apparaisse au bord du puits; Ensuite, c’est aux femmes d’agir; Elles versent l’eau dans les auges de cuir. Et de nombreux chameaux se penchent en avant en se bousculant, poussant des cris et soufflant bruyamment, tremblant d’excitation, se pressant autour des auges–et il semble que, les appels apaisants des hommes–‘hou ouih–hou ouih’ne parviennent pas à les calmer.  Chacun des chameaux pousse son long cou flexible vers l’avant, entre ses compagnons ou par-dessus eux, pour étancher sa soif le plus vite possible; brun clair,, brun–foncé,, jaune–blanc,, noir–brun et couleur miel,–quelques corps se balancent de-ci de-là, se bousculent, s’agitent,, se pressent et emplissent l’air de l’odeur âcre et nauséabonde de la sueur et de l’urine des bêtes. Entre-temps, le seau est de nouveau rempli et un autre ‍poème de deux vers étant récité, les puisatiers tirent le seau vers le haut :

‘Rien ne peut étancher la soif des chameaux

 si ce n’est la miséricorde d’Allah et le labeur du chamelier.

Et partout l’agitation reprend, avec les scènes où l’on abreuve les chameaux, les cris–et le bourdonnement des chants.

Un vieil homme se tient au bord du puits, tend les bras vers nous et nous appelle : « ‘Ô voyageurs, , Allah, prolonge vos vies. Acceptez notre hospitalité. »’–Puis, de la foule rassemblée autour du puits,  quelques hommes accourent vers nous. L’un d’eux saisit la bride de mon chameau et le fait s’agenouiller, afin que je puisse descendre aisément de ma monture. Très  rapidement, un passage est aménagé pour que nos chameaux puissent atteindre les abreuvoirs, et les femmes commencent à y verser de l’eau pour nos bêtes : car nous sommes des voyageurs et, pour cette raison, notre demande est prioritaire !!

Zayed dit presque à mi-voix, comme s’il se parlait à lui-même, , ‘« Comme les clans Harb et Mutayr vivent maintenant dans une paix si admirable après s’être fait la guerre!  (— car , cela ne fait que trois ans depuis la révolte de la tribu Mutayr, alors que la tribu Harb était l’un des plus fidèles soutiens du roi) ). Vous souvenez-vous, oncle,, de la dernière fois où nous étions ici —–comment, pendant la nuit, nous avons contourné Arja en faisant de nombreux détours,, en décrivant un cercle,, sans oser nous approcher de ces puits,–parce que nous ne savions pas s’il y avait ici des amis ou des ennemis, ? »..?

Zaïd se souvient de la révolte bédouine de 1928- –1929, particulièrement violente,  — à l’apogée d’un drame politique —–à la suite duquel–les fondations mêmes du royaume d’Ibn Saoud furent ébranlées, et auquel, pendant quelque temps, je m’étais moi aussi impliqué.

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Le rideau de l’année 1927 se leva,, et la paix régnait alors sur la vaste étendue de l’Arabie saoudite., La lutte du roi Ibn Saoud pour le pouvoir était achevée. Aucune famille royale rivale ne revendiquait plus son autorité au Najd. La région de Haïl et des Chammar lui appartenait désormais, et depuis l’expulsion de la famille chérifienne du Hedjaz en 1925, le Hedjaz aussi était à lui. À cette époque, durant les premières années du règne, il avait été pour le roi une grande source d’inquiétude. En tant que serviteur du roi, Ad-–Daweesh s’était distingué par ses qualités. Il prouva à maintes reprises sa loyauté : en 1921, il conquit Haïl au nom du roi ;; en 1924, il mena une audacieuse expédition à l’intérieur de l’Irak,, d’où la famille chérifienne, sous la protection des Britanniques, ourdissait des complots contre Ibn Saoud. En 1925, il conquit Médine et joua un rôle décisif dans la prise de Djeddah. Et maintenant,, à l’été 1927, il–s’était reposé dans la colonie ikhwan d’Artawiya, portant la couronne de toutes ces victoires,, qui n’était pas très éloignée de la frontière irakienne.

Pendant de nombreuses années, cette frontière fut le théâtre d’attaques bédouines presque incessantes. Ces attaques étaient menées par des hommes de diverses tribus et clans partis à la recherche de pâturages et d’eau. Plusieurs accords successifs entre Ibn Saoud et les Britanniques, responsables de l’Irak en tant que puissance mandataire, stipulèrent qu’aucun obstacle ne devait être opposé à de telles migrations inévitables. Et, de part et d’autre de la frontière entre le Najd–et l’Irak, aucun mur ni fort ne devait être construit. Cependant, à l’été 1927, près des puits de Bissaya, situés à la frontière, le gouvernement irakien construisit un fort et y stationna des troupes  et annonça officiellement sa décision d’en construire d’autres le long de la frontière  La nouvelle de cette décision se répandit. Il en résulta  une vague d’inquiétude parmi les différents clans du nord du Najd. Leur existence même semblait menacée ;car ils se trouvaient coupés des puits dont ils dépendaient entièrement. Ibn Saoud protesta ouvertement contre cette violation de l’accord, et, quelques mois plus tard, ne reçut du haut-commissaire britannique en poste en Irak qu’une réponse évasive.

L’infatigable et énergique Fayçal ad-Daïch se dit : Commencer une querelle avec les Britanniques ne serait peut-être pas avantageux pour le roi. Mais ce sera‘moi qui le ferai’. Et, à la fin–du mois d’octobre 1927, il partit à la tête de ses ‘Ikhwan’, il se mit en route, attaqua le fort de Bissaya et le détruisit, Il ne fit aucun cas de la garnison irakienne du fort. Des avions britanniques apparurent au-dessus du lieu et, après avoir évalué la situation, repartirent, contrairement à leur habitude, sans larguer une seule bombe. Il leur aurait été facile de repousser l’attaque. (Ils en avaient le droit, grâce à leur accord avec Ibn Saoud) et ensuite, par des discussions diplomatiques–résoudre le problème des forts. Le gouvernement britannique–irakien était-il vraiment désireux d’un règlement rapide et pacifique du différend ?!

Une délégation des tribus du nord du Najd vint auprès d’Ibn Saoud pour réclamer le lancement d’une expédition contre l’Irak. Ibn Saoud rejeta directement toutes ces demandes, ad-–Dabish comme transgresseur de la frontière et ordonna à l’‘émir’de Haïl de surveiller étroitement les régions frontalières. Le roi continuait à verser des allocations à la plupart des membres de l’‘Ikhwan’et suspendit temporairement les allocations versées aux membres des tribus placées sous le contrôle d’; ad-–Dabish. À ad-–Dabish reçut l’ordre d’attendre à Artawiya la décision du roi. Le gouvernement irakien fut officiellement informé de toutes ces mesures et avisé que, ad-–Dabish serait sévèrement puni. En outre, Ibn Saoud exigea que, les accords frontaliers avec l’Irak soient désormais respectés plus strictement.

Il aurait ainsi été facile de mettre fin à ce nouveau conflit, mais, lorsque les événements en furent arrivés à ce point, le haut-commissaire britannique informa Ibn Saoud, qu’il allait envoyer un escadron d’avions pour punir les –Ikhwan‘ d’ad-’Dabish (, qui étaient depuis longtemps retournés dans leurs propres régions,) et les contraindre à rester loyaux envers leur roi. À cette époque, il n’y avait pas de bureau télégraphique à Riyad. Le roi Ibn Saoud dépêcha donc en toute hâte un messager à Bahreïn, d’où un télégramme fut envoyé à Bagdad,, pour protester contre les mesures proposées et invoquer le traité, qui interdisait aux deux parties de franchir la frontière pour poursuivre les contrevenants. Il affirma avec insistance, qu’il n’avait nul besoin de l’aide britannique– pour imposer son autorité à ad-Dabish par la force  et, pour finir, il lança cet avertissement– : si la région du Najd était bombardée, cela provoquerait une réaction désastreuse parmi les Ikhwan; , car. les membres des Ikhwan étaient déjà extrêmement excités et irrités.!

Cet avertissement fut ignoré. À la fin de janvier 1928,, trois mois après l’affaire de Bissaya, un escadron d’avions britanniques franchit la frontière, bombarda la région du Najd, détruisit les campements des Bédouins de Mutaybi et massacra sans distinction femmes et– hommes et animaux domestiques,– ce qui amena tous les Ikhwan de la région septentrionale à se préparer à prendre leur revanche sur l’Irak. Ce ne fut que grâce au prestige et à l’honneur immenses d’Ibn Saoud parmi les différentes tribus que cette expédition fut, le moment venu,– limitée à quelques escarmouches frontalières.

Entre-temps, le gouvernement britannique reconstruisit secrètement le fort dévasté de Bissaya, et de nouveaux forts furent édifiés dans la zone irakienne de la frontière.

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Faysal al-–Dawish, convoqué à Riyad, refusa de s’y rendre pour justifier la légitimité de ses actes–car, selon lui, ce qu’il avait  fait, il l’avait fait dans l’intérêt du roi. Son amertume s’accrut encore, en raison de ressentiments personnels. Faysal al-–Dawish, qui avait servi le roi avec tant de loyauté et d’une manière si remarquable, n’était pourtant que l’‘émir’d’Artawiya, qui, malgré une population considérable, n’était en réalité guère plus qu’un village en pleine croissance. La victoire de Hail avait été définitivement acquise sous sa direction. Pourtant, ce ne fut pas lui, mais le cousin du roi, Ibn Musad, qui fut nommé émir de Hail‘émir’।  Pendant la campagne du Hedjaz, al-—Dawish avait lui-même maintenu Médine assiégée pendant des mois et l’avait finalement contrainte à se rendre; mais on ne le nomma pas son ‘émir’. Son désir ardent de pouvoir le rendait inquiet. Il se dit en lui-même : «, ‘Ibn Saoud est issu des Anaza Kabira, et ma tribu est celle des Mutayr, de la– famille, ; du point de vue de la noblesse, nous sommes les égaux l’un de l’autre; ; pourquoi devrais-je reconnaître la supériorité d’Ibn Saoud ??

Ce genre de pensées –et de raisonnements a toujours été la malédiction de l’histoire de l’Arabie : personne n’admettra jamais que, quelqu’un d’autre  lui soit supérieur.

L’un après l’autre, d’autres chefs ikhwan rebelles se mirent à se rappeler combien ils étaient redevables à Ibn  Saoud !! Parmi eux se trouvaient le cheikh de la puissante tribu des Atayba et l’émir de Ghâtghât, l’une des plus grandes colonies ikhwan du Nedjd, le sultan Ibn ‍Bujad. Ce sultan remporta en 1918 la bataille de Turaba contre les troupes du chérif Hussein. En 1924, il conquit Taëf et La Mecque. Pourquoi devrait-il se contenter d’être seulement  l’émir de Ghâtghât ‘‘émir’’ à lui seul ?? Pourquoi ne l’a-t-on pas fait au moins l’‘émir’ de Taëf ?? Comme Fayçal ad-–Dabîsh, il lui sembla aussi, qu’il avait été privé de ce qui, à ses yeux, lui revenait. Et puisque le sultan Ibn Bujad était le beau-frère d’ad-–Dabîsh,, il parut tout à fait logique qu’ils se dressent tous deux d’un commun accord contre Ibn Saoud.

À l’automne 1928–, pour résoudre ces différends–, une conférence fut convoquée à Riyad, réunissant les chefs et les ‘oulémas’ – ; presque tous les chefs de tribu vinrent, , à l’exception d’Ibn Bujad et d’al-–Dawish. Farouchement opposés– et inflexibles, Ibn Bujad et al-—Dawish déclarèrent, qu’Ibn Saoud était un hérétique, et un adversaire de la religion établie; , car n’avait-il pas conclu des traités avec les infidèles? ? Et n’avait-il pas introduit dans le pays des Arabes des engins diaboliques tels que des –automobiles, , des téléphones, , des appareils radio– et des avions? ? À Riyad, ‘les oulémas qui’ s’étaient réunis, déclarèrent  unanimement : ces nouveaux appareils techniques ne sont pas seulement dignes d’être autorisés, , mais sont aussi hautement souhaitables du point de vue religieux, , car, grâce à eux, l’étendue des connaissances des musulmans s’accroît et leur puissance augmente. Citant le Prophète de l’islam, ils déclarèrent également, qu’il était tout aussi souhaitable de conclure des traités avec les puissances non musulmanes–, si cela apportait aux musulmans la paix et la liberté.

Mais les deux chefs rebelles continuèrent à les condamner, et ils commencèrent à recevoir l’adhésion spontanée de ces Ikhwan naïfs qui n’avaient pas assez de discernement pour voir autre chose qu’une empreinte du démon dans les diverses actions d’Ibn Saoud, de leur part. Le fait qu’Ibn Saoud n’avait pas su auparavant instruire les Ikhwan’et les orienter vers un objectif précis en canalisant leur ferveur religieuse commença alors à produire ses effets tragiques–

Les steppes du Nedjd commencèrent à bourdonner comme une ruche. Des espions mystérieux, chevauchant à toute allure des chamelles, se mirent à courir d’une tribu à l’autre; Les chefs tinrent des réunions secrètes auprès de puits éloignés. Finalement, le mouvement contre le roi éclata en révolte ouverte–et, à l’exception des tribus Mutayr et Ataiba, de nombreuses autres tribus s’y trouvèrent impliquées. Mais le roi resta imperturbable, Il tenta de tout  comprendre avec sympathie. Il envoya des messagers aux tribus rebelles–et s’efforça de convaincre leurs chefs par le raisonnement; Mais cela ne donna aucun résultat. L’Arabie centrale et septentrionale devint le théâtre d’une vaste guérilla. La sécurité qui, autrefois, avait presque acquis valeur de proverbe disparut, et le Nedjd tout entier fut plongé dans le ‍désordre; Des groupes d’Ikhwan rebelles parcoururent cette région comme une tempête, frappant les villages, les caravanes et les tribus qui étaient loyaux au roi, et se ruant dans toutes les directions à travers cette région.

Après d’innombrables petits affrontements locaux entre les tribus rebelles et loyales,Au printemps 1929–le dénouement eut lieu lors d’une bataille dans la plaine de Sibila, au centre du Nejd. D’un côté, le roi avec son immense armée, de l’autre, les tribus Mutair  et Atayba, soutenues par les petits groupes des tribus. Le roi remporta la victoire. Ibn Boujad se rendit sans conditions. On l’amena enchaîné à Riyad–ad-–Daweesh fut grièvement blessé. On dit, qu’ad-–Daweesh ne survivrait pas. Ibn Saoud, le plus doux et le plus clément des rois arabes, envoya son médecin personnel le soigner, et le jeune médecin syrien découvrit, après examen, une grave blessure au foie. Il déclara,  qu’ad-–Daweesh ne vivrait tout au plus qu’une  semaine. Après avoir entendu ces paroles du médecin, le roi décida : nous voulons que, sa mort se fasse en paix, il a reçu d’Allah le châtiment qu’il méritait. Il ordonna que l’ennemi blessé soit ramené auprès de sa famille, à Artawiya.

Mais ad-–Daweesh ne montra aucun signe de mort. La blessure du jeune médecin qu’il avait jugée si grave ne l’était en réalité même pas autant. En quelques semaines, il se rétablit suffisamment et s’enfuit d’Artawiya, avec la ferme résolution de se venger, plus qu’auparavant.

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 Depuis Artawiya, la rébellion d’al-–Dawish gagna un nouvel élan. On apprit qu’il se trouvait lui-même quelque part près de la frontière du Koweït,, d’où il recrutait de nouveaux alliés parmi les tribus pour sa propre armée de Mutayr,, armée qui conservait encore une importance considérable. La première à le rejoindre fut une petite tribu, mais redoutable,  la tribu ‘Ajman,’–dont les établissements se trouvaient à proximité du golfe Persique,  dans la province d’al-Hasa. Leur ‘cheikh’ Ibn Hadhlayn était l’oncle maternel de Fayçal al-–Dawish. À cela près,, les relations entre Ibn Saoud et la tribu Ajman demeuraient intactes. Quelques années auparavant, ils avaient tué Saad, le frère cadet du roi, et, craignant qu’il ne se venge,, ils quittèrent leurs–maisons et partirent pour le Koweït. Plus tard, Ibn Saoud leur pardonna et les autorisa à retourner dans leur terre ancestrale. Pourtant, l’ancien ressentiment ne cessait de croître. Il se manifesta par une hostilité ouverte,, lorsque, au cours des négociations, dans la tente du fils aîné du parent d’Ibn Saoud,, l’émir d’–al-Hasa,’le chef des Ajman et, plusieurs de ses partisans furent tués par traîtrise.

L’alliance entre les tribus Ajman et Mutair–créa une nouvelle étincelle parmi les tribus Atayba du Najd. Leur‘émir’Ibn Bujad ayant été capturé, elles se regroupèrent sous la direction d’un nouveau chef. Elles se dressèrent de nouveau contre le roi  . C’est pourquoi il retira presque toutes ses forces du Najd septentrional et les rassembla dans le Najd central. Une bataille acharnée s’ensuivit, mais, peu à peu, Ibn Saoud remporta la victoire. Il vainquit les différents groupes des Atayba l’un après l’autre, mais, finalement, ils envoyèrent une proposition–de reddition. Dans un village situé à mi-chemin entre Riyad et La Mecque, les‘cheikhs’prêtèrent serment d’allégeance au roi, et celui-ci leur pardonna, dans l’espoir que, par la suite, il pourrait prendre–toute mesure contre ad-Dabish et tous les autres rebelles du Nord,–quelle qu’elle soit. Mais avant même son retour à Riyad, la tribu Atayba rompit pour la deuxième fois sa promesse et reprit le combat. Cette guerre devait être la dernière, : la lutte visant à anéantir l’ennemi. Pour la troisième–fois, les Atayba furent vaincus, et près d’un–dixième de leurs membres y périrent. Ainsi, la destruction complète de la colonie des‘Ikhwan’de Ghatghat, plus grande que Riyad, permit de rétablir l’autorité du roi dans le Najd central.

Le combat se poursuivait pourtant encore dans les régions septentrionales. Fayçal–ad-–Dabîsh et ses alliés s’étaient retranchés dans des tranchées près de Sarhad. Agissant au nom du roi, l’‘’émir’Ibn Musad, de Haïl, lançait attaque sur attaque contre eux. Deux fois, la nouvelle se répandit, qu’Ad-–Dabîsh avait été tué, et chaque fois cette nouvelle se révéla fausse. Il survécut,; résolu à ne pas baisser la tête,, à ne pas transiger,, animé de cette obstination. Son fils aîné et sept cents guerriers furent tués sur le champ de bataille. Pourtant, il continua à combattre. La question se posa alors :, Ad-–Dabîsh, de l’argent,–où en trouvait-il,qui était indispensable pour poursuivre la guerre même dans un pays comme l’Arabie ? D’où venaient ses armes et ses munitions ??

Cette rumeur sans fondement se répandit :, le–rebelle qui avait autrefois vivement critiqué les divers accords conclus par Ibn Saoud avec les infidèles était maintenant lié aux Britanniques par un pacte secret–. La rumeur courut, qu’il se rendait fréquemment au Koweït : cela lui était-il possible, se demandait-on,, à l’insu des autorités britanniques ?? Ou plutôt, n’était-il pas possible que, la rébellion dans le pays d’Ibn Saoud et le–désordre fussent très utiles à leurs fins ?

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À Riyad, en 1929–un soir d’été, je me couchai de bonne heure;avant de m’endormir, tandis que je feuilletais un vieux livre consacré aux différentes dynasties d’Oman et cherchais à détourner mon esprit, Zayd entra soudain, assez inopinément, dans ma chambre : un homme est venu ici depuis les cheikhs, et désire vous rencontrer.

Je m’habillai rapidement et arrivai à la forteresse. Ibn Saoud m’attendait dans ses appartements privés; assis sur un divan, les jambes croisées. Tout autour de lui étaient entassés des journaux arabes, et il tenait un journal du Caire. Il répondit brièvement à mon salut et, sans interrompre sa lecture, me fit signe de m’asseoir à côté de lui sur le divan. Un moment plus tard, il leva les yeux de son journal et regarda vers la porte où  se tenait le serviteur, puis agita la main pour lui faire comprendre–qu’il souhaitait rester seul quelque temps avec moi. Dès que le serviteur fut sorti et eut refermé la porte, le roi posa le journal qu’il tenait à la main et me regarda un moment à travers ses lunettes étincelantes, comme s’il ne m’avait pas vu depuis des années (bien que, ce matin même, j’eusse passé plusieurs heures avec lui)।

–‘Occupé à écrire!’

–‘Non, Sultan, que Dieu vous accorde longue vie! Cela fait plusieurs semaines que je n’ai rien écrit.’

–‘Les articles que vous aviez écrits sur notre différend frontalier avec l’Irak étaient excellents.’

De toute évidence, près de deux’mois plus tôt, il faisait allusion aux rapports que j’écrivais en série pour mes journaux continentaux. Certains avaient été publiés dans un journal du Caire où — je le dis avec fierté —–je suis fier de le dire,–ces rapports avaient contribué à résoudre une situation très complexe. Comme je connaissais le roi, j’étais certain qu’il ne parlait pas au hasard ;, le roi ne parlait pas au hasard, et qu’il allait exposer une pensée bien arrêtée. En effet, il poursuivit son propos.

–‘— Peut-être au sujet de ce qui s’est passé au Nedjd,, de cette révolte et de son ombre favorable,, tu veux écrire davantage.’Une nuance apparut dans sa voix lorsqu’il dit :, ‘« La famille chérifienne me hait ;; les fils de Hussein qui se trouvent maintenant en Irak  et–qui règnent en Transjordanie, me haïront toujours,, car ils ne peuvent oublier que je leur ai arraché le Hedjaz. Ils veulent que mon royaume se désagrège et tombe en morceaux,, car alors seulement ils pourront retourner au Hedjaz.. . et leurs amis,, qui feignent d’être mes amis,, ne s’y opposeront peut-être pas... . Ils n’ont pas construit ces forts pour rien : ils‘voulaient’me tourmenter et me repousser loin de leurs frontières. ».. .।

Derrière les mots prononcés par Ibn Saoud,–j’entendais des sons fantomatiques confus.. . le grondement d’un train, qui, bien qu’encore imaginaire, pourrait facilement devenir  réalité dès demain : le spectre d’une voie ferrée britannique de Haïfa à Bassora.

Un tel plan est en vigueur depuis plusieurs années. Il est bien connu que, la Grande-Bretagne était impatiente d’établir « une route terrestre jusqu’à‘l’Inde » —  une route terrestre’— et d’en établir une.–Et les mandats britanniques sur la Palestine, la Trans–jordanie et l’Irak signifiaient en réalité la même chose. De la Méditerranée  au golfe Persique, une ligne de chemin de fer ne serait pas seulement un nouveau lien précieux dans le réseau de communications britannique, ; elle assurerait également une protection accrue à l’oléoduc qui devait être installé à travers le désert syrien, de l’Irak jusqu’à Haïfa–. En outre,, la liaison ferroviaire directe entre Haïfa et Bassora traverserait les provinces orientales d’Ibn Saoud — elle traverserait les provinces orientales d’Ibn Saoud–— et le roi ne pouvait en aucun cas accepter une telle perspective. N’était-il pas possible que, la construction, en opposition ouverte à tous les traités en vigueur, forteresse après forteresse le long de la frontière entre l’Irak-–et le Nedjd, fût une ‍première étape d’un complot soigneusement élaboré, visant à justifier la création d’un‘petit État tampon semi-indépendant’–qui rendrait acceptable la souplesse à l’égard de la Grande-Bretagne ?? Fayçal ad-–Daweesh, dans ce ‍dessein, pourrait se révéler utile, et même apporter davantage d’aide qu’un quelconque membre de la famille chérifienne;; car lui-même est najdi et compte, chez les‘Ikhwan’,  un groupe puissant de partisans. Mais, pour quiconque connaissait son passé, il était clair comme le jour que, pour quiconque connaissait son passé,–il était clair comme le jour que, les–excès de ferveur religieuse qu’on lui attribuait, n’étaient qu’un masque. En réalité, son seul objectif était le pouvoir. Il ne fait aucun doute que, sans aucun soutien, il lui aurait été absolument impossible, à lui seul, de tenir si longtemps face à Ibn Saoud  . Était-il vraiment seul ??

Après un long silence, le Roi reprit la parole : Comme tout le monde, moi aussi, je me demande quelles armes et quelles munitions, Ad-–Dabish semble avoir en sa possession,, et d’où elles viennent., J’ai appris qu’il en possède en abondance–et une quantité considérable d’argent–également. Je veux dire :, Ad-–Dabish reçoit des armes et des–munitions ; sais-tu quelque chose de la mystérieuse origine de ces approvisionnements ?–Mais je veux que, dans la mesure du possible,, tu la découvres toi-même,, car je peux me tromper.

Alors, voici ce qu’il en est :, bien que le roi parlât d’un ton très simple, détaché et conversationnel,,il prononçait néanmoins très clairement chaque mot, en le pesant. Je le regardai d’un œil attentif et scrutateur. Son visage, qui un instant auparavant était si grave,–s’illumina d’un large sourire. Posant sa main sur la mienne et la secouant, il me dit :,‘« Mon garçon,, je veux que tu le découvres toi-même ;–je le répète,, découvre toi-même d’où ad-Dabish se procure ses fusils,, ses munitions–et son argent,, qu’il distribue si largement, et dépense ;! à mon avis, , il n’y a, à vrai dire, aucun doute à ce sujet. Mais je veux que, quelqu’un comme toi,, qui n’y est pas directement impliqué,, révèle au monde la vérité cachée qui se trouve derrière la révolte d’ad-–Dabish... . Je pense que tu seras capable de découvrir ce qui se passe réellement. »’

Ibn Saoud savait ce qu’il s’apprêtait à faire, et quelle en était la portée. Il avait toujours–su  que je l’aimais, bien que je fusse souvent en désaccord avec lui au sujet de sa politique et que je ne cachasse jamais mon désaccord. Pourtant, il n’a jamais perdu confiance en moi; et il suivait souvent mes conseils. Je crois, qu’il me faisait d’autant plus confiance que je n’attendais de lui aucun avantage personnel, et il le savait parfaitement; Il était parfaitement conscient que, je n’accepterais même pas un emploi dans son gouvernement– car je voulais rester libre et indépendant. C’est pourquoi, à l’été 1929,–au cours de cette soirée mémorable, il m’exprima calmement le souhait que je, parte afin de‘les Ikhwan’la conspiration politique qui se trouvait derrière la–rébellion des Ikhwan et d’en révéler la véritable nature. C’était une mission qui comportait un très grand risque personnel et qui ne pouvait être accomplie qu’au prix d’efforts acharnés.

Mais‘Shuyukh’ ne fut pas déçu par ma réaction. Indépendamment du fait que j’aimais cet homme et son pays,,la tâche dont il me chargeait, me parut pleine des promesses d’une aventure extraordinairement palpitante,–riche en surprises ;–inutile, en outre, de mentionner la perspective d’un reportage journalistique sensationnel.

–‘Ô homme à la longue vie’, je  répondis-je sans tarder, ‘mes yeux, ma tête est soumise à vos ordres. Je ferai assurément tout ce que je pourrai !!

–‘Je n’en ai aucun doute, Muhammad; et je veux que, tu gardes cette mission secrète. Elle peut comporter des dangers. Alors, qu’en est-il de ton épouse ??’

Cette épouse à moi est une jeune fille de Riyad, que j’avais épousée l’année précédente. Je pus rassurer le roi à ce sujet :

‘Elle ne pleurera pas, ô imam; je pensais justement la répudier aujourd’hui. Nous ne semblons pas faits l’un pour l’autre.’

Ibn Saoud sourit d’un air entendu, car le fait de répudier une épouse ne lui est pas inconnu.

–‘Mais qu’en est-il des autres, de ta parenté–de ton clan ??

–‘Je ne crois pas qu’il y ait qui que ce soit pour me pleurer s’il m’arrivait quelque chose; à l’exception de Zayd, bien sûr–qui restera avec moi en toutes circonstances, et quoi qu’il m’arrive, il arrivera la même chose à Zayd.’

–‘Très bien’, dit le roi, ‘Ah,j’allais oublier : pour cette mission, tu auras besoin d’un peu d’argent–de liquidités,’et, glissant la main derrière lui sous le coussin, il en sortit une bourse qu’il fourra dans ma main, À son poids, je compris aussitôt que la bourse était remplie de pièces d’or. Je me souviens, que je me disais en moi-même : il était tellement certain que j’accepterais son ordre, avant même de me le demander... .

.. .               .. .              .. .              .. .

De retour dans mes quartiers, j’appelai Zayd. Zayd attendait mon retour.

–‘Très bien, Zayd, si je te demandais de m’accompagner dans une entreprise qui pourrait finalement s’avérer dangereuse, viendrais-tu avec moi ??’

‘Zayd répond, Vous pensez, oncle,, que je vous laisserais partir seul,, quel que soit–le danger ?? Mais où allons-nous ??’

–‘Nous allons découvrir d’où–ad-Dabish se procure ses armes et son argent, pour le découvrir. Mais personne ne doit savoir ce que nous faisons sur l’ordre du roi, avant que ce soit terminé, Tu devras donc rester sur tes gardes.’

Zayd ne fit même pas l’effort d’essayer de me rassurer. Au contraire, il souleva une question plus pratique : ‘sur ce sujet, nous ne pouvons certainement pas interroger ad-–Dabish ni ses hommes. Alors, comment allons-nous procéder ??

Sur le chemin du retour de la forteresse, je réfléchissais moi aussi sans cesse à ce problème. Il me semblait, qu’il serait préférable de commencer par l’une des villes du Nedjd central, où se trouvent de nombreux marchands et négociants, qui entretiennent des liens étroits avec l’Irak et le Koweït. Finalement, je choisis la ville de Shaqra, la capitale de la province du Washm,, à environ trois jours de marche de Riyad,, où mon ami Abd al-Rahman al-Sibai pourrait peut-être m’aider.

Le lendemain, nous fûmes occupés à préparer notre expédition. Je ne voulais pas attirer excessivement l’attention sur nos mouvements. C’est pourquoi, conformément à notre habitude, je mis Zayd en garde, contre le fait de prendre des provisions dans les réserves du roi et lui demandai de les acheter au marché  tout ce dont nous avions besoin. Avant le soir, il avait déjà trouvé près de dix sers de riz, et la même quantité de farine pour faire du pain, un petit sac en cuir rempli de beurre clarifié, des dattes, du café et du sel. Il acheta également deux outres neuves, un seau en cuir et un long sac suspendu en poil de chèvre, assez profond pour atteindre le fond des puits–Dans le sac suspendu en poil de chèvre, nous fourrâmes pour nous deux’tous les deux  deux tenues’pour chacun, puis nous revêtîmes tous deux de lourdes‘abayas’, qui, pendant les nuits froides, serviraient de couverture par-dessus la selle, et les couvertures qui y étaient posées. Nos chamelles, après avoir passé plusieurs semaines dans les pâturages, étaient devenues parfaitement aptes à porter des cavaliers  La chamelle que j’avais récemment donnée à Zayd était une chamelle de course venue d’Oman, qui avançait à une vitesse prodigieuse, quant à moi, je montai une belle vieille chamelle asirie du Nord, qui avait autrefois appartenu à un‘émir’rachidi de Haïl. Ibn Saoud me l’avait offerte.

Après la tombée de la nuit, nous quittâmes Riyad au galop. Vers le matin, nous atteignîmes le Wadi Hanifa, un lit de rivière profond et désert, entre deux montagnes escarpées,, où, il y a’plus de quatorze cents ans, eut lieu une bataille décisive–entre l’armée musulmane d’Abou Bakr, premier calife de l’islam et successeur du Prophète, et l’armée de‘« faux prophète »’, Musaylima, farouche adversaire des musulmans depuis de nombreuses années. Cette bataille marqua le début de la victoire finale de l’islam en Arabie centrale. Beaucoup des véritables Compagnons du Messager d’Allah tombèrent en martyrs au cours de cette bataille ; sur les pentes rocheuses; ‘du wadi’, leurs tombes sont encore visibles aujourd’hui.

Avant midi, nous traversâmes la ville en ruines d’Iyayna;qui avait autrefois été une vaste agglomération très peuplée,, étendue le long des deux rives du wadi Hanifa. Des rangées de murs,, l’arche branlante d’une mosquée,, ou les ruines des vastes palais qui s’y trouvaient. Tout cela témoigne d’un style architectural–plus orné que celui des simples bâtiments de terre du Najd actuel. On dit, qu’il y a cent cinquante à’deux cents’ans, de Dariya (la première capitale de la dynastie des Ibn Saoud,) jusqu’à Iyayna, sur près de quinze miles, tout le parcours du wadi Hanifa ne formait qu’une seule ville ; et, si le‘fils de l’émir  naissait, la nouvelle parvenait en quelques minutes jusqu’à l’extrémité d’Iyayna, de toit en toit,, sur les lèvres des femmes, de bouche en bouche.  L’histoire du déclin d’Iyayna est si enveloppée de légendes que, retrouver les faits historiques est vraiment difficile. Il est fort possible, que le premier souverain saoudien l’ait détruite parce que ses habitants refusaient d’accepter l’enseignement et l’interprétation de Muhammad ibn Abd al-Wahhab. Mais la légende wahhabite est différente. Selon elle, pour prouver la colère d’Allah, tous les  canaux d’irrigation de l’Arabie se seraient asséchés en une seule nuit,, si bien que ses habitants furent contraints d’abandonner la ville.

À midi du troisième jour, nous aperçûmes les murs d’argile, les forteresses et les hauts palmiers de Shaqra–qui, se dressaient au-dessus des–maisons ; nous continuâmes à faire avancer nos chameaux entre les jardins et les rues désertes, et ce n’est qu’alors qu’il nous vint soudain à l’esprit, qu’aujourd’hui, c’était vendredi, , et que tout le monde devait être parti à la mosquée. De temps à autre, une femme apparaissait sur la route, enveloppée de noir, des pieds à la tête, dans une ‘abaya’ noire, ‍ elle sursautait en voyant des étrangers et, avec une pudeur prompte, tirait son niqab sur son visage. Par moments, les enfants jouaient à l’ombre des maisons’ ;, au-dessus des dattiers,  s’assoupissait une chaleur accablante.

Nous arrivâmes directement chez notre cher ami Abdur Rahman al-Sibai. À cette époque, il était chargé du ‘bayt al-māl’ — le trésor provincial. Nous descendîmes de nos montures devant le portail ouvert, et un jeune serviteur accourut de la maison, ; aussitôt, Zayd annonça, ‘ « Les hôtes sont là ! »’।

Zayed et Chelechi déchargent de la monture la selle et les bagages, et moi, dans le ‘café’d’Abd ar-Rahman, je suis assis confortablement comme chez moi. Un autre serviteur ne tarda pas à allumer le feu sous la cafetière en cuivre posée sur le réchaud à café. Je n’avais pas encore avalé la première cuillerée de café que des voix s’élevèrent dans la cour, — des questions et des réponses. Le maître de maison était rentré. Depuis l’escalier —–on ne le voyait pas encore —–il me cria pour me souhaiter la–bienvenue;, puis il vint se tenir sur le seuil, les deux’mains tendues : un homme de petite–taille, à la santé fragile, mince et–frêle,, à la barbe châtain clair et aux yeux sombres, profonds et malicieusement pétillants,, un sourire discret éclairait–son visage;; malgré la chaleur, il portait sous son ‘abaya’un manteau de cuir doublé de fourrure,, qu’il considérait comme son bien le plus précieux. À ceux qui n’en connaissaient pas l’histoire,, il ne se lassait pas de dire que ce manteau avait appartenu à l’ancien roi du Hedjaz, Sharif Hussein, et qu’après la conquête de La Mecque en 1924, il était passé entre ses mains —, celles d’Abd ar-Rahman. Je ne me souviens pas l’avoir jamais vu sans ce manteau.

Il m’étreignit chaleureusement et, se dressant sur la pointe des pieds, me demanda de l’embrasser sur ses deu’x joues, en disant : « ‘Ahlan wa sahlan wa marhaban, , mon frère. Dans cette pauvre demeure, soyez le bienvenu.  Quel heureux moment , qui vous a amené ici. »

Puis commencèrent les questions traditionnelles : d’où veniez-vous, où alliez-vous, comment allait le roi, avait-il plu en chemin ou, à tout le moins, aviez-vous entendu parler de la pluie  ‍ ??- — l’échange de nouvelles entre Arabes –dans toute sa forme traditionnelle !! Je lui dis, que ma destination était Unaïza, dans le Najd central, bien que cette déclaration ne fût pas tout à fait vraie,, mais aurait néanmoins pu l’’être.

Au cours des années précédentes, Abd al-Rahman avait été engagé dans diverses activités commerciales entre le Najd et l’Irak; il connaissait le pouls–et les moindres détails de Bassora et du Koweït. Il ne fut guère difficile de l’encourager à parler de ces lieux ni de lui poser, au fil de la conversation,   quelques questions sur les gens qui avaient pu récemment venir y séjourner-(car il m’avait semblé que, disait-on,, Fayçal al-–Dawish se trouvait si près de la frontière du Koweït, on pourrait ainsi obtenir une indication de la provenance de ses approvisionnements–— de cet endroit ou de Bassora–—.)J’appris, qu’un homme de la célèbre famille al-–Bassam d’Unaiza–que je connaissais depuis de longues années–était récemment allé au Koweït en revenant de Bassora et, plutôt que de s’exposer au danger d’un voyage à travers une région contrôlée par les rebelles,–était rentré au Najd via Bahreïn. Il se trouve actuellement à Chakra et, si je le désirais, Abd al-Rahman enverrait quelqu’un le chercher. Car, selon l’ancienne coutume arabe,, c’est le nouvel arrivant qui doit venir rendre visite, à l’hôte ; ce n’est pas l’hôte qui va lui rendre visite. Peu après, chez Abd al-Rahman,‘il nous rejoignit dans son café–Abdallah al-–Bassam.

Bien qu’Abdullah fût issu de la famille de marchands probablement la plus prestigieuse du Najd, pourtant, il n’était pas riche. Toute sa ‘vie fut une histoire de hauts et de bas, surtout de bas–pas seulement au Najd, au Caire , à Bassora, au Koweït, à Bahreïn et à Bombay, il avait acquis cette expérience. Il connaissait chacun des notables de ces lieux et portait une mine d’informations sur tout ce qui se passait dans les pays arabes , dans son esprit astucieux. Je lui dis, qu’une société commerciale allemande –m’avait demandé de vérifier, s’il était possible d’importer des machines agricoles du Koweït et de Bassora, et puisque cette firme souhaitait me verser une commission quelconque, j’étais désireux de découvrir quels commerçants locaux de ces deux villes pourraient accepter une telle proposition. Al-–Bassam mentionna plusieurs noms  en disant-,

–‘Je crois, que quelqu’un du Koweït pourrait s’intéresser à votre projet. Ils–importent constamment des marchandises de l’étranger et, ces derniers temps, les affaires semblent très florissantes–— si florissantes que, presque chaque jour, d’énormes quantités de riyals d’argent‘riyal’arrivent  directement de la Monnaie de Trieste.’

À la mention des ‘rials’ d’argent,   je suis véritablement bouleversé. Ce type particulier de ‘rial’, appelé ‘thaler de Marie-Thérèse– était, aux côtés des monnaies officielles de l’Arabie,, considéré comme la principale monnaie commerciale de toute la péninsule. Il était frappé à Trieste et vendu à divers gouvernements, ainsi qu’à quelques commerçants renommés, en ajoutant à sa valeur en argent une faible somme pour les frais de frappe,– qui faisaient de grosses affaires commerciales avec les Bédouins– — des échanges, car les Bédouins n’acceptaient pas le papier-monnaie ; , ils n’acceptaient que les pièces d’or et d’argent, , parmi lesquelles ils préféraient celles appelées thalers de Marie-Thérèse. L’importation massive de ces pièces par les commerçants koweïtiens me fit penser qu’ils menaient un commerce florissant avec les Bédouins.

–‘Pourquoi,’ demandai-je à al-–Bassam, , les marchands koweïtiens importent-ils‘ des rials’ précisément en ce moment ??’

–‘Je ne sais pas’répond Bassam. Une note de perplexité dans sa voix, –‘Ils disent qu’ils achètent aux Bédouins des environs de Koweït des chameaux destinés à la viande, pour les emmener en Irak et les y vendre. En Irak, les prix seraient très élevés de nos jours–bien que je ne comprenne pas vraiment, comment, en ces jours de malheur, ils peuvent espérer trouver des chameaux dans les steppes autour de Koweït? .. .‘Je pense plutôt’, ajoute-t-il  avec un sourire, ‘qu’acheter en Irak des chameaux de selle et les vendre à Ad-–Dabish et à ses hommes serait bien plus rentable. Mais, le problème, c’est que, les fonds–nécessaires pour les payer, Ad-–Dabish ne pourra pas les réunir.. .’

–‘Il ne pourra pas, vraiment ??

Cette nuit-là, avant d’aller dormir dans la chambre que notre hôte avait préparée pour nous, j’attirai Zayd à l’écart et lui dis :

‘–Nous allons au Koweït.

–‘Ce ne sera pas du tout facile, mon oncle —– répond Zaïd ;; mais l’éclat de ses yeux exprimait plus clairement que ses paroles qu’il était prêt à une entreprise, qui n’était pas seulement difficile, mais bel et bien extrêmement dangereuse !! Bien sûr, traverser les territoires contrôlés par les troupes loyales au roi et par les différentes tribus n’est qu’un jeu d’enfant. Mais, avant d’atteindre la frontière du Koweït, il nous faudra parcourir au moins environ’cent milles, en comptant entièrement sur nous’-mêmes,,à l’intérieur d’un territoire ennemi,, où les hommes des tribus rebelles Mutayr et Ajkan ne cessent de circuler. Bien sûr, nous aurions pu gagner le Koweït par mer en passant par Bahreïn,, mais il nous faudrait pour cela un permis des autorités britanniques. Nos mouvements seraient ainsi exposés aux regards inquisiteurs et vigilants. La même objection s’appliquerait à un voyage vers l’Irak par Al-Jawf et le désert syrien, puis de là au Koweït,, car il serait vain d’espérer se glisser entre les nombreux postes de contrôle de l’Irak. Il ne nous restait donc d’autre voie que la route terrestre directe jusqu’au Koweït. La question de savoir comment nous faufiler à l’intérieur et pénétrer dans la ville même  était, une question à laquelle il était impossible de répondre simplement pour le moment ;; nous laissions donc cela entre les mains de l’avenir,, comptant sur notre destin et espérant des occasions et des possibilités imprévisibles.

Abd al-Rahman al-–Siba’i me demanda de passer quelques jours avec lui. Mais lorsque je lui exposai le prétexte d’une affaire urgente, il nous laissa partir le lendemain matin; et ajouta à nos rations une grande quantité de viande de chameau séchée. Ce fut un ajout savoureux à la nourriture monotone qui nous attendait dans les jours à venir. Il insista pour que je, le rencontre à mon retour, ce à quoi je ne pus que répondre : Incha Allah  , si Dieu le veut.

De Shakra, nous voyageâmes vers le nord-–est pendant quatre jours, sans rien d’inhabituel–à affronter. Un jour, nous fûmes contraints de nous arrêter sur l’ordre de Bédouins Awazim loyaux; qui faisaient partie de l’armée d’Ibn Musad. Mais ma lettre ouverte du roi les calma sur-le-champ et, après avoir échangé, selon l’usage, les nouvelles du désert–nous reprîmes notre route.

Avant le lever du soleil du cinquième jour, nous arrivâmes dans une région où l’autorité d’Ibn Saoud ne s’étendait plus. Désormais, il n’était plus question de voyager pendant la journée; Notre seule sécurité consistait à avancer dans l’obscurité et en secret.

À proximité du cours principal de l’immense Wadi al-–Rumma, nous dressâmes nos tentes dans un ravin bien abrité. Le Wadi al-Rumma est un très ancien lit de rivière asséché, qui traverse le nord de l’Arabie en direction de l’extrémité du golfe Persique. Au-dessus du ravin pendaient d’épais buissons d’‘arfaj’» qui nous serviraient de couverture, tant que nous resterions près de la berge presque à pic. Nous attachâmes solidement nos chameaux et leur donnâmes à manger de la farine d’orge grossière mélangée à des noyaux de dattes; et pûmes ainsi nous dispenser de les laisser paître dans leur propre pâturage. Puis nous nous installâmes pour attendre la nuit. Nous n’osâmes pas allumer de feu–car même pendant la journée, sa fumée aurait pu révéler notre position secrète. Nous dûmes donc nous contenter de dattes et d’eau.

L’efficacité et la justesse de nos précautions apparurent clairement vers la fin de l’après-midi, lorsque le chant d’un chamelier bédouin–parvint soudain à nos oreilles. Nous nous empressâmes de saisir les rênes des chameaux afin qu’ils ne soufflent pas bruyamment par les naseaux  Puis, fusil en main, nous nous plaquâmes contre le dos de la paroi qui formait le versant du ravin.

Les  cavaliers à dos de chameau inconnus se rapprochent, et le ton de leur chant devient de plus en plus puissant; nous avons déjà clairement distingué ces paroles :  ‘« Lâ ilâha illâ Allah –  Lâ ilâha illâ Allah »’ –— il n’y a aucune divinité en dehors d’Allah, il n’y a aucune divinité en dehors d’Allah. C’est‘« incultes »’des Bédouins  le chant pastoral plus profane–que les Ikhwan ont adopté à la place de leurs chants–ordinaires. Il ne fait aucun doute, que ce sont des‘Ikhwan’, et, dans cette région, Ikhwan signifie nécessairement des Ikhwan hostiles. Peu après, au sommet d’une colline juste au-dessus du bord du défilé, apparut un groupe de huit à–dix hommes et cavaliers, qui avançaient lentement en une seule file–nettement découpés sur le fond du ciel de l’après-midi. Chacun portait sur la tête une‘kufiyya’à carreaux rouges et blancs, sur laquelle ils avaient noué un‘turban blanc’des Ikhwan , deux cartouchières croisées sur la poitrine et, derrière lui, un fusil attaché à l’arçon de la selle : une procession de cavaliers à dos de chameau, graves et terrifiants, avançait, se penchant d’abord en avant, puis se renversant en arrière avec le chameau. Ainsi, se balançant d’avant en arrière–au rythme de l’allure des chamelles et en cadence avec les, quelques mots grandioses, mais aujourd’hui–détournés’ :‘« Lâ ilâha illâ Allah »’dont les accents accompagnaient leur mouvement. La scène était très solennelle et, en même temps, profondément tragique. C’étaient des hommes, pour qui la religion avait manifestement bien plus de valeur que tout le reste de la vie. Ils se figuraient mener le djihad pour la pureté de la religion et la grandeur suprême d’Allah, sans savoir que, leur enthousiasme, leur ardeur et leurs aspirations avaient été mobilisés pour satisfaire la passion des chameaux d’un chef dépourvu de conscience, dont le seul objectif était le pouvoir personnel.. .

De notre côté, ils se trouvaient sur la rive sud du ravin. Car, s’ils avaient pris le chemin opposé, ils auraient très clairement pu nous voir, comme nous pouvons maintenant les voir–depuis dessous les buissons qui forment une couverture au-dessus de nous. Lorsqu’ils entonnèrent leur chant religieux–ils disparurent de notre vue en descendant le versant de la montagne, et nous poussâmes un soupir de soulagement.

–‘Ils sont comme des djinns,’, murmure Zayd, ‘Oui, comme des djinns–qui ne connaissent rien des joies de la vie, et ne connaissent rien de la peur de la mort….. . Ils sont courageux, , leur foi est solide, , personne  ne peut le nier. Mais ils ne rêvent que de meurtre, , de mort et du paradis….. .

Et, comme s’il voulait quelque peu défier la morne austérité des ‘Ikhwan’, il se met, en quelque sorte, à ‘voix basse’à chanter distraitement  une chanson d’amour syrienne, très profane– ‘« Ô fine jeune fille au teint brun doré….. .

Dès qu’il fit assez sombre, nous reprîmes notre expédition secrète, vers le lointain Koweït.

–‘Regardez, regardez, mon oncle,’ s’écria soudain Zaïd, ‘du feu !!

Un feu bien trop petit pour une tente bédouine! Peut-être y a-t-il là un berger solitaire, mais, à moins que ce ne soit l’un des rebelles, quel berger aurait l’audace d’allumer un feu ici? Mais de quoi s’agit-il, Il faut aller voir, pensai-je. S’il n’y a là qu’un seul homme, nous pourrons facilement nous en saisir et peut-être recueillir dans cette région des informations précieuses sur les mouvements de l’ennemi  .

Le sol est sablonneux ici et, tandis que nous avançons prudemment vers le feu, les pas de nos chameaux ne produisent aucun bruit. À la lumière du feu, nous distinguâmes alors nettement la silhouette solitaire–du Bédouin agenouillé. Il nous sembla, qu’il nous observait dans l’obscurité puis, satisfait de ce qu’il avait vu, il se leva lentement et calmement, plaça ses deux bras en travers de sa poitrine, peut-être pour nous faire comprendre qu’il était désarmé et, calmement , sans manifester la moindre peur, il attendit notre arrivée.

–‘Qui ‍es-tu ??’ demande Zayed d’une voix tranchante, à l’inconnu, vêtu de vêtements– déchirés et rapiécés,– en tenant son   fusil levé vers lui’.

Le Bédouin sourit doucement, avec calme, et dit d’une voix profonde et expressive :, ‘« Je suis Sulubbi….. .।

La raison de son calme devint enfin claire. Il appartenait à cette étrange tribu– semblable aux nomades, ( ou, pourrait-on dire,, à un groupe de tribus,) dont les membres n’avaient jamais pris part aux guerres– presque interminables des Bédouins ;; ils n’étaient les ennemis de personne,, et personne ne les attaquait.

La tribu des Sulubba ((au singulier, Sulubbi)) demeure encore une énigme incompréhensible pour les chercheurs. Personne ne sait rien de leur origine. Il est certain qu’ils ne sont pas arabes; Leur teint hâlé pourrait faire penser à une origine méridionale, mais leurs yeux bleus et leurs cheveux châtain clair suggèrent autre chose et portent le souvenir de régions plus septentrionales. Les anciens historiens arabes affirment, qu’ils sont les descendants de ces croisés que Saladin captura et emmena en Arabie. Là, ils se convertirent plus tard à l’islam. Et, en effet , le nom Sulubba et celui du mot ‘Sulub’ ont la même racine, qui signifie ‘croix’, et ‘Sulubbi’ signifie ‘« croisé »’. Il est difficile de dire si cette explication est exacte. Quoi–qu’il en soit,, les Bédouins considèrent les Sulubba comme non-–arabes– et leur témoignent un mépris quelque peu indulgent. Ce mépris, qui est de toute évidence en contradiction directe avec le sens de l’égalité humaine, ils tentent de l’expliquer, les Bédouins insistent sur le fait que, ces gens ne sont pas réellement musulmans du point de vue de la foi, et qu’ils ne vivent pas comme des musulmans. Ils disent, que les Sulubba ne se marient pas. Ils sont‘« habitués à des rapports sexuels libres comme des chiens »’;Même, sur ce plan, ils ne tiennent pas compte des liens de parenté–proche. En outre, ils mangent des charognes, ce que les musulmans considèrent comme impur, et souillé. Après coup, cet effort pour en établir la  rationalité peut aussi en être la raison. Pour ma part, je pense plutôt que, la conscience qu’ont les Bédouins de l’origine étrangère des Sulubba, extrêmement soucieuse de la pureté de la lignée–les pousse à être obsédés par la généalogie et, les contraint à tracer autour d’eux un cercle magique de mépris, et que c’est là–un mécanisme instinctif de défense des Bédouins contre le mélange de leur sang avec celui d’une autre race, qui, dans le cas des Sulubba, était assurément  fort séduisant : car, presque sans exception, ils constituent une belle race, plus grande que tous les autres Arabes, et leurs membres sont admirablement bien proportionnés; en particulier, leurs femmes sont d’une grande grâce, et vibrent d’une beauté corporelle fascinante et de la douceur de leurs mouvements.

Mais quelle qu’en soit la raison,, le mépris des Bédouins pour les Sulubba leur a assuré la sécurité; car , quiconque les–attaque, ou toute personne qui leur fait du tort, est–considérée, aux yeux des membres de sa tribu, comme ayant perdu son honneur–. En outre,, les Sulubba sont très estimés par tous les habitants du désert–comme guérisseurs d’animaux,, fabricants de selles,, artisans du fer-blanc et forgerons. Bien que les Bédouins eux-mêmes détestent l’artisanat–et le travail manuel, ils ont eux aussi besoin de ces objets; et les Sulubba sont là pour répondre à ce besoin. De plus, ils sont habiles éleveurs, et surtout,, ils sont incontestablement maîtres dans l’art de la chasse. Leur capacité à déchiffrer les traces est presque légendaire;et, dans ce domaine, les seuls qui leur soient comparables sont les al-–Murrah, des Bédouins qui vivent aux confins de la partie septentrionale duQuart vide.

En apprenant que notre nouvelle connaissance était un Sulubbi, nous poussâmes un soupir de soulagement. Je lui dis franchement, que nous étions des hommes d’Ibn Saoud. Nous lui demandâmes d’éteindre son feu. Cette manière de nous présenter était assez sûre, car ces gens tiennent leurs supérieurs en très haute estime. Ensuite, nous nous assîmes sur le sol et entamâmes une longue conversation.

d’Ad-–Dabish, il ne put guère en dire davantage sur la disposition des forces de Dabish.‘« Parce que »,’, dit-il, «, ‘ils sont toujours en mouvement, comme des djinns, et ne restent jamais longtemps au même endroit.’Cependant, on apprit au moins ceci :, à cet instant, tout près de nous, aucun important groupe d’Ikhwan hostiles–n’avait établi son camp,, bien que de petits groupes traversent sans cesse le désert dans diverses directions. Soudain, une idée me vint : ne pouvions-nous pas mettre à profit les talents innés du Sulubbî pour chasser et s’orienter, afin qu’il nous guide jusqu’au Koweït ??

–‘Es-tu déjà allé au Koweït ??’lui demandai-je. Le Sulubbî sourit :– ‘« Bien des fois. J’y ai vendu des peaux de gazelle et du beurre  et nettoyé de la laine de chameau. Pourquoi,, je n’en suis revenu que depuis dix jours. »’

–‘Alors, tu peux nous guider jusqu’au Koweït ?? –— c’est-à-dire nous conduire de manière à‘éviter les Ikhwan’et atteindre le Koweït ?

