Islam et nationalité

Définition de la nation :

Dès les premiers pas de l’homme, sortant de l’obscurité impénétrable de la barbarie pour s’engager sur le chemin lumineux de la civilisation, naît l’idée de l’unité au sein de la « multitude » ; et il devient absolument nécessaire qu’un grand nombre de personnes se réunissent et vivent dans une entraide et une coopération réciproques, afin de poursuivre un même objectif et d’établir un système de bien-être commun.

Avec le progrès et le développement graduel de la civilisation, l’étendue de cette unité collective s’élargit et s’étend toujours davantage. Plus tard vient même un temps où un très grand nombre de personnes s’y trouvent incluses. Cet ensemble formé d’un grand nombre de personnes est appelé, en terminologie politique, une « nation ». Bien que les deux mots « nation » et « nationalité » soient, du point de vue de leur sens technique, des inventions tout à fait nouvelles, le sens dans lequel ils sont employés est en réalité aussi ancien que la civilisation elle-même. La forme de la collectivité humaine que l’on appelle aujourd’hui « nation » ou « nationalité » existait déjà dans l’Égypte ancienne, à Rome et en Grèce, tout comme dans les pays nationaux actuels tels que la France, l’Angleterre et l’Italie.

Les éléments indispensables de la nationalité

Il ne fait aucun doute que la nationalité naît d’abord d’une conception innocente et irréprochable. Un groupe de personnes travaillera collectivement à établir ses intérêts communs et son système de bien-être, et vivra en formant une nation afin de répondre à ses besoins sociaux et généraux : tel est le premier objectif à la base de la formation d’une nation. Mais une fois qu’une nation est constituée, l’influence puissante du sentiment d’hostilité nationale s’exerce inévitablement sur elle. Plus cette nationalité devient progressivement rigide et solidement établie, plus le sentiment d’hostilité et le sens de la différence qui lui sont propres deviennent également puissants. Lorsqu’une nation se lie par des liens d’unité afin de servir ses propres intérêts et de préserver son système de bien-être — autrement dit, lorsqu’elle érige autour d’elle une muraille infranchissable de nationalité — elle fera nécessairement une distinction entre les personnes situées à l’intérieur et celles situées à l’extérieur de cette muraille, les considérant respectivement comme les « siens » et les « autres ». En toute circonstance, elle accordera à ses propres intérêts la préférence et l’importance sur ceux d’autrui. Elle se défendra contre autrui. Si un conflit surgit un jour entre les intérêts réciproques des « siens » et des « autres » susmentionnés, cette nationalité s’efforcera de toutes ses forces de préserver ses propres intérêts et n’hésitera pas le moins du monde à sacrifier ceux d’autrui. C’est pour ces raisons qu’ils se feront la guerre et concluront la paix ; mais, dans ces deux situations, de paix comme de lutte, une muraille de séparation, haute comme une montagne, continuera de se dresser entre eux. En terminologie technique, cette attitude est appelée l’aveuglement de la nationalité. C’est une caractéristique indissociable de la nationalité ; en toutes circonstances, elle lui restera nécessairement attachée, cela ne fait pas le moindre doute.

Les éléments fondamentaux de la formation d’une nation

Parmi les nombreuses causes d’unité et de rassemblement, une nationalité particulière s’établit, quelle qu’en soit la raison. Mais la condition est qu’elle possède une force de cohésion si considérable qu’elle réunisse et inspire des personnes diverses autour d’un même message, d’une même pensée et d’une même doctrine, d’un même objectif et d’une même action ; qu’elle lie, d’une part, les différentes et innombrables composantes de la nation par les liens indissolubles de la nationalité, les imbrique intimement les unes dans les autres et les rende toutes aussi solides qu’une montagne ferme et inébranlable. D’autre part, elle exercera une telle domination sur l’esprit et l’intelligence des individus que, pour tout ce qui concerne l’intérêt national dans son ensemble, ils soient tous unis et, si nécessaire, entièrement prêts à consentir à toutes sortes de sacrifices.

L’unité et l’organisation peuvent revêtir d’innombrables formes, mais, parmi toutes les nationalités établies depuis le début de l’époque historique jusqu’à nos jours, les fondements de toutes les nationalités autres que la nationalité islamique ont été établis sur une forme quelconque d’unité des éléments suivants. D’autres formes multiples d’unité s’y sont également jointes à titre de facteurs auxiliaires :

Unité de la lignée : Elle constitue le fondement sur lequel se forme la nationalité fondée sur la lignée.

Unité de la patrie : Elle constitue le fondement sur lequel se développe la nationalité fondée sur le territoire.

Unité de la langue : Comme elle constitue un moyen puissant d’instaurer l’unité de la pensée et des opinions, elle exerce une influence considérable sur la formation d’une nation.

Unité de la race : Elle suscite un sentiment de parenté parmi les personnes de même race, et ce sentiment, en se développant davantage, les incite à se distinguer des personnes d’autres races.

Égalité des intérêts économiques : Elle sépare les personnes attachées à un type de système économique de celles qui adhèrent à un autre type de système économique. Sur cette base, elles luttent les unes contre les autres pour obtenir leurs propres droits et intérêts économiques.

Unité du système de gouvernement : Elle relie les sujets résidant dans un même royaume par les liens d’une même discipline gouvernementale et fixe les limites de la distance qui les sépare des sujets des autres États.

Depuis les temps les plus anciens jusqu’à cette époque glorieuse du vingtième siècle, tous les éléments fondamentaux de la formation des nations qu’il a été possible d’identifier se retrouvent certainement parmi les éléments susmentionnés.

Il y a deux ou trois mille ans, les nationalités grecque, romaine, israélite et iranienne avaient elles aussi été fondées sur les éléments fondamentaux susmentionnés. De même, les nationalités allemande, italienne, française, anglaise, japonaise, etc., de l’époque très moderne, sont établies exactement sur ces mêmes bases.

La source des calamités

Il ne fait aucun doute que les unités susmentionnées, adoptées comme fondements des différentes nationalités du monde, ont rassemblé et uni d’innombrables groupes humains. Mais nul ne peut non plus nier que ces mêmes fondements constituent une source de danger grave et funeste pour l’ensemble de l’humanité. Ce sont eux qui ont divisé l’humanité en centaines de milliers de parts. Et cette division a été opérée avec une telle cruauté qu’une partie peut être poussée vers la destruction, tandis qu’il devient impossible d’amorcer le moindre changement dans l’autre. Un peuple ne peut se transformer en un autre. Un locuteur d’une langue ne peut être considéré comme locuteur d’une autre langue. Une race ne peut se convertir en une autre race. Les intérêts économiques d’une nation ne peuvent être entièrement identiques à ceux d’une autre nation. Un État ne peut jamais devenir un autre État. En conclusion, entre les nationalités fondées sur les bases susmentionnées, il ne peut y avoir la moindre possibilité de paix ou d’entente. Sous l’effet de la haine nationale, elles s’engagent dans une lutte éternelle de rivalité, de résistance et de vengeance mutuelles. Elles s’efforcent inévitablement de se vaincre les unes les autres. Elles sont même prêtes à se détruire pour toujours en se livrant des guerres et des combats incessants. Puis de nouvelles nationalités, fondées sur ces mêmes bases, relèvent de nouveau la tête. Ainsi, cela devient un volcan éternel de calamités, de troubles et de destructions dans le monde. En réalité, c’est la malédiction d’Allah le Très-Haut, l’arme la plus acérée de Satan, au moyen de laquelle il chasse son éternel ennemi.

La haine jahilite

En réalité, une telle nationalité suscite naturellement chez les hommes un sentiment de haine barbare. Elle incite une nation à s’opposer à une autre et à lui témoigner de la haine, simplement parce qu’il s’agit d’une nation entièrement différente. Une telle nationalité n’a absolument aucun rapport avec la vérité, l’honnêteté, l’impartialité, l’équité et la justice. Le seul fait d’être noir suffit, aux yeux d’un Blanc, à rendre une personne méprisable. Parce qu’il est originaire d’Asie, un homme est nécessairement condamné à être méprisé, maltraité, opprimé et privé de ses droits par les habitants de l’Europe ou de l’Amérique. Un savant éminent tel qu’Einstein est méprisé par la nation allemande uniquement parce qu’il est d’ascendance israélite. Parce que Tashkidi était un Noir, son royaume lui fut retiré pour avoir commis le crime de punir un criminel européen.¹ Brûler vifs des Noirs ne constitue en rien un crime pour les citoyens civilisés d’Amérique, puisqu’ils sont noirs. La nation allemande et la nation française peuvent se haïr mutuellement parce qu’elles sont divisées en deux nations distinctes. Les qualités de l’une sont entièrement jugées comme des défauts et des imperfections par l’autre. Le fait que les Afghans libres de la frontière soient afghans et que les habitants de Damas appartiennent à la nation arabe constitue un crime tel que, pour cette seule raison, les Anglais et les Français considèrent comme parfaitement juste de larguer des bombes depuis des avions bombardiers sur leurs têtes et de massacrer en masse la population de ces pays. En revanche, ils considèrent comme un acte barbare le fait de bombarder de la sorte les habitants prétendument civilisés de l’Europe. En somme, ce sont précisément ces différences nationales qui aveuglent complètement l’homme à l’égard de la vérité et de la justice. C’est pourquoi, à l’avenir, les principes éternels de la morale et de la bienséance seront eux aussi façonnés selon le moule de la nationalité. Ici, l’oppression, là, le mensonge, ailleurs, la bassesse sont érigés en principes de courtoisie et de moralité.

L’un est d’une certaine lignée, l’autre d’une autre lignée ; l’un est blanc, l’autre noir ; l’un est né sur le versant occidental d’une montagne donnée, l’autre sur son versant oriental ; l’un parle une langue, l’autre exprime sa pensée dans une autre langue ; l’un habite un État, l’autre est citoyen d’un autre État : est-ce pour ces seules raisons qu’il faut établir des différences entre les hommes ? Faut-il, pour cette seule raison, accorder la supériorité à un homme incapable, pécheur et malhonnête sur un homme capable, honnête et en quête de vérité ? La couleur extérieure de la peau peut-elle être responsable de la pureté ou de la souillure de l’âme ? Un homme intelligent peut-il admettre que les montagnes, les fleuves et les mers aient le moindre rapport avec la bonté ou la méchanceté du caractère moral ? Une personne saine d’esprit peut-elle soutenir que la vérité de l’Orient devienne nulle et mensongère en se rendant en Occident ? Une personne douée d’une conscience saine peut-elle accepter que l’essence de la vertu, de la courtoisie et de l’humanité soit mesurée à l’aune du sang qui coule dans les veines, de la langue parlée, du lieu de naissance et de la terre où l’on réside ? Il n’y a pas le moindre doute que tous les hommes répondraient spontanément et unanimement « non » à ces questions. Pourtant, le tribalisme ou la pensée fondée sur la lignée, le régionalisme et leurs autres alliés osent précisément répondre « oui » aux questions susmentionnées.

 

Les éléments fondamentaux de la nationalité

 

En laissant de côté les aspects susmentionnés, on peut examiner les fondements modernes de la nationalité sous leur propre angle. Nous chercherons donc ici à déterminer si les fondements susmentionnés sont, au fond et en réalité, conformes à la science, ou s’ils sont totalement dépourvus de substance, à l’image d’un mirage.

Le tribalisme

Le tribalisme, ou le principe de la descendance, constitue l’un des principaux fondements du nationalisme moderne. Mais que signifie ce tribalisme ? Le tribalisme n’est rien d’autre que le lien et l’unité du sang. Du fait d’être issus du même père et de la même mère, un certain nombre de personnes sont liées par le sang ; c’est là le premier fondement du principe de la descendance. Celui-ci s’étend ensuite et se manifeste sous la forme d’une famille ; de là naissent nécessairement la tribu et la lignée. En parvenant à cette limite ultime, l’homme s’est tellement éloigné de l’ancêtre originel de sa lignée que son ascendance devient alors une simple fiction. Dans la mer de cette prétendue lignée affluent d’innombrables rivières et ruisseaux de sang étranger. Aussi aucune personne douée de raison et d’intelligence ne peut-elle prétendre que « l’eau » de cette mer est entièrement pure et exempte de mélange, qu’elle provient de sa source originelle et qu’aucun autre cours d’eau ne s’y est mêlé. Malgré ce mélange, les hommes peuvent accepter une lignée comme point de ralliement en raison de la similitude du sang. Dès lors, pourquoi ne pourrait-on pas prendre pour fondement de l’unité cette unité du sang du père et de la mère originels, qui relie entre eux tous les hommes du monde ? Et pourquoi ne pourrait-on pas considérer l’ensemble des hommes du monde comme issus d’une même lignée et appartenant à une même tribu ? Tous ceux que l’on considère aujourd’hui comme les fondateurs ou les « premiers ancêtres » de lignées ou de tribus différentes avaient, quelque part dans les temps reculés, un ancêtre commun ; finalement, il faut reconnaître qu’ils sont tous issus d’une même souche. Comment pourrait-on alors admettre cette division entre les hommes sous les noms d’« Aryens » et de « non-Aryens » ?

L’attachement au pays natal

L’unité fondée sur l’attachement au pays natal est encore plus vague et infondée que le tribalisme. Le lieu où un homme naît n’a certainement pas une superficie supérieure à un yard carré. S’il considère cet espace minuscule comme sa patrie, il ne peut probablement considérer aucun pays comme sa patrie. Pourtant, il trace autour de ce lieu minuscule une frontière s’étendant sur des centaines ou des milliers de miles, appelle « patrie » la région située à l’intérieur de cette frontière et proclame sans réserve qu’il n’a aucun lien avec les régions situées au-delà de cette limite. En réalité, cela ne procède de rien d’autre que de l’étroitesse de son point de vue. Autrement dit, rien ne les empêchait de considérer la terre entière comme leur appartenant. Si la « patrie » d’un espace mesurant un yard carré peut, en vertu du même raisonnement, s’étendre sur des centaines ou des milliers de miles carrés, alors, en s’élargissant davantage encore, le monde entier peut devenir leur patrie. Si l’homme ne restreint pas son point de vue, il peut voir clairement que les rivières, les mers, les montagnes et les autres éléments qu’il prend arbitrairement pour des frontières et au moyen desquels il considère une région comme séparée d’une autre ne sont en réalité que des parties d’une même vaste Terre. Comment ces montagnes, ces mers et ces rivières pourraient-elles donc l’emprisonner dans une région limitée ? Ne se considère-t-il pas comme un habitant de la Terre entière ? S’il considère le monde entier comme sa « patrie » ou sa terre natale, pourquoi ne se considérerait-il pas comme un habitant de toute la surface terrestre ? S’il considère le monde entier comme sa patrie ou sa terre natale, s’il appelle « compatriotes » l’ensemble des êtres humains habitant la surface de la Terre et s’il revendique sur l’univers entier le même droit que celui qu’il possède sur le lieu précis où il est né, en quoi cela serait-il erroné ?

La discrimination linguistique

Il est indéniable que l’unité et l’harmonie de la langue offrent aux personnes qui la parlent la même d’amples possibilités de converser entre elles et d’échanger leurs pensées. Grâce à cela, le voile de l’inconnaissance qui les sépare se lève, et elles peuvent se sentir mutuellement « proches » et « liées ». Mais il n’est nullement nécessaire que la pensée et l’opinion soient identiques et concordantes simplement parce que leur véhicule est le même. Une même doctrine peut être propagée dans dix langues différentes, et l’établissement d’une parfaite unité de pensée et d’opinion entre les locuteurs de ces différentes langues est non seulement possible, mais tout à fait naturel. Inversement, dix opinions différentes peuvent être exprimées dans une même langue. Pourtant, les adeptes de ces doctrines différentes exprimées dans la même langue peuvent eux aussi être différents les uns des autres et totalement séparés. Par conséquent, l’unité de pensée et d’opinion — qui constitue en réalité l’essence même de la nationalité — ne dépend pas de l’unité de la langue. De plus, personne ne peut affirmer que l’unité et l’harmonie de la langue entraînent nécessairement l’unité de la pensée et des doctrines. Une question grave se pose ensuite : quelle influence la langue exerce-t-elle sur l’humanité de l’homme et sur ses qualités personnelles, bonnes ou mauvaises ? Peut-on accorder à un germanophone une supériorité sur un francophone simplement parce qu’il parle allemand ? En réalité, ce sont les qualités et les traits intérieurs de l’individu qu’il faut considérer, et non sa langue ou autre chose du même ordre. Il est toutefois indéniable que, pour l’administration et la discipline d’un pays, ainsi que pour l’organisation de toutes ses activités et les tâches courantes, une personne parlant la langue de ce pays peut être plus utile. Mais, lorsqu’il s’agit de diviser l’humanité et de définir les caractéristiques nationales, la différence de langue ne peut en aucun cas constituer un fondement infaillible.

La discrimination raciale

La discrimination raciale dans la société humaine est la chose la plus odieuse et la plus dépourvue de sens qui soit. La couleur n’est qu’une qualité extérieure du corps ; mais il faut se rappeler que l’être humain n’a pas acquis la dignité de son humanité grâce à son corps : c’est son âme et son humanité qui constituent l’unique raison de cette dignité. Or celles-ci n’ont ni couleur ni teinte. Dans ces conditions, quelle justification peut-il y avoir à distinguer les êtres humains selon qu’ils sont rouges, jaunes, noirs ou blancs ? Peut-on faire une quelconque différence entre le lait d’une vache noire et celui d’une vache blanche ? Non, car c’est le lait qui importe ; le sang ou la couleur n’y ont aucune importance. Pourtant, l’intelligence en faillite de l’homme nous a aujourd’hui détournés des qualités et de la noblesse intérieures de l’être humain pour nous attirer vers la couleur de son enveloppe corporelle. Quelle situation pourrait être plus tragique que celle-ci ?

La nationalité économique

L’identité des intérêts économiques est l’enfant illégitime de l’égoïsme humain ; elle n’est en aucun cas une création de la nature. L’enfant humain naît du sein de sa mère avec la force de travailler. Un vaste champ s’ouvre devant lui pour l’effort et l’activité. Les moyens de subsistance insuffisants l’accueillent avec empressement. Mais, pour satisfaire ses besoins biologiques, il ne se contente pas de considérer comme indispensable et suffisant que la porte du rizq lui soit ouverte ; il estime tout aussi indispensable que cette porte soit fermée aux autres. Lorsque tout un vaste groupe humain devient également partie prenante d’un tel égoïsme, l’unité qui en résulte contribue par la suite de manière décisive à le rassembler en une nation. À première vue, ses membres pensent qu’en s’organisant sur la base de l’identité de leurs intérêts économiques, ils ont préservé leurs intérêts et leurs droits ; mais lorsque de nombreux groupes et nations dressent autour d’eux d’infranchissables murailles d’un tel égoïsme, la vie humaine devient extrêmement pénible du fait de leurs propres actes. Leur propre égoïsme devient une entrave à leurs pieds et des menottes à leurs mains : en s’efforçant de fermer aux autres la porte de leur rizq, ils perdent eux-mêmes la clé de leur propre réserve de subsistance. Ce spectacle se déploie aujourd’hui clairement sous nos yeux. Les États d’Europe, d’Amérique et du Japon en subissent les effets néfastes. Ils ne comprennent pas aujourd’hui comment ils vont réduire en miettes les forteresses économiques qu’ils avaient eux-mêmes édifiées, les considérant comme le moyen parfait de se protéger. Face à une telle situation, ne devons-nous pas encore considérer comme totalement antiscientifiques et absurdes la division en groupes pour gagner sa subsistance et l’établissement, sur cette base, de caractéristiques nationales ? En vérité, dans le vaste monde d’Allah, on ne voit pas quel mal pourrait résulter du fait d’accorder à l’être humain la liberté de rechercher et de gagner le rizq qu’Allah lui a accordé.

La nationalité politique

L’unité administrative, c’est-à-dire le fait d’être soumis au même gouvernement, est fondamentalement une chose temporaire, éphémère et sans fondement. Il n’est jamais possible d’établir sur cette base une nationalité solide, durable et vigoureuse. L’idée de rassembler les sujets d’un même État par le lien de leur allégeance et de les constituer en une nation n’a jamais été couronnée de succès. Tant que l’État demeure victorieux, dominateur et doté d’une puissance invincible, il est vrai que les sujets restent unis et liés par les chaînes de ses lois ; mais dès que le lien de ces lois se relâche quelque peu, les populations porteuses de courants de pensée différents sont contraintes de se disperser instantanément dans toutes les directions. Après l’affaiblissement du pouvoir central de l’Empire moghol, rien ne s’opposa le moins du monde à l’émergence, dans les diverses régions de l’Inde, de nationalités fondées sur des politiques distinctes. Il en fut de même pour l’Empire ottoman. À la fin, les Jeunes-Turcs déployèrent certes toutes leurs forces pour édifier le palais de la nationalité ottomane ; mais celui-ci s’effondra au moindre choc comme un château de cartes. L’exemple de l’Autriche-Hongrie est encore plus récent. Les pages de l’histoire ne manquent pas d’événements de ce genre. Pourtant, même après avoir été témoins de ces précédents historiques, ceux qui estiment possible d’établir une nationalité politique méritent assurément des remerciements pour leurs rêves colorés et leur imagination débridée.

L’humanisme universel

L’analyse qui précède a clairement montré qu’aucune des divisions en lesquelles l’humanité a été fractionnée ne repose sur une quelconque logique scientifique. Ce ne sont rien d’autre que de simples divisions matérielles et grossières. Il suffit donc d’un léger élargissement de la perspective pour en briser les limites. La persistance et la durée de ces divisions dépendent uniquement des ténèbres de l’ignorance, de la limitation du regard et de l’étroitesse de l’esprit. Plus les éclairs du savoir et de la science s’intensifient et se développent, plus la vision intérieure devient aiguë et étendue, plus la grandeur du cœur s’accroît, et plus le voile de ces distinctions matérielles et grossières se soulève. En fin de compte, le tribalisme doit céder sa place à l’humanité, et le régionalisme à l’universalité du monde. Même au sein des différences de couleur et de langue, l’unité de l’essence vitale de l’humanité demeure manifeste. Dans le monde d’Allah existent des intérêts économiques communs à tous les serviteurs d’Allah. Dans les limites des systèmes politiques, seules quelques ombres apparaissent ; elles se meuvent à la surface de la terre et croissent ou décroissent au gré de la rotation du soleil de la fortune.

L’idéologie libérale de l’islam

C’est précisément ce que l’islam a proclamé. L’islam ne reconnaît entre les êtres humains aucune différence matérielle, fondée sur les biens ou perceptible par les sens. Selon l’islam, tous les êtres humains sont issus d’une même origine :

خلقكم من نَّفْسٍ وَّاحِدَةٍ وَّ خَلَقَ مِنْهَا زَوْجَهَا وَبَثَّ منهُما رِجَلاً كَثِيرًا وَّنِساءً – (النساء: 1)

« Allah vous a créés à partir d’un seul être humain. Puis, de celui-ci, Il a créé sa compagne. Et de l’union des deux, Il a répandu sur la terre une multitude d’hommes et de femmes. » — Sourate An-Nisâ’, 1

La différence entre les lieux de naissance ou les lieux de sépulture des êtres humains n’est pas une différence fondamentale ; en réalité, tous les êtres humains sont entièrement égaux :

وهُو الَّذى انْشاْكم من نَّفسٍ وَّاحِدَةٍ فَمُستَقَرَّ وَّمُستَوْدَعٌ ط – (الانعام : 98) « Il vous a créés d’une seule âme et, pour chacun, un lieu de séjour et un lieu de dépôt est fixé. » — Sourate Al-An‘âm, 98. Ensuite, la vérité profonde de la prétendue différence de lignage et de famille est dévoilée :

يَاَيُّها النَّاسُ اِنَّا خلقناكم من ذكَرٍ وَّ اُنْثى و جعلناكم شعوبا وَّقبائلَ لِتِعارَفوا ط اِنَّ اكرمكم عند الله اتقاكم ط – (الحجرات : 13)

« Ô hommes ! Je vous ai répartis en peuples et en tribus afin que vous puissiez vous connaître les uns les autres. Mais, en réalité, le plus honorable d’entre vous auprès d’Allah est celui qui est le plus pieux et le plus attaché à la crainte d’Allah. » — Sourate Al-Hujurât, 13

Autrement dit, la distinction entre peuples et tribus n’a été établie que pour permettre la connaissance réciproque ; elle n’a pas pour but de susciter entre eux la jalousie, l’hostilité, la vanité, l’orgueil ou les querelles. Il ne serait pas convenable d’oublier l’unité fondamentale de l’humanité à cause de ces différences et oppositions extérieures. Le seul critère permettant de vous distinguer les uns des autres est le caractère moral, les actes réels, l’honnêteté et la propension au péché.

Ensuite, Allah Tout-Puissant a déclaré que les dissensions au sein de la société humaine et les conflits entre les différents groupes constituent un châtiment particulier d’Allah Tout-Puissant. C’est le poison de votre hostilité réciproque qui vous accable.

اَوْ يلبسكم شِيِعًا وَّيُذيْقَ بعضَكم بَاْسَ بَعضٍ ط – (الانعام: 65)

« Ou Il vous divisera en différents groupes et fera goûter à certains d’entre vous la force des autres. » — Sourate Al-An‘âm : 65

Dans le Coran Majid, le fait de semer la discorde est également compté parmi les fautes semblables à celles pour lesquelles Pharaon avait été maudit et châtié par Allah :

اِنَّ فِرْعَونَ علاَ فى الارْضِِ وَجَعَلَ اهلها شِيَعًا – (القصص: 4)

« Pharaon s’est montré arrogant et orgueilleux sur la terre et a divisé ses habitants en différents groupes. » — Sourate Al-Qasas : 4

Puis Il a déclaré qu’Allah est le Maître de la terre et qu’Il a investi l’humanité de la dignité du califat sur cette terre. Il a soumis à l’être humain toutes les choses de la terre. Il n’est donc pas nécessaire que l’être humain demeure esclave d’une région particulière. Le vaste monde s’étend devant lui. Si un endroit devient pour lui difficile d’accès ou inhabitable, il lui est très facile de partir ailleurs. Où qu’il aille, il y trouvera les bienfaits immenses et inépuisables d’Allah.

Lors de la création de l’humanité, Allah avait déclaré :

اِنِّى جَاعلٌ فِى الارضِ خَليفةٌ ط – (البقرة : 30)

« Je veux envoyer un calife sur la terre. » — Sourate Al-Baqara : 30

ألم تَرَ اَنَّ الله سخَّرلكم مَّا فِى الارضِ – (الحج : 65)

« Ne voyez-vous pas qu’Allah a soumis à votre autorité toutes les choses de ce monde ? » — Sourate Al-Hajj : 65

أَلم تكن ارضُ الله وَاسعَةً فَتُهَاجِرُوا فِيْهَا ط – (النَّساء : 97)

« La terre d’Allah n’était-elle pas vaste ? Ne pouviez-vous pas émigrer d’un endroit à un autre ? » — Sourate An-Nisa : 97

وَمن يُّهَاجر فِى سبيل الله يَجِد فِى الارض مُرَغَمًا كَثِيْرًا وَّسَعَةً – (النِّساء : 100)

« Celui qui émigrera dans le sentier d’Allah trouvera sur terre un vaste espace et une grande aisance. » — Sourate An-Nisa : 100

Lisez l’ensemble du Coran : vous n’y trouverez nulle part un seul mot à l’appui du nationalisme, du tribalisme ou du régionalisme ; le Coran s’adresse à l’ensemble de l’humanité et lui présente l’appel islamique. Il invite toute l’humanité vivant sur la terre au bien et à la prospérité. À cet égard, aucun privilège ni aucune supériorité, même infime, n’a été accordé à une quelconque nation ou région ; dans le monde, une relation particulière n’a été établie qu’avec La Mecque. Mais il est dit au sujet de cette Mecque :

سَوَاءَنِ العَاكِفُ فِيْهِ وِالبَادِ ط – (الحج : 25)

« Les habitants originels de La Mecque et les musulmans venus de l’extérieur y sont absolument égaux. — Sourate al-Hajj : 25

Il est dit au sujet des polythéistes, anciens habitants de La Mecque :

اِنَّمِا المُشْرِكون نَجَسٌ فَلاَ يَقربوا المَسْجد الحرَام بَعدَ عَامِهِم هَذَا ج- ( التَّوب : 28)

« Les polythéistes sont impurs ; qu’ils ne s’approchent donc plus de la Mosquée sacrée — la Kaaba — après cette année. » — Sourate at-Tawba : 28

L’analyse claire exposée ci-dessus a démontré que le particularisme national et régional a été entièrement extirpé de l’islam. Désormais, chaque musulman peut dire : « Chaque pays est mon pays, car il est le pays de mon Allah. »

Le conflit entre le tribalisme et l’islam

Dès les premiers temps de l’essor de l’islam, l’hostilité et la discrimination fondées sur la lignée, la tribu et l’attachement au pays d’origine apparurent comme les principaux obstacles sur sa route.

La propre tribu de Muhammad (s.) fut, à cet égard, la plus avancée. La fierté de la lignée ainsi que le sentiment de supériorité tribale et personnelle se dressaient comme un mur infranchissable entre eux et l’islam. Ils disaient :

لَوْ لاَ نُزِّلَ هذا القران على رَجُلٍ من القَرْيَتَيْنِ عَظِيْم – (زخرف : 31) « Si le Coran était réellement un Livre révélé par Allah, il aurait été révélé à un personnage éminent de La Mecque ou de Taëf. » — Sourate az-Zukhruf, 31

Abû Jahl pensait que Muhammad (s.) ne prétendait être prophète que pour accroître encore la gloire de sa lignée. Il disait :

« Il existait autrefois une rivalité entre nous et le clan d’Abd Manâf. Nous rivalisions avec eux dans le domaine de la cavalerie. En matière de nourriture, d’hospitalité et de charité, nous étions également leurs égaux. À présent, il a commencé à dire que la révélation lui est descendue. Par Dieu, nous ne reconnaîtrons jamais Muhammad comme véridique. »

Ce n’était pas seulement la manière de penser d’Abû Jahl ; c’était aussi la grave erreur de l’ensemble des Arabes polythéistes. C’est pourquoi tous les autres clans de Quraysh commencèrent à se montrer hostiles aux Banû Hâshim. De leur côté, les membres des Banû Hâshim, eux aussi poussés par cette hostilité tribale, continuèrent à soutenir et à aider le Prophète Muhammad (s.). Pourtant, nombre d’entre eux n’avaient pas encore embrassé l’islam. Les Banû Hâshim furent assiégés dans la « grotte d’Abû Tâlib », et toute la tribu de Quraysh rompit pour cette raison toutes relations avec eux. Les familles musulmanes relativement faibles, accablées par la sévère oppression et les persécutions cruelles des Qurayshites, furent contraintes d’émigrer vers l’Abyssinie ; quant à celles dont la lignée était plus puissante, elles survécurent en se protégeant tant bien que mal de l’oppression grâce à la force de leur clan.

Les Juifs d’Arabie attendaient l’apparition d’un prophète, conformément aux prophéties des prophètes de la descendance des Banû Isrâ’îl. Grâce aux nouvelles qu’ils avaient diffusées, de nombreux habitants de Médine embrassèrent l’islam dès le début de la prédication islamique du noble Prophète (s.). Mais les Juifs eux-mêmes ne purent croire au dernier Prophète qu’en raison de leur seul sentiment de supériorité lignagère. Leur objection était que le prophète attendu était né dans la descendance d’Ismaël au lieu de naître dans celle d’Israël. Ce sentiment de supériorité les avait égarés et corrompus à tel point qu’ils s’étaient alliés aux polythéistes au lieu de s’unir aux monothéistes.

La situation des chrétiens de cette région était la même. Eux aussi attendaient le prophète annoncé. Mais ils pensaient que ce prophète naîtrait en Syrie. Ils n’étaient absolument pas disposés à reconnaître un prophète arabe. Lorsque le message du noble Prophète (s.) parvint à Héraclius, celui-ci dit aux marchands qurayshites : « Je savais qu’un autre prophète viendrait, mais je ne pensais pas qu’il apparaîtrait parmi vous. »

Lorsque l’appel de l’islam parvint à al-Muqawqis, en Égypte, celui-ci déclara également : « Je savais qu’un autre prophète allait venir, mais je pensais qu’il naîtrait en Syrie. »

Chez les peuples non arabes de cette époque également, ce sentiment de supériorité s’était manifesté avec une extrême intensité. Lorsque la lettre du Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) parvint à Khosro Parviz, qu’est-ce qui le mit en colère ? Il déclara : « Comment un homme issu d’un peuple d’esclaves ose-t-il s’adresser au roi du monde non arabe ! » Il considérait le peuple arabe comme vil et méprisable. Ils n’étaient nullement disposés à admettre qu’un homme capable d’appeler à la vérité puisse naître au sein d’un tel peuple.

Aux yeux des Juifs ennemis de l’islam, éveiller parmi le peuple la haine entre tribus apparentées et le sentiment de supériorité fondé sur la lignée constituait une arme extrêmement tranchante à employer contre l’islam. C’est pour cette raison qu’ils s’étaient alliés aux hypocrites de Médine. Un jour, en rappelant la bataille de Buʿāth, ils attisèrent entre les deux tribus des Ansar, les Aws et les Khazraj, un tel feu de haine, d’animosité et de supériorité qu’une situation dangereuse surgit : les glaives aiguisés des deux groupes étaient sur le point d’être tirés et un affrontement direct devenait imminent. C’est à ce propos que le verset suivant fut révélé :

يّايُّهَا الَّذينَ امَنُوا اِنْ تُطِعُوا فَرِيْقًا مِّنَ الَّذِيْنَ اُوْتُوا الكتَابَ يَرُدَّوكُم بَعْدَ اِيْمَانِكم كَافِرُوْنَ – (ال عمران : 100)

« Musulmans ! Si vous obéissez à un groupe de ceux qui ont reçu le Livre, ils vous ramèneront de la foi vers la mécréance. » — Sourate Āl ʿImrān : 100

C’est en raison de ce sentiment de supériorité fondé sur la lignée et la patrie que les hypocrites de Médine brûlaient de rage en voyant le Prophète issu de la tribu quraychite gouverner Médine et les Muhajirun circuler librement dans les plantations de palmiers des Ansar. Le chef des hypocrites, ʿAbdullah ibn Ubayy, répétait : « Ces misérables de la tribu de Quraysh sont venus dans notre pays et se sont gonflés d’orgueil. Tels des chiens élevés dans le confort, ils ont maintenant commencé à mordre même leur maître. » S’adressant aux Ansar, il dit : « C’est vous qui les avez élevés au-dessus de vos têtes, c’est vous qui leur avez accordé une place dans votre pays. Vous leur avez donné une part de vos biens. Par Allah, si aujourd’hui vous cessez de les soutenir et de les aider, ils se retrouveront complètement démunis. » Le Coran glorieux répondit à leurs propos en ces termes :

هُمُ الَّذِيْنَ يَقُلُونَ لاَ تُنْفِقُونَ على مِنْ عِنْدِ رَسُولِ الله حَتَّى يَنْفَضُّوا ط وَ لِلّه خَزَئِنُ السَّموات وَالارضِ وَلكنَّ المُنَافِقِيْنَ لاَ يَفْقَهُونَ – يَقُوْلُوْنَ لَئِنْ رَّجَعْنَا إلىَ المَدِيْنَةِ لَيُخْرِجَنَّ الاغَزُّ مِنْهَا الاَذَلَّ ط وَلِلَّهِ العِزِّةُ وَلِرَسُوْلِهِ وَلِلْمُةْمِنِيْنَ وَلَكِنَّ المُنافِقِيْنَ لاَ يَعلمون — (8-7)

« Ce sont eux qui disent : “Ne dépensez rien pour les compagnons du Messager d’Allah, afin qu’ils se dispersent.” Mais ils ne comprennent pas que c’est à Allah qu’appartiennent les trésors des cieux et de la terre. Ils disent : “Si nous retournons à Médine, le plus puissant en expulsera certainement le plus faible.” Or la puissance appartient à Allah, à Son Messager et aux croyants, mais les hypocrites ne le savent absolument pas. » — Sourate al-Munāfiqūn : 7-8

C’est l’intensité d’un tel sentiment de supériorité qui avait poussé Abdallah ibn Ubayy à accuser et à calomnier Aïcha. Et c’est uniquement grâce au soutien des Khazraj que cet ennemi d’Allah et du Messager avait échappé au châtiment de ses actes.

