Chapitre : 1

Avant-propos

Le but de sa venue, son appel et sa place dans l’histoire

L’ouvrage « Muhammad, le Messager d’Allah, ami de l’humanité » est essentiellement la traduction bengalie de « Muhsin-e-Insaniyat », écrit en ourdou par Naïm Siddiqi, l’un des plus éminents chercheurs et penseurs islamiques du sous-continent. L’ouvrage a également été traduit en anglais sous le titre Human Benefactor.

Cet ouvrage n’est pas une biographie du Messager d’Allah, paix et bénédictions d’Allah sur lui, rédigée selon la méthode classique. Il présente essentiellement une remarquable analyse instructive de la révolution sociale exceptionnelle accomplie par le noble Messager, paix et bénédictions d’Allah sur lui, ainsi que de l’édification, telle celle d’un artisan habile, d’un groupe humain et d’une société humaine absolument uniques. Il constitue donc à la fois un exposé de la Sîra du noble Messager et un rapport sur l’accomplissement de la révolution sociale islamique. Cet ouvrage est particulièrement utile à ceux qui aspirent à édifier une société islamique.

Le but de sa venue, son appel et sa place dans l’histoire

Avant d’étudier la vie du Prophète, paix et bénédictions d’Allah sur lui, il est nécessaire d’acquérir une compréhension claire du but de sa venue. Nous devons identifier précisément quelle était la grande œuvre pour laquelle cet éminent bienfaiteur de l’humanité était apparu sur terre et à laquelle il avait consacré toute sa vie afin de mener à bien un combat visant un objectif ultime. En réalité, l’histoire de la vie du Messager, paix et bénédictions d’Allah sur lui, est celle d’une lutte inlassable pour mettre en œuvre un programme d’envergure humaine. La vie du Messager est une analyse concrète et active de l’enseignement et de l’idéal du Coran. Elle est le prolongement du message sacré dont les prophètes, Hazrat Adam, Hazrat Ibrahim, Hazrat Moussa, Hazrat Issa et les autres prophètes, avaient allumé le flambeau à leur époque. Sans garder à l’esprit la nature et le mode d’action du Prophète, ses caractéristiques et l’immensité de son environnement, nous ne pouvons ni présenter sa vie de manière structurée, ni évaluer et analyser les événements qui s’y sont déroulés, ni déterminer le véritable objectif de l’étude de sa biographie, ni acquérir tout ce que nous devons tirer de sa vie.

Le sauveur de l’humanité

Si nous examinons l’histoire de l’ensemble de l’humanité, nous y rencontrons toutes sortes de réformateurs. Nous y voyons de nombreux orateurs au langage doux ou aux paroles enflammées, des philosophes et des penseurs, des bâtisseurs de vastes empires, des rois, des grands rois et des empereurs, des héros victorieux, des fondateurs de grands partis et de grandes organisations, de grands protagonistes ayant suscité des bouleversements dans la civilisation humaine, de puissants révolutionnaires ayant provoqué à maintes reprises de profonds bouleversements dans la structure sociale, des fondateurs de doctrines religieuses toujours nouvelles apparus sur la scène de la civilisation, ainsi que des réformateurs moraux et des législateurs. Mais lorsque nous considérons leurs enseignements, les œuvres et les contributions qu’ils ont laissées derrière eux, ainsi que le résultat global de leurs efforts, de leurs entreprises et de leurs activités, nous ne trouvons nulle part un bienfait ni un bénéfice pleinement accompli. Le bien et le bénéfice que nous pouvons constater sont tout à fait partiels, unilatéraux et éphémères. Ces bénéfices apparaissent dans un domaine particulier de la vie, puis se mêlent à toutes sortes d’effets néfastes. En dehors de la personnalité des prophètes, on ne trouve dans l’histoire aucun autre élément ni moyen qui ait été capable de transformer de l’intérieur l’ensemble de la société humaine. Teindre de la même couleur d’Allah toute la société et toute la civilisation, de la mosquée au marché, de l’école au tribunal et du foyer au champ de bataille, et opérer une transformation radicale de l’intérieur de l’ensemble de la société humaine : tel fut le succès de la da‘wa de Muhammad, le Messager d’Allah. Et c’est là le véritable mérite de sa vie. Par sa da‘wa, l’esprit et la pensée des hommes furent transformés, leur manière de penser changea, leur vision des choses se transforma, leurs usages, leurs coutumes et leurs habitudes évoluèrent, la répartition des droits et des devoirs fut modifiée, les critères du juste et de l’injuste, du halal et du haram changèrent, les valeurs morales furent transformées, les lois et la constitution furent modifiées, les règles de la guerre et de la trêve furent remaniées, et le mariage ainsi que l’organisation sociale changèrent. En bref, chaque composante et chaque institution de la civilisation subirent une transformation radicale. D’un bout à l’autre de cette transformation totale, on ne voit apparaître nulle part autre chose que le bien et la prospérité. Il n’y a aucune nuisance dans aucune de ses parties, aucune corruption dans aucun de ses domaines, aucune déformation nulle part. Partout, seulement le bien ; dans toutes les directions, seulement une activité constructive, le développement et le progrès. En vérité, entre les mains du noble Prophète s’accomplit la résurrection et le renouvellement intégral de l’humanité. En faisant surgir l’aube resplendissante de la vérité et de la justice, il débarrassa le ciel de la civilisation de ses nuages. Il inaugura une époque historique. Dans l’histoire du monde, il s’agit d’une œuvre et d’un accomplissement si considérables qu’on n’en trouve aucun équivalent ailleurs.

Le noble Prophète, sauveur de l’humanité, apparut à une époque où l’ensemble de l’humanité était plongé dans de profondes ténèbres. En certains lieux régnait l’ère de la bestialité et de la violence. Ailleurs, la malédiction du polythéisme et de l’idolâtrie ravageait la vie civilisée. En Égypte, en Inde, à Babylone, à Ninive, en Grèce et en Chine, la civilisation avait été entièrement détruite et bouleversée. Seuls Rome et la Perse arboraient encore l’étendard de la civilisation. La splendeur extérieure des civilisations romaine et iranienne éblouissait les yeux. Pourtant, à l’intérieur de ces palais magnifiques, se perpétraient des injustices et des persécutions terrifiantes. Une puanteur infecte s’échappait des plaies de la vie. Les rois et les empereurs ne se contentaient pas d’être les incarnations de Dieu : ils s’étaient eux-mêmes imposés comme des dieux. En pactisant avec eux, la classe des propriétaires terriens et des dignitaires religieux exerçait sa domination sur le peuple. Sous le poids de l’exploitation et de l’oppression impitoyables des deux empires, romain et iranien, le peuple ordinaire était sur le point de mourir étouffé. On lui extorquait de lourds impôts, des taxes, des pots-de-vin et des présents. En outre, on le contraignait à travailler comme une bête. Pourtant, personne ne se souciait de ses privations, de ses plaintes, de ses souffrances et de ses malheurs ; personne ne lui témoignait la moindre compassion et rien n’était entrepris pour résoudre ou soulager sa situation. La jouissance effrénée et le culte de la nature de ces classes dominantes avaient complètement détruit leur conscience morale. Les changements de pouvoir et les ascensions et chutes des rois, l’apparition constante de nouveaux conquérants et les guerres sanglantes provoquaient parfois des changements temporaires dans la situation, mais ils n’ouvraient aucune voie de libération au peuple. Après chaque changement, les gens du peuple étaient davantage écrasés sous le joug de l’exploitation. Toute force qui apparaissait sur la scène du pouvoir faisait du peuple son instrument d’exploitation, consolidait son autorité en capitalisant sur son sang et en utilisant son travail, puis, après avoir remporté la victoire et établi sa domination, devenait plus tyrannique et plus exploiteuse encore que ses prédécesseurs. Des conflits incessants opposaient également les empires romain et iranien eux-mêmes. Des régions passaient tantôt sous la domination d’un empire, tantôt sous celle de l’autre, qui s’en emparait. Mais chaque fois, la puissance victorieuse réprimait cruellement un groupe ou un autre de ses sujets. Ainsi, lorsqu’un territoire de l’Empire iranien tombait sous la domination de l’Empire romain, on éteignait ses foyers du feu sacré pour construire des églises à leur place ; et lorsqu’un territoire romain passait aux mains des Iraniens, toutes ses églises étaient transformées en brasiers. La plus grande partie du monde était en proie à l’anarchie. Des guerres, des affrontements et des révoltes éclataient sans cesse. Les factions religieuses s’entre-déchiraient. Au milieu de ces émeutes et de ces troubles, la dignité humaine était piétinée et broyée. Son humanité était humiliée et jetée à terre. Malgré un travail inhumain, l’homme ne parvenait pas à satisfaire les besoins les plus élémentaires de sa vie. Même face à cent injustices et persécutions, il ne pouvait élever la moindre protestation. Il devait ravaler en silence jusqu’à ses sentiments les plus amers. Sa conscience et son esprit étaient enchaînés dans une servitude si rigoureuse qu’il n’avait même pas la liberté de prononcer un seul mot. Qui se souciait de savoir dans quelle terrifiante cage de fer il était enfermé, et combien de soupirs de désespoir et d’échec alourdissaient le ciel et l’air autour de lui ? Dans cette cage de fer, aucune fenêtre ne s’ouvrait nulle part, et aucune étincelle d’une doctrine ou d’une philosophie capable d’apporter à l’humanité la moindre lueur d’espoir ne brillait. Son âme poussait des cris de douleur, mais personne, d’aucune direction, ne répondait même à ces cris. Aucune religion ne venait le sauver, car l’enseignement des prophètes avait sombré et disparu dans les profondeurs sous l’effet de la falsification et du mauvais usage. Ce qui subsistait encore au nom de la religion avait été transformé par les milieux religieux en marchandise commerciale. Ils avaient noué alliance avec les tyrans et les exploiteurs de leur époque. Que l’on parle de la philosophie grecque, de Confucius et du Code de Manu, ou encore des Védas et du Vedanta, du bouddhisme, des lois de Justinien et de Solon : tout était devenu sans vie et inactif. Aucun rayon de lumière n’était visible nulle part. Chaque fois qu’une telle situation se produit quelque part dans le monde, lorsque les hommes se retrouvent enfermés dans une cage de fer et qu’aucune lueur d’espoir n’apparaît d’aucune direction, une crise et une paralysie s’installent dans l’organisation sociale. [Le Coran a examiné très brièvement cette situation historique de l’humanité, d’une manière incomparable : « La corruption est apparue sur terre et sur mer à cause de ce que les hommes ont accompli de leurs propres mains. Ainsi, Il leur fait goûter une partie des conséquences de leurs actes. Peut-être reviendront-ils sur le droit chemin. » (Ar-Rûm, 41)] Lorsque, dans le monde entier, apparut l’anarchie la plus terrible et la plus atroce de l’histoire, le flambeau lumineux du meilleur ami de l’humanité, le noble Prophète, s’alluma soudain dans les ténèbres épaisses de cette anarchie. Ce flambeau déchira les ténèbres du désastre social contemporain et illumina les quatre horizons.

La région la plus proche de l’Arabie fut le premier champ d’action du Messager d’Allah, ﷺ. Il suffit de penser à la situation effroyable qui y régnait pour en avoir des frissons. À l’époque de ʿÂd et de Thamûd, ou sous l’influence impérialiste de Saba et du Yémen, on avait peut-être autrefois entrevu quelque éclat de civilisation, mais celui-ci s’était éteint depuis bien longtemps. Les autres régions de l’Arabie étaient encore plongées dans les ténèbres épaisses de la pré-civilisation. Le soleil de la civilisation ne s’était pas encore levé et l’humanité ne s’était pas encore éveillée du sommeil de la Jâhiliyyah primitive. Une tension intense régnait partout. Les conflits entre les hommes, les guerres et les ravages des pillages faisaient rage. La culture jahilite avait atteint son apogée dans la combinaison de l’alcool, de la fornication et du jeu. Les Quraychites, sous couvert d’une religion de polythéisme et d’idolâtrie, poursuivaient avec éclat leur commerce de gardiens de la sainte Kaaba. Les Juifs, eux aussi, avaient ouvert, à l’envi, des échoppes de commerce religieux dévoyé. Le reste des Arabes était plongé dans l’anarchie intellectuelle. Les usuriers de La Mecque et de Taïf avaient tendu les filets du commerce à intérêt. Les institutions maudites du commerce des esclaves fonctionnaient en grande pompe. En somme, l’être humain était descendu au plus bas degré de l’asservissement aux passions et vivait comme une hyène féroce ou une bête quadrupède. [Il est dit dans la sourate al-Furqân du Coran : « Ils sont comme des bestiaux, ou plutôt plus égarés encore. » (verset 42)] Les puissants menaient les faibles par le nez, comme des troupeaux de chèvres et de moutons. Les faibles gisaient sous les pieds des puissants.

Dans une telle situation, Muhammad, ﷺ, entra seul dans l’arène, appelant à un changement radical et total. Dans un environnement aussi désespérant, n’importe qui d’autre aurait peut-être fui les lieux habités. Il ne faut pas croire qu’autrefois le monde n’ait pas compté d’hommes honnêtes et sensibles, capables de haïr l’injustice. Il en a compté en grand nombre. Mais ils ne furent pas capables d’affronter l’injustice ni d’y remédier. Pour assurer leur propre sécurité, ils quittaient la société et les lieux habités, se réfugiaient dans les forêts, les jungles et les grottes des montagnes, puis devenaient ascètes et ermites. Mais le Messager d’Allah, ﷺ, ne songea pas à sauver sa propre vie en abandonnant l’humanité éprouvée à son impuissance. Au contraire, il livra combat à l’injustice et à la criminalité, ouvrant ainsi à toute l’humanité la voie du salut. Il prit le gouvernail du navire de la civilisation et le conduisit vers sa juste destination. Il apparut comme une troisième force pour briser l’impasse créée à cette époque par les deux superpuissances belligérantes, Rome et l’Iran. Peu à peu, lorsque cette troisième force se fut établie sur ses propres bases, elle défia à la fois Rome et l’Iran. Elle renversa leurs directions puissantes et libéra les populations de la cage d’une civilisation terrifiante, leur permettant de circuler dans un environnement libre [plusieurs hadiths méritent d’être cités à ce sujet : « J’ai été envoyé durant la meilleure des époques parmi les différentes époques des descendants d’Adam » (al-Bukhârî) ; « Allah a choisi Kinâna parmi les descendants d’Ismâʿîl, Quraych parmi les descendants de Kinâna, Banû Hâchim parmi Quraych, et m’a choisi parmi Banû Hâchim » (Muslim) ; « Lorsqu’Allah créa le monde, Il me fit appartenir à la meilleure classe, puis à la meilleure tribu, puis à la meilleure famille. Je suis donc le meilleur en tant qu’individu et le meilleur en tant que membre d’une famille. » (at-Tirmidhî)]. Une voie de salut s’ouvrit devant les descendants d’Adam, et la caravane humaine, encerclée par des brigands, se mit en route vers la demeure du progrès et de la prospérité.

En somme, le Messager d’Allah, ﷺ, apparut comme le libérateur et le sauveur de tous les habitants du monde.

Le lieu, l’époque et les éléments humains de son avènement

Afin de ramener l’humanité sur la voie droite, le Très-Haut Allah choisit, d’une part, la personnalité éminente du Messager, ﷺ, et, d’autre part, malgré les conditions les plus déplorables de l’époque, Il choisit pour le Messager d’Allah, ﷺ, la meilleure époque, le lieu le plus propice à la daʿwah et la meilleure nation à laquelle s’adresser en premier.

D’une manière générale, on peut considérer cette époque comme la plus propice, car le temps de l’organisation sociale tribale touchait alors à sa fin et l’ère de l’internationalité approchait. Après avoir franchi quelques tournants, l’histoire allait entrer dans l’ère de la science. L’époque de l’avènement du Messager, ﷺ, marquait en réalité la frontière entre ces deux époques mentionnées. Pour inaugurer une époque future plus vaste et plus lumineuse, il était devenu nécessaire de réaffirmer la daʿwah des prophètes précédents, d’en faire ressortir la force vitale, d’établir solidement les fondements d’une civilisation fondée sur l’obéissance à Allah et de présenter pleinement un système social islamique fondé sur l’égalité et la justice, afin que les époques suivantes puissent être illuminées par les rayons de la lumière de l’œuvre du Messager, ﷺ. Cette époque était également la plus propice en ce sens qu’il ne restait plus aux hommes aucun espoir ni aucun refuge ; il leur était donc plus facile d’être incités à embrasser l’islam.

Si nous considérons le lieu de la daʿwah, nous constatons que l’Arabie, bien qu’étant un pays aride et désertique, occupait une position centrale dans le monde civilisé de l’époque. Toutes les routes commerciales venant de l’Orient, de l’Occident et du Nord convergeaient vers le territoire arabe. Tout le commerce extérieur entre les différents pays passait par l’intermédiaire des marchands arabes. Les caravanes commerciales circulaient entre Oman et le Yémen, Sanaa et La Mecque, Djeddah et Yanbuʿ, ainsi qu’entre Médine et Dûmat al-Jandal. Ces caravanes ne pouvaient circuler en sécurité sans l’autorisation des dirigeants arabes, c’est-à-dire des Quraychites, et sans les laissez-passer des tribus importantes. Ainsi, le territoire arabe, en particulier La Mecque, Taïf, Médine, Yanbuʿ et Dûmat al-Jandal, était relié à toutes les régions de l’Inde, de la Chine, de l’Iran, de l’Irak, de l’Égypte, de Rome et de l’Éthiopie. Un centre collectif de daʿwah et de prédication aurait ici pu obtenir davantage de succès que dans toute autre région. En outre, La Mecque et Médine jouissaient de la plus haute importance dans le monde arabe. Sur les plans religieux, commercial et culturel, leur direction et leur autorité étaient irrésistibles.

Bien que le sous-développement de la nation arabe sur les plans de la civilisation et de la culture, son indiscipline, son anarchie et sa détresse économique aient engendré quelques problèmes, cette situation présentait aussi un immense avantage. C’est que l’Arabie était en grande partie libérée de toute domination étrangère. De plus, sur le plan intérieur, personne ne possédait le pouvoir d’établir une autorité politique régulière sur l’ensemble du pays, puis d’utiliser le pouvoir, l’autorité, la loi et l’instruction pour édifier la société selon une structure particulière. Si une personne ou un groupe aussi puissant avait existé, il aurait pu anéantir le mouvement islamique, comme les tyrans d’autrefois interrompaient la daʿwah des prophètes avant qu’elle n’atteigne son plein accomplissement. Les Quraychites jouissaient d’une influence et d’un prestige considérables, et ils opposèrent effectivement toute leur puissance. Toutefois, ils n’exerçaient aucune autorité politique régulière sur l’ensemble de l’Arabie. Aussi profonde que fût leur influence religieuse et commerciale, ils ne pouvaient jamais se substituer à un gouvernement bien organisé.

D’un point de vue religieux, on constate que, tout autour de cette contrée, le souvenir de la prédication des prophètes précédents était encore vivace. Les signes du sort qui avait frappé les peuples d’autrefois se manifestaient également aux yeux de tous. Au nord se trouvait Our, lieu de naissance du prophète Ibrahim. À proximité se trouvaient les territoires des prophètes Nuh, Lut et Salih, paix sur eux. La Palestine et Jérusalem, lieux de l’essor et du déclin des Enfants d’Israël ainsi que de la prédication de Jésus, se trouvaient également tout près. Au sud se situaient les demeures de ‘Ad et de Thamoud, la région du barrage de Ma’rib et le royaume de Saba. Au-delà de la mer se trouvait l’Égypte. C’est là qu’Ibrahim et Ismaïl renforcèrent et consolidèrent le centre du tawhid. Ils y donnèrent l’exemple éclatant de l’adoration et de l’obéissance. Quelle autre région aurait pu être meilleure pour l’obéissance à Allah, le tawhid, ainsi que la réforme et l’essor de l’humanité ? Si l’appel de l’islam y avait été proclamé, les signes laissés par les prophètes précédents auraient facilement pu revivre dans l’esprit des hommes, tant les conditions s’y prêtaient.

Le facteur humain que l’on trouvait en Arabie était lui aussi exceptionnel. Sa caractéristique la plus remarquable était que la source de ses capacités et de ses aptitudes était encore inexploitée et préservée. Les Arabes étaient encore épargnés par les maladies destructrices engendrées par les civilisations brutales de Rome et de l’Iran. Bien qu’ils eussent les défauts liés à leur mode de vie violent, leurs bonnes qualités n’étaient nullement négligeables. Parce qu’ils étaient bédouins, leur tempérament possédait une simplicité naturelle. Ils étaient totalement exempts d’artifice. Ils avaient la possibilité d’observer de très près les signes de la nature. Il leur était donc possible de percevoir, dans l’univers, les signes de la grande Vérité. La chaleur du climat, les bourrasques de sable du désert, les pénibles voyages de jour comme de nuit, l’expérience de la faim et de la soif, ainsi que les meurtres et les pillages quotidiens faisaient naître en eux une hardiesse et une audace redoutables, qui contribuaient à éveiller l’inspiration héroïque. Ils étaient précisément le groupe de héros courageux nécessaire pour conduire un mouvement d’envergure mondiale. Ils étaient généreux. Des hommes avares n’auraient pas convenu pour une tâche aussi immense. Les Arabes possédaient une mémoire extraordinaire. Ils retenaient non seulement la généalogie de leurs propres lignées, mais aussi celle de leurs chevaux. Pour adopter les principes d’un système de vie et les transmettre aux autres, des hommes de cette nature pouvaient être les meilleurs agents. Ils étaient pleinement animés par le sens de leur honneur. C’est pourquoi la défense de leur dignité était à leur portée. Leur langue était également riche, évoluée et d’une grande qualité. Sa grâce et ses ornements s’exprimaient avec une remarquable beauté. Ils pouvaient donc progresser facilement dans la diffusion des connaissances et des sciences. Ils réussissaient aussi davantage à inspirer les autres par un discours révolutionnaire.

Les Arabes étaient fermes et inflexibles dans leurs résolutions. Même lorsqu’ils suivaient une voie injuste, ils le faisaient avec une pleine tranquillité d’esprit et une conviction inébranlable de leur conscience. Ils avançaient vers leur objectif en affrontant toutes sortes d’obstacles et d’oppositions. Mais lorsqu’ils étaient dirigés vers la voie de la justice et de la vérité, ils se montraient également inébranlables et intrépides. Ils possédaient encore bien d’autres qualités de ce genre. Sur cette base, on ne peut que reconnaître que, tout comme le Messager, paix sur lui, était personnellement le meilleur dirigeant et prédicateur pour atteindre l’objectif, la meilleure force humaine qui soit lui avait également été fournie.

De plus, cette ressource humaine aspirait ardemment à progresser et à avancer dans tous les domaines. Parmi les hommes doués et réfléchis de la société arabe jahilite, l’agitation et le mécontentement s’étaient également développés sur le plan religieux. Certaines personnalités étaient devenues impatientes et avides de découvrir la grande Vérité et d’obtenir la guidance du Créateur de l’univers. Une conscience politique nouvelle avait aussi commencé à s’éveiller en eux. Dans des villes comme La Mecque et Médine, des institutions et des infrastructures politiques s’étaient constituées. L’esquisse quelque peu désordonnée d’une cité-État possédant un certain caractère démocratique était en train de se former. En outre, la rareté des ressources économiques de l’Arabie contraignait la population à s’étendre au-delà des régions désertiques. Lorsque la civilisation en place est paralysée et que ses dirigeants deviennent inactifs, c’est une loi constante et immuable d’Allah qu’un nouveau groupe nomade soit installé sur le trône de conducteur de la civilisation. C’est conformément à cette loi qu’Allah fit tomber la puissance pharaonique et plaça à sa place les Enfants d’Israël au pouvoir.

Si l’on prend en considération tous ces éléments, les Arabes constituaient la plus grande force humaine du monde d’alors. Cette force humaine était la mieux adaptée pour accomplir une révolution fondamentale et totale dans la société humaine.

La kalima révolutionnaire

Il n’est nullement permis de penser que le Prophète de l’univers, paix sur lui, avait commencé son œuvre de réforme et de reconstruction sans aucune croyance, idéologie ou stratégie. Il n’avait pas entrepris cette tâche sous l’impulsion d’une simple conscience vague, d’une émotion sans objectif ou d’une exaltation immature. Au contraire, il était descendu dans l’arène en tenant dans ses mains le flambeau de la plus grande Vérité de l’univers. Doté d’une sensibilité extrême, il avait réfléchi pendant des années aux problèmes de la vie. Dans la cellule solitaire de la grotte de Hira, il avait longuement médité sur son monde intérieur et sur le monde extérieur. Il s’était profondément interrogé afin de comprendre les principes qui produisent le bien et le mal dans la civilisation. Mais il n’avait entrepris aucune action concrète avant que le Très-Haut Allah n’illumine son cœur de la lumière de la vérité et que la plus grande Vérité ne lui soit révélée. Cette Vérité suprême est qu’il existe un Créateur et Seigneur de l’univers, et que l’être humain est Son serviteur et Son esclave. Cette kalima de vérité fut la semence de la révolution initiée par le Prophète de l’univers. De cette semence naquit l’arbre sacré de la vie vertueuse et de la civilisation pure, dont les racines sont profondément enfouies dans la terre et dont les branches s’étendent jusqu’aux hauteurs du ciel.

La kalima proclamée par le Prophète de l’univers, paix sur lui, était une kalima révolutionnaire au plus haut degré. Nous savons tous que cette kalima est : « La ilaha illa Allah ». Littéralement, elle est extrêmement brève, mais son sens est d’une profondeur immense : « Il n’y a aucune divinité en dehors d’Allah. Il est l’unique ilah. » On appelle ilah la puissance ou l’être dont on peut devenir le serviteur, pour lequel l’être humain peut se consacrer sans réserve, lui-même et tout ce qu’il possède, dont il reconnaît la supériorité et qu’il adore, dont il célèbre pleinement les louanges, les mérites, la sainteté et la gloire, pour lequel il fait des vœux, auprès duquel il espère toutes sortes de bienfaits, dont il redoute la saisie, auprès duquel il espère la récompense de ses bonnes actions et craint le châtiment de ses mauvaises actions, qu’il considère comme son Maître absolu et souverain, qu’il reconnaît comme dirigeant et législateur, dont il exécute les ordres et s’abstient de ce qu’Il interdit, dont il adopte les principes comme fondements de sa vie, dont il applique sans discuter les règles du licite et de l’illicite, qu’il considère comme la source de sa guidance, selon la volonté et le bon plaisir duquel il établit son système de vie, dont il honore les bien-aimés et rejette les opposants, et dont l’obtention de la satisfaction devient le but et l’objectif premier de sa vie. Toute cette vaste signification était contenue dans un seul mot : ilah.

La société humaine avait arraché à l’unique Allah ces droits des ilah et les avait répartis en les morcelant. Ainsi, d’innombrables ilah s’étaient imposés dans les différents niveaux de la société et de la civilisation. La nature même de l’être humain et ses désirs, les coutumes et traditions des familles et des tribus, les traditions de la solidarité fondée sur la caste, la lignée et l’appartenance ethnique, la domination des propriétaires terriens et des religieux, l’arrogance des familles royales et des conseils, etc., s’étaient installés comme leurs ilah. Au nom de ces ilah, une classe de la société gouvernait et exploitait les autres, les pillait et vivait à leurs dépens. La formule « Lā ilāha illā Allāh » (« Il n’y a pas d’ilah en dehors d’Allah ») portait en même temps un coup terrible à la prétendue divinité de tous ces faux dieux. Celui qui prononçait cette formule déclarait en substance : je ne reconnais aucune souveraineté en dehors de celle d’Allah, je ne reconnais l’autorité ni la domination de personne, aucune loi ni aucune règle élaborée par quiconque ne m’est acceptable, aucun droit suprahumain acquis par quiconque n’est légitime, je ne m’inclinerai devant personne, je ne me soucierai de la satisfaction ou du mécontentement de personne, ma vie ne sera pas dirigée au gré du doigt de quiconque, et toute prétention à la divinité autre que celle d’Allah sera réduite en poussière. En réalité, cette formule était la proclamation de la véritable liberté de l’être humain.

La seconde partie de cette formule comporte l’engagement que l’unique voie vers la guidance de l’humanité, c’est-à-dire vers sa délivrance et son bien-être, ainsi que vers la civilisation et la réforme de la société, est celle indiquée par les prophètes et messagers envoyés par Allah. L’unique source de la connaissance véritable et exacte nécessaire à la vie est la révélation. C’est d’elle que la conscience humaine peut connaître les principes de la réflexion. Muhammad est le dernier prophète et messager, celui qui achève cette succession de la mission prophétique. Il faut rechercher auprès de lui la voie juste de la vie, et c’est sous sa direction que l’humanité entière pourra progresser sur la voie du bien-être et du développement.

C’est en raison de l’importance de cette formule que sa reconnaissance est devenue la première condition pour embrasser l’islam. Les muezzins la récitent à voix haute au moment de l’appel à la prière ; elle a été qualifiée de meilleur dhikr et incluse dans la prière. En somme, cette formule est devenue, sous tous ses aspects, le slogan du mouvement islamique.

La formule révolutionnaire du Messager, lorsqu’elle pénétrait le cœur de quelqu’un, y produisait un changement radical. Lorsqu’elle entrait dans la vie de quelqu’un, elle en transformait entièrement la configuration. De cette semence naissait un être humain nouveau, qui était nourri, éduqué et épanoui.

L’objectif du Messager dans la réforme de la société

Pour tirer un véritable profit de la biographie du Messager, il est indispensable de connaître la réponse à une question importante : quelle était l’ampleur du changement qu’il souhaitait instaurer et quel était le critère qui guidait son action ? Dans l’organisation sociale, souhaitait-il un changement partiel ou un changement total ? Son appel se limitait-il à une simple réforme religieuse et morale, ou revêtait-il également une importance politique ? En d’autres termes, quel était son objectif recherché dans le domaine social ?

Le Coran lui-même répond très clairement à cette question. L’objectif de l’appel islamique est exposé à maintes reprises, sous différentes formes. Je ne mentionnerai ici que deux versets. À un endroit, l’objectif de l’envoi de tous les prophètes et messagers est décrit en ces termes :

﴿لَقَدْأَرْسَلْنَارُسُلَنَابِالْبَيِّنَاتِوَأَنزَلْنَامَعَهُمُالْكِتَابَوَالْمِيزَانَلِيَقُومَالنَّاسُبِالْقِسْطِۖوَأَنزَلْنَاالْحَدِيدَفِيهِبَأْسٌشَدِيدٌوَمَنَافِعُلِلنَّاسِوَلِيَعْلَمَاللَّهُمَنيَنصُرُهُوَرُسُلَهُبِالْغَيْبِۚإِنَّاللَّهَقَوِيٌّعَزِيزٌ﴾

« Je n’ai envoyé Mes Messagers que dans le but qu’ils établissent l’humanité dans la justice, et J’ai fait descendre avec eux le Livre et la Balance. » (sourate al-Hadîd : 25)

La chose a été énoncée dans un langage absolument dépourvu d’ambiguïté. L’unique objectif de l’appel de l’islam est de construire la vie humaine sur les fondements de l’équité et de la justice, et d’établir efficacement l’équilibre et la justice dans l’organisation sociale. La suite du verset indique également l’usage des armes de fer dans ce même but. Autrement dit, la puissance militaire est elle aussi indispensable à la mise en œuvre, à la préservation et au développement de la législation islamique.

L’objectif de l’avènement de Muhammad (s.a.s.) en tant que Prophète a été exposé à plusieurs reprises dans des termes encore plus explicites. Ainsi :

﴿هُوَالَّذِيأَرْسَلَرَسُولَهُبِالْهُدَىٰوَدِينِالْحَقِّلِيُظْهِرَهُعَلَىالدِّينِكُلِّهِوَلَوْكَرِهَالْمُشْرِكُونَ﴾

« C’est Lui, Allah, qui a envoyé Son Messager avec la guidée et la religion de vérité, afin qu’il la fasse prévaloir sur toutes les autres religions et tous les autres systèmes de vie, quand bien même cela déplairait aux polythéistes. » (sourate as-Saff : 9)

Autrement dit, les Quraychites et les autres polythéistes d’Arabie allaient nécessairement déployer tous leurs efforts pour maintenir leur système de vie jahilite. Toute voix qui s’élèverait contre la jahiliyyah leur déplairait forcément. Mais, sans tenir compte de ces goûts et dégoûts et en faisant fi de leur opposition, le Messager (s.a.s.) devait absolument mener à bien la tâche d’établir l’islam et de le mettre en pratique. Si tel n’avait pas été l’objectif de l’appel de l’islam, d’où seraient venues les raisons des conflits, des affrontements, du jihad et de l’hégire ? Pourquoi aurait-on appelé au sacrifice de la vie et des biens ? Dans quel but aurait-on lancé cet appel exalté : « Devenez les auxiliaires d’Allah » ? Dans quel but le « parti d’Allah » aurait-il été constitué ? Dans quelle perspective les martyrs auraient-ils été choisis ? En vérité, sans garder fermement à l’esprit l’objectif de l’appel de l’islam, il est impossible de comprendre ni le Coran ni la Sîra.

À présent, examinons les différents épisodes de la vie du Messager (s.a.s.) afin de rechercher quel était son objectif visé.

Dès les premiers temps, le Messager (s.a.s.) convoqua une réunion des notables de la tribu des Banû Hâshim afin de leur présenter son appel. Il y déclara brièvement que cet appel garantirait le bien de ce monde et de l’au-delà. Bien plus tard, alors qu’il s’entretenait avec une délégation de Quraych, il répéta cette déclaration en disant :

(Arabe*****************************)

« Si vous acceptez la mission que je vous présente, elle renferme le bien de votre vie d’ici-bas et de votre vie future. » (Sîrat Ibn Hichâm, premier volume, p. 316)

Prendre les deux mots simples et directs « le bien de ce monde » dans le sens d’un bien partiel est totalement déraisonnable. Un bien partiel se trouve dans toute mission. Même dans tout mauvais système, il existe toujours quelque chose de bon. En réalité, le bien de ce monde signifie que la vie ici-bas devienne belle dans tous ses aspects, que l’organisation sociale soit irréprochable et parfaite, qu’un système permanent de justice soit établi et que l’on jouisse d’une vie pure et immaculée.

Au début du conflit avec les Quraychites, ils eurent encore une fois un entretien avec le Messager (s.a.s.). Il leur dit alors :

(Arabe***************************)

« Si vous m’accordez une seule parole, elle vous permettra de dominer toute la nation arabe, et toutes les nations non arabes qui existent dans le monde se soumettront à vous. » (Sîrat Ibn Hichâm, 1er volume, p. 316)

À l’occasion de chaque foire et du pèlerinage, il se rendait également dans les campements des différentes tribus venues de diverses régions d’Arabie et adressait ce discours à chacun de leurs chefs. Il leur disait : « Venez avec moi. Donnez-moi la possibilité d’agir et prêtez-moi votre concours, afin que je puisse présenter clairement au peuple le message pour lequel j’ai été envoyé dans ce monde. » [Ceux de la tribu des Banû ‘Âmir qui étaient allés accomplir le pèlerinage rapportèrent à leur retour : « Muhammad (s.a.) nous a demandé d’assurer sa protection, d’assumer sa responsabilité et de l’amener dans notre région. » (Sîrat Ibn Hichâm, 2e volume, p. 34)] En entendant ce discours et en voyant l’enthousiasme du Messager (s.a.s.), Bouhayra ibn Firâs, le chef de la tribu des Banû ‘Âmir, fut tellement impressionné qu’il dit à ses proches : « Si je mets la main sur ce jeune homme, je pourrai engloutir toute l’Arabie. » Ce chef arabe clairvoyant avait compris le but de la mission du Messager et les conséquences possibles de son activité. Il voulut donc négocier avec lui. Il informa le Messager (s.a.s.) qu’il était prêt à le soutenir à une condition : « Lorsque vous aurez vaincu vos adversaires et accédé au pouvoir, nous gouvernerons après vous. » Il est impossible de nier que Bouhayra était extrêmement prévoyant. Si le Messager (s.a.s.) n’avait été, au sens étroit, qu’un simple prédicateur religieux et un exhortateur, sans aucun objectif politique, il aurait clairement répondu : « Mon frère, je suis un homme consacré à Dieu. Que m’importe de recevoir une part du pouvoir ? Quel rapport ai-je avec l’État et le gouvernement ? » Mais le Messager (s.a.s.) ne répondit pas de cette manière. Il dit :

« Le pouvoir et l’autorité sont entre les mains de Dieu. Il les accordera à qui Il voudra. »

Sur ces paroles, il rejeta catégoriquement les conditions de Bouhayra ainsi que la question du partage du pouvoir. (Sîrat Ibn Hichâm, vol. 2, p. 23)

Au cours du mouvement dirigé par le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui), la question de « l’acquisition de l’autorité sur les Arabes et les non-Arabes » devint si célèbre qu’elle semblait s’être transformée en slogan du mouvement islamique. Même les enfants la répétaient. Les opposants la prirent comme un sujet de raillerie. Chaque fois que les Quraych voyaient les jeunes issus des classes serviles et pauvres qui avaient embrassé l’islam et étaient écrasés par les persécutions et les sévices des Quraych, ils les désignaient du doigt en disant : « Que dire de ces prétendus maîtres ? Il paraît qu’ils deviendront les dirigeants des Arabes et des non-Arabes ! »

Aussi grands que fussent le sarcasme, la dérision, l’opposition et la résistance, les hommes avisés de la tribu des Quraych comprenaient certainement, au plus profond d’eux-mêmes, que ce mouvement n’était pas une affaire ordinaire, mais qu’il devait nécessairement produire des conséquences extrêmement vastes et lointaines. Un jour, les principaux dirigeants quraychites de La Mecque envoyèrent Utba s’entretenir avec le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui). Utba le tenta en lui proposant toutes sortes d’avantages possibles : fonctions officielles, richesses et bénéfices liés aux intérêts terrestres, afin de le convaincre, d’une manière ou d’une autre, d’accepter d’abandonner cette activité révolutionnaire. Cependant, le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) lui récita les premiers versets de la sourate Hâ-Mîm. Le visage d’Utba en devint blême. Il alla ensuite dire : « Cette prédication annonce assurément un immense changement. Une révolution est imminente et tout sera bouleversé dans la vie sociale. » Il conseilla donc : « Ne dites rien à Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui). Laissez-le faire ce qu’il fait. Ne l’entravez pas. Si les habitants de l’Arabie le tuent, vous serez naturellement débarrassés de lui. Mais s’il triomphe, son royaume sera votre royaume, sa dignité sera votre dignité, et vous deviendrez les plus riches du monde. » Autrement dit, même un homme comme Utba avait compris qu’un empire se dissimulait derrière ce mouvement et que son aboutissement ne pouvait être autre que le pouvoir étatique. Puisqu’il l’avait compris, comment le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) et ses compagnons auraient-ils pu ne pas le comprendre ? (Sîrat Ibn Hichâm, vol. 1, p. 314)

Un jour où les musulmans étaient broyés par le déchaînement de la violence et des persécutions, les compagnons du Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) lui exposèrent leur malheur et lui demandèrent d’invoquer Allah afin d’être délivrés de cette situation. Le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) leur expliqua d’abord que, dans la lutte pour établir concrètement la religion d’Allah, il fallait affronter à chaque pas de grandes difficultés. Ceux qui, dans le passé, avaient assumé cette responsabilité avaient dû subir des souffrances et des malheurs indicibles. Puis, avec une pleine certitude, il leur annonça la bonne nouvelle : « Par Allah, Allah accordera certainement un jour le succès final dans cette œuvre. » Ensuite, décrivant ce succès, il dit :

« Un homme voyagera entièrement seul de Sanaa à Hadramawt, sans craindre personne si ce n’est Allah. » [Sîrat Ibn Hichâm, vol. 1, p. 314 (ouvrage arabe original)] Cela signifie qu’une société juste et une époque de prospérité seront établies sur terre, et qu’un système pacifique sera instauré : dans un lieu où le vol, le brigandage et le meurtre sont devenus des faits quotidiens, où des êtres humains sont enlevés en plein jour et où même la chasteté des femmes est violée ouvertement, un voyageur pourra se déplacer partout, entièrement seul, paisiblement et sans crainte. Personne n’osera porter atteinte à sa vie, à ses biens ni à son honneur. Le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) a également dit un jour qu’une époque était proche où les gens se rendraient à La Mecque sans escorte de sécurité. [Chiblî Nu‘mân, Sîrat an-Nabawî, vol. 2, p. 3]

La clarté et la luminosité exceptionnelles avec lesquelles les buts et les objectifs sont exposés ici sont véritablement incomparables.

Un jour, le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) demanda à Uthmân ibn Talha, gardien des clés de la Kaaba, de lui en ouvrir la porte, mais Uthmân refusa. À cette époque, la situation semblait être marquée par une anarchie extrême et une forte adversité. Malgré cela, le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) dit : « Ce jour n’est pas loin où cette clé sera entre nos mains, et nous la remettrons à qui nous voudrons. » [Al-Mawâhib al-ladunniyya, Qastallânî, vol. 1, p. 158]

L’étude de l’engagement historique, ou bay‘a, prêté au lieu appelé al-‘Aqaba par les Ansar de Médine montre clairement que les Ansar eux-mêmes avaient compris combien l’opposition et le conflit provoqués par la propagation de l’islam seraient vastes et lourds de conséquences. Ils avaient également compris que le règlement final de ce conflit aurait lieu plus tard sur le champ de bataille. Par cet engagement, les Ansar promirent d’une part, si nécessaire, de combattre le monde entier pour soutenir le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui), et accueillirent même la destruction de leurs chefs ainsi que la perte de leurs vies et de leurs biens. D’autre part, ils obtinrent également du Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) la promesse que, lorsqu’Allah lui accorderait la victoire, il ne les abandonnerait pas pour partir. Cette promesse de combattre, cette résolution au sacrifice et au dévouement, ainsi que ce rêve de victoire : tout cela ne rend-il pas clairement visibles les buts et les objectifs du Messager ? [Sîrat Ibn Hichâm (arabe), vol. 2, p. 50-51 ; Zâd al-Ma‘âd (arabe), vol. 1, p. 50-51]

La dernière partie de l’invocation qui lui fut enseignée avant qu’il ne se mette en route pour l’Hégire est la suivante : « Et accorde-moi, de Ta part, une puissance étatique qui me vienne en aide » [sourate Banî Isrâ’îl, verset 80].

Dans ce verset, il lui est conseillé de demander une « puissance auxiliaire ». Autrement dit, puisqu’il faut disposer du pouvoir de gouverner pour soutenir cette noble mission et réaliser ce grand objectif, il lui est enseigné de demander le pouvoir politique.

Lorsque l’on exerça des pressions sur son oncle Abû Tâlib afin qu’il renonce à soutenir le Messager d’Allah et à favoriser son succès, celui-ci dit au Messager d’Allah : « Ne me crée pas de difficultés. » La réponse que le Messager d’Allah donna alors est inscrite en lettres d’or dans l’histoire. Il dit : « Même s’ils plaçaient le soleil dans ma main droite et la lune dans ma main gauche, je n’abandonnerais pas cet objectif. » La dernière phrase de sa réponse fut celle-ci : « Soit Allah fera triompher cet objectif qui est le mien, soit je mourrai en luttant pour l’accomplir. » [Sîrat Ibn Hichâm, tome I, p. 278]

Ici, il a dit : « Il le fera triompher », et non : « Il l’achèvera ». L’idée de conflit et d’affrontement est déjà contenue dans le mot « triompher ». Sa dernière phrase montre également que l’intensité de cet affrontement mettait la vie en danger.

Après l’Hégire, Adî ibn Hâtim vint auprès du Messager d’Allah et se mit à examiner sa personnalité. Il chercha à comprendre sa conception de la prédication et observa sa conduite et son comportement avec l’œil d’un critique. C’est précisément en accomplissant cette tâche que son cœur fut saisi d’émerveillement et de fascination. En accord avec la manière de penser de son visiteur, il lui annonça qu’à l’avenir les édifices blancs de Babylone passeraient sous l’autorité de l’islam, que d’immenses richesses s’y trouveraient et que les musulmans détiendraient un pouvoir et une influence extraordinaires. Il l’informa également de cette particularité de la société islamique fondée sur la justice : bientôt, tu verras une femme partir seule de Qadisiyya, montée sur une chamelle, en direction de cette mosquée, et parvenir ici en toute sécurité. Comment pourrait-on dire, au sujet de ce Prophète dont le regard, durant le voyage de l’Hégire, alors qu’il était apparemment dépourvu de tout, vit les bracelets de l’empereur de Perse orner Suraqa, qu’il ignorait l’aboutissement de son mouvement et l’objectif ultime de la nouvelle organisation sociale qu’il avait initiée ? Comment peut-on imaginer que son objectif n’était pas d’établir un État islamique, qu’aucune préparation ni aucun effort n’avaient été entrepris à cette fin, et que celui-ci aurait été soudainement accordé à l’organisation du Messager d’Allah à titre de simple récompense ? Tout au plus peut-on dire qu’il ne cherchait pas à établir un État et un gouvernement dans le seul but de servir des intérêts terrestres ou d’instaurer sa puissance et son prestige personnels. Mais comment peut-on affirmer qu’un État islamique n’était pas souhaité pour établir concrètement la religion d’Allah, instaurer la justice et l’équité, garantir la libération de l’humanité et édifier la société ?

En réalité, l’objectif du Messager d’Allah n’était pas seulement d’accomplir une révolution doctrinale et morale ; il visait également, avec toute l’importance requise, une révolution politique. Parallèlement à la réforme de l’individu, il souhaitait aussi réformer la société. En d’autres termes, le Messager d’Allah considérait l’être humain comme une entité collective, un être vivant en société, et voulait le réformer avec l’ensemble de ses relations sociales. Il ne considérait pas l’être humain isolément de la société, comme un simple individu, et ne limitait pas non plus sa prédication à la vie personnelle des gens. Si l’on garde cela à l’esprit et que l’on grave profondément dans son cœur le but et la finalité de la venue du Messager d’Allah dans toute leur ampleur, on discernera une parfaite continuité dans les événements de la Sîra, et chaque événement, chaque démarche et chaque initiative trouvera son explication. Sinon, les mystères de la Sîra ne seront pas dévoilés et les enseignements du Saint Coran ne deviendront pas clairs.

Une religion, un mouvement

La pensée ne dépasse pas les limites de la philosophie. Le philosophe n’a aucun rapport direct avec le domaine concret de l’action dans la vie ni avec les hauts et les bas de l’histoire. Certes, le philosophe tire ses conclusions à la lumière des événements, des situations et du contexte, mais il ne participe à aucun effort efficace ni à aucune lutte visant à infléchir le cours des événements et des situations. La religion, au sens étroit où on l’entend généralement, a un champ un peu plus vaste et une portée un peu plus longue. En plus de transmettre certaines croyances et convictions, elle enseigne également une morale à l’individu en le séparant de la société. Toutefois, la voie de la religion passe en dehors de l’organisation sociale. Elle ne se préoccupe pas davantage de la structure politique du pays, ne souhaite pas de changement profond dans les institutions sociales et ne conteste pas non plus le système de gouvernement en place. La prédication religieuse s’accomplit toujours par des exhortations, des admonitions et des conseils. Un prédicateur prend congé après avoir dispensé quelques conseils doux et agréables. Il ne se préoccupe pas de savoir si ses auditeurs sont pris dans une situation critique, si des groupes conspirateurs hostiles à l’islam déforment et égarent leur mentalité et leur caractère par des activités condamnables, si les événements et les circonstances quotidiennes exercent une influence négative sur leur caractère, quelles idéologies et quelles conceptions influencent, de différents côtés et à des degrés divers, la réception de ses bons conseils, ni si les personnes très pieuses et craignant Dieu, formées par son enseignement religieux, sont intégrées à un État et à une société non islamiques. Il ne nourrit aucun objectif collectif. Il n’a aucun projet de changement. Il ne ressent pas le besoin d’une sagesse et d’une perspicacité politiques et dirigeantes. On fait tout ce qui est possible pour instaurer une honnêteté et une droiture partielles dans un petit domaine de la vie. Puis, sur le vaste terrain restant, on ne se soucie plus de savoir si le faux et les forces du mal continuent joyeusement d’y déployer leurs étendards.

Le Messager (s.a.s.) n’était pas un philosophe dont la responsabilité aurait pris fin après avoir simplement exposé quelques réflexions élevées, sans avoir à se préoccuper de la réalité. Il n’était pas non plus un simple prédicateur qui, fermant complètement les yeux sur l’anarchie et l’indiscipline généralisées, se serait contenté de s’adresser individuellement aux gens, de leur dispenser de douces exhortations, sans jamais réfléchir aux conséquences possibles. Ce grand homme, sauveur de l’humanité, fit de la transformation radicale de la vie humaine, avec une pleine conscience sociale, la mission de sa vie. C’est pourquoi il s’est familiarisé avec toutes les forces qui influencent et contrôlent la vie collective. Il a surveillé les dirigeants qui guidaient la société et la civilisation jahilites. Il est même allé jusqu’à les mettre au défi au moyen d’arguments et de preuves. Il a gardé les yeux fixés sur le cours de l’histoire. Il a prêté attention à chaque vague des événements et des circonstances. Il a examiné et évalué chaque événement avec la perspicacité d’un dirigeant et une sagesse politique, afin de déterminer sous quel angle il contribuait à atteindre l’objectif de la réforme et sous quel angle il lui nuisait. Il s’est efforcé de connaître les aptitudes et les qualités de toutes les catégories de personnes de la société et, à la lumière de cela, de comprendre de qui et à quel moment on pouvait espérer quelle aide dans le travail de la da‘wa. Il comparait sa propre force et son propre élan à ceux de ses adversaires. Il attendait patiemment, en comptant les heures, le moment le plus approprié pour entreprendre chaque démarche. Dès que le moment opportun arrivait, il agissait avec courage. Il comprenait parfaitement les fluctuations de l’opinion publique et, en faisant face à chacune des calomnies répandues par ses adversaires, il réduisait leur influence. Lorsqu’il vit qu’un cercle consacré aux poèmes et aux discours hostiles à l’islam s’était constitué, il en établit un autre en faisant appel à des poètes musulmans et à des orateurs populaires. Certes, il suivait strictement les principes islamiques, mais non pas aveuglément. Il observait plutôt la situation et l’environnement, comprenait les exigences de son époque et adoptait une approche scientifique. Lorsqu’il trouvait l’occasion d’avancer, il avançait. Lorsqu’il ne jugeait pas opportun de progresser, il s’abstenait de toute offensive. Lorsqu’il se trouvait confronté simultanément à deux dangers, il se protégeait de l’un tout en affrontant l’autre. Lorsque la nécessité d’adopter des mesures militaires se présentait, il les prenait sans hésitation. Lorsqu’une occasion de conclure une trêve se créait, il tendait la main de la paix avec un cœur sans réserve. Par-dessus tout, dans tous ces efforts et ces luttes, il ne se contentait pas de préserver la dévotion et l’obéissance envers Allah ainsi que les valeurs morales : il œuvrait aussi constamment à leur amélioration et à leur développement. Si l’on rassemble et expose l’ensemble de cette activité et de cette méthode d’action à partir des pages du Coran et de la Sîra (l’histoire de la vie de Muhammad, s.a.s.), la différence entre la « religion » au sens courant, limitée au culte personnel, aux exercices spirituels et au développement intérieur, et l’« ad-dîn », c’est-à-dire la soumission aux prescriptions d’Allah dans tous les domaines de la vie, deviendra manifeste. On comprendra alors l’immense différence entre les exhortations et l’appel révolutionnaire, ainsi qu’entre la purification personnelle et le mouvement social !

Puisque le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) avait dirigé un mouvement destiné à mettre en œuvre un système de vie complet et global, il rechercha, l’un après l’autre, les individus naturellement honnêtes. Puis il intégra à une organisation quiconque avait vu s’allumer dans son cœur la lumière de la vérité ; il le forma et l’associa à lui dans l’épreuve du feu. Ensuite, à chaque niveau, il mobilisa contre l’ordre injuste, sous sa propre direction, la force organisée qui avait été acquise. Cette lutte se déroula aussi bien sur le terrain des idées que sur le terrain politique, et finalement sur le champ de bataille. Ceux qui se rassemblèrent autour du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), il ne les transforma pas en soufis ni en derviches. Il ne les façonna pas en yogis ou en ascètes ; il ne développa pas en eux la mentalité consistant seulement à se préserver de la corruption, à vivre dans la peur des forces injustes victorieuses ou à être intimidés par les puissants et les riches. Ils n’étaient ni naïfs jusqu’à la stupidité, ni des renonçants au monde jusqu’à l’inaction. Ils étaient intrépides et courageux, conscients et avisés, dotés de dignité et de fierté, habiles et perspicaces, travailleurs et infatigables, entreprenants et rapides. Ils n’étaient pas inactifs comme les prêtres et les saints. Au contraire, ils étaient constamment actifs et possédaient toutes sortes de vertus et de capacités. Ainsi, ces hommes de la meilleure nature, ayant reçu la meilleure formation, liés par les meilleurs liens organisationnels et rassemblés sous la meilleure direction, se transformèrent en une force invincible. C’est pourquoi, bien qu’ils fussent une petite minorité, ils réussirent à organiser sous leur autorité l’immense majorité de la population de toute l’Arabie. Lorsque l’organisation islamique ne comptait à La Mecque que quarante membres, ils créèrent dans toute La Mecque et ses environs une vague permanente d’agitation et d’enthousiasme. Puis, pendant des années, de maison en maison et de ruelle en ruelle, s’il y eut un sujet dont on parla le plus, ce fut l’activité de prédication du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) et de ses compagnons. Lorsqu’à Médine le nombre des porte-étendards du mouvement islamique n’avait pas encore dépassé quelques centaines et que les non-musulmans étaient majoritaires, les fondements de l’État islamique furent néanmoins établis. Le principe du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) et de son organisation islamique n’était pas d’attendre que toute la société arabe embrasse l’islam ou que le caractère de la majorité des gens soit réformé avant d’entreprendre l’établissement d’une société islamique. Leur conception n’était pas non plus de poursuivre d’abord la prédication, de réformer et de corriger les idées et les croyances, puis d’attendre qu’un jour l’État et le système social islamiques se forment spontanément, ou qu’Allah accorde à l’islam la victoire en récompense. Ils suivaient cette vérité éternelle de l’histoire : l’immense majorité du peuple demeure toujours ignorante et inactive, tandis qu’une petite partie de la société est active. Une partie de cette minorité active se lève avec l’appel à la réforme et à la révolution, tandis que l’autre lui fait obstacle. C’est entre ces deux fractions actives de la société que se déroule le véritable conflit. Lorsque ce conflit est tranché, le peuple devient spontanément actif. Ils savaient que tant qu’une direction égarée faisait obstacle à la marche du peuple, qu’elle s’efforçait de déformer sa vie ou, à tout le moins, le maintenait dans les ténèbres de l’ignorance et de l’inaction, il ne pouvait ni accepter largement un appel ni apporter de changement à sa vie réelle. Même ceux qui acceptaient l’appel ne pouvaient pas embellir pleinement leur vie dans l’environnement impur créé par des dirigeants et des gouvernants corrompus. Bien plus, si le changement tardait trop, il devenait souvent difficile de préserver même le niveau que les appelants à la vérité avaient atteint au terme de longues années d’efforts, d’exercice et de travail. Car un environnement hostile exerce constamment une force qui repousse les gens en arrière. Ainsi, la marche naturelle de tout mouvement social consiste à sélectionner, dans la partie active de la société, les personnes de nature honnête, à accumuler le plus de force possible, puis à engager cette force dans le conflit afin de briser l’autorité de la direction adverse. L’histoire témoigne que toutes les révolutions accomplies jusqu’à présent l’ont été par des minorités actives. Puisque tout appel réformateur et constructif n’attire, au sein de la partie active de la société, que les personnes de nature honnête, fait naître en elles une émotion et une inspiration positives, et renforce leur force morale par la formation, l’adversaire finit par être vaincu dans l’affrontement, malgré sa grande puissance, son influence, son prestige et, dans certains cas, sa supériorité numérique. La bataille de Badr en fournit une preuve remarquable et irréfutable. Ainsi, lorsque tant de personnes honnêtes et actives de la société arabe se furent rassemblées autour du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) qu’elles étaient capables, animées par leur force morale, de combattre la direction de l’ignorance et ses partisans, il n’hésita pas le moins du monde à prendre les mesures nécessaires en vue de son objectif politique. La signification de la conquête de La Mecque est précisément que la direction de l’ignorance y fut totalement renversée et abolie. Toutes les entraves ayant ainsi été supprimées du chemin du peuple, celui-ci se mit à embrasser l’islam par groupes entiers. Il n’existe dans l’histoire aucun exemple d’un peuple ayant réussi à s’adapter à un État et à une société bénéfiques sous une direction éloignée de la vérité, ni d’une révolution ayant pu être accomplie, sans conflit politique, par de simples sermons, la prédication et un travail de réforme individuelle. Sinon, au cours des treize siècles écoulés depuis le califat bien guidé, d’immenses efforts ont été déployés dans les mosquées, les madrasas et les khanqahs sous les appellations de sermons, de prédication, d’enseignement et de purification de l’âme ; et aujourd’hui encore, les savants, les soufis, les maîtres spirituels, les enseignants de madrasa et les écrivains mènent oralement et par écrit une activité de prédication si vaste et si considérable qu’il est difficile de l’imaginer. Pourtant, cela n’a pas permis la purification spirituelle du nombre de personnes espéré. Le travail de réforme sociale n’a pas non plus suffisamment progressé pour transformer le système social et reproduire la révolution du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). Il apparaît clairement qu’il y avait une grave lacune dans les idées, les méthodes d’action et l’idéologie révolutionnaire suivies jusqu’à présent. Cette lacune consistait à tenter, pour changer la direction, d’éviter le conflit politique et d’isoler quelques individus du système social global afin de les appeler à la vérité et de les réformer. Certains disent que l’établissement de la religion et la fondation de l’État islamique n’étaient pas l’objectif véritable, mais qu’ils seraient apparus soudainement comme une récompense d’Allah. Or, lorsqu’ils tiennent ce propos, non seulement ils déprécient l’œuvre méritoire et la lutte acharnée du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), mais ils les diffament. Réfléchissez donc : avec quels efforts cet homme éminent réussit, en quelques mois seulement, à placer les différentes communautés de Médine sous le couvert d’un pacte constitutionnel ; avec combien de peine il établit des relations d’alliance et d’amitié avec les tribus voisines de Médine ; avec quelle habileté il forma, à partir d’un petit nombre de musulmans, une armée militaire inexpugnable et mit en place des patrouilles régulières ; par quels efforts il bloqua les routes commerciales des Quraysh ; avec quelle fermeté il repoussa leurs attaques agressives ; avec quelle ruse il déjoua les complots des Juifs et des hypocrites ; avec quelle perspicacité et quelle prévoyance il conclut le traité de Hudaybiya ; avec quelle audace il détruisit successivement jusqu’à leurs racines toutes les bases liées aux Juifs ; et avec quel esprit vigilant il mit fin aux révoltes régionales d’innombrables tribus redoutables. Comment ces gens peuvent-ils ne pas voir l’exemple extraordinaire de clairvoyance et de sagesse d’homme d’État, de compétence et de discernement politiques, ainsi que d’habileté pratique qui se manifeste dans toutes ces mesures ? Cela dépasse l’entendement. Il est parfaitement vrai de dire que tout cela fut une récompense d’Allah, car toute bonne chose est une récompense d’Allah. Mais l’être humain ne reçoit une récompense que lorsqu’il a déployé pour l’obtenir tous ses efforts, avec autant d’intelligence et de clairvoyance que possible. Si quelqu’un, en qualifiant l’établissement de la religion de récompense d’Allah, veut nier la lutte, le dur labeur, la compétence, l’habileté, la sagesse et le discernement politique du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), il commet une très grande injustice. Malheureusement, l’aspect politique de la vie du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) est resté si obscur qu’il est devenu difficile aujourd’hui de se faire une idée correcte de son appel et de son objectif. Pourtant, si cet aspect n’est pas présent à l’esprit lors de l’étude de l’ensemble de la biographie du Prophète, il est impossible de comprendre l’immense différence entre la conception étroite et conventionnelle de la religion et la conception globale de la religion. Le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) était venu avec un système de vie complet, c’est-à-dire la religion ; il voulait établir, sur la base de cette religion vraie et exacte, les règles de conduite et de comportement de toute la vie, et il était venu pour mettre en œuvre et appliquer la loi d’Allah. Nous devons donc comprendre que le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) était venu conduire un mouvement complet et global de réforme et de reconstruction sociales et culturelles. Pour mener ce mouvement, il possédait la sagesse, le discernement, l’intelligence, la clairvoyance et la conscience politique au plus haut degré, ainsi que la perspicacité d’un homme d’État accompli. De même que nul ne lui est égal sous aucun autre rapport, nul ne lui est égal non plus dans le domaine de la direction politique. De même qu’il est un modèle à suivre dans chaque aspect de la vie, sa vie est également le seul modèle en matière de lutte et d’efforts politiques. Le mérite et la contribution du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) résident dans le fait qu’il a appelé à l’honnêteté, a lutté pour la victoire de la vérité et de la justice, et a établi une société et un État complets. Une œuvre aussi immense ne peut trouver place dans une conception limitée et étroite de la religion. Il s’agissait donc de la religion, c’est-à-dire d’un système de vie complet, et non de la simple religion. C’était un mouvement global, et non une simple pratique spirituelle et ascétique.

L’intégrité indivisible de la vie

Le grand mouvement de Muhammad (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), le libérateur de l’humanité, établit, au moyen d’une révolution sans précédent, une organisation sociale et étatique dont la caractéristique était que la conscience et l’inspiration de son principe fondamental s’étendaient de la même manière à chaque domaine et à chaque aspect de la vie. Une parfaite unité et une parfaite harmonie régnaient dans l’ensemble de la société. Toutes les institutions étaient imprégnées de la même couleur et animées du même esprit. L’adoration d’Allah qui se pratiquait entre les quatre murs de la mosquée se traduisait par la même obéissance à Allah dans les marchés, les champs et les fermes. Le Coran récité dans la prière servait également de fondement aux décisions judiciaires dans les tribunaux. Les mêmes principes moraux qui étaient appliqués dans le cadre familial restreint étaient aussi observés dans les activités internationales. La même vérité proclamée du haut de la chaire de la mosquée guidait l’administration publique. La même croyance fermement enracinée dans le cœur de chaque individu était mise en œuvre dans l’ensemble des structures sociales. Les activités culturelles dans leur totalité étaient façonnées selon les idées actives dans le système éducatif. De même que l’agrément d’Allah était recherché dans la prière et le jeûne, le même objectif et la même finalité demeuraient présents sur le champ de bataille, lorsqu’on maniait l’épée ou qu’on était transpercé par les flèches. C’était un système intégré sous lequel toute la vie humaine était dirigée par une même orientation divine. Dans les différents domaines de la vie, il n’existait pas des valeurs et des directives différentes. Ce système ne comportait aucune contradiction interne. Aucune de ses parties n’entrait en conflit avec une autre. Ses diverses composantes ne comportaient ni complication, ni ambiguïté, ni rapiéçage, ni incohérence. C’est pourquoi les progrès et la prospérité que l’humanité atteignit sous son égide furent si rapides qu’ils demeurent sans précédent dans l’histoire.

La force vitale de la révolution

Le plus grand malheur de l’humanité est peut-être que, chaque fois qu’un individu a eu, dans l’histoire, l’occasion de s’asseoir sur le trône du pouvoir — que ce soit par la force de l’épée, par la conspiration, par une élection démocratique ou à la suite d’un concours de circonstances, quelle qu’en soit la manière — il a commencé à se considérer non seulement comme le dirigeant des hommes, mais aussi comme leur éducateur et le réformateur de la société. Lorsque le pouvoir est confié à un tel éducateur et réformateur autoproclamé, il s’installe en maître absolu et en arbitre suprême des destinées. Il se croit le plus grand penseur du monde. Il méprise toutes les sources du savoir et, éloignant les membres les plus conscients et les plus sages de la société, il prend sans discernement des mesures dont chacune finit par se révéler une catastrophe terrifiante. Ils veulent transformer les hommes en véritables êtres humains par la violence et tout refroidir à coups de bâton. Ces prétendus défenseurs de la révolution et de la réforme ignorent souvent la nature innée de l’être humain. Ils n’ont même pas les connaissances élémentaires des causes qui rendent inévitables les bouleversements et les transformations de la vie. Ils ne cherchent jamais à savoir quelle est la bonne manière d’enseigner l’humanité à l’homme, où se trouve la source de la corruption et de l’égarement, ni où commencer et où achever le travail de correction et de remède. Au lieu de tirer parti de l’expérience passée, ils entreprennent d’acquérir l’expérience d’une manière entièrement nouvelle. Ils ferment les portes du conseil et de la critique afin qu’aucun de leurs bienfaiteurs ni aucun homme aimant l’humanité ne puisse les empêcher de poursuivre leurs expériences destructrices. Ils ne connaissent qu’un seul remède miraculeux à toutes les maladies : la contrainte et la violence. Autrement dit, promulguer des lois toujours plus sévères et édicter sans cesse de nouvelles règles rigoureuses, placer des espions autour des gens et décharger à répétition leur colère sur eux par de sévères châtiments. La force motrice de la révolution accomplie par le Prophète universel (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), libérateur de l’humanité, n’était ni la brutalité ni la contrainte ; c’étaient plutôt le souci du bien et l’amour qui la guidaient. Il était d’une compassion infinie envers les hommes. Il éprouvait une sollicitude et un amour véritables pour les enfants d’Adam. Il tentait d’expliquer sa mission par cet exemple : « Vous avancez tels des papillons vers la caverne de feu, tandis que moi, je m’efforce de vous en sauver un à un en vous retenant. » C’est pourquoi le Coran l’a décrit comme une miséricorde pour l’ensemble des mondes. Réfléchissez un instant : il accomplit une révolution d’une telle ampleur, et pourtant on n’y trouve pas le moindre exemple de contrainte ou de violence. Les dix années que le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) passa à Médine furent entièrement placées sous le régime d’un état d’urgence extrêmement grave. La crainte d’une attaque était constante. Les Quraysh lancèrent trois grandes attaques. Les petites guerres et les affrontements frontaliers, ici et là, étaient sur le point de devenir des événements quotidiens. À différentes époques et de diverses directions, les tribus vivant hors de Médine se soulevaient pour l’attaquer. De petites unités militaires étaient envoyées depuis Médine pour effectuer des patrouilles ou éliminer les troubles. Des gardes militaires étaient postés la nuit. En un mot, on vivait comme dans un camp militaire. De plus, les conspirations incessantes des Juifs et des hypocrites rendaient la vie publique insupportable. Il s’agissait tantôt de conspirations visant à déclencher une guerre, tantôt de complots destinés à diviser la société musulmane et à provoquer des conflits entre musulmans, tantôt de projets visant à faire échouer et à discréditer la direction du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), et parfois même de conspirations visant à l’assassiner lui-même. Quelle situation d’urgence aurait pu être plus grave ? Pourtant, le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) n’adopta jamais une attitude dictatoriale. Il ne proclama aucun état d’urgence. Il n’instaura aucune règle arbitraire. Il n’emprisonna personne en vertu d’une loi de sécurité. Il ne constitua pas de tribunaux expéditifs pendant l’état d’urgence. Il n’écorcha pas la peau des gens à coups de fouet. Il n’imposa d’amende à personne. Il n’imposa à aucun citoyen un fardeau supplémentaire à la loi d’Allah. Il ne leur retira pas le droit de critiquer et d’exprimer une opinion divergente, et n’imposa aucune restriction à quiconque. Même contre un ennemi intérieur aussi dangereux et intrigant qu’Abdullah ibn Ubayy, il ne prit aucune mesure. Il comptait entièrement sur la sincérité et le dévouement de sa mission, ainsi que sur la pureté de son propre caractère. Il n’intimida personne, ne manifesta aucun mépris pour l’humanité de quiconque, et ne fit preuve ni d’arrogance ni de superbe. Au contraire, il supporta avec patience l’arrogance et la superbe de personnes qui, malgré leurs fanfaronnades apparentes, étaient en réalité faibles et démunies. C’est pourquoi il gagnait facilement le cœur de ses ennemis ; ses compagnons étaient toujours prêts à accueillir toute loi nouvelle ou ancienne, tandis que ses adversaires se sentaient extrêmement humbles et insignifiants devant lui. Puis, lorsqu’ils s’inclinaient devant sa véracité et sa sincérité et embrassaient l’islam, une transformation totale et radicale s’opérait en eux.

L’amour de Dieu qui était actif dans le cœur du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) se manifestait aussi sous la forme d’un profond amour de l’humanité. Pour comprendre correctement cet amour qu’il portait aux hommes, il suffit de considérer les quelques événements suivants. Les habitants de La Mecque ne lui permirent pas de vivre en paix, même après son installation à Médine. Lorsqu’ils furent frappés par la famine, il leur envoya des vivres pour les aider, ainsi que cinq cents pièces d’or en espèces. Le fait qu’il perdit le sommeil dès qu’il entendit les gémissements des prisonniers de guerre de Badr et qu’il ordonna d’alléger leurs liens témoigne également de sa nature compatissante. La libération, sur l’ordre du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui), des six mille prisonniers de guerre de la tribu des Banû Hawâzin, à la suite d’une seule requête, fut elle aussi un exemple éclatant de sa magnanimité. Si l’on veut encore découvrir une autre manifestation de sa compassion envers les hommes, il suffit d’observer son comportement extraordinaire lors de la conquête de La Mecque. Ce libérateur de l’humanité entra à La Mecque en conquérant absolu. Ceux qui l’avaient combattu pendant vingt ans se tenaient devant lui dans une totale impuissance. Tout autre homme aurait tiré vengeance de chacune des attaques, ordonné un massacre général et ne se serait arrêté qu’après avoir fait couler des fleuves de sang. Il ne serait parti qu’après avoir laissé derrière lui des monceaux de cadavres. Que l’on considère les coutumes universellement reconnues de la société arabe, la morale ou les lois : à tous points de vue, les habitants de La Mecque étaient de grands criminels. Tant sur le plan religieux que politique, ils avaient pleinement mérité la peine de mort. Mais, au moment de la victoire, le cœur du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) fondit d’amour pour l’humanité, et il plaça toute l’histoire des persécutions et des sévices infligés par les Quraychites sous le couvert du pardon, en déclarant :

« Aujourd’hui, aucun reproche ne vous est adressé. Vous pouvez partir. Vous êtes libres et indépendants. »

En outre, il leur fit don de richesses afin de gagner leurs cœurs et, au lieu de les humilier et de les rejeter, leur confia diverses responsabilités et les accueillit avec affection. Pour le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui), il était aussi clair que la lumière du jour qu’une révolution qui commence par la vengeance s’achève d’elle-même, tandis qu’une révolution qui recourt au pardon et à la magnanimité soumet même ses ennemis et transforme ses adversaires en serviteurs.

Ce ne fut qu’en raison des excès des Quraychites que le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) fut contraint d’adopter une attitude aussi ferme, afin d’émousser le tranchant de leurs épées assoiffées de sang. Après qu’ils lui eurent imposé la guerre, il prit toutes les mesures nécessaires pour protéger l’État et la société islamiques. Cependant, le noble Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui), mû par son amour de l’humanité, élabora une stratégie militaire et des tactiques défensives qui réduisaient au minimum les pertes humaines et l’effusion de sang, tout en préservant la dignité humaine jusque sur le champ de bataille.

On ne trouve dans aucune autre révolution un exemple aussi éclatant et aussi vaste de l’amour de l’humanité. La révolution du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) fut une révolution authentiquement éducative, fondée sur le souci du bien-être de l’humanité.

 

Un homme nouveau

Nous avons sous les yeux d’innombrables exemples de mouvements réformateurs, constructifs et révolutionnaires. Pourtant, aucun de ces mouvements n’a transformé l’être humain. Chaque mouvement a tenté de modifier uniquement l’environnement extérieur, en laissant l’homme tel qu’il était. Mais toute transformation qui n’a pas pu opérer un changement intérieur chez l’homme a totalement échoué à résoudre les problèmes de la vie humaine. L’aspect le plus étonnant du mérite du Prophète de l’humanité (paix et bénédictions d’Allah sur lui) est que les hommes furent transformés de l’intérieur. Ils ne changèrent pas seulement : une transformation radicale s’accomplit dans leur vie. Les bêtes adoratrices de leurs passions qui erraient sous forme humaine furent anéanties sous l’effet d’une seule profession de foi. Aussitôt, du milieu de leurs ruines, apparut un groupe d’hommes vertueux, dévoués à Allah. L’éclat du caractère de ces hommes nouveaux éblouit les yeux. Songez à ce qui se produisit dans la vie de Omar (qu’Allah l’agrée), qui était à La Mecque un jeune homme indiscipliné et ivrogne. Imaginez donc quel changement extraordinaire s’opéra chez Fudâla ! Voyez Zul-Bijâdayn : comment, foulant aux pieds le luxe de sa vie passée, il se mit à vivre comme un derviche. Voyez Abû Dharr : animé d’un élan révolutionnaire, il se tint devant la Kaaba, défia la Jâhiliyya et fut roué de coups par la foule. Voyez la situation de Ka‘b ibn Mâlik et d’Abû Khâthima. Voyez l’héroïsme révolutionnaire et le courage de femmes esclaves telles que Lubayna et Sumayya. Considérez Mâghir ibn Mâlik al-Aslamî et la femme de la tribu des Ghâmid. Tirez une leçon de la bravoure de Ja‘far at-Tayyâr à la cour du Négus. Puisez votre inspiration dans l’entretien audacieux de Rabî‘ ibn ‘Âmir avec le chef militaire iranien. Parmi cette constellation d’étoiles, en est-il une seule qui ne scintille pas de la lumière de la foi ?

C’est de l’union de telles personnes que toute cette société avait été formée, et c’est avec de tels dirigeants et militants que fut instauré ce système étatique honnête et véridique, dont chaque directive était mise en œuvre dès sa promulgation. D’un côté, l’interdiction de boire de l’alcool avait été décrétée ; de l’autre, les récipients déjà portés aux lèvres furent aussitôt rejetés au loin, et les jarres d’alcool de première qualité furent brisées, au point que les routes en furent inondées. D’un côté, l’ordre fut donné aux femmes de couvrir leur tête et leur poitrine ; de l’autre, elles se mirent aussitôt à confectionner et à utiliser des voiles. D’un côté, l’appel au djihad fut lancé ; de l’autre, même les adolescents les plus jeunes commencèrent immédiatement à tenter de prouver qu’ils étaient aptes à partir au djihad, en se dressant sur la pointe des pieds. D’un côté, une aide fut demandée pour le djihad ; de l’autre, des commerçants fortunés comme Othman firent venir des caravanes entières de chameaux chargés de marchandises, tandis que des hommes dévoués comme Abou Bakr entassèrent devant le dirigeant du mouvement toutes les ressources de leur foyer, et que même de simples journaliers apportèrent et versèrent les dattes reçues en salaire de leur journée de travail. D’un côté, on demanda aux Ansar de contribuer à la réinstallation des émigrés ; de l’autre, les Ansar partagèrent aussitôt par moitié leurs maisons, leurs terres agricoles et leurs vergers, donnant ainsi un exemple sans précédent de fraternité. Lorsque les responsables et employés de l’administration furent invités à s’acquitter de leur tâche en s’élevant au-dessus d’une mentalité de fonctionnaire, les gouverneurs qui administraient les provinces pour une allocation quotidienne d’un dirham stupéfièrent le monde. Lorsque l’ordre fut donné de remettre au commandant les biens pris comme butin de guerre, cela fut fait avec une telle exactitude que chaque soldat remit à son propre commandant jusqu’à la moindre aiguille. L’histoire inscrira en lettres d’or le fait suivant : lorsqu’un soldat nommé Amer entra en possession d’un joyau inestimable provenant du butin de guerre de Madaïn, il parcourut secrètement une longue distance dans l’obscurité de la nuit et le remit à son commandant sans en souffler mot à personne. Ce sont tous ces hommes qui avaient créé cet environnement pur et sacré, où le crime était extrêmement rare. Durant toute la décennie de la vie mecquoise du Messager d’Allah (paix et salut sur lui), seules quelques plaintes, comptables sur les doigts d’une main, furent portées devant les tribunaux. C’était une société si limpide et innocente qu’aucune police secrète n’y avait été instituée ; c’était plutôt la conscience des hommes qui avait été désignée comme leur gardienne et leur surveillante. Telle fut la révolution de Muhammad (paix et salut sur lui). Cette révolution ne transforma pas seulement l’environnement extérieur : elle changea également les esprits de l’intérieur et forma un nouveau caractère. C’est pourquoi elle réussit à résoudre tous les problèmes fondamentaux et réels de la vie individuelle et collective, et ouvrit ainsi une voie pour sortir de la crise de la civilisation contemporaine.

L’extraordinaire sacrifice du Prophète de l’humanité

Cette révolution est également sans précédent à un autre égard. Celui qui l’avait accomplie l’avait certes menée à son accomplissement au prix de sacrifices et de renoncements indescriptibles, mais il n’en accepta aucune récompense ni aucune contrepartie. Il distribua généreusement toutes ses ressources pour le bien de l’humanité ; pourtant, il n’accepta même pas la moindre part de ce qu’il aurait été raisonnable, légal, moral et conforme aux usages sociaux d’accepter en retour, sans que cela eût été injuste ou illégal de quelque manière que ce soit. Après une œuvre et une contribution aussi immenses, le fait d’accepter une modeste contrepartie n’aurait pas même effleuré son honneur de la moindre tache d’égoïsme. Pourtant, il ne l’accepta pas. Existe-t-il quelque part un sacrifice comparable à celui-là ? Considérons d’abord l’aspect économique. Le Messager d’Allah (paix et salut sur lui) sacrifia ses activités commerciales lucratives et consacra à cette noble œuvre tout le capital qu’elles lui avaient rapporté. Puis, lorsque vint l’époque du succès, il distribua de ses propres mains d’immenses richesses et choisit pour lui-même une vie de faim, de pauvreté et de simplicité. Il ne laissa même pas une petite épargne à sa famille, pas même un lopin de terre ; il ne leur établit aucun droit économique, ne leur laissa aucun trône de pouvoir durable à transmettre en héritage, et ne remplit pas sa maison de serviteurs, d’escortes, de montures aux couleurs variées ou d’objets luxueux.

Sur le plan politique, on constate qu’il n’établit aucune priorité en sa faveur, n’exerça contre personne un pouvoir dépassant les limites fixées par Allah et ne promulgua pas de lois despotiques pour rehausser son image politique. Une situation de tension intense régnait constamment à Médine. Il devait faire face aux complots incessants des juifs et des hypocrites. Pourtant, il n’arrêta personne. Il n’imposa à personne de restrictions dans ses déplacements. Il ne promulgua aucun ordre privant les individus de leur liberté. Il ne réunit aucun tribunal expéditif et n’écorcha la peau de personne à coups de bâton. Au contraire, il accorda aux gens la liberté de le critiquer et d’exprimer leurs opinions, la liberté d’adopter un avis différent, ainsi que le droit de ne pas suivre ses nobles conseils. Ces droits n’étaient pas de simples droits sur le papier : les gens les exercèrent concrètement. Souvent, le Messager d’Allah (paix et salut sur lui) abandonna son opinion, pourtant précieuse, pour adopter un avis différent. Lorsqu’il souhaitait accorder à quelqu’un un privilège particulier, il demandait l’autorisation de ses compagnons. Ainsi, lorsque son gendre Abou al-As fut fait prisonnier et que Zaynab envoya un collier pour payer sa rançon, ce collier était un souvenir de Khadija. Le Messager d’Allah (paix et salut sur lui) demanda aux Compagnons l’autorisation de rendre ce collier. De même, lorsque les biens d’Abou al-As furent apportés comme butin de guerre, il les lui renvoya également après avoir obtenu l’autorisation des Compagnons. À Ji‘rana, une délégation vint demander la libération des prisonniers de guerre de Hounayn, invoquant sa parenté éloignée avec le Messager d’Allah (paix et salut sur lui). Entre-temps, le partage des prisonniers de guerre était déjà achevé. Le Messager d’Allah (paix et salut sur lui) accepta de libérer les prisonniers appartenant à la part de son propre clan, les Banou Hachim. Mais au sujet des autres, il leur dit de présenter leur demande devant l’assemblée publique des Compagnons. Lorsque les Compagnons apprirent que le Messager d’Allah (paix et salut sur lui) avait libéré les prisonniers de la part revenant à son clan, ils libérèrent tous leurs prisonniers. Dans de telles circonstances, il n’agissait jamais par pression ou par contrainte.

Sur le plan social et dans les assemblées, on constate qu’il préférait pour lui-même l’égalité des droits. Il n’aimait aucun statut particulier. En matière de nourriture, de boisson, de vêtements et de logement, il ne s’attribuait aucun privilège exceptionnel ou aristocratique. Il ne choisissait pas non plus de place particulière pour s’asseoir dans les assemblées. Il n’aimait pas que les gens se lèvent respectueusement devant lui ou s’adressent à lui en l’appelant « maître » ou « monsieur ». En temps de guerre comme durant l’exil, il travaillait de ses propres mains aux côtés de ses compagnons, leur épaule contre la leur, pour creuser les tranchées et construire la mosquée : il coupait et transportait la terre, brisait les pierres et sciait le bois. Afin que les créanciers n’hésitent pas à lui parler durement pour réclamer le paiement de ce qui leur était dû, il les y autorisait. Il alla même jusqu’à se présenter publiquement devant une assemblée et à dire : « Si j’ai fait du tort à quelqu’un, qu’il vienne se faire justice auprès de moi. »

Où nous situons-nous ?

Telle fut la grande révolution initiée par le Messager, paix et salut sur lui. Nous avons été désignés comme les gardiens et les responsables de cette même révolution. C’était le grand message pour lequel nous avons été faits « témoins » auprès de l’humanité et « communauté médiane ». Cette fonction est la plus éminente et la plus élevée de la oumma musulmane. Telle était la véritable parole dont la responsabilité nous a été confiée. Le but de cette charge était que, en tant que représentants du Messager, paix et salut sur lui, nous devenions jusqu’au Jour de la Résurrection les libérateurs de l’humanité. Chaque fois que la vie humaine tomberait dans les problèmes et les crises et que la civilisation humaine serait plongée dans une profonde anarchie, nous devions lui venir en aide. Mais, en pratique, nous n’avons pas été capables de le faire. Nous avons fait preuve de négligence en maintenant allumée la flamme de cette véritable parole et, de nos propres mains, nous avons ruiné cette véritable loi. Il en est résulté que, lorsque les milieux réfléchis de notre époque ont commencé à s’égarer, nous n’étions plus capables d’assumer notre responsabilité. Et aujourd’hui, c’est à cause de notre propre incompétence et de notre incapacité que toute la vie humaine est victime de crises et d’anarchie. Les conflits engendrés par les doctrines matérialistes opposées continuent de détruire la paix mentale des habitants du monde. La direction du monde est entre les mains de forces détournées d’Allah, et nous sommes désormais devenus dépendants de ces mêmes forces. Malgré les heurts incessants avec des situations adverses, nous n’avons pas repris conscience. Bien qu’ayant été continuellement victimes d’humiliations et d’avilissements, nous n’avons éprouvé ni regret ni remords. Même en voyant les querelles, les dissensions, les disputes et les désaccords du monde musulman, ainsi que les calamités et les désastres lamentables de l’humanité, nous n’avons pas pu nous consacrer à cette tâche essentielle qui nous incombait.

Examinons avec discernement quelle étape de l’histoire l’humanité traverse actuellement et où se situe notre position.

Au cours de ma brève vie, je n’ai cessé de voir ma propre personne, les gens de mon entourage immédiat et les habitants du monde entier victimes d’une situation faite d’inquiétude, d’angoisse, d’instabilité, de crises et de peur. Du foyer aux organisations internationales, j’ai vu partout régner un climat de méfiance envers autrui, de tension, de mésentente, de querelles, de luttes et de conflits. Durant toute cette période, j’ai eu le sentiment que l’histoire bouillonnait sans cesse, telle une marmite en ébullition posée sur un foyer ardent. Dans cette marmite, comme les milliards d’habitants du monde, je semblais moi aussi être ballotté comme un petit grain de riz ou de lentille. Notre Terre, écrasée par deux guerres mondiales successives et broyée par d’innombrables guerres régionales, n’a toujours pas réussi à se remettre. Pourtant, l’épée d’une nouvelle guerre dévastatrice est suspendue au-dessus de sa tête. Durant cette brève période, j’ai été témoin d’innombrables actes de destruction et de pillage, d’innombrables bouleversements provoqués par de violents soulèvements, d’innombrables chutes et émergences d’empires, d’innombrables affrontements, conspirations et complots entre doctrines ; j’ai vu tant de pays et de régions se fragmenter et des centaines de millions de personnes être déplacées qu’il est impossible d’en faire le compte. Dans le sous-continent lui-même, à l’aube de l’indépendance, j’ai vu un flot de sang couler au-dessus de nos têtes, et j’ai vu ce flot emporter les vies, les biens, l’honneur, ainsi que les précieuses traditions et valeurs des êtres humains.

Si l’on regarde derrière le rideau somptueux de la civilisation matérialiste qui se poursuit à travers le monde, on découvre un spectacle si lamentable de l’humanité que l’âme de tout être humain en tremble. L’ensemble de l’humanité est prisonnier des tentacules de quelques désirs et passions. Partout, la guerre fait rage pour les richesses et le pouvoir. La flamme de la conscience morale de l’humanité s’est éteinte. Avec le développement de la civilisation urbaine, la criminalité augmente à un rythme extrêmement rapide. L’instabilité psychologique s’est intensifiée et la paix mentale a complètement disparu. Une telle déformation fondamentale s’est installée dans l’esprit et le caractère des êtres humains qu’aucun aspect de la vie n’a pu échapper à ses effets nuisibles. La philosophie a été vidée de la force vivifiante de la vérité. Les croyances doctrinales et les idéologies ont perdu leur équilibre. Les valeurs spirituelles ont disparu. La justice n’existe pas dans les lois et règlements de l’État. En politique, l’égoïsme et l’égocentrisme ont remplacé l’esprit de service. Dans le domaine économique, deux classes sont nées : les exploiteurs et les exploités. Toutes les formes variées de manifestation de la beauté dans les beaux-arts ont été remplies de stimulations sexuelles et d’attitudes de mauvais goût. Dans le monde de la civilisation, la contradiction et le conflit règnent partout, et toute l’histoire est devenue un drame terrifiant. L’intelligence a connu un immense développement. Mais la stupidité des gens intelligents continue de nous infliger de cruelles souffrances. De nouvelles branches du savoir et des sciences sont découvertes en grand nombre. Mais l’ignorance et la sottise qu’elles entretiennent accablent les enfants d’Adam. D’immenses richesses sont dispersées partout. Pourtant, les êtres humains continuent de subir le supplice de la faim et de la privation. Malgré l’existence de milliers de sortes d’organisations, d’institutions politiques, d’unions idéologiques et de liens fondés sur des traités, il n’existe pas de relation fraternelle entre les êtres humains ; il n’y a qu’une relation semblable à celle des bêtes féroces. On multiplie les grands discours en faveur du développement de la conscience intellectuelle, politique, morale et culturelle. Pourtant, les méthodes les plus brutales, arbitraires et odieuses d’oppression et de persécution sont encore mises en œuvre contre l’humanité. Le monde entier est aujourd’hui devenu une arène de lutte. Ici, une guerre acharnée et sanglante oppose l’impérialisme aux amoureux de la liberté ; là, le communisme au capitalisme ; ailleurs, la démocratie à la dictature ; ailleurs encore, l’individu à la collectivité, ainsi que l’orientalisme à l’occidentalisme.

C’est dans un tel monde que nous vivons. À l’époque des satellites artificiels et des missiles, la science fournit sans cesse à l’être humain, au moindre de ses signes, de nouvelles réserves de puissance matérielle, tel un génie soumis aux ordres de la merveilleuse lampe d’Aladin. Les secrets de la nature, verrouillés depuis des temps immémoriaux, sont dévoilés grâce à la clé de la science et de la technologie. Des moyens de transport et des appareils de communication d’une vitesse étonnante donnent à l’être humain un vaste pouvoir de contrôle sur l’espace et le temps. L’énergie atomique tient sous son empire et place devant l’être humain une immense armée de démons destructeurs. Ils n’attendent plus qu’un simple clin d’œil. D’un autre côté, la condition de l’être humain en est arrivée au point qu’il se trouve, plus démuni que jamais, dans le poing des forces sataniques et destructrices. Ces forces l’incitent sans cesse à combattre contre lui-même. À travers les âges, elles l’ont amené à détruire de ses propres mains ses grandes réalisations et ses civilisations éblouissantes.

Imaginez une caravane qui a installé son campement au sommet d’une montagne. Sous une somptueuse tente, ses membres s’abandonnent aux festins, aux chants, à la danse et à la consommation d’alcool. De plus, ils disposent d’immenses quantités de marchandises commerciales, d’argent liquide, de véhicules et de bétail. Pourtant, à quelques pieds seulement sous le sol de leur campement, un volcan terrifiant se prépare à vomir sa lave. Peu après, toute la montagne explosera et des flammes rugissantes réduiront tout en cendres. La situation de la caravane de notre civilisation actuelle ressemble beaucoup à cela. À l’étape actuelle de l’histoire, alors qu’elle se trouve sur cette montagne, l’éruption de la lave des crises et des catastrophes les plus terrifiantes est imminente dans ses profondeurs.

Le destin nous a placés face au défi d’une immense crise mondiale. Il n’est pas possible de l’éviter ni de fuir en arrière. La civilisation actuelle et les êtres humains qu’elle a façonnés ne sont pas non plus capables de relever ce défi. Aucune nouvelle philosophie n’est en train de voir le jour, qui puisse au moins offrir un réconfort temporaire. Dans aucune direction ne se dessine la possibilité de voir s’ouvrir une voie.

En cette heure critique où l’instabilité atteint son paroxysme, lorsque je regarde autour de moi, je vois qu’un océan insondable de ténèbres m’a encerclé de toutes parts. Dans cette immense mer, très loin, à quatorze siècles de distance, j’aperçois un point de lumière éclatant.

Ce n’est rien d’autre que le flambeau du message de Muhammad, ṣallā Allāhu ʿalayhi wa-sallam, le plus grand ami de l’humanité, son plus grand bienfaiteur et son plus grand sauveur. C’est cette lampe dont, bien que nous soyons ses membres de la communauté, nous avons perdu la lumière au milieu des débris de nos pensées égarées et de nos actions débridées.

La perspective dans laquelle étudier la Sîra

À mon avis, l’étude de la vie du Messager n’a qu’un seul objectif : que le flambeau de son message illumine une fois encore notre peuple et l’ensemble des habitants du monde. Que la société humaine trouve, au milieu des ténèbres de notre époque, le chemin de la délivrance, comme elle avait trouvé la voie pour sortir de la crise du VIe siècle de l’ère chrétienne.

Malheureusement, nous réussissons très rarement à étudier la vie du Messager avec la perspective et la motivation souhaitées. Nous ne sommes pas animés par le désir de trouver, dans sa biographie, une manière de vivre et de façonner notre existence en conséquence ; au contraire, d’autres attitudes s’y sont infiltrées et ne cessent de prendre de l’ampleur.

Le nombre de musulmans qui ne s’intéressent à l’étude de la Sîra, c’est-à-dire à la biographie du Messager, que pour obtenir une récompense n’est nullement négligeable. (Il est certes indéniable que tout effort visant à se rapprocher du Messager est aimé d’Allah et qu’il faut espérer en recevoir une récompense. Mais comment nier que chacun de ces efforts devrait aussi avoir pour objectif de rendre la vie plus belle ?) Des assemblées de Mawlid sont organisées avec beaucoup de faste et, dans bien des cas, elles reposent sur la croyance que l’âme lumineuse du Messager assiste à ces assemblées et se réjouit en voyant les manifestations de la dévotion et de l’amour de ses fidèles. Ici, on distribue des friandises ; là, on répand des fleurs en abondance ; ailleurs, l’excès d’encens, de parfum et de benjoin se manifeste de toutes parts ; et autre part encore, cette même croyance s’exprime par des illuminations variées. L’image qui se reflète dans ces excès de dévotion envers le Mawlid du Prophète ou la Sîra du Prophète n’est pas celle d’un être humain fait de chair et de sang, mais celle d’un être lumineux et surhumain. Le corps de cet être ne projette aucune ombre ; toutes ses actions sont des miracles, c’est-à-dire des faits surnaturels ; les anges accomplissent toutes ses tâches, et tout ce qui le concerne est mystérieux. Il est indéniable que la dignité morale et spirituelle du Messager est plusieurs fois supérieure à celle de l’ensemble de l’humanité. Sa vie comportait de nombreux éléments surnaturels et il a accompli de nombreux miracles. Il arrivait aussi que les anges participent avec lui à diverses activités. Mais il faut reconnaître que cette vie bénie était bien la vie d’un être humain. La raison même de sa supériorité est que, tout en étant un homme, il a présenté l’exemple d’une vie incomparable. Toutes ses actions s’accomplissaient dans le cadre des lois naturelles et des règles de la société et de la civilisation. Et, à chaque étape du chemin du succès, des exemples de sacrifice et de renoncement à soi étaient donnés. C’est parce que cette vie était celle d’un être humain qu’elle demeure pour nous un modèle à imiter ; et c’est précisément pour cela qu’elle contient pour nous un idéal instructif. Puisqu’il était un homme comme nous, nous pouvons apprendre de lui la fermeté et le courage, l’obéissance aux principes et aux idéaux, ainsi que le sens des responsabilités ; nous pouvons puiser en lui l’inspiration de servir l’humanité et trouver une puissante motivation pour résister aux forces malfaisantes. Si la biographie du Messager est entièrement transformée en une suite de miracles et en un exploit surhumain, quel modèle restera-t-il aux gens ordinaires ? Face à une telle personnalité, l’être humain peut rester déconcerté et accablé d’admiration, mais il ne peut en refléter l’influence dans sa propre personne. Il peut lui vouer une profonde dévotion et un profond respect, mais il ne peut ni l’imiter ni le suivre. C’est pourquoi l’on constate que partout où ce type particulier de dévotion est apparu, et plus il s’y approfondit, plus la vie réelle s’affranchit du suivi du Prophète. La situation finit même par atteindre un point où ceux qui se livrent aux pires crimes sociaux se donnent quelque peu bonne conscience en affichant une telle dévotion à bon marché et en se disant :

« Peu importe ce que nous sommes devenus, nous appartenons à la communauté de ton Prophète bien-aimé. »

D’autre part, une autre tendance venue de l’Occident s’est infiltrée dans notre société ; on l’appelle le culte de la personnalité. Cette tendance est essentiellement issue d’un état d’esprit et d’une inspiration nationalistes. Elle est l’expression d’une certaine suffisance nationale qui pousse à exhiber devant les autres les personnalités éminentes de son propre peuple. Son message est le suivant : « Regardez les grandes personnalités que nous possédons, les dirigeants de grande valeur qui se sont succédé dans notre histoire, et les œuvres mémorables qu’ils ont laissées derrière eux, constituant notre glorieux héritage. » Le signe caractéristique de cette tendance est que toutes ces célébrations restent toujours dépourvues de substance. Dans son cadre, différentes nations célèbrent avec un grand faste les anniversaires de naissance et de décès de diverses personnalités, ainsi que d’autres journées commémoratives. Pourtant, ces journées n’offrent nulle part à la nation l’occasion de tirer des enseignements de la vie de ces grandes personnalités. Les personnes présentées avec une immense fierté comme des modèles pour l’humanité ne laissent aucune empreinte de leurs principes et de leurs idéaux dans la vie de ceux qui les célèbrent, et l’on ne constate chez ces derniers aucun intérêt à adopter une telle empreinte. Même lors des festivités organisées dans le cadre de cette tendance pour raviver le souvenir du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui), on tient toujours le même genre de propos. Pourtant, aucune influence de ces paroles n’est visible dans la vie des orateurs et des organisateurs.

La troisième conception erronée consiste à considérer le message du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) comme une religion semblable aux autres religions, au lieu de le considérer comme un système de vie complet. Ceux qui sont influencés par cette conception pensent que le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) était venu uniquement transmettre ou enseigner quelques croyances, plusieurs formes de pratiques cultuelles rituelles, quelques invocations, des conseils moraux et certaines prescriptions juridiques. Son objectif aurait été de former des gens qui, individuellement, adopteraient une apparence vestimentaire musulmane, mais qui, quel que soit le système social dépravé en vigueur, en deviendraient les meilleurs agents. Ces gens n’apprennent du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) que la prière, le jeûne, les œuvres surérogatoires, le dhikr, ainsi que les enseignements relatifs au caractère et au comportement individuels. Mais dans les activités plus vastes de la vie collective, ils deviennent sans la moindre hésitation les auxiliaires de toute force du faux et coopèrent à toutes sortes de mauvaises actions. Ils oublient les innombrables chapitres dorés du livre sacré de la biographie du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) et se concentrent tellement sur un seul chapitre qu’ils s’y perdent entièrement. À voir l’exemple d’imitation du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) que ce groupe a présenté jusqu’à présent, même un jeune musulman instruit, sans parler d’un non-musulman, ne peut imaginer que le Messager puisse être leur dirigeant et qu’il soit possible de trouver auprès de lui une solution satisfaisante aux problèmes les plus difficiles de l’époque actuelle. Cette conception constitue elle aussi un obstacle à la compréhension correcte de la personne du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) et au suivi de son modèle.

La seule raison pour laquelle ces conceptions erronées peuvent se maintenir est que l’environnement leur est favorable. Le système politique, le système social et le système économique dans lesquels nous vivons exigent un certain type d’être humain. C’est une usine qui nécessite un certain type de machines. Ce système social veut voir un caractère entièrement différent chez ses membres. Ces activités ne peuvent être accomplies que par des gens dotés d’une mentalité et d’un caractère entièrement différents. En d’autres termes, dans les activités concrètes de notre époque, le modèle d’humanité qui se reflète dans la vie de Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) n’est absolument pas nécessaire. Dans l’organisation générale actuelle, il n’existe aucune demande pour la pensée et l’action qui sont tirées de la vie du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Dans l’organisation collective du monde contemporain, la valeur humaine des ministres, fonctionnaires, juges, avocats, dirigeants, journalistes, généraux, soldats, chefs de police, agents subalternes, percepteurs, administrateurs, propriétaires terriens, agriculteurs, écrivains, hommes de lettres et ouvriers qui sont demandés est totalement opposée à la valeur humaine de ceux que le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) avait formés et présentés sur la scène de l’histoire. Les parents d’aujourd’hui élèvent avec tendresse et affection, dans chaque foyer, leurs enfants conformément aux exigences du système social en vigueur. Les établissements d’enseignement forment pendant quinze ou vingt ans les millions de personnes dont la société actuelle a besoin. Conformément aux exigences de la société actuelle, chaque personne consciente consacre toute sa vie à donner à son caractère et à sa mentalité une forme particulière. Tout ce que ce système social aime, la société s’emploie automatiquement à le produire chez ses membres. Et tout ce qu’elle n’aime pas et déteste, tous les éléments de l’environnement s’efforcent de l’extirper et de l’anéantir de toutes leurs forces. Les slogans que le système social et politique actuel affectionne se répandent spontanément dans la bouche de tous. Les vêtements qu’il aime deviennent spontanément la parure de chacun. Sur un simple signe de sa part, le niqab disparaît même du visage des belles-filles et des épouses de familles autrefois pudiques. Le comportement que la société actuelle veut faire passer pour honorable est considéré comme honorable. Et ce qu’elle désapprouve est considéré comme indésirable et déshonorant. L’art qu’elle apprécie devient populaire, tandis que les activités qu’elle rejette sont négligées par tous. Cette société crée elle-même ses propres valeurs et contraint chacun à les accepter. Toutes les autres valeurs et traditions deviennent alors languissantes et inertes. Quelques individus et familles fiers tentent de résister en s’opposant par la force aux contraintes de l’environnement. Mais la pression de la privation économique, du retard culturel et du complexe d’infériorité est si forte qu’avec le temps, ils s’affaiblissent et commencent à se soumettre à leur environnement. Et même s’ils ne se soumettent pas, la génération suivante se décourage. Ainsi, que ce soit consciemment ou inconsciemment, alors que le monde entier s’emploie à façonner sa vie et son caractère conformément aux exigences de l’environnement, comment ce monde pourrait-il, même en écrivant des milliers de livres sur la biographie du Messager et en organisant suffisamment de sermons et d’exhortations, insuffler au peuple l’enthousiasme de suivre son sublime modèle ?

En réalité, ceux qui transigent avec un système non islamique et dont les intérêts se sont accordés avec ceux des forces du faux ne trouvent aucun enseignement dans la biographie du Messager. Ils hocheront peut-être la tête en lisant les ouvrages de la Sîra et en éprouveront un plaisir et une satisfaction intérieurs. Leur savoir augmentera peut-être également, mais d’où tireront-ils l’inspiration nécessaire pour façonner leur propre vie à la lumière de la Sîra ou de la biographie du Messager ? Il leur est absolument impossible de se débarrasser de leur inertie et de leur immobilisme. Mais je soutiens ceci : le récit de la vie de Muhammad, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, n’est pas l’histoire de Sohrab et Rostam, ni un épisode d’un roman arabe, ni le récit imaginaire d’un héros légendaire. Sa position n’est jamais si basse que nous puissions le réduire à un simple objet d’étude littéraire ou savante destiné au divertissement. Sa valeur et sa dignité sont si élevées qu’elles ne nous permettent pas d’utiliser la Sîra uniquement pour obtenir une satisfaction intérieure. Notre profonde dévotion et notre respect pour lui nous empêchent également de transformer son histoire en un moyen de satisfaire un simple désir de gloire nationale.

Toutes ces diverses conceptions erronées sont actives simultanément dans notre société et constituent un obstacle sur la voie menant au véritable objectif. Chaque année, des centaines de réunions et de rassemblements consacrés au Mawlid al-Nabawi et à la Sîrat al-Nabawi sont organisés dans notre pays : qui en tient le compte ? Durant le seul mois de Rabî‘ al-Awwal, combien de sermons, d’exhortations et de discours résonnent dans l’atmosphère, combien de livres et d’articles sont écrits, combien de numéros spéciaux sont publiés à ce sujet dans les journaux et les revues, combien de poèmes, de naat et de ghazals les poètes composent-ils en abondance, combien de naat, de ghazals et de qawwali les chanteurs interprètent-ils dans d’innombrables réunions et assemblées, combien de messages et de déclarations sont diffusés de la part des dirigeants et des chefs d’État, combien de friandises sont distribuées et combien de banquets somptueux sont organisés, et combien d’argent est dépensé pour édifier des arcs décoratifs et organiser de fastueux défilés et rassemblements : qui en tient le compte ? Dans certaines régions, le degré de divertissement, de réjouissances et d’amusement lors des manifestations organisées à l’occasion du Mawlid et de la Sîrat du Messager (paix et bénédictions sur lui) ne cesse d’augmenter. Il arrive même que des actes ouvertement coupables, ainsi que des troubles et du tapage, soient commis. Cela signifie que la société a commencé à prendre exactement la direction opposée à l’enseignement et à l’exemple de la vie du Prophète (paix et bénédictions sur lui).

Mais, d’un autre côté, il faut également examiner quel est le véritable résultat et quelle est la réelle utilité de cette dépense considérable de forces et d’argent pour un noble objectif. Placez d’un côté de la balance toutes ces activités annuelles, et de l’autre les résultats obtenus, puis vérifiez si le résultat escompté est effectivement atteint. Chaque année, combien de personnes, inspirées par toutes ces nobles activités, se consacrent-elles à modeler leur vie sur celle du Prophète et à y apporter changements et réformes ? Si chaque réunion, chaque article, chaque naat ou chaque ghazal ne transformait ne serait-ce qu’une seule personne, imaginez quels bénéfices nous aurions pu obtenir au cours des deux ou deux siècles et demi écoulés. Si le succès escompté n’a pas été atteint, il faut comprendre qu’il existe nécessairement une défaillance dans nos efforts, et que cette défaillance est de nature très fondamentale. Le regret ne vient pas seulement du fait que les bénéfices escomptés n’ont pas été obtenus. C’est plutôt la propagation, dans notre société, d’une tendance funeste totalement contraire à l’exemple et à l’œuvre du Messager (paix et bénédictions sur lui) qui donne envie de se lamenter. Aujourd’hui, des personnes apparaissent également dans notre société qui qualifient l’exemple du Messager (paix et bénédictions sur lui) de dépassé et d’inapplicable à notre époque. Elles se moquent de son enseignement et appellent à rejeter tout le patrimoine de la Sîrat, de la Sunna et du Hadith. Ce sont des gens qui cherchent à dissocier le Coran du mouvement et de la lutte inoubliables, menés pendant vingt-trois ans par celui qui l’a transmis, et qui veulent faire disparaître de notre champ de vision la personne du Messager (paix et bénédictions sur lui) en tant qu’exemple idéal et modèle concret de l’être humain accompli. Plus affligeant encore, au nom de l’interprétation, de l’analyse, de la liberté d’expression et de l’exercice de la libre pensée, certains intellectuels mercenaires, privés d’une connaissance directe du Coran et du Hadith, tentent de démontrer que la personnalité, l’exemple et la contribution du Messager (paix et bénédictions sur lui) sont compatibles avec le cadre idéologique de la civilisation actuelle, dépravée, et osent façonner une image entièrement nouvelle du Messager (paix et bénédictions sur lui) selon les préférences des puissances mondiales établies. D’après les études et les réflexions que j’ai menées, j’ai acquis la conviction que nous avons perdu la juste perspective fondamentale de l’étude de la Sîrat et que les conceptions erronées mentionnées plus haut sont précisément celles qui restent actives parmi nous. C’est pourquoi, malgré les innombrables preuves et signes de profonde vénération et d’amour pour le Messager (paix et bénédictions sur lui), et malgré les nombreuses études et réflexions consacrées à sa biographie, l’horizon oriental du monde musulman ne voit toujours pas apparaître un homme nouveau de cette envergure, dont le Messager (paix et bénédictions sur lui) avait montré au monde entier le modèle accompli.

La vie du Messager (paix et bénédictions sur lui) ne peut se refléter véritablement en nous que lorsque nous serons capables de consacrer nous aussi notre vie au même objectif et au même combat auxquels toute la vie du Messager était consacrée : accomplir une œuvre grandiose et réaliser un objectif. Le seul moyen de construire une vie à l’image de celle d’un disciple du Messager (paix et bénédictions sur lui) consiste à mener un mouvement et un combat islamiques du même type que ceux qu’il a dirigés. Et c’est uniquement grâce à de telles personnalités de disciples qu’il est possible de bâtir et de diriger à nouveau un mouvement islamique couronné de succès.

La biographie de Muhammad (paix et bénédictions sur lui) n’est pas simplement celle d’un individu quelconque ; elle est le récit de la vie d’une force historique apparue sous la forme d’un homme. Ce n’est pas l’histoire d’un derviche coupé de la vie sociale, assis à l’écart de la cité et uniquement occupé à sa propre réforme et à sa formation spirituelle. C’est au contraire l’histoire d’un homme qui fut la force motrice d’un mouvement collectif. Ce n’est pas seulement l’histoire d’un homme, mais celle d’un artisan qui façonna des hommes. Elle contient le récit détaillé de la contribution remarquable du bâtisseur d’un monde nouveau. En vérité, la vie du Prophète de l’univers s’étend de la grotte de Hirâ à la grotte de Thawr, de l’esplanade de la Kaaba sacrée au marché de Taïf, et des appartements des Mères des croyants aux champs de bataille ; elle embrasse tous ces horizons. Sa vie ne s’est pas limitée à sa propre personne : elle a embelli la vie d’innombrables individus. Abû Bakr, ‘Umar, ‘Uthmân, ‘Alî, ‘Ammâr, Yâsir, Khâlid, Khuwailid, Bilâl et Suhayb sont tous des chapitres différents d’un même ouvrage consacré à la vie du Messager. Ils sont tous les arbres et les plantes d’un même jardin ; sur chacune de leurs feuilles et de chacun de leurs rameaux est inscrite la biographie du jardinier de ce jardin.

Si l’on présente cette personnalité la plus grande et la plus éminente du monde comme un simple individu dans une biographie, et si, selon la méthode biographique habituelle, on décrit de manière détaillée, exhaustive et chronologique les principales réalisations de sa vie, ses expéditions remarquables, ainsi que son caractère, ses qualités et ses habitudes, alors une telle biographie ne pourra jamais atteindre le véritable objectif de l’étude de sa vie. La vie du Messager (paix et bénédictions sur lui) n’est pas non plus semblable à l’eau immobile d’un bassin que l’on pourrait observer d’un seul regard en se tenant sur l’une de ses rives. C’est plutôt un fleuve en mouvement, avec ses courants impétueux, son mouvement et ses affrontements, ses vagues et son écume, ses coquillages et ses perles ; grâce à ses eaux, les terres mortes reprennent vie, et pour comprendre les mystères de ce fleuve, il faut avancer avec son courant. C’est pourquoi, même si la lecture de nombreux ouvrages consacrés à sa vie permet de découvrir des informations rares, elle ne fait naître chez les lecteurs ni inspiration ni enthousiasme, n’éveille pas leurs émotions, ne fait pas monter en eux un nouvel élan de courage et de détermination, ne ravive pas dans leur goût pour l’action une chaleur et une inspiration nouvelles, et ne dissipe pas la stagnation de leur vie. La lecture de ces ouvrages peut certes faire naître pour un instant dans le cœur une vague de vénération et faire couler des flots de larmes, mais elle ne nous transmet pas l’étincelle de l’aspiration dont la chaleur avait poussé un homme solitaire, démuni et sans soutien à combattre un système social vain accumulé durant des centaines d’années ; nous n’acquérons pas non plus cette ardeur et cette intensité de la foi qui avaient transformé un orphelin démuni en arbitre du destin du monde arabe et non arabe tout entier.

En réalité, le Messager (paix et bénédictions sur lui) n’était pas simplement, au sens limité du terme et selon l’usage courant, une personnalité « extraordinaire » et « célèbre » ; sa vie, c’est-à-dire sa biographie, n’est pas non plus seulement le récit de la vie d’une personnalité « extraordinaire » et « célèbre » du genre de celles dont on écrit habituellement la biographie. L’être et la personnalité du Prophète éminent se situent très au-dessus de ceux de ces personnalités extraordinaires et célèbres.

De nombreux hommes extraordinaires sont nés et naissent encore dans le monde : ce sont ceux qui présentent à la société un enseignement bénéfique ou une pensée constructive. On les appelle des hommes extraordinaires. Ceux qui réfléchissent et font des recherches sur la morale et les principes du droit sont eux aussi qualifiés d’hommes grands et extraordinaires. Ceux qui se consacrent à la réforme de la société sont également appelés des hommes extraordinaires. Ce titre d’« extraordinaire » est aussi accordé à ceux qui ont conquis des pays, laissé derrière eux l’héritage d’exploits héroïques, dirigé et gouverné des empires, donné des exemples étonnants de pauvreté et de privation, ou établi devant le monde des normes extrêmement élevées en matière de caractère personnel. Pourtant, lorsque nous étudions les biographies de ces personnages extraordinaires et célèbres, nous constatons généralement que toute leur énergie semble avoir été absorbée par un seul aspect de leur vie, tandis que toutes les autres branches semblent s’être desséchées. Si un aspect de leur vie apparaît très lumineux, l’autre semble tout à fait obscur. D’un côté, l’excès extrême ; de l’autre, l’indifférence extrême. Mais chaque aspect de la vie du Messager est parfaitement équilibré avec les autres, et chacun est également paré de perfection et d’excellence. Là où règne la majesté de la gravité, il y a aussi l’éclat de la beauté. La spiritualité y est accompagnée d’une contribution harmonieuse de la vie matérielle. À côté de la préoccupation pour l’au-delà se trouve, main dans la main, la pensée économique. Avec la religion se trouve aussi le monde. Bien qu’il y ait une attitude de dévouement, l’estime de soi y demeure intacte. Parallèlement au culte et à la dévotion envers Allah, on trouve la tendresse envers les serviteurs d’Allah et le respect de leurs droits. À une stricte discipline collective s’ajoute le respect des droits de l’individu. À la conscience et à l’émotion religieuses profondes s’associe une politique globale. Tout en étant constamment occupé à diriger la nation, il accomplissait également avec excellence les devoirs de la vie conjugale. À côté de l’aide apportée aux opprimés, des mesures existent aussi pour résister aux oppresseurs.

De cette école qu’est la biographie du Messager, peuvent tirer un enseignement égal un administrateur, un gouverneur, un ministre, un fonctionnaire, un patron, un employé, un commerçant, un travailleur, un juge, un enseignant, un soldat, un orateur, un dirigeant, un réformateur, un philosophe et même un homme de lettres. On y trouve également un modèle tout aussi digne d’être suivi pour un père, un compagnon de voyage et un voisin. Dès que quelqu’un est parvenu à cette école, il n’a plus besoin d’en fréquenter une autre. Le plus haut et le meilleur degré de perfection que l’humanité puisse atteindre se trouve pleinement réalisé dans cette personnalité unique. C’est pourquoi je me suis vu contraint de qualifier cet homme de « meilleur des hommes » ou de « grand homme ». Dans toute l’histoire de l’humanité, le « meilleur des hommes » n’est que lui. Nous pouvons faire de lui une torche et illuminer notre vie. Des centaines de millions d’hommes ont reçu sa lumière. Beaucoup édifient auprès de lui leur trésor de connaissances. Aujourd’hui, son message résonne dans toutes les régions du monde. Les enseignements qu’il a apportés exercent une profonde influence sur les civilisations et les cultures de divers pays. Il n’existe personne au monde qui n’ait bénéficié, à un degré ou à un autre, de ce meilleur des hommes. Mais ceux qui ont bénéficié de lui ne le connaissent pas et ne savent pas qui il est.

Il incombait à la nation musulmane, c’est-à-dire au groupe fondé par le Messager, de faire connaître sa personnalité et de diffuser son message à travers le monde. Mais cette nation elle-même s’est beaucoup éloignée de lui et de son message. Les pages des livres religieux conservés par les musulmans contiennent des directives sur tous les aspects de la vie, mais il ne semble y avoir aucune influence de la biographie de ce grand homme sur leur vie. Dans la vie religieuse, la politique, la vie sociale, la morale, le système juridique et la culture de cette nation, il ne subsiste que très peu de traces de l’idéal de la vie du Prophète. Même ce qui en reste se déforme en se mêlant à de nombreuses empreintes nouvelles. Nulle part dans l’environnement social de cette nation, même dans sa plus petite partie, on ne trouve une situation permettant de comprendre qu’elle représente les principes, les idéaux, l’héritage et les valeurs de Muhammad. Au contraire, cette nation mendie de porte en porte auprès des différents systèmes égarés et invalides du monde, et semble avoir honte de son glorieux héritage par crainte de toute puissance établie. Elle a enveloppé le Coran dans une housse et transformé la Sîra du Messager en bouquet de fleurs, puis les a tous deux déposés sur une étagère.

En outre, ils ont réduit Muhammad, au sens étroit, au rôle de dirigeant religieux et national, et se sont eux-mêmes transformés en une communauté religieuse et nationale. Ainsi, ils ont fait du message et de l’idéal de vie de cette personnalité universelle une propriété exclusive, communautaire et confessionnelle. Pourtant, il était venu comme dirigeant de toute l’humanité, porteur d’un message et d’un idéal destinés à toute l’humanité. Il aurait fallu présenter son histoire comme un modèle et un idéal de l’humanité. Si l’être humain était façonné selon ce modèle, il pourrait devenir un instrument du bien pour lui-même et pour toute l’humanité, se libérer de l’enchevêtrement de problèmes variés et atteindre une vie pure, immaculée et exempte d’obstacles. En réalité, le message et l’idéal de vie du Messager sont une source de bien universel, comme les rayons du soleil, l’eau de pluie et l’air. Pourtant, par notre ignorance, nous l’avons enfermé dans le cercle d’un groupe particulier. Aujourd’hui, on voit des gens de tous les pays et de toutes les religions tirer plus ou moins profit de Platon, Socrate, Darwin, Machiavel, Marx, Freud et Einstein, et apprendre auprès d’eux. Aucun peuple ni aucun groupe ne nourrit à leur encontre une haine aveugle. Mais les objections et l’hostilité suscitées par l’idée d’apprendre de la connaissance, de l’idéal et de la direction de Muhammad sont si grandes qu’elles sont sans mesure. Les gens pensent que Muhammad est le dirigeant des musulmans. Or nous sommes distincts des musulmans, et les musulmans constituent également une nation différente de la nôtre. Quel rapport pouvons-nous donc avoir avec le dirigeant et le guide des musulmans ? Il est regrettable que nos propres actions aient largement contribué à faire naître cette conception et à la porter à un degré aussi anormal. Bien que nous soyons la communauté de Muhammad, l’ami de toute l’humanité, c’est parce que nous avons donné un exemple extrêmement mauvais de son imitation qu’une telle manière de penser a pu naître parmi les populations non musulmanes.

 

À l’intention du monde occidental

La vie du Prophète de l’humanité se situe entre deux grandes époques de l’histoire humaine. Lorsque nous regardons en arrière, depuis le jour où il fut établi comme prophète, nous rencontrons le tribalisme, le féodalisme, la monarchie, le culte des ancêtres et la civilisation païenne. En regardant vers l’avenir, nous voyons l’époque de la civilisation internationale, démocratique et fondée sur les découvertes et les innovations scientifiques. C’est le Messager lui-même (paix et salut sur lui) qui inaugura cette avancée scientifique et intellectuelle. En même temps, il transmit à l’humanité des principes applicables jusqu’au Jour de la Résurrection. Parallèlement à ces principes, il montra, en le formant, le type d’être humain capable d’assumer les responsabilités futures. Par son intermédiaire, un équilibre inimaginable et miraculeux fut établi, à la lumière des exigences de l’époque à venir, entre l’âme et le corps, la moralité et le matérialisme, l’émotion et la raison, la foi et l’action, les aspirations de l’individu et celles du groupe, ainsi qu’entre les circonstances existantes et les nécessités. De ses mains fut formé un groupe humain détaché du monde, mais capable d’en assurer la gouvernance. Ce groupe était, d’un côté, sans égal dans son obéissance à Allah et, de l’autre, à l’avant-garde dans l’action sur le monde matériel. D’un côté, ses membres inclinaient la tête avec une humilité absolue devant la vérité ; de l’autre, ils étaient prêts à consentir le sacrifice total de leurs biens et de leur vie pour réduire la puissance du faux. D’un côté, ils se remettaient entièrement à la satisfaction d’Allah ; de l’autre, ils excellaient à soumettre les forces naturelles et à les mettre au service de leurs objectifs. Dès que ce groupe entra dans les palais royaux de l’histoire, il y alluma la lumière des sciences et des connaissances, ouvrit les portes des découvertes et des innovations et entreprit rapidement de nouvelles expériences pour la reconstruction des institutions. Le mérite véritable de toutes ses activités, de ses progrès, de la diffusion des sciences et des connaissances, des découvertes et des innovations, ainsi que de toutes les réalisations de la civilisation et de la culture, revient à Muhammad (paix et salut sur lui).

Il est regrettable que les nations occidentales, maîtresses de cette civilisation intellectuelle et démocratique, n’aient pas compris Muhammad (paix et salut sur lui), son message ni le système de vie qu’il avait apporté. Les hommes éclairés d’Europe n’ont ni discerné ni compris cette grande personnalité dont la contribution décisive avait joué un rôle éclatant dans le nouvel essor de l’Occident, qui fut l’initiatrice fondamentale de la démocratie et de l’internationalisme et qui avait inauguré la réforme et le mouvement religieux. Cela s’expliquait par de nombreuses raisons. Il me paraît opportun de les examiner brièvement ici :

1. Lorsque Muhammad (paix et salut sur lui) apparut avec son message, il dut faire face à la fois au judaïsme et au christianisme. Ces deux religions traversaient alors une époque de déformation extrême et de décadence. Les deux peuples perpétuaient, avec une apparence de sainteté et de solennité religieuses, une structure entièrement ritualiste, dépourvue de foi et de moralité. Des classes et des factions religieuses s’étaient constituées au sein des deux peuples, qui avaient véritablement ouvert des boutiques de commerce religieux. Le produit véritable de la pensée et de l’action saines avait été pillé ; il ne restait à l’extérieur que des enseignes clinquantes. Toutes leurs forces étaient mobilisées pour préserver l’existence de leurs factions et de leurs classes, et la seule tâche de chaque groupe consistait à retenir ses propres membres. L’épanouissement de l’humanité et la réforme de la société ne préoccupaient personne. Dans cette situation, la mentalité générale des juifs et des chrétiens s’était à ce point détraquée qu’au lieu d’évaluer la valeur inestimable de Muhammad (paix et salut sur lui) et d’examiner son message ainsi que le système de vie qu’il présentait, ils se mirent à manifester contre lui le comble de la jalousie, de l’hostilité et de l’obstination. Ils s’opposèrent à son appel et lui créèrent des obstacles. Ils rompirent leurs engagements envers lui, le trahirent et cherchèrent à anéantir son œuvre constructive. Ils allèrent même jusqu’à comploter pour le tuer. Puis, par les conséquences naturelles de toutes ces mauvaises actions, ils couvrirent de honte leur propre vie et celle de leurs descendants. Ils souillèrent le cours vivant de l’histoire par leur mentalité ignoble et leurs idées méprisables, et cette eau polluée coula jusqu’aux générations suivantes. Ils laissèrent aux juifs et aux chrétiens des générations ultérieures un immense héritage de haine et d’hostilité. Les réactions chargées d’émotions viciées des juifs et des chrétiens contemporains de Muhammad (paix et salut sur lui) se reflètent encore aujourd’hui dans l’esprit de leurs successeurs.

2. Avant l’essor de l’islam, les chrétiens détenaient une suprématie manifeste et une puissance irrésistible dans les domaines religieux et politique du monde humain. Ils ne manquaient pas d’ambition pour étendre cette prépondérance et cette domination, et les conditions étaient favorables à sa réalisation. Mais l’essor de l’islam apparut aux yeux des chrétiens comme l’émergence d’une puissance rivale. Lorsque cette puissance se développa progressivement jusqu’à s’établir comme une force mondiale effective, une intense volonté de vengeance prit racine parmi eux et ne cessa de se renforcer. Ensuite, lorsque la puissance islamique commença, dans diverses régions du monde, à arracher effectivement aux chrétiens le pouvoir et la domination, leur réaction prit une forme encore plus virulente. Au lieu de juger avec un esprit sportif la rivalité ouverte de deux puissances égales sur la scène libre de l’histoire, les chrétiens se mirent à nourrir une vive rancœur contre les musulmans ; indirectement, cette rancœur visait le Messager lui-même (paix et salut sur lui) et l’islam. Cette rancœur et cette hostilité atteignirent leur paroxysme à l’époque des croisades. Comme, à l’arrivée de cette époque, les germes du déclin avaient déjà été semés au sein même des musulmans, ils se mirent à attribuer à l’islam et au Messager d’Allah leurs faiblesses et leurs égarements particuliers. Ils commencèrent à tenter de déformer l’image du Messager (paix et salut sur lui) à travers le caractère et les actes des musulmans.

3. Durant la première partie de cette longue période de conflits et d’affrontements entre l’islam et le christianisme, les ecclésiastiques chrétiens tenaient entièrement le peuple chrétien sous leur emprise, tandis que l’islam avait frappé précisément les intérêts de groupe de cette classe sacerdotale. C’est pourquoi ce groupe créa une idée fausse au sujet du Messager (paix et salut sur lui) et de son message, puis la diffusa partout. Cette propagande mensongère, menée pendant des centaines d’années, déforma complètement l’esprit des Occidentaux. Voilà pourquoi l’on constate aujourd’hui que même les intellectuels qui ne professent aucune religion et réfléchissent indépendamment de l’influence du christianisme, lorsqu’ils expriment une opinion sur l’islam et Muhammad (paix et salut sur lui), ne parviennent pas à s’élever d’un seul degré au-dessus de la mentalité vile des prêtres étroits d’esprit et superstitieux d’il y a six cents ans. Il suffit de feuilleter quelques pages des ouvrages écrits par les orientalistes pour constater combien d’informations erronées et défectueuses y ont été ajoutées de manière honteuse, et avec quelle stupidité la vie du plus grand homme de la Terre y a été dépeinte. Il en va autrement si l’on trouve quelques exemples exceptionnels. Mais c’est de l’attitude générale des Occidentaux qu’il est question ici.

4. Les deux cents dernières années ont été l’ère satanique de l’impérialisme occidental. Au cours de cette période, les nations musulmanes sont tombées, l’une après l’autre, sous la domination impérialiste de la cupidité de l’Occident capitaliste, comme châtiment de leur éloignement de l’islam, de leur désobéissance à Allah et de leur infidélité à l’idéal de Muhammad (paix et bénédiction sur lui). Partout, cette avidité impérialiste occidentale s’est heurtée à une résistance farouche de la part des musulmans. Dans tous les cas, cette résistance était activement animée par une inspiration religieuse. La doctrine du tawhid, c’est-à-dire de la servitude envers l’Unique Allah, enseignée par l’islam, dispense un enseignement de la liberté et de l’égalité humaine qui ne permet pas aux adeptes de l’islam d’accepter de se soumettre à quiconque en dehors d’Allah. C’est pourquoi l’on constate que, derrière tous les mouvements qui se sont formés parmi les musulmans contre l’impérialisme occidental, la conscience et l’enthousiasme islamiques étaient actifs. Partout, on voyait une personnalité religieuse ou une autre prendre la direction du mouvement, et partout se manifestait activement l’aspiration à rétablir le système de gouvernement et le système social islamiques. C’est ainsi que, dans tous les mouvements de libération des pays musulmans, l’inspiration religieuse s’est révélée puissamment active. C’est précisément pour cette raison que les impérialistes occidentaux ont conçu une nouvelle haine et une nouvelle hostilité envers cette force. Car, à chaque étape, cette force leur barrait la route et suscitait un enthousiasme invincible. Sous l’empire de cette hostilité, l’attachement des musulmans à leur religion fut qualifié de folie, et la « mollacratie » fut présentée comme un fléau terrifiant. Par ailleurs, l’inspiration religieuse des musulmans s’est révélée si puissante qu’elle n’était non seulement pas disposée à s’incliner devant la culture et la pensée occidentales, mais qu’elle les a affrontées dans chaque pays. Même après avoir mobilisé pendant de nombreuses années toutes les forces de l’éducation, de la littérature, de l’influence et du prestige, l’impérialisme occidental ne parvint à transformer qu’une poignée de musulmans en ses serviteurs. Ensuite, il installa au pouvoir ces groupes de serviteurs en leur apportant aide et soutien, et les utilisa largement dans la guerre intellectuelle, culturelle et politique menée contre la conscience islamique des musulmans. En conséquence, le conflit de l’Occident avec l’islam et le Messager (paix et bénédiction sur lui) n’a cessé de s’intensifier.

5. Lorsque les nations occidentales réussirent à réduire les musulmans en esclavage, il leur devint difficile de recevoir de ces musulmans, qu’elles considéraient comme inférieurs à elles sur les plans politique, économique et organisationnel, un enseignement concernant le mode de vie et la philosophie de l’existence. Il leur devint tout aussi difficile de respecter le Messager (paix et bénédiction sur lui), représentant et propagateur de l’islam. Bien plus, lorsqu’elles constatèrent chez les musulmans tous les signes d’un asservissement mental et d’une terreur craintive à l’égard de l’Occident, cette situation créa un obstacle encore plus grand. Lorsqu’elles virent que les musulmans modernistes qu’elles avaient formés commençaient à modifier et à remanier l’islam selon la perspective occidentale, il n’y avait plus de limite à leur attitude. À leurs yeux, le prestige de l’islam et du Messager (paix et bénédiction sur lui) diminua davantage encore. L’attitude défensive des musulmans porta un grave préjudice à l’image de l’islam et au prestige de Muhammad (paix et bénédiction sur lui).

C’est pour ces cinq raisons qu’un immense mur de fer s’est dressé entre Muhammad (paix et bénédiction sur lui) et les peuples occidentaux.

C’est pourquoi, aujourd’hui, le monde occidental ne reconnaît le libérateur de toute l’humanité, Muhammad (paix et bénédiction sur lui), que comme un dirigeant communautaire des seuls musulmans, et étudie sa biographie dans un esprit d’opposition et de contestation, au lieu de chercher à la comprendre et à la faire comprendre. Le portrait de cette grande personnalité que l’Occident a brossé dans sa littérature présente l’image d’un homme privé d’équilibre et de santé mentales, dont toutes les activités seraient le résultat d’un dérèglement intellectuel de l’inconscient, et qui, avançant une épée assoiffée de sang à la main, aurait massacré des populations entières partout où il se rendait. Celui que le monde entier connaît comme la compassion incarnée, ils l’ont présenté comme un adorateur du monde et un envahisseur agressif et ambitieux, et ils ont qualifié ses contributions sincères de tromperie et de supercherie. Ils ont également tenté de démontrer que tout ce qu’il y avait de bon dans le mouvement islamique était emprunté aux juifs et aux chrétiens. Sinon, Muhammad (paix et bénédiction sur lui) n’aurait possédé aucune véritable qualité morale. Ils ont aussi affirmé que toute spiritualité et toute religiosité dans ses activités n’étaient qu’ostentation, et qu’il n’avait obtenu la satisfaction de ses intérêts qu’en soumettant le peuple par de simples procédés théâtraux. Qu’ils qualifient de matérialiste et de fourbe n’importe quel homme dans le monde, soit ; mais la question est la suivante : comment peut-on concilier avec ces prétendus fourbes et adorateurs du monde le caractère noble, innocent et irréprochable que l’on découvre dans toute la biographie du Messager ?

Une autre injustice plus grave encore qui lui est faite consiste à ne pas étudier le message fondamental de la mission du Messager (s.a.s.) dans une perspective globale, depuis ses racines jusqu’à ses branches, ses feuilles et ses fruits, dans toutes ses dimensions. Au lieu de comprendre ses principes fondamentaux et de saisir la signification profonde de la philosophie qui sous-tend sa pensée, on engage, suivant les méthodes des prêtres polémistes, des controverses sur quelques détails. On affirme ainsi que Muhammad (s.a.s.) a légalisé la polygamie, qu’il a pris les armes pour la religion, qu’il a réduit les prisonniers de guerre en esclaves et servantes, etc. Cette méthode partiale d’étude et d’examen est toujours porteuse d’un état d’esprit hostile et malveillant. Avec une telle disposition, il est impossible de comprendre un système de vie ou une religion. Elle ferme au contraire la voie à toute compréhension. L’objet véritable de l’examen, et la chose essentielle à connaître et à comprendre, est la philosophie fondamentale ou l’idéologie. Ce qui importe avant tout, c’est de déterminer dans quelle mesure cette philosophie et cette idéologie sont vraies et justes, quels bienfaits elles apportent à la vie, et dans quelle mesure elles permettent d’en prévenir et d’en réparer les dommages. Il faut ensuite examiner les principes qui découlent de cette vérité fondamentale et de cette idéologie, et sur lesquels sont établis et administrés les différents aspects et secteurs de la vie. Puis il faut vérifier si les règles particulières ou les dispositions secondaires issues de ces principes sont conformes à l’idéal fondamental. Un homme vous apporte une philosophie de la vie. Au lieu d’examiner cette philosophie, vous engagez une controverse sur certaines de ses dispositions secondaires, à propos desquelles une idée particulière et profondément enracinée règne dans votre société, au point que vous êtes incapable de penser en dehors de cette idée. Le résultat est que vous vous égarez vous-même et que vous plongez également des milliers de personnes dans l’égarement et l’étroitesse d’esprit. Un homme a élaboré au plus profond de son être un nouveau modèle complet de l’humanité et vous l’a présenté. Avant de comprendre ce modèle dans son ensemble, vous commencez à discuter de l’une ou l’autre de ses petites parties et à mettre en doute leur validité et leur légitimité. Si, au lieu de cela, vous aviez compris le modèle tout entier dans sa globalité, ces parties vous seraient apparues d’elles-mêmes. Pour comprendre les diverses idéologies et les différents systèmes de vie, ainsi que pour examiner les personnages historiques, l’Occident adopte généralement la méthode la plus scientifique qui soit ; mais, dans le cas de l’islam et de Muhammad (s.a.s.), il met totalement cette méthode scientifique de côté. Pour se faire une opinion ou prendre une décision au sujet d’un jardin, il faut visiter et observer le jardin tout entier. On ne peut pas détacher une branche, une feuille, un fruit ou une fleur de l’un de ses arbres et l’observer séparément, indépendamment du jardin tout entier. De même, regardez le vaste jardin que constituent la vie et l’idéal de Muhammad (s.a.s.), et comprenez-en la structure globale. Alors vous comprendrez de vous-même chacune de ses branches, chacun de ses fruits, de ses fleurs, de ses boutons et de ses pétales. Si une idéologie, un mouvement ou une personnalité dirigeante comporte quelques éléments contraires à votre goût, à vos traditions et à vos coutumes préférées, cela ne signifie pas qu’il n’y possède aucune qualité ni que l’ensemble doive être entièrement rejeté. Vos goûts et vos préférences ne constituent ni une norme universelle ni un critère historique. Il se peut même — et c’est plutôt ce qui doit être — qu’une idéologie particulière, un mouvement ou une personnalité dirigeante ait apporté avec lui ses propres critères du bien et du mal, et que ces critères soient totalement différents des vôtres. Il faut donc avant tout placer les normes et les critères côte à côte pour les examiner, puis évaluer, parallèlement à eux, la valeur et la validité de la doctrine fondamentale et de l’idéologie.

La littérature que le monde chrétien et les orientalistes ont produite jusqu’à présent au sujet du Coran, de l’islam et de Muhammad (s.a.s.) est, d’un côté, remplie d’ignorance et de malentendus et, de l’autre, parcourue de part en part par le poison d’un entêtement irréfléchi. Même ceux qui, faisant preuve d’ouverture d’esprit, ont reconnu la vérité et sont allés plus loin en employant un langage quelque peu élogieux ont, çà et là, dissimulé sous des mots habilement choisis des poignards enrobés de sucre, au point que le lecteur ne peut manquer d’être stupéfait devant une telle habileté dans la tromperie. On trouve certes quelques exemples remarquables où le message et les réalisations du Messager (s.a.s.) ont été sincèrement reconnus. Mais ces auteurs ont été très peu estimés par les Occidentaux. Récemment, lorsqu’un ouvrage de grande qualité de ce genre a été publié, on a tenté d’en diminuer la considération aux yeux des Occidentaux en le qualifiant de « favorable aux musulmans » (Pro-Muhammaden). Il est étonnant de constater que, sous prétexte que les intérêts diplomatiques de l’Occident sont aujourd’hui liés à ceux des pays musulmans, on ne compte plus les efforts et les démarches entrepris pour satisfaire les pays occidentaux. Pourtant, personne n’a jamais songé à réparer l’injustice faite jusqu’à présent au Messager (s.a.s.).

On ne vous demande pas de soutenir, contre le jugement de votre conscience, l’idéologie et le système de vie présentés par le Messager (s.a.s.). Si votre conscience ne vous permet pas de les approuver, exprimez votre désaccord, et faites-le avec fermeté. Ce que l’on vous demande, c’est de ne pas déformer les faits en violant les principes et les critères que vous avez vous-même établis et approuvés pour écrire l’histoire et les biographies. Ne retenez pas des récits provenant de sources qui, d’une part, sont unanimement considérées par les musulmans comme peu fiables et irrecevables et qui, d’autre part, ne satisfont pas aux critères universellement reconnus de la recherche historique. N’écartez pas délibérément les bonnes causes d’un événement pour leur substituer des causes indésirables. Parlez avec raison ; n’adoptez pas un ton animé par de mauvaises intentions, insultant, grossier, sarcastique ou moqueur.

Notre objectif, par cette discussion, n’est pas de créer une situation émotionnelle désagréable, mais de mettre fin à la situation indésirable qui prévalait jusqu’à présent. La première condition de la réussite de cet objectif est que l’Occident clarifie sa propre vision de l’islam, du Coran et de Muhammad (s.a.s.), et qu’il crée un nouvel environnement psychologique constructif, ce qui n’est possible qu’en prenant conscience de l’entente existant entre les Occidentaux et les musulmans. Voici les points sur lesquels nous sommes d’accord :

– Les chrétiens, les juifs et les musulmans adorent tous Allah et croient à la vie future. Leurs méthodes de culte présentent des similitudes et leurs valeurs morales fondamentales sont les mêmes.

– Pour ces trois peuples, la révélation est la source de l’enseignement religieux, et les musulmans croient que tous les prophètes et messagers ont porté l’étendard d’une même religion et d’une même grande vérité.

En revanche, sur les plans social et culturel, les Occidentaux et les musulmans s’accordent sur les points suivants :

– La vision religieuse authentique des musulmans soutient les moyens mis en œuvre par la civilisation occidentale pour faire progresser les connaissances et les sciences. L’idéologie islamique peut accueillir, dans sa société et sa civilisation, le matérialisme à côté de la spiritualité, dans des limites restreintes, bien que l’Occident ait atteint, dans ce domaine, les sommets les plus élevés du progrès. Alors que les autres religions se limitent à la sphère purement individuelle, l’islam est relativement plus libéral parce qu’il constitue un système social et étatique complet.

– Les principes fondamentaux de la démocratie sur lesquels la civilisation occidentale a édifié ses institutions étatiques étaient déjà présents dans la pensée et la conscience des musulmans. Ils n’y étaient pas seulement présents : la civilisation islamique leur a donné la première forme complète. [Lebon et Bréfaudt ont témoigné, à demi-mot, que l’esprit et la force vitale de la démocratie sont parvenus en Occident par l’intermédiaire des musulmans.] Les musulmans ont mis en pratique, bien avant l’Occident, la représentation populaire et les élections, la consultation des élites et du peuple dans les affaires de l’État et de l’administration, la primauté du droit, les droits civiques, ainsi que l’égale dignité et l’égalité des droits de tous les citoyens dans ces domaines. Ils l’ont toutefois fait en harmonie avec l’environnement social et culturel de leur époque. Si l’on considère la question à la lumière des tensions et de l’instabilité internationales, la coopération des musulmans est également la plus précieuse pour les réformateurs occidentaux dans la recherche d’une solution à ce problème. Il y a deux raisons à cela. Premièrement, si l’Occident y réfléchit avec sincérité et sérieux, il constatera que nul n’est autant capable que les musulmans de contribuer à la paix mondiale. Chez cette nation, les racines de l’amour de l’humanité sont profondément ancrées dans la foi, et les fondements moraux de l’unité et de la solidarité internationales sont établis avec une fermeté incomparable au plus profond de son être. Si cette caractéristique rare et unique de cette nation pouvait être pleinement mise en œuvre, il serait possible de mettre fin aux conflits et aux affrontements internationaux. En un mot, seul l’islam peut fournir en quantité suffisante les valeurs et les éléments moraux nécessaires à l’édification de l’État mondial de l’avenir.

Deuxièmement, c’est de l’islam et de ses adeptes que l’on peut attendre le rôle le plus efficace pour résister aux deux formes extrêmes du matérialisme — le capitalisme et le socialisme — et conduire l’humanité vers une voie médiane fondée sur la justice.

Après avoir exposé, pour alimenter la réflexion, ces points universellement admis, voici ce que nous voulons dire à leur lumière : qu’y aurait-il de mal à ce que les Occidentaux changent désormais leur point de vue sur Muhammad (PSL) ? Pourquoi hésiteraient-ils à repousser et à déchirer le voile de haine dressé par les prêtres et les orientalistes ? Jusqu’à présent, les doctrines matérialistes ont fait l’objet d’expérimentations très étendues. Il n’est pas possible de poursuivre ces expérimentations de la même manière, et cette population occidentale éclairée ne donne pas naissance à une nouvelle génération sur laquelle on puisse fonder l’espoir de patienter encore quelque temps. D’autre part, toutes les religions présentes dans le monde à l’exception de l’islam sont telles qu’elles préfèrent se replier dans une petite partie de la vie individuelle. Elles ne sont pas prêtes à s’avancer pour prendre en main les rênes de l’ensemble de la civilisation. En un mot, l’humanité se tient complètement en faillite, ayant perdu tout son capital idéologique. Il ne reste qu’une seule source, d’où jaillit encore un faible rayon d’espoir. Si, en fermant les portes de notre esprit, nous nous privons même de cette lumière, aucune indication ne nous parviendra de la planète Mars.

Il est donc encore temps d’accepter Muhammad (PSL) comme un créateur d’histoire, le sauveur de l’humanité souffrante, le guide d’une civilisation et un homme éminent. Ouvrons les fenêtres de notre esprit et de notre intelligence à la lumière qui émane de lui. Efforçons-nous de le comprendre selon une approche scientifique. Il ne serait pas approprié pour nous de considérer l’islam comme une simple religion rivale du christianisme ; nous devons plutôt l’accepter comme un mouvement, à l’instar de la démocratie, du socialisme et d’autres mouvements idéologiques semblables, ainsi que comme un système de vie qui prend en charge et soumet à son contrôle l’ensemble de la société et de la civilisation. Nous devons également reconnaître Muhammad (PSL) comme le dirigeant de ce mouvement et le fondateur de ce système social, et admettre le mérite qui est le sien : il a inauguré une époque exceptionnelle et brillante de l’histoire. Nous devons considérer les idéaux et les principes fondamentaux qu’il a présentés sous l’angle de leur utilité et de leur nécessité pour la conduite d’un État mondial ultramoderne. Nous devons examiner le modèle d’humanité qu’il a façonné afin de déterminer dans quelle mesure il convient à devenir l’outil et l’instrument d’une civilisation idéale et parfaite.

Aujourd’hui, alors que des ténèbres épaisses règnent devant nous et qu’aucune étincelle ne semble briller nulle part à l’horizon, il nous suffit de regarder en arrière pour voir une torche brûler dans la main du Messager (PSL), et brûler de la même manière depuis quatorze siècles, malgré des milliers de tempêtes et de bourrasques. Peut-il résulter quelque chose de bon du fait de refuser la lumière de cette torche et de nous bander les yeux, simplement à cause de la confusion et de la haine que nous avons nous-mêmes créées ? Serait-il raisonnable de laisser l’humanité et la civilisation humaine être anéanties dans ces ténèbres effroyables ? Il faut comprendre très clairement quel terrible défi la situation actuelle nous a lancé et si nous avons en nous la force d’y répondre.

Mais la réalité est que les véritables coupables, c’est nous-mêmes. C’est nous qui n’avons pas permis au monde de connaître la personnalité, le message et les mérites du Messager (PSL), et qui n’avons pas cherché à les connaître nous-mêmes. Il est donc aujourd’hui nécessaire de faire connaître à nouveau le Messager (PSL). Cette entreprise sera peut-être un accomplissement plus grand encore que la découverte de l’énergie atomique.

Deux mots à propos de cet ouvrage

Bien qu’il existe des ouvrages de grande qualité sur la sîra sacrée ou la biographie du Messager (PSL), j’ai osé entreprendre cette tâche difficile malgré ma propre incapacité, uniquement pour que la noble personne du Messager (PSL) soit à nouveau reconnue comme l’unique source permettant de comprendre le but de la vie. Les meilleurs ouvrages consacrés à la biographie du Messager (PSL) rassemblent toutes les informations relatives aux événements. Mais le lecteur se retrouve parfois arrêté par des divergences dans les récits et parfois par de profondes discussions théoriques. Ailleurs, le lien qui assure la continuité des événements lui échappe ; ailleurs encore, on lui présente toutes sortes de détails dont il ne trouve ni la signification claire ni l’explication satisfaisante. Par endroits, l’abondance des données théoriques et issues de la recherche, ainsi que des sources, l’épouvante. Pourtant, même après avoir lu des volumes et des volumes, il ne voit pas devant lui un mouvement en pleine effervescence. Il ne voit pas le contexte conflictuel créé par la mission du Messager (PSL). Il ne se voit pas à l’époque du Messager (PSL). En lisant les ouvrages de sîra, il n’éprouve pas le sentiment que lui aussi est une vague tumultueuse du mouvement dirigé par le Messager (PSL), ni que la responsabilité de lutter contre la corruption qui règne autour de lui lui incombe également. Il est aussi de sa responsabilité de maintenir élevée la torche ardente de la grande vérité apportée par le Messager (PSL) et d’en faire rayonner la lumière au point que, dans le monde de la civilisation et de la culture, cette torche devienne un soleil resplendissant. C’est pour combler cette lacune que j’ai entrepris la rédaction de ce modeste ouvrage.

Pour étudier l’histoire, j’ai adopté la perspective du Coran. À mes yeux, le monde qui s’étend tout autour de nous est un monde agité et dynamique. C’est un monde divers et changeant. Par-dessus tout, c’est un monde de rivalités, de conflits, d’affrontements, de djihad et de luttes. On y trouve à la fois l’attraction et la répulsion. On y trouve l’action et la réaction, la destruction et la construction, la lumière et les ténèbres. La nuit et le jour s’y poursuivent mutuellement. La vie et la mort, le feu et l’eau, l’hiver et le printemps y sont en guerre les uns contre les autres. En somme, quel que soit l’angle sous lequel vous observez ce monde et quel que soit l’univers auquel vous prêtez attention, vous verrez des réalités opposées engagées dans un affrontement frontal. Dans un espace insignifiant et minuscule de cet univers — c’est-à-dire sur la planète appelée Terre — se trouve le champ de bataille le plus terrifiant de la vie humaine. L’ensemble de notre organisation sociale et de notre système étatique est un océan immense agité de vagues. Vague contre vague, bulle contre bulle et goutte contre goutte s’y heurtent à chaque instant. Ici, une longue lutte se poursuit depuis les temps anciens jusqu’à nos jours entre le haqq et le bâtil, la vérité et le mensonge, la justice et l’injustice, le bien et le mal, l’oppression et l’équité, le péché et la vertu. Les rênes de cette lutte sont attachées aux mains du ruh, c’est-à-dire l’âme, et du nafs, c’est-à-dire les instincts mauvais. De ces deux sources jaillissent successivement toutes sortes de pensées, de croyances et de doctrines, donnant naissance à des types de caractères variés et à des systèmes collectifs aux dispositions contradictoires. Chaque conception, croyance doctrinale, doctrine, idéologie, caractère et système vient au monde accompagné de son frère jumeau exactement opposé. Toute force qui naît vient au monde avec la force qui lui est adverse et contraire. De cette opposition et de cette divergence naît un conflit dévorant qui a transformé toute l’histoire de l’humanité en une histoire de lutte. L’histoire de cette lutte se trouve aujourd’hui devant nous comme une histoire écrite dans notre propre sang.

Depuis l’aube de la civilisation humaine, à travers les époques et les pays, une lutte permanente et totale se poursuit. Ici, elle se mène avec les armes de la raison, et là avec des armes meurtrières. Dans cette lutte, les hommes se sont divisés en deux camps et ont joué deux rôles. D’un côté, ils portent l’étendard de l’anarchie, de l’injustice et du mensonge. De l’autre, ils brandissent la bannière de la justice, de la vérité, de l’intégrité et du bien. Tantôt l’homme devient le serviteur actif des artisans de la destruction et de la perversion ; tantôt il avance en apportant un soutien énergique aux initiateurs et aux promoteurs d’actions constructives. Une sorte de démons à visage humain s’acharne avec acharnement à accabler la vie humaine de malheurs, de détresse et d’épreuves. À l’inverse, certains hommes dépensent généreusement toutes leurs ressources et tous leurs biens afin de faire de la Terre un paradis rempli de bonheur, de paix et de joie. Parmi les soldats résolus de la guerre de la vie, il en est qui font déferler, par leurs mains, les flots du mensonge, de l’oppression et de la dépravation. Mais certains moudjahidines inflexibles quittent ce monde après y avoir fait retentir le tambour du triomphe de la vérité, de la justice et de l’équité.

Ce sont ces combattants de la vérité, de la justice et de l’équité qui ont rendu la Terre quelque peu habitable et la vie humaine quelque peu agréable. Tout ce qui, aujourd’hui, dans la société, est considéré comme digne d’un certain respect est l’œuvre de ces hommes éminents. Ils ont présenté aux hommes un modèle de vie idéale. Ils ont placé devant nous une norme et un modèle de civilisation et de culture. Ils nous ont offert les buts sublimes de la vie et de remarquables principes. Dans les veines de l’histoire, ils ont fait circuler le sang d’un héritage immortel et éternel. Dans le ciel de la civilisation, ils ont installé les étoiles resplendissantes des valeurs morales. Ils ont donné aux hommes l’encouragement, l’enthousiasme, le courage et l’ambition. Pour la cause et les principes, ils ont enseigné le sacrifice, le dévouement et la lutte. C’est grâce aux hauts faits glorieux et aux contributions de ces hommes éminents que l’histoire est devenue si précieuse que ses vestiges sont jugés dignes d’être préservés et qu’elle continuera, jusqu’au Jour de la Résurrection, à être honorée comme une source toujours renouvelée d’inspiration pour l’action de l’humanité.

En outre, chaque fois que les forces maléfiques de l’oppression et du mensonge ont attaché les hommes dans les tentacules de la domination fasciste et tyrannique, les rendant impuissants, et que les hommes, ayant perdu courage, ont été précipités dans l’abîme du désespoir, ce sont précisément ces grands héros de l’histoire qui se sont avancés pour sauver l’humanité. Ils ont réveillé les hommes endormis, relevé les hommes déchus, fait boire aux lâches l’élixir revigorant de l’héroïsme et, en replaçant au premier rang du champ de bataille ceux qui avaient déposé les armes, les ont engagés dans la lutte contre les forces anarchiques et corrompues du mal. En d’autres termes, ces grands héros ont mis fin à l’immobilisme de l’histoire, fait fondre la glace de la mer gelée de la civilisation, créé un nouveau courant dans le fleuve stagnant de la pensée et de l’action et, en renversant la dictature dure comme l’acier, rétabli la liberté et les droits humains. Ainsi, la caravane de l’humanité tout entière a pu avancer sans entrave sur la voie droite et correcte de son épanouissement.

Au premier rang de la classe vertueuse de la société humaine, celle qui a participé à l’établissement de la vérité, de la justice et du bien sur Terre ainsi qu’à la noble œuvre de construction et de progrès, se trouvent les prophètes et les messagers, détenteurs d’une dignité incomparable. À leurs côtés, les siddiqin — ceux qui acceptent de tout leur cœur l’appel de l’islam dès qu’ils le reçoivent —, les martyrs et les salihin, c’est-à-dire les hommes vertueux, suivent l’exemple de ceux qui ont excellé au premier rang et œuvrent sous leur direction. Et, dans le rang sacré des prophètes et des messagers, le grand homme sur lequel se porte d’abord et irrésistiblement le regard est Muhammad, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui. Il est le plus grand ami de l’humanité et le plus grand bienfaiteur de l’histoire. Quel que soit l’angle sous lequel vous observez ce grand homme, ses innombrables excellences et sa grandeur apparaîtront avec éclat. Au cours des quatorze derniers siècles, combien d’hommes ont quitté ce monde en décrivant sa grandeur et ses mérites, nul ne saurait le dénombrer. Mais la réalité est que, jusqu’à ce jour, la description de sa grandeur et de ses mérites n’a pas encore atteint sa plénitude. Qui pourra achever cette œuvre à l’avenir ? Personne ne le sait. Les hommes du passé ont nourri l’irrésistible désir de participer à cette noble œuvre, et beaucoup le nourriront encore à l’avenir. Ce désir irrésistible s’empara un jour de moi aussi. Je souhaitai exposer brièvement et de manière particulière cet aspect de la vie du Messager : lorsqu’il entra dans l’arène pour œuvrer au bien-être et à la reconstruction de l’humanité, quelles persécutions et quelles souffrances il dut subir ; comment le service rendu par cet incomparable serviteur de l’humanité lui fut toute sa vie payé par une opposition aveugle et une conduite extrêmement vile. Et, inversement, alors qu’il avançait au milieu du tumulte de tant d’oppressions, de persécutions, d’oppositions et de mauvais traitements, quel caractère le Messager ne cessait de manifester. Le récit poignant de la vie du Prophète bien-aimé contient des enseignements tant pour ceux qui aspirent à établir le gouvernement des hommes vertueux que pour ceux qui s’opposent à la lutte visant à l’instaurer.

Telle est la place de Muhammad, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, dans l’histoire de l’humanité. L’histoire atteste qu’il fut le plus grand créateur d’histoire.

Lorsque le Messager (paix et bénédictions sur lui) apparut pour accomplir la plus grande œuvre au service du bien-être de l’humanité, Satan rassembla toutes les persécutions et toutes les souffrances infligées aux prophètes et aux messagers à travers les âges, et contraignit ce jeune homme orphelin et démuni à livrer un combat sur tous les fronts. La vie du Messager (paix et bénédictions sur lui) ressemble à ceci : dans une obscurité totale, au milieu d’une mer déchaînée par la tempête, un nageur sans embarcation lutte sans cesse contre des vagues hautes comme des montagnes. Une tempête furieuse fait rage, tandis que, dans le ciel couvert de nuages d’un noir profond, les éclairs qui surgissent par intermittence éblouissent les yeux. Le grondement du tonnerre menace de faire éclater les tympans. Pourtant, au milieu de tout cela, le nageur inflexible continue d’avancer sur sa route. Existe-t-il dans l’histoire un autre exemple de persécution et de souffrance aussi atroces, et d’une lutte aussi inflexible et indomptable ?

Chaque fois que se joue le drame de la lutte entre la vérité et le faux, entre la justice et l’injustice, ses traits fondamentaux restent toujours les mêmes. Les époques changent, les cadres géographiques se transforment et les noms des protagonistes changent également. Mais leurs rôles respectifs ne changent jamais. L’un des rôles est celui de l’appelant à la vérité.

Le deuxième rôle est tenu par ces hommes sincèrement dévoués et irréprochables de la société qui, dès qu’ils entendent l’appel à la vérité, à la justice et à la vertu, le reconnaissent par leur inclination naturelle. Cet appel les enthousiasme et les émerveille ; ils l’acceptent sans hésitation et de tout leur cœur, puis endossent le rôle de ses premiers adeptes.

Le troisième rôle est assumé par ceux qui expriment leur désaccord avec courtoisie. Ils écoutent et réfléchissent à ce qu’ils ont entendu. Mais, en raison de leur manque de connaissance et de conscience, ainsi que de certains obstacles psychologiques, ils tardent à comprendre la vérité.

Le quatrième rôle est tenu par le groupe des ennemis extrêmement fanatiques et virulents qui, en raison de leurs intérêts, de leur rang et de leurs habitudes dépravées, commencent dès le premier jour à s’opposer de manière radicale et irréfléchie. Leur opposition ne cesse ensuite de s’intensifier. Le cinquième rôle revient aux masses faibles, si démunies face à la domination écrasante des classes supérieures de la société qu’elles ne peuvent jouer aucun rôle courageux et actif. Elles ne possèdent pas non plus, sur le plan psychologique, la capacité de saisir la signification la plus profonde d’un appel. C’est pourquoi, génération après génération, elles restent généralement des spectatrices silencieuses du conflit entre les appelants à la vérité et les ennemis de la vérité, attendant de voir quel sort sera réservé à chaque camp. Lorsqu’un camp remporte la victoire, le flot de la foule se dirige alors du côté de la puissance victorieuse. Ainsi, le drame de la lutte entre la vérité et le faux repose entièrement sur les acteurs de deux rôles : celui des appelants à la vérité et de leurs adeptes, et celui des adversaires actifs et fanatiques. Il est absolument impossible que le drame de l’appel à la vérité soit joué sans que les acteurs de ces deux rôles se retrouvent face à face. Vous élèverez la voix de la vérité et de la justice, et il est inconcevable que les forces qui soutiennent le mensonge et l’injustice ne se dressent pas collectivement pour vous faire face. Vous commencerez à œuvrer au bien-être et au service de l’humanité, et il est inimaginable que toutes les forces mauvaises de la société, armées des terribles instruments de l’insulte, de la calomnie, de la propagande mensongère, de la diffamation, de la conspiration et de la violence, ne s’unissent pas pour se ruer agressivement contre vous.

C’est précisément ce qui s’est produit dans le cas du Messager (paix et bénédictions sur lui). S’il s’était contenté de prononcer de bonnes paroles, de réfléchir aux questions de bien-être public, de passer sa vie à adorer Allah en accomplissant, selon son inclination, certaines prosternations et inclinaisons, de rester isolé dans la retraite à réciter des invocations et des litanies, et même s’il s’était contenté de prodiguer de bons sermons et conseils, avait fondé une secte de maîtres et de disciples, voire créé avec ses adeptes une association inoffensive, la société l’aurait toléré. Mais il voulait transformer l’ensemble du système de vie. Il voulait reconstruire entièrement l’édifice de la société et de la civilisation. Il avait reçu l’ordre d’abattre tout le système collectif et de le reconstruire selon le meilleur modèle. Il était déterminé à démanteler l’entente injuste mais tenace qui s’était établie dans la société de l’époque entre les intérêts établis et les privilèges. Il avait été envoyé pour former les hommes selon une nouvelle structure de croyance et de morale. Dès le premier jour, il appela à cette œuvre, et le peuple en comprit le sens dès le premier jour. C’est précisément parce qu’il en avait compris le sens que les actions de riposte de la société ignorante apparurent comme sa réaction naturelle.

Quelle que soit l’époque où l’on examine les adversaires du mouvement universel en faveur de la vérité et de la justice, on constate que les méthodes et la progression de leurs actions négatives ont toujours été les mêmes. On commençait d’abord par des railleries et des moqueries ordinaires. Puis, à l’étape suivante, éclatait une déferlante d’insultes, de fausses accusations, de calomnies et de propagande diffamatoire, ainsi que l’attribution de surnoms infamants. Ensuite, on lançait une campagne mensongère soigneusement élaborée afin de semer la confusion et les malentendus parmi le peuple. Lorsque la situation s’aggravait encore, on invoquait d’un côté la menace pesant sur les intérêts et l’unité nationales, tandis que, de l’autre, on s’efforçait d’inciter les masses ignorantes sous prétexte religieux. Entre-temps, la lutte des arguments se poursuivait, de même que les tentatives de mettre l’appelant à la vérité en difficulté au moyen de questions et de réponses. Lorsqu’il devint évident qu’un mouvement dangereux prenait de plus en plus de force, on tenta de parvenir à un compromis par la séduction. Après l’échec de toutes les manœuvres, on adopta la voie extrêmement odieuse de la violence. Le Messager (paix et bénédictions sur lui) et ses compagnons furent soumis à un boycott social et économique. Des complots de persécution et d’oppression furent également mis à exécution. On alla même jusqu’à conspirer pour assassiner le Messager (paix et bénédictions sur lui). Comme le mouvement visant à établir la vérité et la justice ne pouvait toujours pas être étouffé, on déclara la guerre et on appela à l’affrontement direct. Toutes ces étapes se succédèrent dans la vie du Messager (paix et bénédictions sur lui). Mais Allah Tout-Puissant lui accorda à chaque étape une réussite glorieuse. Finalement, toute l’Arabie se retrouva à ses pieds.

Dans cet ouvrage, les événements de la vie du Messager (paix et bénédictions sur lui) sont présentés à partir de sources extrêmement fiables et dans un ordre parfaitement cohérent, de telle sorte que se dessine clairement sous les yeux la scène de la terrible lutte qu’il mena entre la vérité et le mensonge, entre le bien et le mal, brisant l’immobilité de l’histoire. Toute sa vie s’écoula dans cette lutte. J’espère qu’en lisant ce livre, le lecteur aura le sentiment de se trouver tout près du Messager (paix et bénédictions sur lui). Il verra le déroulement des événements se produire sous ses yeux et les vagues tumultueuses du mouvement islamique danser dans le monde de son imagination. Il ne pourra donc pas rester assis en spectateur impassible et impartial de ce conflit entre la vérité et le faux. Au contraire, une conscience active s’éveillera en lui, et il sera contraint de réfléchir à la place qu’il occupe aujourd’hui dans l’histoire de l’humanité et à celle qu’il devrait y occuper.