Sulubbi réfléchit quelques instants à ma question.  Puis, il dit avec hésitation :, ‘Je pourrais peut-être le faire,, mais avec vous,‘si nous tombions entre les mains des Ikhwan, ce serait très dangereux. Oui, je le peux certainement,,.. . mais cela vous coûtera très cher.’

–‘Combien ??’

–‘Bien,’, et je perçus dans sa voix les frémissements de la cupidité,, ‘Très bien, monsieur,, si vous me donnez cent’riyals,, je peux vous conduire, vous et votre ami, jusqu’à Koweït de telle sorte que, nul ne nous apercevra, hormis les oiseaux du ciel.

Cent\’riyals équivalaient à dix ashrafis ;, à l’aune de ce que cette somme représentait pour nous, elle était ridiculement insignifiante. Mais Sulubbi n’avait peut-être jamais vu de sa vie une telle somme d’argent liquide ‍entre ses propres mains.

–Je te donnerai cent’ riyals,, vingt riyals tout de suite et le reste après notre arrivée au Koweït.’

Notre guide ne s’attendait peut-être pas à ce que sa demande soit acceptée si facilement. Peut-être, regretta-t-il de ne pas avoir demandé une somme plus importante. Après réflexion, il dit :–‘Mais qu’adviendra-t-il de mon chameau ?? Si je mène mon chameau avec vous jusqu’au Koweït et que je revienne ensuite,, la pauvre bête serait complètement épuisée,, et je n’ai qu’un seul chameau.’

Sans laisser la conversation se prolonger davantage, je répondis rapidement : ‘J’achèterai ton chameau. Tu iras au Koweït monté sur ce chameau et, là-bas, je te le donnerai en cadeau. Mais tu devras aussi nous guider sur le chemin du retour.

C’était au-delà de ses espérances. Tout réjoui, il se leva sans tarder et disparut dans l’obscurité. Quelques minutes plus tard, il revint et ramena en le tirant par sa corde un animal âgé mais magnifique,, manifestement robuste–et vigoureux. Après quelques–marchandages, nous  fixâmes son prix à cent cinquante riyals. La condition était la suivante :,  je lui en verserai cinquante riyals maintenant, et le reste, avec sa récompense, lui sera remis au Koweït. Du sac suspendu à côté de nos selles, Zayed sortit–une bourse pleine de riyals et je continuai à déposer les pièces, une à une, sur les genoux de Sulubbi. Celui-ci sortit de sous son vêtement fait d’un drap de lit un morceau de tissu, dans lequel était attaché son argent et, lorsqu’il commença à ajouter mes riyals à ses économies, l’éclat d’une pièce neuve apparut à mes yeux.

–‘Arrête,’ – en posant ma main sur la sienne, je m’écrie presque, ‘Laisse-moi voir ce rial étincelant que tu as.’

Après un bref geste d’hésitation, comme s’il était terrifié à l’idée d’être dévalisé, Sulubbi déposa délicatement, avec une extrême douceur, sa pièce dans la paume de ma main. Le bord de la pièce me parut assez tranchant, comme celui d’une monnaie neuve. Pourtant, pour m’en assurer, j’allumai une allumette et examinai attentivement la pièce. Oui, c’était assurément une nouvelle ‘Maria Theresa’ pièce, comme si elle venait tout juste de sortir de la Monnaie. Et, en tenant l’allumette au-dessus des autres pièces de Sulubbi, je vis encore cinq ou –six pièces, tout aussi  étonnamment neuves.

–‘Où as-tu trouvé ces rials?’

–‘Je… .. . je le jure, monsieur , je les ai obtenues honnêtement... . Je ne les ai pas volées. Il y a quelques semaines, au Koweït, un Mutayri me les a données. Il  m’avait acheté une selle neuve pour chameau, car la sienne était abîmée.’

–‘Un Mutayri ?? Tu dis vrai?’

–‘Je dis bien la vérité, monsieur! si je mens, qu’Allah me fasse mourir. C’était l’un des hommes d’Ad-–Dabish, membre de ce groupe, qui combattaient récemment contre l’‘émir’ de Haïl. Ce n’était sûrement pas mal de lui prendre l’argent de la selle. Je n’ai pas pu refuser et je crois que‘ le cheikh’ – — qu’Allah lui accorde une longue vie — –le comprendra.

Je le rassurai de nouveau en lui disant que, le roi ne le considérerait pas comme un ennemi. Cela dissipa sa terreur. En posant d’autres questions, j’appris que beaucoup  de Sulumba avaient reçu–de diverses personnes du côté d’Ad-Dabish ce genre de pièces, en échange de biens–ou de menus travaux... .

Notre Sulumbi  se révéla véritablement, un guide exceptionnel. Durant trois nuits’il nous conduisit à travers la région rebelle, à une allure rapide , des chemins–sans repères, traversant des régions  inexplorées, il nous guidait–à travers des contrées que Zayd lui-même n’avait jamais vues auparavant, bien qu’il connût parfaitement le pays. Les jours s’écoulèrent dans la clandestinité, et la dissimulation. Pour trouver des endroits sûrs où nous cacher, Sulumbi était un maître incomparable. Un jour, il nous conduisit près d’un point d’eau, qui était inconnu même des Bédouins de la région, nous dit Sulumbi. Dans son eau quelque peu saumâtre et brunâtre, nos chameaux étanchèrent leur soif, et nous pûmes nous aussi remplir de nouveau nos outres  d’eau. Seulement deux’fois, nous aperçûmes‘les Ikhwan’en plusieurs groupes, mais jamais ils ne purent nous voir, une telle occasion ‍ne leur fut donnée.

Dans la matinée du quatrième jour après notre rencontre avec Sulumbi, nous atteignîmes un endroit d’où l’on pouvait voir la ville de Koweït. Nous ne fîmes pas ce qui était habituel pour des voyageurs venant du Najd; par le sud-–ouest, au lieu d’essayer d’entrer dans la ville par cette direction, nous avançâmes par l’ouest, en suivant la route venant de Bassora, afin que, si quelqu’un nous rencontrait, il nous prenne pour des commerçants irakiens.

Dès notre entrée au Koweït, nous nous installâmes tranquillement dans la cour d’un marchand. Zayd connaissait ce marchand depuis l’époque où il servait dans la gendarmerie irakienne.

Les routes couvertes de poussière et–les maisons bâties en briques de boue cuites au soleil étaient enveloppées d’une chaleur humide et accablante; Habitué aux vastes steppes ouvertes du Najd, je fus bientôt entièrement trempé de sueur. Mais nous n’avions pas le temps de nous reposer. Laissant les chameaux sous la responsabilité de Sulumbi, Zayd et moi nous dirigeâmes vers le marché afin d’effectuer nos premières–recherches. Je donnai à Sulumbi l’ordre strict– de ne dire à personne d’où nous venions ni pourquoi nous étions venus.

Comme je ne connaissais pas le Koweït et que je ne souhaitais pas non plus que, ma présence attire l’attention des gens sur Zayd,, je restai environ une heure dans un café,, où je bus du café et fumai un narguilé en‘noix de coco’. Finalement, lorsque Zayd reparut, l’expression de réussite sur son visage me fit comprendre qu’il avait certainement découvert quelque chose d’important.

–‘Oncle, allons dehors. Il est plus facile de parler de telles choses au marché, où personne ne nous entendra. Et voici, ce que je vous ai apporté–ainsi qu’une pour moi.’ En disant cela, il sortit de dessous son ‘abaya’ deux agals irakiens en laine brune –à glands. ‘Grâce à eux, nous passerons pour des Irak’iens.’

Grâce à un interrogatoire minutieux, Zayd s’est assuré, que l’un de ses anciens associés –—qui l’accompagnait à l’époque, durant ses activités de contrebande dans le golfe Persique—–vit maintenant au Koweït, et semble toujours exercer son ancien commerce habituel.

–‘Si quelqu’un dans cette ville peut nous renseigner sur l’importation clandestine d’armes, c’est bien ce Bandar : Bandar est, comme moi, originaire de la tribu des Mamмар, l’un de ces jeunes gens obstinés, qui n’ont pas pu accepter pleinement le règne d’Ibn Saoud. Il ne faut absolument pas lui révéler  que nous  ‘travaillons pour les cheikhs’De plus,, je pense que, même notre provenance, ne’devra pas non plus lui être révélée. Car, Bandar n’est en réalité pas stupide  Il est très rusé–à vrai dire,–il m’a trompé si souvent dans le passé que, j’ai désormais peur de lui faire confiance.’

Finalement, nous trouvâmes Bandar près du grand bazar,, dans une maison d’une ruelle étroite. L’homme était grand, de constitution mince,, maigre,, âgé d’environ quarante ans,, ses yeux étaient sombres et profonds, et son visage portait les marques de l’amertume et de l’indigestion. Mais dès qu’il vit Zayd, les traits de son visage s’illuminèrent d’une joie véritable. En raison de mon teint clair, on me présenta comme un Turc qui vivait à Bagdad et exportait de Bassora à Bombay de fougueux chevaux arabes.

–‘Mais, de nos jours, exporter des chevaux à Bombay ne rapporte plus’, ajoute Zayd, ‘les marchands d’Anaïza et de Burayda se sont complètement emparés du marché local’

–‘Je le sais’, répond Bandar, ‘ces maudits Sudistes d’Ibn Saoud ne se contentent pas d’avoir occupé notre pays; notre gagne-pain et nos moyens de subsistance–qu’ils s’acharnent à nous enlever!

–‘Mais, Bandar, que penses-tu du commerce des fusils?’ –demande Zayd, ‘puisque les hommes des tribus Mutair et Ajman s’efforcent de tordre le cou à Ibn Saoud, ce commerce devrait être très florissant, qu’en dis-tu?’

–‘Oui. Le commerce était ici très florissant’, dit Bandar en haussant les épaules, ‘Il y a quelques mois à peine, j’ai gagné pas mal d’’argent en Trans-– jordanie, en achetant des fusils,, puis en les revendant aux hommes d’Ad-–Dabish. Mais tout est maintenant complètement fichu,, complètement terminé! Même ces fusils, tu ne pourras plus les vendre.’

–‘Mais comment’cela peut-il être ?? Il me semble pourtant que, ces fusils sont bien plus utiles qu’auparavant pour Ad-–Dabish.’

–‘Oui,’ ‘répond Bandâr, ‘Il en a certainement besoin. Mais il les obtient à un prix auquel ni toi ni moi ne sommes capables de les vendre. .. . Il en reçoit des caisses entières d’outre-mer, presque neufs, des fusils anglais, et deux’cents cartouches –comprises ; pour un fusil, il paie dix riyals.’

–‘Alhamdulillah !!’  s’exclame Zayd avec une sincère stupéfaction, deux’cents cartouches comprises, un fusil presque neuf pour dix riyals !! Mais c’est impossible.. .।

En réalité, cela parut bel et bien impossible– car, à cette époque, un ‍vieux Lee-–Enfield coûtait à Najd de trente à trente-cinq riyals et, même en considérant qu’à Koweït les prix pouvaient être inférieurs à ceux de Najd  la raison d’une différence aussi considérable n’était toujours pas compréhensible.

Bandar sourit en faisant la moue, ‘« Oui, il semble qu’Ad-–Dabim ait des amis–très puissants —–des amis très puissants. Certains disent :  un jour, il s’installera comme un‘émir’indépendant dans le nord du Najd. »’

–‘Bandar, ce que tu dis’, dis-je en intervenant, ‘c’est très bien, tout à fait juste. Ad-–Dabish pourrait réellement établir son indépendance hors de l’autorité d’Ibn Saoud. Mais le problème, c’est que, il n’a pas d’argent, et que, sans argent, même Alexandre le Conquérant n’aurait pas pu établir un royaume. »

Bandar éclate de rire à haute voix : De l’argent– et des pièces? Ad-–Dabish en a à profusion,–des riyals tout neufs en abondance,, qui, comme les fusils,–lui parviennent entassés dans des caisses, de l’autre côté de la mer.’

–‘Des riyals en caisses ?? Quelle histoire étonnante !! D’où un Bédouin tirerait-il des riyals neufs par caisses ??’

–‘Je ne le sais pas ’– répond Bandar,, ‘mais ce que je sais, c’est que, certains de ses hommes reçoivent presque chaque jour des livraisons de riyals neufs, qui leur parviennent en ville par l’intermédiaire de divers marchands. D’ailleurs,, hier encore, j’ai vu, Farhan ibn Mashhur superviser au port le déchargement de caisses de ce genre.’

C’était une nouvelle, une vraie. Je connais très bien Farhan. C’est l’arrière-petit-neveu du célèbre chef bédouin syrien Nouri ash-–Shalan. C’est ce même Nouri qui, jadis, combattit aux côtés de Lawrence contre les Turcs. Je rencontrai pour la première fois le jeune Farhan–à; Damas, en 1924 ; là-bas, dans tous les lieux de plaisir–suspects, il était célèbre pour son ivrognerie. Quelque temps plus tard, il se brouilla avec le père de son oncle aîné. Il partit alors pour le Nedjd avec des hommes de sa tribu et de Rubala, et c’est là qu’il devint soudain «‘religieux’» et‘rejoignit les Ikhwan’.  Je le revis en 1927, dans la forteresse d’Ibn Musaad, à Haïl. Il avait alors commencé à porter, comme symbole de sa religion nouvellement acquise,‘l’énorme turban blanc des Ikhwan’et à jouir des largesses financières du roi. Lorsque je lui rappelai notre précédente rencontre à Bagdad,–il changea brusquement de sujet. Cet homme était stupide et ambitieux, et c’est pourquoi, dans la révolte d’al-–Dabish, il vit, dans la vaste étendue désertique– au nord du Nufud, une oasis et–l’occasion de s’établir comme émir indépendant d’al-Jauf; car , comme dans les autres pays, les rebelles arabes suivent la vieille coutume de se partager la peau du lion entre eux avant même d’avoir chassé le lion.

–‘Alors‘Farhan est ici, à Koweït? demandai-je à Bandar.

–‘Certes. Comme ad-Dabish–il vient ici fréquemment et ‘du cheikh’grâce à la faveur, il va et vient librement à Abad. On dit que le cheikh l’aime beaucoup.’

–‘Mais, à Koweït, ad-–Dabish et à l’arrivée de Farhan, le gouvernement britannique ne s’y oppose-t-il pas ?? Si je me souviens bien, il y a, quelques’mois, ils avaient une fois annoncé qu’ils ne laisseraient pas entrer ad-–Dabish ou ses hommes dans cette région… ? .. .?

Bandar éclata de nouveau de rire –Oui, c’est ce qu’–ils avaient fait, c’est bien ce qu’–ils avaient fait! Mais je t’ai pourtant dit, Ad-–Dabish a des amis très puissants–et des alliés. .. . Je ne sais pas s’il est actuellement dans cette ville;mais Farhan, oui. Chaque soir ‘à la prière du maghrib’, il se rend à la grande mosquée. Si tu ne me crois pas, tu peux le voir ici de tes propres yeux .. .।

Et nous le vîmes réellement. Après avoir reçu ce renseignement de Bandar, au début de la soirée, alors que Zayed et moi marchions près de la Grande Mosquée, nous avons bien failli heurter un groupe de Bédouins, ma foi! Ces Bédouins, à l’évidence najdis, étaient sortis d’un coin de rue. À leur tête se trouvait un homme de trente-quatre–à trente-cinq ans,qui–était un peu plus petit que les grands Bédouins qui l’entouraient et le suivaient, et son beau visage était orné d’une courte barbe noire. Je le reconnus aussitôt. Bien sûr, je ne sais toujours pas, s’il m’avait reconnu. Ses yeux se fixèrent un instant sur les miens; puis il promena sur moi son regard pendant un battement de cils, avec une expression déconcertée, comme s’il essayait de retrouver un souvenir vague et indistinct. Puis il détourna le visage. Un instant plus tard, lui et  les membres de son groupe disparurent.

Nous décidâmes de ne pas prolonger notre séjour clandestin au Koweït dans l’attente d’une occasion de voir Ad-–Dabish. Ce que Bandar nous avait révélé fut encore corroboré par les recherches habiles de Zayed auprès d’autres personnes connues dans la ville. Ad-  Dabish recevait un mystérieux approvisionnement en fusils Lee-–Enfield–qu’il obtenait, et que l’on faisait passer publiquement pour un « ‘achat’ » afin de tromper les gens, ; cela désignait clairement un marchand koweïtien. Ce marchand s’était toujours distingué dans cette région par ses importations d’armes, et les grandes quantités de riyals de Marie-Thérèse, fraîchement sorties de la Monnaie, qui circulaient sur les marchés du Koweït, provenaient, dans presque tous les cas, semblait-il,, d’Ad-–Dabish et de ses proches. À défaut de voir ses véritables dépôts et d’examiner les documents d’expédition–— ce qui était pratiquement impossible — –  cela mis à part, nous avions trouvé, lors de notre entretien avec le roi, de nombreux éléments attestant la véracité de–tous les soupçons dont il nous avait fait part, ainsi que de nombreux témoignages–qui les confirmaient.

Ma mission était accomplie. Le lendemain soir, nous quittâmes secrètement le Koweït, aussi clandestinement que nous y étions arrivés., Alors que Zayed et moi nous renseignions sur les marchés–, notre guide Sulumbi découvrit–qu’il n’y avait pour le moment aucun groupe de rebelles au sud du Koweït. Nous partîmes donc vers le sud, en direction de la province d’Al-Ahsa,, qui était entièrement sous le contrôle absolu du roi. Après deux nuits de voyage énergique et exaltant, nous rencontrâmes, non loin de la côte, un groupe de Banu Hajjar bédouins, que l’émir Al-–Hasan avait envoyés recueillir secrètement des informations sur les positions les plus récentes des rebelles; ; avec eux, nous pénétrâmes de nouveau dans les territoires fidèles au roi.

Après avoir atteint sans encombre le royaume d’Ibn Saoud, nous nous séparâmes de notre guide, Sulumbi. Ayant empoché à Sanad la récompense qu’il avait gagnée par son propre travail,, je lui donnai le chameau ; le conduisant, il disparut vers l’ouest,, tandis que nous nous dirigions vers le sud,, vers Riyad.

Par la suite, dans la série d’articles que j’écrivis–il devint clair pour la première fois que, une grande puissance européenne soutenait les rebelles. Les articles montraient,que l’objectif principal de ces complots était de repousser vers le sud les frontières du royaume d’Ibn Saoud et, en dernière étape,, de transformer sa province la plus septentrionale, située entre l’Arabie saoudite et l’Irak, en une région «‘indépendante’», gouvernée par un chef, ce qui donnerait à la Grande-Bretagne la possibilité de construire une ligne de chemin de fer à travers cette région. En outre,, La révolte d’–ad-Dabish avait également créé une telle occasion de semer une confusion considérable dans le royaume d’Ibn Saoud que, le roi Ibn Saoud ne pourrait plus s’opposer aux exigences britanniques concernant deux concessions importantes, auxquelles il s’était toujours opposé jusque-là : l’une était la location à la Grande-Bretagne de Rabigh, situé au nord de Djeddah,–port de la mer Rouge,, où la Grande-Bretagne cherchait depuis longtemps à établir une base navale; l’autre était : la ligne Damas-–Médine, dont–la portion située dans la région saoudienne était sous contrôle. La défaite d’Ibn Saoud face à–ad-Dabish aurait fait entrer ces projets dans le domaine des possibilités tout à fait concrètes.

Mes articles dans les journaux européens et arabes ( (principalement égyptiens)) ayant été publiés, une formidable agitation éclata soudain. Il est aussi très possible que, la divulgation prématurée du complot secret ait peut-être été l’une des principales causes de son échec ultérieur. Quoi qu’il en soit,, le projet britannique de construire une voie ferrée de Haïfa à Bassora sombra peu à peu dans les ténèbres de l’oubli. Malgré la somme considérable dépensée pour les relevés préliminaires, on n’entendit plus jamais parler de ce projet par la suite.

Tout ce qui s’ensuivit appartient à l’histoire : durant l’été 1929, Ibn Saoud protesta auprès de la Grande-Bretagne contre la liberté accordée à Ad-–Dabish d’acheter des armes et des munitions au Koweït. Comme il ne disposait d’aucune preuve concrète qu’une puissance étrangère fournissait ces armes, le roi ne pouvait donc pas protester contre de telles ventes. Les autorités britanniques répondirent, que c’étaient les commerçants koweïtiens qui fournissaient les armes aux rebelles et que la Grande-Bretagne ne pouvait rien faire pour y mettre fin, –car, conformément au traité de Djeddah de 1927, la Grande-Bretagne avait levé son interdiction des importations d’armes en Arabie. Si Ibn Saoud le souhaitait,, on lui dit qu’, il pouvait lui aussi importer des armes par le Koweït… .. . Lorsque Ibn Saoud objecta en disant, que, selon ce même traité, la Grande-Bretagne et l’Arabie saoudite  étaient toutes deux tenues de mettre fin, dans leurs territoires respectifs, à toute activité  dirigée contre la sécurité de l’autre,, il reçut lui aussi  la réponse suivante :–le Koweït ne pouvait être considéré comme un territoire britannique,, car c’était un émirat indépendant,, avec lequel la Grande-Bretagne n’entretenait pas d’autres relations–que celles prévues par un  traité. . . .।

Et c’est pourquoi la guerre civile se poursuivit sans relâche jusqu’à la fin de l’automne 1929. Ibn Saoud lui-même entra en campagne; ; cette fois, il était fermement résolu : il poursuivrait Ad–Dabish jusque dans l’intérieur du Koweït, même si–— comme cela s’était toujours produit par le passé —–le Koweït demeurait une zone libre servant de refuge aux rebelles et de base à de nouvelles opérations. Face à cette ‍ferme détermination, qu’Ibn Saoud ne manquerait pas de faire connaître aux autorités britanniques, ils semblèrent comprendre que, poursuivre plus longtemps leur jeu serait extrêmement dangereux. Des avions de guerre britanniques et des véhicules blindés furent envoyés afin d’empêcher Ad–Dabish de battre en retraite puis de rentrer dans la région du Koweït. Le rebelle comprit que son objectif avait échoué. Il ne pourrait plus jamais tenir tête au roi dans une guerre ouverte. Les conditions du roi étaient brèves et claires :–les tribus rebelles devaient absolument  se rendre ;  leurs armes; , leurs, chevaux et leurs chameaux leur seraient confisqués ; la vie d’Ad–Dabish serait épargnée. Mais il devrait passer le reste de ses jours à Riyad.

Ad–Dabish, , qui était actif et plein d’énergie à chaque instant,, ne put s’accommoder d’une telle inaction et d’une telle immobilité. Il rejeta la proposition du roi. Il finit par livrer combat contre l’immense armée du roi. Après avoir finalement combattu,; Ad–Dabish et quelques autres chefs– — parmi lesquels Farhan ibn Mashhur et le chef de la tribu Ajman, Naïq Abou Kilab — s’enfuirent en Irak.

Ibn Saoud–réclama l’expulsion d’al-Dabish. Pendant quelque temps, il sembla que le roi d’Irak Fayçal refuserait peut-être sa demande en invoquant l’ancienne coutume arabe de l’hospitalité et de l’asile. Mais, finalement, il accepta. Au début de 1930–, al-Dabish, gravement malade–, fut livré au roi et amené à Riyad. Quelques semaines plus tard, lorsqu’il devint évident que, la mort d’al-Dabish était véritablement– imminente, , le roi Ibn Saoud, avec sa générosité coutumière, le renvoya à al-Artawiya, , auprès de sa famille–. Ainsi prit fin une vie tumultueuse et orageuse. Et la paix revint dans le royaume d’Ibn Saoud.. .

.. .              …          .. .             .. .        

et la paix s’installa de nouveau autour des puits d’Arza.

‘‘« Ô voyageurs, , que Dieu vous accorde longue vie. Prenez part à notre générosité. » –dit à haute voix le vieux Bédouin Mutaybi, tandis que ses hommes nous aidaient à abreuver nos chameaux. Toute trace de la haine et de l’hostilité d’il y avait peu de temps avait disparu.

Car, ces Bédouins sont une race étonnante. Même, sous une provocation imaginaire, ils peuvent s’embraser en un instant d’une colère et d’une fureur indomptables, ; et, tout aussi brusquement, ils peuvent retourner au rythme– du courant du destin de la vie, où règnent la douceur et la tendresse : le paradis et l’enfer, toujours côte à côte, , dans la plus étroite proximité.

Et les chameliers mutaybi– puisent de l’eau pour nos chameaux dans leurs grandes outres de cuir et entonnent en chœur :

Buvez, et ne laissez pas d’eau,,

Cette citerne débordante de miséricorde n’a pas de fond.

 

Trois

La cinquième nuit après avoir quitté Haïl, nous atteignons les abords de Médine et apercevons la sombre silhouette du mont Uhud. Nos chameaux avancent d’un pas fatigué. Depuis l’aube jusqu’à cette nuit, nous avons laissé derrière nous une longue route. Zayd et Mansour restent silencieux, moi aussi, je me tais. À la lumière de la lune, Médine, avec ses remparts percés de passages étroits  et les minarets fins et droits de la mosquée du Prophète, apparaît devant nous ‍illuminée.

Nous arrivons devant cette porte intérieure, connue sous le nom de porte Syrienne parce qu’elle se trouve au nord. À l’ombre des lourds piliers de l’entrée, les chameaux se montrent quelque peu raides et réticents; si bien que, nous devons user de nos fouets pour les contraindre à franchir la porte.

À présent,, à cet instant, je me trouve de nouveau dans la ville du Prophète,, après avoir longtemps erré en maints endroits,  je suis revenu chez moi,; car cette ville est depuis plusieurs années ma maison–— mon foyer. Un calme profondément familier s’étend sur les rues désertes et endormies de Médine. Au bruit des pas des chameaux, des chiens se lèvent paresseusement çà–et là. Un jeune homme marche en chantant ; sa voix, bercée par une douce mélodie, s’éteint peu à peu dans une ruelle voisine. Les balcons ouvragés et les fenêtres des maisons qui avancent sur la rue pendent au-dessus de nous comme des ténèbres, en silence. L’air baigné de lune–est doux et tiède comme du lait frais tout juste trait. Et c’est ici que se trouve ma maison.

Mansour prend congé de nous pour aller retrouver ses amis. Et nous deux’faisons s’agenouiller nos chameaux. Sans dire un mot, Zayd entrave leurs pattes et commence à décharger les selles. Je frappe à la porte. Au bout d’un moment, j’entends à l’intérieur des voix et des pas. Je vois la lumière d’une lanterne à travers la fenêtre en forme d’éventail, On fait glisser le verrou de la porte, et ma vieille servante Amina pousse un cri de joie :

–‘Oh, mon maître est rentré à la maison !!’


Les lettres de Perse

Un

C’est l’après-midi. Juste à l’extérieur de la porte d’entrée sud de Médine, je suis assis avec un ami dans son pal’mier. Les troncs des innombrables pal’miers du jardin ont créé, à l’arrière-plan, une lumière gris-vert –sombre, , si bien qu’il semble, qu’il n’y ait aucune fin. Les arbres sont encore jeunes et bas.; La lumière du soleil danse sur leurs troncs et sur le délicat dôme formé par leurs branches entrelacées. À cette époque de l’année, les tempêtes de poussière qui surviennent presque chaque jour ont quelque peu terni le vert des palmiers du jardin. Seul le tapis entier de luzerne sous les palmiers a conservé son vert éclatant et parfait.

Devant moi–— pas très loin —–émergent les murailles de la ville, anciennes, faites de pierres grises et de briques de terre–ici–et là, des bastions–qui débordent du rempart’de la ville  se dressent derrière les murailles, au cœur de la ville. Derrière les murs, s’élèvent, les palmiers d’un autre jardin, qui poussent rapidement–et les maisons–d’habitation, dont les nattes des portes et des fenêtres ont bruni sous le soleil, ainsi que les balcons entourés de cloisons; dont certains, construits à même les murailles de la ville, en sont devenus une partie. À quelque distance, j’aperçois, les cinq minarets de la mosquée du Prophète, hauts et délicats comme une mélodie de flûte, et j’aperçois, ce majestueux dôme vert, placé comme un toit au-dessus de la petite chambre du Messager d’Allah et la dissimulant,, laquelle–était sa demeure de son vivant et, après sa mort, est devenue sa tombe; et, plus loin, au-delà de la ville, surgit devant mes yeux la chaîne montagneuse dénudée et rocheuse d’Uhud : comme une toile, peinte, suspendue derrière les cimes des palmiers et les nombreuses maisons–de la ville, d’un ton cuivré–rouge.

Le ciel, illuminé par la lumière ardente du soleil de l’après-midi, est suspendu au-dessus de nuages amoncelés, blancs et brillants comme du lait, ce ciel d’une transparence cristalline, et la ville semble sortir d’un bain, baignée d’une lumière mêlée de bleu, d’or et de–vert. Très haut, le vent joue autour des nuages moelleux, ce vent qui, dans les pays arabes, ne cesse de se montrer si trompeur! Ici, vous ne pourrez jamais dire, ‘« Le ciel est nuageux , il va bientôt pleuvoir. »’Car lorsque les nuages commencent à s’amonceler, orageux–ces nuages chargés, il arrive précisément alors, qu’un grondement de vent surgit soudain du désert et chasse les nuages épais, les dissipant complètement; et ceux qui attendaient la pluie détournent leur visage du ciel, dans une silencieuse résignation, et se mettent à fredonner :‘« Entre les mains de personne, sauf Allah, il n’y a aucun pouvoir, ni aucune force’ – », tandis que le ciel recommence à flamboyer impitoyablement dans sa limpide clarté bleue.

Je prends congé de mon compagnon et me remets à marcher vers la porte de sortie de la ville. Un homme passe à côté de moi, conduisant deux ânes chargés de bottes d’herbe de lursan et  monté lui-même sur un troisième âne. Il lève son bâton pour me saluer et dit, « As-salâm ‘alaykoum. » Je lui réponds par ces mêmes paroles. Puis arrive une jeune Bédouine, dont le pan de la djellaba noire qu’elle porte traîne derrière elle, Le bas de son visage est couvert d’un niqab. Ses deux yeux étincelants sont si noirs que, le blanc de ses yeux et ses pupilles noires se sont fondus en un seul regard; et sa démarche est aussi hésitante que le mouvement balancé d’un jeune animal des steppes!

J’entre dans la ville et–traverse la vaste place ouverte d’al-Manakh pour atteindre l’enceinte intérieure de la ville, sous la lourde arche de la porte égyptienne, où des changeurs sont assis, faisant tinter leur or et  leurs pièces d’argent. J’entre dans le marché principal, qui n’est guère plus qu’une rue large de vingt-quatre pieds, bondée de boutiques–serrées les unes contre les autres,, autour de laquelle vibre une vie minuscule, mais chaleureuse et pleine d’émotion.

Les vendeurs, exultants,; vantent leurs marchandises en chantant. De magnifiques turbans, des châles de soie et des couvertures du Cachemire ornées attirent le regard des passants. Les orfèvres sont accroupis derrière des vitrines en verre–remplies de bijoux bédouins,–bracelets de bras et anneaux de chevilles,, colliers et boucles d’oreilles,–ces bijoux. Les marchands de parfums montrent leurs récipients remplis de henné,, de petits sachets rouges remplis de khôl pour teindre les cils,, des huiles et des parfums, en maintes–fioles multicolores, ainsi que des tas d’épices.–Les marchands du Najd vendent des vêtements bédouins, de l’Est– de l’Arabie, des selles de chameau et des sacs ornés de longues franges de soie, suspendus aux selles. Un crieur publicourt dans la rue,, en hurlant à pleine voix–avec sur l’épaule un tapis persan et une  ‘abaya’et sous le bras un samovar de cuivre. Des deux côtés, une foule de gens s’écoule,, des habitants de Médine et des gens des autres régions de l’Arabie,, des steppes du Sénégal–et des steppes kirghizes,–ainsi que de tous les pays situés entre ces régions,, des Indes orientales–et de l’océan Atlantique, et de tous les pays compris entre Astrakhan et Zanzibar, car le hajj vient de s’achever il y a quelques jours. Mais, malgré cette foule immense et l’étroitesse de la rue, il n’y a ici aucune agitation frénétique,, personne ne bouscule personne,, personne ne se heurte à autrui,, car, à Médine, le temps ne déploie pas ses ailes pour saisir ou obtenir quoi que ce soit.!

Mais  ce qui paraît plus étonnant encore, c’est que, dans les visages et les silhouettes des gens qui se pressent ici, ainsi que dans leurs vêtements–et leur tenue, on n’a pas l’impression que, dans les rues de Médine, un étrange‘« mélange–hétéroclite »’se soit produit. Seuls ceux qui cherchent à l’analyser remarqueront cette diversité des visages. Il me semble, que tous ceux qui vivent dans cette ville, même ceux qui y viennent temporairement pour quelques jours,, on peut dire qu’ils,  se fondent bientôt dans un état d’–esprit commun,, et c’est ainsi que leur manière de se–comporter,, et même l’expression de leur visage, finit par devenir identique, car tous sont tombés sous l’influence irrésistible du Noble Prophète,–dont cette ville fut jadis la demeure et dont ils sont aujourd’hui les hôtes... .

Même après treize siècles, sa présence spirituelle y demeure aussi vivante qu’alors. C’est uniquement grâce à lui que quelques villages isolés et dispersés, qui étaient appelés Yathrib sont devenus une ville, et jusqu’à  aujourd’hui, elle a reçu de tous les musulmans un amour si profond que les hommes n’en ont accordé à aucune autre ville d’aucun pays du monde. Cette ville n’a même pas de nom qui lui soit propre,, depuis plus de treize siècles, on l’appelle « ‘Madinat an-Nabi’ –‘la ville du Prophète’ ». Depuis plus de treize’ siècles, tant d’amour  et tant d’affection s’y sont rencontrés que, toutes les formes–et tous les mouvements ont acquis une ressemblance familiale, et toutes les différences de visage se sont transformées en une ressemblance commune, et harmonieuse,, comme l’unisson d’une mélodie faite de tons différents.

C’est cette joie,–cet accord harmonieux, que les gens ressentent ici à chaque instant. Bien que le rapport entre la vie actuelle de Médine et ce que voulait le Messager d’Allah ((que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui)) ne soit que formel et lointain,, et que, comme dans d’autres régions du monde musulman, la conscience spirituelle de l’islam y ait été dévalorisée, un lien émotionnel indicible avec son grand passé spirituel demeure néanmoins toujours vivant. Jamais on n’a aimé une ville avec autant d’amour pour un seul homme,;  jamais on n’a aimé un homme, mort il y a treize siècles,, qui repose sous ce grand dôme vert,, avec autant de proximité et par un si grand nombre de personnes.

Pourtant, il n’a jamais prétendu être autre chose qu’un homme mortel, et jamais les musulmans ne lui ont attribué la divinité que lui ont attribuée les nombreux–adeptes, de ces prophètes après leur mort. Il va sans dire, que le Coran lui-même contient de nombreuses paroles, dans lesquelles l’accent est mis sur l’humanité de Muhammad : ‘Muhammad n’est qu’un prophète. Tous les prophètes sont passés avant lui; S’il meurt ou est tué, vous  reculerez-vous ??’ La profonde humilité de Muhammad devant la grandeur d’Allah est déclarée dans le Coran comme suit : ‘Dis, ô Muhammad, vous n’avez aucun pouvoir de me faire du mal ou du bien ;, en dehors de ce qu’Allah veut, je n’ai, aucun pouvoir sur mon propre bien ou mal. Si je connaissais l’invisible, j’aurais certainement acquis d’immenses bienfaits et aucun mal ne m’aurait touché. Je ne suis qu’un avertisseur et un annonciateur de bonne nouvelle pour le peuple croyant.. ..।’

C’est précisément parce qu’il n’était qu’un homme, qu’il a vécu comme les autres hommes et qu’en vivant ainsi il a goûté aux joies de la vie humaine et éprouvé ses peines et ses souffrances, que ceux qui l’entouraient ont pu l’envelopper d’une affection et d’un amour si grands.

Cet amour survit à sa mort et demeure encore éveillé dans le cœur de ses disciples, telle l’inspiration fondamentale d’une « mélodie » créée par la réunion de nombreuses harmonies. Cet amour est toujours vivant à Médine. Chaque pierre de la vieille ville vous en parlera. Vous pourrez presque le toucher de la main, mais vous ne pourrez pas l’enfermer dans des mots…

Deux

Alors que je traverse le marché en direction de la Grande Mosquée, nombre de mes vieilles connaissances me saluent au passage. Tantôt j’incline légèrement la tête vers ce marchand-ci, tantôt vers celui-là pour les saluer. Finalement, mon ami Az-Zughaibi me traîne jusqu’à cette petite estrade où il s’assoit pour vendre des étoffes aux Bédouins.

— Quand reviens-tu, Muhammad, et d’où reviens-tu ? Tu étais ici, ce n’était pourtant qu’il y a quelques mois !

— Je viens de Haïl — je viens du Néfoud.

— Tu ne vas pas rester quelques jours à la maison ?

— Non, mon frère, je pars pour La Mecque après-demain.

Az-Zughaïbî appelle à grands cris le garçon qui travaille au café de l’autre côté de la rue et, peu après, nous entendons le tintement des petites tasses.

— Mais pourquoi, Muhammad, pourquoi vas-tu à La Mecque en ce moment ? La saison du hajj est pourtant terminée…

— Je ne vais pas à La Mecque dans le désir d’accomplir le hajj. Après tout, n’ai-je pas accompli le hajj cinq fois ? Mais, je ne sais pourquoi, j’ai le sentiment que je ne resterai plus longtemps en Arabie. Je veux donc revoir une fois encore cette ville où ma vie dans ce pays a commencé… Puis, dans un grand éclat de rire, j’ajoute : « Mais, mon frère, pour te dire la vérité, je ne sais pas moi-même pourquoi je vais à La Mecque ; je sais seulement qu’il faut que j’y aille… »

Az-Zughaïbî secoue la tête avec désespoir : — Comment peux-tu dire une chose pareille, que tu vas quitter ce pays et tes frères ?

Un homme que je connais passe devant moi à grandes enjambées lasses — c’est Zayd, qui doit certainement chercher quelqu’un.

— Zayd, où vas-tu ?

Il s’arrête brusquement et me regarde d’un air curieux : — C’est vous que je cherche, oncle. Une liasse de lettres pour vous était déposée au bureau de poste. Tenez, voici les lettres. Et vous, cheikh Az-Zughaïbî, assalamu alaikum — que la paix soit sur vous.

Assis les jambes croisées devant la boutique d’Az-Zughaibi, je me mets à déchirer les enveloppes : plusieurs lettres sont arrivées de la part de mes amis de La Mecque ; l’une est de l’éditeur de la « Neue Zürcher Zeitung », dont je suis le correspondant depuis six ans. Une lettre vient de l’Inde, où l’on m’exhorte à me rendre pour faire connaissance avec la plus grande communauté musulmane du monde. Plusieurs lettres ont été envoyées de diverses régions du Proche-Orient. Une autre porte le cachet de la poste de Téhéran. Elle est de mon très cher ami Ali Agha, dont je n’ai reçu aucune nouvelle depuis plus d’un an. Je l’ouvre et parcours les pages écrites dans la belle écriture soignée shikasta¹ (littéralement : une forme persane des lettres arabes « brisées », employée pour écrire rapidement) d’Ali Agha :

À mon très cher ami et frère, lumière de mon cœur, l’objet de ma plus haute vénération, Asad Agha — qu’Allah prolonge sa vie et le protège à chacun de ses pas. Amen !

As-salāmu ʿalaykum, que la paix soit sur vous, ainsi que la miséricorde d’Allah, toujours — à jamais. Je prie Allah de vous accorder santé et bonheur et, sachant que cette nouvelle vous réjouira, je vous annonce que je jouis moi aussi d’une santé parfaite ; louange à Allah.

Je ne vous ai pas écrit depuis longtemps, car, ces derniers mois, ma vie s’est déroulée dans le désordre et la confusion. Mon père, qu’Allah lui fasse miséricorde, est décédé il y a un an et, comme je suis l’aîné de ses fils, j’ai dû consacrer beaucoup de temps et subir bien des soucis pour régler les affaires de notre famille. Et c’est la volonté d’Allah : une prospérité inattendue est entrée dans la vie de Son indigne serviteur, car le gouvernement l’a promu au grade de lieutenant-colonel. De plus, j’espère bientôt contracter mariage avec une ravissante beauté, ma cousine Shiri ; ainsi la fin de mes anciennes journées désordonnées approche. Votre cœur d’ami sait fort bien que, dans le passé, je n’ai pas été exempt de péchés et de fautes ; mais que dit Hafiz :

« Ô Allah, tu as jeté une planche au milieu de la mer ; peux-tu espérer qu’elle reste sèche ? »

Ainsi, le vieux Ali Agha va finalement se fixer et devenir un homme respectable. Il ne l’était pas autant lorsque je le rencontrai dans la ville de Bam, sept ans auparavant. Ali Agha avait été exilé dans cette ville. Il n’avait alors que vingt-six ans. Pourtant, son passé était rempli d’agitation et d’activité. Avant que Reza Khan ne prît le pouvoir, il avait participé à divers mouvements politiques. Il aurait pu jouer un rôle important à Téhéran s’il ne s’était pas laissé emporter par les plaisirs à l’excès. Son père, inquiet et influent, l’avait envoyé dans la ville isolée de Bam, dans cette région du sud-est de l’Iran dépourvue de communications, avec l’espoir qu’en l’éloignant des plaisirs de Téhéran il pourrait se corriger. Mais, une fois arrivé à Bam, Ali Agha semble avoir trouvé une compensation dans le doux poison des femmes, du vin et de l’opium. Il va sans dire qu’Ali Agha était profondément dépendant de toutes ces choses.

En 1925, Ali Agha était commandant de la police militaire du district. Il avait le rang de lieutenant. Alors que je m’apprêtais à traverser le désert du Dasht-e Lut de Bilal, je lui rendis visite muni d’une lettre d’introduction destinée au gouverneur de la province de Kerman. Cette lettre d’introduction se fondait sur une lettre du Premier ministre et dictateur Reza Khan. Je le trouvai dans un jardin ombragé d’orangers, de lauriers-roses et de palmiers, où les rayons du soleil filtraient entre les arches formées par les feuilles acérées des palmiers. Il portait une chemise à manches longues. Sur la pelouse était étendu un tapis, et sur ce tapis se trouvaient une vaisselle et une bouteille d’arak à moitié vide. Les plats contenaient encore de la nourriture. Ali Agha s’excusa poliment : « Il est impossible de boire du vin dans ce trou maudit », puis il m’obligea à boire de l’arak local ; c’était une boisson si forte qu’elle me monta au cerveau comme un coup de poing. De ses yeux pénétrants d’homme du nord de la Perse, il parcourut la lettre de Kerman ; puis, la frappant du doigt, il la posa de côté et dit : « Même si vous étiez venu sans lettre d’introduction, je vous aurais certainement accompagné dans ce voyage, fût-ce au milieu de dix hommes. Vous êtes mon hôte. Je ne vous aurais jamais laissé chevaucher seul à travers le désert baloutche. »

Une jeune femme était encore assise, cachée dans l’ombre d’un arbre. Lorsqu’elle se leva lentement, je vis qu’elle portait une kurta de soie bleu ciel pâle, descendant jusqu’aux genoux, et un immense shalwar baloutche blanc. Son visage était le symbole du désir sensuel, comme s’il brûlait de l’intérieur ; ses lèvres bien dessinées étaient rouges et belles, mais ses yeux, étonnamment troubles et indifférents, avaient les paupières teintées de khôl.

—La jeune fille est aveugle, me murmure Ali Agha en français, mais elle chante d’une manière étrange, magnifique !

Je ne peux m’empêcher d’admirer la noble délicatesse et le respect avec lesquels Ali Agha se comporta envers la jeune fille. C’était une chanteuse professionnelle, appartenant à cette catégorie de femmes iraniennes qui ne diffère guère de celle des prostituées. Pourtant, il ne lui aurait pas été possible de traiter même une dame distinguée de Téhéran avec davantage d’égards.

Nous nous assîmes tous les trois sur le tapis et, tandis qu’Ali Agha s’occupait à fumer son calumet et sa pipe à opium, je parlai avec la jeune Baloutche. Malgré sa cécité, elle savait rire d’une façon dont seuls savent rire ceux qui vivent au plus profond de la joie du cœur ; et, entre deux phrases, elle ne cessait de faire preuve d’une finesse et d’une intelligence qui n’auraient laissé à aucune dame distinguée de ce vaste monde la moindre raison d’avoir honte. Lorsqu’Ali Agha eut achevé sa pipe, il prit doucement sa main dans la sienne et dit : « Cet étranger qui est ici est Autrichien. Il aimerait certainement t’entendre chanter. Jusqu’à présent, il n’a jamais entendu de chants baloutches. »

Sur son visage aveugle se lisait une expression de rêve lointain lorsqu’elle prit la flûte qu’Ali Agha lui avait donnée et en effleura les cordes de ses doigts. D’une voix profonde et brisée, elle chanta une chanson baloutche qui semblait s’être muée en une mélodie, comme un écho de la vie, en sortant de ses lèvres ardentes.

Je reviens au contenu de la lettre :

Mon frère et mon honorable ami, je ne sais si vous vous souvenez encore de la manière dont, jadis, nous avons voyagé tous deux à travers le Dasht-i-Lut, ni de la façon dont nous avons dû combattre ces brigands baloutches pour sauver notre vie… ?

Est-ce que je m’en souviens ? À cette question incongrue d’Ali Agha, je souris intérieurement et revois Ali Agha et moi dans le Dasht-i-Lut désert et inhabité, ce désert nu qui étend son immense vacuité depuis les profondeurs du Baloutchistan jusqu’au cœur même de l’Iran. Je me préparais à traverser ce désert pour me rendre en Afghanistan, en passant par le Sistan, la province la plus orientale de l’Iran. Comme je venais de Kerman, je n’avais pas d’autre itinéraire possible. Nous séjournions dans une oasis verdoyante au bord du désert, avec les policiers baloutches qui nous accompagnaient comme guides, afin de louer des chameaux et d’acheter des provisions pour la longue route qui s’étendait devant nous. Le bureau de la station télégraphique indo-européenne constituait notre quartier général provisoire. Le chef de station, un homme grand, aux os épais, au regard perçant, ne consentait pas à me laisser sortir de son champ de vision, ne serait-ce qu’un instant. Il semblait chercher, par son regard, à se faire une idée de ma situation.

—Méfiez-vous de lui, me dit Ali Agha à voix basse. C’est un bandit, je le connais. Et il sait que je le connais. Il y a quelques années, c’était un véritable brigand. Mais maintenant, il a amassé beaucoup d’argent et est devenu un homme important. À présent, il gagne encore bien davantage en fournissant des armes à ses anciens compagnons. J’attends une occasion de le prendre sur le fait ; mais cet homme est rusé et il est vraiment difficile de prouver quoi que ce soit. En apprenant que vous êtes Autrichien, il s’est montré terriblement excité. Pendant la Guerre mondiale, certains agents autrichiens et allemands avaient tenté d’inciter les tribus de cette région à se soulever contre les Britanniques. Ils portaient sur eux des sacs remplis de pièces d’or ; et notre ami pense que tout Allemand et tout Autrichien est équipé de la même manière.

Mais nous tirâmes profit de la ruse du chef de gare, car il réussit à me procurer les deux meilleurs chameaux de selle de la région. Le reste de la journée se passa à marchander pour des outres, des cordes en poil de chameau, du riz, du beurre clarifié et toutes sortes d’autres choses nécessaires au voyage dans le désert.

Le lendemain après-midi, nous nous mîmes en route. Ali Agha décida de partir en avant avec quatre policiers afin de préparer un emplacement où dresser les tentes pour la nuit. Leurs chameaux disparurent derrière l’horizon avant même que nous eussions pu distinguer leur longue file. Nous — Ibrahim, moi et le cinquième policier — les suivîmes à une allure relativement plus lente.

Nous nous balancions au rythme de la marche (comme cela me paraissait nouveau alors), tandis que les chameaux, légers et élancés, avançaient de leur étrange pas oscillant — d’abord à travers les dunes jaunâtres, çà et là marquées de touffes d’herbe, puis toujours plus profondément, toujours plus loin dans la plaine — une plaine grise, plate et vide, sans fin, si vide qu’elle semblait ne pas s’étendre, mais s’être effondrée vers l’horizon ; car rien ne s’offrait aux yeux où ils pussent trouver un instant de repos : aucune éminence sur le sol, aucune pierre, aucun buisson, pas même une brin d’herbe. Aucun bruit d’animal, aucun pépiement d’oiseau, aucun bourdonnement de scarabée ne rompait cette immense silence ; même le vent, faute d’obstacle devant lui, glissait silencieusement au ras du vide — non, ce n’était pas cela : il tombait dans le vide, comme une pierre tombe au fond d’un puits… Ce n’était pas le silence de la mort, mais le silence de ce qui n’est pas encore né, le mutisme de ce qui n’a encore jamais vu le jour — le silence qui précède le son primordial.

Et puis cela arriva. Le silence se brisa. Une voix humaine frappa doucement l’air, comme le chant d’un oiseau, et sembla y rester suspendue ; j’eus l’impression non seulement de l’entendre, mais de la voir, tant elle flottait, solitaire et sans voile, au-dessus de l’étendue désertique. Ce n’était nul autre que notre soldat baloutche. Il chantait une chanson de la vie nomade : la moitié en la chantant, l’autre moitié en la récitant, sur un rythme rapide, tour à tour — une étrange musique de mots ardents et délicats que je ne comprenais pas. Sa voix se déploya dans quelques rares modes, sur un seul plan, sans montée ni descente, et il continua de chanter si inlassablement qu’elle se transforma peu à peu en une sorte d’éclat lumineux, lorsque le jeu des ornements vocaux recouvrit la mélodie fragmentée et que, par la seule répétition et la variation d’un même thème, elle révéla dans sa ligne mélodique cette richesse inattendue — plate et sans limites comme le pays où cette chanson était née…

La région que nous traversions dans le désert s’appelle « le désert des clochettes d’Ahmad ». Il y a de nombreuses années, une caravane conduite par un homme nommé Ahmad s’égara et arriva ici ; tous ses membres — hommes et bêtes, sans exception — moururent de soif. Encore aujourd’hui, dit-on, les voyageurs entendent parfois le tintement des clochettes que portaient les chameaux d’Ahmad — un son semblable à une plainte fantomatique, qui ensorcelle le voyageur inattentif, l’éloigne de sa route et le pousse vers la mort dans le désert.

Peu après le coucher du soleil, nous rejoignîmes Ali Agha et le groupe parti en avant, puis dressâmes nos tentes au milieu de l’herbe kahur — ce fut la dernière fois que nous vîmes cette herbe pendant plusieurs jours. On alluma un feu avec des brindilles sèches et l’on prépara le thé indispensable, tandis qu’Ali Agha tirait, comme à son habitude, sur sa pipe d’opium. On donna aux chameaux une ration de nourriture préparée avec de l’orge, puis on les fit s’agenouiller en cercle autour de nous. Trois hommes de la police furent postés comme sentinelles sur les dunes, à l’extérieur du camp, car la région où nous nous trouvions alors était le terrain de jeu des terribles démons du désert : les pillards des tribus baloutches venus du sud.

Ali Agha venait à peine de terminer sa pipe et son thé ; il buvait de l’arak seul, car je n’étais pas d’humeur à lui tenir compagnie pour cela. Soudain, le bruit d’un fusil déchira le silence de la nuit. Un second coup, tiré par le fusil de nos sentinelles, lui répondit, et presque aussitôt un cri retentit quelque part dans l’obscurité. Avec son admirable présence d’esprit, Ibrahim jeta du sable sur le feu. D’autres coups de fusil commencèrent à retentir de tous côtés. Nous ne pouvions plus voir les sentinelles, mais nous les entendions s’appeler. Nous ne parvenions pas à déterminer le nombre des assaillants, car ils observaient le silence — un silence fantomatique — interrompu seulement, de temps à autre, par l’éclair indistinct d’un fusil, qui transperçait l’obscurité comme un couteau, révélant leur présence ; et, à deux reprises, nous aperçûmes vaguement des silhouettes vêtues de blanc courir en silence dans les ténèbres. Quelques balles tirées à ras du sol passèrent au-dessus de nos têtes, mais aucune ne toucha l’un de nous. Peu à peu, l’agitation et l’excitation retombèrent. Quelques coups furent encore tirés, puis la nuit en absorba le bruit ; manifestement découragés par notre vigilance, les assaillants disparurent aussi silencieusement qu’ils étaient venus.

Après qu’Ali Agha eut appelé les sentinelles, nous nous réunîmes pour une brève discussion. Nous avions d’abord décidé de passer la nuit ici même. Mais, comme nous n’avions aucune idée de la puissance de ce groupe d’assaillants et ignorions s’ils reviendraient avec des renforts, nous décidâmes de plier immédiatement les tentes et de nous remettre en route.

La nuit d’aujourd’hui est noire comme du goudron. La lune et les étoiles ont disparu derrière d’épais nuages bas. En été, il est généralement préférable de voyager de nuit dans le désert. Mais, dans des conditions normales, nous n’aurions pas risqué de marcher dans une telle obscurité. Car nous risquions de nous égarer : les cailloux durs du Dasht-e Lut ne gardent aucune trace de chemin. Autrefois, dans ce genre de désert, les rois d’Iran faisaient construire en briques des poteaux indicateurs pour baliser les routes des caravanes ; mais, comme tant de bonnes choses de cette époque, ces repères ont disparu depuis longtemps. En réalité, ils ne sont plus nécessaires aujourd’hui. La ligne télégraphique indo-européenne que le gouvernement britannique a installée au début de ce siècle, de la frontière de l’Inde jusqu’à Kerman en traversant le Dasht-e Lut, sert de guide avec la même efficacité — on peut même dire avec une efficacité supérieure — ; mais, la nuit, nous ne pouvions distinguer ni ses fils ni les poteaux télégraphiques.