Le jihad de l’islam contre le sentiment de supériorité et l’hostilité

Il ressort clairement de la discussion qui précède qu’après la mécréance et le polythéisme, le sentiment de supériorité et la haine fondés sur l’ascendance et l’appartenance nationale constituent le plus grand ennemi du grand appel et du mouvement de l’islam. C’est pourquoi, au cours de ses vingt-trois années de vie prophétique, le dernier Prophète a mené, après le combat contre la mécréance, le plus grand jihad contre cette jahiliyyah du sentiment de supériorité et de la haine, dans le but de l’éradiquer à jamais. Il suffit d’ouvrir tous les ouvrages de hadith et de biographie pour que la véracité de cette affirmation soit démontrée de manière incontestable. La manière dont le Noble Prophète a aboli les distinctions fondées sur le sang, la terre, la couleur, la langue et la supériorité ou l’infériorité des hommes, dont il a brisé les murs anormaux et infranchissables de l’antagonisme et de la discrimination entre les êtres humains, et dont il a rendu toute l’humanité égale et unie en tant qu’êtres humains, dépasse véritablement les limites de l’émerveillement lorsqu’on y réfléchit.

Le Noble Prophète a déclaré d’une voix retentissante :

ليسَ مِنَّا مَنْ مَّاتَ على العَصَبِيَّةِ لَيْسَ مِنَّا الى دعى الى العَصَبِيَّةِ لَيْسَ مِنَّا قَاتَلَ على العَصَبِيَّةِ –

« Celui qui meurt pour le sentiment de supériorité et la haine, celui qui y appelle les autres et celui qui livre combat pour cette cause ne peut être compté parmi les membres de ma communauté. »

Il a dit :

لَيْسَ لاَحَدٍ فَضْلٌ على اَحَدٍ اِلاَّ بِدِيْنٍ وَتَفْوًى – النَّاسُ كُلُّهمْ بَنُوادَمَ وَاَدَمُ مِنْ تُرابٍ –

« En dehors de la piété, de l’observance religieuse et de la dévotion, aucun fondement ne peut conférer à une personne la moindre supériorité sur une autre. Tous les êtres humains sont les descendants d’Adam, et Adam a été créé de terre. »

Il a anéanti les distinctions fondées sur la lignée, la patrie, la langue et la couleur en déclarant :

لأ فَضْلَ لِعَرَبىٍّ عَلى عَجْمِىْ وَلاَ لِعَجَمِىْ عَلى عَرَبِىٍُّ كُلُّكُمْ اَبْنَاءُ اَدَمَ – (البخارى)

« Aucun Arabe n’est supérieur à un non-Arabe, et aucun non-Arabe n’est supérieur à un Arabe. Vous êtes tous les descendants d’Adam. »

لأ فَضْلَ لِعَرَبىٍّ عَلى عَجْمِىْ وَلاَ لِعَجَمِىْ عَلى عَرَبِىٍُّ وَلاَ لِاَبْيَضَ على اَسْوَدَ وَلأ لِاَسْوَدَ على ابيَضَ الاَّ بالتَّقوى – (زَادِ المَعَاد)

« L’Arabe n’a aucune supériorité sur le non-Arabe, ni le non-Arabe sur l’Arabe, pas plus que le Blanc sur le Noir ou le Noir sur le Blanc. Cette distinction ne peut reposer que sur la crainte d’Allah et l’observance religieuse. »

اِسْمَعُوْا وَاَطِعُوا وَلَوْ اُسْتُعْمِلَ عَلَيْكُمْ عَبْدٌ حَبشىٌّ كَانَ رَأسُهُ زَبِيْةٌ – (البخارى)

« Même si un esclave abyssin au cerveau gros comme un raisin était nommé chef de votre État, écoutez-le, obéissez-lui et vouez-lui une pleine soumission. »

Après la conquête de La Mecque, lorsque la puissance des armes des musulmans avait fait s’incliner les têtes orgueilleuses et insolentes des Quraychites, le noble Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) se leva pour prononcer un discours et déclara d’une voix tonitruante :

اَلأَ كُلُّ مَا ثَرَةٍ اَوْ مَالٍ اَوْ يُدْعى فهوَ تَحتَ قَدَمِىِْ هَاتَيْنِ –

« Sachez que tous les biens de l’orgueil, de l’arrogance, de la gloire et du sentiment de noblesse, ainsi que toutes les revendications relatives au sang et aux biens, sont aujourd’hui piétinés sous mes deux pieds. »

يَا مِعْشَرِ قَرَيْشٍ اِنَّ اللهَ اَذهَبَ عَنْكم نُخْوَةَ الجَاهِلِيَّةِ وَتَعَظُّمَهَا الاَبَا –

« Ô Quraychites ! Allah a extirpé de vous toutes les haines, les rancœurs, l’orgueil et l’arrogance de l’époque de l’ignorance, ainsi que la gloire ancestrale et le sentiment de supériorité. »اَيُّهَا النَّاسُ كُلُّكم من ادمَ وَادمُ من ترابٍ – لاَفَخْرَ للاَنْسَابِ لاَ فَخْرَ للعربىِّ على العجمىِّ ولاَ للعجمىِّ على العرَبِىِّ اِنَّ اكرمكم عِنْدَ اَللهِ اَتْقَأكُمْ –

« Ô hommes ! Vous êtes tous les descendants d’Adam, et Adam a été créé de terre. Il n’y a aucune place pour la fierté liée à la généalogie. L’Arabe n’a aucune supériorité sur le non-Arabe, ni le non-Arabe sur l’Arabe. Parmi vous, le plus honorable auprès d’Allah est celui qui est le plus pieux et Le craint le plus. »

Après avoir accompli le culte d’Allah, le Prophète (paix et bénédictions sur lui) présentait devant Allah le témoignage et la reconnaissance sincère de trois vérités. Premièrement, Allah n’a aucun associé. Deuxièmement, Muhammad (paix et bénédictions sur lui) est le serviteur et le Messager d’Allah. Troisièmement, tous les serviteurs d’Allah sont également frères les uns des autres.

Le fondement de la nationalité islamique

Ainsi, Allah et Son Messager ont définitivement réduit en miettes les fondements circonscrits, matériels, sensibles, mondains et superstitieux sur lesquels ont été édifiés les palais des diverses nationalités du monde. En se fondant sur les oppositions et les discriminations non scientifiques susmentionnées, liées à la race, à la tribu, à la patrie, à la langue, à l’économie et à la politique, les hommes avaient, par leur sottise et leur ignorance extrême, divisé l’humanité en fragments multiples et infimes ; l’islam les a tous brisés sous un coup dévastateur et, du point de vue de l’humanité, a fait de tous les hommes des êtres de même catégorie, de même dignité et jouissant des mêmes droits.

Après avoir extirpé cette barbarie de l’époque de l’ignorance, l’islam a présenté, sur une base scientifique, une nouvelle conception de la nationalité. Certes, la nationalité islamique établit une distinction entre les hommes ; mais celle-ci ne repose sur aucune cause matérielle, mondaine ou extérieure : elle se fait du point de vue spirituel, moral et humain. Une disposition naturelle de vérité a été présentée aux hommes : elle s’appelle l’islam. L’ensemble de l’humanité a été invité à la servitude et à l’obéissance envers Allah, à la pureté et à la sincérité du cœur et de l’esprit, ainsi qu’à la droiture des actes et à l’observance religieuse. Il a ensuite été dit que ceux qui accepteraient cette invitation seraient considérés comme une seule nation. Quant à ceux qui la rejetteraient, ils appartiendraient à une nation entièrement différente. Autrement dit, l’une est la nation de la foi et de l’islam, dont l’ensemble des individus constitue une ummaوَكَذَالِكَ جَعَلناكم اُمَّةً وَّسَطًا ; l’autre est la nation de la mécréance et de l’égarement. Ses adeptes, malgré leurs divergences d’opinion et leurs différences réciproques, sont considérés comme appartenant au même groupe et à la même nation.وَاللهُ لاَ يَهْدىِ القَومَ الكافِرِيْنَ

Il n’existe entre ces deux nations aucune différence du point de vue de l’ascendance ou de la tribu. La différence réside dans la croyance et les actes. Ainsi, deux enfants du même père peuvent, en raison de la différence susmentionnée entre l’islam et la mécréance, être distincts et compter parmi deux nations différentes ; inversement, deux personnes sans lien de parenté et inconnues l’une de l’autre peuvent, parce qu’elles ont embrassé le même islam, appartenir à une seule nation.

La différence de patrie ne peut pas non plus être une cause de séparation entre ces deux nations. Ici, la distinction se fait sur la base de la vérité et du faux. Or la vérité et le faux n’ont pas de « patrie ». Deux personnes vivant dans la même ville, le même quartier et la même maison peuvent avoir des nationalités différentes en raison de la différence entre l’islam et la mécréance. Et un Noir peut, par le lien de l’islam, être le frère d’un Marocain.

La différence de couleur n’est pas non plus ici une cause de différence nationale. La couleur de l’apparence extérieure est insignifiante en islam ; seule la couleur d’Allah y revêt de l’importance, et c’est elle qui est la meilleure, la plus excellente de toutes les couleurs.

صِبْغَةَ اللهُ ط وَمَنْ اَحسَنُ مِنَ اللهِ صِبْغَةًDu point de vue de l’islam, un Blanc et un Noir peuvent être considérés comme membres d’une même nation, tandis qu’en raison de la mécréance, il est tout à fait possible que deux Blancs appartiennent à deux nations différentes.

La différence de langue n’est pas non plus une cause de distinction entre l’islam et la mécréance. En islam, la langue parlée n’a absolument aucune valeur ; ce qui compte, c’est la parole inexprimée de l’esprit et du cœur. Car c’est elle qui est parlée dans le monde entier et que tous peuvent comprendre. De ce point de vue, un Arabe et un Africain peuvent avoir la même langue, tandis que la langue de deux « Arabes » peut être différente.

La différence entre les systèmes économiques et politiques est également totalement dépourvue de fondement lorsqu’il s’agit de la distinction entre l’islam et la mécréance. Il n’existe ici aucun débat au sujet de l’argent et des biens ; la question la plus importante est celle de la richesse de la foi. Ce n’est pas la domination de l’homme, mais l’obéissance à Allah, qui constitue l’unique fondement des conflits et des luttes politiques. Tous ceux qui soutiennent et servent le gouvernement divin, et ceux qui ont sacrifié pour lui leurs biens et leur vie, forment une seule nation, qu’ils soient habitants du Pakistan ou du Turkestan. Quant à ceux qui sont ennemis du gouvernement d’Allah et qui ont vendu leur vie et leurs biens à Satan, ils appartiennent à une nation entièrement distincte. Il n’y a aucune raison d’ouvrir un débat sur le royaume dont ils sont habitants ou sujets, ni sur le système économique sous lequel ils vivent.

Ainsi, la limite ou la frontière que l’islam a fixée à la nationalité n’est ni une réalité sensorielle, matérielle ou mondaine ; c’est une frontière entièrement fondée sur la science. Deux personnes vivant sous le même toit peuvent être séparées par cette frontière. À l’inverse, deux personnes vivant aux confins de l’Orient et de l’Occident peuvent être incluses dans cette même frontière.

Il y a ici du texte en ourdou.

Le centre de ce cercle de la nationalité islamique est la kalima : « Il n’y a de divinité qu’Allah, Muhammad est le Messager d’Allah. » Toute amitié et toute inimitié reposent sur cette kalima. Sa reconnaissance unifie les êtres humains, tandis que son rejet provoque entre eux une séparation définitive. Celui que cette kalima sépare ne peut être uni à personne par le sang, la terre, la langue, la couleur, la subsistance, le système de gouvernement ou quelque lien de parenté que ce soit. De même, rien ne peut séparer ceux que cette kalima unit. Aucune différence de langue, de tribu ou de couleur, aucun conflit de richesse, de propriété ou de terre ne peut établir de frontière discriminatoire entre les musulmans dans les limites de l’islam ; nul n’en a le droit. Qu’un musulman soit chinois ou marocain, noir ou blanc, qu’il parle hindi ou arabe, qu’il soit sémite ou aryen, citoyen du même État ou habitant d’États différents, tous appartiennent à la nation musulmane. Ils sont membres de la société islamique, citoyens de l’État islamique, soldats de l’armée islamique et gardiens de la loi et des préceptes islamiques. Aucune disposition de la charia islamique — qu’il s’agisse du culte, des transactions réciproques, de l’organisation sociale, de l’économie, de la politique ou de quelque autre domaine de la vie — ne fait la moindre distinction entre les musulmans en raison du sexe, de la langue ou du lieu de naissance ; elle ne proclame personne supérieur ou inférieur à autrui.

 

Les principes islamiques de l’organisation et de l’activité commerciale

Mais ce serait une grave erreur de soupçonner que l’islam a entièrement rejeté toutes les relations humaines et concrètes. L’islam a ordonné aux musulmans de préserver les liens de parenté et leur a expressément interdit de les rompre. Il a vivement insisté sur l’obéissance aux parents et l’exécution de leurs instructions. Il a établi, entre les personnes unies par le sang, la succession conformément au droit successoral, et reconnu aux proches parents le premier droit en matière d’aumône et de charité. Il a ordonné de protéger sa famille, son foyer et ses biens contre les attaques de l’ennemi. Il a ordonné de combattre l’oppresseur, et ceux qui sont tués dans de tels combats sont appelés des martyrs. Il a enseigné à faire preuve, dans tous les aspects de la vie, de compassion, de bonté, d’amour et d’affection envers chaque être humain, quelle que soit sa religion. Rien dans les enseignements de l’islam ne permet de comprendre — et il est impossible de le soutenir — qu’il ait interdit de s’efforcer de servir et de protéger le pays et la nation, ou de vivre en paix et avec courtoisie avec ses voisins non musulmans.

L’instruction donnée par l’islam de maintenir des relations mutuelles entre les êtres humains n’est que l’expression cohérente et naturelle de ces relations concrètes. Toutefois, il existe une différence fondamentale entre l’islam et le non-islam en matière de nationalité. Cette différence apparaît également très clairement en ceci : les autres peuples du monde ont fondé la nationalité sur ces réalités matérielles, tandis que l’islam ne l’a fondée sur aucune d’entre elles. Du point de vue de l’islam, le lien de la foi est supérieur et plus important que les liens matériels mentionnés. Au besoin, il faut même être prêt à sacrifier toutes les autres formes de relations afin de préserver ce seul lien. La déclaration de l’islam est la suivante :

قَد كَانت لكم اُسْوَةٌ حَسَنَةٌ فىْ اِبْرَاهِيْمَ وَالَّذِيْنَ مَعَهُ ج اِذ قَالوُا لِقَوْمِهِم اِنَّا بُرِءَؤُا منكم وَ مِمَّا تعبدون من دُوْنِ اللهِ ز كَفَرْنَا بِكُمْ وَبَدَاْ بَيْنَنَا وَبَيْنَكم العَدَاوَةَ وَألبَغَضَاءُ اَبَدًا حَتَّى تَؤْمِنُوْا بِاللهِ وَحدَهُ – (الممتحنة: 4)

« Vous avez un modèle à suivre dans Abraham et ceux qui l’accompagnaient. Ils ont dit clairement à leur peuple, fondé sur la patrie et la lignée : “Nous n’avons aucun lien avec vous ni avec ceux que vous adorez en dehors d’Allah. Nous vous désavouons totalement. Entre vous et nous ont commencé une inimitié et une haine éternelles, jusqu’à ce que vous croyiez en l’Unique Allah.” » — Sourate al-Mumtahana, 4

L’islam dit :

لاَ تَتَّخذوا ابَاءَكم وَاِخوانكم اَوْ لياءَ اِنِ اِسْتَحَبُّوا الكُفرَ على الايْمَان ط وَمن يَتَوَلَّهم منكم فَاُلَــــئِك هُمُ الطَّلِمُوْنَ – (التَّوبة : 23)

« Même vos père et mère ainsi que vos frères, s’ils préfèrent et aiment la mécréance plutôt que la foi en Allah, ne les considérez pas comme vos proches. Et quiconque parmi vous les prend pour amis sera certainement compté parmi les injustes. » — Sourate At-Tawba : 23

De plus — اِنَّ مِنْ اَزواجكم وِاَوْلاَدكم عَدُوًّا لَّكم فاحذَرُوْهُمْ ج – (التَّغَابُنْ : 14)

« Parmi vos épouses et vos enfants, il en est qui sont vos ennemis ; prenez donc garde à eux. » — Sourate At-Taghabun : 14

L’islam ordonne que, même si un conflit et une opposition surgissent entre votre religion, l’islam, et votre patrie, vous quittiez votre patrie pour l’islam. Celui qui, par amour pour la religion, est incapable d’émigrer en oubliant l’amour de sa patrie est un hypocrite ; vous ne pouvez avoir aucun lien avec lui.

فَلاَ تَتَّخِذُوْا منهم اَوْلــياءَ حَتَّى يُهَاجِرُوا فى سَبِيْل اللهِ ط – (النســـاء : 89)

« Tant qu’ils n’émigreront pas dans le sentier d’Allah, ne prenez personne parmi eux pour ami. » — Sourate An-Nisa : 89

En raison de la différence entre l’islam et le kufr, même les liens du sang les plus étroits se rompent. Les parents, les frères et les fils deviennent étrangers uniquement parce qu’ils s’opposent à l’islam. En raison de leur hostilité envers Allah, les liens avec les membres de la même lignée sont rompus. Lorsque l’hostilité extrême entre le kufr et l’islam commence, il faut abandonner sans hésitation sa terre natale. Cela signifie clairement que l’islam occupe une place supérieure à tous les biens et à tous les liens de ce monde. Pour la cause de l’islam, on peut très facilement sacrifier tout ce que possède le monde ; mais on ne peut abandonner l’islam pour aucune chose. On observe également une scène et un état d’esprit analogues dans l’autre sens. L’islam unit dans un lien fraternel étroit des gens qui n’ont entre eux aucun lien ni aucune affinité fondés sur une réalité matérielle quelconque — ni le sang, ni la patrie, ni la langue, ni la race, entre autres — et ils deviennent mutuellement des « frères ». Il est dit dans le Saint Coran, en s’adressant à l’ensemble des musulmans :

وَاعتَصِمُوا بحبل اللهِ جَمِيْعَا وَّلاَ تَفَرَّقُوا ص وَاذكُرُوا نِعمِةَ اللهِ عليكم اِذ كنتم اعداءً فَالَّفَ بَيْنَ قُلُبِكم فَاصْبحتُم بِنِِعمته اِخْوَانَا ج وَكنتم على شَفَا حُفْرَةٍ مِّنَ النَّارِ فَانْقَذَكم مِنْهَا ط – (ال عِمران : 103)

« Saisissez-vous tous ensemble de la corde d’Allah et ne vous divisez pas. Souvenez-vous de la grâce d’Allah envers vous : autrefois, vous étiez des ennemis déclarés les uns des autres, mais Il a suscité l’amour mutuel dans vos cœurs. Et, par Sa grâce — l’islam —, vous êtes devenus liés les uns aux autres par les liens de la fraternité. Vous vous teniez au bord d’un gouffre profond de feu ardent, en raison de votre sentiment de supériorité et de votre haine réciproque ; Allah Tout-Puissant vous en a sauvés. » — Sourate Âl ‘Imrân : 103

Il est dit au sujet de toutes les catégories de non-musulmans :

فَاِنْ تَابُوا وَاَقَامُوا الصَّلوة وَاَتُوا الزَّكوة فَاِخْوَانكم فى الدِّيْنِ ط – (التَّوبة : 11)

« S’ils abandonnent le kufr, se repentent, accomplissent la salat et acquittent la zakat, ils seront considérés comme vos frères dans la religion. » — Sourate at-Tawba : 11

En revanche, l’identité des musulmans est présentée ainsi :

مُحَمَّدُ الرَّسُولُ اللهِ ط وَالَّذِيْن َمَعَهُ اَشِدَّءُ على الكُفَّارِ رُحُمَاءُ بَيْنَهُم – (الفتح : 29)

« Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui) est le Messager d’Allah, et ses compagnons sont rudes, d’une fermeté inflexible comme l’acier, envers les mécréants, mais ils sont liés entre eux par des liens d’affection et d’amour incomparables. » — Sourate Al-Fath, 29

Le vénérable Prophète Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui) a dit :

« Il m’a été ordonné de combattre les gens jusqu’à ce qu’ils témoignent qu’il n’y a de divinité qu’Allah et que Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui) est Son Prophète, qu’ils se tournent vers notre qibla, qu’ils soient disposés à manger les animaux que nous avons égorgés et qu’ils accomplissent la prière comme nous. Dès qu’ils feront cela, leurs vies et leurs biens nous seront inviolables. Toutefois, la possibilité d’intervenir à leur encontre au nom du droit et de la justice restera ouverte. Leurs droits seront égaux à ceux des autres musulmans, et leurs devoirs seront semblables à ceux des autres musulmans. » — Abou Dawoud, Kitab al-Jihad.

Ils ne seront pas seulement égaux en droits et en devoirs. En réalité, aucune possibilité de créer entre eux une différence ou une discrimination, sous quelque rapport que ce soit, n’existe. En plus du hadith précité, il est également rapporté ceci :

المسلم للمسلمِ كالبنيانِ يَشُدُّ بَعضَهُ بَعْضًا –

« Les musulmans entretiennent entre eux une relation solide, semblable à celle d’un mur. Chacune de ses parties renforce l’autre. »

مَثَلُ المُؤمِنِيْنَ فِىْ تَوَادِّهِمْ وَتَرَحُمِهم وَتَعَاطُفِهِمْ كَمَثَلِ الجَسَدِ الوَاحِدِ اِذَا اشْتَكَ منه عُضْوٌ تداعى له سائِرُ الجَسَد بالسَّهْرِ وَالحُمَّى –

« Du point de vue de l’amour réciproque, de l’affection et de la tendresse, la communauté musulmane est comparable à un corps parfaitement complet. Lorsqu’une partie de ce corps ressent une douleur, le corps tout entier en devient privé de sommeil et de repos. »

Le Prophète éminent (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) a désigné ce « corps » de la communauté islamique par le nom de « jama‘at ». Il a dit :

يَدُ اللهِ على الجماعة وَمنْ شَذَ شُذَ فِىْ النَّارِ-

« La main d’Allah est sur la jama‘at. Celui qui se séparera de la jama‘at sera jeté en enfer. »

مَنْ فَارَقَ الجمعة شِبرًا خلع رِقْبَةً الاِسْلامِ من عُنُقِهِ –

« Celui qui se séparera et s’éloignera de la jama‘at même de la largeur d’un empan, c’est comme s’il avait arraché de son propre cou la corde de l’islam. »

Ce n’est pas tout ; il est même dit jusqu’à ce point :

مَنْ اَرَدَ اَنْ يُفَرِّقُ جَمَاعتَكم فَاقْتُلُوهُ –

« Celui qui voudra provoquer une division dans votre jama‘at, tuez-le. » Et مَنْ اَرَدَ اَنْ يُفَرِّقُ اَمرالاُمَّةِ وَهِىَ جَمِيعُ فَاضْرِبُهُ بالسُّيُفِ كَائنا من كان – (مسلم, كتاب الامارة) « Celui qui voudra rompre le lien solide de cette nation islamique, châtiez-le par l’épée, quel qu’il soit. »

Comment la nation islamique s’est-elle constituée?

Selon l’idéal islamique, aucune distinction n’existait entre le sang, la terre, la race et la langue. Salman de Perse était l’un des hommes illustres de cette nation. Lorsqu’on l’interrogeait sur son ascendance, il répondait : « Salman, fils de l’islam » — le fils de l’islam. Hazrat Ali (qu’Allah l’agrée) disait à son sujet : « Salman est des nôtres. » Bazan ibn Sasan et son fils Shahar ibn Bazan vivaient eux aussi dans cette société. Ils étaient les descendants de Bahram Gour. Le Noble Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) nomma Bazan gouverneur du Yémen et son fils gouverneur de San‘a. Bilal, le Noir d’Abyssinie, était lui aussi membre de cette assemblée. Hazrat Umar al-Faruq (qu’Allah l’agrée) disait de lui : « C’est l’esclave de notre chef et notre propre chef. » Souhayb de Rome était également membre de cette nation. Hazrat Umar (qu’Allah l’agrée) le désignait pour diriger la prière à sa place. Au sujet de Salim, l’esclave de Hazrat Abu Hudhayfa, Hazrat Umar déclara au dernier moment de sa vie : « Si Salim vivait encore aujourd’hui, je proposerais son nom pour le califat qui me succédera. » Zayd ibn Haritha était un esclave, mais, puisqu’il appartenait lui aussi à la nation islamique, le Noble Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) lui donna en mariage sa cousine, la Mère des croyants, Hazrat Zaynab. Usama, le fils de Zayd, était lui aussi un « membre » de cette assemblée. Le Noble Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) le nomma commandant de l’armée, au sein de laquelle Hazrat Abu Bakr, Umar al-Faruq, Abu Ubayda ibn al-Jarrah et d’autres illustres Compagnons participaient comme simples soldats. Au sujet de cet Usama, Hazrat Umar (qu’Allah l’agrée) dit à son fils Abdullah : « Le père d’Usama était meilleur que ton père, et Usama était meilleur que toi. »

L’idéal des Muhajirun

La nation, ou assemblée, formée selon l’idéal islamique a brisé, sous les coups de l’épée acérée de l’islam, toutes les divinités nommées d’après la lignée, la patrie, la race et la langue, ainsi que les fondements des haines et des inimitiés transmises depuis des temps immémoriaux. Le Noble Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) quitta sa patrie et émigra à Médine avec ses compagnons. Cela ne signifie pas que Hazrat (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) et ses compagnons ne ressentaient aucune attirance ni affection naturelle pour leur patrie. Au moment de quitter La Mecque, il dit : « Ô La Mecque, tu m’es plus chère que tout au monde. Mais que puis-je faire ? Tes habitants ne m’ont pas permis de rester dans ce pays. » Lorsque Hazrat Bilal (qu’Allah l’agrée) tomba malade après être arrivé à Médine, il se souvenait de quelque chose de La Mecque. Malgré cela, tous ces grands hommes émigrèrent uniquement pour l’islam, et ils n’en éprouvèrent jamais le moindre regret.

الاليت شعرى هل ابيتن ليلة * بفتح وحولى اذخرو جليل وهل اردن يوما مياه مجنة * وهل تبدو الى شامة وطفيل

La conduite des Ansar

D’autre part, les habitants de Médine réservèrent un accueil exceptionnel au Noble Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) et aux autres Muhajirun. Ils sacrifièrent généreusement jusqu’à leur vie et leurs biens pour eux. C’est pourquoi Hazrat Aïcha (qu’Allah l’agrée) disait : « Médine a été conquise par le Coran. » Le Noble Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) unit les Ansar et les Muhajirun par des liens de fraternité. Ceux-ci furent liés par une fraternité si profonde qu’ils héritèrent longtemps les uns des autres. Puis Allah mit fin à cette pratique en révélant ce verset :وَاُولُو الارحام بَعضَهُم اَولى بِبَعضٍEn matière d’héritage, les liens du sang sont davantage en droit d’en bénéficier. Les Ansar avaient partagé leurs terres par moitié entre leurs frères muhajirun. Plus tard, lorsque les terres des Banu Nadir furent également conquises, les Ansar demandèrent au Noble Prophète de donner aussi ces terres à leurs frères muhajirun. En louange de ce sacrifice, Allah Tout-Puissant a dit :وَيُؤثرونَ على اَنْفُسِهِم وَلو كان بِهِم خِصَاصةٌ –

« Ils leur donnent la préférence sur eux-mêmes, même s’ils sont eux-mêmes dans le besoin et la difficulté. »

Le vénérable Abdallah ibn Awf et le vénérable Sa’d ibn Rabi’ al-Ansari s’étaient liés par un pacte de fraternité. Ensuite, Sa’d donna la moitié de ses biens à ce frère dans la foi et se déclara prêt à répudier l’une de ses nombreuses épouses afin de la lui donner en mariage. Lorsque les muhâjirûn de l’époque du Noble Prophète (s.a.s.) commencèrent à être successivement nommés califes, pas un seul habitant de Médine ne leur dit : « Vous êtes des étrangers ; quel droit avez-vous de gouverner dans notre pays ? » Le Noble Messager (s.a.s.) et le vénérable Umar al-Faruq (r.a.) avaient donné des terres aux muhâjirûn dans les environs de Médine ; pourtant, aucun Ansari ne prononça même le moindre mot à ce sujet.

La rupture des liens terrestres pour préserver les liens islamiques

Ensuite, lors des batailles de Badr et d’Uhud, les muhâjirûn de La Mecque combattirent ouvertement et dans le sang leurs propres parents et proches, pour la religion de l’islam. Le vénérable Abou Bakr (r.a.) frappa lui-même de son épée son fils Abd al-Rahman ; le vénérable Hudhayfa attaqua son propre père, Abou Hudhayfa ; le vénérable Umar (r.a.) tua son oncle maternel. L’oncle paternel du Noble Prophète (s.a.s.), Abbas, son cousin Aqil et son gendre Abou al-As furent faits prisonniers lors de la bataille de Badr et furent eux aussi traités comme les prisonniers ordinaires. Le vénérable Umar (r.a.) proposa de tuer tous les prisonniers de guerre et que chacun tue le prisonnier qui lui était un proche parent.

Lors de la conquête de La Mecque, le Noble Messager (s.a.s.) attaqua sa propre tribu et sa patrie avec l’aide d’étrangers qui ne lui étaient pas apparentés. Il fit trancher par d’autres la gorge de ses propres compatriotes. Dans l’histoire de l’Arabie, il s’agit véritablement d’un événement extraordinaire et sans précédent : qu’un Arabe attaque sa propre tribu avec des hommes étrangers à celle-ci, non pour se venger ni pour s’emparer de richesses ou de biens, mais uniquement pour établir concrètement une parole. Lorsque les jeunes vauriens de la tribu de Quraysh furent tués, Abou Sufyan vint dire : « Ô Messager d’Allah ! Tous les jeunes enfants de Quraysh sont tués ; ainsi, jusqu’au nom et à la trace de Quraysh disparaîtront. » Le Miséricordieux envers les mondes (s.a.s.) accorda alors la sécurité aux habitants de La Mecque. Les Ansar pensèrent que le vénérable Prophète (s.a.s.) s’était peut-être laissé attirer par son peuple. Ils dirent : « Le vénérable (s.a.s.) n’est après tout qu’un être humain ; finalement, il n’a pas pu s’empêcher de préserver la noblesse de sa propre lignée. » Ayant appris cela, le Noble Prophète (s.a.s.) rassembla les Ansar et leur dit : « L’amour de la lignée ou de ma propre tribu ne m’a nullement attiré ni ébranlé ; je suis le serviteur d’Allah et Son Messager. C’est pour Allah que j’ai émigré et que je suis venu auprès de vous. Désormais, ma vie et ma mort sont liées aux vôtres. » Le Noble Prophète (s.a.s.) prouva la vérité de tout ce qu’il avait dit par chacun des actes de sa vie. Après la conquête de La Mecque, aucune des raisons pour lesquelles il l’avait quittée ne subsistait ; pourtant, il n’y résida pas. Cela prouve que le Noble Messager (s.a.s.) n’attaqua pas La Mecque sous l’emprise d’un sentiment nationaliste ou vindicatif ; il le fit uniquement pour propager et établir le grand message de la vérité.

Plus tard, lorsque les biens des tribus Hawazin et Thaqif furent saisis, une idée erronée semblable se manifesta de nouveau. Le Noble Prophète (s.a.s.) donna une part plus importante du butin aux nouveaux musulmans de la tribu de Quraysh. Certains jeunes Ansar soupçonnèrent là une partialité nationaliste. Un peu irrités et excités, ils dirent : « Qu’Allah pardonne au Noble Messager (s.a.s.) : il a donné aux Qurayshites et nous a privés, alors que jusqu’à présent leur sang dégouline encore de nos épées. » En l’entendant, le Noble Prophète (s.a.s.) les rassembla de nouveau et leur dit : « Je leur ai donné davantage parce qu’ils viennent tout juste d’embrasser l’islam. Mon seul objectif est de gagner leurs cœurs. Ils recevront les biens de ce monde, tandis que vous aurez le Messager d’Allah. Cette “répartition” ne vous plaît-elle donc pas ? »

Lors de la bataille contre les Banou al-Mustaliq, une dispute éclata entre un homme de la tribu de Ghifar et un homme de la tribu d’Awf. L’homme de Ghifar gifla celui d’Awf. La tribu d’Awf appela les Ansar à venir l’aider contre les Ghifarites. De leur côté, les Ghifarites demandèrent aux muhâjirûn de les soutenir dans la confrontation. Les deux parties étaient sur le point de dégainer leurs épées aiguisées. Informé de la nouvelle, le Noble Prophète (s.a.s.) les convoqua tous deux et dit : « Quel est donc ce langage de l’époque de l’ignorance qui résonne aujourd’hui sur vos lèvres ? » Ils répondirent : « Un muhâjir a frappé un Ansari. » Le Noble Prophète (s.a.s.) dit : « Abandonnez les propos de cette sombre époque barbare ; c’est une chose profondément détestable. »

Le célèbre dirigeant nationaliste de Médine, Abdallah ibn Ubayy, avait également pris part à cette bataille. Ayant appris l’incident, il dit : « À peine sont-ils arrivés dans notre pays qu’ils s’y sont épanouis et ont prospéré, et maintenant ils nous montent sur la tête. Si, après avoir nourri un chien d’une nourriture fortifiante et l’avoir rendu gros et puissant, celui-ci mordait son propre maître, on pourrait comparer cette situation à la nôtre. Par Allah ! À notre retour à Médine, le groupe honorable et puissant parmi nous expulsera de la ville le groupe faible et méprisé. »

Puis, s’adressant aux Ansar, il dit : « Qu’avez-vous donc, vous aussi ? C’est vous qui avez accueilli ces gens dans votre pays et partagé avec eux vos richesses et vos biens. Par Allah ! Si vous les abandonnez, ils seront contraints de vivre en se nourrissant de l’air. » Lorsque le Noble Prophète (s.a.s.) entendit ces paroles, il convoqua Abdallah, le fils d’Abdallah ibn Ubayy, et lui dit : « Ton père dit cela. » Abdallah aimait profondément son père et tirait fierté du fait qu’aucun fils de la tribu des Khazraj n’aimait son père autant que lui. Mais, en entendant cela, il dit : « Ô Messager d’Allah ! Si vous me l’ordonnez, je vous rapporterai immédiatement sa tête. » Le Noble Prophète (s.a.s.) répondit par la négative. Au retour de la bataille à Médine, le vénérable Abdallah leva son épée contre son père et lui dit : « Sans l’autorisation du vénérable, tu ne pourras pas entrer à Médine. N’as-tu pas dit que, parmi nous, le groupe honorable expulserait de Médine les gens méprisés ? Sache donc que tout honneur est réservé à Allah et à Son Messager. » En entendant cela, Ibn Ubayy se mit à crier : « Ô Khazrajites, écoutez ! C’est maintenant mon propre fils qui m’empêche d’entrer chez moi. » Des gens vinrent longuement raisonner le vénérable Abdallah. Mais il dit : « Tant que le vénérable n’en aura pas donné l’autorisation, je ne le laisserai en aucune façon entrer à Médine. » Finalement, lorsque l’autorisation du vénérable arriva, le vénérable Abdallah, en l’apprenant, rengaina son épée et dit : « Puisque le Noble Prophète (s.a.s.) a donné son autorisation, je n’ai plus aucune objection. »

Lorsque les Banû Qaynuqâ furent attaqués, Ḥudhayfa ibn Sâmit fut désigné comme arbitre pour trancher cette affaire. Il décida d’exiler toute la tribu de Médine. Celle-ci était liée par un pacte au clan des Khazraj, celui de Ḥudhayfa. Pourtant, il n’en tint aucun compte. De même, dans l’affaire des Banû Qurayẓa, Saʿd ibn Muʿâdh, chef des Aws, fut désigné comme juge. Il décida que tous les hommes des Banû Qurayẓa seraient tués, que les femmes et les enfants seraient faits prisonniers et que leurs biens seraient considérés comme du butin. Dans cette affaire, il ne prêta pas la moindre attention au traité de paix séculaire qui liait les Aws aux Banû Qurayẓa. Or chacun savait que les pactes mutuels revêtaient une très grande importance en Arabie. De plus, ces gens vivaient depuis des centaines d’années avec les Ansâr, dans le même pays et en leur compagnie. Mais tout cela fut réduit à néant.