J’ai la ferme espérance que cet ouvrage permettra d’apprendre le courage et la bravoure, et qu’il insufflera la motivation d’assumer ses responsabilités et ses devoirs, même dans les situations les plus difficiles. Il fera naître dans le cœur la vénération et l’amour pour cette grande personnalité qui fut le plus grand serviteur de l’humanité et qui lui fut le plus bénéfique. Le cœur sera rempli de gratitude envers lui et l’esprit débordera d’un amour profond pour sa personne. C’est précisément ce que l’islam désire. La lecture de cet ouvrage permettra de comprendre par quelles épreuves de feu il a dû passer, quelles oppositions terribles il a dû affronter, quelles attaques il a dû repousser et quelles immenses mers de sang et de larmes il a dû traverser pour nous transmettre la lumière de la vérité qui illumine aujourd’hui notre âme. On comprendra également combien le chemin des porte-étendards de la vérité et de la justice est semé d’épines. Si ce chemin n’a même pas été débarrassé de ses épines ni jonché de fleurs pour une personnalité pieuse telle que Muhammad (s.a.s.), pour qui donc le serait-il ? Pour qui serait tracé ce raccourci confortable qui permettrait à l’homme de sortir de sa chambre sans même se salir les pieds et d’aller directement au paradis ? La lecture des récits poignants de la vie du Messager (s.a.s.) dissipe cette illusion. Sinon, l’homme reste indifférent, considérant l’obéissance à Allah comme une activité de grand confort. À la lumière de la vie du Messager (s.a.s.), nous devons réfléchir au fait que, si les épreuves de feu, les calamités, les obstacles, les coups et les attaques mentionnés dans les ouvrages du Coran, du hadith et de la sîra comme inévitables dans la vie d’un véritable croyant ne surviennent pas dans notre existence, nous devons réexaminer la justesse de notre chemin et de notre destination. Nous devons vérifier si ce que nous considérons comme la voie de l’islam n’est pas plutôt la voie de la mécréance et de la jahiliya. En étudiant cet ouvrage, chaque musulman saura à l’avance que tout individu ou groupe qui, au sein de la communauté musulmane, entrera en campagne avec l’appel et le mouvement du Messager (s.a.s.) exactement tels qu’ils étaient, et suivra fidèlement sa méthode d’action, ne pourra manquer d’être la cible de moqueries, de calomnies, de propagande mensongère, de diffamation, de complots, d’oppression, de persécutions et d’attaques violentes. Car tout cela constitue la rétribution terrestre inévitable de cette œuvre. Dans un tel environnement, entièrement rempli de catastrophes et d’épreuves, il n’est pas facile, à quelque époque que ce soit, de reconnaître le prédicateur de la vérité à l’œuvre, de comprendre ses paroles et de les accepter. Cela n’est possible qu’à ces personnes fortunées qui, en étudiant le Coran, le hadith et la sîra du Messager, ont acquis au préalable une juste compréhension de la lutte éternelle entre le vrai et le faux. Tout musulman doit savoir que la force du faux n’a épargné ni l’être immaculé et innocent du Messager (s.a.s.), ni, par la suite, de grandes personnalités parmi ses disciples, telles que l’imam Husayn, l’imam Mâlik, l’imam Ahmad ibn Hanbal, l’imam Abû Hanîfa, le vénérable Mujaddid Alf-e Sânî et Shâh Walîullâh, qu’elle n’a pas épargnées de l’oppression et des persécutions. Elle n’épargnera donc personne. L’étude de la sîra du Messager (s.a.s.) nous apprend, à chaque époque, à distinguer les caractères des prédicateurs de la vérité de ceux des ennemis de la vérité. J’ai exposé clairement dans cet ouvrage l’identité de ceux qui sont actifs dans le conflit entre l’islam et la mécréance.

J’espère que l’étude de cet ouvrage nous rendra conscients de la terrible contradiction et de l’antagonisme qui se sont installés entre notre foi dans la risâla et notre vie réelle. Il ne reste aujourd’hui dans le monde aucun pays où le système de vie apporté par le Messager (s.a.s.) soit pleinement victorieux et appliqué. Dans tout le monde musulman, la monarchie et la dictature sont triomphantes ; elles nous maintiennent plongés dans les ténèbres de la jahiliya ancienne comme moderne. Mentalement, nous sommes immergés dans la jahiliya de la tête aux pieds. Sur le plan économique aussi, nous sommes écrasés. Sur le plan culturel, nous sommes connus dans le monde entier comme une nation de mendiants et, sur le plan international, nous sommes victimes de l’exploitation des impérialistes. Nous subissons précisément les conséquences amères de la discordance entre notre foi et notre caractère.

Dans cet ouvrage, j’ai essentiellement appelé à faire revivre l’appel du Prophète universel. Mon objectif principal est que nous puissions amorcer une transformation dans nos vies en suivant exactement la méthode d’action indiquée par le Messager (s.a.s.), et que nous puissions établir le système social fondé sur la magnanimité et la justice qu’installèrent, à la lumière des principes du Coran et du hadith, ce grand dirigeant de l’humanité universelle. Le moment est venu pour nous et pour notre jeunesse de nous débarrasser du poids de l’esclavage mental imposé par la civilisation occidentale et de brandir l’étendard d’une révolte intellectuelle contre cette époque matérialiste. Il faut sortir la biographie de Muhammad (s.a.s.) des pages du livre et l’écrire à nouveau dans les pages de la vie réelle. Il faut compiler son idéal sous la forme d’un système collectif et lui faire occuper la place de cette troisième force qui indique la voie de la libération, place encore vide dans l’histoire.

Que le Dieu Miséricordieux accepte cet humble effort de ma part et en réalise le noble objectif.

Âmîn.

Naïm Siddiqi, 1er décembre 1959.

 

Chapitre : 2

La personnalité en un coup d’œil

Lorsque je promène mes deux yeux sur son visage,

Il est comme l’éclair dans un nuage chargé de pluie. [Ce célèbre poète arabe de l’époque préislamique avait composé ces vers à l’intention d’une personnalité qu’il affectionnait. Plus tard, à une certaine occasion, ʿÂ’isha les appliqua à juste titre au Messager de Dieu.]

— Abû Kabîr al-Hudhali

Ce visage ne peut être celui d’un menteur.

— ʿAbdullah ibn Salâm

Un aperçu

[Rédigé principalement à la lumière des Shama’il d’al-Tirmidhî.]

Ceux qui apportent au monde des contributions remarquables, notamment les prophètes — que la paix soit sur eux —, possèdent toujours une personnalité exceptionnelle. La véritable source de la force de ceux qui dirigent les mouvements et conduisent la reconstruction des civilisations réside dans leur personnalité, formée de la combinaison d’une pensée et d’un caractère particuliers. Comprendre comme il se doit la personnalité du Messager de Dieu — que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui — constitue également l’un des principaux objectifs de l’étude de sa Sîra.

La beauté physique contribue grandement à percevoir toute personnalité. La constitution du corps humain, de la tête aux pieds, ainsi que l’harmonie de ses membres permettent de comprendre à quel niveau se situe une personne sur les plans intellectuel, moral et spirituel. En particulier, le visage ou les traits du visage portent toute l’histoire du caractère et des actions d’un être humain. Il suffit de les regarder pour deviner à quel type de personne nous avons affaire.

Nous qui sommes venus au monde plus tard avons, sous cet aspect, le malheur de ne pas avoir devant nous le visage incomparable du meilleur des hommes, ni la possibilité de le contempler de nos propres yeux dans ce monde. Le peu que nous pouvons entrevoir de la beauté physique du Messager (paix et salut sur lui), nous ne le voyons que dans le miroir de ses paroles et de ses actions.

Il n’existe aucune image authentique ni aucune statue du Messager (paix et salut sur lui). Le Messager lui-même a interdit de les fabriquer et de les conserver. En effet, l’image est une chose si dangereuse qu’elle ne permet en aucune manière d’écarter le risque de tomber dans le polythéisme. Si une image du Messager avait existé, on ne saurait dire combien de phénomènes miraculeux on lui aurait attribués et combien de nouveaux miracles on lui aurait crédités. Il est difficile d’imaginer combien de cérémonies hautes en couleur auraient été organisées en son honneur. Il n’aurait même pas été étonnant que son adoration commence. De nombreuses images imaginaires du Messager ont été réalisées en Europe. Mais quel artiste pourrait posséder une connaissance subtile, étendue et complète de chaque aspect de ses pensées et de ses actions, puis en rendre parfaitement compte par les couleurs et le pinceau ? Une image imaginaire peut représenter n’importe qui, mais pas Muhammad (paix et salut sur lui). On fabrique le portrait d’une personnalité entièrement fondée sur des suppositions, puis on le fait passer pour celui du Messager. Lors de la réalisation de ces images, la moindre honnêteté n’est pas respectée. On crée délibérément des images qui donnent l’idée d’une personnalité faible et incomplète. Pour toutes ces représentations, on puise l’idée de la personnalité dans les ouvrages occidentaux hostiles, issus de l’obstination, de la témérité, d’une pensée tortueuse et de conceptions irréalistes. Le mal que présentent les images ou les films consacrés aux prophètes et aux pieux réside dans le fait que leur véritable caractère peut disparaître derrière l’écran.

Mais les Compagnons du Messager en ont tracé un portrait parfait en un minimum de mots, et les transmetteurs nous ont fait parvenir ces descriptions dans un état extrêmement préservé et intact. Nous présentons ici ces portraits verbaux afin que les lecteurs puissent entrevoir la personnalité de ce grand homme avant d’étudier son caractère. On peut appeler cela une sorte de rencontre, ou simplement une présentation.

L’empreinte du visage sacré du Messager (paix et salut sur lui), de sa constitution physique, de sa démarche et de sa beauté, qui nous est parvenue après avoir traversé quatorze siècles, reflète l’image d’un homme à la fois doté d’une intelligence et d’une perspicacité exceptionnelles, d’un courage héroïque, patient, inébranlable dans ses principes, honnête et juste, généreux et magnanime, prodigue, conscient de ses responsabilités, humble et empreint de gravité, affable et éloquent. Plus exactement, il faut dire que l’empreinte de la prophétie était présente de manière particulièrement visible dans sa constitution physique. La beauté harmonieuse de son corps était le symbole de son rang éminent. À ce propos, une parole du Messager (paix et salut sur lui) mérite d’être citée. Il a dit :

« La crainte révérencielle de Dieu rend le visage de l’être humain lumineux et beau. »

Puisque la prophétie représente le degré suprême de la foi et de la crainte révérencielle de Dieu, le visage du prophète ne peut qu’être lumineux.

À présent, venons contempler un bref aperçu de son visage éclatant et resplendissant comme le soleil.

Beauté physique

« J’ai reconnu le Messager (s.a.s.) dès que je l’ai vu. Son visage ne pouvait être celui d’un menteur. » (Abdullah ibn Salam) [Il était l’un des plus grands savants juifs. Il s’appelait Husayn. Lorsque le Messager (s.a.s.) arriva à Médine, il alla le voir et rapporte ici l’impression qu’il eut en le voyant. Il embrassa la foi, et son nom islamique devint Abdullah. (Sîrat al-Mustafâ, Mawlana Idris Kandhlawi, premier volume, p. 341-350)]

« Je me présentai avec mon fils. Les gens me montrèrent en disant : “Voilà le Messager d’Allah.” À peine m’étais-je assis près de lui que je me dis intérieurement : “C’est bien lui le Prophète d’Allah.” » — Abou Rimtha al-Taymi

« Soyez certain que j’ai vu le visage lumineux de cet homme, semblable à la pleine lune. Il ne pourrait jamais vous tromper dans une transaction. Si un homme pareil ne paie pas le prix du chameau, je le paierai de ma propre poche. » — Une respectable dame. [Une caravane commerciale avait fait étape dans les environs de Médine. Par hasard, le Messager (s.a.s.) se rendit dans cette direction. Il choisit un chameau et en fixa le prix. Puis il l’emmena en disant qu’il enverrait l’argent. Plus tard, les vendeurs du chameau commencèrent à avoir des doutes : quelle idée leur avait pris de vendre à crédit un chameau à un inconnu ? C’est alors que l’épouse du chef de la caravane leur adressa les paroles ci-dessus pour les rassurer. Cet événement fut rapporté par Târiq ibn Abdullah, membre de cette caravane. Peu après, le Messager (s.a.s.) envoya des dattes en quantité supérieure au prix convenu. (Sîrat an-Nabî, Shiblî Nu‘mânî, deuxième volume, p. 380 ; al-Mawâhib al-Ladunniyya, premier volume, p. 244.)]

« Nous n’avons jamais vu un homme aussi beau. Nous avons vu la lumière rayonner de son visage. » — La mère et la tante d’Abou Qarsana. [Ces deux femmes étaient allées avec Abou Qarsana auprès du Messager (s.a.s.) pour lui prêter serment d’allégeance. Sur le chemin du retour, elles exprimèrent cette réaction. (Al-Mawâhib al-Ladunniyya, premier volume, p. 255.)]

« Je n’ai vu personne de plus beau que le Messager (s.a.s.). On aurait dit que le soleil étincelait. » — Abou Hourayra

« Si tu voyais le Messager (s.a.s.), tu aurais l’impression que le soleil venait de se lever. » — Roubayyi‘ bint Mu‘awwidh

« Quiconque voyait le Messager (s.a.s.) restait stupéfait dès le premier regard. » — Le vénérable Ali

« Une nuit de pleine lune, je regardais le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Il était alors vêtu de rouge. Je regardais tantôt la lune, tantôt son visage. Finalement, je parvins à la conclusion que le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) était plus beau que la lune. » — Jâbir ibn Samura

« Lorsque le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) était heureux, son visage brillait comme la lune. C’est en le voyant que nous percevions sa joie. » — Ka‘b ibn Mâlik

« Son visage brillait comme la lune. » — Hind ibn Abî Hâla

Visage

« Il était rond comme la pleine lune. » — Al-Barâ’ ibn ‘Âzib

« Son visage n’était pas parfaitement rond, mais il était presque rond. » — ‘Alî

« Un front large, des sourcils arqués, fins et épais, séparés l’un de l’autre ; entre ses deux sourcils se trouvait une veine saillante qui devenait visible lorsqu’il se mettait en colère. » — Hind ibn Abî Hâla

« Les signes de la joie apparaissaient sur son front. » — Ka‘b ibn Mâlik

Teint

« Il n’était ni blanc comme la chaux, ni basané. Son teint était couleur de blé, mais légèrement blanchâtre. » — Anas

« Blanc rougeâtre. » — Ali

« Blanc, mais rayonnant de beauté. » — Abou Toufaïl

« Blanc et lumineux. » — Hind ibn Abi Hala

« Son corps semblait être fait d’argent. » — Abou Hourayra

Yeux

« Des yeux noirs, de longs cils. » — Ali

« Les pupilles étaient noires, le regard baissé, avec une inclination pudique à regarder du coin de l’œil. » — Hind ibn Abi Hala

« Le blanc des yeux était parcouru de veinules rouges, les orbites allongées, comme naturellement soulignés de khôl. » — Jabir ibn Samura

Nez

« Quelque peu proéminent, avec par-dessus un éclat lumineux ; c’est pourquoi il paraissait grand au premier regard. » — Hind ibn Abi Hala

Joues

« Légères et plates, un peu charnues vers le bas. » — Hind ibn Abi Hala

Visage

« Large. » — Jabir ibn Samura

« Large. » — Hind ibn Abi Hala

Les dents

« Fines, brillantes. Un éclat envoûtant sur les dents de devant. » — Hazrat Ibn Abbas

« Lorsqu’il parlait, ses dents faisaient jaillir des éclats. » — Hazrat Abbas

La barbe

« Une barbe épaisse couvrant tout le visage. » — Hind ibn Abi Hala

Le cou

« Fin et long, aussi beau qu’une statue taillée avec art. »

La couleur du cou est lumineuse et agréable comme la lune. » — Hind ibn Abi Hala

Tête

« Grande, mais de proportions harmonieuses et de taille moyenne. » — Hind ibn Abi Hala

Cheveux

Légèrement bouclés. » — Abou Houreira

« Ni complètement raides, ni très bouclés. » — Qatada

« Légèrement bouclés » — Anas

« Épais — parfois ils descendaient jusqu’aux lobes des oreilles, parfois jusqu’à la nuque. » — Bara ibn Azib

« Raie faite au milieu » — Hind ibn Abi Hala

« Le corps n’était pas très poilu. Une fine ligne de poils s’étendait de la poitrine jusqu’au nombril. » — Ali et Hind ibn Abi Hala

« Quelques poils seulement sur le cou, les bras et le haut de la poitrine. » — Hind ibn Abi Hala

La constitution générale du corps

« Le corps était solidement bâti. Les os des articulations des membres étaient gros et robustes. » — Hind ibn Abi Hala

« Le corps n’était pas corpulent. » — Ali

« Il n’était ni très grand ni petit, mais de taille moyenne. » — Anas (qu’Allah l’agrée)

« Il était plutôt grand. Lorsqu’il se tenait au milieu de nombreuses personnes, il paraissait encore plus grand. » — Al-Barâ ibn Âzib

« Son ventre n’était pas proéminent. » — Umm Maʿbad

« Bien qu’ayant connu la faim et la pauvreté, il était plus frais et plus vigoureux que ceux qui avaient été élevés dans l’abondance des biens terrestres. » [Il est célèbre que, lors de son voyage pour accomplir la ʿumra, le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) conduisit seul cent chameaux et en égorgea soixante-trois de sa propre main. Il confia les autres à ʿAlî. (Al-Mawâhib, tome 1, p. 310.)]

« Je n’ai vu personne de plus fort que le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). » — Ibn ʿUmar [À La Mecque, il y avait un lutteur professionnel nommé Rukâna. Un jour, lorsque le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) le rencontra et l’invita à l’islam, celui-ci demanda une preuve de la prophétie. Le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) exprima le désir de lutter avec lui, selon son goût. Ils luttèrent trois fois, et chaque fois il le vainquit. Il vainquit également au cours de combats de lutte plusieurs autres personnes, dont Abû al-Aswad al-Juhamî. (Al-Hâkim, Abû Dâwûd, at-Tirmidhî et al-Bayhaqî, Al-Mawâhib al-Ladunniyya, premier tome, p. 303.)]

Les épaules et la poitrine

« Sa poitrine était large, et sa poitrine ainsi que son ventre étaient plats. » — Hind ibn Abî Hâla

« Sa poitrine était large. » — Barâʾ ibn ʿÂzib

« La distance entre ses deux épaules était supérieure à la normale. » — Hind ibn Abî Hâla, Barâʾ ibn ʿÂzib

« La partie située entre ses deux épaules était musclée. » — ʿAlî

Mains et bras

« Ses bras étaient longs, ses paumes larges et ses doigts d’une longueur proportionnée. » — Hind ibn Abi Hala

« Je n’ai jamais vu de soie, fine ou épaisse, ni aucune autre chose, plus douce que la main du Messager d’Allah (paix et salut sur lui). » — Al-Abbas

Les pieds

« Ses mollets n’étaient pas charnus, mais fins et aplatis. » — Jabir ibn Samura

« Les paumes de ses mains et la plante de ses pieds étaient charnues. La plante de ses pieds était légèrement creuse. Ses pieds étaient si lisses que l’eau n’y stagnait pas. » — Hind ibn Abi Hala

« Il y avait très peu de chair à ses talons. » — Jabir ibn Samura

Un portrait d’ensemble

Bien que de nombreux Compagnons du Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) aient donné des descriptions remarquables de sa personne, aucune ne peut être comparée à celle d’Umm Ma‘bad. Lorsque le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) quitta la grotte du mont Thawr pour émigrer à Médine, il fit halte, dès le premier jour, chez cette noble vieille femme de la tribu de Khuzā‘a. Le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) et ses compagnons étaient accablés par la soif. Par une faveur particulière d’Allah, la vieille femme possédait une chèvre maigre et affamée qui donna alors tant de lait qu’après que le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) et ses compagnons eurent bu à satiété, il en resta encore un peu. Le mari d’Umm Ma‘bad rentra chez lui et fut étonné de voir du lait. Il demanda d’où il venait. Umm Ma‘bad lui raconta toute l’histoire. Son mari lui dit alors : « Décris-moi donc l’apparence de ce jeune Qurayshite, afin que je voie s’il s’agit de l’homme tant attendu. » Umm Ma‘bad en fit alors une description dans un langage remarquable. À cette époque, Umm Ma‘bad ne connaissait pas le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) et ne nourrissait à son égard ni jalousie ni hostilité. Elle décrivit exactement ce qu’elle avait vu. Il est préférable de consulter cette description dans l’arabe original. [Voir Zād al-Ma‘ād, vol. 1, p. 307]. En voici la traduction :

« Un visage pur et lumineux, un caractère aimable, le ventre ni proéminent ni distendu, sans calvitie, d’une grande beauté et d’une apparence agréable, les yeux noirs, grands et expressifs, les cheveux longs et épais, la voix grave et majestueuse. Le cou haut, les yeux soulignés de khôl, les sourcils fins et bien dessinés, les cheveux noirs et bouclés. Une gravité silencieuse, une nature sincère ; vu de loin, il est beau et captivant, et vu de près, il est d’une douceur et d’une beauté extraordinaires. Il parle avec douceur et clarté ; ses paroles sont exemptes de toute profusion de mots inutiles. Toutes ses paroles s’enchaînent comme les perles d’un collier. De taille moyenne, il n’est ni méprisé ni regardé avec dédain. Beau et jeune, il est aimé de ceux qui l’accompagnent constamment. Lorsqu’il parle, tous l’écoutent en silence ; lorsqu’il donne un ordre, tous s’empressent de l’exécuter. Servi et obéi par tous, il ne parle ni moins que nécessaire ni avec excès. » [Zād al-Ma‘ād, vol. 1, p. 307].

Les vêtements

Les vêtements révèlent également la personnalité d’une personne. La taille, la longueur, la largeur, la couleur, la qualité, la propreté et les autres caractéristiques analogues des vêtements qu’elle porte permettent de connaître son caractère et sa mentalité. Les informations que les Compagnons ont transmises au sujet des vêtements du Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) révèlent dans une large mesure ses goûts et sa mentalité.

Le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) a en réalité donné, concernant les vêtements, l’interprétation pratique du verset suivant :

﴿يَابَنِيآدَمَقَدْأَنزَلْنَاعَلَيْكُمْلِبَاسًايُوَارِيسَوْآتِكُمْوَرِيشًاۖوَلِبَاسُالتَّقْوَىٰذَٰلِكَخَيْرٌۚذَٰلِكَمِنْآيَاتِاللَّهِلَعَلَّهُمْيَذَّكَّرُونَ﴾

« Ô enfants d’Adam, Nous avons fait descendre pour vous un vêtement qui couvre vos parties intimes et qui constitue une parure pour vous. Mais le vêtement de la piété est meilleur. » (Sourate al-A‘rāf : 26)

Les autres caractéristiques des vêtements sont décrites ainsi dans la sourate an-Nahl :

سَرَابِيلَتَقِيكُمُالْحَرَّوَسَرَابِيلَتَقِيكُمبَأْسَكُمْ

« Il vous a fourni des vêtements et des armures afin de vous protéger de la chaleur et de vous mettre à l’abri pendant la guerre. » (sourate An-Nahl)

Ainsi, la principale caractéristique des vêtements du Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) était qu’ils couvraient la pudeur, apportaient de l’élégance et étaient les vêtements de la taqwā, c’est-à-dire de la crainte révérencielle d’Allah et de la droiture. Ils répondaient aux besoins, garantissaient le respect des principes moraux et reflétaient le goût des gens honorables. Le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) évitait strictement l’orgueil, le faste, le luxe et la volonté de se donner en spectacle. Il a dit :

« Je ne suis qu’un serviteur d’Allah et je ne porte que des vêtements convenant aux serviteurs. » [Al-Mawāhib al-Ladunniyya, t. 1, p. 328.] Il a déclaré les vêtements de soie interdits aux hommes. Un jour, il porta une tunique de soie reçue en cadeau, mais il l’enleva aussitôt avec agitation. Il détestait profondément les tuniques, les pagnes et les turbans trop longs, car leur longueur était un signe d’orgueil et cette manière de s’habiller était répandue parmi les gens vaniteux. [Abū Dāwūd, an-Nasā’ī, Ibn Mājah, at-Tirmidhī, Musnad d’Aḥmad].

Il a également interdit d’imiter les vêtements des autres peuples, en particulier les vêtements caractéristiques de leurs autorités religieuses. [Musnad d’Aḥmad, Abū Dāwūd]. Il a imposé cette interdiction afin que l’identité propre et le sentiment de dignité de la communauté soient préservés et que l’imitation des vêtements et de la mode ne conduise pas à imiter également les caractères et les idéaux. C’est pourquoi il a instauré un goût entièrement nouveau en matière de tenue, de mode et de culture relevant de la civilisation islamique. Le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) veillait particulièrement à préserver, dans les vêtements, la protection contre les intempéries, la pudeur, la simplicité, la propreté et la dignité. Si nous considérons les vêtements du Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) dans le contexte des courants culturels de son époque, des besoins géographiques, culturels et climatiques de l’Arabie ainsi que des coutumes en vigueur, il apparaîtra clairement qu’ils étaient le symbole d’un goût extrêmement raffiné. Voyons maintenant quels étaient les vêtements du Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui). [Voir ash-Shamā’il at-Tirmidhī, Zād al-Ma‘ād et Al-Mawāhib al-Ladunniyya].

Il aimait beaucoup les tuniques. Leurs manches n’étaient ni trop serrées ni trop amples, mais de longueur moyenne. Elles arrivaient parfois jusqu’aux coudes et parfois jusqu’aux poignets. Lorsqu’il voyageait, notamment pour le jihād, les tuniques qu’il portait étaient relativement plus courtes, tout comme leurs manches. La partie de la tunique qui recouvrait la poitrine sur le devant restait parfois ouverte pour des raisons liées au climat, et il priait également dans cet état. Lorsqu’il mettait une tunique, il y introduisait d’abord le bras droit, puis le bras gauche. Il enseignait également cela aux Compagnons. La priorité accordée à la main droite et son usage dans les bonnes actions constituaient une part importante de la culture enseignée par le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui).

Il porta toute sa vie un pagne. Il le plaçait légèrement au-dessous du nombril et le portait jusqu’à un peu au-dessus des chevilles. La partie avant était légèrement abaissée.

Il apprécia les pantalons dès qu’il les vit pour la première fois. Les Compagnons en portaient également. Un jour, il en acheta lui-même un. (Il existe une divergence quant au fait qu’il l’ait porté ou non.) On le retrouva parmi ses biens laissés après sa mort. L’achat de ce pantalon est une histoire assez amusante. Le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) se rendit au marché avec Abū Hurayra et arriva devant les boutiques des marchands de vêtements. Il acheta le pantalon pour quatre dirhams. Au marché, il y avait un peseur réputé chargé de peser les marchandises. Il lui apporta le pantalon pour le faire peser et lui dit : « Pèse-le en inclinant la balance. » (C’est-à-dire : pèse-le de manière à ce que le poids soit supérieur au poids réel.) Le peseur répondit : « Je n’ai jamais entendu personne me dire une chose pareille. » Abū Hurayra attira alors son attention et lui dit : « Ne reconnais-tu pas ton Prophète ? » L’homme s’avança aussitôt pour embrasser sa main, mais il l’en empêcha en disant : « C’est une pratique contraire à l’islam. » Quoi qu’il en soit, il fit peser le pantalon et l’emporta après l’avoir acheté. Abū Hurayra lui demanda avec étonnement : « Allez-vous vraiment le porter ? » Sa surprise venait probablement, premièrement, du changement si remarquable par rapport à une ancienne habitude. Deuxièmement, le pantalon était un vêtement persan, alors que le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) évitait tout ce qui venait des peuples étrangers. (Il acceptait toutefois les bons éléments de la culture des autres peuples.) Le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) répondit : « Oui, je le porterai. Chez moi ou à l’étranger, de jour comme de nuit, je le porterai en toutes circonstances, car il m’a été ordonné de couvrir ma ‘awra, et aucun vêtement ne la couvre mieux que le pantalon. » [Al-Mawāhib al-Ladunniyya, tome 1, p. 336-337].

Il aimait beaucoup porter un turban sur la tête. Le turban n’était ni très grand ni très petit. Selon une narration, il mesurait sept coudées. Il laissait retomber derrière lui une extrémité longue d’une coudée. Parfois, pour se protéger de l’intensité du soleil, il déployait largement le turban et son extrémité sur sa tête. Selon les besoins liés au climat, il détachait parfois le dernier tour du turban et l’enroulait autour de son cou. Lorsqu’il n’avait pas de turban, il nouait parfois un grand mouchoir autour de sa tête. [Selon certains, il ne le faisait qu’en cas de maladie, notamment lorsqu’il avait mal à la tête]. Pour des raisons de propreté et afin de préserver le turban des traces d’huile, il utilisait sous le turban, par-dessus ses cheveux, un tissu particulier appelé en arabe « kan­na ». Aujourd’hui encore, certaines personnes mettent sous leur calotte un morceau de papier ou de celluloïd. Ce morceau se tachait certes d’huile. Mais il était si soucieux de propreté que, selon diverses narrations, personne ne l’a jamais vu sale. Outre le blanc, il portait parfois des turbans jaunes (très probablement beige ou gris cendré). Lors de la conquête de La Mecque, il porta également un turban noir. Il portait aussi sous le turban une calotte en tissu, qu’il appréciait. Selon certaines narrations, le port de la calotte avec le turban était devenu un style particulier de la culture islamique, et le Messager (paix et salut sur lui) déclara que ce style constituait une mode distinctive face aux associateurs.

Parfois, il portait seulement une calotte blanche, sans turban. La calotte qu’il portait à la maison restait ajustée à sa tête. Celle qu’il portait en voyage était relativement haute. Il portait également une calotte pointue en tissu à mailles serrées.

Il portait un châle de quatre coudées de long et de deux coudées et quart de large. Parfois, il s’en enveloppait le corps ; parfois, il faisait passer l’un des côtés directement sous son aisselle et le posait sur l’épaule opposée. Il lui arrivait aussi d’en envelopper ses jambes en position assise, ou de le plier et de l’utiliser comme un oreiller sous sa tête. Il étendait parfois ce châle pour accueillir les visiteurs de haut rang venus lui présenter leurs respects. Il aimait beaucoup le châle yéménite appelé jabāra, qui comportait des rayures rouges ou vertes. Une fois, on confectionna pour le Messager (paix et salut sur lui) un châle noir, probablement en laine. Lorsqu’il le porta, une mauvaise odeur se dégagea à cause de la transpiration. Il ne le porta donc plus, par souci de propreté.

En général, il portait les vêtements neufs le vendredi, en louant Allah et en Le remerciant. Il ne faisait pas confectionner de tenues de rechange. Il rapiéçait et réparait ses vêtements. Par précaution, il inspectait parfois sa maison pour vérifier que des poux ou des punaises n’y étaient pas entrés du fait de ses contacts avec les gens ordinaires. (Des personnes parfois malpropres venaient également aux prières en assemblée et aux réunions. Ce n’est qu’après de nombreuses années d’efforts continus qu’il parvint à améliorer quelque peu le niveau général de propreté.)

D’un côté, la pauvreté et la simplicité constituaient l’une des caractéristiques de sa vie. De l’autre, il lui incombait aussi de combattre l’ascétisme. Un jour, voyant un homme aisé mener une vie excessivement semblable à celle d’un pauvre, il dit : « Allah aime que l’effet des bienfaits qu’Il a accordés à Son serviteur se manifeste dans sa vie. » [At-Tirmidhi et An-Nasa’i].

Conformément à ce principe, le Messager (paix et salut sur lui) portait parfois lui-même de beaux vêtements. Il suivait une voie moyenne et équilibrée, et souhaitait préserver sa communauté de l’excès et des positions extrêmes. Il porta même une fois une tunique romaine aux manches étroites. Il porta également une tenue remarquable à rayures rouges. Il lui arrivait aussi de porter une tunique royale tāylasāni venue de Perse. [Al-Mawāhib al-Ladunniyya]. Une fois, il acheta et porta une tenue précieuse au prix de vingt-sept chamelles, et accomplit même la prière dans cette tenue. Cela constituait en réalité une explication de ce verset coranique : « Dis : qui a interdit les parures qu’Allah a produites ? » (sourate Al-A‘rāf). Toutefois, sa règle générale était de préférer les vêtements simples et dépourvus de toute ostentation.

Pour les vêtements, le blanc était sa couleur préférée. Il a dit : « Pour vous présenter devant Allah, le meilleur vêtement est le vêtement blanc. » [Abou Dawoud, Ibn Majah]. Il a également dit : « Portez des vêtements blancs et utilisez des vêtements blancs comme linceuls pour vos morts, car ils sont plus purs et plus appréciés. » [Ahmad, At-Tirmidhi, An-Nasa’i, Ibn Majah].

Après le blanc, sa couleur préférée était le vert. Il aimait toutefois que celui-ci comporte de fines rayures vertes. Il n’aimait guère les vêtements d’un rouge pur. (Cela ne concernait pas seulement les vêtements : il a interdit la couleur rouge dans d’autres objets dans certains cas. Cependant, il portait des tissus à fines rayures rouges. De même, il a porté des vêtements d’un jaune pâle, de couleur beige.)

Les chaussures du Messager (paix et salut sur lui) avaient, conformément à la coutume arabe de l’époque, la forme de sandales ou de sabots. Elles comportaient deux lanières : l’une passait entre le gros orteil et l’orteil voisin, et l’autre entre les deux orteils suivants. Elles n’étaient pas fourrées. Comme les chaussures des gens ordinaires, elles mesuraient environ une coudée et deux doigts de long. Il mettait parfois ses chaussures debout et parfois assis. Pour les chausser, il introduisait d’abord le pied droit, puis le gauche ; pour les retirer, il sortait d’abord le pied gauche, puis le droit. Il portait des chaussettes de qualité ordinaire, moyenne ou supérieure. Le roi Négus lui avait offert des chaussettes noires. Il les porta et fit les ablutions par-dessus. De même, Dihya al-Kalbi lui avait offert des chaussettes, qu’il porta jusqu’à ce qu’elles soient usées.

Il portait une bague en argent, qui comportait également un chaton en argent. Parfois, le chaton était en pierre d’Abyssinie. Selon certains récits, une bague en fer était recouverte d’un plaquage d’argent. Il est toutefois bien connu qu’il n’aimait pas les bagues en fer comme bijoux. Il portait généralement sa bague à la main droite, mais parfois aussi à la main gauche. Il ne la portait ni au majeur ni à l’index ; il préférait le doigt voisin du majeur. Il plaçait le chaton non pas vers le dessus de la main, mais du côté de la paume. On y avait gravé « Muhammadur Rasulullah ». Il s’en servait pour sceller ses lettres. Selon les historiens, cette bague avait été fabriquée précisément comme sceau. Elle était indispensable en raison de sa fonction et de son rang politique.

Vêtements et toilette

Le Messager (paix et salut sur lui) arrangeait et coiffait soigneusement ses cheveux. Il utilisait beaucoup d’huile. Il se peignait, faisait sa raie, taillait les poils superflus de sa lèvre et égalisait sa barbe aux ciseaux, en longueur comme en largeur. Il formait également ses compagnons à cet égard. Ainsi, voyant un compagnon aux cheveux ébouriffés, il le réprimanda sévèrement. Il tailla lui-même les poils en trop de la barbe d’un autre compagnon. Il dit : « Celui qui laisse pousser ses cheveux ou sa barbe doit les arranger et en prendre soin. » Il dit à Qatadah : « Entretiens bien ta barbe. » [Abou Dawoud]

Le Messager (paix et salut sur lui) a insisté sur ce point parce que les personnes appartenant aux milieux religieux négligent souvent la propreté. En particulier, les adeptes du soufisme ascétique considèrent la saleté comme un signe de haute dignité. Il prit des dispositions pour dissiper cette confusion. Qu’il fût en voyage ou chez lui, il gardait toujours à portée de main et près de son lit sept objets : un flacon d’huile, un peigne, une boîte de khôl (khôl noir), des ciseaux, un siwak, un miroir et un morceau de bois léger.

Au moment de se coucher, il mettait trois fois du khôl à chaque œil. À la fin de la nuit, après avoir satisfait ses besoins naturels, il faisait ses ablutions, changeait de vêtements et se parfumait. Il aimait particulièrement un parfum appelé rayhân. Il aimait également le parfum des fleurs de henné. Ses parfums préférés étaient surtout le musc et le bois de santal.

Il diffusait dans sa maison la fumée de substances parfumées. Un brûle-parfum contenait un parfum de grande qualité, qui était utilisé. (Parfois, Aïcha lui appliquait elle-même du parfum.) Il est bien connu que la ruelle dans laquelle il était passé demeurait parfumée longtemps. Le vent annonçait à lui seul que le messager du printemps éternel était passé par là peu auparavant. Lorsqu’on lui offrait un parfum, il l’acceptait toujours. Si quelqu’un refusait d’accepter le parfum qu’il lui offrait, il en était contrarié. Conformément au goût particulier de la culture islamique, il préférait pour les hommes les parfums dont la couleur est invisible et dont le parfum se répand tout autour, et pour les femmes les parfums dont la couleur est visible mais dont le parfum ne se diffuse pas.

La démarche

Dans sa manière de marcher et de se déplacer, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) manifestait gravité, dignité, courtoisie et sens des responsabilités. Il posait fermement les pieds en marchant. Il ne traînait pas paresseusement les pieds. Lorsqu’il marchait, son corps restait ramassé. Il avançait sans regarder à droite ni à gauche. Il levait vivement les pieds vers l’avant. En marchant, son corps était légèrement incliné vers l’avant. On aurait dit qu’il descendait d’un endroit élevé. Selon Hind ibn Abî Hâla : « En le voyant marcher, on avait l’impression que la terre se repliait à mesure qu’il avançait. » Lorsqu’il marchait rapidement, il espaçait ses pas. Mais en général, il marchait à une allure modérée. Pourtant, selon Abû Hurayra (qu’Allah l’agrée) : « Il nous était difficile de marcher avec lui. » Sa manière de marcher était la manifestation concrète de l’injonction de la sourate Luqmân : « Ne marche pas sur la terre avec arrogance. »

La conversation

La conversation dévoile entièrement la foi, le caractère et la dignité d’une personne. Le sujet de la conversation et le choix des mots, la construction des phrases, les inflexions de la voix, la manière de parler et la force de l’expression révèlent tous le niveau de personnalité de l’orateur.

Les responsabilités et le rang du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) étaient tels que, si un tel fardeau avait été imposé à quelqu’un d’autre, celui-ci se serait absorbé dans de profondes réflexions et aurait préféré vivre dans la solitude. Mais l’une des particularités du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) était que, d’un côté, il portait un fardeau de responsabilités et de préoccupations aussi lourd qu’une montagne, et que son temps s’écoulait au milieu de toutes sortes d’inquiétudes et d’angoisses ; tandis que, de l’autre, il fréquentait profondément les gens et conversait avec eux jour et nuit. La gravité faisait partie de son tempérament, tout comme la plaisanterie et l’humour. Il possédait un équilibre étonnant entre des qualités apparemment contradictoires. Un mouvement à l’échelle du monde, les problèmes d’un empire entier, les nombreuses complexités d’une société et d’une organisation, ainsi que la responsabilité de sa propre grande famille constituaient pour lui un fardeau aussi lourd qu’une montagne. C’est sur ses seules épaules que ce fardeau reposait. L’imâm Hasan rapporte, d’après son oncle maternel Hind ibn Abî Hâla : « Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) était constamment occupé par toutes sortes de préoccupations. Il ne cessait de réfléchir à divers problèmes. Il ne pouvait jamais rester un seul instant libéré de toute préoccupation. Il demeurait silencieux pendant de longues périodes. Il ne parlait pas sans nécessité. » [Al-Shamâ’il al-Tirmidhî, chapitre consacré à la manière de parler du Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui)].

Mais il était un prédicateur, un appelant et le dirigeant d’un mouvement. Pour mener les activités liées à la prédication, à l’enseignement, à la réforme et à la rectification, ainsi qu’à l’administration politique, il était donc indispensable de rester en contact avec la population. Et le moyen le plus important de cette communication était la parole. C’est pourquoi il avait aussi pour habitude de participer à toutes sortes de conversations. Zayd ibn Thâbit rapporte : « Lorsque nous parlions de questions mondaines, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) y participait également. Lorsque nous parlions de l’au-delà, il s’exprimait lui aussi sur ce sujet. Lorsque nous parlions de nourriture et de boisson, il prenait également part à la conversation. Malgré tout cela, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) a juré que rien ne sortait de sa bouche en dehors de la vérité et de la justice. Le Coran a également attesté qu’il ne disait rien de son propre chef. »

Lorsqu’il parlait, il prononçait chaque mot lentement et distinctement, si bien que l’auditeur pouvait facilement le mémoriser ; on pouvait même compter les mots au fur et à mesure qu’il les prononçait. Umm Ma‘bad a dit en faisant son éloge : « Ses paroles étaient comme un collier de perles. » Il ne parlait ni plus que nécessaire ni moins que nécessaire. Il ne s’exprimait ni de manière excessivement concise ni de façon exagérément longue. Pour insister sur un propos, le faire comprendre et en faciliter la mémorisation, il répétait certaines paroles et certains mots trois fois. Sur certains sujets, lorsqu’il ne jugeait pas opportun de s’exprimer explicitement, il parlait par allusions et insinuations. Il détestait les propos inconvenants, obscènes et éhontés. Il accompagnait généralement ses paroles d’un léger sourire. Abdallah ibn al-Hârith rapporte : « Je n’ai vu personne sourire davantage que le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui). » Ce sourire empêchait sa gravité de se transformer en dureté et accroissait son attrait auprès de ses compagnons. Tout en parlant, il levait fréquemment les yeux vers le ciel. Au cours d’un discours, lorsqu’il voulait souligner un point, il se redressait soudain après s’être appuyé et répétait plusieurs fois une phrase particulière. Lorsqu’il voulait mettre ses auditeurs en garde contre quelque chose, il frappait le sol de la main en parlant. Pour expliquer un propos, il s’aidait également de gestes des mains et des doigts. Ainsi, pour montrer la réunion de deux choses, il joignait l’index et le majeur. Parfois, il entrelaçait les doigts de ses deux mains afin d’exprimer l’idée de solidité et d’unité. Pour désigner une chose ou une direction, il bougeait toute la main. Parfois, assis adossé et discutant d’une question importante, il posait la main droite sur le dos de la main gauche et entrelaçait ses doigts. Pour exprimer son étonnement, il lui arrivait de retourner les paumes de ses mains. Parfois, il frappait de la paume de la main droite la partie médiane du pouce de la main gauche. Parfois encore, il hochait la tête et serrait les lèvres contre ses dents. Il lui arrivait aussi de se frapper la cuisse avec la main.

Cet homme éminent, issu d’une famille distinguée et raffinée de la tribu quraychite de La Mecque, grandit dans le milieu de la tribu des Banû Sa‘d et maîtrisa non seulement la langue arabe la plus correcte, mais la langue limpide de la Révélation raffina encore davantage la beauté de son expression. En vérité, il était l’homme le plus éloquent d’Arabie. La langue du Messager (s.a.) était d’un niveau littéraire élevé et excellent, tout en étant claire et simple. Bien qu’il employât un langage compréhensible, il n’utilisait jamais de mots vulgaires ou indécents et n’appréciait pas non plus les formulations artificielles. À vrai dire, le Messager (s.a.) s’était forgé un langage qui lui était propre, adapté aux besoins de sa prédication et de son objectif, ainsi qu’une manière d’expression particulière. En expliquant une parole du Messager (s.a.), « la guerre est une ruse », Tha‘lab a dit qu’il s’agissait du langage particulier du Messager (s.a.). Il a créé de nombreux termes, inventé quantité de nouvelles expressions idiomatiques, de comparaisons et d’exemples. Il a instauré une nouvelle méthode de discours et abandonné de nombreux mots et procédés en usage. Un jour, plusieurs hommes de la tribu des Banû Nahd vinrent le voir et s’entretinrent longuement avec lui. Au cours de cette conversation, les visiteurs lui dirent avec beaucoup d’étonnement : « Ô Messager d’Allah, vous et nous sommes les enfants des mêmes parents et nous avons été élevés au même endroit. Pourtant, vous parlez un arabe dont la plupart d’entre nous ne comprennent pas le sens. Quel est donc le secret ? » Il répondit : « Allah Lui-même m’a enseigné la langue et la littérature, et m’a donc enseigné la meilleure des langues. En outre, j’ai été élevé parmi la tribu des Banû Sa‘d. Voilà le secret. » Une fois, il conversait avec un homme venu lui rendre visite, tandis que le vénérable Abû Bakr l’écoutait avec une profonde attention. Il demanda : « Que vous a dit cet homme et que lui avez-vous répondu ? » Le Messager (s.a.) le lui expliqua. Alors le vénérable Abû Bakr poursuivit : « J’ai parcouru tous les recoins de l’Arabie et entendu les discours purs et éloquents des meilleurs orateurs arabes. Mais je n’ai jamais entendu de paroles plus douces et plus suaves que les vôtres sortir de la bouche de qui que ce soit. » Là encore, le Messager (s.a.) répéta la même chose : c’est Allah qui lui avait enseigné la langue et il avait été élevé parmi les Banû Sa‘d. De même, un jour, le vénérable ‘Umar (r.a.) lui dit : « Ô Messager, vous ne vous êtes pourtant jamais tenu éloigné de nous ; comment se fait-il alors que vous parliez une langue plus belle et plus correcte que nous tous ? » Il répondit : « Ma langue est celle d’Ismaël. Je l’ai apprise spécialement. Jibrîl me l’a apportée et l’a fermement ancrée dans mon cœur. » Autrement dit, la langue du Messager (s.a.) n’était pas l’arabe ordinaire, mais une langue prophétique particulière, semblable à celle du vénérable Ismaël. La langue dans laquelle Jibrîl révélait le Coran était elle aussi cette langue prophétique.

Il faut ici garder à l’esprit que les grandes figures historiques, en particulier les prophètes, qui viennent avec une mission et un objectif précis, puis s’engagent dans des conflits et des affrontements avec leur environnement, et en qui résident constamment la passion de la vérité et de la justice, lorsqu’elles parlent, font ressortir dans leurs paroles la grandeur et la profonde signification de leur dessein et de leur objectif ; leur sincérité et leur dévouement en élèvent la valeur littéraire, tandis que l’excellence de leur caractère les purifie davantage.

L’un des traits éminents du Messager (s.a.) était qu’il avait été doté des « jawâmi‘ al-kalim ». Il a lui-même dit : [Muslim : Abû Hurayra (r.a.)] (On m’a donné les « jawâmi‘ al-kalim ».) Les phrases les plus concises du Messager (s.a.), qui portent une signification très vaste, sont appelées « jawâmi‘ al-kalim ». Nul n’égalait le Messager (s.a.) lorsqu’il s’agissait d’exprimer le sens le plus vaste avec le moins de mots, et il considérait cela comme un don particulier d’Allah.

Voici quelques exemples de ses jawâmi‘ al-kalim :

1. (*******) L’homme sera avec celui qu’il aime le Jour de la Résurrection.

2. (*******) Embrasse l’islam, tu seras en sécurité. [Extrait de la lettre d’invitation à l’islam envoyée à l’empereur romain Héraclius.]

3. (******) Les actes seront jugés selon les intentions.

4. (******) Celui qui accomplit une œuvre n’en reçoit le fruit qu’en fonction de son intention.

৫। (******) L’enfant appartient au lit, et l’adultérin n’a droit qu’à la pierre.

৬। (******) La guerre est une ruse.

৭। (******) Voir et entendre ne sont pas la même chose.

৮। (******) La loyauté est indispensable à toute réunion.

৯। (******) S’abstenir d’une mauvaise action est aussi une bonne action.

১০। (******) Celui qui sert le peuple est son dirigeant.

১১। (******) Toute personne fortunée fait l’objet d’envie.

১২। (******) Dire de bonnes paroles compte parmi les bonnes actions.

13. (******) Celui qui ne fait pas miséricorde ne reçoit pas de miséricorde.

On reconnaît généralement les paroles du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) à leur langue, à leur style et à leur contenu. Dans les ouvrages de hadith et de sîra, ses paroles brillent comme des perles. Le petit nombre de mots, leur remarquable harmonie, la profondeur du sens et la sincérité capable de toucher les cœurs sont des caractéristiques notables de ses paroles. Nous en citons deux ou trois, riches de ces caractéristiques, à titre d’exemple :

Je vous exhorte sans cesse à craindre Allah. Je vous appelle instamment à écouter et à suivre les ordres du dirigeant pour l’organisation collective, même si ce dirigeant est un esclave noir. En effet, ceux d’entre vous qui vivront après moi seront plongés dans de nombreux désaccords. Dans une telle situation, votre devoir est de suivre ma voie ainsi que celle de mes califes rachidûn bien guidés, de vous y cramponner fermement et de la tenir entre vos molaires. Prenez garde à introduire de nouvelles règles dans l’islam. Toute nouvelle règle est certes une innovation, et toute innovation est un égarement.24 [24. Mishkât, chapitre : L’attachement au Livre et à la Sunna].

ʿAmr ibn ʿAbasa (qu’Allah l’agrée) posa quelques questions au Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), qui lui donna des réponses très brèves et concises. Observez ce court dialogue !

– Qui était avec vous, au tout début, dans cette œuvre (la prédication et le mouvement islamiques) ?

– Un homme libre (Hazrat Abou Bakr) et un esclave (Hazrat Zayd).

– Qu’est-ce que l’islam ?

– Dire de bonnes paroles et nourrir les affamés.

– Qu’est-ce que la foi ?

– La patience et la générosité.

– Quel est le meilleur islam ?

– Celui dont la langue et les mains ne causent aucun tort aux gens.

– Chez qui la foi est-elle la meilleure ?

– Chez celui qui a un bon caractère.

– Quelle prière est la meilleure ?

– Celle durant laquelle on reste longtemps debout avec humilité.

– Quelle émigration est la meilleure ?

– Abandonner pour toujours les choses que ton Seigneur désapprouve.

– Quel est le meilleur djihad ?

– Le djihad de celui dont le cheval meurt sur le champ de bataille et qui devient lui-même martyr.

– Quel est le meilleur moment pour l’adoration ?

– Le dernier quart de la nuit. [Mishkat, Livre de la foi.]

On lui demanda un jour quelle était principalement la chose qui rendait l’Enfer inévitable pour les êtres humains. Il répondit : « La bouche et les parties intimes. » [Tirmidhi — rapporté par Abû Hurayra.] Par la bouche, il faut entendre la parole et la nourriture. Par les parties intimes, il faut entendre les relations sexuelles illicites. En d’autres termes, les paroles mauvaises, les revenus illicites et les déviances sexuelles sont les principaux instruments de la ruine des êtres humains dans l’au-delà. La plupart des injustices, des persécutions, des dissensions et des conflits naissent également de ces choses.

Un jour, le vénérable Ali lui demanda d’expliquer ses principes. En réponse, il exposa, dans une langue extrêmement concise mais si richement ornée, un tableau si vaste de sa pensée, de son caractère et de sa spiritualité qu’il constitue un prodige dans l’histoire du langage humain. Il dit :

« La connaissance d’Allah est mon capital, l’intelligence est le fondement de ma religion, l’amour en est la base. Le désir est ma monture, le rappel d’Allah est mon ami, la confiance et la foi sont mes compagnons, le savoir est mon membre, la patience est mon vêtement, l’agrément d’Allah est pour moi une immense faveur, l’humilité est mon honneur, le zuhd, c’est-à-dire le détachement des biens terrestres, est mon métier, la certitude est ma force (selon une autre vocalisation : ma nourriture), la véracité est mon intercesseur. L’obéissance est ma protection, le jihâd est mon caractère et la prière est la fraîcheur de mes yeux. » [Qâdî ‘Iyâd : Ach-Chifâ.]

On trouve dans les paroles du Messager, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, de nombreux exemples et de rares comparaisons. Grâce à ceux-ci, il expliquait de grandes choses aux Bédouins. En voici un :

« Le capital de guidée et de science qu’Allah Tout-Puissant m’a accordé est comparable à une pluie torrentielle qui s’abat sur la terre. La partie la plus fertile de la terre absorbe abondamment l’eau. Les plantes flétries retrouvent ainsi toute leur fraîcheur et de nouvelles végétations poussent. Il y a aussi des parties dures du sol qui retiennent l’eau en elles, et Allah y a placé de nombreux bienfaits pour les hommes. Il en fait irriguer l’eau. Puis cette eau tombe sur une autre étendue de terre entièrement rocheuse. Cette terre ne retient pas l’eau et, bien qu’elle l’absorbe en elle, elle ne manifeste aucun signe de fertilité. Le premier cas est celui des gens qui acquièrent la connaissance de l’islam et tirent profit des enseignements qu’Allah m’a donnés. Ils acquièrent eux-mêmes la connaissance de l’islam et l’enseignent aux autres. Le second cas est celui de ceux qui n’acceptent ni mon appel ni la guidée qu’Allah a envoyée par mon intermédiaire. »

S’il fallait donner un titre à la manière de parler du Messager, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, on pourrait le faire au moyen de cette parole du Coran : « Appelez les hommes avec un langage attrayant. » La simplicité était présente dans son style de parole captivant, et il se tenait très éloigné de toute affectation. Il dit :

« Ceux d’entre vous qui, le Jour de la Résurrection, seront les plus éloignés de moi sont ceux qui parlent de manière exagérée, qui parlent beaucoup et qui manifestent de l’arrogance dans leurs paroles. »

En outre, il détestait beaucoup les propos verbeux et obscènes. Son assemblée était toujours joyeuse et son visage était le plus souriant qui soit, bien qu’il fût presque constamment entouré de lourdes responsabilités et d’épreuves.

Discours

Le discours constitue une partie importante de la conversation. Le Messager, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, avait apporté à l’humanité un message immense et précieux ; le discours était donc indispensable. Les Arabes étaient naturellement de bons orateurs. Les Quraychites, en particulier, possédaient un talent oratoire exceptionnel. Le Messager, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, s’élevait bien au-dessus du milieu oratoire des Arabes et des Quraychites. Lorsque ses devoirs de chef exigeaient parfois qu’il prononce un discours, il livrait sans tarder une allocution adaptée aux circonstances. Sa langue se mettait alors en mouvement tantôt comme la brise fraîche de l’aube, tantôt comme un courant impétueux, et tantôt comme une épée acérée.

Cependant, il s’abstenait de prononcer des sermons et des discours trop fréquemment. Il prononçait des discours équilibrés, adaptés aux besoins de la société et à l’ensemble de son contexte. Lorsqu’il prêchait dans la mosquée, il se tenait debout en s’appuyant sur son bâton ; lorsqu’il prononçait un discours sur le champ de bataille, il se tenait appuyé sur un canon. Parfois, il prononçait un discours assis sur le dos d’une monture. Pendant ses discours, son corps s’inclinait légèrement tantôt à droite, tantôt à gauche. Il faisait des gestes de la main lorsque cela était nécessaire. Au cours de ses discours, il lui arrivait de jurer en disant : « Par Celui qui détient ma vie, ou par Celui qui détient la vie de Muhammad ! » Les émotions de son cœur se reflétaient également dans sa voix et sur son visage, et produisaient aussi un effet sur les auditeurs. Les discours de ce grand homme remuaient profondément le cœur des gens. Je n’en donnerai ici que deux exemples. Après les batailles de Hunayn et de Taïf, au moment de distribuer le butin, le Messager de Dieu, conformément aux prescriptions explicites du Coran, accorda de larges parts aux chefs mecquois récemment convertis à l’islam, afin d’adoucir davantage leurs cœurs et de les rattacher plus étroitement à l’État islamique par les liens de la générosité. Certains Ansar réagirent vivement. Ils dirent :

« Le Messager de Dieu a accordé de nombreuses récompenses aux Quraysh, tandis qu’il nous a laissés de côté. Pourtant, le sang coule encore de nos épées. » D’autres dirent :

« On se souvient de nous dans l’adversité, mais ce sont les autres qui reçoivent le butin. »

Ces propos parvinrent également aux oreilles du Messager de Dieu. On dressa alors une tente de cuir, où les Ansar furent réunis. Le Messager de Dieu leur demanda : « Est-il vrai que vous avez tenu ces propos ? » Ils répondirent : « Ce que vous avez entendu est vrai. Cependant, ce ne sont pas nos responsables qui ont tenu ces propos. Ce sont quelques jeunes gens qui les ont prononcés. » Après avoir examiné toute l’affaire, le Messager de Dieu prononça le discours suivant :

« N’est-il pas vrai que vous étiez d’abord égarés, puis qu’Allah vous a guidés dans la bonne voie par mon intermédiaire ? N’étiez-vous pas profondément divisés, puis Allah ne vous a-t-Il pas unis par mon intermédiaire ? N’étiez-vous pas pauvres, puis Allah ne vous a-t-Il pas rendus aisés par mon intermédiaire ? » (À chacune de ces questions, les Ansar répondaient : « Sans aucun doute, Allah et Son Messager nous ont comblés de leurs bienfaits. »)

« Non, vous auriez plutôt pu répondre également ceci : “Ô Muhammad, lorsque tous t’ont rejeté, nous avons cru en toi. Lorsque les gens t’ont expulsé, nous t’avons accordé notre protection. Lorsque tu es venu sans soutien, nous t’avons aidé.” Si vous répondez en ces termes, je vous dirai certainement que vous dites vrai. Mais ô Ansar ! Ne préférez-vous pas que les autres repartent avec les chameaux, les chèvres et autres biens, tandis que vous, vous rentriez chez vous avec Muhammad ? » (Al-Bukhari)

Observez les inflexions de ses paroles, l’ardeur de ce discours aiguisé par de délicates émotions, la limpidité de son expression, puis réfléchissez à la manière dont l’orateur insuffla aux auditeurs l’élan souhaité. Les Ansar s’écrièrent spontanément : « Nous ne voulons que Muhammad, et rien d’autre. »

Outre le discours prononcé du haut du mont Safa au début de la prédication, il s’adressa à plusieurs reprises aux Quraysh. Voici un extrait remarquable d’un discours de cette époque :

« Le guide d’une caravane ne donne jamais de fausses informations à sa caravane. Par Allah, même si j’acceptais de mentir à tous les autres, je ne vous mentirais pas. Même si je trompais tous les autres, je ne vous tromperais pas. Par Celui en dehors duquel nul n’est digne d’être adoré, je suis le Messager d’Allah envoyé spécialement à vous et, d’une manière générale, à tous les hommes du monde. Par Allah, de même que vous dormez et vous réveillez, votre mort et votre résurrection après la mort sont certaines. Il vous sera certainement demandé compte de vos actes, et vous devrez subir la bonne récompense de vos bonnes actions et les mauvaises conséquences de vos mauvaises actions. Ensuite, ce sera soit le Paradis éternel, soit l’Enfer éternel. »

Quelle expression simple et naturelle, et quel appel à la fois rationnel et émouvant ! La bienveillance de l’appelant transparaît dans chaque mot. Chaque phrase est remplie de foi et de conviction. Ce bref sermon contient également un exemple. L’appel fondamental au tawhîd, à la mission prophétique et à l’au-delà y est pleinement inclus.

Le Messager d’Allah (s.a.w.) a encore prononcé deux sermons historiques. L’un fut prononcé après la conquête de La Mecque et l’autre lors du pèlerinage d’adieu. Ces deux sermons étaient de nature véritablement révolutionnaire, et l’on y entend l’écho de la foi, de la morale et du pouvoir. Le sermon du pèlerinage d’adieu fut, pour ainsi dire, l’annonce de l’avènement d’une nouvelle époque.

 

Les relations sociales ordinaires

En général, ceux qui accomplissent de grandes œuvres n’ont pas le temps de communiquer avec les personnes de toutes les catégories sociales et ne peuvent pas non plus accorder leur attention à tous les domaines. Chez nombre de personnes de haut rang apparaissent un goût pour la solitude et une certaine rudesse de caractère. Certaines, prises d’arrogance, se créent un monde à part. Mais le Messager d’Allah (s.a.w.) faisait exception à cet égard. Bien qu’il occupât la plus éminente des positions et qu’il eût accompli des œuvres qui changèrent le cours de l’histoire, il maintenait un contact permanent avec les gens de toutes les classes. Il entretenait des relations personnelles avec les membres de la société. Il n’y avait en lui la moindre trace d’éloignement du peuple, d’arrogance ou de rudesse. En réalité, le système fondé sur la fraternité qu’il avait établi exigeait nécessairement que les gens soient liés entre eux par des liens de solidarité profonds, qu’ils s’entraident et qu’ils connaissent leurs droits réciproques. Le type de civilisation et de culture qui se développe aujourd’hui dans le monde occidental est exactement à l’opposé. Dans cette culture, personne n’entretient de véritable relation avec personne. Cette absence de liens est désormais devenue un instrument de destruction de l’humanité. Aujourd’hui, il est donc devenu nécessaire de transformer cet environnement sous la direction de Muhammad (s.a.w.). Observons le Messager d’Allah (s.a.w.) dans le contexte des relations sociales ordinaires.

Lorsqu’il rencontrait quelqu’un sur son chemin, il avait pour habitude de le saluer le premier. Lorsqu’il devait transmettre une information à quelqu’un, il n’oubliait jamais d’y joindre son salâm. Si quelqu’un lui transmettait le salâm d’une autre personne, il saluait séparément l’expéditeur et le porteur du salâm. Un jour, en passant près d’un groupe d’enfants, il les salua. Lorsqu’il allait auprès de femmes, il les saluait également. En entrant dans la maison et en en sortant, il saluait les membres de sa famille. Il serrait aussi la main de ses amis et les étreignait. Après avoir serré la main de quelqu’un, il ne retirait pas la sienne avant que l’autre ne retire la sienne.

Lorsqu’il se rendait à une assemblée, il n’aimait pas que les Compagnons se lèvent en son honneur. Il s’asseyait simplement à l’un des côtés de l’assemblée. Il n’y entrait pas en se frayant un passage au milieu des gens. Il disait : « Je m’assieds et me lève comme s’assied et se lève un simple serviteur d’Allah. » — Rapporté par Aïcha.

Il ne s’asseyait pas en avançant ses genoux devant ceux de ses compagnons. Lorsque quelqu’un venait auprès de lui, il étendait son propre manteau pour lui permettre de s’asseoir. Il ne quittait pas l’assemblée avant que le visiteur ne se lève de lui-même.

Il ne soulevait pas de sujets futiles dans une assemblée. Il participait plutôt à la discussion en cours. L’assemblée se tenait après la prière collective de l’aube, et il conversait longuement avec les Compagnons. Lorsque des récits de l’époque de l’ignorance préislamique étaient évoqués, ils suscitaient parfois beaucoup de rires. [Rapporté par Jâbir ibn Samura (qu’Allah l’agrée).] Les Compagnons récitaient également des poèmes. Lorsque les signes d’ennui et de lassitude apparaissaient sur le visage des participants au sujet traité, il changeait de sujet. Il accordait son attention à chaque personne présente, afin que nul ne sente qu’il en préférait une autre. Si quelqu’un soulevait une question hors de propos au cours de la conversation, il poursuivait la discussion sans y prêter attention, puis, une fois celle-ci terminée, se tournait vers cette personne. Il ne détournait pas son visage de son interlocuteur tant que celui-ci ne s’était pas lui-même détourné. Si quelqu’un lui parlait à voix basse, il inclinait continuellement la tête vers lui jusqu’à ce qu’il ait fini de parler et se détourne. Il n’interrompait personne au milieu de ses paroles, sauf si celles-ci étaient manifestement injustes. Dans ce cas, soit il corrigeait son erreur, soit des signes de mécontentement apparaissaient sur son visage, soit il se levait et s’en allait. Il n’aimait pas discuter debout de questions importantes. Il évitait les sujets désagréables. Sinon, lorsqu’il désapprouvait quelque chose, il ne le mentionnait généralement pas directement en nommant la personne concernée ; il y faisait plutôt allusion de manière générale ou prodiguait un conseil en public. Lorsque la situation devenait extrêmement embarrassante — ce qui ne se produisait que dans les affaires religieuses —, il employait plusieurs moyens pour sensibiliser ses compagnons. Si la personne concernée venait à lui, soit il ne répondait pas à son salut, soit il ne lui accordait pas d’attention. Même lorsqu’un indésirable se présentait, il l’accueillait avec le sourire. Un jour, un homme qu’il considérait comme le pire membre de sa tribu vint le voir. Pourtant, il s’entretint avec lui avec affabilité. Lorsque Aïcha (qu’Allah l’agrée) manifesta son étonnement, il dit : « Par Allah, au Jour de la Résurrection, la pire personne auprès d’Allah sera celle dont les gens cessent de fréquenter la compagnie par crainte de sa mauvaise conduite. » [Al-Mawâhib al-Ladunniyya, p. 291]

Lorsqu’il se rendait chez quelqu’un, il se tenait à droite ou à gauche de la porte pour signaler sa présence et saluait trois fois afin de demander la permission d’entrer. S’il ne recevait aucune réponse à son salut, il repartait sans manifester le moindre agacement. Lorsqu’il rendait visite à quelqu’un la nuit, il le saluait d’une voix suffisamment forte pour être entendue s’il était éveillé, mais suffisamment douce pour ne pas troubler son sommeil s’il dormait.

Si quelqu’un retirait de la poussière ou des brins de paille de son corps ou de ses vêtements, il l’en remerciait en disant : « Qu’Allah éloigne de toi toute chose désagréable. » Il acceptait les cadeaux et se souvenait de rendre le cadeau. Si quelqu’un avait été blessé par lui, même involontairement, il lui accordait le droit de se venger et lui offrait parfois un présent en compensation. Lorsqu’une personne se présentait devant lui vêtue d’un habit neuf, il disait : ****** « Magnifique, magnifique ! Porte-le aussi longtemps que possible et utilise-le jusqu’à ce qu’il soit usé. » Il ne répondait pas aux mauvais traitements par de mauvais traitements. Il pardonnait. Lorsqu’il pardonnait les fautes d’autrui, il envoyait sa propre turban comme signe pour le faire savoir. Chaque fois que quelqu’un l’appelait, il répondait toujours « Labbaïk », que ce soit un membre de sa famille ou l’un de ses Compagnons.

Il rendait visite aux malades avec beaucoup d’attention. Assis à leur chevet, il demandait : « Comment allez-vous ? » Il posait la main sur le front et les tempes du malade. Parfois, il lui caressait affectueusement la poitrine, le ventre et le visage. Il demandait ce que le malade avait mangé. Si celui-ci exprimait l’envie de quelque chose, il le lui procurait si cela ne lui était pas nuisible. Pour le réconforter, il disait : « Il n’y a pas lieu de s’inquiéter ; si Allah le veut, tu seras bientôt guéri. » Il invoquait Allah pour sa guérison. Il invoqua Allah trois fois pour Sa‘d. Il rendait également visite à ses oncles polythéistes lorsqu’ils tombaient malades. Il alla même rendre visite à un enfant juif malade. (Cet enfant embrassa par la suite la foi.) Aucun jour ni aucun moment précis n’était réservé à cette pratique. Dès qu’il en était informé et qu’il en avait le temps, il allait rendre visite au malade.

Un jour, Jâbir tomba malade. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), accompagné d’Abou Bakr, marcha sur une longue distance pour lui rendre visite. (Les habitations de Médine étaient dispersées.) Jâbir était inconscient. En le voyant, il fit ses ablutions, aspergea Jâbir d’eau et invoqua Allah. L’état du malade commença alors à s’améliorer. Jâbir finit même par parler et posa des questions sur les règles relatives à ses biens.

Il était si compatissant envers les êtres humains qu’il alla même rendre visite à Abdallah ibn Ubayy, le chef des hypocrites, lorsqu’il tomba malade.

Lorsqu’une personne mourait, il se rendait sur place. S’il apprenait qu’une personne était à l’agonie, ou si on l’appelait, il allait lui rappeler l’unicité d’Allah et l’exhorter à se tourner vers Lui. Il présentait ses condoléances aux proches du défunt, les exhortait à la patience et leur interdisait de pleurer en poussant des cris. Il insistait pour que le défunt soit enveloppé dans un linceul blanc et demandait que les rites funéraires et l’inhumation soient accomplis rapidement. Il accompagnait le corps lorsqu’on le transportait pour l’inhumation. Il dirigeait lui-même la prière funéraire des musulmans et invoquait Allah pour le pardon de leurs péchés. Lorsqu’il voyait passer un cortège funèbre, il se levait immédiatement, même si le défunt était non musulman. (Certaines traditions rapportent que le Messager d’Allah, paix et bénédictions d’Allah sur lui, restait assis.) D’autres affirment que la pratique consistant à se lever avait ensuite été abrogée. (Zâd al-Ma‘âd, p. 145.) Il recommandait aux voisins d’envoyer de la nourriture à la famille du défunt. (De nos jours, c’est l’inverse : on organise des repas pour les autres au domicile du défunt.) Il désapprouvait fortement que les assemblées de deuil officielles se prolongent pendant plusieurs jours.

Lorsqu’une personne revenait de l’étranger et souhaitait le rencontrer, il l’étreignait et lui embrassait parfois le front. Lorsqu’il allait prendre congé de quelqu’un qui partait à l’étranger, il lui demandait : « Souviens-toi de nous dans tes invocations. »

Dans l’excès de tendresse et d’affection, il devenait si familier et naturel avec certaines personnes qu’il les appelait par des diminutifs de leurs noms. Ainsi, il appelait Abou Hourayra « Abou Hour » et, parfois, Aïcha « Aïch ».

Le Messager d’Allah était extrêmement affectueux avec les enfants. Dès qu’il voyait un enfant, il lui passait la main sur la tête, lui témoignait de l’affection, priait pour lui et, lorsqu’il s’agissait d’un tout petit, le prenait dans ses bras. Pour distraire les enfants, il leur disait des choses surprenantes. Il disait par exemple : « Les geckos, frère, donnent la nuit des coups aux yeux des moustiques avec leurs dents. » Un jour, tout en embrassant un enfant innocent, il dit : « Les enfants sont les fleurs du jardin d’Allah. » Il donnait des noms aux enfants. Parfois, il les faisait aligner et organisait des courses, en promettant une récompense, pour voir lequel pourrait le toucher le premier. Les enfants accouraient ; certains tombaient sur son ventre et d’autres sur sa poitrine. Il plaisantait et riait avec eux. Ainsi, il disait parfois affectueusement à Anas : « Ô toi qui as deux oreilles ! » Lorsque l’oisillon domestique d’Abou Oumayr, le frère d’Anas, mourut, celui-ci resta assis, accablé de tristesse. Le Messager d’Allah se rendit chez eux et l’appela : « Ô Abou Oumayr, qu’est devenu ton Noughayr, ton petit oiseau ? » Une autre fois, la mère d’un enfant nommé Abdallah ibn Bachir envoya des raisins au Messager d’Allah par l’intermédiaire de son fils. Abdallah mangea tous les raisins en chemin. Lorsque la chose fut connue, le Messager d’Allah lui tira affectueusement l’oreille et lui dit : « ياغدرياغدرÔ trompeur, ô trompeur ! » Sur le chemin du retour de voyage, lorsqu’il voyait un enfant, il le faisait monter derrière lui sur sa monture. Si l’enfant était petit, il le plaçait devant lui ; s’il était plus grand, il le plaçait derrière lui. Lorsque les premiers fruits de la saison étaient apportés, il en faisait manger d’abord un enfant, en priant pour qu’ils soient bénis. Il pensait que cet enfant deviendrait à l’avenir un dirigeant du mouvement islamique.

Il éprouvait un profond respect pour les personnes âgées. Lors de la conquête de La Mecque, quand Abou Bakr as-Siddiq amena auprès du Messager d’Allah son père âgé et aveugle afin qu’il embrasse l’islam, celui-ci lui dit : « Pourquoi lui as-tu imposé cette peine ? Je serais moi-même allé auprès de lui. »

Il faisait preuve d’une générosité si extrême qu’un jour, lorsqu’une femme de Médine, à moitié folle, vint lui dire qu’elle avait quelques paroles à lui confier en privé, il lui répondit : « Très bien, allons-y. Attends-moi dans telle ruelle ; j’arrive. » Il s’y rendit ensuite, écouta ses plaintes et ses besoins, puis y remédia. [Al-Mawâhib al-Ladunniyya, tome I, p. 295.] Adi ibn Hatim avait lui aussi été témoin d’un événement de ce genre et considéra la générosité du Messager d’Allah comme un signe de sa prophétie.

Anas a brossé un tableau remarquable de l’amabilité du Messager d’Allah et de la douceur dont il faisait preuve dans ses relations avec les autres. Il dit :

« J’ai été au service du Messager d’Allah pendant dix ans. Il n’a jamais manifesté la moindre contrariété ni la moindre colère. Quelle que soit la manière dont j’accomplissais une tâche, il ne m’a jamais dit : “Pourquoi l’as-tu faite ainsi ?” Et si je ne l’accomplissais pas, il ne m’a jamais dit : “Pourquoi ne l’as-tu pas faite ?” Il se comportait de la même façon avec ses serviteurs et ses servantes. Il n’a jamais frappé personne. »

Aïcha dit : « Il n’a jamais frappé ni ses épouses ni ses serviteurs et servantes. Il ne s’est jamais vengé personnellement de personne. Toutefois, s’il prenait une mesure dans le cadre du combat sur le chemin d’Allah ou pour appliquer la peine prévue par la loi d’Allah à un crime, c’était une tout autre affaire. »

La vie personnelle

On appelle généralement dirigeants ceux qui revêtent une parure artificielle dans la vie collective, mais qui la retirent dès qu’ils entrent dans leur vie privée. À l’extérieur, ils donnent abondamment le spectacle de la grandeur et de la générosité, mais, dès qu’ils regagnent leur foyer, ils descendent au plus bas niveau de la bassesse. En société, ils affichent le comble de la simplicité et de l’humilité, puis, de retour chez eux, se plongent dans le luxe et le confort. Plus l’écart et la distance entre la vie collective et la vie privée d’une personne sont grands, plus sa dignité semble être élevée. Or, la vie personnelle et la vie publique du Messager d’Allah (s.a.s.) étaient identiques.

Un homme demanda à Aïcha (qu’Allah l’agrée) : « Que faisait le Messager d’Allah (s.a.s.) dans sa vie familiale ? » Elle répondit : « Le Messager d’Allah (s.a.s.) était comme les gens ordinaires. Il s’occupait lui-même de ses vêtements (c’est-à-dire qu’il vérifiait s’ils n’avaient pas été infestés par des insectes). Il trayait lui-même les chèvres et accomplissait lui-même les tâches dont il avait besoin. Lorsqu’un vêtement devait être rapiécé, il le rapiéçait lui-même ; il réparait ses chaussures. Il portait les charges et nourrissait les animaux. Lorsqu’il avait un serviteur, il participait à son travail ; par exemple, il moulait la farine avec lui. Parfois, il travaillait seul. Il n’éprouvait aucune gêne à aller au marché et rapportait lui-même les provisions. Il rapportait généralement les objets nécessaires enveloppés dans un morceau de tissu. » Certains demandèrent comment le Messager d’Allah (s.a.s.) se comportait dans sa vie familiale. Aïcha répondit : « Il avait le caractère le plus humble et se comportait avec gaieté, le sourire aux lèvres. » On comprend combien il était humble par cette parole : « Il ne réprimanda jamais, pas même une fois, un serviteur. » [Al-Mawâhib al-Ladunniyya, tome I, p. 293] Nul n’égalait le Messager d’Allah (s.a.s.) dans sa bienveillance envers sa famille. (Sahîh Muslim)

Une fois, répondant à une question de l’imam Hussein, Ali (qu’Allah l’agrée) dit : « Lorsque le Messager d’Allah (s.a.s.) se trouvait chez lui, il partageait son temps entre trois sortes d’activités. Il consacrait une partie de son temps à l’adoration d’Allah, une autre à sa famille et une autre au repos. Sur chacun de ces trois temps, il prélevait une part pour ceux qui venaient lui demander audience. En plus des réunions ordinaires à la mosquée, lorsqu’un ami souhaitait le rencontrer en privé, lorsqu’un hôte arrivait ou lorsqu’une personne venait exposer un besoin ou une plainte, il leur accordait une partie de son temps de repos. Il ne lui restait ainsi que très peu de temps pour se reposer. » [Shamâ’il al-Tirmidhî, chapitre consacré à l’humilité et à la simplicité du Messager (s.a.s.)]

C’était également à lui de pourvoir à l’entretien de ses épouses et de répondre à leurs différents besoins. Il assumait en outre la responsabilité de leur instruction et de leur éducation. Par leur intermédiaire, l’œuvre de réforme des femmes se poursuivait. Des femmes venaient exposer leurs divers problèmes et en demandaient la résolution par l’intermédiaire des Mères des croyants. Pourtant, il ne laissait pas l’atmosphère de la maison devenir, d’un côté, morne et monotone, et il n’y introduisait pas non plus, de l’autre, d’artifice. Sa famille était une famille humaine comme les autres, et son atmosphère connaissait les flux et les reflux naturels des émotions. On y versait des larmes, et des sourires y répandaient leur éclat. Il arrivait même parfois qu’une certaine tension due à la jalousie apparaisse. L’inquiétude et l’agitation y étaient parfois présentes, mais des moments de joie survenaient également. Lorsque le Messager d’Allah (s.a.s.) rentrait chez lui, il arrivait comme la brise douce de l’aube, faisant souffler une vague merveilleuse de sérénité et de joie. On échangeait des paroles ; parfois, on se racontait des histoires. On plaisantait aussi et l’on se livrait à des plaisanteries amusantes. Aïcha (qu’Allah l’agrée) a ainsi raconté un épisode de sa vie : « Un jour, je préparai du khamîra (un mets préparé avec de la farine et de la viande hachée). Sawda (qu’Allah l’agrée) était présente. Le Messager d’Allah (s.a.s.) était assis entre nous deux, dans une atmosphère de sincère cordialité. Je dis à Sawda : “Mange.” Elle refusa. J’insistai de nouveau, mais elle dit encore : “Je ne mangerai pas.” J’insistai davantage : “Tu dois absolument manger.” Elle refusa encore. Je lui dis : “Si tu ne manges pas, je vais t’étaler ce khamîra sur le visage.” Sawda maintint son refus. Je plongeai réellement la main dans le khamîra, en pris une poignée et la lui étalai sur le visage. Le Messager d’Allah (s.a.s.) éclata de rire en voyant cela. Il dit à Sawda : “Étale-en aussi sur le visage d’Aïcha, afin que vous soyez quittes.” Sawda lui en étala aussitôt sur le visage. Le Messager d’Allah (s.a.s.) rit de nouveau. » [Al-Mawâhib al-Ladunniyya, tome I, p. 296-297]

Un jour, Abou Bakr (qu’Allah l’agrée) arriva et vit Aïcha parler à haute voix avec le Messager d’Allah (s.a.s.). Furieux, Abou Bakr s’apprêta à la frapper. Le Messager d’Allah (s.a.s.) le calma et lui dit qu’il n’y avait eu aucune querelle entre eux. Malgré cela, Abou Bakr repartit encore irrité. Après son départ, le Messager d’Allah (s.a.s.) dit à Aïcha sur un ton ironique : « Tu as vu comment je t’ai protégée ? »

Certains considèrent ces fluctuations naturelles de la vie familiale comme inférieures à l’idéal islamique. Ils entretiennent notamment dans leur esprit une image de la vie familiale du Messager d’Allah (s.a.s.) comme si quelques êtres surhumains y avaient vécu, dépourvus de toute émotion et de tout désir. Pourtant, cette famille était elle aussi une famille humaine. Toutes les émotions humaines y étaient présentes. Toutefois, cette famille ne connaissait ni désobéissance à Allah ni péché. Sous cet aspect, elle était une famille idéale. Le soir, lorsque le Messager d’Allah (s.a.s.) allait dormir, il échangeait avec sa famille des propos ordinaires, tantôt au sujet de la vie domestique, tantôt au sujet des problèmes des musulmans en général. Il lui arrivait même parfois de raconter des histoires. Un jour, il raconta à Aïcha l’histoire d’Oum Zara. Dans ce récit, onze femmes décrivent entre elles le caractère et le comportement de leurs maris respectifs. L’une d’elles s’appelait “Oum Zara”. Elle décrivit le caractère séduisant de son mari, Abou Zara. D’un point de vue littéraire, c’est une histoire très plaisante. À la fin, le Messager d’Allah (s.a.s.) dit à Aïcha : “Pour Oum Zara, Abou Zara était comme je suis pour toi.” De même, un autre jour, lors d’une assemblée, il raconta une histoire. Une femme parmi les auditeurs s’exclama : “C’est comme l’histoire de Khurafa !” Khurafa était un personnage historique arabe auquel la tradition attribue le récit d’un grand nombre d’histoires étonnantes. Le Messager d’Allah (s.a.s.) demanda à cette femme : “Sais-tu qui était Khurafa ?” Puis il raconta également l’histoire de ce personnage célèbre nommé Khurafa. Cet homme de la tribu des Banû Udhra avait été enlevé par les djinns, puis ramené parmi les siens. [Shamâ’il al-Tirmidhî]

Le Messager d’Allah (s.a.s.) conserva toute sa vie l’habitude de se réveiller au début de la seconde moitié de la nuit, puis, après avoir accompli les ablutions et utilisé le siwâk, de prier le tahajjoud. [Zâd al-Ma‘âd] En récitant le Coran très lentement, il lui arrivait de prolonger tellement la station debout dans la prière que ses pieds enflaient. [Tirmidhî, rapporté par Ibn al-Musayyib] Voyant les souffrances qu’il endurait, les Compagnons lui disaient : « Allah vous a pourtant pardonné tous vos péchés passés et futurs. Pourquoi vous imposez-vous malgré cela de telles peines ? » Le Messager d’Allah (s.a.s.) répondit : « Ne serais-je donc pas un serviteur reconnaissant envers Allah ? » [Zâd al-Ma‘âd]

La conception du Messager (s.a.) concernant la maison et son mobilier était qu’il fallait vivre dans ce monde comme un voyageur. Il disait : « Je suis comme un voyageur qui se repose quelque temps à l’ombre d’un arbre, puis reprend la route vers sa destination. » En d’autres termes, ceux qui considèrent l’au-delà comme leur destination, qui passent leur vie terrestre en se consacrant uniquement à l’accomplissement de leurs devoirs ou en la considérant comme une période d’épreuve, et qui doivent œuvrer ici-bas pour atteindre leur objectif suprême, le Paradis, comment pourraient-ils construire de grandes maisons élevées jusqu’au ciel, les remplir de mobilier et profiter pleinement du confort et des plaisirs ? C’est pourquoi lui-même et ses Compagnons ne construisirent pas non plus de somptueuses demeures. Ils n’y accumulèrent pas de mobilier et n’en augmentèrent ni la décoration ni l’éclat. On peut dire que leurs maisons étaient de modestes auberges pour voyageurs. [Zad al-Ma‘ad] Ces maisons étaient bien aménagées pour se protéger du froid et de la chaleur, se préserver des animaux et assurer l’intimité. Elles disposaient également de moyens favorisant la santé. Le Messager (s.a.) fit construire pour ses épouses de petites chambres attenantes à la Mosquée du Prophète. Elles n’avaient d’autre ornement que la propreté et l’ordre. Le goût du Messager (s.a.) pour la propreté était si prononcé qu’il ordonna sévèrement à ses Compagnons de garder propres les cours de leurs maisons. [Tirmidhi]

Parmi ses ustensiles, certains étaient des plus simples. Il y avait notamment une coupe en verre cerclée d’une feuille de fer. Elle était largement utilisée pour boire et manger. Loin de conserver des provisions, il ne disposait même pas toujours de nourriture en quantité suffisante pour ses besoins quotidiens. Son lit était un matelas en cuir rempli de fibres de palmier. Il utilisait aussi une claie en bois et un lit fait de nattes grossières. Ce lit était habituellement déplié en deux épaisseurs. Un jour, après qu’on l’eut déplié en quatre, il demanda le matin à tous : « Qu’y avait-il donc de si confortable dans le lit cette nuit pour que j’aie dormi si profondément et manqué la prière de tahajjud ? » Lorsqu’il apprit ce qui s’était passé, il dit : « Remettez le lit comme auparavant, en deux épaisseurs. » Il lui arrivait également de dormir sur une natte étendue à même le sol. Un jour, voyant sur son corps les marques du bois de la claie, certains de ses Compagnons (Omar et Abd Allah ibn Mas‘ud) se mirent à pleurer. [Shamā’il al-Tirmidhi]

Une autre fois, Omar vit les marques laissées sur son corps par le fait qu’il avait dormi sur une claie nue, et ses yeux se remplirent de larmes. Le Messager (s.a.) lui demanda la raison de ces larmes. Omar répondit : « Les empereurs de Rome et de Perse vivent dans le luxe et les plaisirs, tandis que vous êtes dans cet état ! » Le Messager (s.a.) dit : « Ô Omar ! N’es-tu pas heureux qu’ils prennent le monde, tandis que nous obtenons l’au-delà ? »

L’alimentation

Les goûts alimentaires du Messager (s.a.) étaient extrêmement simples et dignes. Il aimait particulièrement la viande. Il préférait surtout la viande du dos, de la cuisse et du cou. Il aimait aussi beaucoup les os proches de la viande. Il appréciait également le tharid, ce délicieux plat arabe préparé en trempant des morceaux de pain dans le bouillon de viande. Parmi ses autres aliments préférés figuraient notamment le miel, le vinaigre et le beurre. Il aimait aussi manger des dattes avec du lait. (C’est d’ailleurs un aliment très nutritif.) Les dattes enduites de beurre constituaient également pour lui un mets savoureux. Pour les malades, il préférait les aliments riches en calories et conseillait aussi aux autres d’en manger. Il consommait souvent de la farine d’orge grillée. Un jour, lorsqu’on lui proposa de la farine d’amandes grillées, il la refusa en disant que c’était la nourriture des riches. Lorsque l’on cuisinait un plat de légumes à la maison, il demandait d’en préparer une portion supplémentaire pour le voisin.

Parmi les boissons, ce qu’il préférait était l’eau douce, que l’on faisait venir avec un soin particulier d’un endroit situé à deux jours de distance. Il buvait aussi volontiers du lait additionné d’eau et du sirop de miel. Il appréciait également le jus de dattes non enivrant. On faisait tremper des dattes dans de l’eau versée dans une outre ou un récipient en pierre, et l’on utilisait cette boisson tout au long de la journée. Mais, craignant qu’elle ne devienne enivrante si elle restait ainsi trop longtemps, il la jetait. Selon le récit d’Abou Malik al-Ach‘ari, il aurait également dit : « Certains membres de ma communauté boiront du vin, mais lui donneront un autre nom. » (L’histoire témoigne que, par la suite, des dirigeants consommèrent du vin sous le nom de jus de fruits.)

Il n’aimait pas que chacun mange séparément. Il recommandait de manger assis ensemble. Il considérait que manger assis à une table et sur des chaises était contraire à son attitude humble. De même, il estimait contraire à ses goûts que les aliments soient disposés sur la nappe dans de petites coupes et de petites soucoupes. Il déclara absolument illicites les récipients en or et en argent. Il utilisait des récipients en verre, en terre, en cuivre et en bois. Après s’être lavé les mains au-dessus de la nappe, il retirait ses chaussures et s’asseyait. Il prenait la nourriture de la main droite, dans la partie située devant lui. Il ne mettait pas la main au milieu du plat. Il n’avait pas non plus l’habitude de manger ou de boire accoudé. Tantôt il s’asseyait les deux genoux relevés, tantôt en position agenouillée. Chaque fois qu’il portait une bouchée à sa bouche, il prononçait la basmala. Lorsqu’un aliment ne lui plaisait pas, il le laissait sans en mentionner le moindre défaut. Il ne mangeait pas les aliments trop chauds. Il lui arrivait parfois de couper au couteau les aliments cuits avant de les manger. Toutefois, il considérait cela comme une affectation et une ostentation, et ne l’appréciait guère. [Rapporté par al-Bukhari et Muslim (d’après ‘Amr ibn Umayya), ainsi que par Abou Dawoud et al-Bayhaqi (d’après Aïcha).] Il prenait toujours le pain et autres aliments avec les doigts, en évitant de se mettre de la sauce ou autre sur les doigts. Il lui arrivait de manger des fruits debout ou en marchant. Il mangeait aussi parfois deux fruits en même temps, comme une datte dans une main et un melon dans l’autre. Il rejetait le noyau de la datte de la main gauche. Il ne refusait jamais une invitation. Si quelqu’un se trouvait par hasard avec lui (parce qu’il conversait avec lui ou pour toute autre raison), il l’emmenait effectivement avec lui, mais demandait à l’hôte la permission de l’accueillir. Lorsqu’il faisait manger un invité, il lui disait à plusieurs reprises de manger à satiété, sans timidité ni gêne. Par politesse, il se levait le dernier de l’assemblée où l’on mangeait. Lorsque les autres avaient fini avant lui, il terminait rapidement et se levait avec eux. À la fin du repas, il se lavait toujours les mains, remerciait Allah et priait pour que la subsistance et la maison de l’hôte soient bénies. Lorsqu’il recevait un aliment en cadeau, il ne manquait jamais d’en faire profiter les amis présents et mettait de côté la part des amis absents. Il apprenait à tous à manger avec un tel soin qu’aucun grain ne soit gaspillé au cours du repas. Lorsqu’il buvait de l’eau, il ne faisait pas de bruit en l’avalant ; généralement, il buvait en retirant trois fois le récipient de sa bouche pour reprendre son souffle. Il commençait chaque fois par la basmala et terminait par « al-hamdou lillah ». Il buvait habituellement assis, mais il lui arriva aussi parfois de boire debout. Lorsqu’une boisson était apportée à l’assemblée, on commençait généralement à la servir par la droite. Là où le service d’une boisson s’achevait, on commençait à servir la suivante. Il accordait la priorité aux personnes les plus âgées, mais, pour rompre l’ordre établi en commençant par la droite, il demandait l’autorisation de ceux auxquels revenait leur tour. Lorsqu’il faisait boire ses amis, il buvait lui-même le dernier et disait : « Celui qui fait boire boit le dernier. » Il n’aimait pas que l’on souffle sur les aliments et les boissons ni qu’on les respire. Comme il détestait la mauvaise haleine, il n’aimait jamais manger d’oignon ou d’ail crus. Il ordonna de toujours couvrir les aliments et les boissons. Lorsqu’un nouvel aliment arrivait, il en demandait le nom avant de le manger. Depuis l’épisode où il avait été empoisonné, il avait pris l’habitude, lorsqu’un inconnu lui apportait un plat, de lui en faire d’abord manger une ou deux bouchées.

Malgré un goût si raffiné, il souffrait la plupart du temps des affres de la faim et de la pauvreté. Des explications détaillées à ce sujet seront données en temps voulu. Il a dit : « Ma nourriture et ma boisson sont comme celles d’un serviteur ordinaire d’Allah. »

S’asseoir et dormir

Parfois, il s’asseyait les jambes croisées ; parfois, il s’asseyait en entourant ses deux cuisses de ses deux mains ; et parfois, au lieu de ses mains, il les entourait d’un vêtement, comme un châle. Lorsqu’il s’adossait en position assise, il s’appuyait généralement sur sa main gauche. Lorsqu’il réfléchissait et faisait des recherches sur une question, il grattait le sol avec un morceau de bois. Habituellement, il dormait couché sur le côté droit, la joue droite posée sur la paume de sa main droite. Il lui arrivait aussi de dormir sur le dos, les jambes croisées. Toutefois, il veillait strictement à couvrir sa awra. Il détestait fortement dormir sur le ventre et l’interdisait à tout le monde. Il n’aimait pas dormir dans une pièce sombre où aucune lampe n’était allumée. Il ne jugeait pas bon de dormir sur un toit découvert. Il avait l’habitude de faire ses ablutions avant de dormir et, avant de s’endormir, en plus de diverses invocations, il récitait les sourates Al-Ikhlâs, An-Nâs et Al-Falaq, puis soufflait sur son corps. Pendant son sommeil, un léger ronflement se faisait entendre. Lorsqu’il se levait la nuit pour satisfaire un besoin naturel, il se lavait toujours les mains et le visage après s’être purifié. Il avait un lungi réservé au sommeil. Il retirait son vêtement et le suspendait.

 

Les besoins naturels

Comme les toilettes n’étaient pas encore en usage à cette époque, il se rendait dans les champs ou les broussailles pour satisfaire ses besoins naturels. Il s’éloignait généralement tellement qu’il disparaissait de la vue. Il lui arrivait parfois de parcourir jusqu’à deux milles. À cet effet, il cherchait une terre suffisamment meuble pour éviter les éclaboussures. En arrivant à l’endroit prévu, il posait d’abord le pied gauche, puis le pied droit. Pour s’asseoir, il ne retirait ses vêtements qu’après s’être rapproché au plus près du sol. Il s’installait derrière une butte, un arbre ou quelque autre écran. À cette occasion, il sortait chaussé et la tête couverte. Il ne s’asseyait ni face à la qibla ni dos à elle. Lorsqu’il satisfaisait ses besoins naturels, il retirait la bague de sa main. (Car les noms d’Allah et du Messager y étaient gravés.) Il se nettoyait toujours de la main gauche. En quittant l’endroit, il posait d’abord le pied droit, puis le pied gauche.

Il considérait qu’il était indispensable de préserver son intimité pour se laver. Lorsqu’il se lavait dans la maison, il tendait un rideau en tissu. Lorsqu’il se lavait sous la pluie, il nouait un lungi autour de sa tête. Quand il éternuait, il le faisait discrètement et se couvrait la bouche avec la main ou un vêtement.

Voyages

Pour partir en voyage ou entreprendre une expédition, il préférait particulièrement le jeudi. Il faisait avancer rapidement sa monture. Il avait l’habitude de repartir le matin depuis le lieu de halte. Durant ses déplacements, il participait toujours aux travaux collectifs. Un jour, on préparait un repas. Lorsque ses compagnons se répartirent les tâches, il prit lui aussi en charge la collecte du bois de chauffage. Tous dirent : « Vous n’avez pas besoin de vous donner cette peine. Nous pouvons nous en charger. » Il répondit : « Je n’aime pas rester assis parmi vous en bénéficiant d’un statut particulier. » [Al-Mawâhib al-ladunniyya, tome 1, p. 294] Au cours des voyages, il faisait monter à tour de rôle certains compagnons piétons sur sa propre monture. Il n’aimait pas rentrer de voyage pendant la nuit. Lorsqu’il revenait, au lieu de se rendre directement chez lui, il allait d’abord à la mosquée pour y accomplir une prière surérogatoire. Il ne rentrait chez lui qu’après que la nouvelle de son arrivée y était parvenue.

Émotions et sentiments

Nous ne pouvons penser à l’humanité sans évoquer les émotions et les sentiments. Chez le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), les sentiments humains étaient également présents à leur degré le plus élevé. C’était un homme profondément sensible. Il se réjouissait dans la joie et souffrait dans la tristesse et la douleur.

Il ne faisait pas partie de ces prétendus grands hommes qui s’affligent des malheurs du monde entier, mais restent insensibles et indifférents aux malheurs de leur propre famille. Il éprouvait une affection sincère pour ses nobles épouses. Il buvait de l’eau dans le même récipient qu’Aïcha (qu’Allah l’agrée). Il faisait venir des jeunes filles des Ansar pour qu’elles jouent avec ses épouses. Un jour, Aïcha (qu’Allah l’agrée), qui regardait les jeux des Abyssins, se trouva si fatiguée qu’elle s’appuyait sur l’épaule du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) pour continuer à regarder. Malgré cela, lorsqu’il lui demanda : « Es-tu maintenant satisfaite ? », Aïcha répondit : « Non, je veux encore regarder. » Il resta ainsi longtemps à profiter de ce spectacle avec elle. [Al-Mawāhib al-Ladunniyya, vol. 1, p. 296.] Pour aider Safiya (qu’Allah l’agrée) à monter sur le chameau, il avança son genou ; elle monta sur l’animal en prenant appui sur ce genou. Une fois, lorsque la chamelle trébucha et tomba, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) et Safiya tombèrent à terre. Abou Talha était avec eux. Lorsqu’il accourut vers le Messager d’Allah, celui-ci lui dit : « Commence par secourir la femme. » Une autre fois, le responsable de la caravane fit avancer rapidement les chameaux. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) dit : « Attention, ce sont des récipients de verre ! Doucement, attention. » [Al-Boukhari et Muslim ; par les récipients de verre, il désignait les femmes.] C’est en raison de cet amour qu’il jura un jour de ne plus manger de miel. C’est pourquoi le Coran lui reprocha d’interdire ce qui était licite en disant : « Ne rends pas illicite ce qui est licite. » [Les auteurs occidentaux ont attaqué la vie conjugale pure et immaculée du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Pourtant, dans leur civilisation, nombre des hommes les plus responsables et les plus élevés en dignité ont non seulement atteint le comble de la corruption dans leur vie familiale, mais ont également mené, en dehors de ce cadre, une existence honteuse et profondément scandaleuse. La particularité du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) était que tous ses sentiments, ses émotions et ses désirs étaient limités à ses épouses, et que tout cela était empreint de pureté et de droiture. Il satisfaisait les exigences de la nature dans les limites de la bienséance, de la manière la plus harmonieuse, et inaugura une forme raffinée d’amour conjugal.]

La tendresse et l’affection du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) pour ses enfants étaient également très profondes. Il confia Ibrahim à une nourrice issue d’une famille de forgerons, dans les environs de Médine. Il parcourait à pied une longue distance pour aller le voir. Il s’asseyait dans une pièce enfumée et prenait son fils dans ses bras pour le cajoler. Lorsque Fatima (qu’Allah l’agrée) venait le voir, il se levait pour l’accueillir. Parfois, il allait lui-même chez elle. Il lui parlait de sa situation et écoutait la sienne. Il aimait énormément ses deux petits-fils, l’imam Hassan et l’imam Hussein (qu’Allah les agrée). Il les prenait sur ses genoux, les faisait monter sur ses épaules et se transformait en monture pour qu’ils grimpent sur son dos. Même pendant la prière, il les laissait monter sur ses épaules. Un jour, Akra ibn Habis, qui l’avait vu embrasser Hassan, déclara avec étonnement : « J’ai pourtant dix fils, mais je n’ai jamais témoigné une telle affection à aucun d’eux, alors que vous, vous l’embrassez. » Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) répondit : « Celui qui ne fait pas preuve de miséricorde et de tendresse n’en recevra pas. »

Lorsque son fils Ibrahim mourut, ses yeux se remplirent de larmes sous l’effet du chagrin. Une autre de ses filles mourut également devant lui. Sa servante Oumm Ayman se mit à pleurer à grands cris. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) le lui interdit. Elle dit : « Mais vous aussi, vous pleurez. » Il répondit : « Pleurer ainsi, en silence ou à voix basse, n’est pas interdit. La douceur et la tendresse du cœur qui provoquent ces pleurs discrets sont une miséricorde d’Allah. » Lorsqu’il se tint près de la tombe de sa fille Oumm Koulthoum, des larmes coulaient encore de ses yeux. Ses yeux étaient également baignés de larmes devant la dépouille d’Outhman ibn Maz‘oun. Il l’embrassa sur le front. [Al-Mawāhib al-Ladunniyya, vol. 1, p. 297.] Décrivant la nature de ses pleurs, il dit : « Les yeux sont baignés de larmes et le cœur est affligé ; cependant, nous ne prononcerons pas de nos lèvres une parole qui déplaît à Allah. » En temps de tristesse et de deuil, il récitait souvent :حسبنااللهونعمالوكيلIl ne pleurait jamais à grands cris ; il poussait seulement de longs soupirs, d’où sortait de sa poitrine un son semblable à celui d’une marmite en ébullition.

Lorsque ce cœur compatissant adressait une supplication à Allah, des larmes scintillaient encore sur ses paupières comme des perles. Un jour, il demanda à Abdallah ibn Mas‘oud de réciter le Coran. Lorsqu’il arriva à ce verset de la sourate An-Nisa : « Que feras-tu donc lorsque Nous ferons venir de chaque communauté un témoin et que Nous te ferons témoigner contre eux ? », un flot de larmes coula des yeux du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui). [La plupart de ces récits sont tirés des Shamā’il at-Tirmidhi.]

La profonde affection, la tendresse et la compassion que le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) éprouvait pour toute l’humanité, et en particulier pour les membres de la communauté musulmane, puisaient leur source dans cette douceur de cœur. Malgré un cœur si tendre et une âme si pleine d’émotion, la patience et la fermeté dont le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) fit preuve face aux épreuves et aux calamités sont véritablement étonnantes.

Humour

Je l’ai déjà dit : le Messager d’Allah (s.a.s.) avait toujours le visage souriant. Il a dit : « Regarder son frère avec un sourire est également une bonne action. » Il a également été rapporté à son sujet : « Il était extrêmement souriant et toujours joyeux. »

L’une des caractéristiques des grands hommes qui accomplissent de grandes œuvres dans le monde est qu’ils rendent supportable le poids des lourdes responsabilités de la vie grâce à leur sourire, et qu’ils s’assurent une place au plus profond du cœur de leurs compagnons. Il plaisantait avec une telle sincérité qu’un profond amour pour lui s’enracinait dans le cœur de ses compagnons. Il créait une atmosphère joyeuse dans les assemblées par ses plaisanteries et son humour. Cependant, l’équilibre était toujours préservé. La place de l’humour dans ses conversations était comparable à la quantité de sel dans la nourriture. Il n’y avait là ni parole injuste ni mensonge, personne n’en était blessé et personne n’éclatait non plus d’un rire bruyant. Cela suscitait seulement un léger sourire, laissant voir les dents, mais ni la cavité buccale ni la gorge.

Un jour, Abû Hurayra (r.a.) dit avec étonnement : « Je vois que vous plaisantez aussi avec nous ! » Le Messager d’Allah (s.a.s.) répondit : « Oui, je le fais. Mais je ne dis aucune parole injuste ni mensongère. »

Nous présentons ici quelques exemples des plaisanteries du Messager d’Allah (s.a.s.), conservés dans les recueils de hadiths : [la plupart de ces récits sont tirés des Shamâ’il at-Tirmidhî].

Un mendiant lui demanda un chameau de bât. Le Messager d’Allah (s.a.s.) lui dit : « Je vais te donner le petit d’une chamelle. » Étonné, le mendiant demanda : « Qu’en ferai-je ? » Le Messager d’Allah (s.a.s.) répondit : « Tout chameau est bien le petit d’une chamelle. »

Une vieille femme vint et dit : « Priez pour moi afin qu’Allah m’accorde le Paradis. » Le Messager d’Allah (s.a.s.) plaisanta en disant : « Aucune vieille femme ne pourra entrer au Paradis. » La vieille femme se prépara à partir en pleurant. Le Messager d’Allah (s.a.s.) dit aux personnes présentes : « Dites-lui qu’Allah ne la fera pas entrer au Paradis dans son état de vieillesse, mais qu’Il la fera entrer en lui donnant l’apparence d’une jeune femme. Allah a dit : “Nous créerons de nouveau les femmes du Paradis et Nous les ferons vierges et du même âge, jeunes.” » En somme, Allah accordera une jeunesse nouvelle à celles qui entreront au Paradis.

Le Messager d’Allah (s.a.s.) était lié d’amitié avec un Bédouin nommé Zâhir ou Zuhayr. Il aidait cet ami bédouin dans les affaires liées à la ville, et le Bédouin aidait le Messager d’Allah (s.a.s.) dans les affaires liées à la campagne. Il lui offrait parfois des présents avec une affection sincère. Le Messager d’Allah (s.a.s.) insistait longuement pour lui en payer la valeur. Il disait : « Zâhir est notre représentant à la campagne, et nous sommes son représentant en ville. » Un jour, Zâhir vendait certaines de ses marchandises au marché. Le Messager d’Allah (s.a.s.) s’approcha discrètement par-derrière, lui couvrit les yeux de ses mains et dit : « Devine qui je suis. » Le Bédouin fut d’abord déconcerté. Mais il comprit aussitôt et, dans un élan de joie, se mit à frotter sa tête contre la poitrine du Messager d’Allah (s.a.s.). Celui-ci plaisanta alors : « Qui achètera cet esclave ? » Zâhir répondit : « Ô Messager d’Allah, celui qui achètera un esclave inutile comme moi sera trompé. » Le Messager d’Allah (s.a.s.) dit : « Aux yeux d’Allah, tu n’es pas inutile. »

Un jour, des dattes furent mangées lors d’une assemblée. En plaisantant, le Messager d’Allah (s.a.s.) retira les noyaux et les plaça devant Ali (r.a.). Enfin, en montrant le tas de noyaux, il dit : « On dirait que tu as mangé beaucoup de dattes. » Ali répondit : « Je n’ai pas mangé les dattes avec leurs noyaux. »

Lors d’un événement pendant la bataille de la Tranchée, le Messager d’Allah (s.a.s.) rit tellement que ses molaires apparurent. Sa‘d, le père d’‘Âmir, avait tiré une flèche. Un guerrier ennemi était la cible de cette attaque. Il se couvrait très rapidement le visage avec son bouclier ; c’est pourquoi les flèches de Sa‘d ne parvenaient aucunement à l’atteindre. Finalement, Sa‘d reprit son arc et ses flèches, se tint prêt et attendit une occasion. Dès que le soldat ennemi sortit la tête de derrière son bouclier, il n’eut plus aucune chance. La flèche de Sa‘d s’enfonça droit dans son front ; il tourna la tête et tomba avec une telle violence que ses deux jambes se retrouvèrent en l’air.

Les générations suivantes s’étonnaient en entendant parler de ce genre de plaisanteries de sa part. En effet, on associait toujours la religion à une certaine austérité de vie, et chacun savait que les personnes pieuses étaient censées avoir le visage empreint de tristesse et un caractère sévère. De plus, lorsqu’on considérait la dévotion permanente du Messager d’Allah (s.a.s.), sa crainte révérencielle d’Allah et son extraordinaire sens des responsabilités, il devenait difficile de comprendre comment un homme aussi exceptionnel pouvait ménager une place à l’humour et à la plaisanterie dans sa vie. On demanda à Ibn ‘Umar, qu’Allah l’agrée, si les compagnons du Messager d’Allah (s.a.s.) riaient. Il répondit : « Oui, ils riaient, alors même que leurs cœurs abritaient une foi plus grande et plus solide que les montagnes. » (Autrement dit, l’humour et la plaisanterie ne sont pas incompatibles avec la foi et la crainte d’Allah.) Lorsqu’ils s’entraînaient au tir à l’arc, ils couraient çà et là et riaient aux éclats les uns avec les autres. (Récit rapporté par Qatâda.)

J’ai déjà mentionné qu’une réunion régulière avait lieu après la prière de l’aube ; on y évoquait l’époque de l’ignorance, et le Messager d’Allah (s.a.s.) riait beaucoup avec les compagnons. J’ai également parlé précédemment de l’humour et des plaisanteries qu’il partageait avec les enfants et ses épouses.

Divertissement

Le divertissement, dans les limites de ce qui est licite, est une composante indissociable d’une vie équilibrée. Si cet aspect disparaît lui aussi, comme l’humour, la vie deviendra un fardeau. Une organisation de la vie qui ne laisse aucune place au divertissement ne peut être supportée longtemps par une société. Le Messager d’Allah (s.a.s.) aimait certains divertissements et en organisait dans les limites de ce qui est licite.

Il aimait personnellement se promener dans les jardins. Il s’y rendait parfois seul, parfois avec ses compagnons, et y tenait également des réunions.

La natation faisait également partie de ses loisirs. Il nageait parfois dans un étang avec ses amis. Pour cela, ils formaient des équipes de deux. Chaque binôme nageait de loin à la rencontre de l’autre. Un jour, le Messager d’Allah (s.a.s.) choisit le vénérable Abû Bakr comme partenaire de natation.

Après plusieurs jours d’interruption, lorsqu’il pleuvait, il se nouait un pagne et se baignait sous les eaux qui jaillissaient. Parfois, pour se divertir, il s’asseyait au bord d’un puits et y laissait pendre ses pieds. [Shamâ’il at-Tirmidhî]

Il organisait des concours de course et de tir à l’arc, auxquels il participait lui-même avec beaucoup d’enthousiasme. Dans de telles circonstances, les rires et les plaisanteries allaient bon train.

Il aimait que l’on joue du tambour et que de jeunes filles chantent lors des fêtes. Un jour de l’Aïd, deux jeunes filles chantaient chez Aïcha. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) était allongé à ses côtés. Abû Bakr arriva, vit la scène et les réprimanda : « Pourquoi de telles diableries dans la maison du Messager d’Allah ? » En l’entendant, le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) dit : « Laisse-les chanter. » [Muslim, rapporté d’Aïcha]

Il encourageait également à jouer du tambour lors des mariages. (Rapporté par Aïcha et Muhammad ibn Hâtib al-Jumahî.) Aïcha raconte : « Une jeune fille ansarite se trouvait chez moi. Je la mariai. Au moment du mariage, le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) me dit : “Aïcha, n’as-tu pas prévu de chants ? Les Ansâr aiment les chants.” » Selon une autre version — probablement à propos de ce même événement — le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) aurait dit : « Vous auriez bien fait d’envoyer avec la mariée une chanteuse qui chanterait : “Nous sommes venus chez vous ; soyez donc heureux, et nous serons heureux nous aussi.” » Lors d’une autre cérémonie de mariage de ce genre, de petites filles chantaient. ‘Âmir ibn Sa‘d reprocha leur conduite à quelques auditeurs en disant : « Ô compagnons du Messager d’Allah, ô combattants de Badr ! De telles choses se déroulent devant vous ? » Les compagnons présents répondirent : « Si tu le souhaites, assieds-toi et écoute ; sinon, va-t’en. Le Messager d’Allah nous l’a permis. »

Comme moyen de divertissement, le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) s’intéressait également à la poésie. Il évitait toutefois le culte de la poésie qui se pratiquait chez les Arabes. L’attrait intense exercé sur lui par la mélodie suave de la Révélation lui laissait peu l’occasion de se tourner vers la poésie. Il n’était cependant pas totalement dépourvu de goût poétique. Il accordait une grande estime aux bons poèmes par leur contenu. On peut même dire que, dans ce domaine, le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) donna à la société un goût nouveau et établit de nouveaux critères de discernement. Jâbir ibn Samura raconte : « J’ai assisté à plus de cent assemblées en présence du Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui). Dans ces assemblées, on racontait des récits de l’époque de l’ignorance, tandis que les compagnons récitaient également de la poésie. Un jour, il fit l’éloge des deux vers suivants du poète arabe Labîd : »(Arabe***********)

« Prenez garde : toute chose est vouée à la destruction, sauf Allah ; tous les bienfaits de ce monde disparaîtront un jour. »

Un jour, alors qu’il se trouvait en voyage, il demanda à Sharîd de lui réciter cent poèmes du poète Umayya ibn Abî as-Salt. Il commenta ensuite : « Cet homme était tout près d’embrasser l’islam. » Il lui arrivait parfois aussi, surtout sur le champ de bataille, de parler spontanément et involontairement d’une manière semblable à la poésie. Il faisait composer par Hassân et Ka‘b ibn Mâlik des poèmes en réponse à ceux que les ennemis de l’islam récitaient pour le dénigrer. Il faisait parfois asseoir Hassân sur son propre minbar pour qu’il y récite ses poèmes, et disait : « Ce poème est plus dur contre l’ennemi qu’une flèche. » Il a également dit : « De même que le croyant mène le jihâd avec son épée, il le mène aussi par sa parole. » Je souhaite montrer en détail, dans un article distinct consacré à la poésie, à la littérature et aux autres aspects culturels, de quelle manière le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) mettait les goûts des gens au service d’activités constructives.

 

Quelques goûts remarquables

À ce stade, je voudrais mentionner certaines habitudes et certains goûts du Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) qui n’ont pas été abordés sous un autre titre.

Il accomplissait toujours l’acte de donner et de recevoir quelque chose de la main droite. Lorsqu’il faisait écrire une lettre, il faisait d’abord inscrire « Bismillah ». Ensuite venait le nom de l’expéditeur, puis, en dessous, celui à qui la lettre était adressée.

Il était exempt de toute superstition et ne croyait ni aux « bons présages » ni aux « mauvais présages ». Cependant, il aimait les noms de personnes et de lieux qui avaient une bonne signification et qui étaient agréables à entendre. Il n’aimait pas les mauvais noms. En particulier, lorsqu’il voyageait, il choisissait pour étape des endroits dont le nom évoquait la joie, la bénédiction ou la réussite. De même, il ne confiait aucune tâche à une personne dont le nom évoquait la dispute, le combat ou le malheur. Il confiait les responsabilités à ceux dont le nom évoquait la joie, la réussite ou d’autres significations semblables. Il a changé de nombreux noms.

– Parmi les animaux de monture, c’était le cheval qu’il préférait le plus. Il disait que le bien et la bénédiction resteraient attachés aux chevaux jusqu’au Jour de la Résurrection. Il prenait particulièrement soin des yeux, de la bouche et du nez des chevaux et les nettoyait de ses propres mains.

– Il n’aimait ni le tapage ni l’agitation. Il aimait que toutes les affaires soient menées avec calme, ordre, discipline et ponctualité. Même au sujet de la prière, il disait : « Ne venez pas en courant et précipitamment. Venez calmement et avec sérénité. » Un jour de Arafat, comme il y avait beaucoup de bruit et d’agitation, il leva son bâton et ordonna de rester calme et de respecter l’ordre, en disant : « Il n’y a aucun mérite dans la précipitation. » [Al-Bukhari et Muslim]

Caractère et personnalité

Il est impossible de décrire le caractère, les mœurs et la moralité du Messager, paix et bénédiction sur lui, sous un seul sous-titre. En effet, toute sa vie n’était autre que l’incarnation d’un noble caractère. Aïcha a dit : « Son caractère était le Coran. » Anas ibn Malik a dit : « Il était plus équitable, plus généreux et plus courageux que tous les autres. »

Il était le plus équitable de tous : jamais, au cours de sa vie, il ne fit de mal à personne — hormis ce qu’il avait accordé conformément au commandement d’Allah — et il ne se vengea jamais des mauvais traitements infligés par les autres. Il pardonna à tout le monde, y compris aux persécuteurs sans précédent de La Mecque et de Taïf, ainsi qu’à tous les hypocrites et les scélérats. Il était aussi le plus généreux. Jaber, qu’Allah l’agrée, rapporte que quiconque demandait quoi que ce soit au Messager d’Allah, il ne refusait jamais de le lui donner. S’il l’avait en sa possession, il le donnait immédiatement ; parfois, il l’empruntait à quelqu’un d’autre pour le donner ; et s’il ne l’avait pas, il demandait à la personne de revenir plus tard ou gardait le silence. Il était le plus courageux de tous. Il suffit pour l’instant, comme preuve, de rappeler qu’il s’était avancé seul sur le terrain avec le véritable idéal et qu’il était resté ferme face à l’opposition et aux persécutions de toute la population du pays. Jamais, même face aux guerres les plus terribles, il ne manifesta de peur ni de faiblesse. Que ce soit dans la grotte du mont Thawr, ou sur les champs de bataille d’Uhud et de Hunayn, il manifesta partout une détermination et une foi inébranlables.

 

Chapitre : 3

À l’époque mecquoise, l’Ami de l’humanité (paix et bénédictions sur lui) : face à une opposition acharnée

C’est une parole éternelle.

Acceptez cette parole et

devenez mes compagnons. Vous verrez,

par sa force, toute l’Arabie deviendra la vôtre.

Elle se serrera en un seul poing et, sous son influence,

le monde entier vous sera soumis.

— L’Ami de l’humanité (paix et bénédictions sur lui)

À présent, examinons le contexte de l’événement. Observons l’essor de cet arbre fleuri qui s’est épanoui dans le désert aride et autour duquel on avait étendu des épines pour l’accueillir.

Ce jeune homme-là

Dans une famille éminente, noble et traditionnelle d’Arabie, un enfant exceptionnel naquit orphelin de père au foyer d’un couple fortuné au caractère irréprochable. Nourri au lait d’une pauvre nourrice vertueuse, il fut élevé et grandit dans le cadre sain et authentique de la campagne, au sein de la nature. Courant dans le désert selon un dispositif particulier, il se préparait à affronter les dangers extrêmes, les épreuves et les souffrances de la vie active, et recevait, en gardant les chèvres et les moutons, la formation nécessaire pour diriger une nation appelée à s’étendre au monde entier. Avant même d’avoir achevé toute son enfance, cet enfant exceptionnel fut privé de l’ombre affectueuse de sa mère. Même si la personnalité de son grand-père put atténuer quelque peu ce vide parental, ce refuge lui échappa lui aussi peu de temps après. Finalement, son oncle devint son tuteur. C’était comme une période de préparation aux responsabilités importantes de la vie, non pas en dépendant d’un refuge terrestre quelconque, mais en se plaçant sous la protection de l’unique véritable Maître.

Jusqu’à son entrée dans l’âge de la jeunesse, cet adolescent exceptionnel ne se révéla pas, comme les autres garçons, turbulent et débauché, mais avec le sérieux et la gravité des anciens. Lorsqu’il atteignit la jeunesse, il parvint à préserver sa chasteté malgré l’environnement extrêmement dépravé dans lequel il avait été élevé. Dans une société où les amourettes, les regards concupiscents échangés et la fornication étaient considérés comme une source de fierté pour les jeunes, ce jeune homme extraordinaire ne permit même pas à son regard de se corrompre. Dans une société où chaque ruelle abritait une fabrique d’alcool et chaque maison une taverne, où chaque assemblée se transformait en une réunion animée de déclarations d’amour publiques à des femmes étrangères au mariage et de récitations poétiques sur l’ivresse, ce jeune homme ne porta pas une seule goutte d’alcool à ses lèvres. Là où le jeu de hasard avait pris la forme d’une véritable institution, ce jeune homme d’une pureté parfaite ne toucha même pas aux jeux d’argent. Là où les contes et les chants constituaient une partie inséparable de la culture, cet habitant d’un autre monde ne s’approcha pas le moins du monde de ces mauvaises pratiques culturelles. Il lui arriva une ou deux fois d’avoir l’occasion de se rendre à de tels divertissements, mais dès qu’il y arrivait, un tel sommeil le gagnait qu’il ne pouvait assister ni écouter aucun des spectacles qui s’y déroulaient. Dans une société où se prosterner devant les idoles était devenu une pratique religieuse, ce jeune homme au tempérament pur, descendant d’Ibrahim, ne s’inclinait devant personne en dehors d’Allah et n’entretenait aucune croyance polythéiste. Même lorsqu’on lui servit un jour de la viande cuite provenant d’un animal sacrifié devant une idole, il refusa d’en manger. Alors que les Quraychites accomplissaient le pèlerinage sans se rendre dans la plaine d’Arafat pendant la saison du hajj, ce jeune Quraychite exceptionnel rejeta directement cette règle inventée. Alors que les descendants d’Ibrahim, déformant l’idéal d’Ibrahim, avaient instauré, parmi bien d’autres pratiques dépravées, l’odieuse innovation consistant à tourner nus autour de la Kaaba, ce jeune homme pudique n’accepta jamais cette innovation, même un seul instant. Dans un pays où la guerre était devenue un jeu et l’effusion de sang un spectacle, ce jeune homme qui portait l’étendard de la dignité humaine ne versa pas une seule goutte de sang. Dans sa jeunesse, il dut prendre part à la grande guerre appelée Harb al-Fijar. Comme la participation de la tribu des Quraychites à cette guerre était considérée comme légitime, il y prit part, mais ne blessa lui-même personne.

Et ce n’est pas tout. Voyez aussi quelles étaient les aspirations de ce jeune homme à la conduite droite et attaché à la vérité. À l’âge où les garçons s’égarent généralement, il rejoignit précisément une association réformatrice appelée Hilf al-Fudul, afin de venir en aide aux pauvres et aux opprimés et de mettre fin aux injustices des tyrans. Ceux qui y adhéraient s’engageaient à réaliser ces objectifs.

Après avoir reçu la mission prophétique, le Messager (paix et bénédictions sur lui), évoquant le souvenir de cette association, disait :

Même si l’on m’avait offert, en échange de cet engagement, des chameaux rouges, je ne m’en serais pas détourné. Aujourd’hui encore, si quelqu’un m’invitait à conclure un accord de ce genre, je serais prêt à le faire.

L’étendue des qualités et des aptitudes de ce jeune homme apparaît clairement dans l’événement suivant : lors de la rénovation de la Kaaba, un violent conflit interne éclata entre les Quraychites au sujet de la remise en place de la Pierre noire. La situation s’envenima au point que les épées furent même tirées et que chacun se prépara au combat. Heureusement, ce fut à ce jeune homme que revint l’occasion de régler le différend. Au milieu de cette tension extrême, ce juge qui portait l’étendard de la paix étendit un manteau et plaça dessus la pierre appelée la Pierre noire. Puis il invita les représentants de toutes les branches de la tribu des Quraychites à soulever le manteau.

Lorsque le drap portant la pierre fut soulevé et arrivé à l’endroit approprié, le jeune homme prit la pierre et la plaça à sa place. Le tumulte cessa, et tous les visages s’illuminèrent de joie et d’allégresse.

Lorsque ce jeune homme entra dans le domaine des activités lucratives, il choisit le commerce, une profession aussi noble et honorable que pure. Les grands capitalistes du pays le désignèrent pour gérer leurs capitaux et faire du commerce. Il devait certainement posséder des qualités qui expliquaient ce choix. Saïeb, Qays ibn Saïeb, Khadija et plusieurs autres personnes firent successivement l’expérience concrète de son incomparable honnêteté, et tous lui attribuèrent unanimement le titre de « Tajir al-Amîn », c’est-à-dire « le marchand digne de confiance ». Le témoignage d’Abdullah ibn Abî al-Hamsâ est encore conservé : avant la prophétie, il avait un jour dit à ce jeune commerçant honnête : « Restez ici, je reviens. » Mais il l’oublia par la suite. Trois jours plus tard, alors qu’Abdullah passait par hasard à cet endroit, il vit que l’honnête commerçant, retenu par les chaînes de sa promesse, se tenait toujours immobile au même endroit. Il lui dit : « Tu m’as causé du tort. Cela fait trois jours que je me tiens ici. » — Abû Dâwûd

Ensuite, observez que, lorsqu’il choisit une épouse, ce jeune homme ne prêta même pas attention aux jeunes filles de La Mecque, vives et frivoles, qui entraient dans l’âge adulte ; il épousa une femme dont la principale caractéristique était d’être une dame chaste, vertueuse et de bonne moralité, issue d’une famille très noble. Ce choix reflétait la profondeur de sa mentalité, de sa nature et de son caractère. C’est Khadija qui lui fit parvenir une proposition de mariage, bouleversée par l’honnêteté incomparable et le caractère immaculé de ce jeune homme. Celui-ci accepta sa proposition de tout cœur.

Par ailleurs, si l’on veut évaluer le caractère et la mentalité d’une personne en observant ses amis et ses compagnons, voyons donc quel genre de personnes étaient les amis de ce jeune homme.

Il semble que son amitié la plus profonde et sa relation la plus sincère aient été celles qu’il entretenait avec Abû Bakr. Ils avaient le même âge et, de plus, partageaient les mêmes idées. Un autre de ses amis était Hakîm ibn Hizâm, le cousin de Khadija. Cet homme était au service de la Mosquée sacrée. (Il n’embrassa même pas la foi jusqu’à la huitième année de l’Hégire. Pourtant, il conserva une profonde amitié et une grande affection pour le Messager. C’est en raison de cette amitié qu’il acheta un jour un vêtement précieux pour cinquante pièces d’or, vint à Médine et l’offrit au Messager. Mais celui-ci insista longuement pour lui en payer le prix.) Un médecin nommé Dimâd ibn Tha‘laba al-Azdî comptait également parmi ses amis les plus proches. Eh bien, ne voit-on pas dans le cercle des amis de ce jeune homme une seule personne vile, méprisable, aux mauvaises habitudes, tyrannique ou débauchée !

Chaque fois que ce jeune homme trouvait un peu de temps libre, après s’être libéré de ses occupations familiales, commerciales et autres affaires mondaines, il ne le consacrait ni aux plaisirs et aux divertissements, ni à errer çà et là, à bavarder ou à dormir paresseusement. Au contraire, s’éloignant de toute agitation et se détournant de toutes ses activités, il se rendait dans la retraite de la grotte de Hirâ pour y adorer l’Allah, l’Unique, suivant les directives de sa conscience innée, pure et immaculée. Il réfléchissait et méditait sur sa propre existence et dans les profondeurs de la nature universelle, afin de comprendre la grande vérité cachée de l’univers et de découvrir les mystères invisibles de la vie humaine. Il se demandait comment arracher ses compatriotes et l’ensemble de l’humanité à l’immoralité et à la bassesse, pour les élever au rang des anges. La jeunesse de ce jeune homme ayant été consacrée à une réflexion et à une méditation aussi profondes, la conscience, la raison et l’intuition humaines peuvent-elles ne tirer aucune conclusion sur la noblesse et la sainteté de son caractère ?

À travers de tels épisodes de sa vie quotidienne, le futur Prophète universel grandit sous les yeux des Quraysh, au sein de la société mecquoise, entra progressivement dans l’âge adulte et atteignit la maturité. Cette image de sa vie ne montrait-elle pas que ce jeune homme était un être humain exceptionnel ? Pouvait-on entretenir, au sujet d’une personnalité qui avait grandi de cette manière, l’idée qu’il puisse être un menteur ou un imposteur ? Ou qu’il puisse être un ambitieux avide de pouvoir, un égoïste, voire un homme exploitant la religion à des fins commerciales ? Jamais. Les Quraysh eux-mêmes reconnurent à maintes reprises qu’il était un homme véridique, digne de confiance, sage, d’une âme pure et d’un noble caractère. Même ses ennemis témoignèrent de la supériorité de son intelligence et de sa moralité, y compris au cœur des conflits et des affrontements les plus acharnés. Le Coran lui-même présente comme témoignage la vie de ce grand appelant à la vérité et lui demande de dire :

« J’ai pourtant déjà vécu une partie de ma vie parmi vous ; ne comprenez-vous donc pas ? » (Yûnus, 16)

Mais lorsque ce joyau resplendissant de la nation accéda à la mission prophétique et proclama le message de la vérité, leur attitude changea soudainement. Sa probité, sa véracité, sa courtoisie, sa noblesse et l’excellence de sa lignée perdirent toute leur valeur. Celui qui, jusqu’à la veille, était la prunelle des yeux de la nation fut aujourd’hui qualifié d’ennemi, de rebelle et de honte de la nation. Celui que chaque enfant honorait encore la veille devint aujourd’hui l’objet de la colère de tous. Lui qui, durant plus de quarante longues années, avait démontré son irréprochabilité, devint soudain mauvais aux yeux des Quraysh dès qu’il leur annonça l’unicité d’Allah, ainsi que les messages de vérité et de justice ! En réalité, il n’était pas mauvais. C’était plutôt le regard de ceux qui l’évaluaient parmi les Quraysh qui était faussé, et leurs critères qui étaient erronés.

Mais les yeux des Quraysh étaient-ils réellement si aveugles qu’ils ne pouvaient voir une lune aussi lumineuse dans une atmosphère plongée dans les ténèbres les plus profondes ? Au milieu d’une assemblée de gens dépourvus de moralité, ne pouvaient-ils pas reconnaître un dirigeant au caractère vertueux ? Une guirlande de perles gisant dans un dépotoir ne pouvait-elle pas attirer leur regard ? Dans une société d’hommes barbares et vulgaires, cet homme entièrement revêtu de politesse et de bonnes manières ne pouvait-il pas obtenir les égards et l’estime qui lui revenaient ? Non, ce n’était pas cela. Les Quraysh savaient parfaitement quel homme était Muhammad. Pourtant, en toute connaissance de cause, ils s’étaient couvert les yeux. L’égoïsme et l’hostilité les avaient rendus aveugles alors même qu’ils avaient des yeux. Comme il est dit dans le Coran : « Ils ont des yeux, mais ils ne voient pas avec eux. » Lorsque des hommes deviennent aveugles tout en ayant des yeux, aucun malheur n’est impossible de leur fait, et aucune catastrophe n’est impossible à voir surgir.

Les raisons de l’opposition des Quraysh

Si nous pouvions aujourd’hui parler d’une manière ou d’une autre aux Quraysh de La Mecque, nous leur demanderions certainement : à quelle mauvaise action cet homme, la prunelle des yeux de votre tribu, vous appelait-il donc par le message qu’il vous avait transmis ? Vous appelait-il à voler et à détrousser les gens ? Vous exhortait-il à tuer et à piller ? Vous avait-il proposé un quelconque plan pour opprimer, persécuter et exploiter les orphelins, les veuves et les faibles ? Vous incitait-il à vous combattre les uns les autres et à semer la discorde entre les tribus ? Voulait-il créer une association afin d’amasser des richesses et de constituer des propriétés foncières ? Quel inconvénient trouviez-vous dans son appel ? Quel désastre ressentiez-vous dans son programme ? Pour quelle raison vous êtes-vous acharnés contre lui de toutes vos forces ?

Ce qui avait rendu les Quraysh furieux au point de vouloir maintenir le système erroné de l’ignorance et de s’opposer à tout changement, ce n’était ni un défaut dans la pensée ou le caractère du Messager, ni quelque aspect gravement nuisible de son appel. Ce n’était pas non plus parce que son mouvement semblait devoir conduire la société ignorante de l’époque vers le sous-développement. C’était simplement l’égoïsme des Quraysh. Dans la structure sociale arabe édifiée au fil de centaines d’années, les Quraysh avaient réussi à s’emparer d’une position éminente de direction. Tous les postes politiques et religieux étaient entre leurs mains. Leur domination économique et commerciale était incontestée. En un mot, ils étaient les maîtres et les dirigeants de toute la nation arabe. Leur direction et leur hégémonie incontestées ne pouvaient se maintenir que dans cette structure religieuse, culturelle et sociale héritée de l’époque de l’ignorance. Puisqu’ils étaient contraints, consciemment ou inconsciemment, de préserver leur direction et leur autorité absolues, ils étaient également contraints de protéger leur système social ignorant contre toute forme d’attaque et de dégradation.

Alors que la tribu des Quraysh était, sur les plans social et politique, la dirigeante et l’administratrice des Arabes, elle était aussi le clergé de leur religion idolâtre, la gardienne et la servante de leurs lieux de pèlerinage religieux, ainsi que l’unique gestionnaire de toutes les activités religieuses. Cette gestion exclusive de la religion et cette autorité absolue soutenaient également leur pouvoir politique et social, et constituaient en elles-mêmes un dispositif considérable. C’est pourquoi des offrandes et des présents leur parvenaient de toutes les régions de la péninsule Arabique. C’est pourquoi ils étaient l’objet d’une vénération et d’un profond respect. Les gens leur baisaient les pieds. Lorsque la religion devient le commerce d’une classe ou d’un groupe, elle perd son inspiration, sa conscience et sa vitalité véritables, et se transforme en un spectacle vide, rempli de cérémonies diverses. Plus personne ne se souvient alors des exigences fondamentales de la religion. Des traditions et des rites inventés prennent une importance essentielle. La connaissance et les lois fondées sur la révélation donnée par Allah disparaissent, tandis qu’une nouvelle charia, fabriquée par les marchands de religion, se développe. La rationalité disparaît. Les croyances aveugles et les idées illusoires se répandent partout. La pratique consistant à présenter des arguments accompagnés de preuves disparaît. L’émotion et l’excitation étouffent la voix de la raison. L’esprit populaire et démocratique de la religion est anéanti, et la dictature des marchands de religion s’installe sur la société. La connaissance véritable disparaît, tandis que les propos sans fondement gagnent en popularité. À la place d’une croyance simple et claire et de règles accessibles, des interdictions complexes et tortueuses sont édictées à chaque occasion. Le droit d’exprimer une opinion divergente est totalement supprimé, et l’autorité tyrannique d’un groupe s’exerce sans entrave. Il ne reste plus aucune trace de vérité, de probité, de courtoisie ou de crainte d’Allah, et la religion prend la forme d’une entreprise trompeuse et multiforme. Chaque fois qu’une religion a été déformée, elle l’a été par ce processus. Dans la société ignorante de l’Arabie, cette déformation avait atteint son degré le plus abject. C’est sur cette déformation qu’était fondé le siège du sacerdoce religieux de la tribu des Quraysh. Pour préserver ce pouvoir immense et lucratif, il était indispensable de maintenir cette atmosphère et cette infrastructure religieuses corrompues. Il fallait prendre des mesures pour empêcher toute opposition, toute voix dissidente et tout appel à la réforme ou à la rectification. Il était donc tout à fait naturel que la tribu des Quraysh s’enflamme de colère contre l’appel à l’islam.

En outre, la culture des Quraysh était une culture profondément pécheresse. La consommation d’alcool, la fornication, les jeux de hasard, l’usure, les violences faites aux femmes, l’ensevelissement vivant des filles, la réduction des hommes libres en esclavage et l’oppression des faibles : tels étaient les traits caractéristiques de la culture qurayshite. Cette culture était formée de la combinaison de mauvaises habitudes accumulées pendant des siècles et de pratiques sociales hideuses ayant pris l’apparence d’un glorieux héritage national. Pour les Quraysh, il n’était pas facile de briser cette cage de fer culturelle qu’ils avaient eux-mêmes construite et de se préparer à évoluer dans un nouvel environnement. Ils comprirent immédiatement que l’appel de Muhammad, paix et bénédictions d’Allah sur lui, était l’ennemi de leurs coutumes et traditions ancestrales, de leurs habitudes, de leurs désirs, de leurs passions, de leurs arts et, en somme, de leur culture bien-aimée. C’est pourquoi, submergés par une émotion intense, ils résolurent de s’opposer à cet appel.

En réalité, c’est pour toutes ces raisons que les dirigeants du système social corrompu établi, les entrepreneurs de la religion et les adorateurs de leurs passions se sont toujours unis pour faire front contre l’appel de la vérité.

Quelques étincelles de feu dans les ténèbres profondes

Avant que le Messager d’Allah, paix et bénédiction sur lui, ne reçoive la prophétie, une agitation avait commencé à gagner l’esprit de certains hommes doués parmi les Arabes. À partir des signes divins reflétés dans les phénomènes naturels présents dans l’univers, ils avaient conçu de la méfiance et de l’aversion envers la société, l’environnement et la religion idolâtre de leur époque. Cette situation avait rendu leur esprit inquiet et les avait poussés à exprimer spontanément leur protestation. L’aspiration confuse au changement s’était également manifestée au fond du cœur des quelques personnes sensibles dont nous avons mentionné les noms un peu plus tôt.

Un jour, les Qurayshites s’étaient rassemblés autour d’une idole pour célébrer une fête. Ils chantaient des hymnes à cette divinité de pierre, lui témoignaient leur dévotion, lui offraient des présents votifs et accomplissaient le tawaf autour d’elle. C’est précisément à ce moment-là que quatre hommes — Waraka ibn Nawfal, Abdallah ibn Jahsh, Uthman ibn al-Huwayrith et Zayd ibn Amr —, irrités par cette fête dépourvue de sens, s’étaient assis à l’écart pour tenir une réunion secrète. Après s’être juré de préserver le secret de leurs propos respectifs, ils engagèrent la discussion. Leur opinion unanime était la suivante : « Notre peuple suit une idéologie totalement dépourvue de fondement. Il a abandonné la religion de son ancêtre Ibrahim. Cette statue de pierre que l’on adore ne voit pas, n’entend pas, ne peut être utile à personne et ne peut nuire à personne. Mes amis, interrogez votre propre conscience ; par Allah, vous comprendrez alors que vous ne reposez sur aucun fondement. Parcourez les différents pays du monde et cherchez à savoir s’il existe quelque part de véritables adeptes de la religion d’Ibrahim. » [Sîrat Ibn Hicham, premier tome, p. 242] Plus tard, Waraka ibn Nawfal devint chrétien. Abdallah ibn Jahsh embrassa d’abord l’islam sous l’effet de son agitation, puis devint chrétien, de nouveau sous l’effet de cette même agitation. Uthman se rendit auprès de l’empereur de Rome et adopta le christianisme. Quant à Zayd, il ne devint ni juif ni chrétien, mais abandonna également le paganisme. Il cessa de manger la chair des animaux morts, le sang et la viande des animaux sacrifiés sur les autels, et il se mit à interdire aux gens de tuer les nouveau-nées. Il disait : « J’adore le Seigneur d’Ibrahim. » [Sîrat Ibn Hicham, premier tome, p. 242] Asma, la fille du vénérable Abou Bakr, dit : « J’ai vu le vieux chef tribal Zayd assis, adossé à la Kaaba. Il disait : “Ô Qurayshites, par Allah, nul parmi vous, à part moi, ne suit la religion d’Ibrahim.” » Puis il disait : « Ô Allah, si je savais quelle règle Te plaît, je T’adorerais selon cette règle. Mais je ne le sais pas. » Ensuite, il posait les paumes de ses mains sur le sol et se prosternait. [Sîrat Ibn Hicham, premier tome, p. 242] Quand quelqu’un venait le voir, il lui récitait souvent ce poème, dont le sens était : « Le Seigneur devrait-il être unique ou être des milliers ? Lorsque les problèmes de la vie sont répartis entre plusieurs seigneurs, auquel d’entre eux dois-je obéir ? »

« J’ai renoncé à al-Lat et à al-Uzza, à toutes deux. C’est ainsi qu’agissent les hommes résolus et patients. »

« Cependant, je continuerai assurément à adorer mon Seigneur, le Tout Miséricordieux, afin que ce Seigneur Pardonneur me pardonne mes péchés. »

« Continuez donc à vous en tenir au principe de ne craindre qu’Allah ; aussi longtemps que vous vous y tiendrez, vous ne serez pas détruits. »

La pauvre épouse de Zayd, Safiya bint al-Hadrami, le harcelait sans cesse. Il lui arrivait de vouloir quitter La Mecque à la recherche de la véritable religion d’Ibrahim. Mais sa femme en informait au préalable Khattab ibn Nufayl. Alors Khattab le réprimandait sévèrement pour avoir abandonné la religion de ses ancêtres. Zayd était si dévoué à ses convictions que, dès qu’il entrait dans l’enceinte de la Kaaba, il s’écriait :

« Ô véritable Seigneur ! Je me présente devant Toi pour T’adorer avec sincérité et dans un esprit de servitude. » Puis il disait encore : « Tourné vers la Kaaba, je cherche refuge auprès de Celui auprès duquel le vénérable Ibrahim cherchait refuge. » [Sîrat Ibn Hicham, p. 248]

Khattab ibn Nufayl maltraitait Zayd. Finalement, il l’exila hors de La Mecque. Zayd s’installa près de Hira, dans les environs de La Mecque. Khattab désigna ensuite comme gardes certains jeunes gens et individus dépravés de la tribu de Quraysh, et leur ordonna de lui interdire l’accès à La Mecque. Zayd venait parfois secrètement à La Mecque. Lorsque Khattab et ses compagnons le découvraient, ils l’expulsaient de nouveau. Ils le torturaient avec une grande cruauté, l’accusant d’avoir corrompu la religion. Finalement, écœuré, il quitta le pays et parcourut Mossoul, la Syrie et d’autres régions à la recherche de la religion d’Ibrahim. Il finit par trouver, dans la région de Roulqa, près de Damas, un ascète savant. Il se rendit auprès de lui pour s’enquérir de la religion d’Ibrahim. L’ascète lui dit : « Aujourd’hui, tu ne trouveras plus une seule personne qui suive cette religion. Toutefois, un prophète qui en portera bientôt l’étendard apparaîtra, et il apparaîtra précisément dans le pays d’où tu viens. Va le rencontrer. » Zayd avait soigneusement examiné le judaïsme et le christianisme. Aucune de ces deux religions ne l’avait attiré. Suivant le conseil de l’ascète, il se hâta vers La Mecque. Mais, en chemin, des gens le tuèrent dans un lieu appelé Bilad Lakham. [Sîrat Ibn Hisham, (tome I, p. 249-250)]

Après l’avènement de l’islam, Sa‘id, le fils de Zayd, et Umar demandèrent au Messager de Dieu (paix et bénédictions de Dieu sur lui) s’ils pouvaient prier pour le pardon des péchés de Zayd. Le Messager de Dieu répondit : « Oui, car il ressuscitera le Jour de la Résurrection comme une communauté à lui seul. » Autrement dit, après avoir reçu toute la guidance qu’une personne pouvait tirer de sa nature immaculée, Zayd l’accepta avec une entière sincérité, puis il se lança à la recherche de la guidance de la Révélation. Finalement, il s’était mis en route pour rejoindre le Messager de Dieu, mais il tomba en martyr sur cette voie de la quête de la vérité.

Ce long récit permet de comprendre que l’histoire était impatiente de prendre une nouvelle direction et que la conscience humaine était devenue inquiète. Mais, en dehors des vagues pressentiments de la nature, aucune indication ne montrait la voie vers la lumière. Le climat des pratiques religieuses déformées et des rites irrationnels étouffait l’individualité humaine. L’être humain était enfermé entre les quatre murs de la stagnation. Les personnes sensibles s’étaient soit arrêtées à l’étape du christianisme, car l’environnement lui était favorable, soit avaient été contraintes de quitter leur pays. Mais il était extrêmement difficile de combattre l’égarement ambiant. Parmi les quatre hommes mentionnés, la révolte était née. Seul Zayd avait eu assez de courage pour invoquer le Dieu unique alors qu’il se trouvait dans le Sanctuaire sacré et pour dénoncer le polythéisme devant les Qurayshites. Mais lui non plus ne pouvait faire davantage qu’exprimer son trouble et protester, car il n’avait devant lui aucun modèle clair et complet qu’il puisse adopter comme fondement de sa prédication et de son mouvement. Malgré cela, La Mecque refusa de tolérer son existence.

Dans la société de la Jâhiliya, les poètes jouissaient d’une considération particulière. Ils exerçaient également une direction psychologique sur les gens. Leur poésie exprimait la mentalité et la pensée de la société de leur époque. L’inquiétude de la conscience sociale se reflétait dans les poèmes des poètes de la Jâhiliya de la période immédiatement antérieure au Messager de Dieu (paix et bénédictions de Dieu sur lui). Dans ces poèmes, la conscience humaine s’élevait souvent avec force au nom des vérités fondamentales.

Parmi ces poètes figurait Umayya ibn Abi al-Salt, un chef éminent de Taëf. Il exposa des conceptions pertinentes sur l’unicité de Dieu, la Résurrection et la rétribution des actes. Ses poèmes contiennent également un certain nombre de conseils moraux. Lui aussi se révoltait contre la pensée polythéiste. Mais il n’eut pas la chance d’accepter l’appel du Messager de Dieu (paix et bénédictions de Dieu sur lui). Le Messager de Dieu aimait sa poésie et disait : « Cet homme était arrivé au seuil de l’islam. »

Lorsqu’on observe l’agitation intérieure de personnes aussi conscientes, on a l’impression que le milieu était devenu impatient de recevoir un message nouveau et vivifiant.

La force révolutionnaire que l’histoire attendait se manifesta au moment opportun à travers Muhammad (paix et bénédictions de Dieu sur lui). Il ne se présenta pas seulement en élevant la voix dans une protestation négative et en s’appuyant sur sa disposition personnelle et son noble caractère ; il apparut également avec une doctrine et une idéologie positives et englobantes, afin de transformer radicalement toute la nation et tout son environnement. Comment les puissantes forces du faux qui dominaient alors l’Arabie auraient-elles pu tolérer ce crime (?) ?

La première période de la prédication : la propagation secrète

À l’approche du début de sa mission prophétique, alors que le Messager d’Allah (s.a.s.) se consacrait à la méditation dans la solitude en guise de préparation, on lui faisait voir divers rêves véridiques. Parfois, il entendait une voix venant de l’invisible. Parfois, il voyait un ange. Enfin, le premier message vint du Trône d’Allah. Gabriel vint et s’adressa à lui :(Arabe********)

Ce fut sa première expérience de la révélation. Il sentit comme si un poids immense et terrifiant s’était posé sur sa nuque. De retour chez lui, il raconta l’événement à son épouse. Elle le consola en lui disant : « Votre Seigneur ne vous abandonnera jamais. » Waraqa ibn Nawfal déclara : « C’est bien le messager d’Allah qui fut envoyé à Moïse (sur lui la paix). » Il ajouta : « Les gens de votre pays vous traiteront de menteur, vous tourmenteront, vous expulseront du pays et vous combattront. Si je suis encore vivant ce jour-là, je vous soutiendrai dans la cause d’Allah. » Dès lors, il fut officiellement chargé, de la part d’Allah, de la mission d’appeler à la vérité. Le poids d’une immense responsabilité fut placé sur ses épaules. Cet appel fut d’abord présenté à Hadrat Khadija, qui eut l’honneur d’être la première personne à y croire. Puis cette œuvre commença à se poursuivre lentement et secrètement. Hadrat Abou Bakr as-Siddiq était son ami d’enfance. Tous deux avaient le même tempérament et les mêmes goûts. Lorsqu’il reçut l’appel à la vérité, il l’accepta immédiatement, comme si son âme l’avait attendu depuis toujours. Zayd, le fils adoptif du Messager (s.a.s.), devint lui aussi son compagnon. Il avait déjà été profondément influencé par sa vie et son caractère.

Le fait que ces hommes les plus proches aient cru en lui constituait une preuve de sa loyauté, de sa sincérité et de sa véracité. Pendant plusieurs années, ces personnes avaient été pleinement informées de sa vie personnelle et sociale, ainsi que de tout ce qui concernait son for intérieur et son apparence extérieure. Il n’était possible à personne de mieux connaître qu’elles la vie, le caractère, les pensées et l’état d’esprit du Messager (s.a.s.). Dès le tout début, ces hommes les plus proches répondirent à son appel et témoignèrent ainsi que la véracité et la sincérité de celui qui appelait étaient incontestables.

Dès que Hadrat Abou Bakr (qu’Allah l’agrée) devint un soldat du mouvement du Messager (s.a.s.), il se mit activement à œuvrer parmi les personnes sur lesquelles il exerçait son influence. Il fit adhérer à ce mouvement révolutionnaire un certain nombre de personnalités importantes, notamment Hadrat Omar, Othman, Zubayr, Abd ar-Rahman ibn Awf, Sa’d ibn Abi Waqqas et Talha (qu’Allah les agrée). Avec beaucoup de prudence, dans le secret et le silence, ils commencèrent à étendre cette œuvre. Parmi ceux qui rejoignirent les premiers rangs des musulmans durant cette période secrète et initiale du mouvement islamique figuraient notamment Hadrat Ammar, Khabbab, Arqam, Saïd ibn Zayd — le fils de Zayd ibn Amr, déjà évoqué, qui avait été profondément influencé par son père —, Abdallah ibn Mas‘ud, Othman ibn Maz‘un, Abou Oubaïda et Souhayb ar-Roumi.

Lorsque venait l’heure de la prière, le Messager (s.a.s.) se rendait sur une montagne et priait secrètement avec ses compagnons. Il n’accomplissait la prière de duha que dans l’enceinte de la Kaaba, car cette prière était également pratiquée par les Qurayshites. Un jour, le Messager (s.a.s.) priait dans un défilé en compagnie de Hadrat Ali. À ce moment-là, son oncle Abou Talib les aperçut. Stupéfait par cette nouvelle manière de prier, il les observa avec une grande attention. Après la prière, il demanda : « Quelle religion avez-vous adoptée ? » Le Messager (s.a.s.) répondit : « C’est la religion de notre aïeul Abraham. »

En entendant cela, Abou Talib dit : « Il ne m’est pas possible d’adopter cette religion. Toutefois, je vous en donne la permission. Personne ne pourra vous en empêcher. » [Sirat an-Nabi, Shibli Numani, tome I, p. 192.]

Hadrat Abou Dharr crut lui aussi durant cette période secrète du mouvement islamique. Selon l’érudit Shibli Numani, il occupait la sixième ou la septième place. Il faisait également partie de ceux qui étaient tourmentés intérieurement et qui, ayant abandonné l’idolâtrie, se consacraient au rappel d’Allah et à Son adoration en répondant uniquement à l’appel de leur nature saine et de leur conscience. D’une manière ou d’une autre, il apprit la nouvelle de l’appel du Messager (s.a.s.). Il envoya alors son frère afin d’obtenir des informations exactes. Son frère rencontra le Messager (s.a.s.), écouta sa récitation du Coran, puis revint dire à Abou Dharr : « J’ai vu celui qui lance cet appel. Les gens le traitent d’apostat [voyez les formes variées d’une société dévoyée : celui qui était venu enseigner la foi à l’humanité entière serait, paraît-il, un apostat ! Les exploiteurs de la religion de toutes les époques ont toujours émis ce genre de fatwas]. Mais il enseigne de nobles qualités morales et fait entendre une parole merveilleuse, totalement différente de la poésie humaine. Sa conduite ressemble à la tienne. » Il vint ensuite lui-même et embrassa l’islam.

Cet événement prouve que, malgré le secret observé, le parfum de la vérité, porté par le vent, se répandait d’un horizon à l’autre. À cette époque, on avait également commencé à donner toutes sortes de sobriquets injurieux au Messager (s.a.s.). Néanmoins, l’atmosphère demeurait relativement paisible et normale, car les dirigeants qurayshites n’avaient pas encore mesuré l’ampleur du danger qui s’annonçait.

Remarquez encore un point important : parmi les dirigeants de première ligne de ce mouvement islamique, il ne s’en trouvait aucun qui occupât une haute fonction nationale ou religieuse. De ce fait, ils étaient libérés de tous les liens de l’intérêt personnel. Dans l’histoire, ce sont précisément de tels jeunes à l’esprit indépendant qui se placent aux premiers rangs pour amorcer de grands changements. Aucun dirigeant ni dignitaire n’a contribué à cette œuvre.

Les dirigeants quraychites ne jugeaient nullement digne d’intérêt ce mouvement islamique à ses débuts secrets. Ils pensaient qu’il ne s’agissait que de la folie de quelques jeunes gens. Ils tenaient des propos incohérents. Dans quelques jours, ils retrouveraient d’eux-mêmes la raison. Qui donc aurait le courage de se rebeller contre nous ? Ainsi, les hommes installés sur le trône du pouvoir, égarés par l’orgueil de leur puissance, ne se doutaient pas que, sous l’ombre de ce trône, les pousses de la vérité grandissaient peu à peu jusqu’à devenir les arbres majestueux de l’histoire. Les Quraychites pensaient aussi que, puisque nous vénérions et adorions avec tant de ferveur des divinités telles que Lât, Manât et al-‘Uzzâ, celles-ci préserveraient l’honneur et la religion païenne. Leur malédiction spirituelle mettrait fin à la révolte contre les divinités de cette poignée de partisans du tawhid.

La prédication publique

Ainsi, trois années s’écoulèrent. Mais ce n’est pas la manière d’agir d’Allah de laisser une situation demeurer éternellement inchangée. Sa manière habituelle est de faire apparaître la vérité pour s’opposer au faux et de provoquer un affrontement entre les deux. Comme Allah le dit : « Bien plus, Nous lançons la vérité contre le faux ; alors la vérité le frappe, et le faux disparaît. » — Sourate Al-Anbiyâ’

Conformément à cette manière constante d’agir d’Allah, l’ordre fut donné : « Proclame publiquement ce qui t’est ordonné. »

Le Messager (s.a.) rassembla toute sa détermination et tout son courage, se prépara à la nouvelle situation conflictuelle qui pouvait survenir, puis se rendit un jour au sommet du mont Safâ. Ensuite, conformément à une coutume particulière des Arabes, il appela les Quraychites. Lorsqu’un danger survenait, on avait coutume d’appeler la population à l’aide au moyen d’un signal sonore particulier. Il employa cette méthode. Les gens accoururent. Une foule immense se rassembla. Tous retinrent leur souffle et tendirent l’oreille, désireux de savoir ce qui s’était passé.

Le Messager (s.a.) demanda d’abord : « Si je vous disais qu’une armée ennemie accourt pour vous attaquer de l’autre côté de cette montagne, me croiriez-vous ? »

Tous s’exclamèrent d’une seule voix : « Oui, pourquoi ne le ferions-nous pas ? Nous t’avons toujours vu dire la vérité. »

— Ô descendants d’Abd al-Muttalib, ô descendants d’Abd Manaf, ô descendants de Zuhra, ô fils de Tamîm, ô fils de Makhzûm, ô descendants d’Asad, écoutez-moi : reconnaissez Allah l’Unique comme Seigneur et Dieu, sinon un terrible châtiment s’abattra sur vous. C’est ainsi qu’il présenta, pour la première fois et de manière très concise, publiquement son appel.

Dès qu’il entendit ces paroles, son oncle Abû Lahab s’enflamma de colère et dit : « Malheur à toi, misérable ! Puisses-tu être anéanti aujourd’hui même ! Est-ce pour nous dire cela que tu nous avais réunis ici ? » Abû Lahab et les autres notables repartirent très irrités et furieux.

Il est à remarquer qu’Abû Lahab réagit à l’appel du Messager en le considérant simplement comme insignifiant et indigne d’attention. Aucune autre réaction ne se manifesta encore. Le seul reproche était : « Tu nous as importunés sans raison et tu nous as fait perdre notre temps. »

La deuxième étape de l’appel public consista pour le Messager, paix et bénédiction d’Allah sur lui, à organiser un banquet pour les membres de la famille d’Abd al-Muttalib. Des personnalités importantes, telles que ses oncles Hamza, Abû Tâlib et Abbâs, participèrent également à ce banquet. Après le repas, il prononça un bref discours. Il dit : « La voie que j’ai apportée est bénéfique pour ce monde comme pour l’au-delà. Qui est prêt à m’accompagner dans cette œuvre ? » Cela montre que, dès le début de son appel, il était conscient de ne pas être venu avec une religion coupée de la vie terrestre, mais avec une religion capable de rendre le monde bénéfique et de l’embellir.

Le silence s’installa parmi les personnes réunies en réponse à son appel. Soudain, un adolescent de treize ans rompit le silence et se leva. Il dit : « Bien que je souffre d’une maladie des yeux, que mes jambes soient faibles et que je ne sois encore qu’un adolescent, je serai malgré tout votre compagnon. » Il s’agissait de ‘Alî, qu’Allah l’agrée. Par la suite, il se révéla être l’un des piliers de ce mouvement.

Personne ne répondit, à l’exception d’un adolescent. À cette vue, l’assemblée éclata de rire. Par ce rire retentissant, les descendants d’Abd al-Muttalib dirent implicitement : « Que pourront accomplir cette prédication, celui qui la proclame et l’enfant qui y répond, réunis ensemble, sinon une grande révolution ? Tout cela n’est rien d’autre qu’une plaisanterie et une folie. Un rire moqueur suffit à répondre à cet appel. »

Lors de ce deuxième événement également, la sérénité de l’atmosphère ne fut pas troublée. Mais lorsque la troisième étape fut ensuite franchie, l’agitation apparut dans la société et s’intensifia progressivement.

Avant d’aborder cette troisième étape, il me paraît nécessaire de relater encore un événement. Je l’ai déjà dit : en raison des conditions hostiles, la prière était accomplie en secret ; le Messager, paix et bénédiction d’Allah sur lui, et ses compagnons se rendaient hors de la ville, dans des endroits montagneux escarpés ou nivelés, pour y prier. Un jour, alors que le vénérable Sa‘d ibn Abî Waqqâs priait avec d’autres Compagnons dans un refuge montagneux, les polythéistes les découvrirent. Pendant la prière, les polythéistes se mirent à tenir des propos obscènes et à ridiculiser chacun de ses gestes. Comme aucune réponse ne leur fut donnée, ils s’irritèrent et lancèrent une attaque terroriste. Au cours de l’affrontement, Sa‘d ibn Abî Waqqâs, qu’Allah l’agrée, fut blessé par le coup d’épée d’un polythéiste. Ce fut le premier épisode de sang versé sur le sol de La Mecque dans le sentier d’Allah. Ce fut la première réaction démente et violente de la société de l’ignorance. Cette réaction laissait entrevoir que l’opposition commençait désormais à s’engager sur la voie de la violence.

Créer un climat de provocation et d’excitation

Le mouvement islamique rassembla progressivement quarante compagnons. Ainsi, l’organisation islamique se transforma en une force réelle. L’ordre de proclamer ouvertement la parole de vérité avait déjà été donné. Pour mettre cet ordre en pratique, le Messager (paix et bénédiction sur lui) se tint un jour dans l’enceinte de la Kaaba et proclama l’unicité d’Allah. Mais lorsque la conscience religieuse se pervertit, les valeurs religieuses sont piétinées. C’est pourquoi le fait de parler de l’unicité d’Allah dans l’enceinte de cette Maison sacrée, autrefois établie comme centre de propagation du message du tawhid, fut considéré comme une profanation de ce centre. Il est pour le moins étonnant que l’installation d’un si grand nombre d’idoles dans la Kaaba ne soit pas considérée comme une profanation, pas plus que le fait de se prosterner devant les idoles, de faire le tawaf nu, de pousser des cris d’allégresse ou d’applaudir ne soit considéré comme une atteinte à sa sainteté. La Kaaba n’est pas non plus considérée comme insultée lorsque des animaux sont sacrifiés au nom des divinités, ou lorsque des taxes sont prélevées au titre des fonctions sacerdotales et de gardiennage. Elle n’est insultée que lorsque le nom du véritable Maître de cette Maison est prononcé.

Des voix s’élevèrent : « La Kaaba a été profanée, l’honneur du Haram Sharif a été bafoué. » Quelle affaire effroyable ! Un acte provocateur propre à faire bouillir le sang ! En proie à une excitation extrême, désorientés et égarés par leurs émotions, les polythéistes accoururent de toutes parts en entendant la profession de foi du tawhid. Le tumulte commença. Le Messager (paix et bénédiction sur lui) fut encerclé. Harith ibn Ubay accourut pour le protéger, ayant entendu le vacarme. Mais il fut tué en martyr sous les coups d’épée. Dans le conflit entre l’islam et la jāhiliyya en Arabie, ce fut le premier martyre survenu pour défendre l’islam.

Au lieu d’examiner l’appel lancé de manière extrêmement pacifique et rationnelle, puis de prendre une décision et de répondre aux arguments par des arguments, on y répondit par une émotion aveugle et une violence déchaînée. Le Messager (paix et bénédiction sur lui) ne contraignit personne à accepter la parole de vérité par la force de l’épée. Mais les forces adverses s’y opposèrent, l’épée à la main. La principale caractéristique des profiteurs égoïstes d’un système faux est de répondre aux arguments par la provocation et l’agitation, et aux preuves par la violence et la terreur. Les adversaires ne possédaient même pas assez de tolérance pour réfléchir, ne serait-ce que quelques semaines, quelques jours ou quelques minutes, à la proclamation faite dans l’enceinte de la Kaaba. Ils auraient pu admettre que Muhammad (paix et bénédiction sur lui), comme eux, avait le droit d’adhérer à une religion, une doctrine, une philosophie ou une croyance quelconque, de l’exprimer conformément à cette conviction et de s’opposer à la religion, aux opinions ou aux croyances d’autrui. Ils auraient au moins pu reconnaître la possibilité que nous puissions comporter certaines erreurs et que l’idéologie prêchée par Muhammad (paix et bénédiction sur lui) puisse contenir un moyen de les corriger. En réalité, chez les dirigeants de tout système faux, la tolérance envers les opinions différentes disparaît complètement, et leur capacité de réflexion, de discernement et de jugement se détériore.

Essayez donc un instant d’imaginer dans quel environnement notre bien-aimé Prophète Muhammad (paix et bénédiction sur lui) s’acquittait de sa mission, mettant sa vie en danger pour le bien de ce monde et de l’au-delà de chacun d’entre nous, totalement désarmé et démuni.

 

La calomnie

Bien que le meurtre de cet innocent, perpétré par les habitants de La Mecque à l’intérieur du Haram Sharif, symbole des élans sacrés, des inspirations et des espoirs du prophète Abraham et du prophète Ismaël, ait permis d’entrevoir ce que réserverait l’avenir, il ne marqua pas pour autant le début de l’ère véritable de la sauvagerie.

La première phase de toute opposition s’écoule toujours dans les plaisanteries, les railleries, les moqueries et les sophismes, avant de prendre progressivement la forme de la terreur et de la brutalité.

Dans le but de minimiser l’importance de la da‘wa du Messager (s.a.s.), les habiles propagandistes commencèrent, parallèlement à leurs grossières insultes abjectes, à lui inventer toutes sortes de sobriquets.

