Dédicace
À toutes les âmes pieuses et dévouées qui, en accomplissant leur devoir le plus sacré sur la voie de l’acquisition de la satisfaction du Créateur, ont obtenu le martyre.
À leur sang sacré, qui s’est répandu en vagues tumultueuses sur les pages de l’histoire afin de rendre les générations futures conscientes de leur devoir suprême. À ces valeureux martyrs qui, sur l’ordre du Très-Haut Créateur, n’ont pas hésité à sacrifier leur vie la plus chère dans la lutte pour la mise en œuvre de l’idéal islamique ; ils étaient assurément les véritables serviteurs obéissants du Seigneur et connaîtront également le succès dans l’au-delà. À ces hommes qui ont dit à leurs compagnons : « Unissez-vous, »
Craignez Allah, affermissez votre foi et restez dans Son parti. Aux jeunes héros qui, en suivant la voie de la vérité, ne se sont pas laissé effrayer par les innombrables crises et difficultés. Aucune tempête adverse n’a pu ralentir leur marche irrésistible. À mon époux, qui fut mon soutien et mon aide dans les moments les plus difficiles de ma vie. Même aux heures les plus critiques de l’existence, il ne m’a pas abandonnée ; bien plus, au cours de notre marche commune vers le même objectif, il a consacré sa vie au Créateur. Aux frères et sœurs musulmans d’Orient et d’Occident qui ont lu le récit de ma vie. Je prie Allah de couronner mes efforts de succès et de les rendre utiles et profitables à tous. (Amen)
Introduction
Après avoir adressé d’infinies bénédictions et salutations au bien-aimé Prophète, Son Excellence Muhammad (paix et salut sur lui), libérateur de l’humanité tout entière, je ressens la nécessité de présenter, en guise d’introduction, quelques mots.
J’ai souvent pensé à consigner les événements variés de ma vie, mais, personnellement, je ne leur accordais guère d’importance et je n’ai donc pas pu donner une forme concrète à ces réflexions. Cependant, lorsque mes frères et sœurs, ainsi que mes fils et mes filles engagés dans le mouvement islamique, ont insisté à plusieurs reprises sur la nécessité de consigner ces événements comme l’un de nos principaux devoirs religieux, je n’ai pu qu’être d’accord avec eux sur ce point.
Les forces impies et fausses de l’Orient et de l’Occident avaient résolu d’éradiquer non seulement le mouvement islamique, mais aussi les dirigeants porte-drapeaux de la vérité et les moudjahidines révolutionnaires de l’islam, car les militants combatifs du mouvement islamique avaient annoncé leur décision de mettre en pratique le Coran d’Allah et la Sunna du noble Messager (paix et salut sur lui). Ils déclaraient : le Coran d’Allah et la Sunna du Messager ne sont pas venus pour rester ajournés, mais pour être établis à la lettre. En vérité, par l’enseignement de l’idéal de l’unicité divine et l’établissement d’une relation véritable avec Allah, il faut extirper toutes les superstitions et coutumes insensées qui empêchent la communauté musulmane d’atteindre sa pleine valeur. C’est ainsi que la domination des impies et des oppresseurs sera déracinée de la surface de la terre. La servitude de l’être humain envers l’être humain prendra fin. Ce n’est qu’alors que la véritable forme de la vie, semblable à celle de la société des Compagnons de l’âge d’or, sera rétablie dans son existence concrète.
Il ne fait aucun doute que le véritable succès et l’accomplissement de notre monde ainsi que des milliards d’êtres humains qui l’habitent dépendent précisément du succès du mouvement islamique.
Les tortures sataniques et inhumaines infligées dans les cachots obscurs des prisons, la brutalité des bourreaux au cœur cruel et des frappeurs de fouet, ont encore accru la patience, le courage et la force des militants audacieux et dévoués du mouvement islamique.
Ceux qui, avant nous, ont défendu à travers les âges la voie et la cause de la vérité ont eux aussi dû affronter ces épreuves et ces tribulations. Mais même les puissances redoutables de leur époque, semblables à Nimrod et à Pharaon, n’ont pu les détourner de la voie de la vérité. En comparaison, l’importance des châtiments ou des tortures carcérales de l’époque actuelle n’est vraiment que bien dérisoire !
Il est possible de répondre à un argument par un argument, à une opinion par une opinion et à une discussion par une discussion. Mais les puissances du faux, aveuglées par le pouvoir, considèrent comme un exploit, plutôt que ces moyens positifs, de lâcher sur les partisans de la vérité un fou armé d’un fouet. Il est vraiment difficile de tirer ces oppresseurs tyranniques adeptes du faux et ces maîtres autoproclamés hors du chaos de l’égarement et de l’ignorance pour les conduire sur la voie de la guidance.
Il n’existe qu’une seule voie de la vérité : celle d’Allah, de Ses prophètes et messagers, et de leurs adeptes. La voie opposée est celle du mensonge et du faux. À chaque pas, Satan, l’ennemi de la vérité, se tient en embuscade. Satan entraîne les êtres humains avec une extrême discrétion sur la voie de la destruction et de l’égarement.
« Et voici certes Mon chemin droit. Suivez-le donc ; et ne suivez pas les chemins qui vous disperseraient loin de Son chemin droit. » (Le Coran) Ce n’est qu’en adoptant l’idéal de l’islam, c’est-à-dire en suivant la voie d’Allah ainsi que le Coran et la Sunna, qu’il est possible de libérer l’humanité mondiale d’aujourd’hui de la pieuvre de l’égarement.
À l’époque actuelle, je vois les signes d’un succès obtenu par les efforts unis de la communauté musulmane face aux forces rebelles à Dieu. Je suis également convaincu que nous assisterons bientôt au spectacle du drapeau de la victoire de la vérité flottant au sommet de la pyramide des doctrines du faux. Je suis fermement convaincu que la nation accomplira correctement sa responsabilité idéologique. Car la nation musulmane est apparue précisément pour maintenir élevé l’étendard du tawhid et de la risalat.
Je ne pense certes pas qu’il faille se hâter de fixer une limite de temps ou d’années pour le succès du mouvement islamique. Cela n’a d’ailleurs guère d’importance dans la vie d’une nation idéaliste. Mais l’essentiel est de veiller à savoir si, à l’abri des erreurs et des fautes, nous poursuivons sans relâche notre marche vers l’accomplissement de notre objectif.
Nous croyons être sur le chemin de la vérité, et tous ceux qui se joindront à notre caravane apporteront chacun une pierre à l’édification de l’émirat islamique. Une autre chose importante est qu’il ne faut en aucun cas laisser le moindre relâchement s’introduire dans l’action du mouvement ; en aucune circonstance, son élan ne devra ralentir et il ne saurait être question de reculer. Nous considérons que les persécutions carcérales que nous subissons constituent une vérité historique : c’est bien là le lot de ceux qui combattent sans compromis contre le faux !
Il va sans dire que c’est précisément en raison de cette importance que, pour honorer la demande de mes frères et sœurs, j’ai entrepris de consigner mon récit ; pour cela, je sollicite l’aide d’Allah le Très-Haut.
En écrivant ce récit, j’ai dû mentionner à maintes reprises des événements dont la seule évocation fait trembler l’âme. En vérité, l’ignominie et la cruauté des châtiments, ainsi que le lieu d’exercice des bourreaux et des spécialistes de la torture, portent le nom même de Jahannam. Ceux qui sont sortis de la fournaise de ce Jahannam ont proclamé de nouveau d’une voix retentissante : Ô habitants de ce monde ! L’islam n’est pas le nom d’une lignée ou d’une relation, mais l’éternel idéal de vie d’un système et de sa mise en œuvre.
Je crois qu’Allah m’aidera à consigner les événements singuliers de la vie carcérale et que cela sera un phare pour les croyants. Le nom de notre voie est Sirat al-Mustaqim, et il convient de rappeler encore et encore que le nom de l’accomplissement ultime des messages de vérité apportés à travers les âges par les prophètes et les messagers est la charia muhammadienne (paix et bénédiction d’Allah sur lui).
« Que celui qui le souhaite croie, et que celui qui le souhaite nie. » Ceux qui sont prêts à supporter les épreuves et les malheurs en marchant dans la voie d’Allah s’unissent, par la volonté d’Allah, sous la bannière du Coran et de la Sunna.
C’est avec cette conviction que nous avons rejoint le mouvement islamique : quelles que soient les épreuves qu’Allah nous fera subir, nous les affronterons le sourire aux lèvres. Car nous savons qu’Allah a acheté aux croyants leur vie et leurs biens en échange du Paradis. C’est parce qu’ils combattent dans la voie d’Allah, jusqu’à être tués en martyrs sur cette voie. Allah a promis cela par la Torah, l’Évangile et le Coran.
Amour et salut respectueux à ces martyrs qui, avant nous, sont devenus habitants du Paradis. Nul doute que nous sommes des voyageurs sur le chemin de la vérité. Salut également à ceux dans le cœur desquels, ne serait-ce qu’un peu, la lumière de la foi demeure allumée. Il se peut qu’Allah le Très-Haut leur accorde aussi la grâce de la bonne direction. Zaynab al-Ghazali
Paroles du traducteur
Aujourd’hui, partout dans le monde, les militants révolutionnaires du mouvement islamique sont engagés dans une lutte sans compromis, ayant pris la ferme résolution de conduire des dizaines de millions d’enfants d’Adam, démunis et opprimés, vers la demeure dorée de la libération, de la paix et de la prospérité, en les arrachant aux persécutions impitoyables, à l’exploitation et aux complots des cercles capitalistes et impérialistes occidentaux ainsi que des groupes impérialistes rouges. Dans le monde musulman, certes, mais aussi au cœur même des forteresses centrales des groupes impérialistes blancs et rouges, les fondations tremblent aujourd’hui sous le tonnerre des jeunes révolutionnaires. Ils sont résolus à établir, sur la terre d’Allah, la religion d’Allah, ainsi que les droits fondamentaux de toute l’humanité et une paix durable.
Dans la caravane révolutionnaire du mouvement islamique, tandis que les jeunes combattants conscients avancent en chantant des chants du jihad, les sœurs, filles ardentes de la vérité, progressent elles aussi en faisant retentir l’éveil vibrant des mélodies du tawhid. L’une de ces sœurs révolutionnaires est l’honorable Zaynab al-Ghazali, présidente de la célèbre organisation féminine du mouvement islamique en Égypte.
Alors que le président Nasser, paravent des groupes d’intérêts établis du monde arabe et marionnette des cercles impérialistes, faisait passer le rouleau compresseur de la répression sur le peuple égyptien épris de liberté, donnant les exemples les plus odieux de terreur et de barbarie, Zaynab al-Ghazali figurait parmi les hommes de foi qui élevaient la voix pour la justice et la vérité, et contre le faux. Face à l’immense mouvement populaire dirigé par Zaynab al-Ghazali, le président Nasser perdit son sang-froid. De son côté, le gouvernement soviétique fit pression sur lui afin qu’il écrase immédiatement ce mouvement sans précédent en Égypte. Mais Nasser était au fait de la colère ardente du peuple égyptien et de la force fondamentale du mouvement. Il commença donc par tendre un piège. Il proposa à Zaynab al-Ghazali un important poste ministériel et une participation au pouvoir. Mais Zaynab al-Ghazali rejeta ces propositions et exigea, conformément aux revendications du peuple, l’instauration immédiate dans le pays d’un système social islamique.
Lorsque Nasser échoua de quelque manière que ce soit à attirer cette grande dirigeante de la révolution islamique dans le piège de ses complots, il fut décidé de la tuer. Pour mettre cette décision à exécution, un dispositif spectaculaire fut organisé sous la forme d’un accident de la route. Mais, par la grâce d’Allah, elle échappa à une mort certaine. Finalement, ne voyant plus d’autre issue, le président Nasser jeta la présidente Zaynab al-Ghazali derrière les barreaux de fer et poussa un soupir de soulagement. Le récit des divers événements terrifiants de sa vie carcérale constitue cette œuvre autobiographique. Étant donné la popularité incroyable que le livre a acquise dans le monde entier, nous avons ressenti la nécessité d’en remettre la traduction bengalie aux frères et sœurs bengalophones. Si le caractère révolutionnaire et sans compromis de Zaynab al-Ghazali exerce une influence sur les frères et sœurs bengalophones, nous considérerons notre labeur comme récompensé.
Premier chapitre
L’animosité personnelle de Gamal Nasser à mon égard
Par un agréable après-midi de février 1964, je rentrais chez moi dans ma voiture. Soudain, une autre voiture venant en sens inverse percuta violemment la mienne et, aussitôt, ma voiture se renversa. Grièvement blessée dans cet accident imprévisible, je perdis presque connaissance sous l’intensité de la douleur. Je n’étais alors pas en état de former la moindre hypothèse sur les personnes qui s’activaient sur les lieux de l’accident et aux alentours. Il me semblait toutefois que quelqu’un m’appelait sans cesse.
En reprenant connaissance, je constatai que j’étais allongée sur un lit de l’hôpital de la police. À un côté se tenaient mon époux bien-aimé, des proches parents et des membres de ma famille, et de l’autre quelques militants influents du mouvement islamique. La peur et l’inquiétude se lisaient clairement sur le visage de chacun d’eux. Je remerciai Allah d’avoir survécu, puis, alors que je leur posais quelques questions pour connaître la cause de l’accident, je perdis de nouveau connaissance.
Lorsque je repris connaissance, je vis une femme médecin arriver avec ses assistantes pour m’emmener au service de radiologie. Alors, tous les événements précédents me revenaient peu à peu à l’esprit. Comme j’avais échappé à une mort certaine, mon mari remerciait encore Allah d’une voix débordante de gratitude. Lorsque je m’enquis de l’état du chauffeur de ma voiture, il m’informa : « Le chauffeur va bien. Il est soigné à l’hôpital pour des blessures légères. » J’appris par la suite qu’il avait été blessé à la tête et au cerveau. Entre-temps, la radiographie révéla que le fémur était fracturé. Je fus donc envoyée à l’hôpital « Mazhar Achour » pour y subir une intervention chirurgicale. Là, le célèbre chirurgien Mohammad Abdallah me mit hors de danger en pratiquant, alors que j’étais inconsciente, une opération qui dura trois heures et demie.
Après plusieurs jours périlleux, j’appris de source sûre que ce furent les services de renseignement du président Jamal Nasser qui avaient planifié mon assassinat. Les événements ultérieurs en apportèrent une confirmation encore plus claire. Même durant ces journées tragiques de terreur gouvernementale, les militants révolutionnaires du mouvement islamique venaient régulièrement à l’hôpital pour s’enquérir de mon état. Des agents des services secrets du gouvernement étaient postés à l’extérieur de l’hôpital. Après avoir été pleinement informée de la situation difficile du pays, et dans l’intérêt supérieur du peuple et du mouvement, j’interdis aux militants de venir me voir à l’hôpital par l’intermédiaire de leur dirigeant bien-aimé, le frère Abd al-Fattah Abduh Ismaïl, le martyr. Mais je fus stupéfaite de constater que les militants n’étaient nullement disposés à se soumettre à la pression de circonstances défavorables. Quelques jours plus tard, le secrétaire de l’administration gouvernementale arriva à l’hôpital avec un dossier important afin d’obtenir ma signature et mon approbation. Il va sans dire qu’il était naturel qu’il vienne me voir, puisque j’étais la présidente de l’organisation. Mais dès que mon mari aperçut le secrétaire, il se leva, lui arracha le dossier des mains et sortit de la chambre avec lui. Leur conversation révéla que, déjà une fois auparavant, on n’avait pas autorisé le secrétaire à me rencontrer. Cela ne me plut pas. Lorsque j’interrogeai mon mari à ce sujet, il se contenta de répondre brièvement : « Je ne fais qu’obéir aux ordres du médecin. »
Plus tard, le médecin vint examiner mes blessures et me conseilla de m’abstenir de toute activité. Incidemment, il m’informa également que le dossier contenait divers documents et renseignements. Mais il était interdit de vous les remettre. Je protestai aussitôt en lui disant que ces documents n’avaient rien de si terrible qu’on ne puisse me les transmettre. En réalité, ces pièces auraient dû m’être remises pour signature. Mais il refusa de me donner le dossier. Quelques jours plus tard, je demandai l’autorisation de reprendre, assise sur mon lit, une partie du travail de l’organisation. Mais cette demande aussi fut rejetée. À force de voir et d’entendre tout cela, mes soupçons se transformèrent en certitude : il s’était certainement produit quelque chose d’important qu’ils s’efforçaient délibérément de me cacher. Les conversations de mon mari, de ma secrétaire particulière et même de la secrétaire générale du conseil exécutif de l’assemblée laissaient comprendre qu’ils tentaient tous de me dissimuler un événement particulier.
Ce que je redoutais finit par arriver. Le lendemain après-midi, la secrétaire du secrétariat gouvernemental s’avança vers moi en ignorant totalement la présence de mon mari. Avant de m’exposer les faits, elle me conseilla de me préparer mentalement à entendre n’importe quelle nouvelle avec patience et courage. Puis, sans la moindre hésitation, elle ouvrit le dossier devant moi. Je vis que l’affaire si importante qu’on s’efforçait de me cacher n’était rien d’autre qu’un décret gouvernemental interdisant notre organisation féminine.
La secrétaire du gouvernement me disait, pour tenter de me consoler temporairement : « Il est tout naturel que cela vous cause une immense peine. » « Dieu soit infiniment loué, mais où le gouvernement a-t-il trouvé la moindre justification ou le moindre pouvoir constitutionnel pour interdire l’organisation féminine ? » demandai-je. Mais la situation en était arrivée au point que plus personne n’était désormais libre de poser cette question au gouvernement. Nous avons fait tout notre possible à notre niveau, mais Jamal Nasser est fermement résolu à déclarer l’Association islamique des femmes illégale. Il vous en veut personnellement terriblement ; votre nom lui-même est insupportable, même lorsqu’il est prononcé par quelqu’un d’autre. Si quelqu’un prononce votre nom par inadvertance, il manifeste une réaction si hostile qu’elle est indescriptible. C’est comme si votre personnalité et votre mouvement lui avaient ôté toute tranquillité. » En entendant les paroles de la secrétaire du gouvernement, je répondis : « Je rends grâce à Allah : si Nasser ne craint que moi et le groupe, c’est uniquement parce que nous menons le combat pour établir une société islamique et libérer les hommes sur les plans social, économique et politique. Quant à la raison fondamentale de mon mécontentement envers Nasser, c’est qu’il méprise les revendications islamiques du peuple et lèche les bottes des cercles impérialistes étrangers. Quoi qu’il en soit, il comprendra très bientôt qu’il est impossible de réduire le mouvement islamique au silence en nous tuant, en nous emprisonnant ou en imposant une interdiction gouvernementale. Le mouvement islamique poursuivra sa marche naturelle. Aucune force au monde ne pourra longtemps lui résister. Face à l’offensive irrésistible des moudjahidines de la religion d’Allah, ces forces prétendues s’envoleront nécessairement comme des fétus de paille. Allah nous a ordonné d’accomplir une œuvre constructive et créatrice, et nous a prescrit de nous opposer à la destruction et à la déformation. »
Après m’avoir entendue, la secrétaire du secrétariat gouvernemental dit avec une extrême courtoisie : « Honorée présidente ! J’espère sincèrement que l’interdiction frappant votre groupe sera levée. » Puis, après avoir regardé autour d’elle, elle ajouta à voix légèrement étouffée : « J’ai peur qu’un microphone clandestin ne soit caché quelque part ici. Vous savez, les murs ont des oreilles. » Cette fois, la secrétaire du secrétariat gouvernemental sortit un papier de la poche secrète de son vêtement et, tout en surveillant très prudemment les alentours, me dit : « Très honorable présidente ! Je vous en prie instamment, veuillez signer ce document. Dès que vous l’aurez signé, la décision d’imposer une interdiction gouvernementale à votre groupe sera annulée. »
En prenant le document pour le lire, je fus au comble de l’indignation et de la stupéfaction : c’était une demande d’adhésion au parti socialiste gouvernemental au pouvoir.
Je restai comme pétrifiée pendant quelques instants. Puis, après avoir ravalé toute mon amertume, je dis au secrétaire de Jamal Nasser :
Secrétaire, va accomplir toute bonne œuvre que tu trouveras. Retiens ceci et fais-le savoir à Nasser : avant de signer pour soutenir un dirigeant tyrannique comme lui, même si ma main devait brûler, se consumer et fondre, cela vaudrait encore mieux. Jamal Nasser se livre à des activités injustes contre Allah et l’islam. Il est l’ennemi du peuple ; ses mains souillées sont, pour ne pas dire davantage, tachées du sang du dirigeant populaire Abd al-Qadir Awda et d’innombrables musulmans révolutionnaires. À mes yeux, accepter la disparition de mon parti est préférable à soutenir un tyran cruel comme lui.
Ensuite, la secrétaire du secrétariat gouvernemental me baisa la main et dit :
: Mère, pouvez-vous m’accepter comme votre fille ?
: Pourquoi pas ? répondis-je.
: Alors, laissez cette question de côté ; plutôt………
: Non, il est impossible de signer, même en échange d’un sacrifice plus grand, pour soutenir le régime tyrannique de Jamal Nasser. Une alliance entre la vérité et le mensonge est inconcevable. Tu peux partir, secrétaire !
Peu à peu, à mesure que je recouvrais la santé, les jours d’hôpital touchèrent à leur fin. Je rentrai chez moi.
Moi et l’Union socialiste
Par la suite, pour ainsi dire, cette femme secrétaire se mit à venir presque chaque jour me voir au secrétariat. Un jour, elle vint me dire :
« Bonne nouvelle, Madame ! La décision d’interdire votre organisation a été suspendue. »
Étonnée, je lui demandai :
« Pourquoi donc ? »
« Je n’en sais rien de précis. Toutefois, il me semble que l’on est peut-être en train d’ouvrir la voie à des contacts et à des discussions officielles avec vous. » Ainsi, la secrétaire de l’administration gouvernementale continua de m’apporter diverses informations, tandis que je poursuivais depuis mon domicile les activités et les actions de mon parti. Quelques jours plus tard, je me rendis à l’hôpital pour faire enlever mon plâtre et j’y appris la nouvelle de la libération du leader populaire, M. Sayyid Qutb. Alors qu’il était encore en prison, il avait appris la nouvelle de mon accident de la route et, dès sa libération, il s’était précipité à l’hôpital pour me rendre visite.
Quelques jours plus tard, je reçus, sur convocation du gouvernement, une carte recommandée. Elle portait exactement les indications suivantes :
Union socialiste arabe —
Liberté — Socialisme — Solidarité —
Nom — Jeïnat al-Ghazali al-Joubaïli.
Alias — Jeïnat al-Ghazali.
Fonction/profession — Présidente de l’Association des femmes musulmanes.
Unité — Al-Basayine-Al-Maga.
Division — Nouvelle-Égypte.
District — Le Caire.
Avec cette carte, un autre document détaillé est également arrivé par le même courrier. Ce document était une pièce justificative des relations entre l’Égypte et l’Union soviétique en 1964.
Par la suite, des lettres et des invitations ont continué à arriver de la part du parti au pouvoir. On m’invitait également à participer à leurs diverses réunions et conférences. Mais j’avais déjà décidé de ne répondre à aucune lettre ni correspondance de ce genre. Entre-temps, après mon rétablissement complet, le médecin m’autorisa à me consacrer entièrement aux activités du parti.
Un jour, au siège de l’Organisation féminine islamique, ma secrétaire particulière m’annonça que quelqu’un souhaitait me parler au nom de l’Union socialiste. Je pris le combiné et dis : « Que la paix soit sur vous. » Une réponse me parvint de l’autre bout :
« Et que la paix soit sur vous. »
« Qui parle ? Qui demandez-vous, et pourquoi ? » Je posai ces trois questions à la suite, exigeant une réponse.
« Si vous êtes bien l’honorable Zînat al-Ghazali, je tiens à vous demander, au nom de l’Union socialiste, de bien vouloir vous rendre à l’aéroport, à la tête des sœurs de l’Organisation féminine islamique, pour accueillir le président Jamal Nasser. Nous en serions très heureux. »
Voyant que je gardais le silence, la voix à l’autre bout reprit :
« Sur votre ordre, nous enverrons une voiture qui restera en permanence à votre disposition. »
« Non, merci », dis-je avant de raccrocher. Deux ou trois jours plus tard, l’Union socialiste téléphona de nouveau. Cette fois, une dame demanda :
« Pourquoi n’êtes-vous pas venues à l’aéroport pour accueillir le président ? »
J’ai dit : « Les membres de notre organisation sont eux aussi entièrement libres d’aller ou de ne pas aller où que ce soit. De plus, nous suivons les enseignements de l’islam. Il nous est impossible de nous rendre dans un endroit où sont en jeu l’honneur, la dignité et la décence… »
Il semble que vous ne soyez pas prêts à nous soutenir. Soit, vous n’êtes pas venue, mais n’avez-vous pas ordonné aux autres femmes de se rendre à l’aéroport ?
— Non. Il n’est pas question que j’ordonne à quelqu’un d’autre de faire ce que je considère moi-même comme inconvenant.
— Cela signifie que vous ne coopérerez en aucune manière avec nous.
— Si, nous coopérerons, mais uniquement sur la voie de l’islam. Si vous suivez la voie prescrite par Allah, vous bénéficierez de notre coopération à chaque pas ; sinon, le conflit entre la vérité et le mensonge se poursuivra.
— Pouvez-vous venir jusqu’à nos bureaux pour discuter ?
— Non, je ne suis pas encore complètement rétablie. Toutefois, si cela vous est possible, vous pouvez venir chez moi. Je vais raccrocher. Environ une semaine après cette conversation téléphonique, une lettre recommandée datée du 15/09/1964 fut envoyée à mon nom. Elle contenait une décision ministérielle datée du 06/02/1964. Elle portait le numéro 132. Conformément à cette décision, l’Organisation des femmes islamiques fut interdite pour la deuxième fois, et cette notification fut envoyée par courrier recommandé.
Pas pour ceux qui se rebellent contre Dieu
Le 15 septembre 1964, en réaction à la décision du gouvernement d’interdire l’Organisation des femmes islamiques, une réunion d’urgence de l’organisation fut tenue. À l’unanimité, une résolution fut adoptée, refusant d’accepter la décision gouvernementale et de transférer les fonds de l’organisation au gouvernement ou à un parti quelconque. Il fut également décidé de tenir une nouvelle réunion spéciale d’urgence dans les vingt-quatre heures, au cours de laquelle fut prise la décision de désobéir à la décision du gouvernement et de contester cette décision illégale devant les tribunaux.
Nous chargeâmes les éminents avocats Jawab Abdullah et Rishwan de nous représenter au procès au nom de l’organisation et envoyâmes aussitôt des informations détaillées à ce sujet au président, au ministre de l’Intérieur, au vice-ministre de l’Intérieur ainsi qu’aux journaux et périodiques. Dans ces lettres, nous précisâmes clairement que l’objectif fondamental de l’Organisation des femmes islamiques, fondée en 1936, était de promouvoir et de diffuser les idéaux islamiques et d’unir les femmes musulmanes sous la bannière de l’islam, dans l’intérêt supérieur du pays et du peuple. Le gouvernement ou le ministère de l’Intérieur n’était pas le patron de notre organisation, de sorte qu’il ne pouvait pas l’interdire pour réaliser quelque objectif illégal que ce soit. Nous n’étions nullement tenues d’accepter une quelconque décision ou déclaration du gouvernement ; au contraire, nous renouvelions notre appel au gouvernement pour qu’il prenne sans délai des mesures afin de réaliser le noble objectif d’instaurer, sur la terre d’Allah, le mode de vie donné par Allah. Nous étions prêtes à apporter notre entière coopération dans ce domaine.
Mais l’ivresse du pouvoir et l’hostilité à l’islam de Jamal Nasser étaient devenues si démentes qu’il refusait de considérer la moindre justice ou la moindre vérité comme digne d’être prise en compte. C’est en raison de son attitude hostile à mon égard qu’il déclara précipitamment l’organisation illégale et fit également fermer pour une durée indéterminée le périodique publié sous ma direction. Pour ces actes illégaux, il n’hésita pas non plus à recourir à la force militaire. Ils pénétrèrent soudainement sans autorisation au siège de l’organisation et en prirent possession, ainsi que de tout son mobilier. Ils allèrent même jusqu’à chasser en les bousculant les enfants pauvres et innocents de l’orphelinat voisin, géré sous le patronage de l’organisation. Ils choisirent pour cette prise de contrôle un moment où aucune de nos responsables ne se trouvait au siège. Seule la secrétaire adjointe du bureau était alors en train de travailler. Les agents gouvernementaux chargés de la prise de contrôle prétendirent lui retirer le pouvoir de contrôle. Le lendemain, je remis aux journaux et périodiques la déclaration suivante pour publication.
« Fondée en 1936, l’Organisation des femmes islamiques est une organisation islamique constitutionnelle. Son objectif principal est de mettre pleinement en œuvre le système de vie donné par Allah, al-Islam, afin d’apporter une solution juste et durable à tous les problèmes de l’humanité. En vérité, Allah est le détenteur de tout pouvoir ; Allah est notre Seigneur, et nous considérons comme blâmable la tendance à instaurer un pouvoir personnel sur la population.
Nous condamnons sans équivoque la décision du gouvernement d’interdire l’Organisation des femmes islamiques et refusons de nous y soumettre. Nous tenons également à déclarer clairement que Jamal Nasser, arrivé au pouvoir comme un intrus, n’a aucun droit moral de gouverner le peuple musulman. Son poste comme son Conseil des ministres sont tous deux illégaux.
Nous tenons également à préciser que ni la violence, ni l’oppression, ni les complots ne pourront entraver la progression du mouvement islamique. Le mouvement islamique se poursuivra, même privé de tout bureau, fonds ou mobilier. Aucune puissance au monde ne pourra nous ravir notre foi, source d’une ferme inspiration. Notre confiance inébranlable en Allah et en Son Messager Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui), ainsi que la fraternité islamique universelle, rendra nos progrès irrésistibles. Le jihad continuel sur le chemin de la vérité constitue notre ligne d’action. Le mouvement se poursuivra jusqu’à l’atteinte du noble objectif de la révolution islamique. »
Que ferons-nous ?
Après la prise de contrôle gouvernementale du siège de l’Organisation des femmes islamiques, diverses délégations de femmes vinrent me consulter au sujet du programme d’action à suivre et me demander des directives.
L’année 1964 peut, à certains égards, être considérée comme l’année culminante de l’ascension du régime nassérien. La situation en était venue à tel point que le simple fait de prononcer un mot contre sa dictature était considéré comme une grave faute. Entre-temps, presque tous les dirigeants, grands et petits, du célèbre mouvement islamique Muslim Brotherhood, ou Ikhwan al-Muslimun, furent arrêtés sous divers prétextes mensongers ou fabriqués de toutes pièces. Il ne restait donc plus personne pour critiquer les activités impopulaires du gouvernement. De leur côté, les politiciens opportunistes et avides d’intérêts personnels profitaient pleinement de l’occasion idéale de satisfaire leurs intérêts en faisant la cour à Nasser. Même certains chefs religieux et quelques publications religieuses estimaient alors que la glorification du régime nassérien était relativement bénéfique. Même le célèbre journal arabe Al-Azhar publiait des articles qui ne pouvaient être considérés que comme une tentative de justifier, selon des critères rationnels, le rôle odieux du groupe dirigeant tyrannique. Quant aux publications masquées, elles ne cessaient de déverser des flots de propagande contre ceux qui se consacraient corps et âme au mouvement islamique. Même dans cette situation épouvantable d’oppression et de terreur, les moudjahidines intrépides du mouvement islamique maintenaient haut le drapeau de la vérité. Malgré toutes les persécutions et toutes les répressions, leur moral ne fléchissait pas ; leur activité ne connaissait pas le moindre relâchement et le doux sourire de leurs visages ne s’effaçait pas.
Les musulmanes jouèrent également un rôle très important dans ce domaine. Plutôt que de rechercher les intérêts terrestres, elles acceptèrent avec le sourire les souffrances sur le chemin de l’obtention de la satisfaction d’Allah. Franchissant les montagnes de peurs, de menaces, d’obstacles et d’adversités, elles venaient régulièrement me voir, animées d’un nouvel enthousiasme et d’un nouvel élan. Même en ces temps difficiles, elles organisèrent des réunions privées et des rassemblements publics dans leurs régions respectives. À cette époque, nous entreprîmes de former des oratrices. Nous prîmes ainsi des dispositions pour envoyer dans tout le pays les personnes formées afin de mener la propagande du mouvement et d’organiser les femmes. Mais, peu après, la politique de répression sévère du gouvernement nous obligea à suspendre ce projet pour le moment. Par la suite, l’activité du mouvement se limita à des initiatives individuelles.
Atermoiements et tromperie
Quelques jours plus tard, plusieurs officiers des services secrets de Jamal Nasser vinrent me rencontrer et formulèrent diverses propositions et conditions concernant la relance de l’Organisation des femmes islamiques. Ils me proposèrent également de me rendre mon journal, à condition que j’accepte ces conditions. Ils offrirent en outre de me verser une allocation mensuelle de trois cents livres égyptiennes. En échange de tout cela, ils voulaient que je me retire du mouvement islamique.
Je leur dis :
Je considère comme extrêmement insignifiants tous les biens et toutes les forces du monde en échange de l’obtention de la satisfaction d’Allah. Je rejette toutes ces tentations et ces propositions assorties de conditions que vous me faites.
Malgré mon refus catégorique, les officiers des services secrets me dirent de nouveau :
« Écoutez, si votre organisation souhaite entrer en scène comme groupe auxiliaire du parti gouvernemental, elle sera relancée très prochainement et votre siège vous sera également rendu, avec une allocation spéciale annuelle de vingt mille livres. »
En réponse, je leur dis :
« Vous ne cessez de répéter une erreur. Vous devez savoir qu’aucune convoitise ni aucune menace ne peut nous détourner de la voie de l’islam. Nous ne faisons pas partie de ceux qui font commerce de la religion. De même que nous ne sommes pas nous-mêmes égarés, nous ne pouvons pas non plus envisager d’égarer qui que ce soit. Nous ne croyons à aucune compromission ni à aucune ambiguïté. Vous pouvez venir. » Malgré cela, ils continuèrent à présenter diverses propositions intéressées et à tenter, d’une manière ou d’une autre, de me faire accepter un compromis. Je fus stupéfait par leur tentative grotesque et supposai qu’il s’agissait de la répétition d’une nouvelle mise en scène gouvernementale. En vérité, il fut bientôt prouvé que cette supposition était exacte. Toutes leurs tentatives n’étaient que la préparation d’une conspiration ultérieure.
Les hiboux de la nuit
Un après-midi, trois hommes arrivèrent chez moi et demandèrent à me rencontrer. Je me rendis dans la pièce réservée à l’accueil des invités et constatai qu’ils étaient tous trois vêtus à l’arabe. Après avoir échangé les salutations, je leur demandai la raison de leur venue chez moi. L’un d’eux répondit :
« Nous sommes des citoyens syriens. Nous sommes actuellement venus au Caire pour passer un bref congé depuis l’Arabie saoudite. Nous avons rencontré les dirigeants des Frères musulmans en Arabie saoudite, Saïd Ramadan, le cheikh Mustafa Alam, Kamel Cherif, Muhammad Othmani et Fathi Kholi. (Il convient de préciser que ces dirigeants, exaspérés par les persécutions de Gamal Nasser, avaient été contraints de s’exiler en Arabie saoudite.) Ils transmettent leurs salutations et leurs vœux au peuple égyptien et souhaitent que la population conserve une confiance inébranlable dans le mouvement. »
Ensuite, les trois messieurs se mirent à discuter entre eux des Frères musulmans et de Gamal Nasser. Après avoir longuement parlé des persécutions infligées par Nasser aux Frères musulmans, des événements de 1954, ainsi que du martyre d’Abdel Qader Awda et de ses compagnons, ils me dirent qu’ils étaient prêts à provoquer une révolte dans le pays et à assassiner Nasser, et que les dirigeants exilés des Frères musulmans étaient d’accord avec eux sur ce point. Puis ils se tournèrent vers moi d’un air interrogateur. Jusqu’alors, j’étais resté silencieux, me contentant d’écouter leurs propos. Je leur dis alors : « Le dessein que vous venez de décrire me paraît entièrement nouveau, jusque dans ses termes. Je n’en sais rien et ne veux rien en savoir. »
En entendant mes paroles, ils dirent : « Alors nous reviendrons vous voir plus tard, afin de connaître l’avis du Guide général et celui du mouvement. »
Je répondis : « Je ne sais rien de l’existence d’une quelconque organisation secrète des Frères musulmans. De plus, le gouvernement a interdit les Frères musulmans en tant que parti politique. Je suis incapable d’avoir la moindre discussion avec le Guide général à ce sujet. En effet, nos relations reposent également sur la fraternité islamique et sur une amitié familiale. À mon avis, aucun musulman ne pense à une chose telle que l’assassinat de Gamal Nasser. Personnellement, je ne suis capable de vous rendre aucun autre service que de vous conseiller de retourner dans votre propre pays et d’y entreprendre une purification de l’âme. »
Après que j’eus fini de parler, l’un d’eux dit :
« Vous êtes probablement mécontente de nous. Mais dites-moi, Nasser n’a-t-il pas fini par détruire le pays ? »
« Mais l’objectif des Ikhwan n’est pas d’assassiner Nasser. »
Je leur demandai alors leurs noms. Lorsqu’il fallut les donner, tous trois semblèrent décontenancés. Après quelques hésitations, l’un d’eux dit qu’il s’appelait Abdushshafi Abdul Haq, le deuxième Abdul Jalil Isa et le troisième Abdur Rahman Khalil. En entendant la manière dont ils prononçaient leurs noms et le mot « Abdu » devant chacun d’eux, je ne pus plus retenir mon rire. Ayant compris ce qu’il fallait comprendre, je leur dis :
« Mes frères, vous feriez mieux de regagner rapidement votre patrie avant d’être capturés et maltraités par les services secrets de Nasser. »
En réponse, l’un d’eux dit : « Sœur Zinat ! Vous avez certainement le droit de nous soupçonner. Mais vous saurez bientôt qui nous sommes ! » Puis ils partirent.
Plus tard, lorsque Abdulfattah Ismail vint me rendre visite, je lui racontai l’histoire de ces citoyens artificiellement innocents.
Tout le monde est Ahmad Rasekh
Deux semaines ne s’étaient pas encore écoulées lorsqu’un jour, un monsieur nommé Ahmad Rasekh vint me rendre visite. En se présentant, il m’informa qu’il appartenait aux services de renseignement. Après être resté silencieux quelques instants, il me demanda quelle discussion j’avais eue, deux semaines auparavant, avec ces trois citoyens syriens.
Je répondis d’un ton indifférent :
« À ce que je crois, ces trois messieurs ne sont absolument pas des citoyens syriens. En réalité, ils étaient venus en me prenant pour un imbécile, dans le but de me rendre encore plus idiot. Je suis véritablement incapable de comprendre pourquoi, après m’avoir pris mon journal et son siège, l’administration continue à recourir à ces manœuvres théâtrales. Quel est donc, en réalité, le but du gouvernement ? » Sur quoi le monsieur des services de renseignement changea de sujet et me demanda :
: Que pensez-vous de Jamalouf et de Jamaloufa ?
: Ce sont tous des athées égarés. Ils excellent dans les activités injustes et illégales. Réagissant à mes propos, le monsieur me dit :
: Écoutez, sœur, nous sommes musulmans, nous aussi.
: Il ne suffit pas d’avoir un nom musulman pour être musulman ; c’est plutôt par ses actes que l’on prouve si l’on est musulman ou non-musulman, répondis-je.
« Nous ne sommes pas disposés à répondre à l’appel que vous lancez en faveur de l’islam. Et nous sommes également incapables d’examiner votre appel. Alors, faites votre travail et laissez-nous nous consacrer au nôtre. » Tout en parlant, le monsieur se leva. Je lui dis :
:Que Dieu guide tout le monde et nous conduise tous sur le chemin de la justice et de la vérité».
Deux jours après cette rencontre, une voiture officielle vint s’arrêter dans la cour de ma maison. Un jeune homme vêtu d’un costume gris descendit du véhicule, me salua et dit :
« Je suis Ahmad Rasekh, officier des services de renseignement. » J’examinai attentivement le jeune homme, cherchant à retrouver en lui des ressemblances avec cet Ahmad Rasekh du ministère de l’Intérieur qui m’avait auparavant convoqué dans ses bureaux. Le même nom, « Ahmad Rasekh », figurait également sur la plaque à l’extérieur de son bureau. Me voyant garder le silence, le jeune officier dit :
« Il y a deux jours encore, un certain Ahmad Rasekh était venu vous rencontrer. Et maintenant, c’est un troisième Ahmad Rasekh qui se trouve devant vous. »
En l’entendant, je voulus l’examiner avec encore plus d’attention. Trois officiers supérieurs portant le même nom dans un même service me semblaient relever de la plaisanterie. Voyant que je continuais à l’observer en silence, le jeune officier, embarrassé, dit :
:Pourquoi me regardez-vous ainsi en silence, avec un tel étonnement ? Vous êtes peut-être contrarié parce que je suis venu à un moment inopportun ?
Avec un léger sourire, j’esquivai sa remarque et lui dis :
:La porte de cette pièce est toujours ouverte pour accueillir les invités. Quoi qu’il en soit, je crois devoir te raconter une anecdote amusante ; écoute. Elle a probablement été publiée dans le journal Al-Ahram. La voici : « C’était il y a quelques années. La reine des Pays-Bas et son mari étaient venus séjourner à Londres à l’invitation du roi d’Angleterre. Un jour, au cours d’une conversation, on vit soudain la reine des Pays-Bas quitter sa chaise, se diriger vers un chien spécialement dressé qui était affecté à la salle de réception, et l’observer attentivement pendant un moment. Puis, comme folle, elle prit le chien dans ses bras et se mit à l’embrasser. Ensuite, elle le remit à son mari et lui murmura quelque chose à l’oreille. On vit alors son mari, lui aussi comme fou, se mettre à embrasser le chien. Le roi et la reine d’Angleterre observaient ces scènes avec une grande stupéfaction. Leur étonnement ne connut plus de limites lorsqu’ils virent que, en reprenant le chien des mains de son mari, les yeux de la reine des Pays-Bas étaient remplis de larmes. Elle serrait le chien contre sa poitrine exactement comme s’il s’agissait de ses propres enfants. Quelque temps plus tard, lors du banquet royal, on la vit encore garder constamment le chien sur ses genoux. »
Cette fois, la reine d’Angleterre s’adressa à son honorable invitée en attirant son attention :
« La propriétaire du chien que vous caressez avec tant d’affection est la princesse ; elle aussi aime beaucoup ce chien. Sinon, nous aurions été très heureux de pouvoir vous l’offrir en cadeau. »
La reine de Hollande croyait à la doctrine de la réincarnation des âmes. Elle dit :
« Il y a quelques années, j’ai perdu mon fils unique. Je crois que l’âme de mon fils est entrée dans ce chien. Regardez donc : les yeux du chien sont exactement comme ceux de mon fils. »
En entendant cela, la reine d’Angleterre convainquit la princesse d’accepter d’offrir le chien au couple royal hollandais. Inutile de préciser que la princesse offrit le chien au roi et à la reine de Hollande. Après avoir raconté cet épisode, je dis au jeune homme :
« Alors, monsieur Rasekh, ceux qui croient à la transmigration de l’âme voient la trace d’un proche défunt dans l’un ou l’autre animal. Mais je m’étonne de constater que les trois personnes des services de renseignement égyptiens que j’ai rencontrées s’appelaient toutes Ahmad Rasekh ! Pourtant, leurs corps, leurs visages et leur teint ne se ressemblaient pas le moins du monde ; même leurs manières et leurs attitudes n’avaient rien de commun. Votre président aurait-il donc découvert une nouvelle théorie sur la transmigration des âmes ? On vous demande probablement de suivre cette nouvelle théorie ; qu’en dites-vous, est-ce quelque chose de ce genre ? » En m’entendant, son teint semblait changer. S’efforçant de reprendre contenance, il répondit :
« Écoutez, madame ! Nous ne sommes pas des gens quelconques. Nous aussi, nous sommes issus d’une famille respectable. Nous n’avons pas l’intention de vous faire souffrir. Nous essayons simplement de parvenir à un accord avec vous. En réalité, le véritable Ahmad Rasekh, c’est moi. »
« Mais pour quelle raison croirais-je que tu es le vrai et que les autres sont des imposteurs ? De plus, qu’est-ce que cela peut bien me faire ? Pourriez-vous me dire clairement ce que vous voulez de moi ? »
:Le fait est que le gouvernement souhaite parvenir à un accord avec vous. Nous pensons que les Frères musulmans vous égarent. Ce sont des gens qui croient à l’anarchie. C’est pourquoi la seule concession que nous vous demandons est de nous communiquer les noms des personnes actives auprès des Frères. En échange, le Président lui-même assurera votre sécurité et tous vos besoins seront satisfaits. Nous espérons que, dans les prochains jours, vous nous remettrez la liste des terroristes ikhwanis. Nous sommes étonnés qu’une dirigeante aussi respectée de tous et aussi intelligente que vous ait pu devenir la victime des complots des Frères musulmans !
Il poursuivit :
« De grands dirigeants des Frères, comme l’imam Hujaybi et Sayyid Qutb, tentent actuellement de parvenir à un accord avec le Président. Mais celui-ci n’étant pas satisfait d’eux, il ne répond pas à leur démarche. En vérité, si vous étiez informée de la propagande que les Frères musulmans mènent à votre sujet, vous accepteriez immédiatement de vous entendre avec nous et rompriez aussitôt toutes vos relations avec les Frères. »
Jusqu’alors, au lieu de manifester mon irritation en entendant les propos mensongers et les paroles infondées de ce jeune officier des renseignements, je m’étais contentée de sourire, puis je lui dis :
« Mon garçon, je n’éprouve nul besoin de vérifier qui tu es ou ce que tu es au sein des services de renseignements, ni de contrôler tes propos, ton nom, ton visage ou ton teint. J’espère que ces quelques mots te suffiront. Mais, puisque tu es un jeune homme, je dois encore te dire ceci : efforce-toi de connaître et de comprendre véritablement l’idéal islamique, puis de le suivre. Ne cours pas aveuglément derrière un quelconque isme ou une quelconque doctrine empruntée à l’Occident ou à l’Orient. Pourquoi, t’est-il donc impossible de distinguer le vrai du faux ? Pourquoi, alors que vous êtes musulmans, scandez-vous des slogans socialistes ? Et pourquoi détruisez-vous votre vie en dansant au gré des signes de puissances étrangères ? J’attends le jour où des jeunes gens comme vous, libérés du tourbillon du doute et de la crise, s’uniront sous l’ombre de l’étendard islamique. »
Pour me prouver qu’il était un bon musulman, il me dit :
:Madame, par Allah, j’accomplis régulièrement la prière du vendredi. Quant aux autres prières, aux obligations religieuses et devoirs prescrits, etc……… Mon père m’emmenait accomplir la prière du vendredi depuis mon enfance, si bien que je m’y suis habitué.
:As-tu déjà demandé à ton père pourquoi il n’accomplit que la prière du vendredi ?
:Voyez, dire « La ilaha illallah, Muhammad est le Messager d’Allah », n’est-ce pas suffisant pour être musulman ?
:Mais si tu ne vis pas conformément à la déclaration de cette formule, cela produira l’effet contraire. Après avoir récité la formule, tes responsabilités islamiques n’augmentent-elles pas davantage ?
:Il faut suivre les dirigeants et leur obéir.
:Très bien alors, prépare-toi à être aligné, le Jour de la Résurrection, aux côtés de ces pauvres dirigeants.
:Voyez, j’étais venu vous proposer un compromis.
:Mais sachez que jamais il n’y a eu, et qu’il n’y aura jamais, de compromis entre l’enseignement véridique des prophètes et des messagers et le mensonge satanique. Nous sommes déterminés à rester fermes sur la voie de l’islam ; il ne saurait être question de transiger avec le faux. Tant que vous et votre gouvernement ne serez pas des adeptes de la vraie religion, le conflit entre nous et vous se poursuivra.
En entendant cela, le jeune officier des renseignements, très en colère, dit :
:Je ne viendrai plus jamais vous voir. Si vous souhaitez me contacter, voici mon numéro de téléphone……… Je lui répondis en riant :
:Merci, je n’en aurai jamais besoin.
Vers la fin du mois de juillet 1965, la nouvelle de l’arrestation massive des dirigeants des Frères musulmans me bouleversa profondément. En effet, mes liens avec le grand mouvement des Frères musulmans sont très anciens et très profonds.
Deuxième chapitre
Le serment d’allégeance
Comme je l’ai déjà dit, mes relations avec les Frères musulmans sont aussi anciennes que profondes. Pourtant, les responsables gouvernementaux pensaient que mes relations avec les Frères ne faisaient que commencer. En réalité, je suis liée aux Frères depuis 1937. L’Association islamique des femmes fut fondée en 1358 de l’hégire. Environ six mois plus tard, je rencontrai pour la première fois l’imam Hassan al-Banna. Après avoir prononcé un discours lors d’un rassemblement organisé pour les femmes au siège des Frères, l’imam Banna m’accorda l’occasion de le rencontrer. Il souhaitait alors créer la section féminine des Frères. Au cours de notre discussion, il insista sur l’importance d’un rôle uni des musulmans à tous les niveaux. Par la suite, je me déclarai d’accord avec presque chacune de ses propositions et de ses opinions. Finalement, il m’invita à assumer la responsabilité de présidente de la section féminine des Frères. En réalité, ce groupe de femmes constituait une branche des Frères. Je discutai de la proposition de l’imam Banna avec les dirigeantes de mon groupe afin de l’examiner. Elles acceptèrent toutes la proposition d’un rôle uni des deux groupes à une plus grande échelle, ainsi que l’entraide et la coopération dans tous les domaines ; mais elles rejetèrent ma proposition d’adhérer aux Frères en tant que présidente d’une branche affiliée à ceux-ci. Bien entendu, nos rencontres et nos discussions régulières se poursuivirent malgré tout. Nous accordions toutes une très grande importance aux opinions de l’imam Hassan al-Banna et nous lui vouions un respect et un amour sincères.
En définitive, nous restâmes des groupes distincts. Cependant, nos relations ne cessèrent de se renforcer. Lors de la dernière réunion organisée au siège central de l’association, je jurai à l’imam Banna que, même si mon groupe conservait une existence distincte, il répondrait à chacun des appels des Frères et continuerait à travailler côte à côte avec eux, épaule contre épaule, pour atteindre le même objectif.
Cependant, l’imam Banna ne put être entièrement satisfait de cela. Il souhaitait que je me consacre à la direction de la branche féminine des Frères.
Quoi qu’il en soit, la situation évolua rapidement par la suite. Après l’incident de 1948, les Frères musulmans furent soudainement interdits et tous leurs fonds furent saisis. Tous les bureaux des Frères furent fermés à clé, tandis que leurs dirigeants et leurs militants furent arrêtés sans ménagement et emprisonnés. Durant cette crise inattendue et soudaine, les militantes du mouvement islamique jouèrent un rôle extrêmement courageux et intrépide. Par l’intermédiaire de ma belle-sœur et cousine germaine, Tahia Zubaili, je recueillis les informations nécessaires et compris bientôt que j’aurais dû accepter pleinement la proposition de l’imam Banna. Je regrettai de ne pas avoir accepté la proposition de l’imam.
Dès le lendemain de l’interdiction de l’Ikhwan, je me rendis dans la pièce qui m’était attribuée au siège central du mouvement. C’était cette même pièce où j’avais conversé avec l’imam al-Banna. Il me semblait encore sentir dans cette pièce la présence majestueuse du vénéré al-Banna ! Mon cœur brûlait alors de chagrin et de remords. Des flots de larmes brûlantes ruisselaient abondamment de mes deux yeux. Je me répétais à voix basse :
« L’imam al-Banna était véritablement attaché à la vérité. Il est du devoir de tout musulman d’avancer sur le chemin de la vérité, en brandissant l’étendard du jihâd et en suivant l’imam. En dehors de la voie vers laquelle l’imam a appelé pour instaurer les droits de l’être humain, il n’existe aucune autre voie vers la liberté et la paix. Seule une direction éclairée, clairvoyante et intrépide comme celle de Hasan al-Banna peut conduire la communauté musulmane à la destination qu’elle s’est fixée. »
L’instant d’après, j’envoyai mon secrétaire particulier chercher mon frère Abdoul Hafiz al-Saïfi. C’est par son intermédiaire que j’échangeais avec l’imam al-Banna des informations non écrites. Par son intermédiaire, je rappelai à l’imam notre rendez-vous pour discuter, conformément au programme préalablement établi. Lorsque mon frère Abdoul Hafiz revint après avoir transmis le message à l’imam et obtenu son accord, j’envoyai à l’imam al-Banna la brève lettre suivante, par l’intermédiaire de mon frère Muhammad al-Ghazali et de l’épouse de celui-ci :
« Vénérable imam Hasan al-Banna !
Pour obtenir l’agrément d’Allah et servir l’islam, je brûle du désir de renoncer à toutes les autres activités de ma vie et de me présenter devant vous. Vous êtes la seule personnalité dont je désire ardemment la direction et le soutien. Si vous me donnez des directives pour servir la religion d’Allah, les suivre à la lettre sera le plus noble engagement de ma vie ! Vénérable imam ! Dans l’attente impatiente de vos instructions — votre servante d’Allah. » — Zaynab al-Ghazali.
Le siège central de l’Association de la jeunesse musulmane fut ensuite désigné comme le lieu approprié pour rencontrer sans délai l’imam al-Banna. Toutefois, aucune date ni aucune heure ne furent fixées pour cette rencontre. Il fut décidé de saisir une occasion pour une rencontre fortuite.
Un jour, je me rendais au siège central de l’Association de la jeunesse musulmane pour prononcer un discours lors d’une conférence qui y était organisée, lorsque j’aperçus soudain l’éminent imam au pied de l’escalier. Sa présence si simple et dépourvue de toute apparat me surprit profondément, et je fus submergée d’émotion et de joie. Avant même de prendre place pour une réunion officielle, je commençai à m’entretenir avec le vénérable imam al-Banna tout en gravissant l’escalier.
Je lui dis tout d’abord :
« Imam vénéré ! Mon murshid. Je jure au nom d’Allah que je suis prêt à coopérer pleinement avec les nobles efforts que vous déployez en vue d’établir un système social islamique et un gouvernement islamique, et que je n’hésiterai à aucun sacrifice ni à aucune privation sur cette voie, pas même à donner ma vie. Je prends l’engagement de suivre de tout mon cœur vos commandements et vos interdictions. » L’Imam manifesta une grande joie en entendant mes paroles et mon engagement. Il dit : « Que l’Organisation des femmes islamiques continue pour le moment à fonctionner comme elle le fait. »
La responsabilité de maintenir les communications entre l’Imam Banna et moi fut confiée à mon frère. L’Imam Banna me chargea d’assurer la médiation entre Nuhas et les Ikhwan. À cette époque, Rafaat et Mustafa Pacha an-Nuhas se trouvaient à l’étranger. Ils confièrent au défunt Amin Khalili la mission de dissiper les malentendus. L’Imam Banna était également d’accord sur ce point. On me confia aussi la responsabilité d’assurer les communications.
Une nuit de février 1949, M. Amin Khalili vint me voir. L’inquiétude se lisait clairement sur son visage. Il me dit que les autorités projetaient d’assassiner l’Imam Banna et qu’il fallait organiser au plus vite son départ du Caire.
Mais mon frère ayant déjà été arrêté, il ne restait plus personne pour communiquer directement avec l’Imam. Je partis donc moi-même à sa rencontre. Mais quel malheur ! Quel malheur pour moi, pour ma nation et pour l’humanité tout entière : à mi-chemin, j’appris la nouvelle du martyre tragique de l’Imam vénéré. Les ennemis de l’humanité assassinèrent sauvagement le grand héros révolutionnaire du siècle. Toute la nation fut accablée de colère et de chagrin par cet assassinat des plus atroces. Partout, une haine intense fut exprimée envers les meurtriers. Je dénonçai publiquement avec la plus grande vigueur ce meurtre barbare commis par le gouvernement et exprimai ma profonde indignation. Ensuite, un gouvernement de coalition fut formé dans le pays, et le nouveau gouvernement déclara immédiatement illégale l’Organisation des femmes islamiques.
Je déposai plainte devant les tribunaux pour contester la décision du gouvernement. En 1950, sous le gouvernement de M. Hussein Sirry Pacha, le tribunal rendit un jugement en notre faveur et les activités de l’Organisation des femmes islamiques reprirent pleinement. Dans cette affaire historique, notre avocat était le célèbre juriste M. Abd al-Fattah Hasan Pacha.
Ensuite, un gouvernement du parti Wafd fut formé, et les Ikhwan al-Muslimun reprirent leurs activités sous la direction de l’Imam Hasan al-Hudaybi. Dès le premier jour de l’inauguration du siège central des Ikhwan al-Muslimun, je déclarai publiquement la nature de mes relations avec les Ikhwan dans tous leurs aspects, et je consacrai la plus grande et la mieux aménagée salle de ma maison à l’usage de M. Hudaybi, le Guide général, comme bureau personnel.
Le frère des Ikhwan, Abd al-Qader Awda, vint me remercier personnellement à ce sujet et me dit :
« Votre déclaration publique concernant l’établissement de relations directes avec les Ikhwan al-Muslimun est vraiment digne d’éloges et constitue pour nous un sujet de grande joie. En vérité, nous devons considérer cela comme une grande chance pour nous. »
J’ai dit humblement : « Pour ce qui s’est passé, rendons d’infinies grâces à Allah. » Inutile de préciser que je poursuivais mon travail avec l’Ikhwan de manière extrêmement satisfaisante. Entre-temps, une révolution militaire éclata sous la direction du général Naguib. Quelques jours avant la révolution, le général Naguib, accompagné de l’émir Abdallah Faisal, vint me voir. L’Ikhwan et l’Organisation des femmes éprouvaient une certaine sympathie pour cette révolution.
Mais quelques jours suffirent pour que l’incohérence entre les promesses proclamées par le gouvernement révolutionnaire et ses actes apparaisse clairement. Lors de discussions à ce sujet avec les dirigeants de l’Ikhwan, j’exprimai mon opinion. Plus tard, lorsque le gouvernement de Naguib proposa à plusieurs membres de l’Ikhwan de participer au pouvoir en devenant ministres, je m’opposai à cette proposition dans mon journal en ces termes : « Puisqu’il apparaît que le gouvernement révolutionnaire n’adhère pas sincèrement à l’idéal de vie islamique, aucun membre de l’Ikhwan ne peut même songer à conclure une alliance avec un tel gouvernement ou à exercer une responsabilité sous son autorité. Si quelqu’un le fait, il devrait être exclu de l’Ikhwan. En fait, tant que les véritables objectifs du gouvernement révolutionnaire ne seront pas clairement établis, l’Ikhwan doit rester ferme dans son rôle et ses principes. »
Après la publication de ma déclaration dans le journal, M. Abd al-Qader Awda me rendit visite et me demanda de suspendre pour le moment la publication de telles prises de position. Dans les deux numéros suivants, je n’écrivis rien à ce sujet. Mais, par la suite, je recommençai à écrire. Cette fois, M. Abd al-Qader Awda apporta une directive de M. Huzaybi, qui m’interdisait d’écrire quoi que ce soit à ce propos. Inutile de dire que je me conformai à cette directive. Il m’était impossible de désobéir aux instructions du chef. À cette époque, dans toutes les affaires, j’agissais conformément aux ordres et aux interdictions de l’imam Huzaybi. C’est même avec son autorisation que je participai à la conférence de paix.
Le masque tombe
Le temps poursuivait son cours inexorable, traversant les époques. Finalement, les événements terribles de 1945 assombrirent l’horizon du destin du pays. Jamal Abdun Nasser ôta son masque et révéla son véritable visage démoniaque. Il commença ouvertement à s’opposer à l’islam et jura de réduire le mouvement islamique au silence. Les puissances étrangères et leurs agents locaux lui assurèrent à cet égard leur entière coopération. Sans tarder, Nasser donna l’ordre infâme de faire pendre les dirigeants du mouvement islamique.
Des dirigeants de renommée internationale, tels que le grand héros de la lutte pour l’indépendance M. Abd al-Qader Awda et le cheikh Mohammad Farghali, furent pendus pour cette seule raison : ils avaient réclamé l’établissement d’un système social islamique afin d’assurer le développement global du pays et la libération et la prospérité du peuple. Nasser ordonna également de pendre un dirigeant âgé et universellement respecté comme l’imam Huzaybi. Mais, à la suite d’une crise cardiaque soudaine, les médecins le déclarèrent inapte à être pendu. Ils affirmèrent aussi que ce vieillard ne vivrait de toute façon pas plus de quelques heures. Il n’était donc pas nécessaire de le pendre. Pensant de même, Jamal Nasser commua la peine capitale de M. Huzaybi.
Mais Dieu protège : qui pourrait tuer ? L’imam Huzaybi recouvra rapidement la santé et, bravant la tyrannie, les persécutions et le regard menaçant de Nasser, continua de diriger le mouvement islamique avec un enthousiasme redoublé. Lorsque le mouvement islamique se renforça sous l’impulsion de ses initiatives courageuses et de sa direction résolue, le gouvernement, furieux, le fit arrêter et jeter dans une prison militaire. Les traitements inhumains qu’il y subit auraient fait monter les larmes aux yeux même du plus endurci des hommes. Mais l’imam Huzaybi, incarnation de la patience et de l’endurance, supporta toutes les tortures.
Finalement, ce vieux dirigeant vit de ses propres yeux la mort et la chute de Nasser et de ses acolytes. Sous le régime dictatorial du président Nasser, alors que beaucoup, accablés par des persécutions indescriptibles, venaient voir l’imam Huzaybi pour lui demander l’autorisation de rester provisoirement silencieux et inactifs, le vieil imam Huzaybi manifesta l’enthousiasme d’un jeune révolutionnaire et dit :
« Je n’ai pas le loisir de réfléchir à ceux d’entre vous qui souhaitent rester actifs ou à ceux qui veulent adopter une attitude passive. Mais je voudrais vous rappeler une chose : ouvrez les livres d’histoire et regardez ; ceux qui, dans les situations périlleuses, ont cherché un refuge sûr n’ont jamais pu servir le mouvement islamique. Les lâches, les couards et les opportunistes n’ont aucune place dans le mouvement islamique. » Il prononça ces paroles alors qu’il subissait les tortures de la prison ; il avait alors quatre-vingts ans. Après la mort du tristement célèbre Nasser, il fut le dernier de tous à être libéré de prison.
L’appel à assumer ses responsabilités
En 1955, des milliers de militants du mouvement islamique subirent le martyre, victimes des tortures indicibles et des condamnations à mort arbitraires du gouvernement dictatorial. Je fus profondément bouleversé en voyant la situation pitoyable des enfants innocents et des veuves de nos frères martyrs. Les sanglots déchirants de ces orphelins et de ces veuves, leurs souffrances indescriptibles et leur dénuement désespéré me plongèrent dans une profonde tristesse. Je pris de nouveau la résolution d’œuvrer à leur véritable réinstallation et d’avancer avec un zèle redoublé sur le chemin arrosé du sang des martyrs. Je décidai d’entrer en confrontation directe avec le gouvernement.
Lorsque je repris le travail, je constatai que, dans tout le pays, la pénurie, la misère et la faim rendaient les gens fébriles. Faute même de deux poignées de riz pour survivre tant bien que mal et d’un vêtement pour couvrir leur nudité, des millions d’enfants d’Adam erraient désespérément à la recherche de revenus illicites. La faim avait anéanti le caractère et la moralité des gens.
Le mécontentement des étudiants dans les collèges et les universités, ainsi que celui des ouvriers dans les usines, augmentait à un rythme géométrique. Profitant de la situation, les groupes défendant les intérêts établis, les propriétaires et les commerçants mettaient en œuvre sans cesse de nouveaux plans pour exploiter la population.
Pendant ce temps, ceux qui sortaient après avoir été libérés d’une longue détention se trouvaient confrontés à une situation encore plus terrible que la prison. Aucune possibilité de gagner leur vie ne leur était ouverte. Malgré cela, les gens ordinaires n’osaient pas faire entendre leur voix au sujet de leurs droits. Chacun était terrorisé par la crainte que, au moindre murmure, le gouvernement ne tarde pas à émettre un mandat d’exécution sur la base d’une accusation fabriquée de toutes pièces. En particulier, quiconque parlait de l’islam et de l’identité musulmane était assuré de subir un châtiment sévère.
En ces temps si sombres et si difficiles, tous nos efforts nous paraissaient dérisoires. Nous ne savions que faire. Comme une vague interminable, les problèmes s’écoulaient devant nous dans un océan déchaîné, nous barrant le chemin. Alors qu’aucune voie de salut ne se dessinait, je me tournai, dans l’espoir de recevoir des orientations, vers l’éminent professeur Cheikh Mohammad al-Uden, de l’université d’Al-Azhar. Sa sagesse, sa pensée et la relation que j’entretenais avec l’imam al-Banna lui inspiraient une entière sympathie pour le mouvement. Avant comme après le martyre de l’imam al-Banna, j’échangeai presque régulièrement avec lui au sujet de questions importantes.
Je présentai au professeur al-Uden un tableau concret de la situation générale du pays. Il m’écouta patiemment et continua à verser silencieusement des larmes.