L’essence fondamentale de la formation de la nation islamique

Ces preuves et ces données historiques font clairement apparaître cette vérité : dans l’établissement des fondements de la nationalité islamique, l’ascendance, la tribu, la langue et la couleur de peau n’ont pas la moindre importance. Le bâtisseur qui a édifié ce « palais » a conçu un plan entièrement original et incomparable. Il a minutieusement examiné la « matière première » de l’ensemble de l’humanité. Il a sélectionné et rassemblé les matériaux les meilleurs et les plus nobles qu’il a pu trouver. Parce que la foi et les bonnes œuvres étaient solides et parfaites, il a harmonieusement réuni ces divers éléments et édifié ce palais de la nationalité à l’échelle du monde entier et de toute la création. La stabilité et la pérennité de cet immense et magnifique palais dépendent entièrement d’une seule chose : que ses diverses « parties », quelles que soient leur origine et leur situation, oublient leur prétendue identité fondamentale distincte, adoptent et gardent en mémoire une seule « origine », et, oubliant leurs différentes couleurs, se parent d’une seule couleur. Tous, sans distinction de lieu ni de terre, doivent partir du même « centre de délivrance » et parvenir au même « lieu de vérité ». Ce mur coulé en plomb constitue le fondement de l’unité nationale. Si cette unité se brise, si les éléments fondamentaux de la nation commencent à ressentir avec intensité la séparation de leurs lignées ancestrales, la diversité de leurs patries et de leurs lieux de résidence, ainsi que l’opposition de leurs intérêts terrestres, il devient inévitable que des fissures apparaissent dans les murs de cet édifice, que ses fondations s’effondrent et que tous ses éléments fondamentaux se disloquent et se dispersent. De même qu’il est impossible de bâtir plusieurs États au sein d’un seul État, il est impossible que plusieurs nationalités trouvent place au sein d’une seule nationalité. Il est absolument impossible de réunir, au sein de la nationalité islamique, des nationalités fondées sur l’ascendance, la tribu, la patrie, la langue ou la couleur. Entre ces deux nationalités, une seule peut subsister, pas davantage.

Par conséquent, celui qui est véritablement musulman et dont la décision ultime est de demeurer et de vivre en musulman doit considérer comme nulles toutes les formes de sentiment national du monde, et rompre avec tous les liens et toutes les relations fondés sur la terre et le sang, en les désavouant. Mais si, malgré tout, quelqu’un veut conserver ces liens intacts et comme auparavant, il ne peut faire aucun doute que l’islam n’a pas pénétré son cœur, son esprit et sa raison. En réalité, son esprit et son intelligence sont recouverts par l’ignorance païenne la plus extrême. Ainsi, tôt ou tard, il abandonnera certainement l’islam, et l’islam l’abandonnera également ; cela ne fait aucun doute.

Les conseils du dernier Prophète

C’était la plus grande crainte du Prophète Muhammad (paix et bénédictions sur lui) à la fin de sa vie : que les anciennes haines, rancœurs et prétentions aristocratiques de l’ignorance ne relèvent de nouveau la tête parmi les musulmans et que, de ce fait, les fondations du palais national de l’islam ne soient réduites en poussière. C’est pourquoi il répétait :

لاَ تُرجِعُوا بَعدى كُفَّارًا يَضْرِبُ بعضكم رشقاب بعضٍ – (بخارى؛ كتاب الفتن)

« Après moi, ne retombez pas dans la mécréance, au point de vous apprêter à vous entretuer. »

Lors du grand rassemblement des musulmans dans la plaine d’Arafat, à l’occasion du pèlerinage d’adieu, le Noble Prophète (paix et bénédictions sur lui) prononça un discours et dit :

« Sachez-le ! Tout ce qui appartenait à l’époque de l’Ignorance est foulé sous mes deux pieds. Aucun Arabe n’a de supériorité sur le non-Arabe, ni aucun non-Arabe sur l’Arabe. Vous êtes tous les descendants d’Adam, et Adam a été créé de terre. Les musulmans sont frères les uns des autres. Toutes les doctrines de l’époque de l’Ignorance sont désormais abolies. Désormais, votre sang, votre honneur et vos biens sont sacrés les uns pour les autres, exactement comme sont sacrés et inviolables ce jour, ce mois et cette ville du pèlerinage. »

Puis, arrivé au lieu appelé Mina, il prononça de nouveau ce discours avec des paroles encore plus vigoureuses. Il dit également :

« Écoutez ! Après ma mort, ne retournez pas à l’égarement en vous mettant à vous entretuer. Très bientôt, vous rencontrerez votre Seigneur ; alors, il vous sera demandé compte de toutes vos œuvres. »

« Sachez-le ! Même si un Noir au nez aplati était nommé votre gouvernant et qu’il vous dirigeait conformément aux prescriptions d’Allah, vous devriez nécessairement écouter sa parole et lui obéir. »

Après avoir dit cela, il demanda à la foule assemblée : « Ai-je bien transmis ce message parmi vous ? » La foule s’écria : « Oui, ô Messager d’Allah ! » Alors le Noble Prophète (paix et bénédictions sur lui) dit : « Ô Allah ! Sois-en témoin. » Il dit également aux personnes rassemblées : « Que ceux qui sont présents transmettent mon message à ceux qui sont absents. »

À son retour du pèlerinage, il se rendit auprès des martyrs de la bataille d’Uhud et dit : « Je ne crains pas qu’après ma mort vous vous adonniez au polythéisme. Mais la question est de savoir si vous allez vous laisser prendre par les convoitises de ce monde. Ne commencez pas à vous combattre les uns les autres ; sinon, vous serez anéantis comme l’ont été les peuples anciens. »

Le plus grand danger pour l’islam

Le danger dont le plus grand des hommes avait annoncé la menace s’est en réalité révélé extrêmement nuisible et grave. Depuis l’âge d’or de l’islam jusqu’à aujourd’hui, tous les dangers dévastateurs qui se sont abattus sur l’islam et les musulmans ont été rendus possibles par cette cause. Quelques années seulement après le décès du Prophète vénéré (ṣalla Allāhu ʿalayhi wa-sallam), la sédition née de la jalousie et de la frénésie du sentiment de noblesse de la tribu omeyyade contre l’autorité politique de la dynastie hachémite leva la tête, et ils réduisirent à jamais en pièces la véritable politique et le véritable système de gouvernement de l’islam. Par la suite, cette même sédition se manifesta de nouveau sous la forme de l’hostilité nationale entre Arabes, Ajamis et Turcs, et détruisit l’unité politique de l’islam. Ensuite, elle exerça également une influence profondément néfaste à l’origine de la ruine des divers « États musulmans » qui avaient été établis dans différents pays. Mais cette sédition les a aussi détruits tous deux. En Inde, les conflits et les discriminations entre les Moghols et les Indiens ont anéanti les fondements de l’État moghol, tandis que l’État turc a été détruit par les différences et les conflits réciproques entre Turcs, Arabes et Kurdes.

Lisez l’histoire complète de l’islam : partout où vous constaterez l’existence d’un État puissant, vous verrez qu’à sa base s’est produite, sans distinction de race, de couleur ou de pays, une confluence de sang provenant de nombreuses lignées et de peuples divers ; ses dirigeants, ses chefs militaires, ses écrivains-penseurs et ses guerriers seront tous issus de peuples différents. Vous verrez des Irakiens employés en Afrique, des Syriens en Iran et des Afghans en Inde — et des Indiens au Pakistan — au service bénéfique de l’État musulman, avec un courage, une loyauté, une honnêteté et une intrépidité remarquables. Et leur service n’est pas un service étranger ou extérieur : ils l’accomplissent entièrement comme s’il s’agissait de leur propre pays. Les États musulmans ne dépendaient pas entièrement d’un pays, d’une tribu ou d’un peuple particulier pour recruter leurs vaillants serviteurs et administrateurs. Partout où se trouvaient des esprits doués et des mains fortes, habiles et expertes, ils les rassemblaient. Ils considéraient chaque dār al-islām comme leur propre pays et leur propre foyer. Mais lorsque se leva la sédition dévastatrice de l’orgueil, de l’égoïsme et de l’hostilité ethnique, ils commencèrent à attiser entre eux le feu de la jalousie et de la haine. Les factions, les querelles intestines et les intrigues tortueuses se mirent à déferler. La force autrefois employée contre les ennemis apparut désormais comme une arme affûtée contre eux-mêmes. Une guerre civile totale éclata parmi les musulmans, et les grandes puissances musulmanes furent rayées de la surface de la terre.

L’imitation aveugle de l’Occident

Après avoir reçu leur enseignement des nations occidentales contemporaines et les avoir imitées aveuglément, les musulmans de tous les pays du monde ont commencé à célébrer les mérites du tribalisme fondé sur la lignée ou la tribu, ainsi que du patriotisme. Aujourd’hui, les Arabes s’enorgueillissent du nationalisme arabe ; les Égyptiens se souviennent du pharaon tyrannique de l’Antiquité comme d’un héros national. Sous l’exaltation du panturquisme, les Turcs ressentent une profonde et étroite parenté avec les célèbres personnages historiques Gengis Khan et Hulagu Khan. Les Iraniens sont aujourd’hui désorientés par l’intensité de leur sentiment de noblesse iranienne. Selon eux, c’est grâce à l’impérialisme arabe que des hommes comme Husayn et ʿAlī (qu’Allah les agrée) ont pu devenir des héros nationaux ; autrement, Rustam et Esfandiyar seraient en réalité leurs véritables personnages nationaux mémorables. Dans l’Inde d’avant la partition, beaucoup de musulmans se considéraient comme appartenant à la nationalité indienne ; nombreux furent ceux qui, rompant tout lien avec le Zamzam d’Arabie, établirent un lien national avec les eaux du Gange. Ils considéraient Bhima et Arjuna comme des « héros » nationaux. Mais quelle en est la cause ? La seule cause de cette situation désastreuse est que ces ignorants et ces insensés n’ont absolument pas compris leur propre culture et civilisation, pas plus qu’ils n’ont compris la civilisation occidentale. Les principes fondamentaux et les vérités profondes ne leur sont pas apparus. Comme leur vision est extrêmement superficielle, ils se laissent envoûter par des images extérieurement brillantes et séduisantes, et en deviennent fous. Ils ne comprennent nullement que ce qui est un nectar vivifiant pour le nationalisme occidental est, pour le nationalisme islamique, un poison mortel. Le nationalisme occidental repose sur l’unité de la lignée, du pays, de la langue et de la couleur. Ainsi, celui qui n’appartient pas à sa propre nation, qui n’est pas issu de la même lignée et ne parle pas la même langue — même s’il se trouve à seulement un mile de sa frontière — est contraint de rompre avec lui toute relation et de n’en entretenir aucune. Dans ce pays, les membres d’une nation ne peuvent être les amis véritables et dévoués d’une autre nation, pas plus que les habitants d’un pays ne peuvent être les serviteurs véritablement dévoués d’un autre pays. Une nation ne peut accorder à un individu d’une autre nation assez de confiance pour croire qu’il puisse, renonçant aux intérêts de sa propre nation, considérer les siens comme plus importants. Mais le nationalisme islamique est entièrement différent. Au lieu de reposer sur la lignée, la tribu et la patrie, il repose sur la doctrine, la foi et les prescriptions de l’action. L’ensemble des musulmans du monde, s’élevant au-dessus de toute discrimination ethnique, peut partager réciproquement joies et peines, et devenir solidaire et collaborer. Un musulman indien — ou bangladais — peut être aussi grand ami et aussi dévoué à l’Égypte qu’il peut l’être lorsqu’il s’agit de défendre la Syrie. C’est pourquoi je disais que, parmi les musulmans d’un pays et ceux d’un autre, il n’existe aucune différence géographique ou généalogique-tribale. Sur ce point, les principes de l’islam et les règles des pays occidentaux sont opposés. Ce qui est une cause de force pour ces pays provoque, pour l’islam, division et bouleversement. À l’inverse, ce qui est vivifiant pour l’islam est, pour le nationalisme occidental, un poison mortel. Le poète Iqbal a exprimé cette vérité d’une manière remarquable : (Ici se trouvent quelques vers en ourdou.)

Certaines personnes pensent que, même après l’éveil du sentiment de nationalité patriotique ou généalogique-tribale, le lien du nationalisme islamique peut encore unir profondément les musulmans. Elles se trompent donc elles-mêmes en affirmant que ces deux formes de nationalité peuvent coexister. Il ne serait nullement possible que l’une nuise à l’autre. Au contraire, nous pourrions tirer d’innombrables bénéfices des deux formes de nationalité. Mais il ne fait absolument aucun doute que cette idée est le résultat inévitable de la plus extrême sottise et de l’absence de raison. De même que deux esprits ne peuvent occuper un seul corps, il est totalement impossible de concilier dans un seul esprit les conceptions antagonistes et conflictuelles de deux nationalités. Le sentiment national trace nécessairement une ligne de démarcation entre les « nôtres » et les « autres ». Sous l’influence inévitable et irrésistible du nationalisme islamique, un musulman sera forcément amené à considérer le musulman comme l’un des siens et le non-musulman comme un « autre ». En revanche, la conséquence naturelle du sentiment patriotique ou généalogique-tribal sera qu’il considérera nécessairement comme siens tous les habitants de son pays et les membres de sa propre lignée ou tribu, et comme étrangers ceux d’un autre pays ou d’une autre lignée. Quel homme doué de raison pourrait démontrer que ces deux conceptions — ces deux sortes de sentiments — peuvent être conciliées au même endroit ? Comment serait-il possible de considérer le non-musulman de son propre pays à la fois comme l’un des siens et comme un « autre », et le musulman étranger à la fois comme éloigné et comme proche ?

هَل يَجتَمِعًا مَعًا ؟ ألَيْسَ مِنْكُم رَجُلٌ رَشِيْدٌ ؟

Il faut donc comprendre clairement que le fait de se sentir indien, turc, afghan, arabe, iranien, pakistanais, bangladais, etc., parmi les musulmans, est extrêmement nuisible et dangereux pour la conscience de la nationalité islamique et le sentiment d’unité islamique. Ce n’est pas seulement le résultat d’une réflexion théorique : on a constamment pu en observer les effets dans la réalité. Lorsque la haine et l’hostilité de nationalités régionales ou tribales se sont éveillées parmi les musulmans, les musulmans ont alors porté le couteau à la gorge d’autres musulmans, etلاَ تَرجعوا بعدى كَفَّارًا يَضْرِبُ بعضكم رِقاَبَ بَعْضٍ« Ne redevenez pas, après moi, des mécréants en vous mettant à vous trancher mutuellement la gorge. » — Le noble Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) a ainsi vu cette crainte se réaliser pleinement ! Par conséquent, si l’on veut absolument prêcher, à la place de la nationalité islamique, une autre forme de nationalité — géographique, tribale ou fondée sur la langue — il faut le faire en toute connaissance de cause ; il faut savoir qu’une telle doctrine de nationalité est entièrement contraire à la nationalité prêchée par le dernier des prophètes, le prophète Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui).

Il ne sert à rien de se tromper soi-même à ce sujet, ni d’égarer les autres par la tromperie et la confusion. (Date de rédaction — Tarjumân al-Qur’ân : novembre-décembre 1933.)

 

Le message rassembleur de l’islam

(Il s’agit d’un discours de l’auteur.)

Il est impossible d’exprimer par des mots combien la scène est belle et émouvante lorsque les musulmans se réunissent les uns avec les autres, rassemblés parce qu’ils obéissent aux commandements d’un seul Allah et sont la communauté d’un seul Messager. Allah Lui-même aime beaucoup ce genre de scène :

اِنَّ اللهَ يُحِبُّ الَّذِيْنَ يقاتلون فى سبيله صَفُّا كانَّهُم بُنْيَانٌ مَّرْصُوْصٌ – (الصَّف: 4)

« Allah aime ceux qui combattent dans Sa voie, rangés en rangs, tels un mur solidement maçonné. » — Sourate As-Saff : 4

L’amour d’Allah ne se limite pas à se ranger en ordre de bataille ; on peut également obtenir l’amour d’Allah en se tenant en rang pour adorer Allah dans la salat. C’est pourquoi Allah Ta‘ala a donné cet ordre en termes parfaitement clairs :

اذا نُودى للصَّلوة من يَّومِ الجُمُعَةِ فاسعَوا الى ذِكْرِ اللهِ وَذَرُوا البَيْعَ ط – (الجمعة : 9)

« Dès que l’appel à la salat est lancé le vendredi, abandonnez vos activités et le commerce, et hâtez-vous vers le rappel d’Allah et la salat. » — Sourate Al-Jumu‘a : 9

Ce n’est pas tout : la cohésion indivisible qui existe entre les musulmans, de l’Extrême-Orient jusqu’aux frontières de l’Occident, est elle aussi, sans aucun doute, un signe manifeste de l’immense grâce d’Allah.

Allah Ta‘ala Lui-même a dit : وَاذكُرُوا نِعمِةَ اللهِ عليكم اِذ كنتم اعداءً فَالَّفَ بَيْنَ قُلُبِكم فَاصْبحتُم بِنِِعمته اِخْوَانَا ج وَكنتم على شَفَا حُفْرَةٍ مِّنَ النَّارِ فَانْقَذَكم مِنْهَا ط – (ال عِمران : 103)

« Souvenez-vous de l’immense grâce d’Allah envers vous : lorsque vous étiez ennemis les uns des autres, Allah a suscité dans vos cœurs l’amour réciproque, et vous êtes ainsi devenus frères les uns des autres. En vérité, vous étiez au bord d’un gouffre de feu, et Il vous en a sauvés. » — Sourate Al ‘Imran : 103

Il convient de réfléchir sérieusement à la manière dont les musulmans peuvent être constitués en une entité indivisible, telle une muraille solidement bâtie. Chaque musulman possède une personnalité entièrement distincte. Chacun a un corps distinct, ainsi qu’une vie et une âme qui lui sont propres. Même par leur nature et leur disposition propres, les uns ne ressemblent pas aux autres. Leurs façons de penser et leurs mentalités diffèrent également. Pourtant, malgré cette diversité, un seul lien a rapproché les individus musulmans et les a unis dans une relation profonde. Ce lien les rassemble parfois dans la mosquée, où petits et grands, riches et pauvres, se tiennent tous en rang sur la même ligne. C’est ce même lien qui, à certains moments, rassemble les musulmans sur le champ de bataille, où ils se réunissent, s’efforcent et luttent pour atteindre un seul objectif fondamental et un but central. Grâce à ce lien, des relations matrimoniales peuvent s’établir entre eux. C’est aussi lui qui les rend compatissants et solidaires les uns envers les autres, et qui leur confère une dignité entièrement distincte de celle des autres peuples. Mais ce lien n’est ni une chose matérielle ni un objet perceptible par les sens ; en réalité, ce n’est qu’une « parole » (kalima). Puisque cette parole enchaîne d’innombrables personnes à un même fil, je l’ai appelée parole d’union.

Il va sans dire qu’ici, le mot « parole » ne désigne pas seulement quelques mots. C’est le sens et l’idée sous-jacente qui importent. Lorsqu’une doctrine ou une pensée se manifeste en revêtant la forme de mots, elle aussi est appelée une parole. C’est pourquoi toute pensée ou doctrine qui relie d’innombrables personnes par un même lien et les transforme en une nation peut être appelée une parole d’union. L’idée sur laquelle les personnes d’origine turque ont été constituées en une seule nation est également une parole d’union ; la pensée ou l’idéologie qui œuvre à unir les habitants de l’Autriche et de l’Allemagne est elle aussi une parole d’union. Toutes les pensées et doctrines qui transforment en « une seule nation » des personnes parlant une même langue, des personnes issues d’une même lignée ou tribu, ou encore les habitants d’un même pays, sont sans aucun doute des paroles d’union. Mais ces paroles d’union sont extrêmement limitées ; les barrières telles que les fleuves, les mers, les montagnes, les langues et les tribus ont enfermé chacune d’elles dans des limites très étroites. Comme aucune d’entre elles ne peut créer l’union de toute l’humanité, aucune ne peut être la parole d’union du monde entier.

En vérité, aucune des prétendues paroles d’union mentionnées ci-dessus ne peut réunir les musulmans. Les musulmans ne se réunissent pas simplement parce qu’ils habitent le même pays. Ils ne deviennent pas non plus frères parce qu’ils parlent une même langue déterminée. La seule unité du sang ne les transforme pas davantage en une muraille solide. L’unité des intérêts politiques ou économiques ne les a pas non plus constitués en une seule nation. Un Arabe arabophone et un Afghan pachtophone appartiennent eux aussi à la même société musulmane, et non à des sociétés distinctes. Si un Noir d’Abyssinie et un Européen de Pologne appartiennent à la société islamique, nul ne peut les en exclure. Cela démontre clairement que ce que les musulmans tiennent pour la « parole d’union » ne peut être limité nulle part par les montagnes, les fleuves, les mers, l’ascendance, la tribu, la langue ou les intérêts économiques, pris séparément. La seule parole capable de rassembler et d’unir toute l’humanité du monde en un même « centre d’union » peut être considérée par les musulmans comme la véritable « parole d’union ». Aucun élément terrestre ou matériel ne peut faire obstacle à son expansion et à son universalité absolue. À ses yeux, tous les êtres humains, noirs, blancs, jaunes ou bruns, orientaux ou occidentaux, possèdent exactement la même dignité. La largeur intrinsèque de la parole des musulmans n’a aucune limite ni frontière ; puisqu’elle peut réunir tous les êtres humains du monde en un seul centre d’union, elle est en vérité la parole d’union. Si on l’examine à la lumière de la conception idéaliste de l’islam, il sera indubitablement démontré qu’il n’existe sur terre aucune autre parole possédant une immensité et une universalité aussi illimitées que la parole d’union des musulmans.

Pour clarifier pleinement cette question, on peut maintenant prendre l’exemple d’un vaste palais, dont chacun des murs solides et des piliers dressés possède une existence distincte. Son toit et son sol, en revanche, sont également tout à fait différents. D’innombrables objets et matériaux ont créé entre eux des différences et des distinctions. Pourtant, une chose les a tous parfaitement harmonisés : chacun des objets mentionnés n’est qu’une partie différente du même palais. Ils ont été fabriqués dans le même but et le palais a été construit selon le plan soigneusement conçu par un ingénieur. Ainsi, cette seule caractéristique peut réunir, relier et coordonner ces innombrables objets différents. Tous les autres éléments constituent, eux, le fondement de la division et de la distinction. De même, si les innombrables peuples du monde, de couleurs, de langues, de tribus et de patries différentes, veulent devenir « une seule nation », ils ne peuvent y parvenir que d’une seule manière : croire et adhérer tous ensemble, avec une foi incontestable, à Allah, Créateur de l’univers, à Ses anges, à Ses Livres, à Ses nobles prophètes envoyés par Lui, ainsi qu’à l’obligation de rendre des comptes devant Allah.

Analysons encore quelque peu l’exemple de ce mur. En réalité, sa couleur est blanche ; une personne atteinte de jaunisse peut le déclarer vert, ou, chaussant des lunettes d’une autre couleur, le qualifier de cette couleur. Quelqu’un peut aussi, par entêtement, le dire noir ou bleu. Ainsi, en ignorant sa couleur réelle, on peut proclamer au monde qu’il est de n’importe quelle couleur. Mais toutes ces proclamations et affirmations seraient entièrement fausses : les observateurs du monde entier ne les reconnaîtraient ni ne les approuveraient en aucune manière. Car l’unité ne peut jamais être fondée sur le mensonge ; l’unité et la cohésion ne peuvent reposer que sur la vérité et la sincérité. C’est pourquoi toute l’humanité reconnaîtra d’une seule voix la blancheur de ce mur. De même, diverses conceptions ont existé et peuvent exister au sujet du Créateur et du Maître de l’univers. Certains ont pensé qu’il y avait deux ou trois dieux, ou que Dieu s’était divisé en des dizaines de millions d’entités. Malgré la multiplicité de ces conceptions dans la société humaine, tous témoignent unanimement que le Créateur de l’univers est unique. Ainsi, conformément à l’exemple précédent, l’union et l’unité de l’humanité tout entière ne peuvent reposer que sur cette parole et cette vérité. Toutes les autres paroles, conceptions, doctrines et affirmations sont séparatrices et génératrices de division ; aucune d’elles n’a le pouvoir de créer l’union, l’unité et la cohésion. Des conceptions diverses existent également au sujet des anges. Certains les ont considérés comme des divinités, d’autres comme des intercesseurs, et d’autres encore comme des associés dans les œuvres divines. Parmi toutes ces affirmations et conceptions, la seule conception vraie consiste à considérer les anges comme les serviteurs d’Allah, une communauté entièrement soumise et obéissante à Ses commandements. L’unité dans le monde ne peut être établie que sur cette croyance véritable. Toutes les autres conceptions et croyances sont assurément génératrices de division.

Il en va de même, dans le monde, pour les nobles prophètes envoyés par Allah et pour les Livres. Chaque nation peut proclamer son indépendance en s’appuyant sur son propre « guide » national et son propre livre religieux, et prétendre que son guide est véridique tandis que l’autre est mensonger. Mais de telles affirmations ne peuvent réunir les nations du monde en un même centre. La parole fondatrice permettant d’unir toutes les nations pour former une seule nation ne peut être que celle-ci : tous les prophètes et messagers qu’Allah a envoyés, à différentes époques, à différentes nations sont véridiques ; tous les Livres qu’Allah a révélés aux hommes sont vrais et enseignent la vérité.

On peut également nourrir diverses conceptions au sujet de la dissolution de la création et de la fin de l’humanité. Mais l’esprit attaché à la vérité ne peut admettre qu’une seule chose : un jour, tous les êtres humains devront comparaître devant le Créateur pour le « jugement dernier » et présenter le compte détaillé de leurs actes durant leur vie.

Ainsi, l’unité et la cohésion à l’échelle mondiale ne peuvent être établies que sur cette parole et cette croyance ultimes. Toutes les autres opinions et voies sont erronées ; toutes engendrent sans aucun doute la séparation et la division. En vérité, croire sans la moindre trace de doute en ces cinq vérités, voilà ce que l’on appelle la « parole d’union » :

امَنَ الرَّسُزْلُ بِمَا اُنْزِلَ اليه من رَّبِّهِ والمؤمِنُونَ ط كُلٌّ اَمَنَ بالله والملائكــتِهِ وَكتبهِ وَرُسُولهِ قف لاَ نُفَرِّقُ بَيْنَ اَحَدٍ مِّن رُّسُلِهِ ط وَقَالُوا سمعنا وِاطَعنا غُفرانَكَ رَبَّنَا وَاِلَيْكَ المَصِيْرُ – (البقرة : 285)

« Le Messager a cru à ce qui lui a été révélé de la part de son Seigneur, et les croyants ont également cru en lui. Tous ont cru en Allah, en Ses anges, en Ses Livres et en Ses prophètes, et ils ont dit : “Nous ne faisons aucune distinction entre Ses prophètes. Nous avons entendu et nous avons obéi. Ô Allah, nous implorons Ton pardon ; c’est vers Toi que nous devons tous retourner.” » — Sourate al-Baqara : 285

Allah l’Exalté a énoncé ces cinq vérités fondamentales. Le Messager d’Allah les a prêchées aux hommes de ce monde. C’est pourquoi Il a réuni l’exposé détaillé de ces questions en une seule kalima : « La ilaha illallah, Muhammadur rasulullah ». Reconnaître, en même temps que l’unicité d’Allah, la prophétie de Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui), signifie que celui qui a récité cette kalima a cru à toute la vérité prêchée par le Prophète. … Cette kalima a précisément été qualifiée de chose très lourde et immense :

اِنَّا سَنُلقِىْ عَلَيْكَ قَوْلاً ثَقِيْلاَ – (المزمل : 5)

« Nous allons te révéler une parole accablante. » — Sourate al-Muzzammil : 5

Cette parole n’est pas insignifiante comme une feuille détachée ou un morceau de papier qu’un coup de vent pourrait emporter, qui n’aurait aucune stabilité nulle part et pourrait être transformée sous le choc violent de chaque nouvelle découverte et de chaque nouveau point de vue. En vérité, la kalima tayyiba n’est pas une telle parole. Elle est au contraire immense, grave et solide comme une montagne. Aucun coup de tempête ni même aucun déluge ne peut la faire vaciller le moins du monde. Au sujet de cette « parole d’union » révolutionnaire, ferme et inébranlable, il est dit dans le Noble Coran :

الم تر كيف ضرب الله مثلاً كلمة طَّيِّبَةً كَشَجَرَةٍ طَّيِّبَةٍ اَصلهَا ثابِتٌ وَّفرها فى السَّماء – تُؤتِىَ اُكْلُهَا كُلَّ حِيْنٍ بِاِذنِ رَبِّهَا ط وَيَضرِبُ اللهُ الامثال للنَّاس لعلَّهُم يَتَذَكَّرُونَ – وَمَثَلُ الكلمة خَبِيْثَةٍ كَشَجَرَةٍ خَبِيْثَةٍ نِ اجتُثَّتْ من فَوقِ الارضِ ما لَهَا مِنْ قَرَارٍ – يُثَبِّتُ اللهُ الَّذِيْنَ اَمَنُوا بالقَوْلِ الثَّابِتِ فِىْ الحيَوة الدُّنيا وفى الاخرة ج وَيُضِلُّ اللهُ الظَّلِمِيْنَ لا وَيَفْعَلُ اللهُ مَا يَشَــاءُ — (27-24)

« N’as-tu pas réfléchi à l’exemple qu’Allah l’Exalté a donné de la bonne kalima ? Elle est semblable à un arbre de bonne espèce, dont les racines sont solidement ancrées dans les profondeurs de la terre et dont les branches s’élèvent dans les hauteurs du ciel. Il donne constamment ses fruits, par la permission et selon l’ordre de son Seigneur. Allah l’Exalté propose de tels exemples aux hommes afin qu’ils puissent en tirer une leçon. À l’inverse, la mauvaise kalima est comparée à un arbre de mauvaise espèce, arraché de la surface même du sol et rejeté : il n’a absolument aucune stabilité. Allah l’Exalté affermira les croyants, par cette parole de vérité fermement établie, dans ce monde comme dans l’au-delà. Quant aux injustes qui rejetteront cette “parole de vérité”, ils s’égareront. En vérité, Allah l’Exalté fait ce qu’Il veut. » — Sourate Ibrahim : 24-27

L’exemple cité dans le Coran a rendu le sujet très clair. Seule la parole « pure, sainte et universelle » peut s’établir, se développer et s’étendre sur la terre. En revanche, toutes les autres paroles erronées, mauvaises et répugnantes sont incapables de durer et de se répandre. Elles sont semblables à des plantes parasites sans valeur : elles occupent d’innombrables terres, produisent de diverses manières de nouvelles pousses et arrachent toutes les anciennes. Ces pousses n’ont ni la force ni la capacité de se couvrir de fleurs et de fruits ; et si l’une d’elles porte parfois du fruit, celui-ci ne peut être que très amer et âcre. En vérité, c’est à cause des effets funestes de ces mauvaises herbes et plantes parasites que la société humaine actuelle est accablée. Voilà pourquoi, aujourd’hui, une violente tempête de propagande mensongère se lève dans tous les pays. Ici apparaissent des gaz toxiques, là des volcans dévastateurs. Ailleurs, elle a semé les graines de la haine, de l’animosité, de l’agression et de la vengeance.

Il n’est pas question ici des autres peuples de la terre — leur cas est tout à fait distinct, car un châtiment sévère d’Allah est inscrit dans leur destin. Ils peuvent, s’ils le veulent, se satisfaire de ces plantes parasites toxiques et funestes et en tirer de l’autosatisfaction. Mais il convient que les musulmans s’en tiennent très éloignés. Ils possèdent l’« arbre » grandiose, sacré et vertueux, qui n’a jamais été déraciné depuis l’arrivée d’Adam jusqu’à aujourd’hui et n’a jamais manqué de se couvrir de fleurs et de fruits ; ses racines sont fermement enfoncées dans les profondeurs de la terre et ses branches s’étendent dans les hauteurs infinies ; de cet « arbre », on n’a jamais cessé de recueillir partout et pour toujours les « fruits » de la paix et d’une sécurité sans crainte. Cet arbre n’a jamais empêché quiconque de chercher refuge dans le giron paisible de son ombre fraîche ni de profiter de ses « fruits ». Il ne fait aucune distinction entre les tribus, les lignées, les langues et les patries des hommes, et ne s’enquiert nullement de ces choses. Au contraire, tout homme qui s’est placé sous sa protection a oublié pour toujours la fierté de la lignée, les différences de langue, les distinctions de couleur et les conflits de patrie ; le monde entier est devenu entièrement égal et unifié à ses yeux. Telle est précisément la caractéristique incomparable de cet « arbre ». L’enseignement suivant en constitue l’idée fondamentale :

مُحَمَّدُ الرَّسُولُ اللهِ ط وَالَّذِيْن َمَعَهُ اَشِدَّءُ على الكُفَّارِ رُحُمَاءُ بَيْنَهُم تَرَاهُم رُكَّعَا سُجَّدَّا يَبتغُوْنَ فَضْلاً مِنَ اللهِ وَرِضْوَانَا ز – (الفتح : 29)

« Le Messager d’Allah, Muhammad (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), et ses compagnons sont durs envers les mécréants et miséricordieux et humbles les uns envers les autres. Tu les verras inclinés et prosternés, recherchant la faveur d’Allah et Sa satisfaction. » — Sourate al-Fath : 29

En vérité, cette « parole » fut présentée aux hommes afin de rassembler toute l’humanité autour du vaste centre d’une grande vérité et, malgré les innombrables divergences matérielles et intellectuelles, d’unir tous les hommes sans distinction autour d’un sujet faisant l’unanimité — en d’autres termes, afin de lier tous les descendants d’Adam par les liens étroits de la fraternité. C’est pourquoi une telle ampleur et une telle universalité ont été ménagées dans les articles de foi de l’islam. Celle-ci est capable d’offrir à l’ensemble de l’humanité un refuge éternel en son sein. C’est pour cette raison qu’il a été demandé au propagateur de cette « parole » de proclamer à haute voix :

يَاَيُّهَا النَّاسُ اِنِّىْ رَسُلُ اللهِ اِلِيْكُم جَمِيْعًا – (الاعراف : 158)

« Ô hommes ! Je suis le Messager d’Allah envoyé à vous tous. »

C’est pourquoi il a été dit que le sang et l’honneur de quiconque acceptera cette « parole » sont entièrement sacrés. Celui qui le tuera sera plongé dans le châtiment éternel de l’Enfer, et celui qui portera atteinte à son honneur sera un « pervers ». Malgré cela, nous avons morcelé cette immense et incomparable « parole d’union ». Ceux qui croient en Allah, aux anges, aux Livres, aux messagers et à l’au-delà sont musulmans conformément au commandement d’Allah. Mais, négligeant ces éléments, nous avons fait de nombreuses choses inutiles, imaginées par nous-mêmes, les fondements de la foi et de la mécréance. Bien plus, même parmi ceux qui croient en ces cinq éléments, la malédiction de la « mécréance » a été distribuée sans hésitation. Bien que cette « parole d’union » totale existe, nous nous sommes tellement désunis que notre propre « religion » semble être devenue multiple. Nous avons séparé et distingué la nationalité, la mosquée et la prière ; nous avons également rompu les liens matrimoniaux entre nous et brisé le lien indestructible de fraternité qui avait été établi entre nous par ces mots : « Tous les croyants sont frères. » Ensuite, nous avons été confrontés à un grave danger. Abandonnant les véritables principes de notre nationalité et de notre fraternité, nous avons appris auprès d’autres peuples les nouvelles doctrines d’un nationalisme régional et ancestral — alors qu’elles sont fondamentalement totalement opposées à l’islam. Une à une, toutes les haines, les rancœurs, l’aveuglement, le favoritisme envers les proches et les conflits réciproques que l’islam était venu éliminer à l’époque de l’ignorance ont pris naissance parmi nous. Les uns ont lancé le mouvement pantouranien, les autres ont déployé l’étendard du panarabisme ; certains s’emploient à démontrer la supériorité de la race aryenne, tandis que d’autres invitent à se dissoudre dans un nationalisme fondé sur la région et la terre natale. En un mot, divers partis religieux et politiques consacrent toutes leurs forces à mettre en pièces cette incomparable « grande parole d’union » de l’islam. Pourtant, c’est précisément pour anéantir ces divers partis et ces divisions que la « parole d’union » avait été prêchée.