Quelqu’un disait par exemple : « N’écoutez pas les paroles de cet homme, car c’est un “apost at”. Après avoir abandonné la religion traditionnelle de nos ancêtres, il s’est fabriqué lui-même une religion imaginaire et grotesque. » Ils ne se souciaient d’aucun argument. Quiconque le désirait lançait un verdict d’impiété. On disait parfois aussi qu’il était devenu un « sabéen » (adorateur des astres ou de la nature). Puisque, dans la société polythéiste de l’époque, être sabéen était une chose indésirable et honteuse, qualifier quelqu’un de sabéen était considéré comme une insulte, tout comme traiter aujourd’hui un musulman de juif, de kharijite ou d’athée. Pour ceux qui sont incapables de défendre la vérité par des arguments et des preuves, la seule ressource consiste en une propagande négative. Et l’un des instruments de cette propagande est de donner de mauvais noms et de mauvais sobriquets. Dans chaque ruelle et dans chaque réunion, les propagandistes mecquois proclamaient à grand renfort de tapage : « Ils sont devenus sabéens, ils ont quitté la religion, ils ont abandonné la religion de leurs ancêtres et prêchent de nouvelles croyances », etc., etc. Lorsque se déchaînait une telle tempête de propagande, l’atmosphère devenait si pesante et étouffante pour les gens ordinaires, et il devenait si difficile de trouver la voie juste, que la seule pensée de cette situation donne des frissons. Et il n’est sans doute pas facile d’imaginer la crise à laquelle cette petite caravane de la vérité était confrontée dans un tel environnement. Mais aussi périlleuses que soient les circonstances et l’atmosphère, elles ne peuvent barrer la route aux hommes résolus et déterminés. Allah dit :

« La grâce qu’Allah accorde aux hommes, nul ne peut la retenir. » (sourate Fâtir)

Lorsque les insultes se mettent à pleuvoir pour répondre aux arguments et aux preuves, il en a toujours été ainsi : les arguments et les preuves demeurent à leur place, tandis que l’insulte, portée par l’émotion, peut subsister quelques jours, mais elle perd rapidement son éclat et sa force, et finit par inspirer aux gens irritation et dégoût. C’est pourquoi le principe de ceux qui connaissent bien ce procédé est qu’il faut sans cesse inventer de nouvelles insultes.

Conformément à ce principe, une nouvelle insulte fut inventée à l’encontre du Messager (s.a.s.). Ce fut « Ibn Abî Kabsha ». « Abû Kabsha » était le nom d’un homme tristement célèbre en Arabie. Il adorait l’étoile appelée « Sha‘râ », en opposition à toute la tradition religieuse de l’Arabie. C’est de son nom que fut formé le sobriquet « Ibn Abî Kabsha », qui signifie le fils ou le disciple d’Abû Kabsha. À Allah ne plaise ! Pour apaiser leur ressentiment, les gens exaltés de La Mecque ont inventé toutes sortes de choses !

Lorsqu’on fait d’une personnalité centrale et éminente d’une da‘wa ou d’un mouvement la cible de telles attaques ignobles, le but véritable n’est pas seulement de faire souffrir cette personne ; il consiste surtout à rabaisser la doctrine, l’idéologie et le mouvement dont l’expansion croissante effraie les adversaires, et à ternir son image. Mais comment pourrait-on arrêter un courant extrêmement puissant au moyen d’une digue de sable ? Les railleurs de La Mecque voyaient clairement que, quelles que soient les digues qu’ils construisaient avec leurs immondices, celles-ci étaient emportées comme des brindilles par le flot de cette da‘wa, qui progressait chaque jour, matin et soir, ne serait-ce que d’un peu. Ils adoptèrent donc une nouvelle stratégie de désinformation. Ils inventèrent un nouveau sobriquet pour le Messager (s.a.s.) et se mirent à dire : « Cet homme est en réalité devenu fou. À Allah ne plaise ! Sa raison a été dérangée par la malédiction des divinités. Les propos qu’il tient ne sont ni ceux qui conviennent à une personne consciente, ni des paroles issues d’un jugement subtil et d’une réflexion rationnelle. C’est un homme atteint d’une maladie mentale ou d’hystérie. Lorsque cette maladie s’aggrave, il voit parfois des anges. Parfois, il rêve du Paradis et de l’Enfer ; parfois, il lui semble que quelque révélation ou quelque parole étrange lui parvient du monde invisible. C’est en réalité un homme dont l’esprit est dérangé. Il ne faut pas prêter attention à ses paroles. Chacun doit rester fermement attaché à ses croyances religieuses traditionnelles. » Ainsi, pour émousser la force des arguments des appelants à la vérité, qualifier les tenants de la vérité de fous et de déments, ou d’ignorants et d’imbéciles, est une pratique traditionnelle des gens du faux. Ceux qui ont pour habitude de se laisser entraîner par le courant des coutumes sociales établies, afin d’accroître le bien-être et les richesses de ce monde et de satisfaire leur avidité, leurs convoitises et leurs désirs, sont précisément ceux que l’on considère comme intelligents et avisés. En revanche, dans le vocabulaire des adorateurs de ce monde, il n’existe aucun terme plus approprié que « ignorants » et « déments » pour désigner ceux qui, en adoptant un programme de réforme et d’amélioration de la société, exposent leur vie au danger.

Toutes ces insultes n’étaient pas seulement proférées en l’absence de l’intéressé ; elles lui étaient également lancées en face :

ياايهاالذىنزلعليهالذكرانكلمجنون

« Ô toi qui prétends avoir reçu la révélation, tu n’es rien d’autre qu’un fou. » (sourate Al-Hijr, 6)

En réalité, si l’on ne peut pas insulter quelqu’un en face, on ne peut pas vraiment savourer le plaisir de l’insulte.

Mais il convient de réfléchir à ceci : existe-t-il un seul exemple de gens qui se soient un jour regroupés pour mener un mouvement sous la direction d’un fou ? Une société de jeunes sains d’esprit, honnêtes et conscients a-t-elle jamais accepté la direction d’hommes insensés ? Des gens sains et intelligents ont-ils jamais répondu à l’appel d’un dément à l’esprit dérangé ? Pour répondre à cette question, les polythéistes de La Mecque préparèrent encore un autre prétexte. [C’est dans ce sens que les Occidentaux ont forgé le terme « fanatiques » pour désigner les personnes pieuses : des êtres émotifs ayant perdu l’équilibre mental. Lorsque les gens irréligieux de notre société qualifient les personnes attachées à l’islam de « mollahs », ils le font dans le sens où celles-ci seraient dépourvues de discernement, ignorantes des exigences de leur époque et aveuglément attachées aux idées du passé. Descendant encore d’un degré, les adversaires qualifient les personnes religieuses d’ignorantes et d’idiotes en matière de politique.] Ils disent : « Cet homme qui prétend être prophète maîtrise également la magie. Dès que quelqu’un vient le rencontrer, il lui adresse quelques paroles, l’hypnotise et fait montre d’une habileté magique extraordinaire. C’est pourquoi même les meilleurs esprits, parmi les gens intelligents, tombent progressivement dans son piège. »

Mais on ne peut manquer de se poser cette question : jusqu’à présent, un seul magicien a-t-il dirigé un mouvement religieux et culturel ? Un magicien ou un astrologue a-t-il jamais utilisé la magie pour enseigner l’adoration d’Allah, le tawhid, l’honnêteté et la justice ? L’histoire offre-t-elle un exemple d’un homme animé d’une mentalité de magicien qui aurait jamais fondé, par ses pouvoirs magiques, un mouvement révolutionnaire destiné à transformer l’ordre social et politique existant ? Existe-t-il quelque part un exemple de transformation de l’esprit, du caractère et de l’âme par la puissance de la magie ? Et quel genre de magicien était donc celui qui, au lieu de gagner quelques sous en faisant des tours de magie, choisissait les meilleurs éléments de la société après avoir subi les persécutions et les injustices de toute la population du pays, et se préparait à diriger une vaste entreprise collective ? Était-ce là un simple tour de magie ? En réalité, ce n’était qu’une accusation toute faite. À chaque époque, cette accusation a été portée contre les personnes engagées dans la prédication et la transmission du message. On a ainsi tenté de faire croire au peuple que cette prédication n’avait aucun lien avec la vérité et qu’elle ne contenait donc aucun élément susceptible de susciter une attirance spontanée. On prétendait que les arguments du prédicateur n’avaient aucune force capable de gagner le cœur des gens, mais que toute l’affaire reposait entièrement sur la fraude et les artifices de la magie. C’est pourquoi même les meilleurs esprits, parmi les gens intelligents, se laissaient influencer par la prédication et perdaient leur équilibre.

Certaines personnes avaient peut-être présenté aux dirigeants qurayshites les paroles reçues par le Messager (s.a.s.) par révélation, notamment les versets du Coran, en soulignant qu’elles étaient rédigées dans une langue richement ornée et d’un niveau élevé. Les spécialistes de la littérature de cette époque avaient peut-être discuté de cette langue et mené des recherches à son sujet, et ils avaient pu constater que ces paroles de la révélation étaient miraculeuses et extraordinairement puissantes. Pour réfuter alors l’idée du caractère miraculeux de ces paroles, ils se mirent à dire : « Qu’y a-t-il de miraculeux là-dedans ? Ce n’est qu’une forme de poésie, un exercice artistique du langage et une éloquence littéraire. Muhammad (s.a.s.) est un orateur de haut niveau. Par la force de son éloquence, quelques jeunes à l’esprit immature s’égarent. »

Mais la question est la suivante : des poètes, il en est apparu beaucoup dans le monde. Un poète doté d’un caractère aussi inédit et irréprochable que celui de Muhammad (s.a.s.) et de ses compagnons est-il jamais apparu sur terre ? Les simples animateurs de soirées poétiques ont-ils jamais pu accomplir des actes religieux du genre de ceux qui se déroulaient sous les yeux des Qurayshites ?

Cette question embarrassait également les Qurayshites. Pour y répondre, ils répandirent contre le Messager (s.a.s.) une autre calomnie : celle de la pratique de l’astrologie. Les astrologues adoptaient certaines attitudes religieuses. Ils créaient une atmosphère mystérieuse. Leur vie se déroulait entre méditation, retraite, litanies, ascèse et formules magiques pendant quarante jours. Ils recueillaient de diverses manières inhabituelles des informations étranges, qu’ils exprimaient dans un langage mystérieux et codé. Ils se mêlaient aux gens ordinaires en se présentant comme des êtres extraordinaires. On appelait « kahin » ces hommes quelque peu déséquilibrés. En qualifiant ainsi le Messager (s.a.s.), ils voulaient donner à entendre qu’il avait lui aussi ouvert une entreprise de charlatanisme, afin que les gens viennent devenir ses disciples et que ses problèmes de subsistance soient résolus. (À Allah ne plaise !)

Mais le Coran a répondu de manière cinglante à toutes ces calomnies en disant :

(Arabe*********)

« Il n’est pas poète. Mais c’est vous-mêmes qui avez fermé les portes de votre foi et de votre croyance. Il n’est pas devin. Mais vous ne réfléchissez donc pas. » (sourate Al-Haqqah)

Voici, en très bref, l’analyse que le Coran a faite de la fureur de leur déchaînement effréné :

(Arabe********)

« Regarde les différents proverbes, exemples, termes et titres qu’ils emploient à ton sujet. » Après avoir fait tout cela, voici comment ils s’égarent soudainement ; le Coran dit :(Arabe*****)« Ils se sont eux-mêmes trompés. »

Observez maintenant une autre tentative de semer la confusion. Ceux qui prétendaient suivre la religion du prophète Abraham disaient qu’un djinn venait auprès de Muhammad (s.) lui enseigner d’étranges propos. Parfois, on citait le nom d’un esclave chrétien romain de La Mecque (Jaber, Jabra ou Jarab), en affirmant que cet esclave allait secrètement écrire tous ces sermons pour Muhammad. Pourtant, il ne se rendait auprès de lui que de temps à autre pour écouter les paroles du Messager (s.). Un jour, un groupe de chefs de Quraysh dit au Messager (s.) : « Nous avons entendu dire qu’un homme nommé ar-Rahman de Yamama t’enseigne toutes ces choses. Par Dieu, nous ne croirons jamais en cet ar-Rahman. » [Sîrat Ibn Hisham, (arabe), tome I, p. 317] Le but de toute cette propagande infondée était de faire croire au peuple qu’il s’agissait de la manigance d’une puissance étrangère malfaisante ou d’un individu. Muhammad (s.), devenu le jouet de ces puissances malfaisantes, aurait comploté avec elles pour détruire notre religion et notre organisation sociale. D’un autre côté, on tenta également de donner l’impression que ces paroles fascinantes et richement ornées n’étaient ni l’expression du talent de Muhammad (s.), ni un don de Dieu. Au contraire, une troisième puissance extérieure chercherait, par leur intermédiaire, à exercer son influence sur eux. En outre, cela accusait le Messager (s.) d’attribuer faussement ces paroles à Dieu. Le Coran a fourni une réponse très détaillée, réduisant à néant ces desseins perfides. Mais son défi le plus irréfutable et le plus décisif fut le suivant : « Si vous le pouvez, apportez donc une sourate ou quelques versets semblables au Coran, même avec l’aide conjointe des djinns et des hommes. »

Parallèlement, on insinuait aussi que Muhammad (s.) ne disait rien de nouveau et ne faisait preuve d’aucun talent exceptionnel. En réalité, il rassemblait divers éléments de vieilles histoires et les présentait à nouveau dans un langage percutant. C’était une forme d’art narratif. De même que les conteurs captivent l’assistance en racontant des histoires, Muhammad gagnait le cœur de ses auditeurs en leur racontant des récits divertissants. En qualifiant la prédication de l’islam de vieilles histoires, on lançait cette pique : comment ces récits désuets pourraient-ils résoudre les problèmes de notre époque ? Les temps ont beaucoup changé. Les anciens contes ne sont d’aucune utilité aux hommes d’aujourd’hui.

Le plus curieux est que, d’un côté, on accusait le Messager (s.) de prêcher une nouvelle religion totalement opposée à celle des ancêtres. De l’autre, on dénigrait précisément le message présenté par ce même Messager (s.) en le qualifiant de vieille histoire. C’est une habitude constante des intrigants mal intentionnés : sans réfléchir ni aux tenants ni aux aboutissants, ils relèvent tantôt un défaut d’un côté, tantôt attaquent de l’autre en soulevant exactement l’objection contraire. Pourtant, ils ne s’aperçoivent même pas qu’ils se comportent ainsi de manière contradictoire.

À ce stade, un front fut ouvert avec les poètes. Abû Sufyân ibn al-Hârith, ‘Amr ibn al-‘Âs et ‘Abd Allâh ibn az-Zib‘arî furent chargés de composer et de diffuser des poèmes violemment hostiles au Messager, s. Il convient de rappeler que les poètes exerçaient une influence considérable dans la société arabe de l’époque antéislamique. Ils jouaient, pour ainsi dire, le rôle de formateurs psychologiques et de guides pour les gens. Chaque mot sorti de leur bouche laissait une profonde impression dans le cœur des hommes, qui le mémorisaient puis le diffusaient. On peut considérer que les poètes de cette époque occupaient en grande partie une position comparable à celle des journalistes de notre temps. De même qu’aujourd’hui un journaliste habile, s’acharnant contre quelqu’un avec la puissance de sa plume et de son journal, peut lui causer beaucoup de tort et créer une montagne de problèmes à une prédication, un mouvement ou une organisation par ses commentaires perfides et mordants, ses railleries obscènes et sarcastiques, ses lettres inconvenantes, le fait de ne pas publier une nouvelle ou de la publier de manière déformée, ainsi que par des titres trompeurs, de même les poètes arabes jouaient ce rôle. Plusieurs poètes étaient affectés à la tâche de répandre dans chaque ruelle la mauvaise réputation et les calomnies contre Muhammad, s., et son mouvement, et d’empoisonner l’atmosphère par des insultes rimées et des slogans hostiles. On avait créé autour de Muhammad, s., exactement le genre de scène que l’on obtient lorsqu’on lâche des chiens aux trousses d’un passant honorable. Mais le message et le caractère du Prophète Muhammad, s., l’Ami de l’humanité, réduisaient aussitôt à néant l’effet magique de la propagande mensongère des poètes.

Il convient de préciser que toute cette campagne de propagande mensongère n’était pas menée en raison d’un malentendu, mais dans le cadre d’une conspiration mûrement réfléchie et soigneusement planifiée. Ils avaient décidé à l’unanimité et d’un commun accord que :(Arabe*******)

« N’écoutez pas ce Coran, mais faites du tapage pendant sa récitation ; peut-être pourrez-vous ainsi l’emporter. » (Hâ-Mîm as-Sajda, verset 26)

Autrement dit, ne prêtez aucune attention aux paroles du prédicateur et ne cherchez surtout pas à les comprendre. Sinon, votre manière de penser pourrait changer et vos croyances doctrinales existantes pourraient être anéanties. Faites du tapage pour entraver sa diffusion et transformez-le en objet de plaisanterie et de moquerie. Ainsi, la force du Coran sera brisée et la victoire finale vous reviendra. Ce verset permet de comprendre quelle est la psychologie des forces hostiles à l’islam. Elles ne veulent ni écouter ni comprendre, et ne veulent pas non plus permettre aux autres d’écouter et de comprendre. C’est pourquoi elles cherchent à faire obstacle en provoquant du tumulte. Le tour de notre chef bien-aimé était justement venu de faire face à des gens de cette sorte !

Voici comment ‘Âs ibn Wâ’il as-Sahmî se répandait en invectives dans sa tentative de ternir l’image de la prédication et du mouvement du Messager, s. : « Laissez Muhammad faire ce qu’il fait. Il est sans descendance. Il n’a pas de fils. Lorsqu’il mourra, personne ne se souviendra même de lui et vous serez définitivement délivrés de son emprise. » Cette remarque perfide fut faite parce que les fils du Messager, s., n’étaient pas restés en vie. En Arabie, cette remarque n’était d’ailleurs pas dépourvue de portée. Mais ces gens ne parvenaient pas à comprendre, comme ceux d’autrefois, que les véritables enfants des figures qui font l’histoire, telles que les prophètes, sont leurs œuvres extraordinaires et historiques. De nouvelles civilisations surgissent de leur esprit. Pour porter l’héritage de leur prédication et de leur enseignement et raviver leur mémoire, leurs compagnons et leurs disciples avancent en groupes successifs. Le vaste bienfait qui en résulte ainsi est, par sa force et sa valeur, bien supérieur à des nuées de fils. C’est en réponse à cette remarque mordante que la sourate al-Kawthar fut révélée. Dans cette sourate, il est dit à ‘Âs et à ses compagnons : « J’ai accordé à Mon Prophète al-Kawthar ; J’en ai fait pour lui une source d’immense bien ; Je lui ai donné le plus sublime des bienfaits, tel que le Coran ; Je lui ai donné un groupe immense de croyants obéissant à Allah et au Messager, œuvrant à l’application et à la diffusion de l’islam ; et, dans l’au-delà, Je l’ai préparé à recevoir en cadeau un bassin appelé al-Kawthar. Quiconque aura la permission d’y boire une seule fois n’éprouvera plus jamais la soif. » Puis Allah a dit : « Ô Prophète, ce sont en réalité tes ennemis qui sont sans descendance. Personne ne se souviendra véritablement d’eux. Nul ne pensera même par inadvertance à qui était un tel ou un tel. Ils n’auront aucune place dans l’histoire. »

Il ne serait sans doute pas déplacé de dresser ici la liste des misérables de La Mecque qui se montraient les plus acharnés dans leurs railleries. C’étaient al-Aswad ibn al-Muttalib du clan des Banû Asad, al-Aswad ibn ‘Abd Yaghûth du clan des Banû Zuhra, al-Walîd ibn al-Mughîra des Banû Makhzûm, ‘Âs ibn Wâ’il des Banû Sahm et al-Hârith ibn Talâtila du clan des Banû Khuzâ‘a.

Les sophismes

Parallèlement aux railleries, aux plaisanteries moqueuses, aux insultes et à l’attribution d’épithètes obscènes, les sophismes commencèrent également. Ceux qui refusaient d’accepter une vérité manifeste s’efforçaient de faire obstacle en provoquant toutes sortes de débats spécieux entre eux et le prédicateur. Lorsqu’une de ces tentatives échouait, une autre était lancée avec un nouvel élan. Les gens qui se livrent à ce genre de manœuvres y gaspillent toute leur vie, sans parvenir à se rendre utiles à eux-mêmes ni à fournir aux autres le moindre service constructif. Les questions et objections soulevées avec sincérité sont d’une nature, tandis que celles qui sont soulevées dans le cadre d’une conspiration pour barrer la route au prédicateur sont totalement différentes. Le fait de soulever des questions et objections de cette dernière catégorie est appelé sophisme. Les sophismes sont toujours le symbole de l’infidélité, des mauvaises intentions et de la conspiration. La caractéristique des sophistes est qu’ils ne veulent rien apprendre de la prédication ; ils y recherchent plutôt artificiellement quelque irrégularité ou quelque travers. Le Coran décrit ainsi cette attitude : « Ils cherchent à y introduire une déviation. » (Sourate Hûd, 19)

D’un côté, ces partisans fanatiques et intransigeants de la religion de leurs ancêtres demandaient sans cesse au Messager d’Allah, paix et bénédictions sur lui : « Si tu es vraiment un prophète, pourquoi ne possèdes-tu pas avec toi un signe ou une preuve irréfutable de ta prophétie, à la vue de laquelle personne ne pourrait s’empêcher de la reconnaître ? »

Parfois aussi, feignant une naïveté extrême, ils disaient : « Pourquoi aucun signe direct ne nous a-t-il été descendu, ou pourquoi ne s’est-il pas produit ceci : que nous puissions voir directement notre Seigneur ? » (Sourate Al-Furqân, verset 31)

Autrement dit : à quoi bon toutes ces longues discussions ou controverses ? Il aurait suffi que des anges descendent directement du ciel par groupes et se déplacent devant nous. Et au lieu de nous transmettre des nouvelles par ton intermédiaire et d’établir ainsi Sa souveraineté, Allah pourrait Se présenter Lui-même devant nous. Nous pourrions constater : « Voilà donc notre Allah. » Alors, il n’y aurait plus de querelle.

Ils disaient aussi de temps à autre : « Si tout ce que tu dis vient réellement d’Allah, il aurait été préférable qu’un Livre écrit arrive directement auprès de nous, sous nos yeux. Mieux encore, tu aurais pu descendre du ciel par une échelle, le Livre à la main. Nous aurions alors accepté, la tête inclinée, que tu es vraiment un prophète. » On soulevait également cette question : pourquoi le Coran est-il révélé morceau par morceau de cette manière ? Pourquoi le Livre entier n’est-il pas révélé en une seule fois ? Pourtant, le Coran a répondu à maintes reprises et en détail à chacune de ces questions. C’est précisément à cause de ces réponses qu’ils étaient furieux, car elles dévoilaient le masque de leur complot et le faisaient échouer.

Leur autre sophisme consistait à dire : « Tu es un être humain fait de chair et de sang, tout comme nous. Tu as faim, tu es obligé de gagner ta vie, tu vas au marché, tu mènes une existence difficile et tu subis tant d’injustices sans que personne ne t’apporte de soutien. Dans ces conditions, comment croire que tu es un serviteur bien-aimé d’Allah et que la mission de réformer et d’améliorer l’humanité t’a été confiée ? Si tu étais vraiment un homme éminent et exceptionnel, une troupe d’anges marcherait devant toi comme escorte, criant aux gens de s’écarter du chemin. Loin de te faire subir une injustice, si quelqu’un se montrait seulement quelque peu irrespectueux envers toi, ces anges lui briseraient la tête à coups de bâton. Dans ce cas, tout le monde admettrait sans discuter que tu es le serviteur bien-aimé d’Allah et Son prophète. Des trésors auraient dû descendre du ciel pour toi. Tu aurais dû vivre dans un faste royal, disposer d’un palais d’or pour résidence, d’un canal spécialement aménagé pour toi, ainsi que d’un vaste verger dont les revenus te permettraient de vivre confortablement. Si tu avais revendiqué la prophétie avec un tel faste et un tel éclat, nous l’aurions certainement acceptée. Pourtant, nous te dépassons de beaucoup en richesse et en influence. Toi et tes compagnons êtes les gens les plus pauvres et les plus humbles de la société. Vous ne possédez aucune supériorité sur nous. Alors, ô Muhammad, dis-nous toi-même pour quelle raison nous devrions te reconnaître comme prophète ? »

C’est pourquoi, chaque fois que le Messager d’Allah, paix et bénédictions sur lui, passait par une rue, les gens s’écriaient aussitôt : « Est-ce donc lui, celui qu’Allah a envoyé comme Messager ? » Les voyous et les terroristes de La Mecque, agitant les doigts et faisant des signes, disaient : « Regardez, Allah n’a trouvé personne d’autre que cet homme sans ressources pour en faire un prophète et un messager. Quelle merveilleuse sélection ! » De la même manière, en désignant les dirigeants et les militants du mouvement islamique, on disait : « Ce sont donc ces personnalités éminentes qu’Allah a choisies et placées au-dessus de nous. »

On disait également : « Pourquoi n’apportes-tu pas le châtiment dont tu nous menaces pour devenir notre chef ? Fais donc tomber un pan du ciel sur nous, qui sommes des mécréants comme toi ! » Ils invoquaient même Allah Lui-même en disant : « Ô Allah, si cette prédication est vraie, fais-nous périr par un châtiment. »

Ces prétendus détenteurs du monopole de la religion de leurs ancêtres disaient parfois aussi : « Ô Muhammad ! Puisque tu affirmes qu’Allah est Tout-Puissant, pourquoi n’emploie-t-Il pas Sa puissance pour nous guider sur la voie de l’islam ? S’Il veut nous voir attachés à l’unicité divine et vertueux, pourquoi ne fait-Il pas de nous des monothéistes et des gens vertueux ? Il peut nous empêcher d’adorer les idoles. Il peut nous empêcher d’adopter de fausses croyances. Puisqu’Il ne le fait pas, c’est certainement que notre conduite actuelle Lui plaît. Dans ces conditions, pourquoi condamnes-tu et critiques-tu nos comportements et nos coutumes ? Qui es-tu donc ? »

Ils se moquaient également de la Résurrection. D’un ton très théâtral, ils demandaient : « Dites-nous donc quand cet événement aura lieu. La date de la Résurrection n’est-elle pas fixée ? »

Ces exemples sont tirés des ouvrages consacrés au Coran, aux hadiths et à l’histoire. Ils permettent de se faire une idée de l’environnement sordide auquel dut faire face le plus grand bienfaiteur de la terre et le plus grand défenseur de l’humanité. Des gens aux goûts extrêmement vils l’encerclaient de toutes parts, le couvrant de critiques et de calomnies. Ils inventaient toutes sortes de questions et les soulevaient sur un ton polémique. Quant au Messager (SA), il exposait les arguments en faveur de sa prédication avec un calme et une sérénité extrêmes, ainsi qu’avec la plus grande courtoisie et la plus grande dignité. Il ne répondait ni par la critique ni par le reproche. Il ne manifestait aucun intérêt pour la polémique. Il ne se mettait pas en colère. Mais il ne reculait pas un seul instant lorsqu’il s’agissait de transmettre son message et d’en démontrer la vérité.

Le Coran donne une image complète des tourments et des souffrances psychologiques que le Messager (SA) a endurés en avançant au milieu de cette déferlante de sarcasmes et de sophismes.

Allah Très-Haut réconforta et consola Lui-même le Messager (SA), et lui ordonna de franchir cette étape avec patience. Il dit : « Adopte la voie du pardon, ordonne ce qui est convenable et détourne-toi des ignorants. » (sourate Al-A‘râf, 199)

Autrement dit, durant cette époque d’injustice et de persécution, trois choses furent ordonnées au Messager (SA) : ne pas tenir compte de la propagande mensongère et des insultes, continuer à dire la vérité en toutes circonstances, et ne pas s’attarder derrière les gens dépravés et ignorants.

Le Coran et l’histoire témoignent tous deux que le Messager (SA) traversa toute cette époque d’injustice et de persécution en observant à la lettre ces trois directives. Malgré les souffrances extrêmes qu’il endura, il ne permit aucun changement dans son langage, ne laissa pas son noble caractère de prédicateur se modifier le moins du monde et ne permit pas davantage que la vigueur de son argumentation s’émousse.

Qu’Allah fasse descendre Sa miséricorde et Ses bénédictions sur Son âme pure et sur ses compagnons. Chaque fois que ces sophistes présentaient un argument quelque peu incisif, il le réfutait aussitôt de manière complète, conformément aux instructions de la Révélation, si inférieur fût-il.

L’argumentation

Dans leurs sarcasmes, leurs calomnies et leurs sophismes, les chefs quraychites présentaient parfois un ou deux arguments incisifs, mais ils étaient très peu nombreux. En voici quelques exemples :

Ils avançaient parfois un argument de ce genre : « Nous ne considérons jamais les idoles comme supérieures à Allah. Nous disons seulement que les grands personnages dont ces idoles représentent les âmes peuvent intercéder pour nous auprès d’Allah. En nous prosternant devant ces idoles et en leur offrant des sacrifices, nous pouvons nous rapprocher d’Allah. »

Ils disaient également : « Selon nous, la vie terrestre est la seule vie ; nous n’en aurons aucune autre, et nous ne serons pas ressuscités après notre mort. Comment pourrions-nous donc accepter une religion qui, en nous faisant croire à un autre monde, veut nous priver des intérêts, du bonheur et de la tranquillité de la vie présente ? »

Ils avançaient aussi cet argument : « Si nous acceptons la prédication de Muhammad (paix et salut sur lui), laissons disparaître l’ordre religieux et social actuel et permettons que notre domination sur celui-ci soit réduite, nous serons alors expulsés du pays. »

Ces deux ou trois exemples montrent qu’au milieu de leurs sophismes et de leurs manœuvres, ils présentaient aussi quelques arguments. Mais le Coran leur apportait également des réponses qui les réfutaient de manière écrasante.

Terrorisme et hooliganisme

Parallèlement aux sarcasmes, aux insultes et à la campagne de diffamation, l’opposition frénétique des Quraychites prit progressivement la forme du hooliganisme, de la terreur et de la violence. Lorsque les instigateurs des complots hostiles virent leurs sarcasmes et leurs calomnies échouer, leur étape suivante consistait habituellement à recourir au hooliganisme et à la terreur. Les habitants de La Mecque se livrèrent à des comportements si abjects pour importuner le Messager (paix et salut sur lui) que si n’importe quel autre prédicateur, aussi courageux et énergique fût-il, avait été à sa place, son enthousiasme et son ardeur se seraient éteints et il se serait assis, gagné par le désespoir. Mais, avec sa courtoisie et sa gravité, le Messager (paix et salut sur lui) continuait d’avancer, sans tenir compte de toutes les violences et de tout le hooliganisme.

Le comportement qui était devenu tout à fait habituel consistait notamment en ceci : les grands notables et chefs de tribu de son quartier répandaient régulièrement des épines sur son chemin, se moquaient de lui et faisaient du vacarme pendant qu’il priait, jetaient sur son dos les entrailles d’animaux égorgés lorsqu’il se prosternait, lui enroulaient un châle autour du cou pour l’étrangler, poussaient les garçons et les filles du quartier à l’applaudir et à faire du tapage, et, lorsqu’il récitait le Coran, l’insultaient, insultaient le Coran et Allah.

Abû Lahab et sa femme étaient les plus acharnés dans cette mauvaise action. Pendant plusieurs années, cette femme ne cessa de jeter des ordures et des épines sur son chemin. Le Messager d’Allah (ﷺ) devait chaque jour nettoyer la route avec beaucoup de difficulté. Cette misérable le tourmenta tellement qu’Allah Tout-Puissant révéla spécialement, pour le réconforter, la sourate Al-Lahab et lui fit savoir que le séjour de ce couple criminel serait l’Enfer.

Un jour, le Messager d’Allah (ﷺ) priait dans l’enceinte de la Sainte Kaaba. À ce moment-là, ‘Uqba ibn Abû Mu‘ayt lui enroula un voile autour du cou et le serra si violemment qu’il s’évanouit. C’est également ce scélérat qui, une fois, jeta des entrailles sur son dos alors qu’il priait.

Un jour, alors qu’il marchait dans la rue, un homme pervers lui jeta de la terre sur la tête. Dans cet état, il rentra silencieusement chez lui. La jeune Fâtima se mit à pleurer de tristesse et de colère en lui lavant la tête. Il consola sa jeune fille en lui disant : « Ma chère enfant, ne pleure pas. Allah protégera ton père. »

Une autre fois, alors qu’il priait dans la Mosquée sacrée, Abû Jahl et plusieurs autres chefs qurayshites l’aperçurent. Sur l’ordre d’Abû Jahl, ‘Uqba ibn Abû Mu‘ayt alla chercher des entrailles et les jeta sur le corps du Messager d’Allah (ﷺ), après quoi tous éclatèrent de rire. Ce jour-là encore, sa jeune fille Fâtima lui lava le corps et le nettoya, puis maudit ‘Uqba.

« Obéissez à l’unique Allah, suivez la voie de l’honnêteté et de la justice, et aidez les orphelins et les voyageurs » : c’est ainsi qu’on s’opposa à ce sage conseil, en essayant de barrer le chemin du mouvement islamique en y répandant des épines. En jetant des détritus, on tenta vainement d’éradiquer totalement le pur appel au tawhîd et à la bonne conduite. En déposant une charge d’entrailles sur le dos du Messager d’Allah (ﷺ), on imagina que la vérité ne pourrait désormais plus relever la tête. En passant un nœud coulant autour du cou du Messager d’Allah (ﷺ), les pécheurs ignorants pensèrent que la voix de la révélation allait enfin se taire. Celui qui fut accueilli par un tapis d’épines se mit à répandre sans cesse des fleurs. Celui sur qui furent jetés des détritus se mit à distribuer continuellement à son peuple du parfum et des roses. Celui sur la nuque duquel fut déposée une charge d’entrailles débarrassa l’humanité du fantôme du faux qui pesait sur ses épaules. Celui dont le cou fut serré par un nœud coulant libéra le cou de la civilisation des chaînes des coutumes et pratiques vaines. La brutalité n’a pas pu, même un instant, barrer la voie à la courtoisie. Si les porte-étendards de la courtoisie et de la décence sont véritablement résolus, alors la terreur et la brutalité, contraires aux lois éternelles de l’histoire humaine, devront être éliminées à jamais de cette manière, au moyen d’un châtiment sévère.

 

Les efforts visant à priver le mouvement islamique de tout soutien

Lorsque les adversaires de l’appel islamique voient que la situation leur échappe complètement, ils perdent tout contrôle et s’efforcent de priver le mouvement, ses dirigeants ou ses militants de tout soutien et de tout patronage efficaces de la société. Même lorsqu’ils ne peuvent agir directement, ils cherchent, en exerçant une pression indirecte, à rendre inactifs les soldats de la révolution.

Les habitants de La Mecque voulaient purement et simplement éliminer le Messager d’Allah (ﷺ). Mais ils craignaient que le feu de la vengeance tribale et de l’esprit de revanche ne s’embrase de telle façon que plus personne ne soit capable d’arrêter la succession des effusions de sang. Une guerre désastreuse, survenue récemment, les avait si durement meurtris qu’ils n’étaient absolument pas prêts à courir immédiatement le risque d’une nouvelle guerre semblable. Il y avait en outre une autre complication. Une ancienne querelle et une rivalité opposaient les Banû Hâshim aux Banû Umayya. Les dirigeants des Banû Umayya, en particulier Abû Lahab, ne pouvaient absolument pas tolérer qu’un homme de la tribu des Banû Hâshim devienne prophète et que, grâce à cela, cette famille obtienne la reconnaissance de la société. Les Banû Hâshim avaient même arrêté à une ou deux reprises la décision suivante : « Quel mal y aurait-il à soutenir ouvertement Muhammad ? Après tout, c’est l’un des nôtres. S’il devient puissant et que sa religion se répand, cela nous apportera à nous aussi bien-être et prospérité. » Mais les dirigeants des Banû Umayya ne leur permirent jamais de mettre cette décision à exécution. Certes, les Banû Hâshim ne purent rien faire de concret, mais il n’était pas facile de porter la main sur l’un de leurs membres tant qu’ils ne l’avaient pas expulsé de la tribu. Or, le Messager d’Allah (ﷺ) était sous la protection de son oncle Abû Tâlib. Tant que cette protection subsistait, c’était, pour ainsi dire, toute la tribu des Banû Hâshim qui le protégeait. Ses ennemis déployèrent donc tous leurs efforts pour priver le Messager d’Allah (ﷺ) de cette protection. Ils maintinrent pendant longtemps la pression sur Abû Tâlib à cette fin, mais échouèrent chaque fois.

Un jour, une puissante délégation composée de notables tels qu’Utba et Shayba, les deux fils de Rabî‘a, Abû Sufyân ibn Harb, Abû al-Bukhtarî, al-Aswad ibn ‘Abd al-Muttalib, Abû Jahl, al-Walîd ibn al-Mughîra, et Nabîh et Munabbih, les deux fils d’al-Hajjâj ibn ‘Âmir, ainsi que ‘Âs ibn Wâ’il, se rendit auprès d’Abû Tâlib et lui dit :

« Ô Abû Tâlib, ton neveu insulte nos divinités et nos idoles, critique les défauts de notre religion, traite nos ancêtres d’imbéciles et les qualifie d’égarés. Nous te demandons donc de le retenir de ses excès contre nous, ou bien de nous le livrer. Car, sur le plan de la croyance, tu appartiens au même groupe que nous et tu es opposé à lui. Si tu ne peux pas le maîtriser, nous, nous le pourrons certainement. »

Abû Tâlib écouta calmement tout ce qui se disait, puis congédia la délégation après l’avoir apaisée et convaincue. Le Messager d’Allah (s.a.s.) poursuivit son œuvre comme à l’accoutumée, tandis que les Quraysh étaient furieux. Lisez attentivement les propos de la délégation. Vous verrez quelle profonde émotion y était mobilisée. Une demande extrêmement pressante y était formulée. Ces propos montrent que les ennemis de l’islam étaient venus après avoir soigneusement préparé un dispositif particulier destiné à exciter la population. Ils avaient lancé des slogans et des accusations tels que, dès qu’ils seraient entendus, la foule exploserait de colère et se déchaînerait violemment contre le Messager d’Allah (s.a.s.). L’histoire témoigne que chaque fois qu’une guerre a été organisée contre l’islam, des informations trompeuses ont nécessairement été diffusées afin d’inciter la population.

L’une de ces informations trompeuses consistait à dire que l’on portait atteinte à vos sentiments religieux et que l’on insultait vos divinités.

La deuxième consistait à dire que l’on relevait les défauts de la religion traditionnelle et ancestrale.

La troisième consistait à dire que l’on humiliait les ancêtres.

Les polythéistes de La Mecque avaient rassemblé tous ces éléments destinés à susciter l’excitation. Pourtant, la révélation descendue sur le Messager d’Allah (s.a.s.) n’insultait pas les divinités des Quraysh. Au contraire, il y était interdit aux musulmans de les insulter. Malgré cela, ils tentèrent d’exaspérer la population en présentant comme des insultes les arguments avancés contre ces divinités. Il n’avait pas humilié leurs ancêtres ; il avait seulement dit qu’il n’était nullement raisonnable de conserver une chose sous prétexte qu’elle avait été transmise de génération en génération. Mais cette parole aussi fut considérée comme une humiliation des ancêtres. De même, tout ce que le Messager d’Allah (s.a.s.) avait dit pour démontrer la rationalité du tawhîd et l’irrationalité du shirk, ainsi que l’examen de la doctrine religieuse en vigueur auquel il s’était livré en réponse aux questions des polythéistes eux-mêmes, fut assimilé à une recherche des défauts de la religion traditionnelle.

Une autre fois, une nouvelle délégation arriva. Elle reprit elle aussi les mêmes arguments et dit :

« Ô Abou Talib, vous êtes parmi nous l’homme le plus âgé, le plus éminent et le plus honoré. Nous vous avions demandé de nous protéger contre les persécutions de votre neveu, mais vous n’avez rien fait. Par Dieu, nous ne pouvons plus supporter la manière dont nos pères et nos ancêtres sont insultés, dont nos aïeux sont traités d’imbéciles et dont nos divinités sont critiquées. Si vous ne l’arrêtez pas, nous nous occuperons de lui comme de vous. Soit nous resterons en vie, soit Muhammad et ses partisans resteront en vie. [La Sîra d’Ibn Hicham, tome I, p. 108]»

Abou Talib convoqua alors le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) et lui rapporta toute la conversation. Puis il lui dit d’un ton très suppliant : « Mon neveu, ne m’impose pas un fardeau que je ne peux pas porter. » À ce moment, il se trouva face à une situation telle que son unique refuge semblait lui aussi vaciller. En apparence, le moment le plus périlleux pour le mouvement islamique était arrivé. Mais observez avec quelle profonde sincérité et quelle résolution inébranlable il prononça ces paroles :

« Mon oncle, par Dieu, même s’ils me demandaient d’abandonner cette mission en m’offrant le soleil dans ma main droite et la lune dans ma main gauche, je ne pourrais pas l’abandonner. Ma mission ne prendra fin que le jour où Allah me donnera la victoire dans cette entreprise ; sinon, je périrai en poursuivant cet effort. »

À travers cette déclaration du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui), nous entendons la voix retentissante de cette force véritable qui bouleverse l’histoire, brise toute résistance et toute conspiration, et atteint son objectif. Il est regrettable que les Quraychites n’aient pas perçu la présence de cette force. Abou Talib, influencé par son pouvoir fascinant, lui dit : « Va, mon neveu, appelle les gens à ce qui te plaît. Jamais je ne te laisserai sans soutien, quelle que soit la situation. »

Quelque temps plus tard, une autre délégation arriva, accompagnée d’Amara ibn Walid. Cette fois, elle venait avec un plan tout à fait particulier. Ils dirent à Abou Talib : « Regardez, voici le jeune homme le plus robuste et le plus beau de la tribu des Quraychites. Prenez-le. Son intelligence et sa force vous seront très utiles. Faites-en votre propre fils et, en échange, livrez-nous Muhammad. Car il s’est révolté contre la religion de vous-même et de vos quatorze générations d’ancêtres, a semé la division et le désordre parmi les habitants de votre pays et a traité leurs ancêtres d’imbéciles. Nous voulons le tuer. Nous vous donnons un homme en échange d’un autre homme. [Ibn Hicham, tome I, p. 279]»

Voyez la manière dont ces gens raisonnaient. Une personnalité aussi éminente que Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) était pour eux comme une marchandise. Et Abou Talib n’était plus son oncle, mais un commerçant ! Les paroles des délégués blessèrent profondément les sentiments d’Abou Talib. Il leur dit : « Vous voulez que j’élève votre fils avec affection et sollicitude, tandis que vous emmèneriez mon neveu pour l’égorger. Cela ne pourra jamais arriver. » Finalement, l’affaire se termina par un échange de paroles houleux. Même au sein de la délégation, des divergences apparurent.

Les Quraychites commencèrent alors à inciter toutes les tribus où se trouvaient des musulmans à persécuter les compagnons du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). De sévères persécutions furent engagées afin de les détourner de l’islam. Seul le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) fut protégé par Allah sous la protection d’Abou Talib. Celui-ci, alarmé par l’attitude des Quraychites, demanda aux Banou Hachim et aux Banou Abd al-Muttalib de garantir la sécurité de la vie du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Les hommes se rassemblèrent et se préparèrent à protéger Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Mais, en raison de la forte opposition d’Abou Lahab, aucune décision définitive ne put être prise.

Plus tard, lorsque deux hommes influents du camp ennemi, Hamza et Omar, rejoignirent le mouvement islamique, une vive fureur éclata de nouveau dans le camp adverse. Il devint clair que le mouvement dirigé par Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) avait commencé à pénétrer dans chaque foyer. Il fallait donc entreprendre quelque chose. Abou Talib était alors alité. Ils se rendirent auprès de lui. Leur plan consistait cette fois à conclure avec le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) un accord selon lequel il ne s’immiscerait pas dans leurs affaires et eux ne s’immisceraient pas dans les siennes. Il n’aurait aucun lien avec leur religion, et eux n’auraient aucun lien avec la sienne. Le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) fut convoqué. Après avoir entendu les revendications des Quraychites, il dit :

(Arabe : *********)

« Ô dirigeants de Quraysh, acceptez seulement cette unique parole de ma part, et vous verrez l’humanité entière, Arabes comme non-Arabes, vous obéir. »

Imaginez un peu dans quel environnement meurtrier ils se trouvaient. Quelle situation terrifiante, accablée par le poison des complots et de l’opposition ! Et pourtant, quelle confiance profonde et inébranlable le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) avait-il dans la force et le potentiel inhérents à son appel ! C’était comme s’il se tenait au cœur des ténèbres profondes de la nuit et disait avec une certitude absolue : « Le soleil va se lever à l’instant. » Bien plus encore, remarquez combien les dimensions non seulement religieuses, mais aussi sociales et politiques de son idéal se révélaient lumineuses à ses yeux.

Abou Jahl s’écria brusquement : « Oui, par ton père, s’il en faut une, dix paroles seront les bienvenues. »

Un autre dit : « Par Allah, cet homme ne semble disposé à accepter aucune parole qui vous conviendrait. »

Ils repartirent ensuite, désespérés. Cependant, plusieurs choses devinrent claires à travers les propos de la délégation. Premièrement, ils avaient été contraints de reconnaître le mouvement islamique comme une force, et qu’il valait bien mieux trouver un moyen de compromis et de coexistence que de poursuivre les vains efforts visant à l’éradiquer. Deuxièmement, malgré toutes leurs persécutions, leurs sévices et leurs complots, les Quraysh avaient commencé à prendre conscience de leur propre impuissance.

Telle était la situation du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) lui-même. Par ailleurs, on s’efforçait également de priver de toute protection ceux de ses compagnons qui vivaient sous la tutelle de l’un ou l’autre de leurs protecteurs.

Par exemple, Abou Salama bénéficiait lui aussi de la protection d’Abou Talib. Des membres de sa tribu, les Banou Makhzoum, vinrent le trouver. Ils dirent : « Abou Talib, vous n’avez certes pas livré votre neveu entre nos mains. Mais de quel droit vous opposez-vous à ce que nous faisons à un membre de notre tribu ? » Abou Talib répondit : « C’est mon neveu et il m’a demandé protection. Vous le persécutiez. Par Allah, soit vous cesserez de le maltraiter, soit je ferai tout ce qui sera nécessaire pour assurer sa protection. »

De même, après le début de l’émigration vers l’Abyssinie, le vénérable Abou Bakr, exaspéré par la situation étouffante qui régnait à La Mecque, quitta la ville. Après avoir parcouru une certaine distance, il rencontra un homme nommé Ibn ad-Dughunna. Celui-ci lui demanda où il allait et apprit qu’il émigrait lui aussi. Il lui dit alors : « Des hommes comme vous ne devraient pas quitter leur patrie de cette manière. Vous aidez vos proches dans l’adversité, vous nourrissez les affamés et vous habillez ceux qui sont nus. Vous faites vous-même le bien et vous y encouragez également les autres. » Ibn ad-Dughunna ramena ainsi le vénérable Abou Bakr en lui garantissant sa protection sous sa propre responsabilité, puis annonça aux Quraysh qu’Abou Bakr était sous sa protection. Chez lui, il s’asseyait à l’endroit où il priait et récitait le Coran d’une voix mélodieuse. En même temps, des larmes coulaient de ses yeux. Quiconque entendait sa récitation en était donc touché. Peu à peu, l’affaire parvint aux oreilles des Quraysh. Ils se rendirent auprès d’Ibn ad-Dughunna et lui dirent : « En accordant ta protection à Abou Bakr, tu nous as causé un grand malheur. Il récite le Coran d’une voix mélodieuse, et nos femmes et nos enfants en sont touchés lorsqu’ils l’entendent. Il n’est pas nécessaire que tu le protèges. Envoie Abou Bakr chez lui. Là-bas, qu’il fasse ce qu’il veut ; nous ne nous en mêlerons pas. » Ibn ad-Dughunna fut donc contraint de renvoyer Abou Bakr, que Dieu l’agrée, chez lui. (Ibn Hichâm)

Le front d’opposition

Le noble Muhammad, que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui, était engagé dans le plus grand service rendu à l’humanité. Pour le faire échouer, les ennemis de l’islam se livraient à toutes sortes de complots. Malgré tout cela, son œuvre de prédication se poursuivait et produisait des résultats, si modestes soient-ils. Dans ces circonstances, une cellule active de propagande hostile fut constituée. Dans le cadre de cette cellule, quelques-uns des principaux dirigeants de La Mecque se mirent à se tenir près du Messager, que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui. Leur principal problème était que La Mecque constituait le centre de toute l’Arabie. Des caravanes y arrivaient de toutes les régions, offrant sans cesse de nouvelles occasions de transmettre le message de vérité. Les mensonges des chefs de La Mecque, qui trompaient les habitants eux-mêmes, n’avaient pas le même effet sur les étrangers. De plus, parmi les nouveaux arrivants se trouvaient beaucoup de personnes intelligentes et dotées d’une conscience pure. Elles pouvaient juger tout message uniquement selon la raison et évaluer celui qui le transmettait seulement à la lumière de ses manières, de sa conduite et de son caractère, puis prendre une décision en toute indépendance, sans être influencées par une hostilité quelconque ni par un événement historique. Elles ne nourrissaient aucune jalousie ni aucune hostilité envers le message et le mouvement de Muhammad, que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui, et il n’y avait aucune raison qu’il en soit autrement. Dans ces conditions, il ne servait à rien de protéger uniquement La Mecque de l’influence du message de Muhammad, que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui, si la société arabe extérieure à La Mecque continuait à être influencée par ce message. Le Coran avait annoncé cette situation en ces termes :

(Arabe*******)

« Ne voient-ils donc pas que Nous réduisons leur territoire soumis à leur influence de toutes parts ? » À cet égard, la période qui les inquiétait le plus était celle du pèlerinage. Des membres des différentes tribus d’Arabie se rassemblaient à La Mecque, par groupes, sous la direction de leurs chefs. À cette époque, le Messager, que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui, allait à la rencontre des membres et des dirigeants de ces groupes, tente après tente, et leur transmettait son message. Les dirigeants du mouvement réactionnaire d’opposition entraient dans une grande colère en voyant cela. Lorsque la saison du pèlerinage approcha une fois encore, les chefs qurayshites se réunirent chez al-Walid ibn al-Mughira et se mirent à réfléchir sérieusement. Al-Walid exposa le problème en ces termes :

« Ô Qurayshites, la saison du pèlerinage approche. Des gens viendront chez vous par groupes, de toute l’Arabie. Ils ont tous entendu parler de cet homme parmi nous, Muhammad. Ils viendront donc poussés par la curiosité d’en savoir davantage sur cette affaire. Prenez donc dès maintenant une décision à ce sujet. Ne vous opposez pas les uns aux autres. Il ne faut pas que l’un d’entre vous traite les paroles d’un autre de mensonges et les réfute sans cesse. »

Les personnes présentes dirent : « C’est à vous de parler. Établissez vous-même un plan d’action. Nous agirons en conséquence. »

Mais al-Walid insista : « Discutez entre vous ; moi, j’écoute. »

La discussion commença donc.

Un groupe déclara : « Nous pensons que Muhammad est un devin. C’est cela qu’il faut dire aux gens venus accomplir le pèlerinage. »

Walîd : « Non, par Allah, Muhammad n’est pas un devin. Nous avons vu beaucoup de devins. Muhammad ne parle pas comme les devins, en vers cadencés et rimés. »

Les gens dirent : « Alors, nous dirons qu’il est possédé par un djinn. »

Walîd : « Non, il n’est pas non plus possédé par un djinn. Chez une personne possédée, la gorge se serre, les membres tremblent et les pensées sont confuses ; Muhammad ne présente aucun de ces signes. »

La foule : « Alors, nous dirons que c’est un poète. »

Walîd : « Non, je ne pense pas non plus que ce soit un poète. Nous connaissons des poèmes de toutes sortes de mètres ; selon ces critères, il n’est pas non plus poète. »

La foule : « Alors, nous dirons que c’est un magicien. »

Walîd : Non, ce n’est pas non plus un magicien. Nous avons vu beaucoup de magiciens et leur magie. La pratique consistant, dans la magie, à souffler des incantations et à utiliser des amulettes n’existe pas chez Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui).

La foule : Alors, ô Abû ʿAbd al-Shams, dites-nous vous-même ce que nous devons dire pour mener une campagne contre Muhammad.

Walîd : Par Allah, ses paroles sont extrêmement douces. Les racines de son discours s’étendent très loin, et ses branches portent de nombreux fruits. Cette prédication remportera nécessairement la victoire. Il sera impossible de la vaincre. Elle triomphera de toutes les autres choses. Quoi que vous disiez, cela deviendra insignifiant et vain. Toutefois, parmi tout ce que vous avez dit, votre dernière proposition est quelque peu appropriée. Vous direz qu’il est un magicien. Ses paroles contiennent de la magie. Par ses paroles, il provoque la division et la rupture entre les pères et leurs fils, entre les maris et leurs épouses, entre les frères, entre les individus et les tribus, ainsi qu’entre les tribus. (Cette déclaration faisait allusion à l’appel de l’islam. En effet, deux groupes s’étaient formés dans la société sur la base de cet appel. Pourtant, la véritable cause en était la conspiration des ennemis de l’islam.) Vous direz que c’est à cause de sa magie que les gens le boycottent. (Sîrat Ibn Hichâm et Sîrat al-Mustafâ, Idrîs Kandhlawî)

Observez comment une conspiration est élaborée pour lancer une fausse campagne contre un homme. On complote pour imposer par la force une idée que la conscience ne peut accepter. Lors de cette même assemblée, il fut décidé qu’un groupe s’installerait à l’entrée de chacune des routes menant à La Mecque. Ils avertiraient chaque délégation au sujet de Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) et de son appel. Le plan fut mis à exécution. Mais il produisit l’effet inverse. Toutes les informations concernant le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) se répandirent dans les moindres recoins de l’Arabie. Même ceux qui n’en savaient absolument rien apprirent qu’un appel à une nouvelle religion avait commencé en Arabie et que Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) en était le porte-étendard.

À présent, observons, sur la scène de l’histoire, les activités du prédicateur de l’islam et celles des meneurs du mouvement hostile qui œuvraient contre lui.

Rabîʿa ibn ʿUbâda rapporte : « J’étais alors un jeune homme. Je séjournais à Minâ avec mon père. Je voyais le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) se rendre de tente en tente, auprès des différentes tribus arabes, et dire : “Ô membres de telle tribu, je suis le Messager envoyé par Allah auprès de vous. Mon appel à vous est le suivant : adorez uniquement Allah et ne Lui associez personne. Abandonnez toutes les idoles que vous adorez. Croyez en moi. Soutenez-moi et assurez ma protection. Alors, je vous exposerai en détail les paroles pour lesquelles Allah m’a envoyé.” »

Le rapporteur de l’événement raconte : « Un homme, vêtu d’un habit éthiopien, suivait le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Chaque fois que le Messager terminait son discours, cet homme se mettait aussitôt à crier : “Ô hôtes de telle tribu, cet homme veut vous éloigner d’al-Lât et d’al-ʿUzzâ pour vous conduire vers une nouvelle religion et l’égarement. N’écoutez pas ses paroles et ne lui obéissez pas.”

Voyant cette scène, le jeune homme demanda à son père : « Qui est donc cet homme qui court derrière le prédicateur ? Il réfute chacune de ses paroles. »

Le père répond : « C’est son oncle paternel, Abû Lahab. »

Comme lors du pèlerinage, le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) se rendait également dans diverses foires, afin de tirer quelque profit des rassemblements sociaux. Un jour, il se rendit à la foire de Dhû al-Majâz et invita les gens à prononcer la bonne parole. Abû Jahl le suivait. Il était descendu à un tel degré d’insolence qu’il prenait de la poussière dans ses mains et la jetait au visage du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui), tout en disant : « Ne l’écoutez pas ! Il veut vous faire cesser d’adorer Lât et ‘Uzzâ. » (Sîrat al-Nabawî, Shiblî Nu‘mânî)

En apprenant les nouvelles de cette campagne intensive de propagande hostile, Abû Tâlib craignit que la population arabe ne commence à s’opposer de manière concertée. Il écrivit donc un long poème et le suspendit à la porte de la Kaaba. Il y déclarait d’une part, pour se disculper, qu’il n’avait pas lui-même accepté la prédication de Muhammad. D’autre part, il proclamait qu’en aucune circonstance il ne pourrait abandonner Muhammad et que, si nécessaire, il sacrifierait même sa propre vie pour lui. La plupart des poèmes de ce genre attribués à Abû Tâlib sont historiquement faibles. Il n’y a toutefois aucun doute que certaines de leurs parties sont authentiques. (Sîrat Ibn Hishâm)

Réactions hostiles

Chaque fois qu’une personnalité importante arrivait à La Mecque, les ennemis de l’islam l’encerclaient aussitôt et faisaient tout leur possible pour la préserver de l’influence du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Mais, la plupart du temps, le résultat était tout autre. Il me paraît nécessaire de mentionner quelques événements de ce genre.

Tufayl ibn ‘Amr al-Dawsî était un homme noble et un poète renommé. Un jour, alors qu’il était venu visiter La Mecque, quelques notables quraychites allèrent le rencontrer. Ils lui dirent : « Monsieur Tufayl, nous sommes heureux de votre arrivée dans notre ville. Toutefois, soyez un peu prudent durant les quelques jours que vous passerez ici. Les activités de Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) sont devenues pour nous insupportables. Cet homme a détruit notre unité et ruiné nos intérêts. Ses paroles sont comme de la magie. Il sépare les pères de leurs fils, les frères les uns des autres et les maris de leurs femmes. Nous sommes inquiets pour vous et votre tribu, de peur que vous ne soyez victimes de sa tromperie. Il vaut donc mieux que vous ne lui adressiez absolument pas la parole et que vous n’écoutiez rien de ce qu’il dit. »

Tufayl raconte : « Comme ils ne me laissèrent pas tranquille avant que je leur eusse promis de ne pas parler à Muhammad et de ne rien écouter de lui, je me bouchais les oreilles avec du coton chaque fois que j’allais à la Mosquée sacrée. Un jour, soudain, je vis le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) debout près de la Kaaba, en train de prier. Je m’approchai moi aussi de lui et me tins tout près. J’entendis les paroles très douces qu’il récitait. Je me dis intérieurement : “Suis-je un enfant allaité ? Par Allah, je suis un homme doué de raison et d’intelligence. Je suis poète et capable de discerner le bien du mal. Alors, qui peut m’empêcher d’écouter les paroles de Muhammad ? Si la prédication qu’il apporte est bonne, je l’accepterai ; et si elle est mauvaise, je la rejetterai.” »

Un certain temps s’écoula dans ces réflexions. Après la prière, le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) prit le chemin de sa maison. Tufayl le suivit. En chemin, il lui raconta toute l’affaire : la manière dont on l’avait calomnié auprès de lui et comment on l’avait tenu éloigné du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Une fois arrivé chez lui, il lui demanda de lui expliquer en détail en quoi consistait sa prédication. Le Messager lui expliqua la signification de l’islam et lui récita le Coran. Tufayl raconte : « Par Allah, je n’avais jamais entendu de paroles aussi belles ni reçu une prédication aussi exacte et véridique. J’embrasse l’islam. » Puis il se rendit auprès de sa propre tribu et y prêcha l’islam. Toute sa tribu embrassa alors l’islam.

Tufayl devint un prédicateur si passionné qu’en rentrant chez lui, dès qu’il rencontra son vieux père, il lui dit : « Vous n’êtes plus des miens, et je ne suis plus des vôtres. » Son père demanda : « Qu’est-ce que cela signifie ? Que t’arrive-t-il, mon fils ? » Tufayl répondit : « J’ai maintenant adopté la religion de Muhammad (paix et salut sur lui) et suivi la voie de son obéissance. » Son père dit : « Mon fils, ta religion sera aussi la mienne. » Il prit aussitôt un bain rituel et embrassa l’islam. Tufayl invita ensuite son épouse à l’islam de la même manière. Elle aussi embrassa l’islam. Puis toute la tribu s’éveilla à l’islam. Plus tard, il se rendit auprès du Messager (paix et salut sur lui), lui relata toute l’affaire et, mentionnant les divers défauts de caractère de sa tribu, lui demanda d’invoquer le châtiment contre eux. Mais le Messager (paix et salut sur lui) pria pour leur guidance et leur réforme, et ordonna fermement à Tufayl de continuer avec patience à œuvrer à la réforme de sa tribu et de se montrer doux envers ses membres. (Son recours à la contrainte dans la prédication de l’islam n’était pas conforme aux principes de l’action islamique.) [Sîrat Ibn Hichâm, tome 1, p. 407-409]

Considérez encore un autre événement. Al-A‘châ ibn Qays était lui aussi un poète éminent. Après avoir beaucoup entendu parler du Messager (paix et salut sur lui), il partit pour La Mecque avec l’intention d’embrasser l’islam. Il avait même composé un poème faisant l’éloge du Messager (paix et salut sur lui). Dès qu’Al-A‘châ pénétra dans les environs de La Mecque, un polythéiste quraychite vint l’aborder (selon Ibn Hichâm, il s’agissait d’Abû Jahl) et l’interrogea sur ses intentions. Al-A‘châ répondit : « Je veux me rendre auprès de Muhammad (paix et salut sur lui) et embrasser l’islam. » Ils eurent une assez longue discussion à ce sujet. Pour sonder les dispositions d’Al-A‘châ, le polythéiste intrigant lui dit : « Regarde, Muhammad interdit pourtant la fornication. » Comme cela ne dissuadait toujours pas Al-A‘châ, il ajouta : « Muhammad (paix et salut sur lui) interdit aussi de boire du vin. » À force de lui dire ceci et cela, il affaiblit la résolution d’Al-A‘châ. Finalement, il le convainquit de repartir pour cette fois et de revenir l’année suivante pour embrasser l’islam. Al-A‘châ s’en retourna, mais le malheureux mourut avant de pouvoir revenir à La Mecque l’année suivante.

L’événement le plus amusant fut celui de Murid al-Arâchî. Le pauvre homme était venu à La Mecque avec un chameau. Il s’était mis d’accord avec Abû Jahl sur la vente de l’animal, mais Abû Jahl ne cessait de tergiverser pour payer le prix. Contraint de le faire, il se mit à supplier les différents dirigeants quraychites de lui faire obtenir le paiement de son chameau. Une réunion des Quraychites se tenait dans l’enceinte sacrée de la Kaaba. Al-Arâchî s’adressa aux dirigeants présents et leur demanda : « Que l’un d’entre vous aille récupérer auprès d’Abû Jahl la somme qui m’est due. Je suis un étranger et je suis victime d’une injustice. » Personne, parmi les participants à la réunion, n’eut l’audace d’aller auprès d’Abû Jahl pour faire valoir le droit de cet étranger. Ils lui montrèrent donc du doigt un homme assis non loin et lui dirent : « Tu vois cet homme-là (Muhammad, paix et salut sur lui) ? Va le trouver. Il te fera obtenir ton dû. » En réalité, ce n’était qu’une plaisanterie, car tous savaient quelle haine terrible opposait Muhammad (paix et salut sur lui) à Abû Jahl. Al-Arâchî se rendit auprès du Messager (paix et salut sur lui) et lui raconta toute son affaire. Le Messager se leva aussitôt et lui dit : « Viens avec moi. » Tous attendirent pour voir ce qui allait se passer. Le Messager (paix et salut sur lui) sortit de la Mosquée sacrée, se rendit directement à la maison d’Abû Jahl et frappa à la porte. Une voix demanda de l’intérieur : « Qui est là ? » Il répondit : « C’est Muhammad. Sors. J’ai quelque chose d’urgent à te dire. »

Abû Jahl sortit. Son visage était devenu livide de peur. Le Messager lui dit : « Donne à cet homme ce qui lui est dû. » Abû Jahl s’acquitta de la dette sans dire un mot. Al-Arâchî se rendit joyeusement auprès des Quraychites réunis dans l’enceinte sacrée et leur raconta toute l’affaire.

Cet événement fut provoqué par l’influence du caractère immaculé de Muhammad (paix et salut sur lui). Abû Jahl lui-même le reconnut et l’exprima devant les dirigeants quraychites réunis. Il dit : « Muhammad est venu frapper à la porte. Dès que j’ai entendu sa voix, j’ai été pris, je ne sais pourquoi, de peur. » (Ibn Hichâm)

On peut aisément imaginer l’effet que cet événement a pu produire sur Al-Arâchî lui-même ainsi que sur les habitants de La Mecque.

Grâce aux nouveaux musulmans qui avaient émigré en Abyssinie, l’appel de l’islam était parvenu dans cette région. Vingt chrétiens vinrent de là à La Mecque. Ils rencontrèrent le Messager (paix et salut sur lui) dans l’enceinte sacrée. Le Messager s’entretint avec eux, répondit à leurs questions, leur récita le Coran et leur présenta l’appel de l’islam. Leurs yeux se remplirent de larmes et ils crurent sans hésitation. Lorsqu’ils se levèrent pour partir, les Quraychites étaient attroupés à l’extérieur de la mosquée. Abû Jahl dit à la délégation venue d’Abyssinie : « Quelle sottise que la vôtre ! Vous avez abandonné votre religion ! » Les membres de la délégation répondirent : « Nous vous saluons. Nous ne voulons entrer en aucune dispute ni querelle avec vous. Notre voie est différente de la vôtre, et la vôtre est différente de la nôtre. Nous ne voulons pas être privés d’un bienfait. »

Craignant que les intrigants de La Mecque ne dressent une résistance acharnée, toute l’affaire de la seconde allégeance d’Al-‘Aqaba fut menée au cœur de la nuit, dans le plus grand secret. Lorsque la délégation venue de Médine eut prêté serment et regagné son lieu de séjour, les dirigeants quraychites s’y rendirent aussitôt pour la rencontrer. Le réseau d’espionnage des Quraychites était si efficace qu’ils connaissaient toute l’affaire de l’allégeance. Ils leur dirent : « Vous voulez emmener Muhammad (paix et salut sur lui) d’ici et, en lui prêtant serment, vous vous êtes engagés à nous combattre. Écoutez bien : si vous provoquez une guerre entre nous et les Arabes, personne ne sera plus méprisable à nos yeux que vous. » Les Ansâr tentèrent de dissimuler l’affaire. Ainsi, pour le moment, elle n’alla pas plus loin et les Ansâr se mirent en route pour Médine. Mais les Quraychites poursuivirent leur espionnage et découvrirent toute l’information. Ils pourchassèrent la caravane des Ansâr, capturèrent Sa‘d ibn ‘Ubâda et al-Mundhir ibn ‘Amr, puis les ramenèrent avec eux. Tous deux s’étaient engagés à prêcher l’islam dans leur propre tribu. Les Quraychites les attachèrent tous deux les mains derrière le dos et les rouèrent de coups.

Sa‘d ibn ‘Ubâda a rapporté : « Dans notre situation si pénible, un homme grand et bel d’entre les Quraychites arriva. Je me dis en moi-même : s’il y a dans cette tribu un homme de bien, ce doit probablement être celui-ci, et l’on peut peut-être espérer recevoir de lui quelque bon traitement. Mais dès qu’il s’approcha, il me donna une gifle extrêmement violente. Je compris alors qu’il ne fallait espérer de leur part aucun bon traitement. Finalement, l’un d’eux me demanda : “N’y a-t-il donc parmi les Quraychites personne avec qui vous ayez eu auparavant des relations, des liens d’amitié ou un pacte ?” Je citai les noms de Zubayr ibn Mut‘im et de Hârith ibn Harb. Il me conseilla de les appeler chacun par son nom. C’est ce que je fis. Alors tous deux vinrent nous libérer. »

Ces événements montrent à quel point les opposants à la prédication islamique étaient actifs.

Le front de la littérature et de la musique

Nadr ibn al-Hârith était un autre chef de la campagne hostile à l’islam. Pour les besoins de son commerce, il se rendait fréquemment en Perse. De là, il rapportait des récits historiques et littéraires sur les rois et souverains non arabes. Puis, à La Mecque, il organisait des séances de littérature divertissante importée du monde non arabe afin de rivaliser avec la littérature révolutionnaire du Coran. Dans ces séances, il invitait les gens en leur disant : “Allons, que gagnerez-vous à écouter auprès de Muhammad les récits insipides de ‘Âd et de Thamûd ? Venez chez moi, je vous raconterai les récits extraordinaires du pays de Rustam et d’Isfandiyâr.” En présentant Nadr ibn al-Hârith comme un personnage humain particulier, le Coran dit :

« Et parmi les gens, il en est qui achètent des récits distrayants et trompeurs afin d’égarer les gens sans connaissance et de les tourner en dérision. » (sourate Luqmân, 6)

Un jour, lors d’une assemblée, ce Nadr ibn al-Hârith prononça devant Abû Jahl le discours suivant au sujet de la prédication et du mouvement du Messager :

« Ô assemblée des Quraychites, vous êtes aujourd’hui confrontés à une chose contre laquelle aucune de vos stratégies ne réussira à l’avenir. Muhammad fut autrefois un jeune homme très aimé de vous tous. Il était plus véridique que vous tous et plus digne de confiance et loyal que vous tous. Puis, dès qu’il atteignit l’âge mûr et présenta sa prédication, vous avez aussitôt commencé à dire qu’il était magicien… puis vous avez commencé à dire qu’il était devin, puis vous avez commencé à dire qu’il était fou… En réalité, rien de tout cela n’est exact. Ô assemblée des Quraychites, réfléchissez un peu davantage à votre politique. Car, par Allah, une affaire importante se présente à vous. » (Sîrat Ibn Hichâm)

Ce discours de Nadr ibn al-Hârith montre qu’il considérait la prédication du Messager comme une chose extraordinaire et qu’il était également conscient de sa grandeur morale. Mais, foulant aux pieds sa propre conscience éclairée, il ourdissait de perfides complots sataniques afin de s’opposer à la prédication du Messager. Il comprenait parfaitement que, face à l’appel sincère d’un mouvement positif animé d’un noble objectif, la littérature de divertissement et les activités culturelles pouvaient offrir aux gens ordinaires des éléments plus attrayants. C’est pourquoi il organisait des séances de littérature divertissante et esthétique. Nadr ibn al-Hârith disait : “Je peux raconter des histoires plus captivantes et plus amusantes que celles de Muhammad.” Ensuite, lorsqu’il racontait des histoires étrangères, il disait : “En quoi les récits de Muhammad sont-ils meilleurs que les miens ?” En revanche, il raillait les récits du Coran en les qualifiant d’histoires des temps anciens.

Ce n’est pas tout : il avait également acheté une esclave qui excellait dans le chant et la musique. Il invitait des gens à manger chez lui, puis, après le repas, leur faisait écouter la musique de cette esclave. Dès qu’il apprenait qu’un jeune homme s’intéressait à l’islam, il amenait cette chanteuse auprès de lui et ordonnait à l’esclave : « Nourris bien ce jeune homme, puis comble-le en lui faisant écouter de la musique. » Après avoir organisé de telles manifestations artistiques et culturelles, il disait avec ostentation : « La prédication de Muhammad — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui — est-elle plus agréable, ou bien celle que j’organise est-elle plus agréable ? » (Sirat al-Mustafa, Mawlana Idris Kandhalvi, tome I, p. 188)

En réalité, la force vitale de l’islam réside dans l’obéissance à Allah et la moralité. Cette force vitale meurt dans un environnement de relations libres entre hommes et femmes et d’obscénité. Un milieu où toute l’attention se concentre sur la nourriture, la musique, les divertissements, les beaux-arts et la sexualité ne peut être propice à la prédication islamique. C’est pourquoi Nadr ibn Harith commença, d’une part, à raconter des histoires divertissantes et, d’autre part, à réunir musique, mixité entre hommes et femmes et obscénité.

Cependant, la littérature de divertissement ne peut venir à bout d’une prédication constructive ni d’un mouvement animé de bonnes intentions, pas plus que les beaux-arts, tels que la musique et autres activités semblables, ne peuvent y parvenir. Il y eut un peu d’agitation pendant quelques jours, puis tout retomba dans le silence.

Après l’échec du complot de Nadr ibn Harith, il se rendit, sur le conseil des dirigeants quraychites, auprès des docteurs juifs de Médine. Il leur demanda : « Vous êtes des hommes savants et instruits, tandis que nous sommes des ignorants illettrés. Dites-nous comment empêcher le mouvement islamique et comment résister à Muhammad — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui. » Les savants juifs leur enseignèrent de demander à Muhammad — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui — l’histoire de Dhul-Qarnayn et des Gens de la Caverne, et de l’interroger sur ce qu’est l’âme. Ils soumirent ces trois questions au Messager — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui — au moment opportun, et celui-ci leur donna des réponses satisfaisantes avec l’aide de la révélation. Mais comment résister à l’obstination des mécréants ? (Sîrat Ibn Hichâm)

Tentative de compromis

Après le dépassement de la phase initiale de clandestinité, lorsque le mouvement islamique commença à se répandre rapidement, puis lorsque les diverses campagnes de calomnie et de violence échouèrent et se révélèrent vaines, les opposants commencèrent à comprendre que le mouvement islamique était une force invincible et qu’il allait bientôt provoquer un changement considérable dans le pays. Ils reprirent donc leurs initiatives, leurs préparatifs et leurs efforts afin de voir s’il était possible de trouver une voie de compromis et d’entente, et de mettre fin à ce conflit par des concessions réciproques entre les deux parties. Mais un mouvement fondé sur des principes ne laisse pas suffisamment de place à l’assouplissement pour qu’une voie intermédiaire puisse être trouvée au moyen de marchandages et de compromis artificiels. Malgré cela, les dirigeants du forum examinèrent aussi cette stratégie sous tous ses aspects, dans l’espoir d’obtenir quelque avantage d’une manière ou d’une autre.

À titre d’exemple, l’une de leurs propositions de compromis consistait à ce que le Messager — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui — ne critique ni ne condamne leurs divinités et leurs idoles, et n’intervienne pas dans leur religion. Pour le reste, il pourrait prononcer autant de sermons, d’exhortations et de conseils moraux qu’il le souhaiterait, sans que cela suscite la moindre objection. En d’autres termes, il devrait retirer de l’énoncé fondamental de la prédication le rejet du faux. Cela signifiait qu’il serait permis de prononcer le nom d’Allah, mais qu’il ne serait pas permis de dire qu’il n’existe aucune divinité digne d’adoration en dehors d’Allah (Lā ilāha illā Allāh). Il ne faudrait pas remettre en cause les conceptions fausses sur lesquelles repose la civilisation existante. Il faudrait laisser en place, telles qu’elles étaient, les mauvaises conditions et les mauvais éléments présents dans la société. Il faudrait présenter la vérité et la justice de manière à ne pas ouvrir la voie à la révolution et à en éliminer toute inspiration révolutionnaire. Il faudrait neutraliser le dialogue politique de l’islam. Il faudrait poursuivre la réforme spirituelle de la société tout en maintenant intact l’ordre social existant. L’idée était que la supériorité de classe et la noblesse des Quraychites, leurs privilèges et leur direction politiques et économiques, leur direction religieuse et leur noblesse, leurs intérêts établis ainsi que les positions, privilèges et avantages qu’ils avaient acquis devaient tous être préservés. Ensuite, tu pourrais faire ce que tu voudrais. Mais si le mouvement islamique avait accepté ces conditions, il aurait disparu de lui-même.

Ils imposèrent également la condition suivante : il faudrait apporter un autre Coran à la place de celui-ci, ou le modifier de telle sorte qu’il réponde pleinement à nos revendications et à nos demandes.

ائْتِبِقُرْآنٍغَيْرِهَٰذَاأَوْ

« Apporte un autre Coran à la place de celui-ci, ou modifie-le. » (Sourate Yûnus : 15)

La réponse qui lui est donnée de la part du Messager, dans les termes de la Révélation, est la suivante : « Je n’ai pas le droit de modifier ce Coran selon mes propres désirs et caprices. Je ne peux suivre rien d’autre que ce qui m’est révélé. Si je désobéissais à mon Seigneur, je pourrais avoir à subir le châtiment du Jour terrible de la Résurrection. Qui donc est plus injuste que celui qui tente de faire passer ses propres inventions pour la parole d’Allah ? »

Afin de trouver une voie de compromis, les adversaires du mouvement islamique formulèrent également cette exigence : « Éloigne de ton entourage les gens des classes inférieures de la société. Si tu renvoies ceux qui, jusqu’à hier, étaient nos esclaves, nous pourrons venir nous asseoir auprès de toi et écouter tes conseils. Sinon, dans les conditions actuelles, nous ne pouvons ni venir auprès de toi ni écouter tes paroles. Ces gens de basse condition nous barrent le chemin. Pourtant, chez toi, ce sont eux qui se sont installés comme de grands chefs. » À propos de ces gens, ils raillaient en disant : « Ce sont eux, paraît-il, qui hériteront des trônes des empires romain et perse ! » Ce n’était pas que le cœur des polythéistes se fût enflammé de zèle pour servir le mouvement islamique. Leur objectif était plutôt de briser l’enthousiasme de ces jeunes gens pleins de vie qui couraient comme des fous en brandissant l’étendard de la vérité et de la justice, qui sacrifiaient tous leurs intérêts et affrontaient avec le sourire toutes sortes de dangers et d’épreuves, et dont chaque souffle était consacré à la réalisation de ce noble objectif, afin que le mouvement islamique soit privé de leur service dévoué.

Avant même que cette proposition de compromis trompeuse ne produise le moindre effet sur le Messager, le Coran l’avertit qu’il s’agit d’une ruse habituelle des ennemis de l’islam. Tous les prophètes précédents avaient été confrontés à cette même ruse. Il est dit dans le verset 27 de la sourate Hûd qu’une proposition exactement similaire avait été faite au prophète Noé, sur lui la paix. Dans le verset 52 de la sourate al-An‘âm, il est conseillé au Messager de ne pas éloigner de sa présence, pour plaire aux ennemis de l’islam, ses compagnons sincères qui invoquent le nom d’Allah matin et soir. Le verset 215 de la sourate ach-Chu‘arâ’ lui dit de continuer à prendre affectueusement soin de ces fidèles disciples. Même les dix premiers versets de la sourate ‘Abasa réprimandent le Messager uniquement parce qu’il avait manifesté de l’aversion pour la question posée par l’un de ses compagnons aveugles alors qu’il s’entretenait avec un mécréant influent.

Un jour, les dirigeants extrémistes des Quraych se réunirent pour réfléchir à cette question. À ce moment-là, le Messager était assis seul à l’écart. ‘Utba ibn Rabî‘a dit aux dirigeants quraychites présents à la réunion : « Si vous êtes d’accord, j’irai m’entretenir avec Muhammad. Je lui présenterai plusieurs formules de compromis, parmi lesquelles il en acceptera peut-être une. Si nous l’acceptons, il ne voudra peut-être plus entrer en conflit avec nous. » Il s’agissait manifestement d’une initiative de compromis. Si les Quraych en étaient arrivés là, c’était probablement en raison de la conversion de Hamza à l’islam et de l’expansion rapide du mouvement islamique. Avec l’accord de tous les présents, ‘Utba alla trouver le Messager et lui parla ainsi :

« Ô neveu, tu sais bien quelle considération nous avons pour toi. Dans toute la tribu, tu jouis d’un rang élevé. Par ta naissance également, tu peux te prévaloir d’une grande distinction. » Après avoir ainsi parlé quelque temps, dans un discours plein de flatteries mais dont le véritable objectif était tout autre, ‘Utba déclara sur un ton quelque peu plaintif : « Tu as plongé le peuple dans une profonde inquiétude. Tu as brisé son unité. Tu qualifies ses dirigeants d’imbéciles et d’ignorants. Tu trouves à redire à sa religion et à ses divinités. Tu déclares infidèles ses ancêtres du passé. Écoute-moi maintenant. Réfléchis aux différentes propositions que je vais te faire. Peut-être l’une d’entre elles te conviendra-t-elle. » Le Messager (s.a.s.) répondit : « Très bien. Parlez, je vous écouterai. » ‘Utba exposa alors, l’une après l’autre, les propositions alternatives suivantes :

« Si ton objectif est d’acquérir des richesses, nous en réunirons tant pour toi que tu deviendras plus riche que nous tous.

Et si tu souhaites obtenir le leadership et le pouvoir grâce à cela, nous sommes prêts à te nommer notre chef et notre dirigeant. Nous ne prendrons aucune décision sans tenir compte de ton avis.

Si tu veux devenir roi dans ce pays, nous sommes également prêts à faire de toi un roi.

Et si la raison en est qu’un djinn ou quelque autre être de ce genre exerce une influence sur toi, et que ces êtres invisibles ont pris le dessus sur toi, nous ferons une collecte pour organiser tes soins. Si tu guéris ensuite, tant mieux ; sinon, notre incapacité sera démontrée. »

Ces propositions de compromis reflétaient diverses attitudes et conceptions. Les opposants au mouvement islamique nourrissaient généralement de telles conceptions. Ces propositions montrent clairement qu’à leurs yeux, deux possibilités existaient. Premièrement, le Messager (s.a.s.) n’entreprenait peut-être pas consciemment et délibérément de s’engager dans un conflit d’une telle ampleur avec l’ordre social de l’époque préislamique, mais le faisait sous l’influence de quelque esprit ou dans un état d’inconscience. Deuxièmement, s’il avait pris toutes ces initiatives en pleine conscience et de manière délibérée, son objectif était certainement d’obtenir la royauté ou le pouvoir. Quoi qu’il en soit, après avoir entendu toutes les propositions, le Messager (s.a.s.) dit : « Ô père de Walîd, avez-vous terminé ? » Il répondit : « Oui. » Le Messager (s.a.s.) dit : « Écoutez maintenant ce que j’ai à dire. » Utba dit : « D’accord, parle, j’écoute. » Le Messager (s.a.s.) mit toutes les propositions de côté et commença à réciter depuis le début de la sourate Ha-Mîm Sajda :

« Hâ-Mîm. Ceci est une révélation envoyée par le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux. C’est un Livre bien écrit, dont chaque verset est clairement exposé. C’est un Coran en langue arabe, destiné aux gens doués d’intelligence. Ce Livre annonce une bonne nouvelle aux croyants et avertit les mécréants. Mais la plupart d’entre eux se sont détournés et n’écoutent pas. Ils disent : “Nos cœurs s’opposent à toutes ces vérités auxquelles tu nous appelles. Nos oreilles sont sourdes, et entre nous et vous se trouve une barrière. Accomplis donc ton œuvre, et nous accomplirons la nôtre.” (Versets 1-5)

Tant que le Messager (s.a.s.) continua sa récitation, Utba resta silencieusement attentif, appuyé sur ses deux mains placées derrière lui. Lorsque vint le verset de la prosternation, il interrompit sa récitation et se prosterna. Puis il dit : « Ô père de Walîd, vous avez entendu, n’est-ce pas ? Faites maintenant ce que bon vous semble. »

Après cela, Utba se leva et rejoignit ses compagnons. Dès qu’ils virent son visage, ils dirent qu’il avait changé. Il n’était plus comme lorsqu’il était parti. D’une voix inquiète, ils lui demandèrent : « Que se passe-t-il ? »

Utba dit :

‘Le fait est que je viens d’entendre une parole comme je n’en avais jamais entendu de toute ma vie. Par Allah, ce n’est ni de la poésie, ni de la magie, ni les paroles d’un devin. Ô assemblée des Quraysh, écoutez-moi. Je le dis en assumant pleinement ma responsabilité : laissez Muhammad dans sa situation actuelle et ne le harcelez pas. Par Allah, la parole que j’ai entendue produira certainement de grands effets. Si les Arabes tuent Muhammad, vous serez débarrassés de lui par l’intermédiaire d’autrui. Et s’il devient roi des Arabes, alors son royaume sera votre royaume et sa puissance sera votre puissance. Grâce à lui, vous deviendrez alors la nation la plus prospère. (Sîrat Ibn Hichâm, tome I, p. 313-314)’

Le discours d’Utba permet de comprendre plusieurs points importants. Premièrement, les grands orateurs, poètes et hommes de lettres de l’Arabie de cette époque étaient contraints de s’incliner devant la supériorité et l’excellence de la langue du Coran. Deuxièmement, tant que les opposants n’entendaient pas directement l’appel fondamental de l’islam de la bouche même de celui qui le prêchait, ils se laissaient influencer par toutes sortes de calomnies venimeuses et demeuraient fermes dans leur opposition. Mais dès que quelqu’un avait l’occasion d’entendre directement une partie de l’appel véritable, son cœur l’acceptait aussitôt. Troisièmement, chaque personne intelligente de la société polythéiste avait, au sujet du message de la révélation, la conviction qu’une grande révolution serait nécessairement organisée sur sa base. Ils voyaient derrière lui le spectacle d’une révolution complète et supposaient que, sur la base de cette parole, un empire ainsi qu’un système social, politique et économique seraient inévitablement établis.

Mais après avoir entendu les propos d’Utba, les moqueries et les railleries commencèrent dans l’assemblée des Quraysh, et beaucoup dirent : « Ô père d’al-Walid, on dirait que Muhammad t’a toi aussi ensorcelé. » Utba répondit : « Je vous ai déjà dit ce que je pense de lui. Maintenant, faites ce que vous jugerez bon. »

Quelques jours plus tard, une nouvelle tentative fut faite à ce sujet. Un jour, après le coucher du soleil, tous les grands chefs des Quraysh se réunirent dans l’enceinte de la Kaaba. Utba ibn Rabî’a, Chayba ibn Rabî’a, Abû Sufyân ibn Harb, al-Nadr ibn al-Hârith, Qanada, Abû al-Bukhtarî, al-Aswad ibn al-Muttalib, Zam’a ibn al-Aswad, al-Walîd ibn al-Mughîra, Abû Jahl ibn Hichâm, Abd Allah ibn Umayya, Âs ibn Wâ’il, Nabîh et Munabbih ibn al-Hajjâj (Banû Sahm), ainsi qu’Umayya ibn Khalaf, en faisaient partie. Ils firent appeler le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui). Celui-ci vint à eux, le cœur plein d’un nouvel espoir. Mais ils ne dirent rien de nouveau. Ils répétèrent simplement la proposition qui lui avait déjà été faite par l’intermédiaire d’Utba ibn Rabî’a. Après l’avoir entendue, le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) répondit ainsi : « Ce que vous dites est totalement différent de ce qui me concerne. L’appel que je vous ai apporté n’a pas pour but d’acquérir des richesses, d’obtenir le commandement et la chefferie, ni d’établir un royaume. Allah m’a envoyé vers vous comme prophète et messager. Il a fait descendre sur moi le Livre et m’a ordonné d’être pour vous un avertisseur et un annonciateur de bonne nouvelle. Conformément à cela, je vous ai transmis les commandements d’Allah et j’ai assumé envers vous la responsabilité de vous conseiller sincèrement. Si vous acceptez ce que j’ai apporté, cela assurera votre bien-être ici-bas et dans l’au-delà. Mais si vous le rejetez, je ferai preuve de patience en attendant les prochaines instructions d’Allah, jusqu’à ce qu’Allah rende Son jugement entre moi et vous. (Sîrat Ibn Hichâm, tome I, p. 315)»

Après avoir entendu cette réponse et constaté qu’il n’y avait aucun moyen d’aller plus loin, ils commencèrent à avancer toutes sortes d’arguments fallacieux. Ils dirent, par exemple : « Tu sais que notre pays est très étroit. L’eau y est rare et les conditions de vie sont extrêmement difficiles. Demande à Allah de déplacer ces montagnes, d’élargir notre territoire et d’y faire couler des rivières comme en Irak et en Syrie. Demande-Lui de ressusciter nos ancêtres, notamment Qusay ibn Kilâb. Il était en effet très véridique, et nous lui demanderons si ton appel est vrai ou faux. Si nos ancêtres ressuscitent ainsi l’un après l’autre et témoignent de la vérité de ton appel, et si tu accomplis tout ce que nous te demandons, nous reconnaîtrons que tu es le Messager d’Allah. Mais si tu ne le fais pas, fais donc tomber sur nous le châtiment. » En réponse à toutes ces revendications impossibles, le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) ne cessait de répéter : « Je n’ai pas été envoyé pour cela. » Finalement, lorsque le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) repartit vers sa demeure, son cousin Abd Allah ibn Ubayy le suivit. Il lui dit : « Les gens de ton clan ont voulu t’accorder certains avantages, mais tu n’en as accepté aucun. Par Allah, je ne croirai plus en toi, même si je te voyais fixer une échelle au ciel et y monter. Et même si je te voyais de mes propres yeux descendre du ciel, accompagné de quatre anges qui témoigneraient de ta véracité, je ne croirais toujours pas. Par Allah, même si je venais à croire, je ne pense absolument pas que je deviendrais réellement ton partisan. (Sîrat Ibn Hichâm) »

Après cela, le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) rentra chez lui profondément affligé.

Un autre événement de ce genre se produisit après son voyage à Taëf. À cette époque, le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) quitta La Mecque et commença à appeler à l’islam et à le prêcher auprès des tribus voisines de Banû Kinda, de Banû Hanîfa et d’autres tribus. Lorsqu’il alla prêcher auprès de la tribu des Banû Âmir, il rencontra leur chef, Buhayra ibn Firâs. Buhayra écouta l’appel du Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui), puis dit à ses partisans : « Par Allah, si je pouvais m’emparer de ce jeune homme de la tribu des Quraysh, je conquérerais par son intermédiaire toute l’Arabie. » Puis il demanda au Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) : « Si nous acceptons cet appel et que tu triomphes de tes adversaires, toute l’autorité sur l’islam passera-t-elle entre mes mains après toi ? »

Il est intéressant de constater que, dès qu’il eut reçu ce bref appel initial, cet homme conçut l’idée qu’il s’agissait d’un appel générateur de révolution. Il avait des chances de triompher et, en cas de victoire, celle-ci contribuerait également à ses propres intérêts. C’est pour toutes ces raisons que Buhayra adopta une attitude de commerçant. Mais le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) n’était qu’un prédicateur. Il n’avait pas ouvert une entreprise politique. Il répondit donc :

« Cela relève de la volonté d’Allah. Après moi, Il établira qui Il voudra. »

Buhayra dit :

« Très bien ! Aujourd’hui, nous allons combattre l’ensemble des Arabes. Puis, dès que ton intérêt personnel sera satisfait, d’autres en tireront les avantages. Va-t’en. Nous ne sommes nullement intéressés par cette affaire. » (Rahmatul-lil-‘Alamîn, premier tome, p. 89)

Si le Messager (saws) avait été un prédicateur apolitique, ou s’il s’était consacré à la purification morale de la société selon la méthode du soufisme ou du système de maître et disciple, il aurait répondu très simplement : « Mon cher, de quels rêves parles-tu donc ? Il s’agit là d’une œuvre de réforme menée par les amis d’Allah. D’où vient alors cette question d’intérêts et d’avantages ? Comment peut-on parler de succession, de direction ou de chefferie ? » De même que le Messager (saws) savait lui-même jusqu’où son mouvement s’étendrait et quelle était son ampleur politique, celui à qui il s’adressait comprenait également quelle serait la destination finale de cette prédication.

L’avantage que les forces adverses cherchaient à tirer de toutes ces diverses tentatives de compromis était le suivant : si le Messager (saws) acceptait un compromis afin de trouver une voie permettant au mouvement de progresser en toute sécurité ou de sauver ses compagnons de la persécution, la force de sa prédication, en tant que mouvement fondé sur un idéal, serait anéantie. Et s’il faisait preuve d’intransigeance, on pourrait mener cette campagne : « Regardez, gens du pays, nous avons proposé tant d’avantages et trouvé tant de moyens pour mettre fin aux conflits et aux querelles, mais cet homme est si irréfléchi qu’il n’a accepté aucune solution. » En réalité, la position du Messager (saws) était extrêmement délicate. C’est pourquoi, pour faire face à toutes ces formules de compromis, le Coran

n’a cessé d’adresser au Messager (saws) des avertissements l’exhortant à faire preuve de fermeté. À un endroit, il lui est même ordonné, dans un langage extrêmement sévère, de se prémunir contre cette ruse des adversaires, et l’assurance de la protection d’Allah lui est également donnée à ce sujet.

Dans les versets 74 et 75 de la sourate Banî Isrâ’îl, Allah dit :

« Si Nous ne t’avions pas affermi, il s’en serait fallu de peu que tu ne penches quelque peu vers eux. Si cela s’était produit, Nous t’aurions fait goûter un double châtiment dans ce monde et dans l’au-delà. Alors tu n’aurais trouvé personne pour t’aider contre Nous. »

En somme, grâce à son extrême clairvoyance, à son habileté et à sa patience persévérante, le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) a préservé le mouvement de ces marchandages.

La forme extrême de la violence

Les ennemis de l’islam ont toujours été malhonnêtes dans leurs intentions, et faibles et démunis en matière d’arguments. Leur véritable problème réside dans l’égoïsme et l’ivresse du pouvoir. Dès que quelqu’un entre dans l’arène pour appeler à l’islam, ils se dressent contre lui de toutes leurs forces et répondent aux arguments et aux preuves par la violence, la terreur et la brutalité. Le mouvement islamique agit par la conscience, la raison et la capacité de réflexion humaines. Mais les adversaires de l’islam s’efforcent d’en entraver la progression par l’excitation des émotions de colère et de vengeance. Si une force entreprend la moindre action en vue de modifier l’ordre social et l’organisation de l’État existants, elle doit subir les coups de ceux qui les défendent et les maintiennent. Mais puisque l’appel de l’islam invite à une transformation profonde et totale, les dirigeants de l’État et de la société en place sont saisis d’une sorte de fureur intense. C’est précisément cette situation qui apparut à La Mecque. Bien que la violence eût commencé dès le début de la prédication publique, la férocité de l’ignorance et l’intensité des persécutions infligées aux musulmans ne cessèrent de s’accroître. En cinq ou six ans, La Mecque devint pour ceux qui avaient embrassé l’islam une fournaise ardente. Après le décès de Khadîja et de monsieur Abû Tâlib, la puissance dévorante de cette fournaise prit une forme encore plus intense et terrifiante. Personne n’échappa entièrement, qu’il en subît peu ou beaucoup, à la brûlure de cette fournaise. En y étant brûlés, chauffés et fondus peu à peu, ils devinrent de l’or pur. Bien que le chef du mouvement, Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui), en eût lui-même subi la plus grande part de la chaleur, ses compagnons n’en souffrirent pas moins. Nous ne connaissons que très peu, par l’histoire, les terribles persécutions infligées aux nobles Compagnons. Pourtant, même ce que l’histoire nous en a transmis est effroyable. Je vais donner ici un bref aperçu de certaines de ces persécutions perpétrées par les ennemis de l’islam.

Le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) était directement soumis à toutes sortes de sévices à chaque instant. Mais les souffrances infligées à ses compagnons transperçaient elles aussi, indirectement, son cœur sensible. Voyez maintenant quelles persécutions furent infligées à chacun.

Khabbâb ibn al-Aratt al-Tamîmî fut vendu comme esclave à l’époque de l’ignorance. Une femme nommée Ummu Numâr l’acheta. C’est à l’époque où la maison d’al-Arqam était le centre du mouvement islamique et où le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) dirigeait depuis cet endroit toutes les activités organisationnelles que Khabbâb embrassa l’islam. Les Qurayshites étendaient des braises ardentes et l’allongeaient sur ce lit de feu. Aussitôt, un homme se tenait debout sur sa poitrine afin d’empêcher Khabbâb de se retourner. Finalement, les braises s’éteignaient sous son dos. Plus tard, lorsque Khabbâb (qu’Allah l’agrée) montra un jour son dos à Omar (qu’Allah l’agrée), celui-ci y vit des taches blanches semblables à celles de la lèpre. Il était forgeron de profession. Après avoir embrassé l’islam, lorsqu’il réclama à diverses personnes les sommes qu’elles lui devaient, elles lui répondirent : « Tant que tu n’auras pas rompu tes liens avec Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui), tu ne recevras même pas un sou. » On exerçait ainsi sur lui une oppression économique. Mais ce soldat de la vérité répondit : « Cela m’est absolument impossible. »

Bilal, un homme noir, était l’esclave d’Umayya ibn Khalaf. Lorsque le soleil arrivait juste au-dessus de sa tête, on l’allongeait sur le sable brûlant du désert d’Arabie et on plaçait une lourde pierre sur sa poitrine, afin qu’il ne puisse pas se retourner. Umayya lui disait : « Renie l’islam, sinon tu seras ainsi achevé. » En réponse, Bilal (qu’Allah l’agrée) criait seulement : « Ahad ! Ahad ! » (Allah est Un, Allah est Un). La colère d’Umayya n’en faisait que croître. Il lui attachait une corde au cou et lançait contre lui les jeunes turbulents de la ville. Ceux-ci le traînaient dans les ruelles. Mais même dans cette situation, cet amoureux dévoué d’Allah continuait à proclamer à haute voix : « Ahad ! Ahad ! » Tantôt on l’enveloppait dans une peau de vache, tantôt on lui faisait revêtir une armure de fer avant de l’asseoir sous un soleil brûlant. Abû Bakr (qu’Allah l’agrée) l’acheta en échange d’un autre esclave et lui rendit la liberté.

Ammâr ibn Yâsir était issu de la tribu de Qahtân. Son père, Yâsir, était venu du Yémen au Hedjaz avec ses deux frères pour rechercher un autre frère disparu. Les deux frères retournèrent ensuite au Yémen. Mais Yâsir, après avoir noué une alliance avec Abû Hudhayfa al-Makhzûmî, resta à La Mecque, où il se maria. Yâsir et toute sa famille embrassèrent ensuite l’islam. Comme Ammâr ibn Yâsir n’avait à La Mecque aucun proche pour le soutenir, il fut soumis à de terribles persécutions. Pour le punir d’avoir embrassé l’islam, on l’allongeait lui aussi sur le sable brûlant. Les Qurayshites le frappaient jusqu’à le rendre inconscient. Ses parents subirent également les mêmes sévices physiques. On le plongeait dans l’eau et on l’allongeait aussi sur des braises ardentes. Le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) lui caressait affectueusement la tête, priait pour lui et lui annonçait la bonne nouvelle du Paradis. Selon le récit d’Alî (qu’Allah l’agrée), le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) disait : « La foi remplit Ammâr de la tête aux pieds. » La mère d’Ammâr, Sumayya (qu’Allah l’agrée), fut tuée pour avoir embrassé l’islam.

Abû Jahl la tua lui-même d’un coup de lance, de la manière la plus bestiale. Ce fut le premier martyre de l’islam. Le père d’Ammâr, Yâsir (qu’Allah l’agrée), mourut lui aussi en martyr sous l’effet des tortures.

Il embrassa l’islam avec Suhayb et Ammar. On le frappait si brutalement qu’il en perdait parfois la raison. Lors de l’Hégire, les Quraychites lui permirent d’émigrer à condition qu’il leur abandonne tous ses biens et ses possessions. Suhayb (qu’Allah l’agrée) accepta volontiers cette condition et se rendit à Médine les mains vides.

Abou Fouqayha Souhali était l’esclave de Safwan ibn Oumayya. Il fut contemporain de Bilal lors de leur conversion à l’islam. Un jour, on posa sur sa poitrine une pierre si lourde que sa langue en sortit. Parfois, on lui mettait des chaînes de fer, puis on le couchait à plat ventre sur le sable brûlant. Abou Bakr (qu’Allah l’agrée) l’acheta également et l’affranchit.

Avant qu’Omar (qu’Allah l’agrée) n’embrasse l’islam, une esclave nommée Lubayna vivait dans sa famille. Omar (qu’Allah l’agrée) se fatiguait à force de la battre avec une cruauté extrême. Puis il disait : « Je ne t’ai pas laissée par pitié, mais parce que je suis fatigué. »

La famille d’Omar comptait une autre esclave, nommée Zounayra. Pour avoir embrassé l’islam, Omar (qu’Allah l’agrée) la frappait lui aussi avec une extrême brutalité. Un jour, Abou Jahl la battit jusqu’à lui faire perdre la vue. Toutefois, un récit rapporte qu’Allah le Très-Haut lui rendit bientôt la vue grâce à la bénédiction de la foi. Abou Bakr Siddiq (qu’Allah l’agrée) l’acheta également et l’affranchit.

Deux esclaves nommées Nahdiyya et Oumm Oubays subirent elles aussi de sévères persécutions pour avoir embrassé l’islam.

Othman (qu’Allah l’agrée) était âgé et honorable, et possédait une grande richesse ainsi qu’un rang élevé. Pourtant, lorsqu’il embrassa l’islam, son propre oncle l’attacha avec une corde et le frappa.

Dès qu’Abou Dharr embrassa l’islam, il se rendit à la Kaaba et l’annonça publiquement. Aussitôt, les terroristes quraychites se jetèrent sur lui et le rouèrent de coups jusqu’à le terrasser.

Son oncle enveloppait Zoubaïr ibn al-Awwam dans une natte et lui faisait inhaler de la fumée par le nez pour le punir d’avoir embrassé l’islam. Mais il disait avec une parfaite fermeté : « En aucune circonstance je ne retournerai à la mécréance. »

Lorsque son cousin Saïd ibn Zaïd embrassa l’islam, Hazrat Omar l’attacha avec une corde.

Saïd ibn Waqqas, lui aussi, subit d’insupportables persécutions.

Après avoir embrassé l’islam, Abdallah ibn Mas‘oud fut le premier à se tenir dans l’enceinte de la Kaaba et à réciter le Coran à haute voix. Dès qu’il commença à réciter la sourate Ar-Rahman, les mécréants se jetèrent sur lui et se mirent à le frapper au visage à coups de poing répétés. Malgré cela, il poursuivit sa récitation et rentra chez lui, le visage meurtri.

Au début, Othman ibn Maz‘oun était en sécurité parce qu’il bénéficiait de la protection de Walid ibn Mughira. Mais, voyant les terribles persécutions infligées aux compagnons du Messager, il se dit : « Puisque mes compagnons subissent de telles persécutions, pourquoi mènerais-je une vie en sécurité sous la protection d’un polythéiste ? » Il dit à Walid ibn Mughira : « Je vous rends votre protection. » Walid lui répondit : « Mon neveu, je crains que quelqu’un ne te maltraite. » Il dit : « Non, je serai sous la protection d’Allah. Je ne souhaite la protection de personne d’autre que Lui. » Il se rendit à la Kaaba et y annonça qu’il renonçait à la protection de Walid ibn Mughira. Puis il alla s’asseoir dans l’assemblée des Quraychites. Le poète Labid y récitait ses propres poèmes. Lorsqu’il récita : « Tout est vain hormis Allah », Othman lui dit : « Tu as raison. » Mais quand Labid récita le vers suivant : « Toutes les bénédictions sont périssables », Othman lui dit : « Tu te trompes sur ce point. Les bienfaits du Paradis ne périront jamais. » Labid entra dans une grande colère. Il regarda autour de lui, cherchant qui avait osé relever son erreur. Labid dit : « Ô Quraychites, qui a donc manqué de respect à votre poète allié ? » Quelqu’un répondit : « C’est un imbécile qui a renié sa religion. Ne prête pas attention à ses paroles. » Othman ne put garder le silence. Il lui répondit comme il se devait. Alors cet homme se leva et gifla Othman si violemment qu’il lui détruisit un œil. Voyant cela, Walid ibn Mughira lui dit : « Si tu étais resté sous ma protection, tu n’aurais pas perdu ton œil de cette manière aujourd’hui. » Othman répondit : « Je suis même prêt à perdre l’œil qui me reste intact. Celui sous la protection duquel je me trouve est plus puissant et plus fort que toi. »

Après avoir embrassé l’islam, Hazrat Abou Dharr al-Ghifari, animé d’un esprit révolutionnaire, se rendit directement au Sanctuaire sacré et y proclama à haute voix sa nouvelle croyance et sa nouvelle doctrine. Les Quraychites, enflammés de colère, dirent : « Frappez cet apostat ! » Aussitôt, ils commencèrent à le rouer de coups. Leur intention était de le tuer. Mais l’oncle du Messager, Abbas, passait par hasard par là. Il dit : « Mais c’est un homme de la tribu des Ghifar ! Vous devez traverser leur territoire pour votre commerce. Agissez donc avec un peu de prudence. » Les Quraychites se calmèrent malgré eux. Le lendemain, il proclama de nouveau sa croyance islamique et fut encore une fois roué de coups par la foule.

Lorsque Hazrat Oummé Chourayk embrassa l’islam, ses proches la firent rester debout sous un soleil ardent. Pour la nourrir, ils lui donnaient du pain avec du miel, mais ne lui donnaient pas d’eau, afin qu’elle ressente davantage la chaleur et subisse un supplice deux fois plus intense. Trois jours consécutifs s’écoulèrent dans cet état. Au comble de la souffrance, lorsqu’on lui dit de renoncer à l’islam, ses facultés étaient engourdies. Elle ne comprenait même pas ce qu’on lui demandait de faire. Finalement, les persécuteurs pointèrent le ciel du doigt et lui dirent de nier l’unicité d’Allah. Comprenant alors leur exigence, elle répondit : « Je reste et resterai fermement attachée à ma croyance. »

Après que Khalid ibn al-As eut embrassé l’islam, son père le frappa jusqu’à lui fendre le crâne. En outre, il le punit en le privant de nourriture.

En somme, personne ne fut épargné par une terrible épreuve. Comme Hazrat Othman, Hazrat Abou Bakr et Talha furent eux aussi attachés avec des cordes. Walid ibn Walid, Ayyach ibn Abi Rabia et Salma ibn Hicham furent sévèrement persécutés et empêchés d’émigrer. Les persécutions infligées par Hazrat Omar à sa sœur et à son beau-frère furent également inhumaines. Les détails en seront donnés plus loin.

Observez d’un côté ces persécutions terribles et, de l’autre, la fermeté des porte-étendards du mouvement islamique. Quiconque — homme ou femme, esclave ou servante — acceptait une fois cet appel ne reculait plus. Ni l’oppression ni les persécutions ne purent contraindre une seule personne à abandonner l’islam. Nous constatons qu’au sens véritable du terme, une motivation révolutionnaire circulait dans leur moelle. Leur patience incomparable avait totalement réduit à néant le despotisme oppressif des Quraychites. Quiconque répondait une fois à l’appel de l’islam voyait naître en lui un être entièrement nouveau et une force nouvelle se déployait dans sa poitrine.

L’hégire vers l’Abyssinie

Chaque épreuve et chaque malheur a une limite de tolérance. Les porte-étendards du mouvement islamique affrontaient une dure épreuve du feu, et l’exemple de patience qu’ils y avaient donné resterait assurément impérissable. Mais aucun signe d’interruption des persécutions et de l’oppression n’apparaissait. Au contraire, elles s’intensifiaient progressivement. Le Messager (s.a.s.) était profondément affligé en voyant la détresse de ses compagnons. Mais il n’avait aucun moyen d’agir. Leur seul soutien était leur confiance en Allah, leur foi inébranlable en l’Au-delà, leur ferme espoir en la victoire finale de la vérité et leurs invocations ferventes. Le Messager (s.a.s.) réconfortait ses compagnons en leur disant qu’Allah ouvrirait nécessairement une voie, quelle qu’elle soit. En apparence, l’atmosphère de La Mecque devenait désespérante, et aucun signe ne laissait penser qu’un fruit pousserait sur l’arbre sacré du mouvement islamique dans cette terre aride. Au vu de la situation, il semblait clairement impossible d’établir les fondations d’un État islamique à La Mecque ; cette faveur était peut-être destinée à une autre contrée. L’histoire du mouvement islamique comportait déjà un chapitre consacré à l’émigration. On pouvait donc supposer que le Messager (s.a.s.) et ses compagnons devraient eux aussi peut-être quitter leur patrie. Bien qu’une idéologie visant le bien-être de toute l’humanité commence au sein d’un pays et d’un peuple particuliers, elle se situe au-dessus des étroitesses du nationalisme et du régionalisme et ne se limite à aucun pays ni à aucun peuple. Si les habitants d’une région particulière se révèlent incompétents, elle en désigne une autre pour atteindre cet objectif. Toutefois, tant qu’ils n’ont pas reçu d’Allah une permission ou une instruction claire, les prophètes n’abandonnent pas le lieu central de la prédication. Malgré cela, le Messager (s.a.s.) voyait l’affrontement entre l’oppression et la patience s’acheminer vers un stade où la capacité humaine à supporter pourrait s’épuiser. Les musulmans attendaient avec impatience l’arrivée du secours d’Allah. Dans cette situation, il conseilla à ses compagnons : « Partez vers quelque pays du monde. Allah vous réunira bientôt quelque part. » Ils demandèrent : « Dans quel pays irons-nous ? » Le Messager (s.a.s.) indiqua la direction de l’Abyssinie. Il savait que le roi de ce pays était relativement juste et qu’il suivait l’enseignement de Jésus (a.s.). Il pensait que ce pays était précisément adapté à l’émigration. À propos de l’Abyssinie, il dit : « C’est un pays d’honnêteté et de justice. » (Sîrat Ibn Hichâm)

Au cours de la cinquième année de la mission prophétique, une caravane composée de onze hommes et de quatre femmes issus du groupe révolutionnaire du Messager (s.a.s.) partit de nuit en direction de l’Abyssinie, sous la direction de ‘Uthmân ibn ‘Affân. La noble épouse de ‘Uthmân, c’est-à-dire Ruqayya, la fille du Messager (s.a.s.), l’accompagna également lors de ce premier voyage d’émigration. Au sujet de cet illustre couple, le Messager (s.a.s.) déclara : « Après Loth et Abraham, c’est le premier couple à quitter sa patrie dans le sentier d’Allah. » (Al-Mawâhib al-Ladunniyya, Rahmat al-‘Âlamîn)

Lorsque les Quraychites apprirent le départ de cette caravane, ils envoyèrent immédiatement des hommes à sa poursuite. Mais, arrivés au port de Djeddah, ils apprirent que les émigrés étaient désormais hors de leur portée, ayant trouvé aussitôt un bateau. Ces émigrés ne restèrent que très peu de temps en Abyssinie (de Rajab à Chawwâl). Ils entendirent la rumeur que les Quraychites avaient accepté l’islam. Ils revinrent donc à La Mecque. Mais, parvenus à proximité de La Mecque, ils apprirent que cette rumeur était fausse. Un problème difficile se posa alors. Certains entrèrent dans la ville en secret et d’autres avec l’aide de différentes personnes. En conséquence inévitable de ce retour, les persécutions recommencèrent avec plus de force qu’auparavant.

Ensuite, une autre grande caravane émigra vers l’Abyssinie. Elle comptait 85 hommes et 17 femmes. En Abyssinie, ils trouvèrent un environnement sûr et commencèrent à vivre sereinement selon les principes de l’islam.

Observez maintenant jusqu’où peut s’étendre la rancœur des ennemis de l’islam. Ils se réunirent pour discuter de toute l’affaire. Ils décidèrent d’envoyer ‘Abdullah ibn Rabî‘a et ‘Amr ibn al-‘Âs comme émissaires auprès du roi d’Abyssinie. Les deux émissaires devaient s’entretenir avec le roi et ramener les émigrés. À cette fin, de précieux présents furent préparés pour le Négus et ses courtisans, puis les deux émissaires partirent avec une grande pompe. Arrivés en Abyssinie, ils conspirèrent avec les courtisans et les prêtres et leur versèrent des pots-de-vin. Ils les persuadèrent en ces termes : « Dans notre pays, quelques individus insolents ont provoqué un désordre religieux. Ils sont tout aussi dangereux pour votre religion qu’ils le sont pour notre religion ancestrale. Après les avoir expulsés de notre pays, ils sont venus chercher refuge chez vous. Il ne faudrait pas les laisser séjourner ici. À cette fin, nous vous demandons de nous aider. » Ils s’efforcèrent d’empêcher toute discussion de l’affaire à la cour, de priver les émigrés de toute possibilité de prendre la parole et de faire en sorte que le roi, après avoir entendu seulement la version unilatérale des deux émissaires quraychites, les leur remette. Pour atteindre cet objectif, ils eurent recours aux pots-de-vin et à des complicités secrètes. Après avoir secrètement gagné les courtisans à leur cause, ils se présentèrent devant le Négus avec leurs présents. Ils expliquèrent ainsi le but de leur venue : « Les dirigeants de La Mecque nous ont envoyés auprès de votre cour pour vous demander de nous renvoyer nos gens avec nous. » Les courtisans et les prêtres soutinrent aussitôt leur demande. Mais le Négus refusa d’agir sur la base d’une revendication unilatérale. Il déclara sans ambiguïté : « Je ne peux pas vous les remettre sans avoir entendu la déclaration des émigrés. »

Le lendemain, les deux parties furent convoquées à la cour. Lorsque l’appel du Négus parvint aux musulmans, ils se réunirent pour se consulter. Ils discutèrent en ces termes : « Le roi est chrétien, tandis que nous sommes en désaccord avec lui dans nos croyances et nos pratiques. Que lui dirons-nous dans ces circonstances ? » Après leur discussion, ils décidèrent : « Nous dirons exactement ce que le Messager (s.a.s.) nous a enseigné, sans nous en écarter d’un cheveu. Quelles qu’en soient les conséquences. » Réfléchissez à la solidité de leur foi. Même dans les situations difficiles, rester fermement attaché à la vérité et à l’honnêteté est le commandement d’Allah. Lorsque les émigrés arrivèrent ensuite à la cour, ils ne se prosternèrent pas devant le Négus comme le voulait la coutume. Les courtisans s’y opposèrent et demandèrent : « Pourquoi ne vous êtes-vous pas prosternés ? » Ja‘far, leur porte-parole, répondit : « Nous ne nous prosternons devant personne en dehors d’Allah. Même devant le Messager (s.a.s.) lui-même, nous nous contentons de le saluer simplement. » Observez dans quelle situation délicate cette audacieuse expression du véritable tawhîd était prononcée. Devant la puissance face à laquelle leurs adversaires cachaient leur véritable identité et recouraient à la ruse, ils firent au contraire preuve, sans la moindre crainte, d’une fidélité idéaliste et inébranlable à leurs principes.

Cette fois, les deux émissaires de La Mecque présentèrent leur requête : ces émigrés étaient des fugitifs recherchés dans notre pays. Ils avaient inventé une nouvelle religion, qui avait provoqué un terrible bouleversement. Il fallait donc les remettre entre nos mains. Le Négus demanda aux musulmans : « Quelle est votre affaire ? Avez-vous adopté une troisième religion, en dehors du christianisme et du polythéisme ? »

Ja‘far, en tant que porte-parole des musulmans, se leva et demanda au Négus la permission de poser d’abord quelques questions aux deux émissaires de La Mecque. Il demanda qu’on l’autorise à leur poser ces questions. Après avoir obtenu l’autorisation du Négus, il les interrogea comme suit :

Ja‘far : Étions-nous les esclaves de quelqu’un à La Mecque, au point d’avoir fui notre maître ? Si tel était le cas, il faudrait effectivement nous renvoyer.

‘Amr ibn al-‘Âs : Non, vous n’êtes pas des esclaves, mais des hommes libres et honorables.

Ja‘far : Avons-nous tué quelqu’un injustement avant de venir ici ? Si tel était le cas, il faudrait absolument nous renvoyer auprès des héritiers ou des tuteurs de la victime.

‘Amr ibn al-‘Âs : Non, vous n’avez fait couler aucune goutte de sang.

Ja‘far : Avons-nous volé les biens de quelqu’un avant de venir ici ? Si tel était le cas, nous sommes prêts à acquitter ce que nous lui devons.

‘Amr ibn al-‘Âs : Non, vous ne devez pas même un sou à qui que ce soit.

Lorsque, par cet interrogatoire, la condition morale et le niveau des musulmans furent clairement établis, le vénérable Ja‘far prononça le discours suivant :

« Ô roi, nous étions un peuple ignorant et dépourvu de connaissance. Nous adorions les idoles, mangions la chair des animaux morts, pratiquions la fornication, faisions du tort à nos voisins, nous tyrannisions et nous maltraitions les uns les autres, et les plus forts d’entre nous exploitaient et opprimaient les plus faibles. C’est alors qu’un homme naquit parmi nous, dont nous connaissions déjà l’honnêteté, la justice, la véracité et la noblesse de caractère. Il nous invita à l’islam et nous enseigna à abandonner l’adoration des pierres, à dire la vérité, à mettre fin au versement du sang, à ne pas usurper les biens des orphelins, à servir et aider nos voisins, à ne pas calomnier les femmes chastes, à accomplir la prière, à jeûner et à faire l’aumône. Nous avons cru en lui, abandonné le polythéisme et renoncé à toutes les mauvaises actions. Pour ce crime, toute notre nation est devenue notre ennemie. Ils usèrent de la force pour nous ramener à l’égarement dans lequel nous étions auparavant. Dans cette situation, nous avons fui vers votre royaume afin de préserver notre foi et nos vies. Si notre peuple nous avait permis de rester dans notre patrie, nous ne serions pas venus. Voilà quelle est notre véritable situation. »

Lorsque les paroles sont vraies et que celui qui les prononce le fait avec sincérité et dévouement, elles ne peuvent manquer d’avoir un effet sur le cœur de l’auditeur. Le cœur du roi pieux, tel que le Négus, s’attendrit. Il dit : « Faites-moi entendre une partie du Livre qui vous a été révélé. » Le vénérable Ja‘far lui récita quelques versets du début de la sourate Maryam. En entendant ces versets d’Allah, le cœur du roi s’adoucit davantage et ses yeux se remplirent de larmes. Il s’exclama spontanément : « Par Allah, ce message et l’Évangile proviennent de la même source. » Il ajouta : « Muhammad est bien le Messager dont le vénérable Jésus avait annoncé la venue. Grâce à Allah, j’ai vécu à l’époque de ce Messager. » Il rendit aussitôt le verdict qu’il était impossible de renvoyer les émigrés. L’audience prit fin ainsi, et les deux envoyés repartirent en échec. Plus tard, ils décidèrent tous deux de tenter une nouvelle fois leur chance. Le Négus était chrétien. Il n’était pas improbable que, si les croyances des musulmans au sujet du vénérable Jésus étaient exposées à la cour, le feu de l’hostilité religieuse s’embrase dans le cœur du roi.

Le lendemain, Amr ibn al-As se présenta de nouveau à la cour. Afin d’exciter le Négus, il accusa les émigrés d’entretenir une très mauvaise opinion du vénérable Jésus. Le Négus convoqua de nouveau les musulmans. Lorsqu’ils apprirent la situation, ils furent plongés dans l’hésitation : qui savait quelle serait la réaction du Négus s’ils niaient que le vénérable Jésus fût « le fils d’Allah » ?

Mais la fermeté des croyants leur ordonna une fois encore de dire sans ambiguïté ce qui était vrai. Le vénérable Ja‘far déclara dans son discours :

« Notre Prophète a dit : “Le vénérable Jésus est le serviteur d’Allah, un signe d’Allah et le Messager d’Allah.” »

En entendant cela, le Négus prit dans sa main un brin d’herbe sur le sol et dit : « Le vénérable Jésus n’est pas davantage que ce que tu viens de dire, pas même de la valeur de ce brin d’herbe. » Les prêtres, victimes de la conspiration et soumis par les pots-de-vin et les présents, s’agitèrent intérieurement. À un moment donné, d’étranges sons sortirent de leurs narines. Mais le Négus n’en tint aucun compte. Il ordonna clairement que tous les présents soient rendus. Les deux représentants de La Mecque repartirent en échec total.

 

La conversion d’Omar à l’islam

L’un des récits les plus poignants et les plus importants de ce chapitre consacré à la violence est celui de la fureur d’Omar. Lorsque le Messager (S.A.W.) reçut la mission prophétique, Omar avait vingt-sept ans. L’islam se répandit très rapidement dans sa famille. Son beau-frère Saïd fut le premier à embrasser l’islam. Sous son influence, sa sœur Fatima devint elle aussi musulmane. Un autre personnage influent de la famille d’Omar, Nuʿaym ibn Abdallah, trouva également refuge sous l’égide de l’islam. Au début, Omar ne savait pas que l’islam se répandait ainsi dans sa famille. Dès qu’il l’apprit, il fut en proie à la colère et s’emporta contre ceux qui avaient embrassé l’islam. Il frappait si longtemps Lubayna, une servante de sa famille, parce qu’elle avait embrassé l’islam, qu’il finissait par s’épuiser. Après s’être reposé, il recommençait à la frapper avec une vigueur renouvelée.

Finalement, un jour, il prit la décision la plus terrible qui soit : il fallait éliminer l’initiateur même de ce mouvement. Selon diverses sources, Abou Jahl avait alors promis une récompense de deux cents chameaux à quiconque tuerait le Messager (S.A.W.), et l’une des motivations de cette décision était d’obtenir cette récompense. Mais il ne ressemblait guère au tempérament d’Omar de se laisser séduire par une telle convoitise. Il semble plutôt qu’il ait voulu accomplir cet acte en le considérant comme un service rendu à la religion de ses ancêtres. Quoi qu’il en soit, il partit avec son épée. En chemin, il rencontra Nuʿaym ibn Abdallah, qui lui fit obstacle. Nuʿaym lui dit : « Va d’abord prendre des nouvelles de ta sœur et de ton beau-frère ; ensuite, tu pourras aller où tu voudras. » Omar revint aussitôt sur ses pas et se dirigea vers la maison de sa sœur. Lorsqu’il arriva, sa sœur Fatima lisait le Coran. Dès qu’elle entendit le bruit de ses pas, elle se tut et cacha les feuillets du Coran. Dès son entrée, Omar lui demanda : « Que lisais-tu ? » Sa sœur resta silencieuse. Omar dit : « J’ai appris que vous aviez tous deux renié votre religion. Vous allez voir ce que je vais vous faire. » Sur ces mots, il se jeta sur son beau-frère. Lorsque sa sœur s’interposa pour protéger son mari, il la frappa elle aussi. Le corps de sa sœur fut couvert de sang. Mais, les yeux remplis de larmes, Fatima regarda son frère et lui dit d’une voix ferme :

« Omar ! Fais ce que tu veux, mais nous ne pouvons pas renoncer à l’islam. »

Une femme se tenait là, le corps meurtri, les vêtements ensanglantés, les yeux pleins de larmes et le cœur bouleversé. Et pas seulement une femme : sa propre sœur. Et quelles paroles ardentes elle prononçait ! Réfléchissez à la nouvelle inspiration que l’islam avait insufflée même à une femme sans défense. Face à une scène aussi poignante, la force redoutable d’Omar s’avoua vaincue. L’étau d’acier de sa résolution inflexible se desserra soudain et se transforma en un nœud défait. Il dit : « Très bien, faites-moi donc entendre ce que vous lisiez. » Fatima alla chercher les feuillets du Coran qu’elle avait cachés. Alors qu’elle poursuivait sa lecture, elle arriva à ces mots : « ************ » Aussitôt, il s’écria spontanément : « J’atteste qu’il n’y a de divinité qu’Allah, et j’atteste que Muhammad est Son serviteur et Son Messager. » Après avoir embrassé la foi, il se dirigea vers la maison d’al-Arqam, centre du mouvement islamique. Il s’y rendit et prêta serment d’allégeance au Messager (S.A.W.). À cette nouvelle, les musulmans présents poussèrent, dans leur immense joie, un cri d’« Allahou Akbar » si puissant que toute l’atmosphère de La Mecque en retentit. Les porte-étendards du mouvement islamique sortirent de là et se dispersèrent dans toute la ville de La Mecque. Ils sentirent que leur force avait grandi. Dès qu’Omar eut embrassé la foi, les prières collectives commencèrent pour la première fois à être accomplies publiquement à la Kaaba.

Omar jouissait d’un grand prestige parmi les jeunes de La Mecque en raison de son intelligence et de son ardeur enthousiaste. Son comportement était empreint de sincérité et de dévouement. À l’époque de l’ignorance, l’hostilité qu’il nourrissait envers l’islam n’était pas motivée par un intérêt personnel ; il la manifestait sincèrement, parce qu’il la croyait légitime. Puis, lorsque la vérité lui apparut et que le voile qui couvrait sa conscience se leva, il brandit l’étendard de l’islam avec une pleine conviction et une entière sincérité. Bien que son opposition eût été extrêmement véhémente et passionnée, son intelligence pénétrante et sa conscience pure avaient toujours accueilli peu à peu la lumière de la vérité. Chaque événement qui se déroulait dans l’atmosphère de La Mecque influençait son for intérieur, l’agitait et le préparait à embrasser l’islam. D’un côté, les nouvelles de l’appel à l’islam parvenaient constamment à ses oreilles. De l’autre, la mentalité vile et abjecte de ses adversaires devenait de plus en plus manifeste à ses yeux. Il observait ainsi, d’une part, le caractère pur et honnête du Messager (S.A.W.) et de ses compagnons et, d’autre part, les aspects corrompus et ténébreux du caractère des opposants à l’islam. Cette observation comparative répétée influençait et bouleversait continuellement ce jeune Mecquois doté d’une conscience lucide et éveillée. Cependant, outre ces deux scènes générales et contradictoires de la situation, quelques événements particuliers suscitèrent également en lui une réaction profonde.

Par exemple, Oumm Abdallah bint Abi Hashma se préparait à émigrer en Abyssinie. Un jour, Omar se rendit auprès d’eux et dit : « Oumm Abdallah, on dirait que vous vous préparez à quitter La Mecque pour aller quelque part. » Oumm Abdallah répondit : « Oui, c’est bien ce que nous allons faire. Vous nous avez fait beaucoup de mal et nous avez infligé de nombreuses persécutions. Maintenant, Allah nous a ouvert une voie pour survivre. » Omar dit : « Qu’Allah vous accompagne. » Oumm Abdallah raconte : « Je n’ai jamais vu Omar aussi accablé de tristesse qu’à ce moment-là. Notre préparation à l’exil lui causa une profonde douleur. » Lorsqu’Oumm Abdallah raconta à son mari, Amir ibn Rabiʿa, la peine qu’Omar avait ressentie, Amir lui demanda : « En voyant ce changement chez Omar, espères-tu qu’il embrassera l’islam ? » Oumm Abdallah répondit : « Oui. » Amir dit : « Celui que tu as vu embrassera l’islam le jour où l’âne de Khattab embrassera lui aussi l’islam » — Khattab était le nom du père d’Omar. Oumm Abdallah dit que c’était la cruauté et la férocité d’Omar envers l’islam qui avaient engendré un tel désespoir. (Sîrat Ibn Hicham, premier volume)

Mais qui pourrait dire que cet événement n’a pas porté un coup puissant à la conscience d’Omar ? De même, un autre récit rapporte que son cœur fut touché en entendant le Messager (S.A.W.) réciter le Coran. Voici ses propres paroles à ce sujet :

« J’étais très éloigné de l’islam. À l’époque de la Jâhiliya, j’étais dépendant de l’alcool et j’en buvais énormément. Nos réunions de buveurs se tenaient à Hazwara [à l’époque, c’était un marché de La Mecque ; aujourd’hui, ce terrain fait partie de la Mosquée sacrée], où nos amis qurayshites se rassemblaient. Un soir, attiré par mes compagnons, je me rendis à cette réunion. Je les cherchai longuement sur place, mais je ne trouvai personne. Puis je me souvins d’un vendeur de vin et pensai aller boire chez lui. Mais je ne le trouvai pas non plus. Je me dis alors que j’allais me rendre à la Kaaba et y accomplir soixante-dix circumambulations. Une fois arrivé, je vis le Messager d’Allah prier. Il se tenait entre le Rukn al-Aswad et le Rukn al-Yamani, tourné vers Bayt al-Maqdis. Soudain, l’envie me vint d’écouter un peu ce que cet homme récitait. Je me glissai sous le voile de la Kaaba et m’approchai peu à peu pour écouter. Entre le Messager et moi, il n’y avait rien d’autre que le voile de la Kaaba. Lorsque j’entendis le Coran, mon cœur s’attendrit et mes yeux se remplirent de larmes. À cet instant précis, l’islam pénétra dans mon cœur. [Sîrat Ibn Hicham, tome I, p. 368-369] »

Dans la suite de ce récit, il est dit qu’Omar rejoignit alors le Messager et embrassa l’islam. Mais, en réalité, le récit précédemment rapporté est le plus exact concernant sa conversion. C’est en voyant la foi, la patience et la fermeté de sa sœur que son esprit s’orienta définitivement vers l’islam. Ce passage du propre récit d’Omar est particulièrement important : il s’était rendu auprès du Messager pour écouter le Coran. Les versets entendus de ses propres oreilles semèrent la graine de la foi dans son cœur. Dans le contexte d’un conflit et d’une confrontation qui se poursuivaient sans interruption depuis des années, il était tout à fait naturel qu’un tel événement se produise. Comment une personnalité comme Omar aurait-elle pu prendre une décision sans entendre de ses propres oreilles l’appel de l’islam ?

Beaucoup d’autres personnes engagées dans l’opposition au Coran, y compris de grands dirigeants, accouraient secrètement, poussées par la curiosité, pour écouter cette mélodie suave descendue du ciel. Pourtant, dans les assemblées publiques, ce sont eux qui disaient : « Nos oreilles sont sourdes. » Une fois, au cœur de la nuit, alors que le Messager récitait le Coran dans sa demeure, Abou Soufyan, Abou Jahl et Al-Akhnas ibn Chourayq se rassemblèrent discrètement aux alentours de sa maison et l’écoutèrent. Plus tard, en rentrant chez eux, ils se retrouvèrent par hasard face à face. Ils se réprimandèrent alors mutuellement, disant qu’il ne fallait pas agir ainsi, car si les gens ordinaires, peu clairvoyants, les surprenaient, cela produirait dans leur esprit un effet défavorable. Sur ces paroles, ils partirent. Le lendemain, ils revinrent et échangèrent de nouveau les mêmes reproches et les mêmes conseils. La troisième nuit, la scène se répéta encore et ils finirent par prendre l’engagement solennel de ne plus jamais agir ainsi. Toutefois, ils se demandèrent entre eux ce qu’ils pensaient du message entendu de la bouche de Muhammad. Chacun exprima son opinion. Finalement, Abou Jahl déclara d’une voix exaltée : « Nous avons toujours rivalisé avec les Banou Abd Manaf. Lorsqu’ils offraient l’hospitalité, nous l’offrions aussi ; lorsqu’ils payaient le prix du sang, nous le payions aussi ; lorsqu’ils se montraient généreux, nous l’étions aussi. Ainsi, nous étions devenus leurs égaux et n’avions été devancés en rien. Voilà que, soudain, ils commencent à dire qu’un prophète est apparu dans leur clan. Comment pourrions-nous l’accepter ? Dans ce domaine, nous ne pouvons pas prétendre être leurs égaux. Par Allah, nous ne pouvons donc ni croire en lui ni le soutenir. [Sîrat Ibn Hicham, tome I, p. 337-338] »

À cette époque, la curiosité et le désir de s’informer au sujet de l’islam s’étaient largement éveillés dans l’esprit du grand public ; cela attirait parfois même Omar auprès du Messager afin d’entendre de ses propres oreilles la parole d’Allah. C’est pour permettre de comprendre cet état de fait que j’ai rapporté cet épisode à titre de référence.

Un pas de plus

En somme, la conversion d’Omar fut un événement considérable. Plusieurs causes y avaient concouru. Une autre raison de l’importance de cet événement est que cet homme en quête de vérité s’avança précisément au moment où la violence unilatérale dirigée contre l’islam avait atteint son paroxysme. Les forces adverses infligeaient ces persécutions afin de détourner la population de l’islam. Mais, contrairement à leur objectif, ces persécutions attendrissaient les cœurs et les rendaient compatissants envers les persécutés. L’une des preuves irréfutables que l’islam est la vérité est précisément que, plus la résistance violente et agressive s’intensifiait, plus des hommes doués des esprits les plus éminents embrassaient l’islam. Après l’émigration en Abyssinie, les joyaux les plus précieux de La Mecque commencèrent à se rassembler dans l’islam.

Comment une personnalité comme Omar aurait-elle pu embrasser l’islam sans provoquer un nouveau bouleversement ? Il décida de défier une fois pour toutes l’ensemble de la société. Abdallah ibn Omar n’était encore qu’un enfant. Il raconte : « Après que mon père, Omar, eut embrassé la foi, il chercha à savoir quel homme de la tribu de Quraych était le meilleur propagateur de nouvelles. Il trouva un homme nommé Jamil ibn Mouammar al-Joumahî. Il se rendit chez lui très tôt le matin. Je l’accompagnai pour voir ce qu’il allait faire. Il lui dit : “Jamil, sais-tu que j’ai embrassé l’islam et rejoint le groupe de Muhammad ?” Sans dire un mot, Jamil plaça son manteau sur ses épaules et se dirigea droit vers la porte de la Mosquée sacrée. Puis il se mit à proclamer d’une voix qui déchirait le ciel : “Ô gens de Quraych, écoutez ! Omar, le fils d’Al-Khattab, est devenu sabi, un apostat !” Omar arriva derrière lui et cria : “Jamil se trompe. Je ne suis pas sabi : je suis devenu musulman. Je proclame qu’il n’y a d’autre divinité qu’Allah et que Muhammad est Son serviteur et Son Messager.” Les Quraychites se jetèrent sur lui. Il alla même jusqu’à lutter violemment avec son propre père. Ils se battirent jusqu’à ce que le soleil fût au zénith. À ce moment-là, un vieux dirigeant quraychite arriva et demanda ce qui se passait. Après avoir entendu toute l’affaire, il dit : “Cet homme a choisi pour lui-même une croyance et une voie. Que voulez-vous donc faire maintenant ? Réfléchissez : les Banou Adi [le nom de la tribu d’Omar] vont-ils abandonner ainsi leur homme sans défense entre vos mains ? Laissez-le.” Le nom de ce chef était Al-As ibn Wa’il al-Sahmî. Il prit Omar sous sa protection. (Sîrat Ibn Hicham, tome I, p. 370-371) »

Par la même occasion, Omar trouva une autre manière de manifester son enthousiasme et son ardeur pour la foi. La première nuit après avoir embrassé la foi, il se demanda qui était l’adversaire le plus acharné et le plus virulent du Messager. Il comprit que nul n’était plus acharné ni plus virulent qu’Abou Jahl. Dès l’aube, il se rendit chez Abou Jahl. À peine eut-il frappé à la porte qu’Abou Jahl sortit. Après l’avoir accueilli, il lui demanda la raison de sa visite. Omar lui dit : « Je suis venu vous informer que j’ai cru en Muhammad et reconnu comme vraie toute parole qu’il prononce. » Abou Jahl lui lança : « Que la malédiction d’Allah soit sur toi et sur cette nouvelle que tu apportes ! », puis lui claqua la porte au nez.

D’un autre côté, ʿUmar, qu’Allah l’agrée, fit progresser le mouvement islamique d’un pas. Malgré les coups qu’il recevait, il inaugura la prière publique dans l’enceinte de la Kaaba. Le vénérable ʿAbdullah ibn Masʿud dit : « Avant la conversion de ʿUmar à l’islam, nous ne pouvions pas prier publiquement devant la Kaaba. Lorsque ʿUmar embrassa l’islam, il affronta les Qurayshites et pria dans la Kaaba ; nous priâmes alors avec lui. »

C’est ainsi que, malgré l’extrême violence, les meilleurs parmi les ennemis commencèrent progressivement à rejoindre l’islam.

La conversion de Hamza

L’histoire de Hamza est presque similaire. Ce jeune homme de La Mecque était à la fois intelligent, courageux et influent. Parmi les oncles du Prophète, paix et bénédiction d’Allah sur lui, il était, après Abu Talib, le seul qui l’aimait malgré leurs divergences d’opinion. Il n’avait que deux ou trois ans de plus que lui. Comme ils avaient presque le même âge, l’oncle et le neveu étaient très proches durant leur enfance.

L’incident eut lieu près du mont Safa : Abu Jahl humilia le Prophète, paix et bénédiction d’Allah sur lui, et l’insulta dans les termes les plus grossiers. Le Prophète fit preuve de patience et ne prit aucune revanche sur cette humiliation. Par hasard, une servante fut témoin de la scène. Hamza était alors parti chasser. Dès qu’il revint, son arc à la main, la servante lui raconta ce qui s’était passé et lui dit : « Ah ! Si seulement tu avais pu voir de tes propres yeux dans quel état se trouvait ton neveu ! » En entendant le récit, le profond sentiment d’honneur de Hamza s’éveilla. Il se rendit directement à l’assemblée des Qurayshites et se posta devant Abu Jahl. Après l’avoir frappé à la tête avec son arc, il lui demanda : « As-tu insulté Muhammad ? Si c’est le cas, sache que j’ai moi aussi adopté sa religion et que je dis tout ce qu’il dit. Si tu en as le courage, viens m’affronter. » Un homme de Banu Makhzum se leva pour soutenir Abu Jahl. Mais Abu Jahl l’arrêta en disant : « Laisse tomber, j’ai effectivement insulté très grossièrement le neveu de Hamza. » Dès lors, Hamza demeura fermement attaché à l’islam. Les Qurayshites comprirent que la force du Messager avait encore augmenté. (Sira d’Ibn Hisham, premier tome)

Le boycott et la détention

Les ennemis de l’islam, voyant l’échec de toutes leurs ruses, les progrès de l’islam et la conversion de grandes personnalités influentes, furent complètement désorientés. Au mois de Muharram de la septième année de la mission prophétique, toutes les tribus de La Mecque s’unirent et conclurent un pacte pour boycotter Banu Hashim. Il y fut décidé que, tant que Banu Hashim ne livrerait pas Muhammad, paix et bénédiction d’Allah sur lui, entre leurs mains et ne leur accorderait pas le droit de le tuer, personne n’entretiendrait de liens de parenté avec eux, ne contracterait de mariage avec eux, ne commercerait ni ne fréquenterait leur communauté, et ne laisserait parvenir jusqu’à eux aucune nourriture ni boisson. Malgré plusieurs discussions avec Abu Talib, celui-ci ne se montra pas disposé à retirer le Prophète, paix et bénédiction d’Allah sur lui, de sa protection. Pour cette raison, Banu Hashim ne pouvait pas non plus rompre avec lui. Désespérés, ils conclurent donc ce pacte. Dans le système tribal, cette décision constituait une mesure extrêmement grave et ultime. Toute la tribu de Banu Hashim se retrouva prisonnière, dans une situation désespérée, d’une vallée appelée Shiʿb Abu Talib. Cette détention dura près de trois ans. La description des épreuves qu’ils traversèrent durant cette période ferait fondre même les cœurs de pierre. Les membres de Banu Hashim en vinrent à mâcher jusqu’aux feuilles des arbres, à faire bouillir des peaux sèches et à les griller au feu pour les manger. La situation devint si terrible que, lorsque les enfants innocents de Banu Hashim pleuraient sous l’effet de la faim, leurs cris déchirants s’entendaient à une grande distance. Les Qurayshites, en entendant ces pleurs, étaient transportés de joie. Toute la tribu de Banu Hashim fut jetée dans cette captivité uniquement à cause du chef du mouvement islamique. Le boycott était si rigoureux qu’un jour, Hakim ibn Hizam, le neveu de Khadija, faisait envoyer du blé par son serviteur. En chemin, Abu Jahl l’aperçut et tenta de lui arracher le blé. C’est alors qu’Abul Bukhtari arriva également et qu’un peu de compassion humaine s’éveilla en lui. Il dit à Abu Jahl : « Allons, laisse-le donc. » Par ailleurs, Hisham ibn Amr envoyait lui aussi du blé en secret.

Hisham ibn Amr devint le premier instigateur de l’abrogation de ce pacte oppressif. Il se rendit auprès de Zuhayr ibn Umayya et lui dit : « Est-ce que cela te réjouit de manger, de boire, de t’habiller et de te marier, tandis que tes oncles maternels se retrouvent dans une situation telle qu’ils ne peuvent ni acheter ni vendre, ni se marier ? Si cette affaire concernait les oncles maternels d’Abu al-Hakam ibn Hisham (Abu Jahl), et que tu l’invitais à conclure un pacte de ce genre, il n’accepterait jamais ton invitation. » En entendant cela, Zuhayr répondit : « Que puis-je faire ? Je suis seul. Par Allah, si quelqu’un d’autre était avec moi, j’entreprendrais de faire annuler ce pacte et je ne renoncerais pas avant son abrogation. » Hisham lui dit : « Tu as déjà trouvé une deuxième personne. » Zuhayr demanda : « Qui est-ce ? » Hisham répondit : « Moi-même. » Hisham se rendit ensuite auprès de Mutʿim ibn ʿAdi et le convainquit de la même manière. Celui-ci répondit, comme Zuhayr : « Que puis-je faire seul ? » Hisham lui dit également : « Je suis avec toi. » Mutʿim répondit : « Alors, trouve une troisième personne. » Hisham dit : « J’ai déjà trouvé la troisième personne. » Il lui demanda : « Qui est-ce ? » Hisham répondit : « Zuhayr ibn Abi Umayya. » Mutʿim dit : « Il faut maintenant en trouver une quatrième. » Hisham se rendit alors auprès d’Abul Bukhtari et de Zamra ibn al-Aswad et leur parla.

Lorsque le mouvement visant à l’annulation du pacte de boycott eut progressé efficacement dans les coulisses, ils se réunirent tous pour fixer la prochaine étape. Il fut décidé que Hisham soulèverait publiquement la question. Conformément à ce plan, Hisham fit sept fois le tour de la Kaaba. Puis, s’adressant à la foule, il déclara : « Ô habitants de La Mecque, est-il convenable que nous mangions et nous habillions tandis que les Banû Hâshim se tordent de faim et ne puissent même rien acheter ? » Puis il exprima ainsi sa détermination :

« Par Allah, je ne prendrai aucun repos avant d’avoir mis en pièces ce pacte oppressif qui rompt les liens de parenté. »

Abû Jahl s’écria : « Tu es un menteur. Jamais tu ne pourras le déchirer. »

Zam‘a ibn al-Aswad répondit à Abû Jahl : « Par Allah, c’est toi le plus grand menteur. Nous n’approuvons pas ce pacte tel qu’il a été rédigé. » Abû al-Bukhtari s’écria également : « Zam‘a a raison. Nous n’approuvons pas ce pacte et nous ne le reconnaissons pas non plus. » Mut‘im le soutint en disant : « Vous avez tous deux raison. Celui qui dit le contraire se trompe. » Comme la majorité des gens continuaient à s’exprimer ainsi, Abû Jahl resta assis, le visage décomposé, et le pacte fut déchiré. Lorsque les gens le descendirent du mur de la Kaaba, ils constatèrent avec stupéfaction que les termites avaient entièrement dévoré le pacte. Seuls les mots « Bismika Allahumma » subsistaient. (Sîrat Ibn Hishâm)

L’année de la tristesse

Après la fin de la captivité, le Messager ﷺ retrouva une fois encore, avec toute sa famille, un environnement libre. Mais une période encore plus difficile allait alors commencer. C’était la dixième année de la prophétie. Le premier événement tragique qui survint cette année-là fut la mort d’Abû Tâlib, le père de ‘Alî. Le dernier refuge qui, jusqu’alors, avait protégé avec la plus grande affection le Messager ﷺ contre ses ennemis et qui, sans céder à aucune pression ni provocation, avait déjoué toutes les conspirations jusqu’au dernier moment, venait ainsi de disparaître.

La deuxième épreuve que le Messager ﷺ eut à subir cette année-là fut le décès de Khadîja, qu’Allah l’agrée. Khadîja, qu’Allah l’agrée, n’était pas seulement l’épouse du Messager ; elle faisait également partie de ce groupe privilégié qui fut le premier à embrasser la foi. Même avant le début de la prophétie, elle n’avait ménagé aucun effort pour lui témoigner sympathie et compassion. Depuis la révélation de la première Révélation jusqu’aux derniers instants précédant sa mort, elle avait assumé, sur le chemin de la vérité, le rôle de véritable compagne de vie du Messager ﷺ. Elle dépensa également de grandes sommes pour soutenir le mouvement islamique. Elle lui prodiguait des conseils à chaque étape et lui apportait une aide sincère. C’est pourquoi certains ont dit qu’elle était le ministre du Messager ﷺ. En réalité, cette remarque est juste et fondée.

D’un côté, le Messager ﷺ dut supporter ces deux épreuves successives. De l’autre, la disparition de ces deux soutiens extérieurs fit prendre à l’opposition une ampleur encore plus terrible. Désormais, l’opposition, la persécution et les sévices semblaient dépasser tous les records précédents. Mais la volonté d’Allah était peut-être que l’islam assure lui-même sa protection, qu’il se fraye lui-même son chemin et qu’il apprenne à se tenir sur ses propres pieds. Si ces soutiens terrestres n’avaient pas ainsi été retirés, la force vitale de la vérité n’aurait peut-être pas pu apparaître pleinement. C’est en raison de l’apparition de cette situation douloureuse et insupportable que cette année fut appelée l’Année de la tristesse.

Dès lors, les Quraysh commencèrent à se comporter d’une manière extrêmement barbare. Ils se mirent à lancer contre lui des jeunes voyous. Ceux-ci faisaient du vacarme. Lorsque le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) priait, ils applaudissaient. Lorsqu’il marchait dans la rue, on jetait sur lui des déchets immondes. On répandait des épines devant sa porte. Parfois, on lui passait une corde autour du cou. Parfois, on allait jusqu’à le frapper et à l’insulter ouvertement. On lui jetait de la terre au visage. Certains de ces fauves allèrent même jusqu’à commettre l’insolence la plus abjecte : ils crachèrent sur son visage lumineux. Un jour, Umm Jamîl, l’épouse d’Abû Lahab, vint jusqu’au Sanctuaire sacré en portant une pierre et en recherchant le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). Elle voulait le tuer d’un seul coup. Le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) se trouvait alors devant elle, dans le Sanctuaire sacré. Mais Allah le dissimula tellement à ses yeux qu’elle ne put absolument pas le voir. Elle revint donc, déversant sa colère devant Abû Bakr, et récita le poème suivant : « Nous avons rejeté l’obéissance à l’homme blâmé, nous avons désobéi à ses ordres et nous nourrissons de l’hostilité envers sa religion. » En réalité, déformer les noms et employer des paroles grossières sont des signes de bassesse morale et de déchéance. Lorsque l’ennemi descend au plus bas degré de la vilenie, il recourt à ces armes répugnantes.

En entendant cela, le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) disait : « Allah m’a préservé de leurs insultes. Ils insultent Muzammam, c’est-à-dire l’homme blâmé. Mais moi, je suis Muhammad. Leurs insultes ne m’atteignent donc pas. »

De même, un jour, Abû Jahl s’approcha de lui avec l’intention de le tuer en le frappant avec une pierre. Mais Allah frappa soudain Abû Jahl d’une telle peur et d’un tel effroi qu’il ne put rien faire.

Un jour, les ennemis se jetèrent tous ensemble sur le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) et lui infligèrent des tortures inhumaines. Le contexte de cet événement tragique était le suivant : les ennemis de l’islam étaient assis dans leur lieu de réunion et disaient : « Nous avons fait preuve d’une bien trop grande tolérance envers cet homme (Muhammad, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). Il n’existe aucun précédent d’une telle tolérance. » Or, précisément à ce moment-là, le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) arriva sur les lieux. Ses ennemis lui demandèrent : « Est-ce toi qui tiens tous ces propos ? » Le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) répondit avec une parfaite fermeté morale : « Oui, c’est bien moi qui tiens tous ces propos. » Alors, ils l’attaquèrent de toutes parts. Abdullâh ibn ‘Amr ibn al-‘Âs rapporte qu’il n’avait jamais vu les Quraysh aller aussi loin dans leurs excès contre le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui).

Lorsque les agresseurs s’arrêtèrent au bout d’un moment, le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) les avertit de nouveau avec cette bravoure surhumaine : « Je vous apporte un message : vous serez égorgés. » Autrement dit, le couteau de l’injustice et de la persécution que vous passez sur ma gorge, la loi immuable de l’histoire — la loi d’Allah — finira par vous égorger avec ce même couteau. Votre règne d’injustice prendra entièrement fin.

Il est difficile de déterminer avec exactitude à quelle époque ces événements se sont produits. On peut toutefois supposer qu’ils eurent lieu lorsque la violence avait atteint son paroxysme. Il est certain que ces événements se produisirent après la mort d’Abû Tâlib.

Hazrat ‘Uthmân ibn ‘Affân rapporte qu’un jour, le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) accomplissait le tawâf autour de la Ka‘ba sacrée. Les chefs qurayshites ‘Uqba ibn Abû Mu‘ayt, Abû Jahl et Umayya ibn Khalaf étaient alors assis dans le Hatîm de la Ka‘ba. Chaque fois que le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) passait devant eux, ils déversaient sur lui des insultes obscènes. Cela se produisit trois fois. Finalement, le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), le visage transformé, leur dit : « Par Allah, vous ne cesserez pas tant que le châtiment d’Allah ne s’abattra pas immédiatement sur vous. » Hazrat ‘Uthmân dit qu’aussitôt ces paroles prononcées, une telle frayeur les saisit que chacun se mit à trembler de peur. Après cela, le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) prit le chemin de sa demeure. Hazrat ‘Uthmân et les autres partirent avec lui. À ce moment-là, le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) s’adressa à ses compagnons et leur dit :

« Recevez la bonne nouvelle : Allah fera certainement triompher Sa religion, accomplira Sa parole et accordera Son aide à Sa religion. Quant à ces gens, Allah les fera bientôt égorger par vos mains. »

Remarquez que cette bonne nouvelle fut annoncée dans une situation apparemment chaotique. Pourtant, avec quelle rapidité et quelle éclatante grandeur elle se réalisa ! Le mouvement islamique sembla rendre possible l’impossible.

L’appel de l’islam à Taïf

Il est difficile de déterminer avec certitude à quel moment précis cet événement s’est produit. Certains l’ont cité comme le contexte de la révélation de la sourate Al-Muddaththir. Si l’on accepte cette opinion, il faut situer l’événement à la première époque. Mais, à en juger par sa nature, il semble plutôt s’être produit vers la fin de la période mecquoise.

Un jour, le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) sortit de chez lui à l’aube. Il parcourut les différentes ruelles de La Mecque, appelant les gens à l’islam. Mais, après avoir passé toute la journée ainsi, il ne trouva pas une seule personne qui prête l’oreille à son message. À cette époque, la nouvelle stratégie adoptée par les adversaires de l’islam consistait à s’esquiver dès qu’ils voyaient arriver le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). En effet, il suffisait d’écouter ses paroles pour que des difficultés surgissent. Si l’on s’y opposait ou si l’on engageait une discussion, cela ne faisait que contribuer davantage à leur propagation. Cette stratégie se révéla assez efficace. Même lorsqu’il rencontrait l’un ou l’autre, celui-ci lui répondait par la raillerie ou la brutalité. Comme toute sa journée avait été vaine, il rentra chez lui le cœur rempli de déception et d’abattement. Lorsqu’une personne s’avance pour venir en aide à quelqu’un et lui souhaiter du bien, tandis que celui-ci entreprend de tuer son bienfaiteur et son bienveillant, le cœur de ce dernier se trouve accablé d’une douleur insupportable ; tel était exactement l’état d’esprit du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui).

L’expérience de cette journée particulière fit naître dans l’esprit du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) l’idée que le sol de La Mecque devenait désormais stérile pour l’appel à l’islam et que tout ce qui pouvait y produire une récolte avait déjà porté ses fruits. La dégradation progressive de la situation par la suite confirma le bien-fondé de cette idée. Les derniers hommes porteurs de promesses s’étaient alors rassemblés autour du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). C’est probablement à partir de ce jour que s’affermit en lui la conviction qu’il fallait désormais agir en dehors de La Mecque. En réalité, il est naturel qu’un prédicateur perspicace et sage en vienne à penser ainsi. Lorsqu’il a accompli dans son centre initial un travail de prédication suffisamment important pour que tous ceux qui y sont aptes aient accepté l’appel et qu’il ne reste plus que des gens obstinés et rebelles, il ne gaspille pas ses forces en y demeurant, mais recherche un nouveau terrain et, en changeant de milieu, acquiert de nouvelles expériences.

C’est confronté à une telle situation que le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) décida d’agir dans les environs de La Mecque. Il choisit Taïf comme nouveau terrain de prédication. Il prit Zayd ibn Haritha avec lui. Il choisit Taïf comme nouveau terrain de prédication. Un jour, il partit de La Mecque à pied avec Zayd ibn Haritha. En chemin, il prêcha la religion d’Allah à tous les membres des tribus dont il apercevait les habitations. Le voyage aller-retour lui prit près d’un mois.

Taïf était une région exceptionnellement verdoyante et fertile, abondamment pourvue de jardins et de terres cultivées, au climat relativement frais. Ses habitants étaient très aisés et heureux, et s’adonnaient excessivement au luxe, aux plaisirs et au confort. Lorsqu’ils jouissent généralement de richesse et d’abondance matérielles, les gens oublient Allah et se consacrent à satisfaire les désirs de leurs passions. Telle était la situation des habitants de Taïf. Parmi les habitants de La Mecque, il était malgré tout naturel qu’une certaine retenue morale subsiste, en raison de leurs responsabilités dans le sacerdoce religieux et la gouvernance du pays. Mais les habitants de Taïf étaient totalement dévergondés. De plus, l’usure avait complètement anéanti leur sens de l’humanité. Se rendre dans un tel endroit signifiait donc que le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) allait dans un lieu encore pire que La Mecque.

Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui), le plus grand ami de l’humanité, arriva à Taïf et rencontra tout d’abord les chefs de la tribu des Thaqif. Ils étaient trois frères : Abd Yalil, Mas‘ud et Habib. Chacun d’eux avait pour épouse une femme issue de la tribu mecquoise des Banou Jumah. Il espérait donc qu’ils se montreraient quelque peu courtois. Le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) alla s’asseoir auprès d’eux, les invita à se tourner vers Allah dans les meilleurs termes, leur exposa en détail l’appel et sollicita leur aide et leur soutien pour établir la véritable religion d’Allah. Mais voyez quelle réponse ces trois hommes lui donnèrent :

Un frère dit : « Si c’est vraiment Allah qui t’a envoyé, alors il faut comprendre qu’Il veut profaner le revêtement de la Kaaba. »

Le deuxième frère : « Quelle étonnante chose ! Allah n’a donc trouvé personne d’autre que toi pour faire de toi Son Messager ! »

Le troisième frère : « Par Allah, je ne te parlerai pas. En effet, si tu es réellement le Messager d’Allah, comme tu le prétends, il serait extrêmement inconvenant de répondre à quelqu’un comme toi. Et si tu mens au sujet d’Allah, tu n’es pas digne qu’on te parle. »

Chacune de leurs paroles s’enfonçait dans la poitrine du Messager (s.a.s.) comme une flèche empoisonnée. Il écouta avec une patience absolue ces paroles qui lui transperçaient le cœur et les pria instamment de garder leurs propos entre eux et de ne pas exciter le peuple en les lui rapportant.

Mais ils firent exactement le contraire. Ils lancèrent à la poursuite du Messager les jeunes voyous les plus méprisables de leur ville, ainsi que leurs serviteurs et leurs esclaves, en leur disant : « Allez, chassez cet homme de la ville. » Une grande troupe de jeunes vauriens se mit en marche derrière et devant lui, en l’injuriant, en faisant du vacarme et en lui jetant des pierres. Ils visaient ses genoux afin de lui faire particulièrement mal. Sous les coups répétés des pierres, il lui arrivait de s’effondrer, incapable de bouger. Mais les voyous de Taïef le tiraient par les bras pour le remettre debout, puis lui lançaient de nouveau des pierres aux genoux et éclataient de rire en applaudissant. Le sang coulait à flots de ses blessures. Ainsi, ses chaussures furent teintées de sang à l’intérieur comme à l’extérieur. Une foule s’assembla pour assister à cet incroyable spectacle. Les voyous le chassèrent ainsi de la ville et le conduisirent près d’une vigne. Le jardin appartenait à Utba et Shayba, les fils de Rabi’a. Le Messager (s.a.s.), complètement épuisé, s’assit en s’adossant à un cep de vigne. Les propriétaires du jardin l’observaient et avaient également été quelque peu témoins des sévices qu’il avait subis auparavant.

Là, après avoir accompli deux rak‘at de prière, il fit l’invocation poignante suivante :

« Ô Allah ! Je ne me plains qu’à Toi de ma faiblesse, de mon dénuement et de mon impuissance devant les gens. C’est Toi qui es le Seigneur des pauvres et des faibles. Tu es mon Maître. À qui veux-Tu me livrer ? À un rival qui me hait, ou à un ennemi ? Toutefois, si Tu n’es pas mécontent de moi, je ne me soucie de rien. Mais si je bénéficie de Ta paix et de Ta sécurité, cela m’est plus précieux et plus vaste. Je cherche refuge auprès de la lumière et de la beauté de Ton Visage contre la crainte de tomber sous le coup de Ta colère ou de Ton châtiment, grâce auxquels toutes les ténèbres sont dissipées et tous les problèmes d’ici-bas et de l’au-delà sont résolus. Je ne désire rien d’autre que Ta satisfaction. Il n’est possible de trouver de force nulle part ailleurs qu’auprès de Toi. »

Entre-temps, le propriétaire du jardin arriva. Son cœur était rempli de compassion. Il appela son esclave chrétien, Addas, et lui fit envoyer des raisins sur un plateau. Addas apporta les raisins et s’assit devant le Messager (s.a.s.). Au moment où le Messager (s.a.s.) tendit la main vers les raisins en disant « Bismillah », Addas dit : « Par Allah, les habitants de cette ville ne prononcent jamais de telles paroles. » Le Messager (s.a.s.) lui demanda : « De quelle ville es-tu originaire et quelle est ta religion ? » Il répondit : « Je suis chrétien et originaire de Ninive. » Le Messager (s.a.s.) dit : « Tu es donc, à ce que je vois, originaire de la ville du serviteur vertueux d’Allah, Jonas fils de Matta. » Addas, étonné, demanda : « Comment connais-tu Jonas fils de Matta ? » Le Messager (s.a.s.) répondit : « C’est mon frère. Il était lui aussi prophète, et je suis moi-même prophète. » Dès qu’il entendit ces paroles, Addas se mit à embrasser les mains et les pieds du Messager (s.a.s.). En voyant cette scène, l’un des fils de Rabi’a s’irrita intérieurement. Lorsque Addas revint, il se mit à le réprimander : « Qu’étais-tu donc en train de faire ? Tu étais sur le point de renier ta propre religion ! » Addas répondit avec une profonde émotion : « Ô mon maître, il n’existe rien de meilleur que cet homme sur terre. Cet homme m’a dit une chose que nul autre qu’un prophète ne peut connaître. »

En réalité, après la mort de son oncle Abû Tâlib, le Messager (que la paix soit sur lui) se retrouva à La Mecque, en apparence totalement privé de soutien et de refuge. La puissance et l’influence de ses ennemis avaient considérablement augmenté. Il pensa donc qu’à Tâ’if, il pourrait peut-être trouver quelques serviteurs d’Allah pour le soutenir. Or c’est précisément là qu’une telle situation se produisit. De là, il se rendit à Nakhlah, où il séjourna. Puis, revenant de cet endroit, il atteignit la grotte de Hirâ. De là, il envoya un message à Mut‘im ibn ‘Adî, l’un des principaux artisans de l’annulation du pacte de boycott, lui demandant : « Pouvez-vous m’accorder votre protection ? » Un trait traditionnel du caractère national arabe était que, lorsqu’une personne demandait protection, celle-ci lui était accordée, même si elle était ennemie. Mut‘im accepta la demande du Messager (que la paix soit sur lui). Il ordonna à ses fils de patrouiller armés dans l’enceinte de la Ka‘ba et d’assurer la sécurité de Muhammad (que la paix soit sur lui). Il se rendit lui-même auprès du Messager (que la paix soit sur lui), l’accompagna à La Mecque et, monté sur son chameau, proclama : « J’ai accordé ma protection à Muhammad (que la paix soit sur lui). » Les fils de Mut‘im, l’épée dégainée, escortèrent le Messager (que la paix soit sur lui) jusqu’au Sanctuaire sacré, puis le conduisirent jusqu’à sa demeure.

L’histoire n’a pas pu nous rapporter dans son intégralité la détresse dans laquelle se trouva le Messager (que la paix soit sur lui) à Tâ’if. Un jour, ‘Â’isha (qu’Allah l’agrée) lui demanda : « Ô Messager d’Allah, avez-vous jamais connu une journée plus éprouvante que celle d’Uhud ? » Il répondit : « Quels que soient les tourments que ton peuple m’a infligés, le jour le plus pénible pour moi fut celui où, à Tâ’if, je présentai l’appel à l’islam à ‘Abd Yâlîl. Il le rejeta et me fit tant souffrir que je ne pus me mettre à l’abri qu’avec beaucoup de peine, en atteignant un lieu appelé Qarn al-Tha‘âlib. » (Al-Mawâhib al-Ladunniyya, vol. I, p. 56.)