Je lui dis :
« Le seul crime de ces enfants innocents et de ces veuves est que leurs pères et leurs maris ont tenté d’établir la religion d’Allah dans le monde d’Allah. »
En entendant mes paroles, il se mit à pleurer bruyamment et, d’une voix étouffée, me demanda de commencer sans crainte les activités de secours. Il ajouta :
« Au moins, organise l’envoi immédiat d’une aide aux familles des martyrs. Allah t’accordera courage et soutien. Pour ma part, je suis prêt à te soutenir. Souviens-toi que, dans les circonstances actuelles, la plus grande exigence est de rester ferme dans l’œuvre du mouvement islamique en ignorant les menaces du faux. Il ne fait aucun doute que les Ikhwan devenus victimes de la répression gouvernementale sont les véritables moudjahidines sur le chemin d’Allah. Ce sont eux qui conduiront les hommes au seuil de la véritable liberté et de la prospérité. Leur succès est inévitable. »
Ensuite, il me donna quelques conseils. À la lumière de ces conseils, j’élaborai le plan de l’opération de secours. Je commençai à envoyer, dans le plus grand secret, des biens de première nécessité aux familles des moudjahidines martyrs et emprisonnés. Quelques agents de confiance et compétents m’apportèrent leur aide dans cette tâche. Avec un sens aigu des responsabilités et toute leur compétence, ils continuèrent à faire parvenir les secours aux lieux désignés.
Avant même que les activités de secours ne commencent, de nombreuses femmes se consacrèrent à cette œuvre grandiose, tout en préservant le secret absolu. Parmi ces femmes illustres, il convient de mentionner tout particulièrement l’épouse de l’imam Huzaybi, la dirigeante féminine Amal Usmabi, la professeure Moniruddoula, les honorables Amina Qutb et Hamida Qutb, Fathia Bakr, Amina Jawhari, Alia et Tahia Zubayli. Nos contacts se multiplièrent grâce à ce travail. Pour ma part, je rencontrai l’honorable Khaleda Huzaybi ainsi qu’Amina et Hamida Qutb afin de définir concrètement la méthode d’action. « Nous rendons d’infinies grâces à Allah de nous avoir permis d’apporter l’aide nécessaire aux familles de nos frères martyrs et moudjahidines. Pour faire naître un sourire sur le visage des petits orphelins innocents et des sœurs veuves démunies, nous nous prosternons devant le Seigneur, le Miséricordieux et le Très-Miséricordieux, qui pourvoit à la subsistance. »
Sur le chemin du pèlerinage avec Abd al-Fattah Ismaïl
Un matin de 1957, je rencontrai pour la première fois M. Fattah au port de Suez. Je m’y trouvais en tant que présidente de la délégation féminine des pèlerins. Parmi les personnes venues nous saluer se trouvait également mon frère Mohammed al-Ghazali. Il sembla s’absenter quelques instants. Puis il revint accompagné d’un vénérable vieillard au visage serein. Il vint directement vers moi. Le vieillard avait le regard baissé vers le sol. Une paix et une lumière inhabituelles se lisaient sur son visage, rayonnant l’aura de sa noble personnalité. En me le présentant, mon frère dit :
« Voici le frère Abdul Fattah Ismaïl. Dans sa jeunesse, il fut, parmi les jeunes membres des Ikhwan, un disciple particulièrement cher à l’imam Hassan al-Banna. De même que l’imam al-Banna l’aimait énormément, il lui accordait également une confiance inébranlable. ………… Ayant appris que vous vous rendez au hajj sur le même navire, il est venu vous rencontrer dès maintenant afin de faire connaissance. » Après quoi, M. Fattah me salua et dit :
« Incha’Allah, je vous reverrai sur le navire. » Je le remerciai et il repartit. Peu après, notre navire prit le départ pour Djeddah. En un rien de temps, il quitta la côte et s’engagea en pleine mer. Je me mis à m’occuper des divers besoins du groupe de femmes déléguées au hajj. Après le déjeuner, alors que j’allais m’allonger pour me reposer un peu dans ma cabine, j’entendis frapper à la porte. Je me levai et invitai le visiteur à entrer. Mais personne n’entra. On frappa pourtant une seconde fois. Je pensai que le visiteur n’avait peut-être pas entendu ma voix. Je lui demandai donc, d’une voix plus forte, d’entrer. Cette fois, le vénérable vieillard qui m’avait été présenté au port de Suez par l’intermédiaire de mon frère ouvrit silencieusement la porte et entra. Comme à son habitude, il fixa le sol, me salua et dit :
« Infinie gratitude à Allah. Bien qu’ayant longtemps divergé d’opinion avec l’imam martyr, vous avez finalement prêté le serment d’allégeance. »
Je lui demandai aussitôt :
« Comment l’avez-vous appris ? » Il répondit brièvement :
« L’imam lui-même me l’a annoncé. »
Lorsque je lui demandai ce qu’il voulait dire, il répondit :
« Nous nous rencontrerons dans la Maison d’Allah afin de rechercher exclusivement l’agrément d’Allah. Je parlerai précisément des sujets dont l’imam Hassan al-Banna souhaitait discuter avec vous. »
Il indiqua la direction de La Mecque et dit—
« À ce sujet, incha Allah, nous en parlerons là-bas. » Sa manière de parler était très simple et limpide. Pourtant, une force prodigieuse d’honnêteté, de responsabilité et de gravité se manifestait dans sa prononciation naturelle des mots. Elle ne laissait aucune place à la réflexion. Je lui dis—
« Si Allah le veut, nous discuterons à La Mecque ou au Centre des femmes musulmanes de Djeddah. » Lorsqu’il me demanda mon adresse, je lui donnai celles de mes deux frères, le cheikh Ousmabi et Mustafa Alam, qui résidaient à Djeddah, et lui dis—
« Ils vous conduiront jusqu’à ma demeure à La Mecque et à Djeddah. » Il dit qu’il connaissait très bien ces deux hommes. Puis, après m’avoir salué, il prit congé pour le moment. Une nuit du mois de Dhou al-Hijja, conformément au programme établi, je rencontrai après la prière d’icha le défunt imam Muhammad ibn Ibrahim, grand mufti d’Arabie saoudite.
Je discutai avec le défunt grand mufti du mémorandum que j’avais présenté au roi Saoud, en insistant sur la mise en place de dispositifs appropriés pour l’instruction des filles dans le pays. Le mémorandum demandait la mise en œuvre immédiate de l’éducation des femmes, compte tenu des intérêts du pays. Ce mémorandum avait été envoyé au grand mufti pour examen. Celui-ci me fit appeler afin d’en discuter. Nous en discutâmes pendant près de deux heures. En repartant, je pris le chemin de Bab as-Salam, dans la Mosquée sacrée, afin d’accomplir le tawaf autour de la Kaaba. À ce moment-là, quelqu’un m’appela par mon nom derrière moi ; en me retournant, je vis M. Abdoul Fattah Ismaïl. Ayant appris le motif de mon tawaf, il se joignit à moi et accomplit lui aussi le tawaf autour de la Maison de Dieu. Après avoir accompli la sunna du tawaf, nous nous assîmes face au Multazam, et M. Abdoul Fattah Ismaïl commença la discussion selon le programme établi. Il me demanda d’abord mon avis sur l’interdiction imposée par le gouvernement aux Frères musulmans. Je lui dis—
« Du point de vue de la charia, c’est une décision erronée. »
Il dit—
« En réalité, c’est précisément de cette question que je souhaite discuter avec vous. » Lorsque je lui proposai de nous rencontrer au « bâtiment des délégations » pour en discuter, il dit—
:Il n’est pas anormal que des agents des services de renseignement de Nasser soient déployés dans ces endroits. Ce ne sont donc pas des lieux sûrs pour discuter.
Nous convenons ensuite de nous réunir dans le bureau de M. Cheikh Saleh Kajaz, au service chargé de la construction du Haram Sharif. Mais, une fois arrivés, il me dit à voix basse :
:Non, pas ici non plus ; il vaut mieux que nous allions plutôt discuter dans le Haram Sharif.
Nous fixons l’heure de notre réunion derrière le maqam d’Ibrahim. Après avoir accompli le tawaf et la prière sunnah du tawaf, nous nous asseyons derrière l’édifice construit au-dessus du puits de Zamzam, près du maqam d’Ibrahim, et commençons à discuter du rejet de la décision du gouvernement d’interdire l’Ikhwan, ainsi que de la réorganisation de son mouvement afin de reprendre une activité intense. Au cours de la discussion, nous convenons qu’à notre retour du hajj, nous rencontrerons le « murshid ‘am », l’imam Houdaybi, et lui demanderons l’autorisation de reprendre le travail. Alors que nous nous apprêtions à repartir pour notre patrie après le hajj, il dit :
:Il est nécessaire que nous nous engagions devant Allah à lutter dans Sa voie jusqu’à la réorganisation de l’Ikhwan et à ne jamais rester silencieux et inactifs. Quant à ceux qui s’opposent à cette œuvre noble, quels que soient la fonction ou le pouvoir qu’ils détiennent en termes de force et de capacité, nous les rejetterons. Tous deux, nous jurons devant Allah de rechercher le martyre au service de l’islam et de poursuivre sans relâche le jihad. Nous retournons ensuite en Égypte.
L’autorisation de travailler
Au début de l’année 1958, je rencontre à plusieurs reprises M. Abdel Fattah Ismaïl au siège de l’Organisation des femmes islamiques ainsi qu’à mon domicile. Nous discutons et examinons les problèmes des musulmans, et nous nous efforçons de définir une méthode d’action au service de l’islam, afin que la nation puisse reprendre conscience et être à nouveau attentive à sa dignité et à son idéal de vie. En nous inspirant de la vie du Noble Messager, de la voie des Compagnons éminents et, plus tard, des penseurs musulmans, nous élaborons un programme et une constitution fondés sur le Coran et la Sunna. Conformément au plan établi, il est nécessaire de réunir tous ceux qui souhaitent œuvrer avec nous dans l’intérêt de l’islam, afin qu’ils nous rencontrent. Mais tout cela ne consistait encore qu’en discussions et consultations destinées à déterminer la méthode à suivre avant de commencer le travail. Toutefois, lorsque nous prenons la décision définitive de commencer, nous ressentons le besoin de recueillir l’avis de l’imam Houdaybi, en tant qu’ancien et guide de l’Ikhwan. En effet, après notre étude du droit, il était devenu évident que la décision d’interdire l’Ikhwan était illégale. Car Gamal Nasser ne possède aucun droit légitime de diriger les musulmans. Puisqu’il est personnellement opposé à l’islam, aucun musulman n’est tenu de lui obéir. De plus, lorsqu’il prend une décision, il ne tient aucun compte des prescriptions du Coran et de la Sunna.
Je rencontre l’imam Houdaybi précisément pour obtenir, en mon nom et au nom de M. Abdel Fattah Ismaïl, l’autorisation de commencer le travail d’organisation. Après plusieurs réunions consacrées à nos discussions, il examine en détail les grandes lignes de notre projet et de notre méthode d’action, puis nous autorise à commencer le travail.
Ensuite, comme première étape, M. Abdoul Fattah Ismaïl entreprit de parcourir toute l’Égypte, ville par ville, district par district et village par village, afin de recueillir des informations, de recruter dans un premier temps des personnes pour l’organisation, de déterminer qui était disposé à travailler avec nous et à quelles tâches chacun pouvait être affecté, entre autres. Les anciens membres des Frères musulmans furent considérés en priorité à cette fin, afin qu’ils puissent constituer les premiers rangs du mouvement.
M. Abdoul Fattah Ismaïl prit d’abord contact avec les membres des Frères musulmans récemment libérés, afin d’évaluer leur ardeur au travail. Il vérifia également sur le terrain si ceux qui avaient déjà connu la prison avaient conservé leur enthousiasme, leur courage et leur moral. Les longues années d’emprisonnement, les sévices et les persécutions n’avaient-ils pas éloigné ces membres du mouvement islamique ? Étaient-ils encore capables de faire preuve du même dynamisme en luttant sur la voie de la religion d’Allah ? Étaient-ils toujours prêts à consentir tous les sacrifices et toutes les privations ? Leur restait-il suffisamment de force morale pour affronter les épreuves et les malheurs avec le sourire ? Pour répondre à ces questions, il était indispensable de connaître la situation et les opinions des membres des régions les plus durement éprouvées. De nouvelles mesures seraient prises à la lumière de ces éléments.
Après avoir examiné chacun des rapports envoyés par M. Abdoul Fattah Ismaïl, je rencontrai le Murshid al-‘Am et l’informai des points faisant l’unanimité ainsi que des problèmes rencontrés. Lorsque je lui fis part de mes doutes et de mes inquiétudes au sujet de diverses difficultés et de divers problèmes, il me dit :
« Avancez sans relâche. Ne regardez pas en arrière et ne prêtez aucune attention à ce qu’a pu dire tel ou tel responsable ou personnage éminent. Souvenez-vous que vous allez édifier un bâtiment entièrement nouveau. »
Sur certaines questions, il exprimait son plein accord avec nous ; sur d’autres, il nous donnait des directives et des conseils. L’un de ses conseils les plus importants était de garder devant nous, lors de nos discussions, Al-Muhallâ de l’imam Ibn Hazm.
En 1949, nos travaux de recherche en vue d’élaborer un programme de réforme intérieure furent achevés. Allah m’en est témoin : notre programme ne comportait rien d’autre que la formation des musulmans. Notre objectif était qu’en tant qu’Arabes, ils prennent conscience de leurs devoirs et de leurs responsabilités et qu’ils se montrent actifs afin d’établir une société islamique.
En 1954, les activités des Frères musulmans avaient été suspendues en raison de la proclamation de l’interdiction qui les frappait ; nous décidâmes donc de garder secrètes nos nouvelles activités.
Conversation franche avec mon mari
Tout en participant à ces activités, je continuais à envoyer régulièrement des rapports au siège de l’Organisation des femmes islamiques et à m’acquitter convenablement de mes responsabilités familiales.
Mon mari, Mohammad Saleh, remarqua que le frère Abd al-Fattah Ismaïl et d’autres frères militants se rendaient fréquemment à notre domicile. Un jour, il me demanda donc :
« Les allées et venues des membres des Frères musulmans, leurs discussions, etc., semblent indiquer qu’ils y mènent des activités. Est-ce réellement le cas ? »
Je lui répondis :
« Oui, en effet ! »
Puis, lorsqu’il voulut connaître la nature de ces activités, je lui dis :
« Je veux réorganiser les Frères musulmans. »
Lorsqu’il voulut en savoir davantage à ce sujet, je lui rappelai les termes de notre contrat de mariage et lui dis :
Mon bien-aimé, souvenez-vous donc de ce que je vous avais dit avant que vous ne donniez votre consentement au mariage ?
Il répondit :
« Oui, tu avais posé certaines conditions. Mais aujourd’hui, j’ai peur que le gouvernement tyrannique ne finisse par t’arrêter. » Sur ces mots, il baissa la tête et se tut. Évoquant nos souvenirs d’autrefois, je lui dis :
« Je me souviens clairement vous avoir dit que j’avais de nombreuses activités liées à ma vie dont il était nécessaire de vous informer, puisque vous alliez devenir mon compagnon de vie. Par conséquent, si vous ne cherchiez pas à les connaître en détail, je voulais vous en informer. En outre, je poserais aussi quelques conditions. »
En réalité, je suis la présidente de l’Association des femmes musulmanes. Mais beaucoup pensent que je suis partisane de la ligne politique du parti Wafd. Ce n’est pourtant pas vrai. En fait, je suis attachée aux principes des Frères musulmans. Mes contacts avec Mustafa Nahhas étaient dus à notre amitié personnelle et à notre communauté de pensée. Mais j’ai prêté serment d’allégeance à l’imam Hassan al-Banna, en promettant de mener le jihad sur le chemin d’Allah. Sinon, je ne pourrais même pas envisager une quelconque démarche qui me détournerait de la voie prescrite par Dieu. Au contraire, je continuerai à avancer sur cette voie. Jour et nuit, je ne fais que rêver à cela et nourrir cet espoir. Si un jour je venais à sentir que vos intérêts personnels et vos activités économiques sont incompatibles avec mon action islamique, et si je constatais que notre vie conjugale fait obstacle au mouvement islamique, alors nous nous séparerions. » Ce jour-là, en répondant à mes paroles, vos yeux s’étaient remplis de larmes et vous aviez dit :
« Pourquoi ne formules-tu aucune demande concernant tes besoins matériels et la fixation du mahr ? Et, quant à la condition que tu poses pour que je ne t’empêche pas de servir l’islam, je ne sais rien de ta relation avec l’imam Hassan al-Banna. Tout ce que je sais, c’est que tu es en désaccord au sujet de la prise en charge de la branche féminine des Frères. »
Je répondis :
« Mais, Dieu merci, avant le martyre de l’imam Banna, je parvins à un accord avec lui sur cette question pendant la crise de 1948, et je décidai de participer pleinement au mouvement islamique. Je ne pouvais certes pas vous demander de vous joindre à moi dans ce jihad ; toutefois, j’ai le droit de vous demander de ne pas m’empêcher de prendre part à ce jihad sur le chemin d’Allah. Et lorsque la nécessité se présentera pour moi de rejoindre les rangs des moudjahidines, veuillez ne pas me demander où je vais ni pourquoi. » Un homme doit être pleinement convaincu que la femme qu’il est sur le point d’épouser s’est consacrée, dès les premières années de sa jeunesse, à l’établissement d’un gouvernement islamique et à la recherche de l’agrément d’Allah. Malgré cela, si ce mariage devient un obstacle au mouvement islamique, il sera rompu, et mon existence ne subsistera plus que pour le mouvement islamique. »
Après être restée silencieuse quelques instants, je lui demandai :
Vous souvenez-vous de ces paroles d’avant notre mariage ?
Il répondit : Oui………
En réponse, je lui dis :
« Alors, conformément à votre promesse, vous ne me demanderez pas avec qui je vais m’entretenir ni où je vais. C’est tout ; priez seulement Allah de faire de la récompense de mon djihad un lien entre nous deux et d’agréer mon œuvre. Je sais parfaitement que vous avez tout pouvoir de m’imposer des ordres et des interdictions et qu’en tant qu’épouse, je suis tenue d’obéir à vos commandements. Mais, dans la situation délicate actuelle, se consacrer à l’action du mouvement islamique est bien plus urgent que de remplir nos devoirs réciproques. » En m’entendant, il dit :
« Ma bien-aimée ! J’ai honte devant toi de t’avoir interrogée. Je prie pour qu’Allah t’accorde courage et ardeur afin que tu demeures ferme dans cette noble œuvre. Si je pouvais voir de mon vivant le succès de l’Ikhwan, que je serais heureux ! Puisse Dieu établir un gouvernement islamique grâce à vos efforts. Hélas ! Si seulement, étant encore jeune, je pouvais moi aussi travailler avec vous, côte à côte ! »
Par la suite, nos activités s’intensifièrent considérablement. Jour et nuit, les allées et venues ainsi que les activités des militants animaient notre maison. Même si quelqu’un venait frapper à la porte au milieu de la nuit, mon mari se levait, ouvrait aux arrivants, les conduisait dans la pièce des entretiens, puis réveillait la gouvernante et lui ordonnait de préparer du thé et des collations ; ensuite, il me réveillait avec beaucoup de précaution en disant :
« Tes fils sont arrivés. Les signes de fatigue sont manifestes sur leurs visages. »
Je me lève pour les accueillir, et mon mari me dit avant d’aller dormir : « Si vous accomplissez la prière de l’aube en assemblée, veuillez également me réveiller afin que je puisse me joindre à vous. »
Conformément à son souhait, je le réveille à l’heure voulue. Après la prière, il s’entretient avec les hôtes avec tant d’affection et d’attention qu’on aurait dit qu’ils étaient ses enfants bien-aimés. Puis, après les salutations et les invocations, il se retire dans sa chambre.
Rencontre avec Sayyid Qutb
En 1962, avec l’autorisation du président des Frères musulmans, le professeur Hasan al-Hudaybi, et l’accord du frère Abd al-Fattah Ismaïl, je rencontrai d’abord les proches parents du célèbre penseur et dirigeant révolutionnaire, l’imam Sayyid Qutb, afin d’obtenir l’autorisation de lui rendre visite en prison. Le principal objectif de cette visite était de recueillir son avis sur diverses questions de recherche et de tirer profit de ses recommandations et de ses conseils.
Je commençai par exposer mon objectif à sa sœur, Hamida Qutb, et lui demandai de transmettre mes salutations au frère Sayyid Qutb. Je lui précisai notamment que l’équipe chargée de réviser le programme d’études islamiques souhaitait recueillir son avis.
Je présentai à sœur Hamida Qutb la liste de nos ouvrages d’étude. Elle comprenait le Tafsir d’Ibn Kathir, al-Muhalla d’Ibn Hazm, le Kitab al-Umm de l’imam al-Shafi‘i, le Kitab al-Tawhid d’Ibn Abd al-Wahhab et Fi Zilal al-Qur’an de Sayyid Qutb. Un peu plus tard, Hamida revint et me conseilla de lire la deuxième édition de la sourate al-An‘am. Elle me montra également un manuscrit et me dit que Sayyid Qutb avait composé cet ouvrage alors même qu’il était en prison, et qu’il l’avait intitulé Ma‘alim fi al-Tariq — Jalons — ; il serait bientôt publié. « Lorsque tu auras lu ces quelques pages, je t’apporterai également les autres chapitres. »
On m’informa que le Murshid al-‘Am avait révisé ce manuscrit et ordonné son impression immédiate. Plus tard, lorsque j’interrogeai le Murshid al-‘Am à ce sujet, il me répondit :
« N’est-ce pas là la miséricorde d’Allah ! La lecture de cet ouvrage a fait naître en moi de grands espoirs concernant Sayyid Qutb ; je l’ai lu deux fois avec une grande attention. »
Il ne fait aucun doute qu’à présent, Sayyid Qutb est le centre de toutes nos espérances et aspirations. Le Mourchid ‘Âm me permit de lire l’intégralité du manuscrit. Je m’installai avec le manuscrit dans une pièce fermée et me mis à le lire. Après avoir lu entièrement le manuscrit de « Ma‘âlim fî at-Tarîq », j’en sortis. Nous nous concertâmes ensuite sur la publication séparée de chacun de ses chapitres sous forme de petites brochures, afin de les distribuer aux nouveaux membres. Nous décidâmes d’un commun accord d’entreprendre cette démarche. L’imam Sayyid Qutb continuait à envoyer de la prison diverses brochures sur les sujets nécessaires, et nous organisions leur lecture collective ainsi que leur publication et leur large diffusion.
Les nouveaux membres commencèrent à se réunir pour recevoir l’enseignement du Coran, et leur nombre ne cessait d’augmenter. Il est difficile d’exprimer par des mots la beauté et la sainteté des sentiments suscités par ces scènes de séances d’étude collective des nouveaux membres. Notre méthode d’étude collective était la suivante : on récitait d’abord dix versets du Saint Coran, on en expliquait le sens littéral et terminologique, on en exposait l’objectif et la portée, puis on discutait concrètement de la manière de les mettre en pratique dans la vie individuelle et collective des musulmans.
Ainsi, suivant la méthode des Compagnons, après avoir lu et compris dix versets, nous nous concentrions sur la récitation et la compréhension des dix versets suivants. De cette manière, réunis sous l’ombre de la miséricorde d’Allah pour lire et comprendre le Coran, nous nous consacrions à la formation de notre personnalité et transmettions l’appel islamique aux autres afin de les préparer au mouvement. Les nouveaux membres étaient très enthousiastes à l’égard du véritable mouvement islamique. Afin de préparer les générations futures à se consacrer au mouvement islamique avec une sincérité authentique, les nouveaux membres insistaient particulièrement sur l’établissement solide du mouvement islamique.
Avec l’autorisation de l’imam al-Hudaybi et sur le conseil de l’imam Sayyid Qutb, nous décidâmes de poursuivre notre travail de formation et d’organisation afin d’établir rationnellement les musulmans dans la croyance en l’unicité divine. Nous déclarions clairement que, tant qu’un système de jugement fondé sur la loi islamique, c’est-à-dire sur le Coran et la Sunna, ne serait pas instauré, il ne pourrait être considéré qu’il existait un gouvernement islamique ni que l’islam était établi. La loi de la Sunna devait être instaurée dans la vie collective des musulmans. C’est pourquoi, suivant l’exemple de la mission initiale de treize années menée par le Messager de Dieu à La Mecque, nous aussi adoptâmes un programme spécial d’une durée de treize ans. À cette fin, l’accent fut d’abord mis sur les membres des Frères musulmans eux-mêmes : ils devaient établir pleinement dans leur vie les principes de l’islam et obéir à l’imam. Toutefois, l’application des hudud, c’est-à-dire du code pénal islamique, serait reportée jusqu’à l’instauration d’un gouvernement islamique. (Bien entendu, les efforts visant à les appliquer et à les défendre par les moyens possibles se poursuivraient.)
Nous savions également qu’il était rare, dans le monde contemporain, de trouver des musulmans possédant des qualités semblables à celles des croyants de l’époque du Prophète et de ses Compagnons. C’est pourquoi il est du devoir de toute organisation islamique de poursuivre sans relâche le jihâd, et ce combat devait se poursuivre jusqu’à ce que l’ensemble de la communauté musulmane adopte l’idéal islamique. Ce combat devait être mené non seulement par des slogans, mais aussi de manière effective.
Après une analyse détaillée de la situation, il devint évident que le gouvernement actuel était entièrement non islamique, bien qu’il eût annoncé à plusieurs reprises avoir instauré la loi d’Allah. À la suite de cet examen, une enquête nationale serait menée au terme de la période fixée de treize années de formation pour chacun, jeunes hommes et jeunes femmes, hommes et femmes sans distinction. Si nous trouvions alors que 75 % de la population nous accompagnaient — c’est-à-dire des personnes qui partageraient notre conviction que l’islam et la politique ne sont pas deux domaines séparés et que la politique est indispensable à la mise en œuvre de l’islam — nous revendiquerions l’instauration d’un véritable gouvernement islamique dans le pays. Mais si, au terme des treize premières années, la majorité de la population demeurait éloignée du domaine de l’islam, nous consacrerions de nouveau la décennie suivante à former le peuple à la lumière de l’enseignement islamique. Notre action se poursuivrait jusqu’à l’éradication totale des adversaires de l’islam et à la mise en œuvre complète de l’idéal islamique. Nous jurâmes de rester actifs toute notre vie dans cette mission du mouvement islamique. Si notre mort venait ainsi à approcher, nous transmettrions l’étendard de l’islam aux générations suivantes. Conformément au souhait de l’imam al-Hudaybi, le Mourchid ‘Âm maintint mes contacts avec l’imam Sayyid Qutb. Celui-ci venait également à ma résidence, située à Naye Misr, pour répondre aux diverses questions des nouveaux membres et leur prodiguer ses conseils. Les jeunes lui posaient question après question sur différents sujets, et il leur fournissait patiemment, pour chacune, une réponse détaillée et satisfaisante.
Troisième chapitre
La conspiration
J’ai mentionné au début qu’une tentative manquée de m’assassiner avait été perpétrée quelques mois avant la libération de l’imam Sayyid Qutb de prison. Nous avons appris, par une source digne de confiance, qu’il était cette fois libéré précisément dans le but de pouvoir assassiner plus facilement l’imam Sayyid Qutb. Pour mener à bien cet assassinat, les services de renseignement avaient déjà élaboré les grandes lignes définitives de leur complot. Le nom du frère Abd al-Fattah Ismaïl figurait également sur la liste des opérations d’assassinat des services de renseignement. Malgré ces informations, nous avons poursuivi notre travail avec une parfaite sérénité, en plaçant notre confiance en Allah. Aucun de nous ne pouvait accepter que la moindre faiblesse affecte le travail du mouvement. Certes, nous discutions et examinions les manœuvres d’intimidation du régime oppresseur ainsi que ses complots. En réalité, ils pensaient que notre mouvement était un mouvement idéologique, dirigé par le leader emprisonné, M. Sayyid Qutb, tandis qu’à l’extérieur sa mise en pratique était assurée par Abd al-Fattah Ismaïl et Zaynab al-Ghazali.
À ce moment-là, nous avons appris par une source très fiable que les services de renseignement américains et soviétiques avaient remis au président Nasser un rapport visant à éliminer immédiatement les Frères musulmans et toutes leurs activités. Dans ce rapport, ils exprimaient la crainte que, si les Frères musulmans n’étaient pas réduits au silence sans délai, tout le succès obtenu par le gouvernement militaire pour éloigner la population des conceptions islamiques et la plonger dans le désespoir quant à la réforme et à la formation par l’islam serait réduit à néant. Le gouvernement devait donc prendre toutes les mesures possibles pour déraciner complètement la pensée et le mouvement des Frères musulmans. À la lumière du rapport reçu des services de renseignement américains et soviétiques, le président Nasser comprit que l’existence du mouvement islamique constituait le plus grand obstacle à son régime dictatorial.
Au début du mois d’août 1965, j’appris que la liste des personnes qui seraient prochainement arrêtées avait été définitivement établie. Cette liste comprenait notamment l’imam Sayyid Qutb, Zaynab al-Ghazali, Abd al-Fattah Ismaïl et Muhammad Yusuf Hawwash.
Vers le 15 août, j’appris la nouvelle. Je discutais alors avec quelques sœurs lorsqu’un appel téléphonique arriva. On m’informa que la maison de Sayyid Qutb avait été perquisitionnée et que son corps n’avait pas échappé à la fouille. Quelques jours auparavant, son frère Muhammad Qutb avait lui aussi été arrêté. Mon mari se trouvait alors à Ras al-Barr. Je l’appelai pour lui demander de m’envoyer des informations rassurantes au sujet de Sayyid Qutb. Une heure plus tard, il me confirma par téléphone la véracité de la nouvelle que j’avais reçue précédemment. Je suspendis aussitôt la réunion des sœurs et me concentrai sur la situation qui allait suivre. La nouvelle de l’arrestation de Sayyid Qutb suscita une vive agitation et une grande émotion parmi les jeunes. Quant à nous, inutile de préciser ce que nous ressentîmes.
L’imam Houdaïbi avait confié toutes les responsabilités du mouvement à Sayyid Qutb. Conformément aux instructions de M. Houdaïbi, nous restions en contact avec lui. Après l’arrestation de Sayyid Qutb, nous rencontrâmes notre Guide général, l’imam Houdaïbi, afin de savoir qui serait désormais responsable.
Abd al-Fattah Ismaïl et moi-même redoutions déjà cet incident cinq jours avant les arrestations. Quoi qu’il en soit, après cet incident, Abd al-Fattah me rencontra et m’ordonna de me mettre en route pour Alexandrie afin d’y rencontrer le Guide général. Il me présenta également un jeune homme et me dit :
« Si je suis arrêté, c’est lui qui se chargera d’assurer cette liaison. »
Quelques heures plus tard, il m’appela pour m’ordonner de rester chez moi et me demander de reporter mon voyage à Alexandrie. Mais j’avais déjà pris contact avec le Guide général. L’épouse du Guide général était elle aussi revenue d’Alexandrie. Nous décidâmes de rester régulièrement en contact avec M. Houdaïbi. Cette fois, la responsabilité d’assurer les communications entre nous fut confiée au frère Mustafa Morsi.
Ensuite, je rencontrai le Guide général, l’informai de tout et lui expliquai notre programme. Il l’approuva. Il exprima une profonde tristesse et une grande inquiétude au sujet des arrestations, en particulier celle de Sayyid Qutb.
Ensuite, la campagne d’arrestations se poursuivit sans relâche. En un rien de temps, plusieurs milliers de membres des Frères musulmans furent emprisonnés. Après mon arrestation, Shams Badran jura au président Nasser qu’au cours des vingt jours précédents, cent mille membres des Frères musulmans avaient été arrêtés et que les prisons militaires, la prison de la Citadelle, la prison d’Abou Zaabal, ainsi que celles d’Alexandrie, de Tanta et de nombreux autres lieux de détention, en avaient été remplies.
Le 19 août, j’appris que Fazela, dite Oum Ahmad, âgée de quatre-vingt-cinq ans, avait elle aussi été arrêtée. Dès le début, elle nous avait accompagnés dans le mouvement islamique. Elle était une véritable disciple de l’imam Hassan al-Banna et avait joué un rôle considérable en s’occupant des familles des Frères musulmans emprisonnés et en leur apportant aide et assistance. La triste nouvelle de l’arrestation de cette noble octogénaire m’accabla. Après être resté silencieux quelques instants, je m’adressai à son neveu, le messager, et lui dis :
« C’est notre bonheur qu’une femme âgée de quatre-vingt-cinq ans accepte avec le sourire, en combattant pour la cause d’Allah, les tortures insupportables de la prison, sans pour autant s’incliner devant le régime impie et mensonger qui se rebelle contre Dieu. Qu’Allah répande Sa miséricorde sur elle et agrée son œuvre. »
J’appelai ma fille adoptive, Ghada Ammar, et lui dis :
« La célèbre moudjahida de Chibla, Fazela, dite Oum Ahmad, a également été arrêtée… Je te confie ce fonds pour assurer la diffusion du mouvement islamique et couvrir les dépenses des familles des personnes arrêtées. Si je suis arrêté, tu remettras tout l’argent au Guide général ou à quelqu’un de la famille de Qutb. » En disant cela, je confiai à Ghada une bourse contenant de l’argent. Ces fonds avaient été réunis grâce aux cotisations des membres. Plus tard, en prison, j’appris que Ghada avait remis cet argent à une autre de mes filles adoptives, Fatima Issa. Mais lorsque celle-ci fut à son tour arrêtée, les agents du régime tyrannique s’emparèrent également de cet argent. Or ces fonds étaient destinés aux dépenses de ces innocents : nourriture, loyer, achat de médicaments et frais de scolarité ; leurs pères n’avaient été arrêtés que parce qu’ils préparaient le terrain à la renaissance islamique et écrivaient une nouvelle page de l’histoire.
Ghada Ammar et Aliya Huzaybi vinrent me voir en prison, puis me racontèrent tout en détail. Je leur dis :
« Il n’y a aucune raison de s’inquiéter ; Allah nous suffit. Il est le meilleur des gestionnaires. Notre véritable demeure est dans l’au-delà…… Quant à ce monde, il n’est que passager…… »
Jusqu’à mon arrestation, les nouvelles des arrestations massives des Frères musulmans venaient sans cesse se planter dans ma poitrine comme des flèches. Sur ces entrefaites, un messager vint m’apporter le message de me rendre à Alexandrie pour rencontrer le Guide suprême. Le 19 août, alors que je me préparais à partir, un second messager vint me dire de différer provisoirement mon départ.
À présent, c’était mon tour
À l’aube du vendredi 20 août, au moment de la prière de l’aube, les soldats du régime tyrannique firent soudain irruption dans ma maison. Lorsque je leur demandai de me montrer le mandat de perquisition, ils répondirent : « Un mandat ? Quel mandat ? Le mandat de qui ? Mais tu es folle ou quoi ! Tu ne sais donc pas que nous sommes à l’époque de Nasser ? Sache que nous ferons ce qui nous plaît. » Puis, dans un rire strident, comme des malades atteints d’hystérie, ils ajoutèrent :
Les Frères musulmans sont vraiment fous. À l’époque de Gamal Abdel Nasser, ils nous demandent un permis pour entrer dans notre maison. Ensuite, ils se mirent à briser, fracasser et démolir pêle-mêle tout le mobilier qui se trouvait devant eux ; pas une seule chose n’échappa à leurs griffes maudites. Même en voyant leurs actes ignobles, je ne pus que les observer en silence, avec un regard profondément impuissant. Après avoir tout saccagé dans la maison, ils arrêtèrent mon neveu. C’était un étudiant du collège des enseignants et il étudiait tout en vivant chez nous. Puis ils dirent : « Tu ne sortiras pas de cette maison. » Je demandai :
« Dois-je comprendre que je suis assignée à résidence ? » Ils répondirent : « Jusqu’à nouvel ordre, tu resteras sous notre surveillance. Si tu essaies de sortir de la maison, tu seras arrêtée. » Je pensais que mon affaire se limiterait probablement à une assignation à résidence. Néanmoins, par crainte d’être arrêtée, je prenais les dispositions urgentes nécessaires. C’est alors que le mari et les enfants de ma voisine vinrent me rendre visite. Craignant que l’on arrête également ce monsieur, je le priai de quitter immédiatement la maison. Après tout, ils avaient aussi arrêté mon neveu. Mais malgré toutes mes supplications, ils refusèrent de me laisser seule et de partir.
Juste au moment du déjeuner, les soldats tyranniques de Nasser entrèrent dans ma maison et commencèrent à détruire tout ce qui restait de l’ameublement. Puis ils détruisirent la moitié des biens de mon bureau et s’emparèrent du coffre. Je ne parvins pas à mettre à l’abri les livres les plus importants de ma bibliothèque personnelle, notamment les ouvrages de tafsîr, de hadith, de fiqh et d’histoire. Je ne pus pas non plus soustraire les manuscrits préparatoires de trois numéros spéciaux d’un journal déclaré illégal en 1958. Ces scélérats détruisaient tout à leur guise et confisquaient ou saccageaient ce qui leur plaisait. Une dispute nous opposa au sujet de la clé du coffre. En réalité, celui-ci était sous la garde de mon mari et contenait certains de mes effets personnels. Lorsque les soldats me demandèrent la clé du coffre, je leur expliquai qu’elle se trouvait chez mon mari, parti en voyage pendant les vacances d’été. En entendant cela, ils se mirent à faire un vacarme épouvantable. Ils ordonnèrent à l’un d’entre eux d’ouvrir la serrure. Cet homme essaya l’une après l’autre toutes les clés de son trousseau, mais ne parvint pas à l’ouvrir. Je leur demandai alors un reçu pour les biens et les équipements confisqués. En entendant mes paroles, ils éclatèrent de rire et dirent :
« Un reçu ? Tu demandes un reçu pour tout cela ? Viens, je vais t’en donner un ! » Sur ces mots, ils me poussèrent dehors et me firent monter dans leur voiture. Mon neveu y était détenu depuis le matin, assis à l’intérieur. Je lui demandai : « Comment vas-tu, Muhammad ? » Mais il ne répondit pas. Je compris qu’on lui avait interdit de parler. On l’avait arrêté un peu plus tôt uniquement pour leur commodité. Il va sans dire que les soldats venus cette fois-ci appartenaient à un groupe différent de celui des soldats de l’aube.
La voiture se mit à nous emmener. Ce n’est qu’en lisant l’inscription sur le portail principal de la prison que je compris qu’il s’agissait de la sinistre et tristement célèbre prison militaire. Après être entrée dans la prison, on me fit descendre de la voiture. Puis un homme à l’apparence terrifiante m’emmena dans une pièce. Un homme qui y attendait se mit à m’interroger. Ensuite, on me conduisit dans une autre pièce. Lorsqu’un autre homme à la peau noire me demanda mon nom, l’homme terrifiant qui m’accompagnait le lui indiqua en l’insultant grossièrement.
Ensuite, cet homme à la peau noire me fixa de ses yeux injectés de sang et me demanda d’une voix dure :
Qui es-tu ? Je répondis calmement :
: « Zaynab al-Ghazali al-Jubayli… » Ce furent les seuls mots que je prononçai ! Avant même qu’il ait fini de les entendre, il se mit à proférer, de son visage hideusement déformé, des insultes si obscènes que jamais de ma vie je n’avais entendu un langage aussi répugnant. L’homme terrifiant qui m’accompagnait, fou de rage, se mit à m’injurier en disant :
: « Misérable, réponds poliment à celui devant qui tu te tiens. » Je répondis alors :
: « Vous m’avez arrêtée ; vous avez saisi mes affaires, mon équipement, mon argent et mes livres. Vous devriez m’en remettre la liste ainsi qu’un reçu, afin qu’après ma libération je puisse récupérer toutes mes affaires. » En entendant cela, l’avocat prétendument au service du gouvernement, Shams Badran, déclara avec le plus grand mépris :
: « Nous allons te tuer dans une heure à peine, et toi, tu réclames des reçus pour tes livres, ton argent, tes affaires et ton équipement ! Quelle femme, vraiment ! » Puis, tout en proférant d’autres insultes obscènes, il ajouta :
: « De même que nous avons enterré ici, avant toi, d’innombrables de tes compagnons, de même tu seras enterrée ici. »
Sur ces mots, il se mit à rire bruyamment, à grands éclats, et à débiter tout ce qui lui passait par la tête. Aucun être civilisé ne pourrait imaginer un environnement aussi sale, barbare et grossier. Aussi, plutôt que de dire quoi que ce soit, je jugeai préférable de garder le silence. Dans ces circonstances, l’avocat Shams Badran ordonna au soldat terrifiant :
: Emmenez-le d’ici.
Il demanda —
: Où ?
L’avocat fit un signe et dit —
: Ils savent.
Ensuite, l’homme terrifiant m’emmena sans ménagement dans une autre pièce, en me traînant et en m’insultant. Je vis un homme gigantesque, pareil à un démon, debout dans l’obscurité enfumée, qui m’appelait par mon nom en proférant des injures. En voyant son visage cruel, je demandai l’aide d’Allah pour être préservée de sa démoniaque cruauté et dis —
: Ô Seigneur Très Saint ! Accorde-moi le soulagement et donne-moi la force de patienter, même dans les moments de l’épreuve suprême. Garde-moi occupée à invoquer Ton saint nom et raffermis-moi sur la voie de Ta seule satisfaction.
L’homme terrifiant qui m’accompagnait, resté à la porte, dit au nouveau démon —
: Tenez, monsieur……
Le démon gigantesque dit :
« Emmenez-le à la chambre numéro 24. » Ensuite, on m’emmena dans une pièce. Elle ressemblait à un bureau. Deux hommes y étaient assis. L’un d’eux tenait un journal. En le voyant, je reconnus le journal particulier de M. Abdul Fattah Ismail, qu’il sortait pour y noter les points nécessaires lorsqu’il dispensait le dars du Coran. Je compris ainsi que lui et ses compagnons avaient eux aussi été arrêtés. Car une réunion devait alors se tenir chez lui. À la pensée que les démons les avaient arrêtés précisément pendant la réunion, je me mis à trembler.
Entre-temps, on entendit l’appel à la prière de l’asr. Je me préparai pour la prière. À peine eus-je terminé que le démon terrifiant s’avança vers moi comme une bête féroce.
Le chemin vers la chambre numéro vingt-quatre
Cette fois, on me lia les deux mains derrière le dos et deux autres hommes à la peau noire me firent traverser les différentes parties de la prison militaire, en me conduisant plus loin. Ils tenaient de longs fouets noirs et flexibles. Dans les différentes parties de la prison, je fus horrifié par les scènes atroces de torture et de sévices infligés aux Ikhwan. On les dénudait, on les attachait solidement à des poteaux et on les fouettait sauvagement. Sous les coups de fouet, leur peau se déchirait et le sang coulait en cent filets. Certains Ikhwan étaient à nouveau frappés avec des chasseurs, puis on lâchait sur eux des chiens de chasse affamés. Leurs corps étaient mis en pièces par les morsures venimeuses des chiens. Beaucoup d’Ikhwan étaient attachés face au mur avant de subir des tortures physiques. Parmi eux, je connaissais personnellement beaucoup de jeunes militants. Ils m’étaient chers comme mes propres enfants. Ces jeunes gens instruits, bienfaisants et craignant Dieu étaient des moudjahidines entièrement dévoués à la voie d’Allah. Leurs journées s’écoulaient au service du mouvement islamique, et dans l’obscurité de la nuit, ils s’adonnaient au dhikr d’Allah. Seuls les ennemis les plus acharnés de l’islam pouvaient infliger à ces jeunes, futurs dirigeants de la nation et prunelles des yeux du peuple, de telles tortures impitoyables et une telle barbarie cruelle ! Pourtant, même après ces violences et cette oppression indicibles, je fus stupéfait de voir leur visage conserver son éclat naturel, leur patience et leur fermeté ! En voyant l’exemple concret de leur abnégation et de leur absence de peur face aux persécutions, je ressentis à leur égard une véritable envie. Je suis fier de ces jeunes d’un courage exceptionnel, symboles de patience. J’ai vu que parmi ces victimes de la torture et des sévices se trouvaient aussi bien des jeunes, des hommes d’âge mûr et des vieillards, que des garçons et des filles à peine adolescents, jusqu’à des vieillards de quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans. Tous étaient dans la même situation, dans le même état.
Leur corps entier était couvert de sang, leur dos déchiré par les coups de chasseur, leur visage marqué de traces sanglantes de griffures, et ils ne portaient qu’un morceau de tissu en lambeaux. Sur ce front qui ne s’était jamais incliné devant personne, sinon par nécessité devant Dieu, ruisselait un flot de sang chaud. Mais quelle merveille ! Leurs yeux et leurs visages resplendissaient d’un rayon étrange. Même sur le gibet, ils chantaient les louanges d’Allah avec un visage serein. On les avait suspendus la tête en bas au toit, mais cela n’avait en rien altéré leur patience ni leur véracité. Je n’avais toutefois plus la force de regarder cette scène déchirante. Insupportable…… Insupportable…… insupportable !
Soudain, un jeune homme suspendu par des balles m’aperçut. Du haut de la planche d’exécution, il me cria :
: Ô mère ! Notre mère ! Qu’Allah vous maintienne ferme sur le chemin de la vérité.
: Qu’Allah te maintienne toi aussi ferme ; qu’Allah t’accorde patience et courage… dis-je.
J’ai vu le sang couler du corps meurtri et lacéré de cet homme et se rassembler en un seul endroit. De ce sang coagulé émanait une sorte de halo lumineux et éclatant. Je priai :
« Ô Rabb al-‘Alamîn, accorde patience, force, courage et sérénité aux moudjahidines de Ta religion ! Répands Ta miséricorde, ô Seigneur… ! »
En regardant les héroïques moudjahidines opprimés, je dis :
« Mes chers enfants, descendants du Messager ! Ne perdez ni patience ni courage. Allah est votre soutien. — Votre destination est le Paradis. » Le bourreau qui me faisait tourner en rond, m’ayant entendu prononcer des invocations devant Allah, leva ses deux énormes mains puissantes et me frappa violemment du poing sur les tempes. La violence du coup me rendit sourde et, pendant quelque temps, je perdis également la vue. J’avais l’impression d’avoir été frappée de stupeur par la foudre qui venait soudainement de tomber. J’avais aussi l’impression que les membres de mon corps se déchiraient et tombaient morceau par morceau, tandis qu’une lueur surnaturelle émanait de tout mon corps. Malgré les souffrances insupportables qui me faisaient me tordre de douleur, je dis :
« Ô Seigneur, je supporterai tout sur le chemin de Ta satisfaction. » Alors, il me semblait que quelques paroles flottaient depuis le Paradis : « Ô Seigneur ! Accorde-nous la confiance en nous-mêmes ; ô Allah, protège les croyants de la tyrannie des injustes. »
« Si Tu n’avais pas été notre Seigneur, nous n’aurions pas reçu la guidance, nous n’aurions pas fait l’aumône ni accompli la prière ; dans les épreuves et les malheurs, accorde-nous la confiance en nous-mêmes. » — Hadith
Le bruit des coups de fouet et des claquements du hunter ne cessait de s’amplifier, mais la voix de la foi était encore plus claire et plus puissante. Soudain, j’entendis une autre voix, une voix qui semblait venir du paradis.
« Il n’y a pas d’autre seigneur qu’Allah ; Il est Un et sans égal. » répétai-je.
« Patientez, mes enfants, patientez. Le paradis vous attend. »
Les coups de poing violents des geôliers de l’oppresseur s’abattaient sur mon dos comme une pluie torrentielle. Je dis :
Allahou Akbar, et à Allah revient toute louange — Allah est le Tout-Puissant. Toute louange appartient à Allah… Ô Allah ! Avec patience et satisfaction, je Te rends grâce pour toutes les récompenses que Tu nous as accordées sous la forme de l’islam, de la foi et du djihad.
Ensuite, le bourreau ouvrit la porte d’une pièce obscure, m’y fit entrer, puis referma la porte de l’extérieur et s’en alla.
Dans la cellule numéro vingt-quatre
Je prononçai « Bismillah » et entrai dans cette pièce plongée dans une obscurité impénétrable. Dès que la porte de la pièce fut fermée, une lumière électrique intense sembla m’éblouir. Je compris que ma deuxième forme de châtiment avait commencé. Je vis que la pièce entière était remplie de chiens. Je ne me souviens plus exactement du nombre de chiens qu’il y avait. Terrifié par tous ces chiens féroces, je fermai les yeux. D’innombrables chiens semblaient mordre cruellement tout mon corps. J’avais l’impression que ma tête, mes mains, ma poitrine, mon dos, mes jambes — bref, tout mon corps — était lacéré par leurs morsures. À peine ouvrais-je les yeux pour contempler cette scène horrible que j’étais contraint de les refermer. Dans cette situation désespérée, je me mis à réciter les noms d’Allah, les Asmâ al-Husnâ. Oubliant les morsures venimeuses des chiens, je me consacrai entièrement au dhikr d’Allah. Je dis :
« Ô Seigneur très pur et très généreux ! En rompant mes liens avec tout ce qui existe sur terre, je ne conserve désormais que mon lien avec Toi. Mon succès réside dans le fait que Tu sois satisfait de moi… Je ne désire, en échange de la vie et de tout ce que contient ce monde, que Ta proximité. Accorde-moi une place dans la demeure de Ta miséricorde… Accorde-moi, sur le chemin de Ta religion, l’amour, Ta satisfaction et la mort en martyr, et donne à toute personne attachée au tawhid une ferme confiance en elle-même. »
Ainsi, plusieurs heures s’écoulèrent entre les morsures des chiens et mes prières. Soudain, la porte de la cellule s’ouvrit et l’on me fit rentrer dans la pièce.
J’étais fermement convaincu que le vêtement blanc que je portais était devenu complètement rouge de sang. Mais quelle merveille ! Mon vêtement était resté d’un blanc immaculé, exactement comme auparavant, et mon corps ne portait aucune trace de morsure de chien. Quel prodige ! Quelle miséricorde invisible de la part d’Allah ! Ô Seigneur, suis-je digne de recevoir une telle grâce de Ta part ?… Toute louange T’appartient, Seigneur !… Je me disais tout cela intérieurement. À ce moment-là, le bourreau de la prison me demanda :
« Qu’est-ce qui se passe ? Les chiens ne t’ont pas mordu ? Mais pourquoi ? Quelle affaire étonnante… » Sur ces mots, il fixa son regard sur son chasse-mouches. Le deuxième homme qui l’accompagnait, tout en agitant sa canne, semblait lui aussi réfléchir à quelque chose.
Dans le ciel occidental, les dernières lueurs rouges du crépuscule commençaient à pâlir. C’était l’heure de la prière du maghrib. Après avoir passé plus de trois heures au milieu de chiens féroces et en être sorti avec le corps parfaitement indemne, je rendis grâce à Allah, les yeux remplis de larmes.
Après la prière, un employé de la prison m’emmena et, après avoir parcouru un long chemin, me fit s’arrêter devant une porte fermée. Lorsque la porte s’ouvrit, je vis devant moi un terrain désert et lugubre. Nous traversâmes le terrain, puis nous avançâmes dans un long corridor sombre. De part et d’autre du corridor se trouvaient d’innombrables portes fermées. Par une seule d’entre elles, je vis de la lumière s’échapper. En y jetant rapidement un regard, je constatai que c’était la porte de la cellule numéro deux, où était assis un haut responsable, Mohammad Rachad Muhanna. Il avait autrefois été prince héritier d’Égypte. Le gouvernement nourrissait à son sujet la crainte infondée que les Frères musulmans le placeraient probablement à la présidence de l’Égypte. Il fut donc lui aussi arrêté.
Dans la cellule numéro trois
La porte de la cellule numéro trois s’ouvrit, et l’on me poussa à l’intérieur. Dès que la porte se referma, une lampe électrique suspendue au plafond, d’une lumière extrêmement intense, s’alluma. Sa lumière était si éblouissante qu’il devint difficile de garder les yeux ouverts. Je compris que ce jeu de lumière aveuglante faisait bien partie de mon châtiment !
Un peu plus tard, lorsque je frappai à la porte de l’intérieur pour qu’on me l’ouvre, un Éthiopien terrifiant ouvrit la porte et vint se planter devant moi. Quand je lui demandai de m’apporter de l’eau pour les ablutions, il grimaça et me répondit d’une voix rauque :
« Tu ne sais donc pas qu’ici il est interdit de frapper à la porte, interdit de demander de l’eau, interdit de faire ses ablutions, interdit de boire de l’eau…… » Sur ces mots, il fit tournoyer son fouet dans le vide et ajouta :
« Gare à toi ! Si j’entends encore le bruit de tes coups à la porte, je te dépouillerai la peau avec ce fouet. »
Il n’y avait rien dans la cellule. De toute façon, après avoir passé jusqu’à trois heures avec les chiens dans la cellule numéro vingt-quatre, j’étais épuisé physiquement et mentalement. Je fis donc mes ablutions sèches sur le sol, étendis ma couverture sur mon corps et accomplis la prière d’al-Ichâ. Ensuite, j’essayai de me reposer un peu. Mais je gémissais, tant mes os me faisaient terriblement souffrir. Malgré tout, j’essayais de m’allonger en plaçant mes deux chaussures sous ma tête. Mais les ennemis de l’humanité se mirent à faire des choses telles que j’en oubliai complètement l’idée de me reposer.
Le ventilateur de ma cellule était très grand. À travers son ouverture, on voyait clairement la cour de la prison. Ils apportèrent précisément devant ce ventilateur un poteau de supplice. Puis ils commencèrent à y attacher les jeunes militants du mouvement islamique et à expérimenter sur eux de nouvelles méthodes de torture. Leurs corps furent meurtris sous les coups de fouet. Mais ces jeunes héros de la voie d’Allah supportaient tout avec une patience extrême. On n’entendait sortir de leur bouche aucun autre mot que le nom d’Allah. À chaque coup de fouet, un seul cri jaillissait de leurs lèvres : « Ya Allah ! », c’est tout.
Pendant ces tortures ignobles et inhumaines, le bourreau meurtrier leur demandait dans un langage extrêmement grossier……
: « Dis-le, fils de pute, quand es-tu arrivé ici ? »
Lorsqu’ils répondaient, il leur demandait :
: Quand es-tu allé chez Zaynab al-Ghazali pour la dernière fois ?
Si un jeune homme répondait à cette question qu’il ne savait pas ou ne s’en souvenait pas, alors ces brutes ignobles et barbares se jetaient tous ensemble sur lui et, tout en le frappant avec des chasseurs et des fouets, lui ordonnaient de m’insulter en termes obscènes. Mais ces jeunes musulmans, instruits et de bonne moralité, parmi lesquels se trouvaient des médecins, des ingénieurs, des professeurs, des intellectuels et des avocats, ne pouvaient même pas songer à proférer des insultes tant qu’ils avaient un souffle de vie. Ils disaient :
« Elle est pour nous comme une mère, une femme noble et pieuse. » Lorsque les jeunes hommes refusaient de proférer des insultes obscènes, les bourreaux, pris de rage contre eux, intensifiaient leurs sévices. Mais il leur fut impossible, en aucune manière, de faire dévier ces jeunes hommes de leurs principes. Que soient mille et mille fois loués ces jeunes héros qui, même face à la mort, n’ont pas transigé avec le mensonge et le faux, et qui, malgré d’innombrables dangers et épreuves, ne se sont pas écartés d’un iota du chemin de la vérité.
Il est impossible d’exprimer par des mots combien mon cœur et mon âme se tordaient de douleur en voyant des montagnes d’injustes sévices s’abattre sur ces jeunes hommes au caractère élevé et à la forte personnalité. Je ne faisais que prier Allah………
« Ô Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Compatissant, fais retomber sur mes épaules le châtiment de ces jeunes innocents et libère-les. »
Je voulais que les jeunes hommes approuvent les paroles des oppresseurs afin d’être libérés, et que j’endure à leur place tous les sévices. Mais il n’en fut pas ainsi.
Ils subissaient, l’un après l’autre, de terribles tortures. Ils invoquaient Allah, mais n’abandonnaient pas le droit chemin. En voyant toutes ces souffrances et ces douleurs, j’oubliais les miennes. Face à leurs souffrances, les sévices qui m’avaient été infligés me paraissaient bien légers. Désormais, je souffrais de leur douleur. Je ne demandais à Allah pour eux que Sa miséricorde.
Rêve
Dans cet état, je ne me suis même pas rendu compte du moment où je me suis endormi. C’était probablement une manifestation de la miséricorde d’Allah. Durant les jours de mes épreuves, j’avais déjà vu en rêve trois fois le bien-aimé Prophète Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) ; aujourd’hui, j’ai eu pour la quatrième fois le bonheur de recevoir cette grâce.
J’ai vu en rêve un vaste désert où se trouvaient de nombreux chameaux. Sur le dos de chacun d’eux était installé un siège resplendissant de lumière, et quatre voyageurs au visage paisible et serein étaient assis sur chaque chameau. À perte de vue, une caravane de chameaux s’étendait à travers tout le désert, jusqu’à l’horizon. Au milieu de tout cela, je me suis vu debout devant un grand homme au visage rayonnant, grave et pourtant souriant. Je vis une multitude innombrable de chameaux errant à travers le désert ; les rênes de chacun d’eux étaient serrées dans sa main.
Je lui demandai avec une profonde humilité :
Le bien-aimé Prophète est-il ici ? Il me regarda avec sérénité et dit :
: Zaynab ! Tu te trouves précisément sur la voie suivie par le Messager d’Allah et Son serviteur Muhammad.
Transporté de joie, je demandai de nouveau :
Est-ce vraiment, véritablement, que je marche sur la voie indiquée par le Messager de mon Allah et par Son serviteur ?
: Oui, ô Zaynab, ô Ghazali, tu te trouves bien sur la voie indiquée par le serviteur d’Allah et Son Messager. Je posai de nouveau la même question :
: Ô mon Prophète bien-aimé ! Ô Messager d’Allah ! Suis-je la servante d’Allah et est-ce que je suis la voie indiquée par Son Messager ?
: Le Prophète bien-aimé dit :
: Ô Zaynab, tu es sur le chemin de la vérité ; ô Zaynab ! Tu es la servante d’Allah et tu suis la voie de Son Messager Muhammad.
À mon réveil, je ressentis en moi une force et une sérénité extraordinaires. Ce rêve me rendit indifférente et détachée de toute pensée concernant les injustices et les persécutions du moment. Les coups de fouet ou les atrocités barbares infligées aux membres de l’Ikhwan dans la cour devant moi… plus rien ne me semblait aussi affligeant. Je vis que la potence avait été retirée de la cour devant moi. À présent, les bruits de coups me parvenaient de très loin.
Je m’étonnai en pensant que, dans le rêve, le Prophète bien-aimé m’avait appelée par mon véritable nom patronymique. Mon véritable nom patronymique est Zaynab Ghazali. Mais le public me connaissait sous le nom de Zaynab al-Ghazali.
Pour remercier Allah de m’avoir accordé ce rêve béni, je fis aussitôt mes ablutions sèches et me levai pour prier. Prosternée, je dis à Allah d’une voix entrecoupée de larmes :
: Mon Seigneur ! Comment pourrais-je Te remercier ? Je n’ai même pas la force de Te remercier. … Ô Rabb al-‘Alamin ! Je me consacre au martyre sur le chemin de Ton agrément. … Ô Seigneur ! Qu’à cause de moi personne ne tombe dans le malheur… Ô mon Seigneur ! … Maintiens-moi inébranlable uniquement sur le chemin simple et magnifique de Ton agrément……
Même après avoir accompli la prière, je continuai longtemps à répéter la même invocation. Je ressentais alors une telle sérénité et une telle joie que j’avais l’impression d’être arrivée dans un monde nouveau et de m’y promener. Je fus surprise d’entendre, dans le passage et la cour à l’extérieur de la cellule, le bruit de plusieurs voitures et les déplacements précipités des gens. J’appris plus tard que c’était l’heure de la relève des bourreaux. Les anciens bourreaux étaient partis et les nouveaux étaient arrivés avec un zèle renouvelé pour torturer.
En entendant l’adhan de l’aube, je fis les ablutions sèches (tayammum), répétai plusieurs fois les paroles de l’adhan et accomplis la prière. Dans ces conditions, je restai enfermé six jours durant, du 20 au 26 août, dans la même pièce. Pendant tout ce temps, la porte de la pièce ne fut pas ouverte une seule fois ; on ne me donna pas une goutte d’eau ni la moindre nourriture. Je n’eus aucun contact ni aucune conversation avec qui que ce soit de l’extérieur. Pas d’eau, pas de nourriture, pas de conversation : imaginez donc un peu cette vie de solitude, six jours ou six nuits, dans une pièce obscure ! Soit, je pouvais me passer de nourriture et de boisson, mais comment quelqu’un pourrait-il refuser à un être humain de satisfaire ses besoins naturels ?
De quel nom qualifieriez-vous ces gens qui prétendent être des êtres humains, alors que leurs actes feraient honte même au diable ? Ces dirigeants tyranniques se sont imaginé être une sorte de création surhumaine et ont pensé être affranchis de tous les principes de l’humanité.
Vous vous étonnez peut-être aussi qu’un homme puisse survivre six jours sans manger ni boire, sans même pouvoir satisfaire ses besoins naturels. Le bourreau qui montait la garde devant ma cellule en éprouva le même étonnement. Il ouvrit la porte, me vit assis, calme et en bonne santé, puis me demanda, après m’avoir lancé une grossière injure :
« Quoi, tu n’es pas encore mort, à ce que je vois ! Tu es toujours vivant ? » Dans une situation aussi anormale et incroyable, je vais vous expliquer comment, après tant de jours, je suis encore en vie et en bonne santé ; écoutez !
Premièrement : une foi et une confiance inébranlables en Allah. Car l’islam insuffle à ses véritables adeptes une force telle que le croyant peut triompher de toutes les souffrances et de toutes les épreuves, aussi terribles que soient l’oppression et la persécution. Par la grâce d’Allah, le croyant acquiert une telle endurance qu’aucun malheur, si difficile soit-il, ne peut l’effrayer ni le troubler. Les tyrans injustes sont enivrés par l’orgueil de leur force extérieure, mais devant la force spirituelle du croyant, toutes les autres forces se révèlent insignifiantes. Le croyant est capable de vivre à l’abri de toute peur ou convoitise. Deuxièmement : ce rêve béni, qui équivaut de la part d’Allah à m’accorder la vraie vie et la réussite. Grâce à lui, je trouve la force de vivre en ignorant l’influence de mon environnement. Ce rêve m’insuffle la force de mener une vie sereine, même en supportant toute souffrance et toute épreuve extrêmes.
Le septième jour de ma détention solitaire, privé de nourriture et de boisson, le même bourreau entra dans ma cellule avec quatre galettes sales, pourries et nauséabondes, ainsi qu’un morceau de beurre. Il les jeta sur le sol devant moi et dit :
« Tant que tu es vivant, mange ça… »
Ses grossières insultes, proférées par sa bouche hideuse, ne manquaient évidemment pas d’accompagner le tout. Je ne touchai ni aux galettes ni au beurre. Toutefois, je pris le récipient d’eau. Mais le récipient et l’eau étaient si sales et nauséabonds qu’il était impossible d’en boire. Pourtant, en fermant les yeux et en me bouchant le nez, j’avalai cette eau en disant :
« Au nom de ce grand Allah, par la bénédiction de Son nom, rien de ce qui est au ciel ni sur la terre ne pourra me nuire. Allah entend et sait toute chose. Ô Allah, transforme pour moi cette eau en nourriture nécessaire à ma santé. »
Après que j’eus bu l’eau, la porte fut refermée. Puis, au coucher du soleil, ce bourreau revint, ouvrit la porte et, tout en proférant des insultes obscènes comme à son habitude, dit—
: Sors, va uriner et déféquer, puis reviens.
En sortant, je faillis tomber à terre à cause de ma faiblesse physique. Voyant cela, le bourreau me soutint et me conduisit jusqu’aux toilettes. Alors que j’allais en fermer la porte, il dit—
Il est interdit d’en fermer la porte. En entendant cela, je sortis et lui dis—
: Conduis-moi jusqu’à ma cellule. Je n’ai besoin de rien.
Après avoir entendu ces paroles, il répondit en faisant preuve d’une cruauté et d’une impudence extrêmes—
: Je reste debout ici à t’attendre. Va faire tes besoins !
Réfléchissez : peut-on trouver un exemple de bestialité pareil ? Même l’être humain le plus vil peut-il être aussi bas, aussi abject ? Mais, sur l’ordre de Nasser, ces bourreaux ont surpassé les bêtes en matière de grossièreté et de barbarie.
De retour dans ma cellule, je dis avec regret :
La mort serait préférable. Au moins, j’aurais été épargné par le visage d’un barbare aussi grossier. Je n’aurais pas été contraint d’aller jusqu’au robinet d’eau avec ce démon. Après que le bourreau eut fermé la porte de la cellule et fut parti, je fis les ablutions sèches, puis accomplis la prière du maghrib. À peine avais-je achevé la prière que la porte s’ouvrit et que plusieurs hommes entrèrent dans la cellule. Parmi eux, je vis aussi ce démon cruel qui m’avait contraint à rester pendant trois heures au milieu d’une multitude de chiens. À ce moment-là, j’étais allongé sur le sol. Ce démon dit à quelqu’un :
Viens, docteur, regarde-le !