Je ne dis pas que la « parole d’union » fera disparaître toutes les divergences, toutes les inégalités et toutes les différences, grandes ou petites. Les divergences et les différences sont essentiellement naturelles ; il est tout à fait impossible de les faire disparaître. La diversité des races, des tribus, des langues et des patries ne peut être totalement abolie, quelle qu’elle soit. Il n’est pas non plus possible de supprimer les divergences entre les facultés de pensée et les dispositions naturelles. Il ne fait donc aucun doute que ces divergences et ces différences resteront manifestes dans les opinions et les croyances, les intérêts et les objectifs des divers groupes humains. Mais le but fondamental de l’envoi de la « parole d’union » de l’islam était d’établir, entre ces divergences matérielles et perceptibles, une harmonie et une coordination scientifiques, morales et civilisationnelles, afin que tous les hommes, sans distinction et d’un cœur résolu, puissent l’accepter et qu’en l’adoptant, tous puissent, malgré leurs différences géographiques, tribales, économiques, raciales et linguistiques, devenir une seule nation sur cette base exclusivement. C’est pourquoi, en même temps que cette « parole d’union » était présentée, il fut instamment demandé à ceux qui l’acceptaient d’accomplir la prière en assemblée. Une seule qibla a été fixée pour le monde entier. Le jeûne, le pèlerinage et les autres pratiques ont également été institués afin d’éliminer toutes les autres formes de divergences et de différences sociales et nationales. À l’ensemble des musulmans du monde a été accordé un statut juridique égal. Tous ont en outre été intégrés à une même civilisation globale et universelle. Son objectif essentiel était d’éliminer, sur la base de l’unité de la religion islamique, toutes les autres petites divergences et séparations, et d’intégrer l’ensemble de l’humanité à une nationalité nouvelle. Mais, au lieu de diffuser parmi toute l’humanité la grande faveur qu’Allah leur avait accordée, les musulmans eux-mêmes ont adopté les conceptions totalement antislamiques du nationalisme régional, linguistique, tribal et économique. Or les événements de l’époque moderne témoignent sans aucun doute que l’impérialisme, la dictature, l’autocratie et les guerres et conflits actuels, ainsi que les autres catastrophes destructrices de l’humanité — qui ravagent la paix et la civilisation du monde et font couler sur la terre un flot de sang frais des opprimés — sont le produit de ces conceptions et de ces points de vue modernes.

S’il existe, à proximité d’une ville ou d’une localité, une digue destinée à empêcher les crues d’un fleuve, il ne fait aucun doute que la sécurité de cette localité dépend de la solidité et de l’étanchéité de la digue. Mais si les habitants apprennent qu’elle comporte une profonde fissure, on peut assurément dire qu’ils mobiliseront toutes leurs forces pour la colmater. Or la digue qui se dresse contre le flot dévastateur des divisions et des catastrophes extrêmes, de la haine, de la rancœur et de l’inimitié réciproque dans la société humaine — digue dont la solidité et la robustesse conditionnent la sécurité du monde entier — est aujourd’hui gravement fissurée. Mais ce qui est étonnant, c’est que les hommes, et en particulier les musulmans, n’y prêtent absolument aucune attention ; ils ne s’en préoccupent pas et ne semblent nullement s’en alarmer. Pourtant, la vérité est que, même s’il fallait donner sa vie pour préserver cette immense et noble digue, il ne faudrait pas hésiter. — Tarjumân al-Qur’ân, juillet 1934.

 

Une seule nation et l’islam

Le principal de Dar al-Ulum Deoband, Mawlana Husayn Ahmad Madani, a écrit une brochure intitulée « Une seule nation et l’islam ». Il était naturellement permis d’espérer que cette brochure, rédigée par un savant très renommé et par le dirigeant du plus prestigieux établissement d’enseignement religieux de l’Inde et du Pakistan, offrirait une analyse simple de la complexe « théorie de la nation » ainsi qu’une expression complète de la véritable perspective islamique. Mais sa lecture nous a cruellement déçus, et cet ouvrage nous a paru préjudiciable à la dignité de son auteur. À l’époque actuelle, d’innombrables doctrines hostiles à l’islam s’apprêtent à lancer de violentes attaques contre l’essence même de l’islam ; aujourd’hui, l’islam est sans défense jusque dans sa propre demeure. Les musulmans eux-mêmes n’examinent pas les événements et les problèmes du monde à la lumière de l’islam authentique ; il va sans dire que c’est simplement par ignorance de l’islam qu’ils en sont incapables. En outre, la question de la « nationalité » est si complexe que la vie ou la mort de chaque nation dépend de la compréhension claire qu’elle en a. Si une nation mêle aux fondements de sa propre nationalité des principes totalement différents, elle ne peut survivre dans le monde en tant que « nation ». En prenant la plume sur une question aussi complexe, une personne comme Mawlana Husayn Ahmad aurait dû être pleinement consciente de sa propre responsabilité. Car le dépôt du Prophète lui a été confié. Si jamais des amas de décombres et d’ordures s’accumulent sur les véritables enseignements et l’essence fondamentale de l’islam, il incombe précisément à des hommes de cette trempe de les enlever et de rendre l’enseignement de l’islam clairement accessible à tous.

En cette époque obscure, ils auraient dû comprendre pleinement que leur responsabilité est bien plus grande et plus exigeante que celle des musulmans ordinaires. Si les musulmans ordinaires sont plongés dans l’égarement, c’est d’abord cette catégorie de personnes qui en sera tenue responsable. C’est pourquoi je dois le répéter : cette brochure de Mawlana Madani ne révèle aucune preuve de son sens ni de son sentiment de la responsabilité.

Une perspective non scientifique

Dans l’ouvrage écrit par un auteur, on commence par rechercher sa perspective. En effet, l’examen et l’analyse du sujet principal, ainsi que la conclusion finale, exacte ou erronée, dépendent entièrement de cette perspective. Une perspective peut consister à détourner son regard de tous les autres aspects pour chercher à connaître uniquement la vérité réelle, à voir et à juger le problème fondamental dans sa nature véritable et authentique, puis à accepter directement la conclusion à laquelle conduit l’examen et l’analyse impartiaux de cette vérité, sans se demander si elle est contraire aux uns ou favorable aux autres. En vérité, c’est là la perspective pleinement naturelle et scientifique de toute discussion et de toute analyse ; c’est également la perspective islamique. Car, dans ce domaine, «الحُبُّ فِى اللهِ واللَغْضُ فِىْ اللهِ— l’amour pour Allah et l’hostilité pour Allah » constitue le principe fondamental de l’islam.

Outre cette perspective simple et directe, il existe bien d’autres perspectives tortueuses et complexes. Se laisser envoûter par un amour aveugle pour une personne particulière et ne tirer, dans chaque affaire et en toute circonstance, qu’une conclusion favorable à cette personne constitue également une sorte de perspective. De même, s’engager dans une opposition aveugle à quelqu’un, ne rechercher que les choses détestables et nuisibles, puis les adopter, constitue aussi une sorte de perspective. Mais, aussi nombreuses que soient ces perspectives déformées, tortueuses et complexes, il ne fait pas le moindre doute qu’elles seront toutes contraires à la vérité réelle. Il ne faut donc nullement espérer parvenir à une conclusion exacte dans une discussion en adoptant ces perspectives et en s’en servant. Dès lors, il ne sied en aucune manière, surtout à un savant, d’aborder un problème en adoptant une telle perspective. Car il s’agit d’une perspective entièrement contraire à l’islam.

Nous allons maintenant vérifier laquelle des perspectives mentionnées dans cette brochure Mawlana Madani a adoptée dans son ouvrage.

Dès le début de sa brochure, il a déclaré :

« Il semble maintenant nécessaire de montrer les erreurs et les défauts de tout ce qui a été publié pour s’opposer à l’unité nationale et pour la déclarer contraire à la justice et aux principes moraux. Depuis 1885, le Congrès s’efforce avec acharnement de réclamer auprès des habitants de l’Inde une unité nationale fondée sur le patriotisme. Les forces qui lui sont opposées s’emploient de toutes leurs forces à démontrer qu’elle est non seulement inadmissible, mais encore illégale et interdite. En vérité, rien ne pourrait être plus dangereux pour l’impérialisme britannique. Ce n’est pas d’aujourd’hui, mais depuis 1886, voire auparavant, que ces propos sont publiés. Et, de diverses manières, cette “révélation” a paralysé les esprits et les intelligences des habitants de l’Inde sous l’effet de la magie des diplomates britanniques ; on ne peut guère espérer qu’ils l’admettent. » — (p. 5-6)

À ce propos, le Dr Iqbal a déclaré : « Sa personnalité n’est pas celle d’un homme ordinaire. Mais malgré toutes ces qualités, il est tombé sous l’influence magique des “magiciens” britanniques. »

Après une longue discussion, il a ensuite exposé clairement son point de vue dans les termes suivants :

« On peut comprendre sans aucun doute, à partir de l’extrait de l’article du professeur Seeley, à quel point la transformation des habitants de l’Inde en une seule nation sur la base du patriotisme est dangereuse pour l’Angleterre. Même si ce courant d’idées ne s’éveille parmi les habitants de l’Inde que de manière très faible et limitée, et même s’il ne leur donne pas la force d’expulser les Anglais de l’Inde, l’idée que coopérer avec une “nation étrangère” est une chose honteuse étant fermement enracinée en eux, l’impérialisme anglais sera voué à la tombe. » — (p. 38)

Il a ensuite exprimé une opinion si étonnante qu’en la lisant, on éprouve même de la honte à se demander comment un éminent savant pieux et craignant Dieu a pu l’écrire !

« Même si l’unité nationale est en soi une chose maudite et vile, puisque les Européens ont néanmoins déraciné les souverains musulmans et le califat ottoman (?) précisément en employant cette arme, il est aujourd’hui du devoir des musulmans d’utiliser cette arme pour déraciner les Britanniques. » — (p. 38)

Dans le cadre de cette discussion, le maulana Madani a d’abord reconnu ceci : « Si les États musulmans ont subi de si grands dommages au cours des deux derniers siècles, c’est précisément à cause de la propagande européenne acharnée et dangereuse dirigée contre l’unité et la solidarité islamiques. » « Les Européens ont créé parmi les musulmans des distinctions et des divisions fondées sur l’origine, le patriotisme et la langue » ; ils ont également éveillé en eux l’idée qu’aucun djihad ne devait être mené pour la défense de la religion et de la spiritualité, mais qu’il fallait le mener pour l’origine, la tribu et la patrie. Il est donc préférable de renoncer aux sentiments religieux. » — (p. 35-36)

Mais, en réalité, après s’être approché si près de la vérité profonde, il s’est égaré dans le labyrinthe de la haine des Anglais. Il a écrit :

« Il est regrettable qu’à cette époque personne ne se soit levé pour prêcher contre l’unité des musulmans en une seule nation, le nationalisme territorial, ainsi que les appartenances claniques et tribales. Même le flot dévastateur des journaux européens et des discours de leurs orateurs ne fut pas combattu. Il en résulta que le panislamisme devint un récit du passé et prit fin, tandis que les États islamiques, tombés sous l’emprise des nations européennes, furent entièrement ruinés. Maintenant que les musulmans ont été morcelés et détruits dans des régions comme l’Afrique, l’Europe et l’Asie, on nous dit qu’ils ne peuvent s’unir et s’associer à aucun non-musulman qui accorde de l’importance à l’unité et à la solidarité des seuls membres d’une même millat, ni former avec aucun non-musulman une “nation unique”. » — (pp. 36-37)

Il suffit de lire le passage cité ci-dessus pour comprendre clairement que, selon Maulana Madani, l’étalon suprême du vrai et du faux, du haqq et du batil, est le Britannique. Il ne veut pas examiner toute cette question d’un point de vue scientifique et impartial afin de déterminer quelle est la réalité concrète de la vérité véritable et profonde ! Il ne la juge pas non plus du point de vue du bien des musulmans, pour déterminer ce qui constitue réellement un poison pour eux ! Il a abandonné ces deux points de vue. Seul le point de vue de l’“hostilité aux Britanniques” a exercé sur lui une influence totale. Désormais, ce qui est un poison pour les Britanniques, Maulana Madani le considère précisément comme un élixir de vie. Dans ces conditions, si quelqu’un considère cette même chose comme un poison pour les musulmans et s’y oppose pour cette raison, il ne peut être, aux yeux du Maulana, rien d’autre qu’un “partisan des Britanniques”. Car il n’est pas aussi désireux de voir les musulmans retrouver la vie qu’il l’est de voir les Britanniques mourir. Il a donc compris que l’unité des habitants de l’Inde en une seule nation était dangereuse pour les Britanniques ; dès lors, aux yeux de Maulana Madani, que peut être chaque adversaire de cette unité, sinon un partisan des Britanniques ? Si quelqu’un avait indiqué au Maulana un autre moyen infaillible de détruire les Britanniques ; s’il lui avait dit que le suicide collectif des 350 millions d’habitants de l’Inde assurerait la sépulture définitive de l’Empire britannique ; et si le Maulana avait compris l’infaillibilité de cette recette, il n’aurait pas hésité un instant à accuser de sympathie pour les Britanniques toute personne qui s’y serait opposée. Bien que le suicide soit un acte extrêmement vil et maudit, puisqu’il aurait permis d’extirper les Britanniques, il serait devenu, selon le Maulana, obligatoire d’accomplir ce péché.

C’est précisément à la lumière de paroles et de doctrines de ce genre que l’on peut comprendre la pertinence de faire de l’“amour pour Allah et de la colère pour Allah” le critère de la vérité islamique, ainsi que le secret profond qui s’y trouve. Si le lien avec Allah est rompu et qu’une autre chose devient directement aimée ou détestée, c’est alors que commencent la haine et l’animosité barbares. Dès lors, tous les moyens et procédés propres à satisfaire toutes les tendances humaines d’amour et de haine deviennent licites et justifiés. On ne se demande alors nullement s’ils sont conformes ou non à la loi d’Allah. C’est pourquoi il a été dit qu’il ne convient même pas d’éprouver une inimitié personnelle envers Satan : là aussi, le lien avec Allah doit demeurer présent. Sinon, cette inimitié envers Satan pourrait se transformer en loi, et, dans une hostilité aveugle à son égard, les limites fixées par Allah pourraient être transgressées. On en viendrait ainsi à accomplir l’œuvre de Satan.

Une émotion aveugle pour prouver sa thèse

C’est sous l’effet d’une telle mentalité que, dans son ardeur aveugle à prouver sa thèse, Maulana Madani n’a pas hésité à négliger même les événements les plus célèbres et les plus éclatants de l’histoire. Lorsque l’Europe propageait parmi les musulmans un nationalisme fondé sur les appartenances claniques et tribales, le nationalisme territorial et la langue, personne ne s’est-il vraiment levé parmi les musulmans pour lui résister ? ……… N’avait-il donc jamais entendu les noms de Tipu Sultan, Jamal al-Din Afghani, le mufti Muhammad Abduh, Mustafa Kamel l’Égyptien, l’émir Chakib Arslan, Anouar Pacha, Jalal Nouri, Shibli Nomani, Sayyid Sulayman Nadwi, Mahmud al-Hasan, Muhammad Ali, Shaukat Ali, Iqbal, Abul Kalam (que Dieu lui fasse miséricorde), et tant d’autres ? Aucun de ces hommes n’a-t-il averti les musulmans que de telles divisions nationales jahilites les réduiraient en morceaux et les disperseraient ? En réponse à cette question, Maulana Madani ne pourra peut-être pas dire “non”. Pourtant, détournant le regard de ces faits réels, il déplore que “personne ne se soit levé pour prêcher l’unité des musulmans en une seule nation”. ……… Quelle nécessité y avait-il donc à formuler une affirmation aussi erronée ? ……… Son seul objectif était de prouver que l’unité et la solidarité nationales des musulmans étaient contraires aux intérêts britanniques, et que c’était pour cette raison que tous les musulmans s’étaient consacrés à propager les distinctions et les divisions claniques, territoriales et linguistiques. Et maintenant, puisque l’unité et la solidarité islamiques seraient devenues favorables aux intérêts britanniques (?), on aurait commencé à prêcher l’unité nationale des musulmans. Il serait donc prouvé que tout adversaire du nationalisme territorial est un partisan des Britanniques, et que c’est la magie britannique qui lui fait prononcer ces paroles. En réalité, cela ne fait aucun doute, c’est le résultat d’une mentalité de haine jahilite. Puisque le “Britannique” est devenu l’étalon du vrai et du faux, du haqq et du batil, il peut même devenir légitime de répandre des propos contraires à la vérité véritable et aux faits, pourvu qu’ils puissent porter atteinte aux intérêts britanniques.

Toute la brochure de Maulana Madani exprime spontanément une telle mentalité. Il y a démantelé et arrangé à sa convenance des dictionnaires, des versets du Coran, des hadiths et des événements historiques, afin de tenter de prouver sa thèse ; et il a rejeté et négligé sans réserve toute vérité contraire à celle-ci, quelle que soit son importance et son évidence sous tous les aspects, intérieur comme extérieur. Il n’a même pas hésité le moins du monde à créer des confusions d’ordre lexical, à donner des exemples sans rapport et à édifier une opinion erronée sur une autre erreur. En vérité, voir de tels agissements de la part d’un savant craignant Allah fait baisser la tête de honte.

Où une nation se forme-t-elle sur la base du régionalisme ??

 

Le maulana Madani affirme que « de nos jours, les nations se constituent sur une base régionale ». Mais en réalité, cette affirmation est totalement erronée, trompeuse et dépourvue de fondement de bout en bout. Peut-on citer, dans toute l’histoire de l’humanité, un seul exemple où une nation se serait constituée uniquement parce que ses membres habitaient une même région ? Les nations du monde actuel sont également présentes sous les yeux de tous. Parmi elles, quelle nation s’est constituée sur la seule base de la régionalité ? Les Noirs, les Peaux-Rouges et les Blancs d’Amérique appartiennent-ils à une même nation ? Les Juifs et les Allemands d’Allemagne forment-ils une seule nation ? En Pologne, en Russie, en Turquie, en Bulgarie, en Grèce, en Yougoslavie, en Tchécoslovaquie, en Lituanie et en Finlande, trouve-t-on quelque part une « nation unique » simplement parce que la patrie est la même ? Est-ce seulement l’unité de la patrie qui l’a créée ? On ne peut nier ces faits réels. Si vous voulez dire qu’à partir de maintenant les nations devraient se constituer sur la base du patriotisme, vous pouvez le dire. Mais, sans argument ni preuve, de quel droit affirmez-vous que les nations se constituent sur la base du patriotisme et de l’unité de la patrie ?

Les étrangers connaissent et désignent tous les habitants d’un pays comme les habitants de ce pays. Par « Américain », on entend tout habitant du pays appelé l’Amérique, qu’il soit noir ou blanc ; pour les étrangers, il sera toujours appelé « Américain ». Mais le fait qu’ils appartiennent en réalité à deux nations différentes n’en devient pas pour autant faux. Dans les relations internationales, il ne fait aucun doute que chaque personne est connue comme le « national » de son propre État. Si le maulana Hussein Ahmad Madani se rendait à l’étranger, il serait désigné comme relevant de la « nationalité britannique ». Mais une telle nationalité au sens terminologique deviendrait-elle la véritable nationalité du maulana ? Alors, quelle valeur scientifique peut bien avoir l’affirmation selon laquelle « en tant qu’habitants de l’Inde, les hindous, les musulmans, les sikhs, les chrétiens et les parsis sont tous connus comme formant une “seule nation” » ? Il existe une différence immense entre être simplement « compté comme » quelque chose et appartenir réellement à « une seule nation ». On ne peut donc pas présenter l’un comme argument pour prouver l’autre.

De fausses preuves tirées des dictionnaires et du Coran

Ensuite, le maulana Madani a prétendu prouver, à partir des dictionnaires arabes, que le mot « qawm » signifie « un groupe d’hommes », ou « un ensemble de nombreux hommes et femmes », ou encore « les proches parents d’une personne », ou « un groupe d’ennemis ». Il a également voulu en apporter la preuve en citant des versets coraniques, notamment ceux où les mécréants sont appelés le « qawm » (nation) d’un prophète ou des musulmans. Or, dans ces versets, le mot « nation » est employé dans le troisième ou le quatrième des quatre sens mentionnés. Il a aussi cité les versets où le mot « qawm » (nation) exprime le premier ou le deuxième sens. Mais il n’existe ici aucune controverse concernant le sens lexicographique ou ancien du mot « nation » ; la controverse porte sur la terminologie de l’époque moderne. Jawaharlal et Sayyid Mahmud ne parlent pas la langue des dictionnaires arabes ni celle du Coran, et cette langue ancienne n’est pas non plus employée dans le programme du Congrès. Les mots qu’ils emploient doivent être compris dans le sens qui leur est généralement attribué aujourd’hui. À l’époque actuelle, les mots « qawm » et « qawmiyyat » sont employés comme équivalents des termes anglais Nation et Nationality. Lord Bryce en donne l’explication dans son ouvrage « Intertational Relations » :

« Une nationalité désigne un ensemble d’innombrables personnes que certains attraits affectifs particuliers (Sentiments) ont réunies et soudées les unes aux autres. Parmi ces attraits, deux sont de loin les plus puissants : l’un est l’attrait de la descendance ou de la tribu, et l’autre celui de la religion ou du système de vie. Cependant, l’usage d’une langue commune, une littérature semblable, les activités nationales collectives du passé, le souvenir de souffrances communes, les fêtes et cérémonies communes, une communauté de pensées et d’opinions, ainsi que le sentiment d’un objectif commun, peuvent également contribuer à créer ce même rassemblement. Parfois, lorsque ces liens se combinent en un même lieu, ils enchevêtrent les membres de cette collectivité humaine les uns aux autres. Mais parfois aussi, une “nationalité” se forme alors même qu’aucun attrait ne les unit. » — (p. 117)

L’explication de la nation ou de la nationalité est donnée dans l’« Encyclopedia of Religon and Ethics » :

La nationalité est le produit d’une qualité commune ou de multiples qualités qui se retrouvent de manière identique chez tous les membres d’un groupe et les réunissent pour en faire une nation. … Dans chaque société, il existe des personnes qui sont liées entre elles par la similitude de leur ascendance et de leur tribu, de leurs traditions communes, de leurs habitudes et de leur langue. Elles peuvent très bien se comprendre les unes les autres. En réalité, c’est là le principal lien qui les maintient étroitement unies. Elles sont attachées les unes aux autres, même contre leur gré. De multiples façons, des liens d’amitié et d’affection naissent entre elles. Elles perçoivent spontanément les membres des autres nations comme « différents » et étrangers, car leurs goûts, leurs manières et leurs habitudes leur paraissent étranges, tandis que leur nature, leurs opinions et les sentiments exaltés enfouis dans leur cœur leur semblent très difficiles et pénibles à comprendre. C’est pourquoi les peuples anciens regardaient les membres des autres nations avec méfiance. Même les personnes civilisées de l’époque moderne en viennent à éprouver de la haine envers les habitudes, les mœurs et le mode de vie des membres d’autres nations, parce qu’ils les jugent contraires à leurs propres goûts. »

Dans ce sens, le Noble Coran a-t-il donné la moindre permission aux mécréants, aux polythéistes et aux musulmans de faire partie d’une même nation ? Un prophète est-il jamais venu dans le monde précisément pour transformer les croyants et les non-croyants en une seule nation, dans ce sens-là ? Si ce n’est pas le cas, pourquoi a-t-on soulevé cette discussion futile ? Au fil des évolutions de l’histoire, les mots ont changé d’innombrables fois de sens. Un mot avait hier un sens, et il est employé aujourd’hui dans un autre. Si, en négligeant le contexte interne, on affirme qu’« il est possible, selon le Coran, que les musulmans et les mécréants forment une seule nation », que peut être cette affirmation sinon une confusion terminologique ? Car le sens que le mot « nationalité » avait autrefois dans la langue coranique n’a aucun rapport avec son sens actuel. Les anciens juristes du fiqh ne faisaient pas, du point de vue terminologique, de distinction particulière entre les deux mots « makruh » et « haram ». C’est pourquoi, en de nombreux endroits, le mot « makruh » a été employé dans le sens de « haram ». Mais à l’époque actuelle, une terminologie distincte a été créée afin d’indiquer le degré de ces deux sortes d’interdiction. Employer aujourd’hui « haram » au sens de « makruh » et présenter comme preuve un passage écrit par un auteur ancien, peut-ce être autre chose qu’une tromperie ? Le mot « nationalité » est lui aussi devenu, à l’époque actuelle, un terme technique de ce genre. Employer le mot « nationalité » aussi bien pour les musulmans que pour les mécréants et présenter l’ancien usage comme preuve afin de faire taire l’opposant ne peut donc rien produire d’autre qu’un labyrinthe de mots.

La confusion terminologique

Poursuivant son raisonnement, le Maulana affirme que le Noble Prophète — que Dieu le bénisse et lui accorde la paix — avait constitué à Médine une nationalité commune entre les Juifs et les musulmans. Pour prouver cette affirmation, il mentionne le traité conclu entre le Noble Prophète — que Dieu le bénisse et lui accorde la paix — et les Juifs après l’Hégire. Il a trouvé quelque part dans ce traité la phrase suivante :وَاَنْ يَّهُود بنى عَوفٍ امَّةُ مع المؤمنين— « Les Juifs des Banû ‘Awf seront considérés comme une seule umma avec les croyants. »

On a jugé que cette phrase suffisait à prouver qu’à notre époque également, une nationalité commune entre musulmans et non-musulmans pouvait être constituée. Mais ce n’est là qu’un véritable labyrinthe terminologique. En arabe, le mot umma désigne un groupe uni par quelque chose, que ce soit un lieu, une époque, une religion ou autre chose. Selon cette définition, si deux peuples différents s’entendent temporairement sur un intérêt commun, ils peuvent eux aussi être appelés une seule umma. C’est pourquoi l’auteur du célèbre dictionnaire arabe Lisân al-‘Arab a écrit :وقوله فى الحديث ان يهود بنى عوف امة من المؤمنين يريد انهم بالصلح الذى وقع بينهم وبين المؤمنين كجماعة منهم كلمتهم وايديهم واحدة— « Lorsque le Messager de Dieu — que Dieu le bénisse et lui accorde la paix — a dit dans le hadith que les Juifs des Banû ‘Awf formaient une umma avec les croyants, cela signifie qu’en vertu de la paix conclue entre eux et les croyants, ils étaient comme un groupe parmi eux, leur parole et leurs forces étant unies. »

Comment le terme lexical umma cité plus haut pourrait-il être synonyme de la « nation unique » au sens moderne ? Au mieux, on pourrait l’appeler, dans la terminologie moderne, une « alliance militaire » (Military alliance). En réalité, ce n’était rien d’autre qu’un accord mutuel. Les Juifs resteraient attachés à leur propre religion et les musulmans à leur propre système ; les rôles culturels et politiques des uns et des autres demeureraient distincts. Toutefois, si l’un des groupes était attaqué de l’extérieur, les deux parties s’uniraient pour repousser l’attaque et consacreraient chacune ses propres biens à cette guerre : tel était le fondement de cet accord. Celui-ci prit fin au bout de deux ou trois ans. Les musulmans exilèrent certains Juifs et en condamnèrent d’autres à mort. Peut-on jamais appeler un tel accord une « nation unique » ? Trouvera-t-on la moindre ressemblance entre l’idée actuelle de « nation unique » et l’accord précité ? Un État à nationalité commune avait-il été établi à Médine ? Un conseil législatif commun avait-il été constitué ? Un accord avait-il été signé selon lequel « les Juifs et les musulmans » deviendraient une seule collectivité, que ceux qui y seraient majoritaires dirigeraient les affaires de Médine et que les lois approuvées par eux y seraient appliquées ? Une cour de justice commune avait-elle également été établie, où les différends entre Juifs et musulmans auraient été jugés ensemble selon une même loi nationale ? En réalité, aucun congrès national n’y avait été constitué, et un haut commandement élu par une majorité juive ne faisait pas danser les Juifs et les musulmans au gré de ses doigts. Deuxièmement, le traité de paix avait été conclu entre le Messager de Dieu — que Dieu le bénisse et lui accorde la paix — et les chefs juifs ; Ka‘b ibn al-Achraf et ‘Abdullah ibn Ubayy n’avaient pas essayé d’établir directement un « mass contact » (relations publiques) avec les particuliers musulmans. Aucun programme éducatif, semblable au Wardha Scheme, n’y avait non plus été élaboré pour instruire les garçons musulmans et juifs dans une éducation adaptée à une société unifiée. En somme, il n’existe même pas le moindre lien ni la moindre ressemblance entre ce traité de paix et la notion actuelle de nation unique. Parmi les éléments constitutifs de la nation unique moderne, lequel se trouve dans la « nation unique » que le Maulana Madani attribue aujourd’hui au Noble Messager de Dieu — que Dieu le bénisse et lui accorde la paix — ? Je peux l’affirmer avec certitude : aucun de ces éléments ne s’y trouve. Ainsi, en voyant seulement dans le traité du Noble Prophète — que Dieu le bénisse et lui accorde la paix — l’expression « une umma avec les musulmans », le Maulana Madani veut faire croire aux musulmans que ce que le Congrès tente aujourd’hui de constituer sous le nom de « nation unique », le Noble Prophète — que Dieu le bénisse et lui accorde la paix — l’avait lui-même constitué autrefois à Médine. En conséquence, lorsque le Maulana Madani exhorte les musulmans à « entrer dans la nation actuelle avec une pleine assurance et une parfaite tranquillité », la crainte que Dieu puisse lui demander compte de cette propagande mensongère ne s’est-elle pas éveillée, ne serait-ce qu’un instant, dans son esprit ? N’est-ce pas là une affirmation totalement mensongère au sujet du Noble Prophète — que Dieu le bénisse et lui accorde la paix — ?

Le Maulana Madani est lui-même un éminent savant et traditionniste. Je voudrais lui poser une question au sujet d’un hadith rapporté par Aïcha — que Dieu l’agrée. Il est dit dans ce hadith :كان النَبِىُّ صلى الله عليه وسلَّمَ يَقْبَلُ ومباشر وهو صائم« Le Noble Prophète — que Dieu le bénisse et lui accorde la paix — embrassait et pratiquait la mubâshara alors même qu’il observait le jeûne. » Si l’on prend le mot « mubâshara » dans son sens courant, il s’ensuivrait qu’il est permis d’avoir des rapports sexuels tout en jeûnant. Mais peut-on pour autant tirer du hadith, en adoptant son sens apparent, une opinion contraire à la charia ?

Ces deux raisonnements sont exactement de même nature. Il n’est donc possible d’adopter, dans les deux cas, aucune différence de principe. La question devient particulièrement grave lorsque celui qui avance le raisonnement jouit de la confiance du peuple et que celui-ci cherche auprès de lui la guidance. Si le service de santé publique distribue du poison, où pourra-t-on trouver l’antidote ?

Fonder une opinion erronée sur une preuve erronée

Pour démontrer que la « nation unique » de l’ensemble des habitants de l’Inde est légitime, le Maulana Madani a présenté un autre argument. Il a dit :

« Nous formons chaque jour des associations ou des sociétés pour servir des intérêts communs et nous ne nous contentons pas d’y participer : nous faisons même de notre mieux pour en devenir membres. … Il existe des centaines d’associations de ce genre — zones urbaines, zones déclarées, conseils municipaux, conseils de district, conseils législatifs, associations éducatives, etc. — qui ont été constituées selon des règles précises pour des objectifs déterminés. Personne n’interdit de participer à ces associations ni de faire, entièrement ou partiellement, des efforts à cette fin. Mais chose étonnante : si une “association” de ce genre est fondée pour œuvrer à l’indépendance du pays et contre la domination britannique, y participer devient haram, contraire à la justice, opposé aux enseignements de l’islam et même contraire à la raison et à l’intelligence. » (p. 41) En vérité, voilà ce qu’on appelle tirer une conclusion erronée d’une erreur. Le maulana Madani considère une action pécheresse comme fard et, aveuglé par son amour pour celle-ci, tente de justifier une autre action pécheresse du même ordre. Pourtant, dans les deux cas, la même raison fondamentale motive leur caractère haram. Je veux le dire clairement : le fait que les oulémas de l’Inde déclarent un jour haram et le lendemain halal la participation aux conseils et aux assemblées est devenu tout simplement un jeu de poupées. Car leur principe n’est pas de déclarer une chose haram en examinant la réalité. Il suffit d’un seul mot de Gandhi pour que leur pouvoir de délivrer des fatwas se mette en marche. Mais, en me fondant sur les principes et les idéaux éternels et immuables de l’islam, je l’affirme : il ne fait aucun doute que, pour les musulmans, soutenir les institutions générales qui accordent aux hommes le droit absolu de statuer à nouveau sur les questions tranchées clairement par Allah et Son Messager constitue un crime éternel. Mais lorsque, dans de telles institutions générales investies d’un droit et d’une autorité absolus, les non-musulmans deviennent majoritaires et que toutes les décisions y sont prises sur la base de cette majorité, cela est considéré comme un crime double. Par conséquent, le premier devoir des musulmans est de séparer le champ d’action de ces institutions générales des limites définies par la charia d’Allah ; pour eux, c’est cela, la véritable lutte pour l’indépendance. Si les limites de l’exercice de l’autorité sont distinctes pour les uns et les autres, il sera alors permis aux musulmans de coopérer avec un groupe constitué pour servir un intérêt commun aux nations musulmane et non musulmane. Que ce soit pour repousser l’attaque d’un ennemi ou pour accomplir une activité économique ou artistique, cela ne fait aucune différence.