Après que le Messager (que la paix soit sur lui) eut été épuisé et eut perdu connaissance sous l’effet des persécutions, ce fut Zayd ibn Hâritha qui le porta sur ses épaules jusqu’à l’extérieur de la ville. Le cœur attristé, il dit : « Invoquez Allah contre ces gens. » Le Messager d’Allah (que la paix soit sur lui) répondit : « Pourquoi invoquerais-je Allah contre eux ? Même s’ils ne croient pas en Allah, on peut espérer que leurs descendants adoreront certainement l’Unique Allah. »

Pendant ce voyage, Jibrîl vint lui dire : « Les anges chargés des montagnes se tiennent en votre présence. Il vous suffit de leur faire signe pour qu’ils rapprochent l’une de l’autre les deux montagnes entre lesquelles se trouvent La Mecque et Tâ’if. Les deux villes seraient alors écrasées et détruites. » Mais le noble Prophète, ami de l’humanité, n’y consentit pas.

C’est dans cette situation si désespérante que les djinns vinrent écouter la récitation du Coran par le Messager (que la paix soit sur lui) et crurent devant lui. Par cet événement, Allah Très-Haut informa le Messager (que la paix soit sur lui) que, même si tous les êtres humains de ce monde rejetaient l’appel à l’islam, il existait dans le monde qu’Il avait créé de nombreux êtres prêts à lui apporter leur soutien.

Présage d’un jour heureux

L’expérience de Tâ’if fut si tragique que, pour la surmonter, le Messager (que la paix soit sur lui) atteignit la limite extrême de la douleur et du chagrin. Ce n’est qu’après avoir atteint cette limite qu’Allah ouvre aux hommes les portes de la réussite. La société contemporaine avait apparemment abaissé le Messager (que la paix soit sur lui) au niveau le plus bas. Mais, comme conséquence inévitable, son rang fut élevé au plus haut degré auprès d’Allah.

Chaque fois qu’Allah Très-Haut envoyait Ses prophètes et suscitait ainsi un affrontement entre la vérité et le faux, Il soumettait cet affrontement à une règle précise. Cette règle était la suivante : lorsque le faux atteint la limite extrême de l’injustice, de la persécution et de la violence exercées contre les soldats de la vérité, lorsque les combattants opprimés franchissent l’une après l’autre, avec une patience et une endurance extrêmes, toutes les étapes de l’injustice et de la persécution, et qu’ils dépassent même le moment ultime, terriblement éprouvant, alors seulement le moment du secours invisible d’Allah approche. Les chemins menant au Paradis sont remplis d’épines. Quant au moment où vient la bonne nouvelle de la réussite pour ceux qui les empruntent, le Coran le décrit ainsi :

« Le malheur, l’épreuve et les calamités s’abattirent sur eux, et ils se retrouvèrent complètement désemparés. Au point que le Messager et les croyants qui l’accompagnaient s’écrièrent : “Quand viendra le secours d’Allah ?” (Parvenus à ce stade, ils reçurent cette bonne nouvelle 🙂 “Écoutez : le secours d’Allah est proche.” » (Al-Baqara : 214)

Après l’expérience de Taëf, le Messager (s.a.s.) semblait avoir franchi cette ultime épreuve. Conformément au décret d’Allah, l’avènement d’une nouvelle ère était désormais imminent, et le moment était proche d’en annoncer la bonne nouvelle. C’est précisément dans ce but que le Messager (s.a.s.) fut honoré par le Mi‘râj.

En réalité, la signification du Mi‘râj est que le Messager (s.a.s.) fut élevé au plus haut degré de proximité et de présence auprès d’Allah le Très-Haut. Le Souverain de l’univers, que le Messager (s.a.s.) représentait et au service duquel il avait enduré pendant plusieurs années toutes sortes de peines, de souffrances et d’épreuves, menant une lutte idéologique et intellectuelle contre diverses forces du mal, fit venir Son envoyé auprès de Lui afin de l’honorer de Son titre le plus éminent. Ce vaillant combattant, qui, engagé dans la lutte pour exhorter son propre peuple à accepter les vérités fondamentales relatives à la vie et à l’univers, avait subi de toutes parts des coups répétés, reçut, par le Mi‘râj, la possibilité de contempler ces vérités de près. Le dernier Prophète, engagé dans un effort total pour assurer le bien-être universel de l’humanité, fut gratifié d’un privilège exceptionnel : il put se rendre dans l’un des grands et très anciens centres de ce mouvement, Bayt al-Maqdis, puis s’élever de là vers les mondes célestes et rencontrer les anciens dirigeants de ce mouvement.

Aux prophètes précédents, il était donné de recevoir une faveur particulière en contemplant les réalités invisibles et en parvenant à la proximité d’Allah. Le Coran rapporte, d’une part, au sujet du prophète Abraham (paix sur lui), qu’on lui fit contempler le royaume des cieux et de la terre. D’autre part, le prophète Moïse (paix sur lui) fut convoqué au mont Ṭûr. Là, Allah le Très-Haut lui parla depuis l’abri d’un arbre lumineux, en proclamant : « Je suis Allah. » À une autre occasion, c’est dans un environnement tout aussi intime qu’Il lui donna les prescriptions de la Loi religieuse. En somme, tous les grands prophètes bénéficièrent, d’une manière ou d’une autre, de l’expérience du Mi‘râj. Toutefois, le Mi‘râj du Messager (s.a.s.) fut complet.

Entre l’événement de Taëf et l’Hégire, aucun événement ne fut plus important ni plus remarquable que le Mi‘râj. Lorsqu’il en informa les gens, un grand tumulte éclata à La Mecque. Il décrivit ouvertement tout ce qu’il avait vu cette nuit-là et les différents lieux où il s’était rendu. Il donna une représentation complète de l’aspect de Bayt al-Maqdis. Il décrivit également des signes certains observés en chemin, qui furent par la suite confirmés comme exacts.

La révélation particulière descendue en ce moment privilégié de proximité est celle qui nous est conservée sous la forme de la sourate Banî Isrâ’îl. Cette sourate commence précisément par le récit du Mi‘râj. Toute la sourate est imprégnée de l’inspiration du Mi‘râj. Les passages suivants de cette sourate méritent une attention particulière :

1 — En présentant l’histoire instructive des Banî Isrâ’îl, il est expliqué que la loi d’Allah traduit même les individus et les groupes les plus puissants devant le tribunal de la responsabilité ; s’ils s’égarent, ils sont châtiés par l’intermédiaire d’un autre individu ou groupe obéissant. Il est également enseigné qu’une fois parvenus à l’ère de la victoire et du succès, ils ne doivent pas, eux non plus, commencer à se comporter comme les Banî Isrâ’îl.

2 — Dans un contexte d’extrême adversité, il est proclamé d’une voix sans équivoque : la vérité est venue, le faux est vaincu (verset 89), c’est-à-dire que les ténèbres se dissiperont alors et que l’aube apparaîtra.

3- Allah Tout-Puissant lui fit également savoir que les habitants de La Mecque entreprendraient cette fois de vous chasser de La Mecque. Mais après vous avoir expulsé, ils ne pourraient pas rester longtemps en paix. (Verset 76) La prière qu’Allah enseigna au sujet de l’Hégire était formulée ainsi : « Ô mon Seigneur, fais-moi entrer par la porte de la vérité et fais-moi sortir par la porte de la vérité (de la situation actuelle), et accorde-moi, de Ta part, un pouvoir de gouvernement en guise de soutien. » (Verset 80) En incluant dans cette prière la demande du pouvoir de gouvernement, une bonne nouvelle fut implicitement annoncée : la période suivant l’Hégire serait l’ère de la domination et du gouvernement.

4- Les versets 22 à 29 exposent successivement les principes fondamentaux du système de vie islamique, afin qu’une nouvelle société et une nouvelle civilisation soient édifiées sur la base de ces principes.

Lorsqu’il portait en son cœur ces enseignements de la Révélation précédant le Mi‘raj et que le Messager (s.a.) tournait son regard vers l’avenir, il devait probablement voir descendre du ciel un immense flot de lumière. Si, dans cette atmosphère terrifiante de La Mecque, un autre dirigeant matérialiste s’était trouvé à sa place, il aurait peut-être, désespéré, abandonné tout son programme et toutes ses activités. Mais, bien qu’enveloppé par les ténèbres d’un environnement extrêmement hostile et décourageant, le Messager (s.a.) gardait la certitude que l’aube approchait. Une bouffée de la brise de cette aube semblait être venue lui murmurer à l’oreille que le soleil de l’aube nouvelle se lèverait non pas ailleurs, mais à Médine. En effet, les jeunes gens de cette ville avaient commencé à entrer dans le mouvement islamique avec une profonde satisfaction et une sincérité totale.

À la fin de sa vie mecquoise, le Messager (s.a.) était allé demander à Taïf : « Pourras-tu porter le flambeau de la vérité ? » Taïf répondit : « Je suis encore moins digne que La Mecque de cette tâche. » Après avoir entendu cette réponse décourageante, alors que le Messager (s.a.) réfléchissait à la manière de déterminer la suite de son programme, Yathrib déclara : « Je suis prête à devenir Madînat an-Nabî (la ville du Prophète). Je brandirai le flambeau de la vérité et j’illuminerai le monde entier. La loi de la vérité et de la justice sera cultivée en mon sein. Une nouvelle histoire se développera dans mon giron. » Taïf, bien que proche, s’éloigna. Yathrib, bien que lointaine, se rapprocha.

La onzième année de la mission prophétique, le jour où six révolutionnaires venus de Yathrib prêtèrent serment au Messager (s.a.), Yathrib s’était encore rapprochée. Après de longues discussions, le serment qu’ils prêtèrent de respecter le tawhid de l’islam ainsi que ses prescriptions morales fut appelé le premier pacte d’al-‘Aqaba. Ensuite, au moment du pèlerinage, un groupe encore plus nombreux vint de Médine. Eux aussi conclurent le deuxième pacte d’al-‘Aqaba au cours d’une réunion secrète, dans l’obscurité de la nuit. Ce fut un pacte entièrement animé par une conscience politique. Il y fut décidé que le Messager (s.a.) émigrerait à Médine, et il reflétait une disposition à consentir au sacrifice total : les Ansar de Médine déclarèrent qu’ils étaient prêts à combattre le monde entier aux côtés du Messager (s.a.).

C’est probablement pendant la période comprise entre le voyage à Taïf et l’Hégire que la sourate Yûsuf fut révélée. Dans cette sourate, en relatant la vie d’un autre prophète, le noble Yûsuf, une bonne nouvelle est annoncée au Messager (s.a.), tandis que ses ennemis sont avertis au sujet de leurs actes de persécution inhumains et informés de leur issue lamentable.

 

Adieu, ô La Mecque !

La violence, la terreur, la torture et la persécution constituent les dernières armes d’un ordre social instable et en déclin. Si même ces moyens ne permettent pas de soumettre l’adversaire, les opposants à la réforme se résolvent à assassiner le principal dirigeant du mouvement révolutionnaire. Les habitants de La Mecque étaient déjà impatients de haine et brûlaient de l’éliminer. Mais ils n’y étaient pas parvenus. À présent, le moment critique était arrivé. Le conflit et l’affrontement traversaient une période charnière. Le moment du règlement de comptes approchait. La situation avait évolué au point que les deux forces rivales, après avoir été triées et séparées, s’étaient complètement distinguées l’une de l’autre. Une ligne de démarcation claire s’était dessinée sur le plan de la croyance et de l’état d’esprit. Un camp était resté au-delà de cette ligne, l’autre en deçà. Aucun des deux camps n’avait plus la possibilité de franchir cette ligne de démarcation. Le mouvement islamique était désormais une force organisée et unie. Sa discipline collective était inébranlable et son niveau moral extrêmement élevé. Son argumentation était très acérée et son appel exceptionnellement séduisant. Les persécutions et les injustices infligées à ses dirigeants et à ses militants avaient le pouvoir de gagner le cœur du peuple. La petite pousse de la vérité était devenue un arbre immense. Ce qui, la veille encore, n’était pour les dirigeants de la société de la Jâhiliyya qu’une crainte purement hypothétique était aujourd’hui devenu une réalité. La réalité qui se manifestait leur lançait ce défi : si vous avez le pouvoir de repousser cette menace, repoussez-la. Sinon, dans le déferlement de lumière de l’ère nouvelle qui arrive, votre religion, vos titres et vos fonctions, ainsi que toutes vos traditions de la Jâhiliyya, seront emportés. Alors vous devrez incliner vos têtes orgueilleuses devant Muhammad et son idéal. Les dirigeants de la Jâhiliyya entendaient ce défi de l’histoire et leur inquiétude ne cessait de croître. Parvenus à ce stade, les ennemis assoiffés du sang du Messager (s.a.) se préparèrent donc mentalement à ourdir contre lui un complot terrifiant.

La Mecque, qui était devenue pour les compagnons du mouvement islamique un brasier ardent, avait de toute façon atteint le degré maximal de chaleur. Les persécutions et les sévices étaient devenus insupportables. Les brutes de Quraych, en faisant passer le rouleau compresseur de leur tyrannie, rendaient la vie des porte-étendards de la vérité misérable et avaient fini par briser leur patience. Cela signifiait clairement qu’un changement important était imminent dans cette situation, qu’une voie vers la délivrance allait inévitablement s’ouvrir et qu’un nouveau chapitre de l’histoire devait nécessairement s’ajouter. Les Quraych avaient fermé devant eux la porte d’une immense félicité. Ils s’étaient révélés indignes de devenir les pionniers du mouvement islamique. Dans cette atmosphère psychologique, après l’événement du Mi‘râj, lorsque le Messager (s.a.s.) annonça la bonne nouvelle d’un avenir lumineux et laissa entendre que la voie de l’Hégire allait s’ouvrir, suivie du commencement d’une ère de pouvoir, un nouvel espoir et un nouvel enthousiasme se répandirent parmi les musulmans. Ceux qui avaient été victimes de violences furent réconfortés et leur ardeur s’accrut. Puis, lorsque le Messager (s.a.s.) vit approcher le moment promis, ses émotions et ses sentiments atteignirent leur apogée. Il comprit, par une source invisible, que le lieu de cette future Hégire serait Médine. D’un côté, des signes évidents de la situation, notamment les deux événements de l’allégeance d‘Aqaba, et de l’autre, les informations venues d’Allah le Très-Haut, permettaient de le savoir. Dans ces circonstances, le Messager (s.a.s.) autorisa ses compagnons à partir pour Médine, et les Compagnons commencèrent à partir les uns après les autres. Progressivement, beaucoup partirent. Quartier après quartier, les maisons se vidèrent. Un jour, en voyant les maisons désertes du clan des Banû Jahsh, Abû Jahl fit cette remarque devant les autres dirigeants éminents de Quraych :

« Voilà l’œuvre de notre neveu (Muhammad, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix). Il a brisé notre unité. Il a réduit notre société en morceaux. Il a semé la division parmi nous. » (Sîrat Ibn Hishâm, tome 2, p. 114) Malgré l’envoi de ses compagnons à Médine, le Messager (s.a.s.) n’abandonna pas le centre de sa mission. Il attendait la permission d’Allah. À La Mecque, il ne restait plus aucun musulman, à l’exception d’un petit nombre de personnes que les Quraych retenaient prisonnières ou empêchaient de partir par des menaces et des intimidations. Parmi ses compagnons proches, seuls le vénérable Abû Bakr et le vénérable ‘Alî se trouvaient encore à La Mecque. Dans cette situation, les Quraych comprirent que, maintenant que les musulmans avaient trouvé un lieu d’accueil et que tous étaient partis un à un, Muhammad (s.a.s.) allait bientôt leur échapper. Il acquerrait ensuite de la puissance hors de leur portée et tirerait vengeance de tout ce qui s’était passé auparavant. Ils se réunirent alors tous au lieu de rassemblement public de La Mecque, Dâr an-Nadwa, et commencèrent à se consulter sur les mesures à prendre contre Muhammad. Une proposition fut faite : qu’il soit détenu dans une prison de fer et que la porte en soit verrouillée. On objecta qu’il était un homme dont la parole sortirait même d’une pièce de fer fermée. Il fallait chercher une autre solution. Un membre de l’assemblée proposa de l’expulser de La Mecque. Peu importait ensuite ce qui lui arriverait. Mais cette proposition suscita également des objections. Plusieurs dirent : « Ne connaissez-vous donc pas ses paroles captivantes ? Ne savez-vous pas avec quelle douceur il parle ? C’est précisément ce qui explique l’immense popularité dont il jouit auprès du peuple. Si vous prenez cette mesure, vous ne vous libérerez pas de son emprise. Il exercera une influence totale sur les Arabes et, par la force de son éloquence, les convertira à ses idées. Puis, avec tout le peuple arabe à ses côtés, il vous attaquera, vous arrachera les rênes du pouvoir et vous traitera ensuite comme bon lui semblera. » Alors l’astucieux Abû Jahl imagina une stratégie extrêmement habile. Il dit : « Il faut choisir dans chaque clan de La Mecque un jeune homme fort et puissant, leur remettre à tous une épée, et qu’ils attaquent ensemble Muhammad (s.a.s.) et le tuent. C’est ainsi que nous pourrons nous libérer de son emprise. La responsabilité de son meurtre et le prix du sang seront répartis entre tous les clans. Le clan des Banû Hâshim ne pourra pas, à lui seul, se venger de tous ces clans, et il n’osera pas non plus le faire. » Cette stratégie plut finalement à tout le monde, et la réunion conspiratrice prit fin avec une décision unanime. Le Coran rapporte ainsi ce qui s’est dit au cours de cette réunion :

« Et rappelle-toi le moment où les mécréants tramaient un complot contre toi afin de te capturer, de te tuer ou de t’expulser. Ils ourdissent leurs plans à leur guise, tandis qu’Allah élabore un plan en retour. Allah est le meilleur de ceux qui élaborent des plans. » (Sourate Al-Anfâl, 30)

Cette nuit noire, nimbée de mystère, est imminente. À midi, le Messager d’Allah (s.a.s.) se rendit chez son compagnon le plus aimé et le plus proche, Abû Bakr as-Siddîq (r.a.). Il lui annonça en secret : « J’ai obtenu la permission d’accomplir la Hégire. » Abû Bakr (r.a.) demanda la permission de devenir son compagnon de voyage. Il avait déjà obtenu cette permission avant même de la demander. L’excès de joie d’avoir reçu cet immense honneur fit monter les larmes aux yeux d’Abû Bakr. Il avait depuis longtemps bien nourri et engraissé deux chamelles en prévision de la Hégire. Les lui montrant, il dit au Messager d’Allah (s.a.s.) : « Choisissez celle des deux qui vous plaît et acceptez-la comme cadeau. » Mais le Messager d’Allah (s.a.s.), après l’en avoir longuement convaincu, acheta en la payant la chamelle appelée « Jâïda ». À la tombée de la nuit, le Messager d’Allah (s.a.s.), suivant l’indication d’Allah, ne dormit pas chez lui. Il ordonna à son autre compagnon bien-aimé, ‘Alî (r.a.), de dormir sans crainte dans son propre lit. En même temps, il lui confia les dépôts que les gens lui avaient remis et lui demanda de les restituer le matin à leurs propriétaires respectifs. Combien existe-t-il dans l’histoire d’exemples d’une si haute moralité : un homme dont un parti complote l’assassinat, mais qui, lui-même, se préoccupe de rendre les dépôts aux assassins ? Ensuite, le Messager d’Allah (s.a.s.) se rendit chez Abû Bakr as-Siddîq. Asmâ’ bint Abû Bakr coupa rapidement sa ceinture en deux morceaux ; avec l’un, elle attacha le paquet de nourriture et, avec l’autre, l’ouverture de l’outre d’eau. Ces deux voyageurs de la voie de la vérité se mirent en route dans l’obscurité de la nuit.

Aujourd’hui est le jour où le plus grand bienfaiteur et ami bienveillant de l’humanité tout entière (s.a.s.) est chassé de sa maison et de sa patrie, sans avoir commis la moindre faute. Aujourd’hui, il s’est mis en route en faisant ses adieux à toutes ces ruelles où il avait grandi en allant et venant, sur lesquelles il avait effectué des milliers de voyages pour prêcher et élever la parole de la vérité, et où il avait essuyé d’innombrables insultes et subi de nombreuses persécutions. Aujourd’hui vient pour lui le moment de prendre congé du centre spirituel sacré du Haram Sharîf, où il s’était prosterné maintes fois, avait souvent prié pour le bien-être, le bonheur et la paix de son peuple, avait récité le Coran à maintes reprises, et où, sur cette esplanade comme dans cet unique refuge garanti par la sécurité, il avait été persécuté par ses adversaires et avait entendu des paroles profondément blessantes. Aujourd’hui, il va adresser son dernier salut à la ville qui conserve les souvenirs et les œuvres sacrés d’Ibrâhîm et d’Ismâ‘îl (a.s.), la ville dont l’air et le ciel résonnent encore de ses invocations.

Qu’en accomplissant cela son cœur ait été déchiré, que ses entrailles aient été mises en pièces et que ses yeux se soient emplis d’un flot de larmes, cela est parfaitement naturel. Mais puisque ce sacrifice était nécessaire pour obtenir la satisfaction d’Allah et atteindre le but de sa vie, le meilleur des hommes n’hésita pas non plus à consentir à ce sacrifice.

Aujourd’hui, c’est comme si l’âme s’était échappée du corps de La Mecque. C’est comme si le parfum avait disparu des fleurs des jardins de La Mecque. Comme si ses sources s’étaient taries. Car les gens vertueux et dotés d’un noble caractère ont quitté sa société.

Le jeune plant de l’appel à la vérité était né sur le sol même de La Mecque. Mais les habitants de La Mecque n’eurent pas la chance d’en récolter les fruits. Ce privilège échut aux habitants de Médine et aux habitants du monde entier. Aujourd’hui, les Mecquois furent repoussés et ramenés en arrière, tandis qu’une place au premier rang fut aménagée pour les habitants de Médine. Ceux qui se considéraient comme grands, nobles et aristocrates furent abaissés à un rang inférieur. Quant à ceux que l’on regardait comme relativement inférieurs, c’est à eux que furent attribuées, ce jour-là, les places les plus élevées et les plus éminentes.

Le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) jeta un dernier regard à La Mecque et lui dit :

« Par Allah, tu es la meilleure terre d’Allah et la terre la plus aimée d’Allah. Si je n’avais pas été chassé de force d’ici, je ne t’aurais jamais quittée. » (At-Tirmidhi)

Peu après, il parvint à la grotte du mont Thawr.

Le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) avait lui-même déterminé l’itinéraire à suivre. C’est également lui qui engagea Abdallah ibn Ourayqit comme guide, moyennant une rémunération déterminée. Il passa trois jours dans la grotte. Abdallah, le fils d’Abou Bakr, apportait chaque nuit toutes les nouvelles de La Mecque. Amir ibn Fouhayra, l’esclave d’Abou Bakr, faisait paître son troupeau de moutons aux alentours de la grotte toute la journée, puis le conduisait près de la grotte à la tombée de la nuit, afin qu’Abou Bakr et le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) puissent prendre le lait dont ils avaient besoin.

Pendant ce temps, les Quraychites encerclèrent toute la nuit la maison du Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui). En outre, les quatre côtés de la ville furent également bloqués. Mais lorsqu’ils apprirent soudain que l’homme tant convoité leur avait échappé, le sol se déroba sous leurs pieds. En voyant Ali sur le lit du Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui), ils s’effondrèrent, profondément déçus, puis partirent après l’avoir copieusement réprimandé pour se défouler. Des hommes furent envoyés à sa recherche dans toutes les directions. Mais aucune trace ne fut trouvée. Un groupe, après avoir parcouru une grande distance, arriva juste devant l’entrée de la grotte du mont Thawr. De l’intérieur, on pouvait même voir leurs pieds. Il est difficile de décrire avec des mots combien ce moment fut terriblement critique et délicat. Abou Bakr devint inquiet à l’idée que ces hommes entrent dans la grotte, car tout le mouvement islamique serait alors menacé. Dans une telle situation, Abou Bakr éprouva les sentiments qu’aurait éprouvés tout être humain doté d’une nature humaine ordinaire. Cependant, puisque le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) avait reçu certaines promesses d’Allah, ainsi que l’assurance de Son aide et de Sa protection, il savait avec certitude qu’Allah nous préserverait. Pourtant, de même que Moïse avait reçu par révélation cette parole rassurante : « N’aie pas peur », le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) la reçut lui aussi. Il dit à son compagnon Abou Bakr : « Ne t’inquiète pas, Allah est avec nous. » Ainsi, ceux qui étaient arrivés près de l’entrée de la grotte repartirent sans aller plus loin.

Après être resté trois jours dans la grotte, le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) en sortit avec Abou Bakr et le guide Amir ibn Fouhayra. Afin que les espions quraychites ne puissent pas les suivre, ils empruntèrent le long chemin du littoral au lieu de la route habituelle. Pendant ce temps, on annonça à La Mecque que quiconque parviendrait à tuer ou à capturer l’un des deux hommes, Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui) ou Abou Bakr, recevrait des centaines de chameaux en récompense. Beaucoup se mirent à les rechercher. Souراقah ibn Jousham apprit que deux hommes correspondant à cette description avaient été aperçus sur la route côtière. Il partit au galop, une lance à la main. Dès que Souراقah fut près d’eux et se lança à leur poursuite à vive allure, les deux pattes avant de son cheval s’enfoncèrent dans le sol. Après avoir tenté deux ou trois fois, sans succès, de le dégager, Souراقah demanda pardon et sollicita également un écrit lui garantissant la sécurité. Cela signifie qu’il comprit que, par l’intermédiaire de ces hommes, une nouvelle ère était sur le point de commencer. L’engagement de sécurité lui fut remis par écrit. Cet engagement se révéla utile le jour de la conquête de La Mecque. À cette occasion, le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) annonça aussi à Souৰাকah cette bonne nouvelle : « Ô Souৰাকah, vois quel sera ton rang le jour où tu porteras les bracelets du souverain d’Iran. » Cette prophétie s’accomplit sous le califat de Omar, lors de la conquête de l’Iran. À cette époque, Zoubayr arrivait de Syrie avec une caravane de marchands. En chemin, il rencontra le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) et Abou Bakr, et leur offrit à tous deux des vêtements blancs.

Au cours de ce voyage, Barîda al-Aslamî vint également à leur rencontre, accompagné de soixante-dix compagnons. En réalité, ils étaient partis dans l’espoir d’obtenir une récompense. Mais dès qu’il s’approcha, un changement s’opéra en Barîda. Lors de la présentation, lorsque le Messager (s.a.) lui annonça la bonne nouvelle en disant : « Ta part est déjà déterminée » (c’est-à-dire qu’il était déjà déterminé que toi aussi, tu contribuerais à l’établissement de l’islam), Barîda embrassa alors l’islam avec ses soixante-dix compagnons. Puis Barîda dit : « Lorsque le Messager (s.a.) entrera à Médine, il devrait y avoir un étendard devant lui. » Le Messager (s.a.) donna son accord, attacha son propre turban à la pointe d’une lance et le remit à Barîda. C’est sous cet étendard que cette caravane entra à Médine.

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« Vous serez certainement éprouvés dans vos personnes et vos biens. Et vous entendrez certainement beaucoup de paroles pénibles de la part des gens du Livre et des polythéistes. Mais si vous demeurez fermes face à toutes ces épreuves et vous abstenez de toute indécence, ce sera sans aucun doute une œuvre de grand courage. » (Âl ‘Imrân, 186)

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« Vous vous êtes montrés envers moi aussi malveillants que peuvent l’être les proches d’un prophète envers lui. Vous m’avez traité de menteur, tandis que d’autres ont attesté ma véracité. Vous m’avez expulsé de ma patrie, tandis que d’autres m’ont accueilli chez eux. Vous m’avez fait la guerre, tandis que d’autres m’ont apporté leur soutien. »

— Discours du Messager (s.a.) adressé aux dépouilles des polythéistes sur le champ de bataille de Badr.

 

Chapitre : 4

L’Ami de l’humanité (s.a.) dans la période médinoise : le tournant de l’histoire

« À l’aube, Oumm Ahmad me vit partir sous la protection de Celui que je crains sans même l’avoir vu. Elle se mit alors à dire : “Si tu dois vraiment partir, ne va pas à Yathrib ; emmène-nous ailleurs.”

Je lui répondis : “Désormais, Yathrib est notre destination. Le serviteur se met en route dans la direction où le Miséricordieux Allah veut le conduire.”

Nous avons laissé derrière nous tant de chers compagnons et de bienveillants amis, et nous avons vu tant de femmes accablées de douleur verser des larmes, qu’il est impossible de les dénombrer.

Tu penses donc que nous quittons notre patrie afin d’acquérir la capacité de nous venger de ceux qui nous ont expulsés. Pourtant, nous avons un autre objectif.

D’un côté, il y a nous ; de l’autre, il y a ces amis à nous qui se sont éloignés du droit chemin, ont employé contre nous les armes de la persécution et ont semé le trouble.

L’un de ces deux camps en conflit a eu la chance de déployer l’étendard de la vérité et a été guidé sur le droit chemin. Quant à l’autre, il va être confronté au châtiment d’Allah.

Bien qu’ils soient nos proches parents par le sang, là où n’existe pas de relation sincère fondée sur l’unité des idéaux et des objectifs, le seul lien du sang ne vaut rien.

Un jour viendra où votre unité sera brisée en mille morceaux. Votre existence collective sera disloquée. Alors, tu sauras parfaitement, parmi nos deux groupes, lesquels sont sur le chemin de la vérité. »

(Résumé du poème d’Abou Ahmad ibn Jahsh sur l’hégire)

L’époque mecquoise de la vie du Prophète Muhammad, le plus grand ami de l’humanité et le créateur de la plus grande histoire du monde, fut l’époque de l’appel et de la propagation de l’idéal. L’époque médinoise fut celle de l’accession au pouvoir. À La Mecque, des hommes ont été formés. À Médine, un système collectif a été établi. À La Mecque, les matériaux ont été préparés. À Médine, l’édifice a été construit.

En raison de cette différence, les gens ordinaires qui étudient superficiellement le Coran, la vie du Prophète et l’histoire de l’islam pensent que la période d’épreuves traversée par le mouvement islamique et son appelant s’est entièrement déroulée à La Mecque. À Médine, l’opposition n’aurait pas été aussi intense ni aussi violente, et il n’y aurait pas eu un environnement aussi insupportable de persécution permanente que celui qui existait à La Mecque. On pense du moins que, durant l’époque médinoise, l’opposition et l’hostilité avaient pris la forme de sabres dégainés et s’étaient transportées sur le champ de bataille. L’époque des comportements vils et abjects de la part des ennemis aurait été révolue. Mais la réalité était tout autre. Il est vrai qu’à l’époque médinoise, le principal groupe d’opposition, les Quraychites, lançait un défi direct face à face sur le champ de bataille. Mais il est également indéniable que, du fait du renforcement du mouvement islamique, de nouveaux ennemis étaient apparus. Dans leurs méfaits, ces ennemis n’étaient en rien inférieurs aux Mecquois. Leurs complots incessants ont harcelé et embarrassé le Messager, paix sur lui, et ses Compagnons du début à la fin, et ils n’ont négligé aucun effort pour entraver l’œuvre de renouveau.

Une règle immuable de l’histoire veut que, plus l’œuvre de réforme, de rectification et de renouveau progresse, plus les groupes opposés à la réforme et réfractaires à l’action s’acharnent, dans leur élan d’hostilité, à la réduire à néant et à la détruire. Finalement, lorsqu’elle est délivrée du gibet de la persécution et accède d’un bond au trône du pouvoir, la haine et le désir de vengeance du faux deviennent sans limites. C’est précisément dans ce contexte qu’une nouvelle société islamique et un État bienfaisant et pacifique furent établis à Médine.

L’environnement particulier de Médine

D’un point de vue historique, il est extrêmement important de constater que l’environnement politique et religieux de Médine était totalement différent de celui de La Mecque. C’est pourquoi le jeune plant de l’islam, qui ne pouvait même pas croître à La Mecque dans un environnement extrêmement hostile, se développa rapidement à Médine dès qu’il y fut planté, déploya ses feuilles et ses branches, puis commença à porter ses fruits.

La première différence était que toute la population de La Mecque et de ses environs était profondément liée. Ces tribus, qui partageaient la même religion, étaient liées par des pactes mutuels, et les Quraychites exerçaient sur elles un contrôle et une domination complets. En revanche, deux populations de nature différente vivaient à Médine et dans ses environs, et des conflits, des querelles et des tensions régnaient entre elles.

Médine était l’ancienne ville appelée « Yathrib », fondée par les Juifs. Comme leur population ne cessait de s’accroître dans la région, de nouvelles colonies juives s’étaient établies autour de Médine. De petites forteresses militaires y avaient également été construites. Ainsi, toute la région se trouvait sous l’influence religieuse et politique des Juifs.

Le deuxième peuple était celui des Ansar. Leur patrie d’origine était le Yémen. Ils descendaient de Qahtan. Les survivants de la terrible destruction provoquée par la célèbre inondation du Yémen se dispersèrent dans différentes directions. À cette époque, les deux frères Aws et Khazraj, issus de la tribu de Qahtan, vinrent s’installer à Médine. Par la suite, d’autres personnes purent également les rejoindre. Toutefois, c’est par l’arrivée de ces nouveaux venus que cette région se peupla de nouveaux habitants. Leur descendance s’agrandit ensuite et, peu à peu, une nouvelle puissance émergea. Au début, ils voulurent vivre à l’écart de la société et de la culture juives. Mais, sous la pression de l’influence et de la puissance de la communauté juive déjà solidement implantée, ils furent contraints de conclure avec elle un pacte d’alliance. Cette alliance fondée sur un pacte se poursuivit longtemps de manière harmonieuse. Mais dès que les Juifs comprirent que la puissance croissante des Ansar constituait une menace pour leur influence et leur prestige, ils rompirent leurs relations d’alliance.

Parmi les Juifs apparut un chef débauché nommé Fityun. Usant de sa force, il décréta que toute fille qui se marierait dans son territoire devrait d’abord devenir la compagne de son lit pendant sa nuit de plaisir avant de pouvoir entrer dans la vie conjugale. On comprend jusqu’où étaient parvenues la déchéance morale et la perversion des Juifs, puisqu’ils se soumirent à cet ordre. Mais, à cause de ce décret satanique, le sentiment de dignité des Ansar finit un jour par se révolter. La sœur de Malik ibn Ajlan allait se marier. Or, le jour même où le fiancé arriva, Fityun passa entièrement nu devant Malik. Lorsque Malik le réprimanda, il lui répondit que, le lendemain, il devrait affronter une situation encore plus humiliante. Pris de colère, Malik tua Fityun, puis s’enfuit en Syrie. Le roi ghassanide Abu Jabala y régnait alors. Lorsqu’il apprit ce qui s’était passé, il attaqua Médine, tua les principaux chefs juifs et récompensa Aws et Khazraj. Ces événements affaiblirent la puissance des Juifs et renforcèrent celle des Ansar.

En somme, les relations entre les Juifs et les Ansar furent toujours marquées par les conflits et les affrontements. Mais, faute d’idéal ou d’objectif, l’unité interne des Ansar ne put s’établir sur une base solide. Les querelles et les dissensions réciproques rongèrent leur puissance comme les vers rongent le bois et la détruisirent. Ainsi, une guerre appelée Bu’ath finit par éclater entre les tribus d’Aws et de Khazraj, au cours de laquelle de nombreuses personnalités importantes des deux camps furent tuées. Ils se retrouvèrent ainsi de nouveau impuissants face aux Juifs. Dans cette situation, ils furent contraints, quelque temps auparavant, de demander une alliance aux Quraysh. Mais, pour diverses raisons, cette initiative échoua.

D’autre part, l’une des raisons de la domination et du prestige des Juifs résidait dans leur autorité religieuse. Ils possédaient la Torah. Grâce à cela, ils étaient les porte-étendards d’un système religieux distinct ; ils disposaient d’une croyance et d’un patrimoine idéologique propres, de certains principes moraux, de lois et de règles religieuses, de traditions, ainsi que de règles particulières pour l’accomplissement du culte. À cet égard, les Ansar, pour ainsi dire, n’avaient rien. Ils dépendaient des Juifs pour toutes ces questions. C’est dans leur Bayt al-Maqdis, qui était alors le centre de l’enseignement religieux juif, qu’ils recevaient leur instruction. Même lorsqu’une femme ansarie ne parvenait pas à avoir d’enfant survivant, elle faisait le vœu que, si elle avait un enfant vivant, elle le ferait devenir juif. Les Ansar étaient ainsi habités par un sentiment d’infériorité. Blessés dans leur amour-propre et leur sentiment de prestige, ils demeuraient constamment troublés au fond d’eux-mêmes. Toutes ces informations montrent que, dans le contexte médinois, les Juifs et les Ansar étaient en proie aux conflits et aux querelles, et que leurs relations réciproques étaient profondément marquées par la rivalité.

Il convient de signaler que les Juifs fanfaronnaient souvent devant les Ansar en disant : « Le dernier Prophète viendra bientôt. Lorsqu’il viendra, nous nous unirons à lui et nous vous réglerons votre compte. » À cause de cette menace et de cette prophétie des Juifs, les Ansar se mirent eux aussi à compter les jours dans l’attente du Prophète annoncé. Ils résolurent intérieurement que, lorsqu’il apparaîtrait, ils seraient les premiers à rejoindre son parti. C’est effectivement ce qui se produisit. Ceux qui avaient fait la prophétie en furent privés. Les Juifs voulurent faire battre les Ansar, mais ce furent eux qui furent battus par leurs propres mains. (Sîrat al-Nabî : Shiblî Nu‘mânî)

En considérant cet environnement et ce contexte de Médine, on comprend pourquoi le milieu présent devint plus favorable au mouvement islamique que celui de La Mecque.

Le mouvement islamique à Médine

La Mecque avait entendu l’appel de l’islam pendant treize longues années. Elle en avait également appris les arguments. En outre, le caractère et le rôle d’une personnalité incomparable, illuminée par la lumière de l’islam, se manifestaient devant elle dans toute leur splendeur. Les porte-étendards de l’islam, écrasés sous les roues de l’oppression et de la persécution, criaient pourtant : « Ahad, ahad ! » (« Allah est Un, Allah est Un ! »). Malgré cela, l’environnement général de La Mecque rejeta cet appel du début à la fin.

Mais dès que l’appel parvint à Médine, le cri « Labbaïk » (« Nous acceptons ») s’y éleva. Le premier jeune homme de Médine à embrasser l’islam fut Souwaïd ibn Samit. Il était à la fois un poète talentueux, un cavalier habile et un guerrier courageux. De tels jeunes gens deviennent généralement les soldats des mouvements révolutionnaires, participent à tout programme de développement et de construction et y consacrent tous leurs biens. Lorsque ce jeune homme vint à La Mecque, le Messager (S.A.S.) le rencontra comme à son habitude et l’invita à l’islam. Souwaïd dit : « J’ai auprès de moi quelque chose de semblable, qui s’appelle les Feuillets de Luqman. » Il lui en récita même quelques passages. Ensuite, le Messager (S.A.S.) lui récita le Coran. Voyez ce qu’est une conscience débarrassée de la précipitation et de la haine. Souwaïd s’écria aussitôt : « Voilà une parole encore plus belle ! » L’appel du Messager (S.A.S.) s’enracina alors profondément dans son cœur. Mais, chose regrettable, il fut tué par les Khazrajites peu après son retour de La Mecque. Certains ont rapporté qu’au moment de sa mort, il était musulman et qu’il prononçait le cri « Allahou Akbar ». (Sîrat Ibn Hichâm, tome 2, p. 67-68)

Le deuxième jeune homme de Médine à être touché par l’appel à l’islam s’appelait Iyas ibn Mu‘adh. Cet homme était membre d’une délégation de Médine. Cette délégation était venue à La Mecque dans l’espoir de conclure avec les Quraychites un pacte d’alliance contre les Khazrajites et d’obtenir leur aide. Le Messager (S.A.S.) exposa l’appel à l’islam aux membres de cette délégation et leur récita le Coran. Iyas ibn Mu‘adh n’était alors encore qu’un adolescent. Il dit : « Ô mes compagnons, ce à quoi vous êtes appelés est bien meilleur que la raison pour laquelle vous êtes venus. » Le chef de la délégation, Abou al-Housayr, lui jeta aussitôt de la terre au visage. Il voulait ainsi dire : « Pourquoi viens-tu encore semer le trouble parmi nous ? » Il ajouta : « Nous ne sommes pas venus pour cela. » Abou al-Housayr était impatient d’obtenir l’aide des Quraychites. Il savait que s’ils acceptaient l’appel de Muhammad (S.A.S.), toute possibilité d’obtenir l’aide des Quraychites serait définitivement fermée. Iyas se tut, certes, mais l’appel de l’islam pénétra dans son cœur. La délégation retourna à Médine. Il est regrettable que ce jeune homme conscient mourût lui aussi peu après, emporté par la bataille de Bu‘âth.

Au cours de la onzième année de la mission prophétique, le Messager (S.A.S.) eut une longue discussion lors d’une rencontre avec la délégation venue de Médine. Après avoir entendu son appel, ses membres se dirent les uns aux autres : « Sachez avec certitude que cet homme est bien le Prophète dont les Juifs vous parlent depuis toujours. Ne laissons donc pas les Juifs devenir ses alliés avant nous. » Alors Allah ouvrit leurs cœurs, et ils ancrèrent tous profondément l’islam dans leur cœur. Puis ils dirent :

« Nous avons rompu nos liens avec notre peuple. Il n’existe probablement aucune nation où l’inimitié, les querelles et les conflits soient aussi nombreux parmi nous. Il se peut qu’Allah réunisse de nouveau notre peuple par l’intermédiaire du Messager (S.A.S.). Après être retournés auprès des nôtres, nous les inviterons à suivre la religion du Messager (S.A.S.) et nous leur exprimerons la même attitude envers cette religion que celle que nous avons exprimée devant lui. Si Allah les amène ensuite à s’accorder au sujet de cette religion, alors il sera certainement l’homme le plus puissant. » (Sîrat Ibn Hichâm)

L’appel que les habitants de La Mecque considéraient comme une cause de division, les habitants de Médine en virent dès le premier regard le fondement de leur unité. Les membres de ce premier groupe de Médinois, organisé à La Mecque pour hisser l’étendard du mouvement islamique, étaient au nombre de six :

(1) Aboul-Haytham ibn al-Tayyi (2) As‘ad ibn Zourâra (3) ‘Awf ibn Hârith (4) Râfi‘ ibn Mâlik al-Azlan (5) Qutba ibn ‘Âmir (6) Jâbir ibn ‘Abdallah.

Après le retour de ces hommes à Médine, ils y suscitèrent un nouvel enthousiasme et un nouvel éveil. L’appel à l’islam y gagna en popularité et commença à se répandre largement. Il n’y avait aucune famille parmi celles des Ansar où l’on ne parlait pas de Muhammad (S.A.S.).

La première allégeance d’al-‘Aqaba

L’année suivante, c’est-à-dire la douzième année de la mission prophétique, douze hommes vinrent de Médine et prêtèrent serment d’allégeance. Ce serment est connu sous le nom de « serment des femmes ». Il porte ce nom parce que seuls des engagements portant sur les principes fondamentaux y furent pris et qu’il ne comportait aucune disposition relative à la guerre ou aux combats. Voici le texte de cet engagement de foi :

« Nous n’associerons personne à Allah, nous ne volerons pas, nous ne commettrons pas d’adultère, nous ne tuerons pas nos enfants, nous ne lancerons pas sciemment de fausses accusations contre qui que ce soit et nous ne désobéirons pas à Muhammad, paix et bénédiction d’Allah sur lui, dans ce qui est convenable. »

Lorsque ce groupe se mit en route pour Médine, le Messager, paix et bénédiction d’Allah sur lui, chargea Mus‘ab ibn ‘Umayr d’y accomplir la mission de prédication de l’islam. Il lui confia la responsabilité d’y enseigner le Coran aux musulmans, de leur transmettre les enseignements de l’islam et de leur donner une connaissance détaillée et correcte de cette religion. Il dirigeait également la prière et enseignait les idéaux islamiques ainsi que les principes de la morale islamique. (Sîrat Ibn Hichâm)

La conversion à l’islam de deux chefs

As‘ad ibn Zurâra, le propriétaire de la maison où résidait Mus‘ab, le prédicateur de l’islam désigné par le Messager, paix et bénédiction d’Allah sur lui, partit un jour avec Mus‘ab en direction des habitations des tribus des Banû ‘Abd al-Achhal et des Banû Zafar afin d’y prêcher. Ils arrivèrent près de l’enceinte des habitations des Banû Zafar, à proximité d’un puits appelé Marâq. Quelques personnes ayant accepté l’islam se rassemblèrent alors auprès d’eux. Les deux chefs des Banû ‘Abd al-Achhal, Sa‘d ibn Mu‘âdh et Usayd ibn Hudayr, suivaient encore la religion de leur tribu, c’est-à-dire le paganisme. Sa‘d ibn Mu‘âdh était déjà furieux des activités de prédication menées par As‘ad ibn Zurâra et Mus‘ab. En apprenant l’arrivée de ces deux hommes, il dit à Usayd à voix basse : « Ces deux hommes viennent tromper les faibles parmi nous et les égarer. Va leur interdire de venir chez nous. Si As‘ad ibn Zurâra n’était pas mon cousin maternel, je ne te le demanderais pas : je m’occuperais moi-même de lui. » Lorsque la réunion de prédication commença, Usayd, conformément aux instructions de Sa‘d ibn Mu‘âdh, s’approcha d’eux en brandissant une lance. Après être resté un instant immobile, il leur parla durement : « Pourquoi êtes-vous venus ici ? Vous égarez nos faibles. Si vous tenez à la vie, quittez immédiatement notre territoire. » Mus‘ab lui répondit avec douceur : « Asseyez-vous un moment et écoutez-nous attentivement. Si, après nous avoir entendus, vous trouvez nos paroles bonnes, vous les accepterez ; sinon, vous les rejetterez. » Usayd se calma quelque peu en l’entendant. Il posa sa lance et s’assit paisiblement auprès d’As‘ad et de Mus‘ab. Mus‘ab commença à parler et lui récita le Coran. Avant même qu’Usayd ne dise quoi que ce soit, ils avaient perçu, à l’expression de son visage, qu’il était disposé à accepter l’islam. Finalement, Usayd s’exclama : « Que ces paroles sont belles et combien elles sont séduisantes ! » Puis il demanda : « Que faites-vous lorsque vous acceptez l’islam ? » Tous deux répondirent : « Va te laver, purifie-toi, lave tes vêtements, puis témoigne de la vérité et accomplis la prière. » Usayd, qui se tenait peu auparavant la lance pointée vers eux, avait maintenant dans le cœur la lance vivifiante de l’islam. Il se leva, alla prendre un bain, se purifia, puis accomplit deux unités de prière. Après la prière, Usayd dit : « J’ai encore un homme avec moi. S’il rejoint lui aussi votre groupe, personne d’autre dans la tribu ne s’y opposera. Je vais immédiatement le chercher. C’est Sa‘d ibn Mu‘âdh. » Il se rendit aussitôt auprès de Sa‘d, sa lance à la main. Une assemblée se tint sur place. Dès qu’il vit Usayd de loin, Mu‘âdh dit à ses compagnons : « Je le jure par Allah, Usayd n’a plus le même visage que lorsqu’il est parti. » Puis il lui demanda : « Dis-moi, pourquoi es-tu venu ? » Usayd répondit simplement : « J’ai parlé avec eux deux. Je le jure par Allah, je n’ai perçu de leur part aucune menace. Je leur ai interdit de venir, et nous ferons ce que tu nous diras. » Puis, pour exciter Sa‘d, il ajouta aussitôt : « Les Banû Hâritha veulent tuer As‘ad ibn Zurâra. Bien qu’ils sachent qu’As‘ad est ton parent, ils veulent le faire pour t’humilier. » Sa‘d, craignant que les Banû Hâritha ne lui portent atteinte, entra en colère. Il arracha la lance des mains d’Usayd et se rendit auprès d’As‘ad et de Mus‘ab. Mais, en arrivant, il les trouva tous deux assis paisiblement. Mu‘âdh raconte : « Je compris immédiatement qu’Usayd m’avait envoyé ici par ruse afin que j’entende directement leur conversation. Après l’avoir vivement blâmé intérieurement, je me tins devant eux et dis à As‘ad ibn Zurâra : “Vous venez nous tenir des propos que nous détestons.” » Mus‘ab répondit avec douceur : « Calmez-vous un peu et écoutez-nous. Si cela vous plaît, acceptez-le ; sinon, nous ne vous présenterons pas ce que vous détestez. » Sa‘d se calma et dit : « Tu as parlé avec équité. » Lorsque Sa‘d se fut assis, Mus‘ab lui exposa le message de l’islam et lui récita le Coran. La même scène qu’avec Usayd se reproduisit. Avant même que Sa‘d ne dise quoi que ce soit, les signes de l’acceptation de l’islam apparurent sur son visage. En quelques instants, le second chef accepta l’islam.

Lorsque Sa‘d ibn Mu‘âdh revint, porteur d’une « nouvelle vie », les membres de l’assemblée tribale dirent, en voyant son visage de loin, qu’il avait changé. Dès son arrivée, Sa‘d leur demanda : « Ô membres de la tribu des Banû ‘Abd al-Achhal, quelle est votre opinion à mon sujet ? » Tous répondirent : « Tu es notre chef. Ton opinion est plus mûrie que la nôtre. Tu es le plus vertueux et le plus bienfaisant d’entre nous. » Sa‘d dit : « Sachez donc ceci : tant que vous n’aurez pas cru en Allah et en Son Messager, il m’est interdit de parler à vos hommes et à vos femmes. » Dès lors, que restait-il à faire ? Tous les hommes et toutes les femmes de la tribu embrassèrent l’islam d’un seul élan.

Lorsque, grâce à ces deux chefs, la force du mouvement islamique se fut considérablement accrue, la prédication s’intensifia elle aussi, et l’islam se répandit de maison en maison et de tribu en tribu.

Le deuxième serment d’allégeance d’al-‘Aqaba

Entre-temps, la saison du pèlerinage arriva. Cette fois, un grand nombre de musulmans vinrent de Médine à La Mecque, car l’islam se répandait largement sur le sol de Médine. Animés par l’enthousiasme religieux de leur nouvelle foi, ces nouveaux musulmans de Médine vinrent à La Mecque à l’occasion du pèlerinage et, à la faveur de la nuit, échappant au regard des Qurayshites, rencontrèrent leur chef bien-aimé, le Messager (paix et salut sur lui). Un nouveau serment d’allégeance fut alors prêté. Toutefois, le serment de cette fois était bien plus avancé que le « serment des femmes ». Dans le premier serment, une seule clause revêtait une portée politique. Il s’agissait de la promesse suivante : « Nous ne désobéirons pas aux ordres justes de Muhammad (paix et salut sur lui). » Mais cette fois, en assumant tous les risques, une dimension politique fut incluse. Selon les termes de ce serment d’allégeance, aider Muhammad (paix et salut sur lui) signifiait entrer en guerre contre les Qurayshites et l’ensemble de la nation arabe. Le second serment d’allégeance fut en réalité conclu précisément dans cette perspective. Au cours des discussions, ces soldats yathribites du mouvement islamique, ayant pleinement compris les éventualités futures, dirent : « Nous devrons rompre tous les pactes que nous avons conclus avec les habitants de Yathrib (c’est-à-dire les Juifs). Après cette rupture, il ne faudrait pas que, si Allah vous accorde la victoire, vous retourniez auprès des gens de votre propre peuple et que vous nous abandonniez. » En réponse à cette crainte, le Messager (paix et salut sur lui) sourit légèrement et dit : « Votre sang est mon sang, vos ennemis sont mes ennemis ; je suis des vôtres et vous êtes des miens. Je combattrai ceux que vous combattrez et je conclurai la paix avec ceux avec qui vous la conclurez. » Abbas ibn Ubada dit : « Ô descendants des Khazraj ! Savez-vous à quoi vous vous engagez envers Muhammad (paix et salut sur lui) ? C’est un engagement à combattre les habitants de la terre entière. » Les membres de la délégation répondirent en pleine conscience de leur responsabilité : « Nous nous engageons à continuer de vous apporter aide et soutien, même au prix de la destruction de tous nos biens et de la mise à mort de nos chefs tribaux. » En raison de la nature particulière de ce serment d’allégeance, il fut appelé « Bayʿat al-Harb », ou « l’engagement militaire ». L’une de ses conditions fondamentales était la suivante : « Que nous soyons dans la difficulté ou l’abondance, dans le bonheur ou le malheur, quelle que soit notre situation, nous écouterons chacune des instructions du Messager (paix et salut sur lui) et nous lui obéirons ; nous donnerons la priorité à ses ordres sur nous-mêmes et nous ne nous querellerons pas avec les dirigeants ni avec les responsables. Si quelqu’un nous blâme ou nous réprimande au sujet de la religion d’Allah, nous n’en tiendrons aucun compte. »

Ce serment d’allégeance peut en réalité être considéré comme la pierre angulaire de l’État islamique. On peut également le qualifier de prélude à l’Hégire. Par ce serment, les futurs citoyens de l’État islamique à venir acceptèrent volontairement et avec joie l’autorité politique de Muhammad (paix et salut sur lui). En outre, le système d’obéissance fut ainsi établi.

Il ne s’agissait pas seulement de prêter un serment : les bases d’une discipline et d’un ordre collectifs furent également établies. Le dirigeant du mouvement islamique nomma, conformément à l’avis de l’organisation citoyenne, douze responsables régionaux (naqîb). Neuf d’entre eux furent choisis parmi les Khazraj et trois parmi les Aws. Il leur fut ordonné : « Vous êtes responsables de toutes les affaires de vos tribus respectives, comme les apôtres de Jésus (paix sur lui) en étaient responsables, et comme je suis moi-même responsable de mon groupe. » Ils étaient eux-mêmes les représentants du Messager (paix et salut sur lui). Avec leur nomination, la construction méthodique d’une société organisée commença.

Lorsque la nouvelle parvint aux oreilles des Qurayshites, ils se mirent à se frapper la poitrine. Entre-temps, la délégation avait déjà quitté La Mecque. On envoya des hommes à sa recherche. Saʿd ibn Ubada et Mundhir ibn ʿAmr furent arrêtés et amenés. Ils passèrent leur colère sur eux. Mais à quoi bon ? (Sîrat Ibn Hichâm, tome 2)

Une nouvelle vague du mouvement à Médine

Lorsque cette délégation revint à Médine avec un nouvel élan et un nouvel enthousiasme, la prédication commença à se développer largement et ouvertement. Lorsque des jeunes se lancent dans l’action comme initiateurs d’un changement, les générations âgées ne peuvent généralement pas leur résister longtemps. Pour comprendre quel sera l’avenir d’un mouvement, il faut savoir s’il dépend d’une population âgée ou si le sang de la jeunesse coule dans ses veines. À La Mecque, et particulièrement à Médine, presque tous ceux qui marchaient en première ligne sous la bannière du mouvement islamique étaient des jeunes. Pour donner une idée de tout ce que cette jeune génération a accompli afin de faire progresser le mouvement islamique, il me paraît nécessaire de rapporter une anecdote amusante.

Dans la tribu des Banû Salama vivait un homme âgé nommé ʿAmr ibn al-Jamûh. Il avait rapporté chez lui et installé une statue de bois appelée Manât. Le vieil homme l’adorait et consacrait jour et nuit à la nettoyer et à l’entretenir. Deux jeunes hommes des Banû Salama, Muʿâdh ibn Jabal et Muʿâdh ibn ʿAmr, avaient embrassé l’islam et étaient devenus des membres actifs du mouvement islamique. Le second était le fils du vieil homme en question. Chaque nuit, ils se levaient dans l’obscurité, traînaient d’abord la statue du vieil homme dans la boue, puis la déposaient la tête en bas dans le trou où les habitants des Banû Salama jetaient tous leurs déchets. Au matin, le vieil homme criait : « Qui s’est attaqué à mon dieu pendant la nuit ? » Puis il partait à la recherche de son dieu disparu. Après l’avoir retrouvé, il le lavait, le nettoyait et le remettait à sa place. La nuit suivante, la même scène se répétait. Le vieil homme poussait de nouveau des cris. Un jour, exaspéré, le vieil homme ʿAmr suspendit sa propre épée au cou de la statue. Il lui dit : « Par Allah, je ne sais pas qui te traite ainsi. Si tu possèdes la moindre force, alors voici l’épée que je laisse auprès de toi : essaie de te défendre. » La nuit tomba et ʿAmr s’endormit. Les deux acteurs de cette pièce arrivèrent pendant la nuit. Ils retirèrent l’épée du cou de la statue. Puis ils trouvèrent un chien mort, l’attachèrent au cou de la statue avec une corde et la jetèrent dans un puits fermé qui était rempli d’excréments et d’urine humaine. Au matin, ʿAmr constata que son dieu avait de nouveau disparu. Après l’avoir cherché et avoir découvert dans quel état pitoyable il se trouvait, il ressentit un profond bouleversement intérieur et embrassa l’islam. Cela montre le changement radical qui s’était produit à Médine.

Le nouveau centre du mouvement

Le dirigeant du mouvement islamique se demandait constamment que, si le mouvement ne parvenait pas à s’implanter à La Mecque et si la direction cruelle de La Mecque n’était pas disposée à lui donner la possibilité de bâtir un « monde nouveau », dans quelle autre région de la terre pourrait-on mobiliser toutes ses forces pour commencer cette œuvre constructive ? Son premier regard s’était porté sur l’Abyssinie, et c’est pourquoi il y avait envoyé ses compagnons. Bien que le roi Négus eût fait tout ce qui était en son pouvoir pour aider les opprimés de La Mecque, le rôle honteux des dignitaires chrétiens qui s’y trouvaient n’échappait pas au regard des musulmans. Sous l’emprise de leur influence omniprésente, il n’était pas facile d’y assurer l’essor de l’islam. De plus, il aurait fallu commencer entièrement de nouveau la prédication auprès des habitants locaux. En accomplissant cette tâche, il aurait fallu affronter, sur une terre étrangère, toutes sortes d’obstacles difficiles à surmonter. C’est pourquoi l’on cherchait un autre territoire. Lorsque Médine répondit favorablement à l’appel, l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction sur lui) entrevit une lueur d’espoir. La première Bay‘a d’Aqaba renforça encore cet espoir. Puis, après que Hadrat Mus‘ab ibn ‘Umair y eut séjourné quelque temps et y eut œuvré, le rapport qu’il remit pendant le pèlerinage, à la veille de la seconde Bay‘a d’Aqaba, donnait une description détaillée des musulmans de Médine, informait de leurs forces et de leurs capacités, et annonçait la bonne nouvelle qu’un grand nombre de musulmans viendraient accomplir le pèlerinage cette année-là. Ce rapport incitait profondément l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction sur lui) à la réflexion. L’augmentation rapide du nombre et de la force des musulmans à Médine était très encourageante. Là-bas, ils ne rencontraient pas de la part des Juifs une opposition aussi grave que celle qu’ils subissaient de la part des Quraychites à La Mecque. Les habitants de Yathrib étaient très préoccupés par le sort des compagnons de La Mecque. Les habitants de Yathrib disposaient de nombreux avantages : ils avaient des champs, des fermes et des jardins. L’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction sur lui) se disait : ne serait-il pas préférable que les musulmans de La Mecque se rendent à Médine, échappent à l’oppression des Quraychites et s’acquittent ainsi de leur devoir envers l’islam ? Il exprima donc cette idée aux membres de la délégation qui étaient venus accomplir le pèlerinage, et la Bay‘a qui fut ensuite conclue le fut précisément sur la base de ce contexte. (Hayat-e-Muhammad, Muhammad Husayn Haykal)

Dès leur retour d’Abyssinie, les musulmans se rendaient à Médine, un ou deux à la fois, avec l’autorisation de l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction sur lui). Mais après la seconde Bay‘a d’Aqaba, le mouvement s’accéléra, et il devint presque certain que Médine serait le lieu de la seconde Hijra.

Les notables de La Mecque voyaient que le mouvement islamique s’était déjà créé un nouveau bastion solide. À leurs yeux, l’avenir paraissait extrêmement menaçant. Ils comprenaient parfaitement que, si l’islam enfonçait maintenant ses racines à Médine, il deviendrait, hors de leur portée, une puissance invincible. Un jour, cette puissance les attaquerait et leur ferait payer, une à une, les conséquences de leurs agissements passés. Ils craignaient également que, puisque la route commerciale de la Syrie passait par Médine, le nouveau centre islamique établi dans cette ville ne puisse bloquer cette route. Ainsi, la ruine économique et commerciale des Quraychites de La Mecque serait assurée. Intérieurement, ils perdaient la tête, accablés par une profonde terreur et une grande anxiété. Ils ne savaient absolument pas quoi faire. Jour et nuit, ils étaient absorbés par la crainte que Muhammad (paix et bénédiction sur lui) et tout son groupe ne leur échappent. C’est à cause de cette inquiétude qu’ils finirent par comploter pour tuer l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction sur lui). Une force historique était apparue au sein même de leur maison, une force qui leur appartenait plus qu’à quiconque au monde. Par leurs propres méfaits, ils transformèrent cette force en une force « étrangère » et devinrent eux-mêmes ses ennemis. Dès lors, plus elle se renforçait, plus elle devenait pour eux un fléau mortel.

C’est pourquoi, lorsque le premier émigrant partit pour Médine, les habitants de La Mecque le maltraitèrent. Cet homme était Abou Salama ‘Abdallah ibn ‘Abd al-Asad al-Makhzoumi. Il partait en faisant monter sa femme et ses enfants sur un chameau lorsque les membres de la tribu paternelle de son épouse, les Banou Makhzoum, accoururent précipitamment et arrachèrent à Abou Salama la corde du chameau de son épouse, Oumm Salama. Ils dirent : « Nous ne pouvons pas laisser notre fille Oumm Salama devenir une vagabonde avec toi. » Émus par cet incident, les membres de la tribu d’Abou Salama s’emportèrent. Ils dirent aux Banou Makhzoum : « Si vous nous enlevez la femme de notre homme, nous ne laisserons pas notre enfant rester dans ses bras. » Ainsi, le mari, la femme et l’enfant furent tous trois séparés les uns des autres. Abou Salama se rendit à Médine dans cet état. Chaque matin, Oumm Salama venait à l’endroit situé à la périphérie de la ville et y pleurait en se lamentant. Près d’une année s’écoula ainsi, jusqu’à ce qu’un homme soit pris de compassion ; il persuada les Banou Makhzoum et fit envoyer Oumm Salama à Médine, avec son enfant, sur un chameau. La femme partit seule. Par la grâce d’Allah, elle rencontra fortuitement en chemin ‘Uthman ibn Talha, qui l’accompagna jusqu’aux environs de Médine.

Autrement dit, après l’expérience amère de la Hijra en Abyssinie, la politique des habitants de La Mecque devint la suivante : il ne fallait pas laisser les musulmans leur échapper. Si quelqu’un voulait absolument émigrer, sa tribu et sa famille resteraient en otage entre les mains des habitants de La Mecque. Cette politique fut d’abord quelque peu souple, mais elle se durcit progressivement. Ainsi, Hadrat ‘Umar, ‘Ayyash ibn Abi Rabi‘a et Hisham ibn ‘As ibn Wa’il, qui émigrèrent plus tard, durent partir si secrètement qu’ils restèrent constamment sur le qui-vive, craignant d’être arrêtés à tout moment. Hadrat ‘Umar et ‘Ayyash parvinrent à s’enfuir rapidement, par quelque moyen que ce soit. Mais Hisham fut capturé et torturé. Hadrat ‘Umar et ‘Ayyash atteignirent Médine sains et saufs. Cependant, un groupe de conspirateurs partit de La Mecque à leur poursuite. Ce groupe était composé d’Abou Jahl ibn Hisham et d’al-Harith ibn Hisham. Ils allèrent tous deux trouver ‘Ayyash et lui dirent : « Ta mère est à l’agonie. Elle a juré que, tant qu’elle n’aurait pas vu ton visage, elle ne peignerait pas ses cheveux et resterait debout sous le soleil brûlant. » Ses compagnons tentèrent longuement de convaincre ‘Ayyash qu’il ne s’agissait que d’une ruse. Ils lui dirent : « Si tu tombes une fois dans le piège de la ruse des habitants de La Mecque, ils te forceront à renoncer à l’islam. » ‘Ayyash, qui était riche, s’était également laissé tenter par l’idée de rapporter une partie de ses biens. En apprenant son intention, Hadrat ‘Umar lui dit : « Je suis plus riche que toi et je te donnerai la moitié de mes biens. Ne pars pas avec eux. » Mais ‘Ayyash n’écouta aucun de ses conseils. Hadrat ‘Umar lui dit alors : « Si tu veux vraiment y aller, prends ma chamelle rapide ; dès que tu sentiras le moindre danger, enfourche-la et échappe-toi. » Mais les intrigants de La Mecque ourdirent un tel complot qu’il fut même impossible à ‘Ayyash de s’enfuir en faisant emprunter à la chamelle un autre chemin. Ils le ligotèrent solidement. Après l’avoir ramené à La Mecque, ils dirent aux autres habitants : « Traitez de la même manière ceux d’entre vous qui veulent émigrer. »

Plus tard, ʿUmar écrivit de sa propre main une lettre à Hisham ibn al-ʿAs. Dans cette lettre, il cita ce célèbre verset : « Ô Mes serviteurs qui avez commis des injustices envers vous-mêmes, ne désespérez pas de la miséricorde d’Allah. » Hisham lut la lettre dans un lieu appelé « Mituwa », près de La Mecque, puis y réfléchit à maintes reprises. Lorsqu’il comprit qu’elle le visait lui-même, il se mit aussitôt en route à dos de chameau. Mais un récit encore plus authentique rapporte qu’un jour, après l’Hégire du Messager d’Allah vers Médine, la discussion porta dans son assemblée sur ces deux prisonniers. Le Messager d’Allah dit : « Qui m’aidera à aller libérer ʿAyyash ibn Abi Rabiʿa et Hisham ibn ʿAs ? » Walid ibn al-Mughira annonça qu’il était prêt à le faire. Sur l’ordre du Messager d’Allah, Walid partit pour La Mecque. S’approchant discrètement des habitations, il vit une femme qui emportait de la nourriture. Il lui demanda : « Où vas-tu ? » Elle répondit : « Il y a ici deux prisonniers. Je vais leur apporter à manger. » Walid la suivit. Les deux hommes étaient détenus dans une pièce sans toit. À la tombée de la nuit, il franchit le mur et les rejoignit. Puis il plaça une pierre sous les chaînes et les trancha avec son épée. Il les fit ensuite sortir, les installa sur des chameaux, et tous s’enfuirent ensemble.

La plupart des Émigrés qui avaient réussi à se rendre à Médine avaient vu tous leurs biens et leurs moyens de subsistance laissés par les habitants de La Mecque.

Mais, malgré le caractère si douloureux de l’Hégire, hommes et femmes, sans distinction, commencèrent à quitter sans hésitation leur patrie pour s’acquitter de leur devoir religieux. Le mérite miraculeux du mouvement islamique est sans égal : il avait puissamment éveillé, par son inspiration islamique, même les femmes illettrées de la société arabe barbare d’il y a des centaines d’années.

En empêchant les Émigrés de partir, les Quraysh manifestaient une intolérance extrême. En revanche, l’homme avec lequel ils étaient en pourparlers se montrait élevé comme une montagne et généreux et magnanime comme la mer. Il était l’incarnation de la patience, de la tolérance, de la dignité et de la fermeté d’esprit. C’est pourquoi il resta au centre de la daʿwa. Il lui incombait de prouver qu’il s’efforçait de s’acquitter de toutes ses responsabilités jusqu’au dernier instant. Il continuait patiemment à accomplir sa mission jusqu’à ce que la volonté d’Allah à l’encontre des habitants de La Mecque s’accomplisse pleinement. Il était tel le courageux capitaine d’un navire en train de sombrer, qui ne peut quitter le bâtiment qu’en dernier, après avoir fait monter sains et saufs tous les membres de l’équipage et tous les passagers à bord d’un autre navire.

Ce n’est que lorsqu’il ne resta plus personne, hormis ceux que les Quraysh retenaient de force ou ceux qui ne pouvaient partir pour quelque intérêt ou avantage particulier, qu’il reçut de la part du Très-Haut l’autorisation d’accomplir l’Hégire. Il ne quitta La Mecque qu’au moment où ses habitants n’étaient plus disposés à le voir vivant. Lorsque l’heure de son départ approcha, il sortit sans crainte et en toute sécurité à travers un cercle d’épées assoiffées de sang.

Médine : les instants de l’attente

À mesure que le nombre des Émigrés augmentait, Médine devenait de plus en plus animée. L’éclat de la daʿwa islamique se répandait de tous côtés. Avec l’expansion de l’islam, l’amour et l’attachement envers le porteur de son message grandissaient progressivement. Surtout après la seconde allégeance d’al-ʿAqaba, les habitants de Médine ne cessaient de regarder vers la route de La Mecque, à chaque instant. C’était comme un champ chargé de récoltes qui attendrait la venue des nuages et la chute de la pluie. Comme si tous les matériaux de construction étaient entassés, attendant que le bâtisseur de l’édifice de l’humanité arrive et commence à édifier avec eux.

Portée par le vent, la nouvelle se répandit également à Médine : Muhammad avait quitté La Mecque et avançait sur la route de l’Hégire. En l’apprenant, l’impatience atteignit naturellement son comble à Médine, et les moments d’attente devinrent insupportables.

Même sur les lèvres des petits enfants, on n’entendait que ces mots : « Le Messager (s.a.s.) arrive, le Messager (s.a.s.) arrive. » Chaque matin, les gens sortaient de chez eux, se rassemblaient à l’extérieur de la ville et attendaient. Lorsque le soleil d’été montait au-dessus de leurs têtes et que la chaleur devenait insupportable, ils retournaient chez eux en se lamentant. Le jour où le Messager (s.a.s.) arriva réellement, les gens, après s’être rassemblés comme d’habitude, étaient eux aussi en train de rentrer. Soudain, un Juif, l’ayant aperçu depuis le sommet d’une forteresse, annonça la bonne nouvelle : « Ô habitants de Yathrib, regardez ! Celui que vous attendez, ce grand homme, est arrivé. » Alors, toute la ville retentit des cris d’« Allahu Akbar ». Les gens accoururent précipitamment. La plupart des Ansar sortirent en armes.

Il établit d’abord sa résidence à Quba, une localité de la banlieue située à trois milles de Médine. La famille d’Amr ibn Awf l’accueillit avec joie et eut l’honneur de lui offrir l’hospitalité. Cette maison était en réalité un centre névralgique du mouvement islamique. Pour la plupart des émigrés, elle devint leur première étape. Certains compagnons émigrés s’y trouvaient encore. Ali, après avoir restitué les dépôts qui lui avaient été confiés, y rejoignit également son chef bien-aimé et la caravane. Il y demeura quatorze jours. Les gens continuaient à venir le rencontrer en groupes. Leur désir de voir de leurs propres yeux celui dont ils avaient déjà accepté le message du fond du cœur était sans limite. Tous se rassemblaient dans l’espoir de contempler son visage, d’entendre ses paroles douces et d’obtenir ses invocations. Rien n’était oublié : les salutations, les visites, les conversations, les invocations et les assemblées.

À Quba, le Messager (s.a.s.) posa de ses propres mains les fondations d’une mosquée. Chaque musulman participa à sa construction. La plus éminente personnalité de l’histoire du monde se mit à transporter de grosses pierres comme un simple ouvrier. On chantait également pendant le travail :

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« Celui qui construit les mosquées, récite le Coran et veille la nuit pour l’adoration est véritablement victorieux. »

Cette mosquée n’était pas simplement un assemblage de briques, de pierres et d’autres matériaux ; du Prophète (s.a.s.) au musulman ordinaire, tous avaient manifesté le plus ardent enthousiasme. C’est pourquoi le Coran dit à propos de cette mosquée :

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« C’est une mosquée dont les fondations ont été établies sur la taqwâ. »

Le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) arriva à Qouba le jeudi 8 Rabî al-Awwal de la onzième année de la prophétie. Quatorze jours plus tard, il partit avec toute sa compagnie pour Médine. De Qouba à Médine, les Ansar s’étaient alignés des deux côtés de la route pour lui souhaiter la bienvenue. Les proches de sa famille maternelle avaient pris position, spécialement armés. Les femmes, rassemblées sur les toits, se mirent à chanter des chants d’accueil :

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Les petits enfants allaient par groupes, jouaient du tambour et chantaient :

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En réponse à l’affection de ces enfants, le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) leur témoigna une tendresse particulière. Il leur parla et leur demanda : « Est-ce que vous me voulez ? » Ils répondirent : « Oui ! » Le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) dit : « Moi aussi, je vous veux. » (Sîrat an-Nabî)

Imaginez un peu quelle agitation dut naître à Médine lorsque ce moment historique lui échut ! Essayez donc de vous représenter les scènes qui se déroulèrent dans ses ruelles, ainsi que les sentiments et l’écho qui se manifestèrent dans l’air et sous le ciel !

La maison d’Abou Ayyoub al-Ansari eut l’insigne honneur de servir de résidence temporaire. Le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) y demeura sept mois.

 

Travaux de développement et de construction

Après s’être quelque peu reposé et avoir dissipé la fatigue du voyage, le Messager d’Allah (s.a.s.) entreprit des travaux de développement et de construction. Le premier travail commencé fut la construction de la mosquée. Un terrain vacant appartenant à deux orphelins fut acheté, et Hadrat Abou Ayyoub en paya lui-même le prix. C’est sur ce terrain que furent posées les fondations de la mosquée du Prophète. La mosquée n’avait pas seulement de l’importance en tant que lieu de prière ; elle fut également établie comme le centre et la source de l’État et de la civilisation islamiques. La mosquée du Prophète était à la fois aménagée comme siège du gouvernement, salle de consultation, résidence officielle pour les hôtes du gouvernement, bibliothèque publique et palais des congrès national. Cette construction suscita le même enthousiasme qu’à Qouba. Pouvait-il exister un seul musulman qui n’y participât pas de tout son cœur et de toute son âme ? Le Messager d’Allah (s.a.s.) lui-même transportait des pierres et de la boue. En voyant cette scène, un Compagnon, profondément ému, s’écria : « Si le Prophète d’Allah se consacre à cette œuvre de cette manière et que nous restons assis à le regarder, toutes nos bonnes actions seront alors annulées. »

Au milieu de l’agitation des travaux, il n’y avait aucune place pour les paroles futiles. Au contraire, tous, y compris le Messager d’Allah (s.a.s.), scandaient d’une seule voix :

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« Le bonheur de l’au-delà est le vrai bonheur. Sinon, la vie est vaine. Ô Allah, accorde Ta grâce aux Ansar et aux Muhajiroun. » (Sîrat Ibn Hicham, tome 2)

Cette motivation et cette prière constituaient les véritables matériaux de la construction de la mosquée du Prophète. Une chambre attenante à la mosquée fut également construite pour le Messager d’Allah (s.a.s.), avec des branchages et de la terre. Il commença à vivre dans cette chambre.

Dès l’arrivée du Messager d’Allah (s.a.s.) à Médine, l’appel à l’islam commença spontanément à se propager. En l’espace de ces sept mois, le mouvement islamique avait recruté, dans chaque foyer et chaque tribu, des compagnons dévoués corps et âme. Seules les familles de Khatma, Waqif, Waïl et Oumayya, de la tribu des Aws, demeuraient encore dans les ténèbres du polythéisme. (Sîrat Ibn Hicham, tome 2)

L’expansion de l’œuvre d’appel à l’islam constituait la tâche constructive la plus importante. Le Messager d’Allah (s.a.s.) appelait certes les gens individuellement. Mais le discours par lequel il inaugura l’appel collectif était le suivant :

« Ô gens, amassez à temps quelque chose pour vous-mêmes. Sachez que vous devrez tous mourir un jour. Chacun laissera les siens dans une situation telle qu’ils n’auront aucun sujet de plainte. Puis son Seigneur s’adressera à lui de telle manière qu’il n’y aura aucun interprète entre eux. Il lui sera demandé : Mon Messager ne t’est-il pas parvenu ? Et le Messager ne t’a-t-il pas transmis Mon message ? Ne t’ai-Je pas accordé des biens et des bienfaits ? Qu’as-tu donc amassé pour toi-même ? Il regardera alors à droite et à gauche, mais ne verra rien. Puis il regardera devant lui, mais ne verra rien d’autre que la Géhenne. Que celui qui le peut essaie donc de se préserver du feu de l’Enfer, fût-ce en donnant une datte. Celui qui ne peut même pas cela, qu’il se protège au moins en prononçant une bonne parole. Car la récompense d’une bonne action va de dix fois à sept cents fois sa valeur. Que la sécurité, la miséricorde et les bénédictions d’Allah descendent sur vous. »

(Sīrat Ibn Hishām, tome 2)

Un autre discours collectif se présente comme suit

« Toute louange appartient à Allah. C’est Lui que je loue et c’est auprès de Lui que je demande assistance. Nous cherchons tous refuge auprès d’Allah contre le mal de nos passions et les méfaits de nos actes. Celui qu’Allah guide, personne ne peut l’égarer ; et celui qu’Il prive de Sa guidance ne trouvera aucun guide. J’atteste qu’il n’y a personne, en dehors d’Allah, l’Unique et sans associé, qui mérite l’adoration et l’obéissance. Il ne fait aucun doute que le Livre d’Allah est la meilleure des paroles. Celui dans le cœur duquel Allah a rendu le Coran aimé, qu’Il a fait entrer dans l’islam après la mécréance et qui préfère le Coran à toutes les autres paroles humaines, celui-là réussira. C’est la meilleure et la plus influente des paroles. Vous n’aimerez que ce qu’Allah aime et vous aimerez Allah sincèrement. Ne faites preuve d’aucun relâchement dans l’œuvre d’Allah et que votre cœur ne s’endurcisse pas à cause de cela. Puisqu’Allah choisit les meilleures choses parmi Sa création, Il a distingué les meilleures œuvres, les meilleurs serviteurs et les paroles les plus pures. Parmi ce qu’Il a donné aux hommes, certaines choses sont licites et d’autres illicites. Adoptez donc la servitude envers Allah et ne Lui associez personne. Préservez-vous de Sa colère comme il se doit. Mettez en pratique devant Allah toutes les bonnes paroles que vous avez prononcées de votre bouche. Établissez entre vous des liens d’affection par la miséricorde d’Allah. Certes, Allah est mécontent lorsque l’on rompt la promesse faite envers Lui. Que la paix soit sur vous. » (Sīrat Ibn Hishām, tome 2)

Le récit de son discours que l’on trouve dans diverses transmissions est très bref. Les discours du Messager (s.a.) étaient généralement concis. Mais observez combien de propos d’une portée considérable y ont été réunis. On peut dire qu’il y est question de toutes les difficultés. On y trouve l’appel à l’islam, l’accent mis sur les enseignements du Coran, l’exhortation à distinguer le licite de l’illicite, ainsi que l’enseignement visant à établir une fraternité fondée sur des principes idéaux.

L’examen de ces deux discours permet de comprendre comment l’appel collectif était lancé. D’un côté, on appelait les gens à adhérer aux principes fondamentaux. De l’autre, à la lumière de ces mêmes principes, on guidait la société dans la résolution de ses différents problèmes.

Établissement des fondements de l’État islamique

La troisième mesure, et probablement la plus importante sur le plan politique, fut l’établissement d’un accord entre les juifs, les polythéistes et les musulmans de Médine pour administrer l’État. Un pacte écrit fut élaboré dans le but d’établir une société de nature politique ; il ressemblait à une constitution écrite. Il est à juste titre qualifié de première constitution écrite au monde. Je ne souhaite pas discuter ici de ses différentes clauses. J’en présenterai toutefois un résumé de quelques-unes de ses parties importantes. Voici ce que le Messager (s.a.) obtint grâce à cet accord constitutionnel écrit :

– Dans la société nouvellement constituée de Médine, la souveraineté d’Allah et l’importance fondamentale de Sa loi furent établies.

– Le pouvoir et l’autorité suprêmes en matière politique, juridique et judiciaire furent transférés à Muhammad (paix et bénédiction sur lui).

– Par cet accord constitutionnel, l’État islamique fut légalement et officiellement établi, et le processus de mise en œuvre du système de vie islamique commença. [Toute personne qui entre en scène avec un objectif précis pense toujours en premier lieu à établir son propre État. Voyez combien l’organisation islamique d’Arabie était démunie en moyens extérieurs, en ressources matérielles et en soutiens. Voyez également la situation difficile de quelques personnes privées de foyer et de terres, arrivées dans l’environnement inconnu et étranger de Médine. Puis observez avec quelle rapidité l’État islamique fut établi et comment sa Constitution entra en vigueur en quelques mois. Unir si rapidement au sein d’une même organisation des populations opposées sur les plans religieux et ethnique constitue véritablement un événement d’une extraordinaire importance dans l’histoire.]

Si l’on considère la complexité de la situation à cette époque, on peut comprendre qu’il s’agissait d’un accomplissement exceptionnel. On y voit à l’œuvre une sagesse politique incomparable et une remarquable aptitude à la négociation. Cet accord constitutionnel, ainsi que les autres accords et transactions, nous apprend que le Messager (paix et bénédiction sur lui) n’était pas simplement un derviche soufi, mais qu’il possédait une compétence experte et une grande perspicacité pour gérer les affaires collectives et les mener à bien avec excellence, et qu’il était pleinement qualifié pour assumer toutes ces responsabilités.

Le système de fraternité

À cette époque, la société médinoise était confrontée à un problème majeur : la réinstallation des émigrés. Les gens quittaient leurs maisons les uns après les autres et venaient s’installer à Médine. Dans cette agglomération de taille moyenne, qui ne comptait que quelques milliers d’habitants, il fallait leur trouver une place. En réalité, c’est un problème qui, chaque fois qu’il apparaît dans l’histoire, s’avère embarrassant. Il n’existe aucun exemple dans l’histoire du monde d’une société et de son chef d’État ayant résolu ce problème avec autant d’habileté, de perspicacité et d’intelligence que la société de Médine et son chef. Aucun décret ne fut promulgué, aucune loi ne fut imposée, il ne fut pas nécessaire d’attribuer officiellement des terres ou d’autres ressources, aucune restriction ne fut imposée en fixant un nombre déterminé de réfugiés, et l’on n’eut recours à aucune contrainte. Un problème aussi complexe fut résolu en quelques jours par un simple appel moral. Le Prophète de l’humanité (paix et bénédiction sur lui) établit véritablement une nouvelle fraternité fondée sur la foi, l’idéal et l’objectif, et créa entre chaque Ansar et chaque émigré des liens fraternels. Chaque Ansar partageait à parts égales ses biens, ses maisons, ses jardins et ses terres cultivées avec son compagnon de conviction. Certains étaient même prêts à divorcer de l’une de leurs nombreuses épouses afin de la marier à leur frère dans la foi. Quant aux émigrés, ils se montrèrent si soucieux de leur dignité qu’ils disaient : « Montrez-nous les champs ou les marchés ; nous pourrons gagner notre subsistance en faisant du commerce ou en travaillant. »

Les émigrés célibataires, en particulier ceux qui étaient encore jeunes et souhaitaient se consacrer à l’acquisition de l’enseignement islamique plutôt que de fonder un foyer, logeaient à la Ṣuffa, c’est-à-dire dans une cour de la mosquée du Prophète. Elle devint une institution importante pour l’œuvre de formation. La société islamique était la tutrice des Compagnons de la Ṣuffa. Le Messager (paix et bénédiction sur lui) veillait lui-même activement et attentivement à répondre à leurs besoins.

Le retour des conflits et des affrontements

Je ne souhaite pas mentionner ici tous les événements successifs de l’histoire de l’islam et de la vie du Prophète (la Sîra). Je veux seulement montrer brièvement comment la génération du mouvement islamique, en venant de La Mecque à Médine, commença à donner naissance à une nouvelle génération. Quel était l’environnement et quel type de nouvelles activités apparut dans cet environnement avec l’arrivée d’une force efficace ? Comment les soldats de la vérité s’avancèrent pour réveiller une société endormie et jouèrent un rôle efficace et positif dans la formation de son caractère ? Selon la loi de l’histoire, l’apparition d’un rôle négatif, quel qu’il soit, était inévitable dès qu’un rôle positif se manifestait. Parallèlement aux activités constructives, l’émergence d’une force subversive active était l’inscription inéluctable de la loi naturelle. Lorsque la vérité devient active sur le terrain, il est inévitable que l’activité commence également dans le camp du faux. L’apparition du méchant aux côtés du héros devient inévitable. Satan ressentait une agitation et un malaise extrêmes devant la nouvelle société qui se constituait à Médine. Il cherchait à faire entrer en scène certains de ses serviteurs dévoués. Or il trouva précisément les méchants qu’il lui fallait et les fit apparaître sur la scène. À La Mecque, le mouvement islamique était tombé entre les mains des prétendus disciples d’Abraham ; à Médine, il se trouva confronté à des intrigants revêtus du manteau sacré de Moïse. Les partisans de Bayt al-Maqdis commencèrent à adopter envers le mouvement islamique le même comportement que les gardiens de la sainte Kaaba avaient eu envers lui.

 

La position et le rôle historiques des Juifs

C’est un épisode tragique de l’histoire de l’islam et de la jahiliya que, de tous temps, ce sont précisément les milieux religieux qui se sont opposés aux efforts visant à établir l’islam, avec le plus de ferveur et d’enthousiasme religieux. Alors que les milieux religieux auraient dû répondre au premier appel à la vraie religion et prendre place au premier rang, ce sont eux qui, à quelques exceptions près, l’ont toujours rejeté les premiers. Au début, les milieux religieux sont les serviteurs et les porte-étendards de la religion. Mais, peu à peu, lorsqu’ils se sont créé un statut et que certains intérêts se sont liés à la religion, ils se mettent à faire de la religion leur servante et finissent progressivement par se forger, au nom de la religion, certains droits permanents. Ils contraignent les masses pieuses à accepter certaines revendications fondées sur leur appartenance de classe et finissent par se voir attribuer certains privilèges honorifiques particuliers. À l’époque du déclin moral de ses adeptes, la religion franchit toujours toutes ces étapes. Elle devient alors une entreprise remarquablement lucrative et prend la forme d’un bien immobilier transmissible par héritage. À ce stade, les sermons et les exhortations deviennent des marchandises commerciales, le savoir religieux devient un moyen de subsistance, et les fatwas se transforment en produits vendables auxquels se crée une valeur marchande propre. La fonction religieuse devient un degré vers la direction spirituelle et le pouvoir. Une fois parvenus à ce stade, les dirigeants religieux, sous l’effet de leur mentalité commerciale, sont contraints de se demander en toute circonstance si leurs intérêts sont préservés et si quelqu’un ne cherche pas à leur ravir leur statut. Lorsque cette mentalité de commerçant entre dans le domaine religieux avec ces caractéristiques, les traits suivants commencent à apparaître chez eux :

– Ils ne tolèrent aucune opinion divergente et ne peuvent coopérer avec autrui en vue d’un objectif plus élevé.

– Ils ne reconnaissent aucune de leurs erreurs, de leurs fautes ou de leurs faiblesses, et ne se montrent pas davantage disposés à les corriger.

– Ils ne peuvent renoncer à leur position dirigeante et à leur trône d’influence pour s’acquitter d’une responsabilité confiée sous la direction, les instructions ou à l’appel de quelqu’un d’autre.

La nation juive était parvenue à l’extrême de tous ces traits. Elle n’a jamais pu admettre que la vérité puisse exister au-delà des limites de sa propre classe. Elle ne reconnaissait pas que quelqu’un puisse être guidé dans la bonne voie sans lui prêter allégeance, ni que la fonction de dirigeant puisse revenir à quelqu’un d’autre qu’à elle.

Les Quraysh de La Mecque se sont opposés, tout comme les Juifs de Médine. Aucun des deux groupes n’a ménagé ses efforts dans son opposition. Mais leurs rôles d’opposants présentent une grande différence. En comparant leurs rôles respectifs, nous constatons que la véritable force motrice de l’opposition des Quraysh était l’arrogance et l’orgueil. En revanche, l’esprit des Juifs était envahi par la vengeance, la haine et l’envie. Les Quraysh étaient atteints par le mal de la conscience de leur noblesse et de leur supériorité, tandis que les Juifs souffraient du mal de l’infériorité. C’est pourquoi les Quraysh manifestaient une attitude de rejet et de conflit ouvert, alors que l’opposition des Juifs était surtout marquée par les conspirations tortueuses et la fourberie. Les Quraysh faisaient preuve d’une arrogance chevaleresque, tandis que les Juifs se caractérisaient par une bassesse lâche. Là où l’opposition des Quraysh revêtait un caractère directement agressif, les Juifs les surpassaient dans les collusions secrètes, les intrigues, la duplicité et l’hypocrisie. À La Mecque, il n’y avait que deux communautés : les musulmans et les mécréants. Mais à Médine, une troisième force, celle des hypocrites, apparut entre ces deux forces que constituaient les musulmans et les mécréants. Cette analyse a clairement montré à quel point la fausse piété et la religiosité dévoyée peuvent être plus viles et plus basses dans leur nature que la mécréance, le polythéisme et la jahiliya ouvertement agressifs, et jouer un rôle plus abject encore dans leur opposition à la vérité et à la justice.

Nous constatons également que, dans ce conflit entre la mécréance et la religiosité, la religiosité dévoyée et intéressée des Juifs a apporté un soutien et une coopération sans réserve aux forces mecquoises des mécréants et des polythéistes contre l’islam. Pourtant, quelles que soient les divergences, elle aurait dû éprouver davantage de sympathie pour les porte-étendards du culte de l’unique Allah et de la moralité. Elle aurait au moins pu rester tolérable en ce que, dans son opposition à l’islam, elle aurait pu maintenir une position entièrement distincte de celle des mécréants et des polythéistes. Mais, même après avoir entendu cet appel solennel : « Venez, convenons d’une parole commune entre nous et vous », ils décidèrent, laissant de côté la pensée et l’action religieuses sacrées du meilleur des hommes, Muhammad, et de ses compagnons, de devenir les alliés d’hommes aussi vils qu’Abou Jahl et Abou Lahab. Un autre rôle historique éternel de la fausse piété et de la religiosité dévoyée est qu’elle n’est jamais disposée, en aucune circonstance, à soutenir le camp religieux, même sur le champ de bataille. Au contraire, elle se range inévitablement du côté des ennemis de la religion. Elle devient l’alliée de la mécréance, de l’athéisme et des pécheurs. Je ne parle pas ici de quelques individus exceptionnels. De telles exceptions se rencontrent, dans tout groupe, même aux époques de dépravation la plus extrême. Nous ne traitons que de la question générale de principe.

Telle était la position ignominieuse des Juifs. Sortant de leurs bases secrètes, ils s’armaient de toutes les armes du savoir et des pratiques religieuses, puis, sur le front de la subversion et de la négativité, pointaient leurs armes vers l’islam et restaient aux aguets ; en pratique, ils apportaient un soutien total aux mécréants et aux polythéistes. Ils déversaient des insultes grossières et des paroles blessantes contre le Messager (S.A.S.) ainsi que contre les compagnons, dirigeants et militants du mouvement islamique ; ils se moquaient d’eux, les raillaient et les harcelaient en soulevant sans cesse de nouvelles questions. Ils déchaînaient une campagne de calomnies et de propagande, et se livraient à l’espionnage. Parfois, ils tentaient de provoquer des conflits et des affrontements entre les musulmans, émettaient des fatwas les déclarant mécréants et pervers, complotaient pour assassiner le Messager (S.A.S.) et commettaient de terribles trahisons en temps de guerre et dans les situations de crise. Pour nuire à l’islam, ils n’épargnaient aucun effort. Mais, du début à la fin, ils restèrent prisonniers d’une grave erreur de conception. Les gens au caractère négatif, engagés dans des activités subversives, tombent toujours dans ce genre d’erreur. (Pourtant, les générations suivantes n’en tirent pas non plus de leçon.) Leur erreur consistait à croire que ceux qui ne reconnaissent aucun principe ni idéal, ne possèdent aucun programme constructif et sombrent au plus bas degré de la déchéance morale peuvent faire obstacle à tout mouvement idéaliste et constructif. En réalité, leur rôle ressemble à celui des chauves-souris qui, par hostilité envers les rayons du soleil levant, déploient leurs ailes dans le vide et tentent vainement de créer une obscurité artificielle ; à celui de quelques moustiques et mouches qui bourdonnent pour entraver la marche d’une armée armée ; ou encore à celui d’un entêté qui, apercevant la pleine lune, lui crache dessus.

Ceux qui n’ont aucune valeur propre, qui ne possèdent aucun idéal vivant, dont le caractère et la conduite n’offrent aucun modèle à la société humaine contemporaine et dont on ne peut espérer aucun service constructif pour l’humanité ne peuvent, en se contentant d’entraver la marche des autres, obtenir aucun succès durable pour eux-mêmes. Ceux qui ne disposent d’aucun autre moyen que la stagnation, l’inaction, le fanatisme, la perversion et la subversion peuvent créer des obstacles sur le chemin d’un groupe dynamique engagé dans une œuvre réformatrice et constructive, mais ne peuvent en aucun cas se conférer à eux-mêmes valeur ou dignité. En fin de compte, de telles personnes n’obtiennent rien d’autre que l’échec et l’humiliation. Mais lorsqu’une communauté malade, emportée par le flot grégaire de réactions émotionnelles, perd sa capacité de discernement, elle ne réfléchit plus aux conséquences. Elle continue simplement d’avancer. La communauté juive malade, elle aussi, aveuglée par son complexe d’infériorité et sa jalousie, entra en conflit avec l’islam.

Une étude comparative du caractère des musulmans de Médine et de celui des Juifs permet également de comprendre que, dans la mesure où le caractère de ceux qui répondent à l’appel des porte-étendards de la vérité et de la justice s’élève, le caractère de leurs adversaires se dégrade exactement dans la même proportion. De même que le mouvement positif embellit l’humanité, la réaction négative cherche à la déformer et à la détruire dans la même mesure.

D’un côté, le dirigeant de la société islamique avait devant lui un programme constructif extrêmement vaste et de grande portée. De l’autre, se posait le problème de réinstaller les réfugiés qui arrivaient continuellement et de leur apporter une aide économique. En outre, il fallait constamment craindre une attaque de la part des Qurayshites de La Mecque, et il était indispensable d’assurer un dispositif de défense durable pour la repousser. Par-dessus tous ces problèmes, il y en avait encore un autre, particulièrement grave : au sein de l’État nouvellement fondé de Médine et de la société en plein développement, un vaste groupe d’ennemis intérieurs intrigants et traîtres menait toutes sortes d’activités de désinformation et de division. Il faut réfléchir à la fragilité et à la complexité des responsabilités du Prophète de l’humanité dans une telle situation. Il nous est probablement difficile d’imaginer combien de problèmes occupaient jour et nuit cet unique esprit. Nous ne parviendrons peut-être même pas à concevoir dans quelle situation extrêmement éprouvante s’était trouvée cette petite organisation islamique et ce mouvement qui n’avait encore franchi que ses toutes premières étapes. Or, dans l’histoire, la responsabilité de la création de toutes ces complications a été entièrement imputée aux Juifs. Cette responsabilité revient bel et bien à la communauté juive, qui se prétendait l’entrepreneuse exclusive de la pureté, de la spiritualité, de la connaissance d’Allah et de la crainte révérencielle d’Allah, tout en reconnaissant Allah, en vénérant le prophète Ibrahim (paix sur lui) et le prophète Moussa (paix sur lui), et en suivant la Torah.

Au début, les Juifs nourrissaient de grands espoirs à l’égard du Messager d’Allah (s.a.w.) et de l’islam. Ils voyaient que les adeptes de cette religion nouvellement apparue étaient en conflit avec les descendants du prophète Ismaël (c’est-à-dire les Quraysh — note du traducteur), qu’ils vénéraient et respectaient les prophètes auxquels les Juifs vouaient eux-mêmes une grande dévotion, qu’ils vénéraient également leurs Écritures et qu’ils avaient adopté leur qibla, c’est-à-dire Bayt al-Maqdis, comme direction de prière. Ils en étaient venus à penser qu’ils pourraient progressivement intégrer Muhammad (s.a.w.) et ses compagnons à la communauté juive. Les Juifs ne le pensaient pas dans une perspective de justice et de vérité ; c’était plutôt un calcul purement intéressé et commercial. Ils pensaient pouvoir bientôt soumettre à leur obéissance ces gens déracinés et démunis. C’est dans cet espoir qu’ils conclurent un pacte avec les musulmans sans véritable controverse et acceptèrent l’organisation politique qui était en train d’être établie à Médine. Ils pensaient que cette puissance politique en plein essor était déjà dans leur poche. Leur influence religieuse et spirituelle les encerclait de toutes parts. Les Juifs n’avaient ni initiative, ni effort, ni réflexion visant à comprendre la vérité et la justice, à réformer la pensée et le caractère ou à assurer le salut dans l’au-delà. Seul un intérêt de groupe obsédait ces malheureux. Ils pensaient que le gibier venait se rassembler devant leur porte à Médine. Ils s’étaient donc embusqués, avec pièges et filets, pour le capturer. À leurs yeux, les musulmans étaient comme un banc de poissons dérivant de la mer vers le rivage. Et les pêcheurs juifs s’étaient installés sur la plage, munis de tout le matériel nécessaire pour les prendre dans les filets de l’hypocrisie religieuse. Mais, après seulement quelques jours d’expérience, leurs rêveries chimériques commencèrent à s’effondrer. Les musulmans leur firent comprendre qu’ils n’étaient pas une proie si facile. Ils constituaient une force si solide que le chasseur lui-même devenait leur proie. Ils virent qu’un État islamique à l’esprit révolutionnaire était progressivement en train de se développer. Cet État devenait lui-même aussi puissant qu’une forteresse. En quelques jours seulement, les Juifs comprirent que l’État à la fondation duquel ils avaient eux aussi participé par un pacte constitutionnel était loin d’être leur marionnette : ils n’avaient même aucune possibilité d’y mettre le doigt. Ils échouèrent bientôt totalement à obtenir le siège de notables influents dont ils avaient rêvé dans cet État. Leurs tentatives pour exercer une influence sur ses différentes institutions et activités échouèrent à maintes reprises. Toutes les conspirations qu’ils ourdirent pour soumettre le chef de cet État, ses autres responsables et les citoyens attachés à ses principes furent réduites à néant. Bien plus, dès les premiers temps, un événement survint : leurs propres hommes commencèrent à se soumettre aux principes présentés par le Messager d’Allah (s.a.w.). Ce courant révolutionnaire « dangereux » emporta non seulement les Juifs ordinaires et illettrés, mais aussi diverses personnalités dirigeantes. C’est alors seulement qu’ils reprirent leurs esprits. Ils comprirent que leur florissant commerce de spiritualité était sur le point de s’effondrer et que leurs proies tant convoitées allaient leur échapper l’une après l’autre. En voyant les conséquences désastreuses du pacte qu’ils avaient conclu, les Juifs furent saisis d’effroi. En vertu de ce pacte, ils étaient d’une part obligés d’obéir aux lois de l’État musulman et, d’autre part, ils avaient conclu avec les musulmans un accord d’alliance défensive. Enfin, ils voyaient que tout ce qui les avait poussés à agir ainsi se transformait en mirage.

C’est pourquoi une lave d’hostilité extrême commença à s’accumuler secrètement en eux, et cette lave se mit à jaillir par intermittence du corps de leur société. Lors du changement de qibla en particulier, l’esprit de vengeance de la société juive se manifesta ouvertement. Il prit d’abord la forme de la désinformation, puis se transforma en activités de sabotage et finit par se révéler sous la forme de la trahison. Examinons les activités hostiles à l’islam nées de cette attitude durant la période médinoise, activités que durent subir le plus grand bienfaiteur de l’humanité et ses compagnons, et contre lesquelles l’État islamique dut lutter durement pour préserver son existence.

Comportement intolérant

Compte tenu des lourdes responsabilités que devait assumer l’État islamique nouvellement établi à Médine, le rôle des citoyens de cet État revêtait une importance capitale. En particulier, la disparition de l’un quelconque de ceux qui œuvraient au premier rang était profondément douloureuse pour le Messager d’Allah (s.a.w.) et ses compagnons. Abû Umâma As‘ad ibn Zurâra, chargé de prêcher l’islam auprès de la tribu des Banû Najjâr, était précisément l’un de ces hommes d’action. Mais il mourut dès les tout premiers temps. L’islam se trouva ainsi privé d’un soldat compétent. Cet événement était déjà douloureux en soi pour le Messager d’Allah (s.a.w.). De plus, les groupes hostiles à l’islam à Médine aggravèrent doublement sa peine par une propagande trompeuse. Les Juifs et les hypocrites qui les servaient se mirent à répandre ces paroles : « Vous voyez bien ! Si Muhammad (s.a.w.) était vraiment un prophète, son serviteur si actif serait-il mort à un moment pareil ? » Autrement dit, leur joie devant sa mort ne connut aucune limite. Le cœur sensible du Messager d’Allah (s.a.w.) lui-même, déjà meurtri de toutes parts par les coups incessants du malheur et de l’épreuve, ne put rester silencieux face à cette calomnie. Il dit : « La mort d’Abû Umâma est une mort accablante pour les hypocrites juifs et arabes ! Ils prétendent que si Muhammad (s.a.w.) était un prophète, son compagnon ne serait pas mort. Pourtant, je ne peux moi-même échapper à la volonté d’Allah, pas plus que je ne peux en préserver l’un de mes compagnons. » (Sîrat Ibn Hishâm, tome II)

Ce bref événement suffit à montrer combien de ressentiment s’était accumulé dans le cœur des ennemis. Des membres de la tribu des Banû Najjâr vinrent dire au Messager d’Allah (s.a.w.) : « Désignez-nous maintenant un autre responsable. » Comme les Banû Najjâr étaient apparentés au Messager d’Allah (s.a.w.), celui-ci leur dit pour les réconforter : « Vous êtes mes oncles maternels ; je suis avec vous en toute chose, et c’est moi qui serai votre responsable. »

En raison des conditions sur la base desquelles les Juifs avaient signé le pacte, ils ne pouvaient pas entraver le développement et l’expansion du mouvement islamique. Sous leurs yeux, les gens ordinaires et les personnalités les plus éminentes se rassemblaient sous la bannière de l’islam. Pourtant, leurs chefs spirituels, leurs maîtres religieux et leurs muftis assistaient à cela en spectateurs silencieux. Finalement, l’islam commença même à pénétrer dans leurs propres foyers. Comme leurs propres membres, en particulier les notables, continuaient à embrasser l’islam, la patience de cette communauté animée par une mentalité d’exploitation religieuse ne pouvait que finir par se briser. De plus, la capacité de toute révolution à étendre son influence est si irrésistible que, pour affronter ceux qui tentent de lui résister avec une attitude négative, les jeunes de leurs familles eux-mêmes sont souvent initiés à cet idéal révolutionnaire. Ainsi, les fils entrent en conflit avec leurs pères, les épouses avec leurs belles-mères, les filles avec leurs mères, les petits-enfants avec leurs grands-pères et leurs grands-mères, et les esclaves avec leurs maîtres.

Lorsque les pratiques religieuses des anciens sont victimes de l’attaque intérieure de ce mouvement nouveau, les anciens perdent toute maîtrise sous l’effet de la colère. À ce stade, leur patience et leur tolérance s’épuisent complètement. L’histoire répéta aussi à Médine cette coutume immémoriale. J’ai déjà dit avec quelle force l’étendard de la victoire de l’islam s’élevait à Médine et avec quelle rapidité le tambour de victoire du nouvel idéal résonnait de maison en maison. En voyant se produire ce changement inimaginable, les Juifs devinrent impatients de rage. En particulier, lorsque les chefs de différentes tribus et les personnalités célèbres et influentes répondaient à l’appel véridique de l’islam, tout le corps de la société juive frissonnait sous l’effet de l’envie et du complexe d’infériorité. Ainsi, le jour où Abou Qays Abî Anas embrassa l’islam sous leurs yeux, nul ne pouvait probablement exprimer par des mots le bouleversement provoqué dans l’esprit des Juifs par cette agitation. C’était un ancien très renommé. Dès l’époque de l’ignorance, il avait commencé à suivre une voie opposée aux pratiques courantes de la société. Sous l’impulsion de sa sagesse naturelle et de sa conscience, il abandonna l’idolâtrie, considéra comme obligatoire le bain rituel après les rapports conjugaux et se tint à distance des femmes menstruées. Il se sentit d’abord attiré par le christianisme, mais s’arrêta bientôt. Il aménagea une mosquée dans sa propre maison et s’abstint d’y entrer en état d’impureté. Il disait publiquement : « J’adore le Dieu d’Abraham. » Cet homme accablé par la vieillesse était très courageux lorsqu’il s’agissait de dire la vérité. À l’époque de l’ignorance, il proclamait la grandeur d’Allah. Il exprimait ses sentiments par la poésie. Certains de ses poèmes sont recueillis dans les ouvrages d’histoire et de sîra. Il est naturel qu’un homme aussi perspicace, intègre et honorable soit reconnu comme une personnalité éminente et respectée dans la société.

Il n’est pas étonnant que les Juifs aient débattu avec lui et aient tenté de l’attirer dans leur camp. Mais la nature pure et exempte de toute altération qui avait fait naître en lui le désir et le goût de la vraie religion ne pouvait être comblée par personne d’autre que le Messager lui-même. Lorsque le Messager arriva à Médine, le moment de sa félicité approcha. Il rejoignit le mouvement islamique et devint un véritable adepte de l’islam. On peut, en faisant appel à l’imagination, se faire une idée de la réaction que cet événement a pu provoquer parmi les Juifs.

Cependant, jusqu’alors, tout ce qui s’était produit s’était déroulé en dehors de leur propre cadre social. L’événement véritablement bouleversant se produisit lorsque l’islam pénétra au cœur même de la société juive. Parmi ces événements, celui qui détruisit complètement l’équilibre mental de la communauté juive fut la révolution intérieure de l’un de ses plus grands théologiens. L’histoire témoigne que, parmi les personnalités de premier plan, qu’elles soient attachées aux affaires de ce monde ou à la religion, la proportion de celles qui acceptent la vérité est très faible. Pourtant, des personnes de bonne nature se trouvent dans tous les milieux. Lorsque le soleil de la vérité répand sa lumière, elles ne ferment pas les yeux pour aller se cacher dans la chambre close de l’obstination et de l’hostilité. Elles ouvrent au contraire les fenêtres de leur cœur et de leur esprit afin que les rayons lumineux puissent y pénétrer. Bien que peu de personnes issues des rangs des notables et des savants rejoignent le mouvement révolutionnaire islamique, celles qui le font constituent des trésors d’une très grande valeur. Car elles doivent briser les grandes chaînes de l’intérêt personnel et du rang social pour venir à lui. Dans la société juive, un homme exceptionnel de cette nature était Abdallah ibn Salam. Son nom avant l’islam était Housayn. C’était un savant de haut rang et un chef religieux craignant Dieu. Il appartenait à la tribu des Banou Qaynouqa. Après avoir rencontré le Messager, il embrassa l’islam, puis appela sa famille à l’islam et l’y encouragea. Finalement, toute sa famille embrassa l’islam. Écoutez le récit de sa conversion à l’islam, rapporté par un membre de sa famille qui le tenait de lui : « Lorsque j’entendis pour la première fois la nouvelle de l’arrivée du Messager d’Allah, je m’informai de son nom, de ses qualités et de la date de son arrivée, car nous l’attendions. J’en fus donc secrètement heureux, mais je n’en disais rien. Lorsqu’il arriva à Médine, je restai silencieux. Quand il atteignit Qouba, dans le quartier des Banou Amr ibn Awf, un homme vint m’annoncer son arrivée. À ce moment-là, je travaillais au sommet d’un palmier-dattier. Ma tante Khalida bint al-Harith était assise en bas. Dès que j’entendis la nouvelle de son arrivée, je poussai à haute voix le cri : “Allah est le plus grand !” En entendant mon cri, ma tante me dit : “Qu’Allah te fasse périr ! Même en apprenant l’arrivée de Moïse ibn Imran, tu n’aurais pas manifesté une telle joie.” Je lui répondis : “Ma tante ! Par Allah, celui-ci est le frère de Moïse ibn Imran et il suit sa même religion. Il a apporté les mêmes prescriptions que celles apportées par Moïse ibn Imran.” Ma tante dit : “Mon neveu, est-ce lui le prophète dont on nous dit qu’il viendra avant le Jour de la Résurrection ?” Je répondis : “Oui, c’est bien lui.” Je me rendis alors auprès du Prophète d’Allah et embrassai l’islam. Puis je retournai auprès de ma famille et l’appelai également à l’islam. Ils embrassèrent donc tous l’islam. » (Sîrat Ibn Hicham, tome II)

Puisque ce savant récemment converti à l’islam connaissait les faiblesses des Juifs et était informé de leur mentalité haineuse et de leur caractère vil, il savait aussi quelle réaction leur conversion provoquerait. Lorsque des partis et des groupes se forment sur la base de l’égoïsme, le caractère se dégrade à tel point qu’au lieu d’appeler le bien bien et le mal mal, on qualifie son propre mal de bien et le bien de l’adversaire de mal. Même si la vache de son propre enclos est noire, on la déclare blanche ; et même si la vache de l’enclos d’autrui est blanche, on la déclare noire. Bien plus, dès que la vache blanche de son propre enclos s’en échappe, on la qualifie elle aussi de noire. À toutes les époques, le caractère de ces religieux a été le même. Tant qu’une personne reste avec eux, ou du moins tant qu’ils ne craignent pas que son activité nuise à leurs intérêts commerciaux, ils reconnaissent ouvertement ses qualités. Parfois même, ils décrivent de manière générale et exagérée la grandeur de son savoir et de son caractère. Mais dès qu’un changement survient et que le rôle d’une telle grande personnalité se révèle préjudiciable au commerce religieux de quelqu’un, leur opinion change immédiatement. Celui qui était auparavant un savant est désormais traité d’ignorant. Celui qui était auparavant croyant est maintenant appelé mécréant, pervers et bien d’autres choses encore. Celui qui était autrefois considéré comme le serviteur de la nation est maintenant qualifié d’égaré. Celui qui était auparavant l’objet de vénération devient la cible d’injures. Abdullah ibn Salam connaissait ces bassesses et ces vilenies du peuple juif au caractère dépravé. Il enleva le voile qui les recouvrait. Il conçut intérieurement un scénario et garda secrète sa conversion à l’islam. Au moment opportun, il se présenta auprès du Messager d’Allah ﷺ et lui dit : « Les Juifs sont un peuple adepte du faux. Pour dévoiler le masque de leur nature pervertie, faites-moi asseoir derrière un rideau dans votre maison. Puis, en me gardant hors de leur vue, demandez-leur leur opinion à mon sujet. Vous verrez alors ce qu’ils pensent de moi sans savoir que je me suis converti à l’islam. S’ils apprennent ma conversion, ils m’accuseront et me couvriront de diffamation. » Le Messager d’Allah ﷺ fit exactement cela. Il fit asseoir Abdullah ibn Salam derrière un rideau dans sa maison. Pendant ce temps, les chefs juifs arrivèrent et la conversation commença. Ils posèrent diverses questions et reçurent leurs réponses. Finalement, le Messager d’Allah ﷺ demanda : « Quel genre d’homme est, parmi vous, Hassîn ibn Salam ? » Ils répondirent : « C’est notre chef et le fils de notre chef. C’est un homme éminent parmi nous et un grand savant. » Après qu’ils eurent ainsi chanté ses louanges, Abdullah ibn Salam sortit de derrière le rideau et leur dit : « Ô communauté juive, craignez Allah et acceptez la religion apportée par Muhammad ﷺ. Par Allah, vous savez parfaitement qu’il est le Messager envoyé par Allah. Vous avez vu dans la Torah le nom vénéré de Muhammad ﷺ et ses qualités qui y sont consignées. Je témoigne donc qu’il est le Messager d’Allah. Je crois en lui, le tiens pour véridique et le reconnais. » Les Juifs furent extrêmement embarrassés par cette mise en scène et dirent immédiatement : « Tu es un menteur. » Puis ils se mirent à dénigrer Abdullah ibn Salam et à répandre des calomnies sur lui. Celui qu’ils venaient de qualifier, quelques secondes auparavant, de grand homme et de savant, ils commencèrent à présent à le traiter de menteur. Abdullah dit au Messager d’Allah ﷺ : « Ne vous avais-je pas dit qu’ils sont une communauté adepte du faux, corrompue par l’orgueil, le mensonge et la mauvaise conduite ? » C’est ainsi que, par une mise en scène théâtrale, Abdullah ibn Salam annonça la conversion à l’islam de toute sa famille. Imaginez la terrible réaction que cet événement a pu provoquer dans l’esprit et le cœur des Juifs. (Sîrat Ibn Hichâm, tome 2, p. 138-139)

Peu de temps après, le jour de la bataille d’Uhud, un événement semblable se produisit également dans le cas du célèbre savant et homme respecté Mukhayriq. C’était un homme riche parmi les Juifs. Il possédait de nombreux jardins de palmiers. À la lumière de son savoir, il reconnut le Messager d’Allah ﷺ en voyant ses qualités. Le jour d’Uhud arriva, et c’était un samedi. Lors d’une assemblée, il déclara : « Ô communauté juive, par Allah, vous savez qu’il est de votre devoir impératif d’aider Muhammad ﷺ. » Il voulait dire qu’il était, en principe, obligatoire pour vous de soutenir le groupe des musulmans face aux polythéistes de La Mecque. La réponse des Juifs révéla l’image odieuse de leur imposture et de leur mentalité perverse. Ils dirent : « Mais aujourd’hui, c’est samedi. » En entendant cette réponse, Mukhayriq s’écria d’une voix ardente : « Il n’y a pas de samedi pour vous. » Puis il prit ses armes, se rendit sur le champ de bataille d’Uhud et rejoignit le Messager d’Allah ﷺ. Avant de partir, il alla voir sa famille et ses proches et leur dit : « Si je suis tué aujourd’hui, je remettrai tous mes biens entre les mains du Messager d’Allah ﷺ. Il les dépensera comme il le jugera bon, conformément au commandement d’Allah. » En vérité, ce soldat désintéressé mourut ce jour-là. Le Messager d’Allah ﷺ recueillit tous ses biens et les dépensa. Il existe toutefois un certain désaccord quant à savoir si Mukhayriq s’était converti à l’islam.

La réaction cachée révélée par l’hypocrisie des Juifs face à cette marche victorieuse du mouvement islamique apparaît clairement dans une anecdote amusante. Umm al-Mu’minîn Safiyya bint Huyayy ibn Akhtab raconte : « J’étais plus chère à mon père (Huyayy, le chef juif) et à mon oncle qu’à tous leurs autres enfants. Tous deux me gardaient constamment auprès d’eux. Lorsque le Messager d’Allah ﷺ arriva à Médine et s’installa à Qubâ, mon père Huyayy ibn Akhtab et mon oncle Yâsir ibn Akhtab allèrent le rencontrer très tôt le matin. Ils revinrent au coucher du soleil. Ils semblaient extrêmement fatigués et épuisés. Ils avançaient très lentement. Comme d’habitude, je m’avançai vers eux en souriant légèrement. Mais, à cause de leur fatigue, ils ne prêtèrent aucune attention à moi. Mon oncle Abû Yâsir demanda à mon père : “Alors, est-ce bien lui, cet homme (le Prophète annoncé) ?” Mon père répondit : “Oui, par Allah.” Mon oncle demanda encore : “L’as-tu reconnu ? En es-tu certain ?” Mon père répondit : “Oui.” Mon oncle demanda : “Quelle est maintenant ton attitude à son égard ?” Mon père répondit : “Rien d’autre que l’hostilité. Aussi longtemps que je vivrai, par Dieu, je lui serai hostile.” »

Telle était la véritable mentalité des Juifs. Ils savaient parfaitement que celui qui était venu auprès d’eux était un appelant à la vérité et un prophète. Chacune de ses paroles témoignait de sa véracité. Toute sa conduite mettait clairement en évidence sa haute valeur. Son visage reflétait les signes de sa prophétie. Ils ne se contentaient pas de le savoir et de le comprendre : ils le reconnaissaient même ouvertement lors de réunions secrètes. Mais, au lieu d’emprunter la voie de la foi et de l’obéissance, ils se résolvaient à s’opposer à lui et à lui vouer de l’hostilité. Tel était le comportement traditionnel des Juifs. Qui ignore le flot de lumière qui se répand lorsque le soleil se lève ? Les hommes et les animaux ont des yeux et peuvent donc voir ce spectacle. Mais même les herbes et les feuilles, qui n’ont pas d’yeux, ressentent que l’événement qui se produit chaque jour à la fin de chaque nuit obscure a eu lieu. Même la chaleur, la tiédeur, les particules inertes de la terre, les gouttes d’eau et les souffles de l’air découvrent que le messager de la lumière est apparu. Le lever du soleil est un événement si révolutionnaire que même les chauves-souris et les muets en prennent connaissance. Mais la perversité de leur nature est telle qu’après le lever du jour, les yeux de tous les autres êtres vivants s’ouvrent, tandis que ceux des hiboux et des chauves-souris se ferment. Plus encore, pour eux, le signe du lever du soleil consiste précisément à avoir les yeux éblouis et fermés par ses rayons. L’homme ne peut être à ce point aveugle que les prophètes d’Allah apparaissent devant lui avec un savoir et un caractère d’un niveau miraculeux, sans qu’il ressente l’apparition d’une personnalité extraordinaire, importante et éminente. Ces gens voient, savent et comprennent, mais malgré tout cela, ils gardent les yeux fermés. Et si la lumière pénètre malgré tout dans leurs yeux, ils les bandent, les couvrent de leurs mains, cachent leur visage dans le sable, ferment les portes et les fenêtres de leur chambre et tirent devant lui un rideau noir. Un proverbe dit qu’il est possible de réveiller quelqu’un qui dort, mais pas quelqu’un qui est éveillé. De même, on peut instruire l’ignorant. Mais il est impossible de faire sortir du monde de l’ignorance celui qui, tout en sachant, feint de ne pas savoir. C’est dans cet état que se trouvaient la majorité du peuple juif et ses grands savants. Le Coran a également mentionné cette déformation chez eux en disant que : ********

« C’est-à-dire qu’ils connaissent et reconnaissent le Messager avec autant de certitude qu’ils connaissent et reconnaissent leurs propres enfants. »

En voyant le rang élevé du Messager et les gens ordinaires se précipiter vers son nouvel appel, les dirigeants juifs brûlaient de jalousie, tandis que l’intolérance profonde et l’étroitesse d’esprit dans leur cœur ne faisaient que croître.

Les flèches des sophismes et des questions futiles

Lorsque la haine envers un appel actif, un mouvement en plein essor ou un grand prédicateur naît dans l’esprit de religieux hypocrites et dévoyés, puis se renforce progressivement, ils ferment la porte aux discussions propres à faire naître la compréhension et ouvrent celle de la controverse. Les questions, les doutes et les incertitudes suscités par la controverse ne le sont jamais dans le but de comprendre quoi que ce soit, mais précisément dans celui de ne pas comprendre. En d’autres termes, « je n’accepterai pas » constitue la source de leur polémique. Toutefois, l’objectif de la controverse ne se limite pas à cela : il consiste aussi à détourner les gens simples de la voie naturelle de la recherche de la vérité et à les précipiter dans les filets du doute, afin qu’ils s’éloignent des raisonnements simples et évidents, se retrouvent pris au piège de questions théoriques complexes et, au lieu d’évaluer la valeur rationnelle et l’impact moral de l’appel, tournent en rond dans les impasses de problèmes tortueux. Les faux savants ont une confiance totale en eux-mêmes : ils sont certains que le mouvement islamique ne pourra jamais les anéantir. Ce qu’ils craignent, c’est de perdre l’emprise qu’ils exercent sur les gens ordinaires. C’est pourquoi ils fabriquent des chaînes de questions biaisées afin de maintenir ces derniers dans leur soutien. Les faux savants juifs se livraient eux aussi à cette manœuvre.

Après qu’Abdullah ibn Salam eut rejoint le mouvement islamique, les Juifs se consacrèrent entièrement à susciter la controverse. Ils commencèrent à lancer contre le mouvement islamique les flèches d’argumentations tortueuses et complexes. Mais les opérations de cette guerre honteuse ne furent pas lancées depuis une base ouverte, mais depuis la base secrète des hypocrites. Des hommes aux visages multiples, revêtus de l’apparat ostentatoire de la piété, participaient aux réunions du mouvement islamique et, au cours des discussions, prenaient un air extrêmement simple, naïf et innocent, tout en retroussant les lèvres pour poser toutes sortes de questions.

Lors d’une réunion, ils posèrent cette question au Messager : si Allah a créé l’ensemble de la création, qui a donc créé Allah ? Voyez-vous la perversité de leur esprit ? Les Juifs prétendaient avoir foi en Allah. Ils croyaient en Ses prophètes et se disaient dépositaires de Ses Livres. Ils connaissaient déjà Allah et Ses attributs. Pourtant, lorsque l’islam appela précisément à croire en ce même Allah, des questions extrêmement complexes à Son sujet surgirent dans leur esprit. À les entendre, on aurait cru que la réponse à cette question leur ouvrirait la voie pour aller de l’avant. Mais la tournure tortueuse de leur question montrait que leur objectif n’était pas d’obtenir la guidée ; leur véritable but était de montrer aux gens une échappatoire afin de les priver de la guidée. Le Messager répondit très simplement à cette question biaisée. Il leur récita donc, de manière très claire et directe, la sourate al-Ikhlas : « Dis : Allah est Un. Allah Se suffit à Lui-même. Il n’a pas engendré et n’a pas été engendré. Nul ne Lui est égal. » (Hayat-e-Muhammad : Muhammad Husayn Misri)

Venez, je vais vous conduire à une autre réunion intéressante. Un jour, quelques savants juifs réputés se rendirent auprès du Messager et lui dirent : « Répondez à nos quatre questions. Alors nous accepterons votre appel et nous vous obéirons. » Le Messager leur répondit : « La responsabilité de tenir votre promesse vous incombe ; posez donc vos questions. » Avant que les questions ne soient posées, lecteur, réfléchissez un instant à la nature des questions que des gens intelligents auraient dû poser pour comprendre la véritable nature du mouvement islamique. Ils auraient dû interroger le Messager sur les principes fondamentaux, s’enquérir des valeurs morales de l’islam, demander à connaître les systèmes politique et économique ainsi que leurs modalités de mise en œuvre, et demander ce qu’il fallait faire pour devenir musulman. Mais ces sujets ne les intéressaient nullement. Pour montrer la supériorité de leur savoir et de leur intelligence, ils posèrent successivement les questions suivantes :

1-Pourquoi les enfants, bien qu’ils soient formés à partir du sperme de leur père, ressemblent-ils à leur mère ?

2-Comment dort le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) ?

3-Quelles choses Israël (Jacob, paix sur lui) s’était-il interdites, et pourquoi ?

Il paraît que ces questions avaient été posées afin de vérifier si le mouvement islamique était fondé ou non. Seule la quatrième question avait un lien plus ou moins direct avec l’appel et le mouvement islamiques. Mais sa nature était également la même. La quatrième question était : qu’est-ce que l’âme ?

Le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) répondit calmement à chacune des questions. En réponse à la dernière, il dit : « Vous savez parfaitement que l’Esprit est Gabriel, et que c’est lui qui vient à moi. »

Le lecteur s’attendait peut-être à ce qu’après avoir reçu ces réponses, ils ouvrent leur cœur à l’islam. Non, jamais. En entendant les dernières paroles du Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui), ils dirent : « Mais, ô Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui), Gabriel est notre ennemi. Chaque fois qu’il vient, il nous apporte un message de grand malheur. » Cela signifie que chaque fois que Gabriel vient de la part d’Allah avec la prétention de porter l’étendard de la religion d’Allah, un conflit devient inévitable, de nombreux dégâts surviennent et la situation va même jusqu’au jihad. Nous ne nous entendons pas avec lui. Si l’hostilité de cet ange ne constituait pas un obstacle, nous serions certainement devenus vos alliés et nous vous aurions imités et suivis. Autrement dit, l’appel, le mouvement et le message sont tous justes. Mais c’est le fait qu’Allah ait impliqué dans ce contexte l’ange qui a compromis notre sécurité. Par conséquent, là où se trouve ce Gabriel, nous ne pouvons pas venir.

Le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) leur répondit en termes coraniques d’une manière que ceux qui l’entendirent ne purent jamais oublier. Il dit : « Dis : ô Muhammad (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), que celui qui est ennemi de Gabriel sache qu’Allah a fait descendre le Coran dans ton cœur, sous son propre commandement. Ce Coran confirme les Écritures célestes antérieures et constitue, pour les croyants, non pas un message d’hostilité, de malheur ou de meurtre, mais une guidance et une bonne annonce. » (La biographie d’Ibn Hicham, tome 2)

Une autre controverse éclata lorsque, dans le cadre d’une discussion sur les prophètes, le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) évoqua le cas de Salomon (paix sur lui). Cette affaire suscita de nombreux commentaires dans les milieux juifs. On se mit à dire : « Avez-vous entendu cette parole étonnante de Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui) ? Il prétend que Salomon, le fils de David, était lui aussi un prophète. Par Allah, ce n’était qu’un vulgaire magicien — à Dieu ne plaise. » Le Coran réfuta ces propos absurdes en déclarant que la magie est de la mécréance. Salomon (paix sur lui) ne s’est pas livré à la mécréance. Quant au récit répandu au sujet du puits de Babylone, il ne s’agit que d’une manœuvre de Satan. (La biographie d’Ibn Hicham)

 

Le changement de la qibla

Au début du mouvement islamique, les Juifs avaient observé de nombreux signes qui leur avaient fait espérer que cette force historique finirait progressivement par tomber entre leurs mains. Le Coran mentionnait la dignité universelle des enfants d’Israël. Il y est dit notamment : « Je vous ai accordé la prééminence sur tous les mondes. » En outre, le Coran témoignait en faveur de la prophétie de leurs prophètes et de leurs Livres sacrés. En les invitant : « Venez à une parole commune entre nous et vous », il avait mis en lumière le principe central de la religion.

En outre, le Messager d’Allah (s.a.s.) appréciait certaines pratiques juives en opposition à celles des polythéistes. Par exemple, les polythéistes laissaient pousser une mèche de cheveux, tandis que les Juifs ne le faisaient pas. Dans ce domaine, il s’opposa aux polythéistes et adopta la position des Juifs. Dans les affaires au sujet desquelles aucune directive divine n’était révélée dans le Coran, le Messager (s.a.s.) suivait les pratiques des Juifs et des chrétiens. (Al-Bukhari, chapitre consacré aux vêtements.) Les Juifs de Médine jeûnaient le jour de Achoura. Le Messager (s.a.s.) jeûnait lui aussi ce jour-là et aimait que les musulmans le jeûnent également. Lorsqu’on emportait la dépouille d’un Juif pour l’inhumer, il se levait. Plus encore, la qibla de la prière des musulmans était Bayt al-Maqdis. Toutes ces choses prouvaient clairement que l’islam était plus proche des gens du Livre que des polythéistes. En réalité, les chefs religieux et spirituels égoïstes des Juifs avaient complètement déformé la structure fondamentale de la religion juive. Et cette structure déformée était elle-même devenue sans vie. Pourtant, la religion apportée par Moïse (a.s.) était exactement l’islam. Tous les autres prophètes étaient eux aussi porteurs, appelants et propagateurs de l’islam. Il n’existait, à l’époque de chaque prophète, que quelques différences mineures dans les prescriptions de la charia. Muhammad (s.a.s.) avait présenté ce même islam au monde entier. Il ne le présentait pas seulement comme une théorie : il l’avait également mis en œuvre sous la forme de lois et de prescriptions concrètes. C’est en raison de cette relation doctrinale que le Messager (s.a.s.) espérait lui-même que les Juifs comprendraient progressivement l’action islamique, qu’ils l’accueilleraient dès qu’ils l’auraient comprise et qu’ils considéreraient cette œuvre comme leur propre devoir. Un jour, ils se réjouiraient de voir flotter l’étendard au nom d’Allah, la vie collective de la société et de l’État se construire sur la base des principes moraux enseignés par les prophètes, et les valeurs fondamentales de la charia de la Torah être revivifiées. C’est sur le fondement de cet espoir que le Coran présenta son appel en affirmant que l’appartenance à un parti ou à un groupe n’avait pour lui aucune importance ; l’essentiel était plutôt le principe et l’action, c’est-à-dire l’idéal et le caractère, ainsi que la croyance et la pratique. Qu’une personne soit juive, chrétienne, adoratrice des astres ou musulmane, si elle croit véritablement en Allah, en Sa loi, à l’appel de Ses prophètes et au jugement et à la reddition des comptes du Jour dernier, puis transforme toute sa vie en une vie de bonnes œuvres, voilà ce qui est réellement recherché et souhaité. Ce n’est pas le nom qui compte, mais l’action. Ce n’est pas l’enseigne, mais la voie authentique qui est véritablement souhaitée. Peu importe avec qui une personne entretient des relations, ou de quel parti ou groupe elle est membre. Ce qui compte réellement, c’est la nature de son caractère et la manière d’assurer le bien collectif de l’humanité. Cependant, tout comme l’espoir du mouvement islamique ne fut pas réalisé du côté des Juifs, les objectifs des Juifs ne furent pas davantage réalisés du côté du mouvement islamique.

C’est au milieu de cette tension qu’un changement révolutionnaire se produisit soudain dans le mouvement islamique. Ce changement fut celui de la qibla. À toutes les époques, le mouvement islamique avait eu pour nature fondamentale de vouloir préserver les caractéristiques distinctives de son existence et de s’employer résolument à maintenir vivante, chez chaque musulman, son identité idéologique et doctrinale. Lorsqu’ils étaient à La Mecque, Bayt al-Maqdis avait été choisi comme qibla précisément dans ce but : que le groupe portant l’étendard de l’idéal islamique demeure conscient de sa dignité et de sa position distinctives. Ainsi, jusqu’à l’Hégire, les musulmans ressentirent pleinement leur différence et leur identité propre face aux polythéistes. Les polythéistes comprirent eux aussi qu’eux et les musulmans étaient porteurs et défenseurs de deux idéaux complètement différents. Cette conscience et ce sentiment furent exprimés par cette phrase concise : « À vous votre religion, et à moi ma religion. » Elle déclarait clairement : votre voie est distincte, notre voie est distincte ; il n’existe aucune ressemblance entre nous et vous.

Après l’arrivée à Médine, si l’identité propre des musulmans risquait d’être menacée d’une quelconque manière, la menace venait des communautés juive et chrétienne qui s’y trouvaient. Il devenait nécessaire de préserver la spécificité et l’autonomie du mouvement islamique face au mélange avec la religion sans vie des Juifs et des chrétiens, et de protéger la société musulmane contre le risque de se dissoudre mentalement dans la société juive. À Médine, la nécessité qui avait conduit, à l’époque mecquoise, à adopter temporairement Bayt al-Maqdis comme qibla avait disparu. Le lien affectif des musulmans était plus étroit avec la qibla établie par Ibrahim (a.s.). Le Messager (s.a.s.) était lui-même un descendant d’Ibrahim, et les premiers combattants du mouvement islamique appartenaient également à cette lignée. Cette mesure temporaire destinée à préserver leur identité était alors devenue inutile. C’est pourquoi l’âme sincère du Messager (s.a.s.) attendait ce changement avec impatience et ardeur.

En réalité, en ordonnant le changement de qibla, Allah le Très-Haut destitua définitivement les enfants d’Israël de la direction du monde. Il nomma la communauté de Muhammad pour occuper leur poste vacant. Le centre de l’action visant le bien-être et la réussite de toute l’humanité, qui se trouvait jusque-là à Bayt al-Maqdis, fut désormais transféré à la Kaaba sacrée. Les musulmans furent désignés comme la communauté médiane, c’est-à-dire la communauté centrale du mouvement islamique mondial. La lourde responsabilité de témoigner de la vérité devant l’humanité et la direction de l’ensemble de l’humanité leur furent confiées.

Pendant seize mois après l’Hégire à Médine, la prière continua d’être accomplie en direction de Bayt al-Maqdis. L’événement eut lieu au mois de Rajab ou de Cha‘ban de la deuxième année de l’Hégire. Ibn Sa‘d rapporte que le Messager (s.a.s.) s’était rendu chez Bishr ibn Bara ibn Ma‘rur (r.a.) pour une invitation. Lorsque l’heure de la prière de midi arriva, il se leva pour diriger la prière en assemblée. Deux rak‘ats furent accomplies. À la troisième rak‘a, la révélation apporta le verset suivant :

« Nous voyons certes ton visage se tourner vers le ciel. Nous allons donc te tourner vers une qibla qui te plaît. Tourne donc ton visage vers la Mosquée sacrée. Où que vous soyez, tournez vos visages dans sa direction pour prier. » (Sourate al-Baqara : 144)

À peine cet ordre fut-il entendu que le serviteur d’Allah le plus obéissant tourna le visage vers la Kaaba alors qu’il était en prière. Aussitôt, tous les fidèles qui priaient derrière lui tournèrent également le visage vers la nouvelle qibla. Bayt al-Maqdis se trouve directement au nord de Médine, tandis que La Mecque se situe au sud. Le changement de qibla au cours de la prière signifie que l’imam dut se déplacer de l’avant des fidèles vers l’arrière, et que les rangs des prieurs durent se retourner directement vers l’arrière. Puis la nouvelle fut largement diffusée à Médine et dans les villages environnants. Bara ibn Azib rapporte que, dans une mosquée, les gens étaient en inclinaison lorsque la nouvelle leur parvint. Dès qu’ils l’entendirent, ils tournèrent dans cette même position le visage vers la Kaaba. Selon le récit d’Anas ibn Malik, la nouvelle parvint le lendemain, au moment de la prière de l’aube, à la tribu des Banû Salama, alors que les gens avaient accompli une rak‘a et se trouvaient dans la deuxième. En entendant alors l’annonce du héraut, tous tournèrent immédiatement le visage vers la nouvelle qibla. (Tafhîm al-Qur’ân, sourate al-Baqara, note 146)

Le Coran avait préalablement averti les musulmans du tumulte qui allait être provoqué par ce changement : « Bientôt, les ignorants déclencheront une campagne de calomnies : “Pour quelle raison les musulmans ont-ils changé de qibla ?” » Diverses questions seront soulevées, d’étranges réactions psychologiques apparaîtront et les relations entre les différentes communautés en subiront des effets néfastes. Afin que les musulmans puissent faire face avec fermeté à la campagne de calomnies imminente, le Coran leur expliqua à l’avance la portée du changement de qibla. Il leur fit savoir que, dans un premier temps, faire de Bayt al-Maqdis la qibla avait pour objectif de briser et de réduire en miettes l’idole du nationalisme arabe, car les Arabes n’étaient disposés à reconnaître aucune importance à quoi que ce soit qui se trouvait en dehors du cercle de leur appartenance ethnique. À présent, tourner le visage de Bayt al-Maqdis vers la Kaaba avait pour objectif de briser également l’idole de la prétention israélite. Une première tâche avait été accomplie auparavant. La seconde venait de l’être. Les adorateurs du nationalisme arabe avaient déjà été écartés. C’était maintenant au tour des adorateurs du nationalisme israélite d’être écartés. Ainsi, la société serait purifiée de la corruption appelée hypocrisie. Par la suite, seuls subsisteraient dans la société islamique ceux qui accordent la plus haute importance au commandement d’Allah et à la Sunna du Messager. Le changement à travers lequel le mouvement islamique progressait alors libérerait les fidèles qui obéissaient avec dévouement au Messager de tout mélange avec les gens dépourvus d’idéal. Il séparerait les gens dépourvus d’idéal de ces croyants sincères qui croient que l’est et l’ouest appartiennent entièrement à Allah et qu’Allah seul est le véritable centre de l’obéissance, et qui connaissent cette vérité profonde : le véritable bien ne consiste pas simplement à tourner le visage vers l’est ou vers l’ouest ; le véritable bien consiste plutôt dans la force vitale qui agit à l’intérieur de toutes ces formalités extérieures de la Charia. Cette force vitale consiste à croire en Allah, au Jour dernier, aux anges, au Livre d’Allah et à Ses prophètes, ainsi qu’à dépenser ses biens dans la voie d’Allah. Ainsi, ce qui doit recevoir la plus haute importance dans l’établissement de la formalité extérieure de votre qibla, c’est :

Avancez vers les bonnes œuvres et les actions bénéfiques ; ne craignez aucune force adverse lorsque vous vous acquittez des grands commandements révolutionnaires et transformateurs d’Allah, et ne craignez qu’Allah seul.

Au moment même où le Coran annonçait le commandement du Maître de l’univers, il avait précisé que cet événement semblerait difficile et pénible à tous, excepté aux croyants fermement convaincus. Lorsque des troubles éclateraient à ce sujet, beaucoup seraient désemparés. Lorsque la controverse se répandrait dans chaque ruelle, les esprits des faibles vacilleraient et leurs émotions seraient violemment bouleversées. Écoutons à présent quelques exemples des commentaires qui furent faits au sujet du changement de qibla.

Les polythéistes dirent : « Regardez donc ! Muhammad et ses partisans ont enfin retrouvé un peu de bon sens. Maintenant qu’ils ont adopté notre Kaaba comme qibla, ils reviendront peu à peu à notre religion. »

Les Juifs dirent : « Le chef de l’islam, emporté par sa fureur de nous contredire, a perdu toute mesure au point d’abandonner même la qibla des prophètes. S’il était véritablement un prophète, il n’aurait pas abandonné cette qibla. »

Les hypocrites se mirent à dire : « On n’y comprend plus rien : quelle est donc la véritable qibla de Muhammad ? On dirait qu’un jeu a commencé autour de la qibla. On tourne le visage dans la direction qui plaît. À voir les choses, on dirait que toute la religion islamique n’est qu’un jeu de fantaisie. »

Quant à ceux qui possédaient une foi solide, ils dirent : « Nous avons entendu le commandement, nous lui avons obéi et nous y avons cru. Tout cela vient de notre Seigneur. » (Zâd al-Ma‘âd, tome 2)

Ce sont précisément ces derniers croyants qui furent pris dans la tempête de la propagande. De toutes parts, les questions, les sophismes, les railleries et les sarcasmes se mirent à pleuvoir. Dans chaque assemblée, on ne parlait que de cela ; dans chaque ruelle, les attroupements bruissaient des mêmes chuchotements, tandis que des disputes enflammées se poursuivaient à chaque instant. Cela est normal dans tout mouvement révolutionnaire. À chaque changement important et à chaque mesure contraire aux conceptions habituelles du peuple, de tels troubles surgissent. Dans de telles circonstances, les militants, pris de panique et désorientés, atteignent souvent le comble de l’excitation. C’est face à cette crainte qu’il fut conseillé de faire preuve de patience et d’accomplir la prière, car ce sont les meilleurs moyens de traverser ces situations de crise. Au sujet des propagateurs de calomnies, il fut dit que rechercher la vérité n’était jamais leur objectif. Les arguments et les preuves ne sauraient jamais les satisfaire ni les apaiser. Leur but, en posant des questions, était seulement de mettre les croyants dans l’embarras. Tant que vous n’abandonnerez pas vos idéaux et vos principes pour devenir leurs disciples, rien ne pourra les satisfaire.

La responsabilité de présenter des arguments décisifs en réponse aux sophismes absurdes avait été confiée au mouvement islamique. Pour s’acquitter de cette responsabilité, des arguments extrêmement incisifs et irréfutables furent exposés, et la grandeur et la supériorité de la sainte Kaaba furent expliquées au peuple en un passage de la sourate Al-Imran. Il y est dit :

« Le premier lieu de culte établi pour l’humanité est certes cette Maison située à La Mecque, bénie et destinée à être un centre de guidance pour l’ensemble des mondes. Elle contient des signes évidents, notamment le lieu où Abraham accomplit son office de prière. Quiconque y entre est en sécurité. Et le pèlerinage à cette Maison est un devoir envers Allah pour quiconque en a les moyens. Quant à celui qui refuse d’obéir à cette injonction, qu’il sache qu’Allah Se suffit à Lui-même, à l’égard de tous les habitants du monde. » (Versets 96-97)

C’est de la Bible elle-même que l’on savait, au sujet de Bayt al-Maqdis, que Salomon l’avait fait construire quatre cent cinquante ans et quelque après Moïse. C’est sous le règne de Salomon qu’il fut désigné comme direction de prière. En revanche, il ressort de récits unanimement admis, tant historiques que religieux, que la noble Kaaba avait été construite par Abraham huit ou neuf cents ans avant Moïse. La Kaaba n’est pas seulement plus ancienne par son ancienneté ; son enceinte sacrée renferme également des signes d’une importance considérable. Elle est liée à l’une des plus précieuses traditions de l’islam. Dans chacune de ses parties est gravée l’histoire de l’élévation de l’étendard de la vérité et de la justice. En outre, elle conserve les vestiges du lieu de prière d’Abraham. Ce lieu demeure aujourd’hui encore une source d’inspiration monothéiste. La preuve irréfutable que ce centre de culte est également agréé et choisi par Allah est que, autour de cette Maison construite au cœur d’un désert aride, une vaste agglomération humaine s’est développée et que des gens y viennent de très loin. Une autre preuve éclatante de son rang éminent est que toutes sortes de moyens de subsistance parviennent spontanément aux habitants de ce désert aride et dépourvu de végétation. Plus important encore, dans la société bédouine et guerrière de l’Arabie, cette Maison sacrée se dresse depuis quatre mille ans comme une île de paix et de sécurité. Quiconque pénètre dans son enceinte protectrice voit sa vie, ses biens et son honneur mis à l’abri. Même les hommes assoiffés de sang viennent à l’ombre de cette Maison rengainer leurs épées et éteindre le feu de leur rancœur. Dès qu’un meurtrier ou un brigand entre dans son enceinte, il devient un citoyen épris de paix. Il est donc légitime que cette Maison soit le centre spirituel de tout mouvement qui entre dans l’arène avec l’appel d’Abraham. Qu’y a-t-il donc là qui soit contraire à la religion ou à la raison, pour que tant de chuchotements circulent dans les ruelles à ce sujet ?

Si une conclusion juste fut tirée de cet argument, elle le fut de la part des gens ordinaires. Les Juifs considérèrent le changement de la direction de prière comme une mesure d’hostilité définitive prise par les musulmans. En effet, toutes leurs espérances s’étaient évanouies à cause de cela. Le rêve qu’ils nourrissaient de pouvoir maîtriser les musulmans avait été réduit à néant. Ils comprirent qu’il ne serait pas facile de soumettre les musulmans. De leur côté, les musulmans virent clairement toute la souillure des cœurs juifs. Toutes les faces obscures de leur mentalité apparurent au grand jour. Il n’était plus possible d’entretenir à l’égard de gens dotés d’une mentalité aussi vile la bonne opinion sur laquelle les relations avec eux avaient été établies. Les musulmans comprirent clairement que, même à Médine, le mouvement islamique devrait subsister en ne comptant que sur ses propres forces. Il était vain d’espérer obtenir aide et coopération de la part des marchands de religion et de piété. Au contraire, la crainte s’accentua de jour en jour : les Juifs, animés d’une mentalité encore plus abjecte que celle des mécréants et des polythéistes de La Mecque, barreraient la route au mouvement islamique. Malgré cette crainte, le Prophète et ses Compagnons conservèrent toujours, dans leur comportement, le niveau de moralité propre aux appelants à l’islam. Ils ne traitèrent pas les Juifs, les hypocrites et les autres groupes hostiles selon leur propre manière d’agir. Face aux sophismes, aux railleries, aux sarcasmes et aux comportements vulgaires, les musulmans ne perdaient jamais leur sang-froid. Lorsqu’ils avaient quelque chose à dire, ils se contentaient de paroles raisonnables, exprimées avec bienséance et intelligence. Ils accueillaient leurs excès avec patience et générosité, dans un esprit magnanime.

Mais, malgré cela, la tension jusque-là contenue dans les cœurs jaillissait comme une crue rompant ses digues.

Grossièreté et vulgarité

Ceux qui n’ont aucun objectif, aucune finalité ni aucun programme constructif ne permettent généralement à personne d’accomplir une œuvre constructive. La seule raison en est que cela révélerait leur vacuité aux yeux du monde. Tel était également le cas des Juifs de Médine. Ils y résidaient depuis longtemps, mais ils n’avaient démontré aucune aptitude à œuvrer à l’amélioration morale des classes inférieures. Ils n’avaient pris aucune mesure pour développer les esprits et les mentalités, corriger les caractères, enseigner la politesse et la discipline, ni apprendre aux gens à mener une vie paisible et sûre. Loin de pouvoir prendre en charge une humanité déchue, ils n’avaient même pas réussi à se préserver eux-mêmes de la décadence. Toutes les maladies sociales et morales du monde s’étaient infiltrées jusqu’à leur moelle, et ils n’avaient pris aucune disposition pour remédier à la moindre d’entre elles. Dans ces circonstances, lorsqu’une nouvelle force apparut devant eux et commença à allumer dans les esprits des hommes la lumière de principes, d’idéaux et de convictions inspirants, lorsqu’elle entreprit de soigner toutes les maladies sociales, de bâtir une nouvelle nation avec un élan renouvelé et de former le caractère des individus en fonction d’un objectif et d’une finalité sacrés, puis de construire, avec l’aide de ces individus, une société paisible et fondée sur la justice, les Juifs devinrent furieux. Ils commencèrent à déployer toutes sortes de manœuvres viles pour faire échouer ce mouvement constructif. Lorsqu’une force négative et destructrice est résolue à s’opposer à quelqu’un, elle relègue la civilisation, les bonnes manières et la courtoisie aux oubliettes. Elle finit par se spécialiser dans les comportements grossiers et incivils, de la manière la plus honteuse. Les Juifs commencèrent eux aussi à adopter une conduite extrêmement grossière.

La communauté juive, connue comme l’héritière des prophètes, la suivante du Livre d’Allah, ainsi que l’enseignante et l’interprète de la loi d’Allah, commença, sous l’effet de l’hostilité et de la haine, à commettre toutes sortes de méfaits et d’incivilités. Nous allons en mentionner ici deux ou trois exemples inoubliables. Cette communauté juive ne considérait comme pieux et craignant Allah personne d’autre qu’elle-même. Pourtant, sa moralité était tombée si bas que, lorsqu’elle rencontrait le Messager (s.a.s.), elle disait « Assamu alaykoum » au lieu de « Assalamu alaykoum ». Cela signifiait : « Que ta mort soit. » C’est ainsi qu’elle se comportait avec cet homme éminent qui œuvrait à faire revivre la religion apportée par Abraham, Moïse, Jacob, Joseph, Isaac et Ismaël (sur eux la paix), qui s’employait à raviver l’esprit véritable de la Torah et qui luttait pour rétablir la loi et les préceptes d’Allah. En vérité, il accomplissait précisément la responsabilité oubliée par les Juifs et achevait leur œuvre restée incomplète. Un jour, quelques-uns d’entre eux vinrent chez le Messager (s.a.s.) et se comportèrent comme des voyous, en employant les paroles susmentionnées. Aïcha exprima même une vive réaction contre cette incivilité, depuis derrière le rideau. Elle était si furieuse qu’elle ne put s’empêcher de répondre. Elle dit : « Malheureux, que votre mort soit ! » Le Messager (s.a.s.), l’ayant entendue, lui dit : « Aïcha, sois un peu douce. » Aïcha répondit : « N’avez-vous pas entendu ce qu’ils ont dit ? » Le Messager (s.a.s.) dit : « Je l’ai entendu, mais je leur ai simplement répondu : “Wa alaykoum”, c’est-à-dire : “Et sur vous aussi.” Cela suffit. »

Deux autres exemples honteux de comportement incivil ont été conservés pour toujours dans le Coran. Observez :

Premièrement, ils se présentaient auprès du Messager (s.a.s.) et, chaque fois qu’au cours d’une conversation ils ressentaient le besoin de dire : « Veuillez patienter un instant, afin que nous puissions comprendre vos paroles », ils employaient le mot ambigu « Râ‘inâ ». En arabe, le sens apparent de ce mot est : « Accordez-nous un peu de temps, écoutez ce que nous avons à dire, ou prêtez-nous un peu attention. » Mais, dans l’hébreu, la langue religieuse originelle des Juifs, un mot proche, presque homophone, était employé dans le sens de : « Écoute, puisses-tu devenir sourd ! » En arabe également, il existait un mot formé à partir d’une racine presque identique et presque homophone, dont le sens était très mauvais. Ainsi, un mot dérivé de « râ’yâ » était « ar-râ’yâ », qui signifiait « un homme méprisable ». Il n’était pas difficile de transformer ce mot en « râ’yâïna », ce qui donnerait : « notre homme méprisable » — note du traducteur. De même, le mot « râ’yâna » était employé dans le sens de devenir ignorant et stupide. Même le mot « râ‘îna », prononcé en infléchissant légèrement la langue, pouvait être transformé en « râ‘iyâna », qui signifiait : « Ô notre berger ! » Les chefs religieux juifs, vêtus de robes et coiffés de turbans, lançaient ainsi avec grande habileté des flèches de paroles injurieuses. Comment les gens ordinaires auraient-ils pu posséder une telle maîtrise de la littérature et de la langue ? C’était la ruse de grands savants experts. Ils quittaient leur maison après avoir soigneusement réfléchi et préparé les différentes manières dont ils pourraient se comporter grossièrement ce jour-là. L’histoire a conservé un récit précis au sujet d’un de ces savants rusés, nommé Zayd ibn Thâbit. Ce rabbin juif hypocrite contribua largement à établir ce détestable exemple de profération de paroles immorales et indécentes. En apparence, ils s’étaient couverts d’une étiquette de politesse et de raffinement. Mais lorsqu’on observait les profondeurs de leur cœur, on y voyait une mentalité de voyous à l’œuvre. Ils savaient entre eux qu’ils se moquaient de l’homme le meilleur de leur époque. Mais si quelqu’un leur faisait une objection, ils répondaient : « Allons, frère, nous prenez-vous donc pour des gens malpolis ? Nous parlons avec tout le respect et toute la courtoisie nécessaires, en demandant seulement qu’on nous donne la possibilité de comprendre et de nous faire comprendre. »

Deuxièmement, au milieu des conversations, les savants juifs, héritiers des prophètes, s’adressaient parfois au Messager (s.a.s.) en ces termes : « Isma‘ ghayra musma‘in. » Le sens apparent de cette expression était : « Écoutez un instant ; vous êtes une personne si vénérable qu’il ne convient de vous adresser la parole sans votre volonté ou votre permission. » Mais leur mentalité malveillante lui donnait un autre sens : « Tu n’es absolument pas digne qu’on te fasse entendre quoi que ce soit. Qu’Allah te rende sourd et te prive de toute capacité auditive. »

Observez donc quels individus, détenteurs d’une mentalité si vile et répugnante, s’étaient dressés pour s’opposer à Muhammad (que la bénédiction et la paix d’Allah soient sur lui).

Troisièmement, lorsque les croyants, assis à l’assemblée du Messager (s.a.s.), entendaient et comprenaient une parole, ils s’écriaient, conformément au commandement d’Allah et avec sincérité et dévouement : « Sami‘na wa ata‘na », c’est-à-dire : « Nous avons entendu et nous avons obéi. » Mais les dépositaires de la Torah adoptaient, dans ces circonstances, un comportement extrêmement théâtral. Ils disaient d’abord à voix forte : « Sami‘na », c’est-à-dire : « Oui, nous avons entendu. » Puis, au lieu de « ata‘na » — « nous avons obéi » — ils infléchissaient légèrement leur langue et disaient : « ‘Asayna », c’est-à-dire : « Nous avons rejeté ton ordre et décidé de le désobéir. » Là encore, la même manœuvre était à l’œuvre : si quelqu’un leur faisait une objection, ils manifestaient leur irritation et disaient : « Nous prenez-vous donc pour des gens si méprisables ? Nous accusez-vous ainsi sous l’excès de votre opposition ? N’avez-vous donc aucune habitude de témoigner du respect aux savants et aux érudits extérieurs à votre propre groupe ? Êtes-vous incapables de considérer comme poli et bienveillant quiconque n’est pas des vôtres ? »

Il convient de réfléchir à ceci : de tels comportements ignobles ont-ils causé le moindre tort au mouvement du Messager (s.a.s.) ? La force de cette bassesse et de cette vilenie a-t-elle pu anéantir l’existence du groupe islamique ? En réalité, ni les insultes ni les paroles acerbes ne peuvent arracher le moindre poil à une force constructive. Tout ce que l’adversaire y gagne, c’est le plaisir de laisser s’échapper la vapeur accumulée de son esprit négatif, destructeur et fanatique. Lorsque ces personnalités religieuses quittaient l’assemblée du Prophète après y avoir commis de tels exploits, elles allaient certainement dans leur propre assemblée se vanter : « Aujourd’hui, nous sommes allés dire ses quatre vérités au Prophète. » Assis au milieu de leurs propres disciples, ils devaient certainement prouver leur compétence en disant : « Voyez quels sens nous avons réussi à extraire et à imposer en retournant un seul mot. Grâce à notre connaissance de la langue, de la grammaire et de la rhétorique, voyez les grandes batailles que nous avons menées. »

La leçon que l’on peut tirer de toutes ces mauvaises actions des chefs religieux juifs est la suivante : lorsque les chefs religieux tombent dans la déchéance, ils sont principalement atteints par la sale maladie de la déformation des mots. Deuxièmement, ils perdent la capacité de prendre en considération les exigences et les besoins de l’humanité, de la courtoisie, de la bienséance et des bonnes manières. Troisièmement, une contradiction honteuse naît entre leurs actes extérieurs et intérieurs. Quatrièmement, une forme de lâcheté apparaît chez eux, qui les empêche même d’exprimer ouvertement les sentiments impurs de leur cœur. Au contraire, ils continuent d’apposer l’étiquette de la bienséance et de la courtoisie sur leur mentalité vile et répugnante. Ces signes constituent une preuve irréfutable de la stérilité de toute pensée et de toute mentalité. En particulier, là où l’on trouve des propos acerbes et grossiers, il ne peut y avoir aucun lien avec la vérité et la justice. De même que le parfum qui s’échappe de la marmite d’un plat fraîchement préparé révèle clairement la nature du plat et la qualité de ses épices, chacune des paroles d’une personne et sa manière de parler servent de mesure à son caractère. Si la marmite de son esprit et de son cœur exhale la puanteur de propos grossiers et de comportements incivils, on ne peut en aucun cas espérer qu’un noble caractère, fait de conceptions pures et d’une disposition digne des gens honorables, soit en train de se former en elle. Lorsque vous voyez quelqu’un tenir des propos grossiers et se conduire mal avec une personne d’opinion différente, sachez qu’il a également perdu le combat de l’argumentation contre son adversaire et qu’il a été vaincu dans le combat moral. Cet homme vaincu ne fait désormais qu’expulser le poison de son cœur par ses insultes. Or ceux qui expulsent le poison de leur cœur n’ont aucune importance dans l’histoire. Ils continuent seulement à dénigrer, tandis que la caravane engagée dans l’œuvre d’une dawah constructive poursuit sa marche en avant.

Ce n’est pas tout. Lorsque l’adhan fut instauré à Médine, les Juifs, considérant également cette pratique comme une innovation religieuse contraire à leurs prescriptions religieuses traditionnelles, éprouvèrent de grandes difficultés à l’égard de l’adhan. Ils voyaient notamment que les mots et les phrases de l’adhan exposaient pleinement l’ensemble de la dawah révolutionnaire de l’islam et ses principes fondamentaux, et que le fait de réciter cet adhan cinq fois par jour d’une voix forte et mélodieuse constituait un moyen de diffusion extrêmement efficace et influent. Cette voix pénétrait chaque jour cinq fois les oreilles de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs esclaves. Imaginez un instant quel silence devait régner dans le ciel et l’air de Médine lorsque ce son sans pareil était proclamé par la voix harmonieuse de Bilal. Les cœurs de tous, musulmans comme non-musulmans, devaient peut-être être attirés. Ils percevaient certainement en particulier la différence entre le son de l’adhan et celui des cloches et des tambours naqara. Un certain sentiment à son égard devait peut-être aussi naître dans le cœur de leur peuple. Le son des cloches et des tambours naqara n’était qu’un simple son. Il ne contenait ni paroles ni signification. En revanche, le son de l’adhan était un ensemble de phrases résonnant avec un sens facilement compréhensible. Les sons des tambours naqara et des cloches n’exprimaient aucun sentiment humain, tandis que l’appel de l’adhan reflétait les émotions et les sentiments de l’être humain. Après avoir compris cette différence, les Juifs auraient dû reconnaître que l’adhan était le moyen relativement plus efficace et supérieur pour appeler au véritable culte. Mais au lieu de le reconnaître, ils s’emportèrent. Ils donnaient à la voix du muezzin des comparaisons étonnantes, l’imitaient et, en déformant les mots, faisaient des gestes ridicules. La jalousie et l’envie avaient ravalé ces faux dévots au rang de bouffons. Mais comment empêcher par la moquerie et la bouffonnerie l’œuvre accomplie par l’adhan ?

L’incivilité des Juifs était allée si loin qu’ils en firent même subir les effets à Allah Lui-même. Ainsi, au lieu d’accepter le sens simple du verset coranique : « Qui est prêt à prêter à Allah ? », ils commencèrent à s’en moquer en disant : « Voilà maintenant qu’Allah est devenu pauvre, Lui aussi. Il a commencé à demander des prêts à Ses serviteurs. » Il est rare de trouver un exemple aussi odieux d’impudence et d’insolence envers Allah. De même, partout où le Coran présente les moustiques, les mouches et d’autres petites choses semblables comme exemples et avance leur existence comme argument, les Juifs y trouvaient l’occasion de déclencher une véritable débauche de railleries. Ils disaient : « Le Dieu des musulmans est vraiment étrange. Même lorsqu’Il donne des exemples, Il ne trouve rien d’autre que des créatures insignifiantes comme les moustiques et les mouches. Et comment le Coran qui mentionne toutes ces choses insignifiantes pourrait-il être le Livre d’Allah ? » Voyez quelle réponse cinglante ils reçurent, dans la parole d’Allah :

« Allah ne répugne nullement à donner en exemple un moustique ou quelque chose d’encore plus petit. Ceux qui sont prêts à accepter la vérité comprennent, à travers ces exemples, qu’elle est vraie et qu’elle vient de leur Seigneur. Quant à ceux qui ne sont pas prêts à l’accepter, ils disent en les entendant : “Quel rapport Allah a-t-Il avec de tels exemples ?” » (Sourate al-Baqara, 26)

Une revendication ridicule

L’insolence des Juifs prit la forme d’une demande de preuve et aboutit à une situation absurde et ridicule. Ils dirent au Messager, paix et bénédiction sur lui : « Pourquoi Allah ne nous parle-t-Il pas ? » (al-Baqara, 117) Autrement dit : pourquoi Allah t’envoie-t-Il des anges en secret et te transmet-Il Son message en secret ? Qu’Allah descende sur terre, Se montre sous nos yeux et nous dise face à face : « Voici Mon ordre, suivez-le ; et voici Mon prophète, obéissez-lui. » S’Il ne veut pas faire cela, qu’Il envoie au moins un signe clair et irréfutable après lequel personne ne pourra plus nier que tu es Son prophète et que le Coran est Sa parole.

Ils précisèrent même en quoi ce signe irréfutable devait consister, afin de pouvoir être rassurés et satisfaits. Les ouvrages consacrés à l’histoire et à la Sîra rapportent que cette revendication prit une très grande importance dans les milieux juifs. Elle fit l’objet de discussions pendant longtemps et fut présentée à maintes reprises au Messager, paix et bénédiction sur lui.