Après m’avoir examiné, le médecin dit :
: « Il n’a rien. Son cœur fonctionne encore normalement. »
Mais le médecin savait-il que, sous la torture, j’étais à l’agonie ! Ensuite, ils fermèrent la porte et partirent tous. Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrit ; on m’emmena dans une autre pièce obscure et on m’y attacha au mur pendant deux heures. Ils m’interdirent même de bouger. Ils fermèrent la porte et me lancèrent des insultes en disant :
: Espèce de fils de chien, le jour de ta mort approche !
J’ai dit à Allah de toutes mes forces, sans tenir compte de leurs paroles :
« Ô Seigneur, que ma mort survienne sur la voie de la foi et de l’islam. » Ensuite, je commençai à réciter la sourate Al-Fatiha et la sourate Al-Baqara. J’eus l’impression que c’était la première fois de ma vie que je récitais le Coran. Je récitais le Coran, absorbé, les yeux fermés, quand soudain quelqu’un me gifla violemment au visage. Aussitôt, la lumière s’alluma. Je vis devant moi un bourreau gigantesque tenant un fouet. Il se mit à m’asséner impitoyablement des coups de fouet. Puis il posa trois feuilles de papier blanc devant moi et dit :
« Tu écriras sur ces feuilles tout ce que nous te dicterons… »
Soudain, l’un d’eux s’approcha, me saisit fermement de ses mains puissantes et me projeta violemment contre le mur. Ensuite, un deuxième homme me releva du sol, me secoua brutalement, puis me jeta lourdement par terre et ordonna à un soldat :
« Frappe-le à coups de botte autant que tu peux. »
Après m’avoir torturé cruellement pendant longtemps, il me fit asseoir sur une chaise, me mit les trois feuilles entre les mains et dit :
« Écris ici le nom de toutes les personnes dont tu connais le nom, qu’elles se trouvent en Arabie saoudite, en Syrie, au Soudan, au Liban ou dans n’importe quelle partie du monde ! Si tu n’écris pas conformément à nos ordres, tu seras fusillé ici même sur-le-champ. Et oui, tu écriras aussi en détail toutes les informations que tu connais sur l’Ikhwan, ainsi que tout ce qui concerne tes relations avec lui. Tiens, voici un stylo. »
Puis ils fermèrent la porte et partirent.
Bien que je fusse accablé par une douleur indescriptible, je m’assis avec du papier et un stylo—
Je me mis à écrire—
« Dans de nombreux pays sont dispersés des frères et des sœurs qui me connaissent par l’intermédiaire du mouvement islamique. Le but de notre mouvement est d’établir la religion d’Allah. Par Allah, ne viennent à nous que ceux qui sont capables de choisir le droit chemin. Et ce droit chemin est celui suivi par le bien-aimé Prophète Hazrat Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) et par les Compagnons.
Notre objectif est de propager la religion d’Allah et d’appeler les gens à gouverner conformément aux préceptes de cette religion. Et, au nom d’Allah, je vous appelle vous aussi à abandonner la voie de l’ignorance et de la tyrannie pour emprunter celle de l’islam, à suivre le tawhid et la risalat, et à vous soumettre à Allah. Les vapeurs empoisonnées du mensonge et de l’injustice qui ont pénétré vos esprits en suivant la voie du faux seront dissipées sur le chemin d’Allah, et Allah vous fera sortir des ténèbres pour vous conduire vers la lumière. »
« Faites également parvenir ces paroles au président du pays. Peut-être se repentira-t-il et retournera-t-il de nouveau sur le chemin de l’islam. S’il rejette votre appel, il devra lui-même en répondre. J’atteste qu’il n’y a aucune divinité en dehors d’Allah et que Hazrat Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) est le serviteur et le Messager d’Allah. »
« Ô Allah, sois témoin que j’accomplis ma responsabilité.
À présent, s’ils se repentent, accepte leur repentir. Et s’ils veulent rester dans les ténèbres de l’oppression, Toi seul sais tout et Tu es le meilleur des juges. Ô Allah ! Maintiens-nous fermes sur le chemin de la vérité. Accorde-nous une mort en martyrs. »
J’écrivis tout cela en considérant que c’était mon devoir religieux, puis, après avoir terminé, je recommençai à réciter le Noble Coran.
Au bout d’un moment, Safwat Roubi vint prendre les feuilles que j’avais écrites et me laissa dans cet endroit isolé. Quelques instants ne s’étaient pas même écoulés que, soudain, la porte s’ouvrit et quatre militaires de Safwat entrèrent ; ils déversèrent toutes les insultes que contenait leur répertoire d’injures, puis dirent :
Qu’est-ce que tu as écrit comme inepties sur le papier ?
Ensuite, il cria depuis la porte :
Attention ! Attention ! Le directeur de la prison militaire, Hamza Pacha Basyouni, arrive.
Le directeur entra dans la pièce et se mit à proférer des insultes si obscènes et si abominables qu’aucune personne ordinaire n’aurait même pu les imaginer. Je le fixai avec un profond dégoût. Il prit quelques-unes des feuilles que j’avais écrites des mains de ses hommes et dit :
Tout ce que tu as écrit n’est que mensonges.
Sur ces mots, il les déchira en tout petits morceaux.
Ils dirent, en évoquant Safwat :
: C’est donc cela, vos plaisanteries ! Les sottises que tu as écrites l’ont tourmenté. Basiyuni dit-
: « Tiens-le ! » Puis il sortit et revint quelques instants plus tard avec un soldat. Celui-ci me souleva très haut avec une cruauté extrême avant de me jeter lourdement à terre. Dès que je touchai le sol, je perdis connaissance. Lorsque je repris connaissance, je constatai qu’on m’avait attaché, suspendu la tête en bas à une pièce de bois, comme un boucher suspend une bête abattue. Puis vinrent les coups déchaînés du fouet. Quel traitement abominable et bestial ! Moi-même, je suis moi-même, mais aucun être humain n’aurait pu le supporter ! Entre-temps, tout en invoquant le nom d’Allah, je perdis de nouveau connaissance.
Lorsque je repris connaissance une nouvelle fois, je me trouvai allongé sur une civière de l’hôpital. Je n’avais alors même pas la moindre force pour parler ou bouger. Toutefois, j’entendais les conversations autour de moi.
Peu après, on me ramena dans ma cellule. Du sang coulait encore de partout sur mon corps. Accablé par une douleur insupportable, je secouai la porte et demandai au gardien d’appeler un médecin et de m’apporter des bandages. Mais je ne reçus en réponse que d’horribles insultes. N’ayant aucun autre recours, j’adressai une prière à Allah, Lui demandant de faire cesser mes douleurs et mon saignement. Allah exauça ma prière. Le sang cessa de couler des différentes parties de mon corps. Mais les douleurs persistèrent. Pour m’en libérer, je commençai à répéter le nom d’Allah. Cela atténua quelque peu la douleur et les souffrances que je ressentais. C’est alors que je me rappelai un hadith du noble Prophète. Le noble Prophète a dit-
« Gardez-vous de la plainte de l’opprimé, car rien ne s’interpose entre l’opprimé et Allah. »
Plusieurs nuits s’écoulèrent dans cette situation insupportable. Il n’était question d’aucun médicament ni d’aucun soin. Seul cet effrayant gardien à la peau noire ouvrait chaque jour la porte à une heure fixe et jetait à l’intérieur un peu de beurre et quelques morceaux de pain rassis. Mais comme cette nourriture était impropre à la consommation, je n’y touchais même pas. Il les ramassait donc exactement là où il les avait déposés. Il était extrêmement difficile de supporter l’odeur nauséabonde de ces morceaux de pain et de ce beurre.
Allah est leur soutien
Un jour, ayant entendu le bruit étouffé des pas de quelqu’un devant la porte, je m’en approchai, saisi d’un sentiment étrange. En regardant par l’ouverture de la porte par laquelle le gardien me surveillait, je vis devant moi le Mourchid-e Aam, l’imam Houzaybi. Lui aussi avait donc été arrêté ! Je collai mes lèvres à cette ouverture et récitai ce saint verset-
« Si vous avez été blessé, alors la nation a elle aussi été blessée de la même manière ; ne montrez pas de faiblesse et ne vous affligez pas. Si vous restez ferme dans la foi, vous connaîtrez le succès. »
Mon regard embrassa ses pieds sacrés, et je ne cessai de réciter ce verset du Coran. Il y répondait par des signes de la main, de telle sorte que le gardien, debout comme une ombre, ne puisse rien comprendre. La proximité de l’imam Houzaybi me rendit indifférente à mes peines et à mes souffrances.
En vérité, les croyants nouent entre eux des liens de fraternité dans la voie d’Allah. En islam, il n’existe aucune distinction ni discrimination entre les petits et les grands. En islam, chacun œuvre pour obtenir l’agrément d’Allah. Il n’y a donc aucune différence entre le dirigeant et ses disciples, ni entre le commandant militaire et les simples soldats. Tous œuvrent dans leur domaine respectif pour obtenir l’agrément d’Allah, et chacun est comme un frère pour les autres. Ces réflexions idéologiques apportèrent à mon cœur la fraîcheur apaisante de la sérénité.
Le rouleau compresseur de l’oppression et des persécutions
Cette tranquillité ne dura pas longtemps. Un après-midi, la porte de la cellule s’ouvrit soudain et Safwat apparut. Tout en frappant le mur avec le fouet qu’il tenait à la main, il m’empoigna, me traîna jusqu’aux abords du bureau de la prison, m’assit sur une chaise, puis partit. Quelques instants plus tard, un homme vint me demander :
: Êtes-vous Zaynab al-Ghazali ?
Après avoir reçu une réponse affirmative, il partit. Puis arrivèrent trois soldats gigantesques et terrifiants. On aurait dit qu’ils venaient tout juste de sortir de l’enfer. Les marques évidentes de la cruauté se lisaient sur leurs visages. Ensuite, un autre homme vint leur demander :
: M’ont-ils reconnue ?
En réponse, ils dirent tous :
: Oui, bien sûr qu’il l’a reconnue. Le moment de sa mort est proche.
Ensuite, je les vis sortir et fouetter le frère Faruk Mansabi. Il avait été suspendu auparavant à une haute structure en bois. Tout en le fouettant, ils interrogeaient le frère Faruk :
« Combien de fois as-tu rencontré Zaynab Ghazali ? » En même temps, ils lui ordonnaient de m’insulter en termes obscènes. Mais lorsque ce serviteur d’Allah refusa de leur obéir, l’intensité des coups augmenta. En voyant son état, mes yeux semblaient laisser couler du sang au lieu de larmes. Après l’avoir violemment battu, ils jetèrent le frère Faruk à terre. À voir son état, on aurait dit que sa vie allait s’éteindre à l’instant. Mais, par la miséricorde d’Allah, il survécut. Finalement, dans une parodie de justice, il fut condamné à la réclusion à perpétuité avec travaux forcés. Même en prison, ce soldat d’Allah continua de prêcher l’islam parmi les détenus et de les inciter à rejoindre le mouvement islamique. Finalement, les ennemis de l’islam l’emmenèrent à la prison de Limantara, où ils l’assassinèrent cruellement (Inna lillah………). Jusqu’au dernier instant de sa vie, il resta ferme sur la voie de la satisfaction d’Allah et eut la grâce d’accéder au martyre.
Ces impies ne firent pas subir de tels sévices au seul frère Faruk. Ensuite, ils suspendirent un autre frère à une structure en bois, lui posèrent les mêmes questions et lui ordonnèrent de m’insulter. Mais lorsque ce frère refusa de m’insulter, ils le frappèrent avec une telle brutalité qu’il perdit connaissance. Pensant qu’il était mort, ils le placèrent sur une civière et l’emmenèrent vers un lieu inconnu. En réalité, les impies pensaient qu’après avoir vu tout cela, j’accepterais de rendre un faux témoignage selon leur volonté. C’est dans ce but qu’ils m’envoyèrent un homme. Celui-ci vint me voir et tenta de se présenter comme quelqu’un de très courtois et comme mon bienfaiteur.
Il me salua et se présenta :
« Je suis l’avocat Omar Issa. »
J’ai appris par la suite que ses paroles étaient mensongères. En réalité, lui aussi était l’un de ces démons. En commençant à parler, il dit :
« Zaynab, je souhaite parvenir à un accord avec toi. Mon objectif est de te libérer du danger dans lequel tu t’es toi-même précipitée…… Tu es une femme honorable. Réfléchis-y un peu ! Même des gens comme Huzaybi ont tout avoué, et ils ont révélé à ton sujet des choses qui pourraient même te valoir la peine de mort. Ils se sont sauvés eux-mêmes, mais ils t’ont exposée à un danger encore plus grand. À mon avis, tant qu’il en est encore temps, tu peux préserver ton honneur et ta dignité en disant tout. Dis-moi : quelles étaient leurs intentions ? Et expose aussi en détail ton propre point de vue. Je pense que ton point de vue sera certainement le bon. »
Même après avoir entendu toutes ces simagrées, je gardai le silence. Comme je ne répondais pas, il reprit :
« Zaynab, réponds après mûre réflexion. En réalité, je veux connaître les faits. »
Cette fois, je dis :
« À ce que je sache, l’Ikhwan al-Muslimun n’a rien fait qui puisse provoquer la colère d’une personne honnête. Moi-même, je fais partie de l’Ikhwan. Quel crime avons-nous donc commis ? Nous enseignons aux gens les principes de l’islam ; est-ce donc un crime ? »
Après que je me fus tue, il dit :
« Mais cela prouve qu’ils se livraient à de nombreux complots, notamment à celui visant à assassiner Jamal Abdun Nasser et à semer l’anarchie dans le pays. Et tu les soutenais dans cette entreprise. Écoute, je suis procureur ; mon travail consiste à connaître les faits. » Je dis :
« L’assassinat d’Abdun Nasser ou la création de l’anarchie dans le pays ne peuvent en aucun cas être les objectifs de l’Ikhwan. Bien au contraire, c’est Jamal Nasser qui a détruit le pays. En vérité, il est incontestable que notre objectif est bien plus noble et constructif. Nous voulons établir le mode de vie choisi par Allah, fondé sur un tawhid parfait et l’adoration, c’est-à-dire à la lumière du Coran et de la Sunna. Lorsque nous aurons atteint ce noble objectif, le trône de paon de la fausse impiété disparaîtra de lui-même. Toutes les histoires fabriquées seront anéanties. Souviens-toi que notre objectif est la réforme et la reconstruction. Nous ne cherchons pas à détruire, mais à construire et à progresser. »
En entendant cela, il dit en riant :
« En réalité, vous conspiriez contre Gamal Nasser et son gouvernement. C’est ce qui ressort de tes propres paroles. »
Je répondis :
« Écoute, l’islam ne laisse aucune place à la conspiration ni aux intrigues. Nous ne connaissons rien de tout cela. Au contraire, nous nous élevons contre toutes les formes d’injustice. Nous exposons aux hommes la nature de deux voies : l’une est la voie prescrite par Allah, et l’autre est la voie de Satan. Ceux qui suivent la voie de Satan, nous les considérons comme des malades égarés. À ces gens, nous administrons avec une grande bienveillance le remède de la vérité. Et ce remède, c’est la charia d’Allah — la religion d’Allah. »
« Nous avons révélé le Coran ; il est miséricorde et délivrance pour les croyants, et pour les injustes il n’est rien d’autre qu’un accroissement de leur perte. »
Alors les paroles de ce démon, qui se faisait passer pour un avocat, commencèrent à changer. En réalité, c’était Saïd Abudul Karim. Il sortit en disant :
« Je voulais t’être utile. Mais il semble que tu sois encore sous l’emprise des idées des Frères musulmans. »
Ensuite, Safwat Roubi vint me placer face au mur. Il me fit rester debout, immobile, pendant plusieurs heures, tandis que sous mes yeux il faisait subir aux Frères musulmans des tortures indicibles et d’une cruauté inhumaine. À force de voir cela, j’en avais le sang glacé. Je connaissais intimement beaucoup d’entre eux, comme Sarsi Mustafa, Farouk Al-Assadi et Taher Abdel Aziz Salem. C’étaient des militants éminents du mouvement. Quelque temps plus tard, le soi-disant avocat, Hamza Bisioubi et Safwat Roubi revinrent. Hamza dit :
« Pourquoi refuses-tu de t’entendre avec l’avocat ? Nous cherchons pourtant à te tirer de ce mauvais pas. D’après ce que je sais de ton mari, c’est un homme très bien. Mais tu as été victime d’une tromperie. Hassan al-Houdaïbi a tout révélé. »
demandai-je sur un ton sarcastique :
« Est-il vrai que les Ikhwan ont tout révélé ? Et est-ce pour cela que vous continuez à leur infliger des tortures inhumaines ? Vous les suspendez au gibet et les fouettez !……… Sachez-le, jamais je ne pourrai mentir contre les Ikhwan ni contre moi-même. Nous sommes musulmans. Tous nos efforts et tous nos sacrifices sont pour l’islam. Voilà ce que sont nos actes et nos œuvres. »
Derrière eux se tenaient quatre bourreaux. Les chasse-mouches et les fouets qu’ils tenaient venaient, à l’instant même, de faire saigner les Ikhwan.
Attirant l’attention du prétendu avocat dans leur direction, je dis d’un ton réprobateur :
« Monsieur l’avocat ! Ces chasse-mouches et ces fouets faisaient donc partie du programme de vos facultés de droit ? » Avant que nous ayons fini de parler, Hamza Bissiouni m’asséna une gifle retentissante sur la joue et dit :
« Tu nous as tous pris pour des fous, hein ? Aujourd’hui, je vais t’enterrer de la même manière que j’enterre chaque jour dix Ikhwan. »
Pour la deuxième fois, je m’adressai au prétendu avocat :
Si tu es vraiment avocat, pourquoi ne notes-tu pas ces actes de torture dans le journal que tu tiens en permanence ? ……… Et d’ailleurs, quelle preuve avons-nous que tu es avocat ?……
En entendant cela, Hamza Bisyuni dit :
« Ça suffit, allez, retournez chacun à votre travail. Je voulais seulement lui venir en aide. Mais il se trouve qu’elle ne le veut pas. »
Aussitôt, Safwat et ses compagnons bourreaux se mirent à me frapper sauvagement à coups de fouet. Pour protéger mes yeux, je les couvris de mes deux mains. Le reste de mon corps tout entier était meurtri par les coups de fouet. Afin d’atténuer la sensation de cette torture insupportable, je fis des invocations devant Allah et, à chaque coup de fouet, je continuai à prononcer les mots : « Ô Seigneur, ô Allah ! »
Après m’avoir presque épuisée à force de me fouetter, Safwat et ses compagnons m’attachèrent contre le mur, tirèrent mes deux bras aussi haut que possible, les y attachèrent, puis partirent. Dans cette situation, mon seul recours pour trouver la paix et le soulagement était d’invoquer le nom d’Allah. Je continuai donc à invoquer le nom d’Allah et à Lui adresser mes prières.
Après m’avoir laissée ainsi pendant plusieurs heures, Safwat revint auprès de moi avec un homme à la peau noire nommé Sambo. Dès leur arrivée, tous deux se mirent à me rouer de coups de poing et de gifles. Ensuite, ils m’emmenèrent dans une cellule et m’y enfermèrent.
Après leur départ, l’appel à la prière de l’aube me parvint du minaret d’une mosquée située au loin. Oubliant toutes mes douleurs, je commençai par accomplir la prière, puis je levai les deux mains vers Allah et dis : « Ô Seigneur des mondes, si Tu n’es pas mécontent de moi, alors je ne me soucie d’aucune persécution en ce monde. Ta grâce et Ta miséricorde me suffisent. Je demande Ta lumière, celle qui illumine ce monde et l’au-delà, et je demande à être préservée de Ton mécontentement et de Ton courroux. Ô Allah, je me suis présentée devant Toi seul. Ô Seigneur, sois satisfait de moi ; assurément, Tu es le Maître de toute chose et le Tout-Puissant. »
Le représentant du président Nasser
Après m’avoir gardée enfermée dans une cellule pendant trois jours consécutifs, on m’emmena au bureau. Un homme grand, large d’épaules et à la peau blanche, m’y attendait. Dès que j’arrivai au bureau, le monsieur me dit :
« Assieds-toi, Zaynab ! Nous savons qu’ils t’ont rouée de coups et t’ont rendue très faible. Je te connais personnellement. …… Je viens directement du bureau du président. Je veux parvenir à un compromis avec toi. Tout le peuple du pays t’aime, et nous aussi, nous te respectons. …… Mais tu nous as tenus à distance et tu continues à t’opposer à nous. ……… Je ne sais pas pourquoi tu refuses de parvenir à un accord avec nous. Je te le jure par Dieu, si tu conclus un accord avec nous, tu seras libérée dès aujourd’hui de la prison militaire. Nous savons tous que tu n’es pas quelqu’un qui devrait être en prison. Nous ne te proposons pas seulement de te libérer de prison ; nous te garantissons également que tu seras nommée ministre des Affaires sociales à la place de Hikmat Abu Zayd. »
Après avoir entendu ses paroles, je lui demandai :
« Ainsi, avant de faire de Hikmat Abu Zayd un ministre, vous l’aviez donc roué de coups de fouet et jeté parmi des chiens féroces ? »
: Pourquoi en serait-il ainsi ? Pourquoi en serait-il ainsi ? Je te le dis sincèrement : tu purges ici une peine de prison et tu souffres ; en réalité, nous ne le voulions pas.
: Alors, que voulez-vous de moi ? demandai-je. Il répondit :
« Écoute, chacun des membres des Frères musulmans a porté des accusations contre toi…… M. al-Houzaïbi a lui aussi tout exposé en détail à ce sujet. Abd al-Fattah Ismaïl et Sayyid Qutb ont également tout expliqué et tout déclaré. Mais nous pensons qu’ils ont tous dit cela uniquement pour obtenir leur propre libération et te faire tomber. C’est pourquoi je me suis présenté moi-même, sur ordre du président Nasser, afin de parvenir à un accord avec toi. Si tu acceptes l’accord, tu seras libérée immédiatement et je te reconduirai moi-même chez toi dans ma propre voiture. Il faut que je te précise à ce propos que, d’après les déclarations faites par les Frères musulmans, il est devenu évident qu’ils tentaient de s’emparer du pouvoir et que tu avais préparé un complot visant à assassiner le président Nasser et ses quatre ministres. À ce sujet, nous voulons obtenir ta déclaration détaillée sur le rôle de M. al-Houzaïbi et de Sayyid Qutb. Et quels étaient donc les quatre ministres dont l’assassinat avait été projeté ? Veuillez faire une déclaration détaillée. »
Sans perdre un instant, je répondis :
La première chose à dire, c’est que les Frères musulmans n’ont jamais élaboré de plan visant à s’emparer du pouvoir, à assassiner les quatre ministres prétendument concernés ou quelque personne que ce soit. En réalité, le travail des Frères consistait à acquérir une connaissance approfondie de l’islam, à déterminer les causes de la pauvreté et du déclin des musulmans, ainsi qu’à procéder à un examen fondé sur les réalités de la situation dans son ensemble ; et les Frères ont remporté des succès dans ce domaine.
Le monsieur m’interrompit et dit : « Zaynab, ils ont tout avoué. »
Je répondis :
Bien sûr qu’ils l’ont dit ! Les bourreaux les ont peut-être contraints, malgré eux, à dire ce qu’ils voulaient leur faire dire. On les force par la violence et la coercition à reconnaître comme vrais des faits qui ne se sont jamais produits. Mais de tels aveux extorqués n’ont aucun sens. En réalité, nous ne faisions que prêcher les enseignements de l’islam et former les jeunes générations afin qu’elles puissent comprendre véritablement l’islam et le mettre en pratique. Si, à vos yeux, cela constitue un crime, alors nous n’avons d’autre recours que de nous en remettre à Allah pour obtenir justice. »
Le représentant du président dit alors, en jurant par Dieu et sur un ton compatissant :
« Je souhaite votre bien. Je suis venu précisément pour vous faire libérer. »
« Je le remerciai et lui répondis :
« Écoutez, je n’ai jamais désiré devenir un haut fonctionnaire de l’État ni obtenir un poste ministériel. J’ai consacré toute ma vie au service de la religion de l’islam. Je n’éprouve pas le moindre intérêt pour les riches, les grands dirigeants ou les fonctions ministérielles. Ma première et ma dernière tâche consiste uniquement à me dévouer au service de l’islam. »
Puis, au moment de sortir de la pièce, le représentant du président s’écria avec véhémence :
« J’étais venu me mettre à ton service précisément pour te faire libérer — mais tu le nies, tu le rejettes. »
Environ une heure après le départ du représentant du président, Riyad et Safouat vinrent me voir. Auparavant, Riyad m’avait menacé à plusieurs reprises, me disant que je serais tué si je ne faisais pas la déclaration qu’ils exigeaient.
Aussitôt après, je fus roué de coups comme trois jours auparavant. Après avoir couvert tout mon corps de blessures et de sang, ils m’enfermèrent de nouveau dans ma cellule et s’en allèrent.
Tant de visages dans ma cellule
L’après-midi du deuxième jour dans la cellule, au moment de la prière de l’Asr, des voix familières résonnèrent à mes oreilles. Je me levai tant bien que mal et me rendis près de la porte pour tenter d’observer ce qui se passait dehors par l’ouverture réservée au regard du gardien. Mais comme Hamza, Safouat et leurs compagnons se tenaient juste devant l’ouverture, je ne pouvais rien voir. Je continuai néanmoins à attendre. Un peu plus tard, lorsqu’ils se déplacèrent légèrement, les visages rayonnants et paisibles de Madame Alia Houaybi et de Gada Ammar apparurent devant moi. Tout en me dissimulant autant que possible aux regards perçants des bourreaux, je contemplais leurs visages purs et sacrés. Le simple fait de les voir si près me fit oublier jusqu’à mes douleurs et mes souffrances. Pourtant, je ne pouvais trouver aucun réconfort, pas même assis ou couché, sans parler de rester debout. Mais à présent, sous l’effet d’une magie inconnue, il me semblait être complètement guéri… Je les regardais en priant : Ô Pur Seigneur, protège ces sœurs et ces filles qui sont les miennes de la tyrannie et des persécutions des oppresseurs. Je pensais : Alia allait bientôt atteindre l’âge adulte, tandis que Gada Ammar était, à vrai dire, encore une enfant nourrie au lait. Pourtant, les ennemis de la vérité n’avaient pas hésité à arrêter même une enfant aussi innocente. Quelle cruauté chez ces oppresseurs ! Je ne sais pas dans quelle compétition d’héroïsme ces lâches impitoyables, enivrés par le pouvoir, se sont lancés sur la scène du monde en infligeant de si odieuses tortures à de faibles fillettes et à des femmes innocentes. En réalité, lorsque ces dirigeants autocratiques autoproclamés dévoilent leur véritable visage bestial, ils n’hésitent même pas à manifester la mentalité la plus terrifiante et la plus vile du monde. Il ne leur reste plus rien qui ressemble à une conscience ou à un jugement sain. Ils deviennent alors, aux yeux des citoyens ordinaires du pays, comme une malédiction qui s’abat sur eux. Le peuple épris de paix finit par être exaspéré par leur oppression et leurs persécutions. Nasser et ses acolytes étaient précisément des dirigeants maudits de cette espèce.
« Ô tyran Nasser, puisses-tu être anéanti ! Je demande à Dieu ta mort. En trompant la nation, dans quelle situation effroyable ne l’as-tu pas entraînée ! » Sous l’excès de l’émotion, je m’effondrai. Peu après, la porte de ma cellule s’ouvrit et le gardien à la peau noire y déposa une couverture et un oreiller. Je fus stupéfait ! Voilà dix-huit jours que je gisais à même le sol — pourquoi cette soudaine bonté aujourd’hui ?
Ensuite, le gardien revint déposer deux autres couvertures et deux oreillers. Un peu plus tard, Safouat et Hamza Bassiouni entrèrent avec Alia Houaybi et Gada Ammar. Après les avoir laissées toutes les deux à l’intérieur, ils refermèrent la porte et repartirent.
Dès qu’Aliya entra dans la pièce, elle me serra dans ses bras et éclata en sanglots. Oubliant alors ma propre situation et le monde entier, je demandai seulement, le visage profondément accablé :
: Aliya… mon Aliya… ! Tu vas bien ?
Puis, en regardant Ghada Ammar, je vis que les larmes brûlantes qui coulaient de ses deux yeux avaient humidifié la terre aride sous ses pieds. Je la pris dans mes bras et lui dis :
: Ghada, ma fille ! Tu ne me reconnais pas ? Elle répondit :
: Non… non, ô al-hajja ! Tu as complètement changé, maman. Ton corps est devenu aussi sec qu’un morceau de bois. Et en voyant ton visage, je me souviens de ton frère Sa’d ad-Din… » Je la réconfortai et lui dis :
: Dans la situation où nous nous trouvons, il est naturel que nous soyons ainsi. Nous respirons dans un environnement terrifiant. De plus, tu sais, sur les vingt-quatre heures du jour et de la nuit, je ne reçois comme nourriture qu’une seule cuillerée de salade. Même cela, c’est un soldat qui me l’apporte en secret. S’il est pris, il ne sera pas épargné.
Ensuite, après avoir étendu une couverture et disposé des oreillers, elles m’interrogèrent au sujet du dars du Coran. Elles pensaient qu’au moins, j’avais eu la possibilité de conserver et de lire le Noble Coran. Elles ne savaient pas que ceux auprès desquels je me trouvais étaient des ennemis du Coran et de l’humanité. Lorsque je leur racontai tout ce qui s’était passé, elles furent submergées d’émotion, de colère et de chagrin. Un peu plus tard, Aliya et Ghada Ammar me présentèrent chacune leur propre exemplaire du Noble Coran. Après tant de temps, en voyant le Coran devant mes yeux, des larmes de joie apparurent dans mes deux yeux.
Un peu plus tard, lorsque j’étendis ma jambe blessée afin d’atténuer la douleur, elles poussèrent un cri d’effroi en voyant les plaies purulentes causées par le fouet. Les larmes leur montaient à toutes deux aux yeux. Je leur récitai les versets du Noble Coran concernant les Ashab al-Ukhdud. Ghada Ammar continua de pleurer silencieusement, tandis qu’Aliya posa, d’une voix stupéfaite, une question pleine d’étonnement.
:Comment a-t-il été possible de traiter les femmes avec une telle cruauté et une telle brutalité ? Quels signes de sauvagerie bestiale que tout cela……
Mais Alia n’avait peut-être pas imaginé que les ennemis de l’islam et de l’humanité, les Jamal Nasser, puissent s’abaisser encore davantage dans leur hostilité envers Allah et Son Messager.
Le décès de Râfat Moustafa Nuhas
Alia changea le cours de la conversation et commença à me renseigner sur le monde extérieur. Elle m’annonça d’abord la mort de Moustafa Nuhas.
« Ô Rahman al-Rahim ! Tu n’as besoin de personne ; tous ont besoin de Ta miséricorde, de Ta compassion. Fais-lui miséricorde. » Alia m’apprit qu’il était décédé seulement deux ou trois jours après mon arrestation. Des milliers de personnes participèrent à sa prière funéraire. À cette occasion, les gens manifestèrent contre le gouvernement. La population forma un cortège avec sa dépouille jusqu’à la mosquée al-Hussein. Le ciel et l’air tremblaient sous les slogans répétés. Le gouvernement perdit contenance face à ce flot populaire en colère. En somme, lors du rassemblement de la prière funéraire de Moustafa Nuhas, la population saisit l’occasion d’élever la voix contre l’oppression et la corruption du gouvernement. …… Alia me rapporta également en détail les commentaires et analyses publiés à ce sujet par les journaux du pays et de l’étranger ainsi que par les autres médias.
À la mort de Moustafa Nuhas, les gens commencèrent à critiquer ouvertement le gouvernement. Ils déclaraient aussi qu’après Nuhas, il n’y avait plus aucun dirigeant. Les habitants du pays continuaient à exprimer leurs opinions. La douleur accumulée dans leur cœur éclata dans les slogans retentissants lancés pendant le cortège. Parmi leurs slogans, on entendait : « À bas le règne du mensonge ; de tous côtés, nous avons entendu aujourd’hui que Nasser est un imposteur ! » « Enlevez, enlevez, enlevez-leur leurs masques ! » « À bas le régime de Nasser, à bas le régime des tyrans ! » et ainsi de suite.
Je dis, en mémoire de Moustafa Nuhas :
:Ô ami du peuple ! Ceux à qui tu avais remis le pouvoir, ces imposteurs et ces hypocrites, ont eu recours, une fois au pouvoir, à l’injustice et à la corruption. Et tu as reconnu leur gouvernement. Le gouvernement actuel se maintient grâce à la propagande, à la publicité, ainsi qu’à ses écrivains achetés et à ses hommes de main.…… Ces lions de bois finiront eux aussi un jour par brûler et se transformer en tas de cendres………
Alia rapporte encore : vingt mille personnes venues prendre part à la prière funéraire furent arrêtées. Le peuple a également exprimé son indignation face à cela. En vérité, lors de la prière funéraire de Mustafa Nahhas, la colère latente du peuple éclata. D’une voix retentissante, il proclama son soutien à la vérité. La conversation me rappela le souvenir de Mustafa Nahhas. C’était un homme extrêmement simple et dépourvu d’orgueil. Il n’éprouvait aucune rancœur, même envers ses ennemis les plus acharnés. Il avait aussi le courage moral de reconnaître publiquement ses propres erreurs. En tous points, il était le dirigeant national de l’Égypte.
Je demandai ensuite à Alia si mon frère Saïf al-Ghazali avait lui aussi été arrêté. Au lieu de répondre oui ou non, Alia posa la main sur mon épaule et, hésitante, dit :
: Ô Al-Hajja ! Un temps est fixé pour toute chose. Je compris ainsi que ce que je redoutais au sujet de mon frère s’était produit.
Alia m’apprit que le service d’information du gouvernement avait fait tout son possible pour empêcher les gens de participer à la prière funéraire de mon frère. Malgré cela, le rassemblement qui eut lieu dépassa toute imagination. Selon Alia, les personnes que le peuple considérait comme les maîtres de son destin ont désormais vu tomber leurs masques. Il ne sera plus possible de tromper le peuple encore longtemps.
Le gouvernement distribue des postes ministériels à des gens sans conscience et avides d’intérêts personnels, en échange de leur activisme contre l’islam et les musulmans. On tente même d’acheter la conscience de la nation. Il est effrayant de penser aux conséquences amères que les agissements du gouvernement de Nasser finiront par entraîner pour le pays et la nation.
Après avoir entendu le récit d’Alia, je me tournai vers Ghada Ammar et m’enquis de la santé de son mari, de ses enfants et de ses parents. En pleurant, elle dit :
« Son mari a été contraint de fuir au Soudan pour échapper aux persécutions du gouvernement. Sa mère est très malade ; si ses deux enfants n’étaient pas auprès d’elle, elle aurait peut-être fini par prendre la vie en dégoût.
Je la réconfortai et priai Allah pour le bien-être de chacun.
Ensuite, je m’enquis du mariage de Zia Touhi. Ils m’apprirent qu’ils avaient été arrêtés et emmenés directement de la cérémonie, encore vêtus de leurs habits de mariage. Les mariés sont tous deux maintenant détenus en prison. En outre, sa sœur Molly et son frère médecin ont également été incarcérés ».
Je fus profondément bouleversée par ces arrestations arbitraires, particulièrement par celles de jeunes filles innocentes.
: Pourquoi serait-ce un crime d’être le frère, la sœur ou un proche de membres de l’Ikhwan, pour que tout le monde soit injustement jeté en prison ? À ma question, Alia répondit-
: Bien sûr que si ; de plus, le gouvernement arrête même ceux qu’il voit en train de faire la prière.
Gada exposa en détail combien d’innocents avaient ainsi été arrêtés. Les maisons de tous ceux que l’on soupçonnait d’être musulmans furent perquisitionnées, et d’innombrables personnes furent arrêtées sur la simple base de soupçons. En entendant cela, je commentai-
« Je pense que même les brigands mongols et tatars n’ont pas commis les atrocités dont Jamal Nasser se rend coupable. Avant la révolution islamique en Égypte, même les Romains n’avaient jamais infligé de telles persécutions. En vérité, Jamal Abdun Nasser a surpassé, dans le crime, les criminels les plus abjects de l’histoire de l’humanité. Je doute qu’un pécheur aussi aveugle, dépourvu de conscience et aussi dépravé que Nasser soit jamais né ailleurs dans le monde. Il s’enflammait dès qu’il entendait parler de l’islam, de la vérité et de la justice. Il n’est guère étonnant qu’un individu aussi vil et méprisable que lui fasse arrêter des femmes et les fasse fouetter. Harceler des innocents, réduire des femmes au veuvage, assassiner, et même enterrer des gens vivants : seul un homme comme Nasser pouvait en être capable. Jouer avec la vie, les biens et l’honneur de ses adversaires politiques, ainsi qu’avec la vie de leurs femmes et de leurs enfants, était son passe-temps favori. Aussi amère soit-elle, telle est la vérité ».
Après ces discussions amères et passionnées, Alia se concentra sur le nettoyage de la plaie de mon pied et sur la pose d’un pansement. Elle dit avec inquiétude-
: Cette fois, il me semble que nous allons devoir devenir les proies du fouet, dis-je-
« Qu’Allah préserve tout le monde de la tyrannie des oppresseurs. »
Ghada demanda tout en cherchant des bandages :
« Où est votre sac à vêtements, al-hajja ? » Malgré mon insupportable douleur, je répondis en souriant légèrement :
« Depuis dix-huit jours, ma fille, je porte cette même tenue ensanglantée. » Elle regarda mes vêtements déchirés et couverts de sang, puis se mit à pleurer à chaudes larmes. Ensuite, lorsqu’elles relevèrent ma robe pour me changer, elles aperçurent les innombrables coups de fouet sur mon corps et se mirent toutes deux à crier et à pleurer. Elles n’auraient jamais pu imaginer qu’une femme puisse subir une cruauté aussi impitoyable.
Afin d’apaiser leur émotion, je commençai à leur parler de la louange d’Allah et de la nécessité du sacrifice et de l’endurance sur la voie de l’islam. Je leur dis :
« Écoutez, ce n’est pas pour un intérêt terrestre que nous avançons, mais parce que nous progressons sur la voie d’Allah ; que peut-il donc y avoir de triste dans ce châtiment d’ici-bas ?… Louange à Allah de nous avoir accordé l’islam, le tawhid et la risalat, et de nous avoir accueillis sous l’ombre de la bonne parole : “Il n’y a de divinité qu’Allah, Muhammad est le Messager d’Allah.” » Aliya changea alors de sujet et dit :
« Savez-vous, vénérable dame, que Khaleda Hujaibi a dit : “Si ma sœur Zaynab est avec moi, je ne me soucierai d’aucune peine de la prison.” »
Cette parole me réjouit. Mais si Khaleda pouvait voir maintenant mon corps meurtri et baigné de sang, je ne sais pas si elle conserverait cette même pensée. Je prie Allah, dans ma supplication, de préserver tous les frères et sœurs musulmans de la tyrannie des oppresseurs.
Prendre de la nourriture équivaut à un acte de dévotion
Entre-temps, la porte s’ouvrit soudainement, interrompant notre conversation. Ce gardien à la peau noire, ce démon, revint après avoir déposé trois pains dans une main et une assiette de vermicelles cuits dans l’autre. Après son départ, Aliya referma la porte. Je suis incapable de supporter l’odeur rance de ce genre de nourriture ; d’un autre côté, la faim me faisait presque rendre l’âme. Aliya était extrêmement inquiète à mon sujet. Lorsque la nourriture arriva près de moi, elle me dit humblement :
« Prenez, al-hajja ! La nourriture semble assez bonne. » Sur ces mots, elle répartit les trois pains entre nous trois. Tous trois, réduits à cette extrémité et sans autre choix, étions contraints de manger cela. Tout en mangeant, Aliya dit qu’au moins, pour le bien de l’hôte à venir, il fallait manger quelque chose ; elle faisait allusion à l’enfant qu’elle attendait peut-être. Mais lorsqu’elle me vit cesser de manger, elle en fit autant. Gada aussi abandonna son repas. Alors Aliya s’adressa à moi : « Regardez, al-hajj, à force de ne pas manger, vous êtes devenu si maigre. Dans cet état, prendre de la nourriture équivaut véritablement à un acte de dévotion. Si vous poursuivez votre jeûne de cette manière, avez-vous réfléchi à ses conséquences ? Les oppresseurs seraient heureux de voir Zaynab al-Ghazali mourir de quelque façon que ce soit. C’est précisément ce qu’ils veulent. » Je lui répondis : « Je mange bien quelques petites choses, ne serait-ce que pour survivre tant bien que mal. C’est grâce à une seule cuillerée de salade qu’Allah me donne la force de rester en vie. » Mais comme elles insistaient sans cesse pour que je mange, je finis par accepter. Seul Allah sait avec quelle peine j’ai mangé cette nourriture. Le matin du deuxième jour, en présence d’Aliya et de Gada Ammar, je rencontrai, comme d’habitude, le murshid ‘amm, monsieur Huzaybi, à travers l’ouverture de la porte. Je permis également à Aliya et à Gada de profiter de cette occasion. Après avoir rencontré le murshid ‘amm, je ressentis une paix merveilleuse. Aliya aussi pouvait voir régulièrement son père. Il va sans dire qu’Aliya était la fille du murshid ‘amm Huzaybi. En passant devant notre cellule pour aller aux bains ou en revenir, ils me voyaient au murshid. Gada Ammar raconta successivement l’histoire de sa propre arrestation, sa rencontre avec Hamida Qutb et les événements liés à l’arrestation de toute la famille Qutb. J’en tirai beaucoup d’informations nouvelles. Le temps s’écoulait extrêmement lentement. Pour nous préserver de l’angoisse, nous organisions la prière en assemblée et des séances d’étude du Coran.
La nuit du désastre
Après la prière d’isha, le bourreau Safwat Roubi entra dans la cellule avec un soldat. Ils m’emmenèrent au bureau. Il convient de préciser que je m’étais déjà rendue deux autres fois dans ce même bureau. Un homme y était déjà assis. Je le saluai, mais au lieu de répondre à mon salut, il me demanda d’une voix extrêmement rude :
« Est-ce bien vous, Zaynab al-Ghazali ? »
« Oui, c’est moi », répondis-je. Il m’indiqua le fauteuil en face de lui et dit :
« Ah, alors c’est bien vous, Zaynab Ghazali… ! Dites-moi, pourquoi avez-vous volontairement choisi un endroit aussi terrifiant… ? Pourquoi supportez-vous toutes ces souffrances et ces épreuves uniquement pour les Frères musulmans ?… Ils sont tous impatients d’être libérés et chacun vous fait porter toute la responsabilité. …Et pendant ce temps, vous nous mettez dans une situation difficile. Pour ma part, je suis venu en promettant de vous faire libérer et de parvenir avec vous à un compromis sur plusieurs questions. Ensuite, vous rentrerez chez vous. Et ce n’est pas tout. Si vous agissez intelligemment, je vous promets, au nom du président Nasser, que le siège de l’Association des femmes musulmanes vous sera immédiatement rendu. …L’interdiction frappant votre journal sera levée et une aide mensuelle de deux mille livres égyptiennes lui sera accordée. Si vous acceptez un compromis, on vous aidera à développer davantage votre association. Si vous acceptez dès maintenant le compromis, je ferai venir tous vos vêtements et je prendrai les dispositions nécessaires pour que vous rencontriez le président dans l’heure. En vérité, les Frères vous ont beaucoup trompée. Qu’Allah leur pardonne. Vous aussi, vous nous avez placés dans une situation extrêmement dangereuse ; quoi qu’il en soit, notre président est un homme très généreux. »
Il continuait à parler dans un seul sens, tandis que je l’écoutais en silence. Me voyant rester silencieuse du début à la fin, il me demanda :
« Qu’y a-t-il ? Pourquoi ne dis-tu rien ? Écoute, Zaynab, essaie de comprendre ce que je te dis. Je te le jure par Allah : ils destitueront le président Abou Zayed et te nommeront ministre à sa place. Nous comptons sur ta coopération. Je t’en prie, ouvre ton cœur et dis toute la vérité. Tu verras par mes actes et mon comportement que je me révélerai véritablement ton frère et ton bienfaiteur. Tu sais combien de gens, à l’extérieur de la prison, t’aiment et te respectent. Ils sont prêts à tout faire pour toi. Ils t’aiment, te vénèrent, et feront absolument tout pour toi. »
Cette fois, je répondis d’une voix calme :
« Loin d’accepter le poste de ministre, je ne veux même pas envisager cette possibilité. Quant à l’Association des femmes musulmanes et à la revue, je dirai seulement que je les ai confiées à Allah. En outre, il n’est pas obligatoire pour les musulmans de suivre une association ou une revue quelconque ; au contraire, il est obligatoire pour chacun d’œuvrer uni sous la bannière de “Il n’y a de divinité qu’Allah”. » Il m’interrompit pour demander :
« Alors, Zaynab, pourquoi essayais-tu de reconstituer les Frères musulmans ? » Je répondis :
« En réalité, ma manière d’agir est différente. Par exemple, je considère que l’Association des femmes musulmanes, fondée en 1937, n’a jamais disparu. Pourtant, Jamal Nasser a cru qu’en s’emparant de tous les biens et du siège de l’association, il l’avait effectivement détruite. C’est une conception erronée de sa part. En vérité, notre succès ou notre échec dépend entièrement de la volonté d’Allah. Tu as certainement déjà entendu ce proverbe : “Quand Allah protège, qui peut nuire ?” Ainsi, ni les Frères musulmans ni l’organisation des femmes musulmanes n’ont disparu. Leur œuvre au service de la religion d’Allah se poursuit naturellement selon sa propre voie. La vérité subsistera toujours. Le gouvernement et le pouvoir des Jamal Nasser sont éphémères, tandis que la religion d’Allah et le gouvernement d’Allah sont éternels. Quant à nous, nous mourrons finalement sur notre voie. Mais le gouvernement sera bientôt confronté aux conséquences amères de ses actes illégaux. »
« Il ne fait aucun doute que la religion d’Allah demeurera établie. Personne ne peut empêcher les moudjahidines dévoués à son service d’avancer, et la décision d’Allah s’accomplira en son temps. Je prie Allah de me maintenir du côté de la vérité, contre le mensonge, et de m’inclure parmi les partisans de la vérité. En luttant pour la justice et la vérité, et contre le faux et le mensonge, ils sont les véritables représentants du Messager. Ce sont eux les nouveaux dirigeants de l’islam. Vous devez savoir que Hassan al-Banna n’a pas fondé les Frères musulmans sans réflexion ni discernement. Il a plutôt adopté, par leur intermédiaire, un programme visionnaire destiné à établir la religion, c’est-à-dire à instaurer le gouvernement d’Allah. De plus, qui a donné à Jamal Nasser le pouvoir d’imposer des restrictions à un mouvement aussi grandiose ? »
Sur ces mots, je me tus. Il dit :
:Vous savez vraiment prononcer de magnifiques discours. Mais si je suis venu vous voir maintenant, ce n’est pas pour que vous me fassiez un discours sur les Frères. Je ne suis pas venu vous voir pour devenir un Frère, mais pour essayer de parvenir à un accord mutuel afin de vous libérer des tourments de la prison. Tous les Frères vous accusent. Abdel Fattah Ismaïl affirme que c’est vous qui l’avez incité à s’armer ; M. Hudaybi, lui aussi, pour se sauver, a rejeté toute la faute sur vous. Il a déclaré que c’était vous qui aviez posé les fondations de la nouvelle organisation. Sayyid Qutb, lui aussi, s’est disculpé en vous faisant porter la responsabilité. Alors, êtes-vous saine d’esprit ou êtes-vous devenue folle ? Gamal Nasser veut lui-même vous sauver. Aujourd’hui, tout le pays est entre les mains de Gamal Nasser. Gamal Nasser souhaite pardonner votre passé et écrire un nouveau chapitre dans vos relations. Il sait parfaitement quelle grande oratrice vous êtes et combien le peuple vous aime. ……… Zaynab, la clé de vos pertes et profits est désormais entre vos mains. — Dites-moi, dans l’Égypte d’aujourd’hui, trouverait-on quelqu’un que Gamal Nasser lui-même souhaite approcher et qui refuserait cette proximité ? Pour ma part, je pense que vous êtes vraiment devenue folle. — Je vous parle ainsi ouvertement parce que je vous veux du bien. Une fois libérée, vous pourrez consacrer toute votre vie à servir les veuves et les orphelins ainsi qu’à accomplir d’autres bonnes œuvres.
— Agissez avec intelligence, Zaynab ! Pensez à l’honneur de votre famille et acceptez ma proposition. »
Finalement, je lui dis :
« Avez-vous fini de tout dire ? » Il répondit :
Écoutez, dites-moi simplement quels Frères se rendaient chez vous et comment ils avaient voulu assassiner Nasser. Et dites-moi aussi quand vous aviez reçu de Hudaybi l’ordre d’assassiner le président. Je veux également connaître l’opinion de Sayyid Qutb. Je veux savoir comment le plan a été élaboré et en connaître tous les détails. Je vous le répète, en jurant par la tête de Gamal Abdel Nasser, que vous serez libérée de prison dès ce soir et que vous serez bientôt nommée ministre des Affaires sociales. Ne laissez pas passer cette occasion. J’ai juré devant vous sur la dignité de mon président ; agissez donc en personne avisée et pensez à vos propres intérêts. Tous les Frères ne se préoccupent désormais que de leurs propres intérêts. » À ce moment-là, un homme de grande taille entra et dit :
Monsieur le colonel ! Nous avons saisi et rapporté toutes les cassettes de la résidence de Zaynab à Nouvelle-Égypte. Si vous nous y autorisez, nous pouvons les faire écouter.
« Le colonel dit à l’homme de sortir, précisant qu’il parlerait de cette affaire plus tard. Puis, s’adressant à moi, il recommença à dire :
Écoutez, Zaynab, je sais que votre mari est un homme éminent. Par égard pour vous, je le respecte lui aussi profondément. De plus, votre frère est un ami proche !…… Croyez-moi, le président et moi-même souhaitons établir avec vous des relations amicales…… Je jure qu’à l’instant même où nous aurons conclu un accord avec vous, je brûlerai ces cassettes de mes propres mains. …… Les Frères vous ont poussée au-devant du danger, et nous voulons vous en libérer. Par Allah, nous sommes nous aussi de bons musulmans. Qu’est-ce que l’islam ? L’enseignement de l’islam est que l’homme ne doit pas nuire à son frère. »
Je lui demandai en riant de ses propos :
« Jure par le Dieu que tu prends à témoin et dis-moi : vos frères et les autres gens n’ont-ils pas subi des préjudices à cause de vos persécutions ? »
Il tenta d’éviter la question et dit :
« En vérité, nous aussi, nous sommes de bonnes personnes ! Si tu parviens à un accord avec nous, tu verras toi-même combien nous sommes bons. »
Je dis :
« Je prie Allah de vous accorder la grâce de vous repentir et de vous faire devenir de véritables musulmans. »
Puis il sortit de son sac du papier et un stylo, et demanda :
« Zaynab, vas-tu maintenant me dire quelles personnes venaient te rendre visite ? » Je répondis :
:Je ne me souviens du nom d’aucune personne en particulier. En fait, je ne retiens pas les noms des gens et je n’ai pas l’habitude de demander le nom de quelqu’un.
:Très bien, alors n’en parlons pas pour le moment. Allons, discutons de Huzaybi Sahib et de Sayyid Qutb, dit-il.
Je demandai :
:De quel genre d’affaire s’agit-il encore ? Il répondit qu’il s’agissait d’une affaire liée à la tentative de prendre le pouvoir en assassinant Jamal Nasser.
Je dis :
:Écoutez, monsieur ! Assassiner Abdun Nasser est une action tout à fait détestable. Aucun musulman ne peut songer à commettre une telle chose. En réalité, le véritable problème concerne l’islam. L’islam n’est pas établi dans notre pays. C’est pourquoi nous avons entrepris d’établir les principes islamiques et, dans ce but, de former les jeunes générations. Or Jamal Nasser et ses hommes ont commencé à faire la guerre à l’islam. Il refuse de gouverner conformément à l’islam. Et il proclame ouvertement que l’islam est désuet, accusant de sectarisme ceux qui parlent de l’islam. Les propos stupides de Nasser ne suscitent-ils donc aucune réaction chez vous ?
Après avoir entendu cela, il dit :
:Tu es vraiment fou ! Tu sais, même si je te tuais et t’enterrais ici, personne ne le saurait ; au contraire, tu le mérites bien. Si je te relâche maintenant, tu seras assassiné dans l’heure.
J’ai dit calmement :
Allah fait ce qu’Il veut… À peine eus-je achevé cette phrase qu’il entra dans une fureur extrême et se mit à m’insulter ; puis, faisant signe à un soldat, il fit appeler Riyad Ibrahim. Lorsque Riyad arriva, on lui dit :
Garde ces bandes et ces cassettes pour les présenter au tribunal.
…C’est une folle complète. …Vous continuerez à accomplir votre devoir à son égard. Faites venir Sa’d pour que nous parlions de cette affaire. Quelques instants plus tard, Sa’d arriva et se tint au garde-à-vous devant lui. Il lui dit :
Mets-la au pas, Sa’d.
Combien de coups de fouet dois-je lui donner, pacha ? lui demanda Sa’d.
Cinq cents coups de fouet. Je reviens dans un instant.
Dès qu’il reçut l’ordre, Sa’d se mit à me fouetter. Après m’avoir fouettée sur tout le corps jusqu’à ce qu’il soit épuisé, il me fit rester dans cet état, debout face au mur, et sortit un bref instant. Puis il recommença à me fouetter avec une ardeur renouvelée. Ensuite, il fit venir plusieurs jeunes militants des Ikhwan et se mit à les frapper sauvagement, leur ordonnant de m’adresser de grossières insultes. Mais, comme ces soldats de la vérité que sont les Ikhwan ne parvenaient pas à prononcer d’insultes, ils furent frappés encore plus violemment. Parmi ces jeunes militants se trouvait également Zia Tuwaiji, pilote de l’aviation égyptienne. Il avait été arrêté et amené directement de la cérémonie de mariage, vêtu de ses habits de noces.
C’est maintenant au tour de Hamza
Après m’avoir sauvagement battue, ainsi que les jeunes militants de l’Ikhwan, on me renvoya de nouveau en prison. Sa’d m’emmena près d’une cellule déterminée et me fit rester debout, face au mur, pendant près d’une heure. Il faisait alors un froid glacial ; dans cet endroit à découvert, le vent froid semblait transformer tout mon corps en glace. À cela s’ajoutait la douleur des coups de fouet. Le sang qui coulait de mes blessures se coagulait et durcissait. Dans cet état insupportable, Hamza Bisioubi arriva sur les lieux avec Riyaz. Dès son arrivée, Riyaz dit :
« Hé, toi ! Réfléchis bien et agis avec discernement. Pense toi-même à ton propre intérêt. Ce sera tout à ton avantage… Hamza Pasha, explique-le-lui. » Hamza commença alors son discours :
« Zaynab ! Fais usage de ton intelligence. Ne fais pas preuve de stupidité. Pourquoi ne reconnais-tu pas, toi aussi, ton erreur, comme tous les autres membres de l’Ikhwan ?
Je lui demandai :
« Quelle erreur ai-je commise pour devoir la reconnaître ? Écoute, nous nous étions organisés dans le but de propager l’enseignement du tawhid parmi les jeunes générations. »
En entendant mes paroles, Hamza se tourna vers Safwat. Celui-ci s’était déjà placé derrière lui. Il lui dit :
« Apporte deux chaises, une pour moi et une pour elle. Son mari est mon ami. C’est pour cela que je m’efforce tant de la convaincre. » Quand les chaises furent apportées, il me dit de m’asseoir.
Il se mit à réfléchir à la manière dont il allait entamer la discussion. Cette fois, il tenta de me raconter une histoire inventée sur son amitié avec mon mari et, s’appuyant là-dessus, de me témoigner sa sympathie. J’allais m’asseoir, mais, vu l’état de mon corps après les coups de fouet, je n’arrivais même pas à m’asseoir. J’avais très mal.
Hamza me dit de m’asseoir de nouveau. Je lui répondis :
« Il m’est impossible de m’asseoir maintenant. Laisse-moi parler et écouter debout. »
Il commença ainsi :
« Tu t’es fait du tort à toi-même. Ton visage s’est déformé et est devenu blême. Tes deux pieds ont pris l’apparence de pieds d’un homme sauvage. Si ton mari te voyait dans cet état, combien il en serait affligé ! À te voir, on dirait que tu es une vieille femme de soixante ans. Ton mari est mon ami. Je suis vraiment peiné de te voir dans cet état. Regarde donc tes deux mains… on dirait les mains d’une ouvrière. »
Safwat lança une remarque sarcastique depuis l’arrière et dit :
« Pacha ! Tu dis une vieille femme de soixante ans, mais moi, j’ai l’impression de voir une vieille femme de cent vingt ans. Regarde son visage : même ses traits sont complètement déformés. De nos jours, son mari l’insulte rien qu’en entendant son nom ; il va bientôt la quitter et lui envoyer par la poste, d’une manière ou d’une autre, l’acte de divorce. »
Sans faire le moindre commentaire sur ces paroles, Hamza s’adressa à moi et dit :
« Tu as placé devant moi un défi. Je veux te libérer de ta situation actuelle. Crois-moi, je te veux du bien. »
Je restai silencieusement debout à le regarder avec un regard mêlé de haine. Je ne sais pas s’il comprenait l’expression silencieuse de ma haine. Mais, à mes yeux, c’était le plus grand des lâches.
Lorsqu’il me parlait en me réprimandant, j’avais l’impression qu’en essayant de m’intimider, il cherchait seulement à dissimuler sa propre peur. En réalité, mon inébranlabilité les avait terrifiés.
Soudain, il rugit comme une bête sauvage et ordonna à Safwa de me corriger. Aussitôt, je me tournai vers le mur et levai mes deux mains contre celui-ci. Alors, le fouet tenu par Safwat se mit à danser sur mon dos déjà meurtri et couvert de blessures. Il appela un autre soldat nommé Sa’d et le fit se tenir à côté de moi. Lui aussi avait un fouet à la main. Un autre soldat apporta un récipient rempli de fouets trempés dans l’huile d’olive et le posa devant moi. Le cruel Sa’d attirait mon attention sur ces fouets bouillis dans l’huile d’olive brûlante. Puis une douzaine d’autres soldats arrivèrent, tenant chacun un fouet bouilli dans l’huile brûlante, le balançant dans les airs et m’adressant d’ignobles insultes.
Mais je ne leur accordai pas la moindre attention, ne leur accordant aucune importance, et restai absorbé dans le dhikr d’Allah. Je récitais sans cesse ce même verset du Saint Coran :
« (Ce sont les véritables croyants) auxquels on dit : “Des gens se sont coalisés contre vous ; craignez-les donc.” Cela ne fit qu’accroître leur foi, et ils s’écrièrent : “Hasbunallahu wa ni’mal-wakil” — Allah nous suffit, et quel excellent Protecteur Il est. »
Peu après, le cruel Ruby arriva et dit en se pavanant :
« Vous tous… sortez… attendez… Je reporte son exécution à cette nuit. »
Puis ils me saisirent par la main et me traînèrent vers la cellule.
Retour à la cellule
Lorsque la porte s’ouvrit, j’entrai dans la cellule et vis Alia et Ghada Amma dormir. En entendant le bruit de mon arrivée, toutes deux se réveillèrent et, voyant le sang couler le long de mes jambes, furent terriblement bouleversées. Je leur dis de se rendormir et me mis moi-même à réciter ce hadith du bien-aimé Prophète —
« Je commence au nom d’Allah. Par la grandeur sublime d’Allah et Sa puissance infinie, je cherche refuge, sur Son ordre, contre le mal de tout ce qui se trouve devant moi et derrière moi. »
Ainsi, deux nuits s’écoulèrent. Mais la douleur ne s’apaisa pas. Pour dissimuler à Alia et à Ghada les marques des coups de fouet, je me couvris entièrement le corps. Elles insistaient pour connaître les événements de cette nuit-là. Lorsque la seconde, Ghada, voulut l’interroger à ce sujet, Alia la fit taire. Ayant perçu dans la question de Ghada l’allusion à une nouvelle proposition, je gardai moi aussi le silence.
La deuxième nuit
Après la prière d’isha, la porte de la cellule s’ouvrit et Safwat entra, revêtue de son apparence terrifiante. Elle dit d’une voix dure, conforme à son caractère —
« Hé, Zaynab ! » Sur ces mots, elle me saisit par la main et, tout en me tirant, me dit : « Viens ! » Elle avançait en me poussant à plusieurs reprises. En chemin, nous rencontrâmes un homme ; elle dit —
« Safwat, Khalil t’attend. » Safwat m’insulta et dit :
« C’est précisément là que je l’emmène. »
L’homme demanda :
« Est-ce bien Zaynab al-Ghazali ? »
Safwat répondit en m’insultant :
« Oui, c’est bien Zaynab al-Ghazali. » Peu après, on m’emmena dans une pièce. Un homme au visage hideux était assis de l’autre côté de la table. Dès qu’il me vit, il se leva presque d’un bond, comme un possédé. Puis, tout en arpentant la pièce, il dit à Safwat :
« Va le chercher et amène-le. »
Safwat entra avec un homme. Celui-ci s’assit aussitôt sur une chaise et me demanda :
Hé, la vieille ! Qui es-tu ?
: Zaynab al-Ghazali, répondis-je.
Il demanda-
: Pourquoi es-tu ici ?
: Qu’est-ce que j’en sais ? répondis-je……
Il dit-
: Tu devrais savoir que tu es ici aujourd’hui parce que tu avais comploté avec Hodeibi, Sayyid Qutb et Abdel Fattah Ismaïl pour assassiner le président Nasser-
Je protestai fermement en disant-
:Ce ne sont rien d’autre que de fausses accusations.
Il dit —
:Pèse tes paroles. Ce soir, il n’y aura pas seulement des coups, mais directement la mort… Tu ne sais pas qui je suis ? Je suis la bête de la prison militaire, tu as compris ?
Je répondis —
:Jusqu’à mon arrivée en prison, je n’ai rencontré aucun être humain, à part des bêtes et des chiens. Bien sûr, le cas des Ikhwan persécutés est différent. Ici, les dirigeants aimés du peuple sont sauvagement humiliés et torturés par des bêtes et des chiens.
Cet homme se leva soudain d’un bond, me donna un violent coup de pied, puis me poussa brutalement à deux mains jusqu’à me faire tomber au sol et continua à me rouer de coups de pied. Sous cette attaque soudaine, je perdis presque connaissance. Lui-même était essoufflé. Il me fixa d’un regard perçant et dit —
:Je ne veux pas entendre de paroles philosophiques ; tu parleras correctement. Sur ces mots, il me gifla violemment.
Safwat me saisit à deux mains et me fit asseoir sur une chaise. Ensuite, il ferma la porte et s’en alla.
Quelque temps plus tard, un deuxième homme vint et dit :
:Ô Zaynab, qu’est-ce que tu fais ? Tu insultes les gens, tu te moques d’eux ? Sache-le, le président est un homme très libéral. Il te veut du bien. Nous voulons faire de toi un témoin à charge dans cette affaire. Nous retirerons l’accusation portée contre toi concernant le complot que tu avais conçu avec l’Ikhwan al-Muslimun.
Je dis :
:Le coupable, ce n’est ni l’Ikhwan al-Muslimun ni moi. C’est vous qui êtes coupables. Coupables d’imposer votre domination par la force à un pays musulman.
Il dit :
:Tu es soit folle, soit peut-être atteinte d’une faiblesse psychologique. Quoi qu’il en soit, je te laisse. Mais j’enverrai quelqu’un qui sait parfaitement comment parvenir à un accord avec toi.
Après son départ, je rends grâce à Allah. Il ne m’avait pas obligée à rester debout.
Je me sentais extrêmement fatiguée.
Peu après, un homme entra, un fouet à la main, me demanda de me mettre debout et me demanda mon nom. Je répondis naturellement :
: Zaynab al-Ghazali.
Il dit
: Misérable fille ! Aujourd’hui est la dernière nuit de ta vie. Je resterai ici jusqu’à ton dernier instant.
À ce moment-là, un autre homme entra et dit au premier :
: Va-t’en. Je resterai auprès d’elle quelque temps. Cette fille a accompli beaucoup de bonnes actions dans sa vie. Mais finalement, tombée sous l’influence de l’Ikhwan, elle se trouve aujourd’hui confrontée à un si grand danger.
Le premier dit avec étonnement :
: Vraiment ! Elle a aussi accompli de bonnes actions dans sa vie ?
Mais quoi qu’il en soit, il ne lui reste que très peu de temps à vivre. Il sera tué d’ici peu.
Le deuxième homme dit —
Va donc. Je vais voir si je peux parvenir à un accord avec lui ! Qu’espérez-vous donc obtenir de lui ?
Le premier homme dit —
Le président et son conseiller souhaitent tous deux qu’il devienne témoin à charge dans l’affaire et qu’il témoigne contre les Ikhwan. Les Ikhwan ont déjà reconnu leurs crimes. Sur ces mots, le premier homme partit.
Cette fois, le deuxième homme feignit de compatir à mon sort et dit —
Zaynab, pourquoi te fais-tu du tort à toi-même ? Tes vêtements sont déchirés et réduits en lambeaux.
Puis il s’assit sur la table et dit —
:Écoute en rassemblant toute ta lucidité et réponds à chacune de mes questions.
Voyant que je gardais le silence, il reprit :
:J’ai rencontré ce matin ton frère Abdul Momen, Saïf et ton mari. Ton mari est vraiment un homme très bien. Mais tu lui as causé des ennuis. Je souhaite te tirer de cette situation difficile. Pour cela, tu dois simplement devenir témoin à charge. C’est une voie très facile.