Mais tant que les limites des fonctions et des pouvoirs des deux nations resteront imbriquées, il ne sera pas seulement impossible de parler d’union et de coopération : même vivre sous un tel régime constitutionnel unifié sera totalement inadmissible pour les musulmans. À cet égard, tous les musulmans sans exception seront considérés comme coupables, jusqu’à ce qu’ils anéantissent tous ensemble ce régime constitutionnel au moyen de leur force unie. Quant à ceux qui accepteront avec enthousiasme ce régime et s’efforceront de le mettre en application, ils seront encore plus coupables. Mais celui qui — qui qu’il soit — avancera des arguments tirés du Coran et des hadiths en faveur de la mise en application de ce régime constitutionnel sera le plus coupable de tous.

Lorsqu’une même question présente simultanément, d’un côté, une raison de la déclarer haram et, de l’autre, une raison de la considérer comme licite, isoler la seule raison de la licéité, prendre une décision en sa faveur et ne prêter aucune attention à la raison de son caractère haram ne constitue, à mon avis, ni la preuve de la piété ni celle de la crainte d’Allah ; cela ne témoigne pas davantage d’une connaissance de la loi religieuse. Le maulana Madani déclare indispensable de lutter pour l’indépendance du pays et l’abolition de l’impérialisme britannique ; mais il ne garde alors nullement à l’esprit que le groupe qui lutte pour l’indépendance avec une telle conception est précisément celui qui élabore ce régime constitutionnel, le dirige et le mène à son plein aboutissement. Or, dans ce régime constitutionnel, le pouvoir absolu de modifier les prescriptions d’Allah a été accordé à l’assemblée législative humaine. Par ce moyen, la loi d’Allah ne peut certes pas être appliquée ; et si elle l’est un jour, ce ne sera qu’après avoir obtenu l’approbation de l’assemblée législative. Ainsi, la majorité non musulmane acquerra le pouvoir entier de fixer les règles de la vie sociale et collective des musulmans, ce qui pourra exercer une influence profonde sur leur caractère moral, leur vie sociale et leurs générations futures. C’est vers l’indépendance du pays obtenue sous un tel régime constitutionnel que vous courez, car la fin de l’impérialisme britannique est votre seul objectif — peu importe la manière dont cette fin sera obtenue. C’est pourquoi seule la raison favorable à l’adhésion à un tel groupe est mise en avant ; on ne prête absolument aucune attention au fait qu’il existe aussi une raison solidement fondée qui en interdit l’adhésion. Mais nous sommes obligés de trancher cette question en gardant présentes à l’esprit les raisons des deux côtés et des deux sortes, et nous ne pouvons nous résoudre à retenir la raison de la licéité avant d’avoir supprimé la raison de l’interdiction. En effet, la fin de l’impérialisme britannique et l’établissement intégral de l’islam sont tous deux nos objectifs. Si quelqu’un qualifie un tel point de vue d’adoration de la Grande-Bretagne, nous ne nous soucions nullement de cette raillerie.

Une ignorance regrettable

Le maulana Madani a écrit ailleurs : « Si une fatwa est émise contre le nationalisme territorial commun, c’est uniquement parce que, selon la terminologie occidentale, le nationalisme territorial désigne une entité collective entièrement opposée à la religion et qu’il ne pourrait être associé qu’à ce sens terminologique. Mais ce sens n’est généralement pas ancré dans l’esprit de tous, et aucun musulman juste ne peut l’approuver. Le mouvement actuel ne repose d’ailleurs pas sur ce sens ; le Congrès et ses militants ne conduisent pas non plus ce mouvement sur cette base, et nous ne le présentons pas ainsi au pays. » (p. 41)

À l’appui de cette affirmation, on a invoqué de nombreuses vieilles déclarations, alors que leur essence a déjà été exposée à plusieurs reprises — à savoir la proclamation du Congrès annonçant l’octroi de droits fondamentaux. On en tire la conclusion suivante :

« Même dans le nationalisme commun que le Congrès veut établir en Inde, il ne souhaite entreprendre aucune action susceptible d’avoir un effet nuisible quelconque sur la religion, la culture, la civilisation ou le droit personnel des habitants de l’Inde. Son seul désir est de régler correctement et méthodiquement les questions liées aux intérêts communs et aux besoins du pays. Car les dirigeants étrangers se sont emparés de ces domaines et ont ainsi précipité les habitants de l’Inde au bord de la destruction. Dans les zones déclarées, les conseils municipaux, les conseils de district, les conseils, les assemblées, etc., les décisions sont prises au sujet des affaires intérieures et extérieures. Dans ces domaines, il n’est nullement question d’une quelconque fusion des nations ou des religions. » (p. 57)

Le passage cité est une preuve manifeste de la manière dont on guide les musulmans, en un moment de crise particulièrement grave, avec une vision grossière et une grande imprudence. Lorsqu’il s’agit de questions et de problèmes dont dépendent entièrement le bien-être ou le malheur de quatre-vingts millions de musulmans, la moindre erreur peut provoquer une immense catastrophe dans leur vie sociale et morale future ; pourtant, prendre une décision définitive à leur sujet est considéré comme un « jeu d’enfant », et l’on ne ressent nullement la nécessité de réfléchir, d’étudier et d’approfondir ces questions. En revanche, lorsqu’il faut rendre un jugement dans des affaires relatives au divorce, au droit successoral, etc., chacun doit mener tant de réflexions et de recherches ! Chaque mot du passage cité permet de comprendre clairement que le Maulana Madani ne connaît pas le sens technique de la nationalité et qu’il ignore complètement les objectifs et les buts du Congrès. Il n’a pas davantage réfléchi, ne serait-ce qu’un peu, au sens des « droits fondamentaux ». Il ne sait même pas de quelle manière, selon la constitution actuelle, les fonctions et les limites des associations collectives qu’il mentionne si souvent pénètrent dans les domaines de la civilisation, de la culture, des croyances religieuses et du caractère moral. La manière dont il a employé des termes tels que culture, tahdhîb, loi personnelle, etc., prouve clairement que, malgré son statut de si grand « savant et homme vénérable », il n’a absolument pas compris le sens et la substance de ces termes — je l’affirme en pleine connaissance de cause et en assumant une responsabilité particulière. J’ai compris que mon exposé, formulé avec une telle clarté, sera insupportable à ceux qui ont l’habitude de vérifier la vérité à l’aune des personnes, au lieu de vérifier les personnes à l’aune de la vérité. Je me suis donc préparé à entendre encore quelques insultes en réponse à ces paroles. Mais lorsque je vois clairement que, sous le sceau sacré de l’autorité religieuse, les musulmans sont conduits sur une voie erronée, qu’au lieu de la vérité réelle et d’une doctrine exacte on les pousse vers des idées fausses et infondées, et qu’on les entraîne vers une voie immense, bordée d’un gouffre profond et insondable, en la leur présentant comme une grande route droite, ouverte et plane, il m’est devenu impossible de rester patient face à ce spectacle. Ainsi, si mes paroles franches et véridiques suscitent la colère de quelqu’un, il est de mon devoir d’y être pleinement préparé.

L’objectif fondamental du nationalisme régional

Relisez ce qui a été précédemment cité, au sujet de la définition de la nationalité, de l’ouvrage de Lord Bryce intitulé « Les relations internationales » et de l’« Encyclopédie du caractère moral et des religions ». Selon cette conception, des individus ne peuvent devenir une nation que pour une seule raison fondamentale. Il doit exister une force d’attraction qui soit présente en eux comme la vie elle-même et qui les maintienne unis les uns aux autres. Mais la simple existence de cette attraction ne suffit nullement à former une « nation ». Elle doit être extrêmement puissante, au point de pouvoir anéantir les courants de pensée qui séparent les individus, ou les petits groupes d’individus, les uns des autres. En effet, si les facteurs de division sont trop solides pour que les courants de pensée générateurs d’union puissent leur résister, ceux-ci ne peuvent réussir à créer l’union — autrement dit, ils ne peuvent former une « nation ». En outre, une nationalité a besoin d’une langue, d’une littérature, d’un héritage historique, de coutumes et d’usages, d’une sociabilité et d’un mode de vie, d’une manière de penser et de doctrines, ainsi que d’intérêts économiques et d’objectifs matériels. Tous ces éléments doivent être compatibles avec la nature des courants de pensée créateurs d’union. Autrement dit, rien ne doit y être présent qui puisse éveiller des courants de pensée générateurs de division. Car tous ces éléments exercent une influence sur le rassemblement des individus. Ce n’est que si leur orientation et leur tendance sont conformes à l’objectif fondamental du « message d’union » qu’ils peuvent accomplir la tâche de créer l’union. Sinon, ils formeront des groupes selon une méthode entièrement différente, et la formation d’une « nation » en sera considérablement affaiblie.

Il faut maintenant se demander quel peut être le moyen de rassembler et d’unir les différentes nations qui vivent dans un pays selon une telle conception. Plus on y réfléchit, plus il semble que deux moyens seulement soient possibles. Premièrement, ces nations conserveraient durablement leur nationalité distincte, et un accord « fédéral » serait conclu entre elles selon des conditions claires et précises. Elles travailleraient ainsi ensemble uniquement pour leurs intérêts communs, tandis que, dans tous les autres domaines, elles seraient entièrement libres et souveraines. Mais le Congrès a-t-il adopté cette méthode ? Il n’y a pas d’autre réponse que « non ». Le second moyen consiste à se demander : comment peut-on, à ce moment, transformer ces nations en une « seule nation » ? … Pour cela, il faut nécessairement reconnaître d’abord une force d’attraction commune et un message central d’union. Une telle force d’attraction et un tel message central d’union ne peuvent être constitués que par la combinaison des éléments suivants : premièrement, le nationalisme patriotique,

deuxièmement, la haine des ennemis étrangers, et

troisièmement, l’encouragement des intérêts économiques communs.

En outre, comme je l’ai dit plus haut, cette force d’attraction doit être si puissante que les courants de pensée et les facteurs qui ont maintenu ces nations séparées les unes des autres deviennent absolument insignifiants devant elle. En effet, si le musulman éprouve une très forte attraction pour l’islam, l’hindou pour l’hindouisme et le sikh pour le sikhisme, et si, chaque fois que se pose la question de la religion et de la nationalité, les musulmans s’unissent aux musulmans, les hindous aux hindous et les sikhs aux sikhs, chacun se soulevant à la tête d’un groupe distinct pour défendre les siens, cela signifie que « l’amour de la patrie » n’a pas réussi à transformer plusieurs nationalités en une « seule nation ». Que le musulman reconnaisse l’islam, que l’hindou demeure fidèle à la doctrine hindoue et qu’il aille parfois au temple — tout cela est entièrement distinct. Mais, pour devenir une « seule nation », chacun doit accorder au patriotisme une importance prépondérante, afin que chaque adepte d’une religion soit capable de sacrifier sa propre religion et ses propres convictions à la patrie. Sans un tel courant de pensée empreint d’une fidélité absolue, il est impossible de former une nationalité « patriotique ».

Voilà donc la semence fondamentale du nationalisme autochtone ou régional. Cette semence ne peut jamais produire un arbre tant qu’un climat et un environnement qui lui conviennent n’auront pas été créés. Il lui faut donc un terrain et une saison favorables. J’ai dit précédemment que, pour susciter l’attrait de la nationalité, la langue, la littérature, les traditions, les usages et les coutumes, la sociabilité et le mode de vie, les courants de pensée et les doctrines, ainsi que les intérêts économiques et les objectifs matériels, entre autres, sont absolument indispensables. Ce sont précisément ces éléments qui organisent les groupes humains en société. Ils doivent tous être spontanément présents dans la nature de la force d’attraction de la nationalité. En effet, si la tendance de ces diverses forces, qui établissent des liens entre les individus, s’oriente nécessairement vers la séparation, elles s’opposeront violemment à la création de l’union et de la cohésion, et ne permettront en aucun cas la formation d’une « nation unique ». Dès lors, pour former une nation unie, il est absolument indispensable d’anéantir, au sein de chaque peuple, les forces qui font naître des conceptions distinctes de la nationalité ; à leur place, il devient nécessaire de colorer toute la nation d’une même teinte, de façonner progressivement tous ses membres selon le même idéal national et de créer en eux une nature et une disposition morales communes. Il faut diffuser parmi eux les mêmes idées, doctrines et idéaux, et les rendre tels qu’à l’avenir ils puissent tous être connus et considérés comme les membres d’une même société. Leurs dispositions d’esprit, leurs points de vue et leurs perspectives devront être parfaitement identiques ; les conceptions de leur ancienne gloire devront jaillir d’une même source historique, et, en définitive, il ne devra plus subsister aucune raison de susciter entre eux opposition ou différenciation. C’est dans ce but qu’a été élaboré le « plan de Wardha ». Tel était également l’objectif du « plan de Vidyamandir ». Cet objectif était exprimé clairement dans chacun de ces deux plans. Mais Maulana Madani n’a nullement examiné ces plans ni leurs programmes d’études. Depuis plusieurs années, Pandit Nehru souffle dans le clairon de cette même nationalité. Pourtant, aucun de ses discours ni aucun de ses écrits n’est parvenu à la connaissance de Maulana Madani. Chaque responsable du Congrès a proclamé et écrit la même chose, et la diffuse énergiquement à l’aide du pouvoir d’État issu de la nouvelle Constitution. Mais Maulana Madani ne peut rien en entendre, rien en voir ni rien en ressentir. Pourtant, chacune des institutions globales qu’il a mentionnées accomplit précisément ces tâches, puisque leur champ d’action s’étend à la civilisation et à la culture, aux arts et à la culture, au droit personnel, et à tout le reste. Mais le moindre écho de ce qui se fait chaque jour d’un bout à l’autre de l’Inde ne pénètre dans les oreilles de Maulana Madani. Parmi toutes ces choses, il n’en a obtenu qu’une seule : ce qu’on appelle les « droits fondamentaux ». C’est sur cette seule base qu’il ose proclamer que le principe de la « nationalité unique » est conforme à l’exemple du Prophète (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui). Pourtant, en réalité, ces « droits fondamentaux » ne sont en rien supérieurs à la célèbre proclamation de la reine Victoria. Comparer une manœuvre aussi cruelle de la diplomatie occidentale à l’œuvre du Messager de Dieu (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui) est une audace dont nous autres pécheurs sommes incapables. Quant à ceux qui possèdent une telle abondance de taqwā et de scrupule religieux qu’ils peuvent espérer être pardonnés après avoir commis une pareille audace injustifiable, leur cas est différent.

Tirer parti des mots à sens multiples

Maulana Madani s’est fermement forgé dans l’esprit une signification particulière de la « nationalité unique ». Il en a lui-même fixé les limites en tenant compte de toutes les conditions diaboliques et en fermant toutes les voies possibles. Il la présente avec prudence, afin que personne ne puisse le mettre en cause du point de vue des règles de la charia. Mais son erreur principale réside précisément dans le fait qu’il a définitivement conclu que le Congrès partageait la conception qu’il s’en est lui-même formée. Or le Congrès en est très, très éloigné. Si Maulana Madani s’était contenté de dire : « Par “nationalité unique”, j’entends ceci », nous n’aurions eu aucun débat avec lui. Mais il ne s’arrête pas là : il va plus loin et affirme également que tel est l’objectif du Congrès et que celui-ci agit entièrement conformément à l’exemple du Prophète (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui). Selon lui, le devoir des musulmans est de se consacrer sans aucune crainte ni hésitation au mouvement de cette nationalité unique. C’est précisément là que commence notre désaccord avec lui. Donnons un exemple. Pour l’un, « verser de l’eau » signifie faire tomber de l’eau ; pour l’autre, « verser de l’eau » est le nom donné au fait de mettre le feu. On comprend aisément quelle immense injustice ce serait de négliger cette différence de termes et de conseiller de confier les maisons de tout le monde aux mains du second. C’est précisément pour de tels cas que le Saint Coran a donné l’instruction suivante : « Lorsqu’un mot peut recevoir à la fois un sens erroné et un sens correct, et que vous constatez que son emploi provoque une situation troublante pour les mécréants, que les musulmans n’emploient pas ce genre de mot. »يايُّها اللَّذِينَ اَمَنُوا لا تقولوا راعنا وقولوا انظرنا واسمعوا ط وللكافرينَ عذابٌ اَليْمٌ – (البقرة : 104)

« Ô vous qui avez cru, ne dites pas “Rāʿinā”, mais dites plutôt “Unẓurnā”, et écoutez. Les mécréants auront un châtiment douloureux. » — Sourate al-Baqara : 104

Ainsi, il aurait été préférable que Maulana Madani, pour exprimer sa propre opinion, emploie des termes tels que « amitié réciproque » et les présente comme une proposition et une recommandation personnelles, au lieu de les présenter comme la politique et l’action du Congrès. S’il accorde encore maintenant à cette nation ne serait-ce qu’une si petite faveur, ce sera une grande bienveillance de sa part. Autrement, ses écrits risquent fort de provoquer une catastrophe majeure. Il est donc possible que l’on en vienne à répéter à l’époque actuelle ce qui s’est produit autrefois : « Tout ce que les rois et souverains tyranniques ainsi que les dirigeants d’État dépravés ont fait, les savants le prouvaient comme étant vrai à l’aide de références au Coran et aux hadiths ; ils ont utilisé la religion comme un instrument d’oppression et d’exploitation. »رَبَّنَا لاَ تجعلنَأ فتنةً لِّقَومٍ الظَّلِمِيْنَ – (يونس : 85)

« Ô notre Seigneur ! Ne fais pas de nous une épreuve pour les gens injustes. » — Sourate Yûnus : 85

Après la publication de la brochure susmentionnée de Maulana Madani, il est devenu extrêmement urgent d’analyser la « nationalité » dans une perspective purement scientifique et de mettre clairement en lumière, à ce sujet, la différence fondamentale entre les doctrines islamique et non islamique. Cela fait, toutes les conceptions erronées qui s’y rapportent disparaîtront de l’esprit des gens, et il leur deviendra possible d’adopter en connaissance de cause l’une ou l’autre de ces deux voies. C’était le devoir des savants eux-mêmes ; mais lorsque le « principal » représentant du corps des savants a hissé le drapeau de la « nationalité unique » et qu’aucun savant ne se montre disposé à remplir son véritable devoir, il nous faut, à nous autres gens ordinaires, nous en charger activement. — Tarjumân al-Qur’ân : février 1939 de l’ère chrétienne

 

Le nationalisme peut-il jamais apporter la libération ?

Lorsque Maulana Ubaidullah Sindhi retourna en Inde après avoir vécu longtemps en exil, il fut invité, au nom de la Jam‘iyat des oulémas du Bengale, à présider sa session de Calcutta. À la lecture du discours qu’il prononça lors de cette session, les habitants de l’Inde eurent pour la première fois l’occasion de prendre connaissance de ses conceptions particulières. Nous reproduisons ici les passages de son discours qui ont particulièrement irrité les musulmans : Un : « Si mon pays veut être préservé des méfaits et des dommages de la révolution qui a maintenant englouti le monde entier et continue chaque jour de l’engloutir davantage, il doit favoriser le progrès et le développement d’un nationalisme conforme à l’idéal européen. Le monde entier connaît bien la réputation dont jouissait notre pays dans le passé. Mais si nous ne parvenons pas actuellement à établir notre dignité parmi les nations, nous ne pourrons tirer le moindre profit de notre ancienne renommée. »

Deux : « Je recommande que nos dirigeants religieux et nationaux s’efforcent de tirer le plus grand profit possible des deux cents années de domination du gouvernement britannique. Nous devons désormais renoncer à la manière dont nous avons limité notre progrès en nourrissant de la haine envers l’Europe. À cet égard, j’ai étudié et observé dans son intégralité la révolution de la nation turque, depuis le sultan Mahmoud jusqu’à la démocratie instaurée par Mustafa Kemal. Je souhaite que notre pays soit considéré comme un membre honoré dans les conférences internationales de l’Europe. Mais, pour cela, nous devons nécessairement ressentir la nécessité de provoquer une révolution dans notre société. »

En expliquant cette révolution sociale, Maulana Sindhi présenta un programme révolutionnaire pour la province du Sind. Il dit : « Les habitants du Sind porteront des vêtements produits dans leur propre pays ; mais ils auront la forme de manteaux et de pantalons, ou de chemises à col et de “shorts”. Les musulmans pourront porter des shorts longs descendant jusqu’au-dessous des genoux. Dans les deux cas, le chapeau sera porté. Dans la mosquée, les musulmans retireront leur chapeau et accompliront la prière tête nue. »

Maulana Sindhi est un homme expérimenté et qui connaît le monde. Le grand sacrifice qu’il a consenti pendant plusieurs années pour ses idéaux et ses objectifs témoigne de son dévouement absolu à ses idéaux. Dans ces circonstances, s’il propose une solution à certains de nos problèmes sociaux, notre devoir est de soumettre ses conceptions à un examen scientifique, l’esprit libéré de tout doute et de toute hésitation, aussi fondées sur l’expérience, la réflexion et la recherche puissent-elles paraître à première vue.

Nous croyons qu’une personne compétente et intelligente, lorsqu’une fois ses erreurs intrinsèques lui sont clairement révélées, n’hésitera pas à abandonner ce qu’elle a dit de bonne foi. Et si elle n’est absolument pas disposée à l’abandonner, il devient alors absolument nécessaire d’extirper cette conception erronée sous les coups sévères de la critique scientifique.

Le nationalisme fondé sur l’opportunisme

Les raisons, arguments et conseils avancés par l’orateur pour élever le nationalisme sur la base des principes européens sont les suivants : Un : si notre pays veut être sauvé du courant révolutionnaire qui recouvre le monde entier et continue de l’engloutir toujours davantage, il faudra faire ….. de même. »

Deux : « Le monde connaît certes nos exploits passés et nos hauts faits ; mais nous ne pourrons en tirer le moindre profit si nous ne parvenons pas à occuper une place et un rang convenables parmi les nations actuelles. »

Et il est évident que cette place et ce rang ne peuvent être obtenus qu’en imitant les nations occidentales. Trois : les deux grandes périodes de notre civilisation indienne — l’ancienne, connue sous le nom de civilisation hindoue, et la moderne, célèbre sous le nom de civilisation islamique — sont fondées sur une idéologie religieuse. En revanche, la doctrine européenne moderne est totalement séparée de la pensée religieuse. Elle repose uniquement sur la science et la philosophie. Ainsi, si notre pays ne développe pas la capacité de comprendre cette révolution, nous en subirons nécessairement les conséquences néfastes. »

Ici, par « capacité de comprendre », il voulait très probablement dire « capacité d’adopter ». Les propositions précédemment énoncées par l’orateur le prouvent en effet.

Ces trois affirmations doivent être examinées et analysées. Premièrement, il n’a pas été recommandé d’adopter une chose parce qu’elle serait vraie ou acceptable en principe ; il a été recommandé de l’adopter parce qu’elle serait nécessaire au gré des circonstances et selon un principe d’opportunité (Expediency). Dans ces conditions, quelle valeur ce sous-continent peut-il avoir aux yeux d’un musulman idéaliste ? Une telle manière de voir — « il faut faire ceci pour éviter tel dommage », « en faisant cela, nous obtiendrons tel avantage », ou encore « telle chose n’est plus acceptable dans le monde actuel, il faut la remplacer par ceci » — ne peut être adoptée par aucune personne idéaliste, morale et attachée à une idéologie. Ce n’est rien d’autre qu’une pure attitude opportuniste (Opportunism). Elle ne peut avoir aucun rapport avec la raison, le savoir ou la philosophie morale. Après avoir réfléchi, étudié, vérifié et analysé, l’homme attaché aux principes et fidèle à un idéal adoptera l’opinion et l’idéal qu’il juge vrais, puis agira fermement en conséquence : telle est la seule ligne de conduite correcte. Si, dans d’autres pays du monde, on agit conformément à une politique erronée, son devoir est de ne pas la suivre, mais de s’efforcer d’attirer toute la société humaine vers son propre idéal. Si le fait de ne pas suivre le monde nous oblige à subir des peines et des difficultés, il convient de les supporter avec une patience et une endurance particulières. Si, parce que nous ne suivons pas le monde, celui-ci refuse de reconnaître notre valeur, nous devrions alors donner un coup de pied à un tel monde. Les critères et les honneurs terrestres ne sont ni notre idole ni notre seigneur ; nous ne pouvons courir çà et là pour lui plaire. Même si l’« époque » de ce que nous considérons comme vrai appartient au passé, il est souhaitable que nous possédions encore assez de personnalité et de conscience de nous-mêmes pour ramener l’époque par l’oreille vers la vérité. Se transformer au gré des changements du temps peut être la règle des lâches, mais non celle d’un homme idéaliste.

À cet égard, les musulmans devraient au moins faire preuve d’une fermeté et d’un idéalisme aussi grands que ceux dont firent montre les disciples de Karl Marx pendant la Première Guerre mondiale. En 1914, lorsque retentit le tocsin de la guerre mondiale, de terribles divergences apparurent au sujet du nationalisme parmi les membres de la « Deuxième Internationale ». Les socialistes qui travaillaient au sein du front international socialiste, voyant leurs propres nations se jeter dans la fournaise de la guerre, furent inspirés par l’étroite conception du nationalisme aveugle et voulurent soutenir leurs nations respectives dans la guerre en cours. Mais les marxistes déclarèrent : « Selon l’idéal (?) au nom duquel nous avons commencé à lutter, les capitalistes de toutes les nations du monde sont nos ennemis et tous les ouvriers et travailleurs sont nos amis ; dans ces conditions, comment pourrions-nous soutenir le nationalisme ? » Car celui-ci divise et sépare les ouvriers, les pousse à combattre les uns contre les autres aux côtés des capitalistes ; c’est sur cette base que les marxistes rompirent avec nombre de leurs anciens camarades. De plus, les communistes authentiques réduisirent de leurs propres mains en morceaux l’idole de ce nationalisme étroit. Les communistes allemands combattirent l’Allemagne au nom de leur idéal, les communistes russes combattirent la Russie au nom de leur idéal et, de même, les communistes de chaque pays combattirent le gouvernement de leur propre pays au nom de leur idéal. De même que les communistes ont une opinion et un idéal, le musulman a lui aussi une opinion et un idéal. Dans ces conditions, pourquoi un musulman s’écarterait-il de son idéal pour échapper aux pertes et aux dommages ou obtenir de quelqu’un un peu de considération ? S’il s’en écarte malgré tout, il lui incombe de comprendre d’abord clairement ce qu’il abandonne et ce qu’il s’apprête à adopter. Car abandonner un principe n’est rien d’autre qu’une simple faiblesse ; mais se considérer encore comme un adepte des principes après s’en être écarté est à la fois un signe de faiblesse et d’inconscience. Aussi longtemps que j’agirai, dans tous les aspects de ma vie, conformément à la doctrine et aux prescriptions islamiques, je pourrai rester « musulman ». Si jamais j’abandonne cette doctrine pour en adopter une autre, continuer alors à me considérer comme « musulman » ne sera rien d’autre qu’une grave ignorance. Adopter une doctrine non islamique tout en étant musulman est manifestement dépourvu de sens. Les expressions « musulman nationaliste », « musulman communiste » et autres termes semblables sont contradictoires ; elles sont aussi erronées que « communiste fasciste », « jaïn-boucher », « propriétaire foncier communiste » ou « polythéiste adepte du tawhid ».

Nationalisme et islam

Ceux qui réfléchiront au sens du nationalisme et à sa réalité profonde reconnaîtront sans aucun doute que, du point de vue de leurs orientations intérieures, de leurs buts et de leurs objectifs, l’islam et le nationalisme sont deux idéaux mutuellement opposés. L’islam appelle l’ensemble des êtres humains, sans distinction, en tant qu’êtres humains. Il présente à toute l’humanité un code moral fondé sur un idéal et sur la foi ; il propose un système social fondé sur la justice et la crainte d’Allah, et appelle tous les êtres humains sans distinction à l’accepter. Puis, tous ceux qui l’acceptent sont accueillis dans son cadre, avec les mêmes droits et la même dignité. Dans aucun domaine de l’islam — culte, économie, société, droits et devoirs juridiques, etc. — il n’établit de distinction entre ceux qui l’ont adopté selon leur origine ethnique, leur ascendance, leur appartenance géographique ou leur classe sociale. L’objectif ultime de l’islam est d’établir un État mondial (World state) dans lequel, après avoir brisé tous les liens de haine et d’hostilité fondés sur l’ascendance et l’appartenance ethnique, un système civilisationnel et politique sera instauré en accordant à l’ensemble de l’humanité les mêmes droits et les mêmes possibilités de les exercer. Au lieu d’une rivalité hostile entre les membres de la société, une coopération amicale et réciproque sera créée. Ainsi, tous les êtres humains s’aideront mutuellement à parvenir à l’essor et à la prospérité matériels ainsi qu’au progrès spirituel. Les gens ordinaires ne peuvent accepter les principes et le mode de vie que l’islam propose pour assurer le bien-être humain que lorsqu’aucune orientation jahilite ni aucune haine ou hostilité ne subsiste en eux. Ils doivent se libérer de l’attachement aux traditions nationales, de l’ivresse de la noblesse et de la gloire ancestrales, ainsi que de l’aveugle fascination pour les liens du sang et du sol ; ils doivent juger la vérité, la justice, l’équité et l’honnêteté en tant qu’êtres humains seulement — et non en tant que classe, nation ou pays — et rechercher la voie du bien-être de l’humanité tout entière.

À l’inverse, le nationalisme établit entre les êtres humains des distinctions fondées sur la nationalité. Du fait du nationalisme, le nationaliste de chaque nation considérera inévitablement sa propre nation comme supérieure à toutes les autres. Même s’il n’est pas un nationaliste extrêmement agressif (Aggressive Nationalist), le simple fait d’être nationaliste l’obligera à faire, dans les domaines social, économique, politique et juridique, une distinction entre sa propre nation et les autres. Il s’efforcera de réserver à sa nation le plus grand nombre possible d’intérêts et d’avantages. Pour défendre les intérêts nationaux, il sera contraint d’ériger des barrières d’inégalité économique. En outre, il devra s’employer à préserver les traditions et les anciennes animosités sur lesquelles son nationalisme est fondé, ainsi qu’à entretenir en lui le sentiment de la noblesse nationale. Il ne pourra jamais être prêt à associer à lui les membres d’une autre nation, sur la base du principe d’égalité, dans quelque domaine de la vie que ce soit. Partout où sa nation continuera ou pourra obtenir davantage d’intérêts et d’avantages que les autres nations, pas une seule parole de justice ne sortira de son esprit ni de son intelligence. Son objectif ultime sera d’établir un État national (National state) au lieu d’un État mondial (World State). Même s’il adopte une idéologie universelle, celle-ci se transformera immanquablement en impérialisme. Car les membres des autres nations ne pourront jamais être admis dans son État comme des partenaires égaux. Ils pourront certes y être acceptés comme esclaves et serviteurs soumis.

Ici, nous nous sommes bornés à un exposé général des principes, des objectifs et des orientations intérieures de ces deux doctrines. Il ressort clairement de cet exposé qu’elles sont entièrement opposées l’une à l’autre. Là où le nationalisme existe, l’islam ne peut jamais s’établir. De même, là où l’islam est établi, ce nationalisme ne peut subsister un seul instant. Si le nationalisme se développe et prospère, la voie de la propagation et de l’établissement de l’islam s’en trouvera bloquée. Et si l’islam s’établit, les racines du nationalisme seront nécessairement arrachées. Dans ces conditions, une personne ne peut accepter en même temps qu’une seule de ces deux doctrines. Il est impossible à quiconque de monter simultanément dans ces deux bateaux qui vont en sens opposés. Prétendre suivre une doctrine tout en soutenant, aidant et favorisant l’idéal qui lui est exactement opposé est le signe d’une déformation mentale. À propos de ceux qui agissent ainsi, nous sommes contraints de dire que soit ils n’ont pas compris l’islam, soit ils n’ont pas compris le nationalisme, soit ils n’ont été capables de comprendre correctement ni l’un ni l’autre.

La véritable nature du nationalisme européen

Nous n’avons mentionné plus haut que ce que l’on peut comprendre en réfléchissant aux principes fondamentaux du nationalisme. Mais nous devons aller plus loin et examiner également le nationalisme européen.

À l’époque de l’ancienne jahiliya, les conceptions des gens au sujet du nationalisme n’avaient pas atteint un degré élevé de maturité. Comme les hommes n’avaient pas encore pleinement adopté le nationalisme, ils étaient davantage plongés dans les sentiments liés à l’ascendance ou à la tribu. Ainsi, à cette époque, même de grands philosophes et savants étaient devenus aveugles sous l’effet de l’ivresse du nationalisme. Un penseur de haut rang comme Aristote a exprimé dans son ouvrage Politics l’opinion selon laquelle les nations incultes et barbares ont été créées pour être réduites en esclavage. Selon lui, faire la guerre pour réduire ces hommes en esclavage constituait l’un des moyens de production. Mais lorsque nous constatons que les Grecs considéraient tous les non-Grecs comme des « barbares », nous pouvons mesurer la gravité de l’opinion avancée par Aristote. Car ils étaient absolument convaincus que le caractère moral et les droits humains des Grecs étaient entièrement différents de ceux des autres peuples du monde.

C’est cette semence primitive du nationalisme qui s’implanta par la suite en Europe. Certes, la doctrine chrétienne en avait longtemps empêché le développement. L’enseignement d’un prophète — aussi déformé soit-il — peut naturellement conduire à adopter une vaste vision humaine plutôt que la perspective étroite du tribalisme et du nationalisme. En outre, comme la politique d’État globale de l’impérialisme romain avait placé de nombreux petits peuples sous la dépendance et l’autorité d’un pouvoir central unifié, elle avait considérablement réduit l’intensité des haines et des hostilités nationales et tribales. Ainsi, pendant plusieurs siècles, la domination et l’autorité spirituelles du pape et la suprématie et l’autorité politiques de l’empereur maintinrent ensemble le monde chrétien dans une étroite unité. Mais ces deux puissances s’entraidaient pour l’oppression, l’écrasement et l’hostilité au savoir et aux sciences. Elles étaient engagées dans une lutte réciproque au sujet du pouvoir temporel et de la répartition des intérêts matériels. D’une part, leurs conflits et leurs luttes mutuels, d’autre part, leurs mauvaises actions, leur tyrannie et leur oppression, et, enfin, le renouveau scientifique moderne donnèrent naissance, au sixième siècle, à un mouvement religieux et politique. Ce mouvement fut appelé le « mouvement de la Réforme ».

Ce mouvement mit fin aux forces opposées au progrès et à la réforme du pape et de l’empereur. Mais, d’un autre côté, il eut aussi cet effet néfaste que les différentes nations, jusque-là unies par un même lien, se trouvèrent séparées. Le mouvement de la Réforme ne put proposer aucune alternative aux liens spirituels qui unissaient les différentes nations chrétiennes. Après la destruction de l’unité et de la solidarité religieuses et politiques, lorsque les nations se retrouvèrent séparées les unes des autres, elles commencèrent à former, de manière dispersée, leurs propres États nationaux indépendants. La langue et la littérature de chaque nation commencèrent à se développer séparément. Les intérêts économiques de chaque nation commencèrent à se distinguer de ceux des autres nations voisines. Ainsi, une nouvelle forme de nationalité, fondée sur l’origine, la politique, l’économie et la civilisation, commença à s’établir. Elle commença à prendre la place du sentiment de supériorité fondé sur l’ascendance, ainsi que de la haine et de l’hostilité. Ensuite, les conflits et la concurrence (Competition) entre les différentes nations commencèrent à prendre de l’ampleur. Les guerres et les luttes commencèrent à éclater. Une nation commença à porter sans hésitation atteinte aux intérêts d’une autre. Elle se mit à faire preuve d’une oppression et d’une exploitation extrêmes. Il en résulta que l’amertume au sein des idées liées à la nationalité s’intensifia de plus en plus. Ainsi, le sentiment national (sence of Nationality) se transforma en « nationalisme » (Nationlism).