Nous le découvrîmes avec effroi lorsque le policier qui, chevauchant son chameau en tête, nous servait de guide, tira soudain sur les rênes de sa monture après près d’une demi-heure et annonça d’un air honteux à Ali Agha :

— Hazrat, je ne vois plus les fils télégraphiques…

Pendant un instant, nous restâmes tous frappés de stupeur. Nous savions que les seuls puits se trouvaient précisément le long de la route balisée par la ligne télégraphique ; et les puits étaient très éloignés les uns des autres. Se perdre ici, c’était disparaître à jamais, tout comme la caravane de l’histoire d’Ahmad…

Alors Ali Agha parla d’une manière totalement différente de son ton habituel. On pouvait raisonnablement supposer que l’arak et l’opium en étaient responsables. Il tira son pistolet et tonna :

— Où sont les fils ? Fils de chiens, dites-moi pourquoi vous les avez perdus ! Oui, je sais que vous vous êtes alliés à ces bandits et que vous voulez nous égarer, afin que nous mourions faute d’eau et devenions une proie facile pour votre pillage !

Ce reproche était vraiment injuste ; car jamais un Baloutche qui a partagé le sel et le pain avec quelqu’un ne trahira sa confiance. Nos policiers, visiblement blessés par l’accusation de leur lieutenant, nous assurèrent qu’ils n’y étaient pour rien, mais Ali Agha s’écria de nouveau :

— Silence ! Retrouvez immédiatement les fils télégraphiques, sinon je vous abattrai tous jusqu’au dernier — compris, fils de damnés !

Dans l’obscurité, je ne pouvais pas voir leurs visages. Mais je comprenais à quel point ces Baloutches libres avaient été profondément blessés par cet affront ! Ils ne ressentirent même plus le besoin de répondre. Puis, soudain, l’un d’eux — celui qui, quelques instants auparavant, était notre guide — se détacha du groupe, frappa son chameau de son fouet et disparut d’un bond dans l’obscurité.

— Où va-t-il ? cria Ali Aga, et il entendit en réponse quelques mots indistincts. Pendant quelques secondes, on entendit le doux bruit des pas du chameau. Puis ce bruit se perdit dans la nuit.

Bien que nous ayons été convaincus un instant auparavant que le policier baloutche n’avait aucune faute à se reprocher, une pensée mêlée de doute me traversa l’esprit : il est maintenant allé rejoindre les brigands ! Quoi qu’il en soit, Ali Aga avait raison… J’entendis Ali Aga sortir son pistolet de son étui, et je fis de même. Ibrahim prit lentement sa fronde dans sa main. Nous étions assis, immobiles et silencieux, sur nos selles. L’un des policiers émit un grognement à voix basse ; le coup de crosse d’un autre heurta une selle. De longues minutes s’écoulèrent. Le silence était tel qu’on entendait presque la respiration de chacun. Puis, soudain, un son isolé nous parvint de très loin. Il me sembla que ce n’était qu’un cri : « Ô-ô-ô ». Mais les Baloutches en connaissaient la signification et, en réponse, l’un d’eux, formant une coupe avec ses deux mains devant sa bouche, cria avec excitation quelque chose en brahoui. Le cri lointain retentit de nouveau. L’un des policiers se tourna alors vers Ali Aga et lui dit en persan :

« Le fil, Votre Honneur, il a retrouvé le fil ! »

La tension contenue se libéra alors. Nous poussâmes tous un soupir de soulagement et continuâmes à suivre la voix de notre guide invisible, qui nous indiquait le chemin de temps à autre. Lorsque nous le rejoignîmes, il se leva sur sa selle, montra l’obscurité du doigt et dit :

— Voici le fil télégraphique !

Et, en effet, quelques minutes plus tard, nous évitâmes de justesse de percuter un poteau télégraphique. La première chose que fit Ali Aga fut caractéristique de sa personnalité. Il attrapa le soldat par la ceinture, le tira vers lui, puis, se penchant sur sa selle, l’embrassa sur les deux joues :

« Mon frère, ce n’est pas toi, c’est moi le fils de chien. Pardonne-moi !

On apprit plus tard que ce soldat baloutche, enfant du désert, avançait en zigzaguant, poussant son chameau tantôt à droite, tantôt à gauche. Puis, à un moment donné, il entendit, à une demi-mille de distance, le vent frapper les fils en produisant un sifflement ; même à cet instant, alors que je passais juste au-dessous, ce son était presque imperceptible pour mes oreilles européennes !

Nous avancions lentement et prudemment dans la nuit plongée dans les ténèbres, d’un poteau télégraphique invisible à l’autre. Un policier marchait toujours devant nous. Et chaque fois que sa main rencontrait un poteau, il nous le signalait en criant. Nous avions retrouvé notre chemin et étions résolus à ne plus le perdre. Je m’éveillai de mon rêve et revins à la lettre d’Ali Agha :

Après avoir été promu lieutenant-colonel, votre humble serviteur a été affecté à l’état-major général de l’armée ; et ce travail, mon ami et mon frère, m’attire davantage que la vie de garnison dans une ville de province.

Je suis certain de cet attrait ; Ali Agha a toujours porté un jugement naturel sur la vie de la capitale et ses intrigues, en particulier ses intrigues politiques. En fait, dans sa lettre, il décrit le climat politique de Téhéran : sous la surface lisse, il évoque les querelles et les disputes interminables, les manœuvres complexes par lesquelles les puissances étrangères ont maintenu l’Iran dans une situation instable pendant si longtemps, empêchant cette nation au talent prodigieux de se révéler sous sa véritable forme.

En ce moment même, nous sommes harcelés par la Compagnie pétrolière anglaise. Une pression terrible est exercée sur notre gouvernement pour qu’il prolonge encore la concession et rende notre servitude plus durable. Dans les bazars, on n’entend plus rien à cause des rumeurs ; Dieu seul sait quelle sera l’issue de tout cela !…

Dans la vie politique des pays d’Orient, le bazar a toujours joué un rôle très important ; cela est encore plus vrai pour le bazar de Téhéran : c’est là que le cœur secret de l’Iran continue de battre, faisant fi de toutes les formes de décadence nationale et de tous les progrès du temps. En lisant la lettre d’Ali Agha, ce vaste bazar, qui est à lui seul comme une ville, réapparaît si nettement devant mes yeux que je croirais l’avoir vu hier encore : un dédale de grandes salles mystérieuses, baignées d’une lumière tamisée comme à travers des treillis, et de diverses voies de passage, couvertes par des arcs en ogive qui se rejoignent des deux côtés. Au-delà des petites boutiques obscures remplies d’objets bon marché et insignifiants, la grande artère présente des cours couvertes, dont les toits sont percés de fenêtres vitrées pour laisser entrer la lumière ; ce sont des magasins de drapiers, où se vendent les soieries les plus précieuses d’Europe et d’Asie ; juste après les ateliers des fabricants de cordes viennent les vitrines des orfèvres, ornées de délicats motifs en filigrane d’or et d’argent ; les cotonnades multicolores de Boukhara et de l’Inde se mêlent aux rares tapis persans, aux tapis représentant des scènes de chasse ; à côté des comptoirs de couture se trouvent des colliers de verre et de perles ainsi que des briquets automatiques ; de misérables parapluies noirs côtoient les vêtements en peau de mouton du Khorassan, bordés de jaune ; toutes ces choses se fondent dans la longueur de cette immense salle, comme dans la vitrine d’une boutique vaste et quelque peu négligée.

Dans les innombrables petites ruelles de cette imbrication d’artisanat et de commerce, les boutiques sont regroupées par métiers. Vous y verrez une longue rangée de selliers et de tanneurs, accompagnée du rouge des cuirs teints comme couleur dominante et d’une certaine odeur aigre de cuir répandue dans l’air ; il y a les tailleurs — depuis la plateforme surélevée attribuée à chacun, vous entendrez le bruit continu de leurs habiles machines à coudre ; chaque boutique occupe une estrade surélevée de trois ou quatre pieds carrés ; de longues robes y sont suspendues pour être vendues, toujours les mêmes, si bien qu’en marchant vous aurez parfois l’impression de rester immobile. Vous éprouverez la même sensation dans bien d’autres parties du bazar. Et pourtant, dans chaque cas particulier, cette immense similitude n’a rien d’ennuyeux. Pour l’étranger, cette ressemblance est enivrante et emplit son cœur d’une satisfaction troublante. Même si vous venez cent fois, vous verrez toujours autour de vous la même humeur et la même atmosphère, comme si aucun changement ne s’était produit ; mais cette humeur et cette atmosphère possèdent l’immuable variété, infiniment résonnante, des vagues de la mer : elles changent sans cesse de forme, tout en gardant leur essence intacte.

Et le bazar des cuivriers : on dirait l’unisson de nombreuses cloches de bronze frappées par des marteaux oscillants. Ces marteaux battent le cuivre, le bronze et le laiton, transformant des feuilles de métal informes en bassines, en cuvettes et en grands récipients de toutes sortes. Les coups de marteau se succèdent avec une telle sûreté sonore, élevant ou abaissant parfois le rythme, d’un bout à l’autre du bazar ; chacun, en frappant de son marteau, suit le rythme de l’autre, afin que rien ne sonne faux ni discordant à l’oreille. Une centaine d’artisans travaillent peut-être le marteau sur des métaux différents, dans des boutiques différentes — mais dans tout le bazar, on n’entend qu’une seule musique, un seul mode… Dans ce désir profond, presque social, de trouver l’harmonie — quelque chose de plus profond encore que la musique — se révèle la douceur secrète de l’âme iranienne.

Puis vient le bazar des épices : des ruelles silencieuses, bordées de chaque côté de pains de sucre blanc et compact, de sacs de riz, de tas d’amandes et de pistaches, de noisettes et de pulpe de melon, de corbeilles remplies d’abricots secs et de gingembre, de plateaux de cuivre remplis de cannelle, de curcuma, de poivre, de safran et de graines de pavot, ainsi que de nombreux récipients remplis de fenouil, de vanille, de cumin, de clous de girofle et d’innombrables autres herbes et racines ; de ces épices s’exhale un parfum dense et enivrant. Les propriétaires de ces marchandises merveilleuses sont assis en tailleur, tels des Bouddhas, penchés au-dessus de leurs balances à plateaux en cuivre brillant ; parfois, ils appellent à voix basse les passants et leur demandent ce qu’ils désirent. Ici, parler signifie émettre un son indistinct, murmurer quelques mots, car lorsqu’on verse lentement le sucre du sac dans la balance, personne ne peut se permettre de faire du bruit — pendant qu’on pèse… du thym ou du cumin… rien de plus ; c’est cette capacité d’adapter son humeur aux outils que l’on a sous la main qui permet aux Iraniens de tisser de merveilleux tapis à partir de fils de laine d’innombrables couleurs, en nouant chaque fil, en assemblant fraction de pouce après fraction de pouce, jusqu’à ce que le tapis tout entier s’achève dans sa perfection gracieuse. Ce n’est pas par hasard que les tapis iraniens n’ont pas d’égal au monde. Où trouver ailleurs ce profond silence du travail manuel, cette méditation, cet oubli de soi ? Où trouver ces yeux, cette profondeur insondable pour laquelle le temps et son écoulement comptent si peu ?

Dans des étagères à niches, plus grandes que les étagères ordinaires, des peintres sont assis au travail — ils peignent de petites images. Ils copient ces miniatures à partir de manuscrits enluminés déchirés et dispersés il y a longtemps, donnant forme aux grands thèmes de la vie par des lignes et des couleurs aussi délicates que le souffle : scènes de guerre et de chasse, images d’amour, de bonheur et de chagrin. Leurs pinceaux sont fins et délicats comme le système nerveux ; ils en font de minuscules traits et points qu’ils appliquent sur les doigts de leur main gauche. Sur des feuilles neuves d’une blancheur parfaite, les anciennes peintures retrouvent une vie nouvelle, coup de pinceau après coup de pinceau, nuance après nuance. À côté des couches dorées du fond original, les copies apparaissent peu à peu, avec leur arrière-plan éclatant. Dans un parc royal, les orangers fanés refleurissent sous la parure d’un printemps nouveau. Les femmes élancées vêtues de soie et de laine revivent dans leurs gestes qui ravissent le cœur ; un soleil nouveau se lève au-dessus du jeu de polo des anciens guerriers… coup de pinceau après coup de pinceau, nuance après nuance… Ces hommes silencieux suivent l’effort créateur et vigoureux d’un artiste mort ; et l’amour qu’il y avait en lui, comme la magie, se retrouve en eux : cet amour vous fait presque oublier l’imperfection du travail…

Le temps avance ; les peintres continuent de travailler, la tête inclinée, sans avoir de contact avec le jour. Le temps avance ; les rues proches de la partie occidentale du bazar s’insinuent peu à peu, lentement, entre les boutiques ; les lampes à pétrole importées de Chicago, les étoffes imprimées de Manchester et les services à thé de Tchécoslovaquie arrivent en conquérants ; mais les peintres, assis en tailleur sur leurs nattes de paille usées, font pénétrer leurs yeux délicats et le bout de leurs doigts dans la mélodie suprêmement joyeuse d’autrefois et donnent une vie nouvelle à leurs chasses royales et à leurs amants éperdus, jour après jour…

La foule est innombrable au bazar — impossible à compter. On y trouve des messieurs vêtus à l’européenne et souvent, par-dessus un costume européen ou semi-européen, portant une ‘abaya’ arabe qui pend jusqu’au sol ; des citadins conservateurs en longs ‘kaftans’, serrés à la taille par un ruban de soie ; et des paysans et des artisans en vestes bleues ou grises. Vous verrez les derviches chanteurs, mendiants et nobles de l’Iran, dans leurs vêtements blancs, amples et longs, parfois une peau de léopard sur l’épaule, les cheveux bouclés, et tous dotés d’une magnifique constitution. Les femmes de la classe moyenne portent, selon leurs moyens, tantôt des étoffes de soie, tantôt des tissus de coton. Mais les vêtements sont toujours noirs et le visage de chacune est couvert du traditionnel court niqab de Téhéran. Les pauvres portent des chadors de coton aux couleurs claires et fleuris. Les mollahs d’autrefois circulent avec ostentation, montés derrière des ânes ou des mulets couverts de beaux tissus brodés ; lorsqu’ils voient un inconnu, ils lui lancent un regard si fanatique qu’il semble lui demander : Que faites-vous ici ? Êtes-vous l’un de ceux qui travaillent à détruire notre pays ?

La longue expérience des complots occidentaux a rendu les Iraniens méfiants. Aucun Iranien ne croit vraiment que les étrangers puissent faire quelque bien à son pays. Mais Ali Agha ne semble pas non plus être un pessimiste inutile :

L’Iran a vieilli, mais il n’est assurément pas encore prêt à mourir. Nous avons été tyrannisés à maintes reprises. Des flots de peuples ont déferlé sur nous et ils sont tous morts ; mais nous sommes toujours là. C’est parce que nous, les Iraniens, suivons toujours notre propre voie. Combien de fois le monde extérieur a-t-il tenté de nous imposer un nouveau mode de vie, et chaque fois il a échoué ! Nous ne combattons pas les puissances extérieures par la force, si bien qu’il peut parfois sembler que nous nous sommes rendus à elles. Mais nous sommes les gens de la famille ‘Mabiun’, cette petite bestiole qui vit sous les murs. Vous, lumière de mon cœur, vous avez sûrement vu un jour en Iran comment de solides bâtiments aux murs épais s’effondrent soudain, sans raison visible. Pourquoi ? Pour rien d’autre que ceci : ces petites fourmis qui, pendant des années, creusent inlassablement des passages et des cavités dans les fondations des bâtiments ; elles avancent toujours d’une épaisseur de cheveu, lentement, patiemment, dans toutes les directions ! Finalement, le mur de la maison perd son équilibre et s’écroule. Nous, les Iraniens, sommes ces fourmis-là. Nous ne nous opposons à aucune puissance du monde par une force bruyante et vaine. Au contraire, nous leur laissons toute latitude d’accomplir leurs injustices et leurs tyrannies, et nous continuons silencieusement à creuser nos passages et nos cavités, jusqu’au jour où leur édifice s’effondre soudainement.

Et n’avez-vous pas vu ce qui se passe lorsqu’une pierre tombe dans l’eau ? La pierre coule ; à la surface de l’eau apparaissent quelques cercles. Les cercles s’étendent dans toutes les directions et s’effacent peu à peu. Finalement, l’eau redevient aussi calme qu’elle l’était au début.

Quant au Shah — qu’Allah prolonge ses jours — il doit porter un lourd fardeau, avec les Anglais d’un côté et les Russes de l’autre. Mais nous ne doutons pas que, par la grâce d’Allah, il trouvera le moyen de sauver l’Iran…

En apparence, la ferme confiance d’Ali Aga envers Reza Shah ne semble pas être placée à tort. Parmi les personnalités dynamiques du monde musulman que j’ai eu l’occasion de rencontrer, le Shah est sans aucun doute l’une des plus remarquables, et parmi les rois que je connais, seul Ibn Saoud peut lui être comparé.

L’histoire de l’accession au pouvoir de Reza Shah ressemble à un conte de fées imaginaire, qui n’est possible que dans le monde oriental, où le courage et la volonté farouche d’un homme peuvent parfois le tirer de l’obscurité et de l’anonymat jusqu’au sommet du pouvoir. Lorsque j’eus pour la première fois l’occasion de le connaître, lors de mon premier séjour en Iran, pendant les journées d’été de 1924, il était Premier ministre et dictateur incontesté de l’Iran. Mais le choc éprouvé par la population en le voyant prendre si brusquement et si inattenduement les rênes du pays, elle ne s’en était pas encore complètement remise. Je me souviens encore avec quelle stupéfaction un vieux commis iranien de la légation allemande à Téhéran me dit un jour : « Savez-vous qu’il n’y a pas si longtemps, il y a seulement dix ans, notre Premier ministre montait la garde comme un simple soldat devant la porte de cette légation, et que moi-même, de temps à autre, je lui remettais une lettre à porter au ministère des Affaires étrangères, tout en le réprimandant : “Espèce de fils de chien, cours au bazar, ne perds pas ton temps à des sottises… !” »

Oui, ce n’est pas si ancien, le temps où Reza, policier à cheval, montait la garde devant les ambassades et les bâtiments officiels de Téhéran. Je peux me le représenter en imagination, debout, appuyé sur son fusil, vêtu de l’affreux uniforme de la brigade cosaque iranienne, observant toute l’activité qui se déroulait dans les rues environnantes ; devant ses yeux, les Iraniens allaient et venaient comme dans un rêve, ou s’asseyaient au bord des canaux dans la fraîcheur de l’après-midi, comme je les ai vus le faire. Il entendait aussi, derrière lui, le crépitement particulier des machines à écrire de la banque anglaise, le tumulte des gens affairés, tout le murmure de l’agitation que l’Europe lointaine avait apporté dans ce palais de Téhéran, dont la façade était incrustée de morceaux de faïence bleue. Peut-être, pour la première fois — personne ne me l’a dit, mais je ne sais pourquoi j’ai le sentiment que c’est exactement ce qui a dû se produire — cette pensée interrogative et stupéfaite s’éveilla dans l’esprit inculte du soldat Reza : est-il indispensable que les choses soient ainsi ?… Oui, est-il inévitable que, tandis que les hommes des autres nations travaillent et s’efforcent, notre vie s’écoule comme un rêve ?

Et peut-être le désir de changement de cet instant — celui qui donne naissance à toutes les grandes œuvres, à toutes les découvertes et à toutes les révolutions — commençait-il à s’illuminer dans son esprit et cherchait-il silencieusement à s’exprimer…

À d’autres moments, il se tenait peut-être comme sentinelle devant le jardin, près de la porte arrière d’une grande ambassade européenne. Les arbres soigneusement entretenus frémissaient dans le vent et les allées couvertes de gravier bruissaient sous les pas de chaque Iranien qui sortait par la porte en compagnie de domestiques vêtus de blanc ; intimidé et conscient de lui-même, chacun était contraint de tirer sur son vêtement et ses habits pour les allonger, tandis que ses mains devenaient gênées et maladroites. De temps à autre arrivait une belle voiture à chevaux, parfaite, dont descendaient des hommes politiques iraniens. Le soldat Reza en reconnaissait beaucoup : celui-ci était le ministre des Affaires étrangères, celui-là le ministre des Finances. Lorsqu’ils entraient par cette porte, on voyait toujours sur leur visage les marques de l’excitation et de l’appréhension ; lorsqu’ils quittaient l’ambassade, leur visage était très lumineux, comme si une immense faveur venait de leur être accordée ; parfois, on les voyait accablés et hébétés, comme si une condamnation à mort venait d’être prononcée contre eux. C’étaient les mystérieux occupants du palais qui avaient prononcé cette sentence. Le soldat Reza se demandait avec étonnement : est-il inévitable que les choses soient ainsi… »

Il arrivait parfois qu’un commis iranien surgisse du bâtiment administratif que Reza gardait, lui fourre une lettre dans la main et lui dise : « Porte vite ceci à Untel. Espèce de fils de chien, dépêche-toi, sinon l’ambassadeur se mettra en colère. » Reza était habitué à ce genre d’apostrophes, car ses propres officiers n’étaient pas moins habiles à employer les épithètes. Pourtant, probablement — comment pourrais-je l’affirmer ? — presque certainement, ces quelques mots, « fils de chien », le transperçaient comme un couteau et l’humiliaient, car il savait qu’il n’était pas le fils d’un chien ; il était le fils d’une grande nation, une nation qui revendiquait comme siens des noms tels que Rostam, Darius, Nouschirvan, Kai Khosro, Shah Abbas et Nader Shah. Mais que savaient de cela ceux qui vivaient à l’intérieur de ce palais ? À travers la poitrine de ce soldat de quarante ans s’écoulaient, comme un sombre courant muet, des forces qui, parfois, sous leur pression, semblaient vouloir briser les côtes de sa poitrine et qui, dans l’impuissance du désespoir, le contraignaient à se mordre lui-même les mains : oh, si seulement je pouvais…

Et le désir d’affirmation de soi qui habite, avec des larmes, le cœur de chaque Iranien s’éveillait parfois dans la poitrine du soldat Reza avec une violence douloureuse, inattendue et extraordinaire ; il éclaircissait son esprit, si bien qu’il lui arrivait soudain d’apercevoir un motif merveilleux dans tout ce qui s’offrait à son regard…

La Grande Guerre était terminée. Après la révolution bolchevique, les troupes russes se retirèrent de la région septentrionale de l’Iran qu’elles avaient auparavant occupée. Mais peu après, les communistes se soulevèrent dans la province iranienne du Gilan, sur les rives de la mer Caspienne, sous la direction du puissant Kuchuk Khan et avec l’appui régulier des forces terrestres et navales russes. Le gouvernement envoya des troupes contre les insurgés, mais les soldats iraniens manquaient de discipline et disposaient de très peu d’armes ; ils subirent donc défaite sur défaite. Le bataillon dans lequel servait alors le sergent Reza — il avait près de cinquante ans — connut le même sort. Mais un jour, après une attaque malheureuse, lorsque son unité s’apprêta à prendre la fuite, Reza ne put se contenir. Il sortit des rangs disloqués, se plaça sur le côté et cria assez fort pour que chacun l’entende : « Pourquoi fuyez-vous, Iraniens ? Écoutez-moi, Iraniens, pourquoi fuyez-vous ? » Il avait certainement alors ressenti au plus profond de sa conscience — comme Charles XII de Suède lorsqu’il était tombé blessé sur le champ de bataille de Poltava et voyait ses soldats courir près de lui, sourds, sans but, tandis qu’il les appelait d’une voix désespérée : « Pourquoi fuyez-vous, Suédois ? Ô Suédois ! » Mais la différence était que le roi Charles, couvert de blessures, saignait de tout son corps. Le soldat Reza, lui, était indemne ; il tenait à la main un pistolet Mauser chargé, et sa voix était ferme et menaçante lorsqu’il avertit ses compagnons : « Quiconque fuira, je le tuerai d’une balle — même si c’est mon frère. »

Pour les soldats iraniens, une telle explosion était une nouveauté. Leur désarroi se dissipa et fit place à la stupéfaction. Ils devinrent curieux et demandèrent : qu’y avait-il dans l’esprit de cet homme ? Quelques officiers protestèrent, déclarant que leur situation était absolument désespérée, et l’un d’eux lança ironiquement : « Alors, c’est “toi” qui nous apporteras la victoire ! » À cet instant, Riza s’était peut-être libéré de toutes les déceptions des années précédentes de sa vie, et tous ses espoirs muets s’étaient peut-être soudain embrasés. Il vit devant lui l’extrémité d’une corde magique et la saisit à pleine main. « Oui, j’accepte la responsabilité ! » cria-t-il, puis, se tournant vers les soldats, il leur demanda : « M’accepterez-vous comme votre chef ?

Dans aucune nation le culte des héros n’est aussi profondément enraciné que chez les Iraniens ; et, à cet instant, cet homme leur apparut comme un héros ! Les soldats oublièrent leur terreur et leur fuite, et rugirent avec enthousiasme : « Tu seras notre chef. » « Qu’il en soit ainsi », dit Riza. « Je vous conduirai, et quiconque tentera de fuir, je le tuerai. » Mais personne ne songea à fuir. Ils jetèrent leurs lourds sacs à dos et fixèrent les baïonnettes sur leurs fusils. Puis, sous le commandement de Riza, tout le bataillon fit volte-face, s’empara soudain d’une position russe et, avec l’aide d’autres unités iraniennes, écrasa l’ennemi ; en quelques heures, l’issue de la bataille fut décidée en faveur des Iraniens.

Quelques jours plus tard, un télégramme envoyé de Téhéran promut Riza au grade de capitaine. Il put désormais ajouter à son nom le titre de « Khan ».

Saisissant l’extrémité de la corde, il bondit et grimpa dessus. Soudain, son nom devint célèbre. Très rapidement, il fut successivement promu major, puis colonel, puis brigadier. En 1921, il s’empara du pouvoir avec le jeune journaliste Ziaouddine et trois autres officiers, fit arrêter les membres du cabinet corrompu et, avec l’aide de sa brigade fidèle, contra le faible et insignifiant jeune shah Ahmad à former un nouveau cabinet : Ziaouddine devint Premier ministre et Riza Khan ministre de la Guerre. Il ne savait ni lire ni écrire, mais, dans sa quête du pouvoir, il était semblable à un démon ; il devint l’objet d’un respect et d’une dévotion sans réserve de la part de son armée et de son peuple, qui, pour la première fois depuis de nombreuses générations, voyaient devant eux un homme : un chef !

Dans l’histoire politique de l’Iran, le décor changea rapidement. Ziaouddine disparut de la scène et réapparut en Europe, en exil. Riza Khan resta Premier ministre. À cette époque, une rumeur courait à Téhéran : Riza Khan, Ziaouddine et le frère cadet du shah, le prince héritier, complotaient ensemble pour détrôner le shah, et des chuchotements circulaient — personne ne sait encore aujourd’hui si cela était vrai — selon lesquels, dans une tentative aussi incertaine, Riza Khan aurait révélé au shah les projets de ses amis afin de ne pas mettre son propre avenir en péril. Mais, que ce fût vrai ou faux, peu après, le Premier ministre Riza Khan accompagna avec faste le jeune shah Ahmad jusqu’à la frontière irakienne pour un voyage d’agrément, et l’on raconte qu’il lui aurait dit : « Si Votre Majesté le shah revient un jour en Iran, vous pourrez dire que Riza Khan ne comprend rien à ce monde. »

Il n’avait nul besoin de partager le pouvoir avec qui que ce soit ; même si ce n’était pas officiellement, il était devenu en pratique le maître absolu de l’Iran. Tel un loup affamé, il se jeta sur la tâche. Il fallait réformer tout l’Iran de fond en comble. L’ancienne administration laxiste était centralisée ; il abolit la vieille pratique consistant à affermer chaque province au plus offrant ; les gouverneurs ne restèrent plus des administrateurs provinciaux, mais devinrent désormais des fonctionnaires. L’armée, l’enfant chéri du dictateur, fut réorganisée selon un modèle occidental. Riza Khan entreprit des campagnes contre les chefs tribaux indociles qui se considéraient autrefois comme de petits rois et refusaient souvent de se soumettre au gouvernement de Téhéran ; il réprima durement les brigands qui avaient terrorisé les campagnes pendant des générations ; avec l’aide d’un conseiller américain, il rétablit un semblant d’ordre dans les finances du pays ; les impôts et les droits de douane commencèrent à rentrer régulièrement. Le désordre fut éliminé et l’ordre instauré.

On a l’impression que l’idée d’une république apparut en Iran comme un écho du mouvement de Mustafa Kemal en Turquie : d’abord sous forme de rumeur, puis comme une revendication des éléments les plus progressistes de la population, et finalement comme l’objectif ouvertement affiché du dictateur lui-même. Mais il semble qu’ici Riza Khan ait commis une erreur de jugement : un cri de protestation retentit avec force parmi le peuple iranien.

Si le peuple s’opposait ainsi aux tendances républicaines, ce n’était pas parce qu’il aimait la famille royale régnante, car personne en Iran n’éprouvait d’attachement pour la dynastie kadjare. Cette famille, turkmène par le sang, avait toujours été considérée comme étrangère ; ce n’était pas non plus parce que le visage rond et enfantin du shah Ahmad suscitait chez eux une quelconque affection. La véritable raison était tout autre : à la racine se trouvait la peur de perdre leur propre religion, comme les Turcs avaient perdu la leur après la révolution d’Atatürk. Par ignorance, les Iraniens ne comprirent pas alors que la forme républicaine de gouvernement était bien plus proche du mode de vie islamique que la forme monarchique. Guidés par le conservatisme de leurs chefs religieux — et peut-être, à juste titre, effrayés par les éloges publics que Riza Khan adressait à Kemal Atatürk — les Iraniens ne voyaient dans le projet qu’un danger pour l’islam, la force la plus influente de leur pays.

Une terrible agitation s’empara des citadins, en particulier de ceux qui vivaient à Téhéran. Une foule en furie, armée de bâtons et de pierres, se rassembla devant l’immeuble où se trouvaient les bureaux de Reza Khan, se mit à maudire et à menacer celui qui, la veille encore, était presque considéré comme un dieu. Les gardes du corps de Reza Khan insistèrent pour le convaincre de ne pas sortir avant que cette agitation ne se soit calmée. Mais, les repoussant, il quitta la cour des bureaux, entièrement désarmé, accompagné d’un seul ardali, tenant les rênes d’un cheval attelé à une voiture fermée. Certains brisèrent les portières de la voiture et se mirent à crier : « Tirez-le dehors — tirez-le dans la rue ! » Mais, entre-temps, il avait commencé à frapper avec son fouet la tête et les épaules de ceux qui se tenaient autour de lui : « Fils de chienne, partez, partez d’ici ! Comment osez-vous ? Je suis Reza Khan ; retournez auprès de vos putains, retournez dans vos lits ! » Et la foule en furie qui, quelques minutes auparavant, le menaçait, recula, se dispersa peu à peu et disparut dans les ruelles de la capitale. Un grand chef venait de parler une fois de plus à sa nation ; il avait parlé avec colère, et cela seul les avait fait plier. Peut-être qu’à cet instant, à travers l’amour que Reza Khan portait à son peuple, était né un sentiment de haine et de mépris, qui avait peut-être recouvert à jamais son amour pour ses compatriotes.

Mais, malgré le succès glorieux de Reza Khan, la république ne devint jamais réalité. L’échec complet de ce projet montra clairement que, face à la résistance du peuple, seule la force militaire pouvait créer un « mouvement de réforme ». Ce n’est pas que les Iraniens soient opposés à toute réforme. Mais ils avaient instinctivement compris que l’aboutissement des doctrines politiques occidentales importées serait la fin de tout espoir de voir leur propre cadre culturel et religieux parvenir un jour à un développement sain.

Ni à cette époque ni par la suite Reza Khan ne le comprit, et c’est ainsi qu’il perdit le contact avec le peuple de son pays. Leur amour pour lui s’évanouit et fut peu à peu remplacé par une haine et une hostilité terribles. Ils commencèrent à se demander : qu’avait réellement accompli ce héros pour sa nation ? Ils énumérèrent un à un les succès de Reza Khan : la réorganisation de l’armée — mais à quel prix terrible ! Un poids fiscal écrasant avait été imposé à une nation déjà à demi morte. La répression des révoltes tribales ? Mais la partie patriotique de la population avait été réprimée en même temps. À Téhéran, on menait des activités de construction destinées à impressionner ; mais dans les régions rurales, la misère des paysans ne cessait de s’aggraver. Les gens se rappelèrent que, quelques années auparavant à peine, Reza Khan n’était qu’un pauvre soldat, alors qu’il était désormais l’homme le plus riche d’Iran et qu’il était impossible de savoir combien d’hectares de terre étaient enregistrés à son propre nom. Était-ce donc cela, les réformes dont on avait fait tant de publicité ? Les quelques immeubles de bureaux étincelants construits à Téhéran sous l’influence du dictateur, et les quelques hôtels luxueux édifiés çà et là, constituaient-ils une preuve quelconque de l’amélioration du sort du peuple ?

C’est à cette étape précise de sa vie que je fis la connaissance de Reza Khan. Quelles que fussent les rumeurs qui couraient au sujet de ses ambitions personnelles et des accusations d’égoïsme portées contre lui, la grandeur de cet homme ne m’échappa pas lorsqu’il m’accueillit dans son bureau du ministère de la Guerre. C’était peut-être le bureau le plus simple qu’un Premier ministre eût jamais utilisé : dans la pièce, il n’y avait rien d’autre qu’un bureau, un sofa recouvert de toile cirée noire, deux chaises, une petite étagère à livres et un tapis aux couleurs vives mais bon marché étendu sur le sol. L’homme qui, entre cinquante et soixante ans, se leva lentement derrière le bureau était grand et corpulent. Il portait un simple uniforme kaki, dépourvu de toute médaille, de tout ruban ou insigne indiquant son grade.

Le comte von der Schulenburg, ambassadeur d’Allemagne, me présenta à lui — car j’étais moi-même Autrichien et représentant d’un célèbre journal allemand. Au cours même de cette première conversation officielle, je pris conscience de la gravité dynamique du caractère de Reza Khan. Sous d’épais sourcils gris et broussailleux, une paire d’yeux bruns et perçants me fixait — des yeux typiquement persans, généralement dissimulés sous les paupières : un étrange mélange de mélancolie et de fermeté ! Des lignes profondes autour de son nez et de sa bouche exprimaient l’amertume, mais son visage aux os épais révélait une volonté extraordinaire, qui comprimait ses lèvres l’une contre l’autre et raidissait sa mâchoire. En l’écoutant parler attentivement de sa belle voix grave, avec la voix d’un homme habitué à dire des choses importantes et à peser chaque mot sur sa langue avant de le laisser devenir parole, on avait l’impression de converser avec un homme derrière lequel se trouvaient trente années de vie d’officier d’état-major et de haut responsable militaire ; et il était difficile de croire que, six ans auparavant à peine, Reza Khan n’était qu’un sergent et que, trois ans plus tôt seulement, il avait appris à lire et à écrire !

Il avait sans doute perçu mon empressement à venir auprès de lui, ainsi que peut-être mon attachement à son peuple. C’est pourquoi il insista presque pour que cette rencontre ne prenne pas fin et nous pria, Schulenburg et moi, de venir prendre le thé avec lui la semaine suivante dans sa résidence d’été, située dans les beaux jardins de Shemran, à quelques kilomètres de Téhéran.

Je convins avec Schulenburg de me rendre d’abord chez lui — comme la plupart des envoyés étrangers, il passait lui aussi l’été à Shemran — puis nous irions ensemble à la résidence du Premier ministre. En réalité, je ne parvins pas à arriver à l’heure. Quelques jours auparavant, j’avais acheté une petite voiture à quatre roues attelée à deux chevaux tâzis pour aller à la chasse. La fougue des chevaux se révéla pleinement à quelques kilomètres de Téhéran, lorsque, sous l’effet d’un mauvais caprice, ils se mirent à faire des écarts avec une telle obstination qu’ils refusèrent absolument d’avancer et s’entêtèrent à vouloir retourner chez eux. Je luttai avec eux pendant près de vingt minutes. Finalement, je demandai à Ibrahim de ramener les chevaux et la voiture à la maison, puis je partis à pied à la recherche de quelque autre moyen de transport. Après avoir marché deux miles, j’arrivai dans un village où, par chance, je trouvai un « drochki », une voiture hippomobile ouverte, basse et à quatre roues. Mais lorsque j’arrivai à la légation allemande, j’avais près d’une heure et demie de retard sur l’heure fixée. Je vis Schulenburg faire les cent pas comme un tigre furieux ; toute sa douceur habituelle avait disparu. À ses yeux d’ambassadeur prussien et au regard de son sens de la discipline, ne pas respecter l’heure était une faute qui n’était pas moins grave qu’une impiété. Dès qu’il me vit, il éclata de colère : « Vous ne pouvez pas faire cela, vous ne pouvez pas faire cela à un Premier ministre ! Vous avez oublié que Reza Khan est un dictateur et que, comme tous les dictateurs, il est extrêmement susceptible ? »

— « Comte Schulenberg, il me semble que mes chevaux n’ont pas vu ce point subtil. » — Je ne trouvai pas d’autre réponse : « Même si j’avais été l’empereur de Chine, je n’aurais pas pu arriver plus tôt. »

Le comte retrouva alors son sens de l’humour et éclata d’un rire retentissant :

— « Par Allah ! Une chose pareille ne m’était jamais arrivée de toute ma vie. Alors, allons-y — pourvu que le soldat de garde à pied ne nous claque pas la porte au nez… »

Il ne le fit pas. La réception autour du thé était terminée et tous les autres invités étaient partis bien avant que nous n’arrivions au palais de Reza Khan. Mais Reza Khan ne se formalisa nullement de ce que j’eusse enfreint le protocole. Lorsqu’il entendit la raison de notre retard, il s’exclama à haute voix :

— « Excellent, viens, je veux voir tes chevaux. Je suppose qu’ils appartiennent au parti de l’opposition. Je ne sais pas s’il serait judicieux de les placer sous la garde de la police ! »

Mon arrivée à cette heure incongrue avait contribué, plutôt qu’elle n’avait fait obstacle, à l’établissement d’une relation simple et dépourvue de formalités entre le Premier ministre, détenteur du pouvoir suprême en Iran, et un jeune journaliste. Par la suite, cela me permit de parcourir le pays tout entier avec une liberté que l’on n’accordait guère à la plupart des étrangers.

Mais la lettre d’Ali Agha ne contient aucune mention du Reza Khan des premiers temps, qui menait une vie si simple qu’elle paraissait presque incroyable aux Iraniens épris de faste : elle parle de Reza Shah Pahlavi, qui monta sur le trône du Paon en 1925. Elle évoque le roi qui avait rejeté toute apparence de modestie et d’humilité et qui cherchait désormais, à l’imitation de Kemal Atatürk, à donner à son ancien pays oriental une façade occidentale, arrogante et ostentatoire…

J’en arrive maintenant aux dernières paroles de la lettre :

— Cher ami, bien que vous soyez maintenant dans la sainte Médine-du-Prophète, je crois que vous n’avez pas oublié, et n’oublierez jamais, cet ami indigne que je suis et son pays.

Ô Ali Agha, ami des jours de ma jeunesse — vous auriez peut-être vous-même dit, dans cette expression : « lumière de mon cœur », que votre lettre, votre lettre m’a enivré de souvenirs ; car j’étais devenu ivre de la Perse lorsque j’ai commencé à connaître votre pays, ce vieux joyau terni, posé dans l’or des temps anciens, le marbre fissuré, la poussière et les ombres, dans le reflet des yeux noirs, profonds et rêveurs de votre peuple, à travers tous les jours et toutes les nuits de votre pays mélancolique…

Je me souviens de Kermanshah, la première ville iranienne que j’aperçus après avoir laissé derrière moi les montagnes du Kurdistan. Une atmosphère étrange, terne et opaque enveloppe la ville, comme si elle était voilée, accablée — délabrée et désordonnée, pour ne rien dire de plus. Il ne fait aucun doute que, dans toutes les villes de l’Orient, la pauvreté est visible, tout près de la surface. Elle saute ici bien davantage aux yeux que dans n’importe quelle ville d’Europe. Mais cela, j’y étais déjà habitué. Ce n’était pas exactement la pauvreté au sens économique qui s’était manifestée si puissamment à mes yeux ; car on dit que Kermanshah est une ville prospère. C’était plutôt une sorte de désespoir qui les enveloppait directement, et qui ne semblait avoir aucun rapport avec leur situation économique.

Tout le monde ici a de grands yeux noirs. Ces yeux, voilés comme par un rideau derrière de lourdes paupières, sont surmontés de sourcils noirs et épais qui se rejoignent à la racine du nez. La plupart sont minces — je ne me souviens pas avoir vu de personne corpulente en Iran. Ils ne rient jamais à haute voix, et leur sourire silencieux possède une nuance sarcastique indéfinissable, qui révèle bien davantage qu’elle ne dissimule. Aucun mouvement n’anime leurs traits, aucune tentative de parler par gestes ou mimiques ; seulement des mouvements et des attitudes silencieux et mesurés — on dirait qu’ils portent tous un masque.

Comme dans toutes les villes de l’Orient, le bazar est le centre de la vie urbaine. Pour un étranger, le bazar apparaît comme un mélange adouci de brun, de brun doré et de rouge tapis — où scintillent çà et là des plats et des bassines de cuivre, et peut-être la couleur d’une porcelaine bleu pâle peinte au-dessus de la porte d’un caravansérail, représentant des guerriers aux yeux noirs et des dragons ailés. Si vous regardez avec un peu plus d’attention, vous découvrirez dans le bazar toutes les couleurs du monde — mais aucune de ces couleurs disparates ne domine toutes les autres pour les réunir. Les voûtes arquées du toit sont percées à intervalles réguliers, afin que la lumière du jour puisse entrer par de minuscules ouvertures. À travers ces trous, elle se凝ense et apparaît comme d’obliques colonnes de lumière opaques et solides ; on ne dirait pas que les hommes marchent à travers elles, mais plutôt que ces colonnes lumineuses avancent à travers les hommes de l’ombre…

Car les gens de ce bazar sont polis et silencieux comme des ombres. Si un marchand appelle un passant à voix basse, personne ne crie ni ne chante pour vanter ses marchandises, comme cela se fait dans les bazars arabes. Ici, la démarche de la vie est silencieuse, douce. Les gens ne progressent pas en donnant des coups de coude ou en bousculant les autres. Ils sont très courtois, d’une courtoisie qui semble s’incliner humblement vers vous ; mais qui, en réalité, vous tient à distance. Il est manifeste qu’ils sont très habiles en tant qu’hommes et qu’ils ne répugnent pas à parler aux étrangers ; mais seuls leurs lèvres parlent. Leur cœur se tient quelque part ailleurs, à l’arrière-plan — debout, il attend, il pèse les choses avec indifférence…

Dans une maison de thé, quelques hommes de la classe ouvrière sont assis sur des nattes de paille — peut-être des artisans journaliers, des conducteurs de chameaux ou de chevaux de caravane — tous serrés les uns contre les autres autour d’une marmite de fer remplie de charbons ardents. Deux longs tuyaux, avec leurs fourneaux de porcelaine, leur sont servis ; l’air de la pièce est imprégné de la douce odeur de l’opium. Sans prononcer un mot, ils tirent sur leurs pipes, chacun, après une longue bouffée, la tendant à son voisin ; et c’est alors que je vis une chose que je n’avais encore jamais vue. Beaucoup, beaucoup de gens fumaient de l’opium, certains très ouvertement, d’autres un peu plus discrètement ; le boutiquier était assis dans sa boutique comme dans un trou ; sous l’entrée voûtée du caravansérail, un vagabond désœuvré était assis ; le dinandier prenait un moment de repos dans son atelier. Tous fumaient maintenant leur pipe, le même visage absent, un peu las, les yeux ternes fixés sur un vide sans limites et sans soutien…

Les vendeurs proposent partout au marché du pavot vert frais dans de grands paniers, et les gens semblent le manger de la même manière. C’est une autre forme, plus douce, de consommation d’opium. Ainsi, jusque dans les rues, aux portes et dans les coins, les garçons eux-mêmes mangent du pavot, debout ou assis. À deux ou trois, ils se partagent ce mets amusant, avec cette tolérance de vieillards les uns envers les autres, sans montrer d’égoïsme enfantin — ni joie ou gaieté enfantine. Mais comment auraient-ils pu être différents de cela ? Dès le tout début de leur vie, lorsqu’ils pleuraient et importunaient leurs parents, on les nourrissait d’une boisson forte préparée avec des graines de pavot. Lorsqu’ils grandissent et commencent à courir dans les rues, les frontières entre la tranquillité, la faiblesse et la compassion se sont déjà estompées en eux.

Et c’est alors que je compris ce qui m’avait si profondément bouleversé lorsque j’avais vu pour la première fois les yeux fatigués et mélancoliques des Iraniens. Je perçus en eux le signe d’un destin tragique, comme le sourire douloureux qui reste sur le visage de l’homme opprimé ; de même, l’opium leur était lié : il était associé à leur douceur, à la lassitude de leur cœur, et même à leur grande pauvreté ainsi qu’à leur noble parcimonie. Peut-être ne m’apparut-il pas tant comme un péché que comme une expression, et peut-être même comme une aide ! Une aide contre quoi ? Un monde de questions étonnantes.

Mon esprit erra quelque temps parmi les souvenirs et les images de Kerman, la première ville iranienne que je connus. Car ces images étaient diverses, mais toujours, dans leur essence, immuables devant moi. Du début à la fin de l’année et demie que je passai en Iran, une mélancolie douce et omniprésente caractérisait tout. Dans les villages comme dans les villes, dans les activités quotidiennes des gens et au sein de leurs diverses croyances religieuses, on voyait la sombre couleur du chagrin et du deuil : les lamentations pour les événements tragiques survenus il y a treize cents ans, le deuil de la mort d’Ali, le gendre silencieux, et de ses deux fils, Hassan et Hussein, leur semblaient plus importants que le but de l’islam et la voie dans laquelle l’islam veut guider la vie humaine…

De nombreux soirs, dans de nombreuses villes, j’ai vu des groupes d’hommes et de femmes rassemblés dans une rue autour d’un derviche voyageur, un saint homme vêtu de blanc, une peau de léopard sur le dos, une hache à long manche dans la main droite et, dans la main gauche, un bol à aumônes fait d’une noix de coco. Il récitait, moitié en chantant, moitié en parlant, une épopée sur la lutte pour le califat qui avait commencé après la mort du Messager d’Allah au VIIe siècle : une histoire funeste de foi, de sang et de mort, dont la forme était toujours à peu près la suivante :

Écoutez, ô peuple, l’histoire de ce qui arriva au destin de ceux qu’Allah avait choisis, et de la manière dont le sang de la famille du Prophète fut répandu sur la terre :

Il fut jadis un Prophète qu’Allah compara à une cité de la connaissance, et la porte de cette cité de la connaissance était son gendre Ali, le plus fidèle et le plus grand des héros parmi ses compagnons, lumière de la terre, associé au message du Prophète, que l’on appelait « le Lion d’Allah ».

Lorsque le Prophète mourut, le Lion d’Allah était son véritable héritier ; mais des hommes malfaisants usurpèrent le droit de ce lion, établi par Allah, et firent d’un autre le calife du Prophète. Après la mort du premier usurpateur, qui avait pris le pouvoir sans droit, un autre homme de la même nature malfaisante lui succéda, puis un autre encore.

Et ce ne fut qu’après la destruction de ce troisième usurpateur que la volonté d’Allah se manifesta, et que le Lion d’Allah accéda à sa juste place en tant qu’Amir al-Mu’minin.

Mais Ali avait de nombreux ennemis, les ennemis d’Allah, et un jour, alors qu’il s’était prosterné pendant la prière devant son Seigneur, il fut tué par le coup d’épée d’un assassin. À cause de cet acte de péché effroyable, la terre trembla de douleur, les montagnes et les monts se mirent à pleurer et versèrent une pluie de pierres.

Ô Allah, que Ta malédiction s’abatte sur les injustes et qu’un châtiment éternel les engloutisse.

Puis apparut un tyran impie qui priva Hasan et Husayn, les deux fils de Fatima, fils du Lion de Dieu, de leur succession légitime au trône du Prophète. Hasan fut empoisonné et tué par un complot, et lorsque Husayn se leva pour défendre la religion, la flamme de sa très belle vie fut éteinte dans la plaine de Karbala, alors qu’après la bataille il s’était agenouillé près d’un point d’eau pour étancher sa soif. Hélas, que la malédiction d’Allah s’abatte sur les impies ! Et celui que les larmes des anges avaient autrefois embrassé, le Messager d’Allah, fut cruellement décapité ; son corps sans tête fut apporté à ses enfants éplorés, qui attendaient le retour de leur père.

Et depuis lors, les croyants implorent la malédiction d’Allah sur les tyrans et pleurent la mort d’Ali, de Hasan et de Husayn. Ô croyants, lamentez-vous à grands cris sur leur mort, car Allah pardonne leurs péchés à ceux qui pleurent pour les descendants du Prophète…

Ainsi, le récit chanté suscite des sanglots déchirants parmi les femmes qui l’écoutent, tandis que des larmes coulent silencieusement sur les visages des hommes barbus…

En réalité, cette douleur qui ne s’est jamais cicatrisée dans le monde islamique n’a absolument aucun rapport avec la véritable image historique des événements qui l’ont provoquée à l’origine, malgré cette démesure du deuil. Quelle est donc cette blessure ? La communauté musulmane est divisée en deux écoles : les sunnites et les chiites. Les sunnites, qui constituent la majorité des peuples musulmans, restent fermement attachés au principe de l’élection au poste de calife ; les chiites, eux, affirment que le Messager d’Allah avait désigné son gendre, Ali, comme son héritier légitime et comme calife. En réalité, le Messager d’Allah mourut sans désigner aucun calife ; c’est pourquoi son compagnon le plus âgé et le plus fidèle, Abu Bakr, fut élu « calife » par l’immense majorité de la communauté musulmane. Après Abu Bakr, Umar devint calife, puis Uthman. Ce ne fut qu’après la mort d’Uthman qu’Ali fut élu calife. Durant mes années en Iran, je ne trouvai rien de mauvais ou de répréhensible à dire des trois califes qui avaient précédé Ali. Ils furent sans aucun doute les plus grands hommes de l’islam après le Messager d’Allah et, pendant de nombreuses années, ses compagnons les plus proches. C’est en exerçant librement le droit que l’islam avait accordé aux hommes que la communauté musulmane les avait élus. Ils n’étaient pas des usurpateurs. Ce ne fut pas la prise du pouvoir par ces trois califes, mais le refus absolu d’Ali et de ses partisans d’accepter le résultat de ces élections populaires qui déclencha la lutte de pouvoir ultérieure ; Ali fut tué et, sous la direction du cinquième calife, Muawiya, l’État islamique, de type essentiellement républicain, se transforma en monarchie héréditaire ; son aboutissement final fut le martyre de Husayn dans la plaine de Karbala.

Oui, je savais tout cela avant d’arriver en Iran, mais je fus stupéfait de constater que les noms d’Ali, de Hasan et de Husayn suscitaient encore chez les Iraniens une émotion infinie pour cette vieille histoire tragique vieille de treize siècles. Avec étonnement, je ne cessais de me demander : pourquoi les Iraniens embrassent-ils si profondément la doctrine chiite ? Est-ce à cause de leur tristesse naturelle et de leur sens du dramatique ? Ou bien est-ce le caractère tragique inhérent à la naissance de la doctrine chiite qui a engendré chez eux cette profonde mélancolie ?

Peu à peu, au fil de longs mois, une réponse étonnante prit clairement forme dans mon esprit.

Lorsque, au milieu du VIIe siècle, l’armée d’Umar conquit l’ancien Empire sassanide en apportant avec elle l’idéal de vie islamique, la doctrine zoroastrienne d’Iran s’était depuis longtemps transformée en un ritualisme rigide et formaliste ; pour cette raison, elle ne put s’opposer efficacement au flot impétueux d’idées nouvelles venu d’Arabie. Mais au moment où l’explosion de la conquête arabe se produisit au cœur de l’Iran, celui-ci traversait une période d’agitation sociale et intellectuelle, dans laquelle se dessinait la promesse d’une renaissance nationale. L’espoir d’une renaissance mentale et organisationnelle fut réduit en miettes par l’expédition arabe, et dès lors les Iraniens durent adapter leur propre conception de leur développement à cette situation.

Comme dans beaucoup d’autres pays, l’apparition de l’islam en Iran fut le signe d’un étonnant progrès social. Sous son impact, le système traditionnel des castes iranien se brisa et s’effondra. À sa place, l’islam fit naître cette nouvelle communauté d’hommes libres et égaux. Il ouvrit de nouvelles voies aux forces culturelles qui étaient depuis longtemps restées latentes et inexprimées. Pourtant, les fiers descendants de Darius et de Xerxès ne purent jamais oublier que, dans la vie nationale de leur pays, la continuité historique, le lien fondamental entre leur passé et leur présent, avait soudainement été rompu. La même nation qui avait trouvé l’expression de son caractère national le plus intime dans le dualisme étrange de la religion zoroastrienne et dans le culte presque panthéiste des quatre éléments — l’eau, le feu, la terre et l’air — se trouva alors confrontée au tawhid rigoureux et intransigeant de l’islam, ainsi qu’à sa passion pour la vérité absolue. Pour les Iraniens, cette transition — soumettre leur conscience nationale profondément enracinée à l’idée que l’islam dépassait la conscience nationale — fut excessivement soudaine et douloureuse. Bien qu’ils eussent accepté très rapidement et apparemment de leur plein gré cette nouvelle religion, ils en vinrent, dans leur inconscient, à considérer cette victoire de l’idéal islamique comme la défaite de l’Iran en tant que nation ; et la conscience d’avoir été vaincus, d’avoir été arrachés pour toujours au terreau de leur ancien héritage culturel — conscience profonde malgré toutes ses obscurités — devint, au cours des siècles suivants, la cause de la destruction de leur confiance nationale en eux-mêmes. Pour beaucoup d’autres peuples, le résultat immédiat de l’acceptation de l’islam fut une impulsion extrêmement positive en faveur du développement culturel. Mais, dans le cas des Iraniens, sa première réaction — et, à certains égards, la plus durable — fut un profond sentiment d’humiliation et un ressentiment refoulé.