Puis il appela Safwat et lui dit :
:Elle a besoin de dormir et de se reposer. Ramène-la dans sa cellule.
Il me dit :
:Et oui ! Nous nous reverrons demain ; viens après y avoir bien réfléchi.
Un bref repos
Lorsque j’arrivai à la cellule, Alia et Ghada dormaient. Au bruit de mon arrivée, Alia se réveilla. D’une voix ensommeillée, elle demanda :
— Vous êtes arrivée, al-Hajja !
— Alhamdulillah, répondis-je. Je voulais dormir, mais le sommeil ne vint pas. Entre-temps, l’appel à la prière de l’aube retentit. Nous accomplîmes tous ensemble la prière en assemblée. Après la prière, lorsque Ghada me questionna sur les épreuves de la nuit, je lui dis :
— Prie Allah de me maintenir fermement sur le chemin de la vérité. Ils veulent me soumettre à une nouvelle épreuve. Ils exigent de moi que j’accomplisse des tâches impossibles.
— Allah vous aidera certainement. Mais Ghada se mit à poser question sur question pour savoir ce qui s’était passé durant la nuit. Comme j’étais extrêmement fatiguée et en proie à la douleur, je ne pus rien lui raconter. En moi-même, je me préparais à affronter la situation de la nuit suivante. Alia mesurait la gravité de la situation. Elle fit taire Ghada. Ainsi, tant bien que mal, la journée s’écoula.
La nuit de l’oppression
Finalement arriva la nuit que je redoutais. Alia et Ghada Ammar prièrent Allah, pour moi ainsi que pour le bien-être et la libération de tous les Ikhwan. La porte s’ouvrit et un nouvel homme entra avec Safwat. Après être entré dans une pièce avec moi, le nouvel homme ordonna à Safwat de partir, m’invita d’un geste à m’asseoir sur une chaise et dit :
— Zaynab ! Tu as renvoyé déçus tous ceux qui étaient venus t’apporter aide et soutien. Aujourd’hui, je suis moi aussi venu auprès de toi ! J’espère que notre Seigneur m’aidera et qu’Allah te guidera également vers le droit chemin. Et plutôt que de parler en faveur des Ikhwan, j’espère que tu t’intéresseras à ceci : ils t’ont égarée et entraînée dans cette situation délicate. Tu as été trompée à leur sujet. Réfléchis donc : veulent-ils réellement mettre en pratique les principes de l’islam, ou bien utilisent-ils le nom de l’islam pour accéder au pouvoir ? Nous voulons que tu adoptes une attitude plus indulgente à notre égard. Monsieur Hudaybi a dit à ton sujet des choses qui pourraient même te valoir la peine de mort. Sayyid Qutb a également soutenu l’opinion de Monsieur Hudaybi. Nous, bien entendu, ne reconnaissons pas leurs propos, car nous voulons te libérer de ce conflit. Nous voulons faire de toi un témoin à charge pour le gouvernement. Nous voulons que tu rentres maintenant chez toi et, chaque fois que ton témoignage sera nécessaire, nous enverrons quelqu’un te chercher, ou j’irai moi-même. Si tu es d’accord avec moi sur ce point, je peux organiser une rencontre entre toi, le président et son conseiller. En outre, le président donnera immédiatement l’ordre de te restituer au siège de ton organisation. Et ce n’est pas tout : le président te nommera à un poste ministériel supérieur et te fera décerner des diplômes honorifiques par toutes les universités du pays. Il est désormais clair que les Ikhwan t’ont trahie. Ils font peser tout le poids de la faute sur tes épaules et les miennes, tandis qu’ils cherchent eux-mêmes un moyen de se libérer.
L’homme continuait ainsi à parler, tandis que je l’écoutais en silence. Tout en parlant, il essayait aussi de lire la réaction qui se peignait sur mon visage. Puis il appuya sur la sonnette posée sur la table et appela Safwat. Ensuite, se tournant vers moi, il dit :
Tu bois donc du « qahwa » (une sorte de café) ; veux-tu que je fasse apporter un bol pour toi ?
Je répondis :
Merci beaucoup. Je n’ai besoin de rien pour le moment. Après avoir reçu ma réponse, il envoya Safwat lui apporter du thé, puis dit :
Zaynab, je vais te donner du papier et un stylo. Écris-y les points sur lesquels nous sommes parvenus à un accord.
Je demandai avec étonnement :
Mais je ne suis d’accord avec vous sur aucun point. Je ne sais même pas ce que je dois écrire.
En me tendant le papier et le stylo, il dit :
:Tu n’as toujours pas correctement évalué tes propres intérêts.
:Tu n’as toujours pas correctement évalué tes propres intérêts. Le président Jamal Nasser veut t’aider et souhaite te tirer de cette affaire.
Je demandai :
:Quelle affaire ? Une affaire parce que le peuple s’unit pour comprendre correctement la religion ? En réalité, c’est contre le président, ses conseillers et ses acolytes qu’il faudrait engager des poursuites. Car ce sont eux qui sont responsables de la dégradation morale et des mœurs dans le pays, de la propagation de l’obscénité et de l’importation des courants de pensée athées. Ce sont eux qui ont semé le désordre dans le pays. Si je dois écrire, j’écrirai sur la réalité générale de ce pays pauvre. Je ne peux écrire que les vérités qui me sont claires et que mes observations m’ont révélées.
Il dit :
:Je sais, Zaynab, que tu es une femme hautement instruite et que ton talent est exceptionnel ; tu ne souhaites certainement pas que ta situation devienne encore plus lamentable. Voici du papier et un stylo ; réfléchis bien et écris ce qui est bon pour toi, puis je m’en vais. Et surtout, en écrivant, garde à l’esprit que le président veut t’épargner un procès. Le contenu de l’affaire t’a été expliqué. Je le répète : al-Hudaybi et Sayyid Qutb ont tous deux conçu le projet d’assassiner Jamal Nasser et de s’emparer du pouvoir. Selon leurs propres déclarations, c’est Zaynab al-Ghazali qui a élaboré le plan. Ils rejettent toute la faute sur toi et cherchent à se disculper. Ils disent même que tu es la seule responsable de tous ces événements et que c’est à cause de toi qu’ils se trouvent aujourd’hui en danger. Maintenant, écris. Mais réfléchis très soigneusement à ce que tu penses toi-même et à l’opinion des Frères à ton sujet. Ils te rendent responsable de tout. Selon nous, ce sont eux qui t’ont égarée et qui, après t’avoir poussée en avant, se sont eux-mêmes retirés. Dis-moi : est-ce là de la bravoure ou de la lâcheté ?
Après cela, il me laissa seule avec le papier et le stylo et s’en alla. Je me mis à écrire correctement :
:Quel malheur que ce papier et ce stylo soient tombés entre les mains d’une prisonnière torturée dans une cellule ! Nous nous étions réunis avec les jeunes Frères musulmans dans le but d’étudier le droit islamique, les hadiths, la Sunna du Messager, l’exégèse du noble Coran et d’autres matières semblables. Nous lisions Al-Muhalla d’Ibn Hazm, Zad al-Ma‘ad d’Ibn Qayyim, At-Targhib wa’t-Tarhib de Hafiz al-Muntazari, ainsi que Fi Zilal al-Qur’an et Ma‘alim fi al-Tariq de Sayyid Qutb. Nous étudiions la biographie du noble Messager et les ouvrages consacrés à la vie des Compagnons, afin de comprendre comment l’idéal islamique s’était établi. Ces cours se déroulaient avec l’autorisation et sous la supervision de l’imam al-Hudaybi. Ils avaient pour objectif d’attirer les nouvelles générations vers la pensée juste et les bonnes actions, et de préparer le terrain à une direction saine. Nous ressentions la nécessité de former des militants véritables, dans l’espoir de rétablir l’idéal islamique sur terre. Après de longues discussions, analyses et réflexions, nous décidâmes d’organiser les jeunes. Notre objectif était de guider les jeunes illettrés et égarés de la société sur le droit chemin. Pour réaliser cet objectif, nous adoptâmes un plan de treize ans. Ensuite, nous mènerions une enquête dans tout le pays. Si elle révélait que la proportion des habitants attachés à l’idéal islamique était inférieure à vingt-cinq pour cent, nous décidâmes de remettre en œuvre un nouveau plan de treize ans. De cette manière, nous évaluerions la situation à intervalles réguliers, une deuxième, une troisième, puis une quatrième fois. Tant que soixante-quinze pour cent de la population du pays ne seraient pas des partisans actifs de l’idéal islamique, ce travail de formation se poursuivrait ainsi. Qu’a donc à craindre Jamal Nasser de tout cela ? Et vous qui êtes liés au gouvernement, pourquoi avez-vous tellement peur ? Plusieurs décennies se seront peut-être écoulées avant que nous atteignions notre objectif. Alors pourquoi vos cœurs tremblent-ils d’inquiétude ? Notre plan ne comporte absolument aucun projet d’assassinat de Nasser. L’assassiner ne serait pas un problème ; au contraire, la nation entière est confrontée à un problème plus grave encore que le meurtre de nombreux hommes comme lui. Loin de songer à tuer qui que ce soit, nous n’imaginons même pas infliger la moindre blessure à un animal. Mais vous complotez le meurtre injuste d’innombrables musulmans croyants en lançant contre nous de telles accusations mensongères et infondées. C’est plutôt à toi de me répondre : qui vous a ordonné de nous arrêter arbitrairement, de nous torturer et de mettre à exécution un plan visant à nous tuer ? Accomplissez-vous ces actes injustes et illégaux sur l’ordre des Juifs, ou sur celui de ces socialistes ? En voyant le réveil islamique des musulmans, les athées, les communistes, les socialistes, les capitalistes occidentaux chrétiens hostiles à la religion et oppresseurs, ainsi que les sionistes, sont aujourd’hui en proie à une inquiétude sans fin. Le slogan de la révolution islamique a rendu amères leurs nuits et leurs jours de confort. Oui, c’est bien cela ! Le nom de l’islam leur est insupportable. C’est pourquoi ils ont lancé leurs services de renseignement à la poursuite du mouvement islamique dans tout le monde musulman, et ils mettent en œuvre, par l’intermédiaire de leurs agents à leur solde, des complots visant à harceler et à tuer les combattants de l’islam.
Mais sachez qu’Allah répandra Sa lumière et humiliera les mécréants. Si vous nous tuez aujourd’hui, demain s’avancera l’invincible caravane de millions de croyants pour maintenir haut l’étendard de l’islam.
Quant au magazine de l’Association des femmes musulmanes, au siège de l’Association ou à l’ensemble du monde qui nous entoure, je dirai seulement ceci : nous ne dépendons de rien ni de personne. Nous ne désirons que l’agrément d’Allah et l’établissement de la religion d’Allah dans le monde d’Allah. Après avoir écrit ma déclaration, j’appose au-dessous ma signature : « Zaynab al-Ghazali ».
Lorsque Safwat Roubi entra et me demanda les feuilles écrites, je les lui remis. Il les emporta dehors. Peu après, l’homme qui m’avait apporté le papier et le stylo vint me voir. Il avait plusieurs feuilles à la main. Bien entendu, ce n’étaient pas mes écrits. Mais il les découpa et les déchira avant de les jeter de telle manière qu’il voulait me faire croire qu’il avait déchiré en petits morceaux les feuilles que j’avais moi-même écrites.
Cette fois, il appela Safwat et lui dit :
« Attrape-la, Safwat… C’est vraiment une fille qui mérite d’être pendue ; les gens ont eu raison de décider de la tuer. J’étais venu l’aider. Puisqu’elle a refusé ma proposition, qu’on la pende maintenant. » Sur ces mots, il s’en alla. Alors Safwat se mit à me battre comme une bête. Il me frappait des deux poings et me rouait de coups de pied. Lorsqu’il fut épuisé, il me referma dans la cellule et partit.
Je me demandais avec stupéfaction ce qu’ils cherchaient finalement à obtenir de moi, alors que j’avais exposé clairement, à maintes reprises, oralement et par écrit, ma position, et qu’ils avaient tenté de me faire céder par des promesses et la cupidité. Ils devraient maintenant comprendre que rien ne pourrait me détourner de mes principes. À moins qu’ils ne cherchent à se rassurer en me tuant conformément à un programme établi d’avance. J’ai pourtant tout expliqué clairement plus d’une fois ; rien n’est caché, tout est clair et chaque chose a été exposée avec ses explications. Alors, que veulent-ils donc ?
La valise et la lettre du président Nasser
Lorsque la porte de la cellule se referma, j’eus l’impression d’atteindre un autre monde. Tout mon corps, chacune de mes articulations et chacun de mes membres semblaient se détacher peu à peu. J’étais en proie à la douleur, aux brûlures et aux souffrances, dans un état d’agitation extrême. Je ne trouvais aucun soulagement. Je ne pouvais ni m’asseoir ni rester debout. Je tentai de m’allonger un peu, tout engourdie, mais la douleur était insupportable. Sous les coups de fouet et de matraque, les coups de poing et les coups de pied, je ne cessais de me tordre de douleur. À force de me frapper, ils avaient couvert tout mon corps de blessures et, par leurs insultes obscènes et abominables, avaient assombri mon âme. Alors que je me tournais et me retournais, agitée et souffrante, j’entendis l’appel à la prière de l’aube. Alia et Ghada Ammar se réveillèrent pour la prière. Nous fîmes le tayammum, puis accomplîmes la prière. À ce moment-là, mon état répondait à toutes les questions. Il était parfaitement clair ce qui s’était passé et pourquoi. Alia me dit :
:Le médecin m’a donné des somnifères. Vous en prendrez un… ? demandai-je.
:Vous pouvez m’en donner un. Je le demandai dans l’intention de dormir. Mais où trouver le sommeil ? Comment aurait-il pu venir, avec mon corps brisé par les coups et l’agitation de mon esprit meurtri ? Il n’y avait d’autre recours que la miséricorde d’Allah. Je trouvais la sérénité dans l’invocation du nom d’Allah. Malgré toutes ces tortures, je sentais en moi une force inconnue pour accomplir la prière et réciter le Coran d’Allah.
Ghada avait l’habitude de faire des marques sur le mur de la cellule d’Ammar et d’y inscrire les dates. Elle dit :
:Nous sommes aujourd’hui le dix-huit octobre. Je dis :
:Grâce à Allah, les jours restants passeront eux aussi. Alia dit :
:Inchâ Allah.
À quatre heures de l’après-midi, la porte de la cellule s’ouvrit et Safwat entra avec deux soldats. Ils portaient une énorme valise. Il me suffit de voir la valise pour la reconnaître. Elle venait de chez moi. Safwat ouvrit la valise, en sortit un objet pour me le montrer et dit :
:Zaynab, nous avons fait apporter ces vêtements et ces affaires de chez toi. Puis il remit toutes les affaires dans la valise et la referma. On aurait dit qu’on allait m’envoyer quelque part pour un long voyage. Je lui demandai :
: Qui les a fait apporter, et qui les a apportés ? Safwat dit :
: Nous les avons fait apporter nous-mêmes, et ta sœur Hayat les a fait parvenir ici. Ensuite, il ordonna aux soldats de partir, puis repartit lui-même peu après. En voyant le bourreau revenir, je fermai les yeux avec irritation et m’évanouis soudainement. Aliya et Ghada se mirent aussitôt à me masser les mains et la plante des pieds. Lorsque je repris connaissance grâce à leurs efforts, elles me réconfortèrent et me dirent :
: Rien, Al-Hajja ! L’affaire est très simple ! Les vêtements que vous portiez étaient abîmés ; ils ont donc peut-être fait apporter de beaux vêtements. Il n’y a aucune autre raison particulière.
Je dis à Aliya :
: Cela annonce une crise imminente, Aliya !
: Non, Al-Hajja ! Ils ont certainement fait apporter tout cela simplement parce que vous en aviez besoin, dit Aliya.
Je dis :
: Non, Aliya, non ! Ne serait-ce pas une nouvelle épreuve ? Pourquoi n’apporterait-on que mes vêtements ? Je ne leur ai pas demandé de les apporter — un immense malheur est sur le point de s’abattre sur moi… Ô Allah, maintiens-moi fermement dans la vérité et délivre-moi de cette épreuve.
Nous accomplissions la prière de l’Asr. Soudain, Safwat entra, me repoussa hors de la prière et m’entraîna de force en disant :
« Viens avec moi. » Puis il enferma Aliya et Ghada dans la cellule et m’emmena. Il me conduisit dans une galerie à part. Ensuite, on me poussa dans un endroit étroit, sombre et malodorant. C’était un lieu terriblement effrayant, rempli de trous de serpents et de rats. Le froid intense, la puanteur et le silence lugubre me terrifièrent profondément. Les yeux remplis de larmes, je priai Allah et implorai Son aide pour affronter cette épreuve. « Sachez que l’invocation du nom d’Allah fait naître dans l’âme une force et une sérénité indescriptibles. »
Soudain, une lumière apparut et Safwat entra, tendit la main et dit :
« Tiens, lis cette lettre. »
J’ouvris la lettre et vis qu’elle était imprimée :
« Bureau du Président. Puis, en caractères dactylographiés, il était écrit :
« Sur ordre du président Abdun Nasser, que Zaynab al-Ghazali soit torturée davantage et soumise à un châtiment plus douloureux que les hommes. »
Signature
Gamal Abdel Nasser
Le président de l’Égypte.
La lettre portait également l’emblème officiel et le sceau présidentiel spécial. Après avoir lu la lettre du président, alors que je la rendais à Safwat, je lui dis :
« Allah est bien plus grand et plus puissant que vous tous. Allah seul nous suffit. »
Il me lança un regard meurtrier, puis referma la porte de la cellule en m’abreuvant d’injures innommables et s’en alla.
Peu après, je sursautai en entendant de nouveau la voix de Safwat ; il disait :
« Attention, prenez garde ! »
Lorsque la porte de la cellule s’ouvrit, je vis Bissiouni. Il entra et dit :
: On te donne encore une heure pour réfléchir plus soigneusement et prendre une décision. Fais-toi une idée exacte de ce qui est dans ton propre intérêt. J’ai fait apporter les vêtements dont tu as besoin pour rencontrer le président Jamal Nasser et son conseiller Abdoul Hakim. Après cela, ton opinion sur l’affaire changera. En regardant Safwat, il dit :
: Fais-lui la lecture de la lettre du président. Safwat relut la lettre.
« Sur ordre du président Abdoun Nasser, que Zaynab al-Ghazali soit torturée davantage que les hommes et soumise à un châtiment plus douloureux. »
Signature
Jamal Abdoun Nasser
Président de l’Égypte.
Hamza prit la lettre des mains de Safwat, me la tendit et dit :
: Tiens, folle ! Lis la lettre et essaie d’en comprendre pleinement le contenu.
Je dis :
« J’ai déjà lu cette lettre. » Il dit :
« Relis-la. Où est Hunter, Safwat ? » Je repris la lettre et la relus. Puis je la jetai à terre et dis :
« Enfants maudits d’infidèles ! Je vous dis de sortir. Mon Seigneur est tout-puissant… » Hamza Bissiouni sortit de la cellule et appela les soldats. Ceux-ci entrèrent avec la valise de vêtements et crièrent :
« Nous t’accordons encore une heure. Voici tes vêtements. Réfléchis bien et fais ce qui est bon pour toi. La solution du problème est maintenant entre tes mains. »
Après cela, ils refermèrent la porte de la cellule et s’en allèrent. Je priais Allah :
« Ô mon Seigneur très pur ! Accorde-moi la force et le courage d’affronter l’épreuve. »
Au bout d’une heure à peine, on entendit la voix rauque de Safwat :
: Attention, prudence ! Hamza Bisiouni arrive. Hamza entra, me vit et demanda-
: Qu’y a-t-il ? Tu n’es toujours pas habillée. Tu souhaites donc mourir, c’est ça ? Je répondis-
: Peu importe. Je me suis consacrée en sacrifice. Hamza dit-
: D’accord, Safwat, cette fille offre sa vie en échange de celles de Sayyid Qutb et de Huzaybi. Ils ne cherchent qu’à se libérer de cela. Ils vont maintenant être acquittés, innocents… Safwat me tira rudement et m’entraîna vers un chemin inconnu. En passant près de la galerie, je lançai à haute voix le cri « Allahou Akbar ». Mon intention était de le faire entendre à Aliya et à Ghada Ammar. Car, conformément aux paroles de Hamza Bisiouni, je pensais que c’était peut-être le dernier moment de ma vie.
Quatrième chapitre
Les sévices de Shams Badran
Safwat me fit marcher longtemps avant d’atteindre le bureau de l’officier Hani. Ensuite, Hani m’emmena au bureau de Shams Badran.
Savez-vous qui est ce Shams Badran ? Un homme dépravé, plus vil qu’une bête sans pitié et cruelle. Cet homme, plus féroce et plus barbare qu’une hyène, s’est forgé un sinistre palmarès dans la persécution des êtres humains. Lorsqu’il tient entre ses mains des musulmans croyants, il prend une forme encore plus terrifiante. Par des méthodes particulières, avec une telle barbarie, une telle dureté et une telle violence, il persécute les musulmans qu’il est impossible d’en donner une description exacte. Il déploie toutes ses forces pour détruire la croyance et la foi des musulmans et, à force de coups, transformer un musulman en non-musulman. Bien entendu, tous ses efforts bestiaux finissent par échouer.
À mon arrivée, il demanda avec une arrogance et un mépris extrêmes—
: Zaynab al-Ghazali ! Tu es encore en vie ?
: Oui ! répondis-je d’une voix calme et posée, par ce seul mot.
Le bureau de Hamza Bisyuni se trouvait juste à côté de celui de Shams Badran. Derrière moi, Safwat se tenait prêt, avec deux autres bourreaux, le fouet à la main. La pointe noire et brillante du fouet ondulait comme une langue de feu.
Shams Badran dit avec arrogance—
: Hé, fille… Zaynab…… ! Il est encore temps, reprends-toi…… veille à ton propre bien. Moi aussi, je veux me débarrasser de tes histoires et m’occuper des autres. …… Par la dignité d’Abdun Nasser ! Je vais te tailler et te déchiqueter en morceaux, coup après coup du Hunter.
Je répondis de la même voix calme et posée—
: Ce qu’Allah veut arrive, et Lui seul est tout-puissant.
Il dit—
: Ah, cette fille ! Quelle étrange arrogance affiches-tu donc ? Je restai silencieuse.
Cette fois, il demanda—
: Quelle relation as-tu avec Sayyid Qutb et Huzaybi ? dis-je d’une voix naturelle—
: Une relation de fraternité islamique.
Il demanda comme un idiot—
: Quelle fraternité ?
Je répétai—
: La fraternité islamique.
: Quelle est la profession de Sayyid Qutb ? demanda-t-il.
dis-je—
: Le professeur imam Sayyid Qutb est un vaillant moujahid dans la voie d’Allah, l’exégète du Noble Coran, c’est-à-dire son interprète, un mujaddid et un mujtahid.
Il demanda comme un idiot—
: Que signifient toutes ces choses ?
Cette fois, en insistant particulièrement sur chaque mot, je prononçai distinctement et dis lentement—
: Professeur Sayyid…… Qutb…… dirigeant…… et enseignant…… penseur de l’islam…… écrivain…… célèbre homme de lettres et véritable disciple du Messager de Dieu…… .
Lorsqu’il fit un signe silencieux en direction des bourreaux, ceux-ci se jetèrent sur moi avec leurs fouets et leurs cravaches.
Après m’avoir battue pendant un long moment, il demanda de nouveau :
— Hé, toi, la fille ! Quelle est la profession d’al-Houdaïbi ?
Je répondis :
— Le professeur, l’imam Hassan al-Houdaïbi, est le dirigeant et l’imam des musulmans. Il est lié aux Frères musulmans. Il est déterminé à établir les règles de la charia islamique. C’est un combattant sur le chemin d’Allah. Son objectif est que toute la communauté musulmane retourne à la voie du Coran et de la Sunna……
Avant même que j’aie fini de parler, les fouets et les cravaches recommencèrent à mettre le feu à mon dos.
Shams Badran, brûlant de colère, dit :
— Que des inepties ! Tu débites des paroles insensées, ma fille…… !
Hassan Khalil était également présent. Il dit—
: Pacha, laissez-le parler. Une information importante est sur le point d’être découverte. Puis il vint devant moi, me prit la main et demanda—
: As-tu lu l’ouvrage de Sayyid Qutb, « Ma’alim fi al-Tariq » — Les jalons — ? Je répondis—
: Oui, je l’ai bien lu.
Beaucoup d’officiers supérieurs étaient présents. Ils étaient venus prendre plaisir aux tortures démoniaques qu’on m’infligeait. L’un d’eux dit—
: Veux-tu nous résumer cet ouvrage ? Je répondis oui, Bismillahir Rahmanir Rahim, wa-s-salatu wa-s-salamu ‘ala Rasulihil Amin — Je commence au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux. Que d’innombrables bénédictions et salutations soient sur le Messager parfaitement digne de confiance……
Mais Shams Badran ne me laissa pas aller plus loin. Il frappa dans ses mains d’une manière étrange et me demanda—
: Tu te crois sur le minbar d’une mosquée ? Souviens-toi que nous ne sommes pas dans une mosquée…… nous sommes dans une église. Puis il se mit à proférer des insultes obscènes.
Hassan Khalil dit :
: Excusez-moi, Pacha ! …… Alors, Zaynab, quelle leçon as-tu tirée de « Ma‘âlim fî at-Tarîq » ?
Cette fois, je répondis avec gravité :
: « Ma‘âlim fî at-Tarîq » est le célèbre ouvrage de l’exégète, homme de lettres et mujtahid Sayyid Qutb. Il y appelle la communauté musulmane à revenir sous l’égide de l’islam. Il exhorte les musulmans à se réveiller de nouveau sur le fondement de la foi en l’unicité divine, le tawhîd…… Il montre aux égarés et aux gens qui se sont détournés du droit chemin la lumière du Coran et de la Sunna…… Il leur demande de se repentir de leurs erreurs et de leurs fautes, puis d’avancer sur la voie de la religion ; il demande à la communauté musulmane de sortir des ténèbres de l’ignorance et de brandir le flambeau de l’idéal islamique. Il affirme que l’islam est l’unique voie vers le salut et le progrès. L’islam est l’unique voie pour parvenir à la paix et à la prospérité. Tant que les musulmans n’adopteront pas la voie de l’islam, leur destin ne changera pas. C’est pourquoi il faut lire le Coran et le comprendre. Il faut avancer vers la réalisation de ses buts et de ses objectifs. Il affirme que les musulmans doivent répondre à l’appel de la connaissance, de la raison et de la conscience. Ils doivent suivre le tawhîd et la risâla. Car seuls les idéaux du tawhîd et de la risâla peuvent garantir à la communauté musulmane une vie plus lumineuse.
Après m’avoir écoutée, tous restèrent assis, silencieux et muets, pendant quelques instants. Puis, rompant le silence, Hassan Khalil fit une remarque digne d’Ahmad :
: Voilà un bon orateur, elle sait prononcer un discours remarquable. Un autre dit :
: Elle est aussi femme de lettres et journaliste. Ensuite, il me lut un extrait de l’éditorial paru dans le journal publié sous ma direction, qui avait été saisi au moment de mon arrestation.
Mais cela ne plaisait pas à Shams Badran. Il m’interrompit, me lança un regard féroce et dit stupidement : Cette fille ne comprend absolument rien à ce qu’on lui dit.
: À peine eut-il prononcé ces mots que les bourreaux se ruèrent de nouveau sur moi avec leurs fouets. Tout en me frappant, ils dirent :
: Dis exactement toute la vérité au pacha.
À sa manière de parler, il était évident que Hasan Khalil tendait un piège pour me prendre. Il leur dit :
: Cela n’a aucune importance. Pourquoi êtes-vous si pressés ?
Puis, s’adressant à moi, il dit :
: Je veux connaître la signification de « Lā ilāha illā Allāh, Muhammad rasūl Allāh », que vous avez adopté comme votre slogan le plus cher et le plus important. Je répondis :
: Eh bien, le bien-aimé Prophète Hazrat Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) a appelé toute l’humanité à comprendre qu’il ne convient pas à l’être humain d’adorer des idoles, des hommes ou quelque autre objet ou puissance que ce soit. L’homme est le représentant d’Allah. La dignité et l’importance de l’être humain sont supérieures à celles de toutes les créatures et de toutes les choses de la création. Ainsi, l’homme n’adorera personne d’autre qu’Allah l’Unique, en dehors de Son adoration et de Son culte. Il ne s’inclinera que devant Allah l’Unique, et devant nul autre ni en aucun autre lieu. Voilà, en gros, le sens de « Lā ilāha illā Allāh ». Quant à « Muhammad rasūl Allāh », cela signifie que Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) est le dernier Messager choisi par Allah. C’est par son intermédiaire qu’Allah a envoyé au monde l’islam, loi de vie éternelle et impérissable destinée à l’humanité, afin de l’établir sur terre. Le Coran et la Sunna constituent l’essence de l’islam. Il est du devoir absolu de croire pleinement en Allah, en Son Messager Muhammad, c’est-à-dire au Coran et à la Sunna, et d’en donner l’exemple concret dans tous les domaines de la vie. En résumé, telle est la signification de notre kalima tayyiba.
Ces paroles semblèrent enflammer Shams Badran. Il cria :
: Cesse donc ces sottises.
: Aussitôt, ses bêtes dressées se mirent à faire pleuvoir sur moi les coups de nerf de bœuf et de fouet. Hasan Khalil, comme s’il pensait que la proie était proche de son piège, dit à Shams :
: Pacha ! Pour l’amour de moi, accorde-lui encore un peu de répit.
Puis, se tournant vers moi, il dit :
: Quel est ton avis à notre sujet ? Sommes-nous musulmans ou mécréants ?
Je répondis :
: Examine-toi à la lumière du Coran et de la Sunna, comme on éprouve un métal sur une pierre de touche. Il deviendra clair qui tu es et si tes rapports avec l’islam sont ceux d’un ennemi ou d’un ami.
En entendant ces paroles, Shams Badran entra dans une fureur noire. Il se mit à dire tout ce qui lui passait par la tête et commença à proférer les insultes les plus grossières et les plus obscènes. Je gardai le silence. D’ailleurs, que pouvais-je faire d’autre ? Comme cela ne le calmait toujours pas, il se mit à haleter et à bondir comme une bête féroce. Il continua à vociférer :
Tu ne sais absolument rien du régime sauvage de Jamal Nasser. La barbarie aveugle y règne, et elle emportera tout sur son passage comme des fétus de paille devant une violente tempête. Ses hommes sont habitués à dévorer les passants comme des tigres affamés……
Chams Badran dit en regardant Safouat :
Même les coups ne viendront pas à bout de lui, à ce que je vois ; suspendez-le la tête en bas. Safouat sortit et revint avec une grosse barre de fer et deux supports en bois. Derrière lui, trois autres bourreaux arrivèrent, le fouet à la main.
Une fois tout le dispositif destiné à me suspendre installé, je leur demandai un pantalon long à enfiler.
Hassan Khalil dit à Badran :
: Cela n’a aucune importance. Ensuite, Chams Badran ordonna qu’on m’apporte un pantalon long. Un soldat s’empressa de l’apporter. Chams Badran dit :
: Va dans cette pièce et mets ton pantalon.
En allant mettre le pantalon, je découvris une immense salle climatisée de manière centralisée. Cette salle magnifiquement aménagée était remplie de meubles de qualité, son sol était recouvert de tapis coûteux et elle était dotée de tous les accessoires du luxe. Quoi qu’il en soit, lorsque je revins après avoir enfilé le pantalon long, on me suspendit dans le vide sur l’ordre de Chams Badran. Je ne me souviens pas exactement de la manière dont ils m’attachèrent les mains et les pieds avant de me suspendre. Mais je me rappelle que Chams Badran donnait ses ordres aux hommes chargés de me suspendre comme s’il dirigeait des soldats sur un champ de bataille.
Après m’avoir attaché et suspendu, il cria :
: Safwat, donne-lui cinq cents coups de bâton. Aussitôt commença le déchaînement de ces atrocités sauvages. Ils semblaient se livrer à une compétition pour voir lequel frapperait le plus fort ; on peut imaginer à quel point cette correction collective aggravait mes douleurs et mes souffrances. Malgré cela, je ne montrai pas ma faiblesse devant ces bêtes. Je supportais les coups effrayants de leurs bâtons et de leurs fouets, tout en invoquant le nom d’Allah et en cherchant la paix intérieure. Mais lorsque la douleur dépassa les limites du supportable, il ne me fut plus possible de la subir en silence. Je poussai alors un cri de supplication vers Celui qui est le Tout-Puissant, pour qui toute chose, apparente ou cachée, est également claire. Je ne cessais de crier : « Ya Allah ! Ya Allah ! », tandis que les coups de fouet intensifiaient encore ma douleur. Puis je continuai à appeler Allah seul jusqu’à perdre connaissance. Évanoui, je tombai à terre comme un corps sans vie. Ils essayèrent de me relever pour me suspendre de nouveau, mais ils n’y parvinrent pas. Il ne me restait pas la moindre force pour me tenir debout. Chaque fois que j’essayais de me relever, je retombais. Ma douleur dépassait les limites du supportable. Le sang coulait à flots de mes deux jambes, tandis que Shams Badran ordonnait à Safwat de me relever et de me suspendre à nouveau. Lorsque, dans l’excès de la souffrance, j’essayai de m’appuyer contre le mur, Safwat me frappa du fouet et m’en éloigna. Désormais réduit à l’impuissance, je dis :
: Laissez-moi m’asseoir un moment par terre.
En réponse, Shams Badran dit :
: Il n’est absolument pas question de te laisser t’asseoir. Où est ton Allah ? Appelle-le donc, que je voie s’il peut te sauver de nos mains ! Mais appelle plutôt Abdun Nasser, pour voir à quoi cela te servira. Sans prêter l’oreille aux paroles d’un homme aussi vil et stupide, je restai silencieux. Il lança avec arrogance :
: Dis-moi donc, où est ton Allah maintenant ?
Voyant que je gardais le silence, il cria de nouveau :
Où est ton Allah ? Réponds !
Cette fois, je dis d’une voix étouffée par les larmes :
: Allah est Tout-Puissant et le meilleur des ordonnateurs.
Ensuite, on m’envoya directement de l’office de Shams Badran à l’hôpital.
La cellule d’’eau
En sortant de l’office de Shams Badran, je commençai à avoir des difficultés à respirer. Je ressentis le besoin de m’asseoir quelques instants pour ramener ma respiration à la normale. J’avais l’impression que tous mes membres s’étaient détachés de mon corps. Mais il n’y avait rien à faire : les bourreaux étaient incapables de comprendre la douleur humaine. Lorsque Safwat m’eut traînée de force jusqu’à la dernière galerie de l’hôpital, Hassan Khalil dit soudain derrière moi :
: Safwat, reviens. Le pacha appelle Zaynab. Il fallut donc revenir une fois encore sur l’ordre de Shams. Dès que j’entrai dans le bureau, j’aperçus devant moi sœur Hamida Qutb. Je l’avais reconnue dès que je l’avais vue, mais, comme mon apparence physique était complètement défigurée, elle ne me reconnut pas à première vue. La faim, la soif et, par-dessus tout, ces tortures indicibles infligées à chaque instant avaient complètement altéré mon corps, mon visage et mon teint. Shams Badran demanda à la vénérable Hamida Qutb :
: Est-ce Zaynab al-Ghazali ?
En entendant la question, Hamida me regarda attentivement et répondit d’une voix faible :
: Oui.
J’étais alors dans un état d’inconscience et de semi-conscience. C’est pourquoi je n’ai pas pu me rappeler en détail l’interrogatoire et la conversation avec sœur Hamida Qutb. Cependant, d’après certaines paroles, il me semblait que Shams Badran interrogeait sœur Hamida Qutb au sujet de sœur Isa Fatema. Elle se trouvait dans la cellule juste à côté de la mienne.
Alors que Hamida Qutb répondait aux questions de Shams Badran, celui-ci m’ordonna de sortir.
Dès que je sortis de son bureau, je perdis complètement connaissance et tombai à terre. Safwat fit appeler une infirmière par l’intermédiaire du soldat Abdoul Maboud. L’infirmière ouvrit le bouchon d’un flacon et me fit respirer son contenu, après quoi je repris connaissance. Ensuite, le bourreau Safwat me fit me lever et, tout en faisant tournoyer le fouet qu’il tenait à la main, dit :
: Marche plus vite — encore plus vite.
En marchant, je m’évanouis de nouveau et tombai à terre. Lorsque je repris connaissance, il me remit debout et m’ordonna de marcher rapidement. En même temps, il me frappait avec son fouet. Les coups de fouet sur mon corps blessé étaient comme un feu ardent. À force de me relever, de tomber et d’être frappé, j’étais complètement épuisé. Le fouet déchaîné du bourreau était terriblement cruel. Ô Allah ! Ces gens sont-ils eux aussi des êtres humains que Tu as créés ? Quelle étrange création, vraiment : ils avancent en s’appuyant sur deux jambes et un fouet. À ce moment-là, quelqu’un sembla ordonner :
: Laissez-le dans la cellule numéro cinq. Un autre ordre retentit :
: Emmenez-le dans la cellule d’eau.
Safwat me fit entrer dans une pièce et m’ordonna de m’asseoir, puis il fit venir une infirmière, qui banda ma blessure.
Lorsque la porte de la cellule s’ouvrit, je vis derrière elle un mur de fer. Il était aussi haut qu’un grand arbre. Il me fit monter sur ce mur et m’ordonna de sauter en bas. En entendant ses paroles, tout mon être sembla se figer de peur. Je n’avais même pas la force de bouger d’un pouce. De l’autre côté du mur, j’aperçus un puits rempli d’eau. Rassemblant toutes mes forces, je dis à Safwat :
: Je ne me déshabillerai en aucun cas. Il eut un rire cruel et dit :
: Tu descendras dans l’eau avec un seul vêtement. Je répondis :
: Je suis seulement enveloppé dans un drap. Il dit avec mépris :
: De toute façon, tu mourras dans moins d’une heure. Enlève aussi ton pantalon.
Je répondis :
: Une fois dans la pièce, je te le rendrai. Il demanda à son tour :
: Quelle cellule ? Je vais te jeter à l’instant dans ce puits.
Je répondis—
: Alors, tourne-toi dans l’autre direction. Il se retourna, et j’enlevai mon pantalon pour le lui rendre. Ainsi, le pantalon qu’on m’avait donné à porter lorsqu’on m’avait envoyé au bureau de Shams Badran me fut rendu.
À présent, vêtu de vêtements vieux et en lambeaux, je me demandais quoi faire ! Lorsque Safwat me dit de sauter dans l’eau, je refusai de céder et répondis—
: Non, je ne me suiciderai pas. Si vous voulez me tuer, c’est vous qui devrez en assumer l’entière responsabilité.
Je pensais qu’ils avaient réellement pris la décision définitive de me tuer. C’est ce que cette situation laissait croire. Car quel autre objectif pouvait se cacher derrière ces tortures anormales, ces insultes indicibles, ces menaces et cet ordre de sauter dans le puits d’eau ? Il était clairement évident qu’ils désiraient ma mort. S’ils le voulaient, ils pouvaient me pousser dans le puits et m’y tuer. Mourir en martyr sur le chemin d’Allah était mon désir. Je disais—
: Ô Allah, ô Pur Seigneur nourricier. J’accueille… je souhaite la bienvenue à la mort en martyr sur le chemin de Ta religion.
Le bourreau vint et me fouetta pour me contraindre à sauter dans l’eau. Mais je refusai de sauter de mon propre gré. Alors, sans relâche, les coups de fouet commencèrent à inonder mon dos de sang, comme la pluie de Shravan. Finalement, incapable de supporter davantage, je m’effondrai au sol. En voyant cela, Safwat, avec Sa’d et Samb, me soutint et me jeta dans le puits d’eau.
Je tombai en bas et constatai que le sol sous mes pieds était dur. Je compris alors mon erreur : ce n’était pas un puits d’eau, mais une cellule remplie d’eau. Encore une ignoble méthode de châtiment. Je levai les mains vers Allah et dis :
Ô Seigneur des mondes ! Je T’ai confié toutes mes affaires. Je ne désire que Ta satisfaction. Tant que je serai en vie, je resterai ferme sur le chemin de Ta satisfaction. Ô Allah, je désire Ta satisfaction et Ton amour. Accorde-moi patience et courage afin que je puisse affronter tous les dangers en marchant dans Ta voie.
Entre-temps, Safwat continua à me frapper sauvagement avec son fouet.
Tout en me fouettant, il dit :
Assieds-toi.
Comment puis-je m’asseoir dans toute cette eau ? C’est impossible !
Le tyran Safwat, faisant usage à la fois de sa bouche et de son fouet, dit :
Assieds-toi comme on s’assied pour prier. Et tu dois parfaitement savoir comment faire. Assieds-toi… Essaie de t’asseoir, vite. … Il n’y a que Jamal Nasser qui sache mater les Ikhwan… Je te dis de t’asseoir… Hé, fille, tu m’entends ?
Lorsque je parvins tant bien que mal à m’asseoir, l’eau m’arrivait jusqu’au menton. Safwat dit :
Attention ! Pas le moindre mouvement, pas même d’un cheveu, d’un côté ou de l’autre. Tu ne bougeras ni les mains, ni les pieds, ni aucune partie de ton corps ! Jamal Nasser t’a condamné à recevoir mille coups de fouet par jour…… Alors, nous te donnerons dix coups de fouet pour chaque mouvement.
Plongée dans cet environnement terrifiant, inimaginable, je devins si bouleversée que je ne ressentis même plus la douleur et la souffrance. Certes, le contact de l’eau rendit la douleur de mes blessures beaucoup plus intense. Dans cet état, sans la grâce particulière d’Allah, j’aurais été incapable de supporter une telle souffrance. Sous l’intensité de la douleur, j’en étais même venue à oublier le bourreau Safwat, Sa’d et Sambar. Par-dessus le marché, Safwat recommença à me fouetter, rendant encore plus insupportable l’amertume de cette scène. Tout en maniant son fouet, Safwat dit :
Écoute, misérable ! Si tu essaies de dormir, ce fouet te réveillera ; tu resteras assise bien droite, exactement comme ça. …… Tu vois cette ouverture dans la porte ? On surveillera ton état par là. Si tu essaies seulement de te lever, d’étendre les bras ou les jambes, ou de regarder de-ci de-là, le fouet sera prêt à te remettre à ta place…… Nous t’avons placée exactement au milieu de la cellule. Gare à toi si tu essaies de t’approcher du mur ! Si tu veux aller près du mur, dix coups de fouet. Si tu étends les jambes, dix coups de fouet ; si tu étends les bras…… dix coups de fouet… Si tu bouges la tête, dix coups de fouet… Retiens bien ceci : ainsi, les mille coups de fouet quotidiens seront administrés. Voyons si Huzaybi ou Sayyid Qutb pourront te sauver…… Retiens bien ceci : c’est l’enfer de Nasser. Même si tu cries le nom d’Allah toute ta vie, personne ne viendra te sauver. Mais si, par bonheur, tu appelles Abdun Nasser par son nom, les portes du paradis te seront ouvertes sur-le-champ. Tu as compris ? Le paradis d’Abdun Nasser…… Si tu n’as pas compris, une punition bien plus terrible t’attend. Si tu obéis à mes paroles, je suis prêt à intercéder auprès du Pacha pour obtenir ta libération. Tu iras le trouver et tu feras ce qu’il te dira, comme il te le dira. Après cela, plus de chagrin ni d’inquiétude. Dis-moi, tu es folle ? Idiote ! Pour qui, pour quoi gâches-tu ta vie ? Pour les Frères musulmans ? Ils ont tout avoué. À présent, la corde de la potence pend au-dessus de ta tête.
Je restais assise, impassible, à écouter ses radotages. Cet imbécile, cet idiot, ce sot, cet entêté arrogant était incapable de comprendre le langage de mon visage. Il continua donc :
Obéis à mes ordres, réfléchis bien à mes paroles et assure toi-même ta libération…… Sinon, ta mort sera certaine demain à l’aube, Zaynab.
Comme je ne disais toujours rien, il entra dans une colère noire et dit :
Tu ne réponds pas, hein !
Pourtant, je gardai le silence et il poursuivit son discours—
: Écoute, je vais te montrer une voie très simple. Je vais t’emmener auprès du pacha. Tu lui diras simplement comment il avait conçu le projet d’assassiner Sayyid Qutb et Hajaybi Nasser.
Ne supportant plus ses propos insensés, je m’écriai de toutes mes forces et à haute voix—
: Tous les Ikhwan sont innocents et irréprochables. Allah vous fera bientôt rendre compte de votre violence et de votre tyrannie. Nous ne convoitons aucun intérêt terrestre ; ce que nous désirons par-dessus tout, c’est la satisfaction d’Allah… Voilà, désormais, advienne que pourra.
Après m’avoir entendu, Safwat resta là à m’abreuver d’injures grossières pendant une demi-heure. Puis, en s’en allant, il dit—
: Bon, je t’ai donc informé de l’ordre concernant ton châtiment quotidien.
Après son départ, je me demandai comment je pourrais bien bouger. Si j’étendais les jambes, mon nez et ma bouche s’enfonceraient dans l’eau. Il ne me restait donc d’autre choix que de rester debout. Que pouvais-je faire d’autre ? Il me faudrait bien supporter les dix coups de fouet. Plaçant ma confiance en Allah, je me levai dans l’eau.
Je pensais que le gardien-soldat dormait. En entendant l’appel à la prière du fajr, je frappai le mur de la main et accomplis le tayammum ; je priais par gestes, d’abord deux rak‘at de sunna, puis deux rak‘at obligatoires, lorsqu’on ouvrit la porte et que le gardien entra en se mettant à me faire pleuvoir des coups de fouet. Je terminai rapidement la prière, puis me rassis dans l’eau jusqu’au menton. Cette eau était si sale et nauséabonde qu’il était impossible de faire les ablutions avec.
Lorsque je me fus assise, la porte fut de nouveau refermée. Je récitais sans cesse « Hasbunallahu wa ni‘mal-wakil ». Peu à peu, je commençai à somnoler. Mais dès que mon menton s’enfonçait dans l’eau, la somnolence cessait.
Ainsi, chaque gardien, Samb, entrait cinq fois dans la cellule pour me fouetter. Mes mouvements étaient aussi naturels que les coups de fouet étaient absolument nécessaires.
Le crime
À l’heure de la prière de Duha, c’est-à-dire vers neuf heures du matin, Safwat vint me faire sortir de la cellule d’eau et m’enferma dans une autre cellule voisine. Je m’assis, adossée à l’un des murs de la cellule. À ce moment-là, même ce dur mur de pierre me paraissait doux comme un oreiller de coton. La douleur et la faim me faisaient presque rendre l’âme ; mon ventre brûlait de faim, et la douleur de mes blessures semblait me mettre en pièces. Les plaies de mon corps et celles de mon cœur réunies avaient engendré un supplice si inimaginable, si indicible et si atroce, qu’il était impossible de lui comparer quoi que ce soit.
Dans cet état insupportable, Safwat arriva en faisant tournoyer son fouet, accompagné d’un démon à la peau noire. Safwat se tint debout et ordonna au démon à la peau noire :
: « Livre-toi avec elle à l’acte le plus abject. Si elle proteste ou résiste, voici ce fouet pour la soumettre. »
En entendant cet ordre abject et diabolique, j’implorai Allah en disant :
: « Ô Allah, protecteur de la vie, de l’honneur et de la chasteté ! Je suis Ta servante et je demeure fermement résolue à rester inébranlable sur le chemin de Ta satisfaction… En raison de ma faiblesse, je Te supplie de m’accorder au moins cette aide : protège mon honneur et ma chasteté des ruses de Satan et des mains des pécheurs, et aide-moi à faire face à l’oppresseur. »
Quelle grandeur infinie d’Allah ! L’homme qui avait été chargé de me faire subir des tortures inhumaines, celui dont la vue et la voix me faisaient presque perdre connaissance, m’appela « Khala Amma ». Je tournai vers lui un regard étonné. La monstruosité de son visage avait maintenant disparu. Ses yeux et son visage rayonnaient d’une étrange lumière. Il dit d’une voix claire :
— Khala Amma, n’ayez pas peur. Même s’ils me découpent en morceaux, je ne vous causerai pas la moindre peine. Submergée de joie, la voix étouffée par l’émotion, je dis :
— Mon fils… mon cher enfant ! Qu’Allah t’accorde la guidance… Qu’Allah te récompense de la meilleure des récompenses. Soudain, la porte de la cellule s’ouvrit brusquement. Safwat se mit à frapper cet homme avec son fouet en disant :
— Fils de chien maudit ! En n’obéissant pas à mes ordres, tu t’es mis en danger. Je t’envoie immédiatement en cour martiale… Fils de chien ! Tu as désobéi aux ordres de Jamal Nasser… Si tu veux sauver ta vie, obéis à mes ordres avant que je t’emmène auprès de Shams Pacha. Je te donne une heure ; voyons si tu vas faire ce qu’on t’a ordonné. Si tu tiens à rester en vie, commence immédiatement.
Safwat partit par l’ouverture de la porte après avoir donné ces ordres.
Le soldat, depuis l’intérieur même de la cellule, salua Safwat et dit :
— Les ordres de Votre Honneur sont sacrés.
Avec crainte, je me rappelai encore davantage le nom d’Allah et implorai Son aide afin d’être sauvée de ce danger imminent. Je pensais qu’ayant reçu de nouveaux ordres et voulant sauver sa propre vie, le soldat serait cette fois contraint de me torturer. Peut-être allait-il maintenant se jeter sur moi comme une bête affamée. Mais non ! Il fit véritablement preuve de courage. Il me sourit comme un enfant innocent et me demanda :
: Maman, pourquoi te traitent-ils avec une telle cruauté ?
Je lui expliquai :
: Mon fils, nous appelons les gens à suivre le chemin de la vérité et de la paix indiqué par Allah, et nous revendiquons l’instauration d’un système de société islamique pour le bien de la population du pays. Nous ne désirons pour nous-mêmes ni pouvoir ni richesse. Aux yeux des oppresseurs, c’est là notre crime.
En entendant l’appel à la prière de midi, je frappai le mur de mes mains, accomplis le tayammum, puis priai. Lorsque je levai les mains pour invoquer Allah, il me demanda également de prier pour lui. Je priai pour son bien-être à tous égards. Puis, alors que je me levais pour accomplir la prière surérogatoire, il dit de nouveau :
: Ma chère tante, prie Allah pour que je puisse moi aussi devenir assidu à la prière… Ma chère tante, vous ne semblez pas être des êtres humains, mais quelque chose de plus grand encore ; et pourtant, ces gens vous font subir injustement tant de souffrances… Ô partisans de Nasser, qu’Allah vous anéantisse jusqu’au dernier !
Je lui demandai :
: Sais-tu faire les ablutions ?
Il répondit :
: Oui, je sais. Avant, j’accomplissais régulièrement la prière. Mais dès qu’ils me voient prier, ils m’arrêtent et m’emprisonnent.
Je lui dis-
: Mon enfant ! Qu’ils t’emprisonnent ou te fassent subir toute autre peine, continue à accomplir régulièrement la prière. Allah sera toujours à tes côtés.
En entendant mes paroles, son visage et ses yeux rayonnèrent d’une lumière céleste. Il dit avec enthousiasme-
: Oui, maman, je prierai.
À cet instant précis, un soldat, qui l’observait par l’ouverture de la porte tout en donnant des coups de pied à celle-ci, s’adressa à lui et dit-
: Hé, espèce de fils de chien, qu’est-ce que tu fabriques ?
Il répondit-
: Puisqu’il n’avait pas encore terminé sa prière… alors le soldat frappa dans ses mains et dit :
: Safouat arrive… C’est lui qui m’a envoyé pour te mettre à l’épreuve.
Un peu plus tard, Safouat entra comme un chien enragé et se mit à fouetter le jeune soldat. Sous la violence terrible des coups de fouet, celui-ci, à bout de forces, s’effondra inconscient. Un autre bourreau vint le soulever et l’emporta, puis la porte de la cellule se referma. Je fus profondément attristé qu’un tel supplice fût infligé à ce garçon uniquement à cause de moi, uniquement pour me donner un peu de paix et de repos. Il avait trouvé le chemin de la satisfaction d’Allah, acquis une vision de la vérité et refusé d’obéir aux ordres des tyrans. Il les avait critiqués et condamnés, eux dont la tyrannie me faisait agoniser en attendant l’heure de ma mort. C’est pourquoi il dut subir un châtiment atroce. C’est dans cette douleur insupportable que j’accomplis ce jour-là la prière d’Asr.
À nouveau dans la cellu’le d’eau
Dès le coucher du soleil, les bourreaux de la prison militaire se mirent à l’œuvre. Leurs rires cruels et féroces firent trembler les murs épais de la prison. Les nuages de l’obscurité funeste devinrent encore plus denses et plus inquiétants.
Ils me conduisirent de nouveau, dans l’obscurité de la nuit, vers la cellule d’eau. Mon ventre brûlait de faim, ma poitrine était sur le point d’éclater de soif, et les coups de fouet avaient rendu toute mon existence douloureuse. C’est dans cet état de grande fatigue que je m’endormis. Dans mon sommeil, je rêvai que plusieurs personnes, vêtues de robes ornées de perles et de pierres précieuses sur de la soie d’un noir profond, s’affairaient à manger des fruits exquis dans des récipients très précieux en or et en argent et à boire d’excellentes boissons. Leur dastarkhan regorgeait de mets en abondance. Dès que je fis ce rêve, je me réveillai et oubliai complètement ma faim et ma soif. Je ne ressentais plus la moindre faim ni la moindre soif. J’avais l’impression de sortir tout juste de table. Je remerciai infiniment Allah pour cette sensation extraordinaire. Je restai ainsi détenu pendant trois jours entiers, seul, sans rien manger, immergé jusqu’au cou dans la cellule d’eau. Puis Safouat arriva, entra dans l’eau et, tout en me poussant violemment, me dit :
: Combien de temps encore vas-tu rester attaché à ton arrogance ? Je t’ai dit de tout me raconter et de te libérer ainsi. Raconne-moi toute l’affaire : comment le projet d’assassiner Sayyid Qutb et Houaybi Nasser a été préparé. Et tu avais dit à Abd al-Fattah Ismaïl de donner l’ordre d’assassiner Nasser… Pourquoi ne racontes-tu pas tout cela, et le reste ?
Je lui dis :
: Tout cela est complètement irréel. Que puis-je dire au sujet d’un événement qui ne s’est jamais produit ?
Après avoir entendu ma réponse, il repart en m’insultant. Environ une heure plus tard, Safwat revient, me fait sortir de la cellule d’eau, m’enferme dans une autre cellule voisine, puis s’en va. C’est précisément cette cellule où Safwat avait ordonné à un soldat de me faire subir le traitement le plus ignoble. À cette pensée, je tremble d’effroi et implore Allah de m’aider à préserver mon honneur et ma dignité.
Un peu plus tard, Safwat Ibrahim revint avec un officier militaire, qui dit :
: L’officier veut vous parler.
L’officier ordonna à Safwat de partir, puis s’adressa à moi :
: Soyez conscient de votre bien-être et de vos intérêts ; n’est-ce pas préférable pour vous ? Sachez que les injustes et les tyrans ne croient en aucun Allah ni en aucun Dieu. Ils ne craignent pas Allah. Savez-vous ce qui est arrivé à ce soldat ? Oui, il a été fusillé parce que, ce jour-là, il avait désobéi à l’ordre de vous punir. À présent, ils forment pour vous un groupe d’hommes extrêmement grossiers et habitués à la criminalité. Je vous en prie, acceptez ce qu’ils vous disent et protégez-vous de l’emprise de ces sauvages barbares. Hassan al-Hudaybi, Sayyid Qutb et Abd al-Fattah Ismaïl sont tous responsables de leurs propres erreurs.
Même après avoir entendu les paroles émouvantes de cet officier, je reste silencieux. Je considérais également ses propos comme une tromperie délibérée et une nouvelle manœuvre destinée à me faire chanter. Je demeurais véritablement indifférent au terrible et effroyable supplice qui m’attendait.
L’officier militaire, probablement contrarié, dit :
: Fais ce que tu veux, Safwat… Je vois que tu es vraiment inflexible…
Safwat entra dans la cellule et, par habitude, commença par m’insulter grossièrement ; puis il dit :
: Abdun Nasr a envoyé une bande de démons. Ils vont te découper et t’achever. Combien de temps pourras-tu te préserver de leurs mains ? Le temps passe et, à chaque instant, tu te rapproches davantage du gouffre de la mort. Puis il ferma de l’intérieur la porte de la cellule.
Après la prière de l’Asr, ils m’envoyèrent de nouveau dans la cellule d’eau. Après avoir passé trois jours dans cette cellule terrifiante, le quatrième jour, Safwat vint me sortir de l’eau et m’enferma dans une autre cellule. Ce même après-midi, après l’Asr, on m’envoya de nouveau dans la cellule d’eau, où je restai étendu dans l’eau jusqu’à neuf heures du matin le cinquième jour. Ainsi, chaque jour, on m’envoyait d’une cellule à une autre, me faisant subir des souffrances physiques et psychologiques.
Le cadavre de la bestialité dans ma cel’lule
Ni mon corps ni mon esprit n’étaient indemnes, à quelque égard que ce soit. Jusqu’à quel point un être humain de chair et de sang peut-il supporter cette succession ininterrompue de sévices et de supplices ? Il n’existe aucun précédent à une telle torture. Des sévices terribles, tant physiques que psychologiques. Les coups de fouet, les coups de hunter, les insultes, les tromperies et les menaces : tout cela m’était infligé chaque jour, comme une routine. Et ceux qui me tourmentaient de ces souffrances et de ces douleurs inhumaines étaient eux aussi des êtres humains comme moi. Ils avaient eux aussi de la chair, du sang et un cœur. Mais leur environnement et leur formation les avaient transformés à tel point qu’aujourd’hui, en réalité, ils ne semblent plus être des hommes. À les voir et à les entendre, ils ressemblent à des êtres humains dotés de bras et de jambes. Mais en réalité, sous une apparence humaine, ce sont des créatures terrifiantes d’une autre nature. Des créatures ignobles et terrifiantes, totalement différentes des hommes ou des autres animaux. Une création ignoble et totalement différente des hommes ou des autres animaux. Le but dans lequel ils ont été fabriqués était-il lui aussi différent ?
On me fit sortir de la cellule d’eau et on me conduisit de nouveau dans la cellule voisine ; là, le fouet de Safwat, tout juste huilé, m’accueillit. Au rythme des coups de fouet, il dit :
: Le traitement qu’on va t’infliger aujourd’hui, personne ne l’inflige même à un chien.
Sur ces mots, il ferma la porte et partit. Peu après, Hamza Bisyouni, Safwat et deux soldats entrèrent dans la cellule.
Tout en l’injuriant dans un langage ordurier, Hamza dit : « Houdaybi, Sayyid Qutb et Abdel Fattah Ismaïl ont chacun reconnu leurs propres fautes et les ont également avouées. J’ai aussi appris de Houdaybi qu’il avait fait dire, par l’intermédiaire d’Abdel Fattah Ismaïl, qu’il était licite de tuer Nasser, puisqu’il était mécréant. »
À ces mots, ses yeux semblaient lancer des flammes. Fou de rage, il dit :
Tu dois savoir que je ne te laisserai pas partir avant de t’avoir arraché des aveux. Parle… Tu vas parler, oui ou non ?
Puis Safwat ordonna :
« Safwat, explique-leur ce qu’ils doivent faire. » Et il désigna les soldats :
« Si un de ces fils de pute néglige le travail indiqué ou désobéit à l’ordre, envoyez-le à mon bureau. »
Après quoi, Safwat se mit à ordonner aux soldats, d’une manière extrêmement obscène et ignoble, de commettre leurs méfaits. Ses paroles dépassaient les dernières limites de la pudeur et de la honte.
Il ordonna à un soldat :
: Ferme la porte et vaque à tes occupations. Compris, fils de chienne ? …… Et quand tu auras terminé, tu enverras ton compagnon faire la même chose…… Compris ?
Après avoir donné cet ordre, il s’en alla.
Alors que le soldat s’avançait peu à peu vers moi, je poussai un cri de toutes mes forces :
: Gare à toi ! N’avance pas d’un seul pas de plus. Si tu essaies d’avancer, je te tuerai… je te tuerai… Compris ? Malgré cela, il continuait d’avancer comme une bête affamée. Ensuite, tout ce dont je me souviens, c’est d’avoir bondi sur lui et de lui avoir serré la gorge à deux mains, puis, de toutes mes forces, d’avoir prononcé « Bismillah, Allahu Akbar » avant d’enfoncer violemment mes dents dans sa gorge. Soudain, il se dégagea de mon étreinte et s’effondra au sol. De la mousse, semblable à de la mousse de savon, sortait de sa bouche. Il resta étendu, inanimé, à mes pieds.
J’étais torturée par la faim et la soif. Bien que je fusse une femme démunie, meurtrie par les coups reçus chaque jour, je m’étais tenue debout comme un héros. Fortifiée par la seule puissance de la foi, j’avais réussi à pousser jusque dans les mâchoires de la mort cette bête féroce, si puissante. Aujourd’hui encore, je m’émerveille en songeant à la force qu’Allah avait alors insufflée, d’où qu’elle vînt, dans mon corps faible et épuisé.
Dans cette guerre entre la vérité et le mensonge aussi, le mensonge fut vaincu. Ce fut la victoire de la vérité et de la foi. C’est ainsi que l’aide d’Allah vient au véritable musulman. Aussi puissants que soient les partisans du mensonge, ils ne peuvent tenir face à un musulman désarmé qui suit le droit chemin. Il ne faut que garder une volonté inébranlable et une ferme confiance en soi.
Ô Dieu, que Tu es miséricordieux et bienveillant ! Je Te rends d’infinies actions de grâce.
Ils ont toujours combattu contre la religion d’Allah, mais seuls les croyants ont remporté la victoire. Le véritable croyant n’échouera jamais.
Peu après, lorsque le chef des bourreaux, Hamza Bisiubi Safwat et les autres soldats ouvrirent la cellule et y entrèrent, leur regard se posa sur cette bête terrassée. Sa gueule était encore plongée dans l’écume.
À cette vue, les ennemis d’Allah restèrent pétrifiés. Muets comme des sourds, ils se mirent à se regarder les uns les autres. Puis, la queue entre les jambes comme des chats mouillés, ils s’éclipsèrent tous. En partant, ils me renfermèrent encore une fois dans la cellule d’eau.
Des rats vers la cellule d’eau
Je restai enfermé dans la cellule d’eau pendant cinq jours d’affilée. Le sixième jour, on me fit sortir de la cellule d’eau et on me conduisit dans la cellule voisine.
Dans l’attente des événements à venir, ma patience était sur le point de céder. Dans cette cellule aussi, une montagne de sévices et de tortures s’abattait sur moi. Insensible à toutes ces persécutions, je demeurai absorbé dans la méditation d’Allah. Adossé au mur de la cellule, je restais assis toute la journée.
Soudain, je sentis au-dessus de ma tête une sorte de bruissement. Levant les yeux, je vis qu’on déversait des centaines et des milliers de rats dans ma cellule par le conduit d’aération, en ouvrant l’embouchure d’un sac. Quelle scène terrifiante ! Mon sang semblait se glacer. Je me mis à réciter cette invocation :
Je cherche refuge auprès d’Allah contre les démons mâles et femelles. Ô Allah, éloigne de moi le mal comme Tu le voudras et de la manière que Tu voudras.
« Je cherche refuge auprès d’Allah contre les tromperies des femmes et des hommes trompeurs. Ô Allah, éloigne de moi toutes les épreuves — toi seul sais où elles se trouvent et en quoi elles consistent. »
Pendant que je récitais cette prière, l’appel à la prière du zuhr retentit. Après avoir fait le tayammum et accompli la prière, je me consacrai de nouveau au dhikr d’Allah. C’est ainsi que l’appel à la prière de l’asr retentit, et j’accomplis également la prière de l’asr.
À ce moment-là, Safwat arriva. Avant même qu’il n’entre dans la cellule, tous les rats s’étaient enfuis par le conduit d’aération. Stupéfait, il promena son regard dans la cellule. Il ne parvenait absolument pas à comprendre où tous ces rats avaient bien pu aller. Ne trouvant aucune explication, il referma la cellule d’eau en m’injuriant indistinctement, puis s’en alla. Quelque temps plus tard, il revint avec Riaz. Riaz était un officier haut placé. Debout à l’extérieur de la cellule, il essayait de me convaincre. Il dit :
: L’organisation des Ikhwan complotait pour assassiner Nasser, s’emparer du pouvoir et changer le gouvernement.
Je protestai d’une voix sans équivoque :
: Tout cela n’est que sottises et mensonges. Nous nous étions organisés pour former les jeunes conformément au Coran et à la Sunna. Après avoir compris et assimilé l’islam, nous nous efforcions ensuite d’instaurer un système de gouvernement islamique.
: Tu répètes encore et encore la même chose……? Alors, tu vas maintenant comprendre…… ce qu’est le châtiment. Tout ce que tu as enduré jusqu’à présent n’était qu’un châtiment de niveau élémentaire. Après cela, il partit et je restai étendu dans l’eau. Je demeurai ainsi pendant huit jours dans cette cellule d’eau fermée. Il est impossible de décrire la tristesse, la misère et l’agitation dans lesquelles s’écoulèrent ces journées. À cette époque, quiconque m’aurait vu aurait pu composer une élégie.