Le nationalisme qui se développa et s’épanouit ainsi en Europe ne le fit qu’après avoir suscité une rivalité et des conflits violents avec les nations voisines ; il incorpora donc nécessairement les quatre idées suivantes : Premièrement : la fierté de la noblesse nationale. Elle fait d’un homme l’adorateur aveugle de l’héritage et des particularités de sa nation. Il commence à considérer sa propre nation comme supérieure, plus avancée et meilleure à tous égards que les autres nations. Deuxièmement : l’arrogance nationale. Elle oblige l’homme à soutenir sa propre nation en toutes circonstances, en s’élevant au-dessus de la justice et de l’injustice. Troisièmement : l’idée de la protection nationale. Pour préserver les intérêts réels et imaginaires de la nation, elle contraint celle-ci à entreprendre toutes sortes d’actions, depuis la défense du pays jusqu’à l’attaque de territoires étrangers. Afin de protéger ses intérêts économiques, il devient indispensable de réduire ou d’augmenter les droits de douane à l’importation et à l’exportation, de contrôler l’entrée des ressortissants d’autres nations, de fermer aux étrangers, à l’intérieur des frontières du pays, l’accès aux moyens de subsistance et aux droits civiques, de chercher à acquérir une force militaire excessive pour défendre le pays et de se rendre dans d’autres États afin de protéger son propre pays et sa propre nation. Quatrièmement : l’orgueil national et le sentiment de supériorité (National Aggrandisment). Cela fait naître, chez toute nation en progrès et puissante, le désir de s’assurer la supériorité et la domination sur les autres nations du monde. Cela l’incite à accroître sa propre prospérité aux dépens de l’argent des autres nations. Elle se considère comme chargée de répandre la civilisation et la culture parmi les nations sous-développées et estime que la jouissance des ressources naturelles des autres pays est son droit de naissance ; ainsi, la nation puissante exploite les nations faibles.

Enivrés par ce nationalisme européen, les uns proclament : « L’Allemagne au-dessus de tous », d’autres affirment : « L’Amérique est le propre pays de Dieu. » Certains disent : « Être Italien est l’essence même de la religion. » On entend aussi déclarer : « Seuls les Britanniques ont le droit naturel de gouverner. » Ainsi, chaque nationaliste adopte, comme s’il s’agissait d’une croyance religieuse, l’idée suivante : « Que mon pays ait raison ou tort » (My country Wrong or right). En réalité, cette frénésie nationaliste a cruellement maudit l’humanité du monde actuel. Elle est le plus grand danger pour la civilisation humaine. Elle transforme l’homme en bête féroce envers tous ceux qui n’appartiennent pas à sa propre nation.

Ce n’est pas le simple fait d’éprouver de l’amour pour sa propre nation et de souhaiter la voir indépendante, prospère et progressiste que l’on appelle le nationalisme. Car, en soi, il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un sentiment sacré. En réalité, ce n’est pas l’amour de sa propre nation, mais l’hostilité, la haine, la jalousie, la rancœur et la fureur de se venger des nations étrangères qui donnent naissance à ce nationalisme et l’entretiennent. Le sentiment blessé et la frénésie nationale opprimée par les attaques du nationalisme allument une sorte de feu dans l’esprit humain ; en réalité, c’est là la source de vie du nationalisme. Ce feu transforme même le grand et noble sentiment sacré de l’amour national, imprégné de l’orgueil de cette époque barbare, en une chose impure en le poussant au-delà de toute limite. Au sein de chaque nation, ce sentiment s’éveille d’abord afin de prendre revanche sur une oppression réelle ou imaginaire commise par les nations étrangères. Mais puisqu’aucune règle morale, aucun enseignement spirituel ni la charia d’Allah ne lui indiquent sa voie, il dépasse les limites et engendre l’impérialisme (Imperialism), le nationalisme économique (Economic Nationalism), la haine raciale, les guerres et les catastrophes internationales. Un écrivain renommé de l’époque moderne, Francis W-Cocker, a écrit :

« Certains écrivains nationalistes prétendent que seuls les peuples en voie de développement ont le droit de vivre librement…… ceux qui possèdent une richesse culturelle et spirituelle supérieure. Leur argument est qu’une nation civilisée de classe supérieure n’a pas seulement le droit et le devoir de préserver sa propre indépendance et de régler ses affaires intérieures sans l’ingérence d’autrui ; elle a également le droit et le devoir d’étendre son influence et son ascendant sur les peuples relativement moins développés — et rien ne l’empêche de recourir à la force pour cela. Ils disent que tout peuple avancé possède une dignité d’envergure mondiale ; il n’a nullement le droit d’enfouir ses capacités et ses talents intérieurs uniquement dans le sol de son propre pays, ni de les employer seulement à son propre progrès sous l’emprise de l’égoïsme. …… En réalité, c’est précisément en avançant de telles opinions et de tels arguments qu’à la fin du XIXe siècle l’Europe et l’Amérique furent soumises aux politiques impérialistes, à l’appui de l’impérialisme. »

Il a encore écrit : « On dit encore aujourd’hui que lorsqu’une grande nation est attaquée, elle a non seulement le droit de se défendre, mais aussi celui de s’opposer à tout acte nuisible à son mode de vie indépendant et à sa prospérité. La préservation de ses frontières, la mise de ses propres ressources sous sa propre autorité et la sauvegarde de son honneur ne suffisent pas à assurer la vie d’une nation. Pour survivre, elle doit faire bien davantage. Elle doit avancer, s’étendre, accroître sa puissance militaire, maintenir ses caractéristiques nationales et leur éclat. Sinon, cette nation descendra peu à peu vers le déclin et, finalement, son existence disparaîtra dans la concurrence internationale. Plus une nation réussira à préserver ses propres intérêts et à étendre la portée de son influence et de son ascendant politiques et économiques, plus son droit à survivre sera grand. La victoire à la guerre est la preuve la plus éclatante qu’une nation est la plus apte (Fittest). Selon le Dr Bijhat : “La guerre forge les nations.” »

Il a ensuite écrit : « La doctrine darwinienne de l’évolution a également été utilisée de manière totalement erronée pour soutenir ces doctrines. Ernst Haeckel (Ernist Haekel) fut en Allemagne le premier et le plus éminent “porte-parole” du darwinisme ! Il a appliqué avec beaucoup de précaution ses théories biologiques à la philosophie et à la sociologie. Il considère l’égoïsme et l’adoration de soi comme une loi générale de la vie, et affirme que cette loi est appliquée dans la société humaine comme un système d’extermination héréditaire de l’humanité. Selon lui, il n’existe pas sur terre de moyens de subsistance pour tous les êtres vivants qui y naissent. La lignée des créatures faibles disparaît donc. Non seulement parce qu’elles ne sont pas capables de rivaliser avec succès avec les autres dans la lutte et la compétition acharnées pour exploiter les ressources limitées de la terre, mais aussi parce qu’elles ne possèdent aucun pouvoir leur permettant de résister à l’avancée victorieuse des créatures puissantes. C’est ainsi que Karl Pearson (Karl Pearson) qualifia la lutte et le conflit internationaux de “chapitre de l’histoire naturelle de l’humanité”. Il soutenait que, du point de vue de la conception scientifique de la vie (Scientific View of Life), le progrès de la civilisation et de la culture humaines est essentiellement dû à cette lutte et à ce conflit, qui existent éternellement non seulement entre les individus, mais aussi entre les nations. Lorsqu’une nation de classe supérieure détruit ses descendants faibles et accroît ses capacités internes en ne produisant que des descendants forts, elle commence à développer sa capacité extérieure (Fitness) en affrontant les autres nations. Dans ce conflit, les nations faibles (inaptes) sont anéanties. Seules les nations puissantes subsistent. Ainsi, dans son ensemble, l’humanité entière progresse vers l’amélioration. Une nation ne peut prouver qu’elle est l’égale des nations plus avancées que lorsqu’elle s’engage dans une compétition et des efforts constants avec elles dans le commerce et les affaires, afin de se procurer des matières premières et des denrées alimentaires. Si elle commence à vivre en harmonie avec les nations de rang inférieur, il faut considérer qu’elle a renoncé à prétendre à sa supériorité. Et la supériorité d’une nation ne peut être démontrée et établie que si, après avoir expulsé ces nations, elle s’empare elle-même de leur pays, ou leur accorde le droit d’y résider et l’utilise conformément à ses propres intérêts. » — Recent political Thought, New York, 1934, p. 443-48.

Un autre auteur nommé Joseph Lighten (Joseph Lighten) a écrit : « Depuis le XVe siècle, l’histoire du monde est, dans une large mesure, l’histoire des luttes et des conflits économiques entre les États-nations. Le nationalisme économique est constamment devenu une cause de conflits entre les nations. La compétition et les entraves ont d’abord commencé dans le domaine du commerce et des affaires. La guerre a ensuite éclaté. La domination exercée sur l’Amérique, l’Afrique, les îles des sept mers et de vastes régions de l’Asie, l’établissement de colonies et l’exploitation des ressources économiques de ces pays — tout cela ne constitue que différents chapitres de l’histoire de ce pillage. Bien que ces mêmes phénomènes se soient également produits, à une très petite échelle, après la chute des Romains, lorsque les peuples barbares se dispersèrent çà et là en se livrant au pillage. La différence est toutefois qu’à partir des ruines de l’Empire romain, une organisation internationale fut établie sur des bases religieuses, morales et culturelles, alors que cela ne fut pas possible dans le Nouveau Monde. » — Social Philosophies in Conflict, New York, 1937, p. 439

Cet auteur a écrit ailleurs : « Lorsqu’une nation dotée d’une unité culturelle est politiquement indépendante, possède des intérêts économiques communs et voit naître un sentiment de supériorité fondé sur ce nationalisme culturel, politique et économique, le nationalisme économique apparaît nécessairement sous une forme aiguë. Car ce nationalisme est la conséquence inévitable de la lutte et du conflit qui prévalent entre les différentes nations du monde. Et ce nationalisme se transforme très rapidement en impérialisme économique. Les nations luttent les unes contre les autres afin d’obtenir des avantages dans le commerce et les affaires, et elles s’affrontent pour s’emparer des marchés étrangers et des richesses économiques des pays arriérés. »

« Le problème du nationalisme politique et économique — dont aucune solution n’a été trouvée — est le suivant : d’une part, l’existence d’un État-nation est indispensable au bien-être et à la prospérité d’une nation, et non seulement son confort économique, mais aussi son développement culturel, son éducation, sa science et son art — l’essor de chacun de ces domaines — dépendent entièrement du progrès et de la puissance de l’État-nation. Mais, d’autre part, dans le climat actuel de compétition, le nationalisme économique apparaît spontanément. Chaque nation cherche à progresser au détriment des autres nations. Il en résulte que des sentiments de vengeance, de suspicion, de peur et de haine continuent de se développer entre les nations. Le passage de la concurrence internationale dans le domaine économique à l’affrontement militaire sur le champ de bataille est libre, et cette voie est extrêmement courte. » — Ouvrage cité, p. 4-5.

La différence entre le nationalisme occidental et l’idéal islamique

Plutôt que d’exprimer avec mes propres mots le nationalisme occidental, sa méthode de pensée et sa politique d’action, j’ai jugé préférable de les présenter ici dans les termes mêmes des penseurs occidentaux. Ainsi, grâce aux écrits des savants occidentaux eux-mêmes, le véritable visage du nationalisme européen est apparu clairement et correctement aux lecteurs. Les citations précédentes ont démontré de manière irréfutable que toutes les idées et conceptions, ainsi que les principes et idéaux sur lesquels le nationalisme a été établi et s’est développé en Europe, sont indéniablement néfastes pour l’humanité. Ces principes et ces idées ont conduit l’être humain au stade de la bestialité et de l’extrême sauvagerie. Ils couvrent la terre d’Allah d’oppression, de persécution et d’effusion de sang, et entravent le progrès de la civilisation humaine. Le principe du nationalisme occidental efface et anéantit tout le noble objectif pour lequel les prophètes envoyés par Allah ont œuvré depuis les temps les plus reculés. Il s’oppose à l’objectif pour lequel la charia d’Allah est venue dans le monde et aux enseignements et idéaux moraux et spirituels avec lesquels les Livres célestes ont été révélés. Ce principe satanique rend l’être humain étroit d’esprit, borné et envieux. Il transforme les nations et les lignées en ennemies mortelles les unes des autres et les rend totalement aveugles à la vérité, à la justice et à l’humanité. En substituant la puissance matérielle et la force bestiale à la vérité morale, il porte un coup terrible au cœur même de la charia divine.

L’objectif éternel de la charia divine est d’établir entre les êtres humains des relations morales et spirituelles, afin de les rendre solidaires et compatissants les uns envers les autres dans un vaste et étendu champ d’action. Mais le nationalisme tranche ces relations avec l’épée acérée des discriminations ethniques, tribales et géographiques, suscite la haine et l’hostilité nationales, et transforme les êtres humains en ennemis et en rivaux les uns des autres.

Le but de la charia divine est d’ouvrir le plus largement possible la voie à l’établissement de relations et de liens libres entre les êtres humains. Car le développement et l’enracinement de la civilisation et de la culture humaines en dépendent. Ainsi, le nationalisme crée un obstacle puissant à l’établissement de ces relations et de ces liens. Il devient alors absolument impossible aux membres d’une nation de vivre dans les régions soumises à l’influence d’une autre nation.

La charia divine a pour objectif que chaque individu, chaque nation et chaque génération bénéficient de toutes les possibilités nécessaires pour cultiver leurs caractéristiques naturelles et leurs aptitudes innées, afin de pouvoir contribuer au progrès général de l’humanité. Mais le nationalisme suscite chez chaque nation et chaque génération une disposition telle qu’elle acquiert la force de mépriser, de déprécier et d’avilir les autres nations et générations, de les réduire en esclavage et de les empêcher de développer leurs aptitudes innées et de les mettre à profit ; bien plus, il finit par leur ôter même le droit de vivre.

Le principe suprême de la charia divine est que les droits humains soient fondés sur la moralité plutôt que sur la force ; ainsi, une personne ou un groupe puissant doit faire respecter les droits d’une personne ou d’un groupe faible lorsque la loi morale l’exige. À l’inverse, le nationalisme établit le principe selon lequel la force fait le droit (« Might is right ») et que le faible n’a aucun droit, puisqu’il n’a pas le pouvoir de faire valoir ses droits.

De même que la charia divine ne s’oppose pas au développement de la personnalité dans les limites de la moralité, elle ne s’oppose pas davantage à l’épanouissement de l’identité nationale. En réalité, la charia divine l’aide et la soutient. Elle veut que chaque nation se développe et progresse dans son propre domaine, de manière à avancer avec compassion, soutien et bienveillance envers l’humanité tout entière, et à jouer un rôle comparable à celui que joue une rivière pour la mer. À l’inverse, le nationalisme engendre chez l’être humain un état d’esprit qui l’amène à consacrer toutes ses forces, toutes ses capacités, tous ses talents et toutes ses aptitudes exclusivement à la suprématie de sa propre nation ; non seulement il ne contribuera pas au bien de l’humanité tout entière, mais il n’hésitera pas à sacrifier les intérêts de celle-ci sur l’autel des intérêts de sa propre nation. Dans la vie individuelle, ce rôle revient à l’« intérêt personnel » ; dans la vie sociale, il revient au « culte de la nation ». Le nationaliste est naturellement étroit d’esprit. Il ne voit toute la beauté, toute la valeur et toutes les qualités du monde que chez sa propre nation et dans sa propre tribu ; il ne voit chez les autres nations, lignées et tribus aucun élément précieux qui aurait le droit de subsister. Nous voyons le reflet ultime d’un tel état d’esprit dans le national-socialisme allemand. Selon Hitler, la définition du national-socialisme est la suivante : « Est national-socialiste tout individu qui est prêt à exalter les buts et les objectifs nationaux à un point tel que, pour lui, rien ne puisse être placé au-dessus du bien-être et de la prospérité de sa propre nation, et qui a compris pleinement la signification de notre hymne national, Germany above all — l’Allemagne au-dessus de tous ; c’est-à-dire que, dans ce vaste et immense monde, rien ne puisse être à ses yeux plus cher et plus digne de respect que le pays et la nation allemands. »

Dans son autobiographie Mein Kampf, Hitler écrit : « Tout ce qui est précieux dans l’univers — la science, les arts, l’excellence technique, les découvertes et les inventions — est le fruit du génie créateur d’un petit nombre de nations. Or ces nations sont essentiellement liées à une même lignée. Si nous divisons l’humanité en trois catégories — celles qui créent la culture, celles qui préservent la culture et celles qui détruisent la culture — seule la race aryenne appartiendra à la première catégorie. »

C’est sur la base de cette fierté raciale que la vie des non-Aryens fut rendue étroite et difficile en Allemagne. C’est également sur cette base que fut édifiée la conception allemande de la domination du monde. Selon un socialiste allemand, la mission de la nation allemande dans le monde consiste à anéantir les nations de rang inférieur et à les utiliser comme des instruments pour diffuser la civilisation. Et cela n’est pas propre à l’Allemagne : aux États-Unis d’Amérique, pourtant attachés à la démocratie, la discrimination raciale est également pratiquée sur cette base. Les Américains blancs ne sont pas disposés à considérer les Noirs comme des êtres humains. C’est aussi le point de vue de chacune des nations européennes, qu’il s’agisse de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Italie ou des Pays-Bas.

Ainsi, une caractéristique inévitable du culte de la nation est qu’il transforme l’être humain en adorateur de ses propres intérêts. La loi de la charia est venue dans le monde pour transformer l’être humain en être attaché aux principes. La charia divine veut faire de l’activité humaine la servante de principes indépendants, qui ne changent pas au gré des intérêts et des désirs personnels ; à l’inverse, le culte de la nation rend l’être humain dépourvu de principes. Pour celui qui adore sa nation, il n’existe dans le monde aucun autre principe que la recherche du bien de sa propre nation. Si la science morale, les préceptes religieux et la philosophie de la civilisation l’aident à atteindre cet objectif, il prétendra volontiers croire en ces principes et les adopter. Mais s’ils constituent un obstacle sur cette voie, il les sacrifiera et adoptera une autre doctrine philosophique.

Dans la vie de Mussolini, nous voyons un exemple complet du caractère d’un nationaliste. Avant la guerre mondiale, il était socialiste. Pendant la guerre mondiale, il se sépara des socialistes uniquement parce qu’il avait constaté que l’intérêt national résidait dans la participation de l’Italie à la guerre. Mais, n’ayant pas obtenu de l’Italie les bienfaits escomptés parmi les fruits de la guerre, il hissa alors l’étendard du mouvement fasciste. Dans ce nouveau mouvement également, il ne cessa de modifier ses principes. En 1919, il était un socialiste libéral ; en 1920, il devint anarchiste, c’est-à-dire dictateur. En 1921, pendant quelques mois, il s’opposa aux socialistes et aux groupes démocratiques ; puis, pendant quelques mois, il tenta de former une alliance avec eux. Finalement, il se sépara d’eux et élabora une nouvelle doctrine. De tels changements de couleur répétés, cette absence de principes et cet opportunisme ne sont pas les traits exclusifs de Mussolini. Ils constituent au contraire le caractère naturel de la nature nationaliste. Ce qu’un individu égoïste peut faire dans sa vie personnelle, un nationaliste peut exactement le faire dans la vie nationale. Il lui est impossible d’adhérer de manière indépendante et constante à une doctrine ou à une philosophie quelconque.

Cependant, le conflit entre le nationalisme et la charia divine se manifeste aussi, et de la manière la plus flagrante, sous un autre aspect. Il est évident que tout prophète envoyé par Allah naîtra dans une certaine contrée. De même, le Livre qui lui sera donné sera nécessairement rédigé dans la langue de la contrée où il aura été envoyé. En outre, les lieux liés à la mission de cette prophétie et qui accéderont aux honneurs et à la dignité seront, pour la plupart, situés dans cette même contrée.

Mais, malgré ces limitations, le message de vérité et l’enseignement de la guidance qu’un prophète apporte de la part d’Allah ne restent limités à aucun pays ni à aucune nation. Ils s’adressent au contraire à tous les êtres humains et s’étendent à toute l’humanité : il est ordonné à l’ensemble de l’humanité de croire en ce prophète et au Livre qu’il a présenté. Que la mission d’un prophète soit limitée, comme celle de Hûd, de Sâlih et de bien d’autres — qu’Allah les agrée —, ou qu’elle soit universelle, comme celle d’Ibrâhîm et de Muhammad — qu’Allah les bénisse et leur accorde la paix —, tous les hommes étaient, dans tous les cas, appelés à croire en tous les prophètes et à les honorer. Lorsqu’un prophète a une mission universelle, il est naturellement normal que le Livre qu’il a présenté acquière un statut international, que son influence culturelle soit également internationale et que ses lieux saints jouissent d’une renommée internationale, bien qu’ils se trouvent dans un seul pays. Ce n’est pas seulement le prophète, mais aussi ses compagnons et les premiers hommes qui ont joué un rôle éminent dans la propagation de sa mission qui, bien qu’attachés à une nation, seront appelés des héros parmi toutes les nations. Tout cela est contraire à la nature, aux goûts, aux émotions, à la philosophie et à la vision d’un nationaliste. Le sentiment national d’un nationaliste ne peut en aucune façon accepter de reconnaître comme héros des personnes qui ne sont pas issues de son propre peuple, de prendre comme centre sacré un lieu qui n’appartient pas à sa patrie, ni de reconnaître l’influence culturelle d’une langue qui n’est pas la sienne. Il tirera une inspiration spirituelle de toutes les traditions venues de l’étranger. Il ne se contentera pas de qualifier ces choses d’étrangères : il les considérera avec la même haine et la même intolérance que celles avec lesquelles on considère tout ce qui appartient aux envahisseurs étrangers. Il s’efforcera d’éliminer de la vie de son peuple toute influence extérieure. La revendication naturelle de l’élan de son sentiment national est qu’il associe toutes les émotions et tous les sentiments d’honneur et de dignité uniquement au sol de sa patrie, et qu’il chante les louanges des rivières, des cours d’eau et des montagnes de son pays. Il fera revivre l’histoire et les traditions anciennes de son peuple — traditions que la religion venue de l’extérieur qualifie d’époque de l’ignorance antéislamique — et il en tirera fierté. Il établira un lien entre son présent et le passé, ainsi qu’entre sa propre culture et celle de ses ancêtres ; il prendra pour héros les grands personnages historiques ou légendaires de son peuple et puisera son inspiration spirituelle dans leurs exploits réels ou imaginaires.

En somme, il est inhérent à la nature même du nationalisme que, se détournant de tout ce qui vient de l’extérieur, il se tourne vers ce qui appartient à son propre foyer. La voie qu’il suit aboutit finalement à l’abandon complet de la religion venue de l’extérieur et à la résurrection des traditions religieuses qu’un nationaliste a héritées de l’époque de l’ignorance antéislamique de son peuple. Il se peut que beaucoup de nationalistes n’atteignent jamais l’étape ultime et qu’ils restent à une étape intermédiaire ; mais la voie qu’ils suivent mène dans cette direction.

Tout ce qui se passe aujourd’hui en Allemagne constitue une explication et une illustration parfaites de ce caractère naturel du nationalisme. Un groupe de nazis manifeste ouvertement son mécontentement à l’égard de Jésus — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix —, parce qu’il était d’origine juive. Le simple fait d’être juif suffit pour qu’un adorateur de la race aryenne nie toute sa valeur et toute son importance culturelles, morales et spirituelles. C’est pourquoi les membres de ce groupe disent sans hésiter : « Le Messie était un Juif prolétaire. Il était le précurseur de Marx. Voilà pourquoi il disait que ceux qui sont démunis et dépossédés seront les héritiers de la terre. » En revanche, les nazis qui ont encore une place dans leur cœur pour le Messie cherchent à prouver qu’il était d’origine nordique. C’est comme si un nationaliste allemand devait soit ne pas reconnaître le Messie, parce qu’il était juif, soit, s’il le reconnaissait, refuser de reconnaître le Messie israélite et ne reconnaître que le Messie d’origine nordique. Dans tous les cas, sa religion est soumise au culte de la race. Aucun Allemand adorateur de la nation n’est disposé à reconnaître un non-Aryen comme guide de la civilisation spirituelle et morale. La vérité la plus manifeste est que, pour le nationaliste allemand, même le Dieu dont la conception a été importée de l’étranger n’est pas acceptable. Certains milieux nazis s’efforcent de faire revivre les dieux que la tribu teutonne adorait autrefois. C’est pourquoi, après avoir fouillé minutieusement l’histoire ancienne, on a élaboré le récit complet des dieux et des déesses. Et le dieu nommé Wotan, que les membres de la tribu teutonne reconnaissaient, à l’époque de l’ignorance ancienne, comme le dieu du déluge, est précisément reconnu par eux comme le dieu suprême. Ce mouvement religieux vient tout juste de commencer. Mais dans l’enseignement officiellement dispensé aujourd’hui à la jeunesse nazie, Dieu est également reconnu non comme le Rabb al-‘Âlamîn, le Seigneur des mondes, mais seulement comme le Rabb al-Almâniyyîn, c’est-à-dire le dieu des Allemands. Les termes de cette croyance religieuse sont les suivants : « Nous croyons en Dieu en tant qu’il est la source première de la force et de la vie, dans le monde et dans la création… Pour l’homme allemand, la conception de Dieu est innée. Notre conception de Dieu et de l’éternité ne concordera en aucune façon avec la conception d’une autre croyance religieuse. Nous croyons que la nation allemande et l’Allemagne sont éternelles, parce que nous croyons que la force et la vie sont éternelles. Nous croyons à la conception national-socialiste de la vie. Nous croyons que notre objectif national est vrai. Nous croyons en notre chef, Adolf. »

En d’autres termes, Dieu est le nom d’une force et d’une vie qui se sont infiltrées dans la nation allemande, et la nation allemande est la manifestation de ce Dieu sur terre. Hitler est le messager de ce Dieu. Et le but et l’objectif national constituent la religion présentée par ce messager. Si la mentalité d’un nationaliste présente quelque ressemblance avec une conception religieuse, ce ne peut être que celle-ci.

L’aboutissement du nationalisme occidental

Si le nationalisme continue de se développer dans la politique européenne, il finira par s’arrêter précisément à ce point. Si ces gens n’ont pas encore atteint le degré intermédiaire de cette voie, c’est uniquement parce que l’élan de leur nationalisme n’a pas encore subi un choc aussi violent que celui qui a frappé l’Allemagne à la suite de la Guerre mondiale. Mais soyez certain que, puisqu’ils se sont engagés sur la voie du nationalisme, leur destination finale sera nécessairement la jahiliyya au degré extrême, qui ne s’apaisera qu’après avoir rendu même Dieu et la religion nationaux. Telle est l’exigence de la nature et de l’essence du nationalisme. Qui peut, en adoptant le nationalisme, échapper à ses exigences naturelles ? Réfléchissez : dès qu’il adopte la pensée nationaliste, qu’est-ce qui oriente spontanément le nationaliste égyptien vers les pharaons d’Égypte ? Qu’est-ce qui rend l’Iranien enthousiaste à l’égard des héros des récits du Shâhnâmeh ? Qu’est-ce qui attire l’Hindoustanais vers les « temps anciens » et lui fait chanter la sainteté du Gange et de la Yamuna ? Qu’est-ce qui contraint le Turc à éliminer l’influence arabe de chacun des domaines de sa langue, de sa littérature et de sa vie culturelle, et l’incite à revenir, dans tous les domaines, aux traditions turques de l’époque de la jahiliyya ? Quel autre trait psychologique pouvez-vous attribuer à cet esprit dans lequel la graine du nationalisme a été semée, sinon que tous ses intérêts se trouvent enfermés dans les limites de la nationalité et qu’il se détourne de tout ce qui est extérieur à ces limites ?

Au moment de rédiger cet article, j’ai sous les yeux un article écrit par le directeur général de la Presse à Ankara, intitulé « La femme turque dans l’histoire ». Voici les premières phrases de cet article : « Avant d’examiner la place élevée et honorable que notre démocratie nouvellement née souhaite accorder aux femmes turques, nous devrions jeter un coup d’œil à la vie qu’ont menée les femmes turques à différentes époques au cours de l’histoire. Ce bref examen montre clairement que les faits aujourd’hui observables chez l’homme turc ne constituent nullement une nouveauté dans notre histoire nationale. Il permettra également de constater que, lorsque la famille turque et le système culturel turc étaient libérés des influences extérieures, les femmes turques participaient à tout mouvement culturel. Notre éminent sociologue Ziya Gökalp a étudié cette question de manière approfondie. Ses recherches permettent de connaître nombre de droits que les femmes turques avaient acquis dans la civilisation ancienne, c’est-à-dire à l’époque de la jahiliyya en Turquie. Ces faits montrent clairement qu’il existe une profonde similitude, du point de vue de l’émancipation culturelle et politique, entre la femme turque de cette époque et celle d’aujourd’hui. »

Observez les phrases ci-dessus. Voyez comment un nationaliste turc se détourne du chapitre de son histoire où sa nation est tombée sous domination étrangère, et comment il adopte le passé comme « modèle idéal » pour son présent lorsque sa nation était libérée de cette influence étrangère. Ainsi, le nationalisme conduit l’esprit humain de l’islam vers la jahiliyya. Gökalp Ziya est essentiellement le père fondateur de la Turquie moderne sur le plan de la civilisation et de la culture ; la nation turque actuelle suit la voie qu’il a tracée. Selon les termes de Khalida Adib Khanum, il est ceci : « Il souhaite édifier une Turquie capable de combler le vide entre les Turcs ottomans et leurs ancêtres touraniens. ……… Il veut accomplir des réformes culturelles sur la base des informations qu’il a fournies concernant l’organisation politique et culturelle de la Turquie à l’époque préislamique. Il croyait fermement que l’islam établi par les Arabes ne pouvait convenir à notre situation. Si nous ne voulons pas retourner à l’époque de la jahiliyya, nous devons entreprendre une réforme religieuse qui soit en harmonie avec notre nature. »

Ces paroles ne sont pas celles d’un quelconque propagandiste occidental qui chercherait à diffamer les Turcs ; ce sont celles d’une femme turque nationaliste. Elles vous permettent de voir clairement comment, lorsque le culte de la nation commence à pénétrer dans l’esprit des musulmans d’un côté, l’islam commence à en sortir de l’autre. Cela ne concerne pas seulement les Turcs : tout musulman qui pactisera avec le démon du nationalisme devra nécessairement lui donner une poignée de main d’adieu avec l’ange de l’islam. Récemment, un certain poète « musulman » de l’Hindoustan a composé un chant patriotique à la gloire de la patrie. Il s’adresse à la Mère Inde en ces termes : N. B. : il y a ici quelques vers en ourdou.

Sens : Toi qui es le réservoir de celui dont l’eau est un nectar,

Toi qui es le réservoir de celui dont les grains sont l’électricité,

C’est toi la mine dont les cailloux sont des diamants,

C’est toi le jardin qui fait du monde un paradis,

C’est toi la demeure des dieux et des déesses,

Nous ferons de toi la Kaaba par nos prosternations.

Après avoir lu le dernier passage, peut-il subsister le moindre doute que l’islam et le nationalisme sont deux choses totalement opposées ? Il est absolument impossible que ces deux choses, fondées sur des mentalités opposées, se réunissent en un même lieu. En réalité, le nationalisme est lui-même une confession qui s’oppose à la charia divine. Plus encore, le nationalisme revendique en pratique l’autorité sur les domaines de la vie humaine que la charia divine veut placer sous sa propre juridiction. Il ne reste à l’homme intelligent qu’une seule solution : adopter l’un de ces deux prétendants à l’esprit, à l’âme, au corps et à la vie, se remettre entre ses mains et, lorsqu’il aura trouvé refuge dans le giron de l’un, ne plus même prononcer le nom de l’autre.

 

Sous la malédiction de quel nationalisme le monde est-il tombé ??

Il ne fait aucun doute qu’à l’époque actuelle, le seul moyen éprouvé de parvenir à la liberté, au progrès, à l’essor et à l’honneur que connaisse l’humanité est le programme du nationalisme. C’est pourquoi toute nation aspirant au progrès et à l’essor se précipite dans cette direction. Mais avant de courir nous aussi dans la direction où nous voyons les autres courir, nous devrions réfléchir à la raison pour laquelle le monde se trouve aujourd’hui dans cet état. Si le monde est tombé dans cette situation, c’est uniquement parce qu’il ne dispose aujourd’hui d’aucune force capable de contrôler les espoirs et les aspirations de l’individu et de la collectivité, d’aucun pouvoir permettant de maintenir les espoirs, les aspirations, l’enthousiasme et l’ardeur dans les limites de la légalité, d’aucune force capable de guider les efforts et la persévérance sur le droit chemin, d’aucune instruction rationnelle et intellectuelle ni d’aucune connaissance morale capables d’indiquer la voie juste et infaillible pour acquérir la liberté, le progrès, l’essor, l’honneur et la dignité. C’est précisément en raison de l’absence de cette force et de ces principes que les diverses nations du monde se sont égarées. C’est en raison de cette absence de principes et de morale que diverses nations ont été poussées vers l’ignorance, l’étroitesse d’esprit, l’oppression et l’injustice. Si les hindous, les sikhs, les parsis et les autres communautés de notre pays adoptent aujourd’hui les conceptions nationalistes occidentales, c’est parce qu’ils sont eux aussi privés d’une orientation juste en la matière. Si un remède à ce danger et une correction à cette égarement peuvent exister quelque part, ils ne peuvent résider que dans la loi d’Allah. Et, dans le monde, les musulmans sont le seul groupe qui représente la charia d’Allah. Leur devoir est donc d’aller de l’avant et d’extirper les racines de ces conceptions nées de l’ignorance, qui avancent pour engloutir le monde entier comme un incendie dévastateur. Ils doivent annoncer d’une voix forte à chaque nation et à chaque peuple du monde que, pour vous, la voie non seulement de la liberté, du progrès, de l’essor et de la dignité, mais aussi de la paix, de la sécurité, de la véritable prospérité et du véritable progrès, est uniquement celle qu’Allah a fait apporter par Son Messager. Le chemin que vous montre, au nom de Satan, l’imam de la destruction et de la ruine n’est pas celui de la véritable délivrance et de la prospérité.

Mais la plus grande tragédie, c’est-à-dire le plus grand événement funeste, de notre époque est que le groupe musulman qu’Allah a envoyé dans le monde, chargé d’y établir et d’y répandre la mission des prophètes, qu’Allah les bénisse et les salue, et qui pourrait sauver le monde de la destruction, de l’égarement et de la déviation, a aujourd’hui oublié cette responsabilité. Au lieu d’illuminer, avec le flambeau de la guidance, le monde qui se débat dans les ténèbres, il est désormais lui-même prêt à courir à la suite des peuples égarés. Il est regrettable que, dans cet hôpital, il n’y ait eu qu’un seul médecin et que ce médecin soit maintenant sur le point de rejoindre les malades !