Il fallut refouler et dissimuler ce ressentiment dans les replis de l’inconscient, car, entre-temps, l’islam était devenu la religion propre de l’Iran. Mais, par haine de la conquête arabe, les Iraniens s’en remirent instinctivement à ce que la psychologie appelle la « compensation excessive » : ils en vinrent à penser que la religion que leurs conquérants arabes leur avaient apportée était exclusivement la religion des Arabes eux-mêmes. À cette fin, ils donnèrent très subtilement à la conception arabe de Dieu, fondée sur la raison et dépourvue de mystère mystique, une forme totalement opposée : le mysticisme dogmatique et l’émotion mélancolique. La religion qui, pour les Arabes, était présente, réelle et source de stabilité et de liberté, prit dans l’esprit des Iraniens la forme du surnaturel et d’une plainte mystérieuse exprimée par les symboles. Le principe islamique selon lequel Dieu est au-dessus de toute chose et selon lequel Sa grandeur, qui transcende toute chose, dépasse l’entendement humain, fut transformé en cette doctrine mystique — dont il existait de nombreuses formes dans l’Iran préislamique — selon laquelle Dieu se manifeste corporellement à travers des hommes spécialement élus. Selon cette doctrine, Dieu se révèle par l’intermédiaire d’hommes élus afin que ceux-ci transmettent l’essence de cette vérité divine à leurs descendants. Là où existait une telle tendance, le soutien de la doctrine chiite fut naturellement accueilli comme une voie très acceptable. Car il ne fait aucun doute que la vénération que les chiites vouent à Ali et à ses descendants, allant pour ainsi dire jusqu’à les diviniser, dissimule en germe l’idée de l’incarnation de Dieu sous forme humaine et de Ses incarnations successives et ininterrompues. Or c’est là une idée totalement étrangère à l’islam, mais très intime au cœur iranien.

Le prophète Muhammad mourut sans désigner personne pour lui succéder ; ce ne fut pas un hasard, même lorsqu’on lui conseilla, peu avant sa mort, de désigner quelqu’un et qu’il refusa de le faire. Par son attitude, il voulut d’abord faire comprendre que l’aspect spirituel de la prophétie n’était pas une chose qui pouvait se transmettre par héritage ; deuxièmement, que la future direction de l’oumma serait le résultat d’une libre élection par le peuple, et non celui d’une instruction du Prophète. (S’il avait nommé un successeur, telle en aurait naturellement été la signification.) Il rejeta ainsi délibérément l’idée que la direction de l’oumma puisse être autre chose que séculière, ou qu’elle puisse prendre la forme de quelque chose ressemblant à la désignation, par Dieu, d’un « successeur du Messager ». Or tel est précisément l’objectif réel de la doctrine chiite. Adoptant un point de vue totalement contraire aux enseignements fondamentaux de l’islam, cette doctrine ne se contenta pas d’insister sur la succession du Messager ; elle réserva également le droit de lui succéder exclusivement à la « famille du Prophète » : seuls Ali, son cousin et gendre, ainsi que ses enfants et descendants, pourraient lui succéder, ce droit étant conservé à la lignée du Prophète.

Cela correspond parfaitement à la tendance mystique des Iraniens. Mais les Iraniens qui se rallièrent avec enthousiasme à ceux qui affirmaient que l’essence spirituelle du Messager de Dieu vivait en Ali et dans ses descendants ultérieurs ne firent pas que satisfaire un désir mystique : leur décision répondait aussi à un autre dessein inconscient. Si Ali était bien l’héritier légitime et le successeur du Messager de Dieu, alors les trois autres califes étaient indubitablement des usurpateurs, et parmi eux se trouvait Omar — cet Omar qui avait conquis l’Iran. La haine nationale envers le conquérant qui avait vaincu l’Empire sassanide pouvait désormais recevoir une interprétation religieuse : la religion était devenue celle de l’Iran. Omar avait « privé » Ali et ses fils Hasan et Husayn du droit, conféré par un décret divin, d’être les califes de l’islam ; il s’était ainsi opposé à la volonté même de Dieu. Il fallait donc, par fidélité à la volonté divine, soutenir le parti d’Ali. C’est ainsi qu’une doctrine naquit de l’opposition nationale.

Dans le fait que les Iraniens aient ainsi accueilli la doctrine chiite sur le trône de leur cœur, je vis une protestation silencieuse des Iraniens contre la conquête arabe de l’Iran. Je compris alors pourquoi les Iraniens maudissaient Omar avec tant de haine, bien davantage que les deux autres « usurpateurs du pouvoir », Abu Bakr et Uthman. Selon la doctrine, c’est le premier calife, Abu Bakr, qui aurait dû être considéré comme le principal transgresseur — mais Omar avait conquis l’Iran…

Voilà donc la raison de la vénération d’une profondeur extraordinaire dont la famille d’Ali fait l’objet en Iran ! Ce culte iranien est un symbole de la revanche de l’Iran sur l’islam arabe — cet islam qui s’est dressé avec une telle intransigeance contre la divinisation de tout être humain, y compris Muhammad. Il est vrai que la doctrine chiite n’est pas née en Iran ; il existe des groupes chiites dans d’autres pays musulmans. Mais nulle part ailleurs cette doctrine n’a exercé une influence aussi complète sur les émotions et l’imagination du peuple.

Lorsque les Iraniens se lamentent sur la mort d’Ali, de Hasan et de Husayn, ils ne pleurent pas seulement la destruction de la famille d’Ali : ils pleurent aussi sur eux-mêmes et sur la perte de leur gloire passée…

Ces Iraniens — c’est un peuple accablé de tristesse. Leur mélancolie se reflète et se répercute dans l’immensité infinie des terres désolées et des paysages iraniens, dans les routes de montagne désertes et les grandes routes, dans les villages dispersés çà et là, à distance les uns des autres, parmi les maisons de terre, dans les troupeaux de moutons que l’on mène vers les puits au crépuscule, telles des vagues successives, grises et cuivrées. Dans les villes et les ports, la vie s’écoule goutte à goutte, lentement, sans le moindre élan, en un ruissellement continu — on dirait que tout est recouvert du voile d’un rêve et que, sur chaque visage, s’épanouit le regard d’une attente languissante. Jamais on n’entendait de musique dans les rues. Si, le soir, quelque cavalier tatar se mettait soudain à chanter à pleine voix dans une auberge, les auditeurs, à leur insu, tendaient l’oreille avec étonnement. Seuls les nombreux derviches chantaient en public ; et ils entonnaient toujours, sur le même air, ces vieilles histoires tragiques d’Ali, de Hasan et de Husayn. La mort et les larmes tissaient leur toile autour de ces chants, qui pénétraient dans l’esprit des auditeurs comme un alcool très fort. On aurait dit qu’une crainte de la douleur — une douleur acceptée volontairement, presque avec avidité — enveloppait ces gens.

En Iran, les soirs d’été, on voyait des femmes et des hommes assis, immobiles, sur le sol. Ils s’asseyaient au bord des canaux qui coulaient sous l’ombre des immenses ormes bordant les deux côtés de la route, et contemplaient, absorbés, l’eau qui s’écoulait. Ils ne se parlaient pas. Ils se contentaient d’écouter le murmure de l’eau et le bruissement des feuilles au-dessus de leur tête. Chaque fois que je les voyais, je me souvenais des paroles du psaume de David :

Au bord des fleuves de Babylone, nous nous étions assis là et nous avions pleuré…

Ils s’asseyaient au bord des canaux, tels de grands oiseaux noirs et muets, comme s’ils s’étaient perdus dans la méditation silencieuse de l’eau qui s’écoulait. À quoi pensaient-ils donc, à cette idée qu’ils avaient chérie si longtemps, cette idée qui n’appartenait qu’à eux ? Attendaient-ils quelque chose ?… Quoi ?

Et David chantait : nous avons suspendu nos paroles aux saules, aux branches des saules…

Trois

— Allons, Zayed, partons. En disant cela, je mets la lettre d’Ali Agha dans ma poche et me lève pour prendre congé d’al-Zughaibi.

Mais il secoue la tête et dit : « Non, mon frère, laisse Zayed rester quelque temps avec moi ici. Si, au cours de ces derniers mois, tu as été trop réticent à raconter ce qui t’est arrivé, que Zayed raconte donc cette histoire à ta place. Ne crois-tu pas que tes amis sont curieux de savoir ce qui t’arrive ? »

 

Le Dajjâl

Un

Je m’engage par un parcours sinueux dans le quartier le plus ancien de Médine. Les murs des maisons, construits en pierre, s’enracinent dans l’ombre ; des fenêtres à moucharabieh et des balcons surplombent les ruelles… Celles-ci ressemblent à des défilés et, par endroits, elles sont si étroites qu’il est presque impossible à deux personnes de se croiser. Je me trouvai bientôt devant la façade de cette bibliothèque en pierre grise, fondée près d’un an auparavant par un érudit turc. Derrière la grille de bronze ouvragé se trouvait un silence qui ressemblait à une invitation ! Je traversai la cour pavée et, au milieu de celle-ci, parmi un arbre solitaire et immobile, se dressaient des rangées de vitrines abritant des milliers de livres manuscrits — parmi lesquels se trouvaient quelques-uns des manuscrits les plus rares connus dans le monde islamique. Ce sont de tels ouvrages qui ont fait la gloire de la civilisation islamique, aujourd’hui disparue comme si elle appartenait à hier !

Lorsque je regarde ces ouvrages, recouverts de reliures en cuir travaillé à la machine, le contraste entre le passé des musulmans et leur présent me frappe comme un coup de poing douloureux…

— Qu’est-ce qui te tourmente donc, mon garçon ? Pourquoi cette amertume sur ton visage ? Dis-moi.

Je me retourne vers cette voix et vois mon vieil ami, le cheikh Abdallah Bulaïhad, de petite stature, assis sur un tapis, un in-folio posé sur ses genoux, dans l’embrasure d’une fenêtre à moucharabieh. Ses deux yeux perçants et malicieux m’accueillent avec une lueur affectueuse lorsque je l’embrasse au front et m’assieds à ses côtés. Il est le plus grand savant du Najd et, malgré l’étroitesse liée au caractère sectaire de la perspective wahhabite, il est l’un des esprits les plus pénétrants que j’aie rencontrés jusqu’à présent dans les pays musulmans. Son amitié envers moi a largement contribué à rendre ma vie en Arabie facile et agréable. Car, dans le royaume d’Ibn Saoud, sa parole a plus de poids que celle de n’importe quel homme, hormis le roi lui-même. Il referme aussitôt son livre et m’attire à lui en me regardant d’un air interrogateur.

— Cheikh, je pensais à quel point nous, les musulmans, nous sommes éloignés de tout cela — et je désigne les livres rangés là —, de notre misère actuelle et de notre déchéance !

— Mon garçon, répond le vieillard, nous récoltons ce que nous avons semé. Autrefois, nous étions grands. C’est l’islam qui nous avait élevés. Nous étions les porteurs d’un message. Aussi longtemps que nous lui sommes restés fidèles, nos cœurs étaient ardents et inspirés, et nos esprits lumineux et éclairés. Mais dès que nous avons oublié dans quel but Allah nous avait choisis, notre déclin a commencé. Nous nous en sommes beaucoup éloignés — et le cheikh répète le geste que je faisais en désignant les livres —, car nous nous sommes écartés très, très loin de ce que le Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, nous avait enseigné il y a mille trois cents ans…

— Et oui, comment avance ton travail ? demanda-t-il après un bref silence, car il savait que j’étais absorbé par l’étude de questions liées aux débuts de l’histoire de l’islam.

— Je dois bien l’avouer, cheikh, le travail n’avance pas très bien. Je ne trouve pas la paix dans mon cœur et je ne sais pas pourquoi. C’est pour cela que je me suis remis à errer dans les étendues désertiques.

Ibn Bulayhid me regarde de ses yeux obliques, empreints d’un sourire discret — ces yeux pénétrants, illuminés par l’intelligence — et, tout en tortillant entre ses doigts sa barbe teinte au henné, il dit : « Ce qui revient à l’esprit, l’esprit le recevra, et ce qui revient au corps, le corps le recevra… Tu devrais maintenant te marier… »

Je sais, bien sûr, qu’à Nadjd presque tous les problèmes sont réputés avoir pour solution le « mariage ». Je ne pus retenir un sourire.

— Mais, cheikh, vous savez parfaitement que je me suis remarié il y a seulement deux ans et que j’ai eu un fils cette année.

Le vieil homme hausse les épaules et dit : « Lorsqu’un homme trouve la paix auprès de sa femme, il reste chez lui autant qu’il le peut. Or tu ne passes même pas de temps chez toi… Et puis, aucun homme n’a jamais souffert pour avoir pris une seconde épouse. » (Il a lui-même trois épouses à présent, bien qu’il ait soixante-dix ans, et j’ai entendu dire que sa plus jeune épouse, qu’il a épousée il y a à peine deux mois, a tout au plus seize ans.)

— C’est possible, répliqué-je. Il se peut qu’un homme ne souffre pas en prenant une seconde épouse, mais qu’en est-il de la première ? Sa souffrance ne mérite-t-elle pas d’être prise en considération ?

— Mon garçon, si une femme possède tout le cœur de son mari, il ne songera pas à se remarier et n’en aura pas besoin. Mais si le cœur du mari n’est pas entièrement auprès de sa femme, quel avantage celle-ci aurait-elle à retenir pour elle seule un époux indifférent à son égard ?

Il n’y a certainement aucune réponse à cela. Il est certain que l’islam recommande le mariage monogame, mais qu’en certaines circonstances il autorise l’homme à épouser jusqu’à quatre femmes. On pourrait demander pourquoi ce droit n’a pas été accordé également à la femme. La réponse est simple. Malgré l’élément spirituel de l’amour qui, au cours du développement et du progrès de l’humanité, s’est introduit dans la vie humaine, la raison biologique fondamentale du désir sexuel, chez l’homme comme chez la femme, est la procréation ; et tandis qu’une femme ne peut concevoir un enfant qu’avec un seul homme à la fois et doit le porter neuf mois avant de pouvoir concevoir de nouveau, l’homme, lui, a été fait de telle sorte qu’à chaque fois qu’il étreint une femme, il peut engendrer un enfant. Ainsi, si l’instinct naturel de la femme à avoir plusieurs maris ne serait, pour la nature, qu’un gaspillage, la tendance incontestable de l’homme à avoir des rapports avec plusieurs femmes est biologiquement rationnelle du point de vue de la nature. Il est toutefois très clair que l’aspect biologique n’est qu’un des nombreux aspects de l’amour, et en aucun cas le plus important. Il n’en demeure pas moins un élément fondamental. C’est avec cette sagesse que l’islam juge la nature humaine ; aussi la loi islamique protège-t-elle uniquement la fonction sociale et biologique du mariage — elle ne fait rien de plus (ce qui inclut naturellement la prise en charge des enfants). Voilà pourquoi elle autorise l’homme à contracter plusieurs mariages, tout en refusant d’accorder à la femme le droit d’avoir plusieurs maris. Puisque l’aspect spirituel du mariage est inconcevable et échappe à la compétence de la loi, il a été laissé de côté ; la question pour le mari de se remarier ne se pose donc naturellement pas. Lorsque le mari n’est pas disposé à partager avec quelqu’un d’autre l’amour qu’il porte de tout son cœur à sa femme, et que celle-ci n’accepte pas cette situation, elle peut divorcer et se remarier ensuite librement. En tout état de cause, puisque le mariage islamique n’est pas une chose sacrée mais un contrat social, le mari comme la femme peuvent recourir au divorce. Cela a une raison particulière. La disgrâce plus ou moins associée au divorce ailleurs n’existe pas dans la société musulmane — à la seule exception possible des musulmans indiens, qui ont été influencés sur ce point par leurs siècles de relations avec la société hindoue, où le divorce est absolument interdit.

C’est précisément dans la liberté que la loi islamique accorde à l’homme comme à la femme de se marier et de rompre le lien matrimonial qu’il faut chercher pourquoi l’islam considère l’adultère comme le plus abominable des crimes. Car là où existe une telle liberté, les relations affectives ou sensuelles ne peuvent être acceptées comme excuse. Il est vrai qu’au cours des quelques siècles de déclin des musulmans, les coutumes sociales en sont venues à rendre presque difficile, pour les femmes, l’exercice libre du droit au divorce tel que le législateur l’avait voulu. L’islam n’en est évidemment pas responsable : c’est la coutume qui l’est — tout comme c’est la coutume, et non la loi islamique, qui a retenu si longtemps les femmes prisonnières derrière le voile dans de nombreux pays musulmans ; car on ne trouve rien, ni dans le Coran ni dans la Sunna du Prophète, qui soutienne cette pratique, introduite dans la société musulmane par les Byzantins.

Le cheikh Ibn Bulaïhid interrompt mes réflexions intimes en me regardant d’une manière qui laisse entendre qu’il sait tout. « Inutile de prendre une décision à la hâte, mon garçon. Lorsque le moment sera venu pour la décision d’arriver, elle viendra d’elle-même à toi. »

Deux

La bibliothèque est silencieuse et déserte ; le vieux cheikh et moi sommes les seuls à nous trouver dans la salle au dôme. Depuis une petite mosquée voisine, j’entends l’appel à la prière du maghrib, et l’instant d’après le même appel se répercute depuis les cinq minarets de la Mosquée du Prophète. La Mosquée du Prophète nous est invisible à cet instant et semble nous regarder, avec une majesté immense et une fierté empreinte de douceur, depuis son dôme vert. Sur l’un des minarets, le muezzin proclame : « Allahu Akbar »… D’une voix grave, profonde et basse, la mélodie monte et descend lentement, comme une longue courbe sonore. « Allah est le plus grand »… « Allah est le plus grand »… Avant même qu’il ait achevé sa phrase, le muezzin du minaret le plus proche de nous commence sur une note un peu plus aiguë : « Le Plus Grand », « Allah est le plus grand » ; et, tandis que la même mélodie s’élève peu à peu sur le troisième minaret dans une tonalité encore plus haute, le premier muezzin a déjà terminé sa première phrase et commencé le deuxième verset. Les sons de la première phrase, montant des quatrième et cinquième minarets, se mêlent à une harmonie lointaine : « J’atteste qu’il n’y a de divinité qu’Allah », tandis que les voix des premier, deuxième, puis troisième minarets descendent portées par de douces ailes : « Et j’atteste que Muhammad est le Messager d’Allah ». Ainsi, chacun des cinq muezzins récite deux fois chaque verset, et l’appel continue : « Venez à la prière, venez à la prière, accourez vers le bonheur éternel ». Chaque voix semble éveiller les autres et les réunir toutes en un seul lieu, comme si son unique dessein était de céder sa place, de s’éloigner, puis de reprendre la mélodie à un autre point, la conduisant ainsi jusqu’au dernier verset : « Allah est le plus grand, Allah est le plus grand, il n’y a de divinité qu’Allah. »

Cette voix humaine qui s’élève, s’étreint profondément, s’éloigne des autres, s’unit à elles puis s’en sépare, ne ressemble à aucune autre musique humaine. Tandis que mon cœur, dans un amour fou pour cette ville et les voix qui y résonnent, se met à battre jusque dans ma gorge, je commence à comprendre que tous mes voyages et mes errances n’avaient qu’un seul sens : comprendre, depuis toujours, le sens de cet appel…

« Viens », me dit le cheikh Ibn Bulaïhid, « allons accomplir la prière du maghrib à la mosquée… »

Le Haram, ou la Mosquée sacrée de Médine, a reçu sa forme actuelle au milieu du siècle dernier. Mais certaines de ses parties sont beaucoup plus anciennes : les unes ont été construites à l’époque des sultans mamelouks d’Égypte, et d’autres encore plus tôt. La salle centrale où se trouve le tombeau du Prophète a été bâtie exactement au-dessus de l’emplacement où le troisième calife, Othman, avait fait construire un édifice au VIIe siècle. Elle est surmontée d’un grand dôme vert, dont l’intérieur est orné de peintures richement décorées aux couleurs variées. Le toit repose sur de nombreuses rangées de grosses colonnes de marbre, qui divisent l’espace intérieur en plusieurs parties tout en maintenant une harmonie réciproque. De précieux tapis sont étendus sur le sol de marbre. De part et d’autre de chacun des trois mihrabs sont suspendus des lustres de bronze travaillés avec une extrême finesse. Les mihrabs ressemblent à des niches semi-circulaires, ouvertes en direction de La Mecque ; ornés de carreaux de faïence bleus et blancs, ils sont ainsi disposés que l’un d’eux est toujours réservé à l’imam qui dirige la salat en assemblée. Des centaines de globes de verre transparent sont suspendus à de longues chaînes de cuivre ; la nuit, on allume à l’intérieur de petites lampes alimentées à l’huile d’olive, et elles répandent sur les rangées de fidèles en prière une douce lumière scintillante. Le jour, une pénombre verdâtre emplit la mosquée, donnant l’impression qu’il s’agit du fond d’un lac, comme si les silhouettes humaines nageaient toutes dans l’eau, pieds nus, au-dessus des tapis et des nattes posés sur le marbre ; comme si, séparée par des murs d’eau, la voix de l’imam, au moment de la salat, résonnait depuis l’extrémité de la grande salle d’une voix étouffée, sans produire le moindre écho.

On ne voit pas le tombeau du Messager, car il est recouvert d’un épais brocart suspendu et entouré d’une grille de bronze. Le sultan mamelouk d’Égypte Qaitbay fit fabriquer cette grille au XVe siècle. En réalité, il n’y a ici aucune structure ressemblant à un tombeau, car le Prophète fut enterré sous le sol de terre de la petite chambre où il vivait et où il mourut. Plus tard, un mur sans porte fut construit autour de cette maison, dissimulant ainsi complètement le tombeau aux regards extérieurs. À l’époque du Messager, la mosquée était directement attenante à sa chambre. Au fil des siècles, elle fut agrandie au-dessus du tombeau et au-delà de celui-ci.

À l’intérieur de la mosquée, des couvertures sont disposées en longues rangées sur le sol ouvert, pavé de pierres carrées. Des rangées de fidèles y sont assis à genoux, récitant le Coran, parlant entre eux, méditant ou passant simplement le temps dans l’oisiveté en attendant la salat du maghrib. Ibn Mulaïhid semble s’être perdu dans une prière silencieuse.

Comme toujours, avant le maghrib, une voix nous parvient de loin : c’est la récitation d’un passage du Coran. Aujourd’hui, on récite la 96e sourate, la première qui fut révélée à Muhammad, et qui commence par ces mots : « Lis au nom de ton Seigneur, du Maître »… C’est par ces paroles que l’appel d’Allah parvint pour la première fois à Muhammad, dans la grotte de Hira, près de La Mecque.

Comme il le faisait souvent, il priait seul, méditant à la recherche de la lumière et de la vérité, lorsqu’un ange apparut soudain devant lui et lui ordonna : « Lis ! » Muhammad, qui, comme presque tous ceux qui l’entouraient, n’avait jamais appris à lire, et qui, plus encore, ne savait pas quoi lire, lui répondit : « Je ne sais pas lire. » En entendant cela, l’ange l’étreignit si fortement que Muhammad eut l’impression que toute la force de son corps s’était épuisée. Alors l’ange le relâcha et répéta son ordre : « Lis, récite ! » Muhammad répondit de nouveau : « Je ne sais pas lire. » L’ange le serra encore violemment contre lui, si bien qu’il finit par perdre connaissance et eut le sentiment que sa mort était proche. De nouveau, une voix retentit, grave comme le tonnerre : « Lis ! » Et, pour la troisième fois, Muhammad murmura d’une voix douloureuse : « Je ne sais vraiment pas lire »… Alors l’ange le relâcha et dit :

Lis au nom de ton Seigneur —

qui a créé —

qui a créé l’homme d’une goutte de sperme

Lis, ton Seigneur est le Magnifique

Il a enseigné à l’homme au moyen du calame

Il a enseigné à l’homme ce qu’il ne savait pas…

Et c’est ainsi que le Coran commença à être révélé, faisant appel à la conscience, à l’intelligence et au savoir de l’homme ; ce processus se poursuivit pendant vingt-trois longues années, jusqu’à la mort du Prophète à Médine, à l’âge de soixante-trois ans.

Le récit de cette première expérience de sa révélation divine nous rappelle, d’une certaine manière, la lutte de Jacob avec l’ange dans le récit biblique de la Création. Mais là où Jacob avait résisté, Muhammad s’abandonna à l’étreinte de l’ange, dans une crainte mêlée de vénération et de souffrance ; à un moment donné, toutes ses forces l’abandonnèrent et il ne lui resta plus que la capacité d’entendre une voix — il n’était désormais plus possible de s’interroger ni même de dire, à propos de cette voix : venait-elle de l’intérieur ou de l’extérieur ? Il ne savait pas encore qu’il lui faudrait désormais être à la fois un homme plein et vide, en qui demeureraient pleinement les désirs humains et la conscience de sa propre vie, tout en devenant une forme de souffrance passive destinée à recevoir un message. La trame invisible de la vérité éternelle se déployait devant son cœur — cette vérité qui seule donne un sens à tous les objets et événements perceptibles — dans l’espoir qu’il en comprendrait la signification ; et il lui fut dit de « lire » dans ce Livre et de le proclamer au monde, afin que les hommes comprennent ce qu’ils ne savent pas et ce qu’ils ne peuvent, en pratique, connaître par leurs seules forces.

La signification extraordinaire de cette vision divine accabla Muhammad. Comme Moïse devant le buisson ardent, il se jugea lui aussi indigne de la haute dignité de la prophétie et se mit à trembler à l’idée qu’Allah l’avait peut-être choisi. Nous savons qu’il retourna ensuite chez lui, dans sa ville, et dit à son épouse Khadija : « Couvre-moi d’une couverture. » Car il tremblait comme une branche d’arbre dans la tempête. Khadija le recouvrit d’une couverture et, peu à peu, ses tremblements finirent par cesser. Puis il raconta à Khadija ce qui lui était arrivé et lui dit : « J’ai vraiment peur pour moi-même ! »

Mais Khadija, avec le regard limpide que seul l’amour peut donner, comprit aussitôt qu’il était effrayé par l’immensité de la responsabilité qui se dressait devant Muhammad, et elle répondit : « Non, par Allah ! Il ne vous imposera jamais un fardeau que vous seriez incapable de porter et Il ne vous humiliera jamais ; car chacun sait que vous êtes le meilleur des hommes, que vous assumez vos responsabilités envers vos proches, que vous aidez les faibles, secourez les démunis, accueillez généreusement vos hôtes et venez en aide à ceux qui sont véritablement dans la détresse. » Pour le réconforter, Khadija l’emmena auprès de Waraqa, son cousin instruit. Waraqa pratiquait le christianisme depuis de nombreuses années ; la tradition rapporte qu’il pouvait lire la Bible en hébreu. À cette époque, Waraqa était âgé et aveugle. Khadija lui dit : « Ô fils de mon oncle paternel, prête attention à ce membre de votre famille. » Et lorsque Muhammad raconta de nouveau son expérience, Waraqa leva les yeux avec une crainte mêlée de vénération et dit : « C’est bien l’ange de la Révélation qu’Allah avait envoyé aux prophètes d’autrefois. Ah ! Si seulement j’étais jeune ! Si seulement je vivais encore alors et pouvais vous aider lorsque votre peuple vous chassera de votre pays ! » En entendant cela, Muhammad, stupéfait, demanda : « Pourquoi ? Pourquoi me chasseraient-ils de mon pays ? » Et le sage Waraqa répondit : « Oui, ils vous chasseront. Jusqu’à présent, aucun homme tel que vous n’est venu auprès de son peuple avec ce que vous avez apporté sans être persécuté ! »

Oui, pendant treize longues années, ils le persécutèrent, si bien qu’un jour il fut contraint de quitter La Mecque et d’arriver à Médine. Car les habitants de La Mecque avaient toujours eu le cœur dur…

Mais est-il vraiment si difficile de comprendre la dureté de cœur manifestée par la plupart des habitants de La Mecque après le premier appel de Muhammad ? Ils n’éprouvaient aucune soif spirituelle ; ils ne connaissaient que les initiatives pratiques et concrètes. Car ils croyaient que l’horizon de la vie ne pouvait être élargi qu’en développant les moyens capables d’accroître le confort matériel. Pour ces gens, l’idée de se soumettre sans compromis à une exigence morale paraissait peut-être véritablement insupportable — car le mot islam signifie littéralement « se soumettre à Allah ». En outre, les habitants de La Mecque tenaient énormément à leur ordre établi et à leurs coutumes tribales ; l’enseignement de Muhammad mettait tout cela en péril. Lorsqu’il commença à prêcher l’unicité d’Allah et à condamner publiquement l’idolâtrie comme le plus grand des péchés, ils n’y virent pas seulement une attaque contre leurs croyances ancestrales : ils comprirent aussi qu’il s’agissait d’une tentative de détruire la structure sociale même de leur vie. Cela concernait en particulier les questions qu’ils considéraient comme de simples affaires « mondaines », extérieures au domaine de la religion — l’économie, les questions d’égalité sociale et de justice, et, plus généralement, tout ce qui ne s’accordait guère avec leurs pratiques commerciales, leur licence sexuelle et leur conception du bien de la tribu. Pour eux, la religion était une affaire privée — une disposition intérieure, et non une question de conduite.

Et cela était exactement l’opposé de ce que le Prophète d’Arabie avait à l’esprit lorsqu’il parlait de religion. À ses yeux, les mœurs et les comportements sociaux, ainsi que les institutions et les cérémonies, relevaient certainement du domaine de la religion ; il aurait sans doute été stupéfait que quelqu’un lui dise que la religion était entièrement une affaire de conscience individuelle, sans aucun rapport avec la conduite sociale. Plus que tout autre aspect de son message, c’est précisément cet aspect qui le rendait si détestable aux yeux des mécréants de La Mecque. S’il ne s’était pas ingéré dans les affaires sociales, leur mécontentement à l’égard du Prophète aurait peut-être été moins vif. Il ne fait aucun doute que l’islam les irritait, car sa théologie entrait en conflit avec leur propre vision religieuse. Mais il est très probable qu’après quelques objections initiales, ils auraient fini par s’y accommoder — comme ils s’étaient accommodés quelque temps auparavant de la prédication fragmentaire du christianisme — si le Messager d’Allah avait simplement suivi l’exemple des prêtres chrétiens et limité sa prédication à quelques sujets : exhorter les hommes à croire en Allah, Le prier pour le salut et se comporter convenablement dans leurs affaires personnelles. Mais il ne suivit pas l’exemple chrétien et ne limita pas son message à la foi, aux rites religieux et à la morale individuelle. Comment aurait-il pu en être autrement ? Son Allah ne lui avait-il pas ordonné de prier ainsi : « Ô notre Seigneur, accorde-nous le bien de ce monde et le bien de la vie future. »

Dans la structure de cette phrase coranique, « le bien de ce monde » est placé avant « le bien de la vie future » — d’abord parce que le présent précède l’avenir, qu’il le prépare et le devance, et ensuite parce que l’être humain a été créé de telle manière que, pour répondre à l’appel de l’âme et rechercher le bien de la vie prochaine, il doit d’abord s’efforcer de satisfaire ses besoins physiques et terrestres. Le message de Muhammad ne contient aucune conception de la spiritualité qui soit séparée de la vie physique ou qui lui soit opposée. Ce message repose entièrement sur l’idée que le corps et l’âme sont deux aspects différents d’une même réalité ; et quelle est cette réalité ? La vie humaine. C’est pourquoi il ne pouvait naturellement se contenter de cultiver chez l’individu une simple disposition morale ; il voulait au contraire transformer cette disposition en un système social précis qui assurerait à chaque membre de la société la plus grande aisance physique et matérielle possible, garantissant ainsi aussi les plus grandes possibilités d’épanouissement spirituel.

Il commença sa prédication en déclarant aux hommes : « Les œuvres, ou les actes, font partie de la foi » ; car Allah ne tient pas compte seulement de la croyance personnelle : Il observe aussi les actes de chaque femme et de chaque homme, en particulier ceux qui ont des répercussions au-delà de la vie individuelle, sur autrui. Il prêcha contre l’oppression des faibles par les puissants au moyen d’une rhétorique ardente, dont Allah l’avait doté. Il avança cet argument sans précédent : pour Allah, la femme et l’homme sont égaux, et cette égalité s’applique de la même manière à tous deux dans l’accomplissement de leurs devoirs religieux comme dans leurs espérances ; la terreur des païens simples d’esprit de La Mecque fut sans bornes lorsqu’il alla jusqu’à proclamer que la femme est, de son propre droit, une personne indépendante, et qu’elle n’est pas une personne distincte uniquement en raison de son lien avec un homme en tant que mère, sœur, épouse ou fille ; elle a donc le droit de posséder des biens, de diriger ses propres affaires commerciales et de se donner librement à autrui par le mariage ! Il déclara tous les jeux de hasard et toutes les formes d’ivresse répréhensibles, car, dans les termes du Coran : « Il y a en eux beaucoup de mal et quelques avantages. Mais le mal l’emporte sur l’avantage. » Par-dessus tout, il s’éleva contre l’oppression séculaire que les hommes exercent sur les autres hommes, contre les profits des prêts fondés sur l’intérêt, quel qu’en soit le taux, et contre le monopole individuel1() et le « cornering »2()— c’est-à-dire contre le fait de jouer avec les besoins futurs d’autrui, ce que nous appelons aujourd’hui la « spéculation » —, contre le fait de déterminer le bien et le mal selon l’esprit de groupe tribal, ce que la terminologie moderne appelle le « nationalisme ». En vérité, il ne reconnut aucune légitimité morale aux attitudes et aux jugements tribaux. À ses yeux, la seule base légitime — c’est-à-dire la seule base moralement valable — d’un groupe communautaire était la reconnaissance consciente et libre d’un critère commun de valeurs morales, et non le simple hasard d’être issus de la même lignée.

En pratique, il insista pour une révision en profondeur de chacune des conceptions sociales qui, jusque-là, avaient été considérées comme inviolables et, de cette manière — comme le disent les gens de notre époque — il fit entrer la religion dans la « politique ». Il va sans dire que, pour cette époque, ce fut un changement véritablement révolutionnaire.

Comme presque tous les peuples de tous les temps, les dirigeants païens de La Mecque croyaient que les coutumes sociales, les idées et les usages dans lesquels ils avaient été élevés étaient les meilleurs qui soient, et qu’il était impossible d’en concevoir de meilleurs. Aussi furent-ils naturellement irrités par l’entreprise du Prophète, qui consistait à introduire la religion dans la politique, c’est-à-dire à faire de la connaissance d’Allah le point de départ du changement social ; ils la condamnèrent comme immorale, séditieuse et contraire à toutes les notions du bien et du mal. Et lorsqu’il leur devint clair que Muhammad n’était pas seulement un rêveur, mais qu’il pouvait susciter chez les hommes l’enthousiasme de l’action, les défenseurs de l’ordre social établi adoptèrent une puissante contre-mesure et commencèrent à le persécuter, lui et ses compagnons…

En réalité, d’une manière ou d’une autre, tous les prophètes ont défié l’ordre social établi de leur époque. Dès lors, est-il si étonnant que presque tous aient été persécutés et raillés par leur peuple, et que Muhammad, le dernier d’entre eux, soit encore raillé aujourd’hui dans le monde occidental ?

Trois

Dès la fin de la prière du Maghrib, le cheikh Ibn Bulayhid devint le centre d’un cercle animé de Bédouins najdis et de citadins désireux de profiter de son érudition et de sa sagesse pratique. Lui-même était curieux d’entendre leurs récits et ce qu’ils pouvaient lui dire de leurs expériences et de leurs voyages dans des pays lointains. Les longs voyages n’ont rien d’exceptionnel chez les Najdis ; ils se nomment eux-mêmes « ahl al-shiddad », les « gens qui chevauchent les selles de chameau », et pour beaucoup d’entre eux, la selle d’un chameau est bien plus familière que le lit de leur maison. Elle l’est certainement pour le jeune Bédouin de Harb qui venait de raconter au cheikh son expérience de son récent voyage en Irak. C’est au cours de ce voyage qu’il vit pour la première fois de sa vie un firangî, c’est-à-dire un Européen (les Arabes ne donnèrent ce nom aux Européens qu’à partir du moment où ils eurent affaire aux Francs pendant les guerres des Croisades).

— Dites-moi, cheikh, pourquoi les Firangis portent-ils toujours sur la tête des chapeaux qui leur couvrent les yeux ? Comment peuvent-ils voir le ciel ?

— Ils ne veulent pas voir cette chose-là, répondit le cheikh en me regardant et en clignant de l’œil — peut-être craignent-ils que la vue du ciel ne leur rappelle Allah ; ils ne veulent pas que, durant les jours de la semaine, quelqu’un leur rappelle Allah…

Nous éclatâmes tous de rire. Mais le jeune Bédouin, dans sa quête de savoir, se montrait vraiment obstiné. — Alors pourquoi Allah est-il si miséricordieux envers eux et leur accorde-t-il des richesses qu’Il n’accorde pas aux croyants ?

— Oh, c’est très simple, mon garçon : ils adorent l’or et l’argent. Ainsi, leurs dieux sont dans leurs poches… Mais cet ami que voici », dit-il en posant la main sur mon genou, « en sait beaucoup plus que moi sur les Firingis, parce qu’il est venu de chez eux ; c’est Allah — que Son nom soit glorifié — qui l’a conduit des ténèbres vers la lumière de l’islam. »

— Est-ce vraiment ainsi, frère ? » demande le Bédouin, intrigué. « Est-il vrai que vous-même étiez un “Firingi” ? » Lorsque j’incline la tête en signe d’assentiment, il murmure : « Louange à Allah, qui guide dans la bonne voie qui Il veut. Dites-moi, frère : pourquoi les “Firingis” sont-ils si indifférents à Allah ? »

— C’est une longue histoire, répondis-je. On ne peut pas l’expliquer en quelques mots. Ce que je peux te dire pour l’instant, c’est que le monde des “Firingis” est devenu le monde du Dajjâl — le monde du trompeur éblouissant. N’as-tu jamais entendu la prophétie de notre Prophète selon laquelle, à la fin des temps, la majorité des habitants du monde deviendront les adeptes du Dajjâl, croyant qu’il est lui-même Allah ? »

Et lorsqu’il me regarda d’un air interrogateur, je racontai, avec l’assentiment du cheikh Ibn Bulayhid, la prophétie relative à l’apparition du Dajjâl, mentionnée dans le dernier livre de la Bible : il aura un œil aveugle, mais possédera des pouvoirs mystérieux accordés par Allah. Il entendra de ses oreilles ce qui se dit dans les régions les plus éloignées de la terre et verra de son unique œil tout ce qui se passe à des distances infinies ; il parcourra la terre en volant, en quelques jours ; il fera soudain surgir des trésors d’or et d’argent des profondeurs du sol ; sur son ordre, la pluie tombera et la végétation poussera ; il tuera en prétendant être Allah, et les hommes se prosterneront devant lui avec dévotion — mais ceux dont la foi est ferme pourront lire, écrit en lettres de feu sur son front : “Celui qui nie Allah”. Ils sauront ainsi que le Dajjâl n’est rien d’autre qu’une tromperie destinée à éprouver la foi des hommes…

Et lorsque mon ami bédouin me regarda, les yeux écarquillés, et murmura : « Je cherche refuge auprès d’Allah », je me tournai vers Ibn Bulayhid et lui dis :

— Cheikh, cette histoire allégorique n’est-elle pas une description appropriée de la civilisation technique moderne ? Cette civilisation est borgne : autrement dit, elle ne regarde qu’un seul aspect de la vie, son progrès matériel, et demeure inconsciente de son aspect spirituel. Grâce à ses prodiges techniques, elle a donné à l’homme la capacité de voir des objets très éloignés, au-delà de ses facultés naturelles, et d’entendre des sons lointains ; elle lui a donné le pouvoir de franchir des distances infinies à une vitesse inconcevable. Par les connaissances scientifiques de cette civilisation, la pluie est “fait tomber”, la végétation est produite, et des trésors inattendus sont tirés des profondeurs du sol. Les médicaments de cette science rendent la vie à celui dont la mort paraît inévitable ; d’un autre côté, ses guerres et ses destructions scientifiques anéantissent la vie. Et le progrès matériel est si puissant, si éblouissant, que les gens à la foi faible ont commencé à croire qu’il est, de son propre droit, un “dieu”. Mais ceux qui restent conscients de leur Créateur comprennent clairement qu’adorer le “Dajjâl”, c’est nier Allah… »

— Tu as raison, Muhammad, tu as raison ! » s’écria Bulayhid en frappant avec excitation ma rotule de sa paume. « Je n’avais jamais pensé à considérer ainsi la prophétie relative au Dajjâl, mais tu as raison ! Sans comprendre que le progrès de l’humanité et le développement de la science sont un bienfait de notre Allah, les hommes ont commencé, par ignorance, à croire en nombre toujours croissant que ce dieu lui-même est une fin et qu’il mérite d’être adoré. »

Oui, pensai-je en moi-même, les Occidentaux se sont véritablement voués à l’adoration du Dajjâl. Depuis longtemps, l’homme occidental a perdu toute son innocence et toute son harmonie intérieure avec la nature. Pour lui, la vie est devenue un tourment. Il est sceptique et, pour cette raison, séparé de son frère et solitaire au fond de lui-même. Pour ne pas disparaître dans cette solitude, il lui faut nécessairement chercher à dominer la vie par des moyens extérieurs — le seul sentiment d’« être en vie » ne lui procure plus la sécurité intérieure ; il doit sans cesse lutter avec la vie, instant après instant, dans la douleur. Ayant perdu toute interrogation métaphysique et décidé de poursuivre sa route sans elle, il lui faut constamment inventer et découvrir des alliés mécaniques pour lui-même. C’est ainsi qu’a commencé sa folle et téméraire entreprise dans le domaine technique. Chaque jour, il invente de nouvelles machines et donne à chacune une part de son âme, afin qu’elles luttent elles-mêmes pour son existence. Les machines le font certes, mais elles créent en même temps pour lui de nouveaux besoins, de nouveaux dangers, de nouvelles peurs, ainsi qu’une soif insatiable de ces alliés toujours plus nouveaux et plus artificiels. Son âme se perd dans la rotation des roues des machines productives, toujours plus puissantes, toujours plus extravagantes, toujours plus violentes ; et la machine perd elle aussi son véritable objectif — protéger et enrichir la vie humaine — pour devenir elle-même une divinité, un monstre d’acier dévorant tout. Les prêtres et les prédicateurs de cette divinité insatiable ne semblent pas comprendre que la rapidité du progrès technique moderne n’est pas seulement le résultat du développement assuré des sciences et du savoir, mais aussi celui du désespoir spirituel. Et les progrès matériels éclatants à la lumière desquels l’homme occidental proclame sa volonté de dominer la nature sont, dans leur signification la plus profonde, de nature défensive : derrière leurs visages resplendissants se tapit la terreur de l’inconnu.

La civilisation occidentale n’est pas parvenue à établir un équilibre harmonieux entre les besoins de l’homme et de la société et les exigences de son âme. Cette civilisation a rejeté l’éthique religieuse qui la guidait encore quelque temps auparavant, mais elle n’a pas su créer en elle-même une autre méthode morale qui, aussi théorique soit-elle, puisse être rationnellement admise. Malgré ses immenses progrès dans l’éducation, la civilisation occidentale n’a pas réussi à vaincre cette disposition stupide des hommes à se laisser prendre aux slogans, aussi absurdes soient-ils, que les orateurs habiles à séduire les foules jugent nécessaire d’inventer. Elle a élevé l’art de l’organisation au rang des beaux-arts ; pourtant, les nations occidentales démontrent chaque jour leur incapacité totale à contrôler les forces engendrées par leurs savants, et elles en sont maintenant arrivées à un point où des possibilités scientifiques apparemment illimitées et le chaos universel avancent côte à côte, main dans la main. De la lumière de la connaissance que sa science répand — une lumière indubitablement grandiose — l’Occidental privé de toute orientation religieuse ne peut plus tirer aujourd’hui aucun bénéfice moral. À son sujet s’appliquent ces paroles du Coran :

Leur exemple est celui d’un peuple qui a allumé un feu ; mais lorsque celui-ci les laissa dans les ténèbres où ils ne voient rien, sourds, muets et aveugles, ils ne reviennent pourtant pas.

Et pourtant, dans l’orgueil de leur aveuglement, les Occidentaux sont convaincus que leur civilisation, et rien d’autre, apportera à la terre lumière, bonheur et paix. Aux XVIIIe et XIXe siècles, ils ont voulu répandre dans le monde entier la vérité du christianisme ; mais à présent que leur ferveur religieuse s’est tellement refroidie qu’ils ne considèrent plus la religion comme davantage qu’une musique de fond — à laquelle on permet d’accompagner « en réalité » la vie, mais sans lui permettre d’exercer la moindre influence sur elle —, ils ont commencé à propager, à la place du christianisme, la théorie matérialiste du « mode de vie occidental ». Quelle est cette théorie ? La conviction que tous les problèmes humains peuvent être résolus dans les usines, les laboratoires et sur les tables des statisticiens.

Et c’est ainsi que le Dajjal est apparu sous sa véritable forme…

Quatre

Le silence s’installe longuement. Puis le shaykh reprend la parole : « Mon garçon, est-ce cette compréhension de ce que signifie le Dajjal qui t’a contraint à embrasser l’islam ?

— D’une certaine manière, je pense que oui, mais ce ne fut que l’ultime étape. »

— L’ultime étape… Oui, tu m’avais raconté un jour comment tu avais trouvé le chemin de l’islam. Mais quand exactement, et de quelle manière, l’idée que l’islam pourrait être le but que tu recherchais a-t-elle commencé à naître dans ton esprit ? »

— Quand ? Laissez-moi réfléchir un instant… Il me semble que cela s’est passé en Afghanistan, un jour d’hiver, lorsque mon cheval avait perdu un fer et que je devais, pour cette raison, chercher un maréchal-ferrant dans un village. Le village était assez éloigné de ma route. C’est là qu’un homme m’a dit : « Mais vous êtes musulman ; seulement, vous ne le savez pas vous-même, voilà tout… » Cela s’est passé huit mois avant que j’embrasse l’islam… Je me rendais de Hérat à Kaboul… »

Je voyageais à cheval sur la route de Hérat à Kaboul. Ibrahim et un soldat afghan m’accompagnaient. Nous avancions à cheval à travers les vallées montagneuses enneigées du centre de l’Afghanistan et les cols de l’Hindu Kush. Il faisait alors extrêmement froid ; la neige scintillait, et de tous côtés se dressaient de hautes montagnes escarpées, blanches et noires.

Ce jour-là, je ressentais au fond de moi une tristesse et, en même temps, un bonheur extraordinaire. J’étais triste parce qu’il me semblait qu’un épais voile opaque cachait aux gens avec lesquels j’avais vécu ces derniers mois la lumière, la force et l’intelligence que leur foi aurait pu leur donner ; et j’étais heureux parce que la lumière, la force et l’intelligence de cette foi étaient avec moi, tout près des montagnes blanches et noires, si proches que je pouvais presque les toucher de la main.

Mon cheval se mit à boiter et quelque chose tinta dans son sabot : un fer s’était desserré et ne tenait plus que par deux clous.

— Y a-t-il un village dans les environs où je pourrais trouver un maréchal-ferrant ? demandai-je à nos compagnons afghans.

— À un peu moins d’une lieue d’ici se trouve un village appelé Deh-Jangi. Il y a là un maréchal-ferrant, ainsi que la forteresse du hakim de Hazarajat.

Nous prîmes donc la direction de Deh-Jangi, chevauchant sur la neige scintillante à une allure un peu plus lente, afin de ne pas fatiguer mon cheval.

Le hakim, ou gouverneur du district, était un jeune homme petit et trapu, toujours souriant. Cet homme affable fut heureux d’accueillir un hôte étranger dans sa petite résidence isolée. De tous les Afghans que j’avais rencontrés jusque-là et que je devais rencontrer par la suite, ce jeune homme était le plus simple et le plus humble, bien qu’il fût un proche parent du roi Amanullah. Il m’obligea à séjourner chez lui pendant deux jours.

Le soir du deuxième jour, nous nous sommes assis, comme d’habitude, devant un repas copieux. Ensuite, un homme de la campagne nous a divertis en chantant une chanson au son du sitar. Il chantait en pachto — une langue que je ne comprends pas — mais quelques mots persans de son chant semblaient bondir clairement sur le fond de la pièce chaude aux tapis doucement tièdes et de l’éclat froid de la neige qui entrait par les interstices de la fenêtre. Je me souviens qu’il chantait la bataille de David contre Goliath — le combat de la foi contre la force brute — et, bien que je ne parvinsse pas à suivre précisément les paroles, le sens du chant devint clair pour moi lorsqu’il commença sur une mélodie douce et tendre, puis s’éleva dans une formidable explosion d’émotion, jusqu’à un cri joyeux de victoire finale !

Lorsque le chant prit fin, le hakim fit cette remarque : « David était petit, mais sa foi était grande… »

Je ne pus m’empêcher d’ajouter : « Et vous êtes nombreux, mais votre foi est faible. »

Mon hôte me regarda avec étonnement et, embarrassé par ce que j’avais dit presque involontairement, je me mis précipitamment à expliquer mes paroles. Mon explication prit la forme d’un flot impétueux de questions.

— Comment se fait-il que vous, musulmans, ayez perdu confiance en vous-mêmes, alors que vos ancêtres avaient autrefois étendu votre religion, en moins d’un siècle, de l’Arabie jusqu’à l’Atlantique lointain à l’ouest et jusqu’au cœur de la grande Chine à l’est, et que maintenant vous vous soumettiez si facilement, comme des êtres faibles, aux idées et aux coutumes de l’Occident ? Pourquoi, vous dont les ancêtres avaient jadis illuminé le monde de la lumière de la science, du savoir et des arts, à une époque où l’Europe était plongée dans la barbarie et l’ignorance les plus profondes, n’avez-vous plus le courage de revenir à vos propres idéaux religieux, progressistes et lumineux ? Comment est-il possible qu’Atatürk, cet insignifiant homme masqué qui ne reconnaît même pas que l’islam ait une quelconque valeur, soit devenu pour vous, musulmans, le « symbole de la renaissance musulmane » ?

Mon hôte resta immobile, sans voix. Dehors, la neige tombait. Je ressentis de nouveau cette émotion mêlée de tristesse et de joie que j’avais éprouvée juste avant d’atteindre Deh-Jangi. Je pris conscience de la gloire du passé, qui avait jadis été une réalité, et de la honte qui recouvrait de son opprobre les descendants actuels d’une grande civilisation !

— Dites-moi : comment se fait-il que la religion de votre Prophète, avec toute sa simplicité et sa clarté, ait été ensevelie sous le fatras des conceptions stériles et des arguties de vos oulémas ? Comment se fait-il que vos rois, vos souverains et vos grands propriétaires s’enivrent de plaisirs au milieu des richesses, de l’opulence et du luxe, tandis que leurs innombrables frères musulmans survivent dans une pauvreté indicible et des conditions sordides — alors que votre Prophète enseignait que nul ne peut prétendre être croyant s’il mange à satiété tandis que son voisin reste affamé ? Pouvez-vous m’expliquer pourquoi vous avez relégué les femmes à l’arrière-plan de la vie, alors que les femmes qui entouraient le Prophète et ses Compagnons participaient largement à la vie de leurs hommes ? Comment se fait-il qu’il y ait tant d’ignorants parmi vous, musulmans, et que si peu d’entre vous soient capables d’apprendre et de lire — alors que votre Prophète a déclaré que « la recherche du savoir est un devoir sacré obligatoire pour tout musulman et toute musulmane », et qu’il a dit que « la supériorité du savant sur le simple dévot est comme la supériorité de la pleine lune sur tous les autres astres » ?

Mon hôte me regardait toujours fixement, sans dire un mot, et je commençai à penser que mon explosion l’avait peut-être blessé au plus profond de lui-même. Le musicien, qui ne comprenait pas suffisamment le persan pour me suivre, fixait avec stupeur cet étranger qui avait parlé avec tant de passion au hakim. Finalement, le hakim s’enveloppa dans sa large couverture de laine de mouton jaunâtre, comme s’il avait froid. Puis il murmura :

« Mais… vous êtes pourtant musulman… »

J’éclate de rire et je dis : « Non, je ne suis pas musulman. Mais j’ai trouvé tant de beauté dans l’islam que, parfois, je me mets en colère lorsque je vois que vous la gaspillez… Si j’ai été très brusque, pardonnez-moi. Je ne vous ai pas parlé en ennemi. »

« Vous êtes musulman ; seulement, vous ne le savez pas vous-même, voilà tout… » Pourquoi ne dites-vous pas ici, en cet instant même : « Lā ilāha illā Allāh, Muḥammad rasūl Allāh — il n’y a pas de divinité en dehors d’Allah, et Muhammad est Son Messager » ? Et pourquoi ne devenez-vous pas effectivement musulman, comme vous l’êtes déjà dans votre cœur ? Dites-le, frère, prononcez ces mots dès maintenant ; demain, je vous accompagnerai à Kaboul et vous conduirai auprès de l’Émir, qui vous accueillera à bras ouverts. Il vous donnera une maison, des jardins, des vaches et des veaux, et nous vous aimerons tous. Dites-le, cher frère… »

— « Si jamais je prononce ces mots, ce sera parce que mon cœur aura trouvé la paix — et non pour la maison et les jardins de l’Émir. »

Mais il insistait : « Vous en savez déjà beaucoup plus sur l’islam que la plupart d’entre nous. Quelle est donc la chose que vous n’avez pas encore comprise ? »

— « Il ne s’agit pas de comprendre, mais de croire sans le moindre doute : d’avoir la conviction que le Coran est véritablement la parole d’Allah, et non pas seulement la création merveilleuse d’un grand homme… »

Mais, au cours des mois qui suivirent, je ne parvins jamais à chasser de mon esprit les paroles de mon ami afghan.

De Kaboul, je traversai le sud de l’Afghanistan jusqu’à l’ancienne cité de Ghazni, puis je voyageai à cheval pendant plusieurs semaines. C’est de Ghazni que, près d’un millier d’années auparavant, le grand Mahmud était parti à la conquête de l’Inde. Je traversai Kandahar, qui ressemble à une ville étrangère, où l’on rencontre certaines des tribus guerrières les plus redoutables du monde. Je franchis les déserts de l’angle sud-ouest de l’Afghanistan, puis je revins à Hérat, d’où avait commencé mon itinéraire pédestre à travers l’Afghanistan.