Le neuvième jour, Riaz, Safwat et un officier en uniforme vinrent me sortir de cette eau sale et nauséabonde. Riaz me réprimanda et dit :
: C’est ta dernière chance d’être libérée. Avoue tout, sinon tu mourras.
Il est vrai que ton Allah possède la Géhenne… mais ici, auprès d’Abdun Nasser, il y a aussi une Géhenne et un paradis. Le paradis et la Géhenne de Jamal Nasser ne sont pas des notions imaginaires comme le paradis et la Géhenne de ton Allah ; ils sont au contraire une réalité tangible.
Ils me sortirent de la cellule d’eau, m’enfermèrent dans une autre cellule voisine, puis partirent. Je demandai à Allah de me préserver du mal de ces gens.
Alors que j’étais absorbée dans mes supplications, Safwat et Hamza entrèrent dans la cellule, accompagnés de dix soldats et d’un officier. Safwat demanda à Hamza :
: Pacha ! Quels sont vos ordres concernant cette fille ? En réponse, Hamza demanda à voix haute, pour que les soldats l’entendent : Qu’est-ce que vous voulez boire ?
: Les soldats répondirent : Nous voulons boire du thé.
Hamza dit avec colère :
: Bon sang ! Vous voulez boire du thé, fils de chiens ? Pas du thé ! Safwat, apporte-leur de l’alcool, du charas, du haschisch — et tout ce qu’ils voudront d’autre, apporte-le-leur, puis laisse-la entre leurs mains. Qu’ils lui fassent ce qu’ils veulent ; je leur donne mon entière approbation.
Ensuite, ils refermèrent la cellule et partirent. J’accomplissais la prière de l’après-midi dans la cellule. Alors que j’étais prosternée, Safwat arriva soudain, me repoussa brutalement, me fit sortir et m’emmena dans la cellule d’eau, où il m’enferma.
Riyaz revint et dit :
« Tu veux rester pure et immaculée ? Ces soldats ont été spécialement préparés pour te punir. Ils sont tous allés dans les dortoirs. Ils reviendront demain et te dévoreront la chair. On leur a administré des injections spéciales à l’hôpital. Ils sont maintenant comme des chiens enragés. Tout cela a été fait sur l’ordre du président Nasser. Nasser ne te laissera pas en vie. Nous avons tous essayé de te raisonner du mieux que nous pouvions. Nous avons fait tant d’efforts pour te convaincre, mais tu n’as pas renoncé à ton entêtement. Alors, dis-moi, comment comptes-tu rester pure et immaculée ? Parle, réponds ! Où est ton fouet, Safwat ? » Safwat se mit à me frapper, tandis que Riyaz l’excitait à me frapper davantage.
« Fille satyagrahi ! Tu t’imagines peut-être que, trente ans après ta mort, les gens construiront en ta mémoire des mosquées et des mausolées, reconnaissant ainsi, dans cette prison, la grandeur de tes actes, et qu’ils diront : “Voici le monument à la mémoire de Zaynab al-Ghazali, celle qui, même parvenue au comble des sévices carcéraux, resta fermement attachée à ses principes de foi”… ? Mais tu dois savoir que personne, pas même le diable, ne saura quel traitement nous t’infligeons et t’infligerons encore. »
Malgré les douleurs et les souffrances qui me torturaient, ses paroles firent naître sur mon visage un sourire méprisant. Pour réduire en poussière sa fausse arrogance et sa prétention, je ricanai avec dédain et lui dis :
« Si ce que tu disais était vrai, Allah le Très-Haut ne nous aurait pas protégés de votre mal ; je ne pourrais pas rire, même assise dans l’enfer prétendument créé par Abdun Nasser, comme tu le prétends, et Allah ne m’aurait pas donné la force de supporter tant de peines et de souffrances… En vérité, nous sommes en quête de la vérité. Nous ne recherchons que la satisfaction d’Allah. Incha Allah, nous triompherons, et les crocs venimeux de ceux que vous avez préparés pour mordre et dévorer la chair de mon corps se briseront. »
En entendant mes paroles franches, Riyaz se mit à regarder autour de lui d’un air inquiet. Safwat se trouvait alors quelque part un peu plus loin. Il se mit à l’appeler à l’aide :
« Viens vite, Safwat… Cette fille a commencé à faire un discours. » …À peine avait-il dit cela que Safwat accourut comme l’éclair et, tout en faisant claquer son fouet à coups répétés sur mon corps couvert de blessures, dit à Riyaz :
: Monsieur, laissez-le-moi. Dès demain, vous verrez dans quel état il sera.
Ensuite, comme chaque jour, ils refermèrent la cellule d’eau et partirent. Seul Allah sait dans quel état déplorable se trouvaient alors mon corps et mon esprit, accablés par la douleur et les souffrances. Personne ne peut survivre dans un tel état. Mais je suis resté en vie uniquement par la force de la foi.
J’étais profondément attristé par la situation désastreuse du pays. Sous le joug d’un dirigeant tyrannique, la véritable situation du pays était extrêmement préoccupante. Le peuple mécontent et troublé était impuissant face à des dirigeants cruels, ivres de pouvoir et de vin ; il n’existait rien qui puisse s’appeler la loi. Le parti au pouvoir faisait tout ce qui lui plaisait. Une terrible anarchie régnait dans tout le pays.
En réfléchissant au pays et en voyant sa situation désastreuse, je trouvai mes propres souffrances bien insignifiantes en comparaison ; pourtant, il me sembla que ma douleur morale s’en trouvait multipliée plusieurs fois. C’était le pays tout entier qui me paraissait être un camp de détention, tandis que Hamza, Safwat et Riyaz faisaient passer le rouleau compresseur de la tyrannie sur la population innocente de tout le pays. Un règne étrange de peur, d’épouvante et de terreur était en cours. Ces hommes n’étaient que des noms différents d’un même groupe. Par leur origine comme par leur nature, du président au bourreau, ils étaient tous de la même espèce. C’étaient eux qui pillaient le pays et sa population, les exploitaient et bradaient les intérêts supérieurs de la nation aux puissances étrangères.
Ô pays ! Mon pays malheureux… Non, non, pourquoi serais-tu malheureux ? Car tes enfants possèdent le trésor inestimable du Coran et de la Sunna. Fermement résolus à provoquer un renouveau en se fondant sur les principes du tawhid et de la risala, ils avancent. Même si des vieillards comme moi disparaissent… une génération de jeunes gens s’avance. Leur drapeau de victoire est hissé dans ton sein, avec la promesse d’y établir la religion d’Allah. Aujourd’hui, le règne de Satan est peut-être en place, mais dans un avenir proche, la loi d’Allah sera établie en ton sein ; les ténèbres d’aujourd’hui se dissiperont et, demain, le soleil doré d’une ère nouvelle se lèvera… L’être humain s’inclinera de nouveau en prosternation devant son véritable Seigneur.
De la cellule d’eau à l’avocat
Je regrette de rapporter à plusieurs reprises des événements du même genre. Mais on ne peut nier la nécessité de relater fidèlement les faits tels qu’ils se sont produits. C’est pourquoi, même si tous ces événements se ressemblent beaucoup, je les rapporte.
Pendant que nous subissions ces tortures en prison, dans quel état se trouvait mon pays, l’Égypte ? Vous pouvez l’imaginer : la situation était épouvantable. La population vivait dans la terreur permanente ; personne n’avait la moindre sécurité dans sa vie. Partout triomphaient la force, l’oppression et la tyrannie. Ceux qui se trouvaient hors des cellules étaient encore plus inquiets. Pillages, meurtres, brigandage et vols se poursuivaient avec le soutien du gouvernement. Des voyous à gages et des malfaiteurs sans scrupules avaient été déployés partout pour mater la population. Sous leurs exactions débridées, la vie, les biens, l’honneur et la dignité des gens du peuple étaient devenus sans valeur. Ces hommes ne comprenaient rien à l’honnêteté ni à la civilisation. À leurs yeux, ni la considération, ni la dignité, ni l’instruction n’avaient la moindre valeur. Penseurs, intellectuels, écrivains, journalistes, poètes, oulémas, enseignants, dirigeants populaires, et même les officiers militaires de nature honnête étaient humiliés et maltraités par ces scélérats. Mais personne ne pouvait prononcer le moindre mot. Car le président Nasser lui-même dirigeait ces bandes de criminels et ces réseaux antisociaux.
Adolescents, jeunes, vieux, femmes et hommes sans distinction, chaque citoyen pacifique du pays était ainsi maltraité. Ils lançaient même leurs hommes contre les gens honorables. Et si quelqu’un osait s’élever contre ces injustices, on l’arrêtait sous quelque accusation que ce soit, on le fouettait à coups de cravache, on le lâchait au milieu d’une meute de chiens et, finalement, il devait même finir dans le couloir des condamnés à mort. Telle était la situation générale de l’Égypte sous le régime de Nasser. Quoi qu’il en soit, au petit matin du neuvième jour, Safwat vint me faire sortir de la cellule d’eau et me dit :
: On t’emmène chez l’avocat du parquet. Ta condamnation a déjà été prononcée. Mais tu peux encore te sauver si tu le veux. Puis il me menaça en disant :
: Tu es certainement au courant de nos intentions. Maintenant, nous allons voir ce que tu diras devant l’avocat. Tout en parlant ainsi, il se mit à me traîner comme une bête. Je lui dis :
: Regarde, mes vêtements sont complètement déchirés. Ils ne sont plus mettables. …… Apporte-moi mes autres vêtements.
Sans accorder la moindre importance à mes paroles, il dit :
: On verra. Mais si tu déclares, au sujet de Hassan al-Hudaybi et de Sayyid Qutb, qu’ils tentent de tuer Abdel Nasser et de s’emparer du pouvoir…… alors je t’apporterai une couverture.
Je dis :
: Non, non, ce sont des mensonges.
Alors il dit :
: Alors reste nue. Voyons si ton islam peut couvrir ta pudeur ! Que les Ikhwan te voient eux aussi dans cet état.
En entendant ces paroles de la bouche de ce barbare grossier, je lui dis :
: Assurément, Allah est le soutien des démunis, le Très Miséricordieux, l’Omniscient et le Juste.
On me fit sortir de la prison militaire et on m’emmena dans une vaste pièce d’un autre bâtiment. Un homme respectable était assis au milieu de la pièce. J’ai appris par la suite qu’il s’agissait de Jalal Adib. Après m’avoir regardée un instant, il dit :
: Asseyez-vous.
Je m’assis sur une chaise, de l’autre côté de la table. Alors qu’il s’apprêtait à commencer la discussion, il dit :
: Vous êtes la célèbre dirigeante du mouvement islamique, Zaynab al-Ghazali. Pourquoi avez-vous vous-même adopté une telle opinion ? Êtes-vous heureuse dans la situation où vous vous trouvez ? Voyez-vous, je suis musulman et je vous veux du bien ; je suis venu dans le but de vous sauver de cette situation. Je m’appelle Fakhruddin An-Nayabata. Je n’arrive pas à croire qu’une dirigeante aussi célèbre que Zaynab al-Ghazali soit assise devant moi dans un tel état. J’espère sincèrement que vous coopérerez avec moi dans vos efforts pour vous en sortir.
Je lui répondis :
: Voyez-vous, je dirai certainement ce qui est vrai et ce qui plaît à Allah. Je vous le promets en jurant par Allah.
En entendant mes paroles, les rides de son front se plissèrent. Il me demanda, avec une certaine irritation :
: Quel âge avez-vous actuellement ?
: Je suis né le 2 janvier 1971.
En apprenant mon âge, il s’exclama, stupéfait :
: À vous voir, je vous donnerais au moins quatre-vingt-dix ans. Oh, dites-moi donc, pourquoi êtes-vous venu vous retrouver dans une situation aussi désastreuse ? En réponse, je lui dis d’une voix calme :
: Ce qu’Allah a inscrit dans notre destin doit arriver. Allah est notre meilleur ami, et Il est l’ultime recours de tout croyant musulman.
Il dit avec compassion-
: J’ai l’impression qu’il vous est même très difficile de parler.
Je gardai le silence. Ensuite, il demanda-
: Sur quel sujet vous étiez-vous mis d’accord, Abdel Fattah Ismaïl et vous ?
: Nous étions d’accord pour dispenser aux jeunes une formation islamique et leur enseigner le Coran et la Sunna. C’était indispensable pour résoudre les problèmes sociaux actuels.
Il m’interrompit et dit-
: Écoutez, je ne suis pas venu entendre un discours, mais simplement vous demander l’explication des faits réels. Monsieur Houdeibi vous a demandé de transmettre un message à Abdel Fattah et un autre à Sayyid Qutb ; quels étaient ces messages ? Je pense que ma question est très claire. Qu’en dites-vous ?
Je répondis alors-
: J’ai demandé au mourchid al-‘âm Hujaybi l’autorisation d’inclure au programme des assemblées d’étude collective des jeunes plusieurs ouvrages fondés sur le Coran, les hadiths et le fiqh, tels que l’Al-Muhallâ d’Ibn Hamza, le Kitâb at-Tawhîd d’Ibn Abd al-Wahhab et les œuvres de Sayyid Qutb. Le frère Abd al-Fattah figurait également parmi les jeunes participants.
L’avocat sourit tristement et dit :
: Non, Zaynab, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Dites-moi la vérité. Essayez de vous sauver. Révélez-moi les faits réels.
Je dis :
La vérité et l’objectif réel sont la reconstruction complète et la renaissance de la descendance du Prophète, c’est-à-dire de la communauté musulmane. Cette fois, il dit avec insistance :
: Ils ont tous reconnu leur erreur et vous ont mise en difficulté. Je répondis d’une voix grave, mais naturelle :
: Allah me préservera, ainsi qu’eux. Nous ne retournerons pas vers le mensonge.
En réponse, il dit avec agitation :
: J’ai l’impression que vous ne cherchez qu’à continuer à faire étalage de votre éloquence. Vous vous bercez d’illusions, au point même que la Haute Cour ne parvient pas à parvenir à un accord avec vous. À ce moment-là, je n’avais pas la force de dire la vérité. Je souffrais terriblement ; mais, après avoir entendu sa déclaration devant la Haute Cour, je fus contraint de parler.
: Si la Haute Cour était consciente et attentive à ses responsabilités et à ses devoirs, alors……
Il m’interrompit, me coupant la parole, et dit :
: Taisez-vous ! Je vois maintenant que vous allez également dire n’importe quoi au sujet de la Haute Cour d’Égypte……
Puis il appela Safwat, qui se tenait près de la porte, et lui dit :
: Cela ne sert à rien, Safwat ! Il a même insulté la cour.
Safwat semblait n’attendre que cela. Il me traîna de force et, se tournant vers l’avocat, demanda :
: Où, monsieur ?
L’avocat dit : « Vers l’eau. » Puis je retournai de nouveau dans l’eau, sur le lieu où Safwat poursuivait sans relâche ses flagellations. Cette fois, il recommença à me torturer avec une cruauté, une impitoyabilité et une impudence encore plus grandes. Mais plus sa barbarie s’intensifiait, plus grande encore était ma proximité avec Allah.
Qu’Allah protège les musulmans des mains de ces oppresseurs vils, cruels et stupides.
La nourriture et le fouet
Après la prière d’Asr, le dixième jour, la porte de la cellule s’ouvrit ; on me sortit de l’eau et on me remit à deux autres bourreaux, auxquels on dit :
« Emmenez-le dans la cellule numéro trois et laissez-le là. »
Arrivé dans la cellule numéro trois, je gisais à terre comme un cadavre sans vie. À force de coups, mon corps avait tellement enflé et gonflé qu’il était devenu rond comme un ballon de football. J’avais l’impression que ma vie était sur le point de quitter mon corps. Je n’avais même plus la force de gémir. Je remis corps et âme entre les mains d’Allah, le Très Miséricordieux. Je restai étendu, plaçant ma confiance en Allah, le Très-Haut, entre les mains duquel se trouvent les clés qui gouvernent l’univers tout entier.
Je ne sais pas combien de temps je restai dans cet état d’inconscience et de semi-conscience. Soudain, j’entendis un vacarme assourdissant à l’extérieur de la cellule. Je parvins tant bien que mal jusqu’à la porte et regardai dehors par l’ouverture : une immense assemblée de frères ikhwan se tenait en ligne. Chacun avait une coupe à la main. À la tête de la file, un soldat versait dans leurs coupes une sorte de nourriture liquide. Lorsqu’ils s’avançaient pour recevoir leur ration, un autre bourreau frappait chacun d’eux dans le dos avec un fouet. Peut-être personne n’avait-il jamais imaginé auparavant cette scène déchirante, où nourriture et coups de fouet étaient distribués simultanément. Quelle oppression !
Et ce n’était pas tout. Deux rangées de soldats, munis de fouets, se tenaient également de part et d’autre de la file des ikhwan. Sur le chemin du retour, après avoir reçu la nourriture dans leur coupe, les ikhwan devaient aussi subir les coups cinglants de ces soldats. Ainsi, en échange d’une poignée de nourriture, ils étaient contraints de payer le prix en endurant d’innombrables coups de fouet. Un bourreau s’aperçut que j’observais cette scène tragique en cachette. Il se rua aussitôt sur moi comme une bête enragée et se mit à me donner de si violents coups de poing et de pied que je m’effondrai de nouveau à terre, inconscient.
Le scélérat Safwat et l’un de ses assistants réussirent, à force d’efforts, à me faire reprendre connaissance. Dans sa main, on voyait dans un récipient une petite quantité de lentilles noires. Une odeur absolument nauséabonde s’en dégageait. Safwat me dit—
: Mange tout cela. Si tu ne le manges pas, dix coups de fouet—
Je répondis—
Laisse-les. Je les mangerai.
Safwat dit à son assistant—
: S’il ne mange pas tout cela dans les dix minutes, donne-lui dix coups de fouet et préviens-moi. Je passai également cette nuit dans une douleur, une affliction et une agitation extrêmes.
À l’hôpital
Le onzième jour, Safwat ouvrit la porte de la cellule, appela quelqu’un à l’intérieur et lui dit—
: Docteur Maged, entrez.
Le docteur Maged entra en uniforme militaire, accompagné de son aide-soignant, le soldat Abdoul Maboud. À ce moment-là, du sang et du pus s’écoulaient de mes pieds. De plus, l’état de tout mon corps était pareil : des plaies et des blessures, ainsi que les douleurs insupportables qui les accompagnaient.
Le docteur Maged dit à son assistant : « Nettoie très soigneusement ses deux pieds, fais sortir tout le sang contaminé et le pus qui se trouvent à l’intérieur, puis emmène-le rapidement à l’hôpital. » Ensuite, deux bourreaux me déposèrent à l’hôpital.
De nouveau sous l’emprise de Shams
On ne me permit de rester à l’hôpital qu’un seul jour. Ils ne pouvaient trouver aucun répit sans m’infliger des sévices physiques et psychologiques. Ainsi, l’intensité des supplices recommença. Cette fois, toutefois, on me transféra dans la prison même de l’hôpital. Malgré la poursuite des tortures, je ressentais une paix relative dans la prison de l’hôpital. J’en remerciai Allah. Au fond de moi, je souhaitais que mon séjour dans la prison de l’hôpital se prolongeât. Je pensais que mes blessures pourraient ainsi cicatriser et que la douleur de mes os pourrait diminuer. Mais hélas ! Les bourreaux ne me permirent même pas d’obtenir cette maigre part de répit. Ils me reconduisirent dans ce même enfer amer et empoisonné.
Le bourreau me conduisit au bureau de Shams Badran. J’avançais avec beaucoup de difficulté. Je n’avais même pas la force de porter mon propre poids. Pourtant, dans cet état, ils n’hésitèrent pas à me fouetter. Au moindre relâchement dans ma marche, leurs fouets et leurs cravaches s’abattaient sur moi. Je ne pus pas aller à pied de l’hôpital jusqu’au bureau de Shams Badran. À cause de ma faiblesse, je m’effondrai sur le sol. Mais les bourreaux ne me laissèrent pas y rester. Ils me traînèrent sur le sol jusqu’au bureau de Shams Badran.
Dès que le regard du meurtrier et tyran Shams Badran se posa sur moi, il appela Safwat et, sous l’emprise de la colère, se mit à exécuter d’étranges mouvements dans tous les sens. On aurait dit qu’il jouait devant une caméra. Son visage était déformé par la colère, et ses deux yeux paraissaient rouges comme des charbons ardents. Il appela Safwat et lui fit signe du doigt, depuis le côté opposé, en disant :
« Suspends-le immédiatement la tête en bas et donne-lui cinq cents coups de fouet. » De la barbarie poussée à son comble. Seuls des hommes comme Shams Badran pouvaient donner l’exemple d’une telle violence et d’une telle cruauté. Conformément aux ordres de son maître, Safwat me suspendit et commença à compter les coups de fouet, un par un, jusqu’à en donner cinq cents. En proie à une douleur insupportable, j’invoquais Allah, Allah. Shams Badran ricanait : « Où est donc ton Allah, celui que tu appelles ? Si Allah existait réellement, il t’aiderait certainement. Tiens, appelle Abdoun Nasser : il va t’aider sur-le-champ. » Il proféra alors au sujet d’Allah des paroles si insolentes qu’aucun musulman n’aurait pu les supporter. Une fois les cinq cents coups de fouet terminés, on me décrocha et on me remit debout. Le sang ruisselait alors le long de ma jambe blessée. En voyant cela, Shams Badran dit : « Infligez-lui un châtiment encore plus sévère ; voilà comment on soignera sa jambe. » Un peu plus tard, je m’appuyai contre le mur, puis, épuisé au-delà de toute endurance, je m’assis. En voyant cela, Safwat tenta de me tirer de toutes ses forces pour me remettre debout. Mais il n’y parvint pas.
À cet instant précis, Hamza, la plus abjecte des bêtes de la prison militaire, arriva et dit –
: Tout cela n’est qu’une comédie.
Je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite, car je perdis connaissance. Lorsque je repris connaissance, je me trouvais auprès du médecin. Le médecin m’injectait un produit dans le bras. Après l’injection, il leur ordonna de me faire boire une tasse de jus d’orange. Mais qui donc écoute les ordres du médecin ? Shams Badran me dit –
: Cela ne sert à rien de continuer à t’obstiner ainsi. Fais ce que nous voulons, sinon nous te suspendrons la tête en bas et te frapperons, non pas une fois, deux fois ou trois fois, mais des centaines et des centaines de fois. Ne crois pas que nous soyons incapables de te faire parler. En réalité, nous ne faisons que te donner une chance, tu comprends ? Même si nous t’enterrions vivant, personne ne viendrait nous demander pourquoi nous avons fait cela. Qui nous en empêcherait ?
Je répondis –
: Il n’arrive que ce qu’Allah veut. Pour obtenir l’agrément d’Allah, nous Lui rendons grâce.
En entendant cela, il s’enflamma et dit –
: Ne prononce pas ce genre de paroles devant moi.
Hasan Khalil aussi me conseilla en disant :
: Réfléchis, ma fille. Aucun Ikhwan ne viendra te sauver ici. Ils sont eux-mêmes complètement dépassés par leurs propres problèmes. Ils cherchent seulement à se libérer d’une manière ou d’une autre. Puis il sortit du papier et un stylo et dit sur un ton de conseil :
: Safwat ! Emmène-la à l’hôpital et laisse-la y écrire librement au sujet des Ikhwan : comment et de quelle manière elle est entrée en contact avec eux, elle l’écrira en détail. Écris aussi comment un accord a été établi pour assassiner Abdun Nasser, ainsi que tous les noms que tu connais parmi les Ikhwan.
En chemin vers l’hôpital, Safwat m’ordonna d’accélérer le pas. Mais j’étais dans l’état d’un enfant qui vient à peine d’apprendre à marcher. C’est pourquoi Safwat me fouettait par intermittence tout en avançant et me disait :
: Voilà le traitement de tes jambes.
Allah seul sait comment je suis parvenue jusqu’à la chambre de l’hôpital. En me mettant le papier et le stylo entre les mains, Safwat me dit :
: Hé, petite Ikhwanite affamée ! Tu connais naturellement notre objectif. Alors je te le dis, inutile de philosopher. Écris exactement ce que tu sais. Écris comment tu voulais assassiner Jamal Nasser, et tout le reste… Tout en parlant, il ferma la porte et s’en alla.
Comme j’avais des ampoules aux deux mains, il m’était difficile de tenir un stylo. C’est ainsi que passa la première journée. Je n’écrivis pas une seule lettre. Safwat vint prendre ma déposition écrite et, voyant la feuille blanche restée là, dit :
: Pour sauver ta vie, je laisse encore une fois du papier. Il repartit comme il était venu.
Finalement, je me mis à écrire malgré la douleur de mes mains. Le troisième jour, Hamza Bisioubi vint rassembler tous les papiers et les emporta. Je passai toute la journée dans une agitation extrême. À cause de la douleur à mes jambes, il m’était impossible de rester assise, debout ou de dormir. Chaque os me faisait souffrir. La situation était absolument insupportable. Safwat revint avec deux autres soldats, par le même chemin qu’auparavant, pour m’emmener au bureau de Shams Badran. Dès que j’entrai dans la pièce de Shams Badran, il me lança un regard furieux, se mit à hurler d’une voix terrifiante, déchira mes écrits en petits morceaux, les jeta dans la corbeille et dit :
: Eh bien, ma fille, toutes ces punitions ne suffisent-elles donc toujours pas pour toi ?…… Qu’est-ce que tu as écrit là ? Ce ne sont que des absurdités…… Puis il appela Hamza et lui dit :
: Frappe-la à coups de fouet.
Hamza et Khalil dirent d’une seule voix :
: Non, pacha ; il vaudrait mieux l’envoyer dans la cellule des chiens, parmi ces chiens féroces. Shams Badran dit d’une voix excitée :
: Amenez donc les chiens ici !
Safwat et son collaborateur amenèrent les deux chiens les plus féroces, spécialement dressés dans la prison militaire. Shams Badran ordonna de lâcher les deux chiens sur moi. Les deux chiens m’attaquèrent avec leurs crocs empoisonnés et leurs pattes. Leurs dents et leurs griffes s’enfoncèrent entièrement dans mon corps. Réduite à l’impuissance, je priai Allah en implorant Son aide : « Hasbunallahu wa ni’mal-wakil. Ô Allah, protège-moi de tous les dangers. »
D’un côté, les morsures et les coups de griffes des chiens ; de l’autre, les insultes obscènes que proférait Shams Badran, tout cela continuait à lacérer également mon corps et mon être. Entre-temps, les ordres fusaient :
« Écris que tu avais décidé d’assassiner Jamal Naser… Comment vouliez-vous le tuer ? »
Cette fois, on lâcha encore un chien. L’attaque de trois chiens terrifiants, leurs morsures empoisonnées et leurs coups de pattes. Et moi, une femme sans défense, torturée par la faim et la soif, bouleversée par la douleur des coups de fouet. Mais, par la grâce d’Allah, je reçus la force de tout supporter.
Lorsque Shams Badran et ses compagnons virent que même les chiens ne viendraient pas à bout de moi, Shams Badran hurla d’une voix terrible à Safwat :
« Emmène-la et continue à la fouetter. »
Son corps tremblait de colère. Un peu plus tard, le médecin arriva. Après l’avoir examinée, il interdit qu’on la fouette davantage, au moins pour ce jour-là, et déclara :
« Elle n’a plus la force de supporter les coups. »
Shams Badran dit à Hamza :
: Laissez-la dans la cellule numéro vingt-quatre. Ensuite, je veux voir son cadavre. On m’envoya dans la cellule numéro vingt-quatre. Je n’étais jamais venue ici auparavant. En entrant dans la cellule, je fus saisie d’effroi. Au beau milieu de la cellule, un cercle était en flammes. Tout autour se tenait une troupe de bourreaux, des fouets à la main. Épouvantée, je regardais cette scène infernale.
Soudain, un bourreau me frappa à coups de fouet et m’ordonna d’entrer dans le cercle au milieu. Lorsque je m’approchai du feu, un autre bourreau me repoussa au loin d’un coup de fouet. Ainsi, tous ensemble, ils m’obligeaient à courir tantôt vers le feu, tantôt vers le mur. C’était comme si une pluie de coups de fouet s’abattait sur moi. Les coups de fouet et la chaleur du feu créèrent une situation d’une souffrance indescriptible. Pendant deux heures entières, je brûlai dans cette cellule de feu tout en recevant des coups de fouet.
Alors Hamza Bisioubi s’approcha, me lança un regard furieux et dit :
: Écris que vous vouliez tuer Abdel Nasser… Sinon, je te jetterai dans ce feu et tu y seras brûlée vive.
Sans répondre un mot, je hurlai en silence et pleurai sans larmes, demeurant fermement attachée à mes principes. Finalement, je m’évanouis de nouveau. Je repris connaissance à l’hôpital.
Une scène théâtrale de torture
Un matin, lorsqu’on me fit sortir de la chambre de l’hôpital, je fus stupéfaite de voir, juste devant moi, plusieurs photographes prêts avec leurs appareils. On me fit asseoir sur une chaise, croiser les jambes et mettre une cigarette dans la bouche. Apparemment, il était devenu très urgent de me photographier ainsi.
Je dis :
: Impossible ! Loin de la porter à mes lèvres, je ne toucherai même pas à une cigarette.
En réponse, ils posèrent des pistolets contre ma tête et mon dos, puis dirent—
: Si tu ne portes pas la cigarette à tes lèvres, on t’achèvera. Sans me soucier de leurs pistolets, je refusai de nouveau de prendre la cigarette et continuai à réciter la formule de témoignage de foi. Je dis—
: Faites ce que bon vous semble, je ne toucherai à une cigarette en aucune circonstance. Alors, ils se mirent à me fouetter violemment. Puis ils appuyèrent de nouveau le pistolet juste contre ma gorge et dirent—
: Tu dois absolument porter la cigarette à tes lèvres.
Mais je continuai à refuser encore et encore.
Finalement, lorsqu’ils comprirent qu’il leur était impossible de me faire toucher à une cigarette, ils prirent simplement une photo et s’en allèrent.
Le lendemain, ils vinrent et dirent—
: Tu devras dire devant les caméras de télévision tout ce que nous allons t’enseigner. Sur ces mots, ils m’ordonnèrent de mémoriser toutes sortes de fausses accusations contre les Frères musulmans. Je leur dis :
: Si je dois dire quelque chose à la télévision, voici ce que je dirai :
« Jamal Nasser est un incroyant, un mécréant, et il est engagé dans une guerre contre l’islam. C’est pourquoi nous nous opposons à lui. En effet, il a refusé de gouverner à la lumière du Coran et a qualifié l’islam de réactionnaire. Il a rendu la religion responsable du sous-développement et de la pauvreté. Pour légiférer et administrer son pays, il a emprunté toutes ses règles et ses lois au communisme et à l’athéisme. Selon lui, la rébellion contre Dieu et le luxe matérialiste sont la vie même. Voilà pourquoi nous menons contre lui un combat défensif au nom de la justice et de la vérité. » Après m’avoir entendu, ils dirent :
: Comment peux-tu avoir le courage de tenir des propos aussi intrépides alors que le canon d’un pistolet est appuyé contre ton épaule et ton dos ? Quoi qu’il en soit, tu devras dire devant les caméras de télévision ce que nous te dictons.
J’ai dit —
: Hier, malgré tous vos efforts, vous n’avez pas réussi à me faire toucher à vos cigarettes devant les journalistes et les photographes de presse. Alors, comment avez-vous pu imaginer qu’aujourd’hui, par peur de vos pistolets, je dirais des mensonges absurdes ? Non, je le jure par Dieu, nous ne nous inclinerons pas devant le mensonge. Nous sommes les disciples d’un idéal. Nous sommes les serviteurs de la communauté musulmane et les héritiers du Coran. Ayant échoué à atteindre leur objectif, ils commencèrent à me fouetter. Ils continuèrent longtemps à me frapper avec le fouet, puis me ramenèrent dans ma cellule.
Cellule numéro trente-’deux
Je me demande avec une profonde stupéfaction : si ces gens m’ont réellement détenu pour un crime précis, pourquoi essaient-ils de me soutirer toutes ces confessions ? Pourquoi exigent-ils de moi que j’avoue avoir accepté de tuer Nasser, ou même en avoir élaboré le plan ? S’ils détiennent les preuves de mon crime, pourquoi ces tracasseries inutiles, cette contrainte et cette violence ? Ils veulent me faire avouer des choses si absurdes qu’elles n’existent nulle part ailleurs que dans leur imagination. En réalité, le seul but de ces arrestations et de ces tortures et sévices inhumains n’est-il pas de ruiner ainsi le mouvement islamique et son influence ? Dès qu’il me vit, il manifesta une surprise feinte et dit —
: Eh bien, tu es encore en vie ? Hamza, ne t’avais-je pas dit que je voulais voir son cadavre ?
Hamza dit d’un ton suppliant :
: Pardonnez-moi, Pacha ! Cette fois, il est prêt à obéir à l’ordre que vous lui donnerez.
Shams Badran me dit :
: Alors, écris……
Je répondis :
: Je n’écrirai rien d’autre que les faits réels. Alors, pourquoi ne me tuez-vous pas tout simplement ! Peut-être que, par la volonté de Dieu, ce sera ma mort en martyr.
Hassan Khalil dit :
: Nous ne te laisserons jamais devenir un martyr.
dis-je —
: Le martyre est un don qui vient de Dieu. Il l’accorde à celui qu’Il a destiné à le recevoir.
Shams Badran dit avec irritation —
: Safwat, suspends-le et donne-lui cinq cents coups de fouet… Voyons qui est son Allah !
Dès qu’ils en reçurent l’ordre, les bourreaux m’attachèrent la tête en bas et exécutèrent l’ordre de me donner cinq cents coups de fouet. Ils n’avaient même pas le loisir de songer que ce pauvre malheureux n’était pas capable de supporter la moindre violence. Une fois la flagellation terminée, on me renvoya dans la pièce. Il me fit signe de m’asseoir sur une chaise et dit —
: Tu nous crois très cruels et dénués d’âme. Pourtant, nous sommes profondément affligés de voir ton état. Tu sais, mon père est professeur à l’université d’al-Azhar…
Sans dire un mot, je le regardai en silence avec le plus profond mépris.
Il retrouva aussitôt sa véritable nature et dit d’un ton menaçant :
— Hamza, conduis-le à la cellule numéro trente-deux.
En entrant dans la nouvelle cellule, je vis qu’un cadre en bois avait été installé parallèlement sur deux hauts poteaux en bois, et que deux grands anneaux de fer y avaient été fixés. Les bourreaux me firent monter sur une chaise et me demandèrent de saisir les deux anneaux à deux mains. Après m’avoir frappé avec le fouet, dès que j’eus pris les anneaux, ils retirèrent la chaise de sous mes pieds. Je restai suspendu dans le vide, tenant les anneaux. Dès que je tombais au sol, les bourreaux se précipitaient sur moi avec leurs fouets, puis me suspendaient de nouveau de la même manière. Je retombais encore ; ce cruel exercice se poursuivit ainsi pendant trois heures.
La valeur de la foi et l’humiliation du mensonge
On me reconduisit au bureau de Shams Badran. D’un geste théâtral, Shams me fit signe de m’asseoir sur la chaise voisine. Après que je me fus assis, Jalal et Hassan Khalil commencèrent à essayer de me convaincre de fournir une déclaration écrite conforme à la volonté du pacha. Car cela, prétendaient-ils, serait dans mon intérêt.
Je leur dis à tous deux :
— Je ne peux rien écrire au sujet de ce que j’ignore. Ils dirent :
— Nous savons tout. Les Frères musulmans ont tout avoué.
Ensuite, il ordonna à Jalal d’ouvrir le dossier et de lire les prétendues déclarations de Majid Shadli et des Ikhwan. Jalal lut d’abord, comme on le lui avait demandé, la déclaration d’Ali Ousmabi. En l’entendant, je fus complètement abasourdi ! Une fois toutes les déclarations lues, Shams demanda en hochant la tête :
Que penses-tu de ces déclarations ?
Je répondis aussitôt :
— Ce ne sont rien d’autre que des mensonges, des fabrications et des calomnies.
Shams Badran dit :
— Tu avais entrepris de reconstituer les Ikhwan — veux-tu le nier ? Pourtant, les déclarations de vos hommes ont clairement prouvé que c’est toi qui as jeté les bases de la reconstitution de cette organisation… Jalal, lis-nous donc la déclaration de Houaybi ! … Mais il ajouta aussitôt :
— Bon, arrête, arrête, laissons celle-là. Pour l’instant, fais-nous plutôt entendre la déclaration d’Abdel Fattah Ismaïl.
Après sa lecture, Shams me demanda : « Et maintenant, qu’en penses-tu ? »
Ensuite, Jalal se mit à ouvrir les dossiers l’un après l’autre et à lire chacune des confessions. Quand il eut tout lu, Shams me dit :
: Quel est ton avis sur tout ce que tu viens d’entendre… ? Dis-nous maintenant si tu écriras tout ce que nous voulons.
Je répondis fermement :
Tout cela est fabriqué de toutes pièces, ce ne sont que des absurdités.
Il demanda avec un sourire entendu :
: Alors, quelle est la vérité ?
Je répondis :
: À mon avis, la confession d’Ali Usamabi qui a été consignée au dossier est fausse. Quant aux Ikhwan restants, je dirai qu’ils sont attachés à la vérité et sincères. Ces déclarations et confessions rédigées en leur nom ne sont rien d’autre que de fausses calomnies contre eux.
Shams appela Hamza et lui dit :
: Suspends-le maintenant à l’envers et va chercher Ali Ousmabi. Ali Ousmabi arriva vêtu de vêtements propres et bien repassés. Ses cheveux étaient soigneusement peignés ; son corps et son visage ne portaient aucune trace de châtiment ni de souffrance. En le comparant à moi et aux autres prisonniers, je ne pus que croire que cet homme avait trahi et, après avoir livré un faux témoignage contre les Frères, était tombé dans le complot de ces menteurs et de ces sauvages. Ils ne respectent ni principes ni religion. Lui aussi, devenu la proie de Shams Badran, avait rejoint le camp de Nasser.
Shams Badran lui demanda :
: Alors, Ali ! Le dernier jour où tu es allé voir Zaynab al-Ghazali, qu’as-tu reçu d’elle et que t’a-t-elle dit ?
Ousmabi répondit :
: Elle m’a donné mille guinées (livres égyptiennes) et m’a dit de porter cet argent à Ghada Ammar, afin qu’elle le fasse parvenir à la maison de Huzaybi ou de Sayyid Qutb… Si je suis arrêté, contacte Ghada Ammar ou Hamida si tu as besoin d’argent. Elles savent où se trouve l’argent.
Shams Badran me demanda :
: Combien d’argent y avait-il, Zaynab ? Et pourquoi étais-tu tellement affolée à ce sujet ?
Je dis :
: Les frères de l’Ikhwan résidant au Soudan et en Arabie saoudite ont envoyé quatre mille guinées pour venir en aide aux familles des frères détenus. En outre, mille guinées ont été dépensées pour aider les étudiants pauvres des écoles et des universités, ainsi que pour les loyers et autres frais… C’est entre les mains de l’homme qui témoigne debout devant toi que mille guinées ont été envoyées. Pour subvenir aux besoins de la famille du frère Abd al-Fattah Ismaïl…
Cette fois, Chams lui demanda :
: Ali ! Qu’avais-tu mangé la dernière fois chez Zaynab al-Ghazali ? Ali Ousmabi répondit :
: Elle avait cuisiné du foie, rempli une assiette de riz et me l’avait donnée en disant : « Mange, Ali ! Qu’Allah t’aide. »
Chams dit :
D’accord, ça suffit ! Va-t’en maintenant, Ali. Ali sortit, ayant gagné la faveur de Chams Badrane.
Chams dit alors à Hamza :
: Fais venir Abdoul Fattah Ismaïl.
Quelques instants plus tard, Hamza arriva avec Abdoul Fattah Ismaïl. Dans les yeux d’Abdoul Fattah Ismaïl brillait l’éclat fascinant d’une personnalité grave. En prison, il portait des vêtements en lambeaux. Les traces des tortures inhumaines qu’il avait subies étaient visibles partout. En arrivant, il me salua avec sa modestie habituelle. Je lui rendis son salâm.
Chams lui demanda :
« Abdoul Fattah ! Que faisais-tu chez Zaynab al-Ghazali et pourquoi allais-tu la voir ? » Abdoul Fattah répondit d’une voix fière et vaillante :
C’est ma sœur musulmane dans la voie de la satisfaction d’Allah. Nous nous aidons mutuellement à diffuser l’enseignement du Coran et de la Sunna auprès des jeunes musulmans. Naturellement, notre objectif était de changer le gouvernement et d’établir un gouvernement islamique à la place du gouvernement adepte du faux.
En entendant ses paroles, Chams Badran s’emporta et dit :
Tu as commencé ton sermon, c’est ça ? Sache que tu ne te tiens pas sur un minbar… Sors ! Sors !
Abdoul Fattah Ismaïl sortit comme il était venu. En partant, il me salua et je lui répondis :
« Et sur vous la paix, la miséricorde d’Allah et Ses bénédictions. »
Shams Badran continua à proférer d’horribles insultes comme un fou… Pourtant, en entendant les paroles claires, nobles et dignes d’Abdel Fattah Ismaïl, je ressentis sincèrement soulagement et paix. Quel brave moudjahid, en vérité ! Il demeurait fermement et inébranlablement attaché aux principes de la vérité, malgré tous les dangers. Infinie gratitude à Allah : même à notre époque moderne d’ignorance, il existe encore des hommes aussi fidèles à la vérité. Je priai Allah pour lui. Que peuvent faire des gens comme Ali Othmani en trahissant ? Des milliers de soldats de la vérité continuent d’avancer avec patience et courage dans la caravane des moudjahidines sur le chemin d’Allah.
En entendant les cris de Shams Badran, je sursautai. Il criait :
: Emmenez cette fille. Ramenez-la demain matin avec le document écrit.
Hassan Khalil Safwat lui donna du papier et un stylo, puis je fus envoyée dans la chambre de l’hôpital. Le papier et le stylo à la main, je me demandais quoi écrire. Que voulaient-ils ? Voulaient-ils que j’écrive contre mon Allah et Sa religion ? Non, je le jure par Dieu, cela n’arrivera jamais. J’écrivis :
: Nous suivons la voie prescrite par Allah, unis sous la bannière du Coran. Il n’y a pas d’autre divinité qu’Allah. Le bien-aimé Prophète, le vénéré Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui), est le dernier Messager d’Allah. Jamais, en aucune circonstance, nous n’associerons qui que ce soit à Allah. Nous n’adorerons et ne vénérerons que Lui. Ô notre Allah ! Accorde-nous courage et patience, et fais-nous mourir dans la foi et l’islam.
Et vous, pharaons de votre époque ! Profitez pleinement de ce bref laps de temps de la vie terrestre. La mort est assurément fixée pour un jour. Très bientôt, vous devrez faire face aux conséquences de vos actes.
Le lendemain, Hamza Bisioubi, Riyaz et Safwat vinrent prendre le document écrit et repartirent. Ils revinrent environ une heure plus tard, me firent monter dans une voiture et m’emmenèrent au bureau de Shams Badran. À ce moment-là, je n’étais pas en état de marcher. Shams déchira devant moi plusieurs documents, les jeta à la poubelle et dit :
: Ce sont les écrits que tu as rédigés… Je vois que tu n’écriras pas selon ma volonté tant que je ne t’aurai pas retiré une coupe de sang du corps.
Ensuite, au milieu des insultes et des coups de fouet, on me ramena à l’hôpital.
Ma condamnation à la pendaison
Comme j’étais presque aux portes de la mort, on me garda quelques jours à l’hôpital pour y être soigné. Un jour, un peu avant le coucher du soleil, on m’emmena au bureau de Shams Badran. Mais, au lieu de me faire entrer dans le bureau, on me fit rester debout devant une machine gigantesque. Cette machine électrique produisait un bruit assourdissant et dégageait une chaleur extrêmement intense. On me fit rester toute la nuit devant cette machine terrifiante. Au matin, on me renvoya à l’hôpital. En voyant l’état de mon visage, le docteur Majed demanda à Abdul Maboud :
: Son visage est devenu complètement jaune… On l’a encore emmené pendant la nuit, n’est-ce pas ?
Abdul Maboud répondit : Oui, monsieur !
Une demi-heure plus tard, Abdul Maboud me donna du pain et quelques morceaux de confiture en me disant que le docteur les avait envoyés et m’avait recommandé de les manger. Au coucher du soleil, on me ramena dans une cellule près du bureau de Shams Badran. Peu après, Hamza Safwat Riaz arriva. Ils échangèrent à voix basse quelques paroles dont je ne compris rien. Les deux premiers partirent, tandis que le troisième resta sur place. Soudain, il se mit lui-même à se gifler et à se frapper au visage, puis à s’arracher les cheveux, et commença à faire une chose étrange, comme un fou furieux. Il se mit à me crier :
: Espèce de folle ! Si aujourd’hui tu ne fais pas ce que dit Shams, ce sera aujourd’hui même le dernier jour de ta vie. Sais-tu où sont Rifayat, Ismaïl et Al-Qoumayra ?
Il dit :
: Ici, dans cette prison, sur ordre de Nasser, on enterre chaque jour dix chiens de l’Ikhwan.
Quand je lui dis qu’ils étaient devenus des martyrs sur le chemin d’Allah et qu’ils étaient entrés au Paradis, il se mit à se gifler lui-même encore plus violemment et dit :
: Jusqu’à présent, ni les chiens, ni l’eau, ni le feu, ni le fouet, ni la cravache n’ont pu te faire vaciller. Aujourd’hui, Pacha va t’égorger. Il en a obtenu la permission de Nasser. Qu’est-ce que tu vas faire ?
Je répondis calmement :
: C’est Allah seul qui décide de ce qui doit être fait.
Il se mit alors à dire :
: Tu veux que nous échouions nous aussi en agissant comme toi ? L’Union soviétique règne sur la moitié du monde ; tu veux que nous te laissions partir ? Et que nous suivions les paroles d’hommes comme Huzaybi, Sayyid Qutb et Hasan al-Banna ?
—Vous êtes fous… Nous ne sommes pas fous comme vous, compris ?
En réponse, je récitai un verset du Coran et dis—
Lorsque l’on dit à ces gens : « Il n’y a aucune divinité en dehors d’Allah », ils répondent avec arrogance : « Allons-nous abandonner toutes nos divinités pour les paroles d’un poète fou ? » Or ces divinités ne sont que des idoles rebelles, et les dirigeants sont chargés de protéger ces idoles. Ce sont ces mêmes gens qui n’ont pas hésité à traiter de fou le prophète de l’humanité, Hazrat Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Aujourd’hui, l’histoire se répète. Aujourd’hui encore, vous traitez de fous les moudjahidines engagés dans la voie d’Allah, tandis que les dirigeants adeptes du faux et du bâtel se sont installés comme vos maîtres et vous utilisent pour toutes les basses besognes. Et, en échange de quelques sous seulement, vous avez sacrifié votre humanité et menez une vie malhonnête. Dites-moi, voulez-vous vous exposer au châtiment d’Allah pour satisfaire les injustes et les tyrans ?
Cette fois, il demanda—
—Voulez-vous nous ramener à cette stagnation et à ce sous-développement ?
À ce moment-là, la porte s’ouvrit et les bourreaux se mirent à me frapper sauvagement avec des fouets et des cravaches. En voyant cela, Riyaz dit en riant—
—Je le jure par Dieu, Zaynab ; je t’aime et je m’inquiète aussi pour toi.
Tout en recevant les coups de fouet, je lui demandai ironiquement—
: De l’affection et de l’appréhension ? Qu’est-ce que cela signifie encore ? Es-tu un lâche, un poltron ? La chose est pourtant très claire. Pourquoi êtes-vous si désireux d’obtenir seulement mes aveux ? Le but véritable de toutes vos fausses machinations, de vos calomnies, de vos châtiments infligés à des innocents, de la mascarade des procès intentés dans un but particulier et des accusations infondées portées contre des innocents est devenu parfaitement clair.
Riyaz, bombant le torse, secoua la tête, s’arracha les cheveux et cria :
: Notre savoir, notre intelligence et notre force ont tous été démontrés vains et inutiles face à toi ? Nous mangeons, nous nous habillons et restons en bonne santé, pourtant nous sommes tombés malades… et toi ? Par quelle force es-tu encore en vie ? … Le médecin a dit que, si on ne te donnait pas à manger maintenant, tu mourrais.
Hamza et Safwat vinrent demander à Riyaz :
: Qu’as-tu fait, frère ? J’espère qu’il a retrouvé la raison.
Je regardai Hamza en souriant légèrement et lui dis :
: Je n’arrive pas à comprendre lequel de vous est fou.
Sans dire un mot, Hamza me fixa en silence, puis dit à Safwat :
: Emmène-le au bureau voisin.
Au bureau du pacha
Shams me fit asseoir sur la chaise voisine et dit :
: Écoute, à mon avis, il ne sert à rien d’entretenir une hostilité permanente.
Écris tout ce que je te dicte.
Je répondis d’une voix calme et naturelle :
: Est-ce cela que tu veux me faire écrire : que nous avons voulu assassiner Naser ?…… C’est impossible. Par Dieu, nous nous étions réunis uniquement pour recevoir les enseignements du Coran et des hadiths. Nous voulions informer les gens qu’il faut suivre la religion d’Allah plutôt que les hommes tyranniques, leur expliquer comment ils doivent adorer Allah et comment ils doivent établir la religion d’Allah sur cette terre. Nous agissons conformément au Coran et à la Sunna et nous n’enfreignons aucun commandement d’Allah. Si, par erreur ou par inadvertance, il nous arrive d’enfreindre un commandement d’Allah, nous le regrettons et faisons tawba. À notre avis, le gouvernement actuel est incompétent et il doit donc prendre fin. Mais pas par la force ni la contrainte. Nous voulons instaurer le changement par des moyens constitutionnels, en expliquant aux gens et en les informant pleinement au sujet de l’islam…… Nous voulons un véritable système de gouvernement islamique……
Lorsque, soudain, ils commencèrent à me frapper à coups de cravache, je criai :
: Non, non, je n’écrirai pas de mensonge ; même si vous me tuez, je ne l’écrirai pas. Pour moi, le monde n’a aucune valeur……
Shams Badran me demanda :
: Pourquoi n’as-tu pas écrit le nom d’Abdul Aziz Ali sur les papiers que j’ai déchirés ?
Je demandai :
Quel Abdul Aziz Ali ?
: Cet Abdul Aziz Pacha. Celui que Nasser avait nommé membre de son gouvernement. Mais il a trahi Nasser, coupant la main même qui l’avait aidé, et a commencé à s’opposer à Nasser.
Cette fois, je le reconnus et dis :
: Abdul Aziz Ali était le fondateur du mouvement Krishnagupta contre l’impérialisme britannique. Il est un dirigeant éminent du Parti national. Abdun Nasser et ses compagnons ont reçu de lui leur initiation au nationalisme. À mon avis, c’est une grande personnalité. C’est un ami de mon mari. Et maintenant, c’est mon frère musulman dans la voie d’Allah. Son épouse est membre du conseil central de notre organisation, mon amie et ma sœur musulmane……
Shams demanda d’une voix rauque—
: Alors, pourquoi ne l’as-tu pas fait entrer dans l’Ikhwan ?
Je répondis—
: Je l’avais envisagé… mais, comme dit le proverbe, il y a des gens dont la tête est remplie de feu au lieu de cervelle……
Avant que j’aie pu finir, Shams hurla d’une voix stridente—
: Assez de ces balivernes, arrête. Puis il ordonna de me fouetter. Ils chuchotèrent entre eux pendant quelque temps, puis Hassan Khalil m’interrogea.
: Pourquoi avais-tu présenté Abdoul Aziz à Abdoul Fattah Ismaïl, et où cette présentation avait-elle eu lieu ?
Je répondis—
: Lorsque ma jambe s’est cassée à la suite de l’attaque de vos services de renseignement, lui et son épouse venaient me rendre visite à l’hôpital. Même après que j’ai quitté l’hôpital et que je suis rentré chez moi, ils venaient de temps à autre. Un jour, le frère Abdoul Fattah Ismaïl arriva également, alors qu’Abdoul Aziz était présent. C’est ainsi qu’ils firent connaissance. C’est tout ce que je sais à ce sujet.
Hasan Khalil dit :
: J’admets donc que la rencontre entre Abdoul Aziz et Abdoul Fattah fut fortuite. Mais comment Abdoul Aziz fit-il connaissance avec Farid Abdoul Khalek, par ton intermédiaire, à ton domicile ?
Je répondis :
: Lorsque l’infirmière vint chez moi pour bander l’os fracturé de ma jambe, le frère Abdoul Aziz alla s’asseoir dans le salon. À ce moment-là, le frère Farid Abdoul Khalek vint lui aussi s’y asseoir. Ils ne se connaissaient pas encore. Une fois le bandage de ma jambe terminé, l’infirmière partit et le frère Farid Abdoul Khalek entra pour me voir. À ce moment-là, le frère Abdoul Aziz entra également pour prendre congé. À cette occasion, je les présentai l’un à l’autre.
En entendant mes paroles, Shams, furieux, appela Safouat. Lorsque je repris connaissance à l’hôpital, mes deux jambes étaient bandées. Je me tordais de douleur, tant celle-ci était insupportable dans mes deux jambes. Puis cette douleur se répandit en un instant dans tout mon corps. J’avais l’impression que mon corps tout entier était frit dans de l’huile bouillante.
Dans le tourbillon du doute
Après avoir été soigné plusieurs jours à l’hôpital, on me ramena au bureau de Shams Badran. Il ne cessait de répéter ses anciennes affirmations et ses soupçons. Il me semble qu’à force de répéter encore et encore un soupçon, celui-ci avait fini par prendre dans son esprit la forme de la réalité. Il avait désormais commencé à croire son simple soupçon comme s’il s’agissait d’un fait réel. Il répétait sans cesse que les Ikhwan al-Muslimun avaient comploté pour assassiner Abdoun Nasser. Shams Badran me regarda avec étonnement et dit :
: Tu es encore en vie ? Pourtant, toutes sortes de châtiments t’ont été infligés.
En réponse, je racontai l’histoire des Ashab al-Ukhdud —
: Allah dit : « Les Ashab al-Ukhdud furent tués ; ceux qui les tuèrent devinrent complètement fous à cause de leurs mensonges et de leurs calomnies. Quant à ceux qui furent martyrisés par les gens de leur propre peuple, ils étaient dignes de la confiance et nobles aux yeux de tous. Ils s’employaient à transmettre aux gens le message de Dieu et à leur enseigner comment assumer leurs responsabilités avec foi. »
Shams Badran dit —
: Nous ne comprenons pas toutes ces considérations morales. Alors, crois-tu encore à l’existence d’Allah ? Pourtant, depuis 1948 jusqu’à aujourd’hui, vous n’avez cessé d’échouer. Vous avez été sévèrement vaincus en vous opposant à la révolution de 1954 contre le roi Farouk, puis en 1965, lorsque vous avez assisté à la réaction en retour de la révolution… Dis-moi donc, où est votre prétendu Dieu ? Je lui répondis —
: En 1948, nous avons réussi ; en 1954 également, c’est nous qui avons été victorieux, et en 1965 aussi, nous avons remporté la bataille.
Il dit —
: Nous t’avons suspendue la tête en bas comme une poule, nous t’avons plongée jusqu’au cou dans l’eau, nous t’avons contrainte à courir au milieu des flammes et nous t’avons fait mordre par des chiens féroces… Si vous aviez vraiment un Dieu ou un Seigneur, ne serait-il pas venu te sauver ? Parle donc, malheureuse fille…
dis-je d’une voix ferme —
En nous flagellant et en nous infligeant toutes sortes de tortures cruelles, vous vous imaginez sans doute, dans votre autosatisfaction, avoir remporté la victoire. Mais en réalité, vous êtes toujours terrifiés par nous.
rugit-il avec colère —
Tais-toi, fille ! Vous êtes tous des criminels.
Jamais ! répondis-je avec la même fermeté.
J’ajoutai : Pourquoi serions-nous des criminels ? … Nous sommes engagés sur la voie de la vérité, chargés de prêcher la vérité et la paix. Nous sommes les pilotes de la vérité et les guides d’une lumière inextinguible. Il demanda —
Comment avez-vous donc remporté la victoire sur nous ?
Je dis —
: Car nous tirons notre richesse et notre force d’Allah. C’est en Lui seul que résident notre dévotion inébranlable et notre foi inébranlable ; c’est dans Sa voie que nous menons le jihad et l’action militante. Notre défaite ne sera établie que lorsque nous négligerons d’assumer notre responsabilité de maintenir haut le prestige de l’islam et l’étendard du tawhid. En vérité, l’islam est un idéal de vie éternel et universel. L’islam est l’idéal de vie qui indique la voie dans tous les domaines de l’existence individuelle et collective : la religion, le gouvernement, la politique intérieure et internationale, l’organisation sociale. L’instauration de la paix et de l’harmonie, de la fraternité et de la tolérance, ainsi que de la justice et de l’équité, est le but de l’islam. Il est l’idéal de vie naturel et éternel de toute l’humanité.
L’islam libère l’être humain de la servitude et l’incite à adorer Allah seul. Il ne faut suivre aucun être humain dans la rébellion contre Dieu. Ceux qui ont embrassé l’islam avec sincérité, droiture et une confiance totale atteindront assurément le véritable succès et la demeure dorée. Ils deviennent des soldats d’Allah ; et puisqu’ils sont des soldats dans la voie d’Allah, pourquoi craindraient-ils une autre personne ou une autre puissance ? Ceux qui se rassemblent sous l’étendard de l’islam au service de la vérité et de la justice considèrent les intérêts de ce monde comme extrêmement étroits et insignifiants. La réalité de la vie et du monde devient claire à leurs yeux. C’est pourquoi, plutôt que les maigres intérêts de cette brève vie terrestre et périssable, ils avancent sur la voie prescrite par Allah dans l’espoir de l’immense vie paradisiaque, paisible et prospère, de l’au-delà.
Et vous, lâches égarés ! Que pouvez-vous faire ? Vous pouvez nous maltraiter ; nous frapper et nous taillader, nous tuer, nous infliger cent sortes de tortures diaboliques, nous pousser dans l’eau ou au milieu d’une meute de chiens pour vous divertir, nous fouetter et en tirer satisfaction. Car vous avez des fouets et des cravaches entre les mains, ainsi que toutes sortes d’armes. Mais, pour nous, toutes ces injustices et ces tortures que vous infligez sont absolument vaines. Aucune de vos persécutions ne pourra nous faire dévier du chemin de la vérité. Vous êtes condamnés à échouer.
Pourquoi nous gardez-vous prisonniers séparément, parce que vous avez peur ? Pourquoi tant de crainte ? C’est parce que nous sommes des moudjahidines dans la voie d’Allah, tandis que vous êtes les suppôts de Satan. Ceux qui combattent Allah et Son Messager connaîtront inévitablement la défaite et l’humiliation. En vérité, ce sont des gens vils et méprisables. La religion d’Allah et de Son Messager restera victorieuse. Il ne fait aucun doute que la source de toute puissance est Allah seul. Il était impossible pour Shams Badran de supporter mes paroles. Il se prit la tête entre les mains et dit, tel un homme terrifié :
: Safwat, Safwat ! Suspendez-le la tête en bas et donnez-lui cinq cents coups de fouet. Une fois les coups de fouet donnés, il me fit descendre et me demanda de répondre à toutes ces vieilles questions. Je continuai moi aussi à donner mes réponses. Agacé, Shams Badran ordonna de me suspendre à nouveau et de me donner deux cent cinquante coups de fouet. Lorsque son ordre fut exécuté, je perdis connaissance. Quand je repris connaissance à l’hôpital, je vis une foule de médecins autour de moi, qui appliquaient des bandages et des médicaments sur différentes parties de mon corps. Après avoir été soigné plusieurs jours à l’hôpital, on me ramena sur une civière au bureau de Shams Badran.
D’une voix faible et ténue, comme celle d’un homme aux dernières heures de sa vie et sur le point de mourir, je lui demandai : Avocat !…… Qui es-tu ?
Il dit : Nous t’avons préparé pour te présenter au tribunal. Je demandai :
: Que voulez-vous encore de moi ?
L’avocat le réprimanda en disant :
: Parle prudemment. Tu n’as maintenant pas assez de forces pour supporter une correction…… Nous sommes … entièrement prêts……
: Je répondis : Allah est Celui qui accorde le succès et qui aide.
L’avocat demanda :
: Pourquoi Mohammad Qutb et les jeunes de l’Ikhwan se réunissaient-ils chez toi ?
Je répondis :
: Le professeur Mohammad Qutb et ses deux sœurs venaient souvent me rendre visite. Shams, furieux, proféra une injure et demanda de nouveau :
Pourquoi Mohammad Qutb et les jeunes de l’Ikhwan se réunissaient-ils chez toi ? Réponds donc.
Je protestai vivement contre ses insultes et dis :
: Des étudiants et des militants du mouvement islamique venaient me rendre visite et, par hasard, il leur arrivait aussi de rencontrer le professeur Muhammad Qutb.
: Il tonna : « Je te le dis : lorsque les jeunes exigeaient de toi que tu leur fasses rencontrer Muhammad Qutb, tu invitais ces jeunes et Muhammad Qutb à déjeuner. Après le repas, ils se réunissaient…, pourquoi ? »
Je répondis d’une voix calme :
: Lorsque furent publiés les deux ouvrages du professeur Muhammad Qutb, « At-Tatawwur wa ath-Thabat fi al-Hayat al-Bashariyya » — L’évolution et la stabilité dans la vie humaine — et « Jahiliyyat al-Qarn al-‘Ishrin » — L’ignorance du vingtième siècle —, moi-même et certains militants du mouvement islamique exprimâmes le désir de rencontrer le professeur Muhammad Qutb afin d’en savoir davantage sur les différents sujets traités dans ces deux ouvrages. À cette fin, le professeur Qutb vint à plusieurs reprises honorer nos invitations.
Cette fois, il demanda :
: Pourquoi Abd al-Fattah Ismail assistait-il à ces réunions ? Je répondis :
: Parce que lui aussi faisait partie des jeunes gens vertueux d’Ikhwan al-Muslimun……
Il se moqua du mot « vertueux » et dit :
: Allah n’a nul besoin de ces prétendus vertueux. Alors, lors de laquelle de ces réunions Mohammad Qutb s’est-il mis d’accord pour assassiner Nasser ?
Je dis : L’histoire imaginaire de l’assassinat d’Abdel Nasser n’est rien d’autre qu’un récit fabriqué par vous.
Chams demanda : Pourquoi n’es-tu pas devenu avocat ?
: Je dis : Je remercie Allah de m’avoir maintenu dans la meilleure des situations. Je suis entièrement dévoué à la voie d’Allah et je continuerai à n’assumer que la responsabilité de servir la voie visant à obtenir l’agrément d’Allah. Soudain, Chams Badran se leva et se mit à me donner des coups de pied sans retenue. Tout essoufflé, il répétait : « Aujourd’hui, tu ne t’en sortiras pas. Tu mourras de ma main. » Dans cet état, il demanda :
: Quel était le nom de l’organisation que tu avais fondée avec Mohammad Qutb ? … Qui avait été chargé d’assassiner Abdel Nasser, Abdel Fattah ou al-Fayoumi ? Je dis :
: Mais c’est toi qui as assassiné al-Fayoumi… À quoi bon prononcer encore son nom ?
Il éclata d’un rire atroce et sonore, puis dit :
: Tu le connaissais ? Était-il très beau ? Safwat… Safwat aimait Fayoumi.
Safwat arriva avec un fouet et se jeta de nouveau sur moi comme une hyène sauvage. Incapable de supporter les coups, je m’évanouis. Ils m’envoyèrent de nouveau à l’hôpital afin de me remettre quelque peu sur pied et de me préparer à subir d’autres sévices et tortures.
Shams reste ferme dans son égarement
On m’envoya de nouveau au bureau de Shams Badran. Puisque j’avais repris connaissance, il fallait que je m’y rende pour subir les tortures. Bien entendu, on me conduisit à son bureau sur une civière. Shams était assis avec ses acolytes. Après m’avoir fait asseoir sur une chaise, il dit :
: Tu n’as plus la moindre capacité à supporter la torture. Maintenant, prends toi-même pitié de toi. Sinon, je te le jure par Abdun Nasser, je t’enterrerai toi aussi avec Fattouhi. L’un de ses hommes ajouta :
: Écoute, Zaynab, réponds correctement au pacha et assure ton salut dans l’au-delà. Nous voulons parvenir à un accord avec toi.
Shams Badran poursuivit d’un ton plus acerbe : Souviens-toi qu’un homme envoyé par Fouad Sirajeddine est venu te demander de coopérer avec les Frères musulmans pour renverser le gouvernement de Nasser. Cet homme t’avait également dit qu’il y avait, au bureau du conseiller Amer, des gens qui coopéreraient avec toi et avec le « parti Wafd ».
Étonnée par les mensonges de ce démon et son habileté à déformer la vérité, j’insistai sur chaque mot en disant :
: Ce ne sont que de purs mensonges. Fouad Sirajuddin ne m’a envoyé personne pour me parler de ceci, de cela, de quelque affaire ou de quelque problème que ce soit. En réalité, je ne l’ai pas rencontré depuis douze ans. Un jour, par hasard, lors d’une manifestation populaire, Fouad Pacha rencontra mon mari, Mohammad Salem Saleh. Il s’enquit de ma santé auprès de mon mari et m’adressa ses salutations et ses prières.