Comme le poète l’a admirablement dit : « Bonne nouvelle pour la mort, Jésus lui-même est souffrant. »

Le nationalisme et l’Inde

Dans notre discussion principielle précédente, nous avons démontré que, du point de vue des sciences sociales, le nationalisme régional est en conflit avec l’idéalisme islamique et lui est totalement opposé. Par conséquent, si par musulman on entend une personne dont toute la vie est guidée par une perspective islamique, et si l’on ne peut rien entendre d’autre par musulman, alors il va naturellement de soi que le devoir du musulman est de s’opposer au nationalisme régional, où qu’il se trouve et dans quelque situation qu’il soit : s’y opposer est son devoir absolu. Dès lors, il ne peut y avoir aucune raison de susciter une controverse particulière au sujet du rôle que le musulman doit ou peut jouer à l’égard du nationalisme fondé sur un pays ou du nationalisme régional dans un pays ou une région déterminés. Malgré cela, puisque l’on nous demande avec insistance de soutenir le nationalisme indien — ou le nationalisme bengali —, il est devenu nécessaire d’examiner et d’analyser, à la lumière de la situation de cette Inde (non divisée), quelles pourraient être les conséquences du nationalisme ici et s’il existe, grâce à lui, une quelconque possibilité de libération pour l’Inde, et notamment pour les musulmans indiens.

Les éléments fondamentaux du nationalisme

Pour qu’un nationalisme se forme dans un pays, il est absolument nécessaire qu’une nationalité y existe déjà, ou qu’à défaut, la possibilité qu’elle vienne à exister y soit présente. En effet, là où aucune nationalité n’existe fondamentalement, il n’est pas possible de faire naître parmi la population un courant de pensée fondé sur le culte de la nation. Le nationalisme n’est autre que ce courant de pensée fondé sur le culte de la nation. Mais lorsque l’étincelle originelle n’existe pas, comment un feu pourrait-il en jaillir ? Toutefois, quel type de nationalité doit exister pour que s’allume le feu de l’esprit nationaliste ?

Il existe une forme de nationalité du point de vue politique : c’est le nationalisme politique (Political Nationalism). Autrement dit, les personnes qui vivent sous un seul régime étatique peuvent être considérées comme constituant une « seule nation », uniquement du point de vue de leur unité politique. Pour qu’existe ce type de nationalité, il n’est nullement nécessaire que les sentiments, les émotions, les pensées et les croyances, les idéologies, les valeurs morales et les perspectives, les traditions et l’histoire, la langue, la littérature ainsi que le mode et le cours de la vie de tous ceux qui y participent soient identiques. Bien que ces personnes diffèrent sur tous ces points, on peut considérer qu’un nationalisme politique existe entre elles. Et tant qu’elles resteront unies sur les plans politique et administratif, cette nationalité subsistera exactement pendant cette même durée. Mais même si leurs différentes sociétés deviennent distinctes et antagonistes, même si leurs buts, leurs objectifs et leurs aspirations nationales deviennent mutuellement conflictuels et qu’elles entreprennent pour cette raison des actions concrètes les unes contre les autres, leur nationalité politique restera néanmoins une. Bien que l’on puisse qualifier ce type de nationalisme de nationalité, il faut considérer que les idées et les caractéristiques indispensables à la formation d’une véritable unité nationale y sont entièrement absentes.

Une autre forme de nationalité est le nationalisme culturel (Cultural Nationalism). Cette nationalité ne peut se trouver que parmi des personnes qui ont la même religion, les mêmes pensées et la même idéologie, les mêmes sentiments et les mêmes valeurs, qui possèdent les mêmes qualités morales, qui nourrissent, à l’égard des questions importantes de la vie, la même sollicitude et la même vision, et chez lesquelles s’exprime, sous l’effet de cela, un même courant de pensée dans les domaines culturel et collectif de la vie. Leurs critères pour distinguer le bien du mal, le juste de l’injuste, le licite de l’illicite et le pur de l’impur, entre autres, sont les mêmes. Elles comprennent profondément les sentiments les unes des autres et connaissent bien leurs habitudes, leur caractère, leurs goûts et leurs centres d’intérêt respectifs. La joie de l’une devient la joie des autres, et les autres ressentent la peine et l’épreuve de l’une comme leur propre peine et leur propre épreuve. Dans leur société se forment des liens de sang et de cœur, étendus et profonds. Elles sont stimulées et inspirées par le même héritage historique. En somme, sur les plans psychologique, spirituel, moral, social et collectif, elles deviennent un groupe, une société, une communauté une et indivisible. Ce n’est que par un tel courant de pensée qu’un élan et un éveil nationaux peuvent naître parmi les personnes, et c’est lui qui peut constituer le fondement de la nationalité. Ce n’est que dans une telle société qu’une forme nationale, un caractère national et un idéalisme national commun peuvent être cultivés, entretenus et développés progressivement. C’est cela qui, par la suite, crée l’unité nationale et éveille la conscience nationale (National self). L’unité nationale régionale ou fondée sur le pays apporte un arrêt de mort à un tel courant de pensée.

Comment la libération peut-elle venir du nationalisme indien ??

En gardant à l’esprit l’analyse qui précède, il suffit d’examiner la situation de l’Inde pour comprendre avec certitude si les fondements susmentionnés du nationalisme y existent ou non. Il existe certainement en Inde une nationalité politique, car les habitants de ce pays vivent sous un même régime. Les mêmes lois régissent leur vie sociale et économique, et ils sont tous retenus dans de solides liens par une seule puissance de fer. Mais, comme je l’ai déjà dit, une simple nationalité politique ne suffit pas à créer le nationalisme. Une telle nationalité existait également en Australie, en Hongrie, en Grande-Bretagne, en Irlande et dans bien d’autres empires. Elle existe encore aujourd’hui dans de nombreux pays. Pourtant, elle n’y a créé aucun « nationalisme ». Le nationalisme peut aussi naître du fait de s’unir dans le but d’obtenir l’indépendance, ou de partager les souffrances, les épreuves et les dangers. Or toute personne clairvoyante peut comprendre d’un seul regard qu’il n’existe absolument aucune nationalité culturelle parmi les habitants de l’Inde.

Puisque telle est la réalité, à quoi bon parler de nationalisme ? Là où la mère n’existe pas, que peut être la mention de l’enfant, sinon une absurdité ? Malgré cela, ceux qui rêvent d’établir le nationalisme dans ce pays doivent bien comprendre que cet « enfant » ne peut naître que dans le sein d’une nationalité culturelle. Et, avant sa naissance, il est absolument nécessaire que sa mère soit née. Une fois cette vérité comprise, ils sont contraints de modifier leur revendication et, avant même de prononcer le nom de cette nationalité en Inde, ils doivent se consacrer à la création d’une nationalité culturelle. Sinon, la naissance d’une nationalité indienne sera absolument impossible.

Comment le nationalisme indien peut-il naître ??

Il est donc extrêmement nécessaire d’examiner la création d’un nationalisme culturel en Inde et ses conséquences possibles.

En réalité, dans un pays où existent plusieurs nationalités culturelles, il ne peut y avoir que deux moyens de créer un nationalisme unique : premièrement, la civilisation et la culture d’une nation absorberont celles de toutes les autres nations ; ou, deuxièmement, une civilisation commune à toutes les nations sera créée grâce à leur union étroite et à leur fusion réciproque.

Il est inutile de discuter ici du premier moyen, car les dirigeants du nationalisme indien ne l’ont pas adopté comme objectif. Toutefois, ceux qui veulent créer une « nationalité hindoue » ou un « nationalisme musulman »¹ peuvent recourir à ce moyen. Les nationalistes de toute l’Inde ne peuvent adopter que le second. C’est pourquoi ils discutent souvent de la création d’une nationalité nouvelle par la fusion des différentes nations de ce pays. Mais, à entendre leurs propos enfantins, on a l’impression qu’ils n’ont absolument pas compris le véritable sens de la nationalité culturelle. Ils ignorent également selon quelles règles et quels principes une fusion de ces nationalités pourrait s’opérer. Ils ne savent pas non plus quelle sorte de nationalité pourrait prendre forme à la suite d’une telle fusion. Ils considèrent cette tâche comme un « jeu d’enfants » et veulent y jouer comme de véritables enfants.

En réalité, la nationalité culturelle est le nom que l’on donne à l’intelligence, au caractère et au système moral d’une nation. Une telle nationalité ne peut jamais prendre forme en un ou deux jours ; elle se développe continuellement pendant plusieurs siècles. Lorsque, durant plusieurs siècles, un certain nombre de personnes vivent de génération en génération sous l’influence des mêmes idées, croyances, coutumes et usages, il se forme alors entre elles une conception commune et unanimement partagée, leurs qualités morales collectives se renforcent et un caractère intellectuel particulier se façonne. Les traditions auxquelles sont liés les sentiments et les élans de leur cœur s’enracinent ainsi profondément. Les mouvements spontanés de leur esprit et de leur intelligence se manifestent dans leur littérature. Une unité spirituelle et psychologique se forme entre eux. Il en résulte une amitié réciproque et une compréhension mutuelle (Mutual Intelligibility). Sous l’effet de ces influences profondes et solides, lorsqu’une nationalité distincte se forme au sein d’un groupe — autrement dit, lorsque sa nature morale et intellectuelle s’est affermie — il lui devient presque impossible de se mêler à un autre groupe et de se transformer en une autre nationalité. Il arrive souvent que ce groupe vive pendant des centaines d’années dans le même climat, le même environnement et le même territoire, côte à côte avec d’autres ; pourtant, aucune fusion ne se produit entre eux. En Europe, les Allemands, les Magyars, les Polonais, les Tchèques, les Juifs, les Salafis et bien d’autres peuples de ce genre vivent depuis longtemps au même endroit, mais aucune union ne s’est encore produite entre eux. Les Anglais et les Irlandais vivent ensemble depuis des temps immémoriaux, mais aucune fusion ne s’est produite entre eux. Dans certains pays, même lorsque ces peuples ont la même langue, aucune ressemblance ne s’est créée entre leurs esprits et leurs cœurs. Les mots peuvent être les mêmes, mais ils font naître dans le cœur et l’esprit de chaque nation des courants de pensée et des doctrines distincts, qui sont totalement contradictoires les uns avec les autres.

S’il n’existe pas de différence considérable entre les règles morales et la nature intellectuelle de différents groupes culturels, mais que leurs caractères soient au contraire compatibles, alors, grâce à leur vie commune et à leur fusion réciproque prolongée, il devient possible de créer une nationalité authentique, complète et unifiée, résultant de leur union. Dans ce cas, leurs traits distinctifs et leurs identités nationales particulières se fondent entièrement les uns dans les autres. Un système moral commun à tous les groupes se forme alors. Mais cette œuvre ne peut en aucun cas s’accomplir en un instant. Ce n’est qu’après une longue période de transformations, de bouleversements et de conflits, lorsque les différentes parties se sont fondues les unes dans les autres, qu’une nature distincte apparaît. En Angleterre, des centaines d’années se sont écoulées avant que les peuples breton, saxon et normand ne deviennent une seule nation. En France, cette œuvre se poursuit depuis dix siècles. Pourtant, on n’y a pas encore trouvé la source véritable de la nationalité. Bien que les différents groupes qui ont contribué à former la nationalité italienne ne soient pas moralement opposés les uns aux autres, une conscience nationale n’a pas encore pu s’y créer. Aux États-Unis d’Amérique, il n’a été possible de créer une « seule nation » qu’avec des groupes dont le caractère était compatible à presque tous les égards et qui, renonçant à de légers conflits d’intérêts, avaient été contraints de devenir sans délai une « seule nation ». Mais deux ou trois siècles se sont écoulés avant que cette œuvre ne s’accomplisse.

La création d’une nationalité remarquable et supérieure par le mélange de nations dotées d’un même type de caractère n’est possible que parce que, lors de ce processus, il ne leur est nullement nécessaire d’abandonner leurs propres doctrines, croyances et normes morales, ni d’extirper leurs qualités morales élevées et nobles. Au contraire, toutes ces choses existent déjà parmi elles depuis fort longtemps. C’est uniquement par la transformation de leurs traditions et de leur histoire, ainsi que par le réajustement de leurs émotions, de leurs élans, de leurs objectifs et de leurs buts, que cette nationalité nouvelle peut être établie. En revanche, lorsque le mélange de nations aux caractères moraux différents s’opère sous une pression artificielle, au moyen d’efforts anormaux ou pour quelque raison commune, c’est la nationalité la plus vile et la plus médiocre qui se forme. Car, dans de telles circonstances, les fondements de leurs doctrines s’affaiblissent. Leur noble caractère moral — dont les traits distinctifs avaient jusqu’alors rendu leur mélange impossible — disparaît entièrement. Le sentiment de leur identité nationale, sur lequel leur nationalité avait été fondée, s’éteint. Chacune de ces nations est contrainte de modifier les critères de sa propre supériorité et de sa propre distinction. Ainsi, leur nouvelle nationalité se transforme en un ensemble de dépravations morales propres à chacune d’elles. Un tel mélange brise complètement l’échine morale des nations concernées. Ensuite, il faut beaucoup de temps pour former un caractère moral nouveau. Tous leurs liens avec leurs anciennes traditions respectives sont rompus, et il faut attendre longtemps avant qu’une nouvelle tradition puisse naître. Elles réduisent elles-mêmes en pièces leur propre type national — mais il faut de nombreuses années pour en créer un nouveau.

Ceux qui sombreront dans une situation aussi désastreuse ne pourront jamais avoir une nature solide ; ils seront de caractère vil, étroits d’esprit, dépourvus d’élan et de principes. De même qu’une fleur sacrée détachée de sa tige et tombée à terre n’a aucune stabilité — roulant d’un endroit à l’autre au gré de chaque courant d’air — telle est véritablement la condition de ces nations. Ceux qui ont observé, au Brésil, en Amérique du Sud, le résultat du mélange réciproque de nations aux caractères différents témoignent tous unanimement que la beauté morale des nations concernées a ainsi été complètement anéantie et que, de ce fait, les générations suivantes de ce pays naissent absolument inférieures sous les rapports de l’intelligence, du caractère moral et de la constitution physique.

Aucun homme expert en sciences sociales et capable d’exprimer librement son opinion sur la réalité, au-dessus de l’égoïsme politique, ne peut considérer les diverses nations culturelles du Pak-Inde comme possédant un caractère harmonieux. Car, alors que les nationalités culturelles européennes présentent entre elles une certaine diversité, les nations actuelles du Pak-Inde sont séparées, du point de vue des croyances, par une distance allant de l’horizon levant au ciel couchant. Les principes fondamentaux de la civilisation et de la culture de ce pays sont contradictoires, et les sources de leurs traditions sont entièrement différentes. Leurs émotions intérieures et leurs courants de pensée s’opposent. Il n’existe pas la moindre harmonie entre le type national d’une nation et celui d’une autre. Pour de simples intérêts politiques et économiques, anéantir ces diverses nationalités afin de créer une nationalité unifiée aura, pour les raisons exposées précédemment, des conséquences désastreuses. Malheureusement, un siècle et demi de domination britannique a déjà plongé les nations de l’Inde dans la fange toujours plus profonde de la déchéance morale. Le sang de l’esclavage a vidé de sa substance leur sens de l’humanité. Leur caractère moral a subi une terrible dégradation. Chez les générations suivantes, cette dégradation désastreuse a entraîné des effets néfastes qui ont tout ravagé. Si, en ce moment de crise, on porte atteinte aux fondements de leur culture en ruines pour commencer l’œuvre de formation d’une nouvelle nation, les liens moraux de tout le pays se déchireront soudainement, et les conséquences en seront terribles !

Un bienfaiteur du Pak-Inde peut-il soutenir la nationalité unique?

Les dirigeants politiques de ce pays pensent qu’il est indispensable d’y créer un nationalisme pour se libérer du nœud coulant de la servitude envers les puissances étrangères. Or la création du nationalisme exige une nationalité unique. Il faut donc anéantir toutes les nationalités actuelles et former une nationalité englobant tous les partis. En réalité, leur idée est totalement infondée. S’ils possédaient une perspicacité véritable et s’ils s’efforçaient de réfléchir après s’être libérés de leur esclavage mental à l’égard de l’Occident, ils comprendraient sans aucun doute que la nationalité unique n’offre pas la moindre libération au Pak-Inde : elle ne lui apporte que destruction et disparition désastreuses.

Premièrement, il faudra longtemps pour parvenir à une nationalité par cette voie. Éradiquer la nationalité culturelle formée sur le fondement de traditions vieilles de centaines et de milliers d’années, en établir une nouvelle à sa place, puis faire en sorte que cette nouvelle nationalité devienne solide et active jusqu’à parvenir à une nationalité unique, n’est nullement chose facile. Cela demandera beaucoup de temps. Deuxièmement, même si l’on parvient à une nationalité par cette voie, il subsistera finalement la crainte certaine que tout le pays sombre dans la fange la plus profonde de la déchéance morale absolue. Troisièmement, les nations qui tiennent à préserver leurs traits propres et leur existence distincte s’opposeront de toutes leurs forces à la création d’une telle nationalité unique ; et, en raison des conflits intérieurs, aucun effort concerté ne pourra être organisé pour la guerre d’indépendance. La libération du joug de la domination étrangère restera donc hors de portée. Bien plus, en tentant de suivre cette voie, on risque de voir le rêve de l’indépendance politique s’évanouir à jamais.

Ainsi, ceux qui, à l’imitation des nations occidentales, considèrent le nationalisme comme l’unique arme pour obtenir l’indépendance sont, selon moi, des insensés et des ignorants. Je l’ai déjà dit et je le répète : pour obtenir l’indépendance de l’Inde ainsi que le progrès politique et économique, l’unité et le nationalisme entre les différentes races ne sont absolument pas nécessaires. Dans un pays où existent diverses nationalités culturelles, tenter d’instaurer une nationalité unique n’est pas seulement superflu ; c’est aussi, en principe, une erreur désastreuse. De plus, quant à ses conséquences, cette entreprise ne produira assurément aucun bien, mais engendrera un immense mal.

Les vêtements européens

À la fin de son discours, Maulana Sindhi a conseillé aux musulmans de porter des shorts, un costume et un chapeau. À la fin de cette discussion, je voudrais également aborder cette question.

Ces nationalistes de l’Orient sont des êtres bien singuliers. D’un côté, ils mènent une propagande intense en faveur du nationalisme ; de l’autre, ils n’éprouvent pas la moindre honte à adopter les vêtements et les coutumes civilisationnelles de peuples et de pays étrangers. Plus encore, ils s’efforcent de faire de l’adoption des vêtements et des coutumes civilisationnelles d’autres peuples, afin de les introduire dans leur propre nation, un programme incontournable du mouvement nationaliste. Là où il leur est possible d’employer la force, ils tentent même de l’imposer de force à leurs compatriotes. En Inde, en Iran, en Égypte et en Turquie — partout, les nationalistes se trouvent dans cette même situation. Pourtant, si le mot « nationalisme » contient ne serait-ce qu’une once du sentiment de l’honneur national, il est du devoir de chaque nation de s’appuyer fermement sur ses propres vêtements nationaux ainsi que sur sa propre civilisation et sa propre culture, d’y trouver sa dignité et d’en tirer fierté. Mais là où il n’existe pas le moindre sentiment de l’identité nationale, le nationalisme est manifestement contradictoire avec lui-même. Or les nationalistes de nos pays orientaux excellent à mélanger ces courants de pensée contradictoires. En réalité, pour échapper à la divergence et à la contradiction entre la pensée et l’action, il faut une saine mentalité limpide ainsi qu’une vision généreuse, élevée et affranchie des préjugés. Et si quelqu’un parvient à acquérir cela, il n’aura nul besoin d’abandonner la voie simple et naturelle de la nature pour se réfugier dans le prétendu nationalisme.

En outre, l’islam n’accorde pas le moindre soutien à leur principe. L’islam est le nom même de la voie simple, droite, dépourvue d’apparat et authentique dans tous les domaines de la vie. De même que les excès qui transgressent les limites de la nationalité ne plaisent pas à l’islam, celui-ci ne peut davantage tolérer quoi que ce soit qui viole les limites légitimes et naturelles de la nationalité, efface l’individualité et les caractéristiques propres des peuples, et engendre en eux un caractère souillé et corrompu.

Le Noble Coran a déclaré : bien que les êtres humains soient issus d’une même origine, Allah leur a néanmoins laissé seulement deux sortes de différences. Premièrement, la différence entre la femme et l’homme ; deuxièmement, les différences de descendance, de tribu et de nationalité. يَايُّهَا النَّاسُ اِنَّا خَلَقنَاكُمْ من ذَكَرٍ وَّاُنْثَى وَجَعَلناكُم شُعُوْبًا وَّقَابَائــــلَ لِتَعَارِفُوا ط – (الحجرات: 13) « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un homme et d’une femme, et Nous avons fait de vous des peuples et des tribus afin que vous vous connaissiez les uns les autres. » — Sourate al-Hujurât : 13 وَاِنَّهً خَلَقَ الزَّوْجَيْنِ الذَّكَرَ وَالاُنْثَى – (النجم: 45) « Et Allah a créé les deux sexes, l’homme et la femme. » — Sourate an-Najm : 45

En vérité, la création de ces deux sortes de différences constitue le fondement de la civilisation humaine et de la vie sociale. Il est donc conforme aux exigences naturelles de l’ordre créé par Allah de les préserver comme il se doit. La différence sexuelle a été créée entre la femme et l’homme afin d’éveiller entre eux l’attachement affectif et la force d’attraction réciproques. Il est par conséquent absolument indispensable que, dans la société et dans la vaste civilisation, les qualités et caractéristiques naturelles de chacun soient spontanément préservées. D’autre part, puisque la création de cadres et de domaines sociaux propres à chacun est absolument nécessaire pour instaurer entre les êtres humains l’harmonie et la coopération civilisationnelles, il faut préserver les différences réciproques entre les peuples. C’est pourquoi tout groupe humain, toute société et tout cadre civilisationnel doivent nécessairement posséder certaines caractéristiques et qualités distinctives. Cela permettra de faire naître un amour réciproque, de se comprendre les uns les autres et de préserver sa propre distinction par rapport aux habitants des autres cadres sociaux. Il ne peut donc subsister aucun doute que la langue, les vêtements, le mode de vie et les caractéristiques de la civilisation sont des éléments nécessaires de cette différence. Leur préservation adéquate est une exigence de la véritable nature humaine.

C’est précisément pour cette raison que, dans l’islam, le « tashabbuh » (تَشَبُّه c’est-à-dire le fait de se rendre entièrement semblable à autrui ou de se revêtir de son apparence extérieure) a été interdit. Il est rapporté dans un hadith que le Noble Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) a maudit les femmes qui portent des vêtements d’hommes et les hommes qui portent des vêtements de femmes. Un autre hadith rapporte que le Noble Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) a déclaré maudits les hommes qui prennent l’apparence des femmes et les femmes qui prennent l’apparence des hommes. La seule raison en est que l’attachement affectif et l’attraction qu’Allah a créés entre la femme et l’homme s’éteignent inévitablement lorsque chacun prend l’apparence de l’autre. Or l’islam veut précisément les préserver afin de sauvegarder l’humanité elle-même. De même, effacer les vêtements, la civilisation, les objectifs principaux et les caractéristiques propres aux différents peuples, ou les échanger réciproquement pour créer une culture composite, est totalement contraire à la paix, à la stabilité, aux intérêts et au bien-être de la société. C’est pourquoi l’islam s’y oppose également. Dès que l’identité nationale, dépassant ses limites naturelles, se transforme en nationalisme ou en culte de la nation, l’islam lui livrera combat. Car c’est ainsi que naissent l’orgueil jahilien, la haine et l’animosité oppressives, ainsi que l’impérialisme. Mais il faut garder à l’esprit que l’hostilité de l’islam vise le nationalisme ou le culte de la nation — et non la nationalité. Au lieu du nationalisme, l’islam veut préserver la nationalité et ne s’oppose à sa destruction que dans la mesure où il s’oppose au fait de dépasser ses limites naturelles. Pour comprendre la voie médiane et équilibrée adoptée par l’islam, il convient d’examiner les directives suivantes :

Premièrement : un Compagnon demanda : qu’est-ce que le culte de sa propre nation ou l’hostilité envers les autres peuples ? Aimer son propre peuple, est-ce aussi de l’hostilité envers les autres peuples ? Le Noble Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) répondit : « Non ; le culte de sa propre nation consiste à soutenir son propre peuple même dans l’injustice. » — Ibn Mâjah

Deuxièmement : le Noble Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) a dit : « Celui qui adopte l’apparence d’un peuple est compté parmi eux. » — Abû Dâwûd.

Troisièmement : le calife Omar al-Farouq (qu’Allah l’agrée) écrivit à Utba ibn Farqad, gouverneur de l’Azerbaïdjan : « Ne portez pas les vêtements des polythéistes en général (c’est-à-dire des habitants de l’Azerbaïdjan). » — Kitab al-Libas wa’z-Zinah

Quatrièmement : Omar (qu’Allah l’agrée) ordonna à tous ses gouverneurs d’empêcher l’ensemble des habitants non musulmans de son royaume d’adopter les vêtements, la tenue et l’apparence des Arabes. Lorsqu’un traité de paix était conclu avec les habitants de certaines régions, on y inscrivait même dûment, comme condition distincte : « Vous ne porterez pas nos vêtements. » — Kitab al-Kharaj, Imam Abou Youssouf.

Cinquièmement : Omar (qu’Allah l’agrée) et Ali (qu’Allah l’agrée) envoyaient à maintes reprises des instructions aux Arabes déployés en Irak, en Iran et dans d’autres pays pour des fonctions militaires ou administratives, leur enjoignant de préserver leur propre langue et leur manière de parler, et de ne pas adopter la langue ni les manières des non-Arabes. — Al-Bayhaqi

Cette instruction prouve clairement que l’internationalisme que représente l’islam n’est pas favorable à la disparition des caractéristiques distinctives propres aux nations ni à la création d’un mélange informe. Il veut au contraire maintenir les nations dans leur nationalité et leurs caractéristiques propres, tout en créant entre elles un lien solide de civilisation, de culture, de courtoisie, de moralité et de pensée doctrinale, grâce auquel les conflits et luttes internationaux, les tiraillements, la guerre froide, les obstacles, l’oppression, la haine et l’hostilité disparaîtront, tandis qu’entre elles s’épanouira un courant limpide d’entraide et de fraternité. Le tashabbuh, ou imitation des autres, comporte également un autre aspect, qui explique la vive opposition de l’islam à son égard. Une nation ne peut abandonner ses caractéristiques nationales que lorsque se manifestent en elle une faiblesse psychologique et un relâchement moral. Celui qui, sous l’influence d’autrui, abandonne ses caractéristiques propres et se teinte de la couleur des autres porte nécessairement en lui la grave maladie de l’abjection, de l’absence de dignité, de la duplicité, de la faiblesse à être rapidement influencé et de l’irresponsabilité dans l’action ; et si cette maladie n’est pas immédiatement soignée, elle s’aggravera et se propagera. Lorsqu’elle se répand parmi un grand nombre de personnes, la nation entière sombrera dans la faiblesse psychologique. Il ne restera plus rien de fermeté ni de vigueur dans son caractère moral. Aucun fondement solide de moralité ne pourra être établi dans son esprit. C’est pourquoi l’islam n’a permis à aucune nation de développer en elle une telle faiblesse psychologique. Il s’efforce de préserver de cette maladie grave non seulement les musulmans, mais aussi, dans la mesure de son pouvoir, les non-musulmans. Car l’islam n’est nullement disposé à tolérer la faiblesse morale chez quelque être humain que ce soit.

Cette maladie se manifeste avec une intensité particulière chez les peuples vaincus et soumis. Il ne s’agit pas seulement d’une faiblesse morale : il apparaît également chez eux un état d’esprit si grave qu’ils en viennent à se considérer eux-mêmes comme humiliés et déshonorés, à se croire inférieurs à tous égards, et à vouloir obtenir honneur, considération et prestige en imitant aveuglément le groupe dirigeant. En effet, ils ne voient chez leurs dirigeants que les modèles idéaux de l’honneur, de la considération, de la supériorité, de la noblesse et de la civilisation-culture. L’esclavage détruit leur humanité même ; après cela, ils n’éprouvent pas la moindre gêne devant les manifestations visibles de l’humiliation, de l’avilissement, de l’infériorité et de la bassesse ; au contraire, ils y trouvent de la gloire plutôt que de la honte. L’islam veut arracher l’être humain à la fange profonde de toutes les formes d’avilissement et d’indignité pour le conduire au sommet le plus élevé de l’humanité ; il n’est donc nullement disposé à voir un groupe humain s’engager sur la voie de la décadence. Sous le califat d’Omar al-Farouq (qu’Allah l’agrée), lorsque de nombreux peuples non arabes commencèrent à passer sous l’autorité du gouvernement islamique, il leur interdit avec force d’imiter les Arabes. Si une mentalité servile s’était éveillée chez ces peuples, l’objectif fondamental du djihad islamique aurait été réduit à néant. Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) n’avait pas déployé entre les mains des Arabes l’étendard victorieux de l’islam pour qu’ils deviennent les maîtres et seigneurs des nations.

C’est pour toutes ces raisons que l’islam n’a jamais approuvé qu’une nation copie exactement une autre nation ni qu’elle imite ses vêtements et son mode de vie. Toutefois, il ne s’oppose nullement aux échanges réciproques de civilisation et de culture — à ce qui est inévitable entre les différentes nations en raison de leurs relations et de leurs contacts mutuels — ; il vise au contraire à les perfectionner. L’islam ne souhaite pas que l’on dresse une immense muraille entre les nations en suscitant une haine et une hostilité telles que l’on refuse d’introduire quoi que ce soit d’une autre nation dans sa propre civilisation. Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) porta une jubba de Syrie (un manteau), alors qu’elle faisait partie des vêtements des Juifs. Il est rapporté dans un hadith :فَتَوَضَّأَ وَعَلَيْهِ جُبُّةٌ شِامِيَةٌ« Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) fit ses ablutions tandis qu’il portait une jubba de Syrie. » Il porta également une jubba romaine aux manches étroites, alors que seuls les chrétiens catholiques romains la portaient. Il porta aussi une qaba de style nouchirvani. Le hadith la désigne sous le nom deجُبُّةٌ طَيَا لَسَةٍ كِسْرَوانِيَةٌ« ». Omar (qu’Allah l’agrée) porta une sorte de haute coiffure appelée « barbournous », qui faisait partie des vêtements des moines chrétiens. Cela prouve de manière irréfutable que le fait de porter divers vêtements d’origine étrangère ne constitue pas un tashabbuh. Le tashabbuh ne se produit que lorsque l’ensemble de la tenue d’une personne ressemble à celle d’une autre nation et qu’il devient difficile, en la voyant, de déterminer sa nationalité ; c’est cela qui est interdit en islam. Les échanges réciproques sont, en revanche, une chose tout à fait différente. Lorsqu’une nation adopte quelque « chose » bonne ou adaptée à sa situation provenant d’une autre nation et l’intègre à sa tenue, il ne peut y avoir là aucune objection, car sa tenue nationale demeure présente dans son ensemble. — Tarjuman al-Qur’an, 1939

 

La signification de la nationalité islamique

À l’époque actuelle, le mot « qawm », ou « nation », est employé très fréquemment pour désigner l’ensemble de la société musulmane. C’est généralement cette terminologie que l’on utilise pour exprimer notre réalité collective. Mais, en vérité, le Coran et les hadiths n’ont pas employé le mot « qawm » (au sens de nation ou de Nation) comme terme technique. Pourtant, certains milieux tirent aujourd’hui grand avantage de cette conception erronée. Je voudrais donc examiner brièvement ici pourquoi l’islam n’a pas employé le mot « qawm », ou « nation », pour désigner les musulmans, et quel autre mot le Coran et les hadiths ont utilisé davantage à sa place. En réalité, il ne s’agit pas simplement d’une discussion scientifique : presque toutes les conceptions, croyances et doctrines qui ont complètement faussé notre conduite et notre ligne d’action dans les différents domaines de la vie proviennent de l’emploi erroné de ce mot « qawm », ou « nation ».

Les mots « qawm », qui signifie « nation », et « nation » en anglais sont en réalité des termes de l’époque de la Jahiliyyah. Les gens de la Jahiliyyah n’ont jamais fondé la nationalité sur une simple base culturelle (Cultural Basis), ni dans l’antique époque barbare ni dans l’époque de la Jahiliyyah la plus moderne. L’amour des liens généalogiques et historiques a été si profondément enraciné dans leur esprit qu’ils n’ont jamais réussi à libérer la notion de nationalité de cette emprise. Dans l’Arabie ancienne, le mot « qawm » (قوم) était généralement employé pour désigner les gens issus d’une même lignée ou d’une même tribu ; de même, à l’époque actuelle, l’idée de « descendance commune » (Common Descent) est nécessairement présente dans le mot « nation ». Or, comme une telle conception est totalement opposée à la philosophie sociale islamique, le Coran glorieux n’a pas employé le mot « qawm » ni les mots arabes de sens analogue, tels que « sha‘b », comme termes désignant la communauté des musulmans.شـــــعبetc. En effet, comment de tels termes pourraient-ils être employés pour désigner une communauté dont la philosophie sociale ne laisse pas la moindre place au sang, à la terre, à la chair, à la race ou à la tribu, ni à aucune autre chose de ce genre ? Il est universellement admis que la société islamique a été fondée uniquement sur des principes, un idéal, une doctrine et la foi ; et c’est par l’émigration, la rupture des liens généalogiques et le détachement des liens matériels que cette communauté a pris naissance.

Le Coran glorieux a employé, à propos des musulmans, le mot « hizb » (حــزب), qui signifie parti ou groupe. Une nation se forme sur la base de la lignée et de la tribu, tandis qu’un parti se constitue sur la base d’un idéal, d’une doctrine et de principes. C’est pourquoi les musulmans ne sont pas fondamentalement une nation, mais simplement un parti. C’est parce qu’ils croient en un principe et un idéal particuliers et les suivent que les musulmans se distinguent totalement de tous les autres habitants du monde ; et c’est précisément pour cette raison qu’ils sont étroitement unis les uns aux autres. Quant à ceux qui, malgré leur proximité avec eux sur le plan des principes, de l’idéal et de la doctrine, leur sont étrangers, aucun lien ne peut unir les musulmans à ces derniers. Au sein de cette immense multitude qui peuple la terre, le Coran glorieux ne reconnaît l’existence que de deux partis : l’un est le parti d’Allah (حـــزب الله) et l’autre le parti de Satan (حـــزب الشيطان). Quelles que soient les divergences et les oppositions de principes et d’idéal entre les membres du parti de Satan, elles sont toutes, du point de vue coranique, d’une même nature. Car ni leur pensée, ni leur méthode, ni leur ligne d’action ne sont islamiques en quoi que ce soit. Malgré leurs désaccords sur des détails et des questions secondaires, ils sont tous pleinement d’accord pour suivre les pas d’un seul Satan. Le Coran dit :اِسْتَحَوَذ عَلَيْهِم الشَّيطَانُ فَاَنْسَاهُمْ ذِكْرَ الله ط اُوْلَــــئِكَ حـــزب الشيطان ط الا اِنَّ حـــزب الشيطانِ هُمُ الخسِرُوْنَ – (المجادلة : 19) « Satan les a dominés et leur a fait oublier le rappel d’Allah. Ceux-là sont le parti de Satan. Certes, les membres du parti de Satan sont les perdants. » Bien qu’ils diffèrent autant les uns des autres par la langue et les traditions historiques, et que leurs ancêtres aient pu être ennemis jurés par le sang, lorsqu’ils se sont réunis autour de la pensée et du système de vie accordés par Allah, cela les a étroitement liés et soudés les uns aux autres dans leur reconnaissance de l’autorité d’Allah. Dès leur entrée dans ce nouveau parti, tous les liens avec les membres du parti de Satan ont été rompus.