C’était en 1926. Vers la fin de l’hiver, je quittai Hérat. Au début de mon long voyage de retour vers ma patrie, je pris le train depuis la frontière afghane jusqu’à Merv, au Turkestan russe, puis de Merv à Samarcande, de Samarcande à Boukhara et à Tachkent ; de là, je traversai la steppe turkmène pour gagner l’Oural et Moscou.

La première et la plus durable impression que la Russie soviétique grava dans mon esprit fut celle d’une immense affiche, admirablement illustrée, à la gare de Merv. On y voyait un jeune prolétaire vêtu d’une ample chemise bleue donner un coup de botte à un personnage grotesque, vêtu d’une robe et portant une barbe blanche, le précipitant du ciel couvert de nuages. Au-dessous de l’affiche, cette légende russe était inscrite : « C’est ainsi que les ouvriers de l’Union soviétique ont chassé Dieu du ciel à coups de pied. » Publiée par l’Association des « Bezbozhniki » (athées) de la République socialiste soviétique.

Partout où j’allais, une propagande antireligieuse de ce genre, approuvée par le gouvernement, s’imposait à la vue : sur les bâtiments officiels, dans les rues et, délibérément, aux abords de tout lieu de culte. Au Turkestan, la plupart de ces lieux de culte étaient naturellement des mosquées. Même si la prière collective publique n’était pas officiellement interdite, les autorités faisaient tout leur possible pour empêcher les gens d’y prendre part. J’entendais souvent dire, surtout à Boukhara et à Tachkent, que les policiers des services de renseignement notaient le nom de toute personne entrant dans une mosquée ; que les exemplaires du Coran étaient rassemblés en un endroit puis détruits. Et les jeunes Bezbozhniki avaient pour jeu favori de jeter des têtes de porc à l’intérieur des mosquées. Il faut bien reconnaître que c’était une coutume des plus charmantes.

Après avoir voyagé plusieurs semaines à travers la Russie asiatique et européenne, je poussai un soupir de soulagement en franchissant la frontière polonaise. Je me rendis directement à Francfort et retrouvai le milieu que mon journal m’avait rendu familier. Je ne tardai pas à comprendre que, durant mon absence, mon nom était devenu très célèbre et que j’étais désormais considéré comme l’un des correspondants étrangers les plus connus d’Europe centrale. Plusieurs de mes articles — en particulier ceux que j’avais consacrés à la psychologie religieuse complexe des Iraniens — avaient attiré l’attention d’éminents orientalistes, et la reconnaissance qu’ils avaient obtenue n’était pas négligeable. Grâce à ce succès, je fus invité à donner plusieurs conférences à l’Académie de géopolitique de Berlin. On me dit là-bas qu’on n’avait encore jamais accordé un tel honneur à un homme de mon âge — je n’avais pas encore vingt-six ans. Plusieurs journaux, avec l’autorisation du Frankfurter Zeitung, reproduisirent les articles les plus utiles au grand public. J’appris que l’un de mes articles avait été reproduit près de trente fois. À tous égards, mon voyage en Iran avait été extrêmement fructueux.

.. . …. …               .. ..         ..           .. .          C’est à cette époque que j’épousai Elsa. Les deux années que j’avais passées loin de l’Europe n’avaient pas affaibli notre amour ; elles l’avaient au contraire renforcé. Et c’est avec une joie et un bonheur tels que je n’en avais jamais éprouvé auparavant que j’écartai d’un revers de main ses craintes concernant la grande différence d’âge qui nous séparait.

— Mais comment peux-tu m’épouser ? objecta Elsa. Tu n’as même pas vingt-six ans, et moi, j’en ai plus de quarante. Réfléchis un peu : quand tu auras trente ans, j’en aurai quarante-cinq ; et quand tu atteindras la quarantaine, je serai déjà une vieille femme…

J’éclatai de rire : « Qu’est-ce que cela peut faire ? Je ne peux même pas imaginer mon avenir sans toi. »

Et finalement, Elsa s’avoua vaincue.

Je n’ai pas exagéré lorsque j’ai dit qu’il m’était impossible d’imaginer l’avenir sans Elsa. Sa beauté et sa grâce innée la rendaient à mes yeux si irrésistiblement attirante que je ne pouvais même pas regarder une autre femme. Et sa compréhension pénétrante de ce que je désirais de la vie éclairait mes espoirs et mes aspirations, les rendant plus concrets, plus précis — bien plus concrets et plus précis que ne l’auraient jamais pu faire mes propres réflexions.

Un jour — très probablement une semaine après notre mariage — Elsa fit cette remarque : « Comme il est étonnant que, parmi tous les hommes, ce soit toi qui méprises le mysticisme en matière de religion… Tu es toi-même un mystique — un mystique d’une certaine manière, par la connaissance acquise par les sens ; tu avances dans la vie qui t’entoure en la touchant du bout des doigts, en découvrant dans chaque chose un motif mystique subtil et complexe — dans bien des choses qui paraissent aux autres extrêmement insignifiantes, extrêmement ordinaires… Et pourtant, dès que tu regardes la religion, tu deviens entièrement cérébral. Chez presque tous les autres, ce serait plutôt l’inverse… »

Mais Elsa ne fut nullement déconcertée. Lorsque je lui parlais de l’islam, elle savait ce que je cherchais, même si elle n’en ressentait peut-être pas le besoin aussi intensément que moi ; pourtant, son amour pour moi la fit participer à ma quête.

Nous lisions souvent le Coran ensemble et discutions tous les deux de ses divers courants de pensée ; Elsa, comme moi, se trouvait de plus en plus touchée par le lien profond qui unissait son enseignement moral à ses directives pratiques et concrètes. Selon le Coran, Allah n’exige pas de l’homme une obéissance aveugle ; Il en appelle plutôt à son intelligence. Il ne se tient pas à distance de la destinée humaine ; au contraire, Il est « plus proche de toi que ta veine jugulaire ». Il n’a tracé aucune ligne de séparation entre la religion et la conduite sociale. Et, chose peut-être plus importante encore, Allah ne part pas de l’axiome selon lequel la vie serait entièrement accablée par le conflit entre la matière et l’esprit, et selon lequel, pour trouver le chemin de la lumière, l’esprit devrait être libéré des liens du corps. Le reniement de la vie et la mortification de l’esprit, sous quelque forme que ce soit, ont été condamnés par le Messager dans des paroles telles que : « Sachez que l’ascétisme n’est pas pour moi » et « Il n’y a pas de monachisme en islam ». Non seulement le désir de vivre de l’être humain est reconnu comme un instinct positif et fécond, mais il est également consacré par la dignité d’un axiome moral. En pratique, voici ce que l’on enseigne à l’homme : tu peux non seulement tirer pleinement parti de ta vie, tu y es aussi obligé.

Une forme cohérente de l’islam commença à se révéler avec une telle finalité et une telle certitude que j’en demeurais parfois émerveillé et stupéfait. Elle prenait forme selon un processus que l’on pourrait décrire comme une sorte d’osmose mentale ; autrement dit, elle se constituait peu à peu sans que je tente consciemment de rassembler et de « codifier » les connaissances fragmentaires que j’avais acquises au cours de mes quatre années de vie. Je vis devant moi quelque chose qui ressemblait à une œuvre d’architecture parfaite, dont tous les éléments étaient maintenus dans une telle harmonie que chacun complétait et soutenait les autres, sans rien de superflu ni rien de manquant — un tel équilibre et une telle unité qu’ils donnaient naissance à l’idée que, dans la vision islamique et ses axiomes, chaque chose se trouvait « à sa juste place ».

Il y a treize cents ans, un homme se leva et déclara : « Je ne suis qu’un homme mortel ; mais Celui qui a créé cet univers m’a ordonné de vous transmettre Son message. Il m’a ordonné de vous rappeler Son existence, Sa toute-puissance et Sa clairvoyance, et de vous présenter un programme de conduite, afin que vous puissiez vivre en harmonie avec Son dessein pour vous. Si vous acceptez cet appel et ce programme, alors suivez-moi. » Telle était l’essence de la mission prophétique de Muhammad (que la paix soit sur lui).

Le plan social qu’il a adopté est celui d’une vie simple, qui ne fait qu’aller de pair avec la véritable grandeur. Il part du principe que l’être humain est un organisme vivant, doté de besoins biologiques, et que le Créateur a fait la nature humaine de telle sorte que les hommes doivent vivre en groupe pour satisfaire pleinement leurs besoins physiques, psychiques et intellectuels : en bref, les hommes sont « interdépendants ». La continuité de l’élévation spirituelle d’un individu — objectif fondamental de toutes les religions — dépend de l’aide qu’il reçoit des gens qui l’entourent, de l’encouragement et de la protection qu’ils lui apportent ; bien entendu, ceux qui l’entourent attendent de lui la même coopération. Cette interdépendance des êtres humains est précisément la raison pour laquelle la religion de l’islam ne pouvait être séparée de l’économie et de la politique. Le véritable développement de la personnalité humaine doit rencontrer le moins d’obstacles possible et recevoir le plus grand encouragement possible. Voilà, et rien de plus, la conception islamique du véritable devoir de la société ! C’est pourquoi il était tout naturel que le système auquel le prophète Muhammad donna forme au cours des vingt-trois années de sa mission ne concerne pas seulement les affaires spirituelles, mais qu’il fournisse également un cadre pour toutes les activités individuelles et sociales. Ce système n’a pas seulement exalté l’idéal de la bonne conduite individuelle ; il a aussi accordé toute son importance à l’idée qu’une société équilibrée devait naître des fruits de cette bonne conduite. Il n’y est esquissé qu’une communauté politique — une simple esquisse, car les détails des besoins politiques des hommes sont limités par le temps et, par conséquent, susceptibles de changer —, ainsi qu’un schéma des droits individuels et des responsabilités sociales qui anticipe correctement les réalités de l’évolution historique. Le mode de vie islamique englobe tous les aspects de l’existence : moraux et physiques, individuels et sociaux. Dans l’enseignement du Messager, les problèmes du corps et de l’esprit, les questions sexuelles et économiques, ont reçu leur juste place à côté des questions de théologie et de culte ; rien de ce qui touche à la vie n’a jamais été considéré comme trop insignifiant pour être intégré au cercle de la pensée religieuse — pas même des problèmes purement matériels tels que le commerce, l’héritage, les droits de propriété ou la propriété foncière !

Toutes les dispositions du droit islamique ont été conçues pour assurer à tous les membres de la société, sans distinction de naissance, d’origine ou de sexe, et indépendamment de leur appartenance sociale, les mêmes possibilités et le même bien-être. Aucun privilège ni aucune prérogative n’étaient réservés au fondateur de cette société ou à ses descendants. La notion de classe n’existait pas. Tous ceux qui croient en l’islam jouissent des mêmes droits et sont soumis aux mêmes devoirs et aux mêmes obligations. Aucun prêtre n’est nécessaire pour servir d’intermédiaire entre Allah et les hommes, car Il sait ce qu’ils ont devant eux et ce qu’ils dissimulent derrière eux. L’obéissance n’est due qu’à Allah et à Son Messager, à ses propres parents, ainsi qu’à la société dont le but est d’établir le royaume d’Allah sur la terre. L’islam ne reconnaît aucune autre forme d’allégeance et n’admet pas les loyautés de ce genre qui disent : « Que mon pays ait tort ou raison, c’est mon pays », ou : « Ma nation a toujours raison. » En expliquant ce principe, le Prophète a déclaré très clairement à plusieurs reprises : « Ne fait pas partie de ma communauté celui qui proclame des objectifs partisans fondés sur l’esprit de clan ; ne fait pas partie de ma communauté celui qui combat pour des intérêts partisans fondés sur l’esprit de clan ; et ne fait pas partie de ma communauté celui qui meurt par esprit de clan. »

Avant l’islam, toutes les organisations politiques — même celles fondées sur des bases théocratiques ou semi-théocratiques — étaient limitées par la conception étroite de la tribu et de l’homogénéité tribale. Ainsi, les rois-dieux de l’Égypte ancienne ne concevaient rien au-delà des frontières de la vallée du Nil et de ses habitants ; et, dans l’État théocratique des premiers Hébreux, même lorsque l’on considérait qu’Allah gouvernait le royaume, Allah était nécessairement l’Allah des enfants d’Israël ! En revanche, dans le cadre de la pensée coranique, la naissance ou l’allégeance à une tribu n’ont aucune place. L’islam conçoit une société étatique autonome qui rejette les divisions traditionnelles entre tribus et nations. À cet égard, l’islam et le christianisme poursuivent un objectif commun ; on peut dire que tous deux cherchent à former une communauté internationale fondée sur leur allégeance à un idéal commun. Mais tandis que le christianisme s’est contenté de défendre moralement ce principe et, en conseillant à ses fidèles de rendre à César ce qui lui revient, a limité son appel universel au domaine spirituel, l’islam a présenté au monde le rêve d’une organisation politique dans laquelle la conscience divine serait la clé principale du comportement pratique des hommes et l’unique fondement de toutes les institutions sociales.

Ainsi, en achevant ce que le christianisme avait laissé incomplet, l’islam ajoute un nouveau chapitre au développement de l’humanité : celui du premier exemple d’une société libre fondée sur un idéal, à l’opposé des sociétés fermées, limitées dans le passé par la race ou la géographie.

L’islam conçoit et fait naître une civilisation où le nationalisme n’a aucune place, pas plus que les intérêts établis, les divisions de classe, l’institution de l’Église et du clergé, ou l’aristocratie héréditaire. En réalité, il n’existe en islam aucun privilège fondé sur la naissance. Son objectif était d’établir une théocratie tournée vers Allah et une démocratie entre les hommes. Le trait le plus important de cette nouvelle civilisation — celui qui a totalement distingué l’islam de tous les autres mouvements de l’histoire humaine — réside dans le fait concret qu’elle était conçue pour être édifiée sur le consentement volontaire des populations concernées et qu’en pratique elle est effectivement née de ce consentement volontaire. Dans toutes les autres communautés et civilisations connues de l’histoire, la progression sociale est le résultat de la pression d’intérêts contradictoires et de leurs réactions réciproques — mais il n’en va pas ainsi en islam. Ici, le progrès de la société fait partie intégrante d’une constitution fondamentale ; autrement dit, un véritable contrat social existe dès l’origine, non pas au sens où les détenteurs du pouvoir des époques ultérieures ont eu recours à la rhétorique pour protéger leurs privilèges, mais en tant que source historique réelle de la civilisation islamique. Le Coran dit :

Voyez, Allah a acheté aux croyants leurs personnes et leurs biens, et en échange leur a promis le Paradis. Réjouissez-vous donc de ce que vous avez acheté, car c’est là un immense succès.

Je savais que cet immense succès — l’unique exemple, dans l’histoire, d’un véritable contrat social réalisé dans la pratique — ne l’avait été que pendant un certain temps. Ou, pour le dire autrement, ce n’est que pendant une courte période que de vastes efforts furent déployés pour le réaliser concrètement. Moins d’un siècle après la mort du Messager, la forme étatique originelle de l’islam commença à se corrompre et, au cours des siècles suivants, le programme fondamental fut progressivement relégué à l’arrière-plan. Les luttes et les conflits héréditaires pour le pouvoir prirent la place du libre consentement d’hommes et de femmes libres. La monarchie héréditaire, aussi radicalement opposée à la pensée religieuse de l’islam que le polythéisme, et tout aussi contraire à sa conception politique, s’empara bientôt de la scène ; avec elle vinrent les conflits et les intrigues entre les différentes dynasties, les fidélités tribales et les notions de bien et de mal, la coercition et la dégradation générale de la religion, réduite au rang de servante du pouvoir politique. En bref, toute la troupe des « défenseurs des intérêts établis », bien connue dans l’histoire, fit son apparition. Pendant quelque temps, de grands penseurs musulmans s’efforcèrent de préserver le véritable idéal de l’islam de la déformation et de le maintenir au-dessus de celle-ci ; mais ceux qui leur succédèrent, d’un talent inférieur, disparurent deux ou trois siècles plus tard dans le marécage stagnant des habitudes et des traditions intellectuelles ordinaires. Ils renoncèrent à la responsabilité de penser par eux-mêmes et se contentèrent de répéter les formules mortes des époques antérieures. Ils oublièrent que toute « opinion » humaine est limitée par le temps, qu’elle est susceptible d’erreur et qu’elle doit, pour cette raison, être constamment renouvelée. L’impulsion fondamentale de l’islam, si puissante et si vigoureuse à ses débuts, suffit pendant un certain temps à conduire le Commonwealth musulman vers de grandes hauteurs culturelles, dans ce monde éclatant de réalisations scientifiques, littéraires et artistiques que les historiens décrivent comme l’âge d’or de l’islam. Mais quelques siècles plus tard, cet élan et cette impulsion moururent à leur tour, faute de nourriture spirituelle, et la civilisation musulmane devint progressivement de plus en plus stagnante et dépourvue de force créatrice.

. ..          .. .                  .. .                  .. .

Je n’avais aucune idée confuse de la situation actuelle du monde musulman. Les quatre années que j’avais passées dans ces pays m’avaient montré que, bien que l’islam fût encore vivant — ce qui se manifestait dans la manière particulière dont ses adeptes regardaient le monde et dans leur reconnaissance tacite des principes du devoir moral de l’islam —, j’étais davantage attiré par la force et les possibilités inhérentes à son projet que par l’échec des musulmans d’aujourd’hui à le mettre en œuvre, comme ceux qui l’avaient précédé. Il me suffisait de savoir qu’au tout début de l’histoire de l’islam, une tentative réussie avait été faite, ne serait-ce que pour une courte période, pour donner une réalité à ce projet. Et ce qui avait paru possible à une époque pourrait peut-être le devenir à une autre. Je me disais : qu’importe si les musulmans, s’étant éloignés de l’enseignement originel, étaient plongés dans la paresse et l’ignorance ? Et qu’importe s’ils ne vivaient pas conformément à l’idéal que le Prophète d’Arabie leur avait présenté il y a treize siècles — si cet idéal lui-même, dont le message reste encore aujourd’hui ouvert à tous ceux qui désirent sincèrement l’entendre ?

Et il se peut aussi, pensais-je, que ce message soit encore plus indispensable à ceux qui sont venus après, davantage qu’aux hommes de l’époque de Muhammad. Ceux-ci vivaient dans un environnement beaucoup plus simple que le nôtre et, pour cette raison, leurs problèmes et leurs difficultés étaient bien plus faciles à résoudre. Le monde dans lequel je vis tout entier vacille, car il n’existe aucun consensus sur ce qui est bien ou mal, ni sur le plan spirituel ni, par conséquent, sur les plans social et économique. Je ne croyais pas que le salut de l’individu fût nécessaire ; mais je croyais que le salut de la société moderne était indispensable. Avec une certitude croissante, plus grande qu’à toute autre époque, je sentais que notre temps avait besoin d’une base philosophique pour un nouveau contrat social : il lui fallait une foi qui nous révélerait le vide du progrès matériel poursuivi pour lui-même et qui, malgré tout, accorderait à la vie terrestre ce qui lui est dû, une foi qui nous enseignerait comment établir un équilibre entre les besoins spirituels et physiques et qui, de cette manière, nous sauverait de la catastrophe vers laquelle nous courons avec insouciance.

.. .                 … ……                       .. .

Il ne serait pas exagéré de dire qu’à cette période de ma vie, la question de l’islam — qui n’était alors pour moi qu’une question — occupait mon esprit et éclipsait tout le reste. À ce moment-là, ma profonde concentration s’était portée sur ses premiers développements, lorsqu’elle n’était encore qu’une attirance intellectuelle pour une idéologie et une culture inconnues, peut-être séduisantes. Mais elle était alors devenue une recherche passionnée de la vérité. Comparé à cette recherche, même l’exaltation des aventures de mes voyages des deux années précédentes devint insignifiante ; il m’était donc devenu difficile de me concentrer sur l’écriture du nouveau livre que le rédacteur en chef de la Frankfurter Zeitung était en droit d’attendre de moi.

Le Dr Simon avait d’abord considéré avec indulgence ma procrastination manifeste concernant la rédaction du livre. Après tout, je venais à peine de rentrer d’un long voyage et j’avais bien mérité quelque temps de congé. Mon mariage récent rendait également nécessaire une certaine interruption de ma routine d’écriture. Mais lorsque ces congés et cette interruption commencèrent à se prolonger au-delà de ce que le Dr Simon jugeait raisonnable, il déclara qu’il était temps pour moi de revenir sur terre. Avec le recul, je pense qu’il était très raisonnable ; mais à l’époque, il m’apparut tout autrement. Ses questions fréquentes et pressantes au sujet du « livre » produisirent l’effet inverse de celui qu’il espérait : j’eus l’impression qu’on m’avait imposé un fardeau. Dès lors, chaque fois que je pensais au livre, je commençais à éprouver de l’irritation. J’étais encore davantage absorbé par ce qu’il me restait à découvrir que par la description de ce que j’avais déjà vu.

Finalement, le Dr Simon, exaspéré, fit cette remarque acerbe : « Je ne crois pas que ce livre sera jamais écrit par toi. Tu souffres de l’horror libri. »

Comme piqué au vif, je répondis : « Ma maladie pourrait être plus grave que cela. Je souffre peut-être de l’horror scribendi. »

— « Très bien, si c’est bien de cette maladie que tu souffres », répliqua-t-il aussitôt en pleine figure, « crois-tu que la Frankfurter Zeitung soit l’endroit qui te convienne ? » Les répliques s’enchaînèrent et notre désaccord se transforma peu à peu en dispute. Ce jour-là même, je démissionnai de la Frankfurter Zeitung et, une semaine plus tard, je partis pour Berlin avec Elsa.

Je n’avais certes pas l’intention d’abandonner le journalisme. Car, même si l’on mettait de côté l’existence confortable et les joies que l’écriture m’avait procurées — et que ce « livre » avait momentanément interrompues —, c’était le seul moyen dont je disposais pour retourner dans le monde musulman. Or je voulais y retourner, quel qu’en fût le prix. Mais la notoriété que j’avais acquise au cours des quatre dernières années faisait qu’il ne m’était pas difficile de renouer avec des journaux. Après avoir rompu avec la Frankfurter Zeitung, je conclus des accords très satisfaisants avec trois autres quotidiens : la Neue Zürcher Zeitung de Zurich, le Telegraph d’Amsterdam et la Kölnische Zeitung de Cologne. Désormais, mes articles sur le Moyen-Orient seraient publiés simultanément dans ces trois journaux. Bien qu’ils ne fussent pas comparables à la Frankfurter Zeitung, ils figuraient parmi les journaux les plus importants d’Europe.

Pour quelque temps, Elsa et moi nous installâmes à Berlin. Mon intention était d’y achever ma série de conférences à l’Académie de géopolitique et de poursuivre mes études sur l’islam.

Mes anciens amis écrivains furent heureux de me revoir. Mais, lorsque je partis pour le Moyen-Orient, il ne fut étrangement plus facile de reprendre nos relations là où nous les avions laissées. Nous étions devenus des étrangers l’un pour l’autre ; nous ne parlions plus ce langage intellectuel. En particulier, aucun de mes amis ne manifesta la moindre compréhension bienveillante pour l’intérêt passionné que je portais à l’islam. Lorsque j’essayai de leur expliquer que, comme conception intellectuelle et sociale, l’islam était supérieur à toute autre idéologie, ils hochèrent tous la tête avec étonnement et perplexité, pour ainsi dire sans exception. Même lorsqu’ils reconnaissaient parfois la logique de telle ou telle proposition de l’islam, la plupart d’entre eux pensaient que les anciennes religions appartenaient au passé et que notre époque exigeait une nouvelle vision « humaniste ». Même ceux qui ne rejetaient pas d’un mot toute légitimité de la religion institutionnelle n’étaient nullement disposés à abandonner cette attitude occidentale selon laquelle l’islam ne possédait pas le « mysticisme » que l’homme est en droit d’attendre de la religion, du fait de son rapport manifeste aux affaires de ce monde.

Je fus plutôt stupéfait de découvrir que l’aspect même de l’islam qui m’avait particulièrement attiré — le refus de séparer ces deux réalités distinctes que sont le corps et l’esprit, ainsi que l’insistance sur la raison pour parvenir à la foi — ne suscitait que très peu d’écho dans le cœur de ces intellectuels qui, par ailleurs, avaient coutume de revendiquer l’influence prépondérante de la raison dans la vie. Ce n’est que dans le domaine religieux qu’ils se détournaient si aisément de leur attitude rationaliste et réaliste, à laquelle ils étaient pourtant si habitués. À cet égard, je ne constatai aucune différence entre les quelques amis que j’avais qui étaient attachés à la religion et ceux qui ne voulaient pas voir en elle davantage qu’une tradition usée.

Je finis cependant par comprendre où résidait leur difficulté. Je commençai à voir que, pour les hommes élevés dans un environnement chrétien — dans une tradition qui insistait sur le « surnaturel » comme étant le fondement de toute véritable expérience religieuse —, une religion fortement rationaliste devait sembler s’écarter de la valeur spirituelle de la religion. Cette attitude ne se limitait pas aux chrétiens croyants : du fait de la longue coexistence de l’Europe avec le christianisme, sans contact avec aucune autre religion, même les Européens sceptiques avaient appris inconsciemment à considérer toute expérience religieuse à travers les lentilles des conceptions chrétiennes. Ils ne jugeaient une expérience religieuse « vraie » que lorsqu’elle s’accompagnait d’un frisson de dévotion craintive devant quelque chose de mystérieux et d’inaccessible à la raison. L’islam ne répond pas à cette exigence : il insiste sur l’harmonisation des aspects physiques et spirituels de la vie, sur un plan entièrement naturel. En réalité, la vision islamique du monde diffère à ce point de la vision chrétienne du monde que l’acceptation de la vérité de l’une soulève nécessairement des questions sur la vérité de l’autre, puisque presque toutes les conceptions morales de l’Occident reposent sur la vision chrétienne du monde.

Dans mon cas, il en allait ainsi : je sentais que j’étais poussé vers l’islam. Mais, pour la dernière fois, une hésitation m’obligea à remettre à plus tard le pas décisif et irrévocable. L’idée d’embrasser l’islam me faisait penser à l’accès à un pont, jeté au-dessus du vide entre deux mondes différents : un pont si long qu’il fallait atteindre un point d’où il ne serait plus possible de revenir avant que son autre extrémité ne devînt visible. Je savais parfaitement que, si je devenais musulman, je devrais rompre tous mes liens avec le monde dans lequel j’avais grandi. Il n’y avait aucune autre solution. Il était impossible de suivre véritablement le message de Muhammad tout en conservant une relation intérieure avec une société régie par des conceptions entièrement opposées. Mais le message de l’islam venait-il réellement d’Allah, ou n’était-il que la sagesse humaine d’un homme grand, mais soumis à l’erreur et à l’imperfection… ?

Un jour, en septembre 1926, Elsa et moi voyagions dans le métro berlinois. Nous étions dans une voiture de première classe. Mon regard distrait se posa sur un homme assis juste en face de moi, vêtu avec élégance : c’était manifestement un riche homme d’affaires ; il portait une magnifique mallette sur les genoux et une grosse bague en diamant à la main droite. Une pensée oisive me traversa l’esprit : le visage de cet homme corpulent s’accordait merveilleusement avec l’image de la prospérité que l’on voyait alors partout en Europe centrale — une prospérité d’autant plus frappante qu’elle était apparue après plusieurs années d’inflation, au terme desquelles toute la vie économique avait été bouleversée et avait pris un aspect hideux, sans exception. À présent, presque tout le monde était bien habillé et mangeait à sa faim ; l’homme assis en face de moi ne semblait donc nullement exceptionnel. Mais lorsque je regardai son visage, j’eus l’impression de regarder un visage heureux. Il semblait inquiet — et pas seulement inquiet, mais profondément malheureux ; ses deux yeux fixaient le devant d’un regard absent, tandis que les commissures de ses lèvres paraissaient crispées par la douleur, mais non par une douleur physique. Je ne voulais pas me montrer impoli. Je détournai donc les yeux et, l’instant d’après, aperçus une femme, plutôt jolie, même belle. Son visage aussi exprimait un étrange malheur, comme si elle pensait à quelque chose ou éprouvait quelque chose qui lui était douloureux. Pourtant, son visage demeurait impassible, comme figé dans un sourire ; je ne doutai pas que ce fût chez elle une attitude habituelle. Je me tournai ensuite vers les visages de tous les autres voyageurs du compartiment : sans exception, c’étaient ceux de gens vêtus de vêtements coûteux et mangeant à leur faim ; chez presque tous, je découvris une expression de tristesse, si secrète que le propriétaire du visage semblait en être totalement inconscient.

Vraiment, je trouve cela étrange. Jamais auparavant je n’avais vu autour de moi autant de visages malheureux, ou peut-être n’avais-je jamais cherché ce qui, à cet instant, s’exprimait si puissamment parmi eux. Cette idée devint si intense que j’en parlai à Elsa. Elle aussi se mit à regarder autour d’elle, avec les yeux vigilants d’un peintre habitué à lire les visages. Puis, stupéfaite, elle se tourna vers moi et dit : « Tu as raison, ils regardent tous comme s’ils souffraient des tourments de l’enfer. Je me demande avec étonnement : savent-ils eux-mêmes ce qui se passe en eux ? »

Je sais qu’ils ne le savent pas. S’ils le savaient, ils ne pourraient pas gaspiller leur vie comme ils le font. En croyant à des vérités impératives, en ne donnant à leur vie d’autre but que le désir d’améliorer leur niveau de vie, et en ne nourrissant d’autre espoir que celui d’acquérir toujours davantage de moyens de confort matériel, des appareils toujours plus raffinés (gadgets) et peut-être davantage de pouvoir, ils ne pourraient pas ainsi dilapider leur existence—

Lorsque nous rentrâmes chez nous, mon regard tomba soudain sur mon bureau, où était ouvert un exemplaire du Coran que je lisais auparavant. Machinalement, je pris le Coran pour le ranger. Mais au moment où j’allais le refermer, mes yeux tombèrent sur la page ouverte devant moi et je me mis à lire :

— Vous êtes obsédés par la convoitise de vouloir toujours plus, toujours davantage, jusqu’à ce que vous atteigniez vos tombes. Non, vous le saurez bientôt. Non, vous le saurez certainement. Si vous le saviez avec une connaissance certaine, vous verriez assurément que vous êtes dans l’enfer. Vous le verrez alors d’un regard certain, puis, ce jour-là, on vous demandera ce que vous avez fait des bienfaits qui vous ont été accordés.

Pendant un instant, je restai sans voix ; aucun mot ne franchissait mes lèvres. Il me sembla que le livre tremblait dans ma main. Puis je le tendis à Elsa : « Lis ceci. N’est-ce pas la réponse à ce que nous avions vu dans le métro ? »

Oui, c’était bien la réponse : une réponse si définitive que tous mes doutes furent soudain réduits en poussière. Je compris alors, sans l’ombre d’un doute, que le Livre que je tenais entre mes mains était un Livre révélé par Dieu ; car, bien qu’il eût été présenté aux hommes plus de treize cents ans auparavant, il y avait anticipé quelque chose qui ne pouvait devenir vrai qu’à notre époque complexe, mécanique et dominée par des imaginations irréelles.

La convoitise a toujours existé chez l’être humain ; mais jamais auparavant elle n’avait dépassé le simple désir d’accumuler des choses pour devenir une obsession brouillant le regard porté sur tout le reste : une volonté insatiable d’avoir davantage, d’en faire davantage, de concevoir davantage de stratagèmes, d’avoir aujourd’hui plus qu’hier et demain plus qu’aujourd’hui. Un démon s’est installé sur les épaules des hommes et les pousse à coups de fouet dans leur cœur vers des objectifs qui brillent au loin, ironiquement, et qui, dès qu’on les atteint, se dissipent dans un néant dérisoire. Il promet sans cesse que de nouveaux objectifs se trouvent devant eux — des objectifs toujours plus brillants, toujours plus séduisants — jusqu’à ce qu’ils restent à l’horizon ; et cette faim, cette faim insatiable de buts toujours nouveaux, dévore l’âme des hommes. Non, si vous le saviez, vous verriez l’enfer dans lequel vous êtes.

Je compris qu’il ne s’agissait pas simplement de la sagesse humaine d’un homme du lointain passé de l’Arabie. Aussi sage fût-il, il était absolument impossible à un homme de cette époque d’anticiper par ses propres forces les tourments propres au vingtième siècle. Du Coran s’éleva une voix, issue de la voix du plus grand, de l’illustre Muhammad…

cinq

L’obscurité est tombée sur l’enceinte de la mosquée du Prophète, où quelques lumières apparaissent çà et là, provenant uniquement des lampes à huile suspendues à de longues chaînes entre les piliers des arcades. Le shaykh Abdallah Bulaïhid est assis, la tête inclinée sur sa poitrine et les yeux fermés. Celui qui ne le connaît pas pourrait croire qu’il s’est endormi ; mais je sais qu’il écoute mon récit avec une profonde attention et qu’il essaie de le confronter au modèle formé par sa vaste expérience des hommes et de leurs cœurs. Au bout d’un long moment, il relève la tête, ouvre les yeux et me regarde :

— Et ensuite ? Qu’as-tu fait ensuite ?

— Ce qui était naturel et inévitable, shaykh. Je cherchai un ami musulman et finis par le trouver. C’était un Indien et, à cette époque, il dirigeait la petite communauté musulmane de Berlin. Je lui dis : Je veux embrasser l’islam. Il me tendit la main droite, et je posai ma main droite dans la sienne ; puis, en présence de deux témoins, je déclarai : La ilaha illallah, Muhammadur Rasulullah — j’atteste qu’il n’y a de divinité qu’Allah et que Muhammad est Son Messager.1[Cette déclaration de foi est le seul rite religieux indispensable pour devenir musulman. En islam, les termes « messager » et « prophète » peuvent être employés l’un à la place de l’autre pour désigner les principaux prophètes qui ont transmis chacun un message nouveau, tels que Muhammad, Jésus, Moïse et Abraham.]Quelques semaines plus tard, ma femme embrassa elle aussi l’islam.

-« Et que dirent alors les tiens ? »

-« Oui, ils ne l’ont pas apprécié. Lorsque j’ai annoncé à mon père que j’étais devenu musulman, il n’a même pas répondu à ma lettre. Quelques mois plus tard, ma sœur m’écrivit que mon père me considérait comme mort… J’envoyai alors une autre lettre et lui assurai que le fait que j’aie embrassé l’islam n’avait rien changé à mon attitude envers lui ni à l’amour que je lui portais. Au contraire, l’islam m’enseigne à aimer et à honorer mon père et ma mère plus que quiconque. Mais cette lettre aussi resta sans réponse. »

-« Ton père doit sûrement être très attaché à sa religion… »

-« Ce n’est pas cela, shaykh, il ne l’est pas, et c’est là l’aspect le plus étonnant de cette histoire. Je pense qu’il me considère comme un renégat — un apostat — vis-à-vis de sa religion moins que de la société dans laquelle il a grandi et de la formation à laquelle il est lié (car la religion ne l’a jamais retenu avec une telle force). »

— « Et, après cela, ne l’avez-vous plus revu ? »

— « Non, ma femme et moi avons quitté l’Europe peu après notre conversion à l’islam. Il nous était impossible d’y rester. Je n’y suis jamais retourné »…2[En 1935, nos relations reprirent, lorsque mon père finit par comprendre les raisons de ma conversion à l’islam et par leur accorder le respect, bien que nous ne nous soyons plus jamais rencontrés ni revus। 1942 Jusqu’en 1942, nous entretînmes une correspondance régulière ; cette année-là, les nazis expulsèrent mon père et ma sœur de Vienne, puis ils moururent dans un camp de concentration nazi।

 

 

Jihad

Un

Alors que je sortais de la mosquée du Prophète, une main saisit l’une des miennes ; je me retournai et me trouvai face aux yeux âgés et bienveillants du chef senoussi, Sidi Muhammad az-Zubay.

— « Père, quel bonheur de te revoir après tant de mois ! Que les bénédictions d’Allah se déversent sur tes pas dans cette ville bénie par le Prophète…

Nous marchons lentement, main dans la main, sur cette route pavée de graviers qui mène de la mosquée au grand marché. Sidi Muhammad, vêtu du manteau que portent les Arabes et les Berbères d’Afrique du Nord, avec un turban sur la tête, est une figure bien connue à Médine. Il y vit depuis plusieurs années. À mesure que nous avançons, beaucoup de gens nous arrêtent pour le saluer. Ces salutations témoignent non seulement du respect dû à ses soixante-dix ans, mais aussi de sa renommée comme chef de la glorieuse lutte de libération de la Libye.

— « Père, je veux t’informer que Sayyid Ahmad est à Médine. Sa santé ne va pas bien. Il sera très heureux de te voir. Combien de temps resteras-tu ici ? »

— Seulement jusqu’après-demain, répondis-je, mais je ne partirai certainement pas sans avoir vu Sayyid Ahmad. Allons le voir dès maintenant.

— Dans toute l’Arabie, il n’y a personne que j’aime davantage que Sayyid Ahmad, car je ne connais aucun homme qui se soit sacrifié pour un idéal avec autant de dévouement et de désintéressement que lui. C’est un savant et un combattant. Il a consacré toute sa vie à la renaissance spirituelle de la communauté musulmane et à la lutte pour sa liberté politique, car il sait parfaitement qu’il est impossible de réaliser l’une sans l’autre. Comme je me souviens nettement de ma première rencontre avec Sayyid Ahmad, à La Mecque, il y a bien des années…

Au nord de la Ville sainte se dresse le mont Abou Qoubaïs, centre de nombreuses légendes et traditions très anciennes. De là, près d’une petite mosquée blanchie à la chaux, couronnée de deux minarets bas, on découvre en contrebas une vue magnifique sur la vallée de La Mecque : tout au fond se trouve la mosquée de la Kaaba, carrée, tandis que des maisons somptueuses, éparses, semblables à un décor de théâtre bariolé, semblent grimper de toutes parts sur les pentes rocheuses et dénudées des montagnes. Juste sous le sommet du mont Abou Qoubaïs s’étend une rangée de bâtiments de pierre, suspendus à une étroite terrasse comme un groupe de nids d’aigles : le centre mecquois de la confrérie sénoussie. Le vieil homme que je rencontre ici est célèbre dans tout le monde musulman : le grand Sayyid Ahmad al-Sénoussi. Ici, il vit en exil. Après trente longues années de lutte et sept années d’errance entre la mer Noire et les montagnes du Yémen, toutes les voies de son retour en Cyrénaïque lui ont été fermées. Aucun autre nom n’a causé autant de nuits blanches aux dirigeants coloniaux d’Afrique du Nord — pas même celui du grand Abd el-Kader d’Algérie au XIXe siècle, ni celui d’Abd el-Krim du Maroc, qui, plus récemment, fut comme une épine terrible dans la chair des dirigeants français. Aussi inoubliables que ces noms puissent être pour les musulmans, leur importance n’était que politique. Mais la direction de Sayyid Ahmad et sa confrérie ont agi pendant de longues années comme une immense force spirituelle.

Mon ami javanais, le hadji Agus Salim, me le présenta. Le hadji Salim était l’un des dirigeants de la lutte pour la liberté politique qui se déroulait en Indonésie. Il était venu à La Mecque pour accomplir le pèlerinage. Lorsque Sayyid Ahmad apprit que je m’étais récemment converti à l’islam, il me tendit la main et me dit d’une voix douce :

— Mon jeune frère, sois le bienvenu parmi tes frères…

Combattant inflexible pour la religion et la liberté, avançant vers la vieillesse, il portait sur ses beaux sourcils la marque profondément gravée du chagrin et de la souffrance. Le visage de Saïd Ahmad, encadré par une barbe légèrement blanchie et de profondes rides marquées par la douleur, avait une expression fatiguée et une finesse pénétrante. Ses paupières retombaient lourdement sur ses yeux, qui semblaient ainsi somnoler. Sa voix aussi était douce et accablée par la tristesse et la douleur. Mais parfois une soudaine exaltation s’éveillait en lui ; alors ses yeux se mettaient à briller, et sa voix aiguë se chargeait peu à peu de noblesse et de vibrations musicales ; un bras surgissait des plis de sa blanche djellaba et se levait comme l’aile d’un aigle !

Il était l’héritier d’une idéologie et d’une mission dont la mise en œuvre aurait peut-être provoqué une renaissance de l’islam moderne ; malgré son âge, sa maladie et l’échec du dessein de sa vie, ce grand héros d’Afrique du Nord n’avait pas perdu son éclat. Il avait le droit de ne pas désespérer. Il savait que le désir d’une renaissance religieuse et politique conforme à la véritable essence de l’islam — objectif du mouvement sénoussi — ne pourrait jamais être effacé du cœur des peuples musulmans.

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Le grand-père de Saïd Ahmad était le grand savant algérien Muhammad ibn Ali as-Sanoussi (ce surnom était tiré du nom de la tribu des Banu Sanous, dans laquelle il était né), qui avait rêvé, durant la première moitié de ce siècle, d’une confrérie islamique qui ouvrirait un jour la voie à l’établissement d’un véritable Commonwealth islamique. Après avoir voyagé et étudié pendant de nombreuses années dans plusieurs pays arabes, Muhammad ibn Ali as-Sanoussi établit à La Mecque, sur le mont Abou Qoubaïs, la première « zawiya », ou résidence, de la confrérie, et il eut bientôt un grand nombre de disciples parmi les Bédouins du Hedjaz. Il ne resta toutefois pas à La Mecque : il retourna en Afrique du Nord et finit par s’établir définitivement dans l’oasis de Koufra, située dans le désert entre la Cyrénaïque et l’Égypte. C’est de là que son message se répandit comme l’éclair dans toute la Libye et au-delà de ses frontières. Lorsqu’il mourut en 1859, les Sanoussis — nom sous lequel tous les membres de cette confrérie finirent par être connus — contrôlaient un vaste État qui s’étendait des rives de la Méditerranée jusqu’au cœur de l’Afrique équatoriale et jusqu’à la région des Touaregs du Sahara algérien.

Le mot « État » ne décrit toutefois pas exactement cette création remarquable, car le grand Sanoussi n’avait jamais voulu établir pour lui-même ni pour ses descendants un régime de gouvernement personnel ; son objectif était de créer une base organisationnelle pour la renaissance morale, sociale et politique de l’islam. C’est dans l’intérêt de cet objectif qu’il ne fit rien pour démanteler les structures tribales traditionnelles de la région. Il ne contesta même pas la suzeraineté nominale du sultanat turc sur la Libye — il continua à reconnaître le sultan turc comme le calife de l’islam — et consacra tous ses efforts à instruire les Bédouins dans les enseignements fondamentaux de l’islam, dont ils s’étaient éloignés par le passé, et à faire naître en eux ce sentiment de fraternité qui était au cœur du message coranique, mais qui avait été largement perdu à la suite de siècles de conflits tribaux. Dans toute l’Afrique du Nord, les nombreuses zawiyas qui furent fondées par la Sanoussiya portèrent leur message aux tribus des vastes régions, et, en quelques décennies, elles provoquèrent une transformation presque incroyable chez les Arabes comme chez les Berbères. Peu à peu, l’anarchie intertribale du passé prit fin, et les anciens guerriers indisciplinés du désert furent animés d’un esprit sincère d’entraide, qui leur était jusque-là inconnu. Dans les zawiyas, leurs enfants reçurent une instruction — non seulement religieuse, mais aussi dans de nombreux arts pratiques et métiers manuels, que les nomades guerriers avaient auparavant méprisés. On les encouragea à creuser des puits plus nombreux et de meilleure qualité dans des régions restées stériles pendant des siècles, et, sous la direction des Sanoussis, de prospères colonies commencèrent à apparaître, çà et là, comme des points dans l’immensité grise du désert. Le commerce fut encouragé, et la paix et l’ordre apportés par le système sanoussi rendirent possibles les déplacements dans des régions où, autrefois, aucune caravane ne pouvait avancer sans être pillée. En somme, l’influence de cette confrérie devint un puissant stimulant pour la civilisation et le progrès ; en outre, son inébranlable dévotion religieuse éleva de beaucoup le niveau moral de cette nouvelle société au-dessus de ce qu’avaient connu par le passé les habitants de cette partie du monde. Presque tous les individus, les tribus et leurs chefs acceptèrent volontairement la direction spirituelle du grand Sanoussi ; même les autorités turques des villes côtières de Libye constatèrent que, grâce à la direction morale de la confrérie, il leur était désormais beaucoup plus facile de traiter avec les tribus bédouines autrefois « redoutables ».

Ainsi, d’une part, cette confrérie concentra ses efforts au point de devenir presque indissociable de la capacité des populations locales à se gouverner. Le pouvoir de la confrérie sanoussie reposait sur sa capacité à libérer les Bédouins simples dans les questions religieuses, ainsi que les Touaregs d’Afrique du Nord, d’un ritualisme stérile et désuet, à les éveiller, à remplir leur cœur du désir de vivre en véritable accord avec le message essentiel de l’islam, et à leur faire comprendre qu’ils œuvraient tous pour la liberté, la dignité humaine et la fraternité. Depuis l’époque du Prophète, on n’avait vu nulle part dans le monde musulman un mouvement d’une telle ampleur, aussi proche du mode de vie islamique que le mouvement sanoussi !

Cette époque pacifique fut anéantie au dernier quart du XIXe siècle, lorsque la France commença à avancer vers le sud, de l’Algérie vers l’Afrique équatoriale, et entreprit d’occuper progressivement les régions qui étaient auparavant libres sous la direction de cette confrérie. Pour défendre leur liberté, le fils et successeur du fondateur du mouvement, Muhammad al-Mahdi, fut contraint de prendre l’épée — et il ne lui fut plus jamais possible de la remettre au fourreau. Cette longue lutte était un véritable « djihad » islamique, une guerre menée pour se défendre, telle qu’elle est décrite dans le Coran :

« Combattez, dans le sentier d’Allah, ceux qui vous combattent ; mais ne soyez pas vous-mêmes des agresseurs, car Allah n’aime assurément pas les agresseurs… Combattez-les jusqu’à ce que la persécution cesse et que tous les hommes puissent adorer Allah librement. Mais s’ils cessent, toute hostilité doit prendre fin… »

Mais les Français ne s’arrêtèrent pas. Ils portèrent leurs drapeaux tricolores, fixés à la pointe de leurs baïonnettes, toujours plus profondément à l’intérieur des pays musulmans.

Lorsque Muhammad al-Mahdi mourut en 1902, son neveu Saïd Ahmad prit sa place à la tête de la confrérie. Dès l’âge de dix-neuf ans, du vivant de son oncle puis après être devenu lui-même le grand Sanoussi, il poursuivit sans interruption la guerre contre la pénétration française dans la région appelée aujourd’hui Afrique-Équatoriale française. Lorsque les Italiens assiégèrent la Tripolitaine et la Cyrénaïque en 1911, il dut mener la guerre sur deux fronts. Cette pression nouvelle et accrue l’obligea à tourner son attention principale vers le nord. Aux côtés des Turcs, puis seul après l’abandon de la Libye par la Turquie, Saïd Ahmad et ses moudjahidines sanoussis — c’est ainsi que ces combattants se désignaient eux-mêmes — menèrent victorieusement la guerre contre les envahisseurs. Malgré leurs armes supérieures et leur nombre beaucoup plus élevé, les Italiens ne réussirent tant bien que mal à prendre pied que dans quelques villes côtières !

La puissance britannique s’était alors solidement installée en Égypte ! Elle ne semblait guère préoccupée de voir les Italiens étendre leur pouvoir à l’intérieur de l’Afrique du Nord. Pour toutes ces raisons, la puissance britannique n’était pas hostile aux Sénoussis à cette époque. Cette neutralité revêtait une importance capitale pour la confrérie senoussie, car toutes les fournitures des « moudjahidines » provenaient d’Égypte, où la quasi-totalité de la population leur était favorable. Il paraît très probable que, grâce à cette neutralité britannique, la Sénoussie aurait finalement réussi à chasser complètement les Italiens de Cyrénaïque. Mais, en 1915, la Turquie entra dans la Grande Guerre aux côtés de l’Allemagne, et le sultan ottoman, en sa qualité de calife de l’islam, invita le grand Senoussi à attaquer les forces britanniques en Égypte afin d’aider les Turcs. Comme le gouvernement britannique était naturellement plus soucieux que jamais d’assurer la sécurité de ses arrières en Égypte, il demanda à Sayyid Ahmad de rester neutre. En échange de cette neutralité, il était disposé à reconnaître politiquement la confrérie senoussie de Libye ; il était même prêt à laisser aux Sénoussis un certain nombre d’oasis égyptiennes du désert occidental.

Si Sayyid Ahmad avait accepté cette proposition, il n’aurait fait que suivre, sans ambiguïté, ce que dictait le bon sens. Il n’éprouvait aucune loyauté particulière envers la Turquie ; car c’était cette même Turquie qui, quelques années auparavant, avait livré la Libye aux Italiens, contraignant le seul Senoussi à se dresser contre eux. La puissance britannique n’avait commis aucun acte hostile contre les Sénoussis ; au contraire, elle leur avait permis de recevoir des provisions d’Égypte, qui était leur unique source d’approvisionnement. En outre, le djihad proclamé par le sultan ottoman à l’instigation du gouvernement de Berlin ne remplissait certainement pas les conditions énoncées dans le Coran. Les Turcs ne se battaient pas pour se défendre ; ils s’étaient alliés à une puissance non musulmane dans une guerre d’agression. Ainsi, les considérations religieuses et politiques indiquaient pareillement au grand Senoussi une seule ligne de conduite : se tenir à l’écart d’une guerre qui n’était pas la sienne. Plusieurs des dirigeants senoussis les plus influents — mon ami Sidi Muhammad al-Zubayr était l’un d’eux — avaient conseillé à Sayyid Ahmad de rester neutre. Mais le désir sublime, quoique irréaliste, de défendre le faible calife de l’islam l’emporta sur les injonctions de la raison et le poussa à prendre une mauvaise décision. Il se déclara partisan des Turcs et attaqua les forces britanniques dans le désert occidental.

Ce conflit de conscience et les conséquences auxquelles il aboutit prirent, dans le cas de Sayyid Ahmad, un tour d’autant plus tragique que, pour lui, il ne s’agissait pas seulement d’une question de gains ou de pertes personnels : cette décision causa probablement un dommage irréparable au grand objectif de toute sa vie, de celle des deux générations qui l’avaient précédé et de la vie de tous les Sénoussis. Parce que je le connais, je n’ai pas le moindre doute que le motif de son acte était absolument désintéressé : son but était de préserver la solidarité du monde musulman. Mais je ne doute pas davantage que, du point de vue politique, il lui eût été impossible de prendre une décision pire. En proclamant le djihad contre la puissance britannique, il sacrifia tout l’avenir de la confrérie senoussie, sans en mesurer alors pleinement les conséquences.

C’est ce qui l’obligea à poursuivre la guerre sur trois fronts : au nord contre les Italiens, au sud-ouest contre les Français et à l’est contre les Britanniques. Au début, il remporta quelques succès. Lorsque, pressées par l’offensive germano-turque en direction du canal de Suez, les forces britanniques se retirèrent des oasis du désert occidental, Sayyid Ahmad s’en empara aussitôt. Sous le commandement de Muhammad al-Zubayr — qui, dans sa sagesse, s’était si vivement opposé à cette entreprise — diverses formations de cavaliers montés sur des chameaux pénétrèrent jusque dans les environs immédiats du Caire. Mais, à cet instant même, le cours de la guerre changea brusquement : l’offensive rapide des forces germano-turques fut arrêtée dans la vallée du Sinaï et se transforma en retraite. Peu après, dans le désert occidental, les Britanniques lancèrent une contre-offensive contre l’armée senoussie, s’emparèrent des oasis et des puits de la région frontalière et coupèrent ainsi l’unique voie d’approvisionnement des moudjahidines. L’intérieur de la Cyrénaïque était à lui seul incapable de ravitailler et de maintenir en vie une population engagée dans une lutte à mort ; quant aux quelques sous-marins allemands et autrichiens qui parvinrent à apporter des armes et des munitions, ils n’offrirent guère plus qu’une aide symbolique.

En 1917, sur le conseil de ses conseillers turcs, Sayyid Ahmad se rendit à Istanbul à bord d’un sous-marin afin d’organiser une aide et un soutien plus efficaces. Mais, avant son départ, il laissa la direction de la confrérie en Cyrénaïque à son cousin, Sayyid Muhammad al-Idris.*[Roi de Libye à partir de 1952] Plus conciliant de caractère que Sayyid Ahmad, Idris entreprit sans tarder de conclure la paix avec les Britanniques et les Italiens. Les Britanniques, du reste, n’avaient jamais apprécié ce conflit avec les Sénoussis. Aussi, sans hésiter, le gouvernement italien reconnut officiellement Sayyid Idris comme « émir des Sénoussis » afin de conclure la paix. Idris parvint à maintenir jusqu’en 1922 une semi-indépendance vacillante dans l’intérieur de la Cyrénaïque. Mais lorsqu’il devint évident que les Italiens n’avaient en réalité aucune intention de respecter leur traité et qu’ils étaient déterminés à placer le pays tout entier sous leur domination, Sayyid Idris quitta l’Égypte, au début de 1923, pour protester contre cette situation, en confiant la direction des Sénoussis à Umar al-Mukhtar, un fidèle compagnon qui le suivait depuis de nombreuses années. La rupture de la paix, devenue inévitable, survint peu après, et la guerre de Cyrénaïque reprit.

Entre-temps, en Turquie, Sayyid Ahmad commença à se heurter à déception sur déception. Il souhaitait retourner en Cyrénaïque dès que son objectif serait atteint. Mais cet objectif ne fut jamais atteint, car à peine eut-il pénétré dans Istanbul que toutes sortes de complots commencèrent, l’obligeant à reporter son retour de semaine en semaine, de mois en mois. Il lui apparut bientôt presque clairement que ceux qui entouraient le sultan ne voulaient vraiment pas que les Senoussis réussissent et remportent la victoire. Les Turcs nourrissaient depuis toujours cette crainte : que les Arabes nouvellement éveillés ne tentent de rétablir leur direction du monde musulman ! La victoire des Senoussis proclamerait inévitablement la renaissance de cette nation et ferait du grand Senoussi — dont la renommée, même en Turquie, était presque légendaire — l’héritier incontestable du califat. Le fait qu’il n’eût lui-même aucune ambition de cette nature ne dissipa pas les soupçons des plus hauts détenteurs du pouvoir en Turquie ; et bien qu’on lui eût accordé tous les honneurs les plus insignes, dignes de son rang, Sayyid Ahmad fut, avec douceur mais efficacement, retenu en Turquie. Lorsque le califat ottoman s’effondra en 1918 et que, par la suite, les puissances alliées prirent Istanbul, le glas de son espoir illusoire sonna, et, du même coup, toutes les portes de la Cyrénaïque se refermèrent devant lui.