Écoutez d’abord comment cette prétention est apparue. Voici ce qui s’était passé : avant l’arrivée du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), les Juifs de Médine priaient délibérément pour l’apparition imminente d’un prophète, afin d’effrayer les Aws et les Khazraj. Mais dès que le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) apparut en tant que prophète, ils changèrent aussitôt d’attitude et se résolurent à le renier et à lui désobéir. Ce revirement soudain suscita des interrogations parmi le peuple. Les gens venaient leur demander : « Que se passe-t-il ? N’étiez-vous pas ceux qui priiez auparavant et annonciez la venue d’un prophète ? Et maintenant, c’est vous qui vous déchaînez contre le prophète apparu ! » Un jour, notamment, des dirigeants éminents tels que Mu‘âdh ibn Jabal et Bishr ibn Barâ’ ibn Ma‘rûr dirent ouvertement aux dirigeants juifs lors d’une assemblée : « Ô communauté juive ! Craignez Allah et inclinez-vous devant Lui. Car c’est vous-mêmes qui demandiez à Allah de faire apparaître Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui), afin que vous puissiez prendre le dessus sur nous. Nous étions polythéistes, et c’est vous qui nous informiez que ce prophète était apparu et qui nous décriviez ses qualités. » On peut aisément imaginer comment de tels propos dévoilaient le masque des Juifs. Ils comprenaient certainement quelle était l’opinion du peuple à leur sujet. Pour préserver leur réputation de piété et de dévotion, il leur était devenu indispensable de se réfugier derrière un quelconque bouclier. Quel était ce bouclier ? Pour le savoir, écoutez la réponse à la question précédente de la bouche de Salâm ibn Mishkam, un dirigeant juif de Banû Nadîr. Il dit : « Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) n’a apporté avec lui aucune preuve grâce à laquelle nous puissions le reconnaître comme prophète. Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) n’est donc pas celui dont nous vous parlions. » (Sîrat Ibn Hishâm, tome 2)

Ibn Silviya Fatyûni lui avait également dit directement la même chose. Autrement dit, il leur fallait un signe décisif. Et c’était aux Juifs eux-mêmes de déterminer ce signe : ils demanderaient le signe qu’ils voudraient. De même, le peuple les interrogeait au sujet de l’engagement pris auprès des prophètes précédents de reconnaître le dernier Prophète. Mais ils éludaient cette question en répondant par-ci par-là. Un Juif, Mâlik ibn al-Qatîd, déclara un jour très clairement : « Par Allah, aucun engagement concernant Muhammad n’a été pris de notre part. » (Sîrat Ibn Hishâm, tome 2)

Pour eux, il n’y avait aucun signe dans les paroles sacrées du Coran ni dans ses preuves irréfutables ; il n’y avait aucun signe dans le caractère du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Il n’y avait aucun signe dans le mouvement qui transformait radicalement la vie, ni dans le groupe grandissant des soldats de la vérité. Même le sacrifice, l’abnégation et le don de leur vie auxquels se livrait le petit nombre de musulmans face aux puissances tyranniques qui persécutaient et opprimaient ne contenait aucun signe susceptible d’éveiller leur conscience. Ils ne recherchaient que des événements extraordinaires ou amusants.

Écoutez maintenant quel genre de signe ou de miracle ils réclamaient.

Râfi‘ ibn Huraymala et Wahb ibn Zayd vinrent trouver le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) et lui dirent au cours de la conversation :

« Ô Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui), fais descendre du ciel pour nous un livre entier, écrit, afin que nous le lisions, et fais jaillir une source devant nous. Alors seulement, nous te suivrons et témoignerons de ta véracité. » (Sîrat Ibn Hishâm, tome 2)

Ce Râfi‘ ibn Huraymala formula également cette demande : « Ô Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui), si tu es le Messager d’Allah, comme tu le prétends, demande à Allah de nous parler d’une manière que nous puissions entendre. » (Sîrat Ibn Hishâm, tome 2)

Lors d’une autre assemblée, des dirigeants juifs tels que Fakhkhâs et ‘Abdullah ibn Sabûr s’entretenaient avec le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Ils dirent : « Ô Muhammad, est-il vraiment vrai qu’aucun djinn ni aucun être humain ne t’enseigne ce Coran ? » Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) répondit : « Vous savez parfaitement que ce Coran vient d’Allah et que je suis le Messager d’Allah. Vous pouvez également voir cette vérité écrite dans votre Torah. » Ils dirent : « Ô Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui), quoi que tu dises, il reste vrai que lorsqu’Allah envoie un messager, Il accomplit tout ce que ce messager demande, et que le messager reçoit d’Allah le pouvoir de réaliser tout ce qu’il désire. Fais donc descendre du ciel un livre écrit que nous puissions lire et connaître. » (Sîrat Ibn Hishâm, tome 2)

Les Juifs avaient trouvé un bouclier. Désormais, les questions de savoir quel était le message du Prophète (ﷺ), ce qu’il disait, quelles étaient ses preuves et ses arguments, comment la vie se construisait grâce à son appel, quel genre de caractère ses enseignements formaient et quel type de système culturel était édifié par cet effort constructif étaient devenues sans importance à leurs yeux. Leur principale revendication devint alors : « Faites descendre un Livre du ciel et montrez-le-nous. » Ils avaient désormais trouvé un prétexte pour faire taire tout le monde. Dès que quelqu’un abordait cette question, ils répondaient catégoriquement : « Nous sommes prêts à croire. Mais allez dire à Muhammad (ﷺ) de montrer un signe quelconque. Les serviteurs bien-aimés d’Allah obtiennent de Lui ce qu’ils demandent. Quel genre de Messager est-il donc, si Allah ne satisfait pas ses requêtes ? Ô gens, cessez ces propos qui sèment la discorde. Allez plutôt trouver quelque serviteur bien-aimé d’Allah. » Tout cela n’était qu’une pure manœuvre dilatoire.

 

Les agissements shylოკiens des Juifs

Il est de notoriété générale que, lorsque la pression exercée par les émigrés sur les ressources et les moyens limités de Médine commença à s’accroître, et que ces hommes démunis et sans abri s’employèrent à reconstruire leur vie économique, la pauvreté et la faim se répandirent largement parmi la majorité des membres du mouvement islamique. Dans cette épreuve de la pauvreté et de la faim, le dirigeant du mouvement islamique lui-même ainsi que sa famille y prirent part au même titre que leurs compagnons ordinaires. Bien plus, la plus grande part de l’épreuve retomba sur lui. Les malheurs n’arrivent jamais seuls. Parallèlement aux souffrances de la pauvreté et de la faim, les maladies se propagèrent également parmi les émigrés. Le nouveau climat ne convenait pas aux corps des arrivants. Ils commencèrent à tomber malades les uns après les autres. En plus de la nourriture insuffisante, une fièvre pénible qui se répandit sous forme d’épidémie réduisit les émigrés à l’état de squelettes et les rendit incapables de tout effort économique. D’un côté, le mouvement islamique se heurtait constamment à de nouveaux problèmes et à de nouvelles oppositions. L’État islamique nouvellement fondé avait besoin d’être reconstruit dans tous ses aspects. Toutes sortes de menaces arrivaient de la part des ennemis extérieurs et intérieurs. Les hommes capables d’agir se retrouvaient de plus en plus alités. Les provisions de nourriture et de vêtements étaient insuffisantes. La force grâce à laquelle ce petit groupe révolutionnaire surmonta une telle situation fut la force de la foi en Allah, de l’amour du but poursuivi et de la fraternité réciproque. En réalité, la foi et la fraternité constituent toujours la force centrale des individus et des organisations qui accomplissent de grandes œuvres historiques. Cette force maintenait vigoureux même les hommes physiquement faibles et réduisait considérablement l’effet du manque de ressources et de moyens. Alors même que la lutte contre l’environnement hostile se poursuivait, l’épidémie généralisée affaiblit fortement cette lutte. À cette époque, la rumeur se répandit également que les Juifs de Médine avaient jeté un sort et que les musulmans ne pourraient désormais plus y subsister. Pour comprendre à quel point la situation était critique en ce temps-là, écoutez les témoignages de certains compagnons du Prophète (ﷺ).

Hazrat Abou Bakr se tord de douleur sur son lit de malade et exprime son inquiétude en récitant un poème :

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« Chacun demeure auprès de sa propre famille. Pourtant, la mort est plus proche de lui que le lacet de sa chaussure. »

Pendant ce temps, Hazrat Bilal se tourne et se retourne sur son lit de malade et, bien qu’accablé par d’intenses douleurs, continue de réciter un poème dont le sens est le suivant :

« À présent, je me remémore les plaines, les montagnes et les sources de La Mecque. Pourrai-je un jour passer une nuit dans cette plaine où poussent les herbes d’Idhkhir et de Julayl ? Pourrai-je encore me baigner dans l’eau de la source de Majanna et revoir les montagnes de Shama et de Tufayl ?

Amer chantait : « J’ai rencontré la mort avant même d’en goûter la saveur. La mort s’abat sur le lâche. » Il souffrait de douleurs physiques si intenses qu’il semblait avoir entendu les pas de la mort avant qu’elle ne survienne. »

Hazrat Shaddad était lui aussi malade. Le Messager (ﷺ) vint rendre visite à ce compagnon. Le malade, accablé par la douleur, dit : « Boire l’eau de Bathan me ferait peut-être du bien. » Le Messager (ﷺ) lui dit : « Pars donc. Qui t’en empêche ? » Le malade demanda : « Et que deviendra mon émigration ? » Le Messager (ﷺ) le rassura : « Pars donc. Où que tu ailles, tu resteras un émigré. »

Après le traité de Hudaybiya, lorsque les musulmans se rendirent à La Mecque, leurs corps étaient extrêmement affaiblis parce qu’ils tombaient sans cesse malades. En voyant leur état, les habitants de La Mecque se moquèrent d’eux en disant : « Ne retournez surtout pas à Médine. » À cause de ces railleries, les musulmans, sur l’ordre du Messager (ﷺ), marchaient avec une allure héroïque.

C’est pour ces raisons que le Messager (ﷺ) disait : (********)

« Cela signifie que l’émigration n’est pas un jeu d’enfant, mais une tâche extrêmement difficile. Un bédouin vint un jour auprès du Messager (ﷺ) et embrassa l’islam. Mais dès son arrivée à Médine, il attrapa la fièvre. Considérant alors l’islam comme un mauvais présage, il l’abandonna et repartit. À la suite de cet événement, le Messager (ﷺ) dit : « Médine est comme le four du fondeur : elle rejette les impuretés et sépare l’or pur. » (Al-Bukhari) Autrement dit, ceux qui entreprennent l’œuvre grandiose du mouvement doivent affronter des épreuves à chaque étape. Seuls les croyants sincères réussissent ces épreuves. Ceux qui prétendent faussement avoir la foi se séparent du groupe à un stade ou à un autre. Ainsi, cette période d’épreuve ardente à Médine jouait le rôle du four du fondeur. (Uswa-ye Sahaba, Maulana Abdus Salam Nadwi)

C’est alors que le Messager (ﷺ) adressa à Allah cette invocation d’une voix implorante : « Ô Allah ! Rends Médine aussi attrayante pour nous que Tu avais rendu La Mecque attrayante, ou davantage encore. Bénis pour nous ses récoltes et ses denrées alimentaires. Et détourne vers Mahyā l’épidémie qui s’est abattue sur Médine. » (Sîrat Ibn Hisham, tome II)

D’autre part, la pauvreté et la faim avaient créé une situation extrêmement préoccupante. S’installer dans un nouvel endroit, y établir les bases d’une vie économique et y organiser les moyens de gagner une subsistance licite — alors même que de nouveaux postes de dépenses se présentaient à chaque instant devant le mouvement — était une tâche d’une difficulté indescriptible. Les ouvrages d’histoire et de sîra regorgent de récits douloureux sur la situation désastreuse que les soldats de la vérité durent traverser à cette époque.

Hazrat Abou Talha a décrit ainsi cette période de calamité :

Nous allâmes trouver le Messager de Dieu, paix et bénédictions sur lui, en proie aux tourments de la faim, afin de lui demander de l’aide. Nous lui expliquâmes toute la situation et lui montrâmes notre ventre : comme nous étions restés plusieurs jours consécutifs sans manger, nous y avions attaché une pierre (dans le but de prévenir une forme particulière d’inflammation provoquée dans l’estomac). Après avoir vu cela, cette personnalité éminente de toute l’histoire de l’humanité ouvrit elle aussi son vêtement et nous montra que son ventre portait non pas une, mais deux pierres. À cette vue, nous qui racontions nos propres souffrances trouvâmes du réconfort. (Shamâ’il al-Tirmidhî, chapitre consacré à la vie du Prophète)

Une fois, dans une situation semblable, Abû Bakr, que Dieu l’agrée, vint et voulut raconter sa propre détresse afin de trouver quelque réconfort. Mais, pensant que cela ne ferait qu’accroître inutilement la peine du Messager de Dieu, paix et bénédictions sur lui, il garda le silence. Peu après, ‘Umar, que Dieu l’agrée, arriva. Lui aussi était frappé par la même épreuve. Lorsqu’on lui demanda la raison de sa venue, il répondit franchement : « La faim m’a rendu désorienté. » En l’entendant, le Messager de Dieu dit : « Ma situation est la même. » Il fut décidé qu’ils iraient tous ensemble chez Abû al-Haytham, un Compagnon relativement aisé qui possédait un verger. Lorsqu’ils arrivèrent chez lui, ils constatèrent que, faute de serviteur, le pauvre homme était lui-même parti chercher de l’eau. À son retour, il les vit et, débordant de joie, les serra dans ses bras. Puis il les conduisit dans le verger et leur donna des dattes à manger. Ils mangèrent les dattes, burent de l’eau, puis repartirent après avoir invoqué la bénédiction pour Abû al-Haytham. (Shamâ’il al-Tirmidhî)

Sa‘d ibn Abî Waqqâs rapporte un jour : « J’ai été le premier membre du mouvement islamique à faire couler, de ma main, le sang d’un ennemi de l’islam, et j’ai été le premier à lancer une flèche sur le champ du jihâd. Nous avons combattu dans une telle situation qu’à force de manger des feuilles d’arbres et des fruits de l’acacia, notre bouche se couvrait de plaies, et nos excréments ressemblaient à ceux des chameaux et des chèvres. » [Cet épisode est également tiré des Shamâ’il al-Tirmidhî. Bien qu’il soit survenu quelque peu plus tard, il donne une idée générale de la période de crise économique à Médine.]

Abû Hurayra, un proche compagnon du Messager de Dieu, paix et bénédictions sur lui, rapporte : « Un jour, je m’étais évanoui sous l’effet de la faim entre le minbar de la Mosquée du Prophète et la chambre de ‘Â’isha. Les gens, croyant que j’étais possédé par un djinn, me massaient la nuque avec leurs pieds (comme traitement). Pourtant, je n’étais pas possédé par un djinn : c’était seulement la faim qui me mettait dans cet état. (Voir les Shamâ’il al-Tirmidhî, chapitre consacré à la vie du Prophète.) Abû Hurayra rapporte également : “Une fois, je me rendais quelque part avec ‘Umar. Nous marchions en discutant de l’explication d’un verset. Soudain, je m’effondrai, inconscient. C’était à cause de la faim.” »

Dans une telle situation, bien que le Messager de Dieu, paix et bénédictions sur lui, dépensât immédiatement les biens arrivant au Bayt al-Mâl pour soulager la faim des Compagnons, la crise était si vaste que les revenus du Bayt al-Mâl, pas plus que les dons généreux des Muhâjirûn et des Ansâr aisés, ne suffisaient. Outre les Muhâjirûn ordinaires affamés, la résidence permanente des Ashâb al-Suffa — les Compagnons démunis qui demeuraient constamment dans la Mosquée du Prophète — avait elle aussi grand besoin d’une aide considérable. Des hôtes arrivaient sans cesse. Les Bédouins venaient à tout moment pour embrasser l’islam, rendre visite au Prophète ou s’enquérir des règles de la sharî‘a ; les demandeurs d’aide venaient solliciter de l’assistance, et l’arrivée successive de nouveaux Muhâjirûn se poursuivait. Dans de telles circonstances, jusqu’où le Bayt al-Mâl pouvait-il faire face ? Lorsque la pression des besoins des Compagnons et des nécessiteux augmentait, le Messager de Dieu demandait de l’aide, et chacun donnait sincèrement ce qu’il pouvait. Il arrivait aussi que l’on contracte des emprunts. Il n’était pas possible d’obtenir beaucoup de prêts auprès des musulmans ; il fallait donc se tourner vers les riches juifs. Les Juifs étaient des prêteurs usuriers chevronnés, et leur réseau d’usure s’étendait dans toute la région. Mais le but pour lequel ils prêtaient à Muhammad, paix et bénédictions sur lui, et à ses Compagnons était plus redoutable encore que l’usure : ils voulaient les soumettre par la force de l’argent et de l’aide. Animés de cet état d’esprit, ils prenaient, au moment de recouvrer leurs prêts, l’allure même de Shylock et se comportaient de manière humiliante. Les polythéistes agissaient de la même façon. Le Messager de Dieu lui-même et ses Compagnons durent faire l’expérience de cette amertume. De nombreux épisodes de ce genre sont consignés dans les ouvrages d’histoire et de sîra. Ceux qui consacraient leur vie au bien de l’humanité endurèrent tant de souffrances. Pourtant, même dans cette situation extrêmement désespérée, la foi des soldats de l’islam et leur lutte pour atteindre leur objectif ne faiblirent pas le moins du monde.

Le Messager de Dieu, paix et bénédictions sur lui, avait ordonné à Bilâl, son proche compagnon et assistant personnel, de dépenser généreusement les biens reçus dans le Bayt al-Mâl pour les besoins du mouvement islamique et de ses soldats. Bilâl agissait effectivement ainsi. Un jour, quatre-vingt-dix mille dirhams arrivèrent et furent entassés sur une natte. Assis sur place, le Messager de Dieu distribua cet argent aux nécessiteux. Il ne resta pas même un dirham. Une fois la distribution terminée, un demandeur d’aide arriva ; il ordonna alors de contracter un emprunt pour lui. Abû Hurayra rapporte qu’un jour un tas de dattes se trouvait devant Bilâl. Le Messager de Dieu demanda : « À qui appartiennent ces biens ? » Bilâl répondit : « Je les ai conservés pour des besoins futurs imprévus. » Le Messager de Dieu dit : « Sais-tu que le fait de retenir ainsi ces biens pourrait faire parvenir jusqu’à toi, le Jour de la Résurrection, la fumée de l’Enfer ? Distribue-les également. Ô Bilâl, ne crains rien de la part du Maître de la puissance absolue. » Bilâl rapporte qu’un jour un polythéiste de Médine vint le trouver et lui dit : « Je possède beaucoup de biens. Prends-en chaque fois que tu en auras besoin. » Bilâl commença à lui emprunter de l’argent. Un jour, alors que Bilâl avait fait ses ablutions et se préparait à lancer l’appel à la prière, le prêteur arriva soudain avec plusieurs hommes d’affaires et se mit à crier : « Hé, l’Abyssin ! » Bilâl s’avança vers lui. L’homme, très excité, se mit à l’injurier. Il l’avertit que le mois touchait à sa fin et que, s’il ne remboursait pas la dette à temps, il le réduirait en esclavage — conformément à la coutume arabe de l’époque préislamique — et qu’il retrouverait alors sa condition antérieure. Bilâl dit : « Cette conduite humiliante me mit aussi mal à l’aise que n’importe quel autre homme de distinction. » Après la prière de ‘ishâ’, Bilâl se rendit auprès du Messager de Dieu pour lui raconter ce triste incident. Ne voyant aucun moyen de rembourser la dette, il exprima le désir de disparaître et dit : « Je reviendrai lorsque le remboursement de la dette aura été réglé. » Mais avant que Bilâl ne mette son intention à exécution, le Messager de Dieu le fit appeler le lendemain matin. En arrivant, il vit quatre chameaux chargés de marchandises, envoyés par le gouverneur de Fadak. Le créancier fut convoqué, la dette lui fut remboursée, puis le reste des biens fut distribué comme à l’accoutumée.

Abû Hadrû al-Aslamî, un soldat du mouvement islamique, se trouva endetté auprès d’un Juif. Pour rembourser sa dette, il ne possédait rien d’autre que les vêtements qu’il portait. Abû Hadrû demanda au Juif de lui accorder un délai supplémentaire. Mais ce prêteur, digne de Shylock, ne voulut lui accorder aucun délai. Il saisit Abû Hadrû, l’amena auprès du Messager de Dieu, paix et bénédictions sur lui, et dit : « Faites en sorte qu’il me rembourse ce qui m’est dû. » Le Messager de Dieu dit à Abû Hadrû : « Rembourse la dette. » Abû Hadrû présenta ses excuses. Mais, voyant l’intransigeance du prêteur, le Messager de Dieu lui dit : « Rembourse-la comme tu le peux. » Le Compagnon répondit encore : « La bataille de Khaybar est imminente. J’espère qu’à notre retour je pourrai la rembourser. » Le Messager de Dieu lui ordonna de nouveau avec fermeté de se libérer de cette difficulté. Finalement, le Juif repartit après avoir retiré les vêtements que portait Abû Hadrû. Abû Hadrû ôta alors son turban et le noua autour de sa taille. Voyez jusqu’où allait l’oppression du prêteur juif pour une dette pourtant si modeste : il ne se contenta qu’après avoir dépouillé le débiteur des vêtements qu’il portait.

Hazrat Jaber ibn Abdullah était une autre personnalité éminente du mouvement islamique. Il habitait à Médine et jouissait d’une certaine aisance. Pourtant, il lui arrivait d’être contraint, par nécessité, d’emprunter auprès d’un usurier juif. Une année, la récolte de dattes ayant été mauvaise, il ne put rembourser sa dette à temps et obtint un délai jusqu’à la récolte suivante. Mais la récolte suivante fut elle aussi mauvaise. L’usurier refusa alors de lui accorder un nouveau délai. Finalement, Jaber se présenta auprès du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) pour lui exposer sa situation. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) se rendit chez le Juif avec quelques Compagnons. Il lui demanda d’accorder encore un peu de temps à Jaber, mais le Juif refusa. Après avoir marché quelque temps çà et là, le Messager revint discuter avec lui. Cependant, le cœur de pierre de l’usurier ne s’attendrit pas. Puis le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) dormit un moment. À son réveil, il renouvela la même demande, mais l’homme resta inflexible. Finalement, le Messager se rendit dans la palmeraie de Jaber et lui dit : « Fais descendre les dattes. » Une fois les dattes récoltées, on en trouva une quantité inespérée. La dette fut remboursée et il en resta même une partie (Sîrat an-Nabî, Shiblî Nu‘mânî).

L’armure personnelle du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) était mise en gage chez un Juif. Jusqu’à sa mort, il ne put réunir la somme nécessaire pour la récupérer (Sîrat an-Nabî, Shiblî).

Un jour, un Bédouin vint trouver le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) et se mit à le presser de rembourser une dette. Fidèle à son tempérament, il parla avec une grande agitation. Les Compagnons lui expliquèrent avec qui il parlait et quelle éminente personnalité il avait devant lui. Il répondit : « Je ne réclame pourtant que ce qui m’est dû. » Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) dit à ses Compagnons : « Vous devriez le soutenir, car c’est son droit. » Puis il ordonna de lui remettre ce qui lui était dû et lui donna même davantage (Sîrat an-Nabî, Shiblî).

L’histoire de Zayd ibn Sa‘na permet de mieux comprendre encore cette crise. C’était un savant juif qui vérifiait, à la lumière de différents signes, la véracité de la prétention du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) à la prophétie. Il raconte qu’un Bédouin vint rencontrer le Messager et lui dit : « Ma tribu s’est convertie à l’islam. Lorsque je les ai appelés à l’islam, je leur ai dit : “Si vous embrassez l’islam, Allah vous accordera de grandes richesses.” Mais, malheureusement, c’est la famine qui s’est abattue sur eux. Si nous ne les aidons pas maintenant, je crains qu’ils n’abandonnent l’islam. » Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) regarda Hazrat Ali d’un air interrogateur. Hazrat Ali répondit : « Il n’y a rien pour le moment. » Zayd ibn Sa‘na dit alors : « Prenez-moi quatre-vingts mithqals d’or ; en échange, vous me remettrez des dattes à la saison. » L’accord fut conclu. Le Messager prit l’or et le donna au Bédouin. Un jour, alors qu’il restait encore deux ou trois jours avant l’échéance, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), après avoir accompli la prière funéraire d’un homme avec quelques Compagnons, se tenait près d’un mur. Zayd saisit alors brutalement sa tunique et son manteau et dit : « Ô Muhammad ! Pourquoi ne rembourses-tu pas ma dette ? Par Allah, je connais parfaitement le genre d’hommes que vous êtes, vous les descendants d’Abd al-Muttalib. Vous êtes habitués à ne pas rembourser vos dettes. »

Hazrat Umar lança un regard perçant à Zayd, puis dit : « Ô ennemi d’Allah ! Par Allah, si je ne craignais pas d’être blâmé par le Messager, je te trancherais la tête. » Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) dit à Hazrat Umar : « Umar ! Dans cette situation, tu aurais dû, d’une part, me conseiller de rembourser correctement la dette et, d’autre part, recommander à cet homme de réclamer son dû avec la courtoisie qui convient. » Puis il dit : « Va lui remettre ce qui lui est dû et, au lieu de le réprimander, donne-lui vingt sa‘ de dattes supplémentaires. »

En réalité, cet épisode constituait la dernière épreuve de la prophétie du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) voulue par Zayd ibn Sa‘na. Il révéla son identité à Hazrat Umar et embrassa l’islam en le prenant à témoin. Ensuite, il donna la moitié de ses biens à la population musulmane. Ce Zayd ibn Sa‘na jouissait d’un grand prestige parmi les usuriers juifs. Pourtant, son histoire montre elle aussi dans quelle crise financière se trouvaient le mouvement islamique et ses membres, combien de dettes ils devaient contracter à cause de cette crise et quels traitements pénibles ils devaient supporter de la part de leurs créanciers.

D’un côté, les Juifs et les riches polythéistes employaient l’arme de l’usure contre le mouvement islamique. De l’autre, ils tentaient également de détourner les musulmans de la dépense dans la voie d’Allah, afin que le mouvement s’affaiblisse en raison de ses difficultés financières. À cette fin, ils tournaient en dérision les versets qui incitaient à donner dans la voie d’Allah. Ils disaient : « Regardez donc : même le Dieu des musulmans est devenu insolvable et mendie des prêts. » Ils disaient parfois aussi : « La main d’Allah est enchaînée. » Ces paroles, transmises par les Juifs, étaient également prononcées par les hypocrites et empoisonnaient toute l’atmosphère. D’un autre côté, ils rencontraient les musulmans habitués à donner et leur disaient : « Hé ! Pourquoi dilapidez-vous vos biens ? Quel avantage tirez-vous du fait de nourrir quelques miséreux de La Mecque ? Prenez soin de vos enfants. Investissez vos richesses dans le commerce. Où avez-vous trouvé un domaine d’investissement aussi stupide ? » C’est au sujet de ces Juifs et de ces hypocrites qui menaient ces campagnes de propagande que le Coran dit : ******** « C’est-à-dire qu’ils enseignent aux gens l’avarice. Ils venaient s’asseoir auprès des Ansars et, prenant l’apparence de conseillers bien intentionnés, disaient : “Ne dépensez pas ainsi votre argent. Vous tomberiez dans la pauvreté et le dénuement. Aussi, ne consacrez pas autant d’argent au mouvement islamique. Essayez de comprendre ce que deviendra la situation.” » (Sîrat Ibn Hicham)

Pendant ce temps, parmi les membres de la cinquième colonne, marionnettes des Juifs, on se chuchotait : « Cessez de dépenser pour les compagnons du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), afin qu’ils se dispersent de tous côtés. » (sourate al-Munafiqun, verset 7)

Quel plan perfide et prévoyant c’était ! D’un côté, on s’employait à tarir la source de la disposition et de l’enthousiasme à donner dans la voie d’Allah. De l’autre, en devenant des créanciers, on tentait d’écraser le mouvement islamique par leur oppression à la Shylock. Si ce plan avait réussi, la révolution islamique aurait pu être vaincue sans même l’affronter sur le terrain de la foi, de la raison, de l’action et du caractère. Mais puisque cette affaire était liée à Allah, l’Omniscient et l’Omnipotent, Sa subtile sagesse fit échouer les complots des ennemis de l’islam.

Le point essentiel de ce récit réside dans le caractère et l’attitude empreints de patience du Messager d’Allah et de ses nobles Compagnons, qui se manifestèrent en réponse aux basses persécutions de leurs adversaires. Même dans des situations extrêmement anarchiques et douloureuses, ils ne permirent pas que leur haut niveau moral s’abaisse le moins du monde. Ils furent de si grands et si éclatants exemples d’humanité qu’il est impossible d’en mesurer toute l’ampleur, même en y réfléchissant.

La cinquième colonne formée par les Juifs

Les innombrables témoignages de l’histoire humaine montrent que chaque fois qu’un mouvement est conduit avec sincérité et dévouement en vue de l’honnêteté et du bien-être de l’humanité, et qu’il progresse vers la victoire, l’une des forces réactionnaires qui lui résistent est constituée de ceux qui l’affrontent ouvertement et emploient les armes de leur époque, poursuivant le combat jusqu’au dernier moment. L’autre force est constituée de ces anarchistes et saboteurs qui, en raison de leur bassesse morale et de leur vilenie, tombent au plus bas degré de la lâcheté et de la fourberie, puis s’emploient à tisser des complots depuis le repaire secret de l’hypocrisie. Le comportement réactionnaire des polythéistes de La Mecque relevait de la première force, tandis que les Juifs de Médine et leurs suppôts appartenaient à la seconde.

Puisque le mouvement islamique avait pris la forme d’un État, cet État grandissait au vu de tous et des hommes consciencieux, actifs et laborieux y adhéraient de toutes parts, les forces adverses étaient victimes d’une réaction terrible faite de complexe d’infériorité et de désir de vengeance. Mais elles n’avaient aucun moyen d’exprimer l’agitation qui régnait au fond d’elles-mêmes ni d’influencer la situation. Face à la croyance et à l’idéal islamiques, les Juifs ne possédaient aucune doctrine constructive, raisonnable, simple, capable d’attirer le peuple et de susciter l’enthousiasme. Ils ne disposaient que de quelques croyances inertes et vaines, capables d’entraver le cours de l’histoire et de provoquer la paralysie et la stagnation dans la nature humaine. Le mouvement islamique avait rassemblé des forces humaines dotées d’un caractère moral élevé ; les Juifs ne possédaient aucune force humaine dotée d’un caractère moral équivalent, capable de lui tenir tête. La force humaine dont ils disposaient était, moralement, inférieure même au niveau minimal d’humanité souhaitable. Ils ne conservaient aucune inspiration ni aucune force motrice capable de les tirer de cet état déchu. Les hommes nouveaux que l’appel coranique à reconstruire l’humanité avait formés n’avaient devant eux aucun homme de l’ancien type façonné par le judaïsme qui fût digne de leur faire face. Malgré toute la propagande qu’ils pouvaient répandre et toute la confusion et l’hostilité qu’ils pouvaient susciter, la force juive était contrainte de reculer toujours davantage sur le terrain de la raison. Quelle que fût l’idée qu’ils se faisaient d’eux-mêmes, les forces de l’histoire étaient du côté du mouvement islamique. Sur le champ de bataille de la réalité, les Juifs recevaient sans cesse de rudes coups. La société humaine de leur époque les dépassait et avançait en brandissant l’étendard du système de vie islamique. Sur le terrain politique, les Juifs aspiraient à détruire la révolution islamique. Mais le pacte d’alliance leur liait les mains. Dans cette situation réelle, ils étaient devenus totalement incapables et impuissants. Le sentiment de cette incapacité et de cette impuissance, se combinant aux traits fondamentaux de leur caractère, prit la forme de la lâcheté. Dans un climat d’impuissance et de lâcheté, l’esprit de rivalité actif dans l’âme humaine conduit toujours, par la jalousie et la haine, au repaire secret de l’hypocrisie. Au lieu d’attaquer son adversaire de front, on lui porte donc des coups secrets par-derrière. Au lieu du banditisme ouvert, on échafaude des complots de cambriolage furtif. C’est ce rôle lâche que la communauté juive adopta.

La situation réelle créa deux facteurs favorables à l’apparition d’un odieux réseau d’hypocrites. Premièrement, l’état d’esprit vindicatif du cercle juif et de ses suppôts. Comme cet état d’esprit était incapable d’une attaque directe, le repaire secret de l’hypocrisie se mit à s’activer. Deuxièmement, voyant la puissance croissante de l’islam, beaucoup commencèrent à entrer de l’intérieur par cette voie détournée afin de bâtir leur avenir.

C’est l’esprit juif qui ouvrit cette voie détournée. Leurs chefs renommés, dissimulant leur mentalité hostile, commencèrent à entrer dans l’organisation islamique revêtus du manteau de l’islam. Les personnalités éminentes suivantes de Banû Qaynuqâʿ entrèrent dans l’islam en tant que « cinquième colonne » :

(1) Saʿd ibn Hanîf (2) Zayd ibn Lusيت (3) Nuʿmân ibn ʿAwfâ ibn ʿAmr (4) Râfiʿ ibn Huraymâla (5) Rifâʿa ibn Yâzid ibn Thâbût (6) Salsala ibn Barhâm (7) Kinâna ibn Sûriyâ.

Parmi eux, Zayd ibn Louṣayt était celui qui avait provoqué une rixe avec ʿUmar sur le marché des Banû Qaynuqâʿ. De plus, lorsque la chamelle du Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) s’était égarée, cet homme s’était moqué de lui en disant : « Lui qui prétend pourtant recevoir les nouvelles du ciel, il ne sait même pas où se trouve sa chamelle ! » En réponse, le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) avait dit : « Je ne sais rien en dehors de ce qu’Allah m’a fait savoir. À présent, Allah m’a informé de l’endroit où se trouve la chamelle. Elle est dans tel champ, et la corde de son licol s’est accrochée à un arbre. » Lorsque les Compagnons partirent à sa recherche, ils virent de leurs propres yeux qu’elle se trouvait exactement dans cet état.

Râfiʿ ibn Huraymala était un hypocrite d’un rang si élevé que, le jour de sa mort, le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) dit : « Aujourd’hui est mort l’un des principaux chefs des hypocrites. » Rifâʿ ibn Zayd ibn Tâbût était lui aussi un homme de cette nature. Alors que les gens revenaient de la bataille des Banû al-Muṣṭaliq, une tempête se leva et ils furent pris de peur. Le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) les rassura en disant : « Cette tempête est venue pour châtier un chef hypocrite. » À leur arrivée à Médine, tous apprirent que Rifâʿ avait rendu l’âme dans cette même tempête. (Sîrat Ibn Hichâm, tome II)

Ce qui est intéressant, c’est que tous ceux qui avaient rejoint les rangs des hypocrites étaient âgés et aisés. Ils étaient égoïstes et endurcis. Les jeunes étaient généralement des compagnons du mouvement islamique. On ne trouve qu’un seul jeune, Qays ibn ʿAmr ibn Sahl, parmi les membres de la cinquième colonne.

Ce cercle n’était pas si restreint. En réalité, ces quelques individus étaient les chefs et les commandants de la cinquième colonne. Ils recrutaient également de nouveaux hypocrites dans leur entourage. En outre, ils recherchaient les musulmans faibles, les influençaient et les utilisaient ; ils semaient parmi eux le doute et la suspicion, ajoutaient aux réunions des musulmans une dose de dérision et de raillerie sur les questions importantes, et détérioraient ainsi l’atmosphère. Ils se rendaient à la mosquée, écoutaient toutes les discussions importantes, puis en faisaient rapport dans leurs propres réunions. La nuit, ils tenaient des réunions conspiratrices, élaboraient sans cesse de nouveaux plans nuisibles et les mettaient en œuvre par de nouveaux moyens. Les comportements étranges instaurés par les hypocrites étaient bien connus du Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) et des musulmans, en raison de leur caractère anormal. Parallèlement, la Révélation ne cessait d’identifier, à tous les niveaux, leurs pensées, leurs activités et leurs conspirations, jusqu’aux signes particuliers de leur conscience portée au crime. Un jour, le comportement de ces chefs hypocrites devint même insupportable dans la mosquée du Prophète. Lors d’une assemblée générale, ce groupe s’était assis tout à fait à part et se livrait à des conciliabules séparés. En voyant cela, le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) leur ordonna de sortir de la mosquée. Certains étaient si proches les uns des autres qu’ils furent expulsés en se tenant par la main et en s’enlaçant.

La direction centrale de ce cercle d’hypocrites était concentrée autour de la personne de ʿAbdullah ibn Ubayy. Cet homme avait été le principal instigateur de la mise en scène de la calomnie contre ʿAïcha. La haine, l’hostilité et le désir de vengeance contre la révolution islamique étaient mêlés à sa moelle. Écoutez de la bouche de ʿUsayd ibn Huḍayr la cause profonde de cette haine et de cette hostilité incurables. Au sujet de ʿAbdullah ibn Ubayy, il dit au Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) pendant la bataille des Banû al-Muṣṭaliq :

« Ô Messager d’Allah ! Soyez quelque peu indulgent envers les sentiments accablés de cet homme. Lorsque vous êtes arrivé à Médine, nous avions déjà achevé tous les préparatifs pour le placer sur le trône royal. Une couronne était en train d’être confectionnée pour lui. Votre arrivée a réduit à néant tous ses espoirs. Le pauvre homme ne fait que laisser éclater son ressentiment. » (Tafhîm al-Qur’ân, introduction de la sourate An-Nûr)

Ceux dont les plans sont anéantis par une prédication ou un mouvement, et dont les intérêts échouent alors même qu’ils atteignent le seuil du succès, passent toute leur vie à se tourmenter, le cœur rempli de poison. Un rival vaincu ne peut jamais pardonner à son adversaire. Il en fut ainsi à l’égard de l’islam. Dès le premier jour, ʿAbdullah ibn Ubayy porta le souvenir amer de son échec, et il le porta toute sa vie. Il embrassa l’islam dès le début afin de pouvoir se faire une place au sein de cette nouvelle force, puis de s’élever progressivement en son sein jusqu’au sommet du pouvoir et de la direction. Mais, dans ce système, quiconque veut avancer doit nécessairement suivre la voie de la foi et des œuvres. C’est pourquoi il ne restait à ʿAbdullah ibn Ubayy d’autre choix que de demeurer hypocrite. Au début, son hypocrisie resta secrète. Mais un jour, cette maladie immonde de son cœur se manifesta publiquement par les circonstances.

Un jour, le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) alla rendre visite au Compagnon malade Saʿd ibn ʿUbâda. Il s’y rendit à dos d’âne. Usâma ibn Zayd était assis derrière lui. C’est Usâma lui-même qui rapporte qu’en chemin, à un endroit, ʿAbdullah ibn Ubayy était assis au milieu d’une assemblée. Les membres de sa tribu étaient assis tout autour de lui. En voyant le Messager passer par là, il détourna le visage avec irritation. Le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) s’approcha de lui et le salua. Puis il s’arrêta un instant, récita un passage du Coran, l’invita à l’islam, lui rappela Allah et le mit en garde contre sa colère. ʿAbdullah ibn Ubayy resta assis en silence, retenant son souffle. Mais lorsque le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) acheva de parler et se remit en route, il se mit à crier dans un langage extrêmement grossier et indécent : « Hé, toi ! Ta manière de parler n’est pas convenable. Reste donc chez toi. Celui qui vient à toi, dis-lui ce que tu veux. Mais ne tourmente pas celui qui ne vient pas à toi. Ne va pas chez les gens en t’imposant pour leur adresser une invitation qui ne leur plaît pas. » Voyez comme chaque mot est rempli de poison ! Quel langage vulgaire et blessant, et quelle émotion provocatrice !

En réalité, ces paroles n’étaient pas celles de l’individu qu’était Abdullah ibn Ubayy. Elles étaient l’expression venimeuse de la jāhiliya en déclin contre l’ère de prospérité et de bonheur qui s’annonçait.

Le Messager d’Allah (ﷺ) entendit ces propos vulgaires depuis sa position élevée et éminente. En les entendant, son cœur magnanime dut peut-être être davantage porté à la compassion qu’à la colère.

Abdullah ibn Rawaha, membre du groupe musulman présent dans l’assemblée, était également là. Son amour-propre l’incita à accomplir son devoir. Il répondit d’une voix ferme au chef des hypocrites : « Pourquoi le Messager d’Allah (ﷺ) ne viendrait-il pas ? Nous voulons sa présence. Il viendra dans nos maisons et dans nos assemblées. Nous l’aimons, et c’est par son intermédiaire qu’Allah nous a honorés. »

Après avoir vécu cette expérience en chemin, le chef de l’humanité, Sa‘d ibn ‘Ubada, alla lui rendre visite. En voyant une expression inhabituelle sur le visage du Messager d’Allah (ﷺ), Sa‘d lui en demanda la raison. Le Messager d’Allah (ﷺ) lui raconta ce qui s’était passé. Sa‘d lui exposa alors le même contexte en disant : « Lorsque Allah vous a amené à Médine, nous étions en train de lui confectionner une couronne. Mais votre arrivée a réduit à néant son rêve de régner. » Il voulait faire comprendre que cette réaction était naturelle et qu’il valait mieux ne pas lui accorder d’importance.

Cet homme continua de jouer sur la scène de l’histoire le rôle du principal méchant dans toute la tragédie de l’hypocrisie. Il en était le principal instigateur. Derrière lui se trouvait la bénédiction de grands chefs, et derrière eux, des groupes d’hypocrites conscients et de musulmans immatures. À l’arrière-plan de tous se trouvaient les Bédouins ignorants et irréfléchis. Chacune des mesures réactionnaires dirigées contre le mouvement islamique bénéficiait successivement de la contribution de ces diverses catégories. La grande force déformée et destructrice des hypocrites influencés par les Juifs joua un rôle considérable derrière toutes les oppositions et résistances auxquelles les musulmans de Médine furent confrontés, ainsi que derrière toutes les conspirations auxquelles le Messager d’Allah (ﷺ) dut faire face. Bien que la direction de toutes les activités hostiles fût détenue par les Juifs, le rôle effectivement principal derrière les nombreux événements négatifs destinés à barrer la route au Messager d’Allah (ﷺ) était celui de ces hypocrites qui servaient de marionnettes aux Juifs.

Les activités de propagande diffamatoire

Lorsqu’un milieu anarchiste et réfractaire à l’effort se trouve confronté à un mouvement réformateur et constructif, il s’acharne de toutes ses forces contre ses dirigeants et ses militants. Lui-même ne veut rien faire et ne ressent aucune responsabilité envers Allah ni envers le peuple. C’est pourquoi il emploie très facilement toute son énergie et tous ses talents à des activités négatives. Ces gens encerclent de toutes parts, comme des fantômes, les dirigeants et les militants des mouvements réformateurs et constructifs, et tentent de rechercher leurs défauts à l’aide d’une longue-vue. Ils analysent minutieusement chacune de leurs paroles, chacun de leurs actes et chacun des événements. Puis, dès qu’ils découvrent la moindre déviation ou le moindre défaut, ils commencent à le proclamer à grand renfort de tapage : « Ô gens ! Regardez : ils sont plongés dans l’égarement, la perversion et la mécréance. Telle action s’oppose aux anciens sages ; elle constitue une offense envers les grands imams et une critique des grands saints. » Lorsque, sous l’effet d’une opposition aveugle, on souhaite nuire à une personne de bien et à son œuvre d’intérêt général, on met d’un côté en évidence les défauts et les imperfections de toute bonne action ; de l’autre, on transforme la moindre erreur de ceux qui œuvrent en une montagne et on l’expose publiquement afin d’exciter l’opinion. La meilleure occasion pour les saboteurs se présente lorsqu’un événement survient à l’encontre des conceptions erronées, des superstitions et des mauvaises coutumes du peuple, même si cet événement est juste et conforme à l’équité. Il est universellement reconnu que les mouvements réformateurs, constructifs et révolutionnaires doivent s’opposer à de nombreuses choses populaires. Ainsi, les ennemis trouvent toujours un sujet ou un autre pour leur propagande hostile. Le Messager d’Allah (ﷺ) et les Compagnons durent précisément faire face à cette situation du côté des Juifs. Matin et soir, il y avait toujours quelque agitation, et une campagne de diffamation ou une autre était lancée.

L’accusation de recherche d’un poste

À chaque époque, les adversaires calomnient tous ceux qui portent l’étendard de la vérité en jetant le soupçon d’un intérêt personnel sur leur sincérité et leur dévouement, les accusant d’être avides de pouvoir et de vouloir devenir quelqu’un d’important. Moïse et Aaron furent accusés de vouloir s’emparer du trône de l’État. On répandit contre Jésus la calomnie selon laquelle il voulait devenir le roi des Juifs. Lorsque la délégation de Najrân arriva, les Juifs accusèrent le Prophète (paix et bénédiction d’Allah sur lui) de jouer avec la vie de tant de gens afin de s’approprier le rang détenu par Jésus. Ils prétendirent qu’il voulait que les chrétiens et les autres se mettent à l’adorer. Remarquez que le Prophète (paix et bénédiction d’Allah sur lui) n’avait jamais formulé aucune revendication de ce genre. Il n’avait même pas laissé entrevoir le désir d’obtenir un trône ou une fonction quelconque. Pourtant, les esprits fertiles de ses adversaires forgèrent et inventèrent cette accusation imaginaire : l’objectif de Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui) serait de se faire adorer comme Jésus. Il ne l’a pas revendiqué de vive voix, direz-vous ? Qu’importe ! Il nourrirait certainement cette revendication dans son cœur ; s’il ne la formule pas aujourd’hui, on voit bien les signes qu’il la formulera un jour ou l’autre. C’est parce que de tels propos insensés avaient été glissés aux oreilles des membres de la délégation de Najrân que l’un d’eux, Abou Nâfi‘ Qarzi, demanda ouvertement au Prophète (paix et bénédiction d’Allah sur lui) : « Voulez-vous que les musulmans vous adorent comme les chrétiens adorent Jésus ? » Un autre membre lui demanda : « Voulez-vous que nous vous rendions un culte et une adoration, et est-ce pour cela que vous nous invitez ? » Il répondit : « Je cherche refuge auprès d’Allah contre le fait d’adorer quelqu’un d’autre qu’Allah ou d’appeler à adorer quelqu’un d’autre que Lui. Allah ne m’a ni envoyé ni ordonné dans ce but. » (Sîrat Ibn Hichâm, tome II.) À ce stade, le Coran proclama lui aussi clairement : « Il n’appartient pas à un être humain auquel Allah a donné le Livre, la sagesse et la prophétie de dire ensuite aux gens : “Devenez mes serviteurs plutôt que ceux d’Allah.” »

L’accusation d’outrage aux symboles religieux unanimement reconnus

Après que le dirigeant de l’humanité eut émigré à Médine, un nouvel esprit de vengeance commença à s’éveiller à La Mecque, et l’on réfléchit constamment à la manière d’attaquer Médine. Leurs espions circulaient dans les environs de la ville. Des échanges de lettres avaient commencé avec les Juifs de Médine, et leurs groupes militaires parvenaient à tout moment jusqu’aux frontières de l’État islamique. En réponse, l’État islamique mit lui aussi en place un dispositif de patrouilles. Des groupes militaires et civils effectuaient des rondes et surveillaient les mouvements des espions et des groupes militaires quraychites. Par ces activités, Médine voulait faire comprendre aux Quraychites qu’elle ne dormait pas. Elle les avertissait en même temps que, s’ils troublaient la paix, les routes empruntées par leurs caravanes commerciales seraient fermées.

Dans le cadre de ce dispositif de patrouilles, le Prophète (paix et bénédiction d’Allah sur lui) envoya, au mois de Rajab de la deuxième année de l’Hégire, un détachement de huit hommes chargé de se renseigner sur les mouvements et les projets futurs des Quraychites. Ce détachement n’avait reçu aucune autorisation d’entreprendre une action militaire. Cependant, il se retrouva face à une petite caravane commerciale quraychite. La tension atteignit un tel degré que le détachement de l’État islamique lança une attaque et tua l’un de ses membres. Les autres furent arrêtés et amenés à Médine avec leurs marchandises. Comme l’événement s’était produit de nuit, à la fin du mois de Rajab et au début de Chaabane, les Quraychites de La Mecque d’un côté, et les Juifs de Médine ainsi que les hypocrites de l’autre, profitèrent de l’occasion pour déclencher une violente campagne de calomnies. Ils lièrent catégoriquement l’événement au mois sacré de Rajab et excitèrent la population en disant : « Ces gens veulent être les serviteurs bien-aimés d’Allah, mais ils n’hésitent même pas à verser le sang durant les mois sacrés. » (Tafhîm al-Qur’ân)

Les conséquences de cette campagne de calomnies furent très préjudiciables aux musulmans. Cette jeune et faible puissance était déjà encerclée de toutes parts par des ennemis et des dangers. Le soutien de toute personne et de tout groupe avait donc pour elle une grande valeur. Il était extrêmement dangereux de laisser se répandre en Arabie l’idée que ces gens violaient le caractère sacré des mois interdits. En effet, la stabilité de l’organisation religieuse et économique de l’Arabie dépendait du maintien de ce caractère sacré. Les partisans des musulmans risquaient ainsi de devenir leurs adversaires. De plus, cette affaire touchait les sentiments religieux sensibles de la population et pouvait donc servir de prétexte à l’incitation. Cette propagande était particulièrement capable de détruire la confiance accordée aux musulmans quant à leur crainte d’Allah, leur piété et leur sens des responsabilités morales. L’affaire de Nakhlah fut également jugée répréhensible par l’État islamique lui-même pour une autre raison : le Prophète (paix et bénédiction d’Allah sur lui) n’avait pas autorisé ce détachement à engager un affrontement. Bien qu’il n’eût pas reçu les instructions habituelles, ce détachement avait pris une initiative qui pouvait anéantir l’objectif même du dispositif de patrouilles de l’État islamique et compromettre le plan élaboré à cette fin. Des mesures étaient prises avec une extrême prudence pour mettre ce plan à exécution. Puisque l’incident de Nakhlah constituait entièrement une initiative illégale et contraire aux règles, le Prophète (paix et bénédiction d’Allah sur lui) interrogea sévèrement les personnes concernées, les sanctionna, et refusa d’accepter les prisonniers détenus comme prisonniers de guerre ainsi que de déposer leurs marchandises au Bayt al-Mal.

L’État islamique prit, conformément à sa propre discipline, les mesures qu’il convenait d’adopter au sujet de cette initiative contraire aux règles. Mais lorsque les adversaires lancèrent leur campagne de calomnies, l’État islamique y répondit par une réponse plus rationnelle, moralement convaincante et limpide, tout en étant cinglante. Allah Tout-Puissant fit parvenir Lui-même la réponse par la bouche du Prophète (paix et bénédiction d’Allah sur lui), par l’intermédiaire de la révélation :

« Les gens t’interrogent au sujet du combat durant le mois sacré. Dis : “Y combattre est un grand péché. Mais empêcher les hommes de suivre le chemin d’Allah, Le renier, empêcher l’accès à la Mosquée sacrée et en expulser ses habitants est plus grave encore aux yeux d’Allah. Et la persécution est plus grave que le meurtre.” » (Al-Baqara, 217)

Il ressort clairement de tout cela que, influencés et troublés par la campagne de propagande intensive des opposants à l’islam, les musulmans demandèrent ce que l’islam pensait des combats menés durant les mois sacrés. Ceux qui entretenaient une conception déséquilibrée de l’honnêteté et de l’amour de la paix, et qui s’effrayaient au moindre signe d’opposition, devinrent particulièrement inquiets : n’étions-nous pas en train de perdre l’esprit véritable de l’islam et la crainte révérencielle de Dieu ? Sous l’emprise d’un amour excessif de la politique, ne nous éloignions-nous pas de notre objectif véritable, au point de repousser nous-mêmes la population ? Le malaise de ces personnes était exceptionnel et leur paix intérieure se trouvait profondément troublée. Cet état d’esprit jouait un rôle particulier derrière la question. À cette occasion, une réponse cinglante fut également adressée aux opposants à l’islam. Dieu déclara que les polythéistes de La Mecque, coupables de crimes aussi graves que d’empêcher les gens de suivre la voie de Dieu, de désobéir à Dieu, d’interdire l’accès au Sanctuaire sacré à ceux qui venaient s’y rendre, et de harceler les habitants du Sanctuaire jusqu’à les en expulser, venaient maintenant sur le champ de bataille en se faisant passer pour les défenseurs du respect des mois sacrés : de quel droit le faisaient-ils ? Il fut aussi dit indirectement aux juifs et aux hypocrites : vous étiez restés silencieux face à toutes les injustices et persécutions commises par les habitants de La Mecque, ainsi qu’à leurs actes portant atteinte au caractère sacré des symboles religieux, et vous gardez encore aujourd’hui le silence à ce sujet. Et aujourd’hui, à partir d’un incident isolé survenu à Nakhlah, vous vous posez en défenseurs si zélés de la sainteté religieuse ? Pourtant, les autorités de l’État islamique n’avaient donné aucune autorisation pour cette action. L’incident s’était produit en raison de l’erreur de quelques individus. Le dirigeant de l’État avait refusé d’en tirer profit et avait puni les personnes impliquées.

L’examen historique de cet événement montre comment les ennemis de l’islam restent aux aguets, prêts à attaquer au moindre faux pas. Dès que quelqu’un commet la moindre erreur, ils la diffusent immédiatement dans le monde entier, en la revêtant des couleurs de leur propre interprétation.

Dans un environnement où l’on s’efforce à chaque instant et en toute circonstance de répandre la confusion, les soupçons malveillants et l’incitation, on peut aisément imaginer les inquiétudes et les angoisses qui pesaient sur le petit État islamique encerclé par ses ennemis, sur le mouvement révolutionnaire fondé par son fondateur et sur celui qui le dirigeait. Toute l’atmosphère était saturée de doutes, de soupçons, de questions et d’objections suscitant la confusion. Pourtant, de tels obstacles n’ont jamais pu empêcher la victoire d’une organisation idéaliste et attachée à la moralité.

L’accusation de rechercher ses propres intérêts sous couvert de religion

Je l’ai déjà dit : à chacune des mesures réformatrices mises en œuvre par l’islam, les savants juifs avaient, de manière totalement déraisonnable, provoqué un grand tumulte. L’une de ces réformes importantes concernait le statut et les droits du fils adoptif, ou fils considéré comme tel. À ce sujet également, une propagande hostile fut menée avec une grande vigueur.

Selon les anciennes conceptions religieuses et sociales, une importante coutume traditionnelle s’était maintenue en Arabie : épouser l’ex-femme d’un fils adoptif, c’est-à-dire d’un fils considéré comme tel, était absolument interdit, comme s’il s’agissait de la belle-fille véritable. Afin d’abolir cette coutume, Dieu Tout-Puissant fit évoluer les événements, conformément à Son propre dessein, d’une manière extrêmement étonnante, jusqu’à les conduire à une issue révolutionnaire. Voici ce qui s’était passé : à l’âge de dix ans seulement, Zayd ibn Harithah devint esclave. Le Messager d’Allah, paix et bénédictions sur lui, l’éleva avec tant d’affection et de sollicitude qu’il acquit dans sa maison le statut de fils adoptif. Plus tard, le père et le frère de Zayd vinrent le chercher, et le Messager d’Allah, paix et bénédictions sur lui, lui permit de partir. Mais, entre-temps, Zayd s’était pris d’un amour si profond pour le Messager d’Allah, paix et bénédictions sur lui, qu’il ne put accepter la rupture de ce lien et refusa de partir avec son père. Bien que Zayd fût devenu esclave par les circonstances, il était en réalité issu d’une noble famille arabe. C’est pourquoi quelques notables de La Mecque proposèrent de le marier à Zaynab, la cousine du Messager d’Allah, paix et bénédictions sur lui. Cependant, le frère de Zaynab n’accepta pas ce mariage, car celui-ci ne répondait pas aux critères et aux normes alors en vigueur en Arabie pour le mariage. Du point de vue de la mentalité de l’ignorance, la marque infamante de l’esclavage demeurait encore sur le front de Zayd. De plus, son dénuement et son absence de ressources constituaient un autre défaut. L’islam jugea également nécessaire de transformer cette mentalité. Le Messager d’Allah, ami de l’humanité, paix et bénédictions sur lui, s’efforça d’éliminer de la voie du mariage l’obstacle de la discrimination fondée sur l’ascendance et de transformer l’ensemble de la société islamique en une famille unie. Grâce à ses efforts, le mur de cette discrimination s’effondra complètement et le kufu, ou égalité entre les familles, acquit une signification nouvelle. Il transforma profondément la manière de voir des musulmans. Il leur enseigna que, lors d’un mariage, il fallait d’abord considérer le caractère et la piété religieuse de la future épouse. Les autres éléments devaient être pris en compte ensuite. Il déclara même un jour que si, au lieu de la piété religieuse et de la moralité, vous fixez un autre critère, une grande anarchie et un grand désordre s’installeront dans la société. Ainsi, la conception du kufu qui se répandit fut la suivante : le choix du conjoint doit se faire en considérant qui pourra être le meilleur compagnon ou la meilleure compagne de vie au regard du véritable but de l’existence, et avec qui il sera possible de développer la plus grande harmonie et la plus grande communion de goûts et de mentalités. D’innombrables mariages, et même la majorité d’entre eux, commencèrent effectivement à être conclus selon cette nouvelle perspective. L’ampleur atteinte par cette transformation mentale et sociale se comprend à travers le mariage d’Abou Talha. Alors qu’il était encore mécréant, Abou Talha demanda en mariage Oumm Soulaym, qu’Allah soit satisfait d’elle. Or Oumm Soulaym avait déjà embrassé l’islam. Elle répondit : « Tu es encore mécréant, tandis que j’ai embrassé l’islam. Comment deux vies opposées pourraient-elles désormais être réunies ? Si tu embrasses l’islam, je ne prendrai de toi d’autre dot que ton adoption de l’islam. » Cette réponse montre que la demande en mariage était également souhaitée par Oumm Soulaym. Mais l’islam avait créé une mentalité si révolutionnaire en elle qu’elle se força à la rejeter. En même temps, elle l’encouragea à embrasser l’islam. Finalement, Abou Talha embrassa l’islam. Ils se marièrent et, en vérité, leur dot fut l’islam. (Al-Muwatta de l’imam Malik et Uswa-ye Sahabiyyat, Mawlana Abdus Salam Nadwi, qu’Allah lui fasse miséricorde.)

En résumé, les goûts et les critères en matière de mariage évoluaient. Pourtant, certains obstacles subsistaient encore. C’est pourquoi le frère de Zaynab ne consentit pas au mariage proposé. Le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) souhaitait lui aussi que ce mariage ait lieu. Mais lorsqu’une simple mentalité jahilite s’y opposa, cette attitude fut considérée comme indésirable aux yeux d’Allah et du Messager. Elle fut critiquée de manière implicite dans la sourate Al-Ahzab. Le verset 35 dit : « Les musulmanes et les musulmans, les croyantes et les croyants […] Allah a préparé pour eux un pardon et une immense récompense. » Le message essentiel de ce verset est que les femmes et les hommes musulmans qui possèdent l’idéologie islamique, la mentalité islamique et le caractère islamique sont parfaitement égaux et partagent les mêmes dispositions. Il existe entre eux proximité et affection, et ils méritent d’être estimés les uns par les autres. Il ne convient donc pas que les préjugés jahilites de discrimination et de distinction fondées sur la lignée, de noblesse et d’aristocratie, deviennent un obstacle entre eux. Mais l’allusion ne se limitait pas à cela. Le verset suivant est encore plus sévère. Il y est dit que lorsqu’Allah et Son Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) ont pris une décision concernant une affaire, aucun homme ni aucune femme croyants n’a le droit d’accorder de l’importance à ses propres préférences et aversions ou à ses critères personnels contre cette décision. « Ceux qui désobéissent ainsi à Allah et à Ses messagers se sont certainement égarés dans un égarement profond. » (Sourate Al-Ahzab, 36.) Autrement dit, lorsque la voie est ouverte à l’établissement d’un lien conjugal entre un homme musulman et une femme musulmane, créer un obstacle en donnant de l’importance aux anciennes conceptions jahilites constitue une forme d’arbitraire contre la direction et la décision d’Allah et de Son Messager. Un tel arbitraire finit par prendre la forme de l’égarement. Ainsi, ce verset porta un coup particulièrement puissant, qui atteignit exactement sa cible. Après avoir entendu ces versets, le frère de Zaynab en comprit l’allusion et accepta le mariage. Cela signifiait que les chaînes des critères jahilites distinguant, par naissance, les nobles des non-nobles et les personnes de haute lignée de celles qui en étaient dépourvues, étaient brisées.

Par cet événement même, Allah Tout-Puissant décida également d’abolir la conception erronée répandue au sujet du fils adopté ou considéré comme tel. Par la suite, la situation évolua de telle sorte que les époux ne parvinrent plus à s’entendre. La différence réelle qui existait entre eux affecta leur relation. Les plaintes commencèrent à se succéder auprès du Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui). Mais au lieu de s’améliorer, la relation ne fit que se détériorer. Finalement, Zayd commença à exprimer au Messager son intention de divorcer. Le Messager fut très inquiet, car un mariage se désagrégeait alors qu’il avait été conclu afin d’établir dans la société un exemple révolutionnaire. De plus, le Messager lui-même avait joué un rôle important en encourageant et en conseillant ce mariage. Il était le tuteur de Zayd. Une grande responsabilité reposait donc sur lui dans cette affaire. Il tenta à plusieurs reprises de maintenir ce mariage et de dissuader Zayd de divorcer. Mais, finalement, toutes ces tentatives échouèrent. Zayd divorça d’elle. Il devint alors nécessaire que le Messager épouse lui-même Zaynab. La charia ne comportait aucun obstacle à cet égard. Cependant, on craignait qu’en raison des anciennes conceptions jahilites, le public ne soit stupéfait et que les adversaires n’y trouvent une nouvelle matière à leur propagande calomnieuse. Mais le plan d’Allah était précisément que l’abolition de la conception erronée concernant les fils adoptifs, héritée de l’époque jahilite, soit réalisée de manière parfaitement claire et transparente par le Messager lui-même, afin que la racine de cette mauvaise coutume soit complètement arrachée. Dans le Coran, Allah Tout-Puissant révéla son inquiétude cachée. Il dit : « Tu cachais en toi-même ce qu’Allah allait nécessairement rendre public. Tu craignais les hommes, alors qu’Allah est plus digne d’être craint. » (Al-Ahzab, 37.) Sur un ton de douce critique, il est dit que tu caches en toi une chose qu’Allah est résolu à révéler. Tu crains les gens : autrement dit, Allah n’aime pas que l’on cache, par crainte des conceptions jahilites de la société, ce qui est licite selon la loi d’Allah. Il fallait que cela soit rendu public, « afin qu’il n’y ait aucune restriction pour les croyants au sujet des épouses de leurs fils adoptifs, lorsque ceux-ci les ont répudiées ». (Al-Ahzab, 37.) Le but était donc de supprimer définitivement, pour les musulmans, les rigueurs anciennes répandues dans la société au sujet des fils adoptifs. C’est ainsi que fut porté le coup final pour briser les chaînes de la jahiliyya : Allah Tout-Puissant prit Lui-même l’initiative particulière de marier le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) à Zaynab.

Dès que cet événement se produisit, ce fut un grand tumulte dans les milieux médinois hostiles à l’islam. Ils se mirent à propager ceci : « Alors, que dites-vous de cette prétention à la religiosité et à la pureté ? Il a donc épousé la femme de son fils adoptif ! » Parallèlement, toutes sortes d’histoires furent inventées afin de rendre l’affaire plus sensationnelle et plus croustillante. Les Juifs médisants et les hypocrites se mirent alors aussi à répandre la rumeur suivante — qu’Allah nous en préserve ! : « En réalité, il était tombé amoureux de sa belle-fille ! C’est pour cela qu’il l’a contrainte à divorcer, puis l’a épousée lui-même. » [Il convient de signaler que certains orientalistes malveillants de l’époque moderne ont repris intégralement, dans l’histoire, toutes les calomnies répugnantes lancées par les ennemis acharnés de l’islam de cette époque. Cet événement est lui aussi devenu, aux yeux de ces érudits et chercheurs, un fait largement admis ; ils l’ont rendu encore plus croustillant dans leurs livres. Le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) aurait soudain aperçu Zaynab et serait tombé amoureux d’elle. Il faut réfléchir un instant : cet homme, qui avait passé toute sa vie dans une jeunesse parfaitement irréprochable, dans un effort constant et une activité inlassable, et qui n’avait pas pu consacrer un seul instant au repos, serait-il devenu, après avoir atteint le sommet de la maturité morale, si fragile qu’un seul regard l’aurait rendu fou d’amour ? Une telle humiliation s’accorde-t-elle le moins du monde avec l’ensemble de son caractère ? En outre, Zaynab était la cousine germaine du Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) et avait grandi depuis son enfance en sa présence, dans la gaieté et les jeux. Sa personne n’avait donc rien de nouveau pour lui. Il est également avéré que c’est lui-même, après de nombreux efforts, qui l’avait mariée à Zayd et qu’il était le tuteur de Zayd dans ce mariage. Face à ces faits irréfutables, peut-on réellement trouver le moindre fondement à cette histoire fabriquée, créée par les Juifs et les hypocrites de Médine, puis réutilisée par les orientalistes contre l’islam ? Cette fiction résiste-t-elle aux propres critères de ceux qui se réclament de la raison (Rationalism) et de la recherche (Research) ? »

Ce mariage n’était pas un mariage ordinaire : il avait été célébré jusque dans le ciel. Il aurait même fait descendre à volonté des révélations afin de créer les conditions de ce mariage. Auparavant, une propagande hostile avait été menée sur les questions doctrinales et juridiques. Mais, à propos de cet événement, une véritable campagne de propagande répugnante fut menée, et le caractère sublime du Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) fut attaqué. Il est bien connu que l’attaque la plus grave qu’il soit possible de lancer contre un mouvement réformateur et constructif est d’ordre moral. Si les adversaires d’une mission s’emploient à propager au sujet de son dirigeant suprême qu’il est un débauché, qu’il n’hésite à employer aucun moyen pour satisfaire les désirs de ses passions et qu’il ne respecte aucune norme morale, il ne peut y avoir d’attaque plus nuisible. On peut aisément imaginer quelle propagande répugnante les ennemis ont menée à Médine autour de cet événement, et dans quelles souffrances psychologiques se sont écoulés quelques jours de la vie de ce plus éminent bienfaiteur de l’humanité.

Cette campagne de diffamation menée par les Juifs semble avoir été extrêmement embarrassante même pour les musulmans innocents et candides. Sur leur chemin, on les harcelait peut-être en leur adressant toutes sortes de propos absurdes et l’on tentait de faire naître en eux divers doutes et soupçons. Certains musulmans immatures en étaient peut-être déconcertés. Les hypocrites infiltrés parmi eux, se faisant passer pour des leurs, répandaient peut-être toutes sortes de propos incohérents. Dans cette situation, Allah, afin de réconforter et de former les musulmans, grava plusieurs enseignements dans leur esprit. Il leur fit savoir qu’en ce qui concerne ce qu’Allah avait rendu licite pour le Prophète (s.a.s.), aucune restriction ne pesait plus sur lui. (Sourate Al-Ahzab, 38) Il fit également connaître le but même de cette mesure : qu’aucun obstacle ne s’oppose au mariage des musulmans avec les femmes divorcées de leurs fils adoptifs. (Sourate Al-Ahzab, 37) Il déclara aussi que Muhammad (s.a.s.) n’était le père d’aucun de vos hommes. (Sourate Al-Ahzab, 40) Enfin, s’adressant directement au Messager, Il dit : « Ne suis pas les mécréants et les hypocrites, et ne te laisse pas affliger par leur campagne de diffamation. Place ta confiance en Allah. Allah suffit. » (Sourate Al-Ahzab, 40) C’est ainsi que fut apportée, avec le plus grand calme et la plus grande dignité, une réponse à cette ignoble et sordide campagne de diffamation menée par les Juifs dans les desseins les plus vils.

Une autre campagne de diffamation sordide

L’événement évoqué plus haut permet de comprendre que, lorsque Satan ne trouve aucun moyen d’attaquer les idéaux et les objectifs du mouvement islamique pour lui nuire, il l’incite à le frapper par-derrière. Or, aux yeux de Satan, la meilleure manière de frapper par-derrière consiste à ternir la personnalité et le leadership de son dirigeant. C’est pourquoi, à une étape, on porta contre le Messager (s.a.s.) l’odieuse accusation d’être animé par l’attrait du pouvoir, puis, à une autre, celle d’un égoïsme abject. Ensuite, cette campagne de diffamation progressa davantage et la famille du dirigeant suprême du mouvement islamique devint sa cible. Pourtant, cette famille avait été établie comme modèle central, sur les plans social et moral, pour toute l’humanité et pour l’ensemble de la communauté musulmane. C’est autour de cette famille que se construisait l’infrastructure de la société islamique. Frapper le centre de cette famille était donc le moyen le plus efficace de détruire cette infrastructure. Finalement, les forces subversives n’hésitèrent pas à porter même ce dernier coup. Le récit poignant de cette attaque hostile est conservé, à des fins d’enseignement, dans les ouvrages du Coran, du hadith, de l’histoire et de la Sîra sous le nom de « l’affaire de l’Iffk », c’est-à-dire « le récit de la calomnie portée contre Aïcha ».

Avant de présenter les faits de l’événement lui-même, il me semble nécessaire d’analyser comment une si terrible déferlante de calomnies abjectes a pu se produire au sein de la société vertueuse et pieuse édifiée par le mouvement islamique, ainsi qu’au sein d’un groupe organisé et formé. Par quelle brèche cette terrible tempête a-t-elle pénétré dans la forteresse protégée de l’organisation islamique, et comment a-t-elle eu l’occasion de semer, pendant un certain temps, une terreur extrême ?

Un environnement propice à la propagation de la confusion

Pour semer la subversion et le désordre au sein du système social islamique, Satan a nécessairement besoin d’un environnement favorable d’un type particulier. Que cet environnement naisse d’une faiblesse dans la discipline et la moralité de la société, ou qu’il résulte de contraintes liées aux circonstances et au contexte, dès qu’une occasion de semer la confusion apparaît, la ruse de Satan peut connaître un certain succès. Dans le cours de l’ordre naturel établi par Allah, il subsiste nécessairement quelques interstices permettant à Satan d’agir, aussi idéale que soit la société. En réalité, la nature humaine comporte certaines faiblesses par lesquelles la confusion et le mal peuvent trouver une voie d’entrée. Même au sujet de la société fondée par le Messager (s.a.s.), il n’est pas possible de garantir qu’aucune occasion ne s’offrira jamais aux forces anarchiques d’y agir. De même qu’un homme, si robuste soit-il, peut parfois être atteint de fièvre, de toux ou de rhume, la société la plus pure peut elle aussi être touchée par des maladies. Ce que l’on peut attendre d’une société saine et dynamique, c’est qu’elle s’emploie constamment à prévenir les maladies et à détruire leurs germes. Mais on ne peut pas attendre d’elle qu’aucune maladie n’y éclate jamais. Pour Satan, l’environnement le plus favorable dans une société est celui des conciliabules secrets et des chuchotements. Cet environnement apparaît, dans un système collectif, lorsque des individus s’assoient séparément pour se concerter en secret au lieu d’exprimer ouvertement leurs opinions, leurs conseils, leurs critiques et leurs questions devant l’ensemble de la population. Le Coran désigne cette pratique sous le nom de « najwa ». En réalité, la najwa consiste à commencer à s’engager sur une voie dangereuse dans la vie collective. Lorsque des gens éprouvent de la gêne à agir ouvertement, il faut comprendre qu’il y a nécessairement quelque chose derrière cela. Cette tendance aux conciliabules secrets et aux chuchotements, au lieu de la transparence, finit par se transformer en complot et en collusion.

Malheureusement, au sein du mouvement dirigé sous la supervision du Messager (s.a.s.), les hypocrites, sous la direction des Juifs, instaurèrent cette atmosphère de chuchotements et continuèrent à embarrasser sans cesse les dirigeants et les membres actifs du mouvement. Le Coran entreprit également de réformer ceux qui créaient cette atmosphère et continua d’avertir les responsables de l’organisation islamique. Le Coran dit :

« Ne vois-tu pas ceux à qui il avait été interdit de tenir des conciliabules secrets, puis qui recommencent cette pratique interdite ? Ils se concertent secrètement au sujet du péché, de l’arrogance et de la désobéissance au Messager. (Sourate Al-Mujadilah, 8)

« Ô vous qui croyez ! Lorsque vous vous entretenez secrètement les uns avec les autres, ne complotez pas en vue du mal, de l’hostilité et de la désobéissance au Messager. Entretenez-vous plutôt au sujet de la droiture et de la crainte d’Allah. » (Sourate Al-Mujadilah-1)

« Les conversations secrètes sont une œuvre satanique destinée à importuner les croyants. Mais rien ne peut leur nuire sans la permission d’Allah. » (Sourate Al-Mujadilah-10)

« Ces conspirateurs peuvent se dérober aux regards des hommes, mais ils ne peuvent se cacher du regard d’Allah. Lorsqu’ils tiennent, dans l’obscurité de la nuit et en secret, des propos qu’Allah désapprouve, Allah est avec eux. » (Sourate An-Nisa-108)

« Chaque fois que trois personnes se réunissent pour une concertation secrète, Allah est leur quatrième ; s’ils sont cinq, Allah est assurément avec eux, où qu’ils aillent. » (Sourate Al-Mujadilah-7)

« Ils disent de leur bouche : “Nous obéirons à la décision collective et à l’ordre du dirigeant.” Mais lorsqu’ils sortent de chez toi, un groupe d’entre eux tient, durant la nuit, des conciliabules contre tes paroles. Et Allah consigne leurs plans. » (Sourate An-Nisa-8)

Ces versets déclarent sans ambiguïté que, pour garantir le soutien, l’obéissance, la mise en œuvre et la pérennité des principes établis sur la base desquels la société, l’État et l’organisation islamiques fonctionnent collectivement, ainsi que des décisions sociales et des traditions du groupe qui sont en vigueur, les gens peuvent discuter librement entre eux, séparément, en secret ou publiquement. Mais désobéir à ces principes, s’y opposer, les faire échouer, organiser une révolte contre eux, soulever des objections et tenir séparément des consultations secrètes ou des conciliabules pour les faire échouer constituent des péchés si abominables qu’ils détruisent le caractère et le destin de ces individus et accablent l’ensemble de l’ordre social de gêne et de problèmes. Satan est le véritable instigateur de la rébellion secrète et des chuchotements. Le Coran a mis l’organisation islamique en garde contre cette incitation.

La désobéissance à l’ordre du Messager était l’un des sujets des consultations secrètes et des conciliabules. En réalité, c’était le sujet central. Dans l’environnement relevant du mouvement islamique de Médine, il n’existait absolument aucune possibilité de faire du mouvement lui-même, de ses idéaux et de ses objectifs, la cible d’une campagne de propagande hostile, ni de prendre une quelconque mesure de rébellion contre la désobéissance à Allah et contre Son Livre. Tout au plus, les hypocrites pouvaient semer une certaine confusion en entrant en débat avec la direction du mouvement islamique et en suscitant l’agitation contre son dirigeant suprême. Le moyen le plus efficace et le plus simple de détruire un mouvement moral peut être de répandre la diffamation contre son plus éminent représentant.

À ce propos, j’ai déjà dit que des accusations d’égoïsme et de convoitise du pouvoir avaient été portées auparavant. Mais en réalité, cela ne se limitait pas au fait de formuler des accusations précises ; une campagne de propagation de rumeurs (Whispering campaign) et une « guerre froide » avaient pris un caractère permanent.

À titre d’exemple, lorsque, par la suite, le système de la zakat et de la distribution fut officiellement instauré, une odieuse calomnie fut lancée contre le Messager (s.a.), selon laquelle il s’appropriait à sa guise les fonds déposés dans le Bayt al-Mal. En réalité, lorsque la zakat et l’ushr commencèrent à être régulièrement prélevés sur tous les biens accumulés, les capitaux commerciaux, le bétail et les produits agricoles, d’immenses richesses commencèrent à être rassemblées en un même centre, puis distribuées par l’intermédiaire du Messager (s.a.). À la vue de ces énormes amas de richesses, les cupides se mettaient à saliver. Ils voulaient que, comme à l’époque de la Jâhiliya, ces richesses restent encore concentrées entre les mains de gens fortunés comme eux. Mais le système économique établi par le mouvement islamique orientait les richesses vers les pauvres. Les riches étaient profondément mécontents de cette transformation révolutionnaire. Ils ne pouvaient pas attaquer le système économique islamique, qui, au lieu de remplir leurs poches, leur prélevait légalement une « amende » appelée « zakat ». Pour assouvir leur rancœur, ils faisaient du Messager (s.a.) leur cible. Ils disaient que le Messager (s.a.) dépensait les richesses pour ses partisans et ses proches, et qu’il faisait particulièrement preuve d’une générosité sans limites envers les muhâjirûn. En d’autres termes, ils pratiquait le favoritisme familial et clanique avec l’argent du trésor public de l’État islamique. Il s’emparait, au nom d’Allah, des richesses durement acquises par les gens ordinaires, et cet argent servait à étendre son influence, son prestige et sa domination. Dans tout système de gouvernement, toute accusation portée contre les dirigeants au sujet des fonds publics prend une dimension grave. Mais, dans une société particulièrement religieuse et morale, où le trésor est considéré comme le bien d’Allah et où chacun de ses revenus et chacune de ses dépenses sont administrés au nom d’Allah et conformément à Ses prescriptions, de telles accusations peuvent susciter une agitation extrême.

Il faut réfléchir au fait que cette calomnie était portée contre cet homme exemplaire qui avait légalement déclaré illicites les fonds de la zakat et de la sadaqa non seulement pour lui-même et sa famille, mais aussi pour l’ensemble de la tribu des Banû Hâshim. On ne trouverait peut-être nulle part dans toute l’histoire de l’humanité un exemple comparable d’une personne aussi désintéressée. Pourtant, même sur le front de cette personnalité lumineuse, de misérables individus au caractère vil osèrent jeter la boue de la calomnie.

Le Coran a décrit ces gens en disant qu’ils faisaient de la peine au Messager (s.a.) par leurs propos odieux (sourate At-Tawbah). Autrement dit, au lieu de parler ouvertement, dans une atmosphère libre, des problèmes collectifs du mouvement, ils s’en prenaient à la personnalité du plus éminent des dirigeants. Le Coran lui-même a rapporté un exemple de cette entreprise de dénigrement. Voici ce qui s’était passé : au sein de la société islamique, les agissements et le comportement des hypocrites étaient si déplacés qu’ils étaient très irritants pour les croyants. Ceux-ci se sentaient extrêmement embarrassés en les voyant agir ainsi. En outre, il était difficile de prendre des mesures légales, mais il était également pénible de les tolérer en silence. Que pouvaient donc faire ces pauvres musulmans ? Conformément aux exigences de la communauté, ils étaient contraints d’informer le Messager (s.a.) des activités inconvenantes des hypocrites. Ainsi, chaque hypocrite finissait progressivement par être identifié dans la société, et le Messager réagissait à son égard d’une manière particulière. Cette réaction était d’abord extrêmement douce, puis devenait progressivement plus ferme. Dans cette situation, ceux qui étaient atteints de la maladie de l’hypocrisie, se sentant négligés et mis à l’écart, se mirent à dire que — à Allah ne plaise — le Messager d’Allah était dépourvu de discernement : il croyait tout ce qu’on lui rapportait. Des gens ordinaires, qui n’avaient aucune personnalité en comparaison de nous, allaient le voir et lui racontaient ce qu’ils voulaient à notre sujet, et il croyait immédiatement tout ce qu’ils disaient. Nous souffrons de cette faiblesse du chef suprême. Aujourd’hui, on nous traite d’hypocrites et de conspirateurs ; et ces jeunes esclaves affamés d’autrefois sont devenus ses compagnons les plus proches.

C’est probablement en réaction à une telle situation qu’un groupe d’hypocrites se réunit un jour avec le Messager (s.a.) pour un entretien privé. Au cours de la réunion, chacun des hypocrites s’écriait soudain : « J’ai quelque chose à vous dire en privé. » Par courtoisie, le Messager (s.a.) laissait cette possibilité ouverte à tous. Mais cette mise en scène de demandes répétées d’entretiens privés avait un autre objectif. Les hypocrites voulaient ainsi asseoir leur influence sur les musulmans ordinaires et leur donner l’impression qu’ils étaient des personnes exceptionnellement importantes, des sortes de VIP. Ils voulaient faire croire qu’ils s’entretenaient personnellement avec le dirigeant suprême, au plus haut niveau. Leur deuxième objectif était de gagner artificiellement la proximité du Messager (s.a.) et, autant que possible, de susciter une mauvaise opinion des croyants sincères, afin d’alléger quelque peu leur propre situation de négligés et de marginalisés, situation née précisément de leurs méfaits. Mais la courtoisie du Messager (s.a.), qui avait offert aux hypocrites une occasion illimitée de perdre leur temps, fut abrogée par Allah Tout-Puissant au moyen de l’ordre suivant :

« Ô croyants, lorsque vous souhaitez vous entretenir en privé avec le Messager (s.a.) en lui consacrant un moment particulier, faites une aumône avant votre entretien. » — (Al-Mujâdalah, 12)

Cet ordre brisa l’élan des hypocrites extrêmement avares, et la pratique des entretiens répétés à des moments particuliers prit fin. Pourtant, cette pratique avait commencé sur la base de l’idée que le dirigeant du mouvement était très crédule. Ils se disaient donc : « En nous opposant aux fidèles, nous aussi nous lui mettrons toutes sortes de paroles dans l’oreille et nous tenterons de le rallier à notre cause. » Mais ils n’avaient pas imaginé qu’il était aussi crédule envers les croyants sincères qu’il était extrêmement vigilant à l’égard des conspirateurs. Quoi qu’il en soit, il est facile de comprendre que ceux qui, au sein de l’organisation islamique, répandaient de telles paroles méprisantes contre son dirigeant suprême ne pouvaient avoir un amour et une loyauté suffisants envers la discipline. Or c’est précisément cette loyauté et cet amour qui rendent les membres du groupe actifs et dynamiques. Dans une organisation religieuse et morale, ceux qui se livrent à la propagande hostile et aux messes basses contre la direction s’emploient en réalité à tenter de détruire cette organisation.

Lorsque le mouvement islamique opérait un tournant révolutionnaire, passant de l’étape de la da‘wa et de la prédication à celle du jihâd, un grand nombre d’hypocrites firent leur apparition. Lorsqu’un tel tournant se produit, certains membres de tout mouvement restent désemparés et perdent leur équilibre. Dans de telles circonstances, seuls peuvent garder leur équilibre les militants qui ont été informés à l’avance de la direction qu’ils prennent et des étapes qu’ils auront à franchir en chemin. Sinon, dans tous les mouvements du monde, la situation est généralement la même : lorsqu’un grand tournant se présente et qu’il faut bondir d’un niveau à un autre, ceux qui ne comprennent pas à l’avance ce changement deviennent incapables d’agir et inactifs. Lors de tels événements historiques, il arrive souvent que de bons militants soient pris dans des difficultés et perdent courage. C’est précisément ce qui s’était produit dans le mouvement islamique. Lorsque le mouvement passa de l’étape de la prédication à celle de la lutte, certains perdirent leur équilibre psychologique. Ceux qui, en particulier, n’étaient pas prêts à porter le lourd fardeau du jihâd devinrent des hypocrites pour toujours. Comme ils n’avaient pas préparé auparavant leur esprit et leur cœur à cette situation, ils durent subir ce destin.

Il est dit dans le Coran qu’au début, il fut ordonné à une catégorie de gens : « Retenez vos mains. » Autrement dit, en transmettant l’appel de l’islam, supportez l’injustice et les excès, et n’entrez pas en conflit. Contentez-vous de vous consacrer à des activités telles que l’accomplissement de la prière et le paiement de la zakat (An-Nisâ’, 77). Mais, à cette étape, cet ordre ne leur convenait pas. Plus tard, lorsque ces mêmes gens reçurent l’ordre de combattre, ils furent soudain saisis d’une telle peur des hommes que leur activité s’arrêta complètement. Leur réaction psychologique fut de dire à Allah : « Ô Allah, pourquoi nous as-Tu imposé le combat ? Nous aurions encore prêché pendant quelque temps, œuvré à purifier les caractères par la prière et la zakat, poursuivi la collecte de contributions et les activités constructives. Tu n’as pas satisfait les exigences d’un seul niveau, et Tu nous imposes déjà le niveau suivant avant le moment venu ! »

Mais ils étaient impuissants. Ils ne pouvaient pas discuter ni argumenter avec Allah. Ils ne pouvaient pas non plus empêcher l’application de Son ordre. Il ne leur restait devant eux que la personne du Messager. C’est pourquoi ils ne purent jamais lui pardonner. Ils fuirent chaque combat et, dans chaque situation critique, ils eurent recours à toutes sortes de prétextes. Ils se vengèrent pleinement, sur le dirigeant du mouvement islamique, des responsabilités et des devoirs imposés par Allah.

Lorsqu’un mouvement s’engage dans un conflit, ses porte-drapeaux frappent l’ennemi, mais reçoivent eux aussi des coups. Certaines attaques réussissent, d’autres échouent. Les résultats sont parfois conformes aux attentes, parfois décevants. Dans toute l’histoire du monde, on n’a jamais trouvé de champ de bataille où un seul camp remportait toujours la victoire. Même le camp victorieux paie le prix de sa victoire par le sacrifice de nombreuses vies ; beaucoup sont blessés et de nombreux biens sont détruits. Les hypocrites actifs au sein du mouvement islamique de Médine (……………।) n’avaient aucune confiance dans cette conception : « Avec chaque difficulté vient certes une facilité. » À chaque perte et à chaque coup, ils s’écriaient que cela était dû au manque de sagesse et de discernement du dirigeant du mouvement. (Que Dieu nous en préserve !) Le Coran expose ainsi la naissance de leur propagande philosophique hostile à l’action :

« Lorsqu’un succès les atteint, ils disent : “Cela vient d’Allah”, et lorsqu’un malheur les frappe, ils disent : “Cela vient de toi” (ô Messager). » (Sourate An-Nisâ’, 78)

Autrement dit, ils rendaient le Messager responsable de tous les coups reçus dans les différents affrontements, de toutes les pertes et de tous les dommages subis, de tous les sacrifices nécessaires et de tous les efforts et dispositions qui ne produisaient pas les résultats escomptés. Leur attitude était la suivante : l’islam, le mouvement islamique et la discipline de l’organisation islamique sont tous excellents, mais celui qui les dirige est incompétent. Ils manifestaient même une certaine crainte de Dieu en disant que la part de succès obtenue était un don d’Allah. Comme si leur propagande n’était pas seulement philosophique, mais aussi empreinte de piété. Pourtant, cette piété hypocrite ne put témoigner envers un dirigeant tel que le Messager de la moindre obéissance ni de la moindre bienveillance, alors que l’islam ordonne d’en témoigner même envers la direction d’un esclave noir. Quelle forme d’auto-illusion pourrait être plus grande que cette tentative vaine de se rapprocher d’Allah en désobéissant au Messager d’Allah et au plus éminent dirigeant du mouvement islamique ? Et quel instrument plus terrible l’être humain pourrait-il rassembler pour provoquer sa propre ruine ?

Il convient de préciser que le succès qu’ils reconnaissaient comme un don d’Allah n’était pas reconnu par gratitude ni comme une manifestation de Ses bienfaits. Ils voulaient plutôt dire par là que les aspects positifs qui apparaissaient çà et là en raison des circonstances, ainsi que les bénéfices parfois tirés des guerres et des combats, n’avaient rien à voir avec la perspicacité et le discernement du Messager, mais n’étaient que des événements fortuits créés par Allah. [Le Tafsîr Mûzih ul-Qur’ân dit également la même chose dans son commentaire du verset concerné de la sourate An-Nisâ’. Lorsque la stratégie militaire se révélait exacte et que la victoire était remportée, les hypocrites disaient : “Cela s’est produit fortuitement par la volonté d’Allah.” Ils ne reconnaissaient pas l’habileté militaire du Messager. Et si une défaite survenait, ils en attribuaient la responsabilité à l’incompétence du Messager.]

Il est aisé de comprendre quelle souffrance morale devait subir le plus haut dirigeant du mouvement islamique, puisque, à chaque moment difficile, des compagnons prétendus, qui exprimaient au sein même du mouvement leurs critiques, leurs moqueries et leur mépris, étaient présents. À tout propos, ils disaient : « C’est à cause de ce dirigeant que tel malheur nous est maintenant arrivé, que nous avons reçu tel coup et que telle catastrophe nous est tombée dessus », et ainsi de suite. Après avoir appris l’issue de chaque événement important, ils s’asseyaient comme des gens avisés et commentaient : « Il n’aurait pas fallu faire telle chose ; il aurait mieux valu faire telle autre », et ainsi de suite.

Outre cette mentalité vile, ils proféraient toutes sortes de propos insensés à la veille de chaque guerre et de chaque combat, par exemple : « Nous craignons de subir, nous aussi, quelque catastrophe » (Al-Mâ’idah, 52). Autrement dit, le mouvement est dirigé avec une telle incompétence qu’il peut à tout moment être confronté à une catastrophe. Pourquoi irions-nous risquer inutilement nos vies ?

C’est précisément en raison de cette mentalité que, lors de la bataille d’Uhud, les hypocrites déplorèrent : « Si nous avions eu quelque part dans le commandement, nous ne serions pas morts ici » (Al-‘Imrân, verset 154 ; voir Tafhîm al-Qur’ân). Ceux qui étaient imprégnés de cette mentalité nourrissaient une défiance manifeste à l’égard du commandement et de la perspicacité du Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui. Ils se considéraient eux-mêmes comme les plus intelligents. Quant à celui qui, depuis tant d’années, conduisait le mouvement conformément aux directives de la révélation, il n’était, à leurs yeux, rien, bien qu’il fût Prophète. Si la direction directe du Prophète les mettait déjà autant mal à l’aise, Allah seul sait ce qu’ils auraient fait subir à un compagnon s’il avait assumé le commandement, eux qui se prétendaient les seuls détenteurs de la compétence et de la perspicacité.

Tous ces exemples montrent qu’au lieu de s’opposer directement au mouvement islamique, on avait considéré comme la méthode la plus efficace de prendre pour cible la personne du Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, et de l’attaquer indirectement ; c’est cette méthode qui fut adoptée. Lors des réunions de consultations secrètes, toutes sortes d’objections et de campagnes de diffamation étaient élaborées contre le chef suprême du mouvement, et de nouvelles mesures étaient constamment envisagées dans le but de lui désobéir et de se rebeller contre lui.

 

Les difficultés liées au système moral au sein de l’organisation islamique

Le système organisationnel du mouvement islamique était, de bout en bout, un système moral. Cet environnement constituait le terrain le plus vaste et le plus favorable à l’action de Satan. Deux de ses aspects, en particulier, étaient propices à ceux qui semaient la confusion. Une difficulté particulière du système moral est que, tant que des faits manifestement répréhensibles ne se présentent pas sous la forme d’informations étayées, l’organisation ne peut prendre aucune mesure contre eux ; et ceux qui en sont troublés ne peuvent pas non plus révéler publiquement le contexte déroutant de la situation avant que son issue ne soit connue. La loi morale de l’islam interdit aux membres de la société islamique de nourrir de mauvaises pensées les uns envers les autres. Un homme juste est tenu de donner, autant que possible, une interprétation favorable à chacune des actions suspectes de ses compagnons. Ensuite, même après avoir examiné toutes les informations relatives à un événement indésirable et en être venu à nourrir, au plus profond de son cœur, une mauvaise opinion, il doit encore attendre longtemps pour voir si des éléments contraires susceptibles de réfuter cette opinion apparaîtront.

Sur la seule base d’un soupçon, aussi ferme soit-il, il n’est pas possible d’engager une procédure officielle contre quelqu’un ni de faire comparaître la personne concernée au banc des accusés. Pour toutes ces raisons, les musulmans sincères de Médine, bien qu’ils eussent observé les premières activités de fauteurs de sédition et d’anarchistes engagés dans des consultations secrètes comme autant de signes indésirables, étaient contraints de rester des spectateurs silencieux. Cependant, ce n’est que lorsque la sédition commençait effectivement à porter ses fruits que le système moral de la société leur permettait de s’élever contre elle et d’activer le dispositif collectif.

La deuxième difficulté du système moral était la suivante : lorsqu’une accusation était portée contre le chef suprême de l’organisation ou contre d’autres responsables, leur situation devenait extrêmement délicate. D’un côté, l’autorité administrative du groupe se trouvait entre leurs mains, et eux seuls avaient le pouvoir de mettre fin à toute sédition, c’est-à-dire à l’anarchie et à la confusion. De l’autre, ils devenaient eux-mêmes victimes de la sédition, au point que, si les dirigeants prenaient des mesures disciplinaires contre les fauteurs de sédition avant que ceux qui provoquaient les troubles ne soient démasqués devant la population musulmane, c’étaient finalement les dirigeants eux-mêmes qui étaient accusés de réprimer la critique et la dissidence. Ils étaient déclarés coupables d’avoir vaincu par des méthodes despotiques ceux qui élevaient la voix de la vérité. On peut dire, à propos de l’individu, que si la politesse est la plus grande force, elle est aussi la plus grande faiblesse ; de même, à propos du groupe, on peut dire que le système moral constitue également sa plus grande difficulté. L’unique solution à cette difficulté est que l’état d’esprit collectif du groupe soit si vigilant et si conscient, et que son caractère collectif soit si ferme et si solide, qu’il ne permette à rien de contraire à sa propre nature de s’implanter en son sein. Dans le cadre du groupe, personne ne doit être disposé à prêter l’oreille aux conversations à voix basse, aux chuchotements, aux rumeurs ou aux consultations secrètes contraires à la discipline collective ; et personne ne doit avoir l’audace de propager çà et là ce genre de propos parvenus à ses oreilles. Mais il est difficile pour un groupe de satisfaire pleinement et globalement à cet idéal suprême, puis de s’y maintenir constamment. Aucune société humaine ne peut être entièrement exempte et pure de personnes qui se livrent à de mauvaises pensées, lancent de mauvaises incitations et séduisent autrui par de mauvaises suggestions, ou écoutent de telles choses indésirables. Dans ce que l’être humain pense, dit et entend, Satan ne manque jamais de prendre une part, si minime soit-elle.

Les hypocrites ont pleinement tiré profit de la souplesse et de la tolérance de ce système moral, et en ont exploité les avantages. Mais, en fin de compte, ils n’ont pu échapper à l’emprise de sa force redoutable. Selon l’expression du Coran, le résumé de toutes leurs actions était le suivant : « Ils n’ont pas obtenu ce qu’ils désiraient. » Ils ont néanmoins bel et bien troublé l’organisation islamique et l’ont plongée dans le désordre.

Dans cette atmosphère de consultations secrètes, de propagation de rumeurs, de propos tenus à voix basse et de chuchotements, la personne du principal dirigeant du mouvement islamique était devenue dès le début la cible d’attaques, et celles-ci se succédaient. Dans un tel contexte, si la fortune souriait aux fauteurs de sédition, conspirateurs subversifs, il ne leur était nullement impossible de provoquer une catastrophe dévastatrice en répandant des calomnies toujours plus perfides et toujours plus abjectes. Pour exploiter cet environnement permissif et tirer habilement parti des hypocrites, Satan avait besoin d’un second élément : un scélérat chevronné, dont l’esprit serait extrêmement créatif et habile à concevoir des complots tortueux, et qui aurait le courage de jeter une braise ardente sur le tas de poudre constitué par les consultations secrètes. Un tel scélérat chevronné existait déjà sous les traits d’Abdullah ibn Ubayy. Le cœur de cet homme était rempli à ras bord du sentiment de sa propre personnalité et de sa dignité. Et pourquoi ne l’aurait-il pas été ? À la veille de l’Hégire, on s’apprêtait justement à poser sur sa tête la couronne de la royauté de Médine. La seule présence de Muhammad, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, réduisit à néant ses espoirs. Loin d’obtenir la royauté, il ne mérita, en raison de son caractère, ni une place au premier rang de l’organisation islamique, ni même la dignité des deuxième ou troisième rangs. Cet accident provoqua dans son esprit une réaction extrêmement amère et venimeuse, et cette réaction engendra à chaque instant de nouvelles séditions et de nouveaux complots. Satan n’agit pas directement de manière très importante à l’intérieur de l’être humain. Il a besoin de ses hommes-diables qui lui obéissent. Et pour maintenir ces hommes-diables actifs contre la religion d’Allah, il lui faut un dirigeant approprié, un dirigeant expert en conspirations. Satan trouva tout fait un tel dirigeant, expert en complots. De plus, cet homme appartenait au cercle même du mouvement islamique. D’un côté, il avait déclaré accepter le mouvement dirigé par le Prophète ; de l’autre, il ne cessait d’entrer en conflit avec ce mouvement.

Ce scélérat arrogant et intrigant, expert dans l’art de frapper au moment opportun, tira, en un moment historique, une braise ardente du brasier de haine qui brûlait dans sa poitrine et la jeta dans le foyer familial sacré du Messager (S). Dès qu’elle fut lancée, toute la société commença à se consumer intérieurement.

Le propre récit de Hazrat Aïcha

Les ouvrages de référence les plus importants sur le hadith, l’histoire et la sîra consignent en détail la terrible tempête qui traversa l’âme de Hazrat Aïcha durant cette effroyable épreuve. Ces récits sont rapportés par Hazrat Aïcha elle-même ainsi que par d’autres narrateurs. J’ai actuellement à ma disposition des ouvrages de référence tels que Zâd al-Ma‘âd (tome 2, p. 113-115) et la Sîrat Ibn Hichâm (tome 2, p. 342-347). Toutefois, comme l’auteur de Tafhîm al-Qur’an a présenté de la plus belle manière l’histoire douloureuse de Hazrat Aïcha, c’est cette version que je cite ici :

« Après être arrivée à Médine, je tombai malade et restai alitée pendant près d’un mois. Des rumeurs contenant cette calomnie se répandaient dans la ville. Elles étaient même parvenues aux oreilles du Messager (S). Pourtant, je n’en savais absolument rien. La seule chose qui m’intriguait était que, cette fois, le Messager (S) ne m’accordait pas la même attention particulière que lorsque j’étais malade auparavant ; en entrant dans la maison, il me demandait seulement : “Comment vas-tu ?” Il ne disait pas un mot de plus. Cela éveillait mes soupçons : quelque chose s’était certainement passé. Finalement, je lui demandai la permission d’aller chez ma mère, afin qu’elle puisse mieux prendre soin de moi. Une nuit, je sortis pour aller satisfaire un besoin naturel. À cette époque, il n’y avait pas encore de latrines dans notre maison ; nous allions donc dans la nature. La mère de Mistah m’accompagnait. Elle était la cousine maternelle de ma mère (d’autres récits indiquent que Hazrat Abû Bakr as-Siddiq avait pris sous sa tutelle tous les membres de cette famille. Malgré cette immense faveur, Mistah faisait pourtant partie de ceux qui avaient répandu la calomnie contre Hazrat Aïcha). En nous dirigeant vers la nature, la mère de Mistah trébucha en chemin. Les mots lui échappèrent aussitôt : “Que Mistah périsse !” Je lui dis : “Quelle sorte de mère êtes-vous donc, pour maudire votre fils ? Et pourtant votre fils est quelqu’un qui a participé à la bataille de Badr.” Elle répondit : “N’as-tu pas entendu ce qu’il a fait ?” Puis elle me raconta toute l’affaire. Elle m’expliqua en détail ce que les calomniateurs racontaient à mon sujet. Parmi les musulmans, en dehors des hypocrites, ceux qui s’étaient impliqués dans cette fitna comprenaient notamment Mistah, le célèbre poète Hassan ibn Thabit, et Hassana bint Jahsh (la sœur de Hazrat Zaynab bint Jahsh, Mère des croyants). En entendant ce récit, mon sang se glaça et j’en oubliai même le besoin naturel pour lequel j’étais sortie. Je rentrai directement chez moi et passai toute la nuit à pleurer. » (Dans le récit d’Ibn Hichâm, il est également ajouté : « À force de pleurer, j’étais sur le point d’avoir le cœur déchiré ! »)

D’un côté, Hazrat Aïcha se tordait de douleur morale ; de l’autre, les conversations à voix basse allaient bon train dans toute la ville, comme d’habitude. Son père et son époux étaient les seuls à pouvoir la défendre avec le plus de force. Mais lorsque des gens pervers répandent une telle calomnie, plus on leur est proche, plus on se trouve pris dans les difficultés. Ainsi, son père et son époux demeurèrent sans voix et furent transpercés par les flèches de la diffamation lancées de toutes parts.

Pour Muhammad (S), le meilleur ami et bienfaiteur de l’humanité, ces moments étaient devenus insupportables, tant sur le plan personnel que du point de vue des intérêts de l’organisation. Toute personne noble, consciente et responsable pouvait comprendre la situation du Messager (S). Il fit preuve d’une grande patience et passa longtemps dans le silence. Mais il n’était pas possible de laisser indéfiniment une question aussi sensible dans son état actuel. Il était devenu indispensable de prendre une décision. Le Messager (S) commença donc une enquête impartiale. Il convoqua deux de ses proches compagnons, Hazrat Ali (Q) et Hazrat Usama ibn Zayd, et leur demanda leur avis. Hazrat Usama (Q) dit : “Ô Messager ! C’est votre noble épouse. Nous ne trouvons en elle que du bien. Tout ce qui se répand n’est que mensonge et propagande infondée.” (Sîrat Ibn Hichâm) Hazrat Ali donna son avis sous un autre angle. Il dit : “Ô Messager ! Les femmes ne manquent pas. Vous pouvez prendre une autre épouse à la place d’Aïcha. Mais faites venir la servante et interrogez-la.” En réalité, l’intention de Hazrat Ali était qu’il valait mieux prendre une autre épouse que de laisser le Messager (S) subir cette épreuve, et qu’il serait préférable de divorcer de l’épouse autour de laquelle un tel tumulte s’était produit. En fait, en raison de son lien de parenté particulier, Hazrat Ali accorda davantage d’importance à la souffrance personnelle du Messager (S) qu’à l’aspect de cette affaire touchant au mouvement. C’est pourquoi il conseilla au Messager (S) de se libérer de son agitation mentale.

Néanmoins, le Messager (S) retint la seconde partie du conseil de Hazrat Ali. Il fit venir la servante. Hazrat Ali lui donna une gifle et lui dit sévèrement : “Tu diras la vérité devant le Messager (S).” Elle répondit : “Par Allah, je ne connais d’elle que du bien. Le seul défaut que j’aie constaté chez Aïcha est le suivant : lorsque je sortais pour pétrir la pâte, je lui demandais de la surveiller un moment. Mais elle s’endormait et les chèvres venaient manger la pâte” (Sîrat Ibn Hichâm). Par cette déclaration spontanée, la servante avait fourni une défense si irréprochable de Hazrat Aïcha qu’aucun autre témoignage n’aurait pu y ajouter quoi que ce soit. Elle avait dépeint le véritable portrait d’une jeune fille si simple et innocente qu’il était impossible à la conscience et à la raison humaines d’imaginer en elle la moindre mauvaise chose. La seconde mesure prise par le Messager (S) fut alors de convoquer une assemblée générale et d’y prononcer un discours. Après avoir commencé par louer Allah, il déclara d’une voix profondément douloureuse :

« Que cherchent ceux qui me font souffrir au sujet de ma famille et répandent à son propos des paroles irréelles ? Par Allah, je ne connais rien de ma famille qui ne soit bon. Quant à l’homme qu’ils ont impliqué dans cette calomnie, je sais également qu’il est bon. Il n’est jamais venu chez moi en mon absence. » (Sîrat Ibn Hichâm, tome 3)

Selon une autre narration, le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) dit au début : « Y a-t-il quelqu’un qui puisse me sauver de l’emprise de celui qui me fait souffrir à propos de ma famille ? » (Zâd al-Ma‘âd, tome 2)

Après avoir entendu cela, le chef de la tribu des Aws, Usaïd ibn Hudayr, se leva et dit : « Ô Messager d’Allah ! Si ces gens appartiennent à notre tribu, nous leur donnerons la leçon qu’ils méritent. Et s’ils sont des Khazrajites, donnez-nous vos ordres. Par Allah, le châtiment approprié pour de tels individus est de leur trancher la tête. »

Aussitôt, de l’autre côté, le chef des Khazraj, Sa‘d ibn ‘Ubâda, protesta : « Tu mens, par Allah ! Nous ne leur trancherons pas la tête. Ah, je comprends : tu as dit cela parce que tu les considères comme des Khazrajites. » La réponse de Sa‘d irrita fortement Usaïd ibn Hudayr. Il avait peut-être compris que le groupe au sein duquel les criminels, les anarchistes et les conspirateurs bénéficient de l’aide et du soutien de personnalités dirigeantes ne peut pas débarrasser la société de la criminalité. Des gens comme ‘Abdullah ibn Ubayy apparaissent constamment dans tous les mouvements. Mais un groupe fort et conscient de lui-même ne permet pas à de tels individus d’y rester ; il les en expulse au contraire. En revanche, si un conspirateur trouve refuge et encouragement auprès de personnes influentes d’une organisation, les traîtres de l’intérieur sont entretenus et la société en pâtit. C’est en prenant conscience de cette vérité amère que Usaïd (qu’Allah l’agrée) s’écria : « Ce n’est pas moi qui mens, c’est toi ! Par Allah, tu ne prends le parti des hypocrites que parce que tu es toi-même un hypocrite. » (Sîrat Ibn Hichâm)

La raison de cette atmosphère amère était que des complots étaient continuellement fomentés afin de susciter des tensions entre les Aws et les Khazraj. C’est pourquoi une simple parole provoqua l’excitation et faillit déclencher une rixe. Le grand dirigeant qui avait établi de bonnes relations entre les deux tribus ne voulait pas que l’unité des deux tribus, édifiée au prix de nombreuses années d’efforts, soit de nouveau détruite à cause de lui. Il descendit de la chaire, apaisa les deux groupes, puis l’assemblée prit fin. (Sîrat Ibn Hichâm)

Le fait d’avoir constaté cette faiblesse au sein du groupe accrut encore la peine du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). En réalité, c’était la conséquence du feu des anciennes divisions et rancœurs qu’‘Abdullah ibn Ubayy avait attisé au moment de la bataille des Banû al-Mustaliq.

Écoutons de la bouche même de ‘Â’icha (qu’Allah l’agrée) la dernière partie de cette histoire, qui avait transformé la tragédie en comédie !

« La rumeur de cette calomnie continua à circuler dans toute la ville pendant environ un mois. Le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) souffrit atrocement. Je ne cessais de pleurer. Mes parents étaient plongés dans une profonde inquiétude, une grande angoisse et une extrême agitation. Finalement, un jour, le Messager vint et s’assit auprès de moi. Pendant toute cette période, il ne s’était pas assis une seule fois près de moi. Abû Bakr et Umm Rumân (la mère de ‘Â’icha) pensèrent qu’une décision définitive allait être prise ce jour-là. Ils vinrent donc eux aussi s’asseoir près de nous. Le Messager dit : “Ô ‘Â’icha, de tels propos te concernant me sont parvenus. Si tu es innocente, j’espère qu’Allah fera connaître ton innocence. Et si tu as commis quelque faute, alors repens-toi devant Allah et demande-Lui pardon. Lorsque le serviteur reconnaît son péché et se repent, Allah lui pardonne.” En entendant cela, mes larmes se tarirent. (C’est bien la réaction que l’on peut attendre d’une personne innocente. — N. S.)

Je dis à mon père : “Répondez aux paroles du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui).” Il répondit : “Ma fille, je ne comprends vraiment pas quoi dire.” Je dis à ma mère : “Dites quelque chose.” Elle répondit elle aussi : “Je ne comprends pas non plus quoi dire.” Je dis : “Une parole est parvenue à vos oreilles et, aussitôt, elle s’est enracinée dans vos cœurs. Maintenant, si je dis que je suis innocente — alors qu’Allah est témoin que je suis totalement innocente — vous ne me croirez pas. Mais si j’avoue en vain une chose que je n’ai pas faite — alors qu’Allah est témoin que je ne l’ai pas faite — vous me croirez. À ce moment-là, j’essayai de me rappeler le nom du prophète Jacob, mais je n’y parvins pas. (Lorsqu’une personne innocente, accablée par une grave calomnie, est plongée dans le désarroi, il est naturel que de tels incidents se produisent dans son univers psychologique. — N. S.) Finalement, je dis : “Que puis-je dire encore dans cette situation ? Je ne ferai que répéter les paroles prononcées par le père de Joseph : ******* ‘Une belle patience.’” (Lorsque les fils de Jacob lui avaient donné le faux récit selon lequel Joseph avait été dévoré par un tigre, c’est ce qu’il leur avait répondu. — Le traducteur.) Sur ces mots, je me tournai de l’autre côté et m’allongeai. (Lorsqu’une personne innocente est calomniée, le sentiment d’impuissance ainsi que l’attitude désespérée qui naît en elle apparaissent ici. — N. S.) À ce moment-là, je me disais intérieurement : Allah connaît mon innocence. Il fera certainement éclater la vérité. Pourtant, jusque-là, je n’avais même pas imaginé qu’une révélation descendrait en ma faveur et serait récitée jusqu’au Jour de la Résurrection. Je ne m’étais jamais considérée comme ayant une dignité assez élevée pour qu’Allah parle Lui-même en ma faveur. Je pensais toutefois que le Messager verrait un rêve par lequel Allah ferait savoir que j’étais innocente. Soudain, le Messager fut saisi d’un état semblable à celui qu’il connaissait habituellement au moment de la révélation, et, même au cœur de l’hiver le plus froid, des gouttes de sueur semblables à des perles se mirent à couler sur son visage. Nous devînmes tous silencieux. Pour ma part, j’étais parfaitement sereine. Mais mes parents étaient si paralysés de peur que, si on les avait coupés quelque part à cet instant, il ne serait probablement pas sorti une seule goutte de sang de leur corps. Ils craignaient qu’Allah ne révèle une nouvelle accablante. Lorsque l’état du Messager redevint normal, on le vit extrêmement heureux. Le premier mot qu’il prononça avec un visage souriant fut : “Ô ‘Â’icha, réjouis-toi ! Allah a déclaré ton innocence.” Puis le Messager récita dix versets. Ma mère me dit : “Lève-toi et exprime ta gratitude au Messager d’Allah.” Je répondis : “Je ne lui exprimerai pas ma gratitude, pas plus qu’à vous. Je ne suis reconnaissante qu’envers Allah, qui a déclaré mon innocence. Vous n’avez même pas nié cette calomnie.” » (Tafhîm al-Qur’ân, sourate An-Nûr) Dans les paroles de ‘Â’icha, remarquez uniquement le reproche empreint d’un profond sentiment de dignité. Est-ce là le discours d’une conscience coupable ? Chaque mot de ce récit montre qu’il s’agit du témoignage sincère, spontané et parfaitement authentique de la douleur d’une personne innocente.

La disculpation par la révélation

La révélation descendit rapidement afin de dissiper cette tempête de calomnies et la crise qui en avait résulté. La sourate révélée pour dissiper cette crise s’appelle « An-Nûr » (La Lumière). Ce nom correspond admirablement à la situation réelle. En effet, cette sourate fut révélée pour dissiper les ténèbres engendrées par une grave crise sociale et illuminer l’atmosphère. Elle examine l’organisation et la société musulmanes, en identifie les faiblesses et fournit des directives morales et juridiques afin de les en libérer durablement.

L’introduction du message de cette sourate saisissante est elle-même stupéfiante. Il y est dit :

« Voici une sourate que J’ai révélée, que J’ai rendue obligatoire comme devoir (pour la société islamique) et dans laquelle J’ai exposé des prescriptions claires. Peut-être en tirerez-vous profit. » (Verset 1)

Voici maintenant la proclamation retentissante de la sourate An-Nûr adressée à la société :

« Ceux qui ont fabriqué cette calomnie forment un groupe issu de votre propre communauté. … Chacun d’eux a recueilli autant de péché qu’il a pris part à cette calomnie. Quant à celui qui en a assumé la plus grande part, un terrible châtiment lui est réservé. » (Verset 11)

Quelle réprimande terriblement acerbe ! Une accusation dépourvue de tout témoignage et de toute preuve valable, qui s’est répandue à la vitesse d’une tempête, non pas de la part d’un ennemi ou d’un rival extérieur, mais au sein même d’un groupe musulman formé par des années d’éducation. Ce n’était pas non plus la chute soudaine d’une ou de quelques personnes. Pendant un mois entier, un groupe ne cessa de provoquer un profond bouleversement psychologique. La sourate An-Nûr affirme qu’il existe dans votre milieu communautaire une faiblesse telle que ceux-là mêmes qui l’ont édifié peuvent entreprendre de le détruire. Cet environnement comporte des brèches par lesquelles le mensonge et le faux peuvent s’introduire dans la société et l’organisation des soldats de la vérité. Il est dit qu’il ne s’agissait pas simplement d’un incident isolé de calomnie, mais d’un courant continu de péché. Dans ce courant, l’un a rempli un tonneau, un autre une jarre, tandis qu’un autre encore n’en a pris que la quantité que pouvait contenir le creux de sa main. Ainsi, chacun a accumulé pour lui-même autant de péché qu’il y a pris part. Puis il est fait allusion à l’instigateur principal de cette mauvaise action, c’est-à-dire à ‘Abdullah ibn Ubayy, qui a allumé le premier le feu, puis l’a continuellement attisé jusqu’à le transformer en un incendie dévastateur.

La sourate An-Nûr pose la question suivante :

« Lorsque vous l’avez appris pour la première fois, pourquoi les croyants et les croyantes n’ont-ils pas eu une bonne opinion d’eux-mêmes, et pourquoi n’ont-ils pas immédiatement dit : “C’est une calomnie monstrueuse” ? » (verset 12)

Il convient de remarquer la force de l’appel moral contenu dans ce discours, ainsi que la vigueur avec laquelle il s’adresse au sens de la bienséance et aux sentiments propres aux croyants. En d’autres termes, une femme éminente de la société islamique s’était trouvée, par suite des circonstances, séparée de la caravane, et un membre respecté de cette même société l’avait rencontrée en chemin et l’avait ramenée avec lui. Comment un fait aussi limité a-t-il pu devenir pour vous le fondement de la moindre mauvaise opinion ? Si un autre homme ou une autre femme parmi vous s’était trouvé dans une situation semblable à la suite d’un accident, se serait-il nécessairement livré à une action aussi vile ? Est-ce ainsi que vous concevez votre propre caractère ? Votre société est-elle à ce point basse que, dès que deux de ses membres se trouvent séparés par les circonstances, elle ne laisse échapper aucune occasion, si minime soit-elle, de les voir se livrer à l’adultère ? Si vous ne pouviez concevoir une telle bassesse à votre propre sujet, de quel droit entreteniez-vous une opinion aussi abominable au sujet de l’une des femmes les plus éminentes de votre groupe et de l’un de ses membres les plus distingués ?

En réalité, la grande majorité des membres de cette société conserva sa supériorité morale, même durant cette période de crise. Autrement, si ce poison avait eu la possibilité de se répandre dans tout le corps social et si la société avait été globalement incapable d’y opposer une résistance psychologique, ce coup aurait désagrégé l’ensemble de son existence. Dans cette affaire, Abu Ayyoub al-Ansari avait réagi de la manière la plus juste. Lorsque son épouse lui fit part de cette rumeur sordide, il lui dit : « Ô mère d’Ayyoub, si tu avais été à la place d’Aïcha, aurais-tu commis une telle chose ? » Elle répondit : « Par Allah, jamais. » Abu Ayyoub al-Ansari lui dit : « Alors Aïcha est bien meilleure que toi. Je dis également que, si j’avais été à la place de Safwan, une telle pensée ne me serait même pas venue à l’esprit. Or Safwan est un musulman meilleur que moi. » (Sîrat Ibn Hichâm, tome 3)

Dans la sourate An-Nûr, il est demandé à ceux qui avaient propagé cette infâme calomnie : pourquoi n’avez-vous pas réagi comme Abu Ayyoub al-Ansari ?

Ensuite, la sourate An-Nûr soulève la question sous l’angle juridique :

« Pourquoi n’ont-ils pas produit quatre témoins pour prouver leur accusation ? Ce sont eux qui, aux yeux d’Allah, sont les menteurs. » (verset 13)

Autrement dit, jeter le discrédit sur la moralité d’un homme ou d’une femme n’est pas une simple plaisanterie : c’est un crime grave, et prendre des mesures légales contre lui est absolument nécessaire dans une société vivante. Dire à sa guise d’un citoyen honnête et innocent qu’il a tué, volé ou commis l’adultère n’est pas une affaire banale que l’on puisse écarter en disant que ce qui est fait est fait. Cela exige le plus haut degré de sens des responsabilités. Après avoir formulé une telle accusation, il devient indispensable d’en fournir la preuve et de présenter les témoins requis par la loi. Ceux qui accusent, sans l’avoir vu de leurs propres yeux, deux hommes honorables et respectés de la société islamique doivent eux-mêmes apporter les preuves et les témoignages de la calomnie qu’ils ont portée. Autrement, la loi les considère comme des menteurs et des criminels.

Voyez ensuite comment la sourate An-Nûr a identifié les défauts des membres vulnérables de la société islamique :

« Réfléchissez à la gravité de l’erreur que vous commettiez en faisant passer ce mensonge d’une bouche à l’autre et en prononçant de vos lèvres des paroles dont vous ne saviez absolument rien. Vous avez considéré cela comme une affaire insignifiante, alors qu’elle est grave aux yeux d’Allah. Pourquoi, dès que vous avez entendu cette accusation, n’avez-vous pas dit : “Il est injuste de notre part de prononcer de telles paroles. Gloire à Allah ! Quelle odieuse calomnie !” » (versets 15-16)

C’est une très grande faiblesse de toute société et de toute organisation que des rumeurs infondées et irresponsables s’y répandent facilement. C’est une faiblesse encore plus grave pour une organisation fondée en vue de la réforme morale du monde entier et à la tête de laquelle est mené un mouvement social et politique. Un homme entend quelque chose, le croit aussitôt de tout son cœur et le propage par sa bouche ; puis cela passe d’une bouche à l’autre, sans que personne n’en vérifie la véracité, sans aucun discernement et sans que cette chaîne ne s’interrompe nulle part. Chacun peut dire librement tout ce qu’il veut contre qui que ce soit et diffamer qui bon lui semble sans rencontrer le moindre obstacle : dans une telle société, la dignité et l’honneur de personne ne peuvent être en sécurité. Dans une société où le Messager lui-même (S), ‘Â’icha l’Intègre (R), Abû Bakr l’Intègre (R) et Safwân, ainsi que d’autres personnalités semblables, ne peuvent être protégés contre la calomnie propagée par un hypocrite, de qui l’honneur pourrait-il être préservé ?

C’est pourquoi la sourate An-Nûr déclare sur un ton de sévère réprimande :

« Ceux qui calomnient les femmes chastes et innocentes seront maudits en ce monde et dans l’au-delà, et un châtiment terrible leur est réservé. » (verset 23)

Ce verset dépeint le caractère de ‘Â’icha (R). Une femme croyante et vertueuse, qui n’a même aucune idée de ce qu’est l’adultère ni de la manière dont il se commet, et qui ne peut même imaginer que quelqu’un puisse l’en accuser. Cette image d’une femme innocente et injustement opprimée a ainsi profondément ému, sur le plan moral, le cœur de chacun.

Il est regrettable que, parmi ces croyants sincères, obéissants à Allah et à Son Messager et fidèles au mouvement islamique, qui s’étaient laissés emporter par ce torrent impétueux et bouillonnant, se trouvât également une personnalité qui avait rendu de précieux services au mouvement islamique et enrichi ses ressources littéraires et spirituelles. Il s’agissait de Hassân ibn Thâbit (R). Hassân se retrouva lui aussi parmi ceux qui furent visés par la réprimande et le blâme de la sourate An-Nûr. Pourtant, il jouissait d’un rang très élevé au sein de l’organisation islamique et auprès du Messager (S). À diverses reprises, le Messager (S) lui recommandait expressément de répondre par la poésie et la littérature aux attaques des poètes et des hommes de lettres de l’époque antéislamique, et de s’acquitter de la mission d’expliquer et d’interpréter l’islam. Hassân (R) eut même, à un moment donné, le rare privilège de voir le Messager (S) le faire asseoir sur sa propre chaire et lui demander de chanter l’hymne national du mouvement islamique. ‘Â’icha (R) mesurait elle-même si bien son rang qu’après la fin de cette période de tension, elle continua toujours à le respecter. Parfois, on lui rappelait que cet homme avait participé à la propagation de calomnies contre elle. Alors ‘Â’icha, s’élevant au plus haut degré de générosité et de grandeur d’âme, disait : « Laissez cela. Il a toujours donné, au nom du Messager (S) et du mouvement islamique, une réponse cinglante aux poètes hostiles à l’islam et apporté une précieuse contribution dans le domaine de la poésie. »

Quoi qu’il en soit, le fait est que cette personnalité exceptionnelle du mouvement islamique s’était retrouvée prise dans le piège de l’égarement tendu par les hypocrites. Bien qu’il ait assumé son rôle dans cette affaire avec sincérité et en le croyant juste, son action fut extrêmement préjudiciable au mouvement. En observant son attitude, chacun peut tirer la leçon suivante : aussi ferme que soit le caractère d’un homme, il ne peut être certain de ne jamais tomber dans l’égarement, quelles que soient les circonstances. De même, aussi éminente que soit une autre personne, nul ne peut garantir qu’elle ne sera jamais victime d’une erreur de jugement. Chaque être humain, petit ou grand, est à tout moment la cible des machinations de Satan. Celui-ci s’empresse même davantage de tendre ses filets de complot autour de toute personnalité importante et dirigeante. C’est pourquoi le principe fondamental que le mouvement islamique suit en tout temps est que la véritable fidélité du groupe doit aller non pas aux individus, mais aux principes et aux idéaux.

Piéger une personnalité éminente du mouvement islamique fut un immense succès pour ‘Abdullâh ibn Ubayy et ses acolytes. Poussés par leur ruse hypocrite, ils menaient leurs manœuvres nuisibles, tandis que Hassân ibn Thâbit s’employait sincèrement à faire aboutir leur complot. Il ne serait pas déplacé de dire que, pour le mouvement, la sincérité et la naïveté de Hassân furent encore plus destructrices que l’hypocrisie de ‘Abdullâh ibn Ubayy. En effet, une initiative entreprise avec sincérité et de bonnes intentions réussit bien davantage à causer du tort qu’une initiative volontairement motivée par de mauvaises intentions.

Hassân ibn Thâbit n’a absolument pas compris au profit de qui il agissait ni la vision de qui il diffusait. Il ne s’est pas rendu compte des idées et des desseins de qui il mettait en œuvre, ni à quelle catégorie de la société ses actes profitaient, ni le groupe de l’organisation dont il renforçait la position. S’il n’a pas su, en cette circonstance, faire preuve de la perspicacité et de la sagesse propres au croyant, ce fut probablement le résultat de la volonté d’Allah.

Les relations d’Abdullah ibn Ubayy avec la société islamique étaient faibles et distantes. Ses activités hostiles pouvaient être tolérées. Mais Hassân ibn Thâbit était un proche de l’organisation islamique. C’est pourquoi son comportement hostile paraissait insupportable. En effet, tout le monde avait l’impression que l’une de nos propres épées nous frappait. Dès qu’une telle situation se présente dans un mouvement ou une organisation, la patience est sur le point de céder. C’est probablement ce qui s’était produit. Cependant, la stricte discipline morale de l’organisation islamique retenait les émotions. Un seul homme ne parvint pas à se maîtriser. C’était Safwân ibn al-Mu’attal. Deux raisons le firent perdre son sang-froid. Premièrement, on diffamait celle qu’il considérait comme sa propre mère, Aïcha. Deuxièmement, cette diffamation le mettait lui-même en cause. Safwân était avant tout un combattant de Badr, un serviteur dévoué du mouvement islamique, réputé pour sa franchise. De plus, aucune trace de péché n’avait jamais été décelée dans son caractère et, tel un garçon pudique, sans même jeter un regard à Aïcha ni prononcer un seul mot durant tout le trajet, il l’avait conduite avec la plus grande vigilance de l’arrière-poste jusqu’au poste suivant de l’armée islamique. C’est pourquoi il était entré dans une violente colère.

Safwân avait entendu quelques vers du poème qu’Hassân avait écrit en relatant la diffamation lancée par les hypocrites. Le langage était celui d’Hassân, mais les idées et l’état d’esprit étaient ceux des hypocrites.

Safwân eut une altercation avec Hassân. À un moment donné, il le frappa avec son épée. Thâbit ibn Qays s’interposa pour tenter de les arrêter, ligota Safwân et l’emmena chez les Banû Hârith. Finalement, l’affaire parvint jusqu’au Messager d’Allah. Il convoqua Hassân et Safwân tous les deux. Safwân dit : « Ô Messager, cet homme m’a offensé et a proféré contre moi des paroles extrêmement obscènes. C’est pourquoi, n’ayant pas réussi à maîtriser ma colère, je l’ai frappé. » Le Messager d’Allah calma Hassân en lui parlant avec douceur et lui fit verser à Safwân le prix du sang pour la blessure causée par l’épée. (Sîrat Ibn Hichâm, tome 3)

Il était naturel que Safwân s’emporte. Hassân s’adoucit donc. Allah le préserva de nourrir un désir de vengeance et de songer ensuite à commettre quelque chose de plus préjudiciable encore au mouvement.

Plus tard, Hassân fut saisi d’un profond remords, qui s’exprima dans l’un de ses poèmes. Par ce poème, il tenta de laver la calomnie dont Aïcha avait été souillée. Il dit :

« C’est une femme chaste et voilée, au-dessus de tout soupçon. Elle est exempte de toute atteinte à l’honneur des femmes simples et innocentes. C’est une femme vertueuse et de bonne moralité. Allah a purifié sa nature et l’a préservée du péché. Rien de tout ce qui a été dit jusqu’à présent ne peut lui être imputé. Ce n’est que trompé par les mensonges fabriqués par un calomniateur que j’ai dit tout cela. » (Sîrat Ibn Hichâm, tome 3)

Par la même occasion, la sourate An-Nûr présente aux musulmans une théorie sociale sous la forme d’un principe raisonné :

« Les femmes de mauvaise moralité sont destinées aux hommes de mauvaise moralité, et les hommes de mauvaise moralité aux femmes de mauvaise moralité ; tandis que les femmes vertueuses sont destinées aux hommes vertueux, et les hommes vertueux aux femmes vertueuses. Ceux-là sont innocents des propos qu’on leur attribue. » (verset 26)

Autrement dit, pour le mariage, on recherche généralement un conjoint de même niveau sur les plans moral et psychologique. Chacun choisit celui chez qui il reconnaît un caractère semblable au sien. En particulier, ceux qui consacrent toute leur vie à un objectif et à une cause précis recherchent également, pour la vie conjugale, un conjoint capable de les aider et de les soutenir dans l’accomplissement de cet objectif et de cette cause. Comment ignorer cette vérité tirée de l’expérience universelle : seule l’unité des caractères et des dispositions, ainsi que la convergence des pensées et des points de vue, peut assurer l’entente et l’harmonie d’un couple ? Sans cela, les conflits, les querelles et la mésentente ne cesseraient du début à la fin. Ce verset invite les propagateurs de la calomnie à comprendre la vérité et leur demande : n’avez-vous pas vu que la femme éminente que le grand dirigeant du mouvement islamique avait choisie pour la vie conjugale, avec laquelle il entretenait un lien profond et dont la parfaite harmonie des points de vue et des pensées avec les siens constituait un modèle idéal, pouvait-elle n’avoir été qu’une poupée apprêtée dont la parure serait tombée en un instant, ne laissant subsister qu’une poupée inerte ?

Elle était la fille chérie d’une famille pure et irréprochable, dont les parents comptaient parmi les premiers porte-étendards du mouvement islamique. Son enfance s’était déroulée dans l’atmosphère tumultueuse de ce mouvement ; devenue l’épouse du Messager de Dieu, paix et bénédictions sur lui, elle avait été celle qui avait eu le plus de possibilités de tirer profit de son caractère lumineux, celle qui avait bénéficié le plus particulièrement de son éducation, et sa chambre avait été maintes fois illuminée par la lumière de la Révélation. Était-il possible que le caractère d’une femme élevée et formée dans un environnement aussi pur fût tel qu’une calomnie aussi infâme puisse lui être imputée ? Pourtant, avant la propagation de cette calomnie, ni ses parents, ni le Messager de Dieu, paix et bénédictions sur lui, ni la communauté musulmane dans son ensemble n’avaient jamais pu concevoir une telle idée à son sujet ! Comment un caractère immaculé, cultivé et développé pendant de longues années dans un environnement familial rayonnant de pureté, de probité et d’honnêteté de bout en bout, aurait-il pu soudain commettre un acte aussi abominable, dont les premiers signes n’avaient jamais apparu aux yeux de personne ? Comment imaginer qu’un magnifique arbre fruitier, après avoir donné pendant longtemps des fruits doux, commence soudainement, un jour, à produire des fruits aigres ?

La loi entra en vigueur

Sous le flot de lumière de la sourate An-Nûr, la cité des cœurs des musulmans se mit à scintiller, l’opinion publique se dirigea d’un cœur concentré vers un objectif précis, et la société islamique, ayant traversé une longue période de troubles, poussa un soupir de soulagement. La sourate An-Nûr apportait avec elle la loi relative au hadd al-qadhf (la peine pour calomnie). En plus de leur repentir sincère et de leur aveu de culpabilité, les propagateurs de la calomnie disposaient de preuves et de témoignages contre eux. Ils présentèrent leur dos à la loi islamique et, après avoir reçu chacun quatre-vingts coups de fouet, rétablirent la pureté de leur conscience. Mistah, Hassan ibn Thabit et Hamna bint Jahsh subirent tous trois cette peine. Mais le véritable coupable échappa aux poursuites de la loi. Toutefois, sa bassesse et ses manigances abominables furent entièrement dévoilées aux yeux de l’opinion publique, et la société islamique le relégua complètement dans l’insignifiance.

Tout le monde commet des erreurs. En dehors des prophètes, aucun être humain n’est exempt de faute. Mais si l’on examine les deux attitudes opposées dans l’histoire du prophète Adam, on constate qu’après la perpétration d’un péché, deux voies s’ouvrent devant le pécheur : l’une est celle choisie par Satan. C’est la voie irréfléchie qui consiste à s’accrocher encore plus fermement au péché. La seconde est celle choisie par Adam, conforme à une nature saine et droite : se repentir après avoir commis la faute et se corriger. Abdullah ibn Ubayy et ses compagnons empruntèrent la voie satanique. Quant à Hassan, Mistah et Hamna, ils empruntèrent la voie de la purification intérieure.

 

Un mal pour un bien

Ravivez quelque peu, par le regard de l’imagination, le cours des événements et transportez-vous, pour un instant, dans l’atmosphère tumultueuse de la calomnie qui secoua Médine durant un mois. Une situation terrifiante et douloureuse se dressera devant vous. Ce mouvement, qui, recrutant ses membres un à un, s’était transformé en une petite caravane révolutionnaire ; ce mouvement qui, après avoir parcouru une longue route difficile, avait établi à Médine un petit havre de paix appelé l’État islamique ; ce mouvement qui voulait offrir un refuge, dans ce havre de paix, à l’humanité désemparée, brûlée par le feu de longues années de troubles et d’anarchie : si une agitation destructrice naissait au cœur même de ce mouvement, rien ne pourrait être plus inquiétant. D’autant plus que l’État islamique se trouvait alors confronté de toutes parts aux attaques de ses ennemis, risquait à tout moment de subir une agression militaire venant de l’une ou l’autre direction, et était encerclé par les activités nuisibles d’une grande partie de ses propres habitants non musulmans.

Mais le Coran la rassura en lui disant qu’il n’était pas nécessaire de s’alarmer ni de s’inquiéter : « Ne considérez pas cet événement comme nuisible pour vous ; en réalité, il est un moyen de vous être bénéfique. » (An-Nûr, 11)

En vérité, lorsque les mouvements idéalistes et révolutionnaires sont frappés par des calamités et des troubles qui provoquent l’instabilité et l’inquiétude psychologiques, ceux-ci deviennent, à terme, une cause de bienfaits et de progrès accrus, de réforme et de construction, ainsi que de puissance et de capacité de riposte, que ces calamités apparaissent au sein même du mouvement ou qu’elles viennent de l’extérieur. De même que, pour les personnes ambitieuses et capables, toutes sortes d’ascensions et de chutes, d’accidents et d’adversités peuvent contribuer au progrès, l’opposition et les situations marquées par l’anarchie facilitent, pour les mouvements dotés d’une capacité de réflexion et d’action, la voie du progrès et de la stabilité. Toute organisation qui reste consciente et vigilante quant à ses buts et à ses objectifs, qui développe une mentalité collective, dont la disposition morale et intellectuelle atteint la maturité, dont les rênes de la direction sont entre les mains de personnes constamment dynamiques, vigilantes, perspicaces et avisées, dont les membres surveillent attentivement toutes les forces hostiles et anarchistes, sont prêts à lutter de toutes leurs forces contre tout conflit ou toute adversité possible, et dont l’opinion publique ne permet l’introduction d’aucune idéologie opposée à l’islam au sein de l’organisation, tire toujours quelque bénéfice de toute attaque hostile et de toute opposition.

Même cette vile campagne de calomnies et de propagande mensongère a profité à plusieurs égards au grand État et à la grande organisation islamiques de Médine ; au terme de cette épreuve, ils sont devenus plus forts et plus vigilants qu’auparavant.

Les dirigeants et les membres de ce mouvement lumineux fondé sur l’honnêteté et la justice ont pris connaissance, par une expérience amère et directe, de toutes ces dangereuses faiblesses humaines aux conséquences lointaines. Loin de pouvoir les connaître en restant assis dans une khanqah de maîtres et de disciples, on ne peut même pas en acquérir la moindre notion, ni préparer les gens à leur faire face. Cet événement a mis en évidence de nombreuses fissures dans la vie collective, par lesquelles toutes les tares destructrices pouvaient pénétrer. Le Messager d’Allah et ses Compagnons ont ainsi discerné, parmi les forces humaines des différents niveaux de l’organisation, qui était atteint par la maladie de l’hypocrisie, qui possédait une foi faible, qui était doté d’un savoir superficiel et d’un tempérament émotif, qui, malgré ses bonnes intentions, s’égarait, et qui, par naïveté, devenait la victime des tromperies des ennemis. Il est notamment devenu clairement manifeste jusqu’où pouvait aller le petit groupe qu’un dirigeant hypocrite et intrigant avait constitué au sein de l’organisation islamique.

Après que l’expérience concrète eut permis de connaître ces faiblesses de la transformation intérieure de la société islamique, un climat psychologique se créa, dont on tira parti, d’une part, pour mettre en place une formation fondée sur de nouvelles directives morales et, d’autre part, pour instaurer des règles sociales capables de protéger les musulmans contre divers défauts de caractère. Troisièmement, un décret rigoureux, comportant de nouvelles lois et de nouvelles dispositions pénales, fut promulgué ; il garantit le bien collectif permanent de l’humanité.

Cet événement secoua et éveilla la conscience collective de la société islamique de Médine. Il éveilla sa moralité et activa son sens collectif de l’honneur en frappant ses sentiments. Après avoir été délivré de cette offensive embarrassante des forces hypocrites, chaque membre de cette société devint plus vigilant et plus solide qu’auparavant.

Au cours de cet événement, celui qui, avec Aïcha, subit le plus d’injustice fut le Messager d’Allah lui-même, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. Pourtant, par son comportement grave, calme et dépourvu d’émotion, il fit preuve d’une générosité, d’une grandeur d’âme, d’une patience et d’une indulgence qui frappèrent les gens de stupeur. Cet événement constitue un exemple édifiant pour ceux qui, après le Messager d’Allah, assumeront la direction du mouvement et de l’organisation islamiques. Afin d’offrir à l’humanité entière une société empreinte de fraternité, il supporta une extrême souffrance morale. Celui qui était apparu pour préserver l’honneur et la dignité de tous les êtres humains reçut de la société de son époque cette récompense : elle souilla son honneur et sa dignité par la tache d’une fausse calomnie. Si quelqu’un d’autre avait été victime d’une telle situation, il aurait soit écrasé ses adversaires, soit, accablé par un désespoir extrême, se serait retiré dans un coin de sa maison. Mais lui, incarnation de la patience et de la tolérance, continua de s’acquitter de son devoir.

Activités provocatrices

Les Juifs de Médine, d’une part par orgueil de la force solidement organisée dont ils disposaient et, d’autre part, sous la pression des nécessités politiques, avaient conclu un pacte constitutionnel avec le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) et étaient ainsi entrés sous l’administration de l’État islamique. Ils n’avaient probablement pas compris à temps la véritable nature de cette nouvelle force politique. Ils n’avaient pas non plus pressenti les perspectives de son brillant avenir. Ils n’avaient jamais imaginé que cette force se développerait si rapidement et que, grâce à la seule foi et au seul caractère, avec l’aide de quelques réfugiés démunis et des Ansars de Médine, elle deviendrait une puissance capable d’influer sur le cours de l’histoire. Ils pensaient que ces musulmans expulsés de leur patrie, tels des feuilles mortes tombées des arbres, seraient anéantis dès le premier choc des calamités et des épreuves à venir. Et même s’ils parvenaient tant bien que mal à survivre, ils ne pourraient pas édifier une société puissante. Pourtant, sous l’effet de la puissance miraculeuse de l’énergie révolutionnaire de la Kalima Tayyiba, ces quelques hommes édifièrent une solide infrastructure politique, même dans un environnement extrêmement hostile. Bien plus, en quelques mois seulement, les Juifs comprirent que l’État islamique était tel un soleil levant devant lequel la lampe de leur influence et de leur prestige allait vaciller. En particulier, en voyant les musulmans revenir de la bataille de Badr non seulement sains et saufs, mais encore en brandissant l’étendard de la victoire, les Juifs furent si stupéfaits qu’ils durent certainement reconsidérer toute l’affaire.

Le traité de paix conclu avec le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) avait fait des Juifs des alliés et des citoyens légitimes de l’État islamique. Mais, dans leur cœur, le feu de la rébellion et de la haine brûlait avec violence.

Cette position contradictoire les conduisit finalement sur la voie de la conspiration et de l’anarchie. Dès qu’ils en avaient l’occasion, ou, à défaut, en créant eux-mêmes l’occasion, ils s’efforçaient par tous les moyens de détruire l’unité sociale des musulmans, de les inciter à la discorde, de paralyser d’une manière ou d’une autre l’administration et le maintien de l’ordre, de créer des situations de crise et d’affaiblir la direction du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Les hommes à la solde des Juifs se dissimulaient au sein de la société islamique sous l’apparence d’hypocrites. Avec des hommes à la foi faible recrutés parmi les Ansars, ils mettaient à exécution les plans des Juifs. Ces ennemis malfaisants et intrigants finirent par concevoir un plan perfide. Ils composaient des poèmes obscènes au sujet des femmes musulmanes, les récitaient à haute voix et les diffusaient. Ils tentaient de ternir leur réputation. À force de pratiquer cette poésie immonde, leur esprit se forma de telle manière qu’ils n’éprouvaient plus le moindre respect pour une valeur sociale fondamentale comme la chasteté. Un jour, cette mentalité éhontée des Juifs se manifesta ainsi : quelques jeunes Juifs se comportèrent comme de véritables voyous. Une tribu juive appelée Banou Qaynouqa vivait à Médine. Une femme arabe musulmane se rendit à leur marché pour faire des achats. Le marchand commença par la harceler, puis la dénuda en plein marché. Après cet acte odieux, lui et ses compagnons, au lieu d’en avoir honte, se mirent à la railler et à se moquer davantage d’elle. La femme cria et appela au secours à la manière arabe. En entendant ses cris, le sentiment de l’honneur d’un jeune Arabe s’éveilla ; emporté par une vive agitation, il tua immédiatement le Juif malfaisant. Les intrigants obtinrent exactement ce qu’ils souhaitaient. Une émeute entre Arabes musulmans et Juifs menaçait d’éclater. Informé, le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) se rendit sans délai sur les lieux. Il réprimanda la tribu des Banou Qaynouqa pour son acte odieux et l’avertit en ces termes : « Ô peuple juif, amendez-vous avant de subir le même sort que les Quraychites lors de la bataille de Badr. »

Selon le récit d’Ibn Sa’d, la tribu des Banou Qaynouqa, animée d’une profonde hostilité et d’un esprit obstiné, répondit d’un ton excité : « Ô Muhammad ! Ne te crois pas invincible parce que tu as tué quelques hommes parmi les Quraychites. Ils étaient faibles et inexpérimentés dans l’art de la guerre. Par Allah, si tu tires l’épée contre nous, tu comprendras que c’est nous les véritables combattants. Tu n’as encore jamais eu affaire à des hommes comme nous. » (Sîrat Ibn Hichâm, tome 2)

Jusqu’alors, les membres des tribus Aws et Khazraj de Médine étaient très en retard sur les Juifs sur les plans politique, économique et intellectuel. Pourtant, le mouvement islamique avait fait naître en eux un nouvel élan de vie ; leurs efforts et leur persévérance constants pour atteindre un objectif sacré les avaient liés les uns aux autres et aux Muhadjiroun par les liens de l’unité. Voyant le changement favorable de leur destin, les Juifs s’étaient intérieurement enflammés de colère. Un vieil homme juif, connu pour sa ruse et sa fourberie, du nom de Châs ibn Qays, observait avec une grande inquiétude cette évolution de la situation. Sa poitrine était remplie d’envie et de haine envers les dirigeants et les militants du mouvement islamique. Un jour, il aperçut de ses propres yeux une réunion des compagnons du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Lors de cette réunion, quelques hommes d’Aws et de Khazraj conversaient entre eux. En voyant leur bienveillance réciproque, leur harmonie et l’unité créée par l’islam, son cœur sembla brûler jusqu’à devenir cendre. Où était donc le tumulte des rixes de l’époque de l’ignorance, et où était cette douce scène d’unité ! Le vieil homme juif se dit intérieurement : « Ah, je comprends. Ainsi, les descendants de Qayla — le nom de l’aïeule des tribus Aws et Khazraj — se sont maintenant fondus les uns dans les autres dans cette ville ! S’ils s’unissent ainsi, il nous deviendra impossible de vivre en paix. » Finalement, les membres de sa tribu ourdirent une conspiration et firent d’un jeune Juif leur instrument pour l’exécuter. Ils lui enseignèrent : « Va t’asseoir dans les réunions des musulmans et, en te mêlant intimement à eux, rappelle-leur la bataille de Bu’âth ainsi que les guerres antérieures qui avaient opposé Aws et Khazraj. » L’agent juif s’acquitta parfaitement de la mission qui lui avait été confiée. Un jour, des hommes d’Aws et de Khazraj étaient assis ensemble dans une assemblée. Au fil de la conversation, on commença à évoquer les pages sombres de l’époque de l’ignorance. Peu à peu, des querelles, des disputes et des insultes réciproques surgirent ; chacun rivalisa pour rabaisser l’autre, et cela se transforma en excitation. Finalement, les combattants exaltés des deux camps se retrouvèrent face à face, comme s’ils voulaient livrer une nouvelle bataille pour prouver lequel était le plus fort. Des voix s’élevèrent : « Apportez les armes, les armes ! » Une agitation générale s’empara des deux tribus, Aws et Khazraj. Même le lieu et le moment du combat furent fixés. Les hommes excités sortaient, tous armés. C’est alors que le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) arriva sur les lieux accompagné de quelques Muhadjiroun. Il prononça ensuite le discours suivant :

« Ô musulmans, souvenez-vous d’Allah. Allah vous a guidés vers la voie de l’islam ; par elle, Il a accru votre honneur, rejeté de vos cous les chaînes de l’ignorance, vous a délivrés de la mécréance et vous a unis par les liens de l’affection et de l’amour mutuels. Et malgré cela, vous avez commencé, en ma présence même, à lancer des slogans de l’époque de l’ignorance : qu’est-ce que cela signifie ? »

Dès qu’ils entendirent ce bref discours, les hommes comprirent que tout cela n’était en réalité qu’une fitna et une perfide conspiration fomentées par Satan. Ce sont les ennemis de l’islam qui avaient créé toutes ces confusions. Ils inclinèrent la tête avec repentir et, manifestant leur obéissance, revinrent avec le Messager.

Un incident de ce genre se produisit sur le chemin menant à la bataille de Banû al-Mustaliq. Les hypocrites, dociles aux Juifs, provoquèrent, sous la direction d’Abdullah ibn Ubayy, des tensions d’une gravité dangereuse entre les Ansar et les Muhajirun. Nous avons déjà mentionné cet incident. À cette occasion également, le Messager de Dieu (paix et salut sur lui) ramena la situation sous contrôle avec une remarquable rapidité et une grande sagacité.

Parmi ces complots, le plus organisé et le plus perfide fut l’affaire de la mosquée de Dirar. Le véritable instigateur de ce complot était un faux religieux nommé Abû Âmir, issu de la tribu des Khazraj. Avant l’arrivée du Messager (paix et salut sur lui) à Médine, il jouissait d’une influence considérable grâce à sa prétendue érudition dans les anciennes Écritures célestes et à son mode de vie ascétique. Lorsque le Messager (paix et salut sur lui) arriva à Médine et devint le refuge de toutes les catégories de la population, l’influence et le prestige d’Abû Âmir tombèrent à néant. Il en éprouvait intérieurement une profonde rancœur. En outre, le résultat de la bataille de Badr lui ayant révélé une certaine perspective de l’avenir, il devint fébrile d’excitation. Il se mit d’une part à pousser les dirigeants qurayshites de La Mecque à engager la bataille d’Uhud, et d’autre part à conspirer avec les autres chefs polythéistes d’Arabie. Il incita même les Ansar à se rebeller contre le Messager (paix et salut sur lui) et invita jusqu’à l’empereur romain Héraclius à attaquer Médine. (Tafsîr d’Ibn Kathîr, tome 4)

Il incita les hypocrites à établir un centre rival afin de s’opposer au Messager (paix et salut sur lui). C’est sur la base de ce projet que fut construite la mosquée de Dirar. Les architectes de ce foyer d’activités hostiles à l’islam adressèrent au Messager (paix et salut sur lui) une demande théâtrale : « Nous avons construit cette mosquée uniquement pour les faibles et les incapables qui ne peuvent pas aller très loin pour accomplir la prière. De plus, par les nuits sombres et en période de tempête et de pluie, les habitants des environs pourront facilement s’y rassembler. Allez donc l’inaugurer et la bénir. » À ce moment-là, le Messager (paix et salut sur lui) se préparait à partir pour Tabûk. Il reporta l’affaire jusqu’à son retour de Tabûk. À son retour, la révélation le mit en garde :

« Ceux qui ont construit une mosquée pour nuire, faire preuve de mécréance, semer la division parmi les musulmans et en faire un poste d’observation pour ceux qui, auparavant, combattaient Dieu et Son Messager, jurent : “Nous n’avons voulu que le bien.” Dieu atteste qu’ils sont des menteurs. N’y accomplis jamais la prière. Mais la mosquée dont les fondations ont été établies dès le premier jour sur la piété est plus digne que tu y accomplisses la prière. S’y trouvent des hommes qui aiment se purifier, et Dieu aime ceux qui se purifient. » (At-Tawbah, 107-108)

On peut tirer de cela la leçon suivante : comment une petite graine de vengeance donne naissance à un immense arbre empoisonné, et comment les forces de la mécréance utilisent elles aussi une mosquée comme base pour s’opposer au mouvement islamique. Remarquez comment les diverses tentations suscitées pour nuire à l’islam se manifestent en se parant de l’étiquette de la religion et de la crainte de Dieu. Il est impossible de dénombrer les groupes et sous-groupes, les khanqahs, les mosquées, les madrasas, les maisons d’édition et les journaux qui, encore aujourd’hui, sont constitués et entretenus devant nous avec de mauvaises intentions, à l’image de la mosquée de Dirar. Les architectes de toutes ces entreprises prétendent eux aussi : « Nous n’agissons qu’avec de bonnes intentions. »

Si cette mosquée avait été construite dans le seul but d’adorer Allah et si son objectif avait été de faciliter la prière en assemblée aux musulmans incapables et faibles, cette nécessité aurait été soumise à l’examen du Messager (paix et salut sur lui). C’est alors le dirigeant de la société islamique qui aurait décidé de la construction de cette mosquée. Comme les autres mosquées, elle aurait été bâtie avec la participation collective des musulmans. Mais, au lieu de cela, certaines personnes se concertèrent secrètement, élaborèrent un plan clandestin à l’insu de l’organisation islamique et de son dirigeant, puis construisirent à leur intention une mosquée distincte, à l’abri de tous les regards. Pourtant, la mosquée de Qubâ existait déjà à proximité. Cela signifie clairement que cette œuvre, accomplie sous le couvert de la crainte de Dieu, dissimulait nécessairement quelque machination. La révélation descendit, dévoila cette machination et la plaça devant la société. Si, au sein d’une organisation œuvrant à un objectif déterminé, certaines personnes envisagent de former leur propre sous-groupe distinct et élaborent puis mettent en œuvre leurs propres plans en dehors de la méthode de travail et du programme collectifs, alors, quelles que soient leurs grandes déclarations pour rendre crédible leur prétendue crainte de Dieu et quels que soient les habits séduisants dont elles se parent, le résultat ne peut être autre que de nuire à la société islamique, d’encourager la mécréance et de semer la division.

Finalement, ce repaire impur construit sous le nom sacré de mosquée fut, sur l’ordre du Messager (paix et salut sur lui), brûlé et réduit en cendres, afin que son histoire odieuse disparaisse elle aussi. (Sîrat Ibn Hichâm, tome 4)

En somme, le groupe juif qui revendiquait exclusivement la guidance d’Allah et se considérait comme l’héritier des prophètes et des messagers ne laissa passer aucune occasion de susciter l’agitation. Mais plus destructrices encore que toutes ces activités déconcertantes furent leurs manœuvres conspiratrices, menées lors de chaque guerre pour nuire au dispositif de défense islamique. Nous donnerons plus loin le détail de toutes ces activités nuisibles.

Obstruction au système judiciaire

La bonne administration de tout régime gouvernemental dépend de l’accomplissement efficace de deux tâches. Premièrement, son système de défense doit être solide. Deuxièmement, son système judiciaire doit fonctionner correctement et ses lois doivent être appliquées. La première tâche consiste à protéger le pays contre les agressions extérieures, et la seconde à le préserver des problèmes internes. Or, le gouvernement du Messager d’Allah dut faire face à une opposition des Juifs et des hypocrites dans l’accomplissement de ces deux tâches. Je voudrais mentionner ici de quelle manière ces deux forces d’opposition ont entravé le système judiciaire de l’État islamique et quelles intrigues elles ont fomentées pour affaiblir l’administration civile. Si l’on n’accorde même pas à l’administration civile d’un État nouveau la possibilité de s’établir, celui-ci ne peut ni maîtriser ses problèmes internes ni affronter les puissances extérieures. Dans une telle situation, son existence risque d’être anéantie dès ses débuts. L’histoire offre d’innombrables exemples de conquérants ou de révolutionnaires qui, partout où ils ont établi un nouveau gouvernement, ont dû, dans un premier temps, recourir à une sévérité et à un usage de la force inhabituels pour mettre en place l’administration civile. Mais le gouvernement du Messager d’Allah reposait sur une idéologie morale et un système judiciaire qui ne laissaient aucune place à une sévérité inhabituelle ou contraire aux règles. C’est pourquoi la cinquième colonne de Médine avait trouvé l’occasion de recourir quelque peu à la ruse et à l’hypocrisie.

Dans le cadre de l’accord constitutionnel de l’État islamique de Médine, par lequel les musulmans émigrés, les Ansar et les tribus juives avaient été réunis en une seule entité politique, il avait été reconnu que l’autorité suprême (Final Authority), sur les plans politique et judiciaire, serait détenue par Muhammad. Ce document est encore conservé aujourd’hui et contient les deux clauses explicites suivantes :

(Arabe *******)

Après la conclusion de cet accord constitutionnel, les tribus juives signataires furent légalement, moralement et politiquement tenues d’apporter toute leur coopération à la réussite du système juridique et judiciaire de l’État islamique et de manifester une pleine loyauté envers l’administration dirigée par le Messager d’Allah. Faire passer une société désorganisée et anarchique sous le régime d’une discipline civique ordonnée, fondée sur la primauté du droit, fut l’une des réalisations extraordinaires et inestimables du Messager d’Allah ; appliquer sans discrimination les principes naturels et éternels de la justice afin d’éradiquer le crime et la délinquance fut une mesure extrêmement bénéfique. Grâce à cette mesure, l’environnement de paix, de pureté et de sécurité qui en résulta fut aussi profitable aux Juifs qu’aux autres. En outre, l’instauration de la loi d’Allah constituait également un objectif national pour les Juifs. En apparence, les Juifs avaient accepté volontairement et avec enthousiasme les obligations de cet accord constitutionnel. Mais partout où ils estimaient que la loi de l’État islamique allait porter atteinte à l’un de leurs intérêts ou causer un préjudice à l’un des leurs, ils reniaient totalement les responsabilités qui leur incombaient sur les plans politique, juridique et moral, ainsi qu’en vertu de l’accord, et ils négligeaient complètement l’intérêt général de la société et de l’humanité. Un jour, un Juif marié commit l’adultère avec une autre Juive mariée. L’affaire parvint aux oreilles des chefs juifs. Ils se réunirent pour délibérer et envoyèrent un homme auprès du Messager d’Allah afin de lui demander quelle peine pouvait être infligée pour une telle mauvaise action. Ils avaient auparavant décidé entre eux que, si Muhammad ordonnait la « tahmiyah », pratique en vigueur dans leur société qui consistait à noircir le visage du coupable et à le faire circuler dans la région sur le dos d’un âne, ils le reconnaîtraient comme un roi et se soumettraient à son ordre. Mais s’il ordonnait la « rajm », conformément à la loi du Livre d’Allah, il faudrait comprendre qu’il était un prophète — par sa connaissance exacte, son courage moral et son obéissance au commandement d’Allah — et, dans ce cas, ils ne pourraient pas suivre l’ordre de Muhammad. Car cela mettrait fin au peu d’influence et de prestige de chefs qui leur restait encore. Quoi qu’il en soit, le messager arriva et transmit celui des chefs juifs. Ceux-ci avaient également proposé de le reconnaître comme juge. Cette proposition était contraire à l’accord constitutionnel, puisque, selon cet accord, le Messager d’Allah était de manière permanente le juge en chef de Médine. C’est probablement pour cette raison que le Messager d’Allah se leva et se rendit directement au centre religieux des Juifs. Là, il dit : « Appelez vos savants. » Aussitôt, on fit venir Abdullah ibn Souriya. Selon certains récits, Abu Yassar ibn Akhta et Wahb ibn Yahuda faisaient également partie de ce groupe. Au cours de la discussion, tous désignèrent unanimement Abdullah ibn Souriya comme l’homme le plus expérimenté en matière de Torah. Le Messager d’Allah l’appela à l’écart, lui inspira d’abord la crainte d’Allah, puis lui rappela l’âge d’or de l’histoire des Enfants d’Israël et lui demanda : « Sais-tu que, lorsqu’un homme marié commet l’adultère, la Torah ordonne qu’il soit soumis à la rajm (lapidation à mort) ? » Il répondit : « Par Allah, oui. » L’information que le Messager d’Allah connaissait par la révélation reçut ainsi même la confirmation de la part de ses adversaires. Mais, dans l’assemblée publique, les chefs et les savants juifs se mirent à tenir des débats incohérents. Ils insistèrent sur le fait que, selon leur loi religieuse, la tahmiyah était la peine prévue pour l’adultère. Conformément au sens de ce terme, les adultères juifs avaient le visage noirci, puis étaient promenés dans les localités sur le dos d’un âne. Ils avaient relégué la disposition de la Torah relative à la rajm (lapidation à mort). Lorsque le mal de l’adultère se répandit parmi eux et que même des membres de leurs classes supérieures s’y trouvèrent impliqués, la société, au lieu de défendre la loi religieuse, se mit à aider les criminels et à alléger la peine. Les chefs juifs de Médine craignirent que, si la disposition de la Torah relative à la rajm était rétablie, plus personne ne serait à l’abri. Aujourd’hui l’un serait puni, demain un autre. C’est pourquoi ils voulaient faire abroger la peine de rajm. Le Messager d’Allah fut donc contraint de leur demander publiquement de faire apporter la Torah. On l’apporta, et un savant juif lut le passage concerné. Dans cet exemplaire de la Torah, le verset relatif à la rajm était présent dans son état intact. C’est pourquoi ce savant malfaisant le couvrit de sa main et lut le verset précédent ainsi que le suivant. Abdullah ibn Salam (un célèbre savant juif qui avait embrassé l’islam) s’avança d’un bond, écarta sa main et dit au Messager d’Allah : « Ô Messager, voici le verset relatif à la disposition de la rajm ! » [L’Évangile écrit par Yohanna (Jean) contient une preuve manifeste que la Torah originelle prescrivait bien la rajm pour la femme mariée adultère. Voyez cette parole du verset 5 du chapitre 8 de Jean :

« Dans la Torah, Moïse nous a ordonné de lapider les femmes de ce genre. » Malgré le mélange introduit dans les versions courantes de la Torah par les exégètes, les juristes et les falsificateurs juifs, on y trouve, dans certains cas, la mention de la peine de mort et de la lapidation à mort pour l’adultère. Par exemple : « Si un homme est surpris en train de commettre l’adultère avec une femme mariée, tous deux devront être mis à mort. » (Deutéronome, chapitre 21, versets 21-22)

« Si une jeune fille vierge s’unit à quelqu’un et qu’un autre homme la trouve dans la ville et ait des rapports sexuels avec elle, vous amènerez tous deux aux abords de la ville et vous les lapiderez à mort. » (Deutéronome, chapitre 22, verset 23) Le verset 26 prévoit également la peine de mort pour celui qui viole une femme par la force. Le Messager d’Allah (S) réprimanda sévèrement ce savant juif pour cette falsification et infligea au coupable concerné la peine de rajm prescrite dans la Torah, en déclarant : « Je suis le premier à rétablir l’application de la loi d’Allah et des prescriptions de Son Livre. » (Sîrat Ibn Hishâm, tome 2 ; Sahîh Muslim, chapitre relatif à l’application de la lapidation aux protégés juifs ; Zâd al-Maʿâd, tome 3)

Telles étaient les manœuvres des savants juifs de cette époque. Tout en gardant la loi d’Allah sous le bras, ils mettaient en vigueur des lois nulles fabriquées de toutes pièces. Avec un tel comportement, ils cherchaient à barrer la route au Messager d’Allah (S), résolu à appliquer la loi d’Allah dans son état originel et intact. C’est à leur sujet que le Coran dit : « Tant que vous ne mettrez pas en pratique la Torah, l’Évangile et ce qui vous a été révélé par votre Seigneur, vous ne reposerez sur aucun fondement. » Autrement dit, tant qu’une contradiction aussi grave subsistera entre votre foi et vos actes, vous ne serez qu’un peuple dépourvu de sens et d’importance. L’une des principales manifestations de la corruption généralisée des Juifs était que leur société s’était divisée de façon permanente en classes supérieures et inférieures, et que l’égalité devant la loi avait complètement disparu. Il existait une loi pour les puissants et une autre pour les faibles. Ainsi, une règle discriminatoire de diya (somme d’argent due en réparation d’un meurtre) était appliquée entre les Banû Nadîr et les Banû Qurayza en fonction de leur force respective. Si un membre des Banû Nadîr tuait un membre des Banû Qurayza, une diya de cent wasaqs était exigée. En revanche, si un membre des Banû Qurayza tuait un membre des Banû Nadîr, cinquante wasaqs seulement étaient exigés. Après l’arrivée du Messager d’Allah (S) à Médine et l’établissement du système islamique de justice, lorsqu’un membre des Banû Nadîr tua un membre des Banû Qurayza, le clan du meurtrier refusa de verser une diya double et exigea que l’égalité soit reconnue. Soutenus par la loi islamique, ils avaient désormais gagné en force. L’échange de paroles s’envenima au point que les deux tribus furent sur le point d’entrer en guerre. Finalement, elles acceptèrent de soumettre leur différend au Messager d’Allah (S) et de se conformer à son arbitrage.