À peine eus-je dit cela qu’une nouvelle pluie de coups de fouet s’abattit sur moi. Les coups de fouet tombaient sur mon corps couvert de blessures comme des éclairs de feu. Pourtant, j’avais alors le pied bandé. Avant même que mes anciennes blessures ne soient guéries, d’innombrables coups lacéraient à nouveau mon corps. Tout en me frappant les mains et les pieds avec son fouet, le bourreau me demanda :
: Dis-moi si Fouad Sirajuddin t’avait envoyé un message. Je répondis : Non.
Alors Shams Badran ordonna de m’infliger un châtiment encore plus sévère. Dès que l’attaque furieuse commença, je perdis connaissance. On m’emmena à l’hôpital sur une civière alors que j’étais inconsciente. Mais peu après, on me ramena dans son bureau.
Shams Badran dit d’une voix extrêmement acerbe :
: Écoute bien : personne ne peut nous faire obstacle. J’enterre chaque jour vingt chiens comme toi. Et le terrain de cette prison militaire est là, gueule grande ouverte, prêt à en engloutir des milliers d’autres. Par Abdun Nasser ! Si tu n’agis pas selon ma volonté, je t’enterrerai ici comme les autres.
Je ne jugeai pas nécessaire de répondre aux divagations de cet imbécile et gardai le silence.
Hors de lui, il dit : Réponds ! Sinon, je te suspendrai la tête en bas et je t’achèverai à coups de fouet.
J’ai dit : « Allah est le meilleur de ceux qui accomplissent les œuvres. Il me suffit. Il est le meilleur soutien. Ô Seigneur, accorde-nous courage et patience, et fais-nous mourir dans l’islam. »
Ces paroles pieuses étaient insupportables à Shams. Pris de fureur, il dit à Safwat :
Safwat, amène les chiens.
: Safwat apparut aussitôt avec des chiens féroces, qui se jetèrent sur moi comme des tigres affamés.
Dans l’atroce douleur des morsures des chiens, j’invoquai Allah pour qu’Il me délivre : « Ô Allah, par Ta satisfaction, je cherche refuge contre Ton châtiment. Ô Allah, délivre-moi de cette épreuve et de cette calamité. » Hamza cria : « Pacha, son visage est devenu livide. Sa mort est proche. » Shams vint voir dans quel état je me trouvais et dit :
: Faites sortir les chiens et conduisez-la à l’hôpital pour qu’elle y meure.
On m’envoya donc à l’hôpital sur une civière. Mais, au milieu de cette même nuit, on me ramena une nouvelle fois au bureau de Shams, pour la quatrième fois.
C’est là un exemple abject de vengeance et de représailles. Leur haine, leur rancœur et leur hostilité sont dirigées contre l’islam. Et puisque je suis au service de l’islam, ils ont, en me torturant, apporté la preuve de leur hostilité envers l’islam. Ils ont cru qu’en tuant les militants du mouvement islamique et en les harcelant à coups de sévices et de passages à tabac, ils pourraient entraver la renaissance et le triomphe de l’islam. Ils rêvent de réduire l’islam au silence et d’établir l’athéisme vain et mensonger. Quoi qu’il en soit, dès qu’on me fit descendre de la civière et qu’on m’assit sur une chaise du bureau, je perdis connaissance. Ils me rendirent consciente en me faisant boire de la citronnade et en m’injectant un produit. Cette fois, Shams dit d’un ton théâtral :
: Regarde, écoute attentivement. Vous nous avez plongés dans un immense embarras. Nous ne sommes pas des sauvages — comme tu nous imagines… Et le président Nasser a le cœur très large… Si tu nous dis toute la vérité, tu seras pardonné… Maintenant, au moins dans ton propre intérêt, dis-nous la vérité.
Je répondis —
: Je vais vraiment vous dire la vérité ? … Écoute donc : la vérité, la vraie vérité, c’est que vous devez aller dire à Abdun Nasser : tu es un tyran et un usurpateur — tu es un rebelle contre Dieu — repens-toi et fais tawba — abandonne la voie mensongère du faux et viens sur la voie de la vérité et de la justice — passe des ténèbres à la lumière…
« Ceux qui vous soutiennent dans la voie du mensonge et ceux que vous utilisez pour vos actes de violence et d’oppression ont la conscience morte, et vous êtes tous des malades moraux et mentaux. »
Épouvantés, ils me demandèrent,
: Devons-nous rapporter ces paroles de toi à Nasser ?
Je répondis —
: Oui, oui, c’est précisément pour que vous les lui répétiez que je vous ai dit tout cela. Ils dirent —
: Tu fais preuve d’une audace inouïe. Ensuite, ils se mirent tous à crier d’une seule voix que j’étais folle, folle.
: Il faut lui administrer une décharge électrique. À ce moment-là, Shams Badran rugit :
: Où sont les chiens que l’on garde affamés depuis hier, Hamza ? Entre-temps, Hasan dit en jouant la comédie :
: Zaynab, tu as encore la vie sauve ! La mort est juste devant toi. Tous les Frères musulmans survivent en ne pensant qu’à leurs propres intérêts. J’espère que le pacha autorisera la venue d’Ali Ousmavi. Peut-être pourra-t-il rappeler à Zaynab l’homme envoyé par Fouad Sirajuddin.
Shams Badran dit :
: Rappelle-toi, toi, la fille. Sinon, je ferai venir Ali Ousmavi pour le mettre face à toi.
Je répondis : Ali Ousmavi a vendu sa conscience à des barbares tyranniques comme vous en échange d’intérêts mesquins, s’attirant ainsi la ruine dans ce monde et dans l’au-delà…… Quant à l’histoire de Sirajuddin, elle est également de votre invention. Le but de ces récits forgés est d’humilier les hommes nobles et éminents.
Dans cette salle d’interrogatoire, un haut fonctionnaire nommé Saïd Abdoul Karim vint se joindre à la discussion et dit :
: Zaynab ! Je vais te donner quelques informations utiles au sujet de Sirajuddin. Cela te permettra de comprendre l’affaire. Tu dois connaître Husayni Abd al-Ghaffar de l’Ikhwan al-Muslimun. Par la suite, il s’était séparé de Sayyidena Muhammad. Tu as échangé plusieurs fois avec lui. Ton objectif était de le ramener dans les rangs de l’Ikhwan. Tu voulais l’utiliser pour mener des activités militantes au sein de ses structures internes.
Je dis :
: Hasbunallahu wa ni‘mal-wakil. Husayni Abd al-Ghaffar est mon frère dans la foi !…… Je discutai de nouveau avec lui de la possibilité de participer activement à l’Ikhwan, mais il déclara en être incapable. Il n’avait aucun lien avec Sirajuddin ni avec le parti Wafd. Comme il était alors président de la Jeunesse Ahbar, il gardait ses distances avec le Wafd et ne le soutenait pas.
Hassan Khalil dit :
D’accord. Mais lorsque, sur une question quelconque, un accord est établi entre Ahbar, le Wafd et l’Ikhwan, ils peuvent naturellement résoudre n’importe quel problème. Je dis—
: Pas du tout. Il existe un immense fossé entre l’Ikhwan et eux. Ceux qui n’ont pas véritablement étudié l’idéal de vie islamique… Sur un signe de Shams, on commença alors à me fouetter. Abd al-Karim dit à Shams—
: Donnez-lui encore un peu de temps. Qu’il termine ce qu’il a à dire.
Oui, Zaynab, dis ce que tu voulais dire—
J’ai dit—
: Les Frères musulmans ont élaboré, après une réflexion approfondie et clairvoyante sur les sources de leur idéal, leurs principes, leurs objectifs et leurs méthodes d’action, un règlement et une constitution entièrement fondés sur le Coran et la Sunna. Ils sont fermement résolus à accomplir chaque acte de leur vie, chaque instant de leur existence, conformément au Coran et à la Sunna. Pour les Frères, seul le pays ou la terre où l’islam sera établi mérite leur amour, et ils acceptent le martyre dans l’intérêt de l’islam. Les Frères veulent voir tous les êtres humains libres, ainsi que cette terre des hommes libérée. Cela n’est possible que par l’établissement de la religion d’Allah.
Les Frères veulent rapprocher d’Allah aussi bien les êtres humains que la terre. Car c’est là que résident la véritable délivrance, la paix et la prospérité. Si l’idéal de vie islamique était ainsi mis en pratique, il n’y aurait plus aucune exploitation, aucune oppression ni aucune injustice. Alors, cette terre des hommes deviendrait aussi belle et paisible que le paradis.
Le bien-aimé Prophète Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui) a établi l’islam non pas partiellement, mais dans son intégralité. Il n’a pas commencé par former un pays indépendant pour ensuite propager l’islam. Il ne l’a pas propagé sous prétexte de réforme sociale, ni en invoquant la démocratie ou la répartition équitable des richesses ; il n’a pas accompli la tâche suivante avant la précédente, ni la précédente après la suivante. Au contraire, il a naturellement établi l’islam dans son intégralité, étape après étape. Le bien-aimé Prophète a d’abord exhorté les hommes à suivre l’enseignement du tawhid et, en déclarant la révolte contre toute fausseté, les a rassemblés dans la servitude envers l’Unique Allah. Il a proclamé qu’il n’y avait aucune divinité en dehors d’Allah et que le Messager (paix sur lui) était le gouvernant mandaté par Allah, le détenteur de toute autorité et le chef de tous les hommes.
Allah seul est le Créateur, le Seigneur nourricier et le Pourvoyeur ; les clefs du profit et de la perte sont également entre Ses mains. Il gouverne la vie et la mort. Il est le Législateur et Celui qui établit les règles, et Lui seul guide. Conformément au commandement d’Allah, le bien-aimé Prophète établit à Médine le premier État islamique et, suivant le message du Coran révélé en son temps, mit en place, dans l’intérêt de l’individu, de la société, de l’État et de l’humanité entière, un ordre social islamique fondé sur la vérité, la justice et l’égalité des droits.
Shams Badran dit—
Tout cela, c’est donc ce que tu appelles l’affaire de Sirajuddin ?
J’ai dit—
: L’affaire de Sirajuddin n’est qu’une histoire inventée par vous. Ceux qui ont forgé cette histoire l’ont fait contre de l’argent. ……… Tout ce que je peux dire de Siraj, c’est que c’est un dirigeant national patriote. Il me semble qu’aujourd’hui il a abandonné toute activité et qu’il a pris sa retraite.
Shams dit :
: Safwat, amène le chien.
Aussitôt, le chien et les hommes se jetèrent sur moi. Les morsures du chien et les coups de fouet des hommes couvrirent tout mon corps de sang. Un médecin se tenait quelque part tout près. Il accourut et me délivra des mains du chien et du bourreau. Au même instant, l’appel à la prière de l’aube s’élevait du minaret d’une mosquée lointaine. En entendant l’azan, je ressentis, malgré toute cette douleur et cette souffrance, une paix extraordinaire et inhabituelle. Je me rappelai l’ordre qu’Allah avait donné au feu pour sauver le prophète Ibrahim du feu de Nemrod :
« Ô feu ! Deviens fraîcheur et paix pour Ibrahim. » Je priai en disant : « Ô Seigneur, moi aussi je suis un disciple de ton bien-aimé Muhammad (que la paix soit sur lui) et du prophète Ibrahim. Donne-moi le courage et la force d’affronter les machinations sataniques. Il n’y a pas d’autre Dieu que Toi. Je n’adore pas ceux que les infidèles égarés adorent. Je recherche Ta satisfaction, ô Dieu ! Amen. » Je ne me souviens pas du moment où je perdis connaissance. Lorsque je la recouvrai, je me trouvais à l’hôpital. Il est difficile de rendre compte exactement du nombre de fois où je suis allé à l’hôpital, en suis ressorti, puis ai retrouvé mes esprits après avoir perdu connaissance et être demeuré inconscient.
La domination des passions et l’empire des gens vils
Lorsque le pouvoir se retrouve entre les mains de gens irréfléchis et fanatiques et que l’administration tombe sous la coupe d’hommes incapables, la forme la plus abjecte de la tyrannie apparaît. Ce genre de régime tyrannique rend la vie du peuple insupportable et la roue du progrès du pays commence à tourner en sens inverse. Le groupe tyrannique se croit le maître absolu des richesses et du pouvoir et fait tout ce qui lui plaît. Ainsi, les intérêts supérieurs du pays et de la nation sont sacrifiés à leurs intérêts personnels. Leur arbitraire entraîne une corruption généralisée et ils tentent d’utiliser tout le pays et toute la nation à leur guise.
Afin de consolider les fondements de leur dictature autocratique, ils réduisent au silence les citoyens conscients et patriotes du pays en les attirant par la cupidité ou en les terrorisant ; soit ils les rendent inactifs, soit ils les envoient derrière les barreaux de fer. Ensuite, ils élaborent des lois à leur convenance et enferment le peuple innocent dans les tentacules d’un régime rigoureux.
Une fois installés au pouvoir, certains s’efforcent de faire disparaître les valeurs morales et éthiques, commencent à jouer avec la dignité et l’honneur des êtres humains et tentent de faire taire la voix du savoir et de la conscience. À cette époque, les dirigeants despotiques de l’Égypte recouraient eux aussi à ces moyens particulièrement odieux et maintenaient dans le pays un règne de terreur. En conséquence, la situation générale du pays se dégrada rapidement. L’indépendance de la justice ayant été réduite, toutes les voies vers une justice équitable furent fermées. L’humanité fut humiliée par les vexations et les persécutions des flagorneurs du gouvernement, et Allah sembla même retirer au pays l’ombre de Sa grâce et de Sa miséricorde.
Quoi qu’il en soit, lorsque l’on me ramena dans ce bureau terrifiant, Shams et ses assistants me demandèrent : quel était le message transmis par Abdul Ghaffar au nom de Fouad Sirajuddin ? Qui étaient les personnes qui aidaient Fouad Sirajuddin dans le bureau du conseiller Amer ? Et quelles revendications avait-on adressées aux Frères musulmans en vue du soulèvement ?
Je répondis :
: Hussein Abdul Ghaffar est mon frère en religion. Quant à toutes les accusations mensongères et infondées que je vous entends porter contre lui, je n’en sais absolument rien.
Sayad et Hassan Khalil voulurent savoir :
: Écoute, Zaynab, Husseini n’a-t-il pas rencontré Abdul Fattah Ismaïl chez toi ? Et n’as-tu pas discuté avec Husseini de la possibilité de rejoindre les Frères musulmans ?
Je déclarai :
: J’ai discuté avec Husseini de mon retour au mouvement, et ce n’est pas un crime. Husseini a confiance en notre mouvement. Certes, même si Husseini n’a pas rejoint les Frères musulmans, il souhaite leur réussite et soutient leur opinion quant à la nécessité de former le peuple conformément au Coran et à la Sunna. Husseini et Abdul Fattah Ismaïl ont discuté chez moi de l’état actuellement préoccupant de l’islam et des musulmans, de la pauvreté, de l’ignorance et d’autres problèmes des musulmans ; ensuite, Husseini est parti ce jour-là.
: Puis, un autre jour, lorsqu’ils vinrent tous deux chez moi à l’improviste, ils eurent une conversation. Ensuite, il me parla d’Abd al-Fattah Husseini en ces termes :
: Husseini est un ouléma extrêmement courtois, vertueux, érudit et d’une grande simplicité de cœur. Il entretient des liens étroits avec les soufis spiritualistes —
À peine eus-je dit cela que l’un d’eux déclara :
: Husseini nous a raconté toute l’affaire… Tu veux te sacrifier inutilement en échange de la vie des Frères musulmans ! À présent, je vois que tu veux te sacrifier pour Husseini et Fouad Sirajuddin… Nous te donnons pourtant ta dernière chance. Dis-nous clairement tout ce qui te concerne, en particulier au sujet de ces membres du parti Wafd qui travaillent au bureau du conseiller Amer, ainsi que ton opinion sur Husseini et Fouad Sirajuddin. … Nous t’arracherons les deux yeux et te rendrons aveugle, puis Husseini et Fouad Sirajuddin seront amenés devant toi.
Je répondis :
: Infinie gratitude à Allah, car nous sommes capables de voir par la vue du cœur, et personne n’a le pouvoir de nous en priver. Ainsi, même si l’on nous arrachait les deux yeux, nous ne deviendrions pas aveugles. En entendant mes paroles franches, Shams Badran se mit à hurler comme s’il avait été mordu par un serpent. Il rugit :
: Safwat, amène les chiens.
L’un de ses courtisans l’interrompit et dit : — Non, Pacha. Cette fille est indifférente à sa propre vie. Elle demeure encore dans le doute au sujet de sa mort. Je lui répondis :
: La mort est-elle entre les mains d’Allah ou entre les vôtres ?…… Le seul maître de la vie et de la mort est Allah. Lui seul fait tout et Il est le Tout-Puissant. L’un des officiers assis autour de Shams Badran dit –
: Pacha ! Donnez l’ordre de faire comparaître Husayni. Alors, tous demandèrent d’une seule voix à Safwat d’aller chercher Husayni. Mais Shams, avec une extrême arrogance, ignora leurs paroles et dit –
: Ramène cette fille à l’hôpital pour le moment. On dit que les hiboux ne peuvent rien voir ni faire avant la nuit. Leur nature ressemble beaucoup à celle des hiboux : les ténèbres de la nuit les attirent davantage que la lumière du jour. Inutile de préciser qu’au milieu des ténèbres de la nuit, on me ramena encore au bureau de Shams et qu’on me fit asseoir quelque part. Quelques instants plus tard, Husayni fut amené. Il avait un bras cassé et bandé. Son bras cassé pendait encore sur sa poitrine. Les traces de blessures à sa jambe étaient également évidentes. Tout son corps portait les marques des sévices. De nombreuses plaies étaient encore à vif. Dès qu’il entra dans la pièce, Husayni me vit et me salua ; je lui rendis son salut. Voyant nos salutations, Shams demanda d’un ton faussement plaisant –
: Oui, monsieur Husayni ! Quelle relation avais-tu avec Zaynab ?
Husayni répondit –
: Tout est écrit dans les papiers.
Shams remit les papiers à Husayni et lui demanda de les lire à haute voix –
Je ne me préoccupais pas de ce qu’on avait fait écrire à Husayni dans ces papiers. Je réfléchissais plutôt à ce que je pourrais dire pour que Husayni puisse échapper à ce danger. Je ne doute pas un instant qu’après lui avoir infligé des souffrances et des tourments inhumains, ils lui ont fait écrire ce qu’ils voulaient.
Husayni commença à lire le document que lui avait remis Shams Badran. Il y était écrit des choses que je n’aurais jamais imaginé que Husayni puisse écrire, ni même penser. En réalité, ce qu’elle lut n’avait absolument aucun rapport avec la réalité. C’était entièrement faux et fabriqué de toutes pièces. Lorsque Husayni eut fini de lire, Shams me demanda d’un ton entendu :
: Quelle est ton opinion sur ce que tu viens d’entendre ?
Je répondis :
: C’est à cause de votre oppression, de vos violences et de vos tortures inhumaines infligées aux Ikhwan qu’elle a été contrainte d’écrire ces propos infondés conformément à vos exigences.
Shams demanda :
: Ce que tu viens d’entendre n’est-il donc pas vrai ?
Je répondis : Husayni n’est pas le genre de personne à mentir. Mais je suis fermement convaincu qu’elle a été contrainte d’écrire tout cela au moyen de tortures brutales.
Shams cria avec colère :
: Ce que Husseini a écrit… tu ne lui as pas dit tout cela ?
Hasan Khalil dit –
: Nous voulons savoir de toi si ce que Husseini a raconté s’est réellement produit. Un autre dit –
: Pour sauver Husseini, vas-tu toi-même te perdre ? Comme tu l’as fait pour sauver les autres Ikhwan ?
Je répondis : non ; je ne me détruis pas, je me range simplement du côté de la vérité.
Shams demanda à Husseini :
: Husseini, as-tu remis à Zaynab la lettre de Fuad Sirajuddin ? Moi aussi, je demandai à Husseini :
Husseini, c’est bien vous qui m’avez remis la lettre de Fuad Pacha Sirajuddin ?
Husayni demanda à son tour :
Fuad Saghir, le cousin de Sirajuddin, ou Mali Pacha ?
Je dis :
« Je ne connais que Fuad Pacha Sirajuddin. Fuad Saghir, Husayni ? »
Husayni répondit : le cousin de Fuad Pacha.
Je demandai alors à Husayni : « Quel était donc ce problème, Husayni ? »
Il répondit :
« Comme je l’ai déjà dit, ce n’était qu’une affaire tout à fait insignifiante… Ali Solaiman me l’avait racontée… et j’en ai parlé à Zaynab. » Shams dit alors avec colère : « Husayni, sors ! » Puis je dis à Shams :
: Eh bien, tu as donc transformé cette parole insignifiante en complot ? Quel dommage qu’une personnalité comme Fouad Pacha n’ait pas été épargnée par votre oppression.
Shams Safwat appela. Puis les coups de fouet commencèrent à s’abattre sur moi comme la pluie du mois de Shravan. Quand la séance de flagellation fut terminée, Shams dit à Hamza : « Hamza, conduis-le à l’hôpital et laisse-le là-bas. »
La violence et la contrainte, même à l’hôpital
Le deuxième jour, Hamza se présenta dans la salle de l’hôpital accompagné d’un officier militaire. Il demanda à Abdoul Maboud d’apporter une chaise et une petite table. Lorsque la chaise et la table furent apportées, Hamza dit à Abdoul Maboud :
: « Voici du papier. Assieds-toi à côté de moi et continue à écrire tout ce que cette fille dira. » Safwat entra dans la pièce avec un dossier épais. Hamza en sortit une feuille écrite et me dit : « Tu consigneras comme ta déclaration tout ce qui y est écrit. » Les noms d’al-Hudaybi, de Sayyid Qutb, d’Abd al-Fattah, de Hawwash, d’Abd al-Majid, entre autres, y étaient mentionnés.
Je lui dis :
: « J’écrirai seulement ce que je sais. Je n’ai aucun rapport avec quoi que ce soit d’autre. …Je ne reconnais pas tout cela comme étant la position des Frères musulmans, et je ne pense pas non plus que cela ait été écrit ou dit de leur part, même si vous le prétendez. »
Hamza dit : « Écris ce que tu veux. Nous t’enverrons au bureau de Shams. Tu apprécieras beaucoup d’y subir toutes sortes de châtiments. Par ces paroles, Allah sera satisfait et nous aidera. » Je demandai à Abdoul Maboud d’écrire tout cela. Le lendemain matin, on m’emmena au bureau de Shams Badran et on m’y fit asseoir. Shams prit plusieurs feuilles, les déchira et les jeta dans la corbeille, puis, tout en m’insultant dans un langage extrêmement grossier et obscène, il dit :
: Hé, toi, la fille ! Veux-tu nier toutes les réalités ? Veux-tu aussi déclarer fausses toutes les paroles des Ikhwan ? Pourtant, ce que les Ikhwan ont dit est non seulement fondé et logique, mais aussi digne de foi. Auparavant, toi aussi, tu as toi-même beaucoup parlé de la véracité des Ikhwan… Tu dois bien accepter leurs paroles.
Je répondis :
Je demeure fermement attachée à ce que je considère comme vrai. Je ne dirai que ce que je juge nécessaire de dire conformément à mes convictions. Bien sûr, je n’ai pas la possibilité de vérifier la véracité des paroles et des réponses des Ikhwan. … J’ai tout entendu : les propos que vous les avez contraints à dire et à écrire sous les coups de fouet. Ici, il n’y a ni liberté ni droit de dire la vérité. Après m’avoir entendue, Shams dit d’une voix furieuse :
: Hamza, emmène-la. Je veux son cadavre. … C’est moi-même qui signerai son certificat d’inhumation.
Ensuite, ils m’emmenèrent et m’enfermèrent dans une pièce. Une heure plus tard, ils me firent sortir et, tout en me frappant avec un fouet, m’ordonnèrent de rester debout, face au mur, près d’un climatiseur. Je restai ainsi debout pendant six heures. J’avais l’impression de me tenir sur une barre de fer brûlante. Que pourrais-je encore dire de toutes ces douleurs, ces souffrances et ces tourments…
Au milieu de la nuit, lorsqu’on me ramena de nouveau au bureau de Shams, il me dit :
: Zaynab, viens, suis-nous. Le président Nasser te pardonnera. … La plupart des Ikhwan ont reconnu leurs crimes. Si tu acceptes de nous obéir, tu rencontreras le président dès demain matin, puis tu pourras rentrer directement chez toi. En outre, le siège de l’Association islamique des femmes te sera rendu, ainsi que les capitaux confisqués de l’association, et, pour la construction d’un bâtiment sur le terrain de l’association situé à Nouvelle-Égypte, une aide initiale de cinquante mille guinées te sera accordée. Dix mille guinées te seront également versées pour la reparution de ton journal. Un autre homme qui attendait dans le bureau demanda :
: L’Association islamique des femmes possède-t-elle un terrain à Nouvelle-Égypte ?
J’ai répondu : Oui, il y en a… 6 000 mètres carrés.
J’ai appris par la suite que cet homme s’appelait « Saleh Nasr ».
Étonné, il demanda ce que l’association comptait faire d’un terrain aussi vaste. Je répondis : J’ai prévu d’y établir un institut de formation pour les femmes musulmanes, une salle de réunion pour les femmes, une maison d’hôtes, un siège central, une mosquée, une école de mémorisation du Coran, une école d’enseignement du Coran, une école primaire et une école secondaire, ainsi qu’un institut et une académie de formation à l’art oratoire.
Il demanda :
: Où trouverez-vous autant d’argent ?
J’ai répondu : Grâce à une collecte de contributions auprès du public. … De plus, les travaux seront entrepris progressivement. Alors, encouragé, il dit :
Alors, c’est vraiment une occasion en or ; le président Nasser vous l’a offerte. Vous pourrez être libéré et rentrer chez vous. Votre association sera rétablie, et, grâce à la confiance du président, bien d’autres objectifs seront atteints.
J’ai répondu :
: Nous ne plaçons notre confiance que dans l’aide du Très-Haut. La foi et l’amour d’Allah ont pour nous bien plus de valeur que nos vies, nos biens, notre argent et le pouvoir de gouverner. Quant à vous, vous vous jouez des droits et de la dignité des gens. Nous ne vous demandons rien. Je n’ai pas la moindre envie de rencontrer Abdun Nasser. Celui dont les mains sont souillées du sang de martyrs tels qu’Ismaïl Fouhi, Bafayat Bakr et Abd al-Qader Awda… je ne suis nullement disposé à le rencontrer. Sans aucun doute, le sang de ces martyrs continuera, jusqu’aux temps à venir, à guider ses adeptes du tawhid vers le droit chemin. Les générations futures seront fières du sacrifice de ces grands martyrs du passé et resteront toujours actives dans l’accomplissement de leur devoir…… À peine avais-je achevé de parler que les coups de pied de lourdes bottes et les coups de poing violents commencèrent à s’abattre sur mon dos. Finalement, ne pouvant plus les supporter, je tombai à terre, à demi inconscient ! Alors Shams Badran ordonna :
: Hamza, emmène-le et laisse-le dans la cellule numéro trente-quatre. La cellule numéro trente-quatre est vraiment une cellule. On pourrait dire que c’est une tombe. Elle est étroite et sombre, exactement comme une tombe. Terriblement effrayante. Deux chiens y ont en plus été lâchés. Dès que j’entrai dans la cellule, je fis mes ablutions sèches et commençai à prier. Une prière à peine terminée, j’en commençais une autre. Pour oublier ces sévices des tyrans et trouver la paix intérieure, il n’existe aucun moyen ni aucune alternative meilleure que la prière. Je priais Allah de me protéger de la persécution des tyrans. … Malgré d’insupportables douleurs aux pieds, au dos et dans chacun des os de mon corps, je trouvais la paix en accomplissant la prière. Une heure plus tard, la porte fut ouverte, les deux chiens furent sortis de la cellule et l’on me conduisit à l’hôpital ; mais, après la prière de la nuit, on me ramena de nouveau au bureau de Shams. Dès qu’il me fit entrer dans son bureau, il dit : Zaynab, un rassemblement a eu lieu un jour chez toi. Cinquante membres de l’Ikhwan, venus de différentes régions d’Égypte, y ont participé.
Pourquoi ce rassemblement, qui s’est tenu il y a trois ans, avait-il eu lieu ?
Je répondis :
: Nous avons accompli collectivement les prières du maghrib, de l’‘isha et du tarawih.
: Je veux savoir quel était le but de ce rassemblement ?
Je répondis que je ne m’en souvenais pas.
: Est-ce qu’ils ont pris le petit déjeuner chez toi ?
: Oui, certains d’entre eux avaient pris le petit déjeuner.
: Pourquoi cette réunion avait-elle été organisée ?
Je répondis :
: Nous étudions et échangeons des points de vue sur les idéaux islamiques afin de contrer l’ardeur avec laquelle les forces du Bâtil s’employaient à propager des conceptions athées dans notre pays et notre société.
Il demanda : Mais pourquoi précisément chez toi ?
: Parce que, par la grâce d’Allah, je suis moi aussi musulman.
Il voulut savoir ce qu’étaient le Bâtil, l’islam et l’athéisme.
Je le lui expliquai :
: Tu as certainement dû voir, sur le chemin de tes déplacements, que dans toutes les boutiques, et même sur les trottoirs, on vend et distribue à des prix dérisoires des journaux et magazines obscènes, ainsi que des livres et des périodiques faisant la propagande du communisme. Et……
Sans me laisser poursuivre, il dit :
: Ça suffit, ça suffit, que de paroles insensées ! Maintenant, donne-moi les noms des personnes qui étaient réunies. Je répondis : Je ne me souviens pas du nom de chacun.
Il demanda :
: Un homme s’est levé de l’assemblée, a rencontré Houzaïbi, puis a de nouveau pris contact par téléphone avec le domicile de Houzaïbi. Ensuite, il est parti. Qui était cet homme ?
Je répondis :
: Je ne m’en souviens pas. Toutefois, autant que je me rappelle, cet homme m’avait demandé l’autorisation de rencontrer monsieur Houzaïbi. Et alors, qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il de nouveau :
: Pourquoi vous êtes-vous réunis ? …… Et oui, je vais te faciliter la réponse. …… Cet homme qui s’était rendu chez Houzaïbi, n’était-ce pas Abdelfattah Charif ? …… Si tu ne réponds pas correctement, tu seras pendu. …… Vous vous étiez mis d’accord pour renverser le gouvernement et assassiner Nasser. Je répondis :
: Nous étions convenus de lutter contre l’ignorance, l’athéisme, l’obscénité et le communisme, et de préparer les musulmans à vivre en suivant le Coran et la Sunna en diffusant les enseignements du Coran. Il fit une grimace et dit :
: Alors, à quoi sert al-Azhar ? Dis-moi, quelle est la responsabilité de l’université d’al-Azhar ? Puis il appela Safwat et lui dit :
: Safwat, suspends-le la tête en bas et fouette-le.
Les coups de fouet commencèrent, et je supportai leurs frappes violentes et cinglantes jusqu’à perdre connaissance, tout en répétant : « Allah, Allah. »
Chapitre cinq
La torture en présence de Nasser
Lorsque je repris connaissance, je vis que plusieurs personnes m’entouraient. J’étais étendu sur le sol, dans un état de froid glacial. Après m’avoir fait prendre des médicaments, je regardai tant bien que mal les personnes présentes et vis, sur un côté, le président Nasser debout, la main posée sur l’épaule d’Abdel Hakim Amer ; il tenait des lunettes noires à la main. En voyant le président Nasser et Abdel Hakim, j’oubliai mes douleurs et ressentis dans mon corps et mon esprit un nouvel afflux de lucidité. Je me préparai intérieurement à affronter la situation. On me donna une coupe de jus, que je bus. Ensuite, quelques personnes me soulevèrent du sol et m’assirent sur une chaise. Elles me donnèrent également une bouteille thermos remplie de café. Mais je n’y portais guère d’intérêt.
À la vue de l’atmosphère qui régnait, je compris naturellement qu’un événement important allait se produire. Dès le début de l’entretien, Shams Badran dit :
: Écoute, Zaynab ; je veux une réponse claire à chacune de mes questions. Sinon… Zaynab, suppose que les Frères musulmans gouvernent le pays et que nous comparaissions devant vous en tant qu’accusés : comment nous traiteriez-vous ?
Je répondis avec toute ma force et mon courage :
: Nous ne faisons pas partie de ceux qui se font du tort à eux-mêmes. Nous ne consentons pas à utiliser nos mains pour faire le mal, comme les oppresseurs ont employé les leurs à commettre des méfaits. Nous ne voulons pas nous souiller les mains de sang. Nous n’aspirons pas non plus à prendre la place des oppresseurs.
Il dit d’un ton menaçant :
: Arrête ! C’est moi qui pose les questions. Si tu étais à ma place, maîtresse de cette chaise, comment me traiterais-tu ?
Je répondis d’une voix calme :
: Nous sommes des gens épris de vérité, et nous ne recherchons et ne suivons que la voie de la vérité. Notre objectif n’est pas d’acquérir le pouvoir gouvernemental ; nous sommes plutôt les porte-étendards de « Lā ilāha illā Allāh », et nous consacrons notre vie à préserver la dignité de cette profession de foi et de cet étendard. Certes, Allah a acheté aux croyants leur vie et leurs biens en échange du Paradis. Shams Badran dit entre ses dents :
: Tais-toi, fillette ! Je te pose encore une fois la question : si le pouvoir vous revenait, comment nous traiteriez-vous ?
dis-je d’une voix calme et posée —
: Nous ne désirons pas le pouvoir. Nous n’aspirons pas non plus aux responsabilités supérieures ; au contraire, tant qu’il restera dans notre corps une seule goutte de sang, nous demeurerons activement attachés au devoir de transmettre à chaque être humain les enseignements et le message du grand idéal islamique.
…… Nous sommes déterminés à adorer Allah et à œuvrer à l’application de la religion d’Allah dans Son monde. Nous sommes fermement résolus à susciter un éveil islamique et à répandre partout la lumière de l’islam. Shams dit en tremblant de colère —
: Tais-toi… tais-toi…… Arrête ! Je veux la réponse à une question. Imagine que tu sois assis sur la chaise où je suis assis et que je me tienne devant toi en accusé ; comment me traiterais-tu alors ?
Je répondis d’une voix tout aussi naturelle —
Il peut parfois s’écouler des siècles avant que le pouvoir islamique ne soit établi. Nous ne voulons prendre aucune mesure précipitée. …… Le jour où le pouvoir islamique sera établi, les femmes musulmanes, depuis la place qui est naturellement la leur, assumeront la plus grande responsabilité dans l’édification de la nation.
Shams cria comme un voyageur égaré dans le désert —
Hé, toi, ma fille… Suppose que tu viennes t’asseoir à ma place : quel traitement me réserverais-tu ? Je répondis —
: L’islam est l’idéal de la justice, de l’équité, de la compassion, de la magnanimité et de l’égalité universelle. Il n’y a ici aucune place pour les châtiments odieux tels que le fouet et la cravache, la torture carcérale, l’exil, l’enterrement vivant, la coercition et la tyrannie, ni pour l’augmentation du nombre des orphelins et des veuves, etc. Le système judiciaire de l’islam est fondé sur la vérité et la raison. L’injustice, la coercition et la tyrannie n’y ont aucune place. Les arguments et les preuves fondés sur la vérité constituent l’essentiel du système judiciaire islamique. Chams dit alors, tel un lutteur terrassé :
: Arrêtez, arrêtez ! Safouat, suspendez-le et fouettez-le. Safouat me suspendit et se mit à frapper de son fouet tout mon corps enveloppé de bandages. Le sang coulait, et je sombrais dans l’inconscience. Après m’avoir examiné, le médecin conseilla de me relâcher et dit :
: C’est une situation terrible ! Il va en mourir.
Chams cria :
: Esprit obtus ; supercherie…… Un autre officier dit :
: Nous voulons le garder en vie afin de le faire comparaître devant le tribunal.
Chams dit :
: Oui, oui, nous voulons nous aussi qu’il reste en vie, comparaisse devant le tribunal et que la nation tire de lui une leçon.
Le médecin dit :
: Plusieurs médicaments sont absolument nécessaires, et nous ne les avons pas.
Shams dit :
: Faites-les venir de la pharmacie médicale du conseiller Amer.
Ensuite, je fus envoyé à l’hôpital. Je ne me souviens pas des autres événements de cette nuit-là. Cependant, en présence du président Nasser et d’Abdel Hakim, j’ai dit, lors de l’interrogatoire mené par Shams Badran, tout ce qu’il était nécessaire que je dise.
La véritable conspiration : la rumeur
On me soignait parce qu’il était nécessaire de me maintenir en vie encore quelque temps afin qu’ils atteignent leur objectif. Je comparaissais comme accusé devant des gens dont le métier et la passion consistent à fabriquer de fausses affaires, à déclarer coupables les innocents et innocents les coupables, puis à les installer sur le piédestal de l’héroïsme. Pour satisfaire leurs intérêts personnels, ils peuvent recourir à n’importe quel moyen. Ils sont particulièrement habitués à la comédie, à la contrainte, à la brutalité, à la convoitise, à la tromperie et à la trahison. Il n’est donc pas étonnant que l’on me donne des médicaments afin de me rendre capable de comparaître devant le tribunal.
Après être resté inconscient pendant trois jours, lorsque je repris connaissance dans l’après-midi du quatrième jour, j’entendis les voix de Murad et de Safwat depuis la cellule voisine du frère Ahmad. Ils lui demandaient l’adresse de Saïful Islam al-Banna. Il fut contraint de leur donner l’adresse. Puis, environ trois heures plus tard, ils revinrent auprès du frère Ahmad Kamal et demandèrent l’adresse du bureau de Saïful Islam al-Banna. Saïful Islam al-Banna était le fils de l’imam martyr Hassan al-Banna. …… Je priai Allah de veiller à la sécurité de chacun des membres de leur famille. En effet, sa mère souffrait d’une maladie cardiaque et Saïful Islam était le seul à s’occuper de toute sa famille. Je priai Allah de faire échouer toutes les conspirations de ces injustes contre les membres de cette noble famille.
Plus tard, lorsqu’on m’eut transportée sur une civière au bureau de Shams Badran, il me fut impossible de ne pas croire, en entendant l’une de ses questions, qu’ils avaient également arrêté Saiful Islam et l’avaient incarcéré dans cette même prison militaire. Je fus alors plongée dans une profonde inquiétude.
À ce moment-là, Shams appela Hamza et lui dit :
« Je t’avais dit de ne pas amener cette fille vivante dans mon bureau. … Regarde, elle respire encore. »
Puis, en me regardant, il dit :
« Tu es encore en vie ? Mais pourquoi ? … »
Je lui dis :
« La vie et la mort ne dépendent ni de ta volonté ni de la mienne. C’est plutôt Allah qui décide de la vie et de la mort. » Il rugit : « Ça suffit, ça suffit, tais-toi. Je veux seulement la réponse à ma question. … Dis-moi quels membres des forces armées voulaient tuer Nasser sur la route d’Alexandrie ? » Hassan Khalil dit à Shams :
« Pacha, permettez-moi de vous expliquer la chose. » Shams ayant hoché la tête pour lui donner son accord, Hassan dit :
: Une personne est venue te dire qu’un groupe de soldats s’était embusqué dans le désert afin d’assassiner Nasser sur la route d’Alexandrie en voiture. Qui t’a raconté cette histoire, et qui étaient ceux qui se trouvaient dans la jeep avec l’intention d’assassiner Nasser ?
Shams Badran dit : — Réponds vite, maintenant.
Je dis :
: Pour des affaires aussi insignifiantes et dérisoires, vous infligez aux gens, par simple suspicion, des montagnes de souffrances. Qu’Allah vous anéantisse ! …… Puissiez-vous périr, et que la malédiction de toute la nation s’abatte sur vous……
La réponse à ces paroles fut la même : de terribles coups de fouet. Je fus si violemment battu que le bandage se déchira et que le sang se mit à couler.
Mes os étaient brisés et réduits en miettes.
Shams dit : —
: Si nous te pendons, tu mourras à coup sûr… Toutefois, si tu nous racontes toute l’affaire, nous te pardonnerons. …… Parle, raconte toute l’affaire depuis le début. Dis-nous ce que Saïf t’avait dit.
Je m’exclamai avec étonnement : « Oh, cette rumeur rapportée par Saïf ? »
Shams s’avança brusquement, me donna un coup de pied et, les dents serrées, dit : « Oui, cette rumeur. »
Je dis :
: Quand je me trouvais chez le martyr Hasanul Banna, Saïf vint me dire que les gens colportaient une rumeur… À savoir que plusieurs militaires s’étaient cachés avec une jeep pour tuer Nasser alors qu’il se rendrait en voiture à Alexandrie. Mais, au dernier moment, l’itinéraire de Nasser fut modifié et il voyagea en train. Le plus étonnant, c’est que la jeep prit la fuite et qu’il fut impossible d’identifier ces hommes.
Je dis à Saïf :
: En réalité, ce n’est qu’une rumeur ; je ne crois pas qu’une jeep se soit ainsi tenue en embuscade. C’est plutôt une histoire fabriquée par les services de renseignement. Presque chaque jour, ils répandent de cette manière des rumeurs de complots visant à assassiner Nasser. Et j’entends quotidiennement parler de l’arrestation de milliers de militaires et de civils sur la base de rumeurs fabriquées.
Saïf dit :
« Oui, oui, ce n’est rien d’autre qu’une pure rumeur, et le peuple lui-même l’a considérée comme telle. » Je dis :
: Personne ne songe à le tuer. Car tuer le tyran et l’oppresseur ne suffit pas à résoudre le problème. Le véritable problème est plus grave encore que l’assassinat de Nasser. Il consiste à libérer le pays de l’étau des dirigeants ignorants, rebelles à Dieu et oppresseurs.
Saïf dit qu’il fallait orienter l’attention des gens vers la purification de leur personnalité et la formation individuelle. Je répondis :
: Quoi qu’il en soit, qui a détruit ce pays, sinon les rumeurs ? Aujourd’hui, le peuple en est même venu à considérer les rumeurs comme un moyen de s’appuyer sur quelque chose…… Car c’est sur la base de ces rumeurs que nombre d’hommes héroïques et de personnes investies de responsabilités ont été tués. Après cela, ma discussion avec Saïful Islam prit fin. Chams Badran dit :
: Chez toi, Abdoul Fattah et Ali Ousmabi ont discuté de cet incident et examiné le plan de ta conspiration ainsi que ses erreurs et ses défauts, mais pourquoi ?
Je répondis :
: Cela ne s’est pas passé ainsi. J’ai seulement rapporté au frère Abdoul Fattah ce que j’avais entendu de Saïful Islam, à savoir que cette rumeur……
À peine eus-je dit cela qu’une pluie de coups de pied et de poing commença. Chams demanda :
: Pourquoi avais-tu raconté cet incident à Houdhaïbi ? Pourquoi racontes-tu ce que les uns et les autres disent ou ne disent pas ?
dis-je—
—C’est vrai, mais pourquoi cela devrait-il préoccuper qui que ce soit ?
Voilà, encore un coup de cravache.
Shams dit alors—
Peu importe, parlons maintenant d’un autre sujet et laissons de côté l’affaire de Saïf……
—Dis-moi donc, jusqu’à la libération de Sayyid Qutb, Abdoul Aziz Ali assumait les responsabilités organisationnelles de l’Ikhwan…… Dis-moi, comment cela s’est-il produit ?
Je répondis—Ce n’est pas exact.
Il demanda—
: Pourquoi pas ? Il tenait des réunions avec Abdel Aziz, Ali Ousmavi, Abdel Fattah, Zia, Yahya, Sajli et Majid, et, après la libération de Sayyid Qutb, il le rencontra plusieurs fois.
Je répondis :
: Je ne sais absolument rien de ces réunions.
Shams dit :
: Qui d’autre que toi pourrait le savoir ? Tu étais certainement au courant de ces réunions.
Je dis : C’est une fausse accusation.
Shams dit d’un ton menaçant :
: Je vais te faire voir tout de suite… Tu ne vois pas ce qui est bon ou mauvais pour toi et tu ne fais pas non plus usage de ton intelligence et de ton discernement. …
Un de ses flagorneurs parmi les personnes présentes dit :
: Quand l’un s’emporte, l’autre doit se montrer conciliant……
Pacha ; veuillez patienter une minute. Je vais essayer.
Puis, se tournant vers moi, il dit –
: Zaynab ; Houzaybi et Abdel Aziz ont tous deux tout avoué. Il n’y a désormais aucun moyen de nier. Ismaïl devait utiliser le poison préparé par Abdel Aziz pour assassiner Nasser. En quoi consistait l’affaire de l’empoisonnement et comment un accord a-t-il été établi à ce sujet ?
Je dis d’une voix forte –
: Vous êtes tous devenus fous à force de parler de l’assassinat de Nasser. Si vous voulez vraiment le tuer, tuez-le donc et libérez-nous. Arrangez-moi une rencontre avec Abdel Aziz et l’imam Houzaybi.
Ils dirent : Non, nous vous ferons d’abord rencontrer Ali Ousmavi.
Je dis : Ali Ousmavi est un fieffé menteur. C’est votre homme à gages ; je ne lui parlerai pas.
Shams Badran demanda : Ali Ousmavi n’est-il pas l’un des vôtres ?
J’ignorai sa question et dis :
: Arrangez-moi une rencontre avec le vénérable Abdul Aziz et Monsieur l’imam Houzaybi. Hassan Khalil dit :
: Très bien, nous te ferons les rencontrer.
Shams Badran dit :
: Quand as-tu consulté Hassan Houzaybi, en présence d’Abdul Aziz, au sujet de la direction des Frères musulmans ?
Je dis : Une telle chose ne s’est jamais produite.
Shams envoya Safwat chercher Ali Ousmabi.
Ali Ousmabi arriva très élégamment vêtu. Sa tenue, faite de la plus belle soie, ses cheveux soigneusement peignés et son attitude mielleuse à notre égard ne faisaient que fournir la preuve de sa trahison envers nous.
Shams lui dit d’une voix affectueuse :
: Ali, lorsque Zaynab s’est cassé la jambe, on t’a envoyé auprès de la fille de Houzaïbi pour connaître l’avis de celui-ci à ce sujet, sans qu’elle descende de la voiture. Pourquoi cela a-t-il été fait ainsi ?
Ali Ousmabi répondit :
: Oui, je suis allé dire à la fille de M. Houzaïbi de demander à son père son avis sur la confiance que l’on pouvait accorder à Abdul Aziz. …… Elle est revenue avec l’avis et le soutien de M. Houzaïbi en faveur de la désignation d’Abdul Aziz à la direction par intérim.
Shams me demanda :
: Et maintenant, quel est ton avis, Zaynab ?
Dis-je en m’adressant à Ali Ousmavi :
: Tu es un fieffé menteur… En réalité, tu m’avais dit qu’un Frère musulman souhaitait demander la main de la petite-fille d’Abdel Aziz et qu’il voulait, à ce sujet, connaître l’avis de monsieur Houzaybi. Par coïncidence, je sortais en voiture lorsque tu es monté dans la mienne. Je t’avais dit que… avec ma jambe blessée, je n’étais pas capable de me rendre jusqu’à la maison de monsieur Houzaybi… Après avoir entendu la proposition de mariage, monsieur Houzaybi avait déclaré qu’il n’y avait rien à demander au sujet de la famille d’Abdel Aziz… qu’il s’agissait véritablement d’une famille musulmane… Allah bénira ce mariage.
Shams demanda : — Ali, est-ce que ce qu’il dit est vrai ?
Ali Ousmavi répondit : — Pacha, ce sont ses expressions techniques. Zaynab est très habile pour employer ce genre de termes techniques.
Après l’avoir entendu, je lui dis directement :
: Ali, tu es un menteur de première classe et un traître. Un jour, tu seras certainement humilié pour les méfaits que tu as commis. … Les Frères musulmans sont pendus au gibet ; une pluie incessante de cravaches et de fouets s’abat sur eux, on lâche des chiens contre eux — ils subissent encore bien d’autres formes de persécution cruelle. Et toi, tu joues le rôle de leur intermédiaire stipendié. C’est pour cela qu’ils croient ce que tu dis.
Après avoir ordonné à Ali de partir, Shams dit :
: Zaynab, nous te donnons une dernière chance. Donne-moi tous les détails sur les relations d’Abdel Aziz avec l’organisation. Révèle toute la correspondance échangée entre Houzaybi et Abdel Aziz par ton intermédiaire.
J’évitai ces questions et répondis :
: Je vous demande instamment de me laisser rencontrer Monsieur Abdul Aziz et Monsieur Huzaybi.
Shams Badran appela Safwat et lui dit :
: Emmène-le d’ici jusqu’à ce qu’Abdul Aziz et Huzaybi soient amenés.
Safwat me fit rester un moment debout devant un mur, puis me ramena au bureau de Shams. Mais ni Abdul Aziz ni Huzaybi ne s’y trouvaient. Je demandai…
: Où sont donc Messieurs Abdul Aziz et Huzaybi ?
Shams répondit sèchement : Est-ce que nous allons agir selon tes exigences ? Nous ferons venir qui nous jugerons nécessaire, au moment où nous le jugerons nécessaire. … Je vois qu’il va falloir t’infliger de nouveau la même punition qu’auparavant.
Je le regardai en face et lui dis :
: Si tu ne crains même pas Allah, quelle honte éprouveras-tu donc devant les hommes ?
Hassan Khalil vint me dire : Écoute, ma fille, accepte mon aide. Le Pacha veut te livrer au tribunal.
Je demandai : Un tribunal ? Quel tribunal ? Qui êtes-vous ?
Shams dit :
: Nous allons te préparer à comparaître devant le tribunal.
dis-je avec ironie :
: Quelle préparation, en effet, pour me présenter devant un tribunal ! Les coups de fouet, le hunter, les chiens, les cellules de feu et d’eau, les coups infligés alors qu’on est suspendu la tête en bas comme une bête égorgée, les insultes proférées dans un langage obscène et ordurier, le fait de nous laisser souffrir de faim et de soif, de nous priver pendant de longues périodes de la possibilité de satisfaire nos besoins naturels, de nous harceler sous prétexte d’enquête en nous faisant aller jour et nuit d’un bureau à l’autre, les sévices bestiaux, les punitions d’une dureté mécanique : c’est donc par ces traitements cruels que l’on me prépare à être présenté devant les tribunaux égyptiens ?
Mohamed Qotb
Dans le bureau de Shams, Hassan Khalil déclara : « Avant de commencer les audiences du tribunal, nous voulons achever l’examen des activités de Muhammad Qutb au sein de l’organisation, afin de pouvoir examiner le cas du Dr Massoud. »
Shams feignit soudain, avec un jeu d’acteur théâtral, de retrouver un objet perdu ou de se rappeler une question importante oubliée, et dit : « Oh, l’organisation de ce Qutb… ? »
Je répondis :
« Je vous ai déjà dit que Muhammad Qutb n’avait fondé aucune organisation. C’est un écrivain et un penseur. Son rôle consiste à guider les gens vers le droit chemin, simple et limpide. Il a consacré son talent littéraire à éveiller et à sensibiliser la nation aux problèmes des musulmans, à leurs solutions, à l’étape qu’ils traversent, et à d’autres questions de ce genre… Cela signifie que tout individu possède le droit fondamental d’exprimer sa pensée et son opinion. »
Shams Badran dit avec impatience :
« Hamza, emmène-la. J’ai l’impression qu’elle veut retourner à l’eau, au feu, aux chiens et au fouet. »
Hamza m’emmena dans une pièce située à quelque distance du bureau de Shams, m’y enferma, puis partit. Une demi-heure plus tard, Hassan Khalil arriva et dit :
« Écoute, Zaynab ! Je suis venu te donner un bon conseil. La manière dont tu te précipites vers ta propre destruction m’inquiète. … Tous les Frères musulmans ont trouvé le moyen de sauver leur vie. … Nous avions arrêté cent mille personnes, mais il ne nous en reste maintenant que vingt mille. Entre-temps, chacun a reconnu ses propres crimes. Ceux qui demandent pardon sont libérés. Même des hommes comme le Guide suprême Hassan al-Hudaybi, Abd al-Fattah Ismaïl et Sayyid Qutb ont reconnu leur culpabilité et demandé pardon. Et toi, tu t’efforces de sauver le Guide suprême, alors qu’il a porté de nombreuses accusations contre toi. Tu te précipites vers la destruction pour des gens qui s’opposent à toi. Tu devrais changer d’avis, car ils t’ont tenue pour responsable de tous les événements. Al-Hudaybi, Sayyid Qutb, Abd al-Fattah, Muhammad Qutb et tous les autres Frères musulmans te condamnent. … Malgré les insultes et les mauvais traitements de Pacha, de Hamza, de Safwat et des autres, ton opinion nous a paru digne d’éloges. Lorsque les Frères musulmans t’ont insultée, nous les avons méprisés et notre estime pour toi n’a cessé de grandir… Regarde, Pacha envisage de t’infliger de nouveau une sévère punition. Mais j’ai accepté de négocier avec toi… Je veux donc lui rapporter une opinion de ta part qui puisse te sortir de ce danger. » Puis, d’un regard interrogateur, il ajouta :
: Est-ce que tu déjeunais avec Houzaybi deux fois par semaine, ou au moins une fois ? Houzaybi l’a également reconnu ; et tu transmettais ses instructions et ses conseils à Abdel Fattah Ismaïl. J’espère que tu nous fourniras des exemples de ces conseils. Abdel Fattah et Houzaybi ont tous deux reconnu que, depuis la libération de Sayyid Qutb, tu servais d’intermédiaire entre lui et Houzaybi. Écoute, Zaynab, nous ne parlons pas sans fondement.
Il tenait à la main une feuille écrite. Il parlait en la lisant. Puis il ajouta :
: Par exemple, l’argent de l’organisation était déposé chez toi, et tu l’as envoyé à Houzaybi. Cet argent te revenait ensuite ; mais tu le remettais à la maison de Houzaybi. Plus tard, l’argent te revenait encore ; Houzaybi l’a également mentionné. Y a-t-il un moyen de nier tout cela ? Tous les secrets ont été dévoilés, Zaynab ! Il ne reste plus qu’à obtenir ta reconnaissance écrite. Tu écriras certainement tout cela, ainsi que d’autres choses. Ensuite, nous t’emmènerons devant le tribunal. Ces faits y feront l’objet d’une enquête. Deux jours après, tu seras libérée et tu seras nommée ministre des Affaires sociales. …… On n’apprécie plus Hikmat Abou Zayd…… Qu’en penses-tu ? Après avoir dit cela, il sonna et un soldat apparut. Il lui demanda d’apporter du jus de citron, puis engagea avec moi une discussion sur d’autres sujets. …… Lorsque le soldat apporta deux verres de jus de citron, il m’invita à les boire. Puis il ordonna au soldat d’apporter deux tasses de café et poursuivit son discours. Je restai silencieuse du début à la fin, écoutant ses paroles. Je compris qu’il était très rassuré. En partant, il dit au soldat : « Tu resteras sous l’autorité de Zaynab. » Puis, se tournant vers moi, il dit :
Dans une heure, tu seras convoquée au bureau du pacha. D’ici là, réfléchis très attentivement à ce qui est bon ou mauvais pour toi. Je me mis à écrire et ma plume se mit à courir.
Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux
Ma langue est véritablement incapable de rendre les louanges qui reviennent au Très-Haut Allah et de Lui exprimer ma gratitude pour Ses innombrables bontés. Malgré toutes mes insuffisances, Il m’a choisie pour servir Sa religion ; Il m’a donné la force et l’occasion de suivre le chemin qu’Il a choisi pour Ses serviteurs bien-aimés.
En vérité, la voie et l’idéal du Coran et de la Sunna sont ceux de la vérité véritable, de la paix et de la beauté. Allah a également appelé l’humanité tout entière à suivre cette voie en disant : « Ô êtres humains, une chose vous est venue de la part de votre Seigneur : elle constitue pour vous la meilleure voie et le meilleur conseil. » Allah a encore dit : « Ô êtres humains, adorez votre Seigneur, Celui qui vous a créés, vous et ceux qui vous ont précédés. »
Je rends grâce à ce Très-Haut Allah, qui m’a donné la chance de me conformer à Son commandement : « Ô notre Seigneur, nous avons entendu un prédicateur appeler à la foi. Il disait : “Ô habitants de ce monde, croyez en votre Seigneur.” Nous avons répondu à son appel et nous avons cru. » Je proclame les louanges et la grandeur de cet Allah infiniment Miséricordieux, à l’ombre de la Parole duquel j’ai trouvé refuge : « Certes, Allah a acheté aux croyants leurs personnes et leurs biens en échange du Paradis. » J’exprime une gratitude infinie à cet Allah qui m’a incluse parmi les hommes et les femmes croyants et m’a choisie avec eux.
« Louange à Allah, le Miséricordieux, qui m’a inspiré de proclamer Sa religion et Sa doctrine, d’appeler les hommes à la religion, de consacrer ma vie au jihad dans la voie de la religion et m’a donné la capacité d’attester la vérité de la Parole d’Allah. » Allah a dit : « Les croyants ont acheté le Paradis en échange de leurs personnes et de leurs biens. Ils combattent dans la voie d’Allah, tuent et subissent le martyre. » Allah a également dit : « Vous êtes la meilleure communauté au monde. Vous avez été créés afin d’établir la vérité et la justice et de vous dresser contre le mensonge et le faux. »
« Je proclame clairement, d’une voix sans ambiguïté, qu’Allah est Un et Unique. Il n’y a pas d’autre divinité qu’Allah, Il n’a aucun associé, et Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) est le serviteur d’Allah et Son Messager. » Nous sommes les dépositaires et les porteurs des deux aspects et de la signification de cette profession de foi. Nous sommes chargés de préserver et de mettre en œuvre le Coran d’Allah, Ses commandements et Ses prescriptions. Comme Allah l’a dit : « Nous avons fait descendre sur toi le Coran afin que le règne de la justice s’établisse dans la société humaine. » Nous suivons la voie que le bien-aimé Prophète Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) a indiquée à sa communauté. Le bien-aimé Prophète a dit : « Établissez la vérité et la justice dans la société humaine à la lumière de ce qu’Allah vous a accordé. » Nous sommes fermement résolus à suivre à la lettre les commandements et les directives d’Allah et de Son Messager.
Ô Allah ! Sois témoin que nous sommes restés fermes et inébranlables sur Ton chemin. Aucun changement ne s’est produit en nous. Ô Seigneur, aide-nous donc dans le jihad mené contre ces injustes et ces tyrans qui associent d’autres divinités à Toi, écartent Ton Coran, sont hostiles à Ta religion et combattent ceux qui cheminent sur la voie de Ta religion, portent l’étendard de Ton Coran et suivent les principes de Ton Messager.
Ô Messager digne de confiance ! Je vivrai ainsi et c’est ainsi que je me présenterai devant toi. Ô Allah, compte-moi parmi les musulmans véritables qui professent l’unicité, parmi ceux qui Te craignent et éprouvent de la pudeur devant Toi.
Ô Seigneur, donne-moi de la force. Fais que je n’aime que pour Toi, que je ne haïsse qu’à cause de Toi et que je mène le jihad dans la voie de Ton agrément. Ô gens ! Tel est le chemin de notre vie. Faites ensuite ce que vous voudrez. …… réfléchit. Mais j’ai accepté la responsabilité de parvenir à un accord avec toi… Je veux donc apporter à Pacha un avis de ta part qui te permette d’échapper à ce danger. C’est avec une parfaite lucidité et une entière sincérité que je vous appelle à la voie d’Allah. Ne tentez donc pas vainement de m’entraîner à trébucher dans les ténèbres de la mécréance et de l’égarement, de me rendre complice de vos faiblesses et de m’engager dans une guerre contre l’islam et les musulmans. Je suis totalement innocente de toutes vos mauvaises actions et je resterai prête jusqu’à mon dernier souffle à affronter votre mensonge et votre faux.
Signature-
Zaynab al-Ghazali
Hamza entra dans la pièce et dit-
: Ah, Zaynab ! Si Allah le veut, notre maître t’apportera son soutien. La seule condition est que tu veilles à tes propres intérêts. …… Ton mari Salem est un homme très bien. …… C’est un ami proche à moi. …… Allez savoir comment tu es devenue la proie des Ikhwan !…… Ah oui, as-tu terminé ton écrit ?
Prenant les papiers, il dit : Viens, suis-moi au bureau du Pacha. Nous nous dirigeâmes vers le bureau de Shams. En me voyant, Shams Badran manifesta une joie feinte et dit : Viens, Zaynab, assieds-toi.
Il ordonna qu’on m’apporte du sharbat et du café, puis se concentra sur la lecture de mes écrits. Les changements de son visage révélaient ses pensées et ses sentiments. À voir son état, je compris qu’il allait exploser d’un instant à l’autre. Ses deux yeux prirent réellement la couleur d’une fournaise ardente et, grinçant des dents, il demanda en poussant un cri hideux :
T-o-u-t ç-a…… ? …… Safwat, mille coups de fouet. Cette fille s’est moquée de chacun d’entre nous. Où étiez-vous tous ?
Entre-temps, la pluie venimeuse des hunters avait commencé à s’abattre. Shams jeta les papiers au sol et dit :
: Cette fille se dresse comme un défi face aux connaissances et à l’intelligence de chacun d’entre nous. Voilà une écrivaine et une oratrice à l’excès. Mes deux jambes blessées étaient bandées ; chaque partie de mon corps avait enduré, au-delà de toute limite, les coups de fouet et de hunter, mais ils me suspendirent malgré tout de nouveau à l’envers, comme un animal égorgé. Fou de rage, Shams Pacha fit pleuvoir, sur mon corps faible et couvert de blessures, d’innombrables coups de fouet insupportables.
En voyant le sang jaillir à flots de tout mon corps, même à travers les bandages entaillés, le médecin ordonna de me descendre immédiatement. On me laissa étendue pendant près d’une heure devant le bureau de Shams. Puis on me transporta à l’hôpital sur une civière.
Murad et Hamza dirent :
: D’après les médecins, tu es à l’article de la mort. Mais, selon nous, il est nécessaire de te présenter devant le tribunal. Ainsi, tu pourras mourir en entendant toi-même le verdict de condamnation à mort. Nous te remettrons demain matin au ministère de la Loi et de la Justice. Souviens-t’en bien : si tu ne réponds pas conformément aux instructions établies par le ministère de la Loi et de la Justice, tu devras revenir ici. Sur ce, Hamza appela Safwat et lui dit :
: Emmène-le au tribunal à neuf heures du matin.
Là-dessus, ils partirent tous.
Enquête
J’ai traversé chaque étape de la torture. On m’a frappé avec un fouet qui semblait cracher des flammes, on m’a fait mordre par des chiens lancés contre moi, on m’a plongé dans une cellule remplie d’eau, on m’a brûlé et consumé dans une cellule de feu, et on m’a suspendu la tête en bas comme une bête égorgée. Ces sévices et ces tortures incessants ont meurtri à la fois mon corps et mon esprit. Après tant de violences et de persécutions, les services juridiques du gouvernement cherchent maintenant, sous prétexte de rendre la justice, à infliger une peine encore plus injuste à des opprimés, démunis et innocents comme moi.
On m’envoya au camp du service d’enquête du tribunal. Là aussi, ils suivent le même plan qu’eux. Dans le camp d’enquête, les enquêteurs contraignaient les accusés, par des menaces et des intimidations, à signer des documents contenant des aveux de culpabilité sans fondement.
Et ces dossiers et documents contenant de fausses accusations ont été fabriqués sous le nez des prétendus conseillers juridiques et des juges.
La tradition et la réputation des jugements courageux et impartiaux rendus par les juges musulmans au nom de la vérité et de la justice, qui ont illuminé les pages de l’histoire, sont aujourd’hui ternies par leurs propres successeurs, qui courbent l’échine devant la puissance du mensonge et déshonorent les tribunaux et le système judiciaire. C’est une calamité suprême pour la nation. Si cette situation se poursuit, l’existence même de la nation musulmane pourrait être menacée. Pourtant, la probité et l’amour de la justice des cadis et des juges musulmans n’ont cessé, à toutes les époques, de recevoir les éloges sans réserve de toute l’humanité.
J’ai entendu plusieurs de ces gens du ministère de la Justice mentir ouvertement dans la prison militaire. De manière extrêmement honteuse, ils inventaient des déclarations et forçaient des innocents à les signer. J’ai vu de mes propres yeux comment ils terrorisaient les détenus par des menaces et des intimidations pour leur arracher leur signature.
Lorsque je me présentai pour la deuxième fois au bureau d’enquête de la prison, l’avocat me regarda en silence. Tout mon corps était bandé ; j’étais si faible que je perdais connaissance à plusieurs reprises et que je n’étais même pas capable de prononcer correctement les mots.
L’avocat était assis derrière un amoncellement de dossiers. Devant lui se trouvait un document écrit. À côté de lui, le secrétaire de l’avocat était assis devant une petite table. Une pile de feuilles blanches se trouvait devant lui. Il tenait un stylo à la main et était prêt à suivre les instructions de l’avocat. L’avocat inscrivit d’abord mon nom, mon âge, ma nationalité et mon adresse.