Mais l’ardente impulsion en faveur de la solidarité musulmane ne permit pas à Sayyid Ahmad de rester inactif. Alors que les puissances alliées débarquaient à Istanbul, il franchit la frontière et arriva en Asie Mineure pour rejoindre Kemal Atatürk — qui n’était encore connu que sous le nom de Mustafa Kemal et venait tout juste de commencer à organiser la résistance turque dans l’intérieur de l’Anatolie.

Il faut se rappeler qu’au début, la lutte menée par Kemal en Turquie portait les signes mêmes d’un combat islamique ; et, durant ces jours terribles, seule l’ardeur religieuse donna à la nation turque la capacité de combattre les forces grecques, plusieurs fois supérieures en puissance, que les puissances alliées soutenaient de toutes leurs ressources.

Pour aider les Turcs à atteindre leur objectif, Sayyid Ahmad se mit à parcourir inlassablement les villes et les villages d’Anatolie, mobilisant ses éminentes forces spirituelles et morales, et appelant le peuple à soutenir Mustafa Kemal, le « Ghazi », ou défenseur de la religion. La contribution du grand Senoussi à la réussite du mouvement kémaliste parmi les simples paysans d’Anatolie, et avec elle l’éclat de son nom, fut inestimable ; car les slogans nationalistes ne signifiaient rien pour ces humbles cultivateurs, tandis qu’ils croyaient depuis des générations que sacrifier leur vie pour l’islam était pour eux un sujet de gloire.

Mais ici encore, le grand Senoussi se trompa dans son jugement — non pas au sujet du peuple turc, car c’est précisément son ardeur religieuse qui lui permit de vaincre un ennemi plusieurs fois plus puissant que lui. L’erreur du Senoussi porta sur les intentions du dirigeant du peuple turc. Car dès que le « Ghazi » eut remporté la victoire, il lui apparut clairement que l’écart entre ses véritables intentions et les espoirs suscités au sein de sa nation était immense. Atatürk fonda sa révolution sociale sur un islam revivifié et animé d’une énergie nouvelle — de manière inutile, même du point de vue d’Atatürk. Car il aurait aisément pu canaliser l’enthousiasme religieux intense de sa nation afin de créer une initiative active tournée vers le progrès. Il aurait pu le faire sans déraciner entièrement tout ce qui avait façonné leur culture et fait d’eux une grande nation.

Profondément déçu par les diverses réformes antislamiques d’Atatürk, Sayyid Ahmad se retira de toute activité politique en Turquie et, finalement, partit pour Damas en 1923. Bien qu’il fût opposé à diverses politiques intérieures d’Atatürk, il tenta de nouveau de convaincre les Syriens de s’unir à la Turquie au nom de la solidarité musulmane. Il va de soi que le gouvernement mandataire français commença à le regarder avec la plus grande méfiance. Vers 1924, lorsque ses amis apprirent que son arrestation était imminente, il traversa le désert en automobile et atteignit la frontière du Najd ; de là, il partit pour La Mecque, où le roi Ibn Saoud l’accueillit avec sincérité.

Deux

— Et comment se déroulent les activités des « moudjahidines », Sidi Muhammad ? demandai-je, car cela fait presque un an que je n’ai reçu aucune nouvelle de Cyrénaïque.

Le visage rond de Sidi Muhammad al-Zubay, orné d’une barbe blanche, s’assombrit : « Les nouvelles ne sont pas bonnes, mon fils. La guerre s’est terminée il y a quelques mois. Les moudjahidines se sont effondrés. Ils ont épuisé jusqu’à leur dernière balle. À présent, entre notre malheureuse nation et la colère de ses oppresseurs, il ne reste que la miséricorde d’Allah… »

— « Et quelles nouvelles de Sayyid Idris ? »

— « Sayyid Idris ? répond Sidi Muhammad dans un soupir. Sayyid Idris est toujours en Égypte, attendant vainement — attendant quoi ? C’est un homme très bon, qu’Allah lui accorde Sa miséricorde, mais ce n’est pas un combattant. Il vivait au milieu de ses livres — l’épée ne sied guère à sa main… »

— « Mais Umar al-Mukhtar, lui, ne s’est sûrement pas rendu ? Était-il parti en Égypte ? »

Sidi Muhammad s’arrête en chemin et me regarde, les yeux écarquillés de stupeur : « Umar… ? Alors, tu n’as donc pas appris… ? »

— « Qu’est-ce que je n’ai pas appris ? »

— « Mon fils, dit-il doucement, Sidi Umar — qu’Allah lui accorde Sa miséricorde — est mort il y a presque un an… »

Umar al-Mukhtar est mort… Le lion de Cyrénaïque, qui, âgé de plus de soixante-dix ans, n’a cessé jusqu’à son dernier instant de lutter pour la liberté de son pays… Il est mort… Pendant dix longues années… dix années terribles, il fut l’âme de la résistance de son peuple, son esprit face à des obstacles qu’il semblait impossible de vaincre, face à des forces italiennes dix fois supérieures à son armée… Cette armée italienne était équipée des armes les plus modernes : véhicules blindés, avions et canons — tandis qu’Umar et ses moudjahidines, à demi affamés, ne possédaient rien d’autre que des fusils et quelques chevaux. Avec ces maigres moyens, il lui fallut mener une guerre de guérilla acharnée dans un pays transformé en immense camp de prisonniers…

Ma propre voix devient difficile à croire lorsque je dis : « Depuis mon retour de Cyrénaïque, durant ces dix-huit derniers mois, j’ai su à chaque instant que sa destruction et celle de ses partisans étaient certaines. Combien de fois ne l’avais-je pas exhorté à se retirer en Égypte avec ceux de ses moudjahidines qui avaient survécu, afin qu’il puisse demeurer parmi les gens de son peuple… Et avec quel calme n’avait-il pas repoussé mes efforts pour le convaincre, tout en sachant pertinemment que la mort, rien d’autre que la mort, l’attendait en Cyrénaïque. Et maintenant, après cent batailles, cette mort tant attendue a fini par s’emparer de lui… Mais dites-moi, quand est-il tombé ? »

Muhammad al-Zubay secoue doucement la tête et, lorsque nous sortons de l’étroite ruelle du marché pour déboucher sur la grande place obscure d’Al-Manakh, il me dit :

— Il n’est pas mort au combat ; il fut blessé, capturé vivant, puis les Italiens le tuèrent. Ils le pendirent comme un simple voleur…

— Mais comment ont-ils pu faire cela ? demandai-je d’une voix stupéfaite. Même Graziani n’aurait pas osé commettre un acte aussi épouvantable !

— Mais c’est précisément ce qu’il a fait, précisément ce qu’il a fait, répond-il avec un rire empreint d’ironie. Le général Graziani lui-même ordonna qu’on le pendît. Sidi Omar et vingt-cinq de ses compagnons se trouvaient profondément à l’intérieur du territoire occupé par les Italiens lorsqu’ils décidèrent d’aller en pèlerinage au mausolée de Sidi Rafi, compagnon du Prophète. Le mausolée était tout proche. D’une manière ou d’une autre, les Italiens apprirent sa présence et bloquèrent les deux côtés de la vallée avec un grand nombre d’hommes. Il n’y avait plus aucun moyen de s’enfuir. Sidi Omar et les moudjahidines combattirent pour se défendre ; finalement, seuls lui et deux de ses compagnons restèrent en vie. Enfin, le cheval qu’il montait fut tué par les balles ennemies et, au moment où l’animal s’effondra, il roula lui aussi à terre. Mais le vieux lion continuait encore à tirer, le fusil à la main. À un moment, une balle lui broya un bras ; il se mit alors à tirer de l’autre main, mais bientôt ses munitions s’épuisèrent. Ils le capturèrent alors, le ligotèrent et l’emmenèrent à Soluq. Là, on le conduisit devant le général Graziani. Celui-ci lui demanda : “Que dirais-tu si le gouvernement italien, dans sa noble clémence, t’autorisait à vivre ? Accepterais-tu de promettre que tu passerais paisiblement le reste de tes jours ?” Mais Sidi Omar répondit : “Je ne cesserai pas de faire la guerre à tes hommes et à toi tant que vous n’aurez pas quitté le pays ou que je n’aurai pas quitté cette vie. Je te le jure au nom de Celui qui connaît ce que renferment les cœurs humains : si mes deux mains n’étaient pas liées en cet instant, je te combattrai à mains nues, bien que je sois vieux et brisé…”

À ces mots, le général Graziani éclata de rire et ordonna que Sidi Omar soit pendu et exécuté sur le marché de Soluq. Son ordre fut exécuté. Puis les milliers d’hommes et de femmes musulmans emprisonnés dans les différents camps furent rassemblés et conduits comme des troupeaux de bœufs et de moutons ; on les força à assister, au pied de la potence, à la mort de leur chef…1[Cet acte héroïque des Italiens eut lieu le 16 septembre 1931 de l’ère chrétienne।]

 

Trois

Alors Muhammad al-Zubay et moi avançons bras dessus bras dessous vers la zawiya senoussie, c’est-à-dire le sanctuaire religieux. L’obscurité s’étend sur la vaste place. Nous avons laissé derrière nous le tumulte du marché. Le sable s’enfonce sous nos sandales. Ici et là, on aperçoit des groupes de chameaux de bât au repos ; au loin, à la lisière de la place, une rangée de maisons se dessine indistinctement sur le fond du ciel nocturne chargé de nuages. Cette scène me rappelle la lisière d’une forêt lointaine, ces forêts de genévriers des hauts plateaux de Cyrénaïque où j’avais rencontré pour la première fois Sidi Omar al-Mukhtar ; et le souvenir de ce voyage infructueux s’exalte en moi avec toute la poignante substance de l’obscurité, du danger et de la mort. Je vois le visage grave et mélancolique de Sidi Omar penché au-dessus d’un petit feu vacillant, et j’entends sa voix grave et brisée : “Nous devons combattre pour notre religion et notre liberté jusqu’à ce que nous ayons chassé les envahisseurs ou que nous soyons nous-mêmes morts… Nous n’avons pas d’autre choix…” »

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C’était une étrange mission, qui m’amena en Cyrénaïque vers la fin du mois de janvier 1931. Quelques mois auparavant — pour être précis, à l’automne 1930 — le Grand Senoussi était venu à Médine. Je passai des heures en sa compagnie et en celle de Muhammad al-Zubayr à discuter de la crise dramatique des moudjahidines qui poursuivaient la lutte en Cyrénaïque sous la direction d’Umar al-Mukhtar. Il apparut clairement que, s’ils ne recevaient pas rapidement une aide efficace du monde extérieur, ils ne pourraient pas tenir encore longtemps.

La situation en Cyrénaïque était à peu près la suivante : toutes les villes côtières, ainsi que plusieurs localités de la région septentrionale du Jabal Akhdar — ce que l’on appelle les « montagnes Vertes » de la Cyrénaïque centrale — se trouvaient sous le contrôle rigoureux des Italiens. Entre ces positions fortifiées, des voitures blindées patrouillaient sans relâche, accompagnées d’un nombre considérable de troupes d’infanterie, dont la plupart étaient des askaris ou auxiliaires érythréens. Un escadron d’avions les soutenait en survolant fréquemment les campagnes. Il était absolument impossible aux Bédouins — qui constituaient le principal élément de la résistance senoussiste — de se déplacer sans être immédiatement repérés par l’ennemi et exposés aux attaques aériennes. Il arrivait souvent qu’un avion de reconnaissance transmette par radio au poste le plus proche la présence des tentes d’une tribu bédouine. Tandis que les mitrailleuses de l’avion les empêchaient de se disperser, plusieurs voitures blindées accouraient droit à travers les tentes, les chameaux et les êtres humains, massacrant sans distinction tout ce qui se trouvait à leur portée — femmes, hommes, enfants et animaux — puis les quelques personnes et bêtes qui avaient survécu étaient rassemblées en un même lieu et emmenées vers le nord, comme un troupeau de bovins et de moutons, à l’intérieur d’une vaste enceinte de barbelés que les Italiens avaient installée sur la côte. À cette époque, vers la fin de 1930, ils avaient entassé dans cet espace quelque quatre-vingt mille Bédouins, ainsi que plusieurs centaines de milliers de bovins, de moutons et de chameaux, comme un troupeau, alors que cet endroit ne disposait même pas de provisions pour le quart de ce nombre. Le taux de mortalité des hommes et des animaux fut donc effroyable. De plus, les Italiens étaient en train d’établir une barrière de barbelés depuis le littoral jusqu’à Jaghbub, au sud, le long de la frontière égyptienne. La vaillante tribu des Maghariba, sous la direction de son chef invincible al-Ataybis — qui était le bras droit d’Umar al-Mukhtar — continuait pourtant à barrer inflexiblement la route à l’ennemi près de la côte occidentale de la Cyrénaïque. Mais la plupart des tribus avaient déjà succombé au nombre écrasant des Italiens et à la supériorité de leur armement. Plus au sud, dans les régions les plus reculées, la tribu des Zuwaiya, dirigée par Abu Qaraim, âgé de quatre-vingt-dix ans, poursuivait encore son djihad à outrance, même après avoir perdu son centre tribal, l’oasis de Jalu. À l’intérieur des terres, les Bédouins mouraient en grand nombre de faim et de maladie.

Pour la bataille de Sidi Umar, le nombre maximal de soldats qu’il était possible de rassembler en une seule fois dépassait à peine le millier. Ce n’était pourtant pas par manque d’hommes. Dans le type de guérilla que menaient les moudjahidines, il n’était pas avantageux d’opérer en grandes formations de combattants. Cette guerre reposait plutôt sur la rapidité et la mobilité de petits groupes capables de frapper, qui surgissaient soudain du néant pour fondre sur une formation italienne ou une base éloignée et s’emparer de ses armes. Puis, sans laisser la moindre trace, ils disparaissaient dans les épaisses forêts de genévriers des plateaux de Cyrénaïque et dans les vallées accidentées, aux reliefs inégaux, des oueds asséchés. Aussi audacieux fussent-ils, aussi peu considérassent-ils la vie et la mort, il était évident que ces petits groupes ne pourraient jamais remporter une victoire décisive sur un ennemi presque illimité par sa population et ses ressources en armes. La question était donc de savoir comment accroître les forces des moudjahidines afin qu’ils puissent non seulement infliger des dommages à l’envahisseur par des attaques isolées, mais aussi lui reprendre les positions solidement établies et les conserver face à de nouvelles offensives.

L’accroissement des forces senoussistes dépendait de plusieurs éléments : mettre en place un système permettant l’acheminement régulier depuis l’Égypte des vivres indispensables ; se procurer des armes, notamment des fusils antichars et de l’artillerie lourde, pour faire face aux ravages meurtriers des avions et des voitures blindées ; disposer de techniciens formés à l’utilisation de ces armes et entraîner les moudjahidines à s’en servir ; enfin, établir un système fiable de communications radio entre les différents groupes de moudjahidines de Cyrénaïque et des dépôts clandestins de ravitaillement à l’intérieur du territoire égyptien !

Pendant près d’une semaine, soir après soir, le Grand Senoussi, Sidi Muhammad et moi nous assîmes ensemble pour réfléchir à ce qui pouvait être fait. Sidi Muhammad déclara que, même si l’on renforçait de temps à autre certaines forces des moudjahidines en Cyrénaïque, cela ne résoudrait pas le problème. Selon lui, il fallait faire à nouveau de l’oasis de Koufra, située très au sud dans le désert libyen, le centre de toutes les guerres futures. Car Koufra se trouvait encore très loin de la portée de l’armée italienne. En outre, le quartier général de la confrérie senoussiste, sous la direction de Sayyid Ahmad, se trouvait à Koufra. Koufra était située sur la route caravanière du désert, directe quoique longue et difficile, menant vers les oasis égyptiennes de Bahariya et de Farafra ; il était donc possible d’y organiser le ravitaillement beaucoup plus efficacement que dans n’importe quelle autre partie du pays. Elle pouvait aussi devenir un centre de regroupement pour les nombreux milliers d’émigrés cyrenaïques qui vivaient dans les différents camps d’Égypte. Elle pourrait ainsi devenir une réserve régulière de main-d’œuvre pour la guérilla de Sidi Umar dans les régions septentrionales. Convenablement entraînée et équipée d’armes modernes, Koufra pourrait résister aux attaques d’artillerie menées par des avions volant à basse altitude. En revanche, si les bombardements étaient effectués de très haute altitude, les tentes, dispersées à de grandes distances les unes des autres, ne courraient guère de danger réel.

Le Grand Senoussi déclara : s’il était possible de réorganiser ainsi les méthodes de la lutte, il retournerait lui-même à Koufa afin de diriger de là toutes les opérations futures. Il était nécessaire pour Sayyid Ahmad de rétablir des relations cordiales avec le gouvernement britannique. Il va sans dire qu’en attaquant les forces britanniques en 1915, Sayyid Ahmad avait inutilement transformé le gouvernement britannique en un ennemi acharné. Une telle amélioration des relations n’était peut-être pas impossible, car la Grande-Bretagne n’était guère satisfaite de l’attitude expansionniste de l’Italie. Surtout à un moment où Mussolini proclamait à grand renfort de tambours et de trompettes au monde entier que son ambition était de « rétablir l’Empire romain » sur les deux rives de la Méditerranée, tout en jetant des regards avides du côté de l’Égypte. Si je m’intéressais si profondément au sort des Senoussis, ce n’était pas seulement par admiration pour l’extrême héroïsme déployé afin d’atteindre un objectif juste ; j’étais encore davantage préoccupé par les répercussions possibles d’une victoire des Senoussis sur l’ensemble du monde arabe. Comme beaucoup de musulmans, j’avais depuis de nombreuses années placé mes espoirs en Ibn Saoud, que je considérais comme un dirigeant possible de la renaissance islamique. Mais maintenant que cet espoir s’était révélé illusoire, je ne voyais, dans tout le monde musulman, qu’un seul mouvement qui s’efforçait sincèrement de donner une forme concrète à l’idéal de la société islamique : le mouvement senoussi, actuellement engagé dans un jihad désespéré pour sa survie.

Et Sayyid Ahmad savait que mes sentiments et mes émotions étaient intimement et profondément liés aux objectifs du mouvement senoussi. Il se tourna donc vers moi, me regarda droit dans les yeux et me dit :

— Ô Muhammad, pourrais-tu aller en Cyrénaïque de notre part et voir ce qui peut être fait pour les moudjahidines ? Peut-être seras-tu capable de voir les choses plus clairement que mes hommes…

Je le regardai et hochai silencieusement la tête, tout en étant conscient de la confiance qu’il plaçait en moi. Je ne fus donc pas complètement surpris par sa proposition. Pourtant, elle faillit me couper le souffle. La perspective d’une aventure d’une telle ampleur me bouleversa au-delà de toute expression. Mais ce qui m’enthousiasma encore davantage, ce fut la pensée que je pourrais peut-être, moi aussi, faire quelque chose pour l’idéal auquel tant d’hommes avaient sacrifié leur vie !

Sayyid Ahmad tendit la main vers une étagère au-dessus de sa tête et prit un exemplaire du Coran enveloppé dans une étoffe de soie. Le posant sur ses genoux, il prit ma main droite entre ses deux mains et la posa sur le Coran :

« Jure, Muhammad, par Celui qui connaît tout ce qui se trouve dans le cœur des hommes, que tu préserveras toujours la foi des moudjahidines… »

Je prêtai serment — et jamais de ma vie je n’avais été plus certain de ce à quoi je m’engageais à cet instant.

Pour la mission que Sayyid Ahmad m’avait confiée, le secret absolu était indispensable ; car mes relations avec le Grand Senoussi étaient bien connues, et il était impossible qu’elles échappent à l’attention des missions diplomatiques présentes à Djeddah. Dans ces conditions, il n’aurait pas été sage de risquer d’être arrêté en partant ouvertement pour l’Égypte. La conspiration que j’avais récemment découverte derrière la révolte de Fayçal al-Dawish n’avait certainement pas rehaussé ma réputation aux yeux du gouvernement britannique. Il était même très probable que, dès l’instant où je poserais le pied sur le sol égyptien, ils surveilleraient attentivement mes déplacements. Nous décidâmes donc de garder également secrète ma destination égyptienne. Je traverserais la mer Rouge à bord de l’un ou l’autre des voiliers arabes et, sans passeport ni visa, je débarquerais clandestinement dans quelque endroit isolé de la Haute-Égypte. En Égypte, je pourrais circuler librement déguisé en habitant du Hedjaz, car les habitants des villes et des villages égyptiens avaient constamment sous les yeux les nombreux hommes qui venaient de La Mecque et de Médine pour faire du commerce ou chercher de futurs pèlerins du hajj ; et comme je parlais très aisément le dialecte du Hedjaz, je pourrais partout me faire passer sans difficulté pour un habitant de l’une de ces deux villes saintes.

Il fallut plusieurs semaines de préparation pour mener à bien l’organisation. Cette préparation comprenait la mise en place d’un échange secret de lettres avec Sidi Umar, en Cyrénaïque, ainsi qu’avec ceux qui, en Égypte, entretenaient des relations avec les Senoussis. Ainsi, au cours de la première semaine de janvier 1931, Zayd et moi quittâmes la ville portuaire de Yanbu, dans le Hedjaz, et nous dirigeâmes vers une partie de la côte où les mouvements de personnes étaient rares. Il n’y avait pas de lune dans le ciel : c’était une nuit de fin de lunaison, et il était extrêmement pénible de marcher en sandales sur le chemin rocailleux. Lorsque je trébuchai une fois, la crosse du pistolet Luger glissé sous mon caftan du Hedjaz me heurta les côtes ; je pris alors pleinement conscience de la nature terrifiante de l’expédition aventureuse dans laquelle je m’étais lancé.

Je me dirigeais vers un lieu déterminé, accompagné d’un marin arabe inconnu qui, dans sa petite embarcation à voile, me ferait traverser la mer et me débarquerait secrètement quelque part sur la côte égyptienne. Je ne possédais aucun document susceptible de révéler mon identité. Ainsi, même si j’étais arrêté en Égypte, il ne serait pas facile de prouver qui j’étais ! Pourtant, comparé au danger qui m’attendait, le risque de passer quelques semaines dans une prison égyptienne ne représentait rien pour moi. Je devais traverser toute la largeur du désert occidental en évitant d’être repéré par les avions de surveillance italiens et, probablement, par les patrouilles de véhicules blindés, puis atteindre le centre d’un pays où personne ne connaissait d’autre langage que celui de l’épée. Pourquoi faisais-je cela ? me demandai-je.

Bien que le danger ne me fût pas inconnu, je ne l’avais jamais recherché dans la seule attente d’une aventure. Chaque fois que je m’étais trouvé confronté à un danger, il y avait à sa racine une réponse à une impulsion, consciente ou inconsciente, qui était intimement liée à ma propre vie. Quelle était donc la signification de mon entreprise actuelle ? Croyais-je vraiment que mon intervention ferait tourner le cours des événements en faveur des moudjahidines ? J’aurais voulu le croire ; mais, au plus profond de moi-même, je savais que je m’étais lancé dans une mission irréaliste, née de l’imagination. Alors, par Allah, étais-je ainsi en train de mettre ma vie en danger comme jamais auparavant, alors que les perspectives qui s’offraient à moi étaient si minces ?

Mais avant même que la question ne se formulât consciemment, sa réponse apparut clairement devant moi.

Lorsque je fis connaissance avec l’islam et l’acceptai comme règle de vie, il me sembla que toutes mes questions et toutes mes recherches avaient pris fin. Mais, peu à peu, très lentement, je pris conscience que ce n’était pas la fin : car accepter une règle de vie comme obligatoire implique nécessairement, du moins à mes yeux, le désir de la voir suivie par des personnes partageant les mêmes convictions. Il ne s’agissait pas seulement de la suivre dans un sens personnel ; pour moi, l’islam était une voie, non un but, et les guérilleros téméraires d’Umar al-Mukhtar combattaient de leur vie et de leur sang pour la liberté de suivre cette voie, exactement comme l’avaient fait les valeureux Compagnons treize siècles auparavant. Aussi incertain que fût le résultat, les aider dans leur lutte dure et acharnée était pour moi personnellement aussi indispensable que la salat…

Puis la côte apparut. Sur le doux renflement des petites vagues qui frappaient les galets du rivage se balançait une barque à rames, qui devait nous conduire au loin, jusqu’au navire ancré dans l’obscurité. Lorsque l’homme solitaire qui ramait dans la barque en attente se leva, je me tournai vers Zayd et lui dis :

— Frère Zayd, sais-tu que nous nous sommes lancés dans une expédition aventureuse qui pourrait se révéler plus dangereuse pour toi et moi que tous les Ikhwan réunis d’Ad-Dabish ? Le calme de Médine et le retour auprès de tes amis ne te manquent-ils pas ?

— Mon oncle, votre voie est ma voie, répondit Zayd. N’est-ce pas vous-même qui m’avez dit que l’eau privée de courant devient stagnante et polluée ? Allons de l’avant, et que l’eau devienne limpide en coulant…

Le navire est l’une de ces grandes kistis à voiles, étranges et disgracieuses, qui longent les côtes d’Arabie : entièrement construit en bois, il est imprégné de l’odeur du poisson séché et des algues marines. À l’arrière de la kisti se trouve une haute plateforme, deux mâts destinés à porter des voiles à la latine, et, entre les deux mâts, une grande cabine au plafond bas. Le raïs, ou capitaine, est un vieux marin arabe expérimenté, originaire de Mascate. Sous un immense turban multicolore, deux petits yeux, semblables à des grains de chapelet, me regardèrent à demi clos ; j’y discernai une expression de vigilance, façonnée par de longues années passées à risquer des opérations illégales et à prendre part à des expéditions clandestines — et le poignard courbe, gainé d’argent, passé à sa ceinture, ne semblait nullement n’être qu’un ornement.

« Marhaban, haya marhaban, mes amis », cria-t-il pour nous souhaiter la bienvenue dès que nous posâmes le pied sur le navire. « C’est certainement un moment faste !

Combien de fois, me dis-je, n’a-t-il pas ainsi souhaité sincèrement la bienvenue à de pauvres pèlerins, qu’il avait clandestinement cachés à bord en Égypte, avant de les débarquer sur la côte du Hedjaz sans se soucier le moins du monde de leur sort — afin qu’ils puissent échapper à la lourde taxe du pèlerinage que le gouvernement saoudien impose à ceux qui se rendent en pèlerinage à la Maison de Dieu ! Et combien de fois n’a-t-il pas prononcé exactement ces mêmes paroles devant des trafiquants d’esclaves qui, violant totalement la loi islamique, avaient capturé quelque malheureux Abyssin pour le vendre sur le marché aux esclaves du Yémen ! Malgré tout — je me rassuré-je —, si répréhensible que soit le contexte dans lequel notre raïs a acquis son expérience, celle-ci nous sera certainement utile. Car rares sont les marins qui connaissent comme lui les routes de la mer Rouge, après l’avoir sillonnée. Nous pouvons donc compter sur lui pour nous débarquer sur une côte sûre.

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Et, en effet, quatre nuits après avoir embarqué sur ce navire, on nous débarqua de nouveau dans une petite barque à rames, sur la côte de Haute-Égypte, au nord du port de Quseir. Nous fûmes extrêmement surpris, car le raïs refusa d’accepter le moindre paiement pour nous avoir fait traverser la mer. « Parce que, expliqua-t-il avec un large sourire, mon maître a déjà réglé ce qu’il me devait ! Qu’Allah vous assiste. »

Comme je l’avais espéré, il ne nous fut pas difficile de circuler à Quseir sans attirer l’attention, car les habitants de la ville étaient habitués à voir des gens vêtus à la manière du Hedjaz. Le lendemain matin, nous réservâmes des places dans un autobus branlant à destination d’Asyut, sur les rives du Nil — et, coincés entre une femme terriblement corpulente, assise avec un panier de coqs sur ses genoux imposants, et un vieux « paysan » qui, dès qu’il vit notre allure, se mit à évoquer le pèlerinage qu’il avait accompli dix ans auparavant, Zayd et moi entamâmes la première étape de notre voyage en Afrique.

J’ai toujours pensé que quiconque prend le risque d’une entreprise secrète et dangereuse doit inévitablement avoir conscience d’être suspect aux yeux de tous ceux qu’il rencontre, et que son déguisement peut être facilement percé à jour. Mais, chose étonnante, cette pensée ne me vint pas à l’esprit à cet instant ! Durant les années que j’avais passées en Arabie, j’étais entré si complètement dans la vie de ses habitants que, d’une certaine manière, il ne m’était jamais venu à l’esprit que je puisse être autre chose que l’un des leurs. Et bien que je n’aie jamais partagé la mentalité particulièrement mercantile des habitants de La Mecque et de Médine, je me sentais à cet instant si parfaitement familiarisé avec le rôle de ma‘lum que, sans perdre de temps, je me trouvai engagé avec quelques autres voyageurs dans une discussion presque professionnelle sur les mérites du hajj. Zayd participa à ce jeu avec un enthousiasme débordant, et c’est ainsi que plusieurs heures de notre voyage s’écoulèrent en une conversation animée.

À Asyut, nous prîmes le train et finîmes par arriver dans la petite ville de Beni Suef. De là, nous nous rendîmes directement chez notre ami senoussi, Ismaïl al-Dhib. C’était un homme petit, trapu, robuste et jovial, qui parlait l’arabe mélodieux de Haute-Égypte. Comme il n’était qu’un simple marchand de tissus, il ne comptait pas parmi les notables de la ville ; mais sa fidélité à la confrérie senoussie avait été maintes fois démontrée, et son attachement personnel à Sayyid Ahmad faisait de lui un homme deux fois digne de confiance. Il était déjà fort tard ; néanmoins, il réveilla l’un de ses serviteurs et lui demanda de préparer notre repas. Pendant que nous l’attendions, il se mit à nous exposer, l’une après l’autre, les dispositions qu’il avait prises.

Tout d’abord, dès qu’il reçut le message de Sayyid Ahmad, il prit contact avec un personnage éminent de la famille royale égyptienne. Depuis de nombreuses années, cet homme était un partisan fervent et actif des idéaux sénoussis. Le prince fut pleinement informé du but de ma mission. Il accepta sans difficulté de me fournir l’argent nécessaire. Il se chargea également de procurer les montures destinées à notre voyage dans le désert jusqu’à la frontière de la Cyrénaïque, ainsi que deux guides dignes de confiance. Notre hôte nous informa qu’à ce moment même, ils nous attendaient dans une palmeraie située quelque part à l’extérieur de Beni Souef.

Zayd et moi ôtons alors nos vêtements du Hedjaz, car ils risqueraient de susciter une curiosité excessive sur les pistes désertiques de l’Ouest. À leur place, on nous donne des pantalons de coton de coupe nord-africaine, des chemises ajustées, ainsi qu’une sorte de djellaba en laine, avec capuchon, que portent les gens ordinaires de l’ouest de l’Égypte et de la Libye. Depuis les fondations de sa maison, Ismaïl sort deux petites armes de type italien, adaptées aux soldats montés, car, parmi les moudjahidines, il vous serait plus facile de vous procurer de nouvelles munitions pour ce genre de fusils.

Dès la nuit suivante, nous quittons la ville suivant les indications de notre hôte. Les deux guides qu’on nous avait donnés se révélèrent être des Bédouins de la tribu égyptienne des Awlad Ali, qui comptait de nombreux partisans des Sénoussis. L’un d’eux s’appelait Abdullah, un jeune homme plein de vie et d’énergie qui avait participé, un an auparavant, à la guerre de Cyrénaïque. Il lui était facile de nous renseigner abondamment sur ce à quoi nous pouvions nous attendre là-bas. J’ai oublié le nom de l’autre. Il était mince, frêle et mélancolique, et parlait rarement. Pourtant, il n’était pas moins digne de confiance que le plus séduisant Abdullah. Les quatre chameaux qui nous accompagnaient — de robustes chamelles rapides de la race Bisharin — avaient manifestement été choisis pour leurs qualités. Les selles dont on les équipa ne différaient guère de celles auxquelles j’étais habitué en Arabie. Comme nous devions avancer rapidement sans nous arrêter longtemps en aucun endroit, il n’était pas question de trouver des repas cuisinés tout au long de notre route. Nos provisions étaient donc des plus simples : un grand sac rempli de dattes, et un autre, plus petit, bourré de friandises faites de farine de blé grossière et de dattes, si bien qu’il était à deux doigts d’éclater. Nous avions aussi des outres en cuir attachées à trois des chameaux.

Peu avant minuit, Ismaïl nous embrassa et invoqua la miséricorde d’Allah pour notre expédition. Je vis qu’Ismaïl était profondément bouleversé. Sous la conduite d’Abdullah, nous quittâmes la palmeraie et, peu après, nous avançâmes d’un pas rapide vers le nord-ouest, à la lumière d’une lune éclatante, sur l’étendue rocailleuse du désert.

Il nous était nécessaire d’éviter de rencontrer les hommes chargés de l’administration de la frontière égyptienne. Nous savions que leurs automobiles et leurs constables montés sur des chameaux pouvaient patrouiller dans cette région du désert occidental. Nous prîmes donc soin de nous tenir aussi loin que possible des principales pistes suivies par les caravanes. Toutefois, comme tous les véhicules circulant entre Bahariya et la vallée du Nil jusqu’aux régions les plus septentrionales passaient par le Fayoum, le risque d’un grave danger n’était pas très grand.

La première nuit, nous parcourûmes trente milles, puis, pendant la journée, nous nous arrêtâmes dans un bois de tamaris. Les nuits suivantes, nous franchîmes des distances beaucoup plus grandes, si bien qu’à l’aube du quatrième jour nous atteignîmes le bord de la profonde dépression où se trouve l’oasis de Bahariya.

Nous dressâmes notre tente à l’extérieur de l’oasis, à l’abri de quelques grands rochers. L’oasis comprenait plusieurs villages et fermes distincts, dont le plus grand était le village de Bawiti. Tandis que nous dressions la tente, Abdullah descendit à pied par un ravin rocheux, abrupt et encaissé, jusqu’à la dépression ombragée par les palmiers, afin de retrouver notre contact à Bawiti ; il ne pouvait pas revenir avant le soir. Nous nous allongeâmes donc pour dormir à l’ombre des rochers. Quel repos délicieux et réconfortant après l’épreuve physique d’une nuit entière passée à pousser les chameaux et après le froid ! Malgré cela, je dormis très peu, car toutes sortes d’idées s’étaient emparées de mon esprit.

En réfléchissant à notre plan, il me sembla qu’il ne serait pas très difficile de maintenir une liaison permanente entre Beni Souef et Bahariya. J’étais fermement convaincu qu’en prenant les précautions voulues, de grandes caravanes pourraient circuler entre ces deux endroits sans attirer l’attention. Malgré la présence à Bawiti d’un poste de contrôle de l’administration frontalière — nous pouvions voir ses bâtiments à travers le désert depuis notre cachette — il serait peut-être possible d’installer une radio clandestine dans un village encore plus isolé, au sud de Bahariya. Quelques heures plus tard, Abdullah et le vieux Berbère qui l’accompagnait, notre contact, me rassurèrent à nouveau sur ce point. Il apparut que le gouvernement n’exerçait sur cette oasis qu’une autorité assez lâche et, fait plus important encore, que ses habitants étaient en grand nombre des adeptes de la tariqa sénoussie.

Cinq nuits éprouvantes à dos de chameau : d’abord sur des rochers, des cailloux et un sol accidenté, puis sur des dunes de sable planes, au-delà de l’oasis inhabitée de Sitra et de son lac d’un bleu profond, sans vie, dont les rives sont bordées de roseaux et de fourrés de palmiers sauvages ; puis à travers la région d’Aj, plus basse que la plaine, où se dressent d’étonnants rochers d’argile irréguliers qui, baignés par la lumière de la lune, ont pris une apparence fantomatique et surnaturelle. Et, vers la fin de la cinquième nuit, l’image de l’oasis de Siwa apparut pour la première fois devant mes yeux.

L’un de mes vœux les plus soigneusement nourris depuis de nombreuses années était de voir un jour cette oasis lointaine, qui avait jadis été le siège d’un temple et la demeure d’un oracle célèbre dans le monde entier. Mais, pour une raison ou une autre, ce vœu ne s’était jamais réalisé. Et aujourd’hui, à l’aube, cette oasis s’étendait devant moi : une vaste voie pierreuse encerclait une montagne solitaire ; sur cette montagne, les maisons de la ville — dont les fondations, telles celles d’habitations troglodytiques, étaient enfouies profondément dans la roche — s’élevaient, étage après étage, vers un haut minaret anguleux dressé au sommet aplani de la montagne ; c’était un étrange enchevêtrement de constructions délabrées, tel que l’homme ne peut que le rêver… Un désir impérieux s’empara de moi : pénétrer à travers ses murailles mystérieuses et errer dans ces ruelles qui avaient été témoins de l’époque des pharaons ; voir les ruines du temple où l’oracle avait annoncé au roi lydien Crésus la prophétie de sa défaite et révélé à Alexandre de Macédoine la nouvelle de sa conquête du monde.

Mais cette fois encore, mon vœu resta inaccompli. Bien qu’elle fût si proche, la ville de Siwa me demeurerait inaccessible : aucun inconnu ni aucun étranger n’y venait jamais. Car tout nouvel arrivant y serait aussitôt remarqué de tous. Visiter un lieu aussi éloigné de tout contact avec le monde extérieur aurait été une véritable folie. Située presque à la frontière de la Libye, la ville était soumise à la surveillance la plus stricte de l’administration frontalière égyptienne. Et il ne faisait aucun doute qu’elle regorgeait d’espions stipendiés par les Italiens. Ainsi, le destin ne me permettait pas de visiter Siwa au cours de ce voyage. À regret, je me consolai et chassai de mon esprit toute pensée de Siwa.

Nous contournâmes la ville par une large piste circulaire et finîmes par dresser nos tentes sous un fourré sauvage. Nous ne voulions pas rester ici plus longtemps qu’il n’était absolument nécessaire, si près de la frontière. C’est pourquoi Abdullah, sans même se reposer, lança rapidement son chameau vers le village voisin à la recherche d’un homme que Sayyid Ahmad avait chargé de franchir la frontière et de venir à notre rencontre. Quelques heures plus tard, il revint avec deux nouveaux guides et quatre jeunes chameaux frais, qui nous transporteraient plus loin. Ces guides appartenaient à la tribu bédouine des Barasa, du Jabal Akhdar ; ils étaient les hommes d’Omar al-Mukhtar. Omar les avait spécialement envoyés pour nous guider à travers l’espace désertique séparant les deux oasis de Jaghbub et de Jalu, occupées par les Italiens, et nous conduire jusqu’au plateau de Cyrénaïque. C’est là que je devais rencontrer Omar.

Abdullah et son compagnon prirent congé de nous pour regagner leurs maisons du village, en Égypte. Sous la conduite de Khalil et d’Abd al-Rahman, ces deux moudjahidines, nous entamâmes un voyage d’une semaine à travers une région de steppe désertique presque dépourvue d’eau, qui s’élevait progressivement vers le Jabal Akhdar. De tous les voyages dans le désert que j’avais accomplis au cours de ma vie, celui-ci fut le plus difficile ; pourtant, en nous dissimulant prudemment pendant le jour et en ne voyageant que la nuit, nous ne risquions guère d’être repérés par les patrouilles italiennes. Néanmoins, la nécessité d’éviter les puits, très éloignés les uns des autres, transforma ce long voyage en un véritable cauchemar. Une seule fois, nous pûmes abreuver nos chameaux à un puits abandonné du Wadi al-Mrar et remplir de nouveau nos outres. Et cela même faillit nous réduire à bout.

Nous atteignîmes le puits plus tard que nous ne l’avions espéré. En fait, lorsque nous commençâmes à puiser de l’eau pour nos bêtes, le soleil se levait à l’est, et lorsque nous eûmes terminé, il se tenait déjà au-dessus de l’horizon occidental. Selon Khalil, il nous restait encore deux heures entières à attendre avant de pouvoir gagner cet endroit rocheux en contrebas qui nous servirait de cachette pendant la journée. Mais à peine avions-nous repris notre voyage qu’un sinistre bourdonnement d’avion déchira le silence du désert ; quelques minutes plus tard, un petit avion monoplace apparut au-dessus de nos têtes et se mit à tourner en descendant progressivement, selon une trajectoire de plus en plus basse. Il n’y avait aucun endroit où nous dissimuler. Nous sautâmes donc de nos chameaux et nous nous dispersâmes ; à cet instant précis, le pilote commença à tirer avec son canon.

— Couchez-vous, couchez-vous à plat ventre sur le sol ! me mis-je à crier. Ne bougez pas d’un pouce ; faites le mort.

Mais Khalil, qui avait certainement affronté maintes fois ce genre de situation au cours de ses nombreuses années auprès des moudjahidines, ne resta pas étendu à faire le mort. Il s’allongea sur le dos, la tête appuyée contre une pierre, posa son fusil sur un genou relevé et commença à tirer sur l’avion qui approchait — non pas au hasard, mais en ajustant soigneusement sa visée avant chaque coup, comme s’il s’exerçait à atteindre une cible précise. C’était une entreprise d’une audace terrifiante. Car l’avion fonçait droit sur lui en piqué à faible inclinaison, mitraillant le sable. Mais les tirs de Khalil durent atteindre l’appareil. Car, l’espace d’un instant, l’avion bascula, pointa son nez vers le ciel et remonta rapidement. Le pilote avait peut-être jugé qu’abattre quatre hommes ne valait pas de risquer sa propre sécurité. Il tournoya encore une ou deux fois au-dessus de nous, puis disparut vers l’est, en direction de Jaghbub.

— Ces fils de putes italiens sont des lâches, des couards, dit calmement Khalil tandis que nous nous regroupions. Ils veulent tuer, mais ne veulent pas la moindre égratignure sur leur propre peau.

Aucun de nous n’avait été blessé. Mais le chameau d’Abd al-Rahman était mort. Nous chargeâmes sa selle et ses sacs sur le chameau de Zayed, et désormais il voyageait assis sur une selle légère, derrière Zayed.

Trois jours plus tard, nous pénétrâmes dans les forêts de genévriers du Jabal Akhdar et, avec reconnaissance, nous échangeâmes nos chameaux fatigués contre les chevaux qu’un groupe de moudjahidines avait gardés pour nous dans un endroit secret. Désormais, le désert serait derrière nous. Nous lançâmes nos chevaux au galop sur un plateau montagneux et rocheux. Le plateau était sillonné comme une toile par d’innombrables lits de torrents asséchés, et l’on y trouvait des genévriers qui, par endroits, formaient une forêt presque impénétrable. Au sein des territoires occupés par les Italiens, cette forêt dépourvue de sentiers était le terrain de chasse des moudjahidines.

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Quatre autres nuits de voyage nous conduisirent en un lieu appelé Wadi at-Taaban. Le nom de l’endroit était parfaitement approprié : il signifiait « la vallée des gens épuisés ». C’est là que nous devions rencontrer Umar al-Mukhtar. Nous nous cachâmes en sécurité dans un ravin couvert d’une forêt profonde, attachâmes nos chevaux par les pattes avant derrière un rocher et attendîmes l’arrivée du lion du Jabal Akhdar. Cette nuit était particulièrement froide, sans étoiles, et alourdie par le silence qu’interrompaient des bruissements !

Il faudrait encore quelques heures avant l’arrivée de Sidi Umar ; et, puisque la nuit était plongée dans une obscurité totale, nos deux amis de Barasa estimèrent qu’il n’y avait aucune raison valable de ne pas profiter de ce délai pour remplir à nouveau nos outres aux puits de Bu-Safaya, situés à quelques milles vers l’est ! En vérité, un poste italien fortifié se trouvait à moins d’un mille de Bu-Safaya —

— Mais, dit Khalil, ces chiens assoiffés de sang n’oseront pas sortir de derrière leurs murs par une nuit aussi noire.

Ainsi, Khalil partit à cheval avec Zayed, emportant deux outres vides. Pour éviter le moindre bruit en avançant sur le chemin rocheux, ils enveloppèrent de morceaux de tissu les sabots de leurs chevaux et les attachèrent. Lorsqu’ils eurent disparu dans l’obscurité, Abd al-Rahman et moi nous assîmes, serrés l’un contre l’autre et adossés à un rocher bas, pour nous réchauffer. Allumer un feu aurait été extrêmement dangereux.

Une heure environ plus tard, quelques branches bruissèrent parmi les genévriers et le pas léger d’un sandaleur se fit entendre sur les pierres. Aussitôt sur ses gardes, mon compagnon se redressa, le fusil à la main, et fixa un instant les ténèbres d’un regard perçant. Un appel à voix basse — qui ne différait guère du cri d’un renard — s’éleva de la forêt. Abd ar-Rahman y répondit en portant ses deux mains en coupe devant sa bouche et en produisant un son semblable. Deux silhouettes humaines apparurent devant nous. C’étaient des hommes à pied, armés de fusils. Lorsqu’ils se furent approchés, l’un d’eux dit : « La voie d’Allah », et Abd ar-Rahman lui répondit : « La hawla wa la quwwata illa billah » — il n’y a de pouvoir ni de force qu’en Allah —, ce qui me parut être un mot de passe.

Ces deux nouveaux arrivants portaient tous deux les manteaux des Bédouins libyens, des jerds rapiécés. L’un d’eux semblait connaître Abd ar-Rahman. En effet, celui-ci lui saisit les deux mains et l’accueillit chaleureusement. On me présenta successivement aux deux moudjahidines, qui me prirent chacun la main de la même manière. L’un d’eux dit : « Fi amanillah. Qu’Allah vous assiste ; Sidi Omar arrive. »

Nous restâmes debout, aux aguets. Peut-être dix minutes plus tard, les feuilles bruissèrent de nouveau dans les buissons de genévriers… Puis trois autres hommes surgirent de l’ombre, venant de trois directions différentes, et s’approchèrent de nous en pointant leurs fusils prêts à tirer. Lorsqu’ils comprirent qu’ils étaient attendus par nous, ils se dispersèrent aussitôt dans les buissons, dans différentes directions. De toute évidence, ils s’étaient ainsi répartis dans les fourrés afin de surveiller attentivement la sécurité de leur chef.

Puis il arriva… Il arriva monté sur un petit cheval dont les sabots étaient enveloppés de tissu. Deux hommes marchaient de chaque côté de lui, et plusieurs autres le suivaient. Lorsqu’il parvint près des rochers contre lesquels nous attendions, l’un de ses hommes l’aida à descendre de cheval, et je vis qu’il avait du mal à marcher (j’appris par la suite qu’il avait été blessé lors d’une attaque surprise dix jours auparavant). À la lumière de la lune montante, je le distinguai clairement : un homme de taille moyenne, solidement bâti ; une barbe courte, blanche comme la neige, encadrait son visage profondément marqué de rides. Ses yeux étaient enfouis au fond de leurs orbites ; les plis qui les entouraient laissaient supposer qu’en d’autres circonstances ils auraient facilement pu s’illuminer d’un sourire. Mais à présent, il n’y avait plus rien dans ces yeux, sinon une souffrance sombre et du courage.

« Bienvenue, mon fils », dit-il ; tandis qu’il parlait, ses yeux me parcoururent des pieds à la tête, avec acuité, comme s’il cherchait à me jauger — les yeux d’un homme dont le danger était le compagnon quotidien !

L’un de ses hommes étendit une couverture sur le sol, et Sidi Omar s’y assit, abandonnant tout le poids de son corps. Abd ar-Rahman se pencha pour lui baiser la main, puis, après avoir obtenu la permission du chef, s’assit sous l’abri du rocher suspendu au-dessus de nous afin d’allumer un petit feu. À la faible lueur des flammes, Sidi Omar lut la lettre que j’avais apportée de la part de Sayyid Ahmad. Il la lut avec soin, puis la plia et la posa un moment au-dessus de sa tête, dans une attitude de respect et de dévotion qu’on ne voit pour ainsi dire jamais dans le monde arabe, mais que l’on rencontre souvent en Afrique du Nord. Puis il se tourna vers moi avec un léger sourire :

« Sayyid Ahmad — qu’Allah prolonge ses jours — a dit beaucoup de bien de toi. Tu veux nous aider. Mais j’ignore d’où l’aide pourrait venir, sinon du Tout-Puissant, du Miséricordieux, Allah ! À vrai dire, nous sommes presque arrivés au terme du temps qui nous était imparti ! »

« Mais ce plan imaginé par Sayyid Ahmad — demandai-je en l’interrompant — ne pourrait-il pas constituer un nouveau départ ? Si l’on pouvait organiser un approvisionnement régulier et faire de Koufra une base pour les futures expéditions, ne serait-il pas possible de repousser les Italiens ? »

Le sourire avec lequel Sidi Omar me répondit était si amer et désarmé que je n’en avais jamais vu de pareil de toute ma vie : « Koufra… ? Nous l’avons perdue. Les Italiens s’en sont emparés il y a près de quinze jours… »

La nouvelle me bouleversa. Durant tous ces derniers mois, Sayyid Ahmad et moi n’avions cessé d’élaborer nos plans en partant de l’idée que Koufra pourrait être le centre d’un nouveau rassemblement en vue d’une résistance résolue. À présent que Koufra était perdue, il ne restait plus aux Senoussi que les plateaux opprimés du Jabal Akhdar — rien, absolument rien, sinon la malédiction de l’occupation italienne qui se resserrait inexorablement : perdre un lieu après l’autre, dans une mort lente et inévitable, étranglée, sans que la pression se relâche un seul instant !

— Comment Koufra est-elle tombée ?

D’un geste las, Sidi Omar fit signe à l’un de ses hommes de s’approcher : « Cet homme vous racontera l’histoire… C’est l’un des rares hommes qui se sont échappés de Koufra. Il est arrivé hier seulement. »

L’homme de Koufra s’assit devant moi sur son derrière et ramena autour de lui son burnous déchiré et rapiécé. Il parla lentement, sans la moindre émotion dans la voix, mais il me sembla que les terribles malheurs dont il avait été témoin se reflétaient sur son visage austère.

— Ils nous attaquèrent de trois côtés, formant trois lignes d’assaut, avec de nombreuses voitures blindées et de l’artillerie lourde. Leurs avions descendirent très bas et larguèrent des bombes sur les maisons, sur la mosquée et sur les palmeraies. Nous n’étions que quelques centaines d’hommes capables de porter les armes. Tous les autres étaient des femmes, des enfants et des vieillards. Nous combattîmes maison après maison pour les sauver. Ils étaient beaucoup plus puissants que nous. À la fin, seul le village d’Al-Hawari resta entre nos mains. Face à leurs voitures blindées, nos fusils devinrent inutiles et ils nous vainquirent. Nous ne fûmes que quelques-uns à survivre. Je me cachai dans les palmeraies, attendant une occasion de me glisser à travers les lignes italiennes. Toute la nuit, j’entendis les cris de douleur des femmes, car les soldats italiens et les « askaris » érythréens les avaient violées. Le lendemain, une vieille femme m’apporta de l’eau et du pain à l’endroit où je me cachais. Elle me dit que le général italien avait rassemblé tous les survivants près de la tombe de Sayyid Muhammad al-Mahdi ; sous leurs yeux, il avait déchiré un exemplaire du Coran en morceaux et l’avait jeté à terre, puis, posant sa botte dessus, il s’était écrié : « Que votre prophète bédouin vous aide donc maintenant, s’il en a le pouvoir ! » Ensuite, il ordonna de couper tous les palmiers de l’oasis, de détruire les puits et de brûler tous les livres de la bibliothèque de Sayyid Ahmad. Le lendemain, il ordonna que certains de nos notables et de nos oulémas soient embarqués dans un avion — puis on les jeta de l’avion, d’une grande hauteur, sur le sol, afin qu’ils y trouvent une mort atroce… La nuit suivante encore, depuis ma cachette, j’entendis toute la journée les cris des femmes, les éclats de rire des soldats et les coups de fusil… Finalement, cette nuit-là, je me mis à ramper dans le désert. Puis je trouvai un petit chameau, le montai et disparus… »

Lorsque l’homme de Koufra eut terminé son récit terrifiant, Sidi Omar l’attira affectueusement à lui et répéta doucement : « Ainsi donc, mon fils, tu vois que nous sommes véritablement arrivés au bord du temps qui nous était imparti. » Puis, comme s’il répondait à la question muette que je lisais dans mes yeux, il ajouta : « Nous combattons parce que nous sommes obligés de combattre pour notre religion et notre liberté, jusqu’à ce que nous tombions entre les mains des envahisseurs. Nous n’avons pas d’autre choix — Inna lillahi wa inna ilayhi raji’un — “Nous appartenons à Allah et c’est vers Lui que nous retournons.” Nous avons envoyé nos femmes et nos enfants en Égypte, afin que, lorsque Allah voudra notre mort, nous n’ayons pas à nous inquiéter de leur sécurité. »

Un grondement étouffé sembla peu à peu devenir audible quelque part dans le ciel obscur ; sans même en avoir conscience, l’un des hommes de Sidi Omar se mit à jeter du sable sur le feu, presque machinalement. Sur le fond des nuages éclairés par la lune, l’avion ne fut guère plus qu’une forme indistincte ; il passa très bas au-dessus de nos têtes, se dirigeant vers l’est, et le bruit de son moteur s’éteignit peu à peu.

— Mais, Sidi Omar, dis-je, maintenant qu’une voie vous est ouverte, à vous et à vos moudjahidines, ne vaudrait-il pas mieux vous replier en Égypte ? Car il serait peut-être possible d’y rassembler de nombreux muhajiroun venus de Cyrénaïque et de former une armée plus efficace. Il faudrait suspendre quelque temps la lutte ici, afin que les hommes puissent reprendre un peu de leurs forces… Je sais que la puissance britannique en Égypte — avec de puissantes forces italiennes stationnées de part et d’autre — n’a guère dû se réjouir de cette idée. Dieu sait que, si vous parvenez à leur faire comprendre que vous ne les considérez pas comme vos ennemis, ils ne se préoccuperont peut-être pas de vos préparatifs…

— Non, mon fils, ce n’est plus possible ; il est beaucoup trop tard. Ce que tu dis aurait été possible il y a quinze ou seize ans, avant que nous décidions d’attaquer les Britanniques pour aider Sayyid Ahmad contre les Turcs. Les Turcs, bien sûr, ne nous ont pas aidés… Il est trop tard ; ce n’est désormais plus possible. La Grande-Bretagne ne lèvera même pas le petit doigt pour alléger notre sort, et les Italiens sont déterminés à nous anéantir. Ils ont juré de briser toute possibilité de résistance à l’avenir. Si mes partisans et moi allons maintenant en Égypte, nous ne pourrons jamais revenir. Et toi, dis-moi : comment pourrions-nous abandonner les nôtres et les laisser sans direction, pour qu’ils soient détruits par les ennemis d’Allah ?