Conformément aux directives du Coran, le Messager d’Allah (S) abolit définitivement cette discrimination en matière de diya et rétablit l’égalité. (Tafsîr d’Ibn Kathîr, tome 2 ; Sîrat Ibn Hishâm, tome 2) Parallèlement, le Coran avertit ainsi ceux qui modifient le système de justice équitable d’Allah :

« Ceux qui ne jugent pas conformément à ce qu’Allah a révélé sont des mécréants. » (Al-Mâ’ida)

Si les seuls obstacles à la mise en œuvre du système de justice équitable et du code pénal islamique (hudûd) avaient été les Juifs de Médine, cela aurait encore été supportable. En réalité, le problème était que les discriminations régnaient dans l’ensemble de la société arabe. La loi était d’une nature pour les classes influentes et d’une autre pour les faibles et les gens ordinaires.

Lors de la conquête de La Mecque, une femme nommée Fâtima, issue de la tribu des Banû Makzhûm, fut arrêtée pour vol. Comme elle appartenait à une tribu influente, les Qurayshites furent bouleversés par son arrestation. Ils ne pouvaient même pas concevoir qu’une femme aussi noble puisse être soumise à la même peine prévue par la loi pour tout le monde. Après concertation, ils décidèrent de supplier le Messager d’Allah (S) de la libérer. Mais une difficulté se posa : qui présenterait cette requête ? Après mûre réflexion, ils envoyèrent Usâma ibn Zayd intercéder en sa faveur. Dès qu’Usâma eut exposé sa demande, le visage du Messager d’Allah (S) se décomposa. Il dit : « Es-tu venu intercéder au sujet d’une peine prescrite par Allah, afin qu’elle soit annulée ? » En entendant seulement ces paroles, Usâma comprit. Il demanda pardon. Finalement, le Messager d’Allah (S) s’adressa à la foule réunie et dit :

« Parmi les causes de la destruction des peuples qui vous ont précédés, il y avait le fait que, lorsqu’un puissant commettait un crime, on feignait de ne pas le voir, bien qu’on l’eût vu. Je jure par Allah que même si ma fille Fâtima commettait un vol, je lui couperais également la main. » (Sahîh Muslim, chapitre relatif à l’interdiction d’intercéder contre l’application du code pénal)

Une mentalité similaire apparut dans le cas d’une autre femme nommée Umm Hâritha. Cette femme avait cassé la dent de quelqu’un. Lorsque l’affaire fut portée devant le tribunal du Messager d’Allah (S), il ordonna l’application du qisâs (dent pour dent). En entendant cet ordre, Umm Rabîʿa (probablement la sœur de la coupable, bien que les récits demeurent imprécis à ce sujet) s’étonna et demanda au Messager d’Allah (S) : « Le qisâs lui sera-t-il également appliqué ? Je jure par Allah que cela est impossible. » Le Messager d’Allah (S) répondit : « Ô Umm Rabîʿa ! Le qisâs est une loi d’Allah. » Mais cette femme continua néanmoins à dire : « Je jure par Allah qu’il est impossible de lui appliquer le qisâs. » Elle ne parvenait tout simplement pas à comprendre comment on pourrait casser la dent d’une coupable de ce rang.

Entre-temps, les deux parties finirent effectivement par se mettre d’accord au sujet de la diya. Ainsi, la règle du qisas (pour laquelle une concession sous forme de diya était également prévue) fut respectée, tandis que la parole d’Oumm ar-Rabī‘ fut aussi tenue. C’est pourquoi l’Envoyé d’Allah (s.a.) dit avec humour : « Il existe des serviteurs d’Allah qui, lorsqu’ils prêtent serment, voient Allah Lui-même accomplir leur serment. » (Sahih Muslim, chapitre consacré au qisas)

Les Juifs ne faisaient pas seulement obstacle au fonctionnement de la justice islamique. Partout où ils en trouvaient l’occasion, dans l’ensemble de l’administration civile, ils s’efforçaient également de semer le désordre. Un exemple notable est le suivant : après la conquête de Khaybar, à la demande des Juifs de Khaybar, ceux-ci furent maintenus comme métayers sur leurs terres, en échange de la moitié de la récolte. Lorsque le percepteur du gouvernement islamique se rendit auprès d’eux pour recueillir pour la première fois la part revenant au gouvernement, ils tentèrent de lui offrir un pot-de-vin. Ils s’efforcèrent ainsi d’impliquer dans la terrible maladie de la corruption dont ils étaient atteints les fonctionnaires de la nouvelle administration. Ce percepteur était ‘Abdullah ibn Rawāhah. Le percepteur de confiance envoyé par l’Envoyé d’Allah (s.a.) était bien au-dessus de ce que les Juifs de Khaybar avaient imaginé. Il leur dit clairement : « Ô ennemis d’Allah, voulez-vous me faire manger de la nourriture illicite ? » (Sīrat an-Nabī, Shiblī Nu‘mānī)

Il leur dit : « L’Envoyé d’Allah (s.a.) ne m’a pas envoyé auprès de vous pour que je m’empare de vos biens. Il m’a au contraire envoyé afin de les répartir équitablement entre vous et les musulmans. Si vous êtes d’accord, j’en estimerai la quantité et vous en laisserai la moitié ; et si vous le souhaitez, c’est vous qui en estimerez la quantité et nous en donnerez la moitié. »

Ensuite, Ibn Rawāhah estima la récolte totale à 40 000 wasaqs et en préleva 20 000 wasaqs, correspondant à la part due aux musulmans. Quelques Juifs malveillants, furieux de cette répartition équitable, déclarèrent qu’il s’agissait d’une injustice. Mais la population éprise de justice reconnut que c’était là ce qui était juste. ‘Abdullah ibn Rawāhah continua à exercer cette responsabilité toute sa vie. (Al-Bukhārī, chapitres sur le muzāra‘ah et la shirkah)

En somme, alors que l’Envoyé d’Allah (s.a.) transformait une société à demi organisée en un État régi par des règles et mettait en œuvre les principes de justice prescrits par Allah, le peuple juif, qui revendiquait depuis l’origine le monopole de la religion et de la civilisation, ne cessa de lui faire obstacle à chaque étape au lieu de lui apporter son soutien et entreprit, dès les premiers temps, l’impardonnable tentative d’extirper les racines du système islamique.

Tentatives de semer la discorde dans la famille de l’Envoyé

Les ennemis de l’islam qui résidaient à Médine tentèrent également de semer la confusion au sein de la famille de l’Envoyé (s.a.). À leurs yeux, c’était le moyen le plus efficace de provoquer des querelles et des dissensions entre la famille de l’Envoyé (s.a.) et ses proches compagnons. Si leur complot visant à entraîner le chef du mouvement islamique dans des querelles domestiques avait réussi, ses conséquences auraient pu être extrêmement destructrices. Les femmes ordinaires de Médine se rendaient déjà régulièrement chez l’Envoyé (s.a.). Puis, conformément à la psychologie propre à la gent féminine, elles rapportaient à tout le monde tout ce qu’elles y voyaient. Les hypocrites et les gens dépravés pouvaient ainsi savoir parfaitement quelle faim et quelle pauvreté régnaient dans la famille de l’Envoyé (s.a.). Les épouses de l’Envoyé (s.a.) étaient des femmes issues de familles nobles et leurs goûts n’étaient inférieurs à ceux de personne. Cependant, la situation économique de cette famille était, malgré la satisfaction sincère de l’Envoyé (s.a.), très inférieure au niveau auquel elles avaient été habituées et qui leur convenait auparavant. Avec l’Envoyé (s.a.), ses épouses supportaient elles aussi patiemment cette situation. Elles comprenaient parfaitement que l’architecte d’un monde nouveau avançait au milieu d’épreuves si exténuantes qu’il n’était pas possible d’espérer une félicité et une paix parfaites. Pourtant, l’être humain reste humain. Il est toujours entouré de ses émotions, de ses sentiments et de ses espoirs naturels. Il est vrai que les épouses de l’Envoyé (s.a.) occupaient un rang élevé par leur foi et leur moralité et qu’elles avaient offert au monde des exemples remarquables de patience, d’endurance et de solidarité. Néanmoins, parce qu’elles étaient membres d’une même famille, il n’était pas anormal qu’elles fussent parfois, ne serait-ce que légèrement, influencées par une mentalité de rivalité mutuelle. En outre, la tradition de dévouement et d’obéissance à l’époux, observée avec une grande rigueur chez les femmes qurayshites, ne l’était pas autant chez les femmes de Médine. Celles-ci manifestaient plutôt une certaine fermeté envers leur mari. Ainsi, un jour, alors qu’il se trouvait à Médine, un homme aussi redoutable que ‘Umar réprimanda son épouse, mais elle lui répondit avec vivacité. ‘Umar, stupéfait, lui dit : « Tu me réponds en face ? »

À ce moment-là, il put comprendre que, dans la vie conjugale des musulmans, le milieu médinois avait déjà exercé une influence considérable sur les traditions et les conceptions mecquoises.

Cette situation était évidente pour les hypocrites et les gens de mauvaise moralité, qui y trouvèrent l’occasion de conspirer. Ils utilisèrent plusieurs femmes comme espionnes afin d’allumer le feu de la discorde et de la confusion au sein de la famille du Messager (s.a.w.). L’une de ces femmes s’appelait Umm Djalda. Sa mission consistait à inciter les épouses du Messager (s.a.w.). C’est grâce aux conspirations de telles espionnes que des calomnies purent être répandues contre Hazrat Aïcha.

À la suite de telles conspirations de gens de mauvaise moralité, plusieurs événements se produisirent successivement, et ils auraient pu avoir de très graves conséquences. Mais, grâce à l’aide d’Allah, au caractère du Messager (s.a.w.), au soutien de Compagnons éminents et à la courtoisie de ses épouses, les problèmes furent résolus à temps.

Le plus dangereux de ces événements fut la demande des épouses d’augmenter l’allocation destinée à leur entretien. Cette demande entraîna l’îlâ’ (le fait, pour le Messager, de s’abstenir temporairement de toute relation avec ses épouses). Ce fut une faveur particulière d’Allah que Hazrat Abou Bakr (r.a.) et Hazrat Omar (r.a.) prirent très sincèrement la défense du Messager (s.a.w.) et réprimandèrent sévèrement leurs deux filles au lieu de les encourager. Alors, un défi fut lancé de la part d’Allah le Très-Haut :

« Ô Prophète, dis à tes épouses : “Si vous désirez la vie de ce monde et ses plaisirs, alors ils ne se trouvent pas dans cette demeure ; venez, je vous donnerai les biens de départ et vous congédierai convenablement. Mais si vous désirez Allah, Son Messager et la vie de l’au-delà, sachez qu’Allah a préparé une immense récompense pour les femmes vertueuses.” » (Sourate Al-Ahzab)

En vérité, deux voies avaient été offertes aux épouses du Messager (s.a.w.). Elles pouvaient choisir l’une ou l’autre. Par leur propre noblesse, les épouses prirent immédiatement conscience de la situation. Le Messager (s.a.w.) informa en premier de cette décision divine Hazrat Aïcha, qui avait dirigé cette demande en raison de son influence, de son prestige et de ses dons intellectuels exceptionnels. Et Hazrat Aïcha fut la première à déclarer : « Je ne désire rien en dehors d’Allah et de Son Messager. » Puis, l’une après l’autre, toutes les autres épouses renoncèrent de tout cœur à leurs revendications.

Dans une famille entourée d’ennemis, il n’est pas étonnant que des conflits et des querelles surviennent à un moment donné, sous l’effet des conspirations incessantes des gens malfaisants et des agissements nuisibles d’espionnes de la pire espèce. Au contraire, le fait que cette famille ait continué à subsister en sécurité malgré tant de conspirations est le signe de la fermeté, de l’unité et de la noblesse de ses membres.

Comprenez maintenant combien de sortes de réseaux de conspirations étaient tendus autour du Messager (s.a.w.).

La conspiration visant à l’assassiner

Lorsque l’appel à la vérité se transforme en mouvement, ses forces adverses, en s’y opposant injustement, continuent de sombrer dans la bassesse et la vilenie. Finalement, lorsqu’elles sont vaincues même sur le terrain de l’argumentation contre le message fondamental, et qu’elles échouent malgré leurs campagnes de désinformation et de violence, la haine, l’animosité, l’obstination et la bassesse qu’elles ont nourries toute leur vie font naître en elles une mentalité criminelle, meurtrière et semblable à celle des brigands. Parvenues à ce stade, elles entreprennent d’assassiner le dirigeant du mouvement islamique. Si de tels ennemis conspirateurs s’installent sur le siège du pouvoir et de l’autorité, ils exercent une persécution politique contre leurs adversaires et, brandissant l’épée de la loi, mettent en scène des procès pour assassiner les serviteurs de l’humanité. Quant à ceux qui restent privés de pouvoir, ils choisissent directement la voie de la conspiration meurtrière. Les dirigeants ignorants de La Mecque avaient choisi cette dernière voie. Et maintenant, les faux chefs religieux de Médine choisirent eux aussi cette voie infâme.

C’était la quatrième année de l’Hégire. ʿAmr ibn Umayya al-Damrī tua deux hommes de la tribu des ʿĀmir. Le Messager se rendit auprès des membres de la tribu des Banū Naḍīr afin de leur rappeler leur responsabilité concernant le paiement du prix du sang pour ces meurtres ainsi que leurs obligations découlant du pacte de paix. Les gens de cet endroit firent asseoir le Messager à l’ombre d’un mur. Puis ils se concertèrent secrètement pour que l’un d’eux monte au-dessus de lui et le tue en lui faisant tomber une énorme pierre sur la tête. ʿAmr ibn Jahlāsh ibn Kaʿb se chargea de cette mission. Ayant découvert leurs intentions perfides, le Messager se leva et partit à l’avance. (Sīrat Ibn Hishām, tome II ; Raḥmat li-l-ʿĀlamīn, Qāḍī Sulaymān Manṣūrpūrī ; Rasūl-e Akram kī Siyāsī Zindagī, docteur Muḥammad Ḥamidullāh)

Le père du célèbre chef juif Kaʿb ibn al-Ashraf appartenait à la tribu de Ṭayy, tandis que sa mère était la fille du riche chef juif Abū Rāfiʿ ibn Abī al-Ḥuqayq. Grâce à cette double ascendance, Kaʿb ibn al-Ashraf exerçait une influence égale sur les Arabes et les Juifs. D’un côté, il était riche ; de l’autre, c’était un poète renommé. Son cœur était rempli de poison contre l’islam. (Fatḥ al-Bārī) Un autre récit rapporte que Kaʿb avait, d’une part, invité le Messager et, d’autre part, donné à certains hommes l’ordre de le tuer dès son arrivée. Bien que ce récit soit quelque peu faible du point de vue de sa chaîne de transmission, il paraît crédible à la lumière de l’hostilité de Kaʿb et de ses agissements avérés.

Au moment où le Messager renouvela le pacte avec les Banū Qurayẓa, les Banū Naḍīr lui envoyèrent dire : « Venez avec trois hommes. Nous ferons également venir trois savants. Vous présenterez votre position devant cette assemblée. Si nos savants approuvent vos propos, nous croirons tous en vous. » Le Messager se mit en route. Mais en chemin, il apprit que les Juifs se préparaient à l’assassiner. Il rebroussa donc chemin.

La conquête de Khaybar

Lors de la bataille de Khaybar, une femme juive nommée Zaynab bint al-Ḥārith, l’épouse de Sallām ibn Mishkam, fit rôtir de la viande de mouton et y mélangea du poison. Elle demanda ensuite quelle partie du mouton le Messager préférait. Lorsqu’elle apprit qu’il aimait particulièrement la viande de la patte avant, elle y ajouta une dose encore plus forte d’un poison violent. Puis elle envoya cette viande au Messager et à ses compagnons en guise de présent. Le Messager en prit une bouchée — il en avait peut-être même avalé une partie — puis la recracha aussitôt. Il dit ensuite : « Cette viande m’informe qu’elle est empoisonnée. » Il n’en mangea donc plus et ne laissa pas non plus ses Compagnons en manger. Plus tard, lorsqu’on fit venir cette femme juive et qu’on l’interrogea, elle avoua. En réalité, plusieurs Juifs avaient conjointement ourdi cette machination. Lorsque le Messager les convoqua tous et leur parla devant l’assemblée générale, ils avouèrent tous. Mais ils déclarèrent habilement : « Nous voulions vous mettre à l’épreuve : si vous êtes véritablement un prophète, vous découvrirez la vérité ; sinon, nous échapperons à votre emprise. » (Sīrat al-Nabī, Shiblī Nuʿmānī, tome I, source : Fatḥ al-Bārī)

Parmi les Compagnons présents à ce banquet se trouvait également al-Barāʾ ibn Maʿrūr. Bien qu’ayant ressenti l’intensité du poison après avoir porté la bouchée à sa bouche, il ne la recracha pas, par crainte de manquer de respect. Il mourut à cause de cette seule bouchée. (Zād al-Maʿād, tome II ; Shamāʾil al-Tirmidhī ; Aṣaḥḥ al-Siyar)

Après le retour de Tabūk, la victoire des musulmans fit bouillir de colère le cœur des hypocrites. Tous ces ennemis secrets espéraient que les musulmans subiraient une défaite. Mais cet espoir n’ayant pas été réalisé, ils conspirèrent pour assassiner le Messager. Douze hommes participèrent à cette conspiration. Voici leurs noms : ʿAbd Allāh ibn Ubayy, Saʿd ibn Abī Sarḥ, Abū Fātir al-ʿArabī, ʿĀmir, Abū ʿĀmir al-Rāhib, Jallās ibn Suwayd, Majmaʿ ibn Jāriya, Malīḥ al-Taymī, Ḥassān ibn Numayr, Ṭuʿayma ibn Ubayriq, ʿAbd Allāh ibn ʿUyayna et Murra ibn Rabīʿ.

Lors de la réunion conspiratrice, Jallas déclara : « Cette nuit, nous ne laisserons pas Muhammad (que la paix soit sur lui) avant de l’avoir précipité du haut de la montagne, même si Muhammad (que la paix soit sur lui) et ses compagnons sont meilleurs que nous. Mais nous sommes devenus comme des chèvres, et eux comme nos bergers. Nous sommes devenus comme des ignorants, et eux comme des gens intelligents. »

Il ajouta : « Si Muhammad (que la paix soit sur lui) dit vrai, alors nous sommes plus vils que des ânes. » (Sîrat Ibn Hicham, tome II)

Abdullah déclara : « Si vous restez éveillés cette nuit, vous vivrez en paix toute votre vie. Votre seule tâche aujourd’hui est de tuer cet homme. »

Murra déclara : « Si nous tuons seulement un homme, tout le monde sera en sécurité. »

Parmi ces douze hommes, Hasan ibn Numayr avait notamment à son “actif” d’avoir pillé les biens provenant des dons. »

Un autre, Abu Amir le Moine, avait l’apparence d’un soufi, d’un ascète et d’un homme détaché des affaires mondaines. Pourtant, il était l’instigateur de la mosquée de Dirar. Il conspirait contre le Messager (que la paix soit sur lui) avec les dirigeants de Rome et de Ghassan. Son hypocrisie et sa perversité se reflétaient sous ses vêtements d’homme pieux.

Il fut décidé de le précipiter du haut de la montagne au moment où le Messager (que la paix soit sur lui) la franchirait. Conformément à ce plan, ces douze conspirateurs se mirent à marcher à la suite du Messager (que la paix soit sur lui). Lorsqu’il arriva près de la montagne, il dit à tous que ceux qui souhaitaient emprunter la large route de la plaine pouvaient passer par là. Lui-même continua par le chemin montagneux. Beaucoup de Compagnons empruntèrent la route de la plaine, mais les conspirateurs restèrent avec le Messager (que la paix soit sur lui). Le regard du Messager (que la paix soit sur lui) était naturellement si pénétrant qu’il atteignait les tréfonds des cœurs et percevait même les sentiments secrets. Les hypocrites avaient grandi sous les yeux du Messager (que la paix soit sur lui). Qui donc pouvait mieux les connaître que lui ? De plus, Allah l’avertit de cette conspiration par des signes de l’invisible. Il emprunta le chemin montagneux avec Hudhayfa ibn al-Yaman et Ammar ibn Yasir. Il demanda à Ammar de marcher devant lui en tenant les rênes de son chameau, et à Hudhayfa de marcher derrière. Lorsque le groupe conspirateur arriva en bondissant près de l’endroit prévu, la nuit était sombre et, de surcroît, les malfaiteurs étaient masqués. Dès que le Messager (que la paix soit sur lui) entendit leurs pas, il ordonna à ses deux compagnons de repousser ceux qui arrivaient par-derrière. Hudhayfa bondit en avant et, voyant leurs chameaux, lança une flèche vers leur menton. En voyant Hudhayfa, ils pensèrent que la conspiration avait été découverte. Ils s’enfuirent donc vers l’arrière et se mêlèrent aux musulmans ordinaires.

Lorsque Hudhayfa revint, le Messager (que la paix soit sur lui) ordonna : « À partir d’ici, fais avancer rapidement les chameaux. » Puis il demanda à Hudhayfa : « Les as-tu reconnus ? » Hudhayfa répondit : « J’ai reconnu les montures d’untel et d’untel, mais je n’ai pas reconnu les hommes. » Le Messager (que la paix soit sur lui) demanda : « As-tu compris leurs intentions ? » Il répondit par la négative. Alors le Messager (que la paix soit sur lui) lui révéla lui-même qu’ils avaient voulu le précipiter du haut de la montagne.

Le lendemain matin, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) convoqua un à un, en les appelant par leur nom, ces douze conspirateurs. Il leur exposa ce que chacun avait pensé et dit lors de leur réunion destinée à préparer la conspiration, puis demanda à chacun d’en expliquer la raison.

Leurs réponses à tous furent comiques. Ainsi, Hasan ibn Numayr dit : « Je n’avais pas la ferme conviction que vous le sauriez. Mais aujourd’hui, j’ai compris que vous êtes véritablement le Messager d’Allah. Jusqu’à présent, je n’étais pas un musulman sincère. Aujourd’hui, j’embrasse l’islam avec une entière sincérité. »

Chacun présenta des excuses et des prétextes de ce genre. Certains demandèrent pardon. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) leur pardonna à tous. (Asahhus-Siyar, Mawlana Abd ar-Raouf Danapuri)

Plusieurs récits extrêmement fiables rapportent que le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) n’avait communiqué secrètement les noms des coupables impliqués dans cette affaire qu’à Huzayfa. Il ne les révéla pas aux musulmans en général. En outre, certains désaccords existent au sujet de quelques-uns de ces douze hommes. Beaucoup disent également qu’en ce qui concerne deux ou trois d’entre eux, aucun autre signe d’hypocrisie ne fut par la suite observé.

Cependant, le fait essentiel est historiquement établi à sa juste place. C’est précisément ce que dit le Coran : « Ils ne purent accomplir ce qu’ils avaient voulu faire. »

On ne trouve nulle part ailleurs dans l’histoire un exemple d’une telle magnanimité de la part du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Au prix de grands efforts, il organisa une révolution au service de l’humanité. Pourtant, au moment véritablement critique des affrontements et des conflits, quelques malfaiteurs projetèrent de l’assassiner afin d’anéantir toute son œuvre, et entreprirent de mettre leur plan à exécution. Le secret de tous leurs méfaits fut découvert et ils les avouèrent. Malgré cela, ce grand homme leur pardonna sans hésiter, même un crime aussi grave. On avait également dit au Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) : « Ordonnez aux tribus de chacun de ces criminels de leur couper la tête et de vous les apporter. » Mais le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) répondit : « Je n’aime pas que les Arabes se disent entre eux que Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) a combattu ses ennemis avec quelques hommes, puis qu’après avoir remporté la victoire, il s’est mis à tuer ses propres compagnons. » (Tafsir d’Ibn Kathir, 2e volume) Par ces paroles, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) voulait faire comprendre que, si l’on se vengeait de cette manière, la force véritable du mouvement islamique ne pourrait préserver ses propres caractéristiques. C’est pourquoi il acceptait de mettre sa vie en danger et de devoir affronter sans cesse de nouvelles conspirations et de nouveaux actes de sabotage. En revanche, il n’aimait pas que l’on recoure à la force pour maintenir la situation sous contrôle et que, dès qu’un désordre apparaissait, on l’éradique par le pouvoir et la contrainte de la loi. Pour gouverner et administrer la société humaine, il faut faire preuve d’une grande sagesse, d’un discernement et d’une profonde perspicacité ; il faut tenir compte de nombreux intérêts et avantages, et appliquer de diverses manières de nombreuses stratégies pour corriger les difficultés et les déviations. Si la révolution islamique est plus difficile que les autres révolutions matérielles, c’est notamment parce qu’il faut préserver à chaque instant son essence morale extrêmement délicate et sensible, afin que sa pureté ne soit ternie ni par un simple malentendu ni par une propagande hostile.

Parmi les attaques personnelles dirigées contre le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), l’attaque magique menée par les Juifs constitue également un épisode notable. Même lorsqu’ils sont ennemis, les assaillants qui attaquent ouvertement font preuve de bravoure. Même si l’on souhaite tuer quelqu’un, la règle de justice veut qu’on le défie publiquement avant de l’attaquer. Mais les Juifs ne possédaient ni cette bravoure ni ce courage loyal. C’est pourquoi ils empruntèrent la voie lâche et diabolique des conspirations secrètes et perfides. Descendre encore plus bas et attaquer quelqu’un en recourant à la sorcellerie, aux incantations et aux pratiques d’exorcisme est le fait de gens qui atteignent le degré le plus bas de la lâcheté et de la bestialité. Dans l’excès de leur jalousie et de leur colère, ces monstres juifs n’hésitèrent pas non plus à commettre cet acte particulièrement abject contre le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui).

Un homme nommé Labid ibn Asim, de la tribu des Banu Ruzayq, était l’allié des Juifs et un musulman hypocrite. C’est par son intermédiaire que l’attaque magique fut menée. Un jeune Juif, attiré par le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) en raison de sa bonté naturelle et de sa disposition innée au bien, le servait. Quelques Juifs le forcèrent à leur procurer des cheveux du Messager d’Allah ainsi que des dents de son peigne. Ils récitèrent des incantations sur ces cheveux, y firent douze nœuds, puis les déposèrent dans un puits appelé Zarwan.

Divers hadiths nous apprennent que, sous l’effet de cette sorcellerie, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) subit une étrange altération de son état. Il lui arrivait de penser avoir accompli une chose alors qu’il ne l’avait pas faite. Son attirance naturelle envers ses épouses en fut également affectée. Il fut informé de cette sorcellerie par la révélation. Les cheveux furent retrouvés et il recouvra son état normal. (Tafhîm al-Qur’ân, tome 2, note 114)

À propos de cet événement, une controverse persiste : la sorcellerie peut-elle agir sur un prophète ? Selon un avis, cela est absolument impossible. En s’appuyant sur cette opinion, un groupe qui rejette les hadiths a déclaré la science du hadith elle-même peu fiable. Pourtant, de même que le corps humain d’un prophète peut être affecté par la maladie, les blessures, le poison, etc., ses facultés mentales peuvent également être influencées ou altérées par toutes sortes d’activités secrètes ou manifestes. Ainsi, Mûsâ, que la paix soit sur lui, eut une réaction psychologique en voyant la magie des magiciens de Pharaon. En voyant leurs cordes prendre la forme de serpents, il fut pris de peur :(Arabe********)

« Mûsâ ressentit de la peur en lui-même. (Sourate Tâ-Hâ : 67) Toutefois, lorsqu’il est dit que la sorcellerie n’a pas d’effet sur les prophètes, cela signifie qu’elle ne peut nuire à leur activité prophétique. Personne ne peut prendre le contrôle de leur esprit ni de leur pensée, et ils ne peuvent perdre la maîtrise de leur volonté.

Sans même tenir compte de cette controverse, rien ne nous empêche de reconnaître que les Juifs avaient bel et bien lancé une attaque magique contre le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Leur crime est une réalité établie de manière irréfutable.

Lorsque ces événements se présentent à nous, nous comprenons pourquoi, durant la période médinoise, les musulmans demeuraient inquiets et sur leurs gardes, craignant pour la vie du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui). S’il lui arrivait de sortir de chez lui pendant la nuit, ses compagnons étaient saisis d’une profonde inquiétude. C’est en raison de cette situation que, durant la maladie qui précéda sa mort, Talha ibn Barâa recommanda ceci : « Si je meurs pendant la nuit, n’en informez pas le Messager d’Allah, car sa vie est menacée par les Juifs. À Dieu ne plaise qu’en venant assister à ma prière funéraire, il ne soit blessé par les ennemis. » Il arrivait aussi que, si le Messager d’Allah disparaissait par hasard du regard de ses compagnons, ceux-ci s’alarment et partent à sa recherche.

Un hadith célèbre d’Abou Hourayra, selon lequel l’accès au Paradis est garanti à celui qui témoigne de l’unicité d’Allah, reflète en partie cette situation. Abou Hourayra rapporte :

« Nous étions assis autour du Messager d’Allah. Abou Bakr et Omar se trouvaient également parmi nous. Le Messager d’Allah se leva au milieu de nous et partit quelque part ; il tarda beaucoup à revenir. Nous fûmes plongés dans une profonde inquiétude, craignant qu’un mal ne lui soit arrivé puisque personne n’était avec lui. Nous partîmes tous, fébriles, à sa recherche. Je fus le premier à m’alarmer ; je partis donc aussitôt à sa recherche. » (Mishkât, Kitâb al-Îmân, chapitre 3)

En poursuivant ses recherches, Abou Hourayra arriva au jardin d’un Ansar de Banû Najjâr. Il en fit le tour, cherchant une porte quelque part. Mais le mur était peut-être long et, à cause de la peur et de la précipitation, il ne trouva pas de passage plus proche. Finalement, il aperçut un petit canal d’eau qui sortait sous le mur. Il se recroquevilla autant que possible — selon son propre récit, il se contorsionna comme un renard — et pénétra dans le jardin par le canal, sous le mur. Lorsqu’il vit le Messager d’Allah à cet endroit, il fut rassuré. Abou Hourayra s’entretint ensuite avec lui. C’est alors que le Messager d’Allah lui annonça cette célèbre bonne nouvelle.

À la lecture du récit d’un illustre Compagnon, on comprend quelle était l’atmosphère à Médine et à quel point la vie du Messager (s.a.s.) était menacée, en raison des complots incessants des Juifs et des hypocrites visant à l’assassiner. Pourtant, la confiance en Allah y était si grande qu’un jour, à cause de toutes ces craintes et de cette inquiétude, les nobles Compagnons avaient organisé une garde autour du Messager (s.a.s.). Mais comme Allah avait promis au Messager (s.a.s.) que(Arabe********)

« Allah vous protégera contre les hommes. » (Sourate al-Mâ’idah : 67), il passa lui-même la tête hors de la tente et dit aux gardes :

« Partez. Allah Lui-même s’est chargé de ma protection. » (Tafsîr d’Ibn Kathîr, tome 2)

C’est cette foi qui incita également le Messager (s.a.s.) à libérer un autre criminel venu dans l’intention de l’assassiner et qui avait été arrêté. Il dit : « Laissez-le partir, car même s’il avait voulu me tuer, il n’aurait pas pu le faire. » (Tafsîr d’Ibn Kathîr)

Réfléchissez un instant : avec quelle générosité d’âme cet illustre architecte du palais de l’humanité était-il doté, puisqu’en dépit des complots incessants tramés de toutes parts contre sa vie, il demeurait ferme et inébranlable comme une montagne. À Médine, quelques araignées semblaient tisser sans cesse leurs toiles pour capturer ce tigre audacieux.

Pendant ce temps, le volcan de La Mecque devenait lui aussi de plus en plus près d’entrer en éruption. Dans les entrailles de La Mecque, la lave de la barbarie et de la violence se faisait toujours plus intense. Le vaste complot collectif visant à assassiner le Messager (s.a.s.) à la veille de l’Hégire prit, après l’Hégire, la forme de grandes guerres d’agression. Mais l’échec de toutes ces agressions ouvertes les poussait à ourdir des complots secrets en vue de l’assassiner.

Lors de la bataille de Badr, le petit groupe de musulmans du Messager (s.a.s.) avait infligé aux fils de l’époque de l’ignorance une leçon si cuisante qu’ils ne purent en oublier la douleur pendant longtemps. Il n’y avait pratiquement aucune famille de La Mecque dont un jeune homme de valeur ou un chef n’eût été tué dans cette bataille. Mais il était encore plus honteux de se lamenter après avoir été vaincus par une poignée de musulmans révolutionnaires, démunis de tout soutien et de toute ressource. C’est pourquoi les chefs des Quraysh firent promulguer l’ordre de ne porter aucun deuil pour les morts de Badr. Trois fils d’al-Aswad avaient été tués dans cette bataille. Bien que son cœur fût sur le point de se déchirer de douleur, il ne pouvait même pas laisser échapper le moindre son. Un jour, ayant entendu des pleurs provenant d’une maison voisine, il envoya son serviteur : « Va voir si l’on a donné la permission de pleurer. » Le serviteur s’enquit de la situation et revint lui annoncer qu’une femme pleurait parce qu’elle avait perdu son chameau. En apprenant cela, al-Aswad ne put plus contenir son émotion. Il récita spontanément un poème. Ce poème a acquis une grande renommée dans la littérature arabe. Voici la traduction de trois de ses vers :

« Cette femme pleure parce qu’elle a perdu un chameau, et elle en a perdu le sommeil ? Ne pleure pas pour le chameau. Si tu dois pleurer, pleure sur le malheureux événement de Badr. Si tu dois pleurer, pleure sur ‘Aqîl. Si tu dois pleurer, pleure sur le valeureux Harith à la crinière de lion. »

Dans cette atmosphère si affligeante à La Mecque, ‘Umayr ibn Wahb et Safwân ibn Umayya étaient assis en un même lieu et pleuraient les morts de Badr. Safwân dit : « Il n’y a désormais plus aucun plaisir à vivre. » ‘Umayr dit : « Si je n’étais pas endetté et si je n’avais pas à me soucier de mes fils et de mes filles, j’irais sur-le-champ tuer Muhammad (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). Mon fils est lui aussi encore prisonnier à Médine. » Safwân prit à sa charge ses enfants ainsi que ses dettes. ‘Umayr rentra aussitôt chez lui, enduisit son épée de poison et partit en direction de Médine. Lorsqu’il arriva à Médine, ‘Umar comprit ses intentions en voyant son visage et son attitude ; il le saisit par le cou et l’amena auprès du Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). Celui-ci dit à ‘Umar : « Laisse-le. » Puis il l’appela près de lui et lui demanda : « Dans quel but es-tu venu ? » Il répondit : « Je suis venu faire libérer mon fils. » Il lui demanda : « Pourquoi portes-tu une épée ? » ‘Umayr répondit : « Qu’y a-t-il de mal à cela ? À quoi l’épée a-t-elle servi à Badr ? »

Alors le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) révéla le secret de ses pensées et le lui exposa. Il dit : « Toi et Safwân, assis dans une pièce, avez comploté de m’assassiner. Mais Allah n’a pas permis que votre complot aboutisse. »

En entendant ces paroles, ‘Umayr resta stupéfait. Il dit : « Par Allah, vous êtes véritablement un prophète. Personne à part Safwân et moi ne connaissait cette affaire. »

‘Umayr retourna à La Mecque après s’être converti à l’islam. Il prêcha l’islam avec courage et amena de nombreuses personnes à se convertir. (Sîrat Ibn Hichâm, tome 2)

Lors de la conquête de La Mecque, Fudâla ibn ‘Umayr, lui aussi poussé par un désir de vengeance, résolut intérieurement d’assassiner le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). Le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) accomplissait les circumambulations autour de la Kaaba. Soudain, Fudâla apparut. Lorsqu’il s’approcha, le Messager d’Allah l’appela : « Qui est-ce ? Fudâla, n’est-ce pas ? » Il répondit : « Oui, Fudâla. » Le Messager d’Allah lui dit : « Quelle intention as-tu formée dans ton cœur ? » Pris de panique, Fudâla répondit : « Rien du tout ; je ne fais que me rappeler Allah. »

Après avoir entendu sa réponse, le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) sourit et dit : « Demande pardon à Allah. » En disant cela, il posa sa main sur la poitrine de Fudâla. Aussitôt, son esprit retrouva son calme. Fudâla raconte : « Après que le Messager d’Allah eut retiré sa main de ma poitrine, personne dans toute la création d’Allah ne m’était plus cher que lui. » Après cette révolution psychologique, Fudâla rentra chez lui. (Sîrat Ibn Hichâm, tome 2)

Celui qui était venu avec la résolution d’assassiner le conquérant non seulement de La Mecque, mais de toute l’Arabie, repartit avec une vie nouvelle. Celui qui était venu porter un coup repartit au contraire avec le baume destiné à guérir ses propres blessures.

Les Quraychites, les juifs et les hypocrites avaient tous conspiré selon leurs moyens. Mais Allah accomplit Sa promesse et protégea finalement Son serviteur et Son Messager.

Le but de toutes ces conspirations n’était pas seulement de tuer un homme ; tous voulaient plutôt anéantir l’ensemble du mouvement islamique. Ils voulaient envoyer au lieu d’exécution cette aube éclatante de vérité et de justice, dont l’apparition sonnait le glas des ténèbres. Ils voulaient étrangler et tuer cet extraordinaire système social sans précédent, qui cherchait à faire goûter pour la première fois aux masses opprimées et persécutées depuis des siècles le souffle de la vie, l’égalité, la liberté et la dignité.

 

La trahison dévastatrice

Les agissements hostiles des forces ennemies de l’islam à Médine, que j’ai mentionnés plus haut, constituaient, sur les plans moral et juridique, les crimes les plus abjects. Si les mesures punitives les plus sévères avaient été prises à leur encontre, elles auraient représenté, à la lumière de la religion et de la politique, la justice la plus parfaite. Mais le Messager de Dieu ﷺ se comporta avec un calme et une patience extrêmes. Un mouvement dont l’objectif véritable est la réforme et la reconstruction morales de l’humanité ne peut dépendre entièrement des armes du pouvoir et de la loi. Aussi bas et bestial que soit le comportement des hommes, le mouvement islamique ne désespère jamais de la nature humaine ; il avance au contraire en s’appuyant sur un espoir à long terme. Sa véritable force réside dans l’enseignement, l’explication et l’instruction, non dans la punition et les menaces. Aucun système étatique ne peut préserver son existence sans appliquer, dans une certaine mesure, la force du pouvoir et de la loi. Mais le caractère et la mentalité des hommes ne se transforment ni par l’épée ni par le bâton : ils changent par l’appel moral et la raison. Dans ce domaine, la maîtrise de soi est plus efficace que la colère, et la patience et la tolérance le sont davantage que la vengeance et la rancune. Le plus grand ami de l’humanité, le Messager de Dieu ﷺ, voulait illuminer le théâtre de l’histoire par la lumière de la bonne conduite morale et vaincre, par la patience suprême, les excès et les intrigues tortueuses de ses ennemis. On ne trouve dans l’histoire aucun exemple d’un pardon aussi immense que celui qu’il manifesta en cette circonstance. Après avoir obtenu, au prix d’années d’efforts et de persévérance, les succès qu’il avait acquis, quelques individus voulurent les détruire en provoquant troubles et désordres. Ils voulurent paralyser la loi, l’ordre et l’administration. Ils ourdirent des complots visant à l’assassiner et le harcelèrent de la manière la plus vile. Pourtant, au milieu de la tourmente des catastrophes et des conspirations, le chef d’État de ce premier jeune État islamique, modèle inédit dans le monde entier, fit sortir très calmement son navire vers un lieu sûr, offrant aux vagues déchaînées un léger sourire.

Malgré cela, les forces hostiles ne cessèrent pas avant d’avoir atteint les limites extrêmes de la propension au crime et de la dépravation. Elles se rebellèrent et trahirent à maintes reprises, et le firent ouvertement, avec une audace extrême. Elles ne tinrent aucun compte de l’État dont elles étaient devenues citoyennes par un pacte constitutionnel, alors que, tant sur le plan religieux que politique, sa fidélité était devenue pour elles un devoir impératif. La trahison et la rébellion sont des actes dont la peine n’a jamais été, et n’est toujours pas, inférieure à la privation de citoyenneté et à la peine de mort. Mais celui qui était venu changer le destin de la civilisation fit preuve d’une patience extrême, même face à des crimes aussi graves et considérables. Jusqu’au dernier moment, il poursuivit ses efforts afin qu’émerge chez les forces hostiles une conscience de la civilité, que leur faculté de réflexion s’éveille, qu’elles reviennent à la raison et que, à défaut de se corriger dès la première ou la deuxième fois, elles se corrigent à la troisième. Mais ceux qui avaient été engagés sur une voie tortueuse n’ouvrirent les yeux, à quelques rares exceptions près, qu’après être tombés dans l’abîme de l’échec.

Je présente ici quelques exemples remarquables de trahisons destructrices, qui permettront de comprendre combien le chemin qu’empruntent ceux qui veulent établir la loi de la vérité et de la justice est difficile et semé d’embûches.

Il est bien connu que les croyants sincères qui, lors de la seconde rencontre d’allégeance d’Aqaba, prêtèrent serment au Messager de Dieu ﷺ en lui donnant leur main, le firent en pleine connaissance de cause : le départ du Messager de Dieu ﷺ pour Médine et l’établissement sur place du centre du mouvement islamique ne pouvaient signifier autre chose que la guerre. Cet événement constituerait, pour diverses raisons, un immense défi pour les Quraychites, qui, emportés par une violente émotion et une grande agitation, prendraient les armes. Il était donc clair que la vie du Messager de Dieu ﷺ, la survie du groupe qu’il avait établi et la protection des autres centres du mouvement islamique dépendaient entièrement, avec l’aide de Dieu, de la coopération des habitants de Médine. C’est dans ce but que le Messager de Dieu ﷺ recueillit l’engagement des représentants des Ansar et de leurs jeunes gens actifs ; c’est également dans ce but que, dès la première année de l’Hégire, il conclut des pactes avec toutes les tribus juives. Dans leur ensemble, les Ansar tinrent leur engagement jusqu’au dernier instant de leur vie. Mais les dépositaires du Livre de Dieu, les héritiers des prophètes et leurs adeptes violèrent à maintes reprises les pactes qu’ils avaient eux-mêmes conclus.

Le premier et le plus remarquable cas de trahison fut le suivant : les Quraychites de La Mecque, jugeant l’hypocrite Abdallah ibn Ubayy être l’homme le plus qualifié, lui envoyèrent une lettre secrète. Par cette lettre, ils lancèrent un appel général afin de soumettre à leur influence tous les habitants de Médine enclins aux méfaits, indisciplinés et faibles dans leur foi. Ils y écrivirent :

« Vous avez accordé refuge à notre homme, c’est-à-dire à Muhammad ﷺ. Nous vous le jurons par Dieu : soit vous le tuez, soit vous l’expulsez de Médine. Sinon, nous vous attaquerons tous ensemble, vous tuerons et ferons de vos femmes des compagnes de plaisir. » (Sunan Abou Dawoud)

Si Abdallah ibn Ubayy avait été un homme honnête et croyant, cette lettre serait immédiatement parvenue au Messager (paix et salut sur lui), et il aurait sincèrement souhaité que l’honneur de tous les habitants de Médine soit mobilisé face à la menace des Quraychites. Mais la trahison était ancrée dans sa nature. Déterminé à satisfaire les ambitions des Quraychites pour se venger d’avoir perdu son pouvoir, il savait qu’un grand nombre de malfaiteurs, parmi les habitants de Médine, s’opposaient au mouvement islamique. Cependant, le secret de cette lettre fut bientôt éventé et le Messager (paix et salut sur lui) lui-même en eut connaissance. Il se rendit personnellement auprès d’Abdallah ibn Ubayy et lui expliqua : vos propres fils, neveux et neveux par les sœurs portent l’étendard de l’islam avec toute la vigueur de leur jeunesse. Si une situation indésirable surgit, vous verrez que vos propres enfants se dresseront contre vous. Vous devrez combattre vos propres enfants. Abdallah ibn Ubayy comprit la chose et abandonna son plan. Il convient de signaler qu’après la bataille de Badr, les Quraychites envoyèrent de nouveau une lettre de ce genre à Abdallah ibn Ubayy.

À un moment extrêmement critique, ce chef intrigant commit un acte d’une traîtrise révoltante. Lorsque, en raison des violations répétées de leurs engagements et des actes de sabotage de la tribu juive des Banû Nadîr, il leur fut intimé l’ordre de quitter Médine dans un délai de dix jours, et que les Banû Nadîr commencèrent à s’y préparer, Abdallah ibn Ubayy leur envoya ce message : « Attention ! N’obéissez pas à cet ordre et n’abandonnez pas vos maisons. »

« Je vous aiderai avec deux mille hommes. D’un côté, la tribu juive des Banû Qurayza vous aidera ; de l’autre, la tribu arabe polythéiste de Ghatafân est déjà votre alliée. » Cette assurance eut pour résultat que les Banû Nadîr déclarèrent au Messager (paix et salut sur lui) : « Nous ne pouvons pas partir d’ici. Faites donc ce que vous voulez. » Finalement, le gouvernement islamique fut contraint de prendre des mesures militaires afin de faire appliquer son ordre.

Ensuite, cet homme commit une trahison ouverte au moment extrêmement critique et décisif de la bataille d’Uhud. Dès que l’armée musulmane quitta Médine et atteignit un lieu appelé Shuṭṭa, il retourna à Médine avec trois cents hypocrites. Cet acte équivalait à poignarder l’armée musulmane dans le dos. Il déclara : « Pourquoi donnerions-nous inutilement notre vie lorsqu’on n’agit pas conformément à notre opinion et que le pouvoir est concentré entre les mains d’autrui ? » Abdallah ibn Ubayy était d’avis de combattre à l’intérieur de Médine, sans en sortir. (Aṣaḥḥ as-Siyar, Abd ar-Ra’ûf Dânpûrî)

Le deuxième homme impliqué dans les complots de trahison était Abû ‘Âmir. J’ai déjà présenté cet homme à propos de la mosquée de la Discorde. Furieux d’apprendre la victoire du Messager (paix et salut sur lui) à la bataille de Badr, cet intrigant se rendit à La Mecque et rencontra Abû Sufyân, qu’il incita à prendre sa revanche. Il contribua ainsi à attiser le feu de la bataille d’Uhud. Il prit lui-même part à la guerre aux côtés de l’armée quraychite. Il pensait que, sur sa parole, la tribu des Aws abandonnerait le soutien à l’islam pour se ranger du côté des Quraychites. Il appela les Aws sur le champ de bataille. Mais la réponse qu’il reçut dissipa son erreur. Loin de tous les autres, son propre fils, Hanzala, était lui-même prêt à sacrifier sa vie avec le plus grand dévouement, sur l’ordre du Messager (paix et salut sur lui). Après Uhud, il se rendit auprès de l’empereur romain Héraclius afin de l’inciter à attaquer Médine. Par ailleurs, il promit secrètement aux hypocrites : « Tenez-vous prêts, j’arrive avec des forces de soutien. » Cet homme fit creuser des fosses près de Hunayn pour nuire au Messager (paix et salut sur lui). Celui-ci tomba dans l’une d’elles et fut sérieusement blessé. (Aṣaḥḥ as-Siyar et Sîrat an-Nabî, Shiblî)

Le troisième traître était Ka‘b ibn al-Ashraf. Il a déjà été question de lui. D’un côté, cet homme créait à Médine une force d’agents stipendiés en les rémunérant ; de l’autre, il incitait les habitants de La Mecque à attaquer Médine. À cette fin, il exploitait largement son influence, ses richesses et son talent de poète. Sous son instigation, Abû Sufyân et d’autres jurèrent, en saisissant le voile de la Kaaba, de prendre leur revanche.

Dans cette atmosphère chargée de complots, les musulmans furent contraints de prendre des mesures défensives particulières. Le Messager (paix et salut sur lui) veillait lui-même la nuit et ordonnait à ses Compagnons de monter la garde à tour de rôle. Un épisode de cette période rapporte qu’il déclara un jour lors d’une assemblée : « Qu’un homme capable monte la garde cette nuit. » En entendant cela, Sa‘d ibn Abî Waqqâs se tint armé en sentinelle toute la nuit. À cette époque, les Compagnons dormaient avec leurs armes de la tombée du soir jusqu’au matin. C’est probablement à cette période qu’il déclara :

« Monter la garde un jour dans le chemin d’Allah est meilleur que le monde entier et toutes les ressources qu’il contient. » (Mishkât)

Il dit également : « Monter la garde pendant un jour et une nuit dans le sentier d’Allah est meilleur que jeûner un mois et veiller un mois en prière. » (Ibid.)

À propos de cette activité de surveillance, il dit également que sa récompense ne cesse d’augmenter jusqu’au Jour de la Résurrection et qu’elle protège aussi du châtiment de la tombe. (Riyad as-Salihin)

Ces membres dissimulés de la cinquième colonne de Médine trouvaient, en temps de djihad, l’occasion la plus propice de poignarder dans le dos le mouvement islamique. Le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) passa dix années à Médine, dont la majeure partie fut consacrée aux guerres et aux combats. Mais chaque fois que l’affrontement entre la vérité et le mensonge prenait pleinement la forme d’une guerre — ce qui se produisit à plusieurs reprises, avec de brèves interruptions — les Juifs et les hypocrites se mettaient à comploter. Aux difficultés économiques s’ajoutaient ces guerres et les agissements malfaisants des ennemis intérieurs, formant une dure épreuve pour les défenseurs de l’État islamique.

Nous avons déjà évoqué l’événement d’Uhud : alors que l’armée islamique se dirigeait vers le champ de bataille, le meneur de la conspiration, Abdullah ibn Ubayy, retourna à Médine avec trois cents combattants. Si une autre force matérialiste que le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) et ses nobles Compagnons avait été confrontée à une telle situation, elle aurait perdu courage et battu immédiatement en retraite. En effet, l’armée ennemie comptait trois mille hommes, tandis que l’armée musulmane qui marchait à sa rencontre n’en comptait que mille au total. Trois cents d’entre eux repartirent encore. Parmi les sept cents restants se trouvaient également des hypocrites dissimulés. Dans ces circonstances, les moudjahidines de Banu Salama et de Banu al-Harith commencèrent à envisager de repartir. Mais, encouragés par les conseils des Compagnons, ils reprirent courage et restèrent sur le champ de bataille. La foi en Allah, la conviction de la supériorité de l’islam, la certitude du succès de la force morale et la confiance dans l’aide invisible constituaient tout le capital véritable de l’armée islamique. Ainsi, aucune faiblesse ne subsista dans leurs cœurs. Ils se mirent en route vers le champ de bataille d’Uhud avec une résolution totale. Puis, lorsque la situation devint critique sur le champ d’Uhud et que la rumeur du martyre du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) se répandit, les hypocrites proposèrent de ramener Abdullah ibn Ubayy en le suppliant et de lui demander d’obtenir la protection d’Abou Sufyan. Pour corriger certaines erreurs des musulmans sur ce champ de bataille, Allah leur infligea une forme de défaite. Les hypocrites se mirent alors à dire : « S’il avait été prophète, il n’aurait pas été vaincu. » La situation était donc semblable à celle des autres rois et souverains de ce monde : tantôt la victoire, tantôt la défaite. Cette propagande suscita chez certains musulmans des doutes et des hésitations. Certains se mirent à penser : « Comment se fait-il que nous ayons été vaincus alors même que nous étions partis combattre dans le sentier d’Allah sous la direction du Prophète d’Allah ? » Le Coran répond à cela : « Ce malheur est de votre fait », c’est-à-dire qu’il est le résultat de vos propres erreurs.

Par la suite, au début, au milieu ou à la fin de chaque bataille, les ennemis secrets continuèrent à commettre des trahisons. Là où il leur était impossible d’agir concrètement, ils tentèrent d’affaiblir le mouvement islamique par la propagande.

La cinquième colonne manifesta ses manœuvres plus que jamais lors de la bataille du Fossé. À la bataille de Badr, la puissance des Quraychites avait été sévèrement atteinte. Pour se venger, ils attaquèrent après d’immenses préparatifs, ce qui conduisit à la bataille d’Uhud. Mais ils furent contraints de repartir sans avoir achevé leur victoire. Durant la cinquième année de l’Hégire, ils encerclèrent Médine avec une immense armée composée de leurs propres troupes, des conspirateurs médinois et d’hommes incités à les rejoindre parmi diverses tribus. Ce fut la bataille décisive. Après cela, les forces des Quraychites et des autres ennemis furent complètement anéanties. Les musulmans abandonnèrent alors la politique de défense pour adopter une stratégie offensive destinée à neutraliser les ennemis de l’islam. En réalité, le chemin de la conquête de La Mecque s’était ouvert dès le jour de la fin de la bataille du Fossé.

Parmi les milieux intrigants qui contribuèrent le plus au déclenchement de cette lutte décisive figuraient les Juifs de Banu Nadir. Ceux d’entre eux qui s’étaient établis à Khaybar surveillaient la situation et guettaient l’occasion. Lorsqu’ils apprirent que les musulmans avaient subi un désastre majeur à la bataille d’Uhud et que les Quraychites, sans avoir remporté une victoire totale, étaient revenus après avoir suffisamment affirmé leur puissance, ils décidèrent de passer à l’action et d’accélérer le cours de l’histoire. Les chefs renommés de Banu Nadir — Salam ibn Abi al-Huqayq, Salam ibn Mishkam, Huyayy ibn Akhtab, Kinana ibn ar-Rabi‘ et d’autres — partirent et emmenèrent avec eux Hawdha ibn Qays, Abu ‘Imara et d’autres hommes de Banu Wa’il. Ils se rendirent à La Mecque, encouragèrent les Quraychites à attaquer Médine et leur promirent un soutien total. Ils allèrent ensuite auprès de Banu Ghatafan, qu’ils incitèrent également à agir, puis se rendirent auprès d’autres tribus. Les Quraychites regroupèrent ces tribus. Ainsi, dix mille soldats assiégèrent Médine. (Asahh as-Siyar, Sira d’Ibn Hicham)

Avant le début de la bataille, Huyayy ibn Akhtab, en conspirant avec Ka‘b ibn Asad, amena Banu Qurayza à rompre le pacte conclu avec le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). (Sira d’Ibn Hicham) En apprenant cette nouvelle, les musulmans furent extrêmement inquiets. Ils commencèrent à craindre une attaque de Banu Qurayza à tout moment. Le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) affecta trois cents soldats à la protection des enfants et des femmes. Pendant ce temps, les hypocrites répandirent des rumeurs destinées à créer l’incertitude et la peur, et nombre d’entre eux commencèrent à fuir la position sous prétexte de protéger leurs familles. Ils lancèrent alors cette propagande : « D’un côté, Muhammad (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) nous fait rêver de conquérir les empires romain et perse ; de l’autre, nous en sommes réduits à ne même pas pouvoir nous éloigner en sécurité pour satisfaire nos besoins naturels. » (Sira d’Ibn Hicham)

Il arriva un jour que, pendant les combats, alors que la protection du lieu où séjournaient les femmes n’était pas suffisamment assurée, on vit un Juif rôder d’une manière suspecte dans les environs. Hazrat Safiyya bint Abd al-Muttalib prit un morceau de bois, alla à sa rencontre et le tua. (Sîrat Ibn Hichâm)

C’était la situation la plus préoccupante pour les soldats du mouvement islamique. Mais ils bénéficièrent de l’aide particulière d’Allah. Premièrement, la nouvelle stratégie défensive du fossé ; deuxièmement, l’habileté remarquable de Nu‘aym ibn Mas‘ûd à rompre l’alliance entre les Quraychites et les Banû Qurayza ; troisièmement, le rôle énergique, digne de moudjahidines, du Messager, de ses dirigeants parfaitement formés et de l’ensemble de la communauté musulmane ; et quatrièmement, la tempête soudaine envoyée par Allah : tous ces éléments chassèrent les forces ennemies du champ de bataille.

L’expédition de Tabûk fut un autre événement de ce genre. À cette époque, la cinquième colonne, composée d’intrigants de Médine, fit montre de quelques-unes de ses manœuvres les plus raffinées. L’empereur romain Héraclius était furieux depuis qu’il avait reçu, de la part du Messager (S.A.), une lettre contenant l’appel à l’islam. Entre-temps, les instigateurs de la conspiration se rendirent également à la cour de l’empereur pour tenter de l’exciter. Soudain, on apprit à propos de cet Héraclius qu’il avait envoyé une immense armée de quarante mille soldats pour attaquer Médine.

À Médine, une situation inhabituelle régnait alors. C’était une période de famine. Pourtant, les fruits avaient mûri sur les arbres. La chaleur était accablante. Il fallait envoyer un grand nombre de soldats très loin. Or, la situation financière de l’État était précaire. Les équipements nécessaires, les chameaux, les chevaux et les provisions faisaient cruellement défaut. C’est pourquoi l’armée de l’expédition de Tabûk fut appelée « Jaysh al-‘Usra », c’est-à-dire « l’armée de la période de crise ». Voyant cette situation et estimant faibles les chances d’obtenir du butin dans cette bataille, les hypocrites adoptèrent une politique de non-coopération. Ils restèrent chez eux en invoquant toutes sortes de fausses excuses. De ce point de vue, cette expédition est également appelée « Ghazwat Fâdiha », c’est-à-dire « l’expédition qui dévoila le visage des hypocrites ». On trouve chez Jadd ibn Qays un exemple remarquable des excuses et objections ridicules qu’ils présentaient. Il vint dire au Messager (S.A.) : « Les gens savent que je suis quelque peu porté vers les femmes. Je crains d’être tenté à la vue des belles Romaines. Permettez-moi donc de rester chez moi. » Ces hypocrites ne se contentaient pas de rester eux-mêmes en retrait du départ pour le djihad ; ils disaient également aux autres : « Allons, restez chez vous à invoquer Allah. Êtes-vous devenus fous pour vouloir partir au djihad par une chaleur aussi torride ? » Ils tenaient leurs conciliabules dans la maison d’un Juif nommé Suwaylim. Ceux qui s’y rendaient y étaient dissuadés de partir au djihad. Finalement, ce lieu de réunion fut complètement supprimé.

De son côté, l’infatigable Abdullah ibn Ubayy constitua à Saniyyat al-Wadâ, dans un but malveillant, une force distincte composée de Juifs et d’hypocrites. Cette force était également très nombreuse. Cependant, elle ne put partir avec le Messager (S.A.).

Après le départ de l’armée, ils provoquèrent encore un incident. Le Messager (S.A.) avait laissé Hazrat Ali à Médine comme représentant personnel, afin de veiller sur sa famille. En voyant cela, les hypocrites commencèrent à répandre cette calomnie : « De nos jours, Muhammad (S.A.) n’éprouve plus de bienveillance envers Ali. C’est pour cela qu’il ne l’a pas emmené avec lui. » La dignité d’Ali en fut durement atteinte. Il s’arma aussitôt, rejoignit le Messager (S.A.) et lui rapporta les activités provocatrices des hypocrites. Le Messager le rassura et le renvoya à Médine, en lui disant qu’il craignait que ces gens n’y provoquent quelque désordre.

Après leur arrivée à Tabûk, les hypocrites qui les accompagnaient — quelques hypocrites participaient toujours aux expéditions militaires afin d’y provoquer des troubles — commencèrent à terroriser les moudjahidines musulmans en leur disant : « Vous avez pris les redoutables guerriers de l’armée romaine pour des Arabes. Demain, lorsque vous serez tous capturés comme esclaves, vous comprendrez combien cette idée était fausse. » Lorsqu’on leur demanda de rendre compte de cette propagande trompeuse, ils répondirent : « Nous plaisantions seulement, ce n’était pas une affaire importante. » (Voir Asahahus-Siyar, p. 361-385.)

L’armée romaine ne vint finalement pas sur le champ de bataille. Cependant, cette expédition permit, d’une part, aux Romains de comprendre que Médine était pleinement vigilante et capable de leur faire face et, d’autre part, comme les régions appelées Ayla, Jâbariya et Dûmat al-Jandal passèrent sous l’influence de la puissance musulmane, la crainte d’une attaque extérieure diminua.

Au cours de cette expédition, le Messager d’Allah (ﷺ) interdit à deux endroits à l’armée musulmane de boire l’eau des points d’eau situés au bord du chemin. Mais certains hypocrites transgressèrent l’interdiction, révélant ainsi la maladie de leur cœur.

Au cours de cette même expédition, un complot visant à assassiner le Messager d’Allah (ﷺ) fut ourdi dans un défilé, mais échoua. J’ai déjà relaté les détails de cet événement.

Malgré tant de trahisons et de complots de la part des hypocrites, le Messager d’Allah (ﷺ) revint victorieux de cette expédition et continua à leur pardonner sans réserve. Trois de ses Compagnons dévoués, Ka‘b ibn Mālik, Hilāl ibn Umayya et Murāra ibn Rabī‘, restèrent à Médine par paresse. Ils reconnurent leur faute. Pourtant, ils durent rester exclus de la société pendant cinquante jours, dans l’attente du commandement d’Allah. Ils réussirent pleinement cette épreuve et leur repentir fut accepté. Mais les hypocrites disaient : « Quels idiots ! Il leur aurait suffi de présenter n’importe quelle excuse, comme nous, pour que l’affaire soit réglée. Ils se sont mis inutilement en difficulté. Qu’ils voient maintenant ce que cela fait ! »

Cela permet de comprendre à quelles situations extrêmement difficiles l’État islamique et le mouvement islamique avaient dû faire face. Celui qui avait montré à l’humanité le chemin du bien avait dû subir toutes sortes de trahisons et de complots de la part des adeptes hypocrites de Moïse et des hypocrites qu’ils avaient fabriqués.

Mais l’expansion de l’État islamique ne s’arrêta pas là ; elle continua au contraire de progresser. La foi sincère s’épanouit dans toute sa splendeur, tandis que la trahison et l’hypocrisie furent déracinées jusqu’à leurs racines.

Les odieuses représailles des Quraychites

Aux débuts de Médine, avant le commencement des hostilités, Sa‘d ibn Mu‘ādh, éminent chef de la tribu des Aws, se rendit à La Mecque pour accomplir la ‘Umra. Comme Sa‘d entretenait depuis longtemps des relations avec Umayya ibn Khalaf, il séjourna chez lui. Il se mit à accomplir le tawāf autour de la Ka‘ba Sharīf en compagnie d’Umayya. Par hasard, Abū Jahl se trouvait là. Il appela Umayya et lui demanda : « Qui est cet homme avec toi ? » Umayya répondit : « Sa‘d. » D’une voix courroucée, Abū Jahl dit à Sa‘d : « Vous avez accordé votre protection à ces renégats, n’est-ce pas ? Il m’est insupportable que des gens comme toi posent le pied dans l’enceinte de la Ka‘ba Sharīf. Si tu n’étais pas sous la protection d’Umayya, tu ne repartirais pas vivant aujourd’hui. » (Sīrat an-Nabī ; Shiblī Nu‘mānī, premier volume, avec références à Sahīh Muslim et al-Bukhārī)

Remarquez que la vengeance politique avait tellement accru l’arrogance du chef quraychite qu’il était prêt à interdire aux serviteurs d’Allah l’accès à Sa Maison. Il voulait les priver d’un acte de dévotion tel que le Hajj, comme si la Ka‘ba Sharīf était leur propriété. En réalité, ils avaient transformé leur fonction de gardiens de la Masjid al-Harām en instrument de leur pouvoir politique. Pour le Messager d’Allah (ﷺ) et pour tous ses compagnons qu’ils avaient contraints à émigrer, les portes du Haram Sharīf étaient déjà fermées. Mais en déclarant ouvertement Sa‘d ibn Mu‘ādh indigne d’entrer dans le Haram Sharīf, Abū Jahl avait dévoilé de la manière la plus hideuse l’injustice de sa position. Quant à Sa‘d ibn Mu‘ādh, ce n’était pas un ascète dépourvu de dignité. Le sens de l’honneur islamique était pleinement vivant en lui, et il comprenait ce que signifiait la puissance politique de Médine. Il donna une réponse si concise qu’un danger terrible apparut aux yeux d’Abū Jahl et de la communauté quraychite. Sa‘d dit : « Si vous nous empêchez d’accomplir le Hajj, nous vous fermerons la route de Médine (la route commerciale). » En d’autres termes, c’était une menace de blocus économique contre les Quraychites. Cette menace alarma toute la population de La Mecque. Par la suite, la politique de Médine fut définie conformément à cette déclaration de Sa‘d. Les Quraychites, se retrouvant alors totalement démunis, se préparèrent à se lancer dans une épreuve de force décisive.

Abû Jahl avait certes prononcé ces paroles sous le coup de l’excitation, mais cette menace indésirable porta un coup terrible à leur influence et à leur prestige. Le Noble Coran critiqua sévèrement leur autorité exclusive sur le Sanctuaire sacré, car ils s’en servaient pour interdire aux serviteurs d’Allah d’entrer dans la Maison d’Allah. Allah dit :

« Qui est plus injuste que celui qui empêche que le nom d’Allah soit invoqué dans Ses mosquées et qui s’efforce de les laisser désertes ? » (Al-Baqara, 114)

« Les gens t’interrogent au sujet du combat durant le mois sacré. Dis : “Y combattre est un grave péché. Mais empêcher les gens de suivre la voie d’Allah, mécroire en Lui, empêcher les serviteurs d’Allah d’accéder à la Mosquée sacrée et en expulser ses habitants est plus grave encore.” » (Al-Baqara, 217)

« Pourquoi donc Allah ne les châtierait-Il pas alors qu’ils empêchent l’accès à la Mosquée sacrée, bien qu’ils n’en soient pas les gardiens légitimes ? »

Ces déclarations du Coran se répandirent progressivement dans toute l’Arabie, et l’image religieuse des Quraychites ne cessa de se dégrader.

Au moment de la trêve de Hudaybiya (au mois de Dhul-Qa‘da de la sixième année de l’Hégire), les Quraychites prirent des mesures encore plus strictes pour empêcher les gens d’accéder à la Mosquée sacrée. Ayant reçu une indication de la part d’Allah Très-Haut, le Messager (s.a.w.) se mit en route vers La Mecque dans le seul but d’accomplir la ‘Umra. Aucune déclaration de guerre n’avait été faite. Les Compagnons partirent spontanément pour accomplir la ‘Umra. Ils emmenèrent également les bêtes destinées au sacrifice. La caravane se mit en route sans armes de guerre, avec seulement des armes ordinaires destinées à la légitime défense. À Dhul-Hulayfa, conformément au rite bien connu, on marqua les chameaux du sacrifice et on suspendit des guirlandes à leur cou. À leur seule vue, n’importe qui pouvait comprendre que ces chameaux étaient conduits au Sanctuaire sacré pour y être sacrifiés et qu’ils ne servaient pas au transport militaire. En chemin, on apprit par l’intermédiaire du messager Bishr ibn Sufyân al-Ka‘bî que les Quraychites se préparaient à une guerre totale et ne les laisseraient en aucun cas accéder au Sanctuaire sacré. À son arrivée à Hudaybiya, le Messager (s.a.w.) envoya dire : “Nous ne sommes pas venus pour combattre, mais pour accomplir la ‘Umra.” Budayl ibn Warqâ, de la tribu des Banû Khuzâ‘a, tenta une médiation. Puis ‘Urwa ibn Mas‘ûd fit quelque peu avancer les discussions. Ensuite, Hulays, un homme des Banû Kinâna, accourut pour jouer le rôle de médiateur. Lorsqu’il vit de ses propres yeux un immense troupeau de chameaux ornés de guirlandes paître dans la plaine, il en fut profondément impressionné. Quand il alla faire part de sa réaction aux Quraychites, ceux-ci le découragèrent cruellement en lui disant : “Voyons, tu es un homme de la campagne ; que comprends-tu à tout cela ?” Hulays en fut très peiné. Il dit :

« Ô Quraychites, ce n’est pas là notre pacte avec vous. Nous n’avons pas non plus établi de relations d’amitié sur cette base. Selon quelle logique empêcherez-vous d’entrer dans la Maison d’Allah des gens venus en accroître la dignité ? Par Allah, laissez Muhammad (s.a.w.) faire ce qu’il veut. Sinon, nous ramènerons tous les nôtres. »

La politique simple et transparente du Messager (s.a.w.) avait plu à cet homme. Sa capacité à discerner le bien du mal commençait à s’exercer, et sa conscience s’était dressée contre les agissements injustes des Quraychites. Finalement, pour ménager ses sentiments, on le calma en lui disant : “Notre objectif est de leur faire accepter certaines conditions raisonnables. Tais-toi un peu.” On imposa ensuite des conditions telles que, quoi qu’il en soit, la ‘Umra de la sixième année de l’Hégire du Messager (s.a.w.) et de ses Compagnons fut effectivement reportée d’un an. (Tafsîr d’Ibn Kathîr, tome 4 ; Sîrat Ibn Hishâm, tome 3 ; Asahhus-Siyar)

À ce stade, voyez comment le Saint Coran a dévoilé la bassesse d’esprit des gardiens de la Kaaba :

« Ce sont ceux qui ont adopté la voie du rejet de la vraie religion, qui vous ont empêchés d’accéder à la Mosquée sacrée et qui n’ont pas permis aux bêtes destinées au sacrifice d’atteindre leur lieu d’immolation. » (Al-Fath, 25)

L’intervention des Quraychites dans les rites et usages religieux qui se perpétuaient unanimement depuis l’époque du prophète Abraham, ainsi que les modifications qu’ils y apportèrent, porta gravement atteinte à leur image. Par pure stupidité et obstination, ils suscitèrent dans toute l’Arabie une opinion publique défavorable à leur égard. Le peuple comprit qu’il n’y avait chez les Quraychites aucune trace d’honnêteté, de piété ou de courtoisie, et que tout ce qu’ils faisaient, ils le faisaient par pure obstination.

La preuve la plus éclatante que l’esprit de vengeance des Quraychites était tombé au plus bas degré de la sauvagerie est qu’ils firent divorcer les deux filles du Messager ﷺ d’avec leurs maris afin d’assouvir leur rancœur. Ce fut une morsure venimeuse et atroce portée en plein cœur du libérateur de l’humanité.

Les vénérables Ruqayya et Umm Kulthum avaient épousé Utba et Utayba, les deux fils d’Abu Lahab. Selon la coutume en vigueur, cette relation avec la famille de leurs plus proches parents existait depuis avant le début de la prophétie. Abu Lahab, d’un tempérament extrêmement colérique, ne possédait même pas assez de courtoisie pour placer le désaccord idéologique au-dessus des relations personnelles et pour ne pas mêler les droits de la parenté au conflit. Sa haine et son hostilité étaient toujours d’une intensité excessive, et ses actes étaient extrêmement vils et grossiers. Lorsque, en raison de ses actes odieux, la sourate Al-Lahab fut révélée et le maudit en disant : « Que périssent les deux mains d’Abu Lahab », il entra dans une fureur extrême. La destruction des deux mains signifie qu’il ne pourrait causer le moindre dommage au mouvement islamique, même en accomplissant toutes sortes d’actions hostiles et nuisibles, et que la force de la probité réduirait ses deux mains en miettes. C’est en comprenant ce sens qu’il s’enflamma de colère. Il se mit à faire pression sur ses deux fils en leur disant qu’il ne pouvait désormais en aucune façon être permis de garder chez eux les filles de Muhammad ﷺ et qu’ils devaient absolument divorcer d’elles. La vénérable Ruqayya vivait dans son foyer dans une profonde agitation. Sur l’ordre de son père, Utba divorça d’elle. Elle épousa ensuite le vénérable Uthman. Les autres chefs quraychites firent eux aussi de grands efforts pour exciter Abu Lahab et lui faire accomplir cette action odieuse par ses deux fils. Ils se disaient entre eux que les activités visant à importuner Muhammad ﷺ avaient beaucoup diminué ces derniers temps et qu’il fallait donc inventer quelque chose de nouveau. Ils décidèrent de faire divorcer ses filles de leurs maris. Cela créerait au moins quelques difficultés à Muhammad ﷺ. Ils dirent à Utba, le fils d’Abu Lahab, qu’on lui procurerait la fille quraychite de son choix, à la seule condition qu’il renvoie la fille de Muhammad ﷺ. Utba divorça sans tarder. Utayba voulut montrer encore davantage d’audace. Après avoir divorcé de la vénérable Umm Kulthum, il se présenta auprès du Messager ﷺ comme un voyou. Puis, avec une insolence extrême, il dit : « J’ai renié ta religion, j’ai divorcé de ta fille ; tu ne m’aimes pas non plus, et moi je ne t’aime pas. » Ensuite, avec une impudence extrême, il tendit la main, saisit une partie de la tunique du Messager ﷺ et la déchira. Ce jeune gendre, conformément aux paroles de son père jaloux, ne se contenta pas de divorcer d’avec cette fille innocente et respectable : il se comporta en outre comme un véritable bandit. Sous le coup du chagrin, le Messager ﷺ prononça spontanément cette malédiction : « Ô Allah, déchaîne contre lui l’une de Tes bêtes féroces. » Lorsqu’Abu Talib apprit l’affaire, il dit : « Désormais, personne ne pourra te sauver de cette malédiction de mon neveu. » Plus tard, alors qu’Utayba passait la nuit en Syrie avec une caravane commerciale, un tigre surgit des ténèbres, le choisit au milieu de toute la caravane et lui dévora la tête. (Al-Mawāhib al-Ladunniyya, tome 1, p. 197)

Après la mort de la vénérable Ruqayya, le Messager ﷺ maria également sa seconde fille, Umm Kulthum, au vénérable Uthman. C’est pourquoi on lui donna le surnom de « Dhun-Nurayn ».

De même que les conspirateurs quraychites avaient fait pression sur Utba, le fils d’Abu Lahab, ils en exercèrent sur Abu al-As, l’époux de Zaynab, la troisième fille du Messager ﷺ, et le tentèrent en lui disant : « Si tu divorces de la fille de Muhammad ﷺ, on te donnera la femme la plus belle que tu voudras. » Abu al-As possédait d’éclatants signes de noblesse. Il dit : « Fi donc ! Il est absolument impossible que j’abandonne ma femme. Je ne veux pas qu’une autre femme entre dans ma maison à la place de Zaynab. » Plus tard, le Messager ﷺ louait la fermeté de caractère dont Abu al-As avait fait preuve. En récompense de son comportement honorable, il lui accorda une immense faveur en deux occasions. Premièrement, lorsque Abu al-As arriva parmi les prisonniers de guerre de Badr, le Messager ﷺ restitua le collier envoyé par la vénérable Zaynab comme rançon et le libéra sans exiger de rançon. Deuxièmement, lorsque ses marchandises commerciales eurent été distribuées aux musulmans comme butin de guerre, tous ses biens lui furent restitués intacts, sur l’indication du Messager ﷺ. (Sîrat Ibn Hisham, tome 2, p. 296)

Après la bataille de Badr, lorsque le Messager ﷺ libéra Abu al-As sans rançon, par faveur particulière, il lui fit promettre au cours de la conversation qu’il permettrait à la vénérable Zaynab de se rendre à Médine. Cette promesse fut tenue secrète pour le commun des gens. Au moment fixé pour le départ de Zaynab vers Médine, deux Compagnons furent envoyés : le vénérable Zayd ibn Haritha et un autre Ansari. Le Messager ﷺ leur donna pour instruction de se tenir à un endroit appelé Yazij — nom d’un lieu situé à huit miles de La Mecque — et de l’emmener avec eux lorsqu’elle y arriverait. De son côté, Abu al-As prépara Zaynab et rassembla ses affaires. Lorsque son beau-frère Kinana ibn ar-Rabi‘ la fit monter très tôt le matin sur un chameau et se mit en route, les Quraychites eurent connaissance de l’affaire. Ces bêtes humaines pensèrent qu’il serait honteux que la fille de Muhammad ﷺ puisse ainsi sortir saine et sauve de leur milieu. Certains hommes partirent à leur poursuite et les rattrapèrent à Dhi Tuwa. Un certain Habar ibn al-Aswad décocha une flèche en direction de la litière de Zaynab. La vénérable Zaynab était alors enceinte. Atteinte par la flèche, elle fut grièvement blessée et fit une fausse couche. Aussitôt, lorsque son beau-frère brandit son arc et ses flèches en poussant un cri, le lâche voyou mecquois prit rapidement la fuite.

Peu après, Abû Sufyân arriva lui aussi. De loin, il appela les assaillants : « Écoutez-moi. » Il dit à Kinâna ibn Rabî : « Pourquoi as-tu entrepris une telle chose, en voyageant ouvertement avec cette femme, alors que tu sais bien quelle atmosphère d’hostilité règne ici ? C’est à cause de Muhammad ﷺ que cette situation indésirable pèse sur nos têtes. En prenant une telle initiative en plein jour, tu fais ressentir aux habitants de La Mecque qu’ils sont humiliés. Je le jure par ma vie, nous n’avons nullement l’intention d’empêcher le voyage de la fille de Muhammad. Ramène-la maintenant, puis emmène-la secrètement à un autre moment. »

Cela montre à quelles formes d’une bassesse abjecte les Mecquois recouraient pour faire souffrir et tourmenter le Messager ﷺ. Dans leur cœur, les liens de parenté n’avaient aucune importance. Ils n’éprouvaient pas la moindre honte à maltraiter une femme. Ils n’avaient même pas le discernement nécessaire pour reconnaître l’injustice comme une injustice. À leurs yeux, il ne subsistait plus aucune valeur ni aucun droit attaché à l’humanité. (Sîrat Ibn Hichâm, tome II, Asahhus-Siyar)

Écoutez maintenant le récit d’un autre événement. Il révèle la soif de sang extrême des ennemis de l’islam. Dans le cadre du programme qu’il avait instauré pour envoyer des groupes d’enseignants afin de diffuser l’enseignement de l’islam dans les régions proches de Médine, le Messager ﷺ envoya, peu après la bataille d’Uhud, au mois de Safar, un groupe de six hommes à la demande des tribus d’Adal et de Qârah, des Banû Hudhayl. Cette demande cachait un complot terrifiant. Lorsque les six hommes envoyés par le Messager ﷺ arrivèrent en un lieu appelé Raji‘, quatre d’entre eux furent martyrisés. Les deux autres, Hadrat Khubayb et Zayd ibn Dathina, furent capturés et envoyés à La Mecque. (Les autres détails de l’affaire de Raji‘ ainsi que ceux concernant d’autres groupes d’enseignants seront rapportés plus loin.) Les Quraysh détenaient deux prisonniers des Banû Hudhayl. Ces deux prisonniers furent échangés contre les deux hommes. Hudhayr ibn Ihâb at-Tamîmî prit Hadrat Khubayb pour le compte de ‘Utba ibn Hârith ibn ‘Âmir, afin que celui-ci puisse venger Hârith. Hadrat Khubayb avait tué ce dernier lors de la bataille de Badr. Quant à Zayd ibn Dathina, Safwân ibn Umayya l’acheta afin de venger son père, Umayya ibn Khalaf.

Après avoir subi une défaite honteuse, sur le champ de bataille, face à une poignée de musulmans dépourvus de soutien et de moyens, ceux qui se vantaient bruyamment de leur bravoure et de leur virilité cherchaient maintenant à assouvir leur vengeance en tuant ces deux prisonniers sans défense. Bien que ces deux figures éminentes de la société islamique aient été martyrisées, l’observation comparative du caractère des deux camps qui s’ensuivit se répandit dans toutes les veines de l’histoire.

Safwân remit Zayd ibn Dathina à son esclave Fustâs et lui ordonna de l’emmener à Tan‘îm, à l’extérieur du Sanctuaire sacré, pour l’y tuer. Un rassemblement de Quraysh avait été organisé sur le lieu de l’exécution afin de prendre plaisir à ce spectacle divertissant. Abû Sufyân lui-même s’y trouvait. Il s’approcha de Zayd et lui demanda : « Si on te libérait maintenant et que tu retournais vivre joyeusement auprès de tes enfants, tandis qu’à ta place nous tuions Muhammad ﷺ, qu’en penserais-tu ? » La mort lui souriait alors en face, mais, du haut d’un degré extraordinaire de foi, Zayd répondit :

« Par Allah, nous n’accepterions jamais que Muhammad ﷺ, où qu’il se trouve, soit piqué par une seule épine, en échange de notre libération et de la possibilité de retourner vivre auprès de nos familles. »

En entendant cette réponse, Abû Sufyân resta stupéfait. Il dit : « Je n’ai jamais vu nulle part un amour semblable à celui que les compagnons de Muhammad ﷺ lui portent. » Puis ce modèle de loyauté et de sincérité fut livré au tranchant de l’épée. Bien que Zayd ait été martyrisé, qui pourrait compter le nombre de ceux dans la mémoire desquels son caractère est resté lumineux, ou celui de ceux dont l’âme a lancé un cri contre l’oppression et la sauvagerie bestiale des Quraysh ? (Sîrat Ibn Hichâm, Asahhus-Siyar)

Hadrat Khubayb resta encore quelque temps prisonnier. L’exemple de foi et de moralité qu’il donna durant sa captivité eut notamment pour résultat que Mâwiya, l’esclave de Hudhayr ibn Ihâb, entra par la suite dans la société islamique. C’est auprès d’elle que l’on connut le récit de la captivité de Khubayb. Mâwiya rapporta que, lorsque le moment de l’exécution de Khubayb approcha, il demanda un rasoir un jour pour se raser. On le lui donna. Mais, à la vue de la scène qui suivit, je sentis le sol se dérober sous mes pieds. Je vis Khubayb tenir le rasoir dans sa main, tandis que mon jeune enfant était assis sur ses genoux. Il n’est pas besoin d’expliquer ce qui pourrait arriver si un enfant du camp ennemi s’approchait d’un prisonnier que l’on s’apprêtait à tuer injustement, alors que celui-ci avait entre les mains une arme appropriée. Khubayb comprit mon inquiétude et me rassura en disant : « Jamais, en aucune circonstance, je ne tuerai cet enfant innocent. » Puis il éloigna l’enfant de ses genoux. Un caractère aussi noble ne s’est-il pas allumé comme une torche dans l’atmosphère ténébreuse de La Mecque ?

Ensuite, on l’emmena à Tan‘îm pour le crucifier. Une fois arrivé, il demanda la permission et accomplit avec la plus grande concentration la dernière prière surérogatoire de sa vie. Il donna ainsi à ceux qui se rendent au lieu du martyre un exemple magnifique et majestueux, qui est encore suivi aujourd’hui.

Puis, après avoir achevé rapidement sa prière, il dit : « Ne pensez pas que je la prolonge par peur de la mort. » Ensuite, il fit cette invocation :

« Ô Allah ! Nous avons transmis le message de Ton Messager. Informe également Ton Messager des injustices qui nous sont infligées. Ô Allah ! Réduis le nombre de ces ennemis, fais-les périr en les livrant aux querelles et aux dissensions, et ne laisse aucun de ces fauves humains en vie. »

Khubayb fut crucifié. En dernier lieu, Abû al-Mughîra lui lança un coup de lance et éteignit la flamme de sa vie. Dans les instants qui précédèrent sa mort, quelques vers sortirent de ses lèvres. Le plus célèbre d’entre eux est celui-ci :

(Arabe********)

« Puisque je suis tué parce que je suis musulman, peu m’importe la souffrance que j’éprouve au moment de mourir. » (Sîra d’Ibn Hichâm, tome III)

En tuant ces deux hommes, les Qurayshites pensaient peut-être avoir considérablement affaibli la puissance de l’islam. Mais ils ne pouvaient même pas imaginer à quel point chaque goutte du sang versé en martyr par ces opprimés allait accroître les fruits de la foi. Parallèlement à toutes ces ignobles actions de vengeance, nous exposons également la trahison politique des Qurayshites, qui se manifesta lorsqu’ils violèrent le traité de Hudaybiya. Ce traité historique stipulait que, parmi les tribus arabes, toute tribu qui souhaiterait devenir l’alliée des Qurayshites pourrait le faire, et que toute tribu qui souhaiterait devenir l’alliée des musulmans pourrait également le faire. Les tribus jouiraient d’une entière liberté à cet égard. Nul ne pourrait exercer de contrainte sur autrui. Conformément à cette disposition, les Banû Bakr s’allièrent immédiatement aux Qurayshites, tandis que les Banû Khuzâ‘a s’allièrent aux musulmans.

Depuis l’époque préislamique, un cycle néfaste de vengeance après vengeance se poursuivait entre ces deux tribus, à la suite d’un meurtre. Plusieurs meurtres avaient déjà été commis entre elles. Le moment de la dernière vengeance revenait aux Banû Bakr, qui s’y préparaient. À cette époque, le mouvement islamique, en provoquant les bouleversements les plus violents de l’histoire, attira sur lui l’attention de toutes les tribus. Celles-ci suspendirent donc provisoirement leurs querelles mutuelles et se dressèrent unies contre cette nouvelle prédication. Après le traité de Hudaybiya, l’ardeur de l’unité superficielle que l’opposition et la haine du mouvement islamique avaient fait naître entre elles commença à s’éteindre. Leurs anciennes querelles leur revinrent à l’esprit. Les Banû Wâ’il constituaient une branche des Banû Bakr. Plusieurs fils d’un membre des Banû Wâ’il, Aswad ibn Rajan, avaient été tués par la tribu des Banû Khuzâ‘a. Pour venger ces meurtres, le chef des Banû Wâ’il, Nawfal ibn Mu‘âwiya, rassembla toute la tribu. Profitant de la trêve qui résultait du traité de Hudaybiya, ils attaquèrent les Banû Khuzâ‘a. La première victime de cette attaque fut un Khuzâ‘ite innocent qui se trouvait près d’un point d’eau appelé al-Watîr. Les autres membres des Banû Khuzâ‘a, désorientés par cette violation inattendue du traité, se mirent à fuir précipitamment. Les assaillants les poursuivirent et les tuèrent eux aussi.

Les Quraychites, faisant peu de cas de leurs obligations découlant de la trêve de Hudaybiyya, fournirent des armes aux Banû Bakr, tout en continuant secrètement, à la faveur de la nuit, à observer la trêve avec les Khuzâ‘a. Les Banû Khuzâ‘a se réfugièrent dans le Sanctuaire sacré (dans l’enceinte de la Kaaba), puis appelèrent le chef des Banû Bakr et lui dirent : « Ô Nawfal ! Regarde, nous sommes maintenant entrés dans le Sanctuaire sacré. Par Allah, cessez donc l’attaque. » Mais ils étaient devenus aveugles, enivrés par la victoire. Nawfal répondit : « Aujourd’hui, il n’y a pas de dieu. Ô Banû Bakr ! Vengez-vous pleinement. Par respect pour le Sanctuaire sacré, allez-vous oublier de venger l’affront qui vous a été infligé ? » Finalement, les Banû Bakr versèrent le sang jusque dans le Sanctuaire sacré. Quelques hommes des Khuzâ‘a, ayant échappé à la mort au prix de grandes difficultés, allèrent se cacher chez Budayl ibn Warqâ et son esclave Râfi‘.

Les Quraychites avaient commis cet acte sous l’emprise d’une violente excitation née de la rivalité tribale. Mais c’était une si grande sottise de leur part qu’ils en subirent immédiatement les conséquences néfastes. Cet événement provoqua la conquête de La Mecque. Les Quraychites n’avaient nullement réfléchi au fait que, face à la puissance croissante du mouvement islamique, leur propre force s’engageait dans une déchéance extrême, tant sur le plan moral que politique. Ils auraient donc dû avancer avec la plus grande prudence. À cause de cet événement, la violation de leur engagement par les Quraychites ne pouvait manquer d’être largement condamnée dans la société arabe régie par les tribus. Leur réputation avait été gravement entachée. En outre, les violences extrêmes commises par les Banû Bakr avec l’encouragement des Quraychites, ainsi que les atrocités terrifiantes subies par les Banû Khuzâ‘a, alertèrent toutes les tribus d’Arabie sur l’incapacité de la direction quraychite à garantir la paix et la justice. De plus, le fait que, lors de cet affrontement, la grandeur du nom d’Allah et la sainteté du Sanctuaire sacré aient été piétinées de manière aussi honteuse, jetant l’opprobre sur des siècles de tradition, engendra dans l’opinion publique une grande agitation et un profond malaise. Dans cette émeute, les Quraychites, en encourageant le parti des oppresseurs, humilièrent et anéantirent leur propre honneur et leur prestige. Ils avaient peut-être pensé qu’en détruisant les Banû Khuzâ‘a, alliés de l’État islamique, ils pourraient satisfaire quelque peu leur désir de vengeance contre Muhammad. Mais ils n’avaient pas réfléchi au fait qu’ils étaient ainsi en train de détruire de leurs propres mains l’unité des tribus protectrices de l’ordre social jāhilite, et même de pousser certaines tribus voisines à chercher refuge auprès de Médine.

En réalité, le destin de tout système social archaïque et de toute ancienne direction qui ne possède ni idéal ni objectif supérieur, ni valeurs morales ni culture constructive, et dont l’unique ressource consiste dans l’objectif négatif de réprimer et de détruire toute force constructive et réformatrice, est généralement le suivant : leur intelligence même les conduit sur la voie de la stupidité ; leur force même les précipite dans le profond abîme de la faiblesse ; leur sentiment de noblesse même en fait les victimes d’une humiliation et d’un déshonneur extrêmes ; et leur progression même rend inévitables leur retard, tandis que leur essor entraîne leur déchéance.

‘Amr ibn Sâlim, de la tribu des Banû Khuzâ‘a, se mit en route vers Médine et, arrivé auprès du Messager, lui raconta la tragique histoire des violences et des persécutions infligées par les Banû Bakr et les Quraychites. Le Messager était assis en assemblée dans la mosquée. Là, ‘Amr ibn Sâlim exprima son douloureux récit sous la forme d’un poème poignant, conformément à la coutume arabe traditionnelle :

(Arabe********)

« Ô Allah ! Je vais rappeler à Muhammad le pacte qui avait été conclu entre nos anciennes familles et la sienne. Ô Prophète, venez-nous en aide et appelez les serviteurs d’Allah à se rassembler pour nous porter secours. Descendez sur le champ de bataille avec une armée immense, semblable aux vagues d’une mer soulevant des montagnes d’écume. Car les Quraychites ont violé votre pacte. Ils nous ont attaqués dans l’obscurité de la nuit, près de Watîr. Ils nous ont attaqués alors que nous dormions. Ils nous ont frappés alors que nous étions en position d’inclinaison et de prosternation. »

Il lui fut répondu : « Ô ‘Amr ibn Sâlim, tu seras secouru. »

Les Quraychites comprirent alors quelle œuvre destructrice ils avaient accomplie. Abû Sufyân se précipita à Médine afin de rétablir le pacte. Mais l’atmosphère y était telle que, lorsqu’Abû Sufyân se rendit chez sa fille et s’apprêta à s’asseoir sur le lit, celle-ci le replia et lui dit : « C’est le lit du Messager d’Allah. Vous êtes un polythéiste impur et vous ne pouvez pas vous asseoir dessus. » Abû Sufyân repartit sans succès et, quelques jours plus tard, vit une immense armée arriver à La Mecque. (Sîrat Ibn Hishâm, tome IV ; Asahhus-Siyar ; Sîrat an-Nabî de Shiblî Nu‘mânî, tome I.)

Ces événements ont clairement montré que, dans ce conflit historique, chaque démarche, chaque complot, chaque activité de représailles et chaque action vindicative de la force négative de la direction de la Jâhiliyya l’a progressivement affaiblie davantage. À l’inverse, la force positive et constructive, le mouvement islamique, n’a cessé de gagner en puissance et d’avancer.

Observez, en revanche, le comportement du Messager de Dieu (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui) : la guerre faisait rage entre les deux camps. À cette époque, le gouverneur de Yamama embrassa l’islam et interrompit définitivement l’approvisionnement en denrées alimentaires destiné à La Mecque. Or, une famine sévissait alors à La Mecque. Muhammad (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui), le sauveur de l’humanité, songea aux pauvres et demanda lui-même que l’approvisionnement en denrées alimentaires depuis Yamama soit rétabli ; il envoya également, de ses propres fonds, cinq cents pièces d’or aux pauvres de La Mecque. Cette magnanimité impressionna profondément les habitants de La Mecque. Selon un récit, les Mecquois écrivirent eux-mêmes au Messager de Dieu (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui) : « Vous ordonnez de ne pas rompre les liens avec les proches, mais vous avez rompu ces liens avec nous. » Certains écrivirent également : « Tu tues les pères par l’épée et les enfants par la faim. » (Sîrat Ibn Hichâm, tome 4 ; Asahhus-Siyar ; Rasul-e-Akram ki Siyâsî Zindagî, Dr Hamidullah)

 

Chapitre 5

Les activités militaires de l’Ami de l’humanité : principes, stratégie, événements et enseignements

Que le mouvement islamique surgisse de la vallée du Sinaï ou de la base de Paran, son chemin passe nécessairement par la lutte armée.

Le mouvement révolutionnaire de l’islam gagnait les cœurs par la force de la raison, édifiait une société fraternelle opposée à l’indiscipline tribale, organisait les groupes humains dispersés et fondait un État démocratique et constitutionnel à la place d’une société anarchique et réfractaire à la loi. Le mouvement islamique insufflait une inspiration nouvelle aux forces cognitives latentes de l’être humain.

Il allumait le flambeau du savoir dans les ténèbres de la Jâhiliyya, ravivait la force vitale perdue de la dévotion envers Dieu et rallumait la lampe éteinte des valeurs morales. Il montrait au monde écœuré par l’ancien système social de la Jâhiliyya, ainsi qu’aux classes socialement et économiquement exploitées et opprimées, la voie paradisiaque de la justice sociale ; et, en son sein, grandissait le modèle le plus accompli de l’humanité.

En face se trouvait cette Jâhiliyya, dépourvue de tout idéal inspirant, qui préservait l’anarchie et le désordre, dirigeait la société sur la base de l’égoïsme, tournait la religion en dérision et menait, sur cette base, un commerce sacré. Même les quelques valeurs morales anciennes qui subsistaient encore dans la société étaient détruites entre les mains de cette Jâhiliyya. En somme, elle faisait obstacle à la liberté, à la sécurité, à la justice et au progrès. C’est en raison même de cette faiblesse qu’elle reculait peu à peu jusqu’à perdre toute direction. Ses arguments et ses preuves étaient alors épuisés. Les armes de sa brutalité s’étaient émoussées. Ses complots échouaient et ses hommes devenaient les plus vils des êtres humains.

Les principaux instigateurs de la Jâhiliya avaient certes porté un coup terrible à Muhammad (s.a.s.) et à ses compagnons en les expulsant de La Mecque. Toutefois, ils comprirent très vite que le soutien que le Messager (s.a.s.) avait obtenu des Ansar grâce au serment d’allégeance d’al-‘Aqaba signifiait désormais que Médine allait devenir une solide base de l’​​mouvement islamique, qu’un gouvernement y serait établi et que la société islamique se transformerait en une force dont il ne serait plus jamais possible de barrer la route.

De plus, lorsque, après son arrivée à Médine, le Messager (s.a.s.) conclut des accords politiques avec les Juifs et les autres tribus de Médine, les inquiétudes des Quraychites s’accrurent encore. Peu après, le Messager (s.a.s.) commença à organiser les forces de défense. Il entreprit également d’envoyer des unités militaires en patrouille afin de garder les frontières de l’État de Médine et de surveiller les mouvements de l’ennemi dans les régions avoisinantes. Cela fit naître aux yeux des Quraychites bien d’autres craintes inquiétantes. Leur route commerciale vers la Syrie passait tout près de Médine. La crainte de voir tout leur système commercial paralysé apparut donc. D’ailleurs, lorsque Abû Jahl empêcha Sa‘d ibn Mu‘âdh d’accomplir la ‘Umra, celui-ci le mena clairement en ces termes : « Si vous faites cela, vos routes commerciales seront coupées. » Le Messager et ses compagnons avaient auparavant été pris dans les filets des Quraychites. Mais il était maintenant libéré de leur emprise. Auparavant, il se contentait d’appeler les gens à l’islam. Désormais, il était également assis sur le trône du pouvoir. Il avait été auparavant opprimé et s’était habitué à supporter silencieusement chaque injustice. Mais il était désormais capable de remédier à l’injustice et de la repousser. En réalité, après avoir franchi les différentes étapes de l’opposition à l’appel de l’islam, les Quraychites étaient parvenus à un stade dont l’étape suivante ne pouvait être autre chose que la guerre et les hostilités. Après avoir infligé les persécutions les plus cruelles aux dirigeants du mouvement islamique et projeté d’assassiner le Messager (s.a.s.), ils avaient inévitablement développé une mentalité meurtrière et assoiffée de sang. D’autre part, si le peu de ressources que le Messager (s.a.s.) avait accumulées à Médine dans le dessein de créer une nouvelle époque était pillé, cela signifierait que tous les succès obtenus jusque-là seraient anéantis et que l’espoir de voir l’État islamique s’épanouir pleinement serait complètement réduit à néant. Il était extrêmement important de tenir compte du cours du temps pour le développement et la défense de cet État. Si chaque danger n’est pas perçu au moment opportun et si les mesures nécessaires pour y remédier ne sont pas prises à temps, on ne peut imaginer plus grande inaptitude et incapacité chez un dirigeant. De même, il est essentiel que toute mesure soit prise au moment qui lui est le plus favorable et, parmi ces moments favorables, dès le premier instant possible. Sinon, le temps, qui s’écoule à la vitesse de l’éclair, n’attend jamais personne. Aucun appel ni aucun mouvement ne peut se contenter de ne considérer que sa propre situation ; il doit au contraire se comparer à la force de son adversaire afin de déterminer qui avance ou recule, quand et dans quelle mesure. Le noble Prophète (s.a.s.), le plus grand bienfaiteur de l’humanité, et ses compagnons avisés savaient parfaitement qu’après l’Hégire, le jihâd constituait désormais l’étape suivante inévitable. Ils comprirent que, pour survivre, ils devraient désormais combattre les Quraychites. C’est pourquoi, immédiatement après la réinstallation des Muhâjirûn et le rétablissement de l’équilibre des nouvelles forces de Médine, le Messager (s.a.s.), en tant que chef d’un État, accorda toute son attention à l’organisation de la défense.

La perspective islamique sur la guerre et le jihâd

Je crois nécessaire d’exposer brièvement ici un principe fondamental. Ce principe est le suivant : de même que la police et les tribunaux constituent un mécanisme naturel pour réprimer la criminalité dans tout État, le djihad fait lui aussi partie de ses fonctions naturelles. Mais pour un État nouveau, une société récemment fondée et un gouvernement inaugurant une époque nouvelle, traverser une période rigoureuse de djihad n’est pas seulement naturel, c’est également inévitable. En particulier, lorsqu’un nouvel ordre social est édifié sur la base d’une idéologie révolutionnaire, il est inévitable que les anciennes forces hostiles à la révolution s’unissent et se dressent contre lui. Face aux forces ennemies de ce genre, une telle révolution ne peut se contenter de la seule défense ; sans les anéantir, aucune révolution ne peut préserver ses frontières et son statut actuels. La conception islamique du djihad n’est donc pas un simple dispositif d’autodéfense qui imposerait de faire face à une attaque uniquement lorsqu’on y est contraint. L’islam ordonne au contraire également aux initiateurs de la révolution islamique de se tenir prêts, d’une part, à sacrifier totalement leur vie et leurs biens si nécessaire pour protéger chaque pouce de territoire de leur État, toutes ses ressources, ainsi que la vie et l’honneur de ses citoyens. D’autre part, ils doivent renverser les forces opposées à la révolution afin de mener celle-ci à son accomplissement en délivrant les innombrables serviteurs d’Allah de l’oppression, de l’exploitation, de l’ignorance, de la détresse économique et de la déchéance morale. Un État établi sur la base d’un idéal révolutionnaire n’a pas d’autre choix que d’accomplir cette tâche. [À ce propos, il me paraît très important de préciser ici que, quel que soit le niveau auquel sont menées des activités réformatrices et constructives, le recours à la force devient inévitable d’une manière ou d’une autre. De même que les parents recourent, pour le bien de leurs enfants, et que le gouvernement recourt, pour le bien de la population, à la force en plus du raisonnement, des bons conseils, de l’éducation et de la formation, les porte-drapeaux d’une révolution constructive et réformatrice sont eux aussi contraints de recourir dans une certaine mesure à la force. On peut demander : peu importe la structure et la méthode de gouvernement tribal en vigueur à l’époque de l’ignorance en Arabie, et quelle que soit la situation dans laquelle vivait le peuple sous ce régime, de quel droit d’autres personnes pouvaient-elles les modifier ? Peut-on réellement considérer comme légitime le fait d’organiser une révolution à des fins réformatrices et constructives, de la mener ensuite à son accomplissement et de recourir à la force à cette fin ? Si l’on accordait la moindre importance à cette question, sur quelle base pourrait-on reconnaître à un père ou à une mère le droit d’inculquer à leurs enfants une idée particulière, de leur enseigner de force une certaine forme de savoir-vivre, de conduite et de coutumes, ou de leur imposer une conscience morale déterminée ? Comment pourrait-on accorder à un gouvernement le droit de recourir à la force pour empêcher les citoyens de faire certaines choses et les contraindre à en faire d’autres ? En vertu de quel droit appliquerait-il des mesures correctives contre l’ignorance, les mauvaises actions, la saleté et la malhonnêteté morale, et écarterait-il les obstacles dressés par ceux qui empêchent l’application de ces mesures ? Il est inconcevable, dans quelque domaine que ce soit, qu’aucun obstacle ne s’oppose aux activités réformatrices et constructives et qu’il ne soit jamais nécessaire de recourir à la force pour surmonter ces obstacles. Si vous laissez les forces qui font obstacle agir sans entrave, aucune œuvre réformatrice ou constructive ne sera possible. La nature humaine elle-même se tient de toutes ses forces aux côtés de chaque œuvre réformatrice et constructive. Lorsqu’une révolution constructive est menée pour sortir un pays ou une nation de sa décadence et l’engager sur la voie du bien, la nature humaine, c’est-à-dire les dispositions innées, la bonne volonté et la conscience, fournissent en sa faveur le témoignage le plus important. C’est ce témoignage qui forme l’opinion publique en faveur de cette révolution. Il faut alors répondre à la question suivante : puisque les exigences de la nature humaine sont imprécises, quel est le moyen irréfutable de déterminer si une révolution est constructive et réformatrice, ou bien trompeuse et destructrice ? La réponse est que ce moyen irréfutable est l’idéal transmis par le Noble Prophète et la loi d’Allah. Pour discerner, parmi les innombrables discours grandiloquents des hommes, ce qui est bénéfique de ce qui est nuisible, la voie sûre est celle indiquée par la Révélation. Amener la nation arabe de l’anarchie à un système étatique organisé, transformer une nation divisée entre tribus en une entité nationale unifiée, parer des millions d’hommes des ornements du savoir et de la vertu, et leur offrir une nouvelle époque de puissance, de sécurité et de justice : voilà une œuvre si grande et si sacrée que, si le recours à la force n’était pas légitime pour l’accomplir, il ne resterait dans toute l’histoire humaine aucun autre domaine où le recours à la force puisse être juste et légitime.] Si Allah m’en accorde la possibilité, nous examinerons cette question en détail dans le volume de cet ouvrage consacré à l’analyse approfondie des expéditions militaires de l’époque du Messager d’Allah.

À ce sujet, les milieux occidentaux ont soulevé, avec une mentalité extrêmement insidieuse, une controverse fondée sur une confusion. À cause de cela, la partie des musulmans oublieux d’eux-mêmes qui est tournée vers l’Occident s’est elle aussi engagée dans une grave erreur. Les détracteurs ont interprété les expéditions militaires comme si les attaques militaires avaient été utilisées pour imposer une religion aux hommes par la force. Or il ne s’agissait nullement simplement d’une affaire religieuse. C’était un mouvement révolutionnaire total. Cette révolution avait commencé à entreprendre la reconstruction de l’humanité au prix de nombreux sacrifices précieux en vies et en biens, tandis que les adversaires égoïstes de la révolution voulaient l’anéantir avant qu’elle n’atteigne le plein succès. L’objectif était ici de fonder un État. Pour établir cet État, ses fondateurs avaient subi treize années de persécutions extrêmes, puis avaient tout abandonné — maisons, terres et biens — et, devenus entièrement démunis, s’étaient confinés sur un petit territoire où ils pourraient vivre selon le mode de vie de leur choix et montrer à l’humanité entière la voie de la paix et de la sécurité.

On préparait avec une grande solennité l’inauguration de ce nouveau chapitre doré de l’histoire. Mais les Juifs de Médine, les hypocrites, les Qurayshites de La Mecque, leurs tribus vassales ainsi que plusieurs grands souverains de l’extérieur, tous ensemble, cherchaient à faire échouer cette entreprise dès son origine. Ils ne voulaient absolument pas laisser aux révolutionnaires musulmans la possibilité de porter cette révolution au sommet doré de la réussite. Il est vrai que l’islam était une composante importante du mouvement islamique — dans un sens toutefois différent de l’acception déformée de la religion aujourd’hui répandue —, mais le mouvement s’était constitué par la réunion de nombreux autres éléments importants. C’est pourquoi l’État islamique de Médine garantissait aux non-musulmans une pleine liberté religieuse dans les limites de la religion. Il n’avait pas pris l’épée pour imposer cette religion, mais pour défendre le mouvement, le système de vie global et les intérêts de l’État islamique. Son problème essentiel était d’assurer la pérennité et le sain développement de sa structure politique sacrée, car le bien-être de la nation arabe tout entière et de l’humanité entière y était lié. Le cadre de la lutte et des affrontements généralisés des musulmans était politique. Ils commençaient à acquérir une nouvelle expérience remarquable : mener la politique sur les fondements moraux de l’honnêteté et de la crainte de Dieu. Or c’est précisément cette noble entreprise que les Qurayshites, les Juifs et les tribus bédouines voulaient faire échouer. Dans ces circonstances, comment cette question futile a-t-elle pu être mise en discussion : le Messager — que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui — et ses compagnons avaient-ils utilisé l’épée pour prêcher la religion ? Comment la question a-t-elle même pu se poser de savoir si les expéditions militaires du Messager — que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui — étaient défensives ou offensives ? Pourtant, nos musulmans susceptibles ont accepté d’en discuter. Ayant adopté les arguments injustes et absurdes des Occidentaux, ils ont pensé pouvoir ainsi effacer des pages de leur histoire certaines prétendues taches de honte. Ayant perdu toute confiance en eux-mêmes, ils ont commencé à présenter, les mains jointes, leurs excuses devant les tribunaux des orientalistes. Ils ont profondément ancré en eux une conception entièrement erronée et limitée de l’islam, et ont également déformé la doctrine du djihad. Quant à leurs maîtres occidentaux, leurs chefs religieux considèrent encore aujourd’hui dans leurs poèmes et leur littérature comme des actes glorieux les guerres abominables menées par leurs dirigeants religieux pour satisfaire de simples intérêts personnels et par leurs rois pour étendre leurs royaumes. Ils ont toujours considéré comme une source de fierté les mesures injustes prises pour réduire en esclavage divers pays indépendants. Si les crimes de leurs pirates servaient à établir des colonies, ils en faisaient des héros. Mais lorsque l’État islamique de Médine, encerclé de toutes parts par des menaces, s’engageait dans une lutte totalement désintéressée pour préserver son nouveau système de gouvernement et son système social, résister à quelques forces destructrices et se parer de biens aussi rares que l’unité, la discipline, la paix, la sécurité, la justice, la liberté et la démocratie, les intellectuels les plus éminents d’Occident continuaient inlassablement à rédiger contre lui un acte d’accusation et à chercher à prouver sa culpabilité. Le moment est maintenant venu d’intenter, devant le tribunal de l’histoire, un procès contre tous ces prétendants et leurs soutiens. Le temps est désormais venu de préparer l’acte d’accusation qui dévoilera le masque de leur imposture et de leurs falsifications. Pour répondre à ce besoin national, les jeunes étudiants de l’histoire et de la science de la Sîra doivent prendre leurs responsabilités et s’avancer pour accomplir cette tâche.

Dans l’islam, la doctrine du djihad n’a nullement été élaborée sur la base de la conception courante de la défense. Elle est toutefois défensive en ce sens qu’elle vise à préserver l’État islamique et la société islamique, ainsi que l’idéal sur lequel est établi le système juridique islamique. Elle a pour objectif de résister à toute force subversive active qui cherche à détruire les acquis de la révolution islamique et fait obstacle à son plein accomplissement, ainsi que de renverser entièrement tout régime tyrannique qui entrave le développement et le progrès de la civilisation et la réalisation du bien de l’humanité.

La conception coranique de la guerre

Il n’y a pas ici place pour une discussion détaillée. Il est toutefois nécessaire de prêter attention à quelques passages particulièrement importants du Coran :

« L’autorisation de prendre les armes a été donnée à ceux contre qui la guerre est menée, parce qu’ils ont été opprimés. Dieu a pleinement le pouvoir de les secourir. Ils ont été expulsés de leurs maisons sans aucune justification, uniquement parce qu’ils disaient : “Dieu est notre seul Seigneur.” Si Dieu, par cette permission de combattre, n’écartait pas certains hommes — chefs de la corruption et de l’égarement — du pouvoir au moyen d’autres hommes — porte-étendards de l’édification et de la réforme —, les ermitages, les églises chrétiennes, les lieux de culte juifs et les mosquées des musulmans, où le nom de Dieu est abondamment invoqué, seraient détruits sous l’effet de la domination croissante des forces du mal. Dieu ne secourra que ceux qui œuvrent à Sa cause. Certes, Dieu est parfaitement capable et victorieux pour les secourir. Ce sont ceux qui, si Nous leur donnons le pouvoir sur terre, accompliront la prière, s’acquitteront de la zakat, ordonneront le bien et interdiront le mal. Et à Dieu appartient l’issue finale de toute chose. » (Le Pèlerinage, 39-41)

« Combattez dans le chemin de Dieu — pour mettre en œuvre et préserver Ses prescriptions justes — ceux qui vous combattent. Mais ne commettez pas d’excès. [Il n’est pas possible ici de développer l’exégèse en détail. Il est toutefois nécessaire d’en donner au moins une indication : l’interdiction des excès signifie qu’en réprimant les fauteurs de troubles et les anarchistes, il ne faut pas user de la force contre les pacifiques. Deuxièmement, les opérations militaires ne doivent pas dépasser les limites de la nécessité absolue. Troisièmement, pendant la guerre, il faut respecter les règles morales de l’islam et le droit de la guerre]. »

Dieu n’aime pas ceux qui commettent des excès. Tuez-les où que vous les trouviez et chassez-les des lieux d’où ils vous ont chassés, car la fitna — la résistance et l’obstruction à l’établissement de la vérité et de la justice — est pire que le meurtre. Ne les combattez pas auprès de la Mosquée sacrée, sauf s’ils vous y combattent en violant son caractère sacré ; alors, combattez-les. S’ils vous y livrent effectivement combat, combattez-les sans hésitation ni réserve. Telle est la rétribution appropriée de ces mécréants, ennemis de la révolution islamique. S’ils cessent ensuite, Dieu est certes Pardonneur et Miséricordieux. Sinon, combattez-les jusqu’à ce que tous les obstacles à l’établissement de la loi islamique soient supprimés et que tout le système de vie se conforme à la loi de Dieu. Mais s’ils cessent de faire obstacle, aucune autre mesure ne sera prise contre eux. Il en va autrement pour les injustes. » (La Vache, 190-193)

« Qu’avez-vous donc à ne pas combattre dans le sentier d’Allah et surtout pour protéger de l’oppression ces hommes, ces femmes et ces enfants sans défense qui prient ainsi : “Ô notre Seigneur, fais-nous sortir de cette cité dont les habitants sont injustes. Désigne pour nous, de Ta part, un protecteur, et désigne pour nous, de Ta part, un auxiliaire.” » (Sourate An-Nisâ’ : 75)

« Ensuite, s’ils rompent le pacte après l’avoir conclu et raillent votre religion — démontrant ainsi qu’ils sont déterminés à conspirer — alors combattez les chefs de ces forces hostiles à l’islam. À leurs yeux, leurs pactes et leurs engagements n’ont aucune valeur. Peut-être cesseront-ils. Ne combattrez-vous pas ceux qui violent leurs pactes, complotent pour expulser le Messager (de Médine) et vous ont attaqués les premiers ? » (Sourate At-Tawbah : 12)

« Si vous ne partez pas au combat (pour le djihad), Allah vous infligera un châtiment douloureux et vous remplacera par un autre peuple auquel vous ne pourrez nuire en rien. Allah est capable de toute chose. » (Sourate At-Tawbah : 39)

Le Coran contient encore de nombreux versets importants, dignes d’être étudiés, au sujet de la théorie islamique du djihad et de la politique militaire suivie par le Messager (s.a.s.). Mais, parmi eux, je n’ai cité que ceux qui sont parfaitement clairs et dont on ne peut tirer que les principes fondamentaux. Les points exposés dans ces versets sont les suivants :

1. Dans l’ensemble, les musulmans subissaient des persécutions depuis des années, et le dernier coup de l’oppression collective leur fut porté lorsque le Messager (s.a.s.) et ses Compagnons furent expulsés de La Mecque. Dès le début, l’adversaire avait adopté une conduite oppressive, car il ne voulait même pas laisser la société musulmane subsister. Il ne voulait pas permettre aux hommes sincères d’accepter Allah comme Seigneur et Maître, puis de bâtir leur vie conformément à Ses commandements. Il les avait privés de la liberté et du droit d’avoir des croyances et des opinions, d’exprimer une pensée indépendante, d’appeler les gens à la vérité et de fonder une organisation. Pendant plusieurs années consécutives, il avait rendu la vie insupportable, dans leur propre patrie, à ces musulmans révolutionnaires innocents, courtois, pacifiques et patients, en leur infligeant sans relâche de violentes attaques barbares.

2. L’islam accorde à ses adversaires la plus grande possibilité de comprendre son message et de modifier leur comportement ; c’est précisément pour leur offrir cette possibilité qu’il fait traverser à ses adeptes une longue période de patience et de tolérance. Mais il ne peut jamais accepter que ses adeptes patients demeurent éternellement opprimés et persécutés, tandis qu’ils ne feraient qu’accroître l’arrogance et l’orgueil des oppresseurs. L’objectif de l’islam n’est pas de fournir des proies faciles à quelques bêtes humaines féroces et de les entretenir au sein de la société. Il forme les patients afin qu’ils renversent les tyrans et ouvrent à l’humanité la voie de la libération.

3. Éradiquer les forces destructrices qui persécutent, oppriment, exercent la tyrannie et exploitent constitue, sur les plans social et culturel, une tâche absolument nécessaire et d’une importance capitale. En effet, si ces groupes anarchiques ne sont pas écartés du pouvoir et de l’autorité par la force, et s’ils obtiennent toute latitude pour agir durablement, toutes les valeurs d’honnêteté, de justice, d’amour de la paix et de dévotion à Allah finiront nécessairement par être détruites.

4. L’idéologie révolutionnaire de l’islam veut, lorsque cela est nécessaire, recourir à la force des armes pour arracher le pouvoir des mains de ceux qui soutiennent le désordre, l’ignorance, les mauvaises actions, la corruption, l’injustice et l’oppression. Ensuite, elle veut confier le pouvoir à ceux qui établiront l’obéissance à Allah ainsi que le système de la prière et de la zakat, favoriseront et développeront l’honnêteté et la justice, et résisteront à l’injustice et au mensonge.

5. « Combattez ceux qui vous combattent » ne signifie pas qu’il faille attendre que les ennemis vous attaquent pour prendre des mesures défensives. Ce qui est indiqué ici, c’est qu’il n’est pas nécessaire de poursuivre activement, parmi les ennemis de l’islam, ceux qui ne s’opposent pas activement et ne résistent pas. En revanche, contre ceux qui entravent constamment vos activités et qui, en vous attaquant, s’efforcent de détruire votre société et votre organisation étatique, il n’y a d’autre choix que de prendre les armes. Il n’est pas nécessaire d’attendre le moment où ils attaqueront effectivement l’État islamique. Au contraire, partout où l’occasion se présente de les maîtriser, ils peuvent y être éliminés. Une raison claire et irréfutable a également été donnée à l’appui de cette position : l’effusion de sang n’est certes pas une bonne action en soi. Toutefois, mener des activités destructrices contre le mouvement, l’organisation, la société et l’État islamiques, provoquer des troubles et des émeutes, et instaurer des blocus et des résistances constituent des injustices bien plus graves. Si l’on permet aux ennemis de l’islam de poursuivre ces agissements, ils finiront par déraciner l’islam lui-même. Il est donc indispensable d’entreprendre le jihad armé et de prendre des mesures actives afin d’éviter une injustice plus grande. Cette lutte armée doit être menée avec toutes les forces disponibles jusqu’à l’élimination complète de ceux qui créent des obstacles et des blocus sur le chemin de la vérité et de la justice, et jusqu’à l’établissement de la religion complète d’Allah dans tous les domaines de la vie.

6. D’une part, il a été strictement ordonné de respecter dûment les lieux, les temps et les rites sacrés de la religion ; mais, d’autre part, les musulmans ont également été préservés de cette conception erronée de la piété selon laquelle, même si les ennemis foulent aux pieds le respect et la dignité de toutes ces choses sacrées et continuent d’égorger les musulmans, ceux-ci ne doivent pas même pousser un cri et doivent continuer à se laisser égorger sans résistance, en accordant la priorité à l’obligation de respecter la dignité des lieux et des mois interdits et sacrés. Il a été dit que s’ils attaquent en violant la dignité d’un lieu ou d’un temps, cette attaque doit être repoussée avec toutes les forces disponibles.

7. La responsabilité religieuse et morale des musulmans n’a pas été limitée à la protection de leurs propres vies, biens et honneur ; si, dans une autre région, des personnes faibles et sans défense sont écrasées par la persécution et cherchent désespérément à être libérées de l’emprise des oppresseurs, il incombe au gouvernement islamique de répondre à leur appel. Autrement dit, la puissance islamique a été chargée de libérer et de sauver l’ensemble de l’humanité. Sa responsabilité la plus vaste et fondamentale est de préserver les meilleures valeurs de la religion et de la civilisation.

8. Conclure un traité pour éliminer l’oppression et l’injustice constitue également un moyen pacifique. Le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) a lui aussi pleinement utilisé ce moyen. Mais le Coran a donné, au sujet de ceux qui rompent les traités et les engagements, l’ordre strict de les châtier par la force. En particulier, ceux qui, après avoir rompu leurs engagements, complotent pour détruire le centre islamique, renverser le système ou l’administration établis, détruire l’ordre existant et provoquer l’anarchie, et qui lancent les premières provocations, doivent être considérés comme ayant déclaré la guerre par chacun de ces actes, même s’ils n’ont pas déclaré ouvertement la guerre ; on ne doit pas les laisser agir sans résistance.

9. À cet égard, il a été particulièrement demandé au gouvernement musulman de prêter attention au fait que le véritable objectif de l’action militaire n’est pas de tuer ou de blesser la population civile innocente et désarmée, mais d’éliminer les principaux instigateurs des forces opposées à la révolution islamique et des forces mécréantes.

10. On a mis en garde contre les conséquences terribles de la négligence et de l’indifférence dans l’accomplissement de l’obligation du jihad en déclarant que, si vous vous montrez indifférents au jihad, votre État, votre gouvernement et votre pouvoir seront tous détruits. Si vous n’avancez pas courageusement, vos adversaires fondront sur vous, vous chasseront et vous piétineront pour instaurer leur propre domination. Alors, vous resterez à les regarder d’un air hébété, sans même pouvoir pousser un cri. Réfléchissez au châtiment douloureux que vous devrez subir dans une telle situation.

La nature des guerres et des conflits islamiques

À la lumière de l’exposé précédent, il est impossible de comprendre la nature et le caractère des guerres et des conflits qui ont opposé les organisateurs de la révolution islamique aux ennemis de cette révolution sans bien comprendre la théorie islamique du jihad. L’idée essentielle à comprendre est que deux forces historiques de l’Arabie étaient engagées dans une guerre l’une contre l’autre. L’une de ces forces voulait libérer le peuple de la domination jahilite, injuste et tyrannique, et instaurer une ère nouvelle de paix, de sécurité et de justice. L’autre force, au contraire, s’acharnait à anéantir le mouvement islamique afin de maintenir la société jahilite traditionnelle telle qu’elle était. Il n’était possible ni de parvenir à un compromis ou à un accord durable entre leurs idéaux et leurs objectifs, ni d’instaurer une quelconque coexistence entre les deux parties par des arrangements ou des transactions. La situation était telle que : « Soit vous restez, soit nous resterons. » Ou, selon un proverbe anglais bien connu, on pourrait aussi dire : « Tue-le le premier, sinon il te tuera. » La situation ressemblait en grande partie à celle d’un agriculteur laborieux qui, après avoir cultivé avec beaucoup d’efforts une terre en friche, y avait aménagé un verger. Une forêt se trouvait à proximité. Des bêtes sauvages en sortaient et menaçaient de détruire le verger. Dans ces conditions, s’il ne prenait aucune mesure contre les bêtes sauvages, son verger serait ravagé. Et s’il voulait protéger son verger, il devait nécessairement se montrer impitoyable envers ces bêtes. Chaque fois qu’une révolution totale s’est produite dans l’histoire, la création d’une situation intransigeante de ce genre est devenue inévitable. Une fois ce point bien compris, il n’est plus nécessaire de s’engager dans la controverse visant à déterminer si les guerres islamiques étaient ou non défensives. La voie est également fermée à la propagande insensée selon laquelle les musulmans auraient contraint les gens à embrasser l’islam par l’épée. Il n’est même plus nécessaire d’examiner séparément chaque bataille pour en identifier les causes immédiates et de rassurer ceux qui se livrent sciemment à la propagande en leur affirmant que le gouvernement islamique avait été contraint de mener cette guerre, faute d’autre choix. Cette responsabilité fondamentale incombe précisément à la partie adverse.

Aujourd’hui, lorsque nous constatons que certains de nos éminents prédécesseurs se sont donné beaucoup de mal pour examiner les causes de diverses guerres, notamment celle de Badr, et pour en dresser un tableau particulier de la situation, nous ne cessons de nous demander pourquoi ces analystes si minutieux n’ont pas compris une vérité aussi simple et évidente, qui aurait suffi à être énoncée une seule fois pour régler définitivement la question, sans qu’il soit besoin d’aucune autre explication ni analyse. À la lecture de leurs précieux ouvrages consacrés à la biographie du Prophète, on a l’impression que le droit de rendre le jugement définitif sur ce qui fut ou ne fut pas la véritable cause revient aux Occidentaux. Comme si nous n’avions d’autre droit que de présenter notre défense devant leur tribunal, et rien de plus. Nous voulons changer cette manière de juger et de raisonner. La compétence suprême et définitive pour comprendre et expliquer notre religion, notre histoire et la biographie de notre Prophète nous appartient, et à personne d’autre. Les critères et les normes de réflexion et de jugement que notre religion et notre Messager nous ont donnés constituent la meilleure référence pour comprendre toute chose. Nous sommes les mieux habilités à évaluer notre propre situation. Qu’ils viennent de l’Ouest, du Nord, du Sud ou de toute autre direction, ces gens ne sont pas en position de nous enseigner notre religion et notre histoire. C’est plutôt auprès de nous qu’ils devraient apprendre le sens des éléments de notre religion et de notre histoire. Il nous incombe à nous seuls d’analyser la portée des actes de notre passé et d’expliquer le sens de notre terminologie, et non à quelqu’un d’autre. Pour évaluer notre religion, notre histoire et la vie de notre Prophète, les critères élaborés par l’ancienne Église chrétienne ou par la civilisation matérialiste moderne ne sont pas acceptables pour nous. Nous ne sommes pas disposés à soumettre notre histoire et notre héritage à l’examen de ces critères invalides.

 

La nature des activités militaires de Médine

Les activités militaires de l’État islamique ne peuvent être considérées comme un affrontement entre deux empires ni comme un conflit entre deux factions religieuses. Il n’y avait ici aucun projet de conquête du monde à la manière d’Alexandre ou de Napoléon, pas plus qu’il n’y avait l’ambition d’établir des colonies en privant de leur indépendance des pays indépendants tels que la Hollande, la France et l’Angleterre. Le conflit opposait des gens d’un même pays et d’une même nation : les uns se dépensaient sincèrement pour mettre en œuvre un programme déterminé visant à reconstruire la nation, tandis que les autres s’employaient à anéantir son existence dans le but de faire échouer ce projet. Contre cette révolution, la plus pure, la plus irréprochable et la plus juste de l’histoire, les Quraychites, les Juifs et les tribus bédouines, emportés par le flot d’un aveugle fanatisme purement négatif, commirent les pires méfaits, crimes et complots, allant jusqu’à conspirer pour assassiner ses membres. Après avoir mené pendant de longues années des actions obstinées, il ne leur restait plus qu’une seule étape : entrer ouvertement dans l’arène par une agression armée et, si possible, mettre définitivement fin à ce conflit. Les Quraychites marchèrent en tête, les autres les suivant. Mais, en fin de compte, ce fut leur propre existence qui fut anéantie. Ces guerres ressemblent, en grande partie sinon en tous points, aux affrontements qui eurent lieu en Russie depuis la révolution de février jusqu’avant la révolution d’octobre, ou, au nom de la Révolution française, entre royalistes et révolutionnaires. On pourrait également les comparer à la guerre civile américaine. Les guerres de La Mecque et de Médine furent essentiellement une forme de guerre civile. La première cause de cette guerre civile était que, d’un côté, le Messager (s.a.s.) avait abandonné l’imitation aveugle du système de l’ignorance ancestrale et adopté, sur ordre d’Allah, une voie d’action juste ; de l’autre, les Quraychites ne voulaient pas le laisser agir en exerçant librement sa conscience et ses opinions. Les chefs de l’ignorance voulaient, par la force et la violence, priver les jeunes de leurs opinions et de leurs convictions libres, auxquelles leur conscience éveillée les conduisait. Or cette conscience éveillée était résolue à obtenir son droit naturel et à l’accorder aux autres.

La nature des activités militaires menées durant les dix années de l’État islamique primitif de Médine apparaît clairement lorsqu’on examine les statistiques des pertes humaines. Il faut bien admettre que le Messager (s.a.s.) suivit une politique visant à réduire le plus possible l’effusion de sang. Avec un nombre infime de pertes, il fonda un État s’étendant sur un million de miles carrés. Jusqu’à l’aboutissement final de la révolution, 255 musulmans furent martyrisés et 759 mécréants furent tués au total. (Rahmatul-lil-‘Alamin, Qadi Sulayman Mansurpuri, tome II, p. 265.) Il ne fallut tuer que 750 adversaires pour ouvrir la voie au bien-être de centaines de millions de personnes. Ceux qui fabriquent des calomnies devraient examiner leurs propres conceptions à la lumière de ces statistiques et dans le contexte de l’histoire. Si ces guerres avaient été menées dans le but de propager une religion, on n’y aurait pas seulement commis des atrocités aussi abominables que celles des Juifs et des chrétiens ; on aurait tué dans chaque guerre un nombre bien plus grand de personnes. Si le Messager (s.a.s.) était entré en guerre avec l’ambition de conquérir le monde, il aurait pu, comme les grands chefs militaires qui ont fait couler sans compter des fleuves de sang, faire couler un flot de sang dans les déserts d’Arabie. Même s’il s’était agi d’un affrontement entre deux États rivaux, les pertes auraient été beaucoup plus nombreuses. De même, alors qu’il y eut 6 564 prisonniers de guerre, seuls deux d’entre eux furent condamnés à mort pour leurs crimes établis. Au total, 6 347 prisonniers furent libérés. L’auteur de Rahmatul-lil-‘Alamin a déclaré, après de longues recherches, que le sort de seulement 215 prisonniers n’était pas connu avec certitude. Il sera peut-être établi ultérieurement. Il est très probable qu’ils aient embrassé l’islam et se soient fondus dans la société musulmane. En réalité, à Médine, une société et un État islamiques en plein essor furent confrontés à des obstacles internes, et un conflit éclata entre les habitants apparentés d’un même territoire. Le règlement intervint en très peu de temps, au terme de trois ou quatre grandes batailles et au prix de pertes humaines très limitées. En réalité, ce règlement s’opérait dans le cadre beaucoup plus vaste de l’opinion publique.

Il est intéressant de se demander si cela aurait été possible avec un autre chef militaire à la place du Messager (s.a.s.) : aurait-il donné à ses soldats, sur le champ de Badr, l’ordre de ne pas tuer les guerriers des Banû Hâshim, puisqu’ils n’étaient pas venus volontairement mais sous la contrainte, de ne pas tuer al-‘Abbâs ibn ‘Abd al-Muttalib et de ne pas tuer Abû al-Bukhtarî ibn Hishâm ? (Abû al-Bukhtarî fut tué par erreur.) Peut-on imaginer que le gouverneur victorieux de Médine, bouleversé par les souffrances des prisonniers de Badr, n’arrivait pas à dormir et se rendait, dans l’obscurité de la nuit, pour desserrer leurs liens ? N’est-il pas stupéfiant qu’en pleine guerre, il ait répondu à la demande des habitants de La Mecque, fait libérer depuis al-Yamâma un convoi de céréales bloqué et l’ait envoyé à La Mecque, tout en envoyant de ses propres deniers cinq cents pièces d’or supplémentaires aux Mecquois frappés par la famine ? De plus, le jour de la conquête de La Mecque, si l’homme dont l’étendard de victoire flottait dans le ciel avait été quelqu’un d’autre que Muhammad (s.a.s.), et si son objectif avait été autre que la victoire de l’islam, aurait-il pu oublier la sombre et déchirante histoire de quinze ou vingt années de persécutions barbares et proclamer : « Aujourd’hui, aucun reproche ne vous sera fait ; allez, vous êtes libres » ? Jamais. Avec un autre homme, les ruelles de La Mecque auraient débordé du sang des Quraychites.

En réalité, le Messager (s.a.s.) a dû entrer dans l’arène de la guerre malgré lui. Car cette voie passait par le champ du martyre. Mais au lieu de conquérir des territoires, il voulait conquérir les cœurs des hommes. Plutôt que de soumettre leurs corps par l’épée, il voulait gagner leurs esprits par la raison et leurs cœurs par une belle disposition naturelle. Son véritable combat se déroulait sur le terrain de l’opinion publique. Sur ce terrain, ses ennemis furent continuellement vaincus. En vérité, le combat dans lequel le Messager (s.a.s.) dut s’engager contre les ennemis de la révolution islamique ne fut qu’une très petite partie de la lutte armée.

La stratégie militaire du Messager (s.a.s.)

L’essentiel de la stratégie militaire du Messager (s.a.s.) consistait à donner la priorité à l’impuissance de l’ennemi plutôt qu’à faire couler son sang, jusqu’à ce qu’il coopère ou renonce à résister. Le Dr Hamidullah Siddiqi, éminent chercheur du sous-continent ayant analysé divers aspects de la noble vie du Messager (s.a.s.), a décrit ainsi sa stratégie militaire :

« En réalité, le Messager d’Allah (s.a.s.) préférait contraindre l’ennemi plutôt que le détruire. » (Ahde Nabawi ke Maidanha-e Jang, p. 44)

Ailleurs, il écrit :

« L’objectif de la politique du Messager (s.a.s.) n’était pas de détruire les Quraychites, mais de les rendre incapables et vaincus tout en les laissant entièrement intacts. » (Ahde Nabawi Mein Nizame Hukmaran, p. 249)

En exposant en détail les tactiques employées par le Messager (s.a.s.) et en analysant le déroulement des événements, l’auteur a parfaitement établi la justesse de cette opinion. Dans le cadre de cette stratégie, le Messager (s.a.s.) adopta les mesures concrètes suivantes :

« Il a rapidement développé ses forces de défense sous les rapports des effectifs, de l’organisation, de l’effort, de la préparation militaire et de la formation morale ; puis il les a maintenues constamment actives comme une machine, et grâce à elles, il a tenu ses adversaires dans la peur et la terreur.

En bloquant les routes commerciales des habitants de La Mecque, il les a paralysés.

Par des ententes et la conclusion de traités, il a progressivement détaché diverses tribus de leurs ennemis pour les rallier à lui.

Pour ses expéditions militaires, il a employé toutes sortes de stratégies. Tantôt, il recourait à l’attaque surprise, sans laisser à l’ennemi le temps de se préparer (comme lors de la conquête de La Mecque). Tantôt, il empruntait une voie inattendue et plongeait ses adversaires dans la confusion en gardant secrète la destination de l’expédition (comme lors de la bataille des Banû al-Mustaliq). Tantôt, il préparait à l’avance le plan de bataille à son avantage (comme lors de la bataille de Badr) ; et tantôt, il adoptait une nouvelle tactique défensive dont l’ennemi n’avait aucune expérience préalable (comme lors de la bataille du Fossé).

L’ensemble du système défensif de l’État de Médine pendant dix années constitue un exemple manifeste du principe fondamental mentionné plus haut. De plus, lorsque nous y associons la vision magnanime et généreuse du Messager d’Allah, qui n’était pas animée par un esprit de conquérant, mais par une inspiration missionnaire, et qui représentait, au lieu de la colère et de l’hostilité d’un chef militaire envahisseur, la profonde bienveillance et la compassion d’un guide spirituel, les objections et les accusations formulées de divers côtés paraissent totalement dépourvues de fondement. Pourtant, pour les réfuter, les Occidentalisés ont entrepris de déformer le cours entier des événements. Nous évoquons quelques faits afin d’exprimer l’attitude de réforme et de correction de l’humanité qui animait le cœur du Messager d’Allah.

Lorsque l’oppression et les persécutions atteignirent leur paroxysme à La Mecque et que l’hostilité des Quraysh prit une forme extrêmement agressive, les deux principaux instigateurs de cette terreur et de cette violence infernales étaient Abu Jahl et Umar ibn al-Khattab. Aucun homme politique mondain n’aurait pu, face à des ennemis aussi acharnés, ne pas nourrir une profonde colère et ne pas souhaiter secrètement leur destruction. Pourtant, bien qu’il fût sans cesse consumé par le feu de leur violence, le Messager d’Allah priait d’une voix suppliante afin qu’Allah accorde à au moins l’un de ces deux hommes la grâce d’embrasser l’islam. Cette prière prouve que cet ami de l’humanité accordait la priorité à la réforme de ses ennemis plutôt qu’à leur destruction et continuait jusqu’au dernier moment à espérer le meilleur à leur sujet. Sa prière fut exaucée par la conversion de Umar à l’islam.

Le deuxième événement est celui où le Messager fut humilié et blessé par les habitants de Taïf pour avoir voulu leur bien. On ne peut rien attendre d’autre, dans une telle situation, d’un porte-drapeau d’une politique mondaine : son cœur se serait fermé à jamais à leur égard et, s’il l’avait pu, il aurait immédiatement renversé toute la ville. Sinon, il serait resté toute sa vie irrité et furieux contre eux et, dès la première occasion de prendre le pouvoir, il aurait détruit une ville aussi barbare. Profondément affligé par ces persécutions de Taïf, l’un des compagnons du Messager raisonna précisément de cette manière et lui dit : « Maudis ces hommes semblables à des bêtes sauvages. » Même Jibrîl, afin de mettre à l’épreuve son attitude secrète, lui annonça que, s’il lui en donnait le signal, les anges des montagnes étaient prêts à écraser La Mecque et Taïf entre les montagnes. Mais le Messager d’Allah répondit : « Non, ils suivent le mauvais chemin par ignorance. Même s’ils n’ont pas la foi, leurs descendants accepteront l’appel de la vérité et se soumettront à l’Unique Dieu. »

Le troisième événement se déroule sur le champ de bataille d’Uhud. Lorsque les musulmans subirent une défaite de la part d’Allah, comme signe d’avertissement en raison de certaines erreurs, et que le Messager d’Allah lui-même fut grièvement blessé, une atmosphère d’extrême amertume s’installa. Dans cette situation, certains compagnons, manifestement à juste titre bouleversés, demandèrent au Messager d’Allah de prier Allah contre les polythéistes afin que la malédiction divine s’abatte sur eux. Il répondit : « Je n’ai pas été envoyé comme celui qui maudit. J’ai été envoyé comme messager et annonciateur de bonnes nouvelles. » Puis il pria pour ses ennemis : « Ô Allah ! Guide vers le droit chemin les membres de mon peuple, car ils ne savent pas. » Autrement dit, même après avoir reçu coup sur coup des blessures de la part des Quraysh, il désirait ardemment qu’ils ne soient pas détruits. Au contraire, même en temps de guerre, il continuait à proclamer son souhait de les voir accéder à la guidance.

Lors de l’expédition de Khaybar, pour la conquête de la forteresse de Qamus, le Messager d’Allah donna un étendard particulier à Ali et lui dit :

« Ô Ali, si une seule personne trouve la bonne direction grâce à toi, ce sera pour toi un immense bienfait. »

Autrement dit, l’objectif essentiel n’est pas d’infliger des dommages physiques à l’ennemi ni de verser le sang, mais de faire naître autant que possible un changement dans les esprits et les cœurs des gens, afin qu’ils adoptent un nouveau mode de vie : c’est cela qui prime.

Nous n’avons retenu ces quelques événements qu’à titre d’exemples ; autrement, les preuves ne manquent pas pour mettre clairement en évidence la conception fondamentale du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Les gens belliqueux sont généralement très impatients et colériques. En revanche, nous voyons le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui), l’ami de l’humanité, comme un homme extrêmement calme, résolu et ambitieux. Dans sa politique, ce ne sont pas l’usage de la force, mais la stratégie et la bienveillance qui sont à l’œuvre. Quelle preuve miraculeuse plus éclatante de son habileté et de sa clairvoyance politiques que le fait qu’immédiatement après son arrivée à Médine, il ait fondé les bases de l’État islamique en dialoguant avec des personnes de tous les niveaux ? Il est probablement impossible de trouver dans toute l’histoire de l’humanité un autre exemple d’établissement d’un État sur la base d’une idéologie révolutionnaire sans qu’une seule goutte de sang ait été versée. Ce fut la seule véritable révolution sans effusion de sang, à la racine de laquelle pas une goutte de sang humain ne fut versée et où aucun cadavre ne tomba. Un événement aussi stupéfiant reflète une caractéristique extraordinaire de la prophétie elle-même.

Il ne faut pas non plus oublier que toutes les activités militaires de l’État islamique furent dirigées contre les Quraychites et les tribus juives, qui l’avaient contraint à entrer dans la guerre. Tous les autres Arabes, en dehors des Quraychites et des Juifs, vaquaient à leurs occupations dans leur vie ordinaire. À l’exception de quelques zones limitées, il n’y eut de guerre nulle part en Arabie. Au contraire, la population arabe en général observait silencieusement les objectifs, le caractère et la puissance politique des deux forces. Lorsque la puissance musulmane eut prouvé sa supériorité à tous égards, des délégations de différentes régions et tribus vinrent accepter l’islam. Aucun observateur réfléchi n’a pu manquer de remarquer non plus que toutes les grandes batailles — Badr, Uhud et la bataille du Fossé — furent livrées autour de Médine par les ennemis eux-mêmes, qui étaient les agresseurs. Ce sont donc eux qui contraignirent le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) à soumettre les sources de leur puissance. C’est pourquoi une seule expédition décisive fut menée depuis Médine afin d’affaiblir la puissance des Quraychites et de leurs vassaux ; puis, après la conquête de La Mecque, les batailles de Hunayn et de Taïf anéantirent complètement la puissance de l’adversaire. Quant aux centres de puissance des Juifs, ils furent également éliminés avec un minimum de pertes humaines.

Un vaste malentendu

En raison de la longue liste d’expéditions militaires que l’on trouve dans les ouvrages de hadith, de sîra et d’histoire sous les noms de « ghazwa » et de « sariyya », beaucoup de musulmans eux-mêmes, sans parler des non-musulmans, sont victimes d’un grave malentendu. Or « ghazwa » et « sariyya » sont des termes techniques propres aux ouvrages de hadith et de maghazi (l’histoire militaire de l’islam). Chacun de ces deux termes possède une signification distincte et précise. Chaque fois qu’un détachement militaire — même composé de seulement deux hommes — était envoyé pour diverses raisons, telles qu’une expédition défensive, une patrouille ou une mission de garde, la répression de rebelles et de criminels, la diffusion de l’enseignement et de l’appel à l’islam, ou la conclusion d’un traité, il était appelé une « sariyya ». Quant au détachement auquel le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) participait lui-même, il était appelé une « ghazwa ». Que ces détachements aient effectivement été engagés dans un affrontement ou dans toute autre activité, ou qu’ils ne l’aient pas été, ils étaient dans les deux cas appelés sariyya ou ghazwa. Si l’on écarte les opérations de moindre importance, il ne reste que quelques grandes expéditions militaires notables : Badr, Uhud, les Coalisés ou le Fossé, Khaybar et La Mecque, y compris Hunayn. Il convient de préciser que le « Jaysh al-Usra » (« l’expédition difficile ») envoyé à Tabuk et dans les régions voisines avait pour seule raison la crainte d’une attaque de la part du gouvernement étranger de Syrie, et sa nature était entièrement différente. Je vais maintenant examiner brièvement ces expéditions militaires.

La première question qui se pose est de savoir comment le conflit a commencé. Pour y répondre, j’examinerai d’abord la position et le rôle des deux camps.

La mentalité agressive des Quraychites

La mentalité des Quraychites se révèle d’elle-même à travers un événement. Lorsqu’ils complotèrent pour assassiner collectivement le Messager d’Allah (PSL), les dirigeants de La Mecque exprimèrent ouvertement leur état d’esprit au cours de leurs délibérations. Une proposition fut faite : enfermer le Messager d’Allah (PSL) dans une prison de fer, dont la porte serait verrouillée, afin qu’il y meure à force de se débattre. En entendant cette proposition, un vieil homme venu du Najd — le cheikh najdite — déclara : « Si vous l’emprisonnez, son appel se répandra jusqu’aux horizons lointains en franchissant les portes closes de la prison de fer, et il exercera son influence sur ses compagnons. Il ne serait même pas étonnant qu’ils parviennent à le faire sortir. Ensuite, devenus plus nombreux que vous, ils vous vaincraient. » Une autre proposition fut formulée : « Nous chasserons Muhammad (PSL) du pays. Où ira-t-il et où demeurera-t-il après son expulsion ? Qu’avons-nous à faire de cela ? Il nous suffit qu’il disparaisse de notre vue ; nous n’aurons plus qu’à normaliser nos relations et à préserver notre entente mutuelle. » (Sîra d’Ibn Hichâm, tome 2, p. 94) L’analyse du cheikh najdite pour rejeter cette proposition était extrêmement importante, et elle fut acceptée par l’assemblée. Le cheikh najdite dit :

« Non, par Allah, cela ne vous est absolument pas profitable. Ne voyez-vous donc pas la douceur et l’élégance de son langage, grâce auxquelles il enracine son influence dans le cœur du peuple ? Par Allah, si vous faites cela, vous ne vous libérerez en aucune manière de son emprise. Il peut trouver refuge auprès de n’importe quelle tribu d’Arabie, puis exercer son influence sur les gens par ses paroles ; ceux-ci pourraient devenir ses disciples. Accompagné de ces disciples, il pourrait fondre sur vous, entrer dans vos localités, vous arracher le pouvoir et vous traiter comme bon lui semblerait. Adoptez donc une autre stratégie. » (Sîra d’Ibn Hichâm, tome 2, p. 94)

À la lecture de ces paroles du cheikh najdite, on peut deviner combien il était habile et rusé. Il ne s’était nullement trompé dans sa compréhension de la personnalité du Messager d’Allah (PSL). Ces discussions montrent également clairement que, forts de treize années d’expérience, les notables de La Mecque avaient commencé à considérer la personnalité, le tempérament, le message et la noblesse morale du Messager d’Allah (PSL) comme un danger politique particulier et une menace redoutable. Leur arrogance était alors arrivée à un tel point qu’ils n’étaient pas prêts à tolérer que ce libérateur de l’humanité puisse rester en vie sur quelque territoire de la terre que ce soit et poursuivre sa mission de prédication quelque part. Sinon, ils savaient qu’un jour ils devraient rendre compte des persécutions qu’ils avaient infligées et du crime consistant à avoir chassé les jeunes musulmans de leurs maisons. Ensuite, la manière dont ils se mirent d’accord pour assassiner le Messager d’Allah (PSL), puis la course effrénée menée pour le capturer après qu’il eut réussi à s’échapper, ainsi que la récompense considérable promise, prouvent de façon irréfutable que, s’ils en avaient eu la possibilité, ils n’auraient voulu lui laisser aucune occasion de vivre, pas même un instant. Son existence était devenue une menace pour eux et sa vie, un défi qui leur était lancé. Il n’y avait aucune raison pour que le Messager d’Allah (PSL) ne prenne pas immédiatement connaissance de cette attitude des Quraychites.

Remontons encore un peu dans le passé de cet événement. Lors de la seconde allégeance d’al-Aqaba, le vénérable Abbas avait averti les Ansar en ces termes : « Si vous pouvez faire aboutir l’objectif pour lequel vous invitez le Messager d’Allah (PSL), et si vous pouvez faire face à l’opposition qui lui sera faite, alors il sera juste d’assumer la lourde responsabilité que vous avez acceptée. » De plus, ces paroles inaugurales de l’énoncé de cette allégeance étaient très significatives : « Vous me protégerez comme vous protégez vos enfants et les membres de votre famille. » La réponse des Ansar mérite ensuite d’être relevée : « Soyez certain que nous sommes des gens de guerre. » Puis ils posèrent cette question : « À cause de vous, nombre de nos pactes seront annulés. Après cela, ne risque-t-il pas d’arriver que nous endurions toutes ces épreuves pour vous, que vous remportiez la victoire, puis que vous nous quittiez pour retourner auprès de votre propre famille ? » La garantie donnée par le Messager d’Allah (PSL) — « Je suis des vôtres et vous êtes des miens » — était très significative. De même, l’avertissement profond adressé par Abbas ibn Ubada al-Ansari à ses compagnons mérite d’être souligné : « Vous prenez le risque de combattre tous les hommes, blancs et noirs, du monde entier. Prenez garde qu’après avoir vu une grande partie de vos biens détruits et les notables de vos tribus tués, vous ne livriez pas le Messager à ses ennemis. Réfléchissez bien à tout cela et prenez votre décision dès maintenant. »

La portée de ces échanges est la suivante : compte tenu de la situation créée par les Quraychites, non seulement le Messager d’Allah (PSL) et le vénérable Abbas, mais aussi les Ansar venus de régions lointaines avaient parfaitement compris que l’allégeance qu’ils allaient prêter équivalait à une déclaration de guerre.

Un démon écouta en secret les échanges de cette réunion d’allégeance et en informa les Quraychites. Les principaux dirigeants quraychites se rendirent alors les uns après les autres dans les lieux où logeaient les Ansar et leur dirent : « Nous avons appris que vous aviez rencontré Muhammad (PSL) et que vous vouliez l’emmener loin d’ici. Nous avons également appris que vous lui aviez donné votre main et conclu avec lui un pacte pour nous combattre. Pourtant, de toutes les tribus arabes, c’est vous que nous répugnons le plus à combattre. » Autrement dit, si les Ansar faisaient sortir le Messager d’Allah (PSL) de La Mecque et lui accordaient un refuge sûr auprès d’eux, les habitants de La Mecque considéreraient cela comme une déclaration de guerre. Si les habitants de Médine le faisaient réellement, la position des dirigeants quraychites à cet égard était parfaitement claire. Ainsi, une déclaration de guerre fut annoncée à l’avance. Toutefois, certaines personnes n’étaient pas au courant de cet événement. Celles qui le savaient gardèrent l’affaire secrète.

Après le départ de La Mecque des Ansar qui avaient prêté allégeance, les Quraychites se concertèrent à ce sujet. Ils décidèrent finalement qu’il fallait les poursuivre. La caravane de pèlerins de Médine put repartir sans encombre. Cependant, les habitants de La Mecque capturèrent Sa’d ibn Ubada et Mundhir ibn Amr, puis les frappèrent. Cet événement montre lui aussi à quel point il leur était insupportable que le Messager d’Allah (PSL) quitte La Mecque sain et sauf, ainsi que l’ampleur de leur colère envers ceux qui s’étaient engagés à lui offrir un refuge sûr.

Les tentatives des Quraychites pour faire revenir les émigrés d’Abyssinie et, au début, empêcher les émigrés de partir vers Médine montrent également qu’ils ne supportaient pas que le mouvement islamique puisse prendre racine dans un autre territoire. Ils étaient déterminés à faire obstacle à toute possibilité de ce genre.

Tous ces événements rendent évident comme le plein jour que, avant même l’Hégire, les Quraych avaient lancé un défi de guerre à toute puissance qui offrirait refuge au Prophète (paix et salut sur lui) et permettrait au mouvement islamique de porter ses fruits sur son territoire. Les organisateurs de la révolution islamique n’étaient pas assez naïfs pour ignorer ce défi.

Finalement, la nouvelle de cette déclaration de guerre tacite parvint par écrit de La Mecque à Médine, sous la forme d’une lettre conspiratrice. Cette lettre, remise à Abdallah ibn Ubayy, le chef des traîtres de Médine, menaçait tous les Ansar et les Juifs de Médine en ces termes : « Ou bien vous chassez volontairement Muhammad (paix et salut sur lui) de Médine, ou bien nous attaquerons Médine, vous tuerons et ferons de vos femmes des compagnes de plaisir. »

Ensuite, après s’être entendus avec les Juifs, les Quraych déclarèrent directement aux musulmans : « Ne vous réjouissez pas d’avoir pu quitter La Mecque en toute sécurité. Nous viendrons à Médine et vous ferons voir de quel bois nous nous chauffons. »

C’est à cette époque qu’Abou Jahl empêcha Sa‘d ibn Mu‘adh de faire la circumambulation autour de la Kaaba et déclara ouvertement : « Je n’aime pas vous voir mettre les pieds dans l’enceinte de la Kaaba. »

Pourtant, à cette époque, de petites unités armées continuaient de quitter La Mecque afin de commettre des actes de malfaisance et de pillage. Dès que le Prophète (paix et salut sur lui) en fut informé, il se mit à envoyer des groupes de patrouille en riposte. À plusieurs reprises, ces patrouilles médinoises aperçurent ces unités armées mecquoises. Mais celles-ci s’enfuirent dès qu’elles détectèrent la présence des forces musulmanes.

Au treizième mois après l’Hégire, un événement retentissant se produisit. Qardh ibn Jabir al-Fihri vint à Médine, y commit un pillage et emmena les animaux domestiques du Prophète (paix et salut sur lui), les chameaux de l’État ainsi que les bêtes d’autres habitants depuis les pâturages de Médine. Le but évident de cet acte était de montrer : « Même en venant de trois cents miles de distance, nous pouvons piller de cette manière les biens de votre État et les emporter. » (Sîrat Ibn Hichâm, vol. II, p. 238 ; Asahhus-Siyar, p. 125 ; Rahmat lil-‘Alamîn, vol. I, p. 140.)

Le Prophète (paix et salut sur lui) poursuivit lui-même les pillards avec une petite unité armée et nomma Zayd ibn Haritha gouverneur provisoire de Médine. Il les poursuivit jusqu’à la vallée de Safwân, près de Badr, mais ne parvint pas à les rattraper. Cet acte constituait une provocation de l’ennemi qu’il était absolument impossible de tolérer. Les responsables d’un gouvernement qui possèdent tant soit peu de bravoure et de courage, et qui éprouvent le moindre respect et le moindre amour pour leur indépendance et leur patrie, ne peuvent supporter une telle insolence. Même s’il s’agissait d’un pillage, cet acte équivalait, du point de vue politique, à une attaque. Une époque de guerre inévitable et un avenir ensanglanté se profilaient désormais devant Médine.

Si l’attaque de La Mecque contre Médine fut retardée jusqu’à la deuxième année de l’Hégire, c’est pour une raison importante. Si rien ne les en avait empêchés, les Quraych auraient attaqué plus tôt et n’auraient pas laissé au nouvel État islamique de Médine le temps de se préparer à sa défense. Entre La Mecque et Médine se trouvait le territoire de la tribu de Banou Kinana. Les Quraych entretenaient avec celle-ci une inimitié très ancienne. On craignait d’abord que Banou Kinana n’autorise même pas les Quraych à traverser son territoire. Et même si elle les laissait passer, on craignait ensuite qu’elle n’attaque La Mecque en la voyant sans défense. À tout le moins, il existait le risque qu’à un moment critique elle coupe les communications entre La Mecque et les forces quraychites engagées dans l’attaque de Médine. Suraqa ibn Malik al-Madlaji al-Kinani était le chef de cette région intermédiaire. Lorsqu’il apprit que les Quraych ne pouvaient pas attaquer Médine en raison de ces craintes, il se rendit de sa propre initiative à La Mecque et leur promit son soutien. C’est à la suite de cette alliance que la bataille de Badr eut lieu.

Il est donc clair que les Quraychites n’attendaient aucune attaque de la part des musulmans et ne cherchaient pas non plus la moindre occasion de lancer une agression militaire. En eux, l’attitude et la résolution agressives étaient pleinement actives. (Rahmatullil-‘Alamîn)

Le dispositif de défense de Médine

Examinons maintenant la situation de la seconde partie.

Lorsque nous examinons la situation du Prophète ﷺ et de son organisation révolutionnaire, les preuves témoignent de toutes parts que la guerre était pour eux la chose la moins désirée. D’une part, ils formaient un groupe arrivé dans un lieu inconnu, sans foyer ni ressources ; de plus, la moitié de ce groupe, économiquement ruinée, s’efforçait elle-même de se réinstaller. En outre, les organisateurs de la révolution islamique avaient simultanément devant eux la tâche de façonner un nouvel environnement favorable à la révolution islamique, d’établir des liens de fraternité entre les différentes tribus, de leur dispenser une formation morale et psychologique et, surtout, de fonder un nouvel État islamique puis de mettre en place l’administration de tous ses secteurs. Chacun de ces programmes exigeait une attention et un travail soutenus sur une longue période. Un petit groupe entouré de problèmes aussi difficiles ne pouvait jamais souhaiter la guerre. Mais, d’un autre côté, ils portaient une immense mission humanitaire. Assurer le bien-être de tous les êtres humains était leur objectif sacré. Afin d’illuminer toute la civilisation en brandissant le flambeau de la plus grande vérité de la vie — la seigneurie et la souveraineté de l’Unique Allah — ils avaient sacrifié toutes les joies et tous les plaisirs de leur propre vie. Ils avançaient en acquérant les qualités périlleuses et pénibles de la patience et de la préférence accordée à autrui. La grande vérité de l’islam était leur seul capital dans la vie. Ils étaient très peu nombreux, et l’État de Médine était encore tout nouveau. Tout leur avenir était lié à ce capital. L’ardeur naturelle qu’ils entretenaient pour préserver cet État ressemblait à l’empressement et au désir ardent d’une poule qui, voyant un aigle voler dans le ciel, oublie tout et couvre ses poussins de ses plumes et de ses ailes. Même avec leurs corps desséchés et décharnés, ils étaient prêts à affronter les montagnes. Oubliant tout plaisir, toute joie et tout intérêt personnel, ils nourrissaient une passion et une énergie intenses pour briser les ailes de toute force qui regardait d’un mauvais œil le but et la mission de leur vie. Même après être arrivés dans l’air vivifiant et les jardins de Médine, ainsi que dans l’incomparable atmosphère de fraternité qui y régnait, ils ne s’étaient jamais endormis dans l’insouciance, ne serait-ce qu’un instant, en oubliant la douleur de La Mecque et en poussant un soupir de soulagement. Leur regard ne se détournait jamais des épées des puissants de La Mecque, sans aucune garantie quant au moment où ils pourraient devenir les victimes d’une attaque surprise. Ni le Prophète ﷺ ne fit preuve de négligence dans la mise en place de la défense, ni ses compagnons ne manquèrent à leur devoir. Ils n’étaient ni des ascètes ni des ermites, mais des hommes extrêmement avisés et actifs, qui voulaient édifier un monde nouveau. Ces artisans de l’histoire ne manquaient ni de l’intelligence ni de la clairvoyance nécessaires pour répondre à la puissance de leurs adversaires par l’emploi d’une puissance équivalente.

La stratégie défensive du Prophète ﷺ

Voyons maintenant quelles stratégies défensives le Prophète ﷺ a adoptées.

Les Muhajirûn venus à Médine avec le Prophète ﷺ n’étaient pas des hommes qui chercheraient seulement un lieu de paix et de sécurité pour eux-mêmes. Ils n’avaient pas non plus quitté leur patrie pour satisfaire une ambition économique. Au contraire, ils étaient venus pour atteindre un objectif plus élevé et plus noble. Oubliant cet objectif, ils ne s’étaient pas consacrés à assurer leur propre avenir ni à satisfaire des ambitions économiques. Le Prophète ﷺ les avait réinstallés de manière organisée et avait établi entre eux et les Ansar une fraternité sociale et économique. Puis, par l’intermédiaire du centre culturel fondé autour de la mosquée, il les avait intégrés dans un cadre de discipline organisationnelle. Il avait immédiatement commencé à les former sur les plans psychologique, pratique et moral par l’adoration, les exhortations, l’enseignement du Coran et d’autres moyens, et avait développé et étendu cette œuvre avec une rapidité et une promptitude remarquables. Parallèlement, il les avait unifiés au moyen de l’administration de l’État. Ainsi, ces Muhajirûn dépourvus de ressources, unis aux Ansar, devinrent une force invincible, et cette force ne cessa de se renforcer. En d’autres termes, cette force fut préparée en donnant la priorité à la puissance humaine.

Il est ici très important de signaler incidemment une information essentielle. Comme La Mecque, Médine était également un lieu extrêmement favorable du point de vue défensif. De plus, la situation géographique de Médine était si remarquable qu’elle se trouvait juste en face des régions importantes de Syrie et d’Irak. Elle était située au bord de la plus grande route commerciale d’Arabie, à seulement 70 ou 75 miles de la mer. Cette ville constituait une solide forteresse de défense naturelle. Un peu de vigilance, l’union de ses habitants et une stratégie défensive appropriée auraient pu la rendre encore plus puissante. La ville de Médine s’étendait sur une plaine d’environ dix miles de long et dix miles de large, où de petits villages appartenant à diverses tribus étaient dispersés à quelque distance les uns des autres. Cette région était appelée « le ventre de Médine » ainsi que « Haram », c’est-à-dire la zone interdite. Au milieu de cette plaine accidentée se trouvait le mont Sala, ainsi que plusieurs autres petites montagnes. Les deux monts Îr et Sûr l’entouraient. Dans les villages tribaux se trouvaient de solides ouvrages naturels de défense appelés ajam et atam. Il y en eut autrefois jusqu’à une centaine de ce type.

La partie de Médine connue sous le nom de « Médinat an-Nabî » se trouvait au centre de la ville. Elle abritait la Mosquée du Prophète, les résidences de la famille du Prophète et la capitale. Au sud s’étendaient des jardins luxuriants ; au sud-est se trouvaient les villages de Qouba et d’Awali, ainsi que leurs vergers. À l’est, les quartiers juifs s’étendaient d’est en ouest, de Qouba jusqu’à Ouhoud. Le sud-ouest comptait également de nombreuses habitations et des vergers. Près de la porte appelée Bab ach-Châmî, dans l’ancienne muraille de Médine, résidait la tribu des Banû Saïda (dans la cour couverte d’une tente de laquelle le premier calife fut désigné). Plus loin, sur le mont « Sala », résidait la tribu des Banû Harâm. Au nord-ouest, de nombreux jardins s’étendaient jusqu’à Bir Rûma, au bord du « Wâdî al-Aqîq » ; au sud se dressaient de hautes montagnes, et des passages difficiles traversaient de nombreuses hauteurs et plaines. À l’est et au sud de Médine se trouvaient des terrains rocailleux. Ces terrains ne convenaient ni à l’établissement d’un camp militaire ni à servir de champ de bataille. Seul le côté nord offrait un accès militairement ouvert à la ville. C’est pourquoi les Quraychites choisirent cette direction pour les batailles de Badr et d’Ouhoud. Toutefois, pour les troupes mecquoises, attaquer en passant par le nord était militairement complexe, ce qui était avantageux pour Médine.