Puis l’avocat me dit, avec un regard impassible et terne :
: Zaynab, tous ces dossiers contiennent les déclarations des Frères musulmans. Parmi elles, la tienne est la plus claire. Je laisserai ta déclaration dans le dossier. …… Je veux entendre de ta bouche ce qui s’est réellement passé. …… dit-il en montrant les dossiers :
: Ils sont remplis des déclarations d’al-Hudaybi, de Sayyid Qutb et d’Abd al-Fattah Ismaïl. …… Zaynab, je veux que tu renonces à ton entêtement et que tu reviennes dans le droit chemin. Ne nous fais pas perdre notre temps avec des choses vaines et inutiles. Sinon, tu seras renvoyée à la prison militaire.
Ensuite, il continua à m’interroger et je continuai à répondre. Mais je fus stupéfaite de constater une chose : alors que je terminais mes réponses en quelques phrases seulement, il leur fallait toute une page pour les écrire. Cela me mit extrêmement en colère. J’attirai l’attention de l’avocat et lui dis :
: Monsieur Konabi ! Je n’avais répondu qu’en quelques phrases… ! Mais…
L’avocat dit : « Je vais vous aider. Car toutes ces paroles seront présentées au président, mot pour mot. Il souhaite connaître quotidiennement vos déclarations. » Je répondis :
« Je ne vous donne aucun droit de modifier, d’amplifier ou de réduire ma déclaration ; autrement dit, je veux que, sous mon nom, seul ce que j’ai dit soit écrit. »
L’avocat dit : « Tout vous sera lu par la suite. »
Je répondis calmement :
« Si vous continuez à écrire mes paroles de votre propre initiative, il est inutile que je parle. Vous pouvez faire écrire à votre secrétaire tout ce qui vous plaît. Si des poursuites sont engagées sur cette base, je ne reconnaîtrai que mes propres paroles. »
L’avocat demanda de nouveau :
« Voulez-vous traiter le président Nasser, son gouvernement et la société actuelle de mécréants ? »
Je répondis :
: Je ne considère pas comme mécréants les adeptes de la qibla et de la Kaaba.
L’avocat demanda : qui sont les adeptes de la qibla et de la Kaaba ?
Je répondis :
: ceux qui croient en la kalima tayyiba, « La ilaha illallah, Muhammadur Rasulullah », et qui, dans tous les aspects de leur vie, se conforment aux prescriptions d’Allah transmises par le Messager. L’avocat posa alors une question comme à un examen :
Analyse les qualités des adeptes de la qibla et de la Kaaba.
Je répondis après analyse :
: ceux qui accomplissent la prière, s’acquittent de la zakat, jeûnent pendant le Ramadan, accomplissent le pèlerinage s’ils en ont les moyens, respectent les commandements et les interdits du Coran et de la Sunna, n’édictent pas de lois de leur propre initiative et ne gouvernent pas selon une quelconque loi autre que celle prescrite par Allah.
L’avocat demanda :
Considères-tu Nasser, son gouvernement et la société actuelle comme des adeptes de la qibla et de la Kaaba ?
Je répondis clairement :
: En ce qui concerne Nasser, je ne le pense pas. Car, s’il le voulait, il pourrait gouverner conformément au Coran et à la Sunna ; pourtant, il a suspendu les lois du Coran et de la Sunna. Il impose au peuple des lois de son propre cru… Nasser a déclaré publiquement qu’il n’instaurerait aucun régime islamique.
: L’avocat demanda : dis-moi clairement qu’Abdun Nasser et son gouvernement sont tous deux mécréants.
Je répondis :
: J’ai donné ma réponse. Ceux qui veulent vérifier leur réalité doivent se mettre eux-mêmes à l’épreuve sur la pierre de touche du Coran d’Allah.
Bref, rien que pour écrire ces paroles, monsieur l’avocat noircit cinq pages de papier ministre.
Après avoir terminé d’écrire, il demanda : vous vouliez tuer Oum Kalthoum et Abdel Halim Hafez ?
J’ai dit-
: Le dirigeant de la nation musulmane et l’homme engagé dans le mouvement islamique n’ont pas à s’attarder sur de telles futilités. Le jour où les musulmans se réveilleront à nouveau, toutes les injustices disparaîtront d’elles-mêmes et la nation se redressera, la tête haute, dans sa véritable dignité. Aujourd’hui, les musulmans sont égarés de diverses manières et maintenus actifs dans des œuvres sataniques ; un jour, tout cela disparaîtra comme des bulles.
L’avocat Mohammad al-Konabi entendait une chose de ma bouche et en écrivait une autre. Assis devant moi, il déformait mes propos, les modifiait et les amplifiait. Il lui arrivait même de copier certains passages d’un autre dossier !
Ainsi, cette étrange comédie d’enquête du ministère de la Justice et des Affaires juridiques se poursuivit pendant dix jours. Le conseiller Abdoul Salam venait chaque jour demander à monsieur Konabi où en était la situation, puis repartait après lui avoir ordonné de poursuivre ses efforts.
Un jour, sous la tente du camp, je dis à l’avocat, monsieur Konabi-
: Je suis aujourd’hui témoin d’une chose étrange. …… Je vois les personnes liées au service juridique et aux tribunaux prendre l’apparence de bêtes sauvages ; elles ôtent de leur corps la robe de la justice et de leur tête la couronne de la loi.
L’avocat dit-
: Nous voulons te sauver de l’emprise des Ikhwan. À la lumière des déclarations de Houdaybi, Sayyid Qutb et Abd al-Fattah, ta condamnation à la pendaison est devenue inévitable. Quelle est ton opinion au sujet des déclarations de Houdaybi, de Sayyid Qutb et d’Abd al-Fattah ?
Je lui dis en le regardant droit dans les yeux :
: Vous dites des mensonges à leur sujet. Ils sont tous des dirigeants du mouvement islamique. Ils ne diront jamais de mensonges contre qui que ce soit.
L’avocat, réagissant, dit : C’est toi qui mens.
Je demandai, stupéfait :
: Contre qui est-ce que je mens ?
L’avocat répondit :
: Contre le gouvernement et notre système judiciaire.
Je demandai alors à l’avocat, le mettant au défi :
: Pouvez-vous fournir la preuve que vous êtes une personne liée à ce tribunal ? L’avocat déclara alors :
: Je mets fin à l’enquête et je te renvoie au pénitencier militaire pour y être puni. Tu devras ensuite revenir ici.
Ensuite, il se mit à boire du café. Lorsqu’il eut fini de boire son café, il déclara :
: Zaynab, veux-tu retourner dans cette prison de punition ? Abdel Nasser souhaite bientôt examiner tes papiers.
Ensuite, lorsque l’avocat m’ordonna de signer tout ce qu’il avait écrit, je refusai de le faire. …… Inutile de préciser que je fus de nouveau envoyé au bureau du pénitencier militaire, où le fouet et le hunter m’accueillirent chaleureusement. Ainsi, l’enquête judiciaire prit provisoirement fin ici.
De nouveau au tribunal
Deux jours plus tard, je fus de nouveau convoqué au tribunal. Cette fois, j’y vis de nombreux jeunes hommes blessés, le corps couvert de plaies. L’avocat Konabi me demanda :
: As-tu déjà rencontré ces hommes ? Quand as-tu fait leur connaissance et quels sont leurs noms ?
Je regardai les jeunes hommes et demandai :
Quand vous ai-je vus ? En fait, m’avez-vous déjà rencontrés ? M’aviez-vous déjà vu auparavant ? Quels sont vos noms ?
L’avocat s’écria en formulant une objection :
C’est moi qui vais les interroger.
Je répondis :
Alors, demandez-leur quand ils m’ont rencontré.
Ne me demandez pas quand je les ai rencontrés.
Ensuite, l’avocat les interrogea tous, l’un après l’autre. Lorsqu’ils eurent tous affirmé ne m’avoir jamais rencontré, l’avocat leur demanda :
: Mais pourquoi, lors de l’enquête, aviez-vous tous dit avoir rencontré Zaynab ?
Ils répondirent :
: Ce sont les coups de fouet qui nous ont forcés à mentir.
Ensuite, nous fûmes tous envoyés à la prison militaire. Ces jeunes hommes courageux furent contraints d’effectuer d’innombrables allers-retours devant moi entre le tribunal et la prison militaire.
Encore ces sévices
Les interrogatoires dans le bureau de sa prison, avec Shams Badran, ainsi que les violences exercées sur moi, se poursuivirent. Presque chaque nuit, Shams ou certains de ses compagnons m’emmenaient au bureau ; ils commençaient par me menacer de châtiments terribles, puis me conduisaient devant des détenus — adolescents, jeunes hommes, femmes et hommes — que je connaissais, et me demandaient :
: Quand avais-tu rencontré ces personnes ?
Je répondis :
: Demande-leur donc eux-mêmes quand ils m’ont rencontré et s’ils me connaissent réellement.
En réponse, on m’infligeait sans cesse de nouvelles punitions. Par exemple, on me faisait rester debout dans un endroit obscur, ou bien on m’obligeait à courir tandis qu’on me frappait par-derrière avec un hunter, et ainsi de suite. Comme j’étais blessé et affaibli, lorsque, courant, je m’écroulais face contre terre, on me donnait quinze ou vingt coups bien appuyés, puis on m’ordonnait de recommencer à courir. Finalement, quand je perdais connaissance, on me déposait dans une chambre d’hôpital. Les punitions torturantes qu’on m’infligea après l’enquête juridique et judiciaire furent plus terribles et plus poignantes encore que les précédentes. Je vais en donner un bref aperçu. Cela vous permettra d’imaginer avec quelle cruauté inhumaine Nasser et ses flatteurs à sa solde pouvaient torturer leurs victimes.
Punition
Au milieu de la nuit, dans l’obscurité, on m’emmena dans un autre bureau situé près de celui de Shams Badran. Un homme nommé Jalaluddin y était assis. Dès qu’il me vit, il me demanda :
: Quels rapports entretiens-tu avec Zaynab, Khaleda Hujaybi et son mari Ahmad Sabit, et quel rôle chacun d’eux jouait-il dans l’organisation ? Réponds !
Je répondis : Mon travail avec Khaleda Hujaybi se limitait à aider les familles des personnes détenues.
Jalal demanda : Quel genre d’aide ?
Je répondis : Une aide financière et matérielle. Par exemple, des denrées alimentaires et des produits de première nécessité.
Ensuite, lorsqu’il m’interrogea au sujet d’Ahmad Sabète, le mari de Khaleda Houjaïbi, je lui déclarai qu’il apportait à Khaleda Houjaïbi les biens distribués par le bureau de l’Organisation des femmes aux différentes familles. Il venait effectivement chercher ces biens, mais il restait assis dans sa voiture. Il n’entrait pas au bureau. Il n’avait aucune autre responsabilité.
Jalal refusa d’admettre la véracité de mes propos et me remit entre les mains de Safouat. Safouat me fit tenir debout, face au mur, et recommença à me poser toutes ces questions. Je répétai les mêmes réponses qu’auparavant. Cette série de questions et de réponses se poursuivit pendant une heure ; mais, ne constatant aucun changement dans mon récit, il se mit à me menacer du fouet et des chiens. Je restai toutefois fermement attaché à ma déclaration. Sur ces entrefaites, Hamza et Jalal arrivèrent. Jalal ordonna de lâcher les chiens sur moi. Ensuite, ils me gardèrent enfermé pendant près de deux heures avec un chien, puis m’envoyèrent à l’hôpital.
La deuxième nuit, on me posa les mêmes questions au sujet de Houjaïbi et de son mari, et je continuai à donner les mêmes réponses qu’auparavant. Me voyant exprimer sans cesse la même opinion, Jalal appela Safouat. Safouat se mit à me frapper de toutes ses forces.
Signification
Je fus de nouveau convoqué au bureau de Shams Badran. Shams Badran me dit :
: Nous avons fait venir Zeyni de Gaza. Le Mourchid al-Am et Mamoun Houjaïbi le connaissent. Si tu refuses d’admettre que tu le connais, nous te renverrons pour une nouvelle enquête, du début à la fin. Zeyni ? Les aveux… sont très importants.
On me conduisit dans une pièce et l’on me montra un individu si bizarre et difforme qu’il était absolument hors de question que je puisse le reconnaître ou le connaître. On me ramena donc de nouveau auprès de Shams.
Shams demanda : Qui est cet individu ?
Je répondis : Je ne l’ai pas reconnu.
Shams dit :
: Tout le monde connaît ce Sadeq Jeini. Au milieu de la conversation, Jalal interrompit Shams et lui demanda de m’interroger au sujet de l’argent. Lorsque Shams m’interrogea à ce propos, je répondis :
Cet argent avait été collecté pour couvrir les dépenses de nourriture, de vêtements, de soins médicaux et d’éducation des enfants des familles dont les soutiens de famille avaient été emprisonnés. Shams appela Hamza d’une voix excitée et lui dit :
Emmène-le et enferme-le cette fois non pas avec les chiens, mais dans la cellule des serpents venimeux.
Hamza et Safwat m’emmenèrent à l’hôpital. Tout en s’asseyant sur une chaise, Hamza dit : Si tu nous dis la vérité sur le véritable objectif de la collecte de cet argent, nous ne t’enfermerons pas dans la cellule des serpents.
Je répondis : Vous avez déjà enquêté sur toute cette affaire. À ce moment-là, Jalaluddin arriva sur les lieux et leur demanda :
: Est-il revenu dans le droit chemin ?
Hamza dit : Laissez-le-moi. Il semble aimer la compagnie des chiens.
Des chiens ! Oui, à mes yeux, en matière de discernement et de conscience, les chiens sont de loin supérieurs à ces gens. Chaque fois que, assis dans la cellule des chiens, je réfléchissais au caractère et à la mentalité de ces hommes, ils me paraissaient plus répugnants que les chiens. Sans aucun doute, le milieu des chiens était beaucoup plus supportable que celui de Shams, Hamza, Jalal, Safwat et consorts.
Un soir, on m’emmena au bureau de Shams et, sans même me parler, on se mit soudain à me battre si violemment qu’en quelques instants je perdis connaissance. Après m’avoir fait une injection, on m’envoya à l’hôpital. Trois jours plus tard, on me ramena au bureau de Shams.
Il jura par Gamal Nasser et dit :
Si tu ne réponds pas exactement à mes questions, tu devras de nouveau subir les sévices, depuis la cellule numéro un jusqu’à la cellule numéro trente-quatre.
J’avais déjà enduré les tortures terrifiantes de ces cellules. Shams me laissa commencer à parler et dit :
Zaynab, je vais te rappeler deux événements. Dans le premier sont impliqués Mohammad Qutb, l’épouse de Monsieur Huzaybi et les sœurs de Mohammad Qutb ; dans le second sont impliqués Ali Usmavi et Mamun Huzaybi.
Si je te dis que Hasan Huzaybi, son épouse et Mohammad Qutb ont reconnu ces faits, tu ne me croiras pas. Mais alors, dis-moi comment nous avons pu les connaître. Admettons que tu puisses traiter de mensonge l’événement dans lequel Ali était impliqué, mais dans l’autre, Ali n’est pas présent.
Le jour où Mohammed Qutb est allé de Helwan chez moi pendant la nuit et où, après votre entretien, tu lui as donné cinq cents jinih avec les bijoux en or, tu lui as dit de remettre les cinq cents jinih à mère, c’est-à-dire à l’épouse de monsieur Hujaybi, et d’accepter ces bijoux en or comme une collecte destinée à subvenir aux besoins des familles des Ikhwan détenus, puis de les lui remettre en temps voulu.
Je répondis :
Oui, c’est exact. Mais pourquoi faudrait-il s’en inquiéter autant ? Je peux donner mes bijoux à qui je veux. Je les ai donnés à une œuvre humanitaire, c’est plutôt une bonne chose. Bien sûr, l’argent appartenait aux Ikhwan. Il était de mon devoir de remettre cet argent à la personne responsable. Shams demanda :
Ces cinq cents jinih étaient-ils destinés à l’organisation ou à ces familles ?
Je répondis : uniquement aux dépenses des familles.
Shams dit :
D’après Ali Usmavi, cet argent était destiné à l’organisation.
Je répondis : Ali Usmavi est un menteur.
Shams dit : Muhammad Qutb a déclaré qu’il ne savait pas dans quel but les cinq cents guinées avaient été données. Mais tu les lui avais remises avec les bijoux en lui demandant de les faire parvenir à la femme de M. Huzaybi.
Je dis :
: Faites venir Muhammad Qutb devant moi…… Je lui avais dit que les cinq cents guinées avaient été données pour venir en aide aux familles.
Shams dit :
: D’accord, très bien ? Mais d’où cela venait-il ?
Je dis :
: Un jour, Ali Ousmabi est venu me demander une lettre de recommandation pour qu’un frère saoudien puisse rencontrer Murshid ou Mamoun. Je lui ai dit qu’il n’était besoin ni de lettre de recommandation ni d’intermédiaire pour rencontrer le frère Mamoun. Quant à Murshid, il se trouvait à Alexandrie. Mamoun, en revanche, était ici même et il était possible de le rencontrer. Plus tard, Ali Ousmabi m’a informé que le frère saoudien avait rencontré Mamoun et lui avait remis une certaine somme d’argent à titre de contribution. Mamoun lui avait demandé de remettre cet argent de la contribution à Zaynab al-Ghazali. Dans ces circonstances, le frère saoudien l’avait chargé, conformément aux indications d’Ali Ousmabi, de me faire parvenir cet argent de la contribution. Il avait également précisé que cet argent devait être dépensé pour venir en aide aux familles des Frères musulmans détenus.
Shams dit :
: Selon Mohammed Qutb, cet argent n’était pas destiné à la famille.
Lorsque le professeur Mohammed Qutb fut amené devant moi, je le lui rappelai et lui dis :
: Lorsque je vous ai remis les bijoux et l’argent afin que vous les fassiez parvenir à ma mère, je vous ai dit que cet argent m’avait été confié pour subvenir aux besoins de la famille…… Vous avez probablement oublié cela.
Après mes paroles, Monsieur Mohammed Qutb dit :
: Zaynab, si vous êtes certaine de m’avoir dit cela—
alors c’est la parole de Zaynab qui est vraie.
Ensuite, ils m’obligèrent à rester debout, face au mur, jusqu’à l’aube. Puis ils m’envoyèrent à l’hôpital.
Deux jours plus tard, ils m’emmenèrent de nouveau au bureau de Shams et, sans aucune introduction, on me dit :
: Zaynab, reconnais que Mohammed Qutb a fondé une organisation.
Je répondis :
: On m’a déjà interrogée à ce sujet et j’ai déclaré que Mohammad Qutb n’avait fondé aucune organisation.
En entendant cela, Shams ordonna à Safwat de me suspendre et de me fouetter. Ensuite, on me conduisit dans un autre bureau situé à proximité. Là, un inconnu me dit :
: Zaynab, tu es une parfaite idiote. Tu ne sais pas sauver ta propre vie. Les Ikhwan ont porté contre toi quantité de fausses accusations… Alors pourquoi ne nous aiderais-tu pas à recueillir des informations sur Mohammad Qutb ? Sache qu’avec un peu de coopération de ta part, la voie vers un accord deviendrait tellement plus facile.
Je demandai d’un ton sarcastique :
: Faire un compromis avec vous ? Je hais du fond du cœur votre conduite, vos manières et votre fourberie. Vous êtes tous les compagnons de Satan. Mais vous ne pourrez jamais tenir sur le chemin que nous suivons. Nous sommes les serviteurs d’Allah et des moudjahidines. Quels que soient vos efforts acharnés, vous ne pourrez amener aucun de nos frères à mentir, en l’égarant ou en le torturant. Vous devez le savoir.
Il dit d’une voix rude :
: Nous vous infligerons de nouveau un châtiment sévère et ordonnerons une nouvelle enquête judiciaire à votre sujet.
Je répondis :
: Le ministère de la Justice, le pouvoir judiciaire et vous tous, vous êtes les deux faces d’une même pièce. Vous vous êtes éloignés du chemin d’Allah. Chacun de vous tourne en rond dans le tourbillon de l’égarement ; vous deviendrez les victimes du courroux d’Allah.
À ce moment-là, Hamza entra, posa devant moi un document écrit, puis partit. Alors cet homme se mit à m’interroger au sujet de Mohammed Qutb. Peu après, lui aussi sortit de la pièce.
Ensuite, Safwat vint me rouer de coups, puis partit. Puis un autre homme vint et se mit à me faire miroiter de nombreuses récompenses en échange d’informations sur une organisation particulière. Mais comme il fut absolument impossible de me faire changer d’avis, on me fit entrer dans une cellule avec un chien et on l’enferma. Cette fois, un autre homme se trouvait également avec le chien. Hamza dit à cet homme que, si le chien ne me mordait pas, c’était lui qui devrait me mordre. La cellule resta fermée pendant deux heures. Durant ce temps, je ne cessai de me souvenir d’Allah. Jusqu’à l’ouverture de la porte, deux heures plus tard, le chien et cet homme restèrent assis en silence, aussi paisibles et sages que des enfants.
Ensuite, on me conduisit à l’hôpital. Le lendemain, on m’emmena au bureau de Riyaz. Il me demanda si j’avais rencontré quelqu’un de Karwasah. Je lui répondis :
: Je ne sais absolument rien au sujet de Karwasah.
Riyaz demanda :
: Est-ce qu’aucune personne de là-bas n’est jamais venue te voir ? Zaynab, ne te souviens-tu pas qu’Abdul Hamid est bien un homme de Karwasa ? Puis, après m’avoir brusquement réprimandée, il s’en alla en disant :
: Je vais envoyer des hommes du pacha pour te corriger. L’instant d’après, un soldat vint, me fit mettre face au mur et se mit à me fouetter. Après m’avoir torturée pendant longtemps, on me renvoya à l’hôpital. Toutes ces tortures sont infligées après l’enquête judiciaire.
Quelques jours plus tard, on m’emmena de nouveau au bureau de Riyaz. Cette fois, plusieurs autres femmes étaient également présentes. Je ne les avais jamais vues auparavant.
On me demanda : Laquelle d’entre elles est la femme de Sissi ?
Je répondis : Je n’en sais rien.
À ce moment-là, un soldat arriva avec un jeune homme. On demanda au jeune homme : Laquelle d’entre elles est Zaynab al-Ghazali ?
Le jeune homme regarda tout autour de lui et répondit : Je ne sais pas.
Puis, lorsqu’on l’interrogea au sujet d’Abbas Sissi, il manifesta également son ignorance. Ensuite, on lui demanda :
: Parmi les femmes présentes ici, avec laquelle as-tu eu un entretien ? Lorsque le garçon répondit une nouvelle fois par la négative, on le fouetta puis on le fit sortir.
À ce moment-là, on vit soudain arriver sœur Hamida Qutb. Safwat la suivait. Lorsqu’on interrogea sœur Hamida Qutb au sujet de l’épouse de Sissi, elle aussi répondit : « Je ne la connais pas. »
Ensuite, toutes les femmes, y compris sœur Hamida Qutb, furent envoyées dehors. Quant à moi, on me fit asseoir devant Riyaz. Il me demanda :
: Il paraît qu’un ikhwani a épousé quatre femmes. Sais-tu quelque chose à ce sujet ?
Je répondis : — Non.
Il s’écria avec colère :
Alors, est-ce que je mens ? Si tu ne me dis pas qui est cet homme, tu seras battu.
Je répondis avec mépris : — Fais ce que bon te semble.
Il me tourna vers le mur, me donna plusieurs coups de fouet, puis s’en alla. Deux heures plus tard, il revint avec Safwat et me fit envoyer à l’hôpital.
Le paquet de viande hachée
Constatant la détérioration rapide de mon état de santé, les médecins déclarèrent que, si l’on n’autorisait pas ma famille à me fournir une nourriture de meilleure qualité, ma vie serait en danger. Sur leur conseil, on autorisa donc ma famille à m’apporter de la nourriture. Toutefois, cette autorisation fut limitée au lait et aux fruits. Un jour, ma sœur trouva une excellente astuce pour me faire parvenir de la viande. Elle remplit de viande hachée un sachet de lait vide d’une manière telle qu’il était difficile de s’en apercevoir de l’extérieur. Il était aussi souple qu’un véritable sachet de lait. Seul moi pus le reconnaître. Elle envoya également un peu de beurre et des oranges. Après avoir gardé ma part, je distribuai le reste de la nourriture, par l’intermédiaire d’Abdul Mabud, aux autres frères ikhwan soignés à l’hôpital. À cette époque, le professeur Abdul Aziz, ancien ministre chargé des affaires de l’administration locale, se trouvait également avec nous. Nous nous répartîmes les oranges, à raison d’une pour chacun, et le beurre, à raison d’un paquet pour deux personnes.
Une fois la nourriture distribuée, j’appelai Abdul Mabud, lui donnai le sachet de lait et lui demandai de le distribuer à tous les frères ikhwan. Il sortit, puis revint et dit :
: Tiens, je vois qu’il contient de la viande hachée. Ce sera très utile pour vous. Gardez-la pour vous.
Mais je lui demandai de la distribuer. Même après l’avoir distribuée à tout le monde, il resta encore un peu de viande hachée dans le sachet. J’envoyai cette viande ainsi qu’un peu de beurre au professeur Abdul Aziz.
Abdul Mabud demanda : — Vous n’en avez pas gardé pour vous ?
Je répondis :
: Toute gratitude infinie à Allah. C’est Lui qui pourvoit à la subsistance de Ses serviteurs.
Il dit : Toute louange appartient à Allah. C’est Lui le Seigneur, Lui le Pourvoyeur.
L’assistant du service vint me demander :
: Comment la nourriture est-elle entrée à l’intérieur ?
Je répondis : Avec l’autorisation du médecin.
Les frères de l’Ikhwan réunissaient de petites quantités de bonnes denrées et les mettaient de côté pour les frères relativement plus malades. C’est pourquoi nous étions très heureux lorsque quelque chose arrivait de l’extérieur de la prison, aussi minime que fût cette chose ! Même sous la domination d’oppresseurs tyranniques, nous veillions particulièrement les uns au bien-être des autres.
Affamés à l’hôpital
Pendant la première année de mon incarcération, on me priva de nourriture provenant de chez moi ou de l’extérieur. Tout à la fin, n’ayant plus d’autre choix, on m’autorisa à faire venir de la nourriture de chez moi. Et cela uniquement pour pouvoir, à la lumière de leurs accusations mensongères et infondées, me faire éventuellement condamner à la pendaison par le tribunal. Dans le but de me maintenir en vie au moins jusqu’au prononcé de la condamnation à mort, ils m’autorisèrent donc à faire venir de chez moi des aliments de bonne qualité et à les consommer.
Quelques jours avant l’ouverture du procès, ma mère et ma sœur sont venues me rendre visite en prison et m’ont appris, au cours de la conversation, que Safwat leur avait extorqué une importante somme d’argent en usant de mon nom, sous prétexte d’acheter des médicaments, des fruits, des vêtements, etc. En outre, il faisait pression de diverses manières sur ma famille et mes proches afin de satisfaire ses propres intérêts.
À certains détenus, ils accordaient dès le début la permission de faire venir de la nourriture de l’extérieur, mais aucune autorisation de ce genre n’était accordée aux Frères musulmans. Au contraire, leur objectif était de faire souffrir les Frères musulmans d’une manière ou d’une autre, voire de les tuer. C’est pourquoi, même à l’hôpital, ils les privaient de leur nourriture légitime. En réalité, tout cela n’était que la manifestation extérieure de leur hostilité à l’islam et de leur bassesse d’esprit.
Un jour, un jeune Frère musulman fut amené à l’hôpital dans un état très grave. Du sucre était nécessaire pour son traitement. Le médecin envoya quelqu’un chercher du sucre ou une substance équivalente, mais il n’en trouva nulle part. Lorsque j’appris ce qui se passait, je frappai à la porte du service. Quand la porte s’ouvrit, je fis remettre au médecin le flacon de miel que ma famille m’avait envoyé. Grâce à cela, le traitement de ce frère musulman put rapidement commencer. Les informateurs du gouvernement affectés à l’hôpital remarquèrent tout cela. Selon la loi, j’étais censé avoir commis un acte interdit.
Quelques jours plus tard, l’eau fut coupée pour les détenus soignés à l’hôpital à cause de cela. C’était un exemple détestable de comportement inhumain. En pleine saison de chaleur accablante, on nous privait chaque nuit de la moindre goutte d’eau. Réussir à obtenir tant bien que mal une tasse d’eau durant toute la journée était aussi difficile que de recueillir du lait de tigresse.
J’étais déjà très malade. Ma santé se dégradait de jour en jour, jusqu’à atteindre ses dernières limites. Finalement, de l’eau fut réservée uniquement pour moi. Je partageais mon eau et en faisais parvenir au frère Abdul Karim, dans la cellule voisine. Mais faire parvenir de l’eau à la cellule voisine était extrêmement difficile. Il n’y avait aucun moyen de tromper les gardiens. En désespoir de cause, je faisais couler l’eau de mon côté à travers un minuscule trou dans le mur, tandis que, de l’autre côté, mon frère tentait d’étancher sa soif en collant sa bouche à l’orifice du mur. Pour maintenir son corps et son esprit meurtris par les coups de chasse, ces quelques gouttes d’eau équivalaient pour lui à une nouvelle vie. Les bourreaux entretenus par le gouvernement infligeaient toutes sortes de châtiments abominables à ces innocents. Ils ne connaissaient absolument aucun sentiment tel que l’humanité. On ne se tromperait même pas en disant que leur cruauté avait dépassé les limites de la bestialité.
Le repentir de l’oppresseur et son retour au droit chemin
Alors que je me trouvais à l’hôpital, un événement se produisit. Il révéla à mes yeux les qualités morales latentes de l’être humain. Je ne doute pas que, si l’on expose sincèrement et avec conviction la vérité à une personne, aussi mauvaise soit-elle, elle finira un jour ou l’autre par accepter ce bon enseignement. Au besoin, il suffit d’efforts sincères. En faisant cet effort, une nation peut de nouveau acquérir la capacité d’avancer de toutes ses forces sur le chemin de sa véritable destination.
À l’hôpital militaire chargé de nous surveiller, il y avait un auxiliaire militaire nommé Salah. Il était chargé d’injecter les patients et de surveiller les déplacements des détenus. Un jour, alors que j’allais aux bains, je vis que le rideau servant de porte à la cellule de Sayyid Qutb s’était soulevé assez haut et flottait dans le vent. Je passais précisément par là à ce moment-là. Aussitôt, en voyant cela, il provoqua un énorme tapage et en fit toute une affaire. Il dit :
: Comment Zaynab al-Ghazali a-t-elle osé écarter le rideau pour regarder Sayyid Qutb, assis à l’intérieur ? Salah se mit à l’injurier dans les termes les plus grossiers. Il faisait tout un scandale, vraiment ! C’est précisément à ce moment-là que Safwat arriva sur les lieux ; les cris et les insultes de Salah redoublèrent. Par tout cela, il cherchait à prouver à ses supérieurs avec quelle compétence et quelle vigilance il s’acquittait de ses fonctions. Il se mit à énumérer, l’une après l’autre, les preuves de la façon dont, grâce à son pouvoir administratif, il tenait complètement sous sa coupe les détenus blessés ou malades de l’hôpital.
En réalité, Salah était un homme aux instincts bestiaux, semblable à une bête sauvage, dépourvu de toutes les nobles qualités telles que le savoir, l’intelligence, la conscience morale et l’instruction religieuse. En entendant ses paroles obscènes et son vacarme, le professeur Sayyid Qutb l’appela près de lui et lui expliqua avec beaucoup de douceur :
: Mon frère ! Le rideau s’envolait sous l’effet du vent. En quoi cela constituerait-il une faute pour elle ? Elle n’y est pour rien. Il lui expliqua ainsi encore bien d’autres choses. Quelle surprise ! Cet homme vil, semblable à une bête sauvage, fut comme subjugué par les paroles de Sayyid Qutb et fondit complètement. Il resta silencieux, les yeux baissés avec honte, fixés sur le sol.
Quelques jours plus tard, il vint me voir, exprima ses regrets pour son erreur passée et me dit :
: Je veux redevenir musulman, d’une manière nouvelle. Je veux connaître l’islam. Dites-moi, comment puis-je devenir un véritable musulman ?
Je lui demandai avec étonnement :
: Pourras-tu supporter les scènes de violence, d’oppression, de sévices et de mauvais traitements que tu vois infliger aux Ikhwan ?
Il répondit :
: Si seulement je pouvais moi aussi devenir un musulman véritable comme eux, alors Allah m’accorderait également patience et force.
prononçai-je d’une voix empreinte d’émotion—
: Il n’y a de divinité qu’Allah, Muhammad est le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui).
À plusieurs reprises, il récita la profession de foi d’une voix très lente, mais ferme et assurée.
Puis je lui dis—
: Très bien, continue de faire ce qu’Allah t’a ordonné. Ne t’incline devant aucune force vaine en dehors d’Allah.
Il dit—
: Je veux apprendre cet enseignement islamique véritable qui a tant élevé votre caractère et affermi votre foi, au point que vos principes n’ont pas changé le moins du monde, même face aux persécutions les plus cruelles, et que vous supportez toutes les injustices et tous les sévices avec le sourire. Il serait impossible à une personne ordinaire d’endurer ne serait-ce qu’un centième de telles persécutions. Dites-moi comment je peux acquérir un véritable enseignement islamique.
Je lui dis :
: Lorsque tu iras voir Sayyid Qutb pour lui faire donner des injections et des médicaments, pose-lui cette question. Il te donnera les meilleurs conseils en matière d’enseignement islamique.
Je chargeai cet homme de transmettre mes salutations à Sayyid Qutb.
Le verdict est proche
Quelques jours plus tard, avant l’ouverture du procès, l’acte d’accusation officiel me fut remis.
C’était un procès étrange. Il serait difficile de trouver dans l’histoire un exemple d’un rôle aussi honteux joué par la justice…… On pourrait parler d’une immense tragédie. Nous savions déjà que le verdict définitif du tribunal reposait dans le tiroir du bureau de Chams Badrane. Pendant ce temps, on préparait la mise en scène de la farce judiciaire. Conformément aux ordres du gouvernement, nous fûmes privés du droit de nous défendre et de rencontrer des avocats. Lorsque je voulus désigner comme mandataire le célèbre avocat, maître Ahmad Khaja, le gouvernement déclara qu’il ne pouvait pas prendre part à ce procès. Je déclarai alors que je n’avais besoin d’aucun avocat. Je décidai d’assurer moi-même ma défense.
Le public avait, à mon insu, désigné un avocat chrétien pour assurer ma défense. À la veille de l’ouverture du procès, mes proches parents furent autorisés à me rendre visite. Ma mère et ma sœur vinrent me voir. En voyant mon état déplorable et ma faiblesse physique, elles faillirent s’évanouir. Je m’assis avec elles et les réconfortai tout en les encourageant. Pendant notre entretien, Safouat et Hamza se tenaient à proximité, remplissant leur rôle de surveillants. Par l’intermédiaire de ma mère et de ma sœur, je fis demander à chacun de ne désigner aucun avocat pour me défendre. Mais elles m’informèrent que Hussein Abou Zayd avait déjà été désigné comme mon avocat pour la somme de mille livres, et que la moitié de cette somme lui avait été versée à l’avance avant l’ouverture du procès. Je leur demandai donc de mettre fin à cette affaire sur-le-champ. Pourtant, dès le premier jour du procès, je vis Hussein Abou Zayd venir plaider pour moi.
De son côté, la veille de l’ouverture du procès, on m’emmena au bureau de Chams Badrane. Chams me fit appeler et me dit :
: J’espère que tu ne soulèveras aucune objection concernant l’interprétation de la déclaration écrite faite au cours de l’enquête et que tu reconnaîtras la véracité de tout ce qui y est écrit. Si tu déclares au tribunal que l’Ikhwan t’avait égaré et que tu en as honte, l’affaire sera très facilement réglée, et nous te traiterons avec tous les égards et les honneurs qui te sont dus.
Je dis :
: Allah fait ce qui Lui plaît. Nul homme n’est capable de résoudre son propre problème.
Shams dit :
: Mon garçon ! Parle en arabe simple. Je ne comprends rien à toutes ces paroles. Mais il me semble que tes intentions ne sont pas en notre faveur. Pourtant, nous voulons te servir et t’honorer.
Je dis :
: Les clés des mystères inconnus et invisibles sont toutes entre les mains d’Allah. Dans ce vaste ciel et sur cette vaste terre, dans l’eau comme sur la terre ferme, nul autre que Lui ne sait ce qui se passe ou ne se passe pas. Lui seul sait tout, entend tout et contrôle tout. Il sait même qu’une feuille vient de tomber, et Lui seul voit et sait quelle graine est en train de germer dans les profondes ténèbres sous la terre. En vérité, depuis l’atome jusqu’aux cieux, toute chose est dirigée et régie sous Son contrôle.
Shams, les yeux écarquillés, écouta tout, puis appela Hamza et lui dit :
: Emmène-le, Hamza. Il est parfaitement libre de se soucier ou non de ses propres intérêts.
Hamza dit :
: Confiez-le-moi, monsieur, je vais m’entretenir avec lui.
On me fit sortir du bureau de Chams Badran pour m’emmener dans une autre pièce. Hamza se mit à essayer de me convaincre de jouer au tribunal un rôle hostile aux Frères musulmans. Il continua à débiter toutes ces paroles éculées que j’avais entendues de leur bouche au point d’en être écœuré et exaspéré. Il dit :
: Premièrement, tout l’argent qui t’a été confisqué te sera rendu. Et si les Frères musulmans sont trompés au tribunal, cela sera considéré comme un immense cadeau de ta part au président Nasser.
Il m’emmena auprès de Chams et se mit à me conseiller d’agir conformément à ses ordres et à ses souhaits. J’écoutai toutes ses paroles avec indifférence, sans prononcer le moindre « oui » ou « non ». Finalement, après avoir répété plusieurs fois qu’il me sauverait de la peine de mort,
je le regardai avec compassion et lui dis :
: Espèce d’imbécile ! Si ton évacuation intestinale se bloquait, tu n’aurais même pas la moindre force pour l’évacuer, et c’est toi qui viens me sauver de la potence !
Après m’avoir conduit jusqu’à ma cellule, il partit pour finaliser l’organisation du dépôt d’une fausse accusation devant le tribunal.
Étonnant ! Le gouvernement et les tribunaux étaient entièrement entre leurs mains. Pourquoi, malgré cela, avaient-ils si peur de moi ? Ils voulaient que je ne parle pas au tribunal, que je ne démente pas les déclarations qu’ils avaient présentées et que je ne révèle pas la vérité au peuple pris dans les tentacules de leur tyrannie !
L’affaire qu’ils présentèrent au tribunal portait la marque d’une mise en scène à la fois ridicule et tragique. Ils s’efforçaient de faire croire que ceux qui avaient voulu assassiner Nasser l’avaient eux-mêmes reconnu et que chacun avait spontanément témoigné contre lui-même. Mais finalement, par la grâce d’Allah, toutes leurs conspirations et leurs mauvaises intentions échouèrent. Le jugement du tribunal réduisit leur complot à néant. Pourtant, ils avaient tout préparé pour influencer le tribunal. Des hommes comme le colonel Ozumi venaient même s’asseoir sur l’estrade du tribunal. Mais il fut prouvé que la victoire de la vérité était inévitable.
Bonne nouvelle
: Dans ces circonstances, je vis un jour en rêve que je me tenais dans une vaste plaine s’étendant jusqu’à l’horizon. Devant moi, il me semblait que c’était le tribunal et que c’était là que nous serions jugés. Le ciel tout entier semblait former un dais au-dessus de la terre et lui faire de l’ombre. Une agréable traînée de lumière s’étendait aussi du ciel jusqu’à la terre. Je vis le Prophète bien-aimé, le vénérable Muhammad (paix et bénédictions sur lui), debout devant moi, tourné vers la qibla, tandis que je me tenais derrière lui et écoutais ses paroles. Il disait : « Écoutez attentivement la voix de la vérité ! » J’entendis une voix merveilleuse, qui semblait parvenir de la même manière de toutes les directions des cieux et de la terre. Ces paroles qui nous parvenaient étaient les suivantes : « Ici sera établi un faux tribunal, qui rendra une décision en faveur du mensonge. Mais vous êtes des croyants et des guides sur le droit chemin… Persévérez dans la patience et enseignez-la, restez en contact les uns avec les autres et craignez Allah. Vous prospérerez. » Ces paroles semblaient jaillir avec une grande beauté en traversant le ciel et la terre. Sous leur effet, je fus envahi par une profonde compréhension et une joie indescriptible dans mon cœur et mon âme, si bien que je ne me souviens pas de tout. Lorsque cette voix extraordinaire se tut, le Prophète bien-aimé me fit signe de regarder à droite. Je vis le sommet d’une montagne qui touchait le ciel. Sa verdure, fraîche et magnifique, était extrêmement séduisante ; on aurait dit qu’on y avait étendu un tapis vert.
Le Prophète bien-aimé me dit :
: « Zaynab, monte au sommet de cette montagne. Au sommet, tu trouveras Hasan Huzaybi. Transmets-lui ces paroles. » Ensuite, le Prophète bien-aimé me regarda avec intensité. Je ressentis une force extraordinaire dans tout mon être. Bien qu’il n’eût prononcé aucune parole, il me sembla avoir compris toutes ses paroles ainsi que leur but. Lorsque le Prophète bien-aimé leva la main vers le sommet de la montagne, je me sentis en train de l’escalader. Au cours de l’ascension, je rencontrai Khaleda et Aliya Huzaybi. Je leur demandai :
: Êtes-vous vous aussi mes compagnes de voyage ?
Ils répondirent par l’affirmative. Je les quittai et poursuivis mon chemin. Un peu plus loin, je rencontrai Oumayya et Hamida Qutb, ainsi que Najma Issa. Je leur demandai—
: Vous aussi, vous venez avec moi ?
Ils répondirent— Oui.
Je poursuivis encore mon chemin. Enfin, j’atteignis le sommet. Je découvris alors un petit plateau aplani, recouvert de tapis. Sur un côté, des sièges étaient magnifiquement disposés ; Monsieur Houdhaïbi y était assis. En me voyant, il se leva et me salua. Il manifesta une immense joie de ma présence. Après m’être enquis de sa santé, je lui dis—
: Je suis venu chargé de vous transmettre quelques paroles du Prophète bien-aimé.
Il dit—
: Elles me sont déjà parvenues.
Nous nous assîmes en remerciant Allah. Les paroles du Prophète bien-aimé nous étaient parvenues, non pas en mots, mais spirituellement. Son image claire s’était gravée dans notre connaissance et dans nos sentiments.
Alors que j’étais assis auprès de M. Huzaybi, je regardai au pied de la montagne et aperçus deux femmes nues dans un train en marche. Lorsque j’attirai l’attention de M. Huzaybi sur elles, il les vit lui aussi. Cette scène me bouleversa profondément. Comprenant mon affliction, M. Huzaybi dit :
: Cela te pose-t-il problème ?
Je répondis : Bien sûr que oui.
Il dit :
: Penses-tu que nous soyons arrivés ici grâce à la force de nos bras et de nos jambes ? C’est plutôt la faveur d’Allah qui nous a été accordée. …… Ne te soucie pas de ces deux femmes.
Je dis : Nous devons continuer à lutter pour les guider sur le droit chemin.
Il demanda : Peux-tu le faire personnellement ?
Je répondis : Avec l’aide d’Allah, je le pourrai.
Monsieur Houjaybi dit alors-
: Nous devons exprimer notre gratitude pour la miséricorde d’Allah. Pour rendre grâce, il leva les deux mains et fit une invocation. Je me joignis à lui. Pendant l’invocation, nous ne cessâmes de répéter les mots « al-hamdou lillah ».
À ce moment-là, mes yeux s’ouvrirent soudain. À mon réveil, une merveilleuse sensation envahit tout mon être. Après cela, je ne ressentis plus aucune peur ni appréhension. Je ressentis une paix et une force extraordinaires. Ce rêve fit également disparaître mes douleurs physiques ainsi que ma tristesse et mes inquiétudes morales.
Allah a dit- « Ceux qui ont émigré, ceux qui ont été expulsés de leur propre demeure, ceux qui ont enduré les peines et les épreuves en suivant Ma voie, ceux qui ont combattu et qui ont été martyrisés, Je leur pardonnerai tous leurs péchés. Je les installerai dans des jardins sous lesquels coulent des ruisseaux. Ils recevront la meilleure récompense, en rétribution de la part d’Allah. Ne suivez pas ceux qui ont mécru en Allah. Ô croyants ! Soyez patients, encouragez-vous mutuellement à la patience, restez en contact les uns avec les autres et craignez Allah. Vous prospérerez. »
Le Jour promis
Le jour où le verdict de l’affaire devait être prononcé, on nous envoya au bureau attendre un véhicule pour nous conduire au tribunal. Vers huit heures, des policiers, des officiers et des soldats des forces armées remplirent la cour de la prison. À les voir, on aurait dit qu’ils se rendaient sur un champ de bataille pour combattre. Lorsqu’un véhicule arriva, nous y montâmes. Les officiers et les soldats se tinrent autour de notre véhicule. Dès notre arrivée au tribunal, on nous conduisit au banc des accusés. Nous étions au nombre de 43. Leurs noms, dans l’ordre, sont les suivants-
1. Sayyid Qutb
2. Mohammed Youssef Hawwash
3. Mohammed Fattah Ismaïl
4. Ahmad Abdel Majid Abdus-Sami
5. Ahmad, dit Ibrahim al-Qawmi
6. Majdi Abdel Aziz Moutawalli
7. Abdel Majid Youssef Abdel Majid al-Sajli
8. Abbas Saïd al-Sissi
9. Moubarak Abdel Azim Mahmoud Ayad
10. Farouk Ahmad Ali al-Mansabi
11. Fayez Mohammed Ismaïl Youssouf
12. Mamdouh Darwich Moustafa ad-Diyoubi
13. Mohammed Ahmed Abdel Rahman
14. Jalaluddin Bikri Dissabi
15. Mohammed Abdoul Mouatta Ibrahim al-Jazzar
16. Mohammed al-Mamoun Yahya Zakariya
17. Ahmed Abdel Halim as-Siroji
18. Salah Mohammed Khalifa
19. Sayyed Saaduddin al-Sayed Sharif
20. Mohammed Abdel Moatta Abdel Rahim
21. Imam Abdel Abdelfattah Ghaïs
22. Kamal Abdel Aziz al-Irfi
23. Fouad Hassan Ali Metwalli
24. Mohammed Ahmed al-Buhayri
25. Mohammadi Hassan Saleh
26. Mostafa Abdel Aziz al-Khouzaïbi
27. As-Sayyed Najili Mohamed Awliya
28. Mursi Mostafa Mursi
29. Mohamed Badi Abdel Meguid Mohamed Thani
30. Mohamed Abdel Moneim Shaheen
31. Mahmoud Ahmed Fakhri
32. Mohamed Ezzat Ibrahim
33. Salah Mohamed Abdel Hak
34. Helmy Mohamed Sadek Hathout
35. Al-Hisam Yahya Abd al-Majid Badawi
36. Abd al-Mun’im Abd al-Ra’uf Yusuf Arafat
37. Muhammad Abd al-Fattah Rizq Sharif
38. Zaynab al-Ghazali al-Jubayli
39. Hamida Qutb Ibrahim
40. Muhyi al-Din Hilal
41. Isabi Sulayman
42. Mustafa al-Alam
Le numéro 43 était Ali Ousmabi. Mais, tombant sous le charme d’intérêts étroits, il vendit sa religion et sa conscience et devint témoin à charge. Ainsi, il se couvrit de honte et d’opprobre.
Lorsque nous arrivâmes au banc des accusés, l’ennemi de la justice revêtit la robe de juge et vint s’asseoir au tribunal. Il appela chacun d’entre nous par son nom et nous demanda si nous avions une quelconque objection à ce qu’il nous juge. Il lui fut répondu :
: Nous n’avons aucune objection à l’égard d’une personne en particulier ; en revanche, nous avons certainement des objections concernant la loi en vertu de laquelle nous sommes jugés. Les lois en vertu desquelles nous sommes jugés sont des lois nulles. Nous n’avons aucune confiance en elles. Nous croyons uniquement à la loi donnée par Allah et nous demandons à être jugés conformément à la loi d’Allah.
Quoi qu’il en soit, après l’interrogatoire officiel au tribunal, il nous fut annoncé que le tribunal avait décidé de prononcer séparément les verdicts concernant les affaires de Zaynab al-Ghazali et de Hamida Qutb. Ensuite, nous fûmes sortis du banc des accusés. Nous saluâmes de loin, par des signes, les proches qui étaient venus dans la salle d’audience.
Nous fûmes enfermés dans une pièce jusqu’à la suspension de l’audience. Ensuite, nous fûmes conduits en voiture à la prison. Cela se passait le 10 avril 1966. Jusqu’au 17 mai de cette année-là, nous restâmes dans la cellule noire de la prison, dans l’attente du début de cette farce appelée procès.
Chapitre six
Le tribunal
Le matin du 17 mai, nous fûmes placés dans le box des accusés du tribunal. Le colonel Ozumi, de l’armée, présidait le collège des juges. Son attitude était extrêmement sévère. Les autres juges étaient assis à sa droite.
Autour d’une table près de l’avocat, plusieurs journalistes étaient arrivés bien avant le début du procès et observaient le déroulement des événements. Les photographes de presse commencèrent à nous prendre en photo. Parmi eux se trouvait également un photographe de presse nommé Abdoul Azim. Comme Abdoul Azim venait photographier diverses manifestations de l’Organisation des femmes islamiques, je le reconnus dès que je le vis.
Je l’appelai et lui dis :
: Abdoul Azim, conserve bien tout cela. Nous pourrions en avoir besoin plus tard.
Il répondit : Certainement.
Bien qu’il eût semblé vouloir répondre sans crainte, il parut trembler de peur devant l’inconnu. Après avoir répondu, son visage devint soudain jaune. On aurait dit qu’il s’était enfui pour sauver sa vie en quelques minutes. Se tournant vers les journalistes, le juge, le colonel Ozumi, prononça mon nom et commença l’audience. Il dit :
: Zaynab, qu’est-ce que tu fais ?
Pour répondre aux questions, je sortis du box des accusés et gagnai l’endroit désigné. Les questions qui me furent posées n’avaient absolument aucun rapport avec la déposition que j’avais faite au cours de l’enquête.
En réponse à ses propos, je dis : Je ne lui ai pas dit ces choses. Je n’ai répondu qu’à deux questions.
Le colonel-juge Ouzoumi dit :
: Selon Hassan al-Houdaybi, les quatre mille guinées que tu lui as données, tu les avais volées à ton propre mari pour les lui remettre.
Je dis :
: Les quatre mille guinées étaient des contributions des Frères musulmans destinées à la nourriture, aux vêtements, à l’éducation et autres besoins des familles des détenus. Après le procès de 1954, Gamal Abdel Nasser avait dispersé ces familles et les avait poussées au bord de la ruine.
En entendant mes paroles, et surtout la dernière phrase, le juge Ouzoumi, masqué, se trouve dans un tel état qu’on aurait dit qu’un scorpion venimeux venait de le piquer.
Il dit alors :
: Lorsque ta jambe s’est cassée, pourquoi as-tu commencé à t’inquiéter au sujet de cet argent ? Pourquoi Abd al-Fattah Ismaïl venait-il te voir à l’hôpital ? C’est à lui que tu avais donné la clé du coffre dans ta maison, afin qu’il y prenne de l’argent et le remette à Houdaybi !
Je dis :
: Puisqu’il s’agissait de fonds du mouvement islamique, collectés pour venir en aide aux familles des frères détenus. C’est vous qui avez précipité ces familles au bord de la ruine. …… Craignant qu’après ma mort mes héritiers ne prennent cet argent, je l’ai rendu à son véritable propriétaire, à savoir le mouvement islamique.
Le juge Ouzoumi déclara alors :
: L’argent de ces organisations, avec lequel vous achetiez des armes. Houdhaïbi a déclaré ne rien savoir de l’origine de cet argent. …… Tu as sûrement volé ton propre argent.
L’avocat intervint au milieu de l’interrogatoire et déclara :
: Selon la déclaration de Sayyid Qutb, il a demandé de percevoir un impôt considérable auprès de Hamida.
Je répondis : Rien de tout cela ne s’est produit.
L’avocat demanda : Alors, Sayyid Qutb ment-il ? Je répondis : Qu’Allah le préserve du mensonge.
L’avocat ne put plus se contenir. En pleine audience, il se mit à proférer des insultes grossières. Je fus stupéfait. Jamais de ma vie je n’aurais imaginé entendre de telles obscénités dans une salle d’audience. Incroyable ! Ces individus incivils vont-ils ainsi étrangler et assassiner la tradition de courtoisie et de décence de l’Égypte ?
Lorsque le juge-colonel Ozumi annonce la suspension de mon interrogatoire, je retourne à la barre. Ensuite, Hamida Qutb est appelée pour être interrogée. Après avoir terminé son interrogatoire, elle aussi est renvoyée en prison. Puis l’avocat commence à lire sa déclaration.
Je ne sais pas s’il convient d’appeler cela un tribunal ou une cour de justice. Quel genre de tribunal est-ce donc, où l’avocat peut insulter des gens honorables dans un langage odieux et répandre des accusations imaginaires ? L’homme qui se tient devant le tribunal et parle au nom de l’avocat avait l’esprit si souillé que cette souillure noircissait son visage et répandait également son influence néfaste dans la salle d’audience.
En entendant ses odieux mensonges, mon sang se met à bouillir de colère. Je lève la main pour protester contre ses paroles offensantes. Ozumi, le juge vêtu de sa robe, pense peut-être que j’ai levé la main pour me ranger à leur côté au dernier moment, afin d’échapper à la peine de mort. Il me regarde comme un imbécile et dit : « Parle. »
Après être resté silencieux quelques instants, je promène mon regard dans toute la salle d’audience et commence à parler :
: Je commence au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux. Nous sommes les dirigeants de la nation. Nous sommes les gardiens du Coran et de la charia. Pour nous, le Messager est le modèle suprême de l’humanité. Nous resterons fermes sur la voie d’Allah et maintiendrons levé l’étendard de l’unicité divine, de la mission prophétique, de la justice et de la vérité. C’est ainsi que la nation trouvera la direction de son chemin. …… Face aux complots et aux tromperies des injustes et des oppresseurs, Allah seul est notre protecteur, et Sa grâce nous suffit.
Puis, en pointant du doigt le juge autoproclamé et l’avocat, je dis :
: Allah seul suffit à protéger nos vies et nos biens de leurs mensonges et de leurs calomnies.
Je répétai ces paroles plusieurs fois. Le juge autoproclamé Ozumi se mit à hurler comme un malade atteint d’hystérie et dit :
: Arrêtez ! Arrêtez ! Qu’est-ce que vous dites donc ? En disant cela, il prononçait des paroles si étranges que tous ceux qui se trouvaient dans la salle d’audience se mirent à rire en voyant ses gesticulations. Quel juge, vraiment !…… Il ne savait même pas comment un juge devait parler. En réalité, tous les collaborateurs d’Abdun Naser étaient de tels ignorants bornés. Ce sont ces collaborateurs qui l’ont égaré et lui ont causé du tort. Comme aucun homme honorable et instruit ne restait auprès de lui, il nommait précisément ces ignorants bornés à diverses responsabilités. Puis, tout en restant assis, je dis :
: La stupidité est le véritable problème. C’est à cause de cette stupidité que naissent toutes sortes de mauvaises actions. L’histoire ne manquera pas de consigner comme témoignage les compétences et la personnalité du juge et de l’avocat d’aujourd’hui. Lorsque l’audience fut ajournée ce jour-là, on nous ramena à la prison. Nous regagnâmes chacun notre cellule. Mais je dus subir une punition pour avoir parlé au tribunal.
Une barbarie extrême
Je pensais que, puisque mon procès était en cours, les sévices infligés contre moi seraient peut-être suspendus. Mais non : comme auparavant, on continua à me faire aller d’un bureau à l’autre sous prétexte d’enquête. Cette fois, on me demanda de fournir des informations sur quelques personnes. Lorsque je déclarai ne rien savoir à ce sujet, on me fit mettre face au mur et on me battit. D’un côté, le procès se poursuivait au tribunal. De l’autre, les sévices contre moi continuaient sans relâche. On ne trouvera dans l’histoire aucun précédent d’un tel mauvais traitement infligé à un accusé. Quel tribunal ou quelle équipe d’enquêteurs pourrait se permettre une telle conduite injuste ? Même les Qurayshites, à l’époque obscure des débuts du mouvement islamique, n’ont pas commis une conduite aussi odieuse et malhonnête envers les musulmans. Vraiment, ils ne l’ont pas fait. L’histoire en est témoin.
Annonce du verdict
Le jour de l’annonce du verdict, Hamida et moi fûmes conduites dans une voiture séparée, sous la stricte surveillance de soldats, pour entendre le jugement du tribunal. Les détenus hommes furent transportés dans la voiture qui nous précédait. L’audience des hommes commença d’abord. En attendant, on nous fit asseoir dans une pièce séparée. Puis on nous amena dans la salle d’audience. Mon nom fut appelé en premier et l’on annonça : « Vingt-cinq ans de travaux forcés, avec confiscation de la totalité de mes biens meubles et immeubles. » En entendant le verdict du tribunal, je dis :
: Allahu Akbar. Toute louange revient à Allah !…… Zaynab, tu ne dois montrer aucune faiblesse sur la voie de la vérité et du mouvement islamique. Il n’y a aucune raison d’avoir peur ou de s’affliger. …… Vis en croyante ; jusqu’à la fin, le succès viendra finalement baiser tes pieds.
Après moi, le nom de ma sœur Hamida Qutb fut appelé :
« Dix ans de travaux forcés. »
Je me levai, entourai Hamida de mes bras et dis—
: Allahou Akbar. Grâce soit rendue à Allah. Sur la voie de l’instauration du système de gouvernement islamique, sur la voie de l’agrément d’Allah, nos efforts et notre lutte sont en bonne voie vers le succès ; nous sommes satisfaits.
Nous arrivâmes dans l’enceinte du tribunal en parlant naturellement. Là, nous aperçûmes une voiture remplie de frères ikhwan. Nous étions très inquiets à leur sujet. En nous voyant, l’un d’eux demanda à voix haute—
: « … Sœur Zaynab… ? »
Je répondis : « Vingt-cinq ans de travaux forcés pour la lutte visant à établir le système de gouvernement islamique. »
Il demanda alors : « … Sœur Hamida… ? »
Je dis : « Dix ans de travaux forcés pour la lutte visant à établir la religion d’Allah dans le monde d’Allah. »
Lorsque je leur demandai des nouvelles de M. Sayyid Qutb, du frère Abd al-Fattah Ismaïl et de Yusuf Hawwash, ils m’annoncèrent : « Martyrs sur le chemin d’Allah… » Je compris qu’ils avaient été condamnés à mort. Je levai les mains et adressai une prière à Allah. –
: Ô Seigneur ! Accepte leur grand sacrifice, offert sur le chemin de Ta satisfaction, et, en retour, accorde à Tes moudjahidines la force, le courage et l’aide nécessaires pour établir le gouvernement islamique sur cette terre. Incha’Allah, seule la religion d’Allah triomphera.
Safwat et les autres soldats vinrent nous faire monter, Hamida et moi, dans une petite voiture. En nous voyant, les journalistes et les photographes de presse accoururent. Ils voulaient prendre des photos. Cela me parut très déplacé. Je les appelai et leur dis :
Êtes-vous, vous aussi, des adeptes de ces tyrans injustes et oppresseurs ? Êtes-vous, vous aussi, heureux des injustices et des sévices que nous subissons ?…… Vous êtes-vous alliés aux ennemis les plus abjects de la nation ?…… Si tel est le cas, alors que se passe-t-il ? Que voyons-nous ?
(*****Photo****)
Dès notre arrivée à la prison, une nouvelle série de tortures commença. Toutefois, après l’annonce du verdict du tribunal, ma sœur Hamida Qutb et moi fûmes détenues dans la même cellule.
Quelques instants avec Sayyid
Cinq jours après l’annonce de la condamnation à mort, le frère Sayyid Qutb vint frapper à la porte de notre cellule. Lorsque nous ouvrîmes, il entra avec un officier de l’armée. L’officier le laissa à l’intérieur, puis repartit. Safwat, bien sûr, resta assis près de Sayyid Qutb. Je souhaitai la bienvenue au brave Sayyid et lui dis :
: Vous êtes assis parmi nous pour quelques instants : cela équivaut pour nous à une miséricorde particulière d’Allah, et nous le considérons comme l’une des plus grandes grâces de notre vie.
D’une voix extrêmement simple et naturelle, alors qu’il discutait avec nous, d’un point de vue théorique, de la mort et du moment qui lui est fixé, il dit :
: Le pouvoir sur la vie et la mort appartient entièrement à Allah. Nul autre que Lui ne peut prendre de décision à cet égard.
Il nous exhorta à rester fermes sur la voie qui mène à l’agrément d’Allah. Il dit que le but même de notre vie est d’adorer Allah, et que notre véritable réussite réside dans le sacrifice de notre personne et de nos biens pour obtenir Son agrément. Ensuite, il murmura quelques conseils à l’oreille de sa sœur Hamida Qutb et me donna également quelques recommandations à voix basse. Safwat, traître à la vérité, ne put supporter notre conversation ; il se mit à rugir et ordonna à Sayyid de partir. Dans de telles heures terribles, même la pierre aurait peut-être fondu. Mais le cœur des pécheurs tyranniques est plus dur que la pierre. Ils ne ressentent absolument rien de ce qu’est l’humanité. Ils refusèrent même d’accorder à ce frère, qui allait être martyrisé quelques jours plus tard, la possibilité de parler quelques instants avec sa sœur prisonnière.
Après avoir entendu l’ordre grossier de Safwat, Sayyid Qutb s’adressa à nous en disant :
: Peu importe. La patience doit demeurer fermement ancrée dans nos cœurs. Sur ces mots, il nous salua et s’en alla.
Les manœuvres avant la pendaison
Écoutons de la bouche même de sœur Hamida Qutb la conversation que les agents de Nasser eurent avec elle après l’avoir appelée, la nuit fixée pour la pendaison. Sœur Hamida dit :
: Hamza me convoqua à son bureau, me montra la directive gouvernementale ordonnant la peine de mort ainsi que sa notification officielle, puis me dit :
: Si votre frère répond encore comme nous le lui avons demandé, le gouvernement est disposé à retirer sa peine de mort. …… Écoutez, la pendaison de votre frère sera une chose douloureuse et funeste pour toute la nation. Elle sera considérée comme une perte irréparable pour l’Égypte. …… J’ai du mal à croire que dans quelques heures à peine, nous aurons perdu pour toujours cette grande personnalité. …… Nous sommes désireux de sauver votre frère de cette peine de mort indésirable, par n’importe quel moyen. Pour cela, il lui suffirait de dire seulement deux ou trois mots. Il serait aussitôt épargné par la peine de pendaison. …… Nous savons que personne d’autre que vous ne pourra le convaincre par la parole. Vous êtes notre dernier espoir à cet égard…… Toute cette démarche relèvera de ma responsabilité. Mais vous serez capable d’exercer sur lui une influence plus grande que la mienne. Voilà tout : il lui suffira de dire une seule chose. Tout le problème sera ensuite résolu. Il devra simplement dire que le véritable lien de ce mouvement se trouve avec un autre pays. Dès qu’il aura prononcé ces mots, nous commuerons sa peine de mort et le libérerons, en invoquant la dégradation de son état de santé.
Après avoir entendu ces paroles, je leur dis :
: Mais vous tous, ainsi que votre président Nasser, savez que ce mouvement n’a aucun lien avec un autre pays ou une autre puissance. Hamza reconnut et déclara :
: Tout le monde sait que vous travaillez de manière désintéressée pour l’islam en Égypte et que vous êtes sans aucun doute les hommes les meilleurs, les plus intègres, les plus conscients et les plus instruits du pays ; mais pour l’instant, l’essentiel est de sauver Sayyid Qutb. Je lui répondis alors :
Si votre haut commandement tient particulièrement à ce que cette déclaration lui soit transmise, je n’y vois aucun inconvénient.
Ensuite, Hamza appela Safwat et lui dit :
: Porte-le auprès de son frère.
J’allai trouver mon frère Sayyid Qutb et lui transmis le message du gouvernement. Après avoir tout entendu, il me fixa d’un regard grave et sembla me demander en silence :
« Est-ce aussi ce que tu veux ? Ou n’est-ce que leur souhait à eux ? »
Je lui fis comprendre par un signe :
« Ce ne sont ni mes paroles ni mon souhait. »
Alors Sayyid Qutb me fixa d’un regard grave et dit d’une voix grave :
Je jure par Allah que ce que j’ai dit, je l’ai dit en toute vérité. Aucune puissance au monde ne pourra, en échange de quoi que ce soit, me faire mentir.
Je n’ai dit aucune parole inconvenante.
Safwat demanda :
: Est-ce là ton opinion ? demanda-t-il, puis il nous dit de rester là-
: Assieds-toi encore un moment et essaie de voir si tu peux comprendre.
Je racontai à mon frère toute l’affaire, du début à la fin.
Hamza m’avait appelé, m’avait montré l’ordre officiel du gouvernement concernant la peine de mort et m’avait demandé de vous transmettre de sa part le message du gouvernement. Mon frère me demanda-
: Est-ce que cela te rendrait heureux ?
Je répondis : Non !
Il dit d’une voix calme et simple-
: Les gains et les pertes ne dépendent pas de l’être humain. La vie et tout ce qui s’y rapporte adviennent par la volonté d’Allah. Personne ne peut prolonger ou raccourcir ma vie. Car tout ce qui doit arriver est entre les seules mains d’Allah. C’est Lui qui contrôle toute chose.