— Que dit Sayyid Idris ? Partage-t-il lui aussi votre opinion, Sidi Omar ?

— Sayyid Idris est le fils raisonnable d’un père illustre, un homme de bien.

Mais Allah ne lui a pas donné le courage de supporter une lutte de cette nature…

Il n’y avait pas de désespoir dans la voix de Sidi Omar, mais un profond intérêt, lorsqu’il me parlait ainsi de l’issue inévitable de sa longue lutte pour la liberté : il savait que rien d’autre que la mort ne l’attendait. Il ne craignait pas la mort ; il ne la désirait pas. Mais il n’essayait pas non plus de lui échapper, et je suis certain que, même s’il avait su quel genre de mort l’attendait, il n’aurait pas cherché à l’éviter. Il semblait pleinement conscient, dans chaque atome de son corps et de son esprit, que chaque homme porte son destin avec lui, où qu’il aille et quoi qu’il fasse.

Un léger bruissement se fit entendre dans le buisson, si léger qu’en temps normal on ne l’aurait pas remarqué ; mais la situation était alors tout sauf normale. Les oreilles tendues, redoutant quelque danger venu d’une direction inattendue, je compris clairement que les pas furtifs s’étaient soudain arrêtés et que, quelques minutes plus tard, leur son indistinct avait repris. Le buisson s’écarta, et deux hommes, Zayed et Khalil, en sortirent. Ils étaient accompagnés de deux palefreniers. Les quelques chevaux qu’ils avaient amenés en les tirant portaient sur leur dos des outres pleines. Elles avaient été remplies d’eau de telle manière qu’elles s’étaient gonflées comme des tambours. En voyant Sidi Omar, Khalil s’avança précipitamment pour embrasser le chef, tandis que je présentais Zayed. Sidi Omar posa sur le visage ascétique et le corps dépouillé de Zayed un regard perçant, manifestement approbateur. Il posa la main sur l’épaule de Zayed et dit :

— « Frère venu du pays de mes ancêtres, sois le bienvenu. De quelle tribu arabe es-tu ? » — Et lorsque Zayd répondit que le nom de sa tribu était Shammar, Umar hocha la tête avec un sourire : « Oh ! Tu es donc de la tribu de Hatim at-Ta’i, qui fut le plus généreux des hommes… »1(Ce guerrier et poète arabe de l’époque préislamique était célèbre pour sa magnanimité et sa générosité। son nom commence maintenant à devenir synonyme de cette qualité, à laquelle les Arabes accordent une importance suprême। Zayd est un homme de la tribu des Shammar। Les Shammar sont le peuple de Hatim — ils prétendent donc en être issus।)

Un homme de Sidi Umar posa devant nous quelques dattes enveloppées dans un morceau de tissu. Lui-même nous invita à partager ce maigre repas. Lorsque nous eûmes fini de manger, le vieux guerrier se leva :

— « Frères, il est temps de partir d’ici. Nous sommes tout près du poste italien de Bu-Sfaiya. Il serait dangereux de rester ici jusqu’au lever du soleil. »

Nous rangeons notre camp délabré et montons à cheval pour suivre Sidi Umar. Ses autres hommes nous suivent à pied. Dès que nous sommes sortis du ravin, je constatai que le groupe de Sidi Umar était bien plus nombreux que je ne l’avais imaginé : l’une après l’autre, des silhouettes noires jaillissaient comme des flèches de derrière les collines et les arbres pour rejoindre notre colonne, tandis que quelques autres hommes avaient été postés au loin, à droite et à gauche, pour monter la garde. Aucun observateur ordinaire n’aurait pu deviner qu’environ trente hommes nous entouraient, car chacun avançait silencieusement, tel un éclaireur indien.

Avant le lever du soleil, nous arrivâmes à la tente principale du dawār, ou force de guérilla, d’Umar al-Mukhtar. Cette force comptait alors un peu plus de deux cents hommes. Les tentes avaient été dressées au fond d’une gorge profonde et étroite, tandis que de petits feux brûlaient sur les sommets qui la surplombaient. Quelques hommes dormaient à même le sol. D’autres, qui dans la grisaille de l’aube semblaient n’être que des ombres indistinctes, s’affairaient aux diverses tâches du camp : ils nettoyaient leurs armes, allaient chercher de l’eau, cuisinaient ou s’occupaient des quelques chevaux attachés çà et là aux arbres. Presque tous portaient des vêtements déchirés et rapiécés. À ce moment-là, comme plus tard, je ne vis dans tout le groupe ni un jird complet 1(une étoffe de laine semblable à une couverture, portée par les habitants d’Égypte et de Libye) ni un burnous 2(un vêtement couvrant la tête, également porté par les Arabes d’Afrique du Nord) que je n’avais vu. Beaucoup portaient des bandages, témoignages de leurs affrontements récents avec l’ennemi. À ma grande surprise, je vis deux femmes dans cette tente : l’une âgée, l’autre jeune. Assises près d’un feu, elles réparaient avec concentration une selle déchirée, à l’aide d’une grosse aiguille émoussée.

« Ces deux sœurs à nous nous accompagnent partout où nous allons », répondit Sidi Umar à mon étonnement muet. « Elles n’ont pas accepté de se réfugier en Égypte avec nos femmes ; ce sont une mère et sa fille. Tous les hommes de leur famille sont morts au combat. »

Pendant deux jours et une nuit, tandis que nous levions le camp pour nous installer ailleurs, dans une dépression du plateau ou au milieu des bois, Sidi Umar et moi examinâmes et discutâmes toutes les possibilités d’assurer un approvisionnement régulier aux moudjahidines. Des provisions arrivaient encore sporadiquement d’Égypte. Il me sembla qu’à partir du moment où Sayyid Idris parvint à un accord avec la Grande-Bretagne, au moment de son traité de paix avec les Italiens, les autorités britanniques avaient commencé à envisager avec une certaine tolérance renouvelée l’activité senoussie à l’intérieur de l’Égypte — pourvu, bien sûr, qu’elle reste limitée à des mouvements locaux. En particulier, elles ne surveillaient pas officiellement les petits groupes de combattants qui franchissaient les lignes italiennes pour gagner Seloum, la ville égyptienne la plus proche de la côte, afin d’y vendre leur butin, composé en grande partie de mulets italiens, en échange de la nourriture dont ils avaient un besoin urgent. En réalité, de telles expéditions étaient extrêmement dangereuses pour les moudjahidines et ne pouvaient presque jamais être entreprises, notamment parce que les Italiens avaient très rapidement dressé une clôture de barbelés le long de la frontière égyptienne. Sidi Umar convint avec moi que la seule solution serait d’utiliser comme voie d’approvisionnement le chemin par lequel j’étais venu et d’établir des dépôts secrets dans les oasis égyptiennes de Bahariya, Farafra et Siwa. Mais il doutait fort que ce plan puisse longtemps échapper à la vigilance des Italiens.

[La crainte d’Umar se révéla parfaitement fondée. Quelques mois plus tard, un convoi chargé de provisions de ce genre parvint effectivement aux moudjahidines ; mais alors qu’il traversait le passage entre Jaghbub et Jalu, il fut repéré par les Italiens. Peu après, exactement à mi-chemin entre les deux oasis, à Bir Tarabawi, les Italiens établirent un solide poste de contrôle ; associé à une surveillance aérienne presque ininterrompue, ce poste rendit de nouveau ce genre d’expédition extrêmement dangereux.]

Il me fallait maintenant songer à mon retour. Je n’étais guère enthousiaste à l’idée de reprendre le long et pénible chemin que j’avais suivi au cours de mon voyage vers l’ouest. Je demandai donc à Sidi Umar s’il n’existait pas une route plus courte. Il me répondit qu’il y en avait bien une, mais qu’elle était dangereuse : atteindre Seloum en franchissant les barbelés. Un groupe de moudjahidines se préparait alors à entreprendre une expédition de ce genre pour rapporter de la farine de Seloum ; si je le désirais, je pouvais me joindre à eux. Je décidai de le faire.

Zayd et moi prîmes congé d’Umar al-Mukhtar pour la dernière fois. Je ne le reverrais jamais : moins de huit mois plus tard, les Italiens capturèrent Umar et le pendirent…

Après avoir marché pendant près d’une semaine, uniquement de nuit, à travers un terrain accidenté et les forêts de genévriers du Jabal Akhdar oriental, notre groupe de vingt hommes atteignit la frontière entre l’Égypte et la Cyrénaïque, à l’endroit où nous avions prévu de franchir les barbelés. Ce lieu n’avait pas été choisi au hasard. Bien que la clôture de barbelés eût été installée sur la plus grande partie de la frontière, elle n’était pas encore entièrement achevée. À certains endroits, comme celui-ci, il n’y avait qu’une clôture de barbelés, haute de huit pieds et large de quatre, mais elle comportait trois rangées distinctes de barbelés, solidement torsadés et fixés à d’épais fils attachés à des poteaux plantés dans des fondations de maçonnerie. Le poste qui protégeait l’endroit choisi se trouvait à environ un demi-mille. Nous savions aussi qu’il y avait des véhicules blindés dans ce poste. Mais il fallait choisir entre deux possibilités : ce secteur ou un autre, peut-être moins bien gardé, mais où la clôture pouvait comporter deux ou trois rangées de barbelés.

Tout avait été arrangé à l’avance : à quelques milles à l’intérieur du territoire égyptien, des partisans de la tariqa senoussie viendraient à notre rencontre avec des montures et des bêtes de somme. Il n’était donc pas nécessaire de mettre nos chevaux en danger. Nous les renvoyâmes sous la garde de quelques moudjahidines, puis, peu avant minuit, Zayd, moi-même et les autres gagnâmes à pied la clôture. L’obscurité nous servait de couverture, car les Italiens avaient coupé et défriché toute la végétation et tous les buissons.

Au nord et au sud, à plusieurs centaines de mètres de distance, six de nos hommes, après avoir posté des sentinelles, avancent en rampant, équipés de coupe-fils et des épais gants de cuir qu’ils avaient pris lors d’une attaque antérieure contre les ouvriers italiens. Tandis qu’ils progressent, nous les couvrons avec nos fusils. C’est un moment de tension. Je tends l’oreille au moindre bruit. Je n’entends que le crissement des graviers écrasés sous le poids des corps qui avancent et, de temps à autre, le cri d’un oiseau nocturne. Puis retentit le crissement de la pince coupante mordant pour la première fois le fil barbelé. On aurait dit une explosion dans mon oreille, puis le son plus discret de la section des fils métalliques… cric, cric, cric… coupant par frottements, toujours plus profondément dans les barbelés…

De nouveau, le cri d’un oiseau retentit dans le ciel nocturne ; mais cette fois, ce n’est pas un oiseau, c’est un signal : il vient de l’un des gardes que nous avons postés au nord — le signal d’un danger imminent… Et au même instant, j’entends le ronflement d’un moteur qui se dirige vers nous. Un projecteur balaie obliquement le ciel. Nous nous jetons tous à terre comme un seul homme, à l’exception de ceux qui sont occupés au fil barbelé ; eux continuent leur travail à la hâte, désespérément. Ils ne songent plus à agir en silence. Tels des possédés, ils coupent les fils à coups de pince et les détachent à coups de crosse de fusil. Quelques secondes plus tard, un coup de fusil retentit : le signal de notre sentinelle au nord. Le conducteur du véhicule blindé a dû l’apercevoir, car le faisceau du projecteur plonge soudain vers le bas et nous entendons le sinistre crépitement des tirs de mitrailleuse. Le grondement du moteur s’amplifie et son ombre noire passe au-dessus de nous, tandis que la lumière de ses phares se déverse droit sur le sol. Une rafale de mitrailleuse éclate alors au-dessus de nous. De toute évidence, le tireur avait pointé son arme beaucoup trop haut. J’entends le sifflement des balles passer au-dessus de nos têtes. Couchés à plat ventre, nous ripostons avec nos fusils.

— « Le projecteur ! Le projecteur ! » s’écrie quelqu’un. « Tirez sur le projecteur ! » Quelques instants plus tard, le projecteur s’éteint. Il ne fait aucun doute qu’il a été réduit en miettes par les balles de nos fusiliers, qui ne manquent jamais leur cible. Le véhicule blindé s’arrête. Mais sa mitrailleuse continue de tirer à l’aveuglette. Au même instant, un cri qui s’élève devant nous nous annonce qu’un passage a été ouvert dans la clôture de barbelés et, un par un, nous nous contorsionnons pour nous faufiler par cette étroite ouverture et gagner l’autre côté de la clôture ; les barbelés déchirent alors nos vêtements et notre peau. Puis nous entendons le bruit d’hommes qui accourent — deux autres silhouettes vêtues de djards se précipitent dans l’ouverture de la clôture. Nos compagnons nous rejoignent. Il devient clair que les Italiens ne veulent pas abandonner la protection de leur véhicule pour nous affronter face à face… Et puis nous nous retrouvons sur le sol égyptien — ou plutôt, nous continuons à courir en nous protégeant derrière les rochers, les tas de sable et les buissons clairsemés, car, derrière nous, depuis l’autre côté de la frontière, ils tirent par intermittence.

À l’aube, nous avons pénétré à l’intérieur du territoire égyptien. Nous sommes désormais hors de danger. Sur la vingtaine d’hommes que nous étions, nous en avons perdu cinq. Ils sont probablement morts ; quatre autres sont blessés, mais pas grièvement.

— « Allah nous a fait miséricorde », dit l’un des moudjahidines blessés. « En franchissant une clôture de barbelés, il nous arrive parfois de perdre la moitié de nos hommes ; mais Allah est grand, et nul ne meurt si Allah n’en a pas décidé ainsi… Le Saint Coran ne dit-il pas : “Ne dites pas de ceux qui sont tués dans le chemin d’Allah qu’ils sont morts ; car ils sont vivants, bien vivants…” ? »

Deux semaines plus tard, au retour, nous passâmes par Marsa Matruh et Alexandrie, puis nous gagnâmes la Haute-Égypte. De là, comme prévu, nous prîmes un bateau pour Yanbu, et Zayd et moi retournâmes à Médine. Toute l’expédition dura deux mois… Il ne sembla pas que quiconque eût remarqué notre absence du Hedjaz…

.. .   ..                     ..                .. .         ..

Lorsque je franchis avec Sidi Muhammad al-Zubayr le seuil de l’ancienne demeure senoussie de Médine, tous ces échos indistincts de mort et de désespoir reprennent vie dans ma conscience ; l’odeur des genévriers et le bruit des balles passant au-dessus de nos têtes font palpiter mon cœur. La souffrance de cette expédition, une expédition sans espoir ni réconfort, se réveille dans ma poitrine ; puis, peu à peu, le souvenir de mon expédition en Cyrénaïque s’efface. Il n’en reste que la douleur !

quatre

De nouveau, je me tiens devant le grand Senoussi et regarde le visage fatigué de ce vieux guerrier. De nouveau, je baise cette main qui a tenu si longtemps l’épée qu’elle n’a plus maintenant la force de porter une épée.

— Qu’Allah te fasse miséricorde, père ; assieds-toi confortablement… Voilà plus d’un an que nous nous étions rencontrés, et avec cette année, nos espoirs se sont eux aussi éteints. Mais c’est la volonté d’Allah : Il fait ce qu’Il veut…

L’année avait certainement été douloureuse pour Sayyid Ahmad. Les traits de son visage s’étaient encore creusés et sa voix était devenue très basse, comme elle ne l’avait jamais été auparavant. L’aigle épuisé s’était affaissé. Il était assis, recroquevillé, sur le tapis. Son burnous blanc était serré autour de son corps, comme pour le réchauffer, et il regardait le vide infini, muet et silencieux.

— « Si seulement nous avions pu sauver Umar al-Mukhtar », murmure-t-il, « si seulement nous avions pu le convaincre de s’enfuir à temps et de venir en Égypte… »

— « Personne n’aurait pu sauver Sidi Umar », lui dis-je pour le réconforter. « Il ne voulait pas être sauvé. Il voulait mourir s’il ne pouvait pas être victorieux ; je l’ai compris lorsque je lui ai fait mes adieux, Sidi Ahmad ! »

Sayyid Ahmad secoue vigoureusement la tête. — Oui, je le savais aussi… Je le… savais aussi, mais je l’ai compris trop tard. Parfois, je me dis que j’ai eu tort de répondre, il y a dix-sept ans, à l’appel venu d’Istanbul… Et n’était-ce pas peut-être le commencement de la mort, non seulement d’Umar, mais de tous les Senoussi ?

Je n’ai pas de réponse à cette question. Car j’ai toujours eu le sentiment que la décision de Sayyid Ahmad de s’engager dans une guerre inutile contre la puissance britannique avait été l’erreur la plus désastreuse de sa vie.

— Mais, reprend Sayyid Ahmad, lorsque le calife de l’islam m’a demandé de l’aide, comment aurais-je pu prendre une autre décision ? Ai-je bien agi, ou ai-je agi comme un insensé ? Mais qui, sinon Allah, pourrait dire si, lorsqu’un homme répond à l’appel de sa conscience, il a bien agi ou s’il s’est trompé ?

— Qui pourrait vraiment le dire ?

Le grand Senoussi secoue la tête de droite à gauche, dans la douleur et la stupeur. Ses yeux sont cachés derrière ses paupières tombantes et, avec une soudaine certitude, je comprends que ces yeux ne brilleront plus jamais de la flamme de l’espoir.1[Sayyid Ahmad mourut à Médine l’année suivante (1933)]

 

 

La fin du chemin

Un

Très tard dans la nuit, nous quittons Médine par la route de l’est, celle par laquelle le Messager d’Allah s’était rendu à La Mecque pour son pèlerinage d’adieu, quelques mois avant sa mort.

Nous poursuivons notre route pendant le reste de la nuit, à travers l’aube qui approche. Nous avançons montés sur nos chameaux ; après nous être arrêtés un moment pour la prière du fajr, nous entrons dans le jour, un jour gris et couvert. La pluie commence avant midi et nous apercevons leurs tentes ; nous décidons de nous abriter dans l’une de leurs tentes noires.

La tente est petite. C’est la tente des Bedouins de Harb. En nous voyant, ils nous accueillent à grands cris : « Ô voyageurs, qu’Allah prolonge vos jours. Soyez les bienvenus ! » Dans la tente du cheikh, j’étends ma couverture sur une natte en poil de chèvre, et l’épouse du cheikh, dont le visage est découvert comme celui de presque toutes les femmes bédouines de cette région, répète les belles paroles de bienvenue de son mari. Après cette nuit sans sommeil, le sommeil s’abat rapidement sur moi, au rythme doux de la pluie tombant sur le toit de la tente. Quelques heures plus tard, lorsque je me réveille, le tambourinement discret de la pluie résonne encore. Les ténèbres de la nuit me recouvrent — oh non, ce n’est pas la nuit, mais seulement l’épaisse toile noire de la tente ; et son odeur ressemble à celle de la laine mouillée. Je tends les bras et ma main touche une selle de chameau posée à même le sol derrière moi. Il est merveilleux de sentir la douceur de son vieux bois. Quel plaisir de jouer des doigts sur sa surface jusqu’à ce qu’ils atteignent la partie surélevée de l’avant de la selle et rencontrent les entrailles de chameau, dures et tranchantes comme du fer, avec lesquelles la selle a été cousue et assemblée. Il n’y a personne d’autre que moi dans la tente.

Au bout d’un moment, je me lève et m’avance jusqu’à l’ouverture de la tente. La pluie semble marteler le sable pour y creuser des trous… des millions de petits trous qui apparaissent à l’instant même et disparaissent soudain pour faire place à de nouveaux — puis, en tournant, elle projette l’eau sur les blocs de granit bleu-gris, à ma droite. Je ne vois personne, car, à cette heure du jour, ils doivent certainement être sortis pour surveiller leurs chameaux ; en contrebas, dans la vallée, près des acacias, plusieurs tentes noires restent silencieuses dans le calme de l’après-midi pluvieux. De l’une d’elles s’élève en volutes une colonne de fumée grise… le signal du repas du soir. La fumée est si fine et si ténue qu’elle est incapable de résister à la pluie… et elle rampe au ras du sol, tremblant impuissante dans le vent violent, telle la chevelure d’une femme. Derrière le rideau mouvant des rubans d’eau gris argenté, les collines semblent s’agiter ; l’air est lourd du parfum des acacias sauvages et de la laine humide des tentes.

Peu à peu, les éclaboussures et la pluie fine cessent, et, sous les rayons du soleil du soir, les nuages se déchirent et commencent à fuir en lambeaux. Je m’avance vers un bloc de granit bas. Il porte une cavité grande comme une auge, dans laquelle, les jours de fête, on sert aux invités un mouton rôti entier et du riz. À présent, elle est remplie d’eau de pluie. Lorsque j’y plonge mes deux bras, l’eau m’arrive jusqu’aux coudes ; elle est tiède, d’un contact merveilleusement caressant, et, tandis que je remue les bras dans l’eau, il me semble que ma peau est en train de boire ! Une femme sort d’une tente, portant sur la tête un grand récipient de cuivre — il est évident qu’elle est venue remplir son récipient dans l’une des nombreuses cavités des pierres et des rochers où la pluie a laissé de l’eau. Elle tend tantôt les bras devant elle, tantôt sur les côtés, tantôt vers le haut ; tenant à deux mains les bords de sa large robe rouge comme un éventail, elle avance en se balançant doucement. Comme l’eau qui, sur la pierre, ondule en s’écoulant lentement vers le bas, la femme avance en ondulant. Je me dis : cette femme est belle comme l’eau… J’entends de loin les appels des chameaux qui reviennent ; et les voici qui apparaissent derrière les collines, tels un groupe dispersé, tandis que les bergers avancent d’un pas grave et nonchalant — ils les font entrer dans la vallée à l’aide de petits cris perçants, puis prononcent un mot particulier : « G-r-r… g-r-r… » Les bêtes semblent plier les genoux et s’asseoir ; on voit de nombreux chameaux incliner vers le sol leurs dos bruns selon un rythme ondoyant. À mesure que le soir tombe, les hommes entravent les deux pattes antérieures de leurs chameaux et se dispersent dans leurs tentes respectives. Et voici que la nuit est venue, avec ses douces ténèbres et sa fraîcheur délicate. Devant la plupart des tentes brûle un feu vif ; le tintement des marmites et des poêles et les rires des femmes se mêlent aux appels soudains des hommes et à leurs bribes de conversations, que le vent porte jusqu’à moi. Après les chameaux, les moutons et les chèvres sont revenus ; eux aussi bêlent quelque temps, et parfois les chiens se mettent à hurler, comme ils hurlent chaque nuit dans chacune des tentes d’Arabie.

On ne voit Zayd nulle part. Peut-être s’est-il couché dans l’une des tentes. Je me dirige lentement vers les chameaux étendus à leur aise. Avec leurs énormes corps, ils se sont creusé des trous dans le sable et y reposent confortablement. Certains ruminent, tandis que d’autres ont étendu leur long cou sur le sol. Quelques-uns relèvent la tête et émettent un son par les narines lorsque je passe près d’eux et que, par jeu, je pose la main sur leur bosse massive. Un jeune chamelon est étroitement blotti contre sa mère. Au contact de ma main, il bondit sur ses pieds, tandis que sa mère tourne la tête vers moi et pousse un doux cri, la bouche grande ouverte. J’enlace de mes deux bras le cou du chamelon et, le serrant contre moi, j’enfouis mon visage dans la chaleur de son pelage arrière ; soudain, il se tient silencieux et immobile — comme si toute sa peur l’avait quitté. La chaleur du jeune corps animal pénètre mon visage et ma poitrine ; je sens, sous la paume de ma main, le sang bouillonner dans les veines de son cou et se mêler aux battements de mon propre sang — et elle éveille en moi un sentiment qui m’envahit tout entier : le sentiment d’une proximité intime avec la vie elle-même, la conscience d’un désir de me perdre entièrement au cœur de la vie.

Deux

Nous avançons à dos de chameau, et chacun de leurs pas nous rapproche de l’endroit où notre chemin prendra fin. Ainsi, jour après jour, nous continuons notre route à travers la steppe baignée de soleil. La nuit, nous dormons sous les étoiles, et nous nous éveillons dans la fraîcheur douce de l’aube — tandis que, peu à peu, je m’approche du terme de mon voyage.

Il n’y eut jamais pour moi d’autre chemin que celui-ci, même si je ne l’ai su pendant de nombreuses années. Il m’appelait bien avant que mon esprit prît conscience de La Mecque — d’une voix puissante : « Mon royaume est en ce monde, mon royaume est aussi dans le monde à venir ; mon royaume attend les corps et les âmes des hommes, et il s’étend sur tout ce que l’homme pense, ressent et fait — son commerce, son adoration, sa chambre à coucher, sa politique, sur toute chose. Mon royaume n’a ni fin ni limites. » Et, lorsque quelques années plus tard tout cela devint clair pour moi, je compris quelle était ma place ; je compris que, depuis ma naissance, la fraternité islamique m’attendait, et j’embrassai l’islam. Le désir de ma première jeunesse — celui de trouver pour mes pensées et mes aspirations une orbite définie, de devenir une partie inséparable d’une communauté fraternelle — finit enfin par être comblé.

C’est une chose vraiment étonnante — ou peut-être pas si étonnante, si l’on réfléchit au but de l’islam — que ma première expérience, en tant que musulman parmi les musulmans, ait été celle de la fraternité…

Dans les premiers jours de janvier 1927, je repartis pour le Moyen-Orient. Cette fois, Elsa et son jeune fils m’accompagnaient, et cette fois seulement je compris que ce serait mon dernier voyage.

Depuis quelques jours, nous naviguons sur la Méditerranée, à travers un cercle scintillant de mer et de ciel. Parfois, une côte lointaine nous accueille, ainsi que la fumée des navires qui passent rapidement près de nous ; l’Europe a disparu très loin derrière nous et j’ai presque oublié son existence.

Souvent, je quitte le confort de notre pont réservé aux cabines pour descendre dans la partie délabrée du navire, celle où les couchettes de fer s’empilent les unes au-dessus des autres. Le navire se dirigeait vers l’Extrême-Orient ; la plupart des passagers de pont étaient donc chinois, de petits artisans et commerçants qui, après avoir travaillé durement pendant de nombreuses années en Europe, regagnaient leur patrie. Il y avait aussi un petit groupe d’Arabes yéménites, montés à bord à Marseille. Eux aussi rentraient chez eux. Le bruit et les odeurs des ports occidentaux les accompagnaient ici. Ils vivaient encore dans la pénombre du crépuscule de leur vie, lorsque leurs mains brunes pelletèrent le charbon sur des navires anglais, américains et hollandais ; ils parlaient encore des ports de villes étrangères et étranges : New York, Buenos Aires, Hambourg. Poussés un jour par un désir soudain de l’inconnu lumineux, ils s’étaient loués au port d’Aden comme soutiers de navires à charbon1chargés d’alimenter leurs chaudières pour gagner leur vie. Ils étaient sortis du monde familier pour entrer dans l’étreinte de l’extraordinaire diversité inconcevable de la terre, et ils allaient s’y épanouir au-delà d’eux-mêmes ; mais le navire allait bientôt accoster au port d’Aden, et ces jours de leur vie disparaîtraient dans le passé. Ils remplaceraient les chapeaux occidentaux par le turban ou la « koufiyya », ne conserveraient le passé que dans leur mémoire, et chacun de ces hommes, désormais préoccupé par lui-même, retournerait au Yémen, dans la maison de son village. Reviendraient-ils chez eux exactement tels qu’ils étaient lorsqu’ils en étaient partis, ou transformés ? Le monde occidental avait-il pris possession de leur âme, ou n’avait-il fait que caresser leurs sens ?

Le problème de ces hommes se concentra dans mon esprit et prit la forme d’un problème plus vaste et plus lourd de signification.

Je comprends en réfléchissant que jamais, dans le passé, l’islam et le monde occidental ne se sont trouvés aussi étroitement en contact qu’aujourd’hui. Cette proximité est un combat, à la fois visible et invisible. Sous la pression de la culture occidentale, l’âme de nombreux hommes et femmes musulmans se recroqueville peu à peu.

L’amélioration du niveau de vie devrait être un moyen d’élever l’être humain sur le plan spirituel ; s’étant écartés de cette conviction qu’ils avaient autrefois, ils se laissent conduire sur une autre voie. Ils se sont tournés vers cette idolâtrie appelée progrès, à laquelle le monde occidental s’était livré après avoir transformé la religion, quelque part dans les coulisses de l’histoire, en un simple tintement mélodieux ; et c’est pourquoi ces hommes et ces femmes musulmans se rapetissent peu à peu au lieu de grandir, car toute imitation culturelle, étant contraire à la créativité, rabaisse inévitablement toute nation ou tout peuple qui s’y abandonne…

Il ne s’agit pas de dire que les musulmans n’ont pas grand-chose à apprendre du monde occidental, notamment dans le domaine technique. Mais acquérir des notions et des méthodes scientifiques n’est pas, à proprement parler, une imitation ; et cela l’est moins encore pour un peuple dont la religion elle-même lui ordonne de rechercher le savoir où qu’il se trouve. La science n’est ni occidentale ni orientale ; car toutes les découvertes scientifiques ne sont que quelques anneaux d’une chaîne infinie d’efforts intellectuels humains, chaîne qui embrasse toute l’humanité. Chaque scientifique bâtit sur les fondations posées par ses prédécesseurs, qu’ils appartiennent à sa propre nation ou à une autre. Ce processus de construction, de correction et de perfectionnement se poursuit d’homme à homme, d’âge en âge, de civilisation en civilisation ; c’est pourquoi les réussites scientifiques d’une époque ou d’une civilisation particulière ne peuvent jamais être considérées comme l’œuvre propre de cette époque ou de cette civilisation. À certaines périodes, une nation plus vivante et plus énergique que les autres est capable d’apporter une contribution plus importante au trésor commun de la science ; mais, en définitive, tous participent à ce processus, et à juste titre. Il fut un temps où la civilisation musulmane était bien plus vigoureuse que celle de l’Europe. Elle transmit à l’Europe de nombreuses inventions techniques de nature révolutionnaire, et davantage encore : les principes fondamentaux de cette « méthode scientifique » sur laquelle s’est édifiée la civilisation moderne. Pourtant, les découvertes fondamentales de Jâbir ibn Hayyân n’ont pas fait de la chimie une science arabe ; pas plus que l’algèbre et la trigonométrie ne peuvent être appelées sciences musulmanes, bien que l’une ait été inventée par al-Khwarizmi et que l’autre ait eu pour inventeur al-Battani, tous deux musulmans — pas plus que nous ne pouvons parler d’une « théorie anglaise de la gravitation », bien que l’homme qui lui donna sa forme fût Anglais. Tous ces accomplissements sont le patrimoine commun de l’humanité. Ainsi, si les musulmans adoptent les méthodes modernes dans les sciences et les techniques, ce qu’ils doivent assurément faire, ils ne feront que suivre cette faculté évolutive qui existe chez l’être humain et qui lui permet d’assimiler l’expérience des autres ; rien de plus.

Mais s’ils adoptent les aspects extérieurs de la vie occidentale, ses coutumes, ses usages et ses conceptions sociales — ce dont ils n’ont nullement besoin —, ils n’en tireront jamais aucun avantage. Car, dans ce domaine, ce que l’Occident peut leur offrir ne saurait en aucune façon être supérieur à ce que leur propre culture leur a donné et vers quoi leur propre foi religieuse les guide. Si les musulmans gardent la tête froide et acceptent le progrès comme un moyen, et non comme une fin, ils pourront non seulement préserver leur liberté intérieure, mais peut-être aussi révéler aux hommes de l’Occident le secret perdu de la douceur de vivre…

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Parmi les Yéménites du navire, il y avait un homme menu, mince et de petite taille, dont le nez ressemblait à un bec d’aigle et dont le visage était si intense qu’il semblait brûler ; pourtant, ses gestes étaient très calmes et mesurés. Lorsqu’il apprit que j’étais un nouveau musulman, il commença à me témoigner une affection particulière. Pendant des heures, nous nous asseyions ensemble sur le pont, tandis qu’il me parlait de son village montagnard au Yémen. Il s’appelait Muhammad Salih.

Un soir, je descendis et le rejoignis sur le pont. L’un de ses amis était étendu, fiévreux, sur une couchette de fer. On me dit que le médecin du navire ne jugerait absolument pas nécessaire de descendre sur le pont. L’homme souffrait du paludisme. Je lui donnai donc de la quinine. Tandis que je m’occupais de lui, les autres Yéménites se rassemblèrent dans un coin autour du petit Muhammad Salih. Ils me regardèrent de biais et suivirent le conseil que Muhammad Salih leur murmurait. Finalement, l’un d’eux s’avança. L’homme était grand, avait le teint brun olive et les yeux d’un noir ardent. Il m’offrit une liasse de billets français froissés et tordus :

— Nous avons réuni cette somme entre nous. Malheureusement, elle n’est pas très importante. Faites-nous la grâce d’accepter cet argent.

Je reculai, surpris, et leur expliquai que j’avais donné le médicament à leur ami, non pour de l’argent.

— Non, non, nous le savons bien ; malgré tout, veuillez accepter cet argent. Nous ne vous le remettons pas en paiement de quoi que ce soit : c’est un présent, un cadeau de la part de vos frères. Nous sommes très heureux de vous avoir rencontré et c’est pour cela que nous vous donnons cet argent. Vous êtes musulman et notre frère. Vous êtes même meilleur que nous. Car nous sommes nés musulmans, nos pères étaient musulmans, et nos grands-pères aussi ; mais vous, vous avez compris l’islam par votre propre cœur… Frère, acceptez cet argent, pour l’amour du Messager de Dieu.

Mais j’étais encore prisonnier des chaînes de mes usages européens ; pour me justifier, je dis : « Il m’est impossible d’accepter un cadeau en échange de quelques soins prodigués à un ami malade… De plus, j’ai suffisamment d’argent. Vous en avez certainement davantage besoin que moi. Toutefois, si vous souhaitez donner cet argent, donnez-le aux pauvres lorsque vous arriverez à Port-Saïd. »

— Non, répéta le Yéménite, prenez cet argent de notre part ; et si vous souhaitez vous en défaire, donnez-le vous-même aux pauvres.

Et tandis qu’ils insistaient auprès de moi, puis, bouleversés par mon refus, devenaient tristes et silencieux, je compris soudain : là d’où je venais, les hommes avaient l’habitude d’ériger un mur entre « le mien » et « le tien » ; mais cette société est une société où il n’y a aucun mur…

—Donnez-moi l’argent, mes frères, je l’accepte — et je vous en remercie.

Trois

—Demain, si Dieu le veut, nous serons à La Mecque. Le feu que tu allumes, Zayd, sera le dernier ; notre voyage touche à sa fin !

—Mais, mon oncle, il faudra certainement rallumer le feu, et un autre voyage se trouvera toujours devant vous et moi.

—C’est peut-être vrai, Zayd, mon frère ! Pourtant, je ne sais pourquoi, je sens que je ne ferai plus de tels voyages dans ce pays. J’ai tant longtemps parcouru l’Arabie que cela s’est mêlé à mon sang, et je crains que, si je ne pars pas maintenant, je ne puisse plus jamais partir… Mais, Zayd, il faut que je m’en aille. Ne te souviens-tu pas du proverbe : pour rester limpide, l’eau doit toujours bouger, elle doit couler ! Tant que je suis encore jeune, je veux voir comment vivent nos frères musulmans dans les autres régions du monde — en Inde, en Chine, à Java…

—Mais, mon oncle, répond Zayd avec une étonnante inquiétude, votre amour pour l’Arabie ne s’est sûrement pas éteint.

—Non, Zayd, je l’aime comme je l’ai toujours aimée ; on pourrait même dire que je l’aime peut-être davantage. Je l’aime tellement qu’il m’est pénible de penser à ce qui l’attend dans l’avenir ! J’ai entendu dire que le roi aurait l’intention d’ouvrir son pays aux Européens, afin d’en tirer des revenus ! Il leur permettra de creuser et de prospecter à Al-Ahsa pour y trouver du pétrole et au Hedjaz pour y trouver de l’or, et Dieu seul sait ce qu’il adviendra alors des Bédouins ! Ce pays ne restera plus jamais le même…

Dans le silence immobile de la nuit du désert s’élève le martèlement bondissant d’un chameau lancé au galop. Un cavalier solitaire surgit de l’obscurité et accourt dans la lumière de notre feu de camp, faisant voler les franges de sa selle et ondoyer son « abaya » ; soudain, il arrête son chameau et, sans attendre que l’animal s’agenouille, saute de la selle. Après avoir prononcé d’une voix brève : « As-salâm ‘alaykum » — « Que la paix soit sur vous » —, il ne dit plus un mot et commence à retirer la selle du dos de la bête, puis jette près du feu de camp les sacs qui y sont attachés. Il s’assied ensuite sur le sol, toujours silencieux, le visage tourné de l’autre côté.

— Qu’Allah vous accorde longue vie, ô Abou Saïd, dit Zaïd. Il était clair qu’il connaissait le nouveau venu. Mais l’homme demeurait toujours muet. Alors Zaïd tourna son visage vers moi et dit : « C’est l’un des rajazil d’Ibn Saoud — un démon ! »

Le teint du triste Abou Saïd est d’un noir profond ; ses lèvres sont épaisses et ses cheveux bouclés, soigneusement séparés en deux par une raie ; le poignard passé dans sa ceinture est très probablement un présent du roi, enfermé dans un fourreau d’or, et sa monture est une magnifique chamelle couleur de miel, issue de la race des chameaux du Nord. Ses membres sont fins, élancés et dépourvus de toute lourdeur ; sa tête est étroite, ses épaules et ses hanches, robustes et puissantes.

— Qu’est-ce qui t’arrive, Abou Saïd ? Pourquoi ne parles-tu pas à tes amis ? Serais-tu possédé par un djinn ?

« Noura… » murmure Abou Saïd. Puis, au bout d’un moment, le café chaud ayant délié sa langue engourdie, il se met à nous parler de Noura : Noura, une jeune fille de la ville d’Arras, au Nedjd (il mentionne également le nom du père de la jeune fille ; et il s’avère que je le connais très bien). Un jour qu’elle puisait de l’eau avec d’autres filles, Abou Saïd l’observa furtivement par-dessus le mur du jardin, « et je sentis comme si une braise ardente était tombée au fond de mon cœur. Je l’aime, mais son père, ce chien, ne veut en aucun cas me donner sa fille en mariage — à moi, un mendiant ! — et il prétend que Noura a peur de moi ! Je lui avais offert beaucoup d’argent pour son douaire, ainsi qu’une parcelle de terre ; mais toujours il me refusait, et finalement il la maria à son cousin. Qu’Allah le maudisse, lui ; et qu’Il maudisse aussi Noura ! »

Un côté de son visage robuste et d’un noir profond s’illumine à la lueur du feu de camp, et l’ombre qui danse sur ses traits ressemble à l’ombre d’un enfer de souffrance. Il lui est impossible de rester assis longtemps ; frémissant d’impatience, il bondit sur ses pieds. Un instant, il pose ses deux mains sur la selle, revient près du feu, puis soudain s’élance dans les ténèbres de la nuit déserte. Nous l’entendons courir en décrivant de grands cercles autour de l’endroit où nous avons dressé notre tente et crier — crier :

— Le feu de Noura me brûle et me consume ! Le feu de Noura brûle dans ma poitrine ! — puis il se remet à sangloter : « Noura, Noura ! »

Il revient vers le feu de camp et se remet à courir en cercle autour de lui ; son kaftan flotte avec lui, claquant au vent, tel un oiseau nocturne fantomatique dans la lumière des flammes qui dansent avec agitation et dans les ténèbres.

Était-il fou ? Je ne le pensais pas. Mais il se pouvait aussi que, réveillées dans les gouffres obscurs de son âme, des émotions liées aux souvenirs des ancêtres primitifs se fussent manifestées — les souvenirs ancestraux des forêts d’Afrique, les souvenirs de ces hommes qui vivaient parmi les fantômes, les esprits et les mystères surnaturels, à une époque encore très proche de celle où l’étincelle divine de la conscience avait transformé l’animal en homme ; et cette étincelle n’était pas encore assez puissante pour contenir les instincts débridés, les unir et les transformer en une émotion supérieure… Pendant un instant, il me sembla voir réellement devant moi le cœur d’Abou Saïd, une masse de sang et de chair embrasée par le feu du désir, comme si un véritable feu y brûlait ; et, je ne sais pourquoi, il me sembla tout naturel qu’il pleure ainsi, d’une manière si terrifiante, qu’il pleure et coure en formant cercle après cercle, tel un dément, jusqu’à ce que les chameaux entravés se dressent, terrorisés, sur trois pattes…

Puis il revient vers nous et s’assied lourdement sur le sol. Je vois clairement l’irritation qui se peint sur le visage de Zaïd devant cette scène d’explosion incontrôlée. Car, pour un véritable Arabe au caractère noble, rien n’est plus odieux qu’une telle débauche d’émotion sans frein. Mais le cœur généreux de Zaïd se ressaisit en peu de temps. Il saisit Abou Saïd par la manche et la tire vigoureusement ; tandis qu’Abou Saïd relève la tête et fixe Zaïd d’un regard vide, celui-ci l’attire doucement à lui :

— Hé, Abou Saïd, comment peux-tu ainsi t’oublier ? Abou Saïd, tu es pourtant un guerrier… Tu as tué beaucoup d’hommes et tu as souvent échappé de justesse à la mort des mains d’autrui ! Et maintenant, te voilà terrassé par le coup d’une seule femme ? Il y a d’autres femmes dans le monde en dehors de Noura… Hé, Abou Saïd, guerrier, imbécile…

Alors même que l’Africain sanglote doucement et se couvre le visage de ses deux mains, Zaïd poursuit :

— Tais-toi, Abou Saïd… Lève la tête et regarde : vois-tu le chemin lumineux dans le ciel ?

Abou Saïd lève les yeux vers le ciel avec étonnement et, sans même m’en rendre compte, je suis automatiquement l’index de Zaïd et tourne mon regard vers cette traînée pâle et irrégulière qui traverse le ciel d’un horizon à l’autre. Vous l’appelleriez la Voie lactée ; mais les Bédouins, grâce à leur sagesse du désert, savent que ce n’est rien d’autre que le chemin du bélier envoyé à Ibrahim lorsque, par soumission à Allah et dans le désespoir de son cœur, il leva le couteau pour sacrifier son fils premier-né. Ce chemin du bélier est demeuré visible à jamais dans le ciel — symbole de miséricorde et de compassion — en souvenir de la délivrance envoyée pour soulager la souffrance d’un cœur humain ; et c’est pourquoi il est aussi une consolation pour ceux qui viendront plus tard, dans l’avenir : pour ceux qui sont seuls ou égarés dans le désert, et pour ceux qui traversent le désert de leur propre vie, pleurant, titubant dans la solitude et l’abandon, trébuchant à chaque pas !

Et Zaïd continue de parler en levant la main vers le ciel, avec gravité mais sans la moindre arrogance, comme seul un Arabe sait le faire :

— C’est le chemin du bélier qu’Allah envoya à notre ancêtre Ibrahim, lorsqu’il allait sacrifier son premier enfant. C’est ainsi qu’Allah fit preuve de miséricorde envers Son serviteur… Crois-tu qu’Allah t’oublie ? Aux paroles émouvantes de Zaïd, le visage noir d’Abou Saïd s’adoucit dans une stupeur enfantine, et une expression de plus grande sérénité s’y épanouit. Puis, avec la même attention qu’un élève qui suit son maître, il regarde le ciel et s’efforce d’y trouver, dans son désespoir, une réponse…

Quatre

Abraham et son bélier céleste : de telles images viennent tout naturellement à l’esprit des habitants de ce pays. Le souvenir de cet ancien chef de tribu est si net et si vivant parmi nous qu’il l’est bien davantage que chez les chrétiens d’Occident. Quoi qu’il en soit, pour leurs représentations religieuses, les chrétiens s’appuient d’abord sur la Torah ; pourtant, chez les Arabes, ce souvenir est bien plus éclatant et vivant que chez les Juifs eux-mêmes, bien que la Torah soit, aux yeux des Juifs, la première et la dernière parole d’Allah adressée aux hommes. La présence spirituelle du prophète Abraham se ressent à chaque instant en Arabie, exactement comme dans l’ensemble du monde musulman, non seulement parce que les garçons musulmans portent fréquemment son nom, sous sa forme arabe d’Ibrahim, mais aussi parce qu’il revient sans cesse dans le Coran et dans la prière quotidienne des musulmans ; dans les deux cas, on y rappelle le rôle du chef de tribu, premier prédicateur conscient de l’unicité d’Allah. On y trouve l’explication de l’importance immense que l’islam accorde au pèlerinage annuel à La Mecque, ville à laquelle le récit d’Abraham est intimement lié depuis les temps les plus anciens. Beaucoup d’Occidentaux pensent à tort que c’est la tentative de Muhammad de « reprendre » des éléments des récits de la religion juive qui aurait introduit Abraham dans l’horizon de la pensée musulmane ; or il est historiquement établi que, bien avant l’avènement de l’islam, les Arabes connaissaient déjà parfaitement Abraham en tant que personne. Dans le Coran, chaque mention de ce chef de tribu est consignée dans une formulation telle qu’il ne subsiste aucun doute sur le fait qu’il était vivant dans l’esprit arabe de nombreux siècles avant l’époque de Muhammad. Son nom et les grandes lignes de sa vie sont toujours mentionnés sans préambule ni explication, ce qui montre que les premiers auditeurs du Coran devaient certainement le connaître. En vérité, même à l’époque préislamique, Abraham occupait une place éminente dans la généalogie des Arabes, par l’intermédiaire d’Ismaël, fils d’Hagar, en tant qu’ancêtre des tribus arabes du Nord, lesquelles représentent aujourd’hui plus de la moitié de la population de la nation arabe.

Le clan de Muhammad, les Quraychites, appartenait lui aussi à ce groupe. La Torah ne mentionne que le début de l’histoire d’Ismaël et de sa mère. Car les suites de cette histoire n’ont aucun lien direct avec le destin du peuple hébreu, et les Hébreux eux-mêmes en conviennent.

Selon cette tradition, Abraham avait laissé Hagar et Ismaël à l’endroit même où se dresse aujourd’hui La Mecque. La manière dont cette histoire s’est transmise n’a rien d’impossible, si l’on considère que, pour un nomade voyageant à dos de chameau, un trajet de trente jours ou davantage n’avait rien d’inhabituel, et n’a toujours rien d’inhabituel. Quoi qu’il en soit, la tradition arabe raconte qu’Abraham avait amené Hagar et leur enfant dans cette vallée même — dans cette gorge située sous le soleil d’Arabie, entre des montagnes nues formées de rochers à l’aube, sur lesquelles souffle un vent du désert pareil à la flamme d’un feu dévorant, un lieu même que les oiseaux de proie évitent ! Aujourd’hui encore, alors que la vallée de La Mecque est remplie de maisons, de routes et d’hommes parlant de nombreuses langues et appartenant à de nombreux peuples, la solitude du désert continue de crier depuis les pentes montagneuses, silencieuses et immobiles, qui l’entourent ; et, au-dessus de la foule des hommes et des femmes qui se prosternent devant la Kaaba, flotte dans le vide la présence incorporelle de milliers d’années d’un passé lointain, tandis qu’un silence ininterrompu et dépourvu de toute vie demeure suspendu au-dessus de la vallée vide.

Pour cette femme égyptienne, Bibi Hagar, seconde épouse, cette vallée était un cadre idéal pour le désespoir et la frustration. Elle avait donné à son mari un fils de sa première union et était ainsi devenue l’objet d’une telle haine de la part de la première épouse de celui-ci qu’elle et son fils Ismaël durent être exilés. Le chef de tribu, le prophète Abraham, dut certainement souffrir intérieurement lorsqu’il lui fallut agir ainsi pour satisfaire l’inflexible épouse. Mais nous devons nous rappeler qu’il était l’élu d’Allah et qu’il croyait fermement que la miséricorde d’Allah n’avait aucune limite. Dans le livre de la Genèse de la Torah, nous apprenons qu’Allah le consola en ces termes : « Que cette affaire concernant l’enfant et ta femme ne t’afflige pas… Je ferai naître une nation de son fils, car il est ton enfant. » Ainsi, le prophète Abraham laissa cette femme en larmes et son fils dans cette vallée ; il leur laissa une outre et une outre remplie de dattes, puis partit lui-même vers le pays de Canaan, en passant par Madian au nord.

Dans cette vallée se trouvait un seul arbre sauvage de sarh. C’est sous son ombre que Hagar s’assit, l’enfant dans les bras. Autour d’elle, il n’y avait rien, sinon le sable chaud ondulant comme des vagues et la lumière aveuglante qui se reflétait sur les pentes de pierres rocheuses. Comme l’ombre de cet arbre était merveilleuse… Mais ce silence — un silence terrifiant, dans lequel on n’entendait même pas la respiration d’un être vivant ! Le jour touchait à sa fin. Peu à peu, Hagar se prit à penser : si seulement une créature venait ici — un oiseau, un animal, oui… même une bête sauvage ! Oh, quelle joie ce serait ! Mais rien ne vint, si ce n’est la nuit. La nuit arriva avec le réconfort de la nuit désertique, répandant comme un dais la fraîcheur de l’obscurité et du ciel, ce qui adoucit l’amertume de son désespoir. Un courage nouveau naquit dans le cœur de Hagar. Elle donna quelques dattes à son jeune fils, et tous deux burent de l’eau de l’outre.

La nuit prit fin, puis vint un autre jour, et ensuite une autre nuit. Mais lorsque le troisième jour arriva, avec son souffle brûlant, il ne restait plus une seule goutte d’eau dans l’outre, et le désespoir submergea toutes ses forces ; l’espoir devint pareil à un vase brisé. Lorsque l’enfant se mit à pleurer en vain pour avoir de l’eau, Hagar, d’une voix qui s’affaiblissait de plus en plus, se mit à crier vers Allah. Affolée par la souffrance de l’enfant, elle courut çà et là dans la vallée, les deux mains levées vers le ciel. En souvenir de ce désespoir, ceux qui viennent aujourd’hui accomplir le pèlerinage à La Mecque courent sept fois entre ces deux collines, en poussant les mêmes cris déchirants que Hagar criait autrefois : « Ô Miséricordieux, ô Très-Miséricordieux, qui aura pitié de nous si ce n’est toi ? »

Et alors la réponse vint : voici qu’une source d’eau avait jailli et commençait à couler sur le sable ! Hagar poussa un cri de joie et pressa le visage de l’enfant contre ce liquide précieux, afin qu’il puisse boire ; elle but elle aussi avec lui, entre deux respirations, en répétant dans une attitude de prière : « Zummi, zummi » — un mot qui n’a aucun sens, mais qui imite le bruit de l’eau jaillissant du sol, comme si elle disait : « Jaillis, jaillis ! » De peur que l’eau ne s’épuise et ne disparaisse sous la terre, Hagar entassa du sable tout autour de la source et en fit un petit mur ; le flot s’arrêta ainsi et la source devint un puits. Depuis lors, il est connu sous le nom de puits de Zamzam et existe encore aujourd’hui.

Tous deux sont désormais à l’abri de la soif, et les dattes leur suffirent encore plusieurs jours. Quelques jours plus tard, un groupe de Bédouins, qui avait quitté sa patrie dans le sud de l’Arabie avec ses familles et ses troupeaux et cherchait de nouveaux pâturages, passa par hasard par l’entrée de cette vallée. Lorsqu’ils virent des oiseaux tournoyer en bandes au-dessus d’elle, ils en conclurent qu’il devait certainement y avoir de l’eau ici. Certains d’entre eux lancèrent leurs chameaux dans la vallée pour voir ce qui s’y trouvait, et découvrirent une femme solitaire assise avec un enfant au bord d’un puits rempli à ras bord. Ces hommes étaient doux de nature. Ils demandèrent donc à Hâjar la permission de s’établir dans sa vallée, ce qu’elle leur accorda à une condition : le puits de Zamzam resterait à jamais la propriété d’Ismaïl et de ses descendants.

Quant à Ibrâhîm, l’histoire raconte qu’il revint quelque temps plus tard dans cette vallée et qu’en accord avec la promesse d’Allah, il y retrouva Hâjar et son fils vivants. Dès lors, il vint souvent auprès d’eux ; sous ses yeux, Ismaïl devint un homme parvenu à l’âge adulte et épousa une jeune fille d’une tribu du sud de l’Arabie. Quelques années plus tard, le chef de tribu Ibrâhîm reçut en rêve l’ordre de construire, pour son Seigneur, un lieu de culte près du puits de Zamzam. Avec l’aide de son fils, il édifia alors à La Mecque le premier modèle de la « Maison de culte » qui existe encore aujourd’hui et que l’on connaît sous le nom de Kaaba. Tandis qu’ils taillaient les pierres de cette maison, qui serait plus tard considérée comme la première construite pour l’adoration de l’Unique Allah, Ibrâhîm leva le visage vers le ciel et s’écria d’une voix bouleversée : « Labbayka ! Allahumma labbayka. » — « Me voici pour Toi, ô Allah, me voici prêt pour Toi. » C’est pourquoi, lorsqu’ils se rendent à La Mecque pour accomplir le pèlerinage dans la première Maison de culte consacrée à l’Unique Allah et qu’ils approchent de la Ville sainte, les musulmans élèvent la même invocation : « Labbayka ! Allahumma labbayka. »

cinq

‘Labbayka! Allahumma labbayka।…

Combien de fois ai-je entendu cette invocation au cours de mes cinq pèlerinages à La Mecque ! Il me semblait encore l’entendre tandis que j’étais couché près du feu, auprès de Zayd et d’Abou Saïd.