Cette distinction entre les partis rompt parfois même les liens entre le père et le fils. Le fils est même privé de l’héritage de son père ! Il est dit dans un hadith :لا يتَوَارثُ اهل ملتين — « Les membres de deux millat opposées ne peuvent hériter les uns des autres. »

Cette distinction entre les partis provoque également la séparation entre l’époux et l’épouse. Dès que cette « opposition entre les partis » apparaît, leur union devient même interdite. La seule raison en est que les voies de leur vie ont pris des directions opposées.

Le Coran glorieux dit :لأهُنَّ حِلٌّ لَّهُم وَلاَهُم يَهِلُّوْنَ لَهُنَّ ط – (الممتحنة : 10) « Ces femmes ne sont pas licites pour eux, et eux non plus ne sont pas licites pour ces femmes. »

Cette distinction entre les partis crée un boycott social total et une rupture des relations entre les membres d’une même lignée et d’une même tribu. Ainsi, il devient absolument interdit aux membres du parti d’Allah d’épouser les personnes de leur propre lignée ou tribu qui appartiennent au « parti de Satan ». Le Coran dit : « N’épousez pas les femmes associatrices tant qu’elles n’auront pas embrassé l’islam. Et ne donnez pas vos filles en mariage aux hommes associateurs tant qu’ils n’auront pas accepté l’islam. Un esclave croyant vaut mieux qu’un homme libre associateur, même si celui-ci vous plaît davantage. »

Cette distinction entre les partis ne rompt pas seulement les liens de la nationalité fondée sur la lignée et la région ; elle crée également entre les deux parties un conflit immense et durable. Tant que la seconde partie n’adoptera pas les principes du parti d’Allah, le mur gigantesque de ce conflit et de cette divergence restera dressé jusqu’aux cieux.

Le Coran dit :قَد كَانَتْ لَكُم اُسوَةٌ حَسَنَةٌ فِى ابراهِيْمَ وَالَّذِيْنَ مَعَه ج اِذْ قَالُوا لِقَوْمِهِمْ اِنَّا بُرَاءَؤُا مِنْكُم وَمِمِّا تَعبدونَ من دون اللهِ ز كفرنَا بِكُمْ وَبَدَا بَيْنَنَا وَبَيْنَكُمْ العَدَاوَةَ وَالبَغَضَاءُ اَبَدًا حَتَّى تُؤْمِنُوا بِاللهِ وَحْدَهُ اِلاَّ قَوْلَ اِبْرِاهِيْمَ لِاَبِيْهِ لاَ تَسْتَغْفِرَنَّ لَكَ – (الممتحنة : 4) « Vous avez certes un excellent exemple en Abraham et en ceux qui l’accompagnaient. Ils dirent clairement à leur peuple — avec lequel ils étaient liés par la lignée — : “Nous sommes totalement dégagés de vous et de ce que vous adorez en dehors d’Allah. Nous vous désavouons entièrement et nous nous séparons de vous. Entre nous et vous sont apparues une hostilité et une haine éternelles, jusqu’à ce que vous croyiez en Allah seul.” Toutefois, la parole d’Abraham promettant de demander pardon pour son père mécréant ne constitue pas pour vous un modèle. » — Sourate al-Mumtahanah : 4وَمَا كَانَ اِسْتَغفَارُ اِبْرِاهِيْمَ لِاَبِيْهِ اِلاَّ عَنْ مَّوْعِدَّةٍ وَّعَدَهََا اِيِّاهُ ج فَلَمَّا تَبَيَّنَ لَهُ اَنَّهُ عَدُوٌّلِّلهِ تَبَرَّامِنْهُ – (التوبة : 114) L’affection qui unissait les membres d’une famille et les proches parents se trouve rompue en raison de cette distinction entre les partis. Ainsi, si le père, le frère ou le fils appartient au parti de Satan et que, malgré cela, un membre du parti d’Allah lui voue de l’affection, il ne fait aucun doute qu’il trahit son propre parti. À ce sujet, le Coran glorieux dit clairement :لا تجد قومًا يُّؤمنونَ بِاللهِ واليومِ الاخِرِ يُوَادُّونَ من حَادَّ اللهَ وَرَسُلَهُ وَلو كَانوا اباءَ هًُمْ اَوْ اَبنَاءَهُمْ اَوْ اِخْوَانَهُمْ اَوْ عشيرتَهُمْ ط …….. اُولـــئِكَ حزبَ اللهِ ط الا اِنَّ حزبَ اللهِ هُمُ المفلحونَ – (المجادلة : 22) « Tu ne trouveras jamais des gens qui croient en Allah et au Jour dernier se lier d’amitié avec ceux qui s’opposent à Allah et à Son Messager, fussent-ils leurs pères, leurs fils, leurs frères ou leurs proches parents. (…) Ceux-là sont véritablement ceux qui réussiront. » — Sourate al-Mujadilah : 22

Dans le Coran, un autre terme employé au sens de parti ou de groupe est ummat. Ce mot est également très fréquemment utilisé dans les hadiths. Tout élément organisateur particulier qui rassemble les gens — c’est-à-dire ceux entre lesquels existe un lien d’unité unanimement reconnu — fait que ces gens sont appelés « une ummat » précisément en raison de ce lien. C’est pourquoi les gens d’une époque ou d’un âge particuliers sont eux aussi appelés une « ummat ». Les habitants d’une même lignée ou d’un même pays sont également désignés par le terme « ummat ». Mais le lien d’unité unanimement reconnu qui a fait des musulmans une seule ummat n’est pas l’unité de la lignée, de la tribu, de la patrie ou des intérêts économiques ; c’est plutôt leur véritable « mission » dans la vie, ainsi que l’idéal et les principes de leur parti. C’est pourquoi il est dit dans le Coran :كُنتم خَيرَ اُمَّةٍ اُخرِجَت للنَّاس تاْمُرُونَ بالمَعرُوف وَتنهونَ عَنِ المنكرِ وَنؤمنون باللهِ — (110) « Vous êtes la meilleure communauté créée pour le bien de l’humanité. Vous ordonnez la vérité et les bonnes œuvres, vous empêchez les gens de commettre l’injustice et le péché, et vous avez une foi inébranlable en Allah. » — Sourate Âl ‘Imrân : 110

وكذالك جعلناكم اُمَّةً وَّسَطَا لِّتكونوا شهــداءَ على النَّاسِ وَيَكونَ الرَّسُولُ عليكم شَهِيْدًَا ط-(البقرة : 143) « C’est ainsi que J’ai fait de vous une communauté du juste milieu, afin que vous soyez les guides de l’humanité et que le Messager soit lui-même votre guide. » — Sourate al-Baqara : 143

En réfléchissant à ces versets, on comprend clairement qu’ici, le terme « ummat » désigne les musulmans comme un parti doté d’un statut international (International Party). Des gens venus de toutes les régions du monde, qui adhèrent à un principe et à un idéal particuliers, se tiennent prêts à agir conformément à un programme déterminé et à accomplir une « mission » spécifique ; ils ont été rassemblés et organisés dans ce parti. Puisqu’ils sont issus de toutes les nations, leur appartenance à ce parti les a entièrement détachés de toute nation particulière ; c’est pourquoi ils peuvent être appelés le parti « intermédiaire ». Après avoir rompu leurs liens avec toutes les nations, un nouveau lien s’établira entre eux et celles-ci. Ce lien consiste en ceci : ce parti intermédiaire assumera dans le monde la responsabilité de l’armée d’Allah. L’expression « vous êtes les guides de l’humanité » prouve que les musulmans ont été désignés par Allah pour assumer dans le monde la responsabilité de soldats. Et l’expression « créée pour l’humanité » montre clairement que les musulmans sont porteurs d’une « mission » internationale. Cette mission est la suivante : le système complet de pensée et d’action qu’Allah a accordé à Son Messager Muhammad, le chef exclusif du parti d’Allah, doit être établi dans la réalité avec l’aide de toutes les forces intellectuelles, morales et matérielles, et toutes les autres doctrines et voies doivent être vaincues. Puisque cette responsabilité a été confiée à l’ensemble des musulmans, ils sont tous devenus une seule ummat.

Pour expliquer la forme collective des musulmans, le Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) a employé comme troisième terme « jama‘at ». Ce mot aussi, comme le « hizb » (حزب) signifie « parti » ou « groupe ». عليكم بالجماعة— « Il est de votre devoir de rester groupés » — etيَدُ اللهِ على الجماعة « C’est sur la jama‘at que repose la main de la miséricorde d’Allah » ; lorsqu’on réfléchit à ces hadiths, on comprend aisément que le Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) n’a délibérément pas employé les termes qawm (قوم) ou « shu‘ab » (شعـــب), ni aucun terme de même sens, mais qu’il a employé à leur place le terme « jama‘at ». Il n’a pas dit : « Soutiens toujours ta nation » ou « C’est sur la nation que repose la main d’Allah. » En toute circonstance, il a employé uniquement le mot « jama‘at ». La seule raison possible est que, pour exprimer la nature de la forme et des caractéristiques sociales des musulmans, les termes jama‘at, hizb, parti et autres expressions semblables sont particulièrement appropriés et exacts, à la place de qawm. Dans le sens généralement donné au mot nation ou « qawm », une personne peut appartenir à une nation tout en adhérant à des principes et à un idéal quelconques, et en les suivant ou non, parce qu’elle est née au sein de cette nation. Son nom, son mode de vie et ses relations sociales la rattachent à cette nation. Mais, selon le sens des mots parti, groupe, jama‘at et « hizb », le seul critère pour appartenir ou non à un parti ou à un groupe est de suivre ou non ses principes et son idéal. Par conséquent, une personne qui abandonne les principes et l’idéal d’un parti ne peut plus jamais être considérée comme en faisant partie — elle ne peut même plus employer pour elle-même un nom correspondant au leur. Elle ne peut même entretenir aucune forme de coopération avec les autres membres du parti. Si quelqu’un disait : « Même si je ne soutiens pas moi-même les principes et l’idéal de ce parti, mes parents en étaient membres et mon nom ressemble à ceux des membres de ce parti ; j’ai donc, comme eux tous, des droits qui doivent nécessairement m’être accordés », cette affirmation serait jugée si ridicule qu’en l’entendant, on serait certainement convaincu que cette personne a perdu la raison. Mais si l’on abandonne cette conception inhérente au parti pour adopter celle de la nation, on ouvre largement la voie à de tels comportements risibles.

Afin de créer l’unité, l’harmonie sociale et l’absence de discrimination entre les membres de son parti à statut international, l’islam leur a ordonné d’établir entre eux des liens matrimoniaux, afin de les transformer en une société organisée. Il leur a également ordonné de donner à leurs enfants une éducation telle qu’ils puissent, dès l’origine, devenir les adeptes de l’idéal et des principes du parti et que, parallèlement à la prédication, la force du parti augmente progressivement grâce à l’accroissement de sa descendance. C’est précisément à partir de là que ce parti commence à se transformer en nation. Par la suite, la sociabilité commune, les liens de parenté et les relations lignagères, ainsi que l’héritage historique, renforcent sa nationalité.

Jusqu’à présent, tout ce qui s’est produit était juste. Mais les musulmans ont peu à peu commencé à oublier qu’ils formaient un parti et que leur nationalité était fondée précisément sur leur appartenance à ce parti. Cette erreur s’est progressivement aggravée, au point que la conception de la nation a pris la place de la conception du parti. Dès lors, le musulman n’est plus resté qu’un membre d’une nation — comme l’Allemand, le Japonais ou l’Anglais sont membres d’une nation. Les musulmans ont complètement oublié que les principes et l’idéal sur lesquels l’islam les avait formés en une seule ummat constituaient la seule chose véritablement précieuse et la plus importante. Ils ont entièrement oublié la grande « mission » pour l’accomplissement de laquelle les adeptes de l’islam avaient été organisés en un parti. Oubliant tous leurs propres principes fondamentaux, ils ont adopté auprès des non-musulmans la conception ignorante de la nationalité. Il s’agit d’une erreur si grave et si fondamentale, dont les effets néfastes sont si étendus, qu’aucun effort pour rétablir l’islam ne peut être entrepris avant de l’avoir éliminée.

L’affection, la sympathie, l’esprit fraternel et la coopération qui naissent entre les membres d’un parti ne sont pas dus à des relations personnelles ou familiales ; ils se manifestent nécessairement parce qu’ils croient tous au même principe et au même idéal et les suivent. Si un membre du parti accomplit un acte après avoir abandonné les principes et l’idéal du parti, les autres membres ne sont pas tenus de lui apporter leur aide. Bien plus, il est du devoir de tous de s’efforcer de l’empêcher de poursuivre cette activité rebelle. Malgré cela, s’il ne s’en abstient pas, il faut prendre contre lui des mesures sévères conformément à la discipline du parti. Et si cela ne produit aucun résultat, il faut l’expulser du parti. Les exemples de personnes condamnées à mort pour avoir manifestement défié l’idéal du parti ne sont nullement rares.

Mais réfléchissez un instant à la situation des musulmans dans le monde actuel ! Au lieu de se considérer comme un « parti », ils se comprennent comme une nation ; de ce fait, ils sont plongés dans une grave illusion. Si l’un d’entre eux agit, pour son intérêt personnel, conformément à des principes contraires à l’islam, il s’attend à ce que les autres musulmans l’aident. Et s’ils ne l’aident pas, il se met à se plaindre en disant : « Les musulmans n’aident pas les musulmans dans leurs affaires. » Si quelqu’un intercède en faveur d’un autre, on dit qu’il est nécessaire d’aider un musulman. Celui qui apporte son aide qualifie lui aussi cela de sympathie islamique. Dans toute cette affaire, on entend constamment parler de l’islam : aide islamique, fraternité islamique et relation islamique ; mais personne ne songe un seul instant au fait qu’invoquer l’islam en agissant contre lui, demander de l’aide et apporter de l’aide au nom de l’islam, est totalement dénué de sens. En réalité, si l’islam dont ils se réclament était véritablement présent en eux, dès qu’ils apprendraient qu’un membre de la communauté islamique agit contrairement à l’islam, ils commenceraient à s’y opposer et le feraient se repentir de cette conduite. Loin de l’aider, personne ne pourrait avoir l’audace d’agir contre les règles et les principes islamiques dans une société islamique vivante et consciente. Pourtant, c’est précisément ce qui se produit jour et nuit dans la société musulmane contemporaine. La seule raison — et il n’y en a pas d’autre — est que le nationalisme jahilî s’est réveillé chez les musulmans. Ainsi, ce que l’on appelle aujourd’hui la fraternité islamique n’est, au fond, rien d’autre qu’un lien de nationalisme jahilî emprunté aux non-musulmans.

C’est sous l’effet de cette conception jahilî qu’une étrange notion de l’« intérêt national » s’est formée chez les musulmans. Et les musulmans l’appellent précisément l’intérêt islamique. Que les personnes connues sous le nom de musulmans en tirent profit, qu’elles acquièrent des richesses, que leur honneur et leur prestige s’accroissent, qu’elles obtiennent puissance et capacité, et que, d’une manière ou d’une autre, ce monde devienne pour elles un monde de bonheur : tel est ce que l’on appelle l’intérêt islamique. Mais on ne prête absolument aucune attention au fait que cet intérêt et ces avantages soient obtenus conformément à la vision et à l’idéal islamiques, ou qu’ils le soient précisément en s’y opposant. En général, seuls ceux qui sont musulmans de naissance et nés dans une famille musulmane sont appelés « musulmans ». On considère qu’il ne peut en être autrement. Cela signifie que seul le corps extérieur est tenu pour musulman ; on ne considère pas que ses dispositions intérieures le soient. Ainsi, une personne peut être musulmane sans posséder les traits et les qualités islamiques. C’est à la suite de cette conception erronée que les gouvernements de ces musulmans extérieurs, que l’on appelle musulmans, sont eux aussi qualifiés de « gouvernements islamiques ». Leur progrès est proclamé progrès islamique, et leurs intérêts, intérêts islamiques. Même si ce gouvernement et ces intérêts suivent ouvertement une voie totalement contraire aux principes de l’islam, cela ne leur pose aucun problème. Être allemand, par exemple, n’est ni un principe ni un idéal, mais seulement une mesure d’appartenance nationale ; et un nationaliste allemand s’efforce uniquement de faire progresser les Allemands, quelle que soit la méthode employée. De la même manière, on a considéré la musulmanité comme une nationalité, et les nationalistes musulmans ne s’efforcent que d’assurer le prestige et la supériorité de leur propre nation. Même si ce progrès et ce prestige sont obtenus en suivant, dans les principes comme dans la pratique, des principes totalement contraires à l’islam, ils n’y voient aucune objection. N’est-ce pas là une conception jahilî ? A-t-on réellement oublié aujourd’hui que le musulman est un parti doté d’un statut international, considéré comme porteur d’une idéologie particulière et d’un programme d’action concret pour œuvrer au bien de l’humanité tout entière ? Si un musulman, individuellement ou collectivement, accomplit une action selon une idéologie quelconque en abandonnant cette idéologie et ce programme d’action, comment cette action pourrait-elle être qualifiée d’islamique ? Peut-on quelque part appeler « communiste » un partisan du système capitaliste ? Peut-on jamais appeler un gouvernement capitaliste un gouvernement communiste ? Une institution fasciste est-elle jamais appelée une institution démocratique ? Si quelqu’un employait ces termes de cette manière, tout le monde se moquerait de lui en le traitant d’ignorant et d’inculte. Pourtant, à l’époque actuelle, on fait un usage particulièrement abusif des deux termes « islam » et « musulman », sans que personne ne considère cela comme contraire à l’islam.

Le mot « musulman » lui-même prouve qu’il ne s’agit pas d’un terme désignant une nation, mais d’un nom désignant une qualité ; et le seul sens de musulman est : adepte de l’islam. Il ne peut avoir aucun autre sens. Il exprime les qualités particulières de nature psychique, morale et pratique que l’islam imprime à l’être humain. C’est pourquoi le mot « musulman » ne peut pas s’employer pour une personne de la même manière que les termes hindou, japonais ou chinois s’emploient pour désigner respectivement une personne hindoue, japonaise ou chinoise. Dès qu’une personne portant le nom de musulmane s’écarte des principes de l’islam, elle perd immédiatement et d’elle-même la dignité de musulmane. Dès lors, tout ce qu’elle fait, elle le fait à titre personnel. Elle n’a alors aucun droit d’utiliser le nom de l’islam. De même, les termes et expressions tels que « l’intérêt des musulmans », « le progrès des musulmans », « l’État et le ministère des musulmans », « l’organisation des musulmans », etc., ne peuvent être employés que lorsque tout cela est conforme aux principes et à l’idéal de l’islam et accompli en vue de réaliser la véritable « mission » de l’islam. Sinon, le mot musulman ne peut être associé à aucune des choses mentionnées. Car, en dehors de la qualité islamique, rien de ce qui est musulman n’existe dans le monde. Il est également inconcevable d’appeler communiste une personne ou une nation en faisant abstraction du communisme. De même, aucun intérêt ne peut être appelé intérêt communiste, aucun État État communiste et aucune organisation organisation communiste. Mais, malgré cela, pourquoi cette conception concernant les musulmans s’est-elle enracinée dans l’esprit humain ? Comment peut-on qualifier de « musulmane » une personne ou une nation en faisant abstraction de l’islam ?

C’est cette conception erronée qui est fondamentalement à l’origine de la manière complètement fausse dont les musulmans considèrent leur civilisation, leur culture et leur histoire. Les monarchies et les gouvernements d’État établis sur des principes et des idéaux contraires à l’islam sont qualifiés de « gouvernements islamiques », pour la seule raison qu’un homme se disant musulman siège sur leur trône. La civilisation et la culture qui furent cultivées dans les cours opulentes de Bagdad, de Cordoue, de Delhi et du Caire sont aujourd’hui glorifiées comme étant la civilisation et la culture islamiques. En réalité, elles n’ont aucun rapport avec l’islam. Dès qu’on interroge un musulman sur la civilisation islamique, il montre aussitôt le Taj Mahal d’Agra. On croirait que, selon lui, il en constitue le témoignage le plus éclatant. Or, entourer durablement de centaines d’hectares de terrain et y dépenser des millions pour édifier un palais destiné à ensevelir un cadavre ne peut en aucune manière être considéré comme de la civilisation islamique.

De même, dès que commence l’exposé des chapitres glorieux de l’histoire islamique, on présente les hauts faits des empereurs abbassides, seldjoukides et moghols. Pourtant, du point de vue de la véritable conception islamique de l’histoire, la plupart de ces hauts faits seraient jugés dignes d’être inscrits non pas au registre de la gloire, mais à celui des crimes. L’histoire des rois et des empereurs musulmans est appelée « histoire islamique ». En d’autres termes, les noms des rois et des empereurs sont devenus la « mission » de l’islam ; au lieu d’examiner l’histoire passée à la lumière de sa doctrine, de ses règles et de ses principes, et de distinguer, selon le tranchant critère de la justice, les réalisations islamiques des actes contraires à l’islam, on a considéré que soutenir ou combattre les dirigeants portant un nom musulman constituait le service de l’histoire islamique. La seule raison de cette différence fondamentale de perspective, d’angle de vue et de méthode de jugement est qu’une conception erronée et solidement enracinée fait considérer toute chose liée aux musulmans comme « islamique ». Même lorsqu’une personne connue comme musulmane agit selon des principes et des méthodes contraires à l’islam, son acte est considéré comme l’acte d’un musulman, donc comme un acte islamique.

Dans le domaine de leur politique nationale également, les musulmans ont adopté cette même perspective erronée. En négligeant les principes, les idéaux, la doctrine et la mission de l’islam — en détournant le regard de ceux-ci —, on qualifie une nation de nation musulmane. De la part de cette nation, en son nom ou pour elle, chaque individu et chaque groupe a fait preuve d’un arbitraire extrême. Selon eux, toute personne liée à la nation musulmane est un représentant des musulmans — et peut même en être le dirigeant ; quand bien même le pauvre homme serait totalement ignorant et stupide en matière d’islam, cela n’aurait aucune importance. Dès qu’ils entrevoient la possibilité d’obtenir un quelconque avantage ou intérêt, les musulmans sont prêts à suivre tout individu ou tout groupe ; même si sa mission est exactement contraire à celle de l’islam, ils n’y voient aucun mal. Il leur suffit de voir que quelqu’un procure de la nourriture aux musulmans pour qu’ils soient transportés de joie ; même si, du point de vue de l’islam, cette nourriture est illicite, ils n’éprouvent aucun scrupule. Dès qu’ils voient un musulman installé sur le siège du pouvoir, leur poitrine se gonfle de joie. Même s’il utilise ce pouvoir, comme un non-musulman, à des fins contraires à l’islam, ils n’y voient aucune objection. Ici, d’innombrables choses non islamiques ont été tenues pour islamiques. Les musulmans se mobilisent pour soutenir et aider les groupes constitués selon des règles et des principes totalement contraires aux idéaux et aux principes d’organisation de l’islam, et dépensent des millions pour atteindre ces objectifs. …..C’est parce qu’on a considéré les musulmans comme une simple nation et oublié de les considérer comme un groupe doté d’un statut international que cette erreur indésirable est apparue dans les conceptions relatives aux musulmans et dans les actions qui s’y rapportent. Tant que l’on n’aura pas dissipé cette conception erronée des musulmans et qu’on ne les considérera pas comme un groupe fondé sur un idéal, aucune action de leur vie ne pourra être conduite correctement. — Tarjumân al-Qur’ân, avril 1939

 

Appendice

Si l’on désigne la « Jamaat islamique » non comme une nation, certains pourraient craindre qu’elle ne reste ainsi susceptible de faire partie d’une nationalité régionale. De même qu’au sein d’une nation existent aujourd’hui différents partis politiques, qui, malgré leurs idéaux distincts, appartiennent tous au vaste ensemble appelé « nation », certains pourraient naturellement se demander que, si les « musulmans » constituent un parti, ils puissent eux aussi devenir une composante de la nationalité régionale de leur propre pays.

La seule raison de cette conception erronée est que, par Jamaat ou parti, on entend généralement un parti politique. Mais tel n’en est pas le sens véritable. Comme ce terme est employé dans ce sens depuis longtemps, cette signification s’y est intimement attachée. En réalité, ceux qui se réunissent autour d’une doctrine, d’une croyance doctrinale, d’une conviction, de principes, d’un idéal et d’un objectif particuliers constituent une Jamaat — un parti. Dans le Noble Coran, les termes « hizb » et « ummat » sont employés précisément dans ce sens ; c’est également ce que signifie le mot parti.

En revanche, ceux qui s’organisent autour d’idées et d’un programme particuliers de gestion et de supervision politiques, compte tenu de la situation particulière d’une nation ou d’un pays, constituent eux aussi un parti. Mais comme ce type de parti n’est qu’un parti politique, il n’est nullement étrange — c’est même naturel — qu’il devienne une composante d’une nation……..

Mais les personnes qui s’unissent autour d’une conception globale et d’un idéal juste sont elles aussi appelées une « jamāʿat ». Elles s’efforcent et veillent au bien de l’humanité tout entière, sans distinction de peuple ni de pays. Leur seul objectif est de reconstruire la vie dans son ensemble selon un idéal et une méthode nouveaux. Elles sont résolues à refondre et à reconstruire chaque chose, depuis les principes, les idéaux, la doctrine, la manière de penser et les règles morales jusqu’aux détails de la conduite individuelle et de l’organisation collective. Elles ne ménagent aucun effort pour créer un tahdhîb et un tamaddun distincts et originaux. Ce « parti », lui aussi, n’est au fond qu’un parti, mais il n’est pas un parti destiné à n’être que la partie ou l’appendice d’une grande nation. Son action s’élève bien au-dessus du nationalisme étroit. Au contraire, sa mission première est de détruire les haines, les inimitiés et les antagonismes de nature familiale, tribale et historique sur lesquels se sont édifiées les différentes nationalités du monde. Une telle jamāʿat ou un tel parti ne peut donc être lié à ces nationalités ; il détruira les nationalités familiales, tribales et historiques pour créer à leur place une nationalité entièrement fondée sur la raison (Rational Nationality) — et, au lieu d’une nationalité inerte, stagnante et stérile, il constituera une nationalité en expansion (Expanding Nationality) : il n’y a là aucun doute. Il établit lui-même les fondements d’une nationalité nouvelle, prête à inclure l’ensemble des habitants de la terre sur la base de l’unité intellectuelle et culturelle. Mais même après avoir pris la forme d’une nationalité, elle demeure essentiellement un « parti » ou une « jamāʿat ». Car nul ne peut y entrer de plein droit par la naissance ; accepter et suivre ses principes fondamentaux, ses idéaux et sa doctrine constitue l’unique moyen d’en faire partie.

« Musulman » est en réalité le nom d’un parti de la seconde espèce. Ce n’est pas un « parti » comme ceux qui existent sous diverses formes au sein d’une nation. C’est un parti semblable à ceux qui se lèvent sous la bannière d’un tahdhîb-tamaddun entièrement distinct, et qui veulent, en brisant les limites les plus étroites des petites nationalités, édifier une vaste nationalité mondiale (World Nationality) sur le seul fondement des principes. Puisque ce « parti » n’est disposé à se rattacher, par les sentiments intérieurs du cœur, à aucune des nations familiales ou historiques du monde, mais qu’il commence au contraire à bâtir son propre édifice de tahdhîb et de tamaddun conformément à sa propre philosophie de la vie et de la société (Social Philosophy), on peut certes, de ce point de vue, l’appeler une nation. Mais, même s’il est ainsi une « nation », il demeure essentiellement un simple « parti ». Car nul ne peut être considéré comme membre de cette « nation » du seul fait qu’il y est né involontairement (Mere Accident of birth), tant qu’il n’en suit pas les idéaux et les principes. De même, la voie n’est pas fermée à celui qui voudrait appartenir à une autre nation, puisqu’il croit aux principes, aux idéaux et à la doctrine de cette nation.

La conclusion de toute la discussion précédente est que la nationalité de la nation musulmane est reconnue parce qu’elle constitue une jamāʿat ou un parti distinct. Elle est essentiellement un parti et n’acquiert que dans un second temps le statut de nationalité. Le premier est le fondement ; le second n’en est qu’une branche. Si son caractère de jamāʿat venait un jour à être négligé et qu’elle se transformait en une simple « nation », il faudrait sans aucun doute considérer qu’elle a subi une dégénérescence extrême (Degeneration).

En vérité, dans l’histoire de la société humaine, le statut et la nature du parti islamique constituent une chose inédite et incomparable. C’est pourquoi ils sont également une source d’étonnement pour les gens. Avant l’islam, le bouddhisme et le christianisme avaient brisé les étroites limites de la nationalité, appelé l’ensemble des hommes du monde et tenté de former, sur la base d’une idéologie, une fraternité jouissant d’un statut universel. Mais aucune de ces deux religions ne possédait la moindre philosophie sociale propre à établir un système global de tahdhîb et de tamaddun ; elles ne comportaient que quelques exhortations morales. Ainsi, ni l’une ni l’autre ne put poser les fondements d’une nationalité universelle. Elles s’achevèrent après avoir créé une sorte de « fraternité » (Brotherhood). Après l’islam, la civilisation scientifique s’éleva en Occident et tenta de lancer un appel au monde international ; mais, dès le jour de sa naissance, le « fantôme » de la nationalité s’installa sur sa nuque. Elle échoua donc elle aussi totalement à former une nationalité internationale. Puis le communisme marxiste apparut et tenta, en dépassant les limites étroites de la nationalité, de créer une civilisation ainsi qu’une nationalité universelle sur la base d’une conception globale. Mais cette civilisation n’ayant pas encore été pleinement réalisée, le marxisme n’a pas non plus pu prendre la forme d’une nationalité de portée universelle. Et la vérité est que le marxisme, ayant déjà sombré dans l’étroitesse du nationalisme, a porté atteinte à son statut international. Le nationalisme russe exerce une influence très forte sur la politique de Staline et de son parti. Dans la littérature russe — et même dans la nouvelle constitution adoptée en 1936 — le fait de désigner la Russie comme la « patrie » (Father Land) a manifesté l’apogée du culte de la nationalité. Mais l’islam ne qualifie aucun pays de « patrie » ; il l’appelle dār al-islām, le « pays de l’islam ». Jusqu’à présent, dans le monde entier, l’islam est le seul système de vie capable de rompre tous les liens des nationalités familiales, tribales et historiques et de constituer, sur les fondements d’une civilisation et d’une culture nouvelles, une nationalité jouissant d’un statut universel. C’est pourquoi ceux qui ne connaissent pas intimement le courant idéaliste inhérent à l’islam ne comprennent absolument pas comment un même ensemble humain peut être à la fois une même « nation » et un même « parti ». Ils constatent que, dans le monde, les membres de chaque nation en deviennent membres parce qu’ils sont nés de parents appartenant à cette nation ; personne ne s’y est joint par sa propre volonté ou inclination. Celui qui est né en Italie est membre de la nationalité italienne, tandis que celui qui n’est pas né en Italie n’a aucun moyen de devenir membre de la nation italienne — tout le monde le sait. Mais les gens n’ont généralement aucune connaissance d’une « nation » à laquelle il faudrait adhérer en croyant à un idéal et à une doctrine particuliers, et dont on serait nécessairement expulsé si l’on changeait d’idéal et de doctrine. Selon eux, une telle caractéristique ne peut appartenir qu’à un parti, et non à une nation. Pourtant, ils sont stupéfaits de voir ce parti ne pas être disposé à se rattacher et à se limiter à une civilisation, une culture et une nouvelle nationalité distinctes.

Faute de comprendre la situation réelle, cette affaire ne s’applique pas seulement aux non-musulmans : les musulmans eux-mêmes y sont aujourd’hui plongés. En raison de la longue période d’instruction et d’éducation non islamiques et de leur vie dans un environnement hostile à l’islam, la conception jahilite du « nationalisme historique » s’est également éveillée parmi eux. En réalité, ils avaient été formés précisément pour susciter une révolution à l’échelle du monde entier ; leur vie avait pour but de propager leur idéal, et leur devoir consistait à démolir l’ordre social erroné du monde pour édifier une société nouvelle sur les fondements de leur propre vision de la vie ; mais les musulmans ont aujourd’hui complètement oublié tout cela. Ayant oublié ces choses, ils sont devenus une simple nation, à l’instar des autres nations du monde. Désormais, dans leurs réunions, assemblées, conférences et congrès, ainsi que dans leurs journaux et brochures, on n’entend nulle part la moindre discussion ou mention de leur véritable mission. Pourtant, c’est précisément pour cela qu’ils avaient été choisis parmi les nations du monde et transformés en une nation nouvelle, en une nouvelle ummat. À présent, leur unique tâche est devenue la défense des intérêts des musulmans. Et par « musulmans », on entend ceux qui sont nés de parents appartenant à des familles portant le nom de musulmans. Quant aux « intérêts », il s’agit également des intérêts matériels et politiques de ces musulmans de naissance, ainsi que de l’obtention d’avantages et de privilèges. Parfois, cela désigne aussi leur culture ou leur civilisation. Pour défendre ces intérêts, les musulmans avanceront sans hésitation vers l’adoption de toute méthode et de toute ligne d’action jugée indispensable — tout comme Mussolini s’employait à accomplir toute action susceptible de protéger les intérêts des Italiens. Il ne se souciait d’aucun principe ni d’aucun idéal. Il disait : tout ce qui est utile et bénéfique à la nation italienne est vrai et juste. C’est précisément ce que j’appelle le signe de la déchéance extrême des musulmans. Et c’est pour protester contre cette déchéance que je m’efforce de rappeler aux musulmans que, fondamentalement, vous n’êtes pas une nation semblable aux nations fondées sur la descendance, la tribu ou l’histoire. En réalité, vous êtes seulement un parti, une jama‘at, et votre vie ne pourra être préservée que si vous conservez en vous l’esprit d’appartenance à ce parti — le « sens du parti » (Party sense) — et non autrement.

En l’absence d’un éveil de l’esprit d’appartenance à un parti — autrement dit, on ne peut mesurer la gravité des conséquences désastreuses de cet oubli de soi. De ce fait, le musulman commence à suivre toutes sortes d’opinions et de voies, sans jamais examiner si elles sont conformes ou contraires à l’idéal islamique. Le musulman devient ainsi nationaliste, mais aussi communiste. Il se convertit également au fascisme, sans en éprouver la moindre gêne. On trouve partout des musulmans qui suivent les diverses philosophies sociales, conceptions métaphysiques et doctrines scientifiques de l’Occident. Il n’existe nulle part au monde un mouvement politique, social ou civilisationnel auquel des musulmans n’aient pas participé. Et le plus étonnant est qu’après tout cela, ils se considèrent et se déclarent encore musulmans, et qu’ils sont désignés sous le nom de musulmans. Or le mot « musulman » n’est pas un titre reçu à la naissance : c’est simplement le nom qualificatif des gens qui suivent la voie déterminée de l’islam — mais ceux qui cheminent sur des voies et adhèrent à des opinions diverses ne s’en souviennent absolument pas. En vérité, il ne fait aucun doute que c’est une grave erreur d’appeler « musulmans » ceux qui, ayant abandonné le mode de vie et la voie déterminée de l’islam, suivent une voie différente. Les expressions « nationaliste musulman », « communiste musulman » et autres termes de ce genre sont tout aussi contradictoires entre eux que le sont « prêteur communiste » et « boucher bouddhiste ». — Tarjuman-ul-Qur’an, juin 1939.

— Fin —