Exécution de la sentence
Quelques jours plus tard, nous apprîmes la nouvelle du martyre de Sayyid Qutb, d’Abd al-Fattah Ismaïl et de Mohammed Hawwash. Cette nouvelle s’abattit sur nous comme un coup de tonnerre. Chacun d’eux était un dirigeant national. Grâce à leur sagesse, leur clairvoyance, leur haute moralité, leur générosité, leur pensée révolutionnaire et leurs qualités islamiques, ils étaient l’objet de l’amour sincère et du respect de toute la nation. Même leurs ennemis ne manquaient pas de reconnaître sans réserve leurs solides qualités morales et leur force de caractère. Aujourd’hui, de grands chefs populaires comme eux ont été pendus au gibet sur l’instigation de l’impérialisme rouge étranger. Quelle trahison tragique ! Le grand dirigeant révolutionnaire Sayyid Qutb a été martyrisé. Et sa sœur est assise à mes côtés, avec moi, derrière les barreaux de la prison de fer. Je ne savais dans quelle langue ni avec quels mots la réconforter. Accablé moi aussi par la douleur et le chagrin, je ne trouvais aucune parole, hormis un silence muet. Que pouvais-je dire ? Que pouvais-je faire ? Ce n’était pas seulement mon chagrin, ni celui d’une personne en particulier ; dans cet événement, dans cette douleur, toute l’Égypte et l’ensemble du monde musulman étaient plongés dans le deuil. Cette perte ne concernait pas seulement l’Égypte : aujourd’hui, le monde musulman tout entier se trouvait privé de la direction de ses grands dirigeants. Ce n’était pas une chose anodine. Il était impossible de supporter cette perte avec indifférence. Comment pourrait-il n’y avoir aucune réaction lorsque, dans le monde d’Allah, dans les pays musulmans, on pend les dirigeants du mouvement islamique en considérant comme un crime le fait de prononcer le nom de l’islam ?
Sayyid Qutb, exégète du Coran, prédicateur de l’islam, figure éminente de la littérature islamique, dirigeant intrépide et intransigeant du mouvement islamique, moudjahid révolutionnaire dans la voie de Dieu, celui qui avait rendu la vue de la vérité à des centaines de milliers d’aveugles, dont la littérature rationaliste était exceptionnellement appréciée aux quatre coins du monde : cet homme à l’éloquence ardente a été tué. Que ressent-on en y pensant ? Pour permettre aux hommes de comprendre véritablement le message du Coran à l’époque moderne, il rédigea, dans une perspective entièrement moderne et fondée sur la raison, son célèbre ouvrage d’exégèse, « Fi zilal al-Qur’an » — À l’ombre du Coran. Dans son œuvre impérissable, il proposa des solutions islamiques claires aux problèmes économiques, sociaux et administratifs complexes du monde moderne. Dans l’introduction de la sourate al-An‘am, il montra aux hommes le véritable chemin du salut.
L’Imam Sayyid Qutb est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, parmi lesquels La justice sociale en islam, L’avenir radieux de l’islam, Les scènes de la Résurrection et Le Coran, idéal de vie de l’humanité. Chacun de ses ouvrages est aujourd’hui considéré comme un trésor inestimable pour l’humanité opprimée.
Il suffit de lire son célèbre ouvrage Ma‘alim fi al-Tariq — Jalons — pour comprendre pourquoi les grandes puissances et leurs complices s’acharnaient à le tuer. L’Imam Sayyid Qutb indiqua à l’humanité écrasée du monde le chemin de la libération hors de l’emprise cruelle des deux grandes puissances. Il appela l’humanité entière à se libérer de la pieuvre des deux prétendues superpuissances et à commencer une vie nouvelle, conforme à l’islam, son idéal de vie naturel. Or le renouveau islamique mondial signifie précisément la chute de l’impérialisme capitaliste américain et de l’impérialisme socialiste soviétique. C’est pourquoi les deux grandes puissances, malgré toutes leurs divergences réciproques, s’étaient lancées corps et âme contre le mouvement islamique. Rendant la nation musulmane consciente de ses responsabilités et de ses devoirs, Sayyid Qutb dit en termes coraniques :
: Vous êtes la meilleure nation parmi les hommes. Par conséquent, en tant que meilleure nation, vous ne pouvez négliger vos responsabilités ni vos devoirs. Plein d’espoir, il dit :
: Quelles que soient l’opposition des forces du faux et de la mécréance, le monde resplendira de nouveau grâce à la lumière inextinguible de l’islam.
Les derniers jours
Le jour où l’imam Sayyid Qutb fut condamné à mort, je m’endormis à l’aube, après la prière du fajr, et je rêvai qu’il me disait :
: Sache que je ne suis pas en compagnie de ces gens-là ; je suis à Médine avec le Bien-Aimé Prophète. À ces mots, je me réveillai. Je me levai et racontai mon rêve à Hamida. Le deuxième jour après l’exécution, après la prière du fajr, je me rendormis en récitant le tasbih et j’entendis une voix venant de l’arrière-plan :
: Sayyid se trouve au Firdaws.
À mon réveil, je racontai mon rêve à Hamida. En l’entendant, des larmes se mirent à couler abondamment de ses yeux. D’une voix étranglée par l’émotion, elle dit :
: J’ai une foi inébranlable en la miséricorde d’Allah. Il se trouve certainement au Firdaws. Je lui dis que, par ce rêve, Allah le Très-Haut nous indiquait la félicité de Sayyid.
Pendant ce temps, les oppresseurs continuaient à exercer leur tyrannie sur nous. Aucun être humain n’aurait pu supporter de tels sévices. De plus, sous prétexte d’une prétendue enquête, on continuait chaque jour à nous faire passer d’un bureau à l’autre. Je pensais qu’après le verdict du tribunal, je serais libérée de toutes les autres persécutions, à l’exception de la peine officielle. Mais cet espoir n’était qu’une illusion. Pourquoi m’auraient-ils accordé le moindre répit ? Chaque jour, on me traînait de bureau en bureau pour me harceler, et j’étais contrainte de suivre les bourreaux, laissant ma sœur Hamida seule, accablée de chagrin. Chaque jour, en revenant du bureau, je devais lui annoncer que les oppresseurs avaient encore arrêté et amené de nombreux musulmans. Ils m’interrogeaient sur des personnes inconnues et que je ne connaissais pas. En réalité, ils voulaient m’impliquer dans d’autres affaires. Même ma condamnation à vingt-cinq ans de travaux forcés ne semblait pas les avoir satisfaits. C’est ainsi que nous passions chaque instant en prison, dans une situation insupportable. Chaque instant nous paraissait long comme cent ans. Le seul moyen d’échapper à cette tristesse, à ces soucis et à cet ennui était de réciter le Noble Coran. Lorsque je m’asseyais pour lire le Coran, j’oubliais toutes mes peines et mon âme tout entière se rafraîchissait dans une paix surnaturelle. Allah a dit avec justesse : « Écoutez, l’évocation d’Allah fait naître patience et sérénité dans les cœurs. »
Quelques jours plus tard, nous demandâmes des journaux. Hamza prit donc des dispositions pour nous en faire apporter, avec l’argent que nous avions déposé dans la caisse de la prison. Après l’arrivée des journaux, nous commençâmes, au bout de nombreux jours, à recevoir des nouvelles du monde extérieur. Le temps se mit ainsi à passer plus agréablement.
En prison, mes problèmes n’avaient pas de fin. Presque chaque jour, on recevait des nouvelles d’un prétendu complot contre Nasser. Dès qu’une rumeur de complot apparaissait, on commençait aussitôt à me traîner d’un endroit à l’autre. Des interrogatoires absurdes se poursuivaient sans interruption. Les événements se produisaient dans le monde extérieur, libre, tandis qu’ici, la détenue enfermée dans une cellule devait répondre de ces complots fabriqués. En réalité, le gouvernement inventait lui-même ces nouvelles de complots et les diffusait. Chaque jour, un complot était prétendument dévoilé, et chaque jour une foudre indésirable s’abattait sur ma tête.
Le décès de mon mari
Après l’annonce du verdict par le tribunal, je fis appeler Hamza Bissioubi et lui demandai de prendre des dispositions pour me permettre de voir mon mari. Comme il ne vint pas même après plusieurs jours, je le lui rappelai. Sous ce prétexte, on me convoqua au bureau et on me demanda pourquoi je voulais voir mon mari. Je leur répondis alors :
: Je suis condamnée à vingt-cinq ans de prison et détenue. Je veux discuter avec lui de notre relation conjugale à ce sujet et le libérer des obligations de cette relation. Il est nécessaire d’entendre son opinion et ses conseils. Après m’avoir écoutée, Hamza dit :
: Abdoun Nasser ne te fera pas pendre, mais il te détruira petit à petit.
Je répondis :
: Je m’en remets à Allah ! Abdoun Nasser, vous et tous les habitants de la terre entière n’avez même pas le pouvoir de faire tomber une seule feuille d’un arbre. Personne ne peut rien faire contre la volonté d’Allah.
Hamza dit : Nous allons bientôt te faire parvenir l’acte de divorce de ton mari.
: Vous êtes vraiment des bêtes ! Sur ces mots, je repartis. Je regagnai bien ma cellule, mais mon cœur était terriblement tourmenté. Je passai mes journées dans une extrême agitation. Un jour, après m’être endormie après la prière de l’aube, je rêvai que la nouvelle de la mort de mon mari avait été publiée dans le journal. Je devins encore plus inquiète. Je levai les mains vers Allah pour prier pour lui et dis :
: Ô Maître de la vie et de la mort ! Je ne peux certes pas vous demander de ramener les morts, mais répandez Votre miséricorde sur lui. Ce jour-là, ma sœur Hamida fit elle aussi le même rêve. Le lendemain, lorsque le journal du vendredi arriva, nous nous effondrâmes en lisant, dans le journal, la nouvelle du décès de mon mari, qui s’était réellement produite. En apprenant la mort de mon époux bien-aimé, je perdis courage et me mis à pleurer comme une enfant. À force de pleurer, je perdis connaissance. On fit venir un médecin pour moi.
Quelques jours plus tard, lorsque des membres de ma famille vinrent me rendre visite, ils m’informèrent qu’Abdun Naser et ses soldats avaient contraint mon mari à renoncer à moi ou à aller en prison. Mon mari était un homme extrêmement simple et noble. Dans la société, il était connu de tous, avec respect, sous le nom de Haji Sahib.
Lorsque les hommes de Naser commencèrent à exercer de très fortes pressions sur lui, il demanda deux semaines pour réfléchir à cette affaire. Mais ils refusèrent de lui accorder le moindre délai et contraignirent mon mari, par la force et la coercition, à signer l’acte de divorce. Il leur déclara clairement :
: Allah est témoin : je n’ai en aucune manière divorcé d’avec mon épouse, Zaynab al-Ghazali.
Il ajouta : Je suis devenu vieux. Ma mort est proche ! Laissez-moi mourir en paix et dans la dignité. …… Jusqu’au dernier instant de ma vie, Zaynab restera mon épouse.
C’est effectivement ce qui arriva. En apprenant ma condamnation à la prison, mon mari tomba malade mentalement. Il souffrait déjà de paralysie et, à cause des pertes de son entreprise, de mon arrestation, de la confiscation de notre maison et de nos biens, entre autres, il fut accablé d’une profonde inquiétude. Il mourut immédiatement après qu’on lui eut arraché sa signature par la force.
Avant notre mariage, mon mari était mon frère dans la foi. Même notre relation fondée sur la foi, au-delà de notre lien conjugal, était extrêmement douce. Notre relation conjugale était elle aussi extrêmement harmonieuse. Après sa mort, mes proches accomplirent ses rites funéraires et son inhumation avec tous les honneurs qui lui étaient dus. Je leur en suis reconnaissante à chacun.
J’avais noté la date religieuse de l’événement où j’avais vu le Prophète bien-aimé en rêve. En vérifiant les dates, je constatai que c’était précisément ce jour-là que les ennemis avaient contraint mon mari à signer l’acte de divorce. En rêve, je vis le Prophète bien-aimé vêtu d’un habit d’un blanc éclatant. Derrière lui, je vis également Monsieur Hassan Huzaybi, vêtu de blanc et portant une calotte blanche. Je me tenais debout ; à mes côtés se trouvaient la mère, l’honorable Aïcha — qu’Allah l’agrée —, ainsi que plusieurs autres femmes. Elle me donnait quelques conseils. C’est alors que le Prophète bien-aimé arriva et appela la mère Aïcha — qu’Allah l’agrée — en lui disant :
: Patiente, Aïcha ! Patiente ! En même temps, mère Aïcha (que Dieu l’agrée) me prit la main, la pressa doucement et me conseilla de faire preuve de patience.
À mon réveil, je racontai à sœur Hamida le contenu de mon rêve. Elle pria Dieu de m’accorder davantage de patience et de courage. Ce jour-là même, je sentis qu’un grand malheur m’attendait peut-être. Aussi, pour réussir cette nouvelle épreuve, je levai les mains vers Dieu et dis :
: Ô Toi qui viens en aide aux démunis, accorde-moi la patience et la force ; donne-moi refuge sous l’ombre de Ta miséricorde.
Un nouveau voisin
Par une nuit d’hiver glaciale, un vacarme assourdissant se fit entendre dans la pièce voisine de la nôtre. Lorsque nous ouvrîmes la porte de notre cellule pour nous renseigner, nous vîmes Salah s’approcher de nous. Dès son arrivée, il demanda le médicament contre les vomissements qu’on lui avait donné le matin. Nous le lui donnâmes aussitôt. Le lendemain, il nous apprit que les voisins de la pièce voisine étaient le Premier ministre du Yémen et vingt de ses collaborateurs. Bien que la situation fût inhabituelle, je n’en fus pas tellement étonnée. Car, comme on dit, la prison est un musée. Ici, tout est possible.
Abd el-Nasser mène à grand renfort de tapage sa propagande mensongère sur la conquête du Yémen. Mais la question est la suivante : pourquoi le Premier ministre du Yémen est-il détenu dans une prison égyptienne ? Avez-vous jamais entendu dire que l’impérialisme britannique, après avoir conquis l’Égypte, avait emmené des dizaines d’Égyptiens les incarcérer dans les prisons de Londres ? Ou bien que Napoléon Bonaparte, après s’être emparé de l’Égypte, avait emmené un quelconque Égyptien le détenir dans une prison de Paris ?
Je demande justice contre Nasser
Puis-je demander pourquoi aucune procédure judiciaire n’a été engagée contre Nasser pour ses innombrables crimes graves ? L’Égypte n’a-t-elle pas perdu sa place d’honneur dans l’histoire nationale précisément parce qu’aucune mesure n’y a été prise pour réprimer les tyrans et les oppresseurs ?
Si le pays n’est toujours pas sauvé des activités criminelles de ces criminels, le problème prendra une tournure encore plus complexe.
Au cours des jours les plus sombres du régime dictatorial en Égypte, l’Ikhwan al-Muslimun s’est avancé pour assumer la grande responsabilité de préserver les intérêts nationaux. L’Ikhwan a courageusement protesté avec vigueur contre l’injustice, l’oppression, la violence et la terreur, et a revendiqué l’instauration des droits fondamentaux du peuple. Au début, Nasser tenta de tromper l’Ikhwan par de fausses promesses. Mais la vérité ne tarda pas à éclater et son masque tomba. Lorsque plus personne ne douta que Nasser fût un agent servile de l’impérialisme soviétique, toute la nation se dressa aux côtés de l’Ikhwan pour affronter l’ennemi. En 1954, la nation soutint l’Ikhwan dans sa lutte pour la vérité. En 1965, elle se mobilisa de nouveau pour s’acquitter de son devoir de foi. Cette même année, des agents de puissances étrangères entreprirent de déraciner complètement le mouvement islamique du sol égyptien. Ils cherchèrent à réduire l’Ikhwan au silence pour toujours. Des millions de personnes furent emprisonnées à cette fin. D’innombrables militants furent harcelés, et il est difficile de dénombrer tous ceux qui furent tués ou blessés. Pourtant, malgré toute cette force et cette oppression, il ne fut pas possible d’éteindre le flambeau de la vérité. Leurs beaux rêves furent réduits en miettes. L’œuvre de la religion d’Allah se poursuit encore aujourd’hui comme auparavant et se poursuivra jusqu’à la fin des temps.
Les enfants qui étaient nés à l’époque de la révolution d’Abdun Nasser furent précisément ceux qui, lors du mouvement populaire islamique de 1965, firent perdre son souffle au régime dictatorial de Nasser.
Avec l’aide de ses maîtres étrangers, Nasser importa dans le pays l’athéisme, des films obscènes et des journaux et magazines, s’efforçant de toutes ses forces de corrompre le caractère de la jeune génération du pays ; mais les vaillants jeunes du pays déjouèrent ces complots étrangers et maintinrent haut le drapeau triomphant de l’islam.
C’est ainsi que se manifesta le succès des mesures que nous avions prises pour l’éducation et la formation de la jeune génération. Les jeunes devinrent la principale force motrice du mouvement islamique. En voyant le rôle prépondérant joué par les jeunes du mouvement islamique, Nasser entra dans une fureur folle.
Il disait souvent à ses acolytes :
: Zaynab al-Ghazali et Abdun Fattah Ismaïl m’ont arraché la jeunesse des mains.
Cette reconnaissance de Nasser est pour nous un sujet de fierté. Nous avons réussi à préserver la jeunesse de ses griffes impudentes et impitoyables. Nous avons créé, au service de l’islam, une armée de jeunes capable de maintenir haut le drapeau de l’islam face à toutes les agitations de l’époque. Par leur éducation et leur courtoisie, leur savoir et leur caractère, ainsi que leurs qualités morales, ces jeunes sont aujourd’hui un modèle vivant pour leur époque.
La contribution du martyr Abdoul Fattah Ismaïl à ce grand succès restera inoubliable ! Il était à lui seul une organisation, et la contribution d’un grand jeune révolutionnaire comme Mohammed Hawash restera elle aussi impérissable. Le mouvement de jeunesse islamique d’aujourd’hui est le fruit doré de leurs efforts inlassables.
Les jours passés dans la prison militaire touchèrent progressivement à leur fin. Même face aux tortures indescriptibles de ces longues journées de malheur, la patience, le courage et l’héroïsme des vaillants soldats du mouvement islamique ne diminuèrent pas le moins du monde.
C’est grâce à leur force de foi invincible qu’ils ont traversé cette vaste mer semée de périls. Le 5 juin, la colère d’Allah s’abattit sur Nasser, le maudit. Et lorsque, ce jour-là, nous fûmes transférés de la prison militaire vers une prison civile, chacun de nous poussa un soupir de soulagement.
C’est ainsi qu’Allah nous délivra de l’emprise cruelle de Nasser. Nasser, l’ennemi de l’islam, a été anéanti, tandis que les moudjahidines de l’islam s’efforcent de bâtir un avenir animé d’un nouvel élan.
Ainsi, le 5 juin restera marqué dans l’histoire de l’Égypte comme le jour de la chute de l’oppression. Ce jour-là, l’Égypte fut libérée de l’existence de Nasser. Au Jour de la Résurrection, il devra se tenir humilié, coiffé de la couronne de l’ignominie. La mort de Nasser, le pharaon du XXe siècle, fut une bénédiction pour le peuple égyptien. Le 5 juin, il fut chassé du monde des hommes, chargé des chaînes de l’humiliation. Après sa mort, il devra nécessairement subir le châtiment correspondant aux actes de barbarie qu’il a commis de son vivant contre les populations innocentes et sans défense, et en particulier contre le mouvement islamique.
Septième chapitre
Transfert à la prison de Kanatir
Ce jour restera inoubliable. Auparavant, les 3 et 4 juin, la porte de notre cellule s’ouvrait à leur gré, sans aucun avertissement préalable. Ils venaient nous demander à plusieurs reprises si nous avions besoin de quelque chose.
Ensuite, on commençait à discuter de la guerre, de la question palestinienne et arabe, ainsi que d’autres sujets. Quant à moi, je gardais le silence. Parmi les participants à la discussion, il y avait un médecin. Je lui demandai un jour :
: Sommes-nous vraiment capables de libérer la Palestine ?
Après avoir entendu ma question, il me répondit, décontenancé, par une autre question :
: Que… que voulez-vous dire ?
Je dis d’une voix posée :
: Nous devrions tirer les leçons des différents résultats. Quels que soient les discours que nos dirigeants peuvent tenir sur les relations d’hostilité ou d’amitié avec Israël, et quelles que soient leurs espérances, tant que le mouvement sioniste mondial utilisera les deux grandes puissances au service de ses intérêts diplomatiques, nos grands dirigeants autoproclamés ne pourront rien faire d’autre que se mettre au service des grandes puissances… En réalité, il n’existe qu’un seul moyen de reconquérir la Palestine et les territoires arabes occupés : proclamer le djihad final au moyen d’une véritable unité islamique. Ce n’est qu’une fois qu’un véritable système de gouvernement islamique sera établi dans les pays arabes et musulmans que la voie de la reconquête de la Palestine et de tous les autres territoires arabes occupés pourra être ouverte.
L’aube du 5 juin se leva. Mais aujourd’hui, personne ne vint ouvrir précipitamment la porte. Quelque temps plus tard, un soldat abyssinien ouvrit soudain la porte et cria quelque chose dont nous ne comprîmes pas la portée. D’après ce que nous pûmes comprendre, le malheureux Nasser avait remporté la victoire.
Après avoir dit quelques mots inachevés, il repartit en marmonnant vers les autres. Puis il revint nous annoncer qu’ils avaient abattu un grand nombre d’avions de combat ennemis. Dans le même temps, il se mit à raconter, un, deux, trois, quatre, l’un après l’autre, les récits de la bravoure et des victoires de leur troisième grand dirigeant.
Nous ne parvenions pas à comprendre quoi que ce soit du début à la fin de la conversation et restions silencieux. Après la prière d’al-‘Asr, Safwat arriva et, sans dire un mot, se mit à me donner des coups de pied avec ses lourdes bottes.
Il répétait, à bout de souffle : « Nous avons remporté la victoire. »
Sous les innombrables coups de ses lourdes bottes, je m’évanouis. Hamida lui demandait sans cesse pourquoi il m’avait attaqué par surprise. Mais, à part continuer à me rouer de coups de pied, aucun mot ne sortait de sa bouche en guise de réponse. Lorsque je perdis connaissance sous la violence des coups, il ordonna aux soldats qui l’accompagnaient de jeter toutes mes affaires indispensables. Quand je repris connaissance, il me frappa de nouveau. Puis il nous fit sortir de notre cellule et nous ordonna de marcher ; lui aussi avançait en nous couvrant d’insultes. Il répétait sans cesse : « Nous avons remporté la victoire ! Nous avons obtenu le succès. » Dans l’après-midi du 5 juin, un véhicule transportant Hamida et moi, ainsi que des officiers et des soldats, franchit le portail principal de la prison militaire. Les responsables de la prison étaient assis sur le siège à côté du chauffeur. Je me mis à réciter le tasbih au nom d’Allah. J’avais l’impression que chaque être vivant et chaque chose des cieux, de la terre, autrement dit de toute la création, invoquait avec moi le nom d’Allah. Alors que je récitais le tasbih à voix haute, Hamida me demanda de me taire. Je me concentrai ensuite sur le sens littéral et la portée du tasbih. Cette fois, j’avais l’impression que le monde entier me parlait.
D’après les paroles de Safwat lors de l’attaque soudaine qu’il lança contre moi dans la cellule de la prison militaire, il semblait que l’on m’emmenait pour me pendre. Je me mis donc à réciter avec ferveur divers versets du Coran d’Allah. « Certes, Allah a acheté aux croyants leurs personnes et leurs biens en échange du Paradis. »
À ce moment-là, quelques vers d’un poème me revinrent à l’esprit. Le poète a dit :
……… Si la mort vient avec la foi
Je ne me demande pas comment elle est venue, ma mort ?
Ailleurs, le poète a dit :
« L’oiseau s’est envolé par un chemin inconnu, dans un monde silencieux
je le sais, mais sa destination est douce. »
Le poète dit encore :
« Si vous voulez vivre, femmes,
sachant que c’est impossible, ici, il n’est permis de rien réclamer, ni plus ni moins,
il n’y a pas de permission. »
… Bref, acceptez-le : la mort est le degré de la patience,
ce degré s’achève à la porte du cœur. »
Lorsque la voiture s’arrête après avoir freiné, Hamida m’appelle. J’ouvre les yeux et aperçois devant moi la prison de Kanati, réservée aux femmes
La nuit de la souffrance morale
Après avoir franchi le portail principal de la prison de Kanati, on nous conduisit au bureau de la prison. On fouilla minutieusement nos bagages. C’était la nuit. Ensuite, la directrice de la prison, dans le bureau voisin de celui du commissaire, nous fouilla de nouveau, nous fit revêtir l’uniforme réservé aux détenues et nous conduisit dans une pièce désignée. Peut-on vraiment appeler cela une pièce ? C’était une cage de fer ; à part quelques poteaux de fer, elle n’avait même pas de porte. Il n’y avait là qu’une couchette dont un côté était brisé et, sur l’autre couchette, un seul objet posé dessus ; rien d’autre n’existait en cet endroit. Juste après notre pièce commençait une immense salle. Trois quartiers pour détenues y étaient attenants. Ces femmes avaient été arrêtées pour vol, trafic de stupéfiants, meurtre et infractions sexuelles illégales.
À mesure que l’obscurité de la nuit s’épaississait, la douce voix de l’adhan nous parvint du minaret d’une mosquée lointaine. Nous fîmes le tayammum, puis accomplîmes la prière d’isha. Après la prière, nous nous allongeâmes et tentâmes de dormir. Mais où trouver le sommeil ? Qui sait dans quel royaume inconnu il s’était enfui ! L’obscurité de la nuit devint de plus en plus épaisse et terrifiante et, dès que la porte du quartier fut fermée pour la nuit, l’aspect hideux de la déchéance morale et du caractère se manifesta de plus en plus. Les êtres humains commencèrent à ôter le voile de leur humanité et à atteindre les limites extrêmes d’une saleté éhontée. Cette nuit maudite s’écoula dans la souffrance morale et la douleur d’une conscience blessée, tandis que nous étions témoins de la manifestation la plus extrême de ce qui peut arriver lorsque l’être humain se transforme volontairement en non-humain. Nous restions longtemps absorbées dans le dhikr d’Allah. Car c’est par le souvenir d’Allah seul qu’il est possible d’acquérir la sérénité du cœur. Lorsque parut la lueur de l’aube de l’espérance, nous poussâmes un soupir de soulagement et remerciâmes Allah. Nous adressâmes des invocations à Allah afin qu’Il nous accorde la générosité du cœur et une libération totale.
Je ne pourrai jamais oublier cette nuit atroce et infernale. Pourtant, cette nuit-là, aucun bourreau ne m’avait frappée avec un fouet ou une cravache…… personne ne m’avait même insultée. Et malgré cela, ce fut la nuit la plus terrifiante, la plus insupportable et la plus infernale de ma vie carcérale. En voyant l’atmosphère toxique et répugnante de cette nuit infernale, Hamida s’évanouissait à force de pleurer. J’essayai de lui faire reprendre connaissance et lui dis :
: Nous sommes les disciples d’un idéal et d’une voie…… Pour avancer sur cette voie, il faut de la patience et de la persévérance afin de faire face à toute situation et à toute circonstance. Allah nous aidera. Dans la prison militaire, nous avions subi des tortures sauvages, nous avions été humiliées, nos corps avaient été lacérés à force de coups, et nous avions enduré des souffrances indescriptibles sous la faim et la soif ; mais malgré cela, ce que nous avons vu et entendu cette nuit nous a paru bien plus pénible que les persécutions et les tortures inhumaines de la prison militaire. Cette nuit-là, sous nos yeux, un groupe d’êtres humains qui tournoyaient dans la fange de l’ignorance et de la bestialité se livrait aux péchés les plus abjects. Elles étaient toutes des femmes. Elles s’étaient libérées de tous les liens de l’humanité et étaient devenues les esclaves de la perversion sexuelle extrême et des instincts sataniques. Chacune d’elles avait fait de sa propension au crime sa profession et son addiction. Elles n’avaient absolument aucun rapport avec les mots ou les qualités que sont l’humanité, la bienséance, la pureté, la dignité, la décence, etc. En réalité, elles étaient devenues des êtres si vils que, pour elles, l’obscénité et le péché sexuel constituaient le sens même de la vie.
On peut les comparer à des êtres dont la corde attachée au cou est tenue par un autre aveugle. Suivant les instructions de cet aveugle, ces êtres aveugles gaspillent leur vie sur les chemins de l’erreur et du danger. Ils n’ont jamais eu l’occasion de voir, de connaître ou de comprendre la voie droite et belle. Ainsi, aveugles, ils se sont retrouvés face à l’enfer en suivant leurs instincts aveugles. Ceux qui, sur cette terre, s’efforcent d’asservir les autres dans les chaînes de l’esclavage ont encore davantage aidé ces gens aveugles et égarés à suivre le mauvais chemin. Les dirigeants rebelles à Dieu jugent nécessaire de recourir à la coopération de criminels de cette sorte pour servir le vil intérêt de prolonger leur pouvoir. Quoi qu’il en soit, finalement, avec l’appel à la prière de fajr, cette nuit obscure remplie de péchés prit fin. À la lumière céleste de l’aube, les ténèbres indésirables de la nuit infernale se dissipèrent. Nous nous prosternâmes devant Allah, le Clément et le Miséricordieux, et implorâmes Sa satisfaction.
Le conflit entre dans une nouvelle phase
Lorsque Hamida et moi sommes allées au bureau du commissaire de la prison, on nous a informées qu’il nous était interdit, jusqu’à nouvel ordre, d’aller à la cantine ou de recevoir qui que ce soit. Le commissaire dit :
: Vous n’avez même pas, toutes les deux, les droits accordés aux détenus. Jusqu’à nouvel ordre, vous devrez rester dans cet état.
Je lui dis :
Nous ne sommes pas venues vous voir pour cela, mais pour vous demander que… Le commissaire m’interrompit avant que j’aie terminé et demanda :
Vous vouliez me voir ?
Je dis :
Oui. Nous voulons changer de cellule.
Hamida dit : Nous voulons une cellule qui ait au moins une porte. Pas un enclos pour animaux……
Le commissaire dit : « Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ? Très bien, nous vous renverrons à la prison militaire. Vous pourrez y subir de nouveau ce que vous y avez déjà enduré. »
Je dis : « Nous ne pouvons pas rester dans un endroit qui est impropre même aux animaux. » Il dit : « Je suis le commissaire ; ceci est une prison et vous êtes des prisonnières. À part cela, je ne sais rien d’autre. »
Puis, se levant, il cria :
« Y a-t-il quelqu’un ? Venez les faire sortir. »
Je dis de nouveau :
« Nous resterons étendues dans la cour de la prison, mais nous n’irons dans cette pièce sous aucun prétexte ; nous verrons bien ce qui arrivera ensuite. »
Le commissaire dit : « Une prison est une prison. Si vous refusez d’obéir aux ordres, vous serez abattues. »
Je dis : « Ce serait plutôt beaucoup plus facile…… De plus, être tuées de votre main, c’est précisément le martyre… »
Le commissaire nous fit sortir de son bureau et nous laissa dans le quartier de la prison. Peu après, elle convoqua la directrice de la prison et lui ordonna de nous fouiller.
Pour la fouille, on nous fit monter l’escalier. C’était un vaste quartier. Il contenait vingt couchettes. Une heure plus tard environ, la directrice de la prison arriva et dit :
« Venez, combien gagnez-vous ? » Nous étions incapables de comprendre le sens de sa question. On nous fit donc prendre place dans le rang des femmes qualifiées de « sales ». C’étaient des femmes pour lesquelles les notions de moralité ou de dignité n’avaient absolument aucun sens. Elles étaient arrivées en prison pour leurs crimes de débauche sordide.
S’approchant de la cellule, la directrice de la prison cria :
« L’effectif du jour s’élève à quarante-cinq au total : vingt-cinq pour débauche, quinze pour des infractions sexuelles et des infractions contraires à la moralité, trois pour vol et deux prisonnières politiques. »
Les prisonnières politiques, c’était-à-dire Hamida et moi. Lorsque la directrice eut fini de crier, je quittai le rang où je me trouvais et m’en éloignai. Hamida me suivit également. En voyant cela, la directrice dit :
« Hé ! Où allez-vous… ? Attendez. »
Je répondis : « Nous allons nous tenir à part, car nous n’avons aucun rapport avec ces gens vulgaires. » Elle dit : « Pourquoi faites-vous tant les difficiles ? »
J’ai dit : « Nous n’avons aucun lien avec elles. Nous nous tiendrons donc à part. » Elle demanda : « Sont-elles inférieures à vous ? »
Je restai silencieuse sans répondre. La geôlière enferma ces égarées dépourvues de moralité dans une pièce, puis vint vers nous et dit :
« Sœurs ! La doctoresse vous a demandé de vous asseoir. Vous irez la voir lorsqu’elle sera libre. »
Lorsque la doctoresse eut un moment de libre, elle nous appela, nous interrogea sur nos noms, notre âge et nos douleurs, puis nous emmena dans une pièce. Peu après qu’elle eut fermé la porte, des cris perçants mêlés de sanglots commencèrent à retentir. Toute l’atmosphère prit un aspect étrangement sombre. Curieuses, nous collâmes l’oreille à la porte et comprîmes qu’un grave accident s’était produit. Je me plongeai dans l’introspection :
« Hélas ! Que de crises et d’accidents ne cessent de se produire ! Ma nation infortunée ! Les calamités, les accidents et les lamentations sont-ils donc ton destin ? Qui donc est ton proche ? »
Submergée encore et encore par une succession de terribles calamités et d’accidents, la barque brisée de la nation sombre à répétition. Tantôt c’est une calamité morale, tantôt une calamité idéologique, tantôt une calamité due à l’anarchie économique et sociale. Et, pour finir, la honte du 5 juin, ce douloureux épisode d’une défaite humiliante. La catastrophe apocalyptique du 5 juin a rendu la vie nationale encore plus confuse et plus décadente. Notre groupe dirigeant aime imiter comme un singe et se montre égoïste et éhonté comme un porc. Au contact des maudits de ce pays, ses membres se transforment en véritables démons ; après avoir subi une défaite désastreuse aux mains de l’ennemi, ils se mettent à exercer une oppression encore plus dure sur la nation. En voyant leur cruauté, leur impudence et leur bassesse, même les Juifs maudits éprouvent de la compassion. Je pensais :
« Quel genre de vie menons-nous ? Sous nos yeux, toutes les nobles qualités telles que l’islam, la fraternité, le sens de la dignité, la politesse et les bonnes manières sont détruites. Les musulmans sont tués sans discernement. Ils sont privés même des droits humains les plus élémentaires. On ne leur permet pas d’obtenir le moindre droit. Ces gens complotent pour détruire à la fois l’islam et les musulmans. Ils veulent anéantir leur existence en leur retirant leurs forces vives, leur statut social, leurs biens, leurs terres, leurs capitaux — tout. Pourtant, les musulmans qui suivent véritablement l’islam sont les gardiens vigilants de l’humanité. Pour le bien des hommes, ils mènent le jihād contre le faux et mettent fin à l’oppression et à l’exploitation. Ils sacrifient tout dans la lutte pour établir les droits des malheureux et des déshérités, et leurs qualités morales et éthiques rendent la société humaine pure, immaculée et belle. Le parfum de leur personnalité embaume leur milieu social. Le musulman suit la voie d’Allah ; pour obtenir la satisfaction d’Allah, il lutte contre le mensonge et en faveur de la vérité. Il incline la tête devant le commandement d’Allah. Sans se soucier de la peur, de l’angoisse, du chagrin ni des épreuves, il avance avec un courage invincible sur la voie de la libération de l’humanité. »
Quelqu’un chuchote à mes côtés. Mes frères, compagnons de route sur le chemin de la vérité ! Ne parlez pas à voix basse, la tête baissée, lentement ; parlez plutôt clairement et avancez, avec toute votre force et votre courage, toujours plus loin. Pas la moindre hésitation, pas la moindre inertie, aucun doute ni aucune crainte. Avancez d’un pas irrésistible, intrépide et ininterrompu vers l’accomplissement de votre objectif.
Si vous abandonnez la voie de la satisfaction d’Allah, la peur, l’effroi et l’humiliation deviendront les chaînes à vos pieds. Je le jure par Allah : si nous restons fermes sur la voie qu’Allah nous a indiquée, Allah nous aidera certainement. Nous devons accueillir l’islam en l’acceptant du plus profond de notre âme, de notre cœur et de notre conscience. Ce n’est qu’en mettant pleinement en pratique l’islam, éternel, magnifique, authentique et à jamais inextinguible, que nous pourrons en récolter les fruits dorés. Nous devons abandonner le scepticisme ; il est obligatoire, c’est un devoir impérieux, d’éviter la voie des divisions, des divergences et des controverses, et d’avancer en gardant devant nous notre objectif premier et principal. Si nous continuons ainsi, par la grâce et la miséricorde d’Allah, nous pourrons récolter ici-bas les fruits immédiats de nos rêves et de nos aspirations. Nous pourrons vaincre les forces éphémères et illusoires, remporter la victoire et établir un État idéal de bien-être, à la lumière de la Parole d’Allah et de la Sunna du Messager. Nous retrouverons notre gloire et notre honneur perdus. En vérité, notre honneur, notre gloire, notre bonheur, notre force et notre prospérité résident dans l’obéissance à Allah. En suivant l’islam, nous serons les heureux habitants du Firdaws, non seulement dans cette vie d’ici-bas, mais aussi dans la vie éternelle qui suivra la mort. Le deuxième calife de l’islam, le grand Omar (qu’Allah l’agrée), dit :
C’est en affrontant les ennemis d’Allah que les musulmans obtiennent leur véritable succès. C’est également par cette voie que nous recevons l’aide d’Allah. Sans cela, nous n’aurions jamais pu les vaincre. En effet, par le nombre, l’équipement, les armes et les moyens militaires, notre préparation est tout à fait insignifiante comparée à celle des mécréants. Mais si, après avoir perdu nos caractéristiques islamiques, nous devenons leurs égaux, ce seront malgré tout eux qui l’emporteront sur nous.
Si nous, musulmans, portons aujourd’hui le poids de l’humiliation et de la honte de la défaite, c’est uniquement parce que nous nous sommes éloignés de la voie du Coran et de la Sunna. Si cette situation se poursuit, nous devrons affronter davantage de dangers et de situations humiliantes. Car l’humiliation, la défaite, la faiblesse, le déclin, la misère et les privations sont les conséquences de l’opposition à Dieu. La conséquence de la rébellion contre Dieu n’est rien d’autre, ici-bas comme dans l’au-delà, qu’un châtiment perpétuel et l’Enfer.
Allah a dit :
« Ceux qui auront suivi Mes commandements ne connaîtront ni malheur ni humiliation ; tandis que celui qui se sera détourné de Mon rappel aura une vie étroite. Le Jour de la Résurrection, Je le ressusciterai aveugle. Il dira : “Ô mon Seigneur ! Pourquoi m’as-Tu ressuscité aveugle, alors que j’avais la vue ?” Allah dira alors : “Mes signes t’étaient parvenus, mais tu les as oubliés ; c’est pourquoi tu es aujourd’hui oublié. C’est ainsi que Je rétribue les injustes et ceux qui ne croient pas aux signes de leur Seigneur.” Le châtiment de l’au-delà sera perpétuel et extrêmement dur. »
J’étais plongée dans un océan insondable de réflexions. De nombreuses pensées et significations tourbillonnaient dans mon esprit. Les situations douloureuses et les événements amers faisaient apparaître, au plus profond de mon être, des ombres d’inquiétude inconnue, mêlées au chagrin et à la tristesse.
Je sursautai en entendant l’appel de Hamida. J’étais assise dans la pièce fermée voisine. Sa porte était parfois ouverte. Il n’y avait aucun moyen de savoir ce qui se trouvait aux alentours, ni ce qui s’y passait ou ne s’y passait pas. Un jour, nous réussîmes à nous procurer un paquet de cigarettes en trompant la vigilance de la gardienne. Pour cette gardienne au cœur dur, ce paquet de cigarettes était un objet rare. Un seul paquet suffisait à l’adoucir et à l’attendrir. Grâce à cela, nous commençâmes à être informées de ce qui nous entourait. Dans la pièce voisine de la nôtre se trouvaient une femme et son enfant. Personne ne savait qui était le père de l’enfant. Dans la pièce d’en face, une jeune fille purgeait la peine due à ses méfaits en tant que malade de la tuberculose. Dans le quartier situé en face du sien, des détenues atteintes de maladies graves purgeaient leur peine. Les toilettes se trouvaient à l’extrémité du bâtiment. On nous ordonna également de nous y rendre pour satisfaire nos besoins naturels. Le but de cet ordre était de nous faire contracter, nous aussi, une maladie contagieuse quelconque.
Dans la seconde partie du bâtiment, on apercevait des pièces propres, bien entretenues et soigneusement aménagées ; au début, nous ne savions pas de quels pays étaient citoyennes les femmes qui y séjournaient. Les salles de bains et les toilettes de cette partie étaient également très propres.
Un jour, une femme de ce quartier propre nous servit un excellent repas. Nous avions très faim et le mangeâmes donc avec le plus grand plaisir. Notre curiosité à leur égard s’en trouva ainsi accrue. En découvrant la politesse de cette femme, nous eûmes l’impression que, dans cette impénétrable jungle d’animaux, un être humain venait soudain d’arriver.
Je dis à la gardienne :
: Permettez-nous d’utiliser les toilettes propres de l’autre côté.
Elle répondit :
: Elles sont réservées uniquement aux femmes… aux médecins et aux Juifs.
Je demandai avec étonnement :
De quels Juifs parles-tu ?
Elle répondit : Oui, six femmes juives. Madame Mursel, Madame Los, entre autres.
Elles circulaient assez librement. Elles obtenaient tout ce qu’elles désiraient. Elles jouissaient d’une liberté totale de mouvement partout. Leur lieu de séjour était excellent. On leur fournissait des aliments de grande qualité et très nutritifs. Pourtant, elles étaient toutes des espionnes d’Israël. Elles avaient été arrêtées et détenues pour le crime d’espionnage. La gardienne dit toutefois :
: Vous feriez mieux d’en parler à la femme médecin. Elle pourra peut-être vous autoriser à utiliser sa salle de bains.
Au lieu d’en parler à la femme médecin, nous en discutâmes avec la directrice de la prison. Celle-ci refusa catégoriquement. En effet, cette salle de bains était réservée exclusivement aux espionnes juives.
Même ennemis, ce sont tout de même des êtres humains
Finalement, je m’en remis en toutes choses à la volonté d’Allah et me consacrai entièrement à Son adoration. Hamida était également assise à mes côtés et se consacrait à l’adoration. C’est alors qu’une femme grande et blonde entra dans notre cellule et nous adressa le salām. Lorsque nous lui rendîmes son salut, elle demanda :
: Êtes-vous Zaynab al-Ghazali ?
Lorsque je répondis par l’affirmative, elle dit :
Je suis Mursel, prisonnière d’État, et il existe naturellement des divergences idéologiques entre nous et vous. Car je suis juive et vous êtes musulmanes ; mais, dans cette épreuve et ce malheur, nous sommes toutes des êtres humains : c’est là l’essentiel. C’est pourquoi, en prison, aucun obstacle ni aucune entrave dans nos relations mutuelles n’est souhaitable. En ce moment, nous sommes toutes en danger. Je suis venue auprès de vous en échappant à l’attention des gardiennes. Mon intention est de vous tendre une main coopérative afin de nous entraider. Nous accueillîmes favorablement sa proposition. Elle ajouta ensuite :
: Nous avons suffisamment de nourriture, même si nos réserves sont limitées. Nous partagerons la nourriture avec vous. Bien entendu, nous ne vous donnerons aucune nourriture illicite ou haram. Il va sans dire que nous autres juifs considérons nous aussi le porc comme illicite ou haram, tout comme les musulmans.
À partir de ce moment-là, cette femme juive, Mursel, nous apporta régulièrement de la nourriture. Plus important encore, elle fit en sorte que nous puissions utiliser la salle de bains réservée à leur usage.
Hamida semblait pourtant quelque peu hésitante à ce sujet. Je lui dis :
Écoute, Allah peut employer n’importe quel moyen pour aider Ses serviteurs. Il peut faire parvenir le bien par l’intermédiaire de n’importe quelle personne. Allah ne fait jamais subir d’injustice à Ses serviteurs et ne les laisse pas non plus dans une privation et une misère perpétuelles. Une fois, je m’étais retrouvé dans une situation extrêmement difficile au cœur d’une immense forêt, et une autre fois dans le désert. À ce moment de danger, Allah me sauva par l’intermédiaire d’une médecin chrétienne. Cette médecin chrétienne me soignait d’une manière qui me laissait émerveillé. En vérité, tout cela est la miséricorde d’Allah. Il fait accomplir à l’ennemi le travail de l’ami. Dans cette prison, il nous était difficile de passer notre temps avec ces gens ignorants, dépravés, sans caractère, aux mœurs déformées. Ici, rien ne se fait sans argent. En payant, on peut rester ouvert pendant longtemps. On obtient tout ce qu’on veut. Ici, détenus et directeur de prison sont tous pareils. Ici, on réclame aux gens de l’argent et de l’affection. Mais est-ce donc si facile ?
La mort et le rebelle
Le groupe de dirigeants tyranniques, ivre de pouvoir, a complètement oublié qu’un jour il devra lui aussi mourir. Ayant oublié la mort décrétée par Allah, il continue d’exercer sur les serviteurs d’Allah un règne d’oppression et de terreur. Pourtant, le cours du temps et des époques est sous le contrôle d’Allah. Le jour après la nuit, génération après génération, les allées et venues, le début et la fin de la vie, la croissance progressive et le dépérissement du corps, l’accumulation et l’achèvement de la vie, tout cela se produit sous le commandement d’Allah. h
« Lorsque l’âme du mourant remonte à la gorge et que vous voyez qu’il est en train de mourir, pourquoi ne ramenez-vous pas cette âme qui s’en va ? À ce moment-là, Je suis plus proche de lui que vous ne l’êtes, mais vous ne le voyez pas. » (Coran)
Dans le contexte de cette vie agitée et bouleversée, le reflet de la réalité humaine apparaît s’enfoncer dans les profondeurs insondables de l’humiliation et de la déchéance. Les gens de la prison de Kanatir manifestèrent extérieurement leur chagrin et leur deuil à la mort de Nasser. Mais Allah en est témoin : sa mort ne suscita aucune réaction dans nos cœurs. Car nous savons que la mort est fixée pour un jour. Ce jour viendra inévitablement. Il n’existe aucun moyen d’échapper à son emprise et de lui survivre. Personne ne peut éviter la mort. Sans aucun doute, la mort est une déclaration réelle, terrifiante et pleine d’humilité. La mort nous appelle et nous dit : prenez garde, renoncez à l’oppression et à l’arrogance. Car rien de bon ne vous en reviendra. Tous ces bâtons et cette arrogance, toutes ces richesses, ces armes, ces forces armées, ces enfants et ces biens ne viendront pas avec vous. Tout restera derrière, et vous arriverez devant Allah démunis et nus, exactement comme vous êtes sortis du ventre de votre mère.
« Ah ! Si vous pouviez voir les injustes dans l’agonie de la mort, tandis que les anges tendent leurs mains et leur disent : “Rendez vos âmes ! Aujourd’hui, vous serez châtiés d’un supplice humiliant pour les propos outrageants et mensongers que vous teniez contre Allah, et pour l’arrogance dont vous faisiez preuve à l’égard de Ses signes.” »
Allah dira :
« Te voici maintenant venu seul et isolé devant Moi, exactement comme Je t’ai créé seul la première fois. Je t’avais donné tout ce que Je devais te donner, mais tu as laissé tout cela derrière toi. Je ne tiendrai désormais aucun compte de tes intercesseurs, dont tu pensais qu’une partie pourrait contribuer à te venir en aide. Tous les liens qui t’unissaient aux autres sont rompus, et tout ce dont tu étais si orgueilleux a disparu loin de toi. »
Allah dit également :
« Nous ne leur avons fait aucun tort ; ce sont eux-mêmes qui se sont fait tort. Lorsque l’ordre d’Allah est arrivé, leurs divinités, qu’ils invoquaient au lieu d’Allah, ne leur ont été d’aucune utilité. Elles n’ont fait qu’accroître leur perte et leur ruine. »
« Et telle est la manière dont ton Seigneur, le Rabb, saisit les cités injustes. Sa saisie est certes très dure et douloureuse. Il y a assurément là un enseignement pour ceux qui craignent le châtiment de l’Au-delà. C’est un jour fixé où tous les hommes seront rassemblés, et tout ce qui s’y produira se déroulera sous les yeux de chacun. Je ne retarde guère ce jour ; en somme, un terme lui est fixé. Lorsque ce jour arrivera, nul n’aura le courage de parler, sauf ceux qui pourront parler avec la permission d’Allah. »
« Ce jour-là, certains seront malheureux et d’autres seront comblés de bonheur. Ceux qui seront malheureux entreront dans la Jahannam. Ils y souffriront de la chaleur accablante et d’une soif intense, et y resteront dans cet état aussi longtemps que subsisteront les cieux et la terre. Toutefois, si ton Seigneur en décide autrement, ton Seigneur est assurément le Tout-Puissant ; Il fait ce qu’Il veut. Quant à ceux qui seront comblés de bonheur, ils entreront au Jannah et y demeureront éternellement, aussi longtemps que subsisteront les cieux et la terre. Toutefois, si ton Seigneur en décide autrement, ils recevront une récompense dont le flot ne s’interrompra jamais. »
Ainsi, la mort d’une personne en particulier, quelle qu’elle soit, n’a aucun effet sur le cœur des moudjahidines engagés dans la voie d’Allah. Car la mort est une vérité incontestable. Ils ne s’en préoccupent donc pas. Ce qui compte pour eux, c’est de vivre dans l’obéissance à Allah, sous l’ombre de Sa satisfaction, et de consacrer tout leur cœur et toute leur âme au combat pour transmettre le plus sublime message du tawhid. Lorsque l’appel de la mort leur parvient, comme il parvient aux autres, ils quittent ce monde pour rendre des comptes. Là, chacun recevra un châtiment ou une récompense selon ses œuvres.
La lutte de l’islam n’est pas dirigée contre une personne ou un groupe particulier ; elle est plutôt la lutte de la vérité et de la justice contre le faux et la vanité, la lutte de la foi contre l’incroyance, et la lutte des monothéistes contre les athées et les idolâtres qui associent des partenaires à Allah.
Celui dont la mort est inéluctable mourra, et celui à qui le martyre est destiné sera fait martyr. Le croyant trouvera assurément sa place dans les vastes et magnifiques jardins du Paradis. Ils obtiendront Jannat al-Firdaws, dans la proximité extrême d’Allah. On y trouvera de belles sources aux eaux doucement courantes et des jardins ornés s’étendant jusqu’à l’horizon. Quant aux martyrs, il a été dit qu’ils sont éternellement vivants : ils ne meurent pas.
« Ô Mes serviteurs, aujourd’hui vous n’avez aucune peur et aucun chagrin ne vous touchera. Entrez au Paradis, vous et vos épouses. Vous serez rendus heureux et satisfaits. Des plateaux et des coupes d’or seront placés devant eux, et ils contiendront des mets désirables et attrayants. C’est en récompense des bonnes œuvres que vous avez accomplies dans ce monde que vous avez pu hériter de ce Paradis. Vous y trouverez des fruits en abondance pour vous nourrir. »
Ceux qui auront été tués ou seront morts dans le kufr, le faux et l’athéisme seront les habitants de la Jahannam. Et que savez-vous de la Jahannam ? Elle vous anéantira et vous ne pourrez en aucun cas vous en échapper. Vos visages et vos corps y brûleront. Chaque fois qu’une peau sera consumée, une autre la remplacera, afin qu’ils goûtent au châtiment. Au-dessus et au-dessous d’eux, il n’y aura que feu et feu, et les flammes ardentes les encercleront. S’ils demandent de l’eau, on leur donnera une eau si brûlante que sa vapeur leur roussira le visage. Ce sera une eau extrêmement sale, insipide et souillée. Elle ne diminuera en rien l’intensité de leur faim et de leur soif.
« Pour eux, il y aura le feu de la Jahannam ; ils n’y mourront pas, et le châtiment de la Jahannam ne leur sera pas allégé. C’est ainsi que Nous rétribuons. »
« Chaque kafir qui aura renié Allah criera là-bas : “Ô notre Seigneur ! Fais-nous sortir d’ici. Nous accomplirons de bonnes œuvres, qui seront différentes de celles que nous accomplissions auparavant.” »
Il leur sera répondu :
« Ne vous avons-Nous pas accordé une durée de vie suffisante pour que, si vous vouliez tirer une leçon, vous puissiez le faire ? Goûtez donc maintenant ! Il n’y a ici aucun auxiliaire pour les injustes. » La vie continuera de s’écouler comme Allah le veut. Les âges passeront, les vies s’achèveront les unes après les autres, mais personne ne pourra modifier la volonté d’Allah. Certains avaient transformé la situation en scène de deuil en hurlant et en pleurant à la mort d’Abdun Nasir. Jour et nuit, on chantait son éloge funèbre. Mais tout cela n’était fait que pour être vu des gens. Dans leurs pleurs et leurs manifestations de chagrin, il n’y avait pas la moindre sincérité ; tout se faisait dans le but de satisfaire leurs intérêts, comme une représentation remplie d’artifice. Il y a seulement quelques années, alors que j’étais assis chez moi, un homme avait dit que ceux qui considèrent Abdun Nasir comme un serviteur de l’islam sont des kafirs. Aujourd’hui, j’entends même de la bouche de cet homme l’éloge funèbre de Nasir. De telles personnes vendent ainsi leur conscience. Ce sont elles qui s’exposent aux pertes de ce monde et de l’au-delà. Dans cette situation, alors qu’un flot de chagrin et de deuil artificiels se déversait à la mort de Nasir, nous avons accueilli son départ au nom d’Allah. Nous l’avons accueilli exactement comme peuvent le faire même ceux qui ne sont croyants que de nom.
« Et l’injuste saura bientôt quel sera son sort. »
À la prison de Qanater, la nouvelle se répandit largement : nous n’avions manifesté ni deuil ni tristesse à la mort de Nasser, et nous n’avions pas éprouvé la moindre peine à la mort du prétendu grand héros. Ses partisans entrèrent donc dans une grande colère contre nous. Pour satisfaire leur avidité, leurs convoitises et leurs intérêts mesquins, ils avaient juré de rester en tout temps fidèles au service de leur maître. Ils commencèrent donc bientôt à réagir pour exprimer leur colère contre nous. Selon eux, comment était-il possible que nous ne manifestions pas de tristesse à la mort de Nasser ?
Les bulles s’envolent
Les bulles s’envolent, mais ce qui est utile aux hommes demeure sur la terre. Il va sans dire que les hypocrites et les courtisans serviles, feignant un chagrin artificiel, se mirent en action. Pour plaire à leurs maîtres, ils commencèrent à nous maltraiter au moindre prétexte. Le matin du deuxième jour après la mort de Nasser, la directrice de la prison des femmes ouvrit la porte de notre cellule, entra et me lança soudain à la tête, avec une force terrible, une lourde barre de fer. Mais, par la grâce d’Allah, je survécus miraculeusement à ce coup mortel. Sinon, ma tête aurait éclaté et aurait été réduite en morceaux. Même pour un crime aussi grave, l’administration pénitentiaire ne lui infligea aucune sanction et ne lui demanda même pas de comptes. Cette directrice criminelle patrouillait tranquillement, comme si elle n’avait commis aucun crime. C’est précisément à ce moment-là que mes proches vinrent me rendre visite ; je les informai de l’affaire. Ils rencontrèrent tous les responsables, de haut comme de bas rang, et envoyèrent un télégramme aux services gouvernementaux en relatant les faits. Finalement, le ministère de la Justice et des Affaires juridiques fut contraint d’enquêter sur l’incident. Au terme de l’enquête, la directrice fut déclarée responsable des faits et considérée comme atteinte de troubles mentaux.
J’informai le ministère de la Justice et des Affaires juridiques que son enquête était incomplète. Ce n’était donc pas une initiative née dans l’esprit de la directrice, mais un plan mûrement réfléchi du réseau hostile à l’islam qui avait été mis à exécution derrière l’incident. Il n’aurait donc eu aucun sens de punir la pauvre directrice. Elle n’était pas responsable de ses propres actes ; elle n’avait fait qu’agir sur l’ordre de ses supérieurs. Ceux-ci avaient voulu terroriser les serviteurs de l’islam. Mais c’est la volonté d’Allah qui finira par triompher.
Je n’aurais jamais pu imaginer l’existence d’une nouvelle punition indirecte de ce genre. Face à une situation aussi invraisemblable, les protégés de Nasser avaient conçu un plan visant à porter ce genre de coup indirect. En vérité, personne ne peut guider dans le droit chemin ceux qu’Allah a égarés.
Une nouvelle épreuve
Le matin du 9 août 1971, une nouvelle épreuve se présenta encore à moi. La directrice de la prison des femmes accourut et me dit :
: Le commissaire vous appelle à son bureau.
Cette convocation inhabituelle suscita en moi toutes sortes d’angoisses. Qui sait ce qui allait arriver ? Qui sait quel nouveau stratagème les tyrans avaient imaginé ? Allait-on cette fois nous accuser de prêcher l’islam alors même que nous étions en prison ? Ou peut-être une nouvelle de chez moi était-elle arrivée. Je pensais à toutes sortes de choses de ce genre. Mais je n’avais absolument aucune idée de ce qui allait réellement se produire.
Lorsque j’arrivai au bureau du commissaire, on m’annonça l’ordre de ma libération. Quelle étrange affaire ! Même après m’avoir condamné à la réclusion à perpétuité avec travaux forcés, ils ne trouvaient toujours pas la tranquillité d’esprit ! Quoi qu’il en soit, j’allais sortir libre, mais Hamida allait-elle rester dans cette atmosphère pestilentielle et insupportable ? Ma poitrine se serra d’angoisse. Involontairement, je me mis à crier :
: Non… non, cela ne peut absolument pas arriver. Je ne sortirai jamais d’ici en laissant ma Hamida derrière moi. Vous êtes tous des faussaires et des comploteurs destructeurs. J’étais au bord d’exploser de colère. Tout mon être tremblait sous l’effet d’un sentiment étrange.
Voyant dans quel état je me trouvais, le commissaire tenta de me calmer et me dit :
: Nous n’avons pas pu nous opposer le moins du monde à cet ordre. On t’a amené ici sur ordre de ceux d’en haut, et on te fait sortir sur ordre de ceux d’en haut. En la matière, nous sommes aussi impuissants que vous.
Quelques instants plus tard, je vis Hamida arriver elle aussi au bureau du commissaire. Celui-ci l’avait fait venir précisément pour m’expliquer la situation et me calmer. Pour moi, ce fut une épreuve terrible. Je ressentais une souffrance morale extrême. Comment pouvais-je laisser ma Hamida seule dans cette prison ? À l’idée de laisser seule une femme aussi noble qu’elle dans l’atmosphère immonde et sordide de cette prison, un courant glacé me parcourut tout le corps. Sous l’effet de l’émotion, je me remis involontairement à crier :
: Non, non, jamais. Je ne la laisserai seule en aucune circonstance……
Voyant mon état, Hamida dit calmement et humblement :
C’est assurément la bienveillance et la miséricorde d’Allah envers nous ! Tout s’accomplit selon Son commandement. Et Allah n’oublie jamais Ses serviteurs. Il est notre protecteur ; soyez donc rassuré. Nous passons ainsi beaucoup de temps à converser. Le commissaire pria Hamida de :
Présentez-lui mes salutations et retournez dans votre cellule.
Ce moment fut extrêmement déchirant. Il est absolument impossible de traduire en paroles les sentiments et les impressions éprouvés alors. Nous nous effondrâmes, enlacés l’un l’autre. Dans nos cœurs se soulevaient les vagues tumultueuses et déchaînées d’un océan ; notre souffle était emporté par la violence d’une terrible tempête, et les larmes coulaient de nos deux yeux comme un courant brûlant du Phalgu.
À ce moment douloureux où mon for intérieur était saisi d’une effervescence et d’une émotion sans pareilles, je me sentis seul dans le bureau du commissaire. Le commissaire apposa officiellement sa signature sur mes papiers de libération, et, le cœur agité, l’âme bouleversée et les yeux ruisselants de larmes, je fis mon premier pas vers le monde libre.
La dernière manœuvre
La voiture qui roulait rapidement vers ma maison changea soudain de direction et s’arrêta devant le service gouvernemental d’enquête. Dès que l’on m’eut conduit dans une pièce, la porte fut refermée. J’y restai ainsi de deux heures de l’après-midi jusqu’à neuf heures du soir. Ensuite, on m’emmena dans une pièce de bureau. Deux officiers y étaient assis. Tous deux me posèrent diverses questions sur la conception islamique de la vie. Ils me demandèrent également :
Continuerez-vous ensuite à rester en contact avec l’Ikhwan ?
J’évitai de répondre à leur question et dis :
: On m’a libérée de la réclusion à perpétuité avec travaux forcés, mais pourquoi Hamida est-elle maintenue en détention ? En réalité, vous cherchez à semer la discorde. Mais sachez-le bien : jamais Allah ne vous permettra de mener à bien vos desseins malveillants.
L’un d’eux dit :
Madame Zaynab ! Calmez-vous.
Je dis :
: Vous cherchez à nous prendre au piège de la tromperie et de la duperie. Pourtant, Allah veille sur vous. C’est Sa décision qui prévaudra, même si la plupart des gens ne le savent pas.
Il dit :
: Écoutez, Zaynab ! C’est l’ordre de nos supérieurs. Nous ne pouvons rien faire de plus.
Ensuite, on m’emmena au bureau d’Ahmad Rushdi.
: C’était l’homme dont les incitations en coulisses avaient poussé les bourreaux de la prison militaire à me faire subir des tortures inhumaines. On trouverait rarement quelqu’un d’aussi trompeur et retors que lui. Il croyait au principe « diviser pour régner ». Lorsque j’entrai dans son bureau, il m’invita à m’asseoir sur le canapé placé devant lui et me félicita pour ma libération. La teneur de la discussion qui eut ensuite lieu entre lui et moi fut la suivante, selon ses propres paroles :
Je cesserai mes activités islamiques.
Je ne rencontrerai ni mes frères islamiques ni mes amis.
Je ne coopérerai en aucune manière avec eux et n’entretiendrai avec eux aucun lien d’affection ou d’attachement. Et, de temps à autre, je viendrai me présenter à son bureau. Une fois cette discussion conditionnelle terminée, je déclarai clairement que :
: Je rejette entièrement tout ce que tu viens de me dire. Bien plus, je rejette et refuse également l’ordre que vous avez donné de me libérer. Transmets à tes supérieurs ma décision de rejeter et de refuser. Et j’exige d’être immédiatement renvoyé à la prison de Kanatir.
Ahmad Rushdi, écartant ses paroles, dit en riant :
: Beaucoup d’Ikhwanis acceptent de parvenir à un compromis selon nos conditions.
Je lui coupai la parole et dis :
Par Dieu, je garde une excellente opinion des Frères. Je ne veux rien dire au sujet de ce que tu avances concernant certains Frères. Toutefois, je ne considère pas tes propos à leur sujet comme véridiques. Les Frères sont sans aucun doute véridiques et intransigeants sur le chemin de la vérité. C’est pour cette vérité qu’ils œuvrent jour et nuit, et ils resteront fermes et inébranlables dans leur lutte pour la vérité jusqu’à ce qu’ils obtiennent l’aide d’Allah ou le martyre.
À ce moment-là, le téléphone sonna. Ahmad Rouchdi décrocha et, à peine eut-il dit « Allô » qu’il exprima sa joie et déclara :
Ahlan wa sahlan. (Bienvenue, bienvenue.) Professeur Abdel Moneïm, venez ! Venez ! Je vous attends.
Puis il raccrocha et dit :
Abdel Moneïm Ghazali arrive.
Peu après, mon jeune frère, le professeur Abdel Moneïm, arriva et me salua d’une voix entrecoupée de sanglots. Ahmad Rouchdi dit à mon frère : « Faites donc office de médiateur entre vous et votre sœur Zaynab. Nous avons encore des divergences d’opinion entre nous. »
Mon frère dit :
: Il est mon aîné et je suis son frère cadet. Je n’ai pas le courage de le convaincre. Et, si vous le permettez, je voudrais simplement dire qu’il jouit d’une grande réputation pour ce qui est de l’argumentation et de l’éloquence.
Ahmad Ruchdi dit alors :
: Très bien, Zaynab ! Toutes mes félicitations. Vous allez simplement vous tenir quelque peu à l’écart de l’organisation des Ikhwan et n’encouragerez personne à travailler avec elle.
Je lui dis :
: Toute cette histoire d’organisations secrètes est de bout en bout le fruit de votre imagination fertile. Voyez-vous, s’efforcer d’établir un dirigeant et un gouvernement islamiques est une obligation pour tout musulman, c’est-à-dire une responsabilité collective. Pour s’y préparer, il faut appeler les gens à la voie d’Allah, comme le Prophète bien-aimé et ses Compagnons les y appelaient eux aussi. C’est une responsabilité commune à tout musulman. La question de savoir s’il est ikhwanî ou non-ikhwanî ne se pose pas ici.
Lorsque j’arrivai ensuite chez nous avec mon frère, il était trois heures du matin et nous étions le 10 août 1971 de l’ère chrétienne.
— Fin —