Je ferme les yeux, et la lune ainsi que les étoiles disparaissent devant moi. Je pose mon bras sur mon visage, et même la lumière du feu ne peut plus traverser mes paupières. Tous les sons et tous les bruits du désert se sont engloutis. Je n’entends plus rien, sinon l’invocation « Labbayka » dans mon esprit et, dans mes oreilles, le murmure indistinct et les pulsations de mon sang. Le sang murmure, bat, s’écrase comme les vagues de la mer qui viennent se briser contre la cale du navire, et comme les soubresauts du moteur. J’entends le moteur vibrer, je sens sous moi les planches du navire trembler, je respire l’odeur de la fumée et du pétrole, et j’entends cette invocation : « Labbayka ! Allahumma labbayka. » Elle résonnait comme cela parmi des centaines de voix, sur le navire qui m’avait transporté six ans plus tôt, lors de mon premier voyage de pèlerinage, de l’Égypte vers l’Arabie, sur une mer appelée la mer Rouge, et personne ne sait pourquoi cette mer porte ce nom. Car nous avancions en bateau à travers le canal de Suez ; à droite se dressaient quelques montagnes d’Afrique, et à gauche s’étendait la chaîne montagneuse de la vallée du Sinaï : deux montagnes nues, dépouillées, rocheuses, où ne poussait aucune végétation. Avec la progression du navire, elles s’éloignaient toujours davantage, jusqu’à ce que nous atteignions une autre distance, grise et noyée de brume, presque hors de portée du regard, d’où la terre ne pouvait plus qu’être ressentie, non perçue par les sens. Sur tout ce trajet au cœur du canal de Suez, l’eau que nous voyions n’était pas rouge, mais grise ; puis, en fin d’après-midi, lorsque nous pénétrâmes dans la vaste mer Rouge à ciel ouvert, nous découvrîmes que, sous la douce caresse d’un vent léger, la mer Rouge était bleue, tout comme la Méditerranée.

Le navire ne transporte que des pèlerins du Hajj, et ils sont si nombreux qu’on peut dire qu’il n’a pratiquement pas la capacité de les accueillir tous. Folle de cupidité et avide des profits de la courte saison du Hajj, la compagnie maritime surcharge littéralement le navire jusqu’à ras bord, sans se soucier du confort des passagers. Sur le pont, dans les cabines, les coursives, chaque escalier, les salles à manger de première et de deuxième classe, ainsi que dans les cales vidées et équipées d’échelles pour transporter les passagers, chaque espace libre et chaque recoin sont remplis d’êtres humains entassés dans des conditions extrêmement pénibles. Presque tous sont des pèlerins venus d’Égypte et d’Afrique du Nord. Avec une grande humilité, gardant uniquement à l’esprit le but de ce voyage, ils supportent sans protester ni se plaindre ces souffrances inutiles. Il faut voir comment ils — femmes, hommes et enfants — sont allongés comme des animaux sur le plancher du pont, entassés en groupes compacts, et comment, avec mille difficultés, ils frottent et nettoient leurs ustensiles domestiques ; comment ils cuisinent, puisque la compagnie ne fournit aucune nourriture ; comment ils se bousculent sans cesse et courent de tous côtés pour chercher de l’eau, munis de gobelets en fer-blanc ou de récipients recouverts de toile ; comment, à chaque instant, la foule humaine se presse dans la douleur ; comment ils se rassemblent cinq fois par jour autour des robinets, car il n’y a que très peu de points d’eau pour tant de gens qui doivent faire leurs ablutions avant la salat. Il faut voir aussi les souffrances qu’ils endurent dans l’air irrespirable des cales profondes du navire, deux ponts sous le pont principal, dans ces cales où, en temps normal, ne voyagent que des ballots et des caisses de marchandises. Quiconque les verrait comprendrait la force de la foi, la puissance de la croyance qui anime ces pèlerins du Hajj ; car ils sont si absorbés, si plongés dans la pensée de La Mecque, qu’il semble véritablement qu’ils ne ressentent pas leurs souffrances. Ils ne parlent que du Hajj, et l’émotion avec laquelle ils contemplent leur avenir imminent illumine leur visage. Les femmes chantent souvent en chœur des chants sur la Cité sainte, et un cri revient sans cesse : « Labbayka ! Allahumma labbayka. »

Vers midi, le deuxième jour, la sirène du navire retentit : c’est le signal que nous avons atteint la latitude de Rabigh. Rabigh est un petit port au nord de Djeddah où, selon une ancienne tradition, les pèlerins du Hajj venus des régions du Nord doivent ôter leurs vêtements ordinaires et revêtir l’ihram, c’est-à-dire le vêtement des pèlerins. Celui-ci se compose de deux pièces de tissu blanc, de laine ou de coton, non cousues : l’une est enroulée autour de la taille et descend jusqu’au-dessous des genoux ; l’autre est suspendue lâchement sur une épaule, tandis que la tête reste découverte. Ce vêtement, fondé sur un exemple ancien du Messager, répond à une logique précise : pendant le Hajj, les croyants venus de toutes les régions du monde pour visiter la Maison d’Allah se retrouvent les uns parmi les autres sans se connaître ; aucune différence de race ou de nation, de richesse ou de rang, ne doit subsister entre eux, afin qu’ils sachent tous qu’ils sont frères, égaux devant Allah et devant les hommes. Et, en un instant, tous les vêtements masculins aux couleurs éclatantes ont disparu de notre navire ! On ne voit plus le tarbouche rouge de Tunis, le somptueux et coûteux burnous des Marocains, ni la galabia égyptienne, dépourvue de goût ; tout autour de vous, les pèlerins, désormais vêtus de l’ihram, se déplacent avec une dignité supérieure, manifestement influencés par cette transformation en vue du Hajj. Comme l’ihram laisserait découvert une grande partie du corps des femmes, les pèlerines peuvent conserver leurs vêtements habituels. Mais, comme nous l’avons constaté sur notre navire, leurs vêtements sont soit entièrement noirs, soit entièrement blancs : les Égyptiennes portent des robes noires et les femmes d’Afrique du Nord des vêtements blancs ; leurs tenues n’ajoutent pas la moindre touche de couleur à l’ensemble du tableau.

À l’aube du troisième jour, le navire jette l’ancre. Presque tous, nous nous tenons au bastingage, face à la côte d’Arabie, et regardons vers la terre ferme, qui se détache peu à peu de la brume matinale.

De tous côtés, nous apercevons les silhouettes des autres navires de pèlerins, et, entre ces navires et la terre ferme, des lignes décolorées, jaunes et vert émeraude, dans l’eau : une puissante barrière sous-marine, qui fait partie de la longue chaîne de récifs dangereuse faisant face à la côte orientale de la mer Rouge. À l’est, ils s’étendent et l’on distingue quelque chose de bas, semblable à des montagnes, enveloppé de clair-obscur ; mais lorsque le soleil se lève soudain derrière eux, ce ne sont plus des montagnes : c’est une ville côtière, qui s’élève par degrés depuis le bord de la mer jusqu’au centre de la ville, avec des maisons toujours plus hautes — un petit ensemble fragile de bâtiments construits en pierre corallienne rose et jaune grisâtre : le port de Djeddah. Peu à peu, nous distinguons nettement les fenêtres à auvents et à franges relevées, ainsi que les balcons dissimulés derrière leurs écrans, auxquels l’humidité de nombreuses années a donné la même teinte grise. Au centre s’élève un minaret qui perce le ciel, blanc et dressé comme une grappe de raisin, droit et simple.

De nouveau retentit le cri : « Labbayka, Allahumma labbayka ! » — un cri joyeux de soumission et d’enthousiasme, qui monte du milieu des pèlerins du Hajj, excités dans leurs vêtements blancs, et s’élance sur l’eau vers le pays de leurs plus grandes espérances et de leurs rêves !

Leurs espoirs sont aussi les nôtres ; car, pour moi, cette vue de la côte d’Arabie est l’aboutissement de nombreuses années de recherches. Je regarde ma femme Elsa, qui m’accompagne dans ce voyage du Hajj, et je lis dans ses yeux le même sentiment…

Puis nous voyons surgir de la terre ferme une troupe d’ailes blanches qui fonce vers nous : les embarcations côtières arabes, leurs voiles latines dressées, glissent à plat sur la mer, silencieuses, d’un rythme doux, comme si elles serpentaient entre deux récifs coralliens invisibles, premiers messagers envoyés par l’Arabie pour nous souhaiter la bienvenue. Les bateaux s’approchent peu à peu, toujours plus près, puis finissent tous par se rassembler autour du navire, leurs mâts inclinés et oscillant contre son flanc. Leurs voiles repliées commencent à être ramenées l’une après l’autre, dans une agitation extrême, avec des bruissements de chuintement et des claquements secs — on dirait une volée d’immenses grues qui se seraient posées à la recherche de nourriture. Au silence d’un instant plus tôt succèdent des voix rauques et des cris : ce sont les bateliers qui commencent à sauter d’une embarcation à l’autre et se ruent sur l’escalier du navire pour saisir les ballots et les caisses des pèlerins du Hajj. Si bouleversés par la vue de la Terre sainte, les pèlerins sont emportés par l’excitation au point de ne pas essayer de se défendre et d’accepter tout ce qui leur arrive !

Les bateaux sont lourds et larges ; la forme irrégulière et disgracieuse de leurs coques contraste étrangement avec la beauté et l’élégance de leurs mâts élancés et de leurs voiles. C’est sûrement sur un bateau de ce genre, ou peut-être sur une embarcation un peu plus grande de la même espèce, que le hardi conquérant des mers Sindbad s’était aventuré, en quête d’aventures auxquelles personne ne l’avait invité, pour débarquer sur une île qui n’était en réalité… Oh ! le dos terrifiant d’une baleine… Et c’est à bord de navires de ce genre que les nombreux Phéniciens de Sindbad mettaient le cap vers le sud à travers la mer Rouge, puis poursuivaient leur voyage en traversant la mer d’Arabie, à la recherche d’épices chaudes, d’aloès, d’encens et des trésors d’Ophir…

Et maintenant, nous, les pâles et nains héritiers de ces héroïques aventuriers des mers, nous avançons en bateau à travers la mer de Corail, évitant les récifs coralliens immergés sous l’eau, en décrivant une vaste courbe : tous ces pèlerins du hajj, vêtus de blanc, une foule muette d’hommes entassés et serrés entre les caisses, les coffres, les malles et les ballots… Nos cœurs tremblent d’attente, nous frissonnons !

Moi aussi, j’étais rempli d’attente. Mais tandis que j’étais assis à la proue du bateau, la main de ma femme dans la mienne, comment aurais-je pu prévoir que cette si modeste tentative d’accomplir le hajj transformerait nos vies si profondément, si complètement ? Une fois encore, je suis contraint de penser à l’histoire de Sindbad. Lorsqu’il quitta les côtes de son pays et s’en alla sur la mer, il n’avait pas plus que moi la moindre idée de ce que l’avenir lui réservait ; il ne prévoyait pas les étranges aventures qui allaient survenir dans sa vie, et ne souhaitait pas les prévoir ; il voulait seulement faire du commerce et gagner de l’argent. Je ne désirais rien d’autre qu’accomplir le hajj ; mais lorsque les événements qui devaient arriver dans sa vie et dans la mienne se produisirent réellement, ni lui ni moi ne pûmes plus regarder notre monde avec les yeux d’autrefois.

Il est vrai que rien d’aussi extravagant que ce que le marin de Sindbad avait dû affronter — des génies, des femmes ensorcelées ou l’immense oiseau roc — ne m’est arrivé ; et pourtant, le premier hajj exerça au plus profond de ma vie une influence que l’ensemble des voyages maritimes de ce marin n’avait pu exercer sur la sienne. La mort attendait Elsa au-devant d’elle, et aucun de nous deux n’en avait le moindre pressentiment, alors même qu’elle était si proche. Pour elle comme pour moi, j’avais compris que j’avais moi-même quitté le monde occidental pour vivre parmi les musulmans ; mais je ne savais pas que je laissais derrière moi tout mon passé. Sans le moindre avertissement, mon ancien monde touchait à sa fin : le monde des idées et des sentiments occidentaux, des efforts, des entreprises et des images mentales ! Une porte se refermait lentement derrière moi, si silencieusement, si discrètement que je n’en étais même pas conscient ; mais le jour allait changer entièrement, et avec lui le but de tous les désirs — telle était la destinée !

À cette époque, j’avais déjà beaucoup vu de l’Orient. Je connaissais l’Iran et l’Égypte bien mieux que n’importe quelle région d’Europe. Voilà longtemps que Kaboul ne m’était plus étrangère ; je connaissais les marchés de Damas et d’Ispahan. Aussi ne pouvais-je considérer comme « tellement insignifiant et banal » ce que je voyais lorsque, pour la première fois, je parcourus un marché de Djeddah et y contemplai un pêle-mêle, une répétition informe de ce que l’on pouvait observer ailleurs en Orient sous une forme beaucoup plus achevée !

Le marché est recouvert de planches de bois et de nattes de jute afin de se protéger du soleil ardent ; les rayons filtrés par leurs trous et leurs déchirures éclairent et parent les ténèbres d’une lueur dorée. Ici et là, dans les espaces à ciel ouvert, se trouvent des foyers de cuisson devant lesquels de jeunes garçons noirs font griller de petits morceaux de viande sur des charbons ardents, embrochés sur des brochettes. Il y a aussi des cafés, avec leurs récipients de cuivre verni et leurs sièges en feuilles de palmier ; partout s’offrent aux regards des boutiques regorgeant de marchandises européennes et orientales ! Tout est étouffant : une chaleur insupportable, l’odeur du poisson et la poussière de corail. Partout se presse la foule : d’innombrables pèlerins du hajj vêtus de blanc et les riches citoyens sédentaires de Djeddah, dont les visages, les vêtements et les manières réunissent ceux de tous les pays du monde musulman. Le père est peut-être hindoustani de naissance — lui-même est peut-être issu d’un mélange malais et arabe — et il a épousé une femme descendante d’Ouzbeks par son père et probablement d’une famille somalie par sa mère : voilà le témoignage vivant de nombreux siècles de pèlerinage et d’environnement islamique, où les différences de couleur ou de caste n’ont aucune place. Outre le mélange du sang apporté par les habitants et les pèlerins, le Hedjaz, à cette époque (1927), ne comptait qu’un seul endroit où les non-musulmans fussent autorisés à résider : Djeddah. On aperçoit parfois des enseignes de magasins écrites dans des langues européennes, ainsi que des hommes en vêtements tropicaux blancs, coiffés de casques ou de chapeaux protégeant du soleil ; au-dessus des consulats flottent les drapeaux étrangers.

Tout cela semble encore lié à la terre ferme bien moins qu’à la mer : au monde des bruits et des odeurs du port, des navires ancrés au-delà de la mince ligne incurvée des coraux et des barques de pêche aux voiles triangulaires, un monde qui ne diffère guère de la Méditerranée. Pourtant, certaines différences apparaissent déjà : les maisons, ouvertes aux brises légères, dont les façades sont imposantes et bien proportionnées, ont leurs cadres de fenêtres et leurs balcons en bois ouvragé recouverts d’écrans faits de baguettes de bois très fines et délicates ; à travers les interstices de ces cloisons, les habitants peuvent voir librement tout ce qui se trouve dehors, tandis que les passants ne peuvent rien distinguer de l’intérieur. Ces ouvrages de bois sont incrustés dans les murs de pierre de corail rose comme des rubans gris-vert, délicats et d’une parfaite harmonie. Ce n’est plus la Méditerranée, et ce n’est pas non plus entièrement l’Arabie ; c’est le monde côtier de la mer Rouge, dont on retrouve ce style architectural sur les deux rives.

Certes, l’Arabie affirmait déjà sa propre identité dans le ciel pareil à de l’acier, dans les montagnes de roche nue, dans les dunes de sable à l’est, ainsi que dans ce souffle de grandeur et cette nudité dépouillée qui, dans les paysages arabes, sont toujours si merveilleusement enlacés.

Le lendemain après-midi, notre caravane se met en route vers La Mecque, se frayant un chemin à travers la foule des pèlerins bédouins, des chameaux avec ou sans howdah sur le dos, des chameaux de selle et des ânes dont le dos est couvert d’étoffes somptueusement colorées, en direction de la porte orientale de la ville. Des automobiles passent souvent à toute vitesse près de nous — les toutes premières automobiles d’Arabie saoudite — chargées de pèlerins et klaxonnant sans cesse. On dirait que les chameaux comprennent que ces nouveaux monstres sont leurs ennemis. Chaque fois qu’une voiture s’approche d’eux, ils se recroquevillent et se précipitent de toutes leurs forces vers les murs des maisons, agitant leur long cou de tous côtés, animaux abasourdis et désemparés. De façon inquiétante, une nouvelle époque s’ouvre pour ces bêtes au corps puissant et patient, et la peur, ainsi que les signes d’une extinction totale, les terrorisent. Peu après, nous laissons derrière nous les murs blancs de la ville et nous nous retrouvons soudain dans un désert — une vaste étendue grise et brune, désolée, çà et là hérissée de broussailles et de touffes d’herbe de steppe ; de cette plaine surgissent, telles des archipels au milieu de la mer, quelques collines basses et isolées, tandis qu’à l’est se dressent, pareilles à une muraille, des montagnes rocheuses un peu plus hautes, d’un bleu grisâtre, déchiquetées et dépourvues de toute trace de vie. Des caravanes circulent partout dans cette plaine terrifiante, souvent en longues processions — des centaines, des milliers de chameaux, les bêtes avançant en file, chargées de howdahs, de pèlerins et de ballots — disparaissant parfois derrière les collines, puis réapparaissant à nos yeux. Peu à peu, toutes les pistes se rejoignent en un unique chemin gris de poussière, tracé par les empreintes de centaines d’années de caravanes semblables.

Dans le silence du désert, que ne rompent pas mais rendent plus profondes le claquement des pas des chameaux, les appels occasionnels des chameliers bédouins et, çà et là, le chant à voix basse de quelque pèlerin, je me trouve soudain submergé par l’immense émotion qui m’étreint. Ce sentiment qui m’envahit me bouleverse à tel point qu’on pourrait le dire d’origine divine : je me vois suspendu sur un pont jeté au-dessus d’un abîme invisible ; un pont si long que la rive d’où je suis venu s’est déjà perdue dans une lointaine distance indistincte, tandis que je n’ai encore aperçu aucun signe de l’autre rive. Je me tiens au milieu ; et mon cœur se contracte d’épouvante lorsque je me vois ainsi entre les deux extrémités d’un pont — déjà très, très loin de l’une et encore loin de l’autre — et, pendant plusieurs longues secondes, il me semble que je devrai rester ainsi pour toujours entre les deux rives, au-dessus de l’abîme toujours grondant…

— lorsqu’une Égyptienne, montée sur le chameau qui me précède, lance soudain le cri immémorial des pèlerins : « Labbayka, Allahumma labbayka » — et que mon rêve se brise en mille morceaux !

De toutes parts, j’entends des gens entonner en chœur : « Labbayka, Allahumma labbayka » ; ou une paysanne égyptienne chanter en l’honneur du Messager d’Allah, après quoi une autre femme pousse un ghatrafa, ce cri de joie des femmes arabes, qu’elles lancent à toutes les fêtes — mariages, naissances, circoncisions et toutes sortes de processions religieuses, et bien sûr aux processions du pèlerinage. Dans l’Arabie héroïque d’autrefois, lorsque les filles des chefs montaient en selle pour partir à la guerre avec les hommes de leur tribu et les inciter et les exciter à accomplir des actes plus courageux encore (car laisser l’une de ces femmes être tuée, et pire encore, tomber prisonnière de l’ennemi, était considéré comme un déshonneur suprême), on entendait souvent ce ghatrafa sur les champs de bataille.

Presque tous les pèlerins voyagent dans des howdahs — deux howdahs sur le dos de chaque chameau — et leur balancement finit peu à peu par épuiser mentalement le cavalier, le désorienter et torturer cruellement ses nerfs, tant le mouvement et le balancement sont incessants. Pendant un moment, le cavalier reste assoupi, privé de toute force ; puis une secousse le réveille, il se rendort, puis se réveille encore. Les chameliers qui marchent à pied aux côtés de la caravane appellent leurs chameaux à intervalles réguliers. Certains se mettent parfois à chanter au rythme des pas allongés des chameaux.

Vers le matin, nous arrivons à Bahba. La caravane s’y arrête pour la journée, car la chaleur est si intense qu’il n’est possible de voyager que la nuit.

Ce village — qui n’est en réalité rien de plus que deux rangées de constructions comprenant des huttes de feuillage en désordre, des cafés, quelques cabanes couvertes de feuilles de palmier et une petite mosquée — se trouve exactement à mi-chemin entre Djeddah et La Mecque, à l’endroit où les caravanes s’arrêtent depuis très longtemps pour passer la journée. Le paysage qui nous entoure est semblable à celui que nous avons contemplé tout au long de la route depuis que nous avons laissé la côte derrière nous : un désert, çà et là des montagnes isolées, et à l’est une chaîne de montagnes plus hautes et plus basses, qui sépare la basse région côtière du plateau de l’Arabie centrale. Mais à présent, le désert qui nous entoure ressemble à l’immense campement d’une armée : innombrables tentes, chameaux, howdahs, ballots et mélange de nombreuses langues — arabe, hindoustani, malais, persan, somali, turc, pachtou, amharique, et Dieu sait combien d’autres encore ! En vérité, c’est un véritable rassemblement des nations, une assemblée. Mais comme chacun porte l’ ihram, qui rend tous les hommes semblables, il est presque impossible de voir de quelle famille ou de quelle nation sont certains d’entre eux, et toutes les nations réunies semblent ne former qu’un seul peuple !

Après avoir marché toute la nuit, les pèlerins sont épuisés. Mais très peu d’entre eux savent que même le temps du repos peut être utilement employé. Pour presque tous, le voyage est sans doute une entreprise des plus inhabituelles, et pour beaucoup, c’est le premier voyage de leur vie — un voyage nouveau, vers un but aussi nouveau que grandiose. Il est naturel qu’ils soient agités : il leur faut courir çà et là, occuper leurs mains à quelque chose, même si ce n’est qu’à ouvrir et refermer leurs sacs, leurs besaces et leurs ballots ; autrement, leur lien avec la terre se romprait et ils se perdraient entièrement dans une félicité immatérielle, comme se perd un homme en pleine mer…

Il me semble que c’est ce qui est arrivé à la famille installée dans la tente juste après la mienne ; on comprend qu’il s’agit de pèlerins venus d’un village du Bangladesh. Ils parlent rarement ; ils sont assis par terre, les jambes croisées, le regard fixe tourné vers l’est, vers La Mecque, au cœur du désert — ce désert qui brûle sous une chaleur scintillante. Une telle paix lointaine se lit sur leurs visages que j’ai l’impression qu’ils se tiennent déjà devant la Maison d’Allah et qu’ils sont presque en Sa présence. La beauté de ces hommes attire le regard : ils sont minces et élancés, leurs cheveux noirs tombent jusqu’aux épaules, et leurs barbes, d’un noir profond, sont lisses et brillantes d’huile.

L’un d’eux est étendu, malade, sur une couverture ; deux jeunes femmes sont agenouillées à ses côtés. Avec leurs larges salwars rouges et bleus, leurs vêtements ornés d’argent et leurs épaisses chevelures d’un noir profond retombant dans leur dos, elles ressemblent à deux petits oiseaux aux couleurs multiples. La plus jeune porte un anneau d’or à l’une des narines.

Dans l’après-midi, l’homme malade mourut. Dans les pays orientaux, les femmes se lamentent souvent comme le font les pleureuses, mais ces jeunes femmes ne firent rien de tel : cet homme était mort sur le chemin du pèlerinage, en Terre sainte, et pour cela il était béni. Les hommes lavèrent le corps et l’enveloppèrent dans le linceul constitué du vêtement même que le défunt portait. Puis l’un d’eux se tint devant la tente, porta ses deux mains en coupe près de sa bouche et lança à haute voix l’appel à la prière : « Allahu akbar », « Allahu akbar » — « Allah est grand », « Allah est grand » — « La ilaha illa Allah, Muhammadur rasulullah » — « Il n’y a pas de divinité en dehors d’Allah, et Muhammad est Son Messager »… … . Une prière pour le défunt ! Qu’Allah fasse miséricorde à vous tous. De toutes les directions, des hommes en état d’ihram accoururent et se rassemblèrent, puis se rangèrent derrière l’imam, rang après rang, comme les soldats d’une grande armée. Après la prière funéraire, ils creusèrent une tombe ; un vieillard récita quelques versets du Coran, puis ils jetèrent de la terre sur le pèlerin défunt, étendu sur le côté, le visage tourné vers La Mecque… .

Le matin du deuxième jour, avant le lever du soleil, la plaine poussiéreuse se resserre, les montagnes se rapprochent encore les unes des autres et semblent se rejoindre ; nous franchissons une gorge et, dans la faible lumière de l’aube, les premiers édifices de La Mecque apparaissent à nos yeux. Puis, tandis que le soleil monte dans le ciel, nous pénétrons dans les rues de la ville sainte.

Les maisons actuelles ressemblent à celles de Djeddah : les mêmes fenêtres à encadrements ouvragés et à volets saillants, les mêmes balcons couverts ; mais la pierre employée à leur construction m’a paru plus lourde et plus épaisse que le corail clair de Djeddah. Il est encore très tôt ; pourtant la chaleur dense et omniprésente commence déjà à s’intensifier. Devant nombre de maisons se trouvent des bancs sur lesquels dorment des hommes épuisés et exténués. Les chemins poussiéreux par lesquels notre caravane avance en se balançant vers le centre de la ville deviennent de plus en plus étroits. Il ne reste que quelques jours avant la fête du pèlerinage. La foule dans les rues est donc extrêmement dense. Parmi d’innombrables pèlerins, certains portent le blanc ihram, tandis que beaucoup d’autres ont temporairement quitté leur ihram pour revêtir leurs vêtements ordinaires — les habits de tous les peuples du monde musulman. Les porteurs d’eau plient sous le poids de lourdes outres ou de perches auxquelles sont suspendues, de chaque côté comme des seaux, des bidons d’essence remplis d’eau ; les âniers et les ânes montés avancent au son de leurs clochettes, le dos couvert d’étoffes aux couleurs éclatantes. Et, pour compléter ce grand rassemblement, des chameaux arrivent de la direction opposée, portant des howdahs vides et poussant des cris aux tons variés. Dans les rues étroites règne un tel vacarme qu’on pourrait croire que le pèlerinage n’est pas une célébration qui se tient chaque année depuis de nombreux siècles, mais une surprise soudaine, un événement extraordinaire auquel les hommes n’étaient pas préparés ! Finalement, notre caravane cesse d’être une caravane et devient un amas chaotique de chameaux, de bagages, de pèlerins, de chameliers et de tumulte !

J’avais pris des dispositions pour loger chez un célèbre mutawwif, ou guide, nommé Hasan Abid. Au milieu d’un tel chaos, il me parut fort peu probable de le retrouver, lui ou sa maison. Mais soudain quelqu’un se mit à crier : « Hasan Abid ! Les pèlerins de Hasan Abid ! Où êtes-vous ? » Alors un jeune homme apparut brusquement devant nous, tel un génie sorti d’une bouteille, et, inclinant très bas la tête, nous pria de le suivre. Hasan Abid l’avait envoyé pour nous guider jusqu’à sa maison. Après avoir pris un petit déjeuner copieux chez le mutawwif, je me rendis à la mosquée sacrée avec le jeune homme qui m’avait accueilli et accompagné auparavant. Nous avançons à pied dans des rues grouillantes de monde, au-delà des boutiques des bouchers. Nous progressons en sueur parmi les essaims de mouches, les odeurs de curry et de légumes, et la poussière. Puis nous traversons un marché étroit couvert par le haut, où il n’y a que des boutiques de marchands de tissus : une véritable fête de couleurs. Comme dans les marchés des autres régions de l’Asie occidentale et de l’Afrique du Nord, les boutiques d’ici ne sont guère que quelques étagères, à environ un mètre du sol, sur lesquelles le marchand est assis les jambes croisées ; tout autour de lui sont empilés des articles et des pièces de tissu de toutes les couleurs, tandis qu’au-dessus de sa tête pendent des rangées d’étoffes destinées à toutes sortes de vêtements, pour tous les peuples du monde musulman !

Il y a aussi des hommes de toutes les nations, vêtus de toutes sortes d’habits : certains portent un turban, d’autres ont la tête nue ; quelques-uns marchent en silence, la tête baissée, peut-être un chapelet à la main. D’autres courent à pas rapides à travers la foule. Les corps souples et bruns des Somaliens scintillent comme du cuivre entre les plis de leurs amples vêtements velus ; les habitants des hautes terres du centre de l’Arabie, au corps mince et au visage fin, se déplacent avec fierté ; les Ouzbeks, aux membres robustes et à la carrure solide, portent, malgré la chaleur de La Mecque, des caftans matelassés et des bottes de cuir montant jusqu’aux genoux ; les femmes de Java, vêtues de sarongs, ont le visage découvert et les yeux en amande ; les Marocains avancent d’un pas lent, drapés avec dignité dans leurs burnous blancs ; les habitants de La Mecque portent des vêtements de coton blanc et de ridicules petites calottes rondes qui couvrent le sommet de la tête ; les fellahs égyptiens ont le visage animé ; des Indiens vêtus de blanc, aux yeux noirs, regardent furtivement sous leurs immenses turbans d’une blancheur de neige, tandis que les femmes indiennes sont si hermétiquement enveloppées dans leurs voiles blancs qu’elles ressemblent à des tentes ambulantes ; on trouve ici les gigantesques hommes noirs de Tombouctou ou du Dahomey, vêtus de larges habits bleus et coiffés de bonnets rouges couvrant le sommet de la tête ; et de petites Chinoises à la silhouette menue et soignée, semblables à d’étranges papillons bariolés, marchent d’un pas léger et mesuré, qui évoque les sabots d’une biche. De toutes parts s’élèvent des cris et le tumulte excité de la foule, si bien que j’ai l’impression de me trouver au cœur même d’une vague qui se brise, dont je ne puis saisir que certains détails, jamais l’ensemble cohérent. Tout est emporté dans le murmure de langues innombrables, dans l’agitation des gestes et l’excitation. Et c’est ainsi qu’au bout d’un moment nous nous retrouvons devant l’une des entrées de la mosquée sacrée al-Haram.

C’est une entrée à trois arcades ; un escalier de pierre monte, degré après degré, jusqu’à l’ouverture du passage. Assis sur le seuil, un mendiant indien à demi nu tend vers nous ses deux mains décharnées, pareilles à celles d’un squelette. Et c’est alors que je vis pour la première fois l’espace de forme carrée situé à l’intérieur de la Maison sacrée : il se trouve bien plus bas que le niveau de la rue, et beaucoup plus bas encore que l’ouverture de l’entrée ; c’est pourquoi il m’apparut comme une vasque : un vaste quadrilatère entouré de nombreuses arcades semi-circulaires, reposant sur de nombreuses colonnes, et au centre duquel se dressait un édifice carré, aux six côtés égaux, haut de quarante pieds, couvert d’un drap noir. Autour de ce drap courait une large bande, sur laquelle des versets du Coran étaient inscrits en lettres dorées ; elle entourait la partie supérieure du kiswah et enveloppait la Kaaba…

Ainsi, voici la Kaaba, le but des aspirations de centaines de millions d’hommes depuis de nombreux siècles ! Pour atteindre ce but, quels sacrifices immenses d’innombrables pèlerins n’ont-ils pas consentis au fil des âges ! Beaucoup se sont effondrés dans les bras de la mort en chemin ; beaucoup d’autres n’ont atteint ce but qu’après avoir enduré d’immenses peines et subi de lourdes pertes. Pourtant, pour tous, ce petit édifice carré représentait le sommet de leurs aspirations, et parvenir jusqu’ici signifiait l’accomplissement, la plénitude. Ici se dresse un cube presque parfait — ce que signifie étymologiquement son nom arabe, la Kaaba — entièrement couvert d’un drap noir, tel une île paisible au beau milieu de l’immense quadrilatère de la mosquée, infiniment plus calme et plus douce que toute autre œuvre architecturale en quelque lieu de la terre. On ne peut s’empêcher de penser que celui qui construisit le premier la Maison de la Kaaba — car l’édifice originel d’Ibrahim a été reconstruit plusieurs fois selon la même forme — voulait créer une parabole de l’humilité et de la petitesse de l’être humain devant Allah. Le constructeur de la Kaaba savait qu’aucune beauté du rythme architectural, aucune perfection des lignes, si nobles et puissantes soient-elles, ne pourrait jamais rendre justice à l’idée que l’on se fait d’Allah ; c’est pourquoi il s’était limité au dessin tridimensionnel le plus simple que l’on puisse concevoir : un édifice de pierre carré, aux six côtés égaux.

J’ai vu de nombreuses mosquées musulmanes à travers le monde, dans lesquelles la main de grands artistes a créé des œuvres d’art inspirées. J’ai vu des mosquées en Afrique du Nord, des sanctuaires resplendissants construits en marbre et en albâtre blanc ; j’ai vu à Jérusalem la mosquée al-Aqsa, surmontée d’un dôme d’une perfection saisissante, posé sur une structure délicate, comme le rêve d’unir sans conflit la légèreté et la pesanteur ; et, à Istanbul, les palais grandioses — la mosquée Süleymaniye, Yeni Valide, la mosquée Bayezid — ainsi que les mosquées de Bursa, en Asie Mineure, et celles de l’époque safavide en Iran : pierre, carreaux de majolique multicolores, mosaïques, grandes arcades en stalactites au-dessus de portes rehaussées d’argent, marbre blanc et minarets élancés flanqués de galeries bleu turquoise, quadrilatères revêtus de marbre où se trouvent des fontaines et de vieux bananiers — tout cela forme un ensemble d’une harmonie royale. Et à Samarcande, les mosquées de Tamerlan sont de grandioses ruines, merveilleuses même dans leur déclin !

J’ai vu tout cela, mais jamais de ma vie je n’ai ressenti avec une telle intensité, devant la Kaaba, la main du constructeur si intimement proche de sa conscience religieuse. Dans la simplicité extrême d’un cube, au prix du renoncement absolu à toute beauté des lignes, s’exprime cette idée : quelle que soit la beauté que l’être humain soit capable de créer de ses propres mains, la considérer comme digne d’Allah ne serait qu’une vaine prétention insensée ; car, pour exprimer la grandeur d’Allah, l’idée la plus simple que l’être humain puisse concevoir est aussi la plus sublime. C’est un sentiment du même ordre que celui qui devait être à l’origine de l’idée de la simplicité mathématique des pyramides d’Égypte, bien que j’y aie trouvé une certaine vanité humaine, une expression de cette vanité dans les dimensions gigantesques que l’homme avait données à ses édifices. Mais ici, à la Kaaba, sa forme même proclame le sacrifice et la soumission de l’être humain. Dans le monde, rien ne peut égaler l’humilité fière de ce petit édifice.

La Kaaba ne possède qu’une seule entrée : une porte plaquée d’argent, au nord-est, située à environ sept pieds du sol. On ne peut donc y accéder qu’au moyen d’un escalier de bois mobile, que l’on apporte d’un endroit à l’autre et que l’on place devant cette porte quelques jours seulement par an. L’intérieur, qui reste généralement fermé — je l’ai vu plusieurs fois par la suite — est extrêmement simple : le sol est en marbre, quelques tapis y sont étendus, et des lampes de bronze et d’argent sont suspendues à un plafond soutenu par de lourdes poutres de bois. En réalité, l’intérieur de la Kaaba ne possède aucun statut particulier en lui-même, car sa sainteté est liée à l’ensemble de l’édifice, qui est la qibla, c’est-à-dire la direction de la salat, pour l’ensemble du monde musulman. C’est vers ce symbole de l’unicité d’Allah que des millions de musulmans du monde entier se tournent cinq fois par jour.

Dans l’angle oriental de l’édifice est enchâssée, à découvert, une pierre d’un noir profond, entourée d’un large cadre d’argent. Cette pierre noire, creusée par les baisers des pèlerins au fil des générations, a été la cause de nombreux malentendus chez les non-musulmans. Selon eux, il s’agirait d’un symbole païen que Muhammad aurait accepté comme concession aux infidèles de La Mecque. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité. De même que la Kaaba est un objet de vénération et non d’adoration, cette pierre noire l’est également. Elle est honorée comme l’unique pierre restante de l’édifice que le prophète Ibrahim avait construit à l’origine ; et c’est uniquement parce que, lors du pèlerinage d’Adieu, les lèvres du Messager d’Allah avaient touché cette pierre que tous les pèlerins l’ont depuis lors embrassée de la même manière. Le Prophète savait fort bien que les croyants des générations futures suivraient toujours son exemple. Lorsqu’il embrassait cette pierre, il savait que les lèvres de tous les pèlerins à venir viendraient ici, pour toujours, à la rencontre du souvenir de ses lèvres ! Le souvenir de ses lèvres sacrées, sous la forme d’une étreinte symbolique qu’il a laissée à toute sa communauté : une étreinte intemporelle et immortelle, chaque fois que leurs lèvres sacrées toucheraient la pierre noire. Et les pèlerins, lorsqu’ils embrassent la pierre noire, ont le sentiment d’étreindre le Messager d’Allah et d’étreindre tous les autres musulmans venus ici avant eux et ceux qui y viendront après eux !

Aucun musulman ne niera que la Kaaba existait bien avant le Messager de Dieu. En fait, son importance réside précisément dans cette réalité. Le Messager de Dieu n’a pas prétendu être le fondateur d’une nouvelle religion. Au contraire, selon l’affirmation du Coran, la « soumission » à Allah, c’est-à-dire l’« islam », existe depuis l’éveil de la conscience humaine comme une inclination naturelle de l’être humain. Le prophète Abraham, Moïse, Jésus et tous les autres prophètes d’Allah ont enseigné cela ; et le Coran est la dernière des révélations divines. Les musulmans ne nient pas non plus que cette Maison sacrée était remplie d’idoles et de symboles païens avant que Muhammad ne les brise, tout comme Moïse avait réduit en morceaux le veau d’or au Sinaï ; car le véritable culte d’Allah était pratiqué ici bien avant que ces idoles ne fussent installées dans la Kaaba. Ainsi, ce que fit Muhammad ne fut rien d’autre que rétablir la mosquée d’Abraham dans sa finalité originelle.

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Et me voici debout devant la Maison de prière du prophète Abraham, la contemplant sans la moindre pensée (car la réflexion et la méditation ne vinrent que bien plus tard), cette construction merveilleuse ; et, lentement, de quelque graine sereine et cachée au fond de moi naît une fière exaltation, comme un chant.

Le sol a été recouvert, en un large cercle autour de la Kaaba, de dalles de marbre polies sur lesquelles dansent les reflets des rayons du soleil, et sur ces dalles une multitude de gens, hommes et femmes, marchent en tournant autour de la Maison d’Allah, drapée de noir. Certains pleurent, certains invoquent Allah à grands cris dans leurs prières, et beaucoup n’ont pas un mot aux lèvres ni une larme aux yeux ; ils avancent simplement, la tête baissée…

Faire à pied sept fois le tour de la Kaaba fait partie du pèlerinage : son but n’est pas seulement de témoigner du respect à ce lieu saint central de l’islam, mais aussi de rappeler à chacun quelle est l’exigence fondamentale du mode de vie islamique. La Kaaba est le symbole de l’unicité d’Allah, et la circumambulation corporelle autour de la Kaaba est l’expression symbolique de l’activité humaine ; elle signifie que ce ne sont pas seulement nos pensées et nos sentiments, contenus dans le terme de « vie intérieure », qui doivent avoir Allah pour centre, mais aussi notre vie extérieure active, nos actes et nos initiatives concrètes.

Et moi aussi, peu à peu, je deviens une part de ce mouvement ; de temps à autre, je prends conscience d’un homme ou d’une femme près de moi. Devant mes yeux surgissent et s’effacent de nombreuses images, floues et rapides. J’aperçois un Noir de haute stature vêtu de l’« ihram » blanc ; un chapelet de bois est enroulé comme une chaîne autour de son poignet noir et robuste. Un Malais chétif marche quelque temps à petits pas à mes côtés, ses deux bras pendant, impuissants et égarés, le long de son sarong batik. À qui sont ces yeux gris sous ces sourcils épais et arrogants ? Et, l’instant d’après, ils ont disparu dans la foule. Parmi la multitude qui se tient devant la Pierre noire, il y a une jeune Indienne : elle semble malade ; sur son visage étroit et délicat s’épanouit un désir étonnamment manifeste, perceptible à tous, comme des poissons et des algues au fond d’un étang limpide et transparent. Elle tient ses deux mains pâles levées vers la Kaaba, les paumes tournées vers elle, et ses doigts tremblent comme pour accompagner une prière silencieuse…

Je marche ; les minutes passent, et tout ce qui était mesquin et amer dans mon cœur commence à le quitter. Je deviens une part du courant circulaire — oh, ce que nous faisons, est-ce donc cela que cela signifie : prendre conscience, comprendre que chacun de nous est une part d’un mouvement, d’un déplacement sur une orbite ? Est-ce peut-être la fin de toute désorientation, de toute confusion ? Et les instants s’évanouissent, le temps s’arrête, silencieux et immobile — et voici le centre de l’univers !

Neuf jours plus tard, Elsa mourut.

Il mourut soudainement, après avoir souffert moins d’une semaine. Au début, il m’avait semblé qu’il ne s’agissait de rien de plus qu’un léger malaise dû à la chaleur et à une nourriture inhabituelle. Puis il apparut que c’était une maladie inconnue des tropiques, face à laquelle les médecins syriens de l’hôpital de La Mecque se trouvaient totalement désemparés. Les ténèbres aveugles et le désespoir absolu s’abattirent autour de moi.

On l’enterra dans le cimetière poussiéreux de La Mecque. On plaça une pierre sur sa tombe. Je ne pus me résoudre à faire graver une inscription sur ce bloc de pierre ; car il me sembla que penser à une épitaphe revenait à penser à l’avenir, et en ce moment je n’étais même pas capable d’imaginer mon propre avenir.

Ahmad, le jeune fils d’Elsa, était resté avec moi plus d’un an, à l’intérieur de l’Arabie. C’était mon compagnon — un courageux camarade d’une dizaine d’années. Mais, quelque temps plus tard, je dus également lui faire mes adieux. Car la famille de sa mère finit par réussir à me convaincre : Ahmad devait absolument être envoyé à l’école en Europe. Dès lors, il ne resta plus rien d’Elsa, sinon son souvenir et une pierre dans le cimetière de La Mecque, ainsi qu’une profonde obscurité, qui ne se dissipa que bien plus tard, après que je me fus livré à l’étreinte éternelle de l’Arabie. La nuit était déjà fort avancée, mais nous étions encore assis autour du feu de camp éteint. Abou Saïd avait entre-temps traversé la violente tempête de son désir ; ses yeux étaient maintenant tristes et quelque peu fatigués. Il se mit à nous parler de Noura comme on parle d’un être cher mort depuis longtemps.

— Vous savez bien qu’elle n’était pas belle, mais je l’aimais.

Au-dessus de nos têtes, la pleine lune — sa plénitude pareille à celle d’un être vivant. Rien d’étonnant à ce que les Arabes de l’époque préislamique aient considéré la lune comme l’une des filles d’Allah ? — la déesse à la longue chevelure, « al-Lat », qui donnait naissance à sa mystérieuse fécondité. En son honneur, les jeunes hommes et les jeunes femmes de l’antique La Mecque et de Taïf célébraient les nuits de pleine lune sous le ciel ouvert, dans une ivresse débridée, avec des jeux amoureux et des concours de poésie. Du vin rouge comme le sang coulait des cruches d’argile et des outres de cuir ; et, parce qu’il était d’un rouge si vif et si stimulant, les poètes le comparaient au sang des femmes dans leurs poèmes licencieux consacrés à l’amour. Ces jeunes gens orgueilleux et exaltés déversaient l’élan de leur cœur sur les genoux d’al-Lat, « dont la beauté est pareille aux rayons de la lune lorsque celle-ci est pleine, et dont la majesté ressemble à une volée de grues noires déployant leurs ailes dans le ciel » — cette puissante déesse de la jeunesse des temps anciens, qui avait étendu ses ailes de l’Arabie méridionale vers le nord et jusqu’à l’Hellas lointaine, sous la forme de Léto.

De ce culte naturiste, diffus et brumeux d’al-Lat, et du culte de toute une foule d’autres dieux et déesses qui l’accompagnait, parvenir à la conception sublime de l’unique Allah du Coran fut pour les Arabes un long voyage, un chemin vaste et ardu. Quoi qu’il en soit, l’être humain a toujours aimé parcourir de longues distances sur la voie de son âme — ici, en Arabie, pas moins que dans les autres contrées du monde : il aimait tant les longs voyages que toute son histoire pourrait être décrite comme l’histoire de sa quête religieuse.

Pour les Arabes, cette quête fut toujours celle de l’Absolu. Même à leurs tout débuts, lorsqu’ils avaient rempli le monde qui les entourait d’innombrables dieux, démons et monstres, ils demeuraient toujours conscients de cet Absolu unique qui, par Sa vérité et Sa grandeur absolues, se tenait au-dessus de toutes les divinités : une puissance invisible, incompréhensible et toute-puissante, bien au-delà de tout ce que l’homme pouvait concevoir, la cause éternelle de toutes choses. Pour eux, la déesse « al-Lat » et ses deux sœurs divines, « Manat » et « al-Uzza », n’étaient rien de plus que les filles d’Allah, établissant un lien entre l’Un inconnaissable et le monde visible. Elles étaient les symboles des forces inconcevables qui entouraient l’existence humaine ; mais, au plus profond de l’arrière-plan de la pensée arabe, la connaissance de l’« Un » avait toujours été présente, prête à s’embraser à chaque instant en une foi consciente et lucide. Comment aurait-il pu en être autrement ? C’était un peuple qui s’était développé dans le silence et la solitude, entre un ciel rigoureux et une terre rigoureuse. Dans cet espace austère, simple et infini, sa vie était véritablement pénible. Il lui était donc impossible de se libérer du désir d’une puissance qui embrasserait tous les êtres et toute la création dans une justice et une miséricorde parfaites, dans la rigueur et la sagesse : Allah… le Dieu Très-Haut. Il demeure à travers l’éternité et illumine l’infini de Sa lumière ; mais puisque tu te trouves dans le domaine de Ses œuvres, Il est plus proche de toi — « plus proche que ta veine jugulaire… »

…                            …                                                          …                                   …

Le feu de camp s’est éteint. Zayd et Abou Saïd dorment, et tout près, nos trois chamelles sont couchées sur le sable blanchi par la lune, ruminant avec un léger bruit de mâchoires, s’interrompant de temps à autre. De merveilleuses créatures… Par moments, l’une d’elles change de position et frotte contre le sol la partie plate de sa croupe, semblable à une corne ; parfois, elle fait un bruit par les narines, comme si elle soupirait. Magnifiques, nettement dessinées. Oui, parmi toutes les bêtes que l’homme utilise, celles-ci sont distinctes, différentes de tous ces paysages : ces êtres dépourvus de toute expression précise oscillent dans la contradiction, mélancoliques et pourtant infiniment doux, dociles.

Je n’arrive pas à dormir ; je sors donc de la tente et m’éloigne en marchant, puis je gravis une colline proche. Très bas au-dessus de l’horizon occidental, la lune est suspendue dans le ciel et éclaire les basses montagnes rocheuses, qui semblent surgir comme des fantômes du milieu de la plaine morte. À partir d’ici, les basses terres côtières du Hedjaz s’étendent vers l’ouest en s’inclinant très doucement : une succession de vallées sillonnées par de nombreux cours d’eau asséchés et tortueux, où il n’y a aucune trace de vie, aucun village, aucune maison, aucune végétation — ces vallées immobiles dans la nudité de la lumière lunaire. Et pourtant, c’est de cette terre désolée et sans vie, du milieu de ces vallées sablonneuses et de ces montagnes nues, qu’a jailli comme une fontaine la religion qui, dans l’histoire de l’humanité, a donné à la vie sa plus haute consécration…

La nuit est chaude et immobile. À cause de la lumière diffuse et de la distance, les montagnes semblent bouger, s’agiter. Sous la lumière de la lune palpite une faible lueur bleue et mate. Et, à travers ce bleu terne, s’écoule lentement une lueur d’un blanc laiteux, comme le souvenir spectral de toutes les couleurs du monde ; mais ce bleu surnaturel rend toutes les couleurs ternes, sans se fondre ni se transformer en horizon, et il ressemble à un appel impérieux vers quelque chose d’inaccessible, d’inconnaissable !

Non loin d’ici, cachée à mes yeux, se trouve la plaine d’Arafat, au milieu de ces vallées et de ces montagnes désertes et sans vie — cette plaine où tous les pèlerins qui viennent à La Mecque se rassemblent un jour chaque année, en souvenir du Jour de la Résurrection, lorsque chaque homme devra rendre compte à son Créateur. J’y suis debout, tête nue, vêtu de blanc comme un pèlerin, parmi d’innombrables pèlerins vêtus de blanc, venus de trois continents. Nous sommes tous tournés vers le Jabal ar-Rahma — la « montagne de la Miséricorde » — qui se dresse au milieu de la vaste plaine ; debout et attentifs, nous avons vu passer midi, puis le zénith, en songeant au Jour inéluctable : « Le jour où vous serez exposés au grand jour et où rien de ce que vous cachiez ne demeurera caché… »

Et lorsque j’atteins le sommet de la montagne et regarde en bas, vers le bleu baigné de lune du paysage qui s’étend devant moi, vers l’invisible plaine d’Arafat, celle-ci, qui était encore un instant auparavant totalement inerte, se met soudain à vivre — avec le flot de la vie de tous ceux à travers lesquels s’est écoulé le courant de la vie humaine — et se remplit des voix mystérieuses des milliards d’hommes et de femmes qui ont marché entre La Mecque et Médine, qui ont voyagé à dos de chameau pendant plus de treize cents pèlerinages, ces milliards de pèlerins vêtus de blanc durant treize siècles. J’entends les bruits et les sons de leurs jours révolus, les ailes de la foi qui les ont protégés et conduits jusqu’à ce pays de roches et de sable ; et l’apparente inertie se remet à battre de la chaleur de la vie sur l’étendue de nombreux siècles. Le puissant battement de ces ailes m’attire dans son orbite, fait surgir mes jours passés au cœur du présent, et me voici de nouveau poussant mes chameaux à travers la plaine —

— poussant mes chameaux, faisant retentir le tonnerre des sabots des bêtes lancées au galop, je suis revenu d’Arafat à La Mecque avec des milliers de Bédouins vêtus de l’ihram — une minuscule particule de cette vague irrésistible de chamelles et d’hommes innombrables, grondante, qui fait trembler la terre ; les hommes tiennent à de hauts bâtons les étendards de leurs tribus, qui claquent dans le vent comme des tambours, tandis que les cris de guerre tribaux déchirent l’air : « Ya Rawqa, ya Rawqa ! » — le cri des hommes de la tribu Ataiba, invoquant leur ancêtre ; en réponse, la tribu Harb lance : « Ya Awf, ya Awf ! », et presque à l’opposé, un écho s’élève de l’extrémité droite de la file : « Shammar, ya Shammar ! »

Nous poussons nos chameaux et filons, volant à travers la plaine, et il me semble que nous volons portés par le vent ; nous nous sommes perdus dans une joie dont la fin est l’infini, dont la limite n’existe pas… Et le vent annonce à mon oreille, de sa voix, une folle clameur de joie : tu ne seras plus jamais un étranger, jamais — jamais !

À ma droite sont mes frères, et à ma gauche mes frères ; je ne connais aucun d’eux, mais aucun n’est étranger pour moi, aucun ne m’est extérieur : dans cette joie puissante de courir vers notre but, nous ne formons qu’un seul groupe, à la recherche d’un même objectif ! La vaste terre s’étend devant nous, et dans nos cœurs vacille une étincelle de la flamme qui brûlait dans le cœur des compagnons du Noble Prophète. Mes frères de droite et mes frères de gauche savent qu’ils sont restés en deçà de ce qu’on attendait d’eux, et qu’au fil de nombreux siècles leurs cœurs sont devenus petits, étroits ; et pourtant, la promesse du succès ne leur a pas été retirée, pas plus qu’à nous… !

Au milieu de la foule déchaînée comme une mer, quelqu’un abandonne son cri tribal et lance le cri de la foi : nous sommes les frères de celui qui se soumet à Allah, et un autre se joint à lui : « Allahou Akbar », Allah est le Très-Grand.

Et chacun des groupes des tribus pousse le même cri. À cet instant, ils ne sont plus des Bédouins enivrés par l’orgueil tribal : ce sont des hommes qui savent que le mystère d’Allah les attend véritablement… nous attend, nous aussi. Au milieu du martèlement de milliers de chameaux lancés au galop et du claquement de centaines d’étendards, leurs cris se transforment peu à peu en un formidable rugissement de triomphe : Allahou Akbar.

Ce rugissement se répand en vagues immenses et puissantes au-dessus des milliers d’hommes lancés sur le dos de leurs chameaux, au-dessus de l’immense plaine, jusqu’aux confins de la terre : Allahou Akbar ! Ces hommes ont dépassé l’étroitesse de leurs vies dérisoires et sont devenus grands, et leur foi les emporte désormais en avant, vers l’unité, vers des horizons que nul n’a encore explorés… Le désir ne restera plus petit ni secret ; il s’est éveillé : le lever de soleil éblouissant du triomphe ! L’homme avance à longues enjambées dans ce triomphe, avec toute la gloire et toute la splendeur accordées par Allah ; l’exultation est dans son pas, sa connaissance est sa libération, et son monde est une sphère sans aucune limite…

L’odeur du crottin des chameaux, leur souffle et leurs hennissements, le grondement du tonnerre soulevé par les coups innombrables de leurs pieds, les cris des hommes, le cliquetis des fusils suspendus aux arçons des selles, la poussière et la sueur : au milieu de tout cela règne une paix joyeuse et délicieuse.

Je me retourne sur ma selle et aperçois derrière moi des milliers de cavaliers montés sur des chameaux, vêtus de blanc, une foule enchevêtrée qui se brise vague après vague, et, au-delà d’eux, le pont par lequel je suis arrivé : son extrémité est juste derrière moi, tandis que son commencement a déjà disparu dans la brume de la distance.