Cependant, pour tirer parti de la position de Médine et de ses avantages environnementaux, il était indispensable de soumettre l’ensemble de sa population à une même discipline. À cette fin, le deuxième grand mérite du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) fut d’avoir, par la conclusion d’un pacte, intégré les Juifs, les Aws, les Khazraj et les autres tribus dans un même cadre disciplinaire, malgré leurs divergences religieuses, culturelles et économiques. Transformer en quelques mois, dans un environnement totalement inconnu, des hommes qui s’opposaient les uns aux autres en citoyens d’une même unité politique, c’est-à-dire d’un même État, constitue un éclatant témoignage de sa clairvoyance et de son habileté politiques. La preuve encore plus éclatante de son habileté est que, dans la constitution écrite de cette unité politique ou de cet État, tous les pouvoirs relatifs au jugement, à l’élaboration des lois, à la conduite de la guerre et à la critique furent clairement confiés au Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), tandis que la conscience fondamentale de la souveraineté d’Allah y était reflétée. Tous les participants à ce document politique durent s’engager à ce que les polythéistes et les Juifs qui se joindraient aux tribus arabes soient des alliés des musulmans et les assistent en temps de guerre. Ils ne protégeraient ni la vie ni les biens des Quraychites de La Mecque et n’empêcheraient pas non plus les musulmans d’attaquer les Quraychites. Il y fut également reconnu que la guerre et la paix seraient des affaires collectives. Toute guerre serait une guerre pour tous, et la participation aux opérations militaires serait indispensable et obligatoire pour chacun. Toutefois, chaque allié prendrait lui-même en charge les dépenses de la guerre relevant de sa part. Il fut établi sans ambiguïté avec les Juifs que ceux avec lesquels les musulmans concluraient un accord ou une trêve seraient également ceux avec lesquels les Juifs concluraient un accord ou une trêve. Ils participeraient à égalité à la défense de Médine. Si quelqu’un attaquait les musulmans, les Juifs les aideraient ; en retour, si quelqu’un attaquait les Juifs, les musulmans leur porteraient secours. (Ahde Nabavi Men Nizame Hukmrani : Dr Hamidullah Siddiqi)

Il ressort des clauses correspondantes du document constitutionnel de Médine que le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) ressentait une crainte manifeste d’une agression militaire de la part des Quraychites et qu’il prenait, sur le plan politique, les dispositions préventives appropriées pour y faire face.

Déclarer Médine haram, c’est-à-dire ville sûre ou « ville de paix », constituait une mesure extrêmement importante. Cette décision fut également inscrite dans ce document constitutionnel. Sur le plan religieux, sa signification était que tout l’environnement était sacré et qu’il était du devoir impératif de ses habitants de le respecter. Sur le plan politique, cela signifiait que, de même que les Quraychites étaient protégés dans une ville sûre, le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) accordait également aux citoyens de l’État de Médine un lieu de résidence sûr. À cet égard, la situation de La Mecque et celle de Médine étaient donc équivalentes. Cela constituait un défi implicite adressé aux Mecquois : si vous violez le caractère sacré de Médine et vous livrez à des exactions contre ses habitants, vous ne pourrez pas non plus demeurer indemnes à l’intérieur de l’enceinte de sécurité et de sainteté de La Mecque.

L’enceinte de sécurité de Médine délimitait également les frontières du siège du gouvernement islamique, autrement dit de la capitale. Le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) accorda une attention particulière à la délimitation permanente de ces frontières. Il ordonna à Ka‘b ibn Mâlik de faire construire de hautes tours aux quatre limites de Médine. Conformément à cet ordre, il érigea des piliers symboliques en différents endroits : sur la colline de Dhât al-Jaïch — qui se trouve apparemment près du mont Houfaïra, situé au milieu de Baïdâ, sur la route entre La Mecque et Médine —, à Houchaïrib — relié à Dhât al-Jaïch —, sur le mont Makhîz — sur la route de Syrie —, à Houfaïya — dans la forêt au nord de Médine —, à l’endroit appelé Dhû al-Ochaïr — situé à la limite de Houfaïya — et au mont Tîm — à l’est de Médine. Les vestiges de ces piliers existent encore aujourd’hui. Cette enceinte ainsi délimitée s’étendait sur environ un manzil en longueur et un manzil en largeur. (Ahde Nabavîke Maïdânhâye Jang, Dr Hamidullah Siddiqi, p. 11-12)

Après avoir rétabli l’ordre intérieur de Médine, le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) porta immédiatement son attention sur les tribus voisines. Il se rendit à plusieurs reprises dans la région située au sud-ouest de Médine et le long de la côte de la mer Rouge. Il visita d’abord un lieu appelé Douân, situé à sept miles d’Awâ, sur la route de La Mecque. Il y conclut une alliance avec les Banû Hamza. De même, il conclut rapidement des accords avec les tribus vivant aux alentours de Yanbu. Dans cette importante région politique, il obtint, au cours de la première année de l’Hégire, le soutien de la tribu de Juhayna ; au début de la deuxième année, celui des Banû Damra, des Banû Zur‘a et des Banû Rabî‘a ; et à la fin de la deuxième année, celui des Banû Madlaj. Avec certaines tribus, des accords de défense commune furent conclus : si elles étaient attaquées, les musulmans leur porteraient secours, et si les musulmans étaient attaqués, elles leur viendraient en aide. Certains accords imposaient uniquement l’obligation de ne pas entretenir de relations amicales avec les ennemis du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). Dans d’autres, on obtenait seulement la reconnaissance de la neutralité : si un ennemi était en guerre contre l’État islamique, la tribu signataire resterait neutre. Cela montre que la sagesse politique du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) était empreinte d’une grande souplesse. (Ahde Nabavîke Maïdânhâye Jang)

Ce climat d’amitié ouvrit la voie à la propagation de l’islam parmi toutes ces tribus et, du fait de ce climat, il va sans dire que de nombreux partisans et militants du mouvement islamique se formèrent au sein de ces tribus.

Par la suite, cette stratégie politique du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) devint un principe distinct, et il se rendit dans chaque région à cette fin. Qu’il s’agisse d’une expédition militaire ou d’une mission de patrouille, chaque fois qu’il quittait Médine, l’extension des relations d’amitié faisait toujours partie de ses objectifs. Je n’en donne pas ici les détails ; l’occasion s’en présentera ultérieurement. Je me contenterai toutefois de dire brièvement que l’établissement de ces relations d’amitié constituait un moyen extrêmement efficace d’affaiblir l’ennemi, de faire progresser le mouvement islamique, de renforcer la politique de défense propre aux musulmans et d’étendre les frontières de l’État.

Parallèlement à toutes ces stratégies, le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui), initiateur de la révolution islamique, et ses compagnons avaient parfaitement compris cette réalité : la petite île qu’ils avaient trouvée au milieu d’une mer déchaînée, où ils pouvaient à peine garder la tête hors de l’eau, était constamment menacée dans son existence. Il fallait donc soit inverser la course de la tempête et apaiser la mer, soit cette île disparaîtrait à jamais dans l’océan comme une bulle. Ils se transformèrent avec une extrême rapidité en une force militaire. Ils comprenaient si parfaitement les exigences toujours nouvelles du mouvement islamique dans les circonstances changeantes qu’ils développaient immédiatement en eux-mêmes les capacités nécessaires pour franchir les nouvelles étapes. Lorsque l’appel au djihad retentit à Médine, ils n’éprouvèrent pas la moindre hésitation à passer de leur condition antérieure à leur nouveau rôle, pas même l’espace d’une seconde. Aucun d’entre eux ne pensa jamais : « Nous sommes des prédicateurs et des orateurs ; quel rapport avons-nous avec les guerres et les combats ? Cela relève des politiciens mondains et des conquérants. Est-ce convenable pour des réformateurs comme nous ? La politique et le gouvernement, ou encore la guerre, ne peuvent tout de même pas être l’affaire des prédicateurs religieux ! »

Le rôle des prédicateurs serait donc de rester sur place à subir les coups et de donner le meilleur exemple de patience. Si le groupe islamique de Médine avait pensé de cette manière, le mouvement islamique aurait pris fin sur-le-champ. Aucune force extérieure n’aurait été nécessaire pour l’anéantir.

Ces quelques compagnons étaient experts dans la propagation de leur religion et, en même temps, les soldats les plus dévoués à la défense de l’État islamique établi sur ses fondements. Ils prirent immédiatement les mesures nécessaires pour se transformer en soldats bien organisés. Médine, qui était une ville sûre, une école et le centre de la civilisation islamique, devint également une solide base militaire.

La responsabilité de commandant militaire fut confiée par Allah au Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui). Il s’acquitta de cette responsabilité avec une telle perfection que l’on pourrait écrire d’innombrables ouvrages volumineux en se consacrant à ce seul sujet.

L’organisation des patrouilles et leur objectif

Le grand chef d’État de Médine commença, à peine quatre à six mois après l’Hégire, à envoyer des troupes patrouiller dans les régions environnantes. Avant la bataille de Badr, les troupes suivantes furent envoyées :

1. Un détachement de 30 soldats, placé sous le commandement du général Hamza ibn Abd al-Muttalib, fut envoyé vers un lieu appelé Sayf al-Bahr. Son objectif était d’observer les mouvements de l’ennemi. Abou Jahl était sorti de Médine avec trois cents hommes, mais, constatant la présence de la sentinelle musulmane, il rebroussa chemin. (C’était au mois de Ramadan de l’an 1 de l’Hégire.)

2. Une troupe de 60 hommes, placée sous le commandement d’Abou Oubayda ibn al-Harith, fut envoyée pour s’informer de la situation militaire des habitants de La Mecque. Deux cents hommes ennemis, sous le commandement d’Ikrima ou d’Abou Soufiane, furent rencontrés en un lieu appelé Thaniyyat al-Marra. Cette troupe patrouilla puis revint saine et sauve. (C’était au mois de Chawwal de l’an 1 de l’Hégire.)

3. Un détachement de 80 hommes, placé sous le commandement de Sa‘d ibn Abî Waqqâs, fut envoyé jusqu’à Juhfa pour patrouiller. Il revint sans avoir lancé aucune attaque. (Dhul-Qa‘da, 1er an de l’Hégire)

4. Le Messager (paix et bénédictions sur lui) se rendit lui-même dans la région d’Abwâ avec 70 hommes. La route commerciale des Quraychites passait précisément par Abwâ. Le Messager (paix et bénédictions sur lui) conclut un traité avec ‘Amr ibn Fahshî al-Damrî, puis revint sans aucun affrontement. (Safar, 2e année de l’Hégire)

5. Le Messager (paix et bénédictions sur lui) se rendit lui-même vers Bu‘âth avec 200 soldats (dans la région du mont Rajvî, près de Yanbu‘). En chemin, il rencontra une caravane quraychite de cent hommes, dirigée par Umayya ibn Khalaf. Toutefois, aucun défi ne fut lancé. (C’était au mois de Rabî‘ al-Awwal, la 2e année de l’Hégire)

6. Lorsque Kirz ibn Jâbir al-Fihrî emmena par raid le bétail de Médine, le Messager (paix et bénédictions sur lui) le poursuivit avec 70 soldats. Kirz s’enfuit pour sauver sa vie. Cette poursuite prouva cependant que Médine était une puissance constamment vigilante et toujours prête à agir. (Rabî‘ al-Awwal, 2e année de l’Hégire)

7. Le Messager (paix et bénédictions sur lui) se rendit à Dhû al-‘Ushayra avec une troupe de 150 hommes (près de Yanbu‘, entre La Mecque et Médine) et y conclut des traités avec les Banû Madlaj et les Banû Damra. (Jumâdâ al-Thâniya, 2e année de l’Hégire).

8. Un détachement de 125 hommes, placé sous le commandement de ‘Abdullâh ibn Jahsh, fut envoyé en patrouille vers Nakhlah. Cette troupe entra en conflit avec une troupe des Quraychites. (Rajab, 2e année de l’Hégire)

Toutes ces expéditions militaires n’étaient pas envoyées dans le but de provoquer des affrontements. Au contraire, lors de l’affrontement de Nakhlah, survenu sous l’effet des circonstances immédiates et contraire à la politique établie de Médine, le Messager (paix et bénédictions sur lui) exprima son mécontentement, libéra les prisonniers et versa le prix du sang pour l’homme tué. Ces expéditions avaient plusieurs objectifs plus importants, notamment :

Surveiller les frontières de l’État de Médine, observer les mouvements de l’ennemi et faire savoir aux Quraychites ainsi qu’aux autres tribus qu’un gouvernement était désormais dûment établi à Médine et que Médine en était la capitale. Permettre aux volontaires du groupe révolutionnaire musulman de se familiariser avec les régions environnantes, leurs localités et leur situation intérieure, ainsi qu’avec les routes et les points d’eau. Former au commandement militaire, à l’exercice des responsabilités en tant que chef, à la répartition des responsabilités entre les membres, à la gestion du temps, à l’élaboration de stratégies et à la prise de décisions rapides. Car aucune défense ne peut fonctionner sans cela. Il s’agissait également de faire savoir aux Quraychites que leur économie était désormais sous le contrôle de Médine. Les musulmans pouvaient, quand ils le souhaitaient, bloquer leurs routes commerciales et interrompre le passage de leurs caravanes. Il convient de signaler que le Messager (paix et bénédictions sur lui) s’était rendu dans son enfance à Bousra et à Médine, puis de nouveau en Syrie dans sa jeunesse. Il avait alors compris l’importance géographique et politique de Médine et s’était familiarisé avec les routes commerciales des Quraychites. Fort de cette expérience acquise auparavant, il ne rencontra aucune difficulté à élaborer une politique d’intimidation et de pression. En outre, étant lui-même quraychite, et plus particulièrement commerçant, le Messager (paix et bénédictions sur lui) connaissait le principal moyen de subsistance des Quraychites. Sans même compter le commerce avec Taëf, le Yémen et Najrân, les Quraychites tiraient chaque année deux cent cinquante mille ashrafis de leur commerce avec la Syrie et l’Irak. (Tafhîm al-Qur’ân)

Les troupes étaient envoyées dans le cadre d’un programme d’entraînement visant à former les soldats à la conduite de la guerre, afin qu’ils puissent se mouvoir et agir comme une machine sous un commandement central, qu’ils apprennent à se ranger en formation et à utiliser les drapeaux et les différents emblèmes militaires, et qu’ils acquièrent la capacité d’observer, même dans les situations difficiles, la prière, le jeûne et les autres prescriptions de la charia. Parallèlement, il mit en place un système particulièrement efficace de collecte d’informations. Grâce à cela, il pouvait rester informé de la situation à La Mecque, dans les tribus environnantes et dans les régions frontalières. Il prit également des dispositions pour assurer la protection et la surveillance de la capitale ainsi que des bureaux centraux du gouvernement.

Telle était la situation des deux côtés, et c’est elle qui amena les Quraychites à décider de déclencher la bataille de Badr.

Deux raisons réelles

Il ne fait aucun doute que les conditions étaient pleinement réunies pour une guerre. Le pillage commis par Kirz ibn Jabir al-Fihri constituait indubitablement un défi militaire pour Médine. En effet, aucun gouvernement vivant et vigilant ne peut interpréter autrement qu’en termes d’attaque une intrusion criminelle de cette nature, commise par des étrangers à l’intérieur de ses frontières. Sur ces entrefaites survint l’affaire de Nakhlah. Bien que cet incident eût ressemblé à un affrontement frontalier, de ceux qui se produisent entre les soldats de deux pays sans l’autorisation des gouvernements ni des commandants militaires, les habitants de La Mecque y trouvèrent une occasion en or de lancer une campagne de propagande. Ils poussèrent de grands cris : « Vous voyez bien ! Les porte-étendards de la nouvelle religion ont même foulé aux pieds le caractère sacré des mois interdits ! » De son côté, le Messager d’Allah (PSL) libéra les prisonniers capturés lors de cet incident, versa le prix du sang pour l’homme tué et se dégagea, en tant que chef du gouvernement de l’État islamique, de la responsabilité de cet événement. Mais, dans le même temps, le Coran réfuta la propagande des Mecquois en déclarant que, certes, la guerre durant les mois interdits n’était pas une bonne chose, mais que le fait d’empêcher les gens d’accepter la religion d’Allah, de les expulser du Sanctuaire sacré et d’entraver l’œuvre de réforme de l’humanité était pire encore que la guerre et le meurtre. Si les musulmans prenaient les armes pour extirper ces méfaits, ce serait une œuvre bénéfique de leur part. L’affaire de Nakhlah eut toutefois un aspect positif : les Quraychites reprirent leurs esprits. Ils comprirent que ceux qu’ils avaient chassés après les avoir réduits à la misère, et qu’ils considéraient comme une proie facile, étaient capables de répondre à un projectile par un autre. Malgré cela, les propagandistes mecquois tirèrent de l’affaire de Nakhlah le combustible nécessaire pour attiser le feu de la colère.

Les trois besoins des Quraychites

Pour attaquer Médine, les Quraychites se trouvaient confrontés à trois problèmes majeurs. Premièrement, obtenir le soutien des Banou Kinana. Deuxièmement, fournir des combattants aptes à faire la guerre. Troisièmement, financer la guerre. J’ai déjà expliqué précédemment comment le premier problème fut résolu. Le deuxième le fut de la manière suivante : un accord fut conclu entre les Quraychites et les Ahbash. Près de La Mecque se trouve une montagne appelée Hubshi. Les tribus des Banou Nadir, des Banou Malik, des Mutayirin et d’autres, qui vivaient près de cette montagne, établirent entre elles des relations d’alliance. Elles furent désignées sous le nom d’Ahbash. Les Ahbash possédaient des aptitudes guerrières bien supérieures à celles des habitants de La Mecque. Ils ne servaient pas seulement sur la base de l’alliance, mais aussi comme soldats mercenaires. Toutefois, en raison de la précipitation, il ne fut pas possible de les emmener à la bataille de Badr. Après avoir vu l’issue de la bataille, les dirigeants quraychites durent regretter cette erreur. Par ailleurs, un accord avait été conclu entre les Quraychites et la tribu juive des Banou al-Mustaliq, composée de douze branches. (Rahmat li-l-‘Alamin)

Le troisième problème fut résolu de la manière suivante : les habitants de La Mecque fournirent un capital considérable à la caravane commerciale des Quraychites qui se rendait en Syrie pour y faire du commerce. Même les femmes au foyer apportèrent leurs bijoux et leurs autres économies. Abu Sufyan témoigna qu’à La Mecque, aucun homme ni aucune femme ne s’était abstenu de participer à cette entreprise. (Sirat al-Nabi, Shibli, tome I, p. 292.) L’objectif était d’investir le capital maximal afin d’obtenir le plus grand profit possible, puis d’utiliser ces gains pour mener la guerre et détruire l’État islamique de Médine.

 

La caravane commerciale était l’avant-garde de l’armée

Il va sans dire qu’en plus des autres préparatifs de guerre — dont le Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, était immédiatement informé — l’adoption de cette stratégie signifiait que cette caravane commerciale des Quraysh constituait en réalité l’avant-garde d’une expédition militaire. Autrement dit, cette caravane était partie se procurer des épées d’or pour trancher la gorge du mouvement islamique. Dans une telle situation, même aujourd’hui, aucun gouvernement véritablement civilisé au monde ne permettrait à son adversaire de circuler en toute sécurité par les voies terrestres, maritimes ou aériennes longeant ses frontières. Les avions sont abattus, les navires sont arraisonnés ou détruits au moyen de torpilles, les biens sont saisis, les communications postales sont entravées et les transactions commerciales sont interrompues. Pourquoi donc exiger uniquement de l’État islamique de Médine qu’il accorde à son adversaire l’autorisation sans entrave de lui planter un couteau dans le cœur ? Et pourquoi qualifier ses mesures défensives de pillage parce qu’il ne lui accordait pas cette liberté ? Puisque chacun savait que, faute d’une alliance fondée sur un traité, les routes commerciales traversaient précisément les territoires relevant de Médine, pour quelle raison aurait-il été convenable que le gouvernement islamique permette à l’ennemi de circuler sur son propre territoire ?

Il n’est nullement nécessaire de justifier l’intérêt que l’on observait à Médine pour attaquer cette caravane. Il n’y avait aucune raison de considérer cette attaque, à quelque niveau que ce soit, comme un péché politique ou défensif. Si les musulmans avaient eu l’intention d’attaquer cette caravane, leur intention aurait été parfaitement légitime. Si Abou Soufiane avait nourri une telle crainte, elle aurait été tout à fait naturelle. Dans un climat marqué par cette inquiétude, une mesure prise à Médine fit se répandre prématurément la rumeur que l’on se préparait à attaquer la caravane. De son côté, Abou Soufiane avait déjà observé l’atmosphère de Médine en se rendant en Syrie et avançait avec une extrême prudence sur le chemin du retour. Après avoir surveillé la situation, lorsqu’il comprit que des activités mystérieuses étaient en cours et que le danger était imminent, il envoya un messager à La Mecque demander une assistance militaire et modifia l’itinéraire de la caravane. À son arrivée à La Mecque, le messager, selon une coutume particulière des Arabes, coupa les oreilles de son chameau, lui fendit le nez, renversa le siège placé sur son dos, déchira ses vêtements et se mit à crier, nu, conformément à la tradition : « Ô habitants de La Mecque, sortez sauver votre caravane des mains de Muhammad, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui ! Ne tardez pas au point que la caravane soit détruite avant votre arrivée. » Cette clameur théâtrale, selon ce procédé bien connu, suscita une immense agitation dans toute La Mecque. En peu de temps, une grande armée fut constituée. Tous les chefs âgés, à l’exception d’Abou Lahab, y étaient présents en personne et tous étaient armés. L’objectif des chefs de l’armée n’était pas seulement de ramener la caravane saine et sauve ; à voir leur attitude, il semblait plutôt qu’ils voulaient, dès la première occasion, anéantir la puissance musulmane et se débarrasser pour toujours de cette nuisance.

À ce moment-là, si la puissance musulmane avait montré la moindre faiblesse, était restée tranquillement assise sans entreprendre d’action militaire, elle aurait certes permis à la caravane de regagner La Mecque en toute sécurité ; de plus, l’armée qurayshite serait entrée sur le territoire de Médine, aurait fait étalage de sa bravoure et serait repartie saine et sauve. Il en aurait résulté que l’influence et le prestige de ce jeune État islamique auraient complètement disparu. L’arrogance et l’orgueil des hypocrites et des forces juives de Médine auraient encore grandi, l’État islamique n’aurait plus eu la moindre importance aux yeux des tribus environnantes et, loin de pouvoir élargir ses alliances, il aurait eu du mal à protéger la vie, les biens et l’honneur de ses quelques citoyens. Une puissance engagée dans un conflit et des affrontements doit franchir de nombreuses étapes : malgré la faiblesse de sa population et de ses ressources et malgré de graves difficultés, elle doit relever avec le plus grand courage le défi de la situation. De telles occasions se présentent rarement. Lorsqu’elles surviennent, si l’on n’en tire pas pleinement parti et si l’on ne s’acquitte pas courageusement de la responsabilité du moment, on est contraint de battre en retraite d’une manière si désastreuse qu’aucun remède n’est plus possible, même après de nombreuses années. Il arrive même parfois que, si l’on prend du retard sur son époque, toute l’œuvre soit ruinée pour toujours. Lorsqu’arrive le moment d’un tel affrontement historique, on ne conçoit pas une action ou une expédition en se fondant uniquement sur le nombre de soldats, les armes, les munitions et les provisions disponibles. On se demande plutôt si, en prenant du retard sur le cours du temps, le flot de l’histoire ne va pas passer au-dessus de nos têtes. C’est précisément dans de telles situations que se mesure la qualité du leadership et que s’évalue également la compétence des partisans. Un moment historique de ce genre était arrivé à Médine. Si le petit État islamique avait disposé d’une force suffisante, il n’aurait pas dû laisser la caravane poursuivre sa route en sécurité et il n’aurait pas dû non plus manquer de donner une leçon méritée à l’armée qurayshite. Mais il lui était impossible d’accomplir ces deux tâches simultanément. La décision d’Allah fut donc que l’une des deux forces devait être vaincue. Allah voulut que, si la guerre avait lieu, elle se déroule de telle manière qu’elle établisse la vérité comme vérité et le faux comme faux, et que les racines de la mécréance soient arrachées.

Le Messager (paix et salut sur lui) était informé, grâce à son propre service de renseignement, des mouvements de la caravane comme de ceux de l’armée. Finalement, il convoqua une assemblée de consultation à Wadi Safran. Il exposa devant elle la situation dans son ensemble et demanda si l’armée musulmane avait la force et le courage de prendre un risque considérable. (Parmi les auteurs de sîra de notre époque, une vive controverse a éclaté à ce sujet : le Messager (paix et salut sur lui) avait-il convoqué à Médine une réunion particulière des Muhâjirûn et des Ansâr, puis quitté la ville pour combattre l’armée qurayshite en laissant la caravane de côté, ou bien était-il sorti de Médine avec l’intention d’attaquer la caravane et, ayant appris à Wadi Safran qu’elle avait emprunté une autre route, y avait-il convoqué une réunion urgente pour décider de combattre l’armée qurayshite ? La raison de cette controverse est l’accusation odieuse portée par les orientalistes selon laquelle le gouvernement de Médine — que Dieu nous en préserve — cherchait à résoudre la crise économique par le pillage. C’est pourquoi, contrairement à l’ensemble des ouvrages d’exégèse, de hadith et d’histoire, on a tenté de démontrer que le Messager (paix et salut sur lui) n’était pas sorti avec une armée pour attaquer la caravane, mais qu’il avait décidé à Médine même, après consultation, de combattre l’armée qurayshite. Le principal défenseur de cette opinion était le mawlânâ Shiblî Nu‘mânî. Il estime que le Coran soutient également son point de vue. Pourtant, ni le Coran, ni les récits fiables, ni le déroulement des événements ne soutiennent son opinion, et l’accusation à l’origine de cette controverse n’est pas davantage fondée. Nous examinerons cette question en détail au moment approprié, si Dieu le veut. En réalité, c’est la seconde opinion qui est correcte.) Lui-même avait le courage et la détermination de mobiliser toutes les forces et tous les moyens disponibles dans une lutte à la vie à la mort. Il présenta à l’assemblée de consultation les deux possibilités : d’un côté se trouvait l’armée qurayshite, de l’autre la caravane commerciale. Il fallait attaquer l’une ou l’autre. Un grand nombre de Compagnons soutinrent la proposition d’attaquer la caravane. D’après l’indication du Coran, certains membres de ce groupe préféraient emprunter la voie la plus facile et accordaient une grande importance à leurs intérêts matériels. Le Messager (paix et salut sur lui) posa de nouveau la question. Cela signifiait qu’il n’était pas favorable à l’attaque de la caravane. Comprenant cette allusion, Abû Bakr, ‘Umar et Miqdâd ibn ‘Amr, parmi les Muhâjirûn, lui assurèrent leur soutien sans condition et dirent : « Où que vous décidiez d’aller conformément à l’ordre de Dieu, nous serons avec vous. Nous ne resterons pas assis comme les enfants d’Israël en disant : “Va combattre, toi et ton Seigneur ; nous, nous restons ici.” » Le Messager (paix et salut sur lui) répéta sa question. Il voulait ainsi connaître le point de vue des Ansâr. Par le pacte d’al-‘Aqaba, ils s’étaient seulement engagés à repousser une attaque contre Médine. Ils étaient sortis avec le Messager (paix et salut sur lui) uniquement pour attaquer la caravane. Mais la situation ultérieure rendit une guerre totale inévitable. Il lui fallait donc connaître leur attitude. Comprenant son intention, Sa‘d ibn Mu‘âdh parla au nom des Ansâr avec une profonde ferveur de foi : « Agissez selon votre volonté. Nous sommes prêts à nous jeter à la mer avec vous. »

Finalement, le 12 Ramadan de la deuxième année de l’Hégire, le gouverneur de l’État de Médine, le Messager (paix et salut sur lui), quitta la ville en personne avec plus de trois cents combattants : 86 Muhâjirûn, 170 Khazrajites et 61 Awsites, soit 317 hommes, bien que le nombre généralement retenu soit de 313. Le Messager (paix et salut sur lui) se mit en route avec une telle sagacité que son intention de lancer une attaque dans l’une ou l’autre direction semblait manifeste. Il gardait un œil sur la caravane, afin qu’Abû Sufyân comprenne que la route était dangereuse, et l’autre sur l’armée qurayshite. Mais il fallait savoir dans quelle direction se trouvait la caravane, dans quelle direction avançait l’armée et quelle distance les séparait. On ignorait également s’il était possible qu’elles se rejoignent, et si la caravane était restée derrière ou s’était dirigée vers le littoral. Arrivé finalement à un endroit appelé Safrâ, il envoya Bichbich ibn ‘Amr al-Juhanî et ‘Adî ibn ar-Raghbâ vers Badr pour rechercher la caravane. Lui-même atteignit Wadi Safran. On apprit que la caravane avait abandonné la route de Badr, suivi la longue route du littoral et s’était déjà éloignée considérablement. Le Messager (paix et salut sur lui) se dirigea donc vers Badr.

De son côté, après être arrivé dans la région côtière et s’être senti en sécurité, Abû Sufyân envoya un message à l’armée qurayshite : « Moi et ma caravane sommes désormais hors de danger. Retournez donc. » Mais Abû Jahl était alors absorbé par un tout autre rêve. Il était résolu à se rendre à Badr et à attaquer les musulmans. Les chefs des tribus de Mahra et de ‘Adî avaient été amenés pour protéger la caravane contre une éventuelle attaque musulmane. Ils insistèrent donc pour repartir. Comme on ne les écouta pas, ils retournèrent avec leurs hommes. Hakîm ibn Hizâm et ‘Utba tentèrent de détourner Abû Jahl de la guerre. Mais celui-ci entra dans une colère furieuse lorsqu’il entendit leur demande. Il insulta violemment ceux qui plaidaient en faveur de la paix et, en même temps, excita les émotions de ‘Âmir, le frère de Hadrâmî, tué lors de l’affaire de Nakhlah. ‘Âmir provoqua un tumulte retentissant et sema un chaos indescriptible. Finalement, l’armée qurayshite, équipée d’un imposant attirail de guerre, arriva dans la plaine de Badr.

Sur le conseil des Compagnons, le Messager (paix et salut sur lui) occupa une position relativement avantageuse et, après avoir élaboré un plan de bataille approprié, décida comment disposer l’armée. Il recueillit des renseignements secrets sur les effectifs de l’armée ennemie et ses principaux personnages. Lorsqu’il eut appris l’identité de chacun des combattants de l’armée qurayshite, il dit à ses compagnons : « La Mecque a amené devant vous ses propres entrailles et ses propres reins. » L’armée ennemie comptait mille combattants, dont six cents cuirassés et cent cavaliers. Elle disposait également d’innombrables chameaux, d’une grande quantité d’armes et de provisions. Pour divertir les combattants, il y avait de nombreuses jarres de vin et une troupe de chanteuses. Faire descendre sur le champ de bataille un peu plus de trois cents hommes dépourvus de moyens pour les opposer à cette force était une audace inconcevable. Une armée ne se compose pas seulement de soldats et d’armes : de nombreux autres éléments entrent dans sa constitution. Le Messager (paix et salut sur lui) savait parfaitement que, parmi les soldats qu’il faisait entrer dans la bataille selon un rapport d’un contre trois, agissaient l’ardeur des opprimés, une confiance inébranlable dans la vérité et la pureté de leur propre idéologie, ainsi qu’une supériorité dans la solidité organisationnelle et morale. Ils étaient pénétrés de la conscience que la question n’était pas seulement de gagner ou de perdre une bataille, mais de savoir si tout le mouvement survivrait ou serait anéanti. Leur passé, leur présent et leur avenir tout entiers s’étaient concentrés dans la plaine de Badr. Par-dessus tout, ils avaient une foi absolue dans le secours de Dieu. Ce secours de Dieu était, à leurs yeux, la véritable force décisive. Puis le secours divin devint probablement tout proche lorsque le Messager (paix et salut sur lui), les yeux baignés de larmes, la voix suppliante et le langage empreint de douleur, invoqua Dieu :

« Ô Allah, voici les Quraychites, qui accourent, enivrés par l’orgueil de leur noblesse, dans le seul but de détourner Tes serviteurs de Ton obéissance et de traiter Ton Messager de menteur. Ô Allah, accorde-moi maintenant l’aide que Tu m’avais promise. Ô Allah, anéantis-les dès demain. » Puis il dit également : « Ô Allah, si ces quelques vies venaient à disparaître aujourd’hui, plus personne ne T’adorerait jusqu’au Jour de la Résurrection. » Lorsqu’une personnalité telle que le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui), ayant engagé sur le champ de bataille toutes les ressources de son mouvement, frappe aux portes du Trône d’Allah par une invocation aussi poignante, comment les armées des anges pourraient-elles ne pas descendre ? C’est pourquoi, à ce moment précis, la bonne nouvelle de la victoire arriva véritablement.

Les résultats de la bataille de Badr

Toute l’histoire des temps s’était peut-être concentrée dans le petit champ de Badr. Les deux forces qui mettaient cette histoire en mouvement, pleinement animées par leur propre conscience et leurs propres motivations, s’étaient placées face à face. Pour défendre la religion ancestrale, les anciennes coutumes, le pouvoir et les intérêts économiques, un camp était en proie à une fureur meurtrière. En face se trouvait un flot de lumière s’étendant jusqu’à l’horizon, qui voulait répandre dans tous les domaines de la vie humaine l’aube nouvelle apparue dans le ciel de Médine et qui considérait comme un devoir sacré de déchirer la poitrine des ténèbres de la jahiliyyah. Dans cette bataille, pères et fils, oncles et neveux, frères, beaux-pères et gendres oublièrent leurs liens de sang et se retrouvèrent face à face pour défendre leur propre idéal de vie. Dans ces circonstances, les Ansar apportèrent de tout cœur leur soutien total au Messager d’Allah, tout en sachant qu’ils deviendraient la cible des arcs et des épées de toute l’Arabie. Ce fut une épreuve extrêmement difficile. Les chers compagnons du Messager réussirent cette épreuve et prouvèrent qu’ils étaient les porte-drapeaux sincères et désintéressés du mouvement islamique. Par l’ampleur de ses résultats inimaginables, cette bataille n’a pas d’égale dans l’histoire de l’humanité. On peut dire qu’elle fut, dans l’histoire, un nouvel exemple de la destruction d’une armée d’éléphants par une nuée d’oiseaux ababil. La bataille eut lieu le 17 Ramadan. Vingt-deux valeureux combattants de l’armée islamique sacrifièrent leur vie pour leur idéal et montrèrent ainsi qu’ils étaient les témoins fidèles de la vérité suprême. De leur côté, ils tuèrent soixante-dix combattants ennemis et, sans laisser aucun des leurs être fait prisonnier, capturèrent encore soixante-dix prisonniers de guerre. Ils s’emparèrent en outre d’une grande quantité de butin. Utba, Shayba, Abou Jahl, Abou al-Bukhtari, Zam‘a ibn al-Aswad, As ibn Hisham, Umayya ibn Khalaf, Munabbih ibn al-Hajjaj et de nombreux autres chefs quraychites renommés tombèrent sous les épées des moudjahidines musulmans. Les rangs des soldats ennemis qui combattaient sous leur commandement furent complètement disloqués. En vérité, dès cette première bataille, la puissance des Quraychites fut brisée et leur orgueil anéanti. Grâce à cette bataille, le mouvement islamique fut soudain capable de relever la tête et de porter son regard vers le monde nouveau de l’avenir. C’est pourquoi le Coran a appelé le jour de la bataille de Badr le « Yawm al-Furqan », c’est-à-dire la pierre de touche qui distingue et sépare le vrai du faux. En réalité, cette bataille trancha la question de savoir si le système jahilite cher aux Quraychites allait subsister et mériter de subsister, ou si l’islam présenté par Muhammad (paix et bénédictions sur lui) était celui qui avait le droit de perdurer. C’est pourquoi le Coran a déclaré dans son commentaire que, parmi ces deux idéaux, seul a désormais le droit de subsister celui qui possède une preuve irréfutable de la légitimité de sa propre subsistance. Quant au peuple, quel que soit celui des deux idéaux qu’il souhaite adopter, il l’adoptera sur la base de preuves. Puis, s’il le veut, il sera précipité dans les profondeurs de la destruction ; et s’il le veut, il s’élèvera vers les sommets sublimes de l’islam.

Les prisonniers furent libérés contre une rançon de quatre mille dirhams par personne. (Une rançon encore plus élevée fut exigée de certains chefs.)

Ainsi, les Quraychites durent payer une amende de plus de deux cent cinquante mille dirhams. Ce coup économique affaiblit encore davantage leur puissance. Sur le plan politique, la conséquence de ce résultat inattendu de Badr — du point de vue des Quraychites — fut que l’importance et le prestige du mouvement islamique et de l’État islamique de Médine augmentèrent considérablement aux yeux des tribus arabes. Cette puissance devint digne d’être considérée comme le centre des espoirs et des attentes pour l’avenir. (Selon un récit,) certaines tribus juives de Médine ne participèrent au pacte constitutionnel de Médine qu’après la bataille de Badr, et non auparavant. Un grand nombre d’habitants de Médine embrassèrent l’islam après cette bataille. Ce ne fut qu’après Badr que l’islam devint, au sens plein du terme, un État islamique unanimement reconnu et aimé du peuple. Le Très-Haut dit : « Rappelez-vous le temps où vous étiez très peu nombreux. Vous étiez considérés comme faibles sur la terre et vous craigniez que les gens ne vous anéantissent. Puis Allah vous procura un refuge, vous fortifia par Son aide et vous accorda d’excellentes subsistances, afin que vous Lui soyez reconnaissants. » (Sourate al-Anfal, 26)

Ce verset met en évidence les deux grandes phases du mouvement islamique à toutes les époques. La première est celle du petit nombre, de la faiblesse et de la peur. L’autre est celle de la force, du pouvoir, de la victoire, du succès et de l’aisance économique. En islam, la première phase est aussi naturelle et inévitable que la seconde est naturelle et inéluctable. Telle est la conséquence logique d’un tel commencement. Mais la conception de l’islam qui condamne perpétuellement l’individu et la nation à la première de ces situations, les y satisfait et les y contente, sans ouvrir aucune voie vers l’âge lumineux de l’avenir, n’est pas l’islam enseigné par le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) ; cette conception ne naît que de l’éloignement de cet enseignement et de sa déformation.

À ce stade, les mécréants furent mis au défi et exhortés en ces termes : « Si vous cherchez une décision claire, la voici : cette décision est venue à vous. Cessez maintenant ; ce sera meilleur pour vous. Mais si vous recommencez cette sottise, Je vous infligerai de nouveau la leçon que vous méritez. … » (Sourate al-Anfal, 19) Puis, s’adressant à la communauté musulmane, il fut dit : « Ne vous contentez pas de desserrer la ceinture de l’ennemi. Au contraire, ne cessez le combat qu’après leur avoir paralysé les mains », eux qui avaient commencé à vous combattre : « Combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de fitna, de corruption ni d’anarchie, et que tous se soumettent à Allah seul. » (Al-Anfal, 39) Autrement dit, tant que le feu de la guerre allumé par les Quraychites ne sera pas complètement éteint, la tâche d’établir la religion ne pourra atteindre son plein accomplissement.

La différence entre les deux forces

Si Allah a appelé la bataille de Badr « Yawm al-Furqân », c’est-à-dire « le jour où la distinction et le tri entre la vérité et le faux ont été opérés », si le Coran a dit : « Voici, la décision est venue », et si la sourate Âl ‘Imrân affirme que, dans l’affrontement des deux armées, il y a une leçon pour vous, tout comme elle dit qu’il y a là un enseignement pour les gens doués de discernement, c’est essentiellement parce que l’affrontement de ces deux armées a clairement révélé une immense différence idéologique et morale. Une armée s’engagea dans une lutte acharnée, uniquement dans la voie d’Allah et pour assurer le véritable bien de l’humanité, après avoir oublié les intérêts et objectifs terrestres ainsi que les distinctions tribales et généalogiques ; l’autre avançait sous l’emprise de ses ambitions de direction et de domination, de sa noblesse de lignée, de ses intérêts politiques et de ses passions aveugles. La première armée entra sur le champ de bataille avec humilité devant Allah, absorbée dans la prière, l’inclinaison et la prosternation, et avec pour objectif de Lui plaire. L’autre s’avança en profitant de grandes banquets, de beuveries, de séances de musique et de chants, ainsi que des danses des danseuses. La première armée arriva sur le champ de bataille avec peu d’hommes et un armement insuffisant, mais elle était d’autant plus solide et puissante par sa foi, son unité, sa discipline et son caractère. L’autre était supérieure en nombre et puissamment équipée, mais totalement faible et inefficace sur le plan de la force morale. Puis Allah trancha si clairement entre les deux camps qu même les aveugles purent voir quelle partie méritait d’être anéantie et laquelle méritait de subsister, florissante et resplendissante. Quelques événements permettront de rendre cette différence encore plus évidente.

À cette époque, deux jeunes musulmans nommés Abû Hudhayfa ibn al-Yamân et Abû Hiyâl se rendaient de La Mecque à Médine. En chemin, les mécréants leur barrèrent la route et leur dirent : « Nous ne vous laisserons pas partir aider Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui). » Ils furent libérés après avoir promis de ne pas participer à la bataille. Ils vinrent auprès du Messager d’Allah et lui racontèrent toute l’affaire. En raison de leur faible nombre, la situation des musulmans était alors si critique que même l’aide d’une fourmi aurait été considérée comme précieuse. Malgré cela, le Messager d’Allah décida : « Vous devez absolument respecter la promesse que vous avez faite. Allah nous aidera Lui-même. » Combien d’exemples aussi glorieux l’histoire peut-elle offrir ?

Le Messager d’Allah fit creuser une fosse et y enterra les dépouilles des chefs quraychites tués à la bataille de Badr. Il ne permit qu’aucun corps ne soit profané.

En ce qui concerne le butin, c’est-à-dire les biens pris à la guerre, la coutume voulait que chacun devienne propriétaire de ce qui lui tombait entre les mains. Cette coutume provoquait, dès l’apparition des signes de la victoire, le désordre, le pillage et les rixes. Mais le Coran institua une nouvelle règle concernant le butin. Son principe fondamental était que tous les biens du butin appartiennent à Allah et à Son Messager. Il revenait donc au gouvernement islamique de les répartir. Selon cette nouvelle règle, tout le butin était entassé devant le commandant. Puis un cinquième en était prélevé pour répondre aux besoins collectifs de l’État islamique, et le reste était distribué aux soldats.

Dans le système de la Jâhiliyyah, les prisonniers de guerre étaient à la merci du camp victorieux. En général, ils étaient victimes d’injustice, de sévices et de mauvais traitements, puis réduits en esclavage. Même à l’époque dite civilisée actuelle, les prisonniers de guerre sont traités avec une brutalité bestiale. Mais le Messager d’Allah conféra aux prisonniers de guerre une nouvelle dignité. Il ordonna qu’ils soient traités confortablement. Certains Compagnons, pour obéir à cet ordre, mangeaient eux-mêmes des dattes et donnaient aux prisonniers des repas de qualité jusqu’à ce qu’ils soient rassasiés. Abû ‘Umayr, prisonnier de guerre à Badr et frère de Mus‘ab ibn ‘Umayr, rapporta que les Ansâr auprès desquels il avait été placé mangeaient eux-mêmes des dattes et lui donnaient de bons aliments. Ce traitement le remplissait de honte. Les prisonniers qui manquaient de vêtements en recevaient. Comme al-‘Abbâs était d’une taille relativement grande, aucune chemise ne lui allait. C’est pourquoi le chef hypocrite ‘Abdullah ibn Ubayy lui envoya sa propre tunique. En retour de cette faveur, le Messager d’Allah donna sa propre tunique pour servir de linceul à ‘Abdullah. Parmi les prisonniers se trouvait également Suhayl ibn ‘Amr. Il prononçait avec vigueur des discours contre le Messager d’Allah. ‘Umar proposa de lui casser les dents de devant afin qu’il n’ait plus assez de force pour prononcer des discours. Un autre, placé en possession d’un prisonnier sans défense, n’aurait pas hésité à le traiter aussi mal que possible. Mais le Messager d’Allah dit : « Si je mutile une partie du corps de quelqu’un, Allah, bien que je sois prophète, me châtiera en mutilant cette même partie de mon corps. »

La puissance victorieuse devient généralement arrogante, extrêmement indécente et grossière. Pourtant, on ne trouve aucune trace d’un comportement aussi honteux chez le Messager d’Allah et ses compagnons. Même lorsqu’il apprit la mort d’Abû Jahl et que sa tête fut apportée devant lui, il loua Allah.

Lorsque la force victorieuse marcha vers Médine, aucun chant ni aucune musique ne furent organisés, et aucune célébration joyeuse n’eut lieu à son arrivée à Médine. Tous les cœurs furent simplement remplis de gratitude. Chacun exprima sa reconnaissance en ayant le sentiment que cette victoire était un don d’Allah.

Afin que les soldats musulmans, au lieu de s’enivrer de leur puissance, s’efforcent de remédier à leurs propres faiblesses morales et psychologiques, leur commandant, le Messager d’Allah, attira leur attention à la lumière des versets du Coran. Il examina leurs activités militaires d’un œil critique et mit en évidence leurs aspects indésirables. Ainsi fut suscité en eux l’élan nécessaire pour accomplir un travail plus constructif et réformateur.

Bien qu’il ne soit pas possible de discuter ici en détail de toutes les opérations militaires, j’ai accordé un peu plus d’attention à la première bataille. L’objectif est de permettre au lecteur d’acquérir, grâce à cela, la perspective sans laquelle il serait impossible de comprendre les batailles suivantes. (Sources : Tafhîm al-Qur’ân — Sayyid Abû al-A‘lâ Mawdûdî, introduction et notes de la sourate al-Anfâl ; Sîrat al-Nabî, Shiblî Nu‘mânî ; Asahhus-Siyar ; Ahde Nabavîke Maydânhâye Jang ; Hadîse Defâ).

Après la bataille de Badr

Bien qu’une petite armée de l’État islamique ait, sous la direction du Prophète (paix et salut sur lui), vaincu les Quraychites à la bataille de Badr et leur ait infligé une leçon méritée, une série inévitable de conflits et d’affrontements commença dès lors à se dessiner. Une fois l’épée de La Mecque sortie de son fourreau, il ne restait plus qu’un seul moyen d’instaurer la paix : il fallait briser cette épée en morceaux et neutraliser également la main qui l’avait brandie. Un ennemi blessé devient avide de vengeance, comme un serpent auquel on aurait coupé la queue. Il était pourtant devenu clair comme le jour que la direction quraychite, privée de ses chefs toujours actifs, intelligents et avisés, était presque réduite à néant, que son avenir économique était menacé et que l’influence et le prestige qu’elle avait acquis au fil des longues années commençaient, pour la première fois, à être renversés. Mais l’histoire enseigne aussi comme un principe évident que quiconque détient un pouvoir ou une domination religieuse, politique ou économique lutte de toutes ses forces pour les préserver jusqu’au dernier moment. En particulier, les individus ou les classes qui ont acquis, de génération en génération, la domination de la société ne veulent pas, tant qu’ils ont encore un souffle de vie, permettre à une force de s’y établir si son développement et son expansion doivent nécessairement mettre fin à leur direction. Ils livrent une lutte totale pour survivre jusqu’au dernier instant de leur vie. C’est pourquoi le Prophète (paix et salut sur lui) comprit parfaitement quelle lourde responsabilité la victoire de Badr avait fait peser sur la défense de l’État islamique. Il savait que les Quraychites s’efforceraient de maintenir leur bannière militaire levée en mobilisant toute leur influence et leur prestige religieux et politiques, leurs anciennes alliances et l’ensemble de leur puissance économique. Après avoir été le premier à sortir de La Mecque sous cette bannière, ils ne pouvaient pas retourner à La Mecque et s’y installer paisiblement en la laissant renversée. Dans ces circonstances, celui qui appelait à l’action constructive et réformatrice et portait l’étendard de la vérité et de la justice dut, parallèlement à son œuvre constructive, rester constamment obligé de tenir son petit groupe en alerte et prêt à de nouvelles guerres. C’est pour cette raison qu’après la bataille de Badr, le Prophète (paix et salut sur lui) dut mener sans cesse des opérations militaires. À peine sept jours après son retour de Badr, il dut partir pour une expédition militaire à un endroit appelé Ma’ul Qabâr. On avait en effet appris que des hommes des tribus Banû Sulaym et Banû Ghatafân y avaient rassemblé des forces en vue de combattre. Mais l’adversaire ne se présenta pas. Après avoir maintenu le siège pendant trois jours, il revint. Plus tard, on apprit de nouveau que ces hommes s’étaient rassemblés. Ghalib ibn ‘Abdullâh partit avec un détachement militaire pour les réprimer. Il y eut quelques affrontements mineurs, puis les anarchistes prirent la fuite. Alors que le Prophète (paix et salut sur lui) se trouvait hors de Médine à l’occasion de la bataille de Badr, les Banû Qaynuqâ‘ violèrent le pacte et provoquèrent un grand tumulte. Il n’était toutefois pas possible d’ignorer un événement d’une telle ampleur : l’ignorer aurait exposé Médine à la destruction dans l’avenir. C’est pourquoi, au mois de Shawwâl de la deuxième année de l’Hégire, le Prophète (paix et salut sur lui) mena contre eux, avec une force militaire, une sorte d’opération de police, puis fit procéder à un arbitrage conformément à leur propre demande. Selon la décision de cet arbitrage, ce groupe fut expulsé de Médine.

Deux mois après la bataille de Badr, au mois de Dhû al-Hijja, Abû Sufyân arriva dans la région de Médine avec deux cents hommes. Il voulut rencontrer secrètement Salâm ibn Mishkam et comploter pour déclencher une guerre. Ne voyant toutefois aucun moyen d’y parvenir, il détruisit quelques arbres dans un lieu appelé ‘Arîd et tua un Ansârî avant de s’enfuir. Le Prophète (paix et salut sur lui) le poursuivit jusqu’à Qarqarat al-Kudr, mais la bande de pillards parvint à s’échapper. En fuyant, ils abandonnèrent quelques sacs de farine grillée afin d’alléger leur charge ; ceux-ci tombèrent aux mains de l’armée musulmane. C’est pourquoi cette expédition devint connue sous le nom de Ghazwat as-Sawîq. Les quelques jours restants de Dhû al-Hijja s’écoulèrent à Médine. Mais au mois de Muharram de la troisième année de l’Hégire, on apprit que les Banû Tha‘laba et les Banû Muhârib se rassemblaient pour attaquer. À la fin du mois, le Prophète (paix et salut sur lui) se rendit au Najd et demeura dans cette région pendant presque tout le mois de Safar. Les ennemis ne vinrent pas les affronter et ils revinrent sans aucun affrontement. L’objectif de ce long séjour était d’étendre les relations d’alliance dans cette région, afin que les Quraychites ne puissent pas emprunter cette voie pour leur commerce. Cette expédition est également appelée Ghazwat Dhû Amar et Ghazwat Anmâr.

Au mois de Rabî‘ ath-Thânî, on craignit une attaque de la part des Quraychites. Le Prophète (paix et salut sur lui) laissa donc Ibn Umm Maktûm (que Dieu l’agrée) pour le remplacer à Médine, atteignit Buhrân afin de repousser une éventuelle attaque, puis établit un camp militaire pour protéger la frontière jusqu’à Jumâdâ al-Awwal. De là encore, il revint sans aucun affrontement. Durant la troisième année de l’Hégire, une nouvelle caravane commerciale quraychite prit la route. Des opérations militaires préventives furent menées sur son itinéraire probable. Zayd ibn Hâritha arriva sur les lieux au mois de Jumâdâ ath-Thânî avec cent soldats. Le guide de la caravane, Qurât ibn Hayyân, fut arrêté et rejoignit le groupe musulman. De l’argent d’une valeur de cent mille dirhams fut saisi à la caravane.

Ainsi, la situation évolua progressivement vers la bataille d’Uhud.

La deuxième grande bataille : Uhud

Chaque fois que, dans l’histoire de l’humanité, un conflit oppose deux forces idéologiques, l’une positive et l’autre négative, dont l’une veut conduire l’humanité vers le bien-être et le progrès tandis que l’autre veut maintenir le système de règles suivi par les ancêtres, on observe dans les deux camps un immense enthousiasme et une grande ardeur. Le conflit entre l’islam et la jâhiliyya lors de la bataille d’Uhud suscita lui aussi un tel enthousiasme. Parmi les pertes irréparables que les Quraychites avaient subies à Badr, leurs pertes économiques étaient particulièrement graves. Ils avaient dû verser plus de deux cent cinquante mille dirhams rien que pour la rançon des prisonniers. En outre, le détour imposé à la caravane avait augmenté les dépenses et réduit les bénéfices par rapport aux années précédentes. Qui plus est, le commerce se trouvait durablement menacé pour l’avenir. Les musulmans avaient saisi à la caravane commerciale des Quraychites de l’argent d’une valeur de cent mille dirhams. Tout le commerce international et le transport de marchandises entre l’Inde et l’Europe passaient par la route du Yémen et de La Mecque, et donc par la voie contrôlée par les Quraychites de La Mecque. Ceux-ci percevaient d’importantes sommes en imposant une taxe de protection au moyen de leur système de relations fondé sur les traités. Sans même compter les revenus commerciaux de Taëf et des autres régions, les Quraychites tiraient chaque année deux cent cinquante mille ashrafîs de la seule route de Syrie. Des nuages de paralysie économique terrifiante commencèrent alors à s’amonceler dans le ciel de La Mecque. Dans une telle situation, le désir de venger Badr commença à mûrir intérieurement.

Les préparatifs de la nouvelle guerre commencèrent très rapidement. Les bénéfices obtenus de la caravane syrienne lui furent intégralement prélevés et versés au trésor militaire. Des poètes renommés tels qu’Amr Jamhi et Musafe mirent pleinement leur talent poétique à contribution pour attiser le feu de la guerre. Accablées de chagrin par la perte de leurs frères et de leurs fils, les femmes de La Mecque se mirent à faire d’étranges vœux. Certaines jurèrent, par exemple, de boire le sang des martyrs musulmans lors de la prochaine bataille, et ainsi de suite. En pratique, les femmes distinguées des grandes familles nobles commencèrent à se diriger vers le champ de bataille avec l’armée quraychite. Parmi les plus notables figuraient Hind (fille d’Utba, épouse d’Abû Sufyân et mère de l’émir Muʿâwiya), Umm Hakîm (épouse d’Ikrima, fils d’Abû Jahl), Fâtima (sœur de Hâlid), Barza (fille de Masʿûd Thaqafî, le chef de Tâ’if), Rîta (épouse d’Amr ibn al-ʿÂs), Hannâs (mère de Hadrat Musʿab ibn Umayr), et d’autres encore.

En plus de préparer leurs volontaires, les Quraychites n’oublièrent pas cette fois d’emmener également les Ahâbîsh. Ils envoyèrent en outre Amr ibn al-ʿÂs, ʿAbd Allâh ibn Abî Rabîʿa, Hirâ ibn Abî Wahb, Musayf ibn ʿAbd Manâf et Amr ibn ʿAbd Allâh Jamhî encourager et inciter diverses tribus arabes à combattre Médine. Ils obtinrent ainsi une force considérable. Une armée de trois mille hommes, dont sept cents soldats cuirassés et deux cents cavaliers, était à elle seule une source de terreur. Après une année entière de préparatifs, cette immense force militaire quitta La Mecque. Arrivée dans les pâturages de Médine, elle y fit paître sans aucune gêne ses bêtes, les engraissant d’herbe et de feuillage, puis, après avoir passé quelques jours sur les routes, elle établit son camp à Uhud le mercredi. L’oncle du Messager, Hadrat ʿAbbâs, lui était sincèrement fidèle et dévoué, et soutenait le mouvement islamique. Il séjournait à La Mecque avec une autorisation spéciale afin de surveiller la situation intérieure de l’ennemi. Il dépêcha un messager rapide pour informer le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) de ces préparatifs quraychites. De plus, grâce à son propre réseau spécial de renseignement, le Messager apprit le 5 Shawwâl que l’armée quraychite était arrivée près de Médine. Il apprit également qu’elle avait dévoré tout le pâturage d’Arîz pour ses bêtes. Il reçut en outre des rapports permettant d’avoir une idée exacte des effectifs de l’armée quraychite ainsi que de sa puissance et de ses capacités. Une garde nocturne fut immédiatement organisée à Médine. Au matin, il demanda conseil aux Compagnons. La plupart des dirigeants muhâjirûn et ansâr proposèrent d’affronter l’ennemi en restant dans la ville. Mais les jeunes qui n’avaient pas pu participer à la bataille de Badr, emportés par leur enthousiasme et leur ardeur, se montrèrent plus désireux de combattre hors de la ville. Après avoir pris connaissance des deux points de vue, le Messager rentra chez lui et revint revêtu de son armure. Il apparut ainsi qu’il avait retenu la proposition de combattre hors de Médine. ʿAbd Allâh ibn Ubayy était lui aussi favorable à un combat à l’intérieur de Médine. Tous savaient également qu’il était de connivence avec les Quraychites. Avant cette deuxième grande bataille, celle d’Uhud, les Quraychites avaient déjà noué avec lui des relations étroites. Sachant cela, le Messager accepta silencieusement le second point de vue, sans même en discuter. Le vendredi, après la prière du vendredi, mille soldats musulmans partirent sous son commandement. ʿAbd Allâh ibn Ubayy les accompagna. Après le rejet de sa première proposition, il en formula une autre, perfide, suggérant l’ouverture d’un front de guerre indépendant. Lorsque le Messager rejeta également cette proposition, cet intrigant se découragea. Depuis un lieu appelé Shawt, il détacha trois cents soldats et repartit. Il prétendait que, puisque l’on ne tenait jamais compte de notre avis et que nous n’avions aucune part au pouvoir de gouverner l’État, pourquoi participerions-nous à la guerre ? Cet acte de trahison eut également des répercussions sur les autres. Ainsi, les tribus des Banû Salima et des Banû Hâritha, abattues, furent sur le point de repartir. Mais les dirigeants musulmans avisés les convainquirent, les apaisèrent et renforcèrent leur moral.

Avant de sortir de Médine pour gagner le champ de bataille, le Messager examina l’état des soldats. Plusieurs adolescents, également animés par l’ardeur du jihâd, partirent pour la guerre. Le Messager leur ordonna de retourner chez eux. Pourtant, ils ne ménagèrent aucun effort pour participer à cette bataille. Le jeune Râfiʿ ibn Khadîj se dressa sur la pointe de ses pieds pour paraître plus grand et tenta de prouver qu’il était apte à combattre. L’autre adolescent, Samura, vainquit Râfiʿ à la lutte et prouva ainsi sa force. Parce que la nouvelle génération avait été élevée dans un environnement pur et empreint de sincérité, elle avait pu développer une telle fermeté de caractère et une telle disposition au sacrifice. Bien que le jihâd ne fût pas obligatoire pour les femmes musulmanes, la gravité extrême de la situation du mouvement suscita aussi parmi elles une vague d’émotion spontanée. Finalement, Hadrat ʿÂ’isha, Umm Sulayt (mère de Hadrat Abû Saʿîd al-Khudrî), Umm Sulaym (mère de Hadrat Anas) et Umm ʿUmâra, ainsi que plusieurs autres femmes, partirent avec l’armée musulmane. Elles apportèrent une contribution remarquable sur le champ de bataille. L’armée musulmane comptait au total sept cents soldats, dont cent portaient une armure. Ils allaient affronter une armée douze fois plus nombreuse et bien équipée, uniquement fortifiés par la puissance de la foi.

Le Messager établit un plan de bataille remarquable, en laissant le mont Uhud derrière lui. Il confia l’étendard islamique à Musʿab ibn Umayr. Zubayr ibn al-ʿAwwâm fut nommé commandant d’un détachement, et Hadrat Hamza commandant des soldats sans armure. Cinquante archers furent postés à l’arrière, dans le passage du mont ʿAynayn (Jabal al-Rumât). ʿAbd Allâh ibn Jubayr fut placé à leur tête. À la lumière de l’expérience de Badr, les Quraychites adoptèrent eux aussi la stratégie de combat disciplinée suivie par les musulmans. Les combattants de l’aile droite (Maymana), ceux de l’aile gauche (Maysara), les cavaliers et les archers furent chacun regroupés sous le commandement d’un chef distinct.

Pour marquer le début de la bataille, quatorze femmes quraychites, dirigées par Hind, commencèrent à battre des tambours et à chanter des chants de guerre. On peut mesurer la puissance de ces chants à susciter l’ardeur au combat à travers le poème suivant :

(Arabe******)

(Arabe******)

« Nous sommes les filles de Târiq, à la démarche gracieuse ; si vous avancez, nous vous prendrons dans nos bras, mais si vous reculez, nous nous séparerons de vous pour toujours. » D’un côté se déployaient ces aguichantes incitations poétiques, amoureuses, sensuelles et enivrantes ; de l’autre, il n’y avait rien d’autre que le désir d’obtenir l’agrément d’Allah.

Soudain, un faux saint nommé Abou Amir entra dans l’arène. Les Ansar connaissaient son hypocrisie. Il ressemblait à la culture ignorante, idolâtre et profondément dépravée des Quraychites. Dès qu’ils le virent, les musulmans s’écrièrent : « Ô pécheur, nous te connaissons ! » Il est très rare dans l’histoire de l’humanité que le fils de cet Abou Amir, le vénérable Hanzala, ait demandé au Messager (s.a.s.) la permission d’attaquer son propre père. Mais la miséricorde et la compassion du Messager (s.a.s.) ne le lui permirent pas. Il ne jugea pas convenable qu’un père soit tué par son fils. Ensuite, Talha commença à lancer des provocations. Le vénérable Ali s’avança aussitôt et éteignit la flamme de sa vie. Puis son fils Othman s’avança en récitant des poèmes célébrant leur bravoure. Derrière lui, un groupe de chanteuses entonnait des chants. L’épée du vénérable Ali l’acheva lui aussi en un instant. Alors commença une bataille acharnée.

Toute l’armée musulmane avait compensé son infériorité numérique et son manque d’équipement par l’ardeur et l’enthousiasme de la foi. Les porteurs de la promesse d’un avenir radieux continuaient ainsi à combattre les ténèbres de l’ignorance. Parmi eux, le combat acharné des vénérables Hamza, Ali et Abou Dujana était le plus remarquable. Finalement, les adorateurs de l’ignorance furent vaincus et leurs chanteuses prirent la fuite. L’armée musulmane comprit qu’elle était victorieuse. Elle commença donc à s’emparer de leurs armes, de leurs provisions et de leurs autres biens, afin de les priver de moyens pour l’avenir. La discipline du champ de bataille se désagrégea et l’anarchie se répandit. Les soldats cessèrent de prêter attention aux instructions du commandement central. Le plus dangereux fut que les archers abandonnèrent même le passage montagneux le plus vulnérable. Pourtant, il leur avait été strictement ordonné de ne jamais quitter cet endroit, que la victoire ou la défaite survienne. Le Messager (s.a.s.) leur avait dit en substance : « Même si vous voyez les pécheurs arracher morceau après morceau la chair de nos corps et la dévorer, ne bougez pas d’ici. »

Mais les musulmans oublièrent toutes ces instructions et s’empressèrent de recueillir les fruits de la victoire. Ils durent subir les conséquences extrêmement terribles de cette précipitation. Leur victoire se transforma en défaite. L’armée quraychite comptait encore des héros avisés et redoutables tels que Khalid ibn al-Walid. Voyant de loin le désordre qui régnait sur le champ de bataille, il lança soudain une attaque avec quelques cavaliers, par-derrière la montagne, en passant par ce passage montagneux laissé sans surveillance. D’autres guerriers de l’armée quraychite se joignirent ensuite à l’attaque. En voyant soudain des épées au-dessus de leur tête au milieu de la joie de la victoire, les musulmans comprirent ce qui se passait. De leur côté, les ennemis rassemblèrent des soldats pour attaquer directement le Messager (s.a.s.). Il se mit à appeler les musulmans en courant : « Ô serviteurs d’Allah ! Venez à moi. » Mais les soldats musulmans n’entendaient rien. À un moment donné, onze compagnons seulement restèrent autour de lui. Profitant de l’occasion, Abdallah ibn Qumay’a le frappa au visage avec son épée. Son casque se brisa et plusieurs fragments s’enfoncèrent dans sa mâchoire. Lors d’une autre attaque ennemie, il tomba dans un fossé et fut également blessé. L’exemple du combat téméraire mené par cette poignée de compagnons pour sauver la vie du dirigeant central du mouvement islamique est rare dans l’histoire. Au cours de cet affrontement apocalyptique, le fait que le Messager (s.a.s.) soit resté fermement debout, qu’il se soit défendu avec adresse et qu’il ait blessé Ubayy ibn Khalaf au cou avec une lance témoigne d’un courage extraordinaire. Cependant, comme le Messager (s.a.s.) avait été blessé, qu’il était tombé dans un fossé et avait disparu de leur vue, et qu’un compagnon qui lui ressemblait au visage, Jumayr ibn Umayr, avait été tué en martyr, les adversaires eurent l’occasion de répandre la rumeur de sa mort. Une agitation et un désespoir encore plus grands se répandirent parmi les musulmans. Cette rumeur eut deux sortes de conséquences. Le vénérable Omar (qu’Allah l’agrée) jeta ses armes et dit : « Puisque le Messager (s.a.s.) a été tué en martyr, à quoi bon continuer à combattre ? » L’amour qu’il portait au Messager (s.a.s.) était si intense qu’à ses yeux, après la perte d’un joyau aussi précieux que lui, aucune victoire, aussi grande soit-elle, ne pouvait plus être considérée comme une victoire. En entendant ses paroles, Ibn an-Nadr, le père d’Anas l’Ansari, déclara : « Que ferons-nous de notre vie après le Messager (s.a.s.) ? » Puis il combattit avec une telle fougue qu’il fut tué en martyr après avoir reçu près de quatre-vingts blessures. Dans cette situation chaotique, certains musulmans furent également tués ou blessés par leurs propres frères. Le père de Hudhayfa fut tué par les musulmans eux-mêmes.

Puis la situation commença à changer. Chaque soldat musulman était entouré d’épées à son poste et brûlait de voir le Messager (s.a.s.). Le premier à l’apercevoir fut le vénérable Kaab ibn Malik. Il appela tout le monde et leur annonça que le Messager (s.a.s.) était vivant. Lorsque cette heureuse nouvelle parvint à tous, ils commencèrent à accourir vers le centre. Quand la foule des ennemis diminua, le Messager (s.a.s.) monta au sommet de la montagne. Abou Sufyan s’en approcha, mais les compagnons le repoussèrent en lui lançant des pierres. Les ennemis commencèrent alors à craindre de perdre à nouveau la victoire qu’ils avaient remportée par surprise. L’armée de La Mecque commença donc à battre rapidement en retraite.

Abou Sufyan escalada une montagne voisine et tenta d’obtenir des informations certaines au sujet du Messager (s.a.s.). À haute voix, il appela le Messager (s.a.s.), Abou Bakr et Omar par leurs noms, puis demanda s’ils étaient encore en vie.

Aucune réponse ne lui fut donnée, pour des raisons stratégiques. Il s’écria alors : « Ils sont tous morts. »

Le vénérable Omar (qu’Allah l’agrée) ne put plus garder le silence. Il dit : « Ô ennemi d’Allah, nous sommes tous vivants. » Abou Sufyan lança alors un slogan :

« Hubal, tiens-toi la tête haute. »

De ce côté, on lança un slogan en réponse :

« Allah est le Tout-Puissant, le Très-Grand ! »

Abou Soufyan lança de nouveau :

« Nous avons al-‘Uzzâ avec nous ; vous, vous n’avez pas al-‘Uzzâ. »

Une réponse vint de l’autre côté :

« Allah est notre Maître ; vous n’avez aucun maître. »

En réalité, à travers ces slogans apparemment anodins, les deux doctrines qui s’étaient affrontées et dont le choc avait provoqué un si grand bouleversement dans l’histoire s’étaient élevées avec force. Au cours de cette bataille, 70 musulmans furent martyrs et 40 furent blessés. En revanche, seuls 30 hommes de l’armée ennemie purent être tués. Des guerriers héroïques tels que l’oncle du Prophète, Hamza, son cousin paternel Abdallah ibn Jahsh, ainsi que, parmi les Compagnons renommés, Mous‘ab ibn ‘Oumayr, Hanzala ibn Abi ‘Amir et Rafi‘ ibn Malik ibn ‘Ajlan — ces trois derniers ayant participé aux deux serments d’allégeance d’Aqaba —, Abdallah ibn ‘Amr al-Khazraji, ‘Amr ibn al-Jamouh et un certain nombre de Compagnons ayant combattu à Badr, arrosèrent de leur sang l’arbre de la vérité suprême de ce monde.

Finalement, lorsque l’armée musulmane eut repris le contrôle d’elle-même et que ses communications avec le haut commandement furent solidement rétablies, les soldats ennemis battirent rapidement en retraite et quittèrent le champ de bataille. Ainsi, le masque de la faiblesse cachée derrière cette victoire soudaine tomba, et l’armée musulmane retrouva sa confiance.

Les musulmans avaient certes été éprouvés à cause de leur propre faux pas, mais ils n’avaient pas été vaincus et leur force ne s’était pas effondrée. Aussi, sur l’ordre du Messager d’Allah (s.a.s.), une troupe de soixante-dix moudjahidines se lança-t-elle à la poursuite de l’armée qurayshite. De son côté, lorsqu’Abû Sufyân atteignit Rawhâ et observa la situation, il éprouva de profonds regrets. Il comprit que, dans sa précipitation, il avait abandonné sur le champ de bataille les fruits de la victoire remportée à Uhud. Leur objectif — détruire la puissance de Médine — demeurait inachevé. Il se mit alors à réfléchir à la manière de récupérer ce qui lui avait échappé. Mais tout était déjà perdu ! L’occasion lui avait désormais filé entre les doigts. C’était la situation de celui qui ne trouve la bonne idée qu’après le départ du voleur ! Le Messager d’Allah (s.a.s.) avait prévu cette éventualité. Au lieu de retourner à Médine, il se rendit avec toute son armée jusqu’à Hamrâ’ al-Asad, à huit milles de Médine. Entre-temps, Ma‘bad, chef de la tribu de Khuzâ‘a — qui, bien que n’ayant pas embrassé l’islam, soutenait fidèlement le gouvernement islamique —, alla lui-même effrayer Abû Sufyân en lui disant : « Muhammad (s.a.s.) arrive avec une immense armée. » À cette nouvelle, Abû Sufyân, pris de panique, partit rapidement.

Quelques aspects marquants de la bataille d’Uhud

Examinons maintenant les principaux aspects remarquables de cette bataille :

(1) La discipline est la véritable force de tout mouvement. Elle revêt une importance primordiale dans toutes les guerres et tous les conflits. La qualité morale sur laquelle repose la discipline s’appelle la patience : elle permet de rester ferme et inébranlable, sans se soucier de la peur ni des pertes et des profits. À cette époque, l’organisation islamique était encore en formation et n’avait pas encore acquis une expérience suffisante, notamment pour affermir le caractère islamique sur le champ de bataille. En effet, une seule bataille avait eu lieu avant Uhud. Aucune organisation humaine qui cherche à édifier une société nouvelle sur le fondement d’un idéal ne peut atteindre la réussite complète et la maturité en étant totalement exempte de faux pas. Mais, par ce léger faux pas, Allah donna aux musulmans un enseignement concret qui ne pouvait être profondément inculqué par de simples exhortations. Cet enseignement permit également de comprendre clairement que la loi naturelle d’Allah agit de manière absolument impartiale et sans aucune indulgence. Quiconque transgresse cette loi, même s’il est parfaitement honnête, n’échappe pas au châtiment.

En analysant cette bataille, le Coran critique sévèrement les erreurs et les faiblesses qui subsistaient encore parmi les musulmans. Il leur ordonne de faire preuve de patience. (Âl ‘Imrân, 125) Il leur ordonne d’abandonner cette avidité démesurée pour les biens qui pousse aux transactions usuraires et crée, sur le champ de bataille, l’impatience d’obtenir du butin. Il leur fait comprendre indirectement qu’il est impossible, avec une mentalité usuraire et avide, de faire preuve de patience, de préserver la discipline et de mener le combat historique nécessaire à l’atteinte d’un objectif supérieur. C’est dans ce contexte moral que l’usure fut totalement interdite. (Âl ‘Imrân, 130) Il leur est dit que seuls peuvent porter l’étendard de la révolution islamique ceux qui, sans être aveuglés par l’usure et l’attrait des richesses, dépensent leurs biens pour de nobles objectifs et, au lieu de se laisser emporter par leurs émotions, savent les maîtriser. (Âl ‘Imrân, 134) Il leur est également annoncé que celui qui œuvre à obtenir des intérêts terrestres ne recevra ici-bas que ce qu’il y aura acquis : il n’aura aucune part dans l’au-delà. Quant à celui qui, au prix de ses intérêts terrestres, cherchera le bien de l’au-delà, il recevra la juste récompense de son œuvre. (Âl ‘Imrân, 145) Il leur est aussi expliqué qu’après avoir subi un seul coup, ils ne doivent pas rester accablés et anxieux. Si vous avez été frappés aujourd’hui, vos ennemis l’ont également été par vos mains hier. Dans tout affrontement et tout conflit, il y aura nécessairement des hauts et des bas, des victoires et des défaites. Mais soyez certains que la victoire finale sera la vôtre. (Âl ‘Imrân, 139-140) Puis ils sont avertis sans ambiguïté que l’agrément d’Allah et le Paradis ne sont pas des marchandises bon marché. Seuls peuvent obtenir cette félicité ceux qui sont capables de sacrifier leur vie et leurs biens dans la voie d’Allah et de faire preuve de patience et de fermeté. Ce n’est que par ces épreuves difficiles qu’il est possible de sélectionner les véritables croyants et ceux qui sont dignes de témoigner de la vérité. (Âl ‘Imrân, 140-142) Critiquant la réaction de profond désespoir provoquée par la rumeur du martyre du Messager d’Allah (s.a.s.) sur le champ de bataille d’Uhud, il est dit clairement que Muhammad (s.a.s.) n’est pas Allah, mais seulement un Messager. De même que les prophètes et messagers précédents sont morts, Muhammad (s.a.s.) devra lui aussi, un jour ou l’autre, vous quitter. Il ne saurait donc être permis de mettre de côté tout le programme de l’action et de la lutte du mouvement islamique et de rester les bras croisés après sa disparition. (Âl ‘Imrân, 144) En réalité, ce désespoir était né de leur amour exclusif pour le Messager d’Allah (s.a.s.). Il est également dit que vous devez vous former en suivant l’exemple de ceux qui, ayant combattu aux côtés des prophètes précédents, ont sacrifié leur vie et n’ont pas accepté de s’incliner devant le faux. Car Allah aime ceux qui font preuve d’une telle patience. (Âl ‘Imrân, 146) Après avoir dispensé ces enseignements fondamentaux, le Coran dépeint la situation tragique à laquelle l’armée musulmane fut confrontée pour avoir rompu la discipline :

« Allah a tenu la promesse d’aide qu’Il vous avait faite. Au début, c’est vous qui, par la permission d’Allah, les tuiez. Mais lorsque, par la suite, vous avez montré de la faiblesse et vous êtes opposés les uns aux autres, et qu’Il vous a montré ce que vous convoitiez, vous avez désobéi à l’ordre de votre chef. Car certains d’entre vous convoitaient ce monde, tandis que d’autres aspiraient à l’au-delà. Alors Il vous a fait reculer devant les mécréants afin de vous éprouver. Pourtant, Allah vous a ensuite pardonné, car Allah est plein de bonté envers les croyants. »

Souvenez-vous du moment où vous fuyiez sans même avoir la présence d’esprit de vous retourner vers quiconque, tandis que le Messager d’Allah (s.a.s.) vous appelait par-derrière. Alors Allah vous infligea, en rétribution de cet acte, chagrin sur chagrin, afin que vous tiriez une leçon pour l’avenir et que vous ne vous affligiez pas de ce que vous aviez perdu ni des malheurs qui vous frappaient. Allah est parfaitement informé de toutes vos actions. » (Âl ‘Imrân, 152-153)

Observez cette critique et cette analyse, formulées par la bouche du Messager d’Allah (s.a.s.), de l’action et du rôle de l’armée musulmane lors de la bataille d’Uhud, et réfléchissez à la différence de nature et de ton entre cette critique et celles des chefs militaires et des souverains avides des empires de ce monde. Il ne s’y trouve ni permission donnée aux soldats de faire tout ce qui leur plaît, ni tentative de les plonger dans l’illusion, ni effort pour interpréter faussement les événements. C’était une critique sévère, sans ménagement. La crainte d’Allah en était le leitmotiv, et la formation morale en constituait l’objectif.

(2) Dans cette bataille, la poignée de compagnons du Messager (ﷺ) manifesta un tel amour, une telle disposition au sacrifice sincère et une telle volonté de mettre sa vie en jeu que cela continuera jusqu’au Jour de la Résurrection à insuffler à la communauté musulmane la sainte inspiration de sacrifier sa vie et ses biens dans le sentier d’Allah. En réalité, quel que soit le mouvement considéré, la personnalité de son premier appelant et de son dirigeant suprême en constitue la force principale. Mais, dans le mouvement islamique, il est exigé que l’on porte un amour profond à l’appelant et au dirigeant. Plus particulièrement, lorsque la personnalité d’un prophète et d’un messager occupe cette fonction, il est absolument indispensable de faire preuve à son égard du plus haut degré de dévouement et de sacrifice de soi. Le mouvement islamique ne peut en aucune circonstance avancer en contournant son appelant et son dirigeant. La force, la puissance, l’influence et le prestige du mouvement et de son appelant deviennent entièrement une seule et même chose. Le groupe qui néglige son appelant et son dirigeant, les prive de leur influence ou les qualifie simplement de « l’un des nôtres », et qui veut faire triompher uniquement les principes du mouvement, est un groupe totalement aveugle et irréfléchi. Pour un mouvement, les principes et la direction sont tous deux des éléments inséparables et indispensables. Une foi et une conviction inébranlables dans les principes et l’idéal, ainsi qu’un amour profond et une disposition au sacrifice de soi pour le dirigeant, dépendent l’un de l’autre et se complètent. Les compagnons du Messager (ﷺ) étaient toujours prêts à sacrifier leur vie et leurs biens, autant que possible, pour sa personne et sa personnalité. La première raison en était qu’il était le Messager (ﷺ). La seconde était qu’ils savaient et comprenaient que son existence était l’âme de tout le mouvement. C’est pourquoi ils sacrifiaient leur vie afin de préserver la sienne, d’accroître son honneur et sa dignité, et d’étendre son influence et son prestige. Sur le champ de bataille d’Uhud, ils ont fourni une preuve irréfutable de leur amour pur et sincère pour le Messager (ﷺ).

Lorsque les ennemis commencèrent à attaquer par vagues successives, le Messager (ﷺ) cria à haute voix : « Qui est prêt à sacrifier sa vie pour moi ? » Ziyad ibn Sakan, ayant entendu cet appel, s’avança avec quelques Ansar, et sept hommes épris du Messager se sacrifièrent l’un après l’autre. Lorsque Ziyad, à l’agonie, fut amené auprès du Messager (ﷺ), il tendit la tête avec beaucoup de difficulté et toucha les pieds du Messager (ﷺ). Quand Abd Allah ibn Qumay’a frappa le Messager (ﷺ) de son épée, la Compagne Umm ‘Amara bondit devant lui et reçut une profonde blessure au cou. C’est parce qu’elle s’était interposée que ce coup ne parvint pas à tuer le Messager (ﷺ). Abou Doujana couvrit le Messager (ﷺ) de son propre corps comme d’un bouclier. D’innombrables flèches vinrent se planter dans son corps. Talha repoussa de la main l’épée de l’ennemi ; l’une de ses mains fut tranchée et tomba à terre. Abou Talha se plaça devant le Messager (ﷺ) avec un bouclier et frappa avec une telle force qu’il brisa deux ou trois arcs. Un musulman simple et naïf arriva par hasard en mangeant des dattes. En voyant la situation, il fut lui aussi saisi par l’ardeur du combat. Il demanda au Messager (ﷺ) : « Si je combats et que je meurs, quel sera mon sort ? » Le Messager (ﷺ) répondit : « Le Paradis. » Il dit : « Alors, manger ces dattes me ferait perdre beaucoup de temps. » Sur ces mots, il jeta les dattes, se lança dans un combat acharné et rejoignit en peu de temps la caravane des martyrs. Aucun pouvoir ne peut arrêter un mouvement dans lequel est actif un amour aussi intense pour le dirigeant. Sa‘d ibn Rabi‘ donna également un exemple exceptionnel. Comme le Messager (ﷺ) éprouvait lui-même une profonde affection pour ses compagnons et veillait sur chacun d’eux, il voulut, après la bataille, s’enquérir de leur état l’un après l’autre. Il demanda : « Où est Sa‘d ibn Rabi‘ ? » Après l’avoir recherché, on le trouva gisant à l’écart, à l’agonie et poussant des plaintes. À son dernier instant, il adressa au Messager (ﷺ) ses salutations, son amour et le présent de ses invocations, puis il recommanda à ses compagnons : « Si, tant que vous êtes tous en vie, les ennemis ont la moindre possibilité de toucher au Messager (ﷺ), aucune excuse ni justification de votre part ne sera acceptée par Allah. » Il ne se souciait pas de ses propres douleurs, ne pensait pas à ses proches, ne se préoccupait pas non plus de l’avenir de ses biens ; toutes ses pensées allaient uniquement au mouvement islamique et à son appelant.

(3) L’armée mecquoise opposée à l’islam profana les dépouilles des martyrs musulmans afin de manifester sa mentalité ignoble. En particulier, ses femmes, pour accomplir leurs vœux, éventrèrent les cadavres, leur coupèrent le nez et les oreilles, puis s’en firent des colliers qu’elles portèrent autour du cou. Hind, l’épouse d’Abou Soufyan et la chef de l’armée féminine, donna le pire exemple de sauvagerie. Elle mutila le visage de Hamza, lui ouvrit la poitrine, en retira le foie et le mâcha. Le visage d’Abd Allah ibn Jahsh fut également mutilé. Abou Soufyan lui-même se mit à frapper le visage de Hamza avec son arc en disant : « Tiens, profite maintenant du plaisir. » De son côté, le Messager (ﷺ) avertit sévèrement l’armée musulmane de ne pas profaner les cadavres des ennemis ni mutiler leurs visages. Dans les principes du mouvement islamique, l’enseignement qui consiste à préserver la dignité humaine revêt une importance particulière. L’islam n’autorise pas ses adeptes à répondre par un comportement vil lorsqu’un autre agit de manière ignoble.

Lorsqu’Abou Soufyan apprit les agissements de ses hommes, il les approuva avec joie. Mais l’un de ses compagnons les ayant critiqués, il prit conscience de la situation. Il pensa qu’en se livrant à de tels actes, ils risquaient de recevoir des coups en retour, et que leur influence et leur prestige auprès de l’opinion publique pourraient en pâtir. Lorsque, à la fin de la bataille, Abou Soufyan arriva au sommet de la montagne, c’est en raison de ce sentiment qu’il déclara : « Ces événements ne se sont pas produits avec mon autorisation. Toutefois, je n’en suis pas non plus peiné. »

Il n’est pas facile aujourd’hui de déterminer si le comportement bestial des forces hostiles à l’islam avait terni leur image auprès de la population. On rapporte toutefois un fait : lorsqu’un polythéiste nommé Jalîs ibn ‘Ulbân al-Kinânî vit Abou Soufyan frapper de son arc le visage du cadavre du martyr Hamza, il dit aux membres de sa propre tribu : « Ô Banou Kinana, voyez-vous ce que le grand chef des Quraysh fait à son propre cousin ? » En entendant cela, Abou Soufyan prit conscience de son acte.

(4) L’épisode d’Abou Doujana offre un aperçu de la conduite raffinée et civilisée que le Messager (ﷺ) enseignait aux musulmans sur le champ de bataille. Alors qu’Abou Doujana avançait en mettant en déroute les rangs successifs des soldats ennemis, Hind, qui avait mâché le foie de Hamza, se trouva devant lui. Hind avait participé à la bataille et ses sentiments envers les musulmans étaient extrêmement venimeux. Il n’aurait donc pas été blâmable de la tuer. Abou Doujana avait d’ailleurs levé son épée en visant sa tête. Mais il fut aussitôt saisi par la pensée qu’il ne convenait pas de tuer une femme avec l’épée que lui avait donnée le Messager (ﷺ), et il l’abaissa.

(5) La manière dont les musulmanes manifestèrent, durant la bataille d’Uhud, leur foi, leur bravoure, leur patience et leur fidélité au mouvement islamique montre que le mouvement dirigé par le Messager (ﷺ) ne les a pas maintenues dans l’inaction ; au contraire, il les a rendues actives, les a formées et les a mises à contribution. En voici quelques exemples.

Nous avons évoqué un peu plus tôt le cas d’Umm ‘Amara : bien qu’étant une femme, elle se plaça comme un bouclier pour protéger le Messager (ﷺ).

Lorsque Safiyya, la sœur de Hamza, arriva de Médine sur le champ de bataille d’Uhud après avoir entendu les récits déchirants, le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) dit à Zubayr, le fils de Hamza : « Ne la laisse pas s’approcher du corps de ton père, car elle ne pourra pas supporter ce spectacle. » Safiyya dit : « J’ai tout entendu. Un tel sacrifice n’est pas grand-chose sur le chemin de la vérité et de la justice. » On lui en donna l’autorisation. Safiyya regarda le corps avec une grande patience, pria pour son pardon, puis s’en alla.

Pour Hind al-Ansariyya, l’épouse d’Amr ibn Jamuh et la mère de Khallad al-Badri, ce fut une épreuve de feu. Son père et son mari moururent tous deux en martyrs. Pourtant, maîtrisant avec beaucoup de peine toutes ces blessures, elle ne cessait de demander : « Le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) est-il sain et sauf ? » Lorsqu’elle eut la certitude qu’il allait bien, elle s’écria spontanément : « Ô Messager d’Allah, si vous êtes sain et sauf, aucune autre épreuve n’est insupportable. »

Des femmes nobles et voilées, telles qu’Aïcha, Umm Sulaym et Umm Salit, couraient elles aussi, en temps de catastrophe, remplir leurs outres d’eau pour en faire boire aux soldats blessés. Ayant appris la défaite des musulmans et la fausse nouvelle du martyre du Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui), Fatima se rendit également à Uhud. Elle lava les blessures du Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) et les banda.

(6) Lorsque le Messager, ami de l’humanité (paix et bénédiction d’Allah sur lui), remit sa propre épée à Abou Dujana, celui-ci noua un foulard rouge autour de sa tête et s’avança vers les rangs ennemis en balançant son épée et en se déhanchant. En voyant cela, le Messager d’Allah dit : « Allah déteste fortement ce genre de démarche. Mais, dans une telle situation, Il l’apprécie. » Il expliqua ainsi une chose importante. Dans les activités ordinaires de la vie, manifester de l’orgueil est, du point de vue de l’islam, profondément répréhensible. Mais, lors d’un affrontement avec l’ennemi, manifester de la fierté et de l’assurance est vivement recommandé. L’humilité est une très bonne qualité. Cependant, même sur le champ de bataille, afficher de l’humilité devant l’ennemi en appliquant à mauvais escient une excellente règle morale est extrêmement insensé. C’est une mentalité religieuse stupide qui, au nom de l’amour de la bonté, utilise maladroitement certaines valeurs morales à des fins opposées. Par cette seule phrase, le Messager d’Allah fit disparaître cette mentalité. Cela ne concernait pas seulement le champ de bataille : à cette époque, la poésie et l’éloquence étaient également considérées comme des moyens importants de propagande politique. Il faisait manifester la fierté et l’orgueil aux poètes et aux orateurs musulmans. De même, lors de la ‘Umrat al-Qada, le Messager d’Allah ordonna aux Compagnons de montrer leur force en se dispersant, et, pendant la course entre Safa et Marwa, il leur prescrivit de relever les jambes et de bomber le torse, puis de courir après avoir marché. Par la suite, cela devint une sunna, c’est-à-dire une tradition. À cette occasion, il invoqua Allah en ces termes : « Qu’Allah accorde Sa grâce à celui qui manifeste aujourd’hui sa force devant les mécréants. » En réalité, manifester de l’humilité à quelque étape que ce soit d’un conflit ou d’un affrontement peut entraîner des conséquences désastreuses. Celui qui ne sait pas appliquer correctement les valeurs et les principes moraux en tenant compte du lieu, du moment et des personnes est atteint d’une certaine forme de folie. Avec une telle folie, tout peut peut-être fonctionner, mais pas le mouvement islamique.

(7) L’honnêteté et la sincérité sont des forces qui attirent puissamment les êtres humains. À Médine vivait un jeune homme honnête nommé Oumar ibn Samit. Son attitude envers les musulmans était empreinte de soutien et de sympathie. Pourtant, il n’avait pas encore embrassé l’islam. La bataille d’Uhud éveilla sa conscience latente. Il embrassa la foi, prit son épée sans rien dire à personne, participa au combat et mourut en martyr. Peu avant sa mort, des hommes de la tribu des Banu Abd al-Ashhal le reconnurent. Lorsqu’ils lui demandèrent de ses nouvelles, il répondit : « Par amour pour Allah et Son Messager, je combats aux côtés de la vérité et de la justice. » Le Messager d’Allah annonça la bonne nouvelle qu’il entrerait au Paradis, bien qu’il n’ait jamais accompli une seule prière de toute sa vie. Un autre exemple est celui de Mukhayriq, membre de la tribu juive des Banu Tha‘laba. En voulant suivre le véritable judaïsme, il décida de combattre aux côtés du Messager d’Allah. Il ne se contenta pas de décider de combattre lui-même : il appela également les autres Juifs à participer au combat. Ses coreligionnaires juifs prétextèrent un motif religieux, affirmant qu’il était interdit d’aller combattre ce samedi-là. Mais Mukhayriq répondit : « Aujourd’hui, il n’y a pas de samedi. » Finalement, il arriva seul sur le champ de bataille, combattit et donna sa vie. Un exemple d’une nature totalement différente est celui de Qayzman. Le Messager d’Allah avait annoncé à l’avance qu’il serait voué à l’Enfer. Il rejoignit les musulmans et livra un combat acharné contre l’armée qurayshite. À la fin de la bataille, on le trouva blessé. Les gens firent son éloge : « Tu as fait preuve d’un courage et d’une vaillance extraordinaires. » Il répondit : « Je n’ai combattu que pour défendre l’honneur de notre nation. » Le malheureux soldat, incapable de supporter la douleur de sa blessure, se suicida. Allah le fit combattre les mécréants, puis il fut tué, et sa demeure devint l’Enfer. Qu’Allah protège les croyants d’une fin aussi désastreuse.

(8) Nous avons déjà indiqué qu’à cette époque les forces négatives de l’ignorance préislamique étaient plongées dans une immense arrogance et animées d’un enthousiasme démesuré pour maintenir le système de mécréance. Bien que les porte-étendards des Quraysh fussent tués l’un après l’autre et que personne ne pût rester fermement debout, de nouveaux hommes s’avançaient pour prendre leur place. Finalement, lorsqu’un homme nommé Sawwar leva l’étendard, il reçut un coup d’épée si violent que ses deux mains furent tranchées. Dès que l’étendard tomba, il se jeta dessus à plat ventre et rendit son dernier souffle en répétant : « J’ai accompli mon devoir. » L’étendard resta quelque temps à même le sol. Finalement, une femme nommée Umra bint Alqama s’avança héroïquement et le releva. Cela montre qu’avec l’apparition d’une force révolutionnaire positive, un enthousiasme peut également régner quelque temps dans le camp conservateur. C’est ce qui s’est produit à Uhud. Là, la force conservatrice et permanente de la mécréance mecquoise manifesta sa dernière démonstration de puissance et de domination.

(9) Cette bataille révéla de nombreuses scènes déchirantes de pauvreté et de dénuement matériel dans le camp musulman. Les corps de soixante-dix martyrs gisaient au sol. Il était pourtant difficile de leur procurer même des linceuls. Pour le corps de Mus‘ab ibn Umayr, on ne pouvait couvrir que la partie de la tête avec un tissu. Quant à ses pieds, ils furent recouverts d’herbe d’adhkhar. Par la suite, chaque fois que les musulmans se souvenaient de cette situation, leurs yeux se remplissaient de larmes. Cet état permet de mesurer combien il fut pénible, involontaire mais pourtant inévitable, pour l’État islamique de Médine de faire la guerre, et qu’il leur aurait été absolument impossible de participer à cette bataille autrement que sous la pression des circonstances et par nécessité. Mais lorsqu’ils furent contraints d’accomplir cette tâche, ils comblèrent toutes leurs insuffisances par leur ferme conviction en leur conception de la vie, leur amour profond de leur noble objectif et leur compagnie sincère du Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui).

(10) Le Coran, tout en avertissant les musulmans et en les sensibilisant à toutes leurs erreurs et leurs faiblesses, et en leur conseillant de s’appliquer à les corriger, développe également en eux des qualités militaires. Il leur enseigne que, sur le champ de bataille, la force morale est la véritable force décisive. La patience en constitue la composante la plus importante. Il leur enseigne aussi que, dans le combat entre le vrai et le faux, ils doivent mettre complètement de côté les sentiments familiaux, tribaux et nationaux ainsi que les intérêts terrestres, et donner la priorité uniquement à l’agrément d’Allah, à la victoire de la vérité et de la justice et au succès dans l’au-delà. Le Coran ancre également dans leurs cœurs que la décision de la victoire ou de la défaite appartient en toute circonstance exclusivement à Allah. Son aide à Lui seul peut rendre une force victorieuse. Il faut donc toujours accorder la plus grande importance à Sa loi et à Son agrément. C’est précisément ce point qui leur a été enseigné sous forme d’une invocation dans les versets 27 et 28 de la sourate Al-Imrân :

« Dis : Ô Allah, Souverain de la royauté, Tu donnes la royauté à qui Tu veux et Tu l’ôtes à qui Tu veux ; Tu honores qui Tu veux et Tu humilies qui Tu veux. Le bien est entre Tes mains. Certes, Tu es omnipotent. Tu fais pénétrer la nuit dans le jour et le jour dans la nuit. Tu fais sortir le vivant du mort et le mort du vivant, et Tu accordes des biens à qui Tu veux sans compter. »

La peur de la mort a été retirée de leurs cœurs par l’enseignement que la mort surviendra nécessairement au moment fixé, avec la permission d’Allah. Ainsi, négliger l’accomplissement de son devoir pour sauver sa vie ne prolongera pas celle-ci. Il faut donc continuer d’agir en regardant la mort droit dans les yeux. À côté de ces précieux enseignements, un autre leur a été donné : ceux qui sacrifient leur vie dans la voie d’Allah en témoignant de la vérité ne meurent pas comme les gens ordinaires. Leur mort est éminemment honorable. Ne les considérez donc pas comme morts et ne les appelez pas morts comme les autres défunts. Ils reçoivent une vie nouvelle de la part de leur Seigneur ; leurs âmes bénéficient d’une subsistance lumineuse ; ils se réjouissent des dons et des récompenses d’une immense valeur accordés par Allah, et ils sont assurés et satisfaits du sort de leurs compagnons qui partagent leur idéal. C’est ainsi que s’est révélée la haute signification du martyre. Le sens de la mort survenue dans la voie d’Allah a tellement changé qu’au lieu de craindre la mort, on a commencé à prier pour l’obtenir. À ce propos, le Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui) a interdit de pleurer la mort des martyrs en psalmodiant, en poussant des cris ou en se frappant la poitrine. Lorsqu’un mouvement révolutionnaire fidèle à la vérité se forme, il établit des termes particuliers adaptés à ce mouvement, y introduit des significations spécifiques et transforme le sens des conceptions courantes. Tous ces enseignements montrent que, dans l’islam, la guerre n’est pas une activité mondaine ou matérielle. C’est au contraire un acte de pure adoration d’Allah et une exigence religieuse sans mélange.

(11) Un certain nombre d’hypocrites étaient restés sur le champ de bataille. Avant la guerre, ils avaient déjà largement contribué, à un moment extrêmement délicat, à semer le désordre parmi les musulmans et à fissurer l’unité de l’organisation ; après la guerre également, ils avaient répandu de nombreuses insinuations, prétendant que telle ou telle mesure aurait empêché une telle catastrophe. Ils disaient aussi que si nous avions eu quelque part dans la direction, la bataille d’Uhud n’aurait pas produit un tel résultat. Les archers qui se trouvaient dans le passage arrière n’avaient pas non plus le cœur pur. Lorsqu’on leur demanda à Médine pourquoi ils avaient abandonné leur position, ils avancèrent toutes sortes de faibles excuses. Après les avoir entendues, le Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui) dit : « Rien de tout cela. En réalité, vous nourrissiez à mon égard la fausse idée que je vous trahirais et que je ne vous remettrais pas ce qui vous revenait. » C’est précisément pour dissiper cette fausse idée que le Coran dit : « Il ne convient pas qu’un prophète commette une trahison. » (Al-Imrân, 161)

(12) Lorsque les ennemis blessèrent le Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui), un compagnon lui conseilla d’invoquer Allah contre ces scélérats afin qu’Il les anéantisse. Le Messager d’Allah répondit : « Je n’ai pas été envoyé comme malédiction pour les mondes, mais comme miséricorde. » Puis il invoqua : « Ô Allah, guide mon peuple dans la bonne voie, car ils ne savent pas » — ils ne me connaissent pas, ne connaissent ni mon but ni mon objectif, ni les réalités de la vie et du monde. Nous l’avons déjà dit : cette réponse et cette invocation expriment la vision selon laquelle le Messager d’Allah considérait ses adversaires. Il est évident qu’il ne nourrissait aucun désir de vengeance personnelle. Il souhaitait non pas leur destruction, mais leur réforme. S’il avait pris les armes en réponse à leurs actions militaires, ce n’était que par pure nécessité, car il n’avait aucune autre solution.

Après Uhud

Bien que les musulmans aient d’abord remporté la victoire à la bataille d’Uhud avant de subir un revers temporaire, la balance avait finalement commencé à pencher de leur côté. Le fait que les Quraychites se soient retirés après avoir laissé leur victoire inachevée, que l’armée musulmane les ait poursuivis et qu’Abû Sufyân, malgré son intention de revenir une nouvelle fois, soit finalement parti pour La Mecque, avait notamment contribué à renforcer le courage de l’armée musulmane. En réalité, l’armée quraychite s’était retirée en suspendant la guerre sans en avoir tranché l’issue définitive. Aucun des deux camps n’avait vaincu clairement l’autre. Dans une telle situation, cela signifie : « La suite sera pour plus tard. » Au nom des Quraychites, Abû Sufyân était parti après avoir lancé clairement le défi suivant : « Nous reviendrons vous affronter l’année prochaine sur le champ de bataille de Badr. » Alors que la bataille de Badr avait abouti à un règlement définitif, aucune issue finale de ce genre n’avait été obtenue à Uhud. Le règlement définitif avait été reporté à une période ultérieure.

Même si l’armée musulmane n’avait pas remporté la victoire, elle n’avait pas non plus été vaincue. Toutefois, l’influence qu’avait exercée la bataille de Badr dans les régions environnantes avait quelque peu diminué, et les espoirs et aspirations des tribus polythéistes conservatrices avaient recommencé à graviter autour des forces de l’ignorance. Les agissements rebelles de certaines forces criminelles et malfaisantes recommencèrent à relever la tête. Les tribus désordonnées qui entouraient Médine se remirent à mener avec arrogance des activités insurrectionnelles. Mais l’organisation des musulmans était si unie et si vigilante, et leur direction si solide, qu’elle repoussa immédiatement chaque manœuvre hostile et orienta progressivement la situation dans la bonne direction. Le peuple fut ainsi informé que le gouvernement islamique était suffisamment vigoureux et qu’il ne négligerait ni le maintien de l’ordre, ni la protection des personnes et des biens des citoyens, ni la sauvegarde de l’intégrité de l’État. Il fallut néanmoins un certain temps pour rétablir l’autorité de l’État islamique.

Parmi les forces rebelles qui commencèrent à relever la tête après la bataille d’Uhud, Talha ibn Khuwailid et Salma ibn Khuwailid, de Qutun, furent les premiers à se livrer à des activités subversives. Ils incitèrent la tribu des Banû Asad à mener une révolte contre Médine. L’opinion la plus vraisemblable est qu’un raid armé avait été planifié. La nouvelle de ce projet fut connue dès l’apparition du croissant de Muharram de la quatrième année de l’Hégire. Aussitôt, une troupe de cent cinquante combattants, placée sous le commandement d’Abû Salama al-Makhzûmî, fut envoyée pour repousser ce danger. Dès qu’ils atteignirent Qutun, la bande de brigands se dispersa. Le gouvernement islamique confisqua les troupeaux abandonnés par ces derniers et les distribua entre les volontaires. Le 5 Muharram, on apprit d’une autre source que Khâlid ibn Sufyân, de la tribu des Banû Khuzayl, avait constitué une force en vue d’attaquer Médine. ‘Abdullâh ibn Anîs al-Juhanî al-Ansârî fut envoyé pour les affronter. ‘Abdullâh mit fin à la rébellion et rapporta la tête de Khâlid. En récompense de cet exploit héroïque accompli seul, le Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui) lui offrit son propre bâton.

Deux ou trois semaines plus tard, un nouvel incident se produisit. Au début du mois de Safar, des membres des tribus d’‘Adal et de Qâra vinrent à Médine après avoir ourdi un complot. Ils demandèrent au Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui) : « Certains des nôtres sont devenus musulmans. Envoyez donc quelques personnes pour les instruire et les éduquer. » Le Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui) envoya dix hommes instruits et distingués (ce nombre est donné selon le récit de Sahîh al-Bukhârî ; d’après les récits des historiens et des auteurs de biographies, ils étaient au nombre de sept). Leur émir était Murshed ibn Abû Murshed. Dès qu’ils atteignirent Rajî‘, lieu de résidence des Banû Hudhayl, ceux-ci tuèrent tous les membres du groupe, à l’exception de Khubayb et de Zayd. Ils vendirent Khubayb et Zayd aux Qurayshites de La Mecque. Les Qurayshites les empalèrent et les tuèrent tous deux. Nous avons déjà évoqué cet événement. Il montre clairement à quel point l’arrogance et l’insolence des adversaires avaient augmenté après la bataille d’Uhud. Plusieurs hommes précieux d’un petit groupe, partis comme enseignants, subirent le martyre de manière atroce en chemin. Il est difficile de décrire avec des mots l’ampleur de la blessure que cet événement infligea au cœur du Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui). Ces hommes étaient partis pour transmettre la connaissance de l’islam, mais ces bêtes humaines, loin d’en recevoir le moindre enseignement, les assassinèrent cruellement et sans raison. Mais ce ne fut pas tout. Le même mois, le plus grand malheur survint à Bi’r Ma‘ûna. Abû Barâ ‘Âmir ibn Mâlik arriva de la région du Najd et rencontra le Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui). Celui-ci l’invita à embrasser l’islam. Abû Barâ n’accepta pas l’invitation, mais ne la rejeta pas non plus. Il lui conseilla toutefois avec beaucoup de sincérité d’envoyer un groupe de ses compagnons au Najd, en espérant que les gens embrasseraient l’islam. Le Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui) exprima ses craintes au sujet du Najd. L’affaire de Rajî‘ venait tout juste de se produire. Abû Barâ se porta garant de leur protection. Comme l’extension de l’influence et de l’autorité du gouvernement islamique dans la région du Najd était devenue nécessaire pour des intérêts politiques supérieurs, le Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui), faisant confiance aux paroles d’Abû Barâ, envoya un groupe de soixante-dix hommes (ce nombre est cité dans al-Bukhârî ; selon Ibn Ishâq, ils étaient quarante). Il comprenait des mémorisateurs du Coran, des récitateurs et des prédicateurs de premier rang. Leur chef était Mundhir ibn ‘Amr. Lorsque cette délégation missionnaire atteignit le lieu appelé Bi’r Ma‘ûna, Harâm ibn Milhân partit de là avec une lettre du Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui) destinée à ‘Âmir ibn Tufayl, chef de la tribu des Banû ‘Âmir. Avant même que ‘Âmir ibn Tufayl ne lise la lettre, il fit signe à ses hommes de tuer son porteur. Puis il proclama dans la tribu des Banû ‘Âmir : « Où que vous soyez, venez attaquer la délégation venue de Médine. » Mais les Banû ‘Âmir refusèrent de rompre la promesse faite à Abû Barâ. Il invita alors à l’attaque les branches anarchistes de la tribu des Banû Sulaym : Ri‘âyân, Dhakwân, ‘Usayya et les Banû Lihyân. Elles se préparèrent et encerclèrent la délégation missionnaire venue de Médine. Les membres de la délégation dirent : « Nous ne sommes pas venus combattre. Nous ne voulons pas non plus rester ici. Nous souhaitons poursuivre notre route. Ne nous attaquez donc pas. » Mais les meurtriers n’écoutèrent rien. Ils tuèrent soixante-neuf hommes, qui subirent le martyre. Le soixante-dixième membre, Ka‘b ibn Zayd, se cacha, le corps ensanglanté, parmi les cadavres et, ayant survécu de justesse, atteignit Médine et raconta toute l’affaire au Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui). Imaginez combien fut terrible l’épreuve d’un jeune groupe encerclé par ses ennemis. Soixante-neuf de ses hommes instruits et capables subirent simultanément le martyre avec une cruauté extrême. Après cet événement particulièrement douloureux, le Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui) fut profondément accablé et endeuillé. Pendant un mois, lors de la prière de l’aube, il invoqua la malédiction contre les meurtriers de ses chers Compagnons, à cause de cette tragédie déchirante. Le terme consacré pour cette invocation est Qunût an-Nâzila.

Observez également le comportement du noble Prophète, sauveur de l’humanité entière, paix et bénédiction sur lui, face aux actes bestiaux de ces monstres. ‘Amr ibn Umayya, le seul survivant parmi les soixante-dix membres de la délégation, vit sur le chemin du retour vers Médine, à un endroit, deux hommes endormis sous l’ombre d’un arbre. Les prenant pour des complices des meurtriers, il les tua. Cette supposition était erronée : ils étaient tous deux membres d’une tribu alliée. Le Messager, paix et bénédiction sur lui, versa le prix du sang en réparation de leur meurtre. Car c’est pour mettre fin au règne de l’oppression en vigueur et instaurer le règne de la justice que le Messager, paix et bénédiction sur lui, avait consenti tant de sacrifices.

Si Médine n’était pas stable intérieurement, il aurait été impossible de résoudre toutes ces complications extérieures. Mais certaines forces malveillantes et intrigantes y étaient présentes, et elles jouissaient d’une grande influence grâce à leurs terres, leurs richesses et leurs grandes forteresses. Depuis l’intérieur de l’État islamique, elles complotaient de manière profondément traîtresse et entravaient chacune des initiatives des musulmans. En particulier, bien qu’ayant signé le pacte relatif à l’unité de Médine, les tribus juives menaient chaque jour des activités insurrectionnelles. Parmi elles, la tribu des Banû Nadîr disposait de la place forte la plus puissante. Enivrées par leur témérité et leur obstination, elles avançaient imprudemment. Après les événements d’Uhud, de Raji‘ et de Bi’r Ma‘ûna, leur arrogance avait tellement augmenté qu’elles tentèrent ouvertement, dans ce moment particulièrement délicat, d’assassiner le Messager (S.A.S.). (J’ai déjà mentionné cet épisode.) Après leurs méfaits passés, lorsque les Juifs ne ressentirent même aucun scrupule à renouveler cette tentative publique et malveillante, il devint inévitable de prendre une mesure définitive à leur égard. Le Messager (S.A.S.) s’efforça autant que possible d’éviter de leur déclarer la guerre et de provoquer des pertes humaines. [En effet, le mouvement islamique n’est pas, par nature, violent ou militant. De plus, cette affaire concernait des individus appartenant à un groupe particulier du monde. Le mouvement islamique devait accomplir sa mission dans une région placée sous l’influence de ce groupe. Sinon, leurs crimes étaient si abominables qu’ils n’avaient même pas le droit de rester en vie.] Il leur adressa donc seulement un avis de retrait de leur citoyenneté, leur donnant un ultimatum de dix jours pour quitter Médine. Il les informa également que, s’ils ne partaient pas, ils seraient traités comme des ennemis. Le chef des hypocrites, ‘Abdullah ibn Ubayy, les incita à combattre le Messager (S.A.S.) en leur promettant une aide suffisante. Sous son influence, les Banû Nadîr défièrent le gouvernement islamique en déclarant : « Nous ne nous soucions pas de votre ultimatum. Faites donc ce que vous voulez. » Dès lors, au mois de Rabî‘ al-Awwal de la quatrième année de l’Hégire, le Messager (S.A.S.) partit en expédition avec l’armée musulmane et assiégea les Banû Nadîr. ‘Abdullah ibn Ubayy ne tint pas sa promesse et personne ne vint à leur secours. Réduits à l’impuissance, ils évacuèrent leur localité. Grâce à la clémence du Messager (S.A.S.), non seulement ils eurent la vie sauve, mais ils purent aussi emporter leurs biens précieux sur le dos de leurs chameaux. Même dans cette atmosphère de tension extrême, deux hommes chanceux sortirent des rangs des Banû Nadîr : ils prirent conscience à la fois du caractère déraisonnable et injuste de l’attitude de leur tribu et de la vérité et de la pertinence de la prédication du Messager (S.A.S.), puis embrassèrent l’islam. C’étaient Yamîn ibn ‘Umayr et Abû Sa‘d ibn Wahb.

À cette époque, l’armée musulmane fut contrainte de couper quelques arbres et arbustes. Ce ne fut pas une affaire particulièrement grave. Pourtant, les propagandistes occidentaux y ont également trouvé matière à calomnie. Il s’agissait d’une nécessité militaire inévitable. Encore aujourd’hui, certaines armées doivent, selon les circonstances, entreprendre ce genre d’opérations pour construire des routes, détruire les bases secrètes de l’ennemi et répondre à d’autres nécessités. Même la police doit parfois recourir à des actions similaires pour arrêter des criminels. Il faut démolir des bâtiments et intervenir lorsque cela est nécessaire dans les champs, les exploitations agricoles et les vergers.

Même dans des conditions extrêmement dangereuses, en réprimant les malfaiteurs, le Messager (S.A.S.) ne réduisit pas seulement ses propres difficultés : il préserva également son prestige et son autorité auprès des populations voisines. Celles-ci comprirent que le pouvoir et l’autorité du gouvernement islamique demeuraient pleinement établis.

Abû Sufyân partit lancer une attaque avec une armée puissante, conformément aux fanfaronnades qu’il avait proférées sur le champ de bataille d’Uhud. Cette fois, son armée comptait deux mille fantassins et cinquante cavaliers. Dès qu’il en fut informé, le Messager (S.A.S.) se rendit lui aussi sur le champ de Badr avec mille cinq cents fantassins et dix cavaliers. Il y établit son camp et attendit sans interruption pendant huit jours l’armée qurayshite. Mais Abû Sufyân, arrivé à Daḥrân, ou ‘Usfân, à seulement une étape de La Mecque, rebroussa chemin. En raison de l’absence de pluie, il ne jugea pas cette année propice à la guerre. Après avoir appris le retour d’Abû Sufyân, le Messager (S.A.S.) finit par retourner à Médine.

Dès qu’il apprit qu’au mois de Muharram de la quatrième année de l’Hégire (selon une autre version, à Jumâdâ al-Ulâ), deux branches de la tribu de Ghatafân, les Banû Muhârib et les Banû Tha‘laba, se préparaient à attaquer Médine, le Messager (S.A.S.) partit avec une armée de quatre cents volontaires (selon une autre version, sept cents). Une armée était certes prête à affronter les musulmans, mais elle ne fut pas effectivement en mesure de combattre. C’est à cette époque que se produisit l’événement suivant. Un polythéiste nommé Ghawrath quitta son domicile après avoir déclaré à sa tribu : « Je ne rentrerai qu’après avoir tué Muhammad (S.A.S.). » Lorsqu’il arriva, le Messager (S.A.S.) se reposait seul sous un arbre. Son épée était suspendue à une branche. Ghawrath prit cette épée en main, la brandit et dit : « Dis-moi donc, qui peut maintenant te sauver ? » Le Messager (S.A.S.) répondit avec une totale assurance : « Allah peut me sauver. »

Dûmat al-Jandal était un lieu de rencontre pour les caravanes commerciales ; des prédicateurs chrétiens et juifs ainsi que des agents de renseignement politique y étaient également actifs. D’autre part, parce que les Banû Nadîr s’étaient réfugiés à Khaybar et dans d’autres endroits, ces lieux étaient devenus des foyers de leurs divers complots contre Médine. Il est particulièrement important de relever sur le plan politique que ‘Uqaydir, un chef chrétien placé dans l’orbite de la collusion entre les Quraysh de La Mecque et les Juifs de Khaybar, avait commencé à harceler les caravanes transportant des céréales pour Médine. Le Messager (S.A.S.) apprit que les ennemis voulaient rassembler leurs forces à Dûmat al-Jandal afin d’attaquer Médine. Au mois de Rabî‘ al-Awwal de la cinquième année de l’Hégire, le Messager (S.A.S.) partit immédiatement dans cette direction avec mille soldats. Dès que la nouvelle du départ de l’armée musulmane vers Dûmat al-Jandal leur parvint, les ennemis se dispersèrent. Le Messager (S.A.S.) ne jugea pas nécessaire d’aller plus loin. En chemin, il œuvra à gagner des alliés. À cette étape, un pacte fut conclu avec ‘Uyayna ibn Ḥiṣn. Plus tard, durant la septième année de l’Hégire, Ḥadrat ‘Abd al-Raḥmân ibn ‘Awf y mena une mission politico-religieuse, ce qui suscita une attitude favorable de la tribu de Kalb envers l’État islamique de Médine. Puis, lors de l’expédition de Tabûk, pendant la neuvième année de l’Hégire, l’étendard victorieux de l’État islamique fut hissé sur cette région.

On apprit cette fois que les Banû al-Mustaliq se préparaient à attaquer. Bien que Burayda al-Aslamî eût été envoyé pour enquêter, les faits se révélèrent effectivement exacts. Le Messager (S.A.S.) prit donc une mesure militaire le 3 Sha‘bân. Il atteignit très rapidement al-Muraysî‘, un point d’eau. Ḥârith ibn Dirâr, chef des Banû al-Mustaliq, était disposé à combattre. Mais, comme le Messager (S.A.S.) arriva à l’improviste, ses soldats se dispersèrent. Seuls les membres de sa propre tribu restèrent sur place. Dès le premier assaut, l’armée de Ḥârith fut complètement vaincue. Un grand nombre d’animaux furent saisis comme butin, et tous les hommes et toutes les femmes de la tribu devinrent prisonniers de guerre. Parmi ces prisonniers se trouvait une femme nommée Juwayriya. Elle récita devant le Messager (S.A.S.) la profession de foi et déclara : « Je me présente en tant que musulmane. » Le Messager (S.A.S.) l’épousa avec son consentement. Il en résulta que l’armée musulmane libéra tous les prisonniers des Banû al-Mustaliq en déclarant : « Nous ne pouvons pas garder en captivité les proches du Messager (S.A.S.). »

C’est au cours de cette bataille que les hypocrites, voyant la victoire de l’islam, furent pris de colère. Ils commencèrent par provoquer une querelle au sujet de l’eau et tentèrent de semer la discorde entre les Muhâjirûn et les Ansâr. Sur le chemin du retour, ils continuèrent à inciter les Ansâr à chasser les Muhâjirûn de Médine. Au cours de ce voyage, Aïcha fut également victime d’une calomnie, parce qu’elle s’était séparée de la caravane. J’ai déjà relaté tous ces épisodes.

Tous ces incidents mineurs se produisirent après la bataille d’Uhud et avant la bataille du Fossé. L’État islamique dut prendre ces mesures afin de préserver son existence, de maintenir l’ordre public et de poursuivre le processus constitutionnel. À l’exception des événements concernant les représentants chargés d’enseigner, il ne s’agissait, dans les autres cas, tantôt que d’envoyer des soldats à la frontière, tantôt de prendre de simples mesures de police. Les affrontements purement militaires furent très rares et de très faible ampleur. Leur accorder une importance excessive et les décrire en détail pourrait donner au lecteur une idée erronée. En réalité, la société arabe était divisée en nombreuses tribus, grandes et petites. Chaque tribu, et même chaque branche tribale, constituait dans sa propre sphère une unité administrative et politique indépendante. Tantôt une tribu se révoltait, tantôt une autre s’apprêtait à attaquer ou à se livrer au brigandage. Dès qu’on mettait fin aux méfaits de l’une, une autre relevait la tête. Dans une telle situation, chaque tentative d’établir une administration centrale ne pouvait réussir sans courir le risque d’affrontements et de conflits avec les tribus, grandes et petites, dispersées çà et là.

La troisième grande bataille – le Fossé

Lors de la bataille d’Uhud, les Quraychites avaient certes, par circonstance, trouvé l’occasion de donner une leçon aux musulmans et avaient apparemment ainsi vengé leur défaite de Badr. Mais ils avaient parfaitement compris qu’en réalité ils n’étaient pas rentrés chez eux en vainqueurs du champ d’Uhud. Ils avaient également compris qu’avec leurs forces actuelles, ils n’étaient pas en mesure de vaincre l’État islamique de Médine. Ils quittèrent donc Uhud avec la résolution de reprendre la guerre après une année d’intervalle, en se préparant davantage et en rassemblant plus de soldats. Abû Sufyân avait lui aussi exprimé cette résolution. Mais, une année plus tard, après être sortis de La Mecque avec leurs troupes, ils firent demi-tour en raison de circonstances défavorables. Il existait une grande différence entre les Quraychites et l’État islamique. Le camp jahilite des Quraychites était stagnant et faible du point de vue de sa vitalité ; il n’avait aucune capacité de développement ni de croissance. Bien au contraire, certaines de ses forces s’en détachaient constamment pour rejoindre le camp de l’État islamique. La puissance islamique de Médine était une force idéologique, missionnaire et tournée vers le peuple. Elle était donc toujours active, laborieuse, en développement et en expansion. En raison de cette différence fondamentale, le passage du temps s’avérait favorable à Médine. Dans tous les domaines — formation morale et purification du caractère, relations d’alliance fondées sur des traités, puissance défensive, accroissement des effectifs et extension de la propriété foncière — Médine ne cessait de croître, de s’étendre et de se renforcer. L’État islamique était parvenu à fermer pratiquement les routes commerciales des Quraychites. La Mecque était ainsi précipitée dans une crise économique. Bien qu’ayant été confronté à de nombreuses difficultés pendant les deux années qui suivirent la bataille d’Uhud, l’État islamique avait considérablement progressé. En revanche, la guerre que les Quraychites avaient reportée d’un an exigeait désormais d’eux, du fait de ce retard, qu’ils accumulent une puissance offensive encore plus grande. Il n’était pas facile aux seuls Quraychites de fournir une force aussi importante. Mais les divers ennemis de l’État islamique avaient, sous la contrainte des circonstances, trouvé la voie d’une union mutuelle. Les Juifs expulsés de Médine qui s’étaient installés à Khaybar et dans Wâdî al-Qurâ déployaient de grands efforts pour inciter les Quraychites à attaquer Médine. Ils commencèrent leurs menées malfaisantes en créant de diverses manières des obstacles sur le chemin des caravanes qui transportaient des céréales destinées à Médine. Lorsque ces Juifs exilés apprirent l’issue de la bataille d’Uhud et entendirent parler de la résolution d’Abû Sufyân de lancer une nouvelle attaque, leur ardeur et leur enthousiasme ne connurent plus de limites. Ils incitèrent les Banu Ghatafân, qui disposaient d’importants effectifs, à attaquer Médine en leur promettant la totalité de la récolte de dattes de Khaybar pour une année entière, ainsi qu’une part déterminée pour l’avenir. Après avoir accompli tout cela, ils envoyèrent une délégation à La Mecque. Cette délégation comprenait notamment les grands dirigeants juifs Salâm ibn Abî al-Huqayq, Salâm ibn Mishkam, Huyayy ibn Akhtab, Kinâna ibn al-Rabî (Banu Nadîr), Hawdha ibn Qays et Abû ʿAmmâra (Banu Wâ’il). Ils assurèrent aux Quraychites que, s’ils lançaient l’attaque, ils leur apporteraient toute leur aide et leur soutien jusqu’à ce que Muhammad soit complètement anéanti. Cette délégation revint de La Mecque après avoir pleinement réussi sa mission et, sur le chemin du retour, rencontra également les Banu Ghatafân et d’autres tribus. Les Quraychites, eux aussi, consultèrent leurs alliés et leurs partisans et appelèrent les Ahâbîsh à leur secours. En somme, cette fois, les forces jahilites rassemblèrent des soutiens dans toute l’Arabie.

Quatre mille soldats partirent de La Mecque sous le commandement d’Abû Sufyân. Ils comprenaient trois mille cavaliers et mille chameaux. Lorsque cette armée atteignit Marr al-Zahrân, les tribus alliées des Quraychites — les Banû Sulaym, les Banu Asad, Fazâra, Ashjaʿ et les Banu Murra, entre autres — quittèrent leurs territoires respectifs et rejoignirent l’armée quraychite. Les Banu Ghatafân partirent sous la direction de ʿUyayna ibn Hisn. Il existe des divergences quant à l’effectif total atteint par l’armée quraychite. Selon certains, il était de six à sept mille hommes ; selon d’autres, de dix mille, et selon d’autres encore, de vingt-quatre mille. La majorité estime toutefois qu’il était de dix mille hommes, et c’est l’opinion dominante.

Alors que le Messager de Dieu (paix et bénédictions sur lui) se trouvait en voyage à Dūmat al-Jandal, il avait déjà appris les préparatifs. C’est pourquoi il revint rapidement. Un conseil se réunit et il fut décidé de repousser l’attaque depuis Médine. Pour défendre la ville, on adopta le conseil de Salmān al-Fārisī concernant le creusement d’un fossé, ou khandaq, selon la méthode iranienne. Cette stratégie défensive inédite avait notamment l’avantage de mettre les envahisseurs arabes en difficulté. En outre, le travail qui aurait pu être accompli au moyen d’un mur élevé et solide pouvait l’être par le seul effort physique. Cette méthode permettait à un petit nombre de soldats de contenir une armée ennemie beaucoup plus nombreuse. Le Messager de Dieu (paix et bénédictions sur lui) partit lui-même à cheval afin de déterminer le tracé du fossé. La ville de Médine était entourée sur trois côtés de maisons et de jardins clos de murs. Il n’était donc nullement nécessaire de creuser un fossé sur ces trois côtés : il ne le fallait que du côté nord, qui était ouvert. Il fut décidé de relier les deux étendues rocailleuses, Ḥarrat al-Sharqiyya et Ḥarrat al-Gharbiyya — l’étendue rocailleuse orientale et l’étendue rocailleuse occidentale — par un fossé semi-circulaire allant jusqu’à l’extrémité occidentale du mont Sila. Le creusement de cette partie fut organisé sous direction militaire. Toutefois, certaines tribus prolongèrent encore le fossé de leur propre initiative afin de protéger leurs maisons. Ainsi, au sud, le fossé fut prolongé très loin en direction de Qubā’, en passant par l’ouest du lieu de prière de l’Aïd, la mosquée al-Ghamāma. Les trois mille combattants musulmans auxquels devait plus tard incomber la responsabilité du combat direct remplirent volontairement le rôle d’ouvriers pour le creusement du fossé. On forma des groupes de dix hommes et l’on attribua à chacun le creusement de dix coudées. Le fossé avait été creusé sur une largeur approximative de dix coudées, car certains cavaliers ennemis moururent en tombant à l’intérieur alors qu’ils tentaient de le franchir d’un bond avec leurs chevaux. Sa profondeur n’était probablement pas inférieure à cinq coudées et sa longueur atteignait trois milles et demi. Il est stupéfiant de penser que les volontaires musulmans aient pu achever un ouvrage aussi vaste en seulement trois semaines. Il fallut extraire et déplacer près de trois cent huit mille yards cubes de terre. Quant aux outils, certains instruments servant à couper et à creuser la terre avaient été empruntés aux Banū Qurayẓa dans le cadre d’un accord. Faute de paniers, les musulmans ordinaires, et même des hommes tels qu’Abū Bakr et ʿUmar (que Dieu les agrée), transportaient la terre dans leurs manteaux et leurs pans de vêtement. De hautes plateformes d’observation furent construites en divers endroits le long du fossé. Depuis ces plateformes, on pouvait surveiller simultanément toutes les parties du fossé.

À peine le creusement du fossé fut-il achevé que, durant le mois de Shawwāl de la cinquième année de l’Hégire, les forces ennemies coalisées arrivèrent aux abords de Médine. Les soldats des Quraysh, de Kināna et des Aḥābīsh établirent leur camp près du puits de Rūma, à proximité de la vallée de ʿAqīq. Les Ghatafān et les Banū Asad installèrent leur camp à l’est, s’étendant du lieu appelé Yanbuʿ Naqama, près de la vallée de Nuʿmān, jusqu’au mont Uḥud. De leur côté, les forces musulmanes établirent leur camp central en laissant le mont Sila derrière elles. À l’endroit où le camp du Messager de Dieu (paix et bénédictions sur lui) avait été installé, la mosquée al-Fatḥ existe encore aujourd’hui en souvenir de cet événement.

Bien que les ennemis de l’islam fussent rangés en très grand nombre, ce fossé leur posa un problème entièrement nouveau. Ils n’avaient jamais vu une ligne de défense de ce genre et ignoraient totalement cette stratégie. Leurs chevaux et leurs chameaux ne pouvaient être utilisés que jusqu’à la limite extérieure du fossé. Un ou deux cavaliers, emportés par leur ardeur, tentèrent de le franchir d’un bond, mais tombèrent à l’intérieur et périrent. Ils accouraient de différentes directions, mais les soldats de l’armée musulmane se plaçaient immédiatement devant eux sans montrer la moindre négligence et repoussaient les ennemis qui lançaient des flèches. Les épées et les lances étaient totalement inutiles. Chaque jour, quelques flèches étaient échangées entre les deux camps. Exaspérée par plusieurs jours de siège, l’armée ennemie lança un jour une attaque particulièrement vigoureuse. Elle attaqua tantôt ici, tantôt là, mais sans obtenir le moindre résultat. Finalement, le célèbre et vieux cavalier guerrier de l’armée qurayshite, ʿAmr ibn ʿAbd Wudd, s’élança, emporté par son ardeur. Il incita ʿIkrima, le fils d’Abū Jahl, Ḥubayra ibn Abī Wahb et Ḍirār ibn al-Khaṭṭāb, puis prit avec lui quelques hommes de Banū Kināna. Enfin, ayant repéré un endroit favorable, il fit franchir le fossé à son cheval d’un bond. Un ou deux de ses compagnons le suivirent, tandis que tous les autres restaient au bord du fossé. Une fois à l’intérieur, il lança un défi aux musulmans. ʿAlī s’avança pour l’affronter et, après lui avoir infligé une légère blessure, l’envoya en enfer. Cette journée fut si difficile pour l’armée musulmane qu’en repoussant les ennemis venus de différentes directions, elle laissa passer quatre prières obligatoires.

La prolongation du siège était préoccupante pour les musulmans, mais elle troublait également les ennemis. Après de nombreuses consultations, il fut décidé, en vue d’une attaque finale, d’inciter la tribu juive des Banū Qurayẓa à rompre le pacte conclu avec le Messager de Dieu (paix et bénédictions sur lui), afin qu’elle attaque de l’intérieur. À la demande d’Abū Sufyān, Ḥuyayy ibn Akhṭab accepta cette mission. Il rencontra Kaʿb ibn Asad, le chef des Banū Qurayẓa, et lui exposa sa position. Kaʿb refusa d’abord. Il dit : « J’ai toujours vu Muḥammad (paix et bénédictions sur lui) respecter ses promesses. Rompre notre engagement envers lui serait donc un acte extrêmement inhumain. » Mais Ḥuyayy ibn Akhṭab insista avec toute sa force et répéta sa demande : « Nous sommes venus avec d’innombrables soldats. Toute la nation arabe nous a rejoints. Toute l’armée est assoiffée du sang de Muḥammad (paix et bénédictions sur lui). Il ne faut pas laisser passer cette occasion. L’heure finale de l’islam est maintenant arrivée. » En somme, sa stratégie d’incitation réussit et la nouvelle parvint aussitôt aux musulmans. Le Messager de Dieu (paix et bénédictions sur lui) vérifia la véracité de l’affaire, et l’enquête la confirma. Lorsqu’un groupe de Compagnons témoigna de sa réalité, le Messager de Dieu (paix et bénédictions sur lui) se contenta de prononcer : « Allāhu akbar ! Ḥasbunā Allāhu wa niʿma al-wakīl. » (« Dieu est plus grand que tout. Dieu nous suffit ; Il est le meilleur des garants. »)

L’étendue du champ de bataille, la longueur du siège, le manque de soldats, la pénurie d’équipements, l’intensité de la faim, l’insomnie, la fuite des hypocrites qui quittaient le front en invoquant toutes sortes d’excuses boiteuses, et même le fait que, dans l’excès de leurs occupations, les musulmans en vinssent à manquer la prière : rien de tout cela ne constituait une épreuve ordinaire. De plus, lorsque la crainte d’une trahison se répandit à l’intérieur de Médine et que la situation en vint à permettre aux Banū Qurayẓa, capables de fournir plus de mille cinq cents hommes en âge de combattre, d’endosser soudainement le rôle d’un ennemi intérieur semant la terreur, il est aujourd’hui difficile d’imaginer l’état d’esprit des trois mille combattants musulmans résolus à mourir. Abū Bakr al-Ṣiddīq (que Dieu l’agrée) rapporte : « Après avoir appris cette nouvelle, nous avons commencé à craindre que nos maisons ne soient attaquées et que les femmes et les enfants ne soient pris pour cibles. À cause de cette inquiétude, nous montions sans cesse sur la montagne pour voir si quelque chose s’était produit. Lorsque nous constations que nos maisons étaient paisibles, nous rendions grâce à Dieu. » Le Messager de Dieu (paix et bénédictions sur lui) envoya une troupe de trois cents combattants afin d’assurer la sécurité de Médine. Voici comment le Coran décrit la situation de cette époque :

« Souvenez-vous du moment où les ennemis s’avancèrent contre vous par-dessus vous et par-dessous vous, où vos regards se figèrent, où vos cœurs remontèrent jusqu’à vos gorges, et où toutes sortes de pensées au sujet de Dieu vous traversèrent l’esprit. »

(Al-Ahzab-10)

En vérité, l’épreuve difficile que les musulmans subirent lors de cet événement ne se produisit dans aucune des deux grandes batailles précédentes. Il est vrai que la bataille d’Ouhoud fut marquée par des souffrances indescriptibles. Mais tout ce qui s’y passa se déroula en une seule journée. Cette fois, en revanche, les épreuves et les souffrances se prolongèrent, et les envahisseurs n’étaient pas seulement les Quraychites : beaucoup d’autres les accompagnaient. Voyant les souffrances des musulmans, le Messager ﷺ conçut la stratégie consistant à éloigner du champ de bataille une partie quelconque de l’armée ennemie par des démarches conciliatoires. Il fit venir deux chefs des Banou Ghatafân, connus pour leur avidité extrême, et s’entretint avec eux. Il leur proposa de conclure un accord en leur cédant le tiers de la récolte totale de Médine, et une entente fut trouvée ; même le projet de traité fut rédigé. Mais avant de le signer, il jugea indispensable de demander conseil à Sa‘d ibn Mu‘âdh et Sa‘d ibn ‘Ubâdah, chefs des Aws et des Khazraj. Il leur expliqua : « Vous êtes encerclés par un si grand nombre d’ennemis qu’il n’est pas facile de les repousser. Il ne nous reste donc aucune autre solution pour affaiblir leur puissance. » Leur honneur se réveilla. Ils dirent : « Ô Messager, lorsque nous étions encore mécréants, ces tribus ne pouvaient déjà pas prendre ainsi nos biens. Et maintenant que nous avons embrassé l’islam et que nous sommes devenus plus forts qu’auparavant, allons-nous leur livrer ainsi nos biens ? Par Allah, cela n’arrivera jamais. Nous n’avons pas besoin d’un tel traité. » Le Messager ﷺ fut extrêmement heureux d’entendre cette réponse. Lorsqu’il remit le projet de traité à Sa‘d, celui-ci le déchira.

Pourtant, la complexité de la situation demeurait entière. Allah fit soudain surgir une solution. Ce fut un événement extraordinaire et le témoignage le plus éclatant de la véracité morale et intellectuelle du mouvement islamique. En un moment aussi cataclysmique, Na‘îm ibn Mas‘ûd s’avança soudain. Il vint trouver le Messager ﷺ et lui dit : « Ô Messager, je suis devenu musulman. » Sur ces mots, il récita publiquement la profession de foi et proclama la pureté de sa croyance. Puis il dit : « Puisque les ennemis ne savent pas encore que j’ai embrassé l’islam, si vous m’y autorisez, je peux entreprendre certaines démarches pour briser l’unité des Quraychites et des Banou Qurayzah. » Le Messager ﷺ lui donna son autorisation. Na‘îm se rendit auprès des Banou Qurayzah. Après quelques échanges préliminaires, il leur dit : « Si la victoire est remportée, tant mieux. Mais réfléchissez à ce qui arrivera si la défaite vous est destinée. En cas de défaite, les Quraychites et les Ghatafân s’en iront tous, tandis que vous serez les seuls à devenir la cible de l’attaque de Muhammad ﷺ. Dites donc aux Quraychites et aux Ghatafân de laisser auprès de vous quelques-uns de leurs hommes en otages. S’ils remplissent cette condition, coopérez avec eux ; sinon, séparez-vous d’eux. » Ensuite, Na‘îm se rendit auprès des chefs quraychites. Il leur dit : « Je possède certaines informations qu’il me paraît nécessaire de vous communiquer. Les Banou Qurayzah ont maintenant changé d’avis. Vous en aurez bientôt la preuve : ils vous demanderont de leur remettre quelques hommes en otages. » Les Quraychites informèrent alors les Banou Qurayzah : « Nous ne pouvons plus supporter ce long siège. Si vous coopérez avec nous, nous lancerons une attaque finale. » Les Banou Qurayzah exigèrent qu’ils leur laissent quelques hommes en otages. Les Quraychites crurent alors aux paroles de Na‘îm et cessèrent de faire confiance aux Banou Qurayzah. Grâce à cette manœuvre, la situation militaire changea complètement d’aspect.

La rupture de l’unité des ennemis de l’islam commença à les épuiser terriblement. Cela faisait près d’un mois qu’ils avaient quitté leurs foyers. Leurs activités avaient subi de lourdes pertes et ils avaient déjà dépensé beaucoup d’argent, sans obtenir le moindre avantage. Par ailleurs, le problème du ravitaillement d’une armée aussi nombreuse et de ses bêtes prit une ampleur inquiétante. Une grande partie des provisions des Quraychites tomba entre les mains d’une armée musulmane en chemin. De plus, le temps devint défavorable : le froid devint insupportable. Dans les événements historiques de cette nature, l’influence des éléments naturels est souvent extrêmement décisive. Le moindre signe de la volonté d’Allah suffit à apporter la solution finale au problème. L’histoire témoigne que les éléments naturels s’unissent parfois pour faire pencher la balance de la vérité dans les situations les plus délicates. Une nuit, une tempête se leva soudain avec une telle violence qu’elle arracha les tentes des envahisseurs, éteignit les foyers, dispersa leurs marmites et leurs ustensiles, et effraya les animaux. En un mot, leur enthousiasme et leur ardeur se figèrent complètement. Saisis d’une profonde panique, ils commencèrent à envisager d’abandonner la guerre et de fuir. Au sujet de cette aide invisible, Allah dit :

« Souvenez-vous de la faveur d’Allah lorsque des armées se rassemblèrent contre vous ; Nous envoyâmes alors contre elles un vent et des armées invisibles que vous ne pouviez voir. » (Sourate Al-Ahzab-9)

Voyant la terreur et le désespoir qui régnaient parmi les soldats, Abû Sufyân comprit qu’ils ne pourraient plus tenir longtemps. Ils quittèrent donc soudainement Médine et s’en allèrent. Le Messager ﷺ déclara : « L’ère des offensives des Quraychites est désormais terminée. » Autrement dit, ils avaient mis à l’épreuve la puissance de leurs seules forces à Badr et à Ouhoud. À la bataille du Fossé, ils avaient lancé une attaque coordonnée en s’alliant à des forces venues de toute l’Arabie, mais cette offensive échoua également. Puisqu’il leur serait désormais impossible de réunir à l’avenir une force aussi considérable, comment les Quraychites pourraient-ils encore faire la guerre ? Les combats ultérieurs exigeraient une puissance encore plus grande.

Cette bataille causa très peu de pertes humaines dans les deux camps. Elles furent encore moins nombreuses dans l’armée musulmane : six personnes au total y tombèrent en martyrs. Parmi elles se trouvait toutefois un homme exceptionnel, comme Sa‘d ibn Mu‘âdh. Il fut blessé par une flèche et mourut quelques jours plus tard.

Quelques enseignements importants de la bataille du Fossé

Les enseignements de cette guerre sont les suivants :

1- Ce qui a le plus contribué à accroître la foi, ce fut l’enthousiasme et l’ardeur jusqu’au sacrifice des volontaires musulmans. Non seulement ils firent preuve, dans l’ensemble, d’une patience extrême et d’un moral inébranlable face à cette situation terrifiante, mais ils achevèrent aussi le creusement du fossé d’une manière telle qu’on aurait dit qu’une armée de djinns avait saisi la terre et l’avait retournée. Ils accomplirent ce travail en chantant des chants islamiques.

(Arabe********)

« Nous sommes ceux qui ont promis, en joignant leurs mains à celles de Muhammad, de poursuivre le jihad toute leur vie. »

Un autre groupe entonna :

(Arabe********)

« Les ennemis nous ont attaqués pour nous éloigner du chemin de la vérité. Mais nous ne l’acceptons pas. » En particulier, « nous ne l’acceptons pas, nous ne l’acceptons pas ». Lorsque ces mots étaient chantés à l’unisson et d’une voix puissante, une résolution inébranlable emplissait le ciel et l’air. »

L’une des raisons de leur enthousiasme et de leur ardeur était que tout ce qu’ils avaient acquis au prix d’une vie entière de lutte se trouvait désormais menacé. Le mouvement islamique et l’État islamique de Médine étaient pour eux les biens les plus précieux. Ils considéraient comme une chance de pouvoir leur sacrifier tous leurs biens et leur vie. La lutte et les efforts sacrés visant à assurer le bien suprême de l’humanité dans ce monde et dans l’au-delà constituaient l’œuvre la plus chère à leur cœur. La deuxième raison principale était que leur chef bien-aimé n’était pas seulement présent physiquement à leurs côtés sur le lieu de travail : il participait activement à chaque tâche. Dès que le creusement commença, le Messager de Dieu se rendit de sa maison au lieu de travail, et une tente fut dressée pour lui sur une montagne voisine. Une mosquée appelée aujourd’hui « Masjid Yubab » se trouve à cet endroit. Le Messager de Dieu était lui-même membre de l’un des groupes constitués de dix personnes chacun. Il est de notoriété publique que le vénérable Salman al-Farisi était capable d’accomplir dix fois plus de travail que n’importe qui d’autre. C’est pourquoi chaque groupe essayait de le compter parmi ses membres. Le Messager de Dieu mit fin à cette rivalité en disant : « Salman est membre du groupe de notre famille. » Ainsi, Salman fut honoré et le risque de conflit entre les différents groupes fut également écarté. Le Messager de Dieu participa à la fois à l’excavation et au transport de la terre. Même lorsqu’une pierre dure se coinçait dans la pioche, il venait lui-même la briser. Il est rapporté qu’il brisa de ses propres mains deux pierres de ce genre.

2- J’ai déjà expliqué à quel point les privations, les plaintes et la misère des musulmans étaient intenses pendant cette guerre. Les outils de creusement avaient été empruntés aux Banû Qurayza. Ils ne disposaient même pas de paniers pour transporter la terre ; chacun utilisait donc ses propres vêtements. La nourriture faisait également cruellement défaut. Puisque trois mille hommes avaient travaillé sans interruption au creusement pendant deux ou trois semaines, puis pris part aux combats pendant encore deux ou trois semaines, et que toute activité agricole et commerciale avait cessé, une crise économique était inévitable. Les moudjahidines musulmans, malgré un labeur acharné, ont jeûné trois jours consécutifs. Tous l’ont supporté avec le sourire, car le chef des musulmans, le Messager (s), partageait lui aussi ce jeûne. En fait, il a enduré la faim plus que les autres. Un homme vint un jour montrer qu’il avait attaché une pierre autour de son ventre à cause des douleurs de la faim ; le Messager (s) souleva alors son vêtement et montra qu’il en avait attaché deux. La qualité du sacrifice et du renoncement ne se maintient que lorsque tous les membres du groupe y prennent part. Mais si certains se placent au-dessus du sacrifice et tentent d’en faire porter la responsabilité aux seuls autres, cette qualité commence à disparaître de tout le groupe. Les dirigeants et les responsables d’un mouvement islamique doivent en particulier s’efforcer d’être les premiers à manifester cette qualité.

3- De manière générale, le maintien de la discipline dans la société constitue déjà une exigence indispensable du mouvement islamique. Mais sur le champ de bataille, il est absolument impossible d’affronter efficacement l’ennemi sans une discipline totale. Dès la première guerre, le Messager (s) avait enseigné la discipline militaire. À l’époque de la bataille du Fossé, l’expérience s’était considérablement élargie. C’est pourquoi la discipline était alors particulièrement solide. Le creusement du fossé fut réalisé dans une parfaite discipline et selon une répartition des tâches. En outre, afin de superviser le travail et de maintenir le contrôle du champ de bataille, des postes d’observation furent construits en différents endroits et un service de garde fut organisé à tour de rôle. Des mots de passe avaient même été fixés pour permettre aux moudjahidines musulmans de s’identifier entre eux. Lorsque l’équipe chargée d’enquêter sur la trahison des Banû Qurayza revint et remit un rapport confirmant l’accusation, elle le fit également au moyen d’un code. Ses membres se contentèrent de dire : « Adal et Qara ». Cela signifiait que, de même que les gens d’Adal et de Qara avaient trahi les compagnons du Prophète, les Banû Qurayza avaient eux aussi trahi. Malgré cela, une nuit, deux groupes de moudjahidines musulmans s’affrontèrent par erreur dans l’obscurité, et un homme mourut en martyr. Du début du creusement jusqu’à son achèvement, aucun musulman sincère ne quitta son poste sans en demander la permission au Messager (s).

4- La voie que le Messager (s) avait trouvée pour conclure un accord de compromis avec les Banû Ghatafân montre que, pour préserver le mouvement islamique d’une opposition dangereuse et affaiblir la puissance de l’ennemi, il n’est pas inconcevable de devoir parfois reculer quelque peu ou faire preuve d’une certaine souplesse. Au cours d’un long conflit, il peut être nécessaire d’effectuer de temps à autre des transactions de compromis avec les diverses personnes que l’on rencontre. Le mouvement islamique peut être confronté à de nombreux besoins complexes et doit alors faire preuve de discernement et de sagesse pour y répondre. La capacité à comprendre les circonstances et à en tirer la meilleure voie possible devrait être une qualité indispensable de toute direction compétente et clairvoyante. Les principes et les idéaux sont une chose ; les méthodes d’action en sont une autre. Dans le domaine des principes et des idéaux, il n’y a aucune place pour la souplesse ni pour le compromis. Il y en a, en revanche, dans les méthodes d’action. Ceux qui veulent appliquer partout la même formule aux méthodes d’action comme aux principes ne parviennent presque jamais à accomplir une œuvre remarquable dans l’histoire.

Il est toutefois évident que le Messager avait cherché à l’avance une solution à leur problème, de crainte que les Ansar de Médine, pensant qu’un danger insupportable s’était abattu sur eux, ne paniquent ; c’est pour cette raison qu’il avait voulu parvenir à un accord avec les Ghatafân. Mais lorsque les deux chefs des Aws et des Khazraj firent preuve de fermeté, il fut rassuré.

5- Avant de donner une forme définitive à cette proposition d’accord, le Messager (s) consolida le principe de la consultation en consultant les chefs des Ansar. Même sur le champ de bataille, il ne prit aucune décision importante seul.

6- Le rôle joué par Nu‘aym ibn Mas‘ûd pour semer la discorde parmi les ennemis le fut avec l’autorisation du Messager (s). Celui-ci l’y autorisa en se fondant sur le principe selon lequel « la guerre est une ruse ». Il ressort de cela que, dans les conflits et les guerres, diverses stratégies peuvent être employées, tout en restant dans les limites morales infranchissables. Bien plus, elles peuvent parfois devenir indispensables. Dans des circonstances extrêmement dangereuses et risquées, si l’on se contente de regarder avec simplicité, en spectateur silencieux et passif, sans recourir à la ruse, une catastrophe peut survenir. Si l’on ne considère pas comme faible un récit rapporté par Ibn Ishaq, Nu‘aym ibn Mas‘ûd accomplit avec un succès remarquable une œuvre exceptionnelle, sans prononcer le moindre mensonge et sans franchir aucune limite morale.

7- Le compagnon Salmân al-Fârisî, qui appartenait au groupe du Messager (s), rapporte : « Pendant le creusement, nous avons rencontré une énorme pierre que je ne parvenais absolument pas à briser. Le Messager (s) se trouvait tout près. Il prit la pioche de mes mains et se mit à frapper encore et encore. Après le premier coup, il dit : “Le Yémen m’est conquis.” Après le deuxième, il dit : “La Syrie et le Maroc se sont inclinés devant moi.” Au troisième, il dit : “La région orientale (la Perse) est passée sous mon autorité.” » Cette prophétie est très importante à deux égards. Premièrement, elle montre que le Messager (s) avait, du début à la fin, une conception claire des étapes du succès du mouvement islamique. Il recevait également d’Allah une révélation confirmant cette vision. Deuxièmement, même dans un environnement extrêmement hostile, alors que les forces étaient à leur niveau le plus faible et que les épreuves et les dangers avaient atteint leur plus grande gravité, il demeurait absolument convaincu que la victoire de l’islam était inévitable.

Bien plus, nous ne pouvons nous empêcher de dire que, de la période mecquoise à la période médinoise, le Messager (s) a si souvent annoncé que le monde arabe et le monde non arabe seraient honteusement vaincus par l’islam, et cette affirmation était si fréquemment répétée dans tous les milieux, qu’elle finit par prendre la forme d’un slogan permanent du mouvement islamique. J’examinerai cette question en détail ailleurs. Un hypocrite nommé Mu‘attab ibn Qushayr, se moquant de cette prophétie dans des moments de grande épreuve, disait : « D’un côté, Muhammad (s) nous remet les clés des empires romain et perse ; de l’autre, notre réalité est telle qu’aucun de nos hommes n’ose même sortir de chez lui pour aller aux toilettes, tant il a peur. »

8 — Bien qu’en raison des circonstances particulières de cette bataille les femmes et les enfants aient été envoyés à l’intérieur de la forteresse, les femmes musulmanes jouèrent également un rôle remarquable à cette occasion. Une femme nommée Rachida se rendit sur le champ de bataille avec des médicaments et du matériel de bandage, et elle soigna beaucoup de blessés. Elle banda également la plaie de Sa‘d ibn Mu‘adh. On aperçut un jeune Juif rôder aux alentours d’un campement de femmes. La tante paternelle du Prophète, Safiyya, se trouvait précisément là. Hassan ibn Thabit y avait été installé en raison de sa maladie. Safiyya demanda à Hassan de saisir cet homme et de le rouer de coups. Lorsque Hassan, malade, déclara qu’il en était incapable, la courageuse Safiyya prit elle-même un morceau de bois, le frappa et le tua. Elle lui coupa ensuite la tête et la jeta hors de la forteresse, afin que les autres malfaiteurs soient avertis. Après cet événement, aucun ennemi n’osa plus s’approcher de ce côté. La mère de Sa‘d ibn Mu‘adh se trouvait également dans la forteresse où était Aïcha. Depuis la forteresse, Aïcha entendit le bruit de pas, sortit et vit Sa‘d ibn Mu‘adh s’avancer fièrement vers le champ de bataille, une lance à la main. En marchant, il récitait avec ferveur un poème :

« Attends un instant, qu’un autre jeune homme prenne part au combat,

puisque la mort est inévitable, pourquoi

la craindre ? »

Lorsque la mère de Sa‘d entendit le poème de son fils, elle dit à haute voix : « Pars vite, Sa‘d. Tu es déjà très en retard. » Peu après, Sa‘d fut atteint par une flèche et succomba à cette blessure en martyr ; le sens du poème de Sa‘d devint alors réalité.

Avez-vous vu l’émotion d’une mère musulmane ?

9 — Plongés dans la situation terrifiante de la bataille de la Tranchée, les musulmans sincères, au lieu d’être le moins du monde effrayés ou affolés par ce déchaînement d’épreuves et de calamités, s’écrièrent spontanément : « C’est exactement la situation à laquelle Allah et Son Messager nous avaient annoncé que nous serions confrontés. » En vérité, de même qu’il est impossible que la vérité triomphe ici-bas sans traverser de telles situations périlleuses, il est également impossible d’atteindre le Paradis dans l’au-delà. Dans la sourate Al-Ahzab, de tels croyants dévoués corps et âme sont loués. Ce sont eux la véritable force vive et le véritable capital du mouvement.

10 — Tout le monde sait à propos du Messager qu’il avait profondément ancré dans l’esprit des musulmans, afin de les établir dans une civilisation distincte, le principe selon lequel l’imitation des peuples étrangers est indésirable dans les domaines social et culturel. Il fallait à sa place édifier de nouvelles valeurs culturelles à la lumière de leurs propres idéaux. Chaque courant culturel devait être réorganisé selon les goûts islamiques qui leur étaient propres. Mais lorsque nous voyons le Messager accepter sans réserve la stratégie défensive iranienne consistant à creuser une tranchée, nous comprenons que l’échange des moyens matériels, des équipements, des technologies, des connaissances d’ingénierie et des données techniques est ouvert à toute l’humanité. Il n’est pas nécessaire de considérer comme indispensable que les moyens, équipements, technologies, techniques d’ingénierie, informations techniques et pratiques efficaces à une époque donnée soient appliqués exactement de la même manière à toutes les époques, dans toutes les cultures et en toutes circonstances. Il n’est pas non plus nécessaire de qualifier toutes ces choses de charia ou de sunna. Dans ces domaines, il convient d’adopter auprès des autres peuples et cultures les éléments nécessaires. Pour un État islamique et sa direction, c’est, du point de vue de l’islam, un devoir indispensable d’employer les moyens et équipements les plus influents de l’époque, de faire progresser sa population dans les savoir-faire techniques et la technologie, d’apprendre également des autres les technologies les plus performantes et d’en inventer eux-mêmes.

 

De la bataille de la Tranchée à la conquête de La Mecque

Au cours des deux années qui s’écoulèrent entre la bataille de la Tranchée et la conquête de La Mecque, plusieurs mesures politiques importantes et de petites expéditions militaires eurent lieu. Il est très important de les examiner afin de suivre la continuité des événements.

La tribu des Banû Qurayza fut le pire exemple de la dépravation morale et psychologique de la nation juive. Les mauvaises coutumes et les mauvaises actions étaient ancrées dans leur nature et caractérisaient toute leur conduite. Bien qu’ils eussent accepté le pacte constitutionnel de l’État islamique et en fussent devenus des citoyens, ils ne cessèrent de comploter et de provoquer des troubles. Mais leur alliance ouverte avec les ennemis envahisseurs, en violation du pacte durant la bataille de la Tranchée, fut un acte d’une trahison extrême. À aucune époque et dans aucun pays, condamner à mort ceux qui étaient impliqués dans ce crime ne pouvait être considéré comme une injustice ou une oppression. Ils n’avaient épargné aucun effort pour détruire le Messager ﷺ, le parti islamique, le mouvement islamique et l’État islamique de Médine. Il n’y avait donc aucune raison de ne pas leur infliger une punition appropriée. Après le départ des armées des Quraychites envahisseurs et de leurs alliés, le Messager ﷺ et les volontaires musulmans quittèrent au matin les positions de la Tranchée et retournèrent chacun chez soi. Après avoir déposé ses armes, le Messager ﷺ prit un bain. C’est précisément à ce moment qu’il reçut la révélation : « Partez en direction des Banû Qurayza. » Les combattants n’avaient même pas encore retiré leurs vêtements de guerre qu’ils furent appelés à une nouvelle expédition. L’armée musulmane assiégea cette tribu traîtresse. Le siège se poursuivit sans interruption pendant vingt-cinq jours. Même à ce moment critique, ils insultèrent le Messager ﷺ depuis le haut de leur forteresse. Finalement, les Banû Qurayza furent saisis d’agitation. Leur chef, Ka‘b ibn Asad, soumit plusieurs propositions aux musulmans afin de se libérer de son inquiétude. Mais l’armée musulmane n’en accepta aucune. Finalement, contraints de le faire, ils se rendirent sans conditions à l’État islamique. Après s’être entretenu avec eux et avec leur accord, le Messager ﷺ nomma Sa‘d ibn Mu‘adh comme arbitre. Les deux parties accordèrent à Sa‘d le pouvoir de rendre une décision. Sa‘d statua conformément aux dispositions de la Torah, le livre des Juifs : que tous les hommes jeunes des Banû Qurayza soient tués. Ainsi, la puissance militaire et politique d’un groupe conspirateur fut réduite. Il convient de signaler que, même dans ce moment d’extrême amertume, un membre des Banû Qurayza, ‘Umar ibn Sa‘d, embrassa l’islam. Cet homme vertueux avait à maintes reprises interdit aux Banû Qurayza de violer le pacte. Mais ils ne prêtèrent aucune attention à ses paroles.

Après cet événement, l’un des ennemis les plus redoutables et les plus conspirateurs de l’islam, Abû Râfi‘ ‘Abdullah ibn Abû al-Huqayq — également appelé Sallâm — fut tué par quelques jeunes Khazrajites de Syrie. Il avait déployé de grands efforts pour recruter des troupes en faveur des mécréants lors de la bataille de la Tranchée.

Alors que Muhammad ibn Maslama al-Ansârî était chargé de patrouiller la frontière avec trente cavaliers, un affrontement éclata entre lui et Thumâma ibn Uthâl, le chef de la région du Najd. Voyant Thumâma se diriger vers Médine, ce commandant l’arrêta et l’amena auprès du Messager ﷺ. Il dit au Messager ﷺ : « Ô Muhammad, si tu me tues, sache que tu auras tué quelqu’un qui méritait de l’être. Mais si tu me libères, sache que tu auras libéré quelqu’un qui sait apprécier une faveur. Et si tu désires des biens et de l’argent, dis-moi combien, et cela te sera donné. » Le Messager ﷺ le libéra avec honneur. Profondément touché par cette faveur, il embrassa l’islam. Après sa conversion, il reconnut franchement : « Avant aujourd’hui, je ne connaissais aucun visage plus détestable à mes yeux que celui de Muhammad ﷺ ; aujourd’hui, aucun visage ne m’est plus cher que le sien. » Ainsi, la voie de l’islam s’ouvrit dans une région politique aussi importante que le Najd. C’est ce même Thumâma qui se rendit à La Mecque et lança aux Quraychites : « Désormais, vous ne recevrez même pas un seul grain de céréale. »

Pour châtier les membres de la tribu de Rajî‘, responsables du meurtre de l’équipe d’enseignants composée de sept hommes, dont Khubayb, le Messager ﷺ se présenta avec deux cents cavaliers. Mais ils s’enfuirent, et il revint sans qu’aucun affrontement n’eût lieu. À titre de stratégie politique, le Messager ﷺ envoya dix hommes jusqu’à Qurân Na‘îm pour patrouiller, afin que les Quraychites comprennent que Médine était extrêmement vigilante.

À une étape de Médine, en direction du territoire des Banû Ghatafân, se trouve un point d’eau appelé Dhû Qird. C’est près de là que se trouvait le pâturage des chameaux et du bétail appartenant au gouvernement de Médine. Un homme d’Usfân y était chargé de garder les troupeaux. Le Messager ﷺ envoya un serviteur nommé Rabâh pour s’enquérir de la situation. Salama ibn al-Akwa‘ était le responsable militaire. Lui aussi se dirigeait vers le centre. Au matin, alors qu’ils se trouvaient en chemin, ‘Uyayna ibn Hisn al-Fazârî — ou ‘Abd al-Rahmân ibn ‘Uyayna — et un groupe de brigands qui l’accompagnait pillèrent les chameaux et les emmenèrent. Les brigands tuèrent le gardien officiel et enlevèrent également sa femme. Voyant cette scène de meurtre brutal et de pillage, Salama ibn al-Akwa‘ se tourna vers Médine et cria à haute voix : « Ô compagnons ! », puis envoya Rabâh chercher du secours. Quant à lui, il se lança seul à la poursuite des brigands. En les poursuivant par-derrière et en les frappant de ses flèches, il progressait en faisant tomber les brigands l’un après l’autre. Chaque fois qu’un brigand était terrassé par une flèche, il criait : « Je suis Ibn al-Akwa‘. C’est aujourd’hui que l’on verra lequel d’entre vous a le plus tété le sein de sa mère. » Le chemin était montagneux et les environs couverts d’arbres. Dès que les brigands se retournaient, il se dissimulait et lançait des flèches. Il appliquait donc une tactique de guérilla. À un moment, il accabla tellement les brigands en leur lançant des pierres qu’ils perdirent la tête : ils commencèrent par abandonner les chameaux enlevés, puis jetèrent leurs couvertures et leurs armes afin d’alléger le poids qu’ils portaient. Entre-temps, le Messager ﷺ envoya immédiatement Miqdâd ibn ‘Amr de Médine au secours de Salama, puis partit lui-même avec une troupe. Lorsque plusieurs soldats musulmans s’approchèrent fortement des brigands, ceux-ci se mirent à courir encore plus vite. Parmi ces soldats musulmans, Mihrâs ibn Nazla, surnommé Akhram, semblait avoir été saisi par le désir du martyre. Lorsqu’il eut poursuivi seul les brigands et se fut éloigné, ceux-ci engagèrent le combat contre lui. Akhram tomba en martyr. Ensuite, Abû Qatâda tua un brigand important. Hazrat Salama ibn al-Akwa‘ continua la poursuite, s’empara des chevaux et revint. Lorsqu’il rencontra le Messager ﷺ, il lui dit : « Si tu m’avais donné cent soldats, je les aurais tous anéantis. » Le Messager ﷺ répondit : « Puisque Allah t’a déjà accordé la victoire, sois maintenant indulgent. » Regardez l’héroïsme et le courage de ces Compagnons. On dirait que l’électricité circulait dans chacun d’eux. Leur rôle et leur caractère étaient complètement différents de ceux de simples émeutiers. Ils luttaient avec acharnement pour un objectif clair. Leur amour pour cet objectif était tel qu’ils pouvaient risquer leur vie sans la promesse d’aucune récompense ; et quelle que fût la bataille dans laquelle ils s’engageaient, ils ne laissaient pas leur adversaire leur échapper sans l’avoir affronté.

Une patrouille partit sous le commandement de ‘Ukkâsha ibn Hisn al-Asadî pour garder la frontière. Une rumeur courait selon laquelle la tribu des Banû Asad se rassemblait afin d’attaquer Médine. Lorsque l’armée musulmane arriva dans la région concernée, les conspirateurs avaient abandonné leurs maisons et avaient disparu. Les soldats musulmans saisirent dans les pâturages deux cents de leurs chameaux et les ramenèrent.

Au mois de Rabî al-Awwal de la sixième année de l’Hégire, un groupe éducatif et missionnaire, placé sous la direction de Muhammad ibn Maslama, fut envoyé auprès de la tribu des Banû Tha‘laba. Lorsqu’ils arrivèrent à l’endroit appelé Dhû Qussa, ils furent massacrés pendant la nuit alors qu’ils dormaient. Seul le chef du groupe, Muhammad ibn Maslama, survécut, grièvement blessé. Un musulman le porta sur son dos jusqu’à Médine. Au mois de Rabî ath-Thânî, Ḥaḍrat Abû ‘Ubayda (r.a.) partit de nuit avec vingt-quatre soldats pour punir les coupables et lança l’attaque au petit matin. Les anarchistes prirent la fuite et tous leurs biens furent confisqués.

Zayd ibn Hâritha se dirigea vers Jamûḥ, située près de Batn Nakhlah, à la tête d’une patrouille. C’est là que se trouvait le village des Banû Sulaym. Deux factions y étaient en guerre l’une contre l’autre et ne laissaient échapper aucune occasion de se nuire mutuellement. En outre, une femme nommée Halîma avait espionné leurs affaires. La patrouille lança une attaque légère, captura quelques personnes et s’empara de quelques bestiaux. Par la suite, le Messager (s.a.s.) libéra tous les prisonniers, car Halîma avait fourni de fausses informations.

Zayd ibn Hâritha, accompagné d’un petit détachement de quatorze hommes, sans se compter lui-même, se dirigea vers le point d’eau des Banû Salama afin de punir les coupables de Dhû Qussa. Les coupables prirent la fuite. Vingt de leurs chameaux furent confisqués. Nous avons déjà évoqué l’importance politique, économique et militaire de Dûmat al-Jandal. Cet endroit d’une importance stratégique exceptionnelle demeurait encore menacé. Le Messager (s.a.s.) s’y était d’abord intéressé, mais il était revenu sans atteindre l’objectif visé. Cette fois, Ḥaḍrat ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf fut envoyé à Dûmat al-Jandal pour y accomplir une mission de prédication. Grâce à ses efforts sincères, le chef chrétien de la grande tribu locale, Asm ibn ‘Amr al-Kalbî, se convertit d’abord à l’islam, puis toute la tribu chrétienne le suivit. Le chef de la tribu maria sa fille Tamâzur à Ḥaḍrat ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf. Il consolida ainsi ses relations politiques avec l’État islamique.

De Fadak, on apprit à Médine que la tribu des Banû Sa‘d ibn Bakr avait rassemblé des forces militaires afin d’aider les Juifs de Khaybar à nuire au gouvernement islamique. Ḥaḍrat ‘Alî partit avec deux cents soldats, en prenant d’extrêmes précautions. Ils voyageaient de nuit et se cachaient durant la journée. En chemin, un messager des Banû Sa‘d fut capturé alors qu’il se dirigeait vers Khaybar. Il portait aux Juifs de Khaybar le message qu’ils ne recevraient de l’aide qu’à condition de remettre toutes les dattes de Khaybar aux Banû Sa‘d. Ḥaḍrat ‘Alî lança une attaque surprise et mit l’ennemi en déroute. Celui-ci prit la fuite. L’armée musulmane ne subit aucune perte. Elle ramena en outre les troupeaux des Banû Sa‘d. Un incident survint également : Zayd ibn Hâritha se rendit en Syrie pour un voyage commercial avec ses propres capitaux et ceux d’autres Compagnons. Sur le chemin du retour, les Banû Badr de Wâdî al-Qurâ attaquèrent leur caravane. Les membres de la caravane étaient peu nombreux ; les brigands tuèrent donc neuf personnes, en blessèrent une et s’emparèrent de toutes les marchandises. Enfin, deux mois plus tard, un détachement fut envoyé sous le commandement de Ḥaḍrat Abû Bakr afin de punir les coupables. Quelques brigands furent tués et les autres prirent la fuite.

Des membres des deux tribus appelées ‘Ukl et ‘Urayna vinrent à Médine et se convertirent à l’islam. Toutefois, ils tombèrent malades à cause du nouveau climat. Ils furent soignés aux frais de l’État, dans un lieu situé à l’extérieur de Médine. Une fois rétablis, ils attaquèrent le berger de l’État, lui enfoncèrent des tiges de fer chauffées au rouge dans les yeux, puis le tuèrent sauvagement et s’enfuirent avec les animaux. Le Messager (s.a.s.) envoya à leur poursuite un groupe de vingt cavaliers sous le commandement de Qarz ibn Khâlid al-Fihrî. Ils furent capturés et condamnés à une peine exemplaire pour avoir renié l’islam, commis un brigandage, un meurtre et des actes de guerre et de cruauté. Une juste rétribution leur fut infligée. Sinon, si n’importe qui pouvait se permettre une telle audace contre un gouvernement organisé et soutenu par la population, tout serait inévitablement réduit à une plaisanterie et aucune administration ne pourrait fonctionner ne serait-ce qu’un seul jour.

L’événement le plus important de cette période, celui qui exerça l’influence la plus vaste sur la situation politique et défensive, fut le traité de Hudaybiyya. Au mois de Dhû al-Qa‘da de la sixième année de l’Hégire, le Messager (s.a.s.) établit son camp à Hudaybiyya. En concluant sur place un traité de paix avec les Quraysh, il se prémunit contre le plus grand de ses ennemis et bénéficia de vastes possibilités pour accomplir un travail missionnaire et constructif. De plus, il devint plus facile d’éliminer les anarchistes des régions voisines de Médine.

Le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) retourna de Hudaybiyya à Médine au mois de Dhu al-Hijja et, quelques jours plus tard, partit pour Khaybar le 7e jour de Muharram. Khaybar était à la fois une base politique extrêmement active contre l’État islamique et un centre de conspirations militaires. Les Juifs de Khaybar ne s’étaient pas contentés d’adopter une attitude hostile envers l’État islamique lors de la bataille d’Uhud ; ils avaient également joué un rôle d’opposition très actif lors de la bataille de la Tranchée. La bataille de Khaybar fut effectivement une guerre exceptionnelle et de grande ampleur. Mais je l’ai considérée comme une expédition ordinaire, parce qu’elle n’était pas une guerre du niveau de Badr, d’Uhud ou de la Tranchée, ni la continuation de ces guerres. Il s’agissait d’une activité militaire d’un autre genre. Comme l’appel du mouvement islamique n’était pas encore entré dans sa phase internationale et qu’au premier stade de cet appel les autres peuples et les adeptes des autres religions, à l’instar des Quraysh et des Arabes, n’avaient pas encore été interpellés, aucun conflit n’éclata avec les Juifs de Khaybar pour avoir refusé cet appel ; le conflit éclata en raison de leurs crimes politiques. C’est pourquoi ils furent traités comme des adversaires dans une guerre politique. Lorsqu’ils furent vaincus, leur territoire fut déclaré territoire conquis et ils reçurent le statut de sujets. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) n’adopta ce type de conduite qu’à Khaybar, et nulle part ailleurs. Quoi qu’il en soit, une fois à l’abri des Quraysh, il ne resta plus aucun obstacle à l’attaque de Khaybar. Seuls ceux qui agiraient animés par l’enthousiasme du jihad, uniquement pour obtenir l’agrément d’Allah, furent autorisés à y participer. Il convient de signaler que des musulmanes rejoignirent également cette expédition sans en informer le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui). Lorsqu’il l’apprit, il manifesta son mécontentement et leur demanda : « Pourquoi êtes-vous venues ? » Elles répondirent qu’elles étaient venues pour servir les combattants musulmans ; il donna alors son consentement. Plus tard, il leur accorda même une part du butin de guerre. Après avoir nommé Siba ibn Arafata gouverneur provisoire de Médine, le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) partit avec quatorze cents soldats. Arrivé à l’endroit appelé al-Raji‘, il établit son camp. Lorsque les soldats musulmans apparurent soudain devant les Juifs de Khaybar, ceux-ci s’enfuirent et se réfugièrent dans les forteresses. La bataille commença alors. Les combats se poursuivirent par des tirs de flèches venant des deux camps. Finalement, les musulmans remportèrent la victoire. La bataille avait commencé par l’attaque de la forteresse de Nata­t. Puis la forteresse de Sa‘b fut assiégée. Un Juif nommé Marhab défia les musulmans. Amir ibn al-Akwa‘ tomba en martyr dans le combat singulier qui l’opposa à lui. Malgré cela, le siège aboutit. La forteresse la plus solide était celle de Qamus. En raison d’un violent mal de tête, le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) s’abstint de participer aux combats. Par une proclamation spéciale, il envoya Hadrat Ali (qu’Allah l’agrée) prendre part à cette expédition. Le héros juif Marhab s’avança en chantant des chants de guerre. Muhammad ibn Maslama avança avec le désir de venger le meurtre de son frère et trancha le pied de Marhab. Puis l’épée de Hadrat Ali (qu’Allah l’agrée) l’envoya en Enfer. Après Marhab vint son frère Yasir. Zubayr ibn al-Awwam s’avança à sa rencontre et l’élimina. Après vingt jours de siège, cette forteresse, la plus importante de toutes, tomba aux mains des musulmans. Comme elle avait été conquise sous la direction de Hadrat Ali, celui-ci fut appelé « le conquérant de Khaybar ». Lorsque les Juifs s’enfuirent de cette forteresse, Safiyya, fille du célèbre chef juif Huyayy ibn Akhtab, fut capturée avec deux de ses cousines. Comme elle était la fille d’un chef tribal éminent, le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui), après avoir consulté les Compagnons, la prit sous sa protection familiale. Ensuite, les Juifs se rassemblèrent dans la forteresse d’al-Zubayr. Après y avoir été assiégés pendant trois jours, ils en sortirent et engagèrent une bataille acharnée. Dix Juifs furent tués et plusieurs musulmans tombèrent en martyrs. Finalement, cette forteresse fut conquise. Il restait alors trois forteresses : al-Qutayba, al-Watih et al-Salim. Toutes les forces humaines et les ressources matérielles des Juifs se concentrèrent dans ces trois forteresses. L’armée musulmane poursuivit le siège pendant quatorze jours. Finalement, il fut décidé de lancer des pierres au moyen de canons. Lorsque les assiégés l’apprirent, ils ne trouvèrent plus aucune issue. Ils entamèrent des négociations. À l’issue des discussions, il fut décidé qu’ils ne pourraient partir qu’en sauvant leur vie. Mais lorsqu’ils demandèrent qu’on les emploie aux travaux des champs et des jardins et qu’on les autorise à rester, le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) fit preuve de magnanimité et accepta. Un accord fut conclu avec eux en échange de la moitié des récoltes. Lorsque les habitants de Fadak apprirent cet arrangement, ils en firent eux aussi la demande. Un arrangement similaire leur fut accordé. Au cours de ces événements, deux jeunes Juifs, Huwaysa et Muhaysa, embrassèrent l’islam.

Pendant le siège de la forteresse de Natat, un berger noir parmi les habitants de Khaybar connut un changement intérieur. Il demanda aux Juifs : « Contre qui combat-on ? » Ils répondirent : « Contre celui qui prétend être prophète. » En entendant cela, sa curiosité s’éveilla, et il vint demander au Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) en quoi consistait son appel. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) lui exposa en détail le tawhid de l’islam. L’esprit et le cœur d’Aswad s’ouvrirent à l’islam. Il demanda : « Les troupeaux de chèvres et de moutons des Juifs sont sous ma responsabilité. Qu’en dois-je faire ? » Le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) aurait pu s’emparer des chèvres et des moutons des Juifs et les intégrer aux provisions des soldats musulmans. Mais, dans cette situation, il ordonna au berger Aswad de préserver le dépôt qui lui avait été confié. Suivant les instructions du Messager, celui-ci conduisit les chèvres et les moutons près de la forteresse, puis les fit entrer à l’intérieur en leur lançant des pierres. Il revint ensuite auprès du Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) et demanda : « Si je meurs en combattant, qu’adviendra-t-il de moi dans l’au-delà ? » Le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) lui répondit : « Tu obtiendras le Paradis. » Il combattit avec sincérité et tomba en martyr.

Un Bédouin récemment converti à l’islam participa à la bataille de Khaybar. Lorsqu’une part du butin lui fut attribuée, il dit : « Ô Messager, je ne t’ai pas suivi par convoitise pour ces biens ; je suis venu afin de donner ma vie sur le chemin de la vérité et d’obtenir le Paradis. » Le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) lui annonça que cet objectif serait également atteint. Il entra ensuite dans la bataille et tomba en martyr.

Peu après la victoire de Khaybar, lorsque Hadrat Ja‘far ibn Abi Talib (le frère de Hadrat Ali) revint soudainement d’Abyssinie avec un grand nombre de compagnons et rejoignit le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) ainsi que ses autres frères musulmans, la joie de la victoire de Khaybar se trouva multipliée.

Hujjaj ibn Ilat al-Sulami, propriétaire des mines de la région habitée par les Banu Sulaym, s’était converti à l’islam pendant le siège de Khaybar. Avant que la victoire de Khaybar ne fût pleinement achevée, il demanda la permission au Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui), se rendit rapidement à La Mecque et annonça à Hadrat Abbas, qui s’y trouvait, la bonne nouvelle anticipée de la victoire de Khaybar.

Après le règlement de l’affaire de Khaybar, les troupes musulmanes se dirigèrent vers Wadi al-Qura. C’était également un repaire infâme des ennemis de l’islam. Des Juifs et quelques Arabes y vivaient côte à côte. Dès l’arrivée des troupes musulmanes, des pierres furent lancées depuis l’avant, et un esclave nommé Mudayyam fut blessé. Le Messager (S.A.S.) ne cessa de les appeler à l’islam. Mais, de leur côté, des hommes sortirent l’un après l’autre pour les défier au combat et furent tués dans des affrontements directs avec les troupes musulmanes. Onze hommes se succédèrent ainsi. Cette situation se prolongea jusqu’à la nuit. Au matin du lendemain, la victoire finale fut remportée. Ensuite, conformément aux précédents, les habitants de Wadi al-Qura furent également employés aux travaux des champs et à l’agriculture, et un gouverneur fut choisi parmi eux pour les administrer. Lorsque les Juifs de Tayma apprirent les dispositions prises ici, ils exprimèrent spontanément leur désir de conclure un traité, et ils furent eux aussi employés aux travaux agricoles sur leurs terres.

À la suite de cette campagne victorieuse, parmi les vastes terres fertiles passées sous le contrôle des musulmans, les terres de Fadak et de Khaybar furent transformées en domaines de l’État (State Land). Les revenus provenant de ces terres servaient à assurer la subsistance des dirigeants de l’État, des personnes à leur charge et des pauvres de la société. Après le décès du Messager (S.A.S.), des divergences apparurent au sujet de ces domaines. Cependant, Abou Bakr as-Siddiq (R.A.) et les Compagnons clairvoyants les maintinrent comme auparavant en tant que domaines de l’État. Les autres terres furent attribuées aux musulmans, et leurs récoltes furent réparties entre eux.

Une troupe de patrouille, dirigée par Omar (R.A.), partit mettre en garde les Banû Hawâzin. Ceux-ci se dispersèrent alors.

On apprit qu’un Juif nommé Bashir ibn Warik (ou Usayr ibn Rizam) incitait les Banû Ghatafan à faire la guerre. Abdullah ibn Rawaha partit avec une troupe et réussit, après l’avoir convaincu de diverses manières, à persuader Bashir de se rendre à Médine pour s’entretenir avec le Messager (S.A.S.). Comme les musulmans étaient au nombre de trente, Bashir prit lui aussi, par précaution, trente hommes avec lui ; sur chaque chameau montèrent conjointement un Juif et un musulman. Dès que Bashir porta la main, dans l’obscurité de la nuit, à l’épée d’Abdullah, celui-ci sursauta, sauta du chameau, dégaina son épée et lui fit face. Voyant les deux chefs dans cette situation, leurs compagnons respectifs commencèrent également à se battre. Finalement, les trente et un Juifs furent tous tués l’un après l’autre.

Nous sommes au mois de Muharram de la septième année de l’Hégire. On apprit que quatre tribus — les Banû Ghatafan, les Banû Muharib, les Banû Tha‘laba et les Banû Anmar — se préparaient à attaquer Médine. Le Messager (S.A.S.) partit en expédition avec quatre cents musulmans aguerris. Les ennemis impliqués dans le complot d’attaque se dispersèrent. Cette expédition est appelée l’expédition de Dhat ar-Riqa.

Après le traité de Hudaybiyya, les routes commerciales s’ouvrirent aux musulmans. Mais lorsque Abou Jandal s’évada de La Mecque après s’être libéré de la détention des Qurayshites, il ne put se rendre à Médine en raison d’une clause sévère de ce traité et alla vivre dans une montagne de Syrie située près du littoral. Plus tard, Abou Basir et d’autres musulmans le rejoignirent. Ainsi, une véritable troupe musulmane se constitua en territoire syrien. Ils attaquèrent une caravane des Qurayshites et s’emparèrent de ses marchandises. Mais lorsque le Messager (S.A.S.) leur ordonna de restituer les marchandises, ils obéirent immédiatement. Les Qurayshites comprirent alors et regrettèrent d’avoir subi un préjudice en ajoutant une clause aussi sévère au traité. Plus tard, le Messager (S.A.S.) fit venir Abou Jandal à Médine.

Lorsque les Banû Maluh tuèrent les compagnons de Bashir ibn Suwayd, Abdullah al-Laythi partit avec une troupe pour les mettre en garde. Un bref affrontement eut lieu, et certains biens des ennemis furent saisis.

Dihya al-Kalbi, l’émissaire du Messager (S.A.S.), revenait à Médine depuis la cour de l’empereur romain Héraclius, avec des présents et autres cadeaux. Hunayd ibn Iwad al-Ja‘fari le détroussa et lui prit tous ses présents. Une troupe placée sous le commandement de Zayd ibn Haritha fut envoyée pour châtier Hunayd, qui avait perpétré cette infâme attaque contre l’État islamique. Hunayd fut tué dans l’affrontement. Cependant, ses compagnons se repentirent et embrassèrent l’islam.

Les Banû Kilâb se préparaient à se révolter. Le vénérable Abû Bakr as-Siddîq partit avec des troupes pour réprimer la rébellion. Après l’affrontement, les soldats ennemis furent vaincus et prirent la fuite.

Lorsque le risque d’une rébellion apparut dans la région de Juhaïna, Usâma ibn Zayd y fut envoyé avec une troupe afin de maîtriser la situation. Il tenta d’abord de les convaincre. Mais, finalement, un affrontement eut lieu. À ce moment-là, alors que le vénérable Usâma poursuivait Souhaïk ibn Mirdâs, celui-ci récita la kalima tayyiba. Usâma pensa cependant qu’il ne faisait cela qu’après sa défaite, dans le but de sauver sa vie. Il le tua donc. Lorsque le Prophète, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix, apprit l’incident, il en fut profondément peiné, car son véritable objectif était de corriger les gens, non de les tuer.

Bachîr ibn Sa‘d al-Khazrajî fut envoyé avec une petite troupe pour châtier les habitants de Fâzara et d‘Adhrâ, qui avaient aidé les Juifs de Khaybar. L’adversaire fut vaincu après un bref affrontement.

Après avoir été informé que les Banû Soulaïm se préparaient à attaquer Médine, Ibn Abî al-‘Awjâ fut envoyé avec cinquante soldats. Là encore, les ennemis étaient plus nombreux.

Ils attaquèrent et massacrèrent toute la troupe musulmane. Seul le commandant, blessé, parvint à atteindre Médine. Lorsque Ka‘b ibn ‘Umaïr al-Ansârî fut également envoyé avec une troupe beaucoup trop réduite pour réprimer la rébellion des Banû Qudâ‘a, ceux-ci massacrèrent tout le groupe musulman. Aucun Compagnon ne put revenir vivant.

Les Banû Hawâzin avaient apporté leur soutien à plusieurs forces hostiles à l’islam. On apprit qu’ils se préparaient à attaquer à cinq étapes de Médine. Une petite troupe fut envoyée sous le commandement de Choujâ‘ ibn Wahb al-Asadî. Mais elle n’eut pas à engager de combat.

La grande bataille qui eut lieu à cette époque fut la bataille de Mu’ta. Elle se déroula au mois de Jumâdâ al-Awwal de la huitième année de l’Hégire. Toutefois, comme cette bataille fut menée entièrement contre une puissance étrangère, je l’examinerai séparément avec l’expédition de Tabûk.

On apprit que Qaïs ibn Rifâ‘a rassemblait des soldats en vue d’une attaque. Pour observer la situation, Abû Hudhaïfa al-Aslamî fut envoyé avec un groupe de seulement deux hommes. Par une stratégie extrêmement subtile, il effraya et dispersa les soldats ennemis, puis s’empara également de leurs troupeaux et les ramena. Aucun affrontement n’eut lieu.

On apprit que les Banou Qoudhama se préparaient à attaquer Médine après s’être alliés à d’autres. Amr ibn al-As partit à leur rencontre avec trois cents soldats. Cet endroit, appelé Dhat as-Salasil, se trouve juste après Wadi al-Qoura. Depuis de nombreuses années, cette région était dangereuse pour l’État islamique. À son arrivée sur place, il apprit que les forces ennemies étaient beaucoup plus nombreuses. Amr ibn al-As demanda par l’intermédiaire d’un messager l’envoi de renforts. Deux cents soldats supplémentaires, placés sous le commandement d’Abou Oubaïda ibn al-Jarrah, arrivèrent aussitôt. Dès que l’attaque fut lancée, les soldats ennemis prirent la fuite. Une partie du bétail qu’ils avaient abandonné fut capturée.

Lors d’une patrouille, Abou Qatada et Mouhallam ibn Jouثama rencontrèrent par hasard Amer ibn al-Ajbat al-Ashjaï, qui était accompagné de plusieurs personnes. Ils les saluèrent à la manière des musulmans. Mais Mouhallam prit leur salut pour une ruse destinée à se protéger et, les croyant ennemis, les tua tous. À la suite de cet événement, le Coran les blâma en ces termes :

Il est dit : « Lorsque vous partez en patrouille, apprenez à reconnaître les gens et, si quelqu’un vous salue, ne le considérez pas injustement comme un non-musulman. » Le Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui) adressa une sévère mise en garde. Plus tard, le chef de la tribu du défunt vint réclamer le prix du sang. Le Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui) lui donna immédiatement cinquante chameaux et, après l’avoir longuement convaincu, obtint qu’il accepte de recevoir les cinquante autres ultérieurement.

Au mois de Rajab de la huitième année de l’Hégire, sur ordre du Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui), Abou Oubaïda ibn al-Jarrah se rendit à Saïf al-Bahr avec trois soldats. Après avoir patrouillé jusqu’au bord de la mer et passé quelques jours dans la région côtière, il revint. L’objectif était probablement d’observer la route et de faire comprendre aux Quraychites que, ces derniers temps, Médine portait son attention de ce côté. Il convient de signaler qu’après la violation par les Quraychites du traité de Hudaybiyya, ces activités des musulmans ouvrirent la voie à la conquête de La Mecque.

La quatrième grande expédition — la conquête de La Mecque

Jusqu’à présent, j’ai décrit les grandes attaques des Quraychites et des autres forces hostiles à l’islam. Il ressort clairement de ce récit que, lors de toutes ces batailles — Badr, Ouhoud et le Fossé — ce sont les forces de la Jâhiliya qui sont venues agresser Médine, et que tous les affrontements ont eu lieu aux alentours de l’État islamique de Médine. Dans ces conflits, le gouvernement de Médine s’était borné à jouer un rôle défensif. Après la bataille du Fossé, le Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui), s’appuyant sur sa clairvoyance et sa sagesse politiques, prédit avec une grande exactitude que les expéditions offensives des Quraychites avaient désormais pris fin. Il laissa également entendre qu’à partir de ce moment, si Allah le voulait, ce serait nous qui attaquerions les Quraychites. Durant la période intermédiaire, lorsque le traité de Hudaybiyya fut conclu et que les Quraychites cessèrent d’attaquer les musulmans, le Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui) profita de cette occasion pour réprimer sévèrement, d’une part, les rebelles et traîtres de Médine et, d’autre part, démanteler au nord les solides centres de pouvoir établis par les Juifs, qu’ils avaient transformés en foyers de conspirations militaires. Parallèlement, il repoussa avec une telle rapidité et une telle fermeté chaque petite rébellion, préparation militaire et conspiration des différentes tribus que l’environnement de Médine devint en grande partie sûr et assaini. Durant cette période de répit, depuis la bataille du Fossé jusqu’à la conquête de La Mecque, la puissance redoutable de l’État islamique se répandit partout, et l’islam contraignit chacun à reconnaître son existence politique. Tous commencèrent à comprendre que personne n’avait le pouvoir d’abolir ou de repousser cette force émergente de vérité, de justice et d’équité. Les gens de toutes les classes sociales comprirent que la direction et l’autorité de l’avenir n’étaient plus entre les mains des Quraychites, mais qu’elles étaient passées entre les mains de Muhammad (paix et bénédiction sur lui).

Il ne reste désormais qu’un seul moyen de se libérer complètement et durablement de l’emprise de l’ennemi : déraciner le véritable foyer de l’ennemi et éteindre, dans sa propre demeure, la flamme de la direction de la Jâhiliya. Pour mener à son terme la lutte défensive, il était donc inévitable et indispensable de lancer, tôt ou tard, une expédition offensive. C’était la conséquence des propres actes des Quraychites : ils avaient eux-mêmes violé le traité de Hudaybiyya et réduit en miettes le rempart de paix et de sécurité qui séparait les deux parties.

Nous avons déjà mentionné que l’hostilité entre les Banou Bakr et les Banou Khuzâ’a existait depuis longtemps et qu’une succession ininterrompue de vengeances et de représailles se poursuivait entre eux. Mais, entre-temps, le mouvement islamique apparut soudain comme un problème inquiétant. Les Quraychites et les autres tribus idolâtres furent contraints de s’unir dans le seul but de s’opposer au mouvement islamique. Le feu de leur hostilité réciproque fut temporairement étouffé. Finalement, lorsque le traité de Hudaybiyya fut conclu, les Banou Khuzâ’a profitèrent de l’une de ses clauses pour établir une alliance avec le Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui). Les Banou Bakr, quant à eux, conclurent une alliance avec les Quraychites. Quelques jours s’écoulèrent dans le calme. Mais, finalement, la poudre de leur ancienne hostilité explosa. Les Banou Bakr considérèrent cette période de trêve comme une occasion en or, car aucune menace de conflit ne venait alors d’une autre direction. Ils tuèrent un membre de la tribu des Banou Khuzâ’a, puis lancèrent une attaque vigoureuse et se livrèrent à de nombreuses violences et persécutions. Ils n’épargnèrent même pas les Khuzâ’ites qui avaient trouvé refuge dans le Sanctuaire sacré et ne leur accordèrent aucun pardon, pas même alors qu’ils étaient en train d’accomplir leur culte. Les Quraychites apportèrent un soutien total aux Banou Bakr dans cette effusion de sang. Par cette initiative insensée, ils piétinèrent le traité de Hudaybiyya. Au nom des Banou Khuzâ’a, Amr ibn Salim se rendit auprès du Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui) pour se plaindre des violences commises par les Banou Bakr. Ensuite, Budayl ibn Warqa se rendit auprès de lui à la tête d’une délégation et lui exposa les détails des exactions. En vertu du pacte d’alliance, il devint indispensable au Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui) de venir en aide aux Banou Khuzâ’a. Il adressa aux Quraychites trois demandes afin de rétablir la situation : premièrement, verser aux Banou Khuzâ’a une compensation financière pour la personne tuée ; deuxièmement, renoncer à soutenir les Banou Bakr ; troisièmement, en remplacement des deux premières demandes, annoncer l’annulation du traité de Hudaybiyya. Les Quraychites avaient déjà perdu tout discernement. Ils déclarèrent donc que l’annulation du traité de Hudaybiyya était la solution acceptable. Mais ils le regrettèrent par la suite.

Cette fois, les dirigeants quraychites furent plongés dans l’inquiétude. Ils avaient déjà perdu la capacité de combattre. Au cours de plusieurs batailles, leurs valeureux guerriers avaient été tués, et leur puissance militaire avait subi des pertes irréparables. Leur économie était également ruinée. Les Juifs qui les soutenaient étaient presque au bord de la destruction. En revanche, grâce à ses activités de prédication, l’État islamique de Médine avait étendu son influence à un point tel qu’un cercle de tribus favorables à l’État islamique s’était formé jusque dans les environs de La Mecque. Le réseau des alliances avait également été élargi. Par ailleurs, les forces anarchistes et rebelles étaient sévèrement réprimées, tandis qu’une nouvelle administration était mise en place afin d’instaurer la paix et l’ordre sur un vaste territoire. Dès lors, il était difficile aux Quraychites non seulement de prendre des mesures offensives, mais même d’assurer leur propre défense. Le traité de Hudaybiya était leur seul rempart. Mais ils abolirent eux-mêmes ce rempart, semblant ainsi appeler Médine en ces termes : « Venez donc nous infliger le châtiment de nos actes. »

Finalement, Abû Sufyân, le plus grand chef mécréant de La Mecque, partit pour Médine, désespéré, dans le but de renouveler le traité. Il y fut confronté à une situation si défavorable qu’il ne l’avait probablement jamais imaginée. À peine s’était-il rendu chez sa fille, la Mère des croyants Umm Habîba, et avait-il voulu s’asseoir sur le lit, que celle-ci accourut, retira le lit et lui dit : « Vous ne pouvez pas vous asseoir sur le lit sacré du Messager (s.a.s.) tant que vous êtes polythéiste. » Il alla ensuite rencontrer l’un après l’autre les principaux dirigeants musulmans, tels qu’Abû Bakr, ‘Umar et ‘Alî, et demanda à chacun leur aide. Il demanda même à Fâtima d’intercéder auprès du Messager (s.a.s.) en sa faveur. Comme cela ne lui permit toujours pas d’obtenir gain de cause, il demanda à Fâtima (r.a.) de lui permettre de faire intercéder le jeune Imâm Hasan. Lorsque rien n’aboutit, il se trouva sans recours et, suivant le conseil de ‘Alî, proclama unilatéralement, lors de l’assemblée générale des musulmans, la coexistence de son propre chef, puis retourna à La Mecque sans attendre aucune réponse de la part du Messager (s.a.s.). Lorsque les habitants de La Mecque lui demandèrent le récit de son voyage et apprirent qu’il avait proclamé unilatéralement la coexistence, ils dirent tous : « ‘Alî (r.a.) s’est simplement moqué de toi. » Remarquez comment, chez les gens négatifs voués à la chute, même l’intelligence et la conscience finissent par se corrompre.

Le Messager (s.a.s.) annonça sans délai que des groupes de volontaires musulmans devaient être constitués. Il ordonna également de fabriquer des armes jusque dans sa propre maison. Cependant, il ne permit à personne de savoir vers quelle direction l’expédition militaire allait se diriger cette fois-ci. Même ‘Â’isha ne le sut pas, bien qu’elle eût fabriqué de ses propres mains des armes pour le Messager (s.a.s.). La plupart des gens pensaient toutefois probablement qu’une attaque contre La Mecque allait être lancée cette fois-ci, car il n’y avait aucune raison d’emmener ailleurs une armée aussi nombreuse.

La famille de Hâtib ibn Abî Balta‘a, ancien combattant de Badr, était encore encerclée à La Mecque par les mécréants, et aucune tribu n’avait accepté d’assurer sa protection. C’est pourquoi, afin de subvenir à ses besoins et de la protéger, il envoya aux Quraychites une lettre secrète contenant tous les détails des préparatifs de Médine, afin qu’en retour de ce service ils s’abstiennent de faire subir le moindre tort à sa famille lors de la conquête de La Mecque. En même temps, il était convaincu que, malgré la transmission de cette information secrète, la victoire de l’armée musulmane était assurée et que sa lettre ne pourrait causer aucun dommage majeur à l’islam. Cet événement montre que, sous la pression des circonstances extérieures et de l’état psychologique, même une personne extrêmement honnête peut parfois commettre une grave erreur. Le Messager (s.a.s.) apprit par révélation l’existence de cette lettre. Les espions qu’il avait envoyés interceptèrent, à l’endroit appelé Rawḍat Khâkh, une femme qui se rendait à La Mecque et récupérèrent la lettre qu’elle portait. Le Messager (s.a.s.) pardonna une erreur aussi grave uniquement parce que Hâtib était un Compagnon sincère, croyant, honnête et ancien combattant de Badr, et que cette faute provenait d’une faiblesse humaine.

Le Messager (s.a.s.) quitta Médine le 10 Ramadan à la tête d’une immense armée de dix mille soldats. En stratège militaire d’une habileté exceptionnelle, il emprunta des chemins si tortueux que le groupe de patrouilleurs quraychites parti en reconnaissance ne trouva nulle part la moindre trace de l’armée musulmane. Tandis qu’ils erraient çà et là, l’armée musulmane arriva aux abords de La Mecque, stupéfiant tout le monde.

Lorsque le Messager (s.a.s.) arriva à Hajfa, son oncle ‘Abbâs vint le rejoindre avec toute sa famille. Puis, lorsqu’il atteignit Abwâ’, Abû Sufyân ibn al-Hârith ibn ‘Abd al-Muttalib — son cousin germain et son frère de lait par l’intermédiaire de Halîma — ainsi que ‘Abdullâh ibn Umayya — son cousin du côté paternel et le demi-frère de la Mère des croyants Umm Salama — se présentèrent et demandèrent la permission de le rencontrer. Comme il lui était étroitement apparenté et qu’il avait fait tant de mal au Messager (s.a.s.) en s’opposant à l’islam, celui-ci refusa de le recevoir. Désespéré, Abû Sufyân dit : « Si je n’obtiens pas le pardon, j’irai avec mes fils et mes filles dans le désert brûlant de l’Arabie, et nous mourrons tous de faim et de soif. » Umm Salama (r.a.) intercéda en faveur de son frère. ‘Alî conseilla aux deux hommes de demander pardon dans les termes employés par les frères de Joseph. Ils allèrent donc dire :

« Par Allah, Allah vous a certainement préféré à nous, et nous avons été coupables. » En entendant ces paroles, le cœur du Messager (s.a.s.) s’attendrit. Lui aussi répéta la réponse du Prophète Joseph :

« Aujourd’hui, aucun reproche ne vous sera adressé. Qu’Allah vous pardonne. Il est le plus miséricordieux des miséricordieux. »

Lorsque l’armée atteignit Marw az-Zahrân et établit son camp, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), pour le plus grand bien, ordonna à chaque soldat d’allumer durant la nuit un feu séparé pour lui-même. Lorsque des chefs éminents tels qu’Abû Sufyân ibn Harb, Hakîm ibn Hizâm et Budayl ibn Warqâ sortirent pour observer la situation, ils furent stupéfaits de voir, depuis la montagne, dix mille feux allumés. Ils se dirent : « Quel malheur ! Une armée si immense est arrivée aux portes de La Mecque. » Al-‘Abbâs passait près d’eux. Ayant reconnu la voix, il appela Abû Sufyân auprès de lui et s’entretint avec lui. Al-‘Abbâs dit : « Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) est arrivé aujourd’hui avec toute son armée. Aujourd’hui, les Quraych n’ont plus aucune issue. » Abû Sufyân demanda : « Quel moyen avons-nous maintenant de nous sauver ? » Al-‘Abbâs lui répondit : « Assieds-toi derrière moi sur ma mule et viens avec moi. Tu parleras au Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui). » Tandis que la mule avançait, les soldats demandaient à chaque pas : « Qui passe ? » Dès qu’al-‘Abbâs se présentait, on leur livrait le passage. Lorsqu’ils approchèrent, ‘Umar l’aperçut et, reconnaissant Abû Sufyân, s’écria à haute voix : « Ô Abû Sufyân, te voilà aujourd’hui à notre merci ! » Puis il se précipita vers le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) pour demander l’autorisation de le tuer. Al-‘Abbâs lança également sa mule au galop. ‘Umar arriva le premier et exposa sa requête, tandis qu’al-‘Abbâs dit : « J’ai amené Abû Sufyân sous ma protection. »

À ce moment-là, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) eut avec Abû Sufyân la conversation suivante :

Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) : « Eh bien, Abû Sufyân, n’es-tu toujours pas convaincu qu’il n’y a aucune divinité en dehors d’Allah ? »

Abû Sufyân : « S’il y avait une autre divinité, elle nous aurait sauvés aujourd’hui. »

Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) : « As-tu le moindre doute sur le fait que je suis le Messager d’Allah ? »

Abû Sufyân : « J’ai encore quelques doutes à ce sujet. »

Comprenant la faiblesse psychologique d’Abû Sufyân, al-‘Abbâs lui dit : « Allons, laisse tout cela et embrasse simplement l’islam. » Au matin, le principal chef de La Mecque, contraint par les circonstances, devint musulman. Entre-temps, le camp de l’armée musulmane avait retenu Abû Sufyân avec une telle habileté, avant l’arrivée de l’armée à La Mecque, qu’il ne s’était même pas rendu compte que, au matin, les troupes musulmanes avaient marché vers la ville par la route de Qadâ. Sur l’ordre du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), al-‘Abbâs conduisit Abû Sufyân au sommet d’une montagne et l’y fit se tenir afin qu’il puisse voir d’un seul regard l’armée musulmane. D’abord les Banû Ghifâr, puis successivement Juhayna, Buzaym, Sulaym et, en dernier, les troupes des Ansâr avancèrent, chacun portant son propre étendard. Abû Sufyân demandait l’identité de chaque contingent. Lorsque Sa‘d ibn ‘Ubâda passa devant lui, il s’écria, exalté par l’ardeur d’un soldat : « Aujourd’hui est le jour de la bataille acharnée ! » — « Aujourd’hui est le jour où la cour de la Kaaba sera ouverte ! » Derrière cette émotion particulière et ce slogan particulier se trouvait toute l’histoire d’un long conflit. Enfin, la monture qui portait le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) avança très simplement et naturellement. Devant lui, az-Zubayr ibn al-‘Awwâm portait l’étendard. Lorsque le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) apprit le slogan de Sa‘d ibn ‘Ubâda, il ne tarda pas un instant à lui prendre l’étendard et à le remettre à son fils. Puis il dit : « Aujourd’hui est le jour de la grandeur de la Kaaba, le jour de la bonté et du respect des engagements. » Par cette seule parole, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) clarifia le principe de sa célébration de la victoire. Il fit savoir que sa victoire serait, du début à la fin, resplendissante de miséricorde et de pardon. Puis il fut annoncé : « Quiconque entrera dans la Mosquée sacrée, quiconque se réfugiera dans la maison d’Abû Sufyân et quiconque ne portera pas d’arme aura la vie sauve. Toutefois, quiconque commettra un crime passible de châtiment sera puni. » Abû Sufyân lui-même avançait dans La Mecque en proclamant cette annonce à haute voix. En entendant la proclamation du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) sortir de sa bouche, sa femme Hind bint ‘Utba lui saisit la moustache et se mit à crier : « Ô Banû Kinâna, tuez ce misérable ! Qu’est-ce qu’il raconte ? » Hind se mit à insulter Abû Sufyân.

En entendant cela, les gens se rassemblèrent. Abû Sufyân lui expliqua qu’il ne servait plus à rien de parler ainsi. Plus personne n’avait le pouvoir d’arrêter la progression de Muhammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Puis, lorsque le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) entra dans la ville, il y pénétra la tête humblement inclinée, à l’opposé des vainqueurs du monde entier. Son front semblait toucher le dos de sa monture. À ce moment-là, il récitait de vive voix la sourate al-Fath.

Pendant ce temps, Ikrima ibn Abû Jahl, Safwân ibn Umayya et Suhayl ibn Amr rassemblèrent sur la montagne appelée Khindama quelques vauriens idiots des Quraychites et les incitèrent à commettre toutes sortes de méfaits. Himâs ibn Qays ibn Khâlid se joignit également à eux. Deux Compagnons, Qaraz ibn Jâbir al-Fihrî et Khunays ibn Khâlid ibn Rabî, s’étaient séparés de l’armée et suivaient un autre chemin. Ces vauriens les tuèrent tous deux en martyrs. Lorsque Hazrat Khâlid en fut informé, il les chassa immédiatement. Au total, douze hommes furent tués. Quelques-uns, dont Himâs, prirent la fuite. Un autre petit rassemblement hostile fut également aperçu dans la ville. En l’apprenant, le Messager (s.a.) convoqua, par l’intermédiaire de Hazrat Abû Hurayra, les forces des Ansars. En leur montrant la scène, il dit : « Voyez-vous leurs sottises ? » Autrement dit, d’un côté, un flot de clémence et de pardon se déversait, et la force victorieuse ne voulait pas verser une seule goutte de sang ; de l’autre, ces individus de mauvaise nature forçaient l’armée victorieuse à prendre les armes. Réduit à cette extrémité, le Messager (s.a.) ordonna : « S’ils tentent de faire obstacle, qu’ils soient complètement anéantis. » Ayant appris cet ordre du Messager (s.a.), Abû Sufyân accourut et dit d’une voix suppliante : « Ô Messager d’Allah (s.a.), la puissance des Quraychites est déjà détruite. Faites en sorte que leur nom et toute trace d’eux ne soient pas effacés de la terre. » On lança ensuite une attaque limitée, qui suffit à mettre les malfaiteurs en déroute.

Voyant cette clémence du Messager (s.a.), certains Ansars commencèrent à chuchoter : « Regardez, finalement, l’amour de sa tribu a pris le dessus sur lui ! » En réalité, c’était précisément l’excès de leur amour pour le Messager (s.a.) qui les maintenait constamment dans l’inquiétude : ils craignaient qu’après la conquête de La Mecque, il ne les abandonne pour commencer à vivre avec les habitants de La Mecque, et qu’ils ne soient privés de la compagnie de la personne qu’ils chérissaient le plus. Ayant appris cette crainte des Ansars, le Messager (s.a.) leur dit : « Par Allah, ce que vous redoutez n’est pas vrai. Je suis le serviteur et le Messager d’Allah. J’ai émigré vers Allah et vers vous. Désormais, vous êtes mes compagnons dans la vie comme dans la mort. » En entendant ces paroles, les cœurs des Ansars furent submergés d’émotion. Ils exprimèrent leur regret d’avoir eu cette pensée, et le Messager (s.a.) l’accepta.

Les gens demandèrent : « Où séjournerez-vous dans la ville ? Dans votre demeure ancestrale ? » Le Messager (s.a.) répondit d’une voix profondément attristée : « Où Aqîl nous a-t-il laissé une maison pour que nous y séjournions ? » L’étendard du Messager (s.a.) fut installé à Hudjûn, à Jannat al-Mu‘allâ, et il fut décidé qu’il y séjournerait. Il se rendit d’abord dans ce lieu historique appelé al-Khayf, où il avait passé, avec toute sa tribu, les jours du blocus. Puis il arriva au Haram sacré, accompagné de quelques-uns de ses Compagnons les plus proches. Il embrassa la Pierre noire. Tenant un arc à la main, il s’approcha de chacune des idoles installées dans le Haram et se mit à proclamer à haute voix : « La vérité est venue et le faux a disparu. Le faux devait nécessairement disparaître. » Au signe de son arc, les idoles tombèrent l’une après l’autre. Il fit ensuite apporter la clé de la Ka‘ba et en fit ouvrir la porte. À l’intérieur étaient représentées Hazrat Ibrâhîm et Hazrat Ismâ‘îl (a.s.), tenant tous deux des flèches divinatoires. Il ordonna d’effacer ces représentations et dit : « Qu’Allah anéantisse les mécréants ! » Tous deux étaient des prophètes d’Allah ; ils n’avaient jamais pratiqué le jeu de hasard. Puis, sur l’ordre du Messager (s.a.), les autres idoles dressées depuis longtemps aux alentours furent également brisées. Il se consacra ensuite quelque temps à la prière et au dhikr. Une immense foule s’était alors rassemblée devant la Mosquée sacrée. Les gens étaient impatients d’entendre le verdict qui déciderait de leur sort. Le Messager (s.a.) leur adressa un discours :

« Il n’y a aucune divinité en dehors d’Allah. Il n’a aucun associé. Il a démontré la véracité de Sa promesse. Il a secouru Son serviteur. Lui seul a vaincu toutes les armées mécréantes. Aujourd’hui, toute arrogance, toute prétention de noblesse, toute revendication fondée sur le sang et toute revendication financière sont à mes pieds. Toutefois, les fonctions de gardien de la Ka‘ba sacrée et de distribution de l’eau aux pèlerins resteront maintenues. »

« Ô Quraychites ! Allah a désormais réduit à néant toute l’arrogance de votre époque d’ignorance et toute votre fierté généalogique. Car tous les êtres humains sont les descendants d’Adam, et Adam a été créé de terre. » Puis il récita un verset du Coran :

« Ô humanité ! Nous vous avons créés d’un homme et d’une femme. Nous avons fait de vous des peuples et des tribus afin que vous vous connaissiez les uns les autres. Mais le plus honoré auprès d’Allah est celui qui est le plus pieux et le plus vertueux. Certes, Allah est Omniscient et parfaitement informé de toute chose. »

Il fit ensuite une déclaration juridique :

« Allah a interdit la vente et l’achat du vin. »

Puis le Prophète (s.a.s.) demanda :

« Savez-vous comment je vais vous traiter aujourd’hui ? »

À l’instant où ils entendirent cette phrase, l’histoire noire de deux décennies de persécutions, de violences, de cruauté et de barbarie qu’ils avaient infligées s’était probablement dressée devant les yeux des Quraychites comme les images d’un film. Leur conscience avait peut-être été sur le point de se briser sous le poids du remords. C’est peut-être avec un sentiment d’extrême impuissance et de repentir qu’ils s’écrièrent :

« Comme un frère noble et le fils noble d’un frère. » En réponse, le Prophète (s.a.s.) proclama :

« Aujourd’hui, aucun reproche ne vous est adressé. Allez, vous êtes libres. »

Si l’on garde à l’esprit l’histoire des persécutions, des oppressions et des guerres d’agression menées par les Quraychites, qui aurait pu s’attendre à une telle réponse ? Mais celui qui connaissait la bonté et la compassion du Prophète (s.a.s.) n’aurait attendu de lui aucune autre réponse. Tout autre conquérant serait entré à La Mecque avec arrogance, aurait vengé chaque incident, tué sélectivement les opposants qui s’étaient livrés au moindre excès dans le passé, perpétré un massacre dans la ville vaincue, et pillé sans discernement les biens des habitants ainsi que l’honneur de leurs femmes. Mais comme le conquérant était le plus grand ami et sauveur de l’humanité, il s’efforça de conquérir les cœurs des hommes en même temps qu’il prenait possession du territoire. Il demanda même aux Émigrés de renoncer à la propriété de leurs maisons et de leurs biens respectifs. Uthman ibn Talha, à qui il avait demandé, au début du mouvement islamique, d’ouvrir la porte de la Kaaba et qui l’avait catégoriquement refusé, reçut pourtant, après la conquête de La Mecque, la clé de la Kaaba, qui devait rester entre ses mains jusqu’au Jour de la Résurrection. Ensuite, le Prophète (s.a.s.) évoqua le passé et rappela à Uthman une conversation ancienne : « Un jour, cette clé sera sous mon contrôle. Je la donnerai à qui je voudrai. » Où Uthman aurait-il trouvé assez de clairvoyance pour comprendre le sens de ces paroles ? Il répondit donc : « Avant ce jour, les Quraychites seront probablement tous morts. » Le Prophète (s.a.s.) dit : « Non, ce jour sera pour les Quraychites un véritable jour d’honneur. » Cette conversation donne l’impression que, si quelqu’un d’autre avait été à la place du Prophète (s.a.s.), il aurait certainement retiré la clé de la Kaaba à Uthman pour la remettre à quelqu’un d’autre, afin de manifester l’étendue de son pouvoir. Mais le Prophète (s.a.s.) refusa même la demande d’un proche de la famille de Banu Hashim, tel que Hadrat Ali (r.a.), qui souhaitait obtenir la clé de la Kaaba, et la laissa pour toujours entre les mains de ses détenteurs précédents. Lorsque, en remettant la clé, le Prophète (s.a.s.) rappela avec humour à Uthman ibn Talha leur conversation d’autrefois, celui-ci dit : « Vous êtes assurément le Messager d’Allah. » Le Prophète (s.a.s.) répondit : « Aujourd’hui est le jour de la bonté et du respect des promesses. »

Ensuite, sur l’ordre du Prophète (s.a.s.), Hadrat Bilal (r.a.) monta sur la Kaaba et lança l’appel à la prière. Cet appel constituait l’annonce de la victoire de la révolution islamique. Aujourd’hui, l’appel à la prière retentissait depuis le toit de cette Kaaba où le fait de prononcer le nom d’Allah pour les serviteurs d’Allah avait été considéré comme un crime, et où le Prophète (s.a.s.) et ses compagnons avaient subi d’infinies persécutions en s’opposant à cette injustice. Pourtant, aucune puissance de la terre ne pouvait désormais l’empêcher. À ce moment-là, de hauts dirigeants tels qu’Abu Sufyan ibn Harb, Itab ibn Usayd et al-Harith ibn Hisham étaient assis dans un coin près de la Kaaba, réfléchissant à leur défaite. Itab dit avec colère : « Il est heureux que mon père Usayd ne soit pas resté en vie pour entendre le son de cet appel à la prière. » Le Prophète (s.a.s.) vint aussitôt auprès d’eux et leur rapporta mot pour mot tout ce qu’ils avaient dit. Les principaux dirigeants quraychites en furent honteux.

Ensuite, pour remercier Allah de la conquête de La Mecque, le Prophète (s.a.s.) se rendit chez Umm Hani, y prit un bain rituel et accomplit huit rak‘at de prière.

Le lendemain de la victoire, le Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) prononça encore un discours depuis le mont Ṣafā. Il commença par louer Allah. Puis il exposa brièvement le caractère sacré du Sanctuaire, confirma ce caractère sacré pour toujours et en énonça les règles. Il convient de préciser que, même à l’occasion d’une victoire révolutionnaire d’une telle ampleur, la loi éternelle garantissant la sécurité des personnes et des biens à La Mecque ne fut violée que pendant une seule journée, et cela sous la contrainte absolue des circonstances. En effet, sans l’accord du Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui), quelques voyous irresponsables de La Mecque avaient tué deux soldats musulmans, contraignant les autorités à les éliminer. Une fois cette obligation très momentanée achevée, le deuxième jour, le Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) annonça le rétablissement du caractère sacré et de la sainteté du Sanctuaire.

Une proclamation d’amnistie générale avait déjà été faite. Elle avait tellement impressionné et enchanté la population que plus personne ne ressentait le moindre désir de résistance. Toutefois, concernant certains crimes particuliers, il proclama nommément que leurs auteurs devaient être tués où qu’ils soient trouvés. Il convient de signaler que, pendant quelques jours, la loi martiale fut instaurée afin de prendre La Mecque et d’y rétablir l’ordre public. Autrement dit, tous les pouvoirs étaient concentrés entre les mains des autorités militaires. (Dans une zone où la guerre faisait rage, avant le rétablissement complet de l’ordre civil ordinaire, une administration provisoire relativement stricte était instaurée, conformément au droit islamique, sous l’autorité militaire. Dans ce type d’administration, certaines lois et règles diffèrent quelque peu de celles de l’administration civile ordinaire. À mon avis, c’est ce type d’administration que l’on appelle aujourd’hui, dans la terminologie moderne, la loi martiale. En général, la loi martiale n’est instaurée, sous tout gouvernement civilisé et, du point de vue de l’islam, dans une zone de guerre, que pour une courte période et dans les limites de la nécessité absolue, et cela seulement à l’égard d’ennemis non musulmans vaincus. De nos jours, gouverner pendant une période longue et indéterminée, au nom de la loi martiale, en privant les citoyens d’un pays de leurs droits civiques, constitue un système de gouvernement totalement différent. Le dispositif que nous avons appelé « loi martiale » lors de la conquête de La Mecque n’a rien de commun avec la loi martiale contemporaine. La loi martiale et le régime militaire en vigueur à notre époque sont, du point de vue de l’islam, totalement indésirables.) Et le Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui), en sa qualité de commandant, avait ordonné que tels et tels criminels soient tués partout où ils seraient trouvés. Dans la terminologie moderne, cet ordre s’apparente à un ordre de « tirer à vue ». La liste des criminels comportait les noms de plusieurs hommes et femmes. Mais l’amnistie générale du Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) sauva la vie de la plupart d’entre eux. Au maximum, quatre criminels furent condamnés à mort. Selon une opinion mûrement réfléchie, un seul criminel aurait été exécuté. Il s’appelait Abd al-Uzzā ibn Khaṭal. Cet homme avait d’abord embrassé l’islam. Il fut envoyé, avec un autre compagnon musulman, pour recueillir la zakat et les aumônes. En chemin, il se disputa avec son compagnon, le tua, puis s’enfuit avec les bêtes destinées à l’aumône. Il était en outre impliqué dans de nombreux crimes de droit commun.

Ṣafwān ibn Umayya était un autre criminel grave de cette catégorie. C’était un ennemi acharné du mouvement islamique. Il s’enfuit d’abord et atteignit Djeddah alors qu’il se dirigeait vers le Yémen. ʿUmayr ibn Wahb al-Jumaḥī obtint du Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) une garantie de pardon en sa faveur, puis le ramena de Djeddah. Par la suite, il embrassa l’islam.

ʿIkrima ibn Abū Jahl s’était lui aussi enfui au Yémen. Son épouse, Umm Ḥakīm bint al-Ḥārith (la nièce d’Abū Jahl), embrassa elle-même l’islam et obtint du Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) une garantie de pardon pour son mari. Elle se rendit ensuite elle-même au Yémen et le ramena. Lorsqu’ʿIkrima apprit qu’il avait été gracié, il fut stupéfait : le Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) avait pardonné même à un ennemi aussi acharné que lui ! Il se présenta devant lui et embrassa l’islam.

ʿAbd Allāh ibn Saʿd ibn Abī Sarḥ avait autrefois été musulman et avait même eu l’occasion d’être scribe de la Révélation. Mais après avoir apostasié, il se mit à collaborer avec les ennemis. Il allait même jusqu’à proclamer que la Révélation lui était en réalité adressée : Muḥammad (paix et bénédictions d’Allah sur lui) l’entendait de sa bouche, puis la lui faisait écrire. Son crime était grave. Cependant, en raison des recommandations répétées de ʿUthmān en sa faveur, le Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui), en tant que chef suprême, lui accorda son pardon. Après ce pardon, il demeura musulman.

Muqays ibn Ṣubāba s’introduisit dans le groupe musulman en se faisant passer pour un musulman. Par la suite, il assassina par tromperie un Compagnon et s’enfuit. La raison de ce meurtre était que le frère de Muqays avait été tué accidentellement par ce Compagnon ansarite. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) versa à ce titre le diya, c’est-à-dire une compensation financière. Malgré cela, il tua le Compagnon ansarite. Indépendamment de son apostasie et de sa tromperie, il aurait déjà pu être condamné à mort pour ce seul meurtre.

Ḥabbār ibn al-Aswad était l’homme qui, outre ses autres activités hostiles à l’islam, avait attaqué Zaynab, la fille du Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui), le jour de l’Hégire, lui infligeant de telles souffrances qu’elle fit une fausse couche. Il resta d’abord en fuite. Puis il se présenta de lui-même, avoua humblement son crime et exprima de profonds remords au Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui). En même temps, il embrassa l’islam. Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) déclara : « J’ai pardonné à Ḥabbār. »

Waḥshī, l’assassin de Ḥamza, vint trouver le Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) et embrassa l’islam. Le Prophète entendit de sa bouche le récit du meurtre de Ḥamza et lui pardonna. Toutefois, il lui conseilla : « Ne te présente pas devant moi, car cela ravive le souvenir. » Même après avoir embrassé l’islam, cet homme ne parvint pas à se libérer de divers péchés, notamment de la consommation d’alcool.

Le célèbre poète de la période antéislamique, Abdallah ibn Zibyar, s’opposait autrefois à l’islam en usant de la poésie comme d’une arme et incitait les gens contre lui. Lorsqu’il rencontra le Messager (s.a.s.) et embrassa l’islam, il fut pardonné.

Le poète Ka‘b ibn Zuhayr avait lui aussi composé de nombreux poèmes satiriques contre l’islam et le Messager (s.a.s.). Durant la neuvième année de l’Hégire, il vint avec son frère rencontrer le Messager (s.a.s.). Il embrassa ensuite l’islam et, en réparation, composa en faveur de l’islam un remarquable poème historique intitulé « Banat Su‘ad ». Le Messager (s.a.s.) ne se contenta pas de lui pardonner : il lui offrit également son propre manteau en récompense.

Alors qu’il séjournait à La Mecque, le Messager (s.a.s.) accomplissait un jour le tawaf autour de la Kaaba. À ce moment-là, Fudala ibn Umayr s’approcha furtivement avec l’intention de le tuer. Le Messager (s.a.s.) s’avança lui-même vers lui et lui révéla son intention. Pris ainsi sur le fait, Fudala éprouva une immense honte. Il lui demanda de solliciter le pardon et passa la main sur sa poitrine. Aussitôt, sa vie changea complètement. On ne trouve nulle part ailleurs un exemple d’un criminel qui nourrissait l’intention de tuer et qui fut ainsi pardonné.

Parmi les femmes, la plus grande criminelle était Hind bint Utba. Non seulement elle s’était activement opposée à l’islam, mais elle avait même mutilé le corps de Hamza et mâché son foie. Elle se présenta devant le Messager (s.a.s.) en portant un niqab afin de dissimuler son visage. Contrainte par les circonstances, elle était venue embrasser l’islam. Pourtant, même dans cette situation, elle posa au Messager (s.a.s.), avec une grande audace, des questions tout à fait surprenantes. Voici le dialogue qu’elle eut avec le Messager (s.a.s.) :

Hind : Ô Messager d’Allah, quels engagements avez-vous pris de notre part ?

Le Messager (s.a.s.) : N’associez personne à Allah.

Hind : Vous n’avez pourtant pas demandé cet engagement aux hommes. Néanmoins, je l’accepte.

Le Messager (s.a.s.) : Ne volez pas.

Hind : Il m’arrive de prendre deux ou quatre dirhams dans les biens de mon mari, Abû Sufyân. Je ne sais pas si cela est licite ou illicite.

Le Messager (SAW) ne tuera pas ses propres enfants.

Hind : Nous les avons pourtant élevés durant leur enfance. Lorsqu’ils ont grandi, c’est vous-mêmes qui les avez tués sur le champ de bataille de Badr. Ce qu’il adviendra d’eux maintenant, vous seuls le savez.

Il n’est plus nécessaire de préciser de quel genre était cette conversion à l’islam. Si quelqu’un d’autre avait fait preuve d’une telle arrogance et d’un tel manque de respect dans ses propos, il ne l’aurait pas supporté. Elle n’avait fait qu’abuser de la patience infinie du Messager (SAW).

Qartana était l’esclave d’Ibn Hanzal. Elle chantait partout des chansons diffamatoires contre le Messager (SAW). Elle s’enfuit lors de la conquête de La Mecque. Plus tard, elle se repentit et embrassa l’islam.

Les récits des hadiths et de la sîra présentent de grandes divergences au sujet de plusieurs femmes et hommes. Cependant, aucune information certaine n’indique que l’un d’entre eux ait été condamné à mort.

Cependant, dans l’histoire de n’importe quel autre conquérant, on ne trouve aucun exemple d’une amnistie générale proclamée pour des ennemis aussi acharnés, au moment d’une victoire aussi complète.

Une victoire plus grande encore que la prise du territoire de La Mecque fut celle-ci : le Messager (SAW) était assis en hauteur sur le mont Safa, tandis que les gens embrassaient l’islam par groupes successifs. En plus de leur faire accepter les principes fondamentaux du tawhîd et de la risâla, on leur faisait prendre l’engagement de s’abstenir en particulier de certaines mauvaises actions et coutumes répandues. Les engagements particuliers de l’allégeance étaient les suivants :

* Je n’associerai personne à Allah, ni dans Son essence, ni dans Ses attributs, ni dans Son adoration, ni dans Ses droits.

* Je ne volerai pas, je ne commettrai pas d’adultère, je ne tuerai personne injustement, je ne tuerai pas les petites filles et je n’accuserai personne calomnieusement.

* Dans la mesure de mes capacités, j’obéirai aux ordres du Messager (s.a.s.) dans les bonnes actions.

Après être resté à La Mecque quinze jours, ou un ou deux jours de moins ou de plus, le Messager (s.a.s.) partit en laissant Hazrat Muadh ibn Jabal chargé d’enseigner au peuple le mode de vie islamique, la croyance islamique, le caractère islamique, la loi islamique et la culture islamique. Durant cette brève période, il acheva l’établissement du système judiciaire islamique en appliquant lui-même les peines islamiques. Lorsqu’il fut prouvé qu’une femme nommée Fatima bint Abu al-Asad avait commis un vol, il accomplit cet acte historique consistant à lui faire couper la main, malgré le rejet de nombreuses intercessions. Après les victoires dans les batailles de Hunayn et de Taïf, le Messager (s.a.s.) retourna à La Mecque, nomma Itab ibn Usayd gouverneur adjoint et lui fixa une allocation quotidienne d’un dirham.

 

Les enseignements importants de la conquête de La Mecque

1. La conquête de La Mecque est l’événement le plus important de l’histoire du mouvement islamique. Après cette victoire, tous les obstacles à l’établissement de l’islam furent éliminés. La Mecque était le centre de l’antique direction de la Jahiliyyah en Arabie. Tant que ce centre n’était pas tombé, la révolution islamique n’avait aucun moyen d’avancer. Lorsque l’étendard de la direction de la Jahiliyyah fut abaissé, l’ordre social de la Jahiliyyah ne fut plus en mesure de subsister, et toute possibilité de ralliement populaire autour de la Jahiliyyah disparut également.

La conquête de La Mecque mit fin à de nombreuses difficultés du peuple. Plusieurs tribus ne pouvaient s’avancer vers l’islam simplement parce qu’elles entretenaient des relations d’alliance avec les Quraysh, ou bien parce qu’elles dépendaient économiquement d’eux ou leur étaient redevables. Certaines étaient impuissantes face à leur suprématie sociale et à leur domination religieuse. Lorsque cette domination des Quraysh prit fin, qui pouvait encore leur barrer la route ? Leur voie était désormais ouverte.

Dans certains milieux de la société de la Jahiliyyah s’était répandue l’idée que, à La Mecque, seul pouvait rester victorieux celui qu’Allah aidait. Celui qui n’était pas établi sur le chemin de la vérité ne recevait pas non plus l’aide d’Allah, et ses tambours de victoire ne résonnaient pas à La Mecque. Cette croyance se renforça particulièrement après l’attaque d’Abraha. Les gens commencèrent à penser que les Quraysh étaient le peuple bien-aimé d’Allah. Sans intervenir dans l’opposition du Messager (s.a.s.) aux Quraysh, les gens disaient :

« Laissez Muhammad (s.a.s.) et son clan suivre leur propre voie. S’il triomphe d’eux, cela signifiera qu’il est véritablement prophète. C’est sur la base de cette conviction qu’après la conquête de La Mecque, les foules se mirent à se diriger vers l’islam comme une marée déchaînée rompant ses digues. Ce ne furent pas seulement les habitants de La Mecque : des gens venus des tribus des régions environnantes accoururent également par groupes et embrassèrent l’islam avec joie. Ils en vinrent à considérer comme leur plus grande chance de servir le mouvement islamique et de devenir les disciples de Muhammad (s.a.s.).

Dès lors, le terrain fut entièrement dégagé et libéré de tout obstacle pour la propagation de l’appel et de l’enseignement de l’islam. Chaque musulman put alors se consacrer à la prédication de l’islam. Plus personne ne demeurait pour s’y opposer.

2- Lorsque le Messager (s.a.s.) partit en expédition vers La Mecque, il adopta dès le départ une stratégie visant à éviter absolument toute effusion de sang. Il poursuivit sa marche sans révéler ses intentions à personne. Il parvint soudain aux abords de La Mecque, sans laisser aux Quraychites la moindre possibilité de se préparer ou de recevoir une quelconque aide, d’où que ce soit. Ainsi, la force adverse, déjà affaiblie auparavant, se trouva complètement désorientée par cette surprise. La défaite morale d’Abû Sufyân avait d’ailleurs commencé bien plus tôt. Grâce à une stratégie appropriée, ce fut lui que l’on effraya en premier. Sa soumission ne laissa plus à personne la possibilité d’opposer une résistance. C’est également dans ce but que le Messager (s.a.s.) destitua un commandant pour avoir simplement lancé un slogan quelque peu provocateur et exalté. Il voulait convaincre les habitants de La Mecque que ce jour était celui du rétablissement de la dignité de la Kaaba, autrement dit un jour de paix et de sécurité absolues.

3. Le Messager (s.a.s.) oublia totalement tous les crimes barbares des ennemis acharnés de l’islam qui, pendant plus de deux longues décennies, avaient infligé les pires persécutions à sa personne, à ses compagnons bien-aimés et à ses proches : moqueries et railleries, jets d’immondices, obstacles placés sur son chemin, arrestations, complots visant à l’assassiner, expulsions du pays et attaques sans provocation. Il proclama une amnistie générale. La raison de cette attitude souple et douce, plutôt que rigoureuse, ne laisse place à aucun doute. Il n’était pas un conquérant terrestre pour qui il aurait suffi de soumettre quelques personnes par la force et la contrainte, puis d’en faire les esclaves de ses ordres par les menaces et la coercition. Il était le porteur d’un appel, d’une mission, d’un mouvement moral, ainsi que d’un système de gouvernement et d’organisation sociale pur et sacré. S’il avait simplement capturé les gens et les avait contraints à lui obéir, son objectif n’aurait pas été atteint. Il avait besoin d’un groupe de personnes dont les esprits et les cœurs auraient changé. Or un changement intérieur n’est possible que par le pardon, la miséricorde, la grâce et la douceur. Son objectif ne pouvait réussir que si les habitants de La Mecque acceptaient, honteux et repentants de leur passé, de commencer une nouvelle vie. Pour celui dont le but et la devise étaient de réaliser un idéal vrai et une révolution constructive, aucune autre politique de conquérant n’aurait convenu.

Le Messager (s.a.s.) accordait également de l’importance à une autre réalité. Quelle que fût la conduite passée des Quraychites, ils constituaient le groupe le plus expérimenté et le plus apte à diriger la nation arabe. Parmi les tribus dispersées çà et là dans toute l’Arabie, ils formaient en quelque sorte un lien solide ; s’ils étaient détruits, il serait difficile de leur trouver rapidement un substitut. En principe, le point de vue de l’islam est une vérité irréfutable, qu’il est indispensable d’accepter : celui qui est le plus avancé dans la foi et la probité est aussi le plus apte à exercer le leadership. Toutefois, les aptitudes mentales et pratiques nécessaires à la direction constituent également une exigence évidente et rationnelle, en plus de la foi et de la probité. Cette fonction requiert de l’influence et du prestige, de l’expérience dans l’administration et le commandement militaire, de la connaissance stratégique, de la conscience du bien commun et de la sagesse, ainsi que la capacité de mettre à profit la langue et les autres facultés, sans oublier la compréhension de la psychologie générale des gens. Plus important encore, les dirigeants ne peuvent réussir que lorsque leur supériorité est déjà reconnue par le peuple et que leurs racines plongent profondément dans l’opinion publique. Aucun leadership ne peut se maintenir dans le vide. L’aptitude des Quraychites à diriger était rejetée du point de vue islamique parce qu’elle était au service de la Jâhiliya. Mais dès lors que ce leadership, rallié à l’islam, acquit les qualités de foi et de probité, il se transforma en un bien d’une valeur inestimable. La politique que le Messager (s.a.s.) adopta après la victoire dans ses relations avec les Quraychites fut fondée sur cet objectif : permettre à l’État islamique et au mouvement islamique de recevoir des Quraychites des dirigeants et des administrateurs compétents et expérimentés. Si ceux-ci avaient été réprimés et écrasés par la force et par un comportement humiliant, ils n’auraient pas pu répondre à ce besoin.

4. En entrant à La Mecque en conquérant, le Messager (s.a.s.) donna un exemple de crainte révérencielle envers Dieu qu’on ne peut attendre d’aucun homme d’État mondain. Il entra en conquérant, mais ni tambours ni timbales ne retentirent ; il n’y eut ni manifestation d’orgueil et d’arrogance, ni grands discours revendiquant d’éclatants mérites. Au contraire, la foule assista à une scène exactement opposée. Obéissant à l’ordre d’entrer « en état de prosternation », il inclina la tête devant Dieu. Des chants furent entonnés à la louange d’Allah. Si un slogan fut prononcé, ce fut celui de la grandeur et de la suprématie d’Allah. L’appel à la prière, la prière et les invocations répandirent un flot de lumière dans l’atmosphère de La Mecque. Il ne chercha à satisfaire aucun intérêt terrestre personnel ; au contraire, même les biens que les Quraychites avaient saisis par la force et l’oppression aux émigrés leur furent laissés. Il est regrettable que certains critiques dépourvus de conscience aient qualifié les aspects empreints de crainte de Dieu du mouvement islamique du Messager (s.a.s.) de simples manifestations d’égoïsme et d’arrière-pensées. Certains allèrent même jusqu’à vouloir démontrer ouvertement qu’il ne s’agissait que d’une mise en scène destinée à se faire voir. (À Dieu ne plaise !) Ils ne réfléchirent pas au fait que, lorsque ceux qui jouent la comédie pour se faire admirer remportent un succès total, leur masque tombe et leur véritable nature apparaît. À Dieu ne plaise, s’il s’était agi d’une quelconque supercherie politique, la conquête de La Mecque aurait offert une occasion telle que le pot aux roses aurait été découvert : ceux qui s’égosillaient à proclamer « Allah est le plus grand ! Allah est le plus grand ! » auraient soudain commencé à afficher leur propre grandeur. Or la situation fut tout autre : dans son premier discours après la victoire, le Messager (s.a.s.) attribua tout le mérite du succès à Allah. Il déclara qu’Allah avait aidé Son serviteur et lui avait accordé la victoire.

5. Lors de la conquête de La Mecque, le Messager (s.a.s.) ne pardonna pas seulement les crimes politiques ; il pardonna également à certaines personnes des crimes de droit commun si graves qu’il aurait été nécessaire de les condamner à mort. À la lumière de ces exemples, il faut examiner, du point de vue juridique et au regard de la situation de l’époque moderne, dans quelle mesure le chef de l’État islamique peut être habilité à réduire une peine ou à accorder une grâce.

L’accomplissement de la conquête de La Mecque

Si, au moment de la conquête de La Mecque, les tribus qui vivaient aux alentours de la ville — anciens soutiens et alliés des Quraysh, et jouissant presque du même pouvoir, de la même influence et de la même autorité — n’avaient pas été soumises, la conquête de La Mecque n’aurait pas été considérée comme une véritable victoire ou, même si elle l’avait été, elle n’aurait pas été durable. Les Banû Hawâzin, les habitants de Taïf et les Banû Thaqîf avaient largement contribué à renforcer le pouvoir et le prestige propres à la direction païenne de La Mecque. À vrai dire, ils étaient les différentes branches d’un même arbre. Face aux Arabes ordinaires, ces tribus voisines de La Mecque jouissaient elles aussi du prestige du leadership. Toutefois, devant les Quraysh, elles occupaient le rang d’un leadership de second niveau. Leurs relations politiques d’alliance avec La Mecque étaient fort anciennes, et leurs relations économiques étaient également étroites et profondes. Elles étaient aussi alliées dans les affaires militaires et appartenaient, sur le plan culturel, à un niveau élevé. Le fait que la conquête de La Mecque se soit accomplie sans effusion de sang relevait véritablement du miracle. Sinon, les Banû Hawâzin, les Banû Thaqîf et les habitants de Taïf auraient dû s’avancer ensemble pour défendre les Quraysh. Si cela s’était réellement produit, une guerre extrêmement sanglante aurait éclaté dans l’histoire de La Mecque. Mais le plan du Messager ﷺ était si habile et si parfaitement élaboré que les habitants de La Mecque ne reçurent aucune aide des environs. Ils se retrouvèrent complètement seuls et furent pris au dépourvu face à l’armée musulmane.

Les chefs de la tribu des Hawâzin avaient compris à l’avance ce qui allait se produire. Ils avaient compris que l’affrontement commencé à Badr n’avait pas encore atteint son dénouement final. La violation, par les Quraysh, du traité de Hudaybiyya, les nouvelles conditions envoyées par le Messager ﷺ, le renvoi de l’émissaire chargé de défendre la proposition, puis l’échec de la tentative d’Abû Sufyân de renouveler le traité — la succession de ces événements n’annonçait rien de bon. C’est pourquoi les chefs des Hawâzin s’étaient consacrés toute l’année à rassembler des forces. Ils avaient pris contact avec diverses tribus et créé un climat d’excitation contre l’islam. Mais lorsque le moment arriva, ils comprirent mal les activités mystérieuses du Messager ﷺ. Les Banû Hawâzin pensèrent que le Messager ﷺ préparait toute cette guerre précisément contre eux. Ils rassemblèrent donc leurs troupes sur leur propre territoire et se mirent à préparer la guerre en grande pompe.

Cependant, le cours des événements prit une tournure différente, contraire à leurs prévisions. Ils achevèrent leurs préparatifs militaires et restèrent sur place. Puis un événement historique immense, comparable à la chute de La Mecque, se produisit avec une étonnante facilité. À la conquête de La Mecque, la réaction des autres tribus fut que leurs membres vinrent par groupes successifs auprès du Messager ﷺ pour embrasser l’islam. Mais la réaction des Banû Hawâzin et des Banû Thaqîf fut différente. D’une part, ils étaient organisés grâce à leurs effectifs considérables, à leur puissance économique et à leur compétence militaire. D’autre part, leur hostilité persistante envers le mouvement islamique avait développé chez eux un état d’esprit si téméraire qu’ils se voyaient contraints de mener leur programme jusqu’à son terme. Pour livrer leur dernier combat, ils rassemblèrent leurs troupes à Awtâs, ou Hunayn, entre Taïf et La Mecque. Seuls les Banû Ka‘b et les Banû Kilâb adoptèrent une position totalement neutre.

Ayant appris les préparatifs des Banû Hawâzin, le Messager ﷺ envoya ‘Abdullah ibn Abî Hadrad comme espion et obtint des informations exactes. Il fallut alors préparer la guerre. Pour répondre aux besoins militaires, le Messager ﷺ emprunta trois mille dirhams à ‘Abdullah ibn Rabî‘a et des armes, notamment cent armures, à Safwân ibn Umayya, un éminent chef de La Mecque. Cela montre que le Messager ﷺ ne partit pas avec des préparatifs militaires extraordinaires. Il n’avait pas envisagé auparavant une quelconque effusion de sang. Il avait simplement fallu se préparer de nouveau sur le lieu des événements. Quel fait sans précédent ! Le conquérant qui avait complètement vaincu les Quraysh aurait pu leur extorquer de force de l’argent et des armes. Pourtant, malgré la position éminente qu’il occupait, il accordait tant d’importance à la moralité que tout ce qu’il prit, il le prit sous forme de prêt. Telle est précisément la conscience morale qui caractérise le mouvement islamique.

Au mois de Shawwâl de la 8e année de l’Hégire, douze mille soldats musulmans partirent de La Mecque. Cette fois, les soldats musulmans furent animés par le sentiment suivant : nous sommes désormais l’armée victorieuse de La Mecque ; nos effectifs sont considérables et notre puissance militaire est plus grande que jamais. Il n’est pas besoin de préciser qu’un tel sentiment de suffisance peut rendre l’être humain faible. C’était là leur faiblesse humaine. Ils ne prenaient pas garde au fait qu’ils étaient les soldats de cet Empereur de l’univers qui ne tolère pas la moindre parcelle d’orgueil. L’orgueil et la suffisance sont comme un mur de fer entre l’homme et Allah. À cause d’eux, il n’y a plus de possibilité d’obtenir l’aide d’Allah. Or l’aide d’Allah est l’âme de tout combat islamique. Cette suffisance reçut pendant quelque temps un châtiment si sévère qu’elle devint un souvenir historique. Le Coran a fait de cet événement une source d’enseignement permanent.

Voici ce qui s’était passé : un groupe de soldats d’un type nouveau, venus de La Mecque, avait rejoint cette fois l’armée musulmane. De jeunes convertis récents avaient également intégré l’avant-garde commandée par Khâlid ibn al-Walîd. Ils étaient si exaltés par leur enthousiasme qu’ils n’étaient même pas équipés des armes nécessaires. En outre, deux mille « affranchis de la conquête » de La Mecque étaient présents ; ils étaient certes soumis au gouvernement islamique, mais leur caractère islamique ne s’était pas encore véritablement formé. En revanche, les hommes du camp adverse étaient extrêmement experts dans l’art de la guerre ; en particulier, nul dans toute l’Arabie n’égalait leur habileté au tir à l’arc. Ils s’étaient emparés à l’avance des meilleurs emplacements du champ de bataille et avaient dissimulé des archers sur chaque montagne, dans les creux des montagnes et dans les défilés.

Dès le début de l’attaque, lorsque des flèches commencèrent à être tirées de toutes parts, l’avant-garde se dispersa. Dans le même temps, les soldats musulmans, pris de panique, se dispersèrent eux aussi. À un moment donné, la situation devint telle que personne ne se trouvait auprès du Messager ﷺ ; il se tenait complètement seul. Ce fut l’un des rares moments, et l’un des plus délicats, de la vie militaire du Messager ﷺ, où la fermeté de sa résolution, son courage, sa confiance en lui-même et sa dépendance envers Allah se manifestèrent de nouveau. Avec une hardiesse extraordinaire, il appela ses compagnons et, descendant de sa monture, se mit à dire d’une voix grave :

« Je suis véritablement le Prophète, il n’y a en cela aucune trace de mensonge.[Arabe*********]

Je suis le petit-fils d’Abd al-Muttalib, vous le savez bien. »[Arabe*********]

Hadrat Abbas lança un appel tout près de lui : « Ô Ansar ! Ô vous qui avez prêté serment sous l’arbre ! » À peine eurent-ils entendu cette voix que les musulmans dispersés accoururent de toutes parts et se rassemblèrent autour du vaillant chef, le Messager d’Allah, paix et bénédiction sur lui. Ils combattirent ensuite avec une telle bravoure qu’en quelques instants le cours de la bataille fut inversé. Soixante-dix ennemis furent tués. Lorsque leur porte-étendard fut tué, le moral de toute leur armée s’effondra. Une partie de l’armée mécréante vaincue se réfugia dans la forteresse d’Awṭās. Abou Amir al-Achari s’y rendit avec un petit groupe. Les ennemis étaient plusieurs milliers. Abou Amir al-Achari lui-même tomba en martyr. Toutefois, son groupe remporta la victoire.

Taïf était un lieu extrêmement bien fortifié, car une muraille l’entourait. Cette muraille avait été réparée et les provisions nécessaires pour toute l’année y avaient été entreposées à l’avance. Il y avait également une grande quantité d’armes. Le véritable objectif du Messager d’Allah, paix et bénédiction sur lui, était de prendre ce centre stratégique. Mais il adopta une stratégie qui priva d’abord les habitants de Taïf de l’aide des Banou Hawazin. Les vaincus s’étaient toutefois rassemblés précisément en ce lieu. L’attaque contre Taïf fut lancée d’un côté d’où ses habitants n’avaient même pas imaginé qu’elle pourrait venir. D’abord, Hadrat Khalid partit avec un détachement. Puis le Messager d’Allah, paix et bénédiction sur lui, arriva lui-même avec toute l’armée. Ce fut le premier événement au cours duquel des canons et des chars furent utilisés pour démolir une forteresse. (Il convient de préciser que le Messager d’Allah, paix et bénédiction sur lui, avait envoyé quelques autres combattants musulmans à Jurash afin qu’ils y soient formés à l’utilisation des armes lourdes servant à démolir les forteresses. Jurash était un centre de fabrication de ce type d’armes. Il est probable que ce centre fût aux mains des Juifs.) Mais, tandis que les soldats faisaient pleuvoir une pluie de flèches nourrie depuis l’intérieur, des barres de fer chauffées furent lancées afin d’endommager les engins utilisés pour démolir la forteresse. De nombreux combattants musulmans furent blessés et durent battre en retraite.

Dans ce contexte, le Messager d’Allah, paix et bénédiction sur lui, demanda l’avis de Nawfal ibn Muawiya. Celui-ci donna une réponse pleine d’esprit : « Le renard est entré dans son terrier. Si l’on poursuit les efforts, on finira certainement par le maîtriser. Mais si on le laisse dans sa situation, il n’y a pas vraiment lieu de craindre un grand dommage. » À la lumière de ce conseil plein de sagesse, le Messager d’Allah, paix et bénédiction sur lui, estima que, puisque tout l’Arabie était passée sous l’autorité de l’islam, les habitants de Taïf ne pouvaient pas demeurer dans l’opposition. Les contraindre dès maintenant à se soumettre entraînerait deux préjudices. En revanche, si on les laissait tranquilles, la situation éveillerait chez les habitants de Taïf le désir d’une adhésion volontaire. Les portes de leur cœur s’ouvriraient à l’idéologie révolutionnaire de l’islam. Il leva donc le siège, pour le plus grand bien de l’islam comme des habitants de Taïf. C’est une preuve éclatante du soin avec lequel le Messager d’Allah, paix et bénédiction sur lui, évitait l’effusion de sang. Ses compagnons dirent : « Ô Messager d’Allah, invoque Allah contre les habitants de Taïf. » Le Messager d’Allah, paix et bénédiction sur lui, pria : « Ô Allah, guide les Thaqif sur le droit chemin et joins-les à nous. » C’est pour ces habitants de Taïf, qui l’avaient un jour lapidé et ensanglanté, qu’il fit cette invocation. Cette prière témoigne également de la bonté de son cœur, qui ne souhaitait recourir à la force nulle part sauf en cas d’absolue nécessité. Mais ce cœur ne se montra jamais avare lorsqu’il s’agissait d’accorder pardon et compassion.

À Jirana, vingt-quatre mille chameaux, quarante mille chèvres et quatre mille uqiyya d’argent furent pris comme butin. Conformément aux prescriptions du Coran, un cinquième de ce butin fut déposé au Bayt al-Mal pour les catégories nécessiteuses de la société et les besoins collectifs. Tout le reste fut distribué aux soldats. Ainsi, la prise du butin constituait, d’une part, un excellent moyen de réduire la puissance financière et militaire de l’ennemi ; d’autre part, elle offrait pour la première fois la possibilité de distribuer librement des richesses accumulées pendant des centaines d’années et créait une occasion de faire disparaître les anciennes inégalités économiques entre les tribus riches et pauvres.

Le Coran a réservé, pour la distribution des fonds de la zakat, une catégorie intitulée « ceux dont les cœurs sont à gagner », ou ta’līf al-qulūb. (Son sens technique est le suivant : atteindre l’objectif en donnant les moyens nécessaires aux personnes qu’il est nécessaire de rendre tolérantes ou bienveillantes envers l’islam et les musulmans, dans l’intérêt supérieur de l’islam et des musulmans — le traducteur.) Dans le cadre de cette catégorie, le Messager d’Allah, paix et bénédiction sur lui, fit de nombreux dons généreux en argent et en biens aux habitants de La Mecque et à leurs dirigeants. Il voulait ainsi apaiser la douleur de leur cœur. Ils étaient tombés du sommet du pouvoir politique au plus bas, et tout leur environnement social avait complètement changé à leurs yeux. Dans ces circonstances, il n’y avait personne au monde d’aussi démuni et impuissant qu’eux. Bien qu’ils fussent proches du Messager d’Allah, paix et bénédiction sur lui, ils se tenaient au dernier rang, tandis que les Ansar et les Muhajirun occupaient les places de sa main droite et de sa main gauche ; il est facile de comprendre ce qu’ils pouvaient ressentir. Le tribunal d’Allah rendit le verdict dans une affaire engagée depuis deux longues décennies. Les Quraychites avaient perdu ce procès, malgré tous leurs efforts. Il n’y avait donc ce jour-là personne de plus malheureux qu’eux. Si l’on n’avait pas pris de mesures pour leur faire oublier l’humiliation et le désespoir de leur défaite, leur frustration aurait fait renaître à maintes reprises une soif de vengeance contenue et, malgré eux, ils auraient continué à saboter intérieurement les objectifs et les buts de l’État islamique derrière une allégeance de façade. Des dirigeants quraychites de premier plan tels qu’Abou Soufyan, Hakim ibn Hizam, Nadr ibn Harith, Safwan ibn Umayya, Aqra ibn Umayya et Aqra ibn Harith recevaient ce jour-là des dons de la personne qu’ils avaient, pendant de nombreuses années, insultée, traitée de menteur, tournée en dérision, torturée physiquement, assiégée, tenté de tuer, contrainte à abandonner sa maison et qui, même après son émigration, avait subi leurs attaques agressives, sans qu’ils lui permettent de vivre un seul instant en paix et en sécurité. Où a-t-on jamais vu une scène aussi étonnante ? Combien d’exemples aussi remarquables de service à l’humanité trouve-t-on dans l’histoire ?

En voyant cette mer déferlante de générosité et de grandeur d’âme s’abattre sur les dirigeants quraychites, certains Ansar éprouvèrent une réaction quelque peu défavorable. Certains sentiments mesquins commencèrent à remonter à la surface. Ils se dirent que le Messager d’Allah, paix et bénédiction sur lui, les traitait peut-être avec tant d’égards et nous négligeait par affection pour ses proches et attachement à sa patrie. Quelques-uns le dirent ouvertement : « Lorsqu’il s’agit de lutter au péril de notre vie pour défendre l’islam, c’est bien nous qui sommes présents, et nos épées dégouttent encore de sang. Mais lorsqu’il s’agit de dons et de récompenses, ce sont les Quraychites qui passent avant nous. »

Ceux dans l’esprit desquels grouillaient de telles pensées ne jugèrent pas nécessaire de réfléchir au fait que le Messager d’Allah, paix et bénédiction sur lui, ne donnait pas ces dons et ces récompenses aux membres de sa propre famille. Il n’en donnait pas non plus à ses proches parents muhajirun et n’en prenait pas pour lui-même. Dans ces conditions, si un traitement quelque peu particulier avait été réservé aux Quraychites, c’était certainement pour une raison d’un intérêt supérieur.

Lorsque le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) en fut informé, une tente fut dressée et les Ansar y furent convoqués. Le Messager leur adressa un bref discours poignant. (Ce discours a été cité précédemment.) La dernière phrase de ce discours était la suivante : « Ô Ansar ! Ne préférez-vous pas que les autres repartent avec les chameaux et les chèvres, tandis que vous repartiez avec Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui) ? » En écoutant ce discours, les larmes des Ansar mouillaient leur barbe. En entendant la dernière phrase, ils s’écrièrent : « Muhammad seul nous suffit. » Puis, avec douceur, il leur expliqua pour quelles raisons il était devenu nécessaire de gagner les Quraych à sa cause.

Pendant ce temps, six mille prisonniers de guerre attendaient que leur sort soit décidé. Le Messager attendit deux semaines entières, dans l’espoir que quelqu’un vienne présenter une requête en leur faveur. C’est pourquoi il avait également suspendu le partage du butin. Mais lorsque personne ne vint, le partage eut lieu. Après celui-ci, un groupe de notables de la tribu de sa nourrice, Halîma as-Sa‘diyya, vint lui rendre visite. Zohayr, le chef du groupe, parla en termes très émouvants des prisonniers de guerre de leur tribu :

« Parmi les femmes retenues ici dans ces huttes se trouvent vos tantes paternelles et vos tantes maternelles. Par Allah, même si un roi d’Arabie avait été allaité par une femme de notre tribu, nous espérerions beaucoup de lui. Mais de vous, nous espérons encore davantage. »

Le Messager leur expliqua : « J’ai moi-même attendu longtemps pour voir si quelqu’un viendrait présenter une requête. Comme personne n’est finalement venu, j’ai été contraint de procéder au partage. Quant aux prisonniers qui ont été attribués aux membres des Banû Hâshim, je vous les remets dès maintenant. Pour les autres, vous prendrez la parole après la prière devant la plus grande assemblée des musulmans. » Après la prière, Zohayr prononça son discours. Le Messager dit : « Je ne peux prendre la responsabilité que de ma tribu, les Banû Hâshim. Mais je recommande votre requête à tous les musulmans. » Aussitôt, tous les Ansar et les Muhajirun s’écrièrent : « Nous aussi, nous libérons notre part. » Seuls les Banû Sulaym et les Banû Fazâra trouvèrent étrange l’idée de libérer gratuitement les prisonniers de guerre capturés parmi les ennemis vaincus, et ils hésitèrent. Finalement, le Messager fit libérer les autres prisonniers en donnant six chameaux pour chacun d’eux. Ainsi, les six mille prisonniers de guerre furent tous libérés. Le Messager donna également des vêtements à beaucoup d’entre eux. Ce qui se produisit ici dépassait tout ce que les vainqueurs ordinaires pouvaient imaginer. Les prisonniers furent libérés sans rançon, car son objectif véritable n’était ni de tuer les gens ni de les réduire en esclavage. Son objectif véritable était d’établir la vraie religion et de préparer les cœurs des hommes à l’accueillir.

Après avoir achevé cette tâche, il accomplit la ‘umra, nomma ‘Attâb ibn Usaïd gouverneur de La Mecque, puis partit pour Médine.

Après la conquête de La Mecque

À mon avis, lors de la bataille de Hunayn, qui suivit la conquête de La Mecque, les forces subversives opposées à l’islam furent complètement éliminées sur le plan intérieur. Après cette bataille, le sort de l’Arabie fut définitivement fixé par la loi islamique. Plus personne n’eut la moindre possibilité d’aller de l’avant. Malgré cela, quelques petites opérations militaires durent encore être menées pour réprimer des malfaiteurs dispersés et rétablir l’ordre public. Toutefois, ces opérations ne constituent pas des événements particulièrement importants.

La tribu des Banû Tamîm incita plusieurs autres tribus à interrompre le versement des impôts au gouvernement islamique. C’était un acte dirigé contre l’État. ‘Uyayna ibn Hisn fut envoyé avec cinquante cavaliers. Dès que l’attaque commença, les Banû Tamîm s’enfuirent. Quelques personnes furent capturées et amenées à Médine, puis elles furent libérées.

La tribu de Khath’am, habitant la région de Tabâla, se prépara à se révolter. Un détachement de vingt soldats, placé sous le commandement de Qataba ibn Amir, fut envoyé pour les réprimer. Les rebelles s’enfuirent. Quelques personnes furent capturées, mais le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) les libéra par la suite. Hadrat Dahhak fut envoyé auprès des Banû Kilâb. Asîd ibn Salama, issu de la même tribu, l’accompagnait. Ce groupe était principalement chargé de la prédication et de l’enseignement. Les membres de la tribu prirent les armes contre eux. Le père d’Asîd fut tué. Aucun autre récit détaillé de cet événement n’est connu.

On apprit un jour que des pirates abyssins s’étaient rassemblés à Djeddah. Dès qu’Abdullah ibn Hudhafa al-Qurashi — ou, selon une autre version, Alqama ibn Mujazziz — se mit en route avec une force de trois cents soldats, les pirates prirent la fuite.

Au mois de Rabî ath-Thânî de la neuvième année de l’Hégire, Hadrat Ali (qu’Allah l’agrée) fut envoyé auprès de la tribu des Banû Tâ’î avec cent cinquante cavaliers, et il reçut l’ordre de détruire leur grand temple. Une explication s’impose ici. L’État islamique de Médine était un État fondé sur un idéal. Il pouvait tolérer qu’à titre individuel une personne adhère à une croyance opposée aux croyances fondamentales sur lesquelles il était établi. Mais comment aurait-il pu permettre le maintien d’une institution sociale contraire à ces croyances fondamentales, à savoir la foi en l’unicité divine, en la mission prophétique et en l’Au-delà ? Il faut également se rappeler que, dans le système religieux et culturel de l’Arabie préhistorique, les idoles qui s’y trouvaient constituaient des sources d’inspiration vivantes. La simple idée de l’existence de ces idoles suscitait des émotions et une exaltation psychologique telles qu’elles poussaient les gens de la société de l’ignorance à provoquer la guerre contre le gouvernement islamique. De grandes guerres avaient été livrées au nom de ces idoles. Dans ce contexte exceptionnel, maintenir les temples de l’époque de l’ignorance en tant qu’institutions collectives et laisser la pensée idolâtre créer à maintes reprises troubles et tensions n’aurait aucunement été raisonnable. Ces idoles étaient en réalité les symboles d’une mentalité particulière et les signes d’un système de vie corrompu. Ainsi, la destruction du temple de la tribu des Banû Tâ’î ne saurait être considérée comme une atteinte à la liberté religieuse d’une minorité religieuse reconnue ; elle constituait plutôt une mesure indispensable pour débarrasser l’environnement des tendances menaçant l’existence de l’État islamique. L’affaire ne se limitait d’ailleurs pas au seul domaine idéologique. La tribu avait commencé à nourrir certains sentiments rebelles, poussée par ses croyances idolâtres. L’idée de s’opposer à Médine avait suffisamment mûri en son sein. La preuve irréfutable en est qu’Adî ibn Hâtim, fils de Hâtim at-Tâ’î, issu de cette famille célèbre, avait lui-même rassemblé un grand nombre de bêtes de transport et d’armes dans ce but. Il n’était donc nullement surprenant que beaucoup d’autres membres de la tribu eussent pris des dispositions semblables à celles d’Adî.

Quoi qu’il en soit, Hadrat Ali (qu’Allah l’agrée) arriva à un endroit appelé Quls et lança l’attaque dès le matin. Adî ibn Hâtim s’enfuit en Syrie afin de rassembler des forces et de revenir. Les membres de la tribu opposèrent une faible résistance. Leur temple fut détruit. La sœur d’Adî et plusieurs autres personnes furent capturées et amenées à Médine ; un certain nombre d’animaux et d’armes furent également saisis. La sœur d’Adî raconta au Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) l’histoire poignante de son malheur. Elle dit : « Mon père est mort. Mon gardien m’a abandonnée et s’est enfui. Je suis vieille et faible, incapable de faire quoi que ce soit. Soyez généreux envers moi ; qu’Allah soit généreux envers vous. » Le Messager d’Allah, conformément à son souhait, lui procura une bête de transport et la libéra. De retour chez elle, cette femme informa son frère du caractère doux et du comportement bienveillant du Messager d’Allah. Elle lui dit : « J’ai vu un comportement exactement semblable à celui de notre père : lorsqu’untel est venu, on lui a témoigné telle faveur ; lorsqu’un autre est venu, on lui a manifesté telle générosité, et ainsi de suite. Renonce à l’idée de combattre le Messager d’Allah. Va toi-même le voir ; tu constateras les nombreux bienfaits que tu en retireras. » Peu de temps après, Adî ibn Hâtim vint à Médine et embrassa l’islam.

Deux guerres internationales

L’œuvre essentielle accomplie du vivant du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) fut de réaliser l’unité intérieure du pays et de parachever la révolution islamique. Cependant, en invitant les dirigeants des pays voisins à embrasser l’islam, il inaugura la phase internationale du mouvement. Il envoya des émissaires dans différents pays. L’un de ces émissaires s’appelait Hârith ibn Umayr al-Azdî. Il fut envoyé auprès du gouverneur chrétien de Syrie. Mais le gouverneur chrétien, Shurahbîl ibn Amr al-Ghassânî, assassina cet émissaire du Messager d’Allah en chemin. Cet acte constituait une violation si abominable des principes fondamentaux de l’humanité et du droit international en vigueur à l’époque qu’aucun gouvernement qui l’aurait tolérée en silence n’aurait conservé ni dignité ni prestige. C’est pourquoi, durant la huitième année de l’Hégire, le Messager d’Allah envoya vers la Syrie une armée de trois mille soldats sous le commandement de son affranchi Zayd ibn Hâritha. Cet événement illustre comment un homme autrefois esclave put s’élever jusqu’à devenir commandant, et comment un exemple de la révolution islamique fut établi. Ousâma, le fils de ce même Zayd ibn Hâritha, fut également nommé commandant par le Messager d’Allah lors de sa dernière expédition. Pour prendre congé de cette armée, le Messager d’Allah se rendit lui-même jusqu’à Thaniyyat al-Wadâ. Lorsque l’armée arriva à Mu’ta, on apprit que l’empereur romain Héraclius était venu en Syrie et qu’environ cent mille soldats chrétiens de la région se trouvaient avec lui. La proposition, jusque-là à l’étude, de faire rentrer l’armée musulmane à Médine fut rejetée après examen de la situation nouvelle, et il fut décidé de combattre en plaçant sa confiance en Allah. Dès qu’elle avança, l’armée rencontra à Machârif une importante force ennemie, et une bataille acharnée s’engagea. Zayd ibn Hâritha tomba en martyr. Puis Hadrat Ja’far porta l’étendard. Lorsque sa main droite fut coupée, il le saisit de la main gauche ; lorsque celle-ci fut également coupée, il le serra contre sa poitrine. Il finit par tomber en martyr après avoir reçu quatre-vingt-dix blessures. Ensuite, conformément à l’ordre indiqué par le Messager d’Allah, Abdullah ibn Rawâha prit l’étendard. Lorsqu’il tomba lui aussi en martyr, Khâlid ibn al-Walîd fut nommé commandant à l’unanimité. Il combattit avec une telle intrépidité que neuf épées se brisèrent successivement entre ses mains. Finalement, les troupes ennemies furent contraintes de battre en retraite. Hadrat Khâlid ramena l’armée saine et sauve. Douze hommes au total tombèrent en martyrs dans cette bataille, parmi lesquels se trouvaient des personnalités éminentes.

Les musulmans considérèrent provisoirement cette victoire comme suffisante, car les soldats ennemis étaient beaucoup plus nombreux, le lieu était étranger et la situation totalement inconnue. Il était difficile d’assurer le ravitaillement et il n’y avait aucun espoir de recevoir des renforts. L’armée revint donc à Médine. Le Messager d’Allah et les musulmans sortirent de Médine pour l’accueillir. Lorsque certains, pour plaisanter, qualifièrent cette armée de « fuyards », le Messager d’Allah répondit : « Non, pas des “fuyards”, mais des “retournants”, c’est-à-dire qu’ils retourneront au combat. » En raison de la bravoure dont Hadrat Khâlid (qu’Allah l’agrée) fit preuve dans cette bataille, il reçut le titre de Sayf Allah, c’est-à-dire « l’épée d’Allah ».

À ce stade, la deuxième expédition fut l’expédition de Tabûk.

Après la conquête de La Mecque, on était au mois de Rajab de la neuvième année de l’Hégire. Une caravane venue de Syrie annonça que les soldats de l’empereur romain se préparaient à attaquer Médine. L’Empire romain s’étendait alors sur près de la moitié du monde. Peu auparavant, cet empire avait également vaincu l’Iran. Le Messager ﷺ et les musulmans avaient fait de l’État islamique de Médine un phare destiné à répandre dans le monde entier la lumière de la foi et de l’honnêteté. Ils ne pouvaient laisser détruire cet État islamique édifié au prix de tant d’efforts, car il représentait pour eux toute leur religion et leur vie terrestre, leurs biens et leurs proches. Des préparatifs immédiats furent donc entrepris. Il fut décidé de lancer une attaque surprise avant que les soldats de César n’entrent sur le territoire arabe, afin qu’ils ne puissent y semer la destruction. C’était une période de chaleur accablante, de famine terrible et de pauvreté désolante. Le Messager ﷺ lança un appel aux dons pour la guerre. Les musulmans répondirent à cet appel d’une manière si mémorable qu’elle continuera éternellement à inspirer l’humanité. Uthman — qu’Allah l’agrée — donna neuf cents chameaux, cent chevaux et mille dinars. Abd al-Rahman ibn Awf — qu’Allah l’agrée — donna quarante mille dirhams. Umar — qu’Allah l’agrée — apporta plus de la moitié de ses biens. Abu Bakr al-Siddiq — qu’Allah l’agrée — vida entièrement sa maison et apporta tout ce qu’il possédait. Dans cette compétition de générosité, sa contribution dépassa celle de tous les autres. Toutefois, le plus grand sacrifice fut probablement celui d’un pauvre journalier ansarite qui, après avoir transporté de l’eau toute la journée, partagea son salaire en deux, en gardant la moitié pour sa famille et en apportant l’autre moitié au Messager ﷺ. Le Messager ﷺ ordonna de distribuer les biens qu’il avait offerts parmi tous les biens précieux donnés par les autres. Les femmes musulmanes allèrent jusqu’à donner leurs bijoux au fonds destiné au djihad.

Trente mille soldats, accompagnés de dix mille chevaux, partirent pour l’expédition de Tabuk. À l’endroit appelé Thaniyyat al-Wada, aux abords de Médine, on acheva l’organisation des troupes, la nomination des commandants et la répartition des étendards. À leur arrivée à Tabuk, on apprit que les ennemis avaient renoncé à l’intention d’attaquer l’Arabie. En réalité, quelqu’un leur avait fait parvenir la fausse nouvelle que le Prophète ﷺ de Médine était mort — qu’Allah nous en préserve ! Ils avaient donc pensé que l’occasion idéale d’attaquer s’était présentée. Mais lorsqu’ils apprirent que le Prophète était vivant et que Médine l’était également, leurs ambitions agressives s’évanouirent. Quoi qu’il en soit, les résultats politiques de cette expédition militaire furent très satisfaisants. Le Messager ﷺ maintint le camp militaire à Tabuk pendant un mois. Durant cette période, le travail visant à étendre l’influence politique dans toutes les directions se poursuivit avec succès. Le gouverneur d’Aylah vint le rencontrer et, acceptant de payer la jizya, inaugura des relations pacifiques. Les habitants de Jaraba et d’Adhruh vinrent eux aussi payer la jizya et reconnaître leur soumission. La question de Dumat al-Jandal préoccupait le Messager ﷺ depuis longtemps. Khalid ibn al-Walid — qu’Allah l’agrée — fut envoyé avec plus de quatre cents soldats auprès d’Ukaidir, le gouverneur de Dumat al-Jandal. Celui-ci chassait avec son frère. Son frère fut tué et Ukaidir fut capturé. Un traité fut conclu avec lui sur la base du paiement de la jizya. Le Messager ﷺ le nomma gouverneur, au nom du gouvernement de Médine, de Dumat al-Jandal, d’Aylah, de Tayma et de Tabuk, et lui remit un document écrit attestant cette nomination. Selon certains récits, Khalid aurait habilement pris sans combat la forteresse de Dumat al-Jandal et obtenu un précieux butin. Lorsque le Messager ﷺ revint de Tabuk, il fut accueilli à Médine par une réception grandiose. J’ai déjà mentionné dans un chapitre les complots ourdis par les hypocrites au sujet de cette expédition. Un grand nombre d’entre eux — près de quatre-vingts — étaient restés à Médine. Lorsqu’on leur demanda pourquoi ils n’étaient pas partis pour Tabuk, ils inventèrent toutes sortes d’excuses. Le Messager ﷺ leur pardonna. Cependant, quelques croyants sincères étaient eux aussi restés sur place. Abu Khaythama comptait parmi eux. Bien qu’il fût resté à Médine, il retrouva bientôt ses esprits. Quelques jours après le départ du Messager ﷺ, il vint un jour, par une chaleur accablante, se reposer avec son épouse sous l’ombre fraîche des arbres. Il y avait fait installer de quoi arroser le sol et préparé un repas. Soudain, il prit conscience de la situation et dit à son épouse : « Hélas ! Le Messager ﷺ souffre sous le soleil, dans la poussière et la chaleur, tandis que moi, Abu Khaythama, je mange de délicieux plats avec une belle épouse dans une ombre agréable ! Cela n’est absolument pas juste. Par Allah, je n’entrerai pas dans les appartements de mes épouses. Qu’on prépare mon départ ! » Il fit aussitôt amener un chameau, monta dessus et partit ; après avoir parcouru une longue distance, il rejoignit l’armée. Mais trois croyants — Ka‘b ibn Malik, Hilal ibn Umayya et Murara ibn al-Rabi‘ — ne purent partir, malgré tous leurs efforts. Lorsque le Messager ﷺ leur demanda la raison de leur absence, ils répondirent franchement : « Nous avons commis une faute. » Le Messager ﷺ leur ordonna, jusqu’à la venue de l’ordre suivant d’Allah, de se tenir à l’écart de la société et de rester séparés de leurs épouses. C’était une forme de châtiment consistant en une réclusion. Ils ne furent pas enchaînés aux mains et aux pieds, ni enfermés dans une cellule séparée. Être soudainement exclu de la vie collective et se retrouver seul constituait un châtiment très dur, d’autant que toutes les restrictions devaient être imposées par l’accusé lui-même. Pourtant, ils donnèrent un exemple exceptionnel d’obéissance, qui restera inscrit en lettres d’or dans l’histoire. Lorsque le souverain chrétien ghassanide l’apprit, il y vit une excellente occasion psychologique et écrivit à Ka‘b ibn Malik : « Votre prophète vous a fait du tort, alors que vous êtes des hommes de grande valeur. Si vous venez chez nous, nous accroîtrons votre prestige. » C’était une épreuve difficile. Mais Ka‘b jeta cette lettre dans le fourneau. Enfin, après cinquante jours complets, la Révélation descendit pour annoncer que leur repentir était accepté en raison de leur sincérité et de leur fidélité. Une grande joie se répandit alors à Médine. De toutes parts, les gens accoururent pour féliciter les trois hommes et leur annoncer la bonne nouvelle. Dans sa joie de voir son repentir accepté, Ka‘b donna la majeure partie de ses biens en aumône. Tel était le caractère des hommes formés par le mouvement islamique.

C’est pendant le voyage à Tabuk qu’Abdullah Dhul-Bijadayn mourut. Ce jeune homme était particulièrement cher au Messager ﷺ. Il avait embrassé l’islam avec un enthousiasme très révolutionnaire. La prédication de l’islam lui était parvenue alors qu’il était encore jeune, et son cœur en avait été touché. Mais, par crainte de son oncle, il avait dissimulé ses convictions. Finalement, lorsque le Messager ﷺ revint après la conquête de La Mecque, il dit à son oncle : « Cher oncle, j’attends depuis de nombreuses années que la conscience islamique s’éveille dans votre cœur. Mais vous êtes resté tel que vous étiez. Permettez-moi maintenant de devenir musulman. »

L’oncle au cœur de pierre répondit : « Si tu acceptes l’appel de Muhammad (ﷺ), je te priverai de tous tes biens et de tous tes moyens de subsistance. Je t’enlèverai même les vêtements que tu portes. » Abdallah dit : « Mon oncle, vous pouvez faire tout ce que vous voulez. Désormais, l’idolâtrie ne me plaît plus. Je deviendrai donc certainement musulman. Prenez tous vos biens. » En disant cela, il ôta même les vêtements qu’il portait. Sa mère lui donna une couverture pour couvrir son corps. Il la divisa en deux : avec une moitié, il se fit un pagne, et avec l’autre, il couvrit la partie supérieure de son corps. Dans cet état, il se rendit auprès du Messager d’Allah (ﷺ) à Médine et rejoignit le groupe des Aṣḥāb al-Ṣuffa. Animé par l’ardeur du jihād, ce jeune révolutionnaire partit pour Tabuk avec le Messager d’Allah (ﷺ). Il y tomba malade de la fièvre et mourut. Son lavage rituel et son enveloppement dans le linceul furent accomplis dans l’obscurité de la nuit. Bilal (qu’Allah l’agrée) tint la lampe élevée. Le Messager d’Allah (ﷺ) descendit lui-même dans la tombe, avec Abou Bakr et Omar (qu’Allah les agrée tous deux). Le Messager d’Allah (ﷺ) leur dit : « Veillez à honorer votre frère. » Il plaça lui-même des briques dans sa tombe. Puis il invoqua Allah : « Ô Allah, jusqu’à ce soir encore, j’étais satisfait de lui. Sois, Toi aussi, satisfait de lui. »

Voyant tant d’honneur accordé à Abdallah, Ibn Mas‘oud (qu’Allah l’agrée) s’exclama avec regret : « Ah ! Si seulement je pouvais être dans cette tombe ! »

Évaluation

Dans ce chapitre, j’ai décrit toutes les opérations militaires entreprises par le gouvernement islamique de Médine. Si l’on garde à l’esprit ces guerres et ces batailles, ainsi que les circonstances qui les ont rendues inévitables, il est indéniable que, bien que le Messager d’Allah (ﷺ) fût déterminé à éviter les affrontements et à accomplir une œuvre constructive, les ennemis de l’islam l’ont bel et bien contraint à entrer sur le champ de bataille. Cet homme qui, plutôt que de s’asseoir sur le trône du pouvoir, ne recherchait que l’établissement de la vérité et de la justice ; qui, plutôt que de créer influence et prestige par la force de l’épée, voulait conquérir le monde entier par la raison et le caractère ; qui, plutôt que la vengeance, avait choisi le pardon, et plutôt que la violence et la coercition, la justice et la bonté ; et qui, plutôt que l’épée faisant couler le sang, avait introduit le principe du règlement par la plume qui consigne les traités : à ce grand homme, ils n’ont pas permis de vivre un seul instant en paix pendant huit ou neuf ans. Même dans de telles circonstances, on ne peut qu’être émerveillé en réfléchissant à la manière dont le Messager d’Allah (ﷺ) a accompli cette œuvre constructive extraordinaire qui allait changer le cours de l’histoire. Je présenterai, dans un chapitre distinct de cet ouvrage, le récit détaillé de l’œuvre constructive du Messager d’Allah (ﷺ), si Allah le veut.

En vérité, le Messager d’Allah (ﷺ) fut, à cet égard, le plus grand ami bienfaisant de l’humanité : pour faire parvenir le message de paix et de sécurité d’abord à toute l’Arabie, puis au monde entier, il sut trouver sa propre voie originale jusque dans l’épée. Il brisa les lignes de défense des ennemis les plus séditieux et établit puis perfectionna les préceptes de la justice et de la vérité. Si quelqu’un d’autre avait été à sa place, il aurait dévié de sa voie droite en entendant le défi guerrier de l’ennemi. Alors, même si le souvenir du mode de vie islamique n’avait pas disparu de l’histoire, nous aurions tout au plus pu le voir présent dans la vie privée des individus ; nous n’aurions pas pu l’imaginer sous la forme d’un système social et étatique. Dans ce cas, l’islam aurait survécu, comme les autres religions du monde, en tant que simple religion spirituelle et morale limitée à la vie personnelle. Il n’aurait eu aucun lien avec la société et l’État. Quelle que soit la grandeur des saints et des hommes vertueux produits dans le cadre d’un tel islam, ils seraient devenus les collaborateurs extrêmement obéissants et soumis de tout système étatique mécréant, faux, tyrannique et oppresseur. Dans ce cas, la société humaine n’aurait reçu du Messager d’Allah (ﷺ) aucune inspiration pour abolir l’oppression sociale, l’exploitation et la corruption.

Il convient de remarquer que, pour assurer le bien-être et le bonheur des habitants du monde et de la communauté musulmane, le Messager d’Allah (ﷺ) a supporté tant de peines, de souffrances, d’injustices et de persécutions ; qu’il a relevé avec tant de bravoure et de courage le défi de ses ennemis et réprimé les forces tyranniques et corrompues ; qu’il a uni les tribus dispersées, les a libérées de la direction de la Jāhiliyya, les a instruites et purifiées. Il a instauré un climat de paix, établi la primauté du droit, fondé la société sur la fraternité et la justice, et inauguré l’ère démocratique en faisant reposer le système étatique sur la consultation.

C’est également le signe de la très grande clairvoyance et de l’efficacité du Messager d’Allah (ﷺ) que, malgré toutes les guerres qu’il a menées et toutes les armées qu’il a envoyées, les effusions de sang et les pertes humaines furent réduites au minimum. Établir pour la première fois, avec si peu de sang versé, un État unitaire et idéaliste sur un territoire aussi vaste que l’Arabie est un événement extraordinaire dans l’histoire de l’humanité.

En réalité, aujourd’hui, chacun d’entre nous, qu’il en connaisse ou non la vérité, est redevable à sa grâce. S’il ne s’était pas dressé contre l’oppression avec une poignée de compagnons, nous n’aurions jamais obtenu les principes de réussite dans la vie, les valeurs culturelles et l’héritage moral que nous avons reçus de lui ; le modèle d’humanité établi devant nous par son intermédiaire ; ni la forme la meilleure et la plus équilibrée de la civilisation et de la culture qu’il a construite et présentée. C’est par le sang de ces compagnons d’élite et bien-aimés que le Messager d’Allah (ﷺ) a sacrifiés pour atteindre le noble objectif qu’une nouvelle aube s’est levée sur la terre. Qu’Allah répande Sa miséricorde sur Muhammad (ﷺ) et sur ses compagnons !

 

Chapitre : 6

La lumière se répandit partout

La force vitale de la progression du mouvement islamique

Dans ce monde, beaucoup sont devenus maîtres de vastes territoires par la force de l’épée. De nombreuses monarchies et dictatures ont été établies par la seule puissance des armes et la force brutale. Beaucoup de conflits liés aux intérêts ont également été tranchés sur les champs de bataille. Mais tout mouvement révolutionnaire dans le monde doit toujours décider de son destin dans le cadre de l’opinion publique. Tant que le cœur humain n’est pas intérieurement prêt à soutenir spontanément un appel et qu’il n’accepte pas de façonner son caractère et sa mentalité à sa lumière, il ne peut être profitable d’obtenir son soutien par la seule contrainte. Au contraire, cela devient la cause de sa destruction la plus terrible. C’est pourquoi la nature et l’esprit véritables de tout mouvement idéaliste sont fondés sur l’appel et l’éducation. Et, chez ses dirigeants, sont actives une affection et une inspiration semblables à celles d’un éducateur et d’un aîné. Du point de vue d’un mouvement idéaliste, la vie est comparable à un établissement d’enseignement, et tous les membres de la société en sont comme les élèves. Pour assurer le bien-être général de ces élèves, corriger les malfaiteurs et préserver de leurs mauvaises influences les gens honnêtes et modérés de la société, il est parfois nécessaire de prendre également des mesures disciplinaires. Mais l’atmosphère générale reste toujours une atmosphère d’affection, de tendresse et de compassion envers les élèves, et même dans les mesures disciplinaires du maître, c’est l’attitude bienveillante d’un éducateur qui prédomine. Les serviteurs pieux d’Allah qui sont apparus sur terre à différentes époques de l’histoire, porteurs du message de la vérité et de l’appel à la droiture, sont descendus malgré eux sur les champs de bataille pour éradiquer la dépravation, la corruption et la malhonnêteté, et ont également utilisé l’épée, en partie, comme instrument d’éducation. Mais l’ensemble de leur œuvre s’est toujours poursuivi dans le style même d’un enseignement véritable, avec l’attitude d’éducateurs bienveillants et affectueux. La véritable guerre qu’ils ont menée, ils l’ont livrée avec l’arme de la raison, sur le vaste et immense champ de bataille de l’opinion publique. Leur principe a toujours été que, si quelqu’un veut acquérir une vie nouvelle, il doit l’acquérir par la raison, et que, si quelqu’un, privé de la vie, choisit la mort pour lui-même, il doit aussi mourir à la lumière de la raison.

Si l’on examine les actions militaires du Messager (s.a.w.), on constate que, de Badr à la conquête de La Mecque, y compris la conquête de Khaybar, cinq grandes batailles ont eu lieu au total. En réalité, toutes ces batailles étaient défensives. Les trois premières ont eu lieu parce que les ennemis avaient lancé une agression et attaqué Médine. Depuis Médine, le Messager (s.a.w.) n’a entrepris de sa propre initiative que deux expéditions tout au plus : l’une pour la conquête de La Mecque, y compris la bataille de Hunayn, et l’autre pour la conquête de Khaybar.

Et ces deux expéditions ont suffi à régler définitivement la situation. Du point de vue du temps, six années au total séparent la bataille de Badr de la conquête de La Mecque. Le Messager (s.a.w.) a consacré au total vingt-trois ans à sa grande œuvre éducative, missionnaire, constructive et réformatrice. Parmi ces années, six seulement furent consacrées, parallèlement à l’œuvre éducative, à faire face à l’attitude et au comportement belliqueux des adversaires. Même en évaluant les chiffres de la manière la plus exagérée, il semble que, dans toutes les guerres réunies, pas plus de quinze mille personnes au total ne soient venues affronter le Messager (s.a.w.) et que, par la mise à l’écart de seulement sept cent cinquante-neuf vies parmi elles, plusieurs centaines de milliers d’Arabes aient été entièrement réformés. Dix années représentent une période extrêmement courte dans l’histoire. Transformer en si peu de temps un désert comme l’Arabie en un établissement d’enseignement destiné au véritable bien-être de la vie humaine, y intégrer des tribus et des individus dispersés çà et là, extrêmement indisciplinés, violents et querelleurs, puis réussir à leur dispenser un enseignement moral sublime et, plus encore que de les éduquer, les transformer en enseignants et en maîtres pour l’humanité tout entière, constitue probablement la preuve miraculeuse la plus grande, la plus concrète et la plus perceptible de la mission prophétique du Messager (s.a.w.).

Il est donc au-dessus de tout doute et de toute controverse que, quelle qu’ait été la contribution de la guerre et des combats au règlement du conflit entre le mouvement révolutionnaire de l’islam et la Jâhilîya, la contribution de l’opinion publique a été la plus importante, et que son domaine a été le véritable champ du règlement. Si l’on s’exprime dans un langage quelque peu spirituel, on peut dire que la véritable victoire et le véritable succès du Messager (s.a.w.) furent de conquérir les cœurs humains. S’il a conquis des millions d’hommes et de femmes arabes, c’est leurs cœurs qu’il a conquis, et il l’a fait par les armes de la raison et du caractère. Comment fut-il possible, malgré des obstacles toujours nouveaux venant de toutes parts, de faire en peu de temps de l’immense nombre d’enfants d’Adam dispersés sur une superficie de dix à douze lakhs de milles carrés des adeptes de l’islam ? La réalité est que, si l’appel est vrai et juste, si le mouvement est dirigé vers le bien de l’humanité et si ses porte-drapeaux sont dévoués et sincères, alors l’opposition et la résistance deviennent une aide accrue pour la caravane révolutionnaire. Chaque obstacle se présente comme un guide.

C’est pourquoi, bien que la vérité commence avec une minorité, elle finit par conquérir la majorité. Voyons maintenant par quelles forces le mouvement islamique a rapidement réussi à gagner l’acceptation et la popularité auprès de l’opinion publique.

La force de l’argumentation

La plus grande force du mouvement islamique résidait dans la force de son argumentation. Si, au lieu du mouvement islamique, le Messager (s.a.s.) avait instauré un système de pir-mouridisme, il aurait paralysé la conscience et la raison de ses auditeurs. S’il avait institué, à l’instar des autres religions établies, une religion limitée à la seule vie individuelle, il aurait accru l’inclination et l’intérêt des gens pour les imaginations irréelles et les conceptions sans fondement ; et s’il avait instauré un système d’enseignement d’une spiritualité ascétique, il leur aurait complètement fermé les yeux, les oreilles et la bouche. Mais le mouvement islamique instauré par le Messager (s.a.s.) avait besoin de personnes conscientes, capables d’édifier une civilisation entière sur la base de l’obéissance à Allah et de la diriger convenablement. C’est pourquoi, lorsque le mouvement islamique n’en était encore qu’au stade de la da‘wa, il éveilla la conscience et la raison latentes des gens. Il les incita à ouvrir les yeux pour voir et les oreilles pour entendre. Il les encouragea à réfléchir et à étudier l’univers. Il leur enseigna à examiner avec précision la situation intérieure de l’être humain et celle du monde qui l’entoure. En soulevant sans cesse de nouvelles questions, il aiguisa et dynamisa leur pensée. Il rompit les chaînes de l’imitation aveugle. Il fit disparaître les coutumes et usages dépourvus de sens. Il mit fin au culte du passé et à la soumission aveugle aux traditions et pratiques ancestrales. Il conçut une méthode pour faire naître, au sein d’hommes aussi dépourvus de raison que des animaux, des êtres conscients et réfléchis. Il réveilla, en les secouant, les membres de la classe des aveugles, des muets et des sourds, et enleva la rouille qui recouvrait leur conscience et leur raison. En un mot, le mérite principal du mouvement islamique est d’avoir mis fin à la paralysie intellectuelle imposée aux hommes par la jahiliyyah. Dès lors, il exposa les vérités fondamentales de la vie à ceux dont la conscience et la raison s’étaient éveillées et étaient devenues conscientes ; il les influença par ses arguments incisifs et affermît en eux une foi inébranlable en ces vérités.

Lorsque le mouvement islamique présenta Allah seul comme le Créateur, le Maître, le Pourvoyeur, le Législateur et le Guide vers la bonne voie, il le fit avec des arguments si puissants que les armes de l’imagination infondée et irréelle opposées à cette vérité devinrent émoussées et inefficaces. Il éveilla le discernement des hommes et les invita à observer la diversité des créations des cieux et de la terre, le mouvement des astres et des planètes, l’évolution des saisons et du climat, les lois de la pluie et du vent, la naissance, le développement et la croissance des plantes, la reproduction et l’éducation des animaux et des oiseaux, la diversité des peuples humains, l’essor et le déclin des civilisations, ainsi que les profondeurs de leur propre être, et à en tirer une leçon. Ils verraient que partout des lois immuables sont à l’œuvre. Dans chaque partie de la création, un gouvernement harmonieux et parfaitement ordonné est en vigueur. Chaque événement, petit ou grand, a un but, une finalité et une issue déterminés. Toutes sortes de choses apparemment contradictoires agissent les unes avec les autres dans la coopération et la complémentarité. Dans l’ensemble de l’atelier de la création règnent une coordination et une unité d’ensemble. Le multiple est lié dans l’un. Chaque chose est en mouvement et en développement. Il n’existe nulle part de stagnation ni d’immobilité. Toute chose se dirige vers la perfection. Chaque moyen et chaque relation de cause à effet produit un résultat important. Puis chaque résultat devient à son tour un moyen pour un autre résultat. Les lois, l’ordre, la coordination, la coopération, l’harmonie, ainsi que le processus de développement et d’évolution du monde naturel ne sont pas apparus spontanément sous la forme d’un accident fortuit. Les choses ne conçoivent pas elles-mêmes leur propre plan, ne se créent pas elles-mêmes et ne coopèrent pas entre elles par voie de consultation mutuelle. C’est plutôt Allah, le Créateur suprême, toujours actif, existant par Lui-même, souverain, omniscient et parfaitement savant, qui agit comme leur unique directeur, administrateur, gouverneur et Législateur. Toutes les forces et toutes les matières de l’univers sont vouées à Le glorifier. Toutes les choses se prosternent devant Lui. Toute la création est soumise à Ses lois naturelles. Du soleil immense jusqu’aux molécules et atomes les plus infimes, chaque chose incline la tête devant Sa cour. L’islam a également affirmé que, si plusieurs maîtres et administrateurs existaient dans l’immense atelier de cette vaste création, un conflit éclaterait entre eux, et la coopération mutuelle, l’unité et l’harmonie que vous voyez régner partout dans l’univers ne pourraient en aucune manière subsister. Sur chaque page du vaste livre de la nature du monde sont inscrits, non seulement les témoignages irréfutables de Son existence, mais aussi ceux de Son unicité et de Ses attributs.

Le mouvement islamique a également démontré clairement, par des arguments, que cet univers tout entier est lié par les chaînes de la soumission à la loi et aux prescriptions d’Allah, et que chacun de ses atomes est, devant Lui, « musulman », c’est-à-dire un serviteur soumis. Aucune créature ne peut adopter un autre rôle que celui de l’obéissance, de la servitude et de la soumission devant Allah. Si les hommes obéissent à Allah, ils s’uniront à l’ensemble de l’univers. Leur société et leur civilisation deviendront alors un symbole de sécurité et de coopération, comme cela existe dans le monde matériel. Mais s’ils désobéissent à Allah et deviennent ainsi mécréants, leur société et leur civilisation seront discordantes, incompatibles et déconnectées de la nature de l’univers ; l’équilibre, l’harmonie et la coopération qui règnent dans les cieux et sur la terre ne subsisteront pas dans la société humaine. Or c’est précisément grâce à cela que toutes les créatures du monde ont progressé, atteint l’excellence et se sont développées dans la paix et la sécurité. Pour l’être humain aussi, dans ce monde, le chemin de la paix et de la sécurité consiste à rester soumis à la religion d’Allah et à Sa loi. L’homme est créé par Allah ; il est nourri et entretenu par la subsistance qu’Il lui accorde ; chaque membre de son corps, et chaque atome de ses membres, est musulman et lié par une chaîne indissoluble à l’obéissance à la loi naturelle d’Allah. Par conséquent, s’il existe pour l’homme une voie simple et correcte de vivre, c’est bien celle de la servitude et de l’obéissance à Allah. L’homme est, dès sa naissance, le serviteur et l’esclave d’Allah, et le sentiment et la conscience de cette servitude sont cultivés en lui depuis toujours.

Le mouvement islamique a également établi, avec la même force et la même vigueur, par des arguments irréfutables, que toute créature a besoin de recevoir la guidance ou la direction d’Allah. Car Lui seul détermine le destin de toutes choses ainsi que l’orbite et le mouvement de chaque objet qui se déplace dans l’espace. C’est Lui qui accorde à chaque chose des caractéristiques différentes. Il assigne à chaque force la fonction qui lui convient. Il détermine la conduite à suivre pour chaque créature. À l’instar des autres créatures, l’être humain dépend de la direction d’Allah tout comme il dépend de la lumière, de l’air et de l’eau. Allah a institué la révélation afin de faire connaître Sa direction à Ses créatures. Pour les matières inertes, cette révélation prend la forme de contraintes naturelles ; pour les plantes, celle de la capacité de croissance spontanée ; et pour les êtres vivants, celle de processus innés. Mais puisque l’être humain est un être doué de conscience, de discernement et de raison, c’est pour lui que la révélation a été établie sous sa forme complète, celle qui s’adresse à sa raison, à son discernement et à sa conscience.

Le mouvement islamique a également rendu cette partie de son appel idéologique acceptable par la force de la raison : puisque la loi de cause à effet est à l’œuvre dans l’univers, il est inévitable que les actes moraux de l’être humain aient eux aussi une conséquence et un résultat dans le cadre de cette loi universelle. En montrant la loi de rétribution qui agit dans l’histoire, il a prouvé que les activités sociales des hommes sont nécessairement soumises à cette loi. Il a également montré que, dans les limites de la vie terrestre et limitée de l’être humain, le résultat complet de ses actes ne se manifeste pas sous l’effet d’une loi de rétribution limitée. Il arrive même souvent qu’une seule ligne d’action n’atteigne pas son plein accomplissement. De plus, il arrive fréquemment que l’homme doive subir des résultats totalement contraires à ses actes. Il faut donc espérer, de la part du système parfaitement équitable d’Allah, qu’une nouvelle vie apparaîtra après la vie terrestre et qu’alors l’homme devra recevoir la pleine rétribution de ses actes. L’exigence logique de la justice d’Allah, active partout, est que chacun récolte un résultat correspondant à ses actes. C’est ainsi qu’il a enseigné la croyance en la vie après la mort, au jugement dans l’au-delà, ainsi qu’au châtiment et à la récompense.

Pour démontrer de manière irréfutable toutes ces vérités fondamentales, l’islam a présenté toute l’histoire passée de l’humanité. Il a relaté l’histoire de chaque peuple et montré que les peuples et les groupes qui avaient accepté ces vérités et construit leur vie sur cette base avaient remporté le succès. Quant à ceux qui les avaient rejetées, ils avaient quitté ce monde humiliés et déshonorés. Les personnes qui avaient accepté ces vérités avaient vu leur esprit et leur intelligence s’illuminer, et leur caractère rayonner. En revanche, celles qui s’y opposaient étaient tombées dans la décadence. Il a montré que ceux qui, à chaque époque, avaient présenté l’appel à cette grande vérité devant chaque peuple possédaient essentiellement la même nature et le même caractère. Ils ne s’étaient pas contentés de la présenter : pour la faire triompher et l’établir, ils avaient œuvré avec une totale dévotion et sincérité, en consentant les plus grands sacrifices de leur vie et de leurs biens.

Cet appel fondamental du mouvement islamique, avec toutes ses preuves et tous ses arguments irréfutables, est exposé en détail dans le Coran. Il y est présenté à maintes reprises dans un style remarquablement éloquent. Dans le même temps, les objections, les sarcasmes et les moqueries des adversaires y reçoivent une réponse dans un langage calme et naturel. Tantôt des conseils sont prodigués, tantôt des avertissements sont donnés, tantôt des menaces sont proférées, tantôt les adversaires sont couverts de honte, tantôt ils sont mis au défi ; ailleurs, la douceur et l’humilité font fondre le cœur des hommes. En somme, par des procédés variés, l’esprit et le cœur des hommes ont été tellement encerclés qu’aucune échappatoire n’a été laissée aux personnes intelligentes et conscientes.

En vérité, si la victoire devait être obtenue uniquement par la force de l’épée, pourquoi aurait-il été nécessaire d’accorder tant d’importance à la présentation d’arguments et de preuves, au point que cette dernière occupe plus des deux tiers du Coran ?

En réalité, devant les arguments tranchants du mouvement islamique, il était devenu difficile pour les auditeurs de tenir bon. Ceux qui avaient eu cette chance l’ont accepté à cœur ouvert. Quant à ceux qui ne l’ont pas accepté en raison de la perversion de leur intelligence, après avoir perdu la compétition des arguments, ils se sont lancés dans une résistance violente. Un mouvement qui amène ses auditeurs à ce stade finit nécessairement par remporter la victoire.

La force des appels bienveillants

Les arguments du Coran ne sont pas de simples arguments : ils s’accompagnent d’appels destinés à faire fondre les cœurs, à attirer les personnes qui fuient, à les inviter à s’approcher et à ouvrir les cœurs fermés. Ces appels du mouvement islamique faisaient fondre comme de la cire même les personnes au cœur de pierre. Il suffit d’ouvrir le Coran pour constater comment, dans chacune de ses phrases, la chaleur de l’émotion se mêle à la lumière de la raison. C’est pourquoi même les ennemis de l’islam aux cœurs les plus endurcis sont devenus des serviteurs de la vérité. En outre, sa valeur littéraire est si élevée et sa puissance si magique qu’elle avait stupéfié jusqu’aux plus grands poètes et écrivains arabes de l’époque. Nous citons ici quelques-uns de ces appels coraniques limpides, faciles à comprendre et capables de conquérir les cœurs :

« (Ô Prophète, dis-leur de ma part 🙂 Ô Mes serviteurs qui vous êtes fait du tort à vous-mêmes, ne désespérez pas de la miséricorde d’Allah. Certes, Allah pardonne tous les péchés. Il est certes Pardonneur et Miséricordieux. Revenez vers votre Seigneur et soumettez-vous à Lui avant que le châtiment ne vous atteigne et qu’ensuite vous ne trouviez aucun secours. Suivez la meilleure des guidées qui vous a été envoyée de la part de votre Seigneur, avant que le châtiment ne vous atteigne soudainement sans que vous vous en rendiez compte. Alors quelqu’un dira avec regret : “Hélas pour moi, à cause de ce que j’ai négligé envers Allah, car je me moquais !” Ou bien il dira, désespéré : “Si Allah m’avait guidé, j’aurais été parmi les pieux.” Ou, lorsqu’il verra le châtiment, il dira : “Si seulement je pouvais avoir une nouvelle chance, je serais alors parmi les gens de bien.” » (Sourate az-Zumar, 50-58)

Ces quelques versets exposent brièvement les vérités fondamentales qui faisaient partie de l’appel du Messager (s.a.s.). Ils présentent des arguments, tout en lançant un appel émouvant capable de toucher les cœurs. On y trouve également une bonne nouvelle et un avertissement. Le Coran contient de nombreux appels de ce genre, sous des formes variées. L’être humain fait de terre ne pouvait résister à la puissance d’un langage aussi révolutionnaire, surtout lorsqu’un tel appel lui parvenait chaque matin, à midi et chaque soir. Pendant vingt-trois ans, le flot de la Révélation continua ainsi de se déverser. Considérons encore quelques-uns de ces appels :

« Ô enfants d’Adam ! Ne vous ai-Je pas avertis de ne pas adorer Satan ? Il est certes votre ennemi déclaré. Ne vous ai-Je pas dit de M’adorer, Moi seul ? Car telle est la voie droite. Pourtant, il a égaré nombre d’entre vous. Ne raisonnerez-vous donc pas ? » (sourate Yâ-Sîn : 60-62)

« (Ô Prophète,) dis : “Ô gens ! La vérité vous est venue de la part de votre Seigneur. Quiconque suit la bonne voie ne la suit que pour son propre bien, et quiconque s’égare ne fait qu’ouvrir la voie à sa propre perdition. Je ne suis pas responsable de votre bien ou de votre mal.” » (sourate Yûnus : 108)

Un appel a également été adressé aux sentiments les plus nobles de ceux qui s’étaient rangés sur le front de l’opposition. Qu’il s’agisse de polythéistes ou de gens du Livre, les meilleurs éléments de chaque groupe ont été appelés de la meilleure manière, et l’on a tenté d’éveiller leurs sentiments les plus nobles. Même les hypocrites ont été appelés à se réformer. Les exemples de cette catégorie sont présentés séparément.

Discours adressé aux polythéistes de La Mecque

« Allah donne l’exemple d’une cité. Ses habitants y vivaient dans le bonheur et la paix, et ses moyens de subsistance lui parvenaient en abondance de toutes parts. Puis ses habitants se montrèrent ingrats envers les bienfaits d’Allah. Alors, en conséquence de leurs actes, Allah leur fit goûter la faim et l’insécurité. Un Messager issu d’eux-mêmes leur était venu, mais ils le traitèrent de menteur. Le châtiment les saisit donc. Ils étaient véritablement injustes. » (sourate An-Nahl : 112-113)

Discours adressé aux gens du Livre

« Ô gens du Livre ! Notre Messager est venu à vous. Il vous expose nombre de choses que vous dissimuliez et vous dispense de nombreuses autres. Une lumière et un Livre explicite vous sont venus de la part d’Allah. Par lui, Allah guide vers les voies de la paix ceux qui suivent Sa volonté, les fait sortir des ténèbres pour les mener vers la lumière, selon Sa permission particulière, et les guide vers le droit chemin. » (sourate Al-Mâ’idah : 16)

« Ô Prophète ! Dis : Ô gens du Livre, n’exagérez pas injustement dans votre religion. Ne suivez pas les passions de ceux qui se sont égarés, qui ont égaré les autres et se sont éloignés du droit chemin. » (Sourate al-Maïda : 77)

« Ô gens du Livre ! Après une longue interruption dans la succession des prophètes et des messagers, Mon Messager est venu à vous. Il vous expose clairement la vérité, afin que vous ne puissiez pas dire : “Aucun avertisseur ni annonciateur de bonne nouvelle ne nous est venu.” Maintenant, un avertisseur et un annonciateur de bonne nouvelle vous sont venus. » (Sourate al-Maïda : 19)

« J’ai décrété dans le Livre, au sujet des Enfants d’Israël, que vous commettriez deux fois la corruption sur terre et que vous vous montreriez extrêmement orgueilleux. Ainsi, lorsque vint le moment de la première promesse, Nous envoyâmes contre vous Nos serviteurs redoutables au combat. Ils pénétrèrent dans les villes. La promesse devait nécessairement s’accomplir. Puis Nous vous accordâmes une nouvelle occasion contre eux, Nous vous renforçâmes par les biens et les enfants et Nous augmentâmes votre nombre. (Nous vous accordâmes de nouveau cette occasion afin que) si vous faites le bien, vous le fassiez pour votre propre bien, et si vous faites le mal, vous le fassiez également contre vous-mêmes. Puis, lorsque vint le moment de la seconde promesse, afin qu’ils puissent couvrir vos visages (de marques de tristesse et d’humiliation), entrer dans la mosquée (de Bayt al-Maqdis) comme ils y étaient entrés la première fois et ravager tout endroit où s’étendrait leur domination, (vous en avez alors pleinement goûté les conséquences). (Maintenant, parce que l’avènement de l’appel de Muhammad, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, vous offre une dernière occasion décisive,) votre Seigneur veut vous accorder Sa miséricorde. Mais si vous recommencez à agir comme auparavant, Nous vous infligerons de nouveau le même châtiment. Et (dans l’au-delà), Nous avons fait de l’Enfer le séjour des désobéissants. » (Sourate Les Enfants d’Israël : 4-8)

« (Ô Prophète,) dis : Ô gens du Livre, venez adopter ensemble la parole commune et incontestable qui existe entre vous et nous. Elle consiste en ceci : nous n’adorerons et n’obéirons à l’ordre de nul autre qu’Allah, nous ne Lui associerons rien et nous ne prendrons pas les uns les autres pour seigneurs en dehors d’Allah. » (Al-Imran : 64)

Discours adressé aux chrétiens

« Tu trouveras que ceux qui disent : “Nous sommes chrétiens”, sont les plus proches des musulmans par leur affection envers eux (comparés aux juifs). Car parmi eux se trouvent de nombreux savants et ascètes, qui ne sont pas orgueilleux. Lorsqu’ils entendent la révélation descendue sur le Messager, tu les vois les yeux débordant de larmes. Ils disent : “Ô notre Seigneur, nous avons cru. Inscris-nous donc parmi les témoins de la vérité.” » (Al-Maïda)

Discours adressé aux hypocrites

« Ne voient-ils pas qu’ils sont éprouvés une ou deux fois chaque année ? Pourtant, ils ne se repentent pas et ne tirent pas de leçon. Et chaque fois qu’une sourate est révélée, ils se regardent les uns les autres et demandent : “Quelqu’un te regarde-t-il ?” Puis ils s’en vont. Allah a détourné leurs cœurs, car ils ne font pas usage de leur raison. Sachez qu’un Messager issu de vous-mêmes est venu à vous. Toute difficulté qui vous atteint lui est pénible. Il est profondément soucieux de votre bien. Il est plein de bonté et de miséricorde envers les croyants. » (Sourate at-Tawba : 126-128)

Le Coran est rempli de nombreux autres discours de ce genre, profondément émouvants. Il est difficile de dire combien de paroles aussi étonnantes, capables de s’enraciner dans le cœur, d’éveiller la conscience et de stimuler et d’aiguiser l’esprit, sont répandues page après page dans le Coran. En vérité, c’est à partir des versets précités que l’on peut mesurer la puissance du Coran et la force de la da‘wa de la vérité. Lorsque ces rayons ardents de la vérité furent révélés les uns après les autres, il devint absolument impossible aux hommes modérés de s’accrocher aux ténèbres de la pensée et de l’action. Lorsque l’argumentation s’unit à un appel chargé d’émotion, la combinaison de ces forces produit une épée à double tranchant capable même de tailler la pierre. En outre, parallèlement au Coran, les paroles du Messager (s.a.s.) suscitèrent elles aussi sans cesse une agitation profonde, sous forme de sermons ou d’allocutions prononcées dans des réunions. Ces paroles sont conservées dans les recueils de hadiths. Jamais personne au monde n’avait prononcé, en de si courtes phrases, des paroles d’une portée aussi vaste, aussi influentes et capables de provoquer un éveil. Les discours révolutionnaires des poètes, écrivains et orateurs du mouvement islamique suscitèrent également une vive agitation dans l’esprit du peuple. Il suffit encore aujourd’hui de lire les poèmes islamiques de Hassân ibn Thâbit et de Ka‘b ibn Mâlik pour comprendre quelles vagues terribles ils avaient soulevées dans l’océan des émotions populaires ! En somme, la Parole de la vérité était la véritable force irrésistible devant laquelle le faux n’avait aucun moyen de subsister. C’est là que réside le véritable sens de cette parole éternelle du Coran : « L’anéantissement du faux est inévitable. »

La force de la critique

La da‘wa du mouvement islamique ne s’est pas contentée d’associer l’argumentation à l’appel ; elle a également formulé, parallèlement à cet appel, de vives critiques. Dans l’idéologie soufie, une seule méthode de da‘wa est en vigueur : celle de la requête, de l’appel, de la flatterie et de la supplication. Lorsque la da‘wa se limite à la purification de la vie personnelle étroite de l’individu et que la question de la réforme et de la reconstruction de la vie collective ne se pose même pas, quelle autre méthode pourrait donc être nécessaire en dehors de l’humble supplication ? Dans l’idéologie soufie et les religions centrées sur l’individu, on veille seulement à enseigner aux disciples quelques croyances doctrinales et quelques qualités personnelles, et à leur recommander de se protéger eux-mêmes des forces du mal. Mais aucune inspiration ne naît en eux pour combattre les forces du mal et les méfaits collectifs organisés, ni pour affronter un environnement corrompu. Que les tyrans installés sur les trônes du pouvoir et de l’autorité poursuivent donc avec arrogance leur exploitation et leur règne de terreur, et que l’humanité continue d’être sacrifiée sur leur autel : qu’y peuvent les derviches soufis, fous d’amour pour Allah, dans toutes ces affaires mondaines ? Dans un système spirituel aussi étroit, la plus grande vertu de l’homme est précisément considérée comme le fait de se tenir à l’écart des affaires du monde et des troubles de la politique, de se comporter avec la même humilité et la même flagornerie envers tout le monde, de continuer à réciter « Allah, Allah » avec les musulmans et « Ram Ram » avec les brahmanes. Il doit se montrer doux envers tous et n’user de dureté envers personne. Puisque ce type d’idéologie ne prévoit nullement de faire entrer l’homme dans les conflits et les affrontements, mais vise au contraire à le retirer des activités sociales et civilisationnelles pour l’installer dans la solitude et la khanqah, la question de la critique ne se pose même pas. Car la critique engendre des conflits et des tensions dans le monde intérieur. Ainsi, du point de vue d’une spiritualité étroite et d’une religiosité limitée à la sphère personnelle, critiquer quelqu’un est considéré comme une action relativement condamnable, presque comme un acte contraire à la taqwâ, puisqu’il perturbe la paix de l’âme.

Mais dans la fabrique de la pensée des porteurs d’une idéologie et d’une da‘wa qui entreprennent de provoquer une révolution de la civilisation, la critique est tout aussi importante que l’argumentation et l’appel. Il ne suffit pas d’établir la vérité ; il est également nécessaire d’abolir le faux. Car sans l’abolition du faux, l’établissement de la vérité ne peut devenir pleinement possible. Ici, croire en Allah et rejeter le tâghût sont interdépendants. On ne peut accomplir l’un sans l’autre. De même, ordonner le bien ne porte pas ses fruits si l’on n’empêche pas les mauvaises actions. Ici, avant de dire « illâ Allâh », il faut nécessairement dire « lâ ilâha ».

Chaque fois que le mouvement islamique apparaît, il critique sévèrement la civilisation et la culture établies, l’environnement social, les systèmes politique et économique, et surtout les idées, les croyances et les valeurs dominantes, afin de transformer la manière de penser du peuple. Il ne peut manquer de dévoiler le visage des classes dominantes sur les plans religieux, politique et économique, qui vivent dans le confort après avoir enserré le peuple dans les filets de leur servitude. Il n’a d’autre choix que de révéler au peuple la véritable identité de ceux entre les mains desquels sont concentrés le leadership et l’autorité de la vie collective. Tant que l’on ne dit pas que l’injustice est injustice, que le faux est faux et que l’erreur est erreur, le besoin de vérité et de justice ne naît pas, pas plus que le désir de changement. Examinez la da‘wa et l’action de n’importe quel prophète. Vous verrez qu’elles ne se contentaient pas de critiquer les mauvaises conceptions et les mauvaises conditions de la société : chaque prophète se rendait auprès des dirigeants puissants de son époque, jusque dans leurs cours, pour les déclarer égarés. Dans le mouvement islamique, il est dit au sujet de la structure établie de l’organisation sociale que, dans chaque pays et chaque nation, se trouvent quelques « grands criminels intouchables » qui réalisent leurs objectifs par une politique de tromperie. (Sourate al-An‘âm, 124.) Il est impossible de les réformer tant qu’ils restent en fonction.

Lorsque l’islam apparut en Arabie afin d’abolir l’ordre social de l’époque de l’ignorance et d’inaugurer un nouveau chapitre d’or dans l’histoire, il critiqua avec une rigueur impitoyable toutes les formes de mensonge, d’injustice et de malhonnêteté. À cette époque, toutes sortes d’hommes s’étaient imposés à la société en devenant les protecteurs, les partisans et les auxiliaires de l’ordre social de l’ignorance et de l’environnement tâghûtien ; ceux qui, pour préserver leur prestige et leurs intérêts établis, s’étaient acharnés à étouffer la voix de cette da‘wa qui assurait le bien de l’humanité, l’islam leur arracha le masque avec un courage inimaginable et exposa entièrement les méfaits dissimulés sous leurs apparats éblouissants. Ainsi, la véritable identité des forces kufries hostiles à l’humanité commença à devenir claire pour la société, et la conscience se répandit dans l’opinion publique. Dans le même temps, le désir de changement s’intensifia. La critique du mouvement islamique crée et développe chez le peuple mobilisé la capacité de penser correctement, de comprendre, d’examiner, de comparer et d’observer. C’est cet aspect de la da‘wa qui permet de distinguer le haqq du bâtil, le bien du mal et la justice de l’injustice. C’est par elle que s’établit la différence entre la bonne voie et l’égarement. Les membres du mouvement islamique continuaient certes à subir en silence les injustices et les persécutions des forces du bâtil. Mais ils ne manquaient jamais de retirer le bel apparat qui recouvrait le caractère abject des tyrans. Leur action ne se déroulait pas en dehors des activités sociales et politiques. Ils n’ont jamais promis aux dirigeants sociaux et religieux du système de l’ignorance : « Restez tranquillement à vos postes et poursuivez votre œuvre selon vos plans. Nous sommes des hommes dévoués à Allah. Nous n’interviendrons pas dans vos affaires et ne porterons pas atteinte à vos intérêts. Nous ne ferons que réciter le nom d’Allah et enseigner Sa parole aux gens. » Après s’être ainsi assuré l’impunité face à leur injustice en leur adressant humblement quelques paroles flatteuses, il leur aurait été à jamais impossible de proclamer cette parole révolutionnaire qui vise à établir la justice sociale.

Le mouvement islamique a assumé pour la toute première fois cette tâche amère par la bouche sacrée de son principal prédicateur. C’est avec l’arme du langage de la Révélation qu’il a opéré les organes malades de la société. Cette critique ne s’est pas limitée aux idéaux et aux principes fondamentaux ; elle a également englobé toutes les forces influentes qui résistaient, ainsi que les parties adverses. Elle était formulée dans le contexte des événements quotidiens, et les actes accomplis par le camp ennemi étaient aussitôt examinés. C’est ainsi qu’une conscience collective a été éveillée. Si ce travail n’avait pas été accompli, il aurait peut-être été possible de former quelques personnes pieuses, honnêtes et attachantes ; le monde contemporain les aurait peut-être couvertes d’éloges, et leur souvenir aurait peut-être encore impressionné les générations futures. Mais l’environnement social serait demeuré plongé dans les ténèbres de la jâhiliya. Une conscience révolutionnaire et une disposition au combat n’auraient jamais vu le jour parmi les masses musulmanes. L’islam serait resté confiné dans la grotte de Hirâ. Il ne lui aurait jamais été possible de conquérir l’Arabie puis de rentrer à La Mecque.

L’Envoyé, libérateur de l’humanité, en critiquant les notables de la société contemporaine dans le langage du Coran, ne s’est pas contenté de les démontrer intellectuellement et rationnellement insolvables ; il a également révélé au monde que des individus puissants, occupant de hautes fonctions et des sièges de direction, exerçaient leur autorité sur la société malgré un caractère extrêmement vil et répugnant. C’est précisément le résultat de cette critique qui a permis au peuple de comprendre qu’aucune beauté, aucune discipline ni aucune harmonie ne pourraient revenir à la vie publique tant que ces forces maléfiques et odieuses ne seraient pas écartées de la direction active et de l’autorité, avec la coopération du mouvement islamique.

Lorsqu’il a critiqué les Quraychites et les polythéistes, l’islam a dévoilé tous les aspects de leur culture idolâtre, de leurs superstitions et de leurs conceptions illusoires, de leurs rites religieux ridicules, de leur caractère vil et méprisable, ainsi que de l’arrogance et de la vanité de leurs dirigeants. Pour mettre en évidence l’impuissance de leurs divinités chéries, il a donné cet exemple : même réunies, ces divinités ne sont pas capables de créer une seule mouche. Et si une mouche leur ravissait quelque chose, elles ne pourraient même pas le lui reprendre. Le Coran a brisé l’orgueil qu’ils tiraient de leur prétention à être les héritiers du prophète Abraham, en leur exposant à maintes reprises toute la vie de celui-ci et en révélant sa véritable identité. Il a dit qu’ils étaient totalement étrangers à cette œuvre grandiose à laquelle Abraham avait consacré toute sa vie, pour laquelle il avait abandonné sa maison, renversé le siège sacerdotal qui lui était réservé, puis, accusé de rébellion devant Nemrod, reçu l’effroyable sentence d’être brûlé vif ; après quoi, par l’immense grâce d’Allah, il avait échappé au feu et s’était exilé comme émigrant pour Allah, avant d’établir dans une région désertique et inhabitée le centre de sa mission et de l’adoration d’Allah — centre que vous avez transformé en moyen de gagner votre vie et d’exercer votre sacerdoce religieux. Il était donc totalement inconvenant que les Quraychites revendiquent avec emphase son héritage sans même s’approcher de cette œuvre grandiose. Plongés de la tête aux pieds dans le shirk et la jâhiliya, de quel droit se prétendent-ils les héritiers de ce grand prédicateur du tawhid et prononcent-ils son nom ? Le Coran a montré comment ils s’étaient inventé une loi religieuse définissant arbitrairement le licite et l’illicite. Il a montré les règles étranges qu’ils avaient instituées pour offrir diverses choses sur les autels, comment ils avaient conféré aux jeux de hasard et aux paris la dignité d’une pratique religieusement sacrée, comment ils fuyaient, honteux, à la naissance d’une fille, comment, avec une cruauté sans limites, ils enterraient vivantes leurs filles, et comment ils n’éprouvaient pas la moindre honte à qualifier les anges de filles d’Allah. En exposant ainsi devant eux chacune de leurs activités absurdes et ridicules, le Coran a dit : vous êtes fiers d’assurer la garde de la Mosquée sacrée et de la Kaaba. Pourtant, à cause de votre mécréance et de votre shirk, vous n’en êtes pas dignes. Vous détournez les gens du chemin d’Allah et de la Kaaba sacrée, vous expulsez vos propres frères de leur patrie et vous faites obstacle à la voie de l’islam.

Lorsque le Coran a critiqué les gens du Livre, il a dressé la liste de leurs actes commis au cours de centaines d’années et leur a dit : vous avez infligé souffrance à Moïse, que la paix soit sur lui, à chaque étape ; vous lui avez désobéi à maintes reprises ; vous vous êtes engagés encore et encore sur les voies de l’égarement et de la déformation ; vous êtes demeurés plongés dans les querelles et les dissensions ; vous avez provoqué des troubles et des émeutes ; vous avez adoré le veau ; vous avez fui le jihâd ; vous avez versé le sang les uns des autres ; vous avez exilé vos proches ; vous les avez soumis à l’injustice et à l’agression ; vous avez falsifié le Livre d’Allah ; vous avez dissimulé la vérité ; vous avez placé les derviches et les savants sur le trône de Dieu ; vous êtes même allés jusqu’à écrire de vos propres mains des paroles inventées, en prétendant qu’elles étaient la parole d’Allah ; vous avez trompé les gens pour acquérir des biens illicites ; vous-mêmes ne suivez pas la voie d’Allah et vous empêchez les autres de la suivre ; et si quelqu’un veut œuvrer au bien de l’humanité, au lieu de lui apporter votre soutien, vous lui faites obstacle. Avant la venue de Muhammad, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, vous annonciez à tous, sur la base de la promesse inscrite dans le Livre d’Allah, que le temps de la venue du dernier Prophète approchait. Mais lorsque ce prophète est effectivement venu, vous vous êtes tous rangés contre lui. Les musulmans vous sont supérieurs à bien des égards : ils reconnaissent vos prophètes ainsi que tous les Livres antérieurs. Pourtant, vous entretenez des relations étroites avec les polythéistes. Tout cela, vous l’avez fait alors même que vous aviez auprès de vous le Livre d’Allah.

Vous vous comportez de la même manière que l’âne qui, même chargé d’une pile de livres d’Allah sur son dos, n’en tient absolument aucun compte. Si vous étiez sincères dans vos prétentions, vous auriez établi dans votre vie le Livre d’Allah, la Torah. Tant que vous continuerez à mépriser le Livre d’Allah, votre prétention d’être les serviteurs bien-aimés d’Allah n’aura aucune valeur. Votre caractère s’est tellement dégradé que, même si l’on vous confiait une seule pièce de monnaie, il deviendrait très difficile de la récupérer. En raison de ce comportement, vous êtes devenus les victimes de la colère d’Allah, et l’humiliation ainsi que la misère vous ont été réservées.

Lorsque les hypocrites ont été critiqués, ils ont fait l’objet d’une analyse psychologique exhaustive. On leur a montré leurs défauts et dit : vous regardez toute chose d’un œil biaisé ; lorsque vous vous réunissez en secret, vous critiquez avec hostilité la situation du mouvement islamique et les événements qui le concernent ; dès que vous paraissez en public, votre attitude change ; vous vous parlez par signes et gestes, vous vous taisez parfois, et parfois, en apprenant les nouvelles des guerres et des combats, vos yeux s’agrandissent de peur. Parfois, vous vous esquivez furtivement. Lorsque vous êtes avec les musulmans, vous tenez un langage, et lorsque vous êtes avec les mécréants, un autre. En toute chose, votre attitude diffère de celle de la communauté musulmane. Si les autres tirent de la révélation des enseignements et du réconfort pour leur vie, cela vous irrite profondément. Pour les autres, la personne de l’Envoyé (s.a.s.) est digne de la plus profonde vénération, du respect et de l’amour ; pourtant, vous préférez vous tenir à distance de lui. Les autres prient avec enthousiasme, tandis que vous venez à la prière avec une telle répugnance qu’on dirait qu’on vous y a amenés de force, ligotés. Les autres musulmans sont impatients de sacrifier tout ce qu’ils possèdent pour l’islam ; vous-mêmes, vous ne dépensez rien dans la voie d’Allah et vous empêchez les autres de le faire. Les autres vont au combat sous l’impulsion spontanée de leur foi ; vous ne cherchez toujours qu’à sauver votre vie et tentez de fuir en invoquant toutes sortes de prétextes boiteux. Ce qui réjouit les autres vous mécontente, et ce qui les attriste vous réjouit. Vous ne ressemblez en rien aux musulmans ordinaires. C’est ainsi que le mouvement islamique a identifié les hypocrites.

À propos des poètes de la Jâhiliya qui écrivaient contre l’islam des poèmes de propagande mensongère et de calomnie, et qui répandaient eux-mêmes des propos injurieux contre l’Envoyé (s.a.s.), on a donné, en termes très concis, une description parfaitement vraie et réaliste de leur nature ; en la voyant, même un Arabe ordinaire pouvait immédiatement comprendre l’ampleur de leur déchéance morale. Il a été dit au sujet des poètes de la Jâhiliya que seuls les égarés les suivent. En raison de leur absence de principes, ils errent çà et là et n’agissent pas conformément aux bonnes paroles qu’ils prononcent.

Le mouvement islamique a également identifié, par des descriptions littéraires d’un très haut niveau, des individus aux caractères particulièrement odieux de son époque, et il s’est efforcé de susciter ainsi une prise de conscience collective dans la société, afin que chacun puisse les observer, les comprendre et les reconnaître lui-même dans le monde réel. Il a parfois dépeint un homme qui stupéfie les gens par son excessive grandiloquence, mais qui, dans le domaine de l’action, oublie complètement ses belles paroles et répand sans cesse de nouveaux troubles dans la société humaine, y semant la destruction. Il a parfois dépeint un homme enivré par l’orgueil de sa noblesse tribale et de chef, et excessivement soucieux de sa dignité. Au Jour de la Résurrection, il sera durement châtié. Ailleurs, il a présenté ce caractère humain devenu semblable à un chien sous l’effet d’une avidité démesurée : qu’on le chasse ou non, il tire la langue. Ces caractères étaient largement présents dans la société. Grâce à cette critique, il ne fut nullement difficile au peuple de comprendre leur bassesse et leur ignominie.

Cette critique n’était pas purement théorique : elle était liée aux conflits et aux affrontements réels. Depuis la tribune du mouvement islamique, on s’adressait directement aux forces adverses. L’orateur savait à qui il parlait, et les auditeurs savaient de qui il était question. Cette critique n’était pas diffusée par un microphone depuis les cieux ; elle était proclamée par la bouche de l’Envoyé (s.a.s.). Les musulmans la répandaient dans tous les recoins de la société. Leurs émotions et leurs sentiments s’y trouvaient donc également engagés, et leur âme s’y fondait entièrement. Cette critique était formulée en accord avec le déroulement réel des événements, et les auditeurs la mettaient en relation avec l’histoire en cours. Le peuple comprenait qu’il s’agissait de la position du mouvement révolutionnaire et constructif nouvellement apparu parmi lui. Cette critique mettait au défi l’ancien ordre social et frappait précisément les adversaires de la révolution. Le peuple avait la possibilité d’entendre les arguments des deux camps et de les examiner comparativement. C’est ainsi que sa conscience s’est formée.

Les arguments et les preuves peuvent aider à comprendre, mais ils ne stimulent pas les émotions. L’appel émeut les sentiments et apporte de la chaleur à la da‘wa. Toutefois, l’appel ne suscite pas à lui seul une lutte efficace dans l’histoire. Seule la critique possède la force qui, lorsqu’elle agit conjointement avec l’argument et l’appel, met en mouvement tous les éléments de la civilisation à la fois. Seule la critique provoque une agitation dans la vie sociale.

En somme, le mouvement islamique, par l’intermédiaire de Muhammad (s.a.s.), a utilisé trois sortes de moyens — l’argument, l’appel et la critique — et les a employés sans relâche pendant vingt-trois ans. Ces trois forces ont fait comprendre aux adversaires qu’ils étaient faibles sur le plan de l’argumentation, en retard lorsqu’il s’agissait de susciter l’enthousiasme pour une cause, et très bas sur le plan du caractère. Ainsi, la reconnaissance de la supériorité des musulmans et le sentiment de leur propre bassesse se sont inconsciemment renforcés chez les adversaires. De leur côté, les gens ont examiné les deux camps sous tous leurs aspects et ont compris leur différence. C’était là la véritable force du mouvement islamique, et c’est elle qui a conquis le cœur de millions d’habitants de l’Arabie. Si l’appel et le mouvement islamiques n’avaient pas été centrés sur la vérité, s’ils n’avaient pas su attirer le cœur du peuple, s’ils n’avaient pas incité les dirigeants et les militants du mouvement à s’engager dans le combat entre le vrai et le faux, et s’ils n’avaient pas obtenu, par l’argument, l’appel et la critique, la reconnaissance de leur force et de leur puissance, les musulmans n’auraient remporté la victoire ni dans le domaine de la stratégie politique ni sur les champs de bataille. Les victoires remportées dans tous ces domaines l’ont été parce que, dans la vaste arène de l’opinion publique, la progression de l’islam était profondément orientée vers la victoire.

La force morale des musulmans

Tout appel qui n’est qu’un appel verbal et qui n’est pas soutenu par une force morale, aussi captivant soit-il et aussi magique que puisse être son effet temporaire, finit par se dissiper dans l’air comme une volute de fumée. On ne peut exercer une influence sur l’histoire par les paroles seules. Jamais une révolution n’a été accomplie par les seuls discours. Les paroles ne produisent un certain effet que lorsque l’action leur donne une signification concrète. La magie du langage peut créer, comme le savon, une belle mousse et des bulles colorées, mais aucune de ces bulles n’est capable de déplacer ne serait-ce qu’un grain de poussière. Au contraire, elles disparaissent aussitôt.

Lorsque l’argumentation se présente sans comportement correspondant, lorsque l’appel est dépourvu de sincérité et lorsque la critique est moralement creuse, elle ne peut influencer les gens. C’est la force morale qui rend un mouvement influent et efficace. Sans le témoignage des actes, le témoignage des paroles reste stérile. En vérité, « dire ce que l’on ne fait pas est une cause de profonde répulsion auprès d’Allah ».

L’appel du mouvement islamique n’était pas un simple appel théorique ou fondé sur l’argumentation. L’appel de l’islam était entièrement un appel à l’action. Cet appel était venu pour former un nouveau type d’être humain. Dès le premier jour, il avait commencé à créer cet être humain souhaité. Les idées, les qualités morales et le comportement séduisant de cet être humain conféraient à son argumentation toute son importance, à son appel un véritable attrait et à sa critique toute son efficacité. Ces nouveaux êtres humains créés par le mouvement islamique constituaient eux-mêmes un argument irréfutable. Ils étaient l’appel le plus puissant. Leur être tout entier était une critique globale et incarnée de l’ancien ordre social, des hommes de nature bestiale, du milieu jahilien dépravé, de la société stagnante et de ses dirigeants incapables. La jahiliya n’avait aucune réponse à cet argument vivant, à cet appel vivant et à cette critique vivante. Face à ces arguments vivants, elle était totalement impuissante. Ce nouvel être humain, dont le modèle le plus accompli était le Prophète lui-même et dont l’inspiration faisait naître bien d’autres êtres humains, était une vérité concrète et irréfutable. Même fermer les yeux devant cette vérité témoignait de l’intensité de sa lumière. Ceux qui niaient cette vérité, la rejetaient et entraient en conflit avec elle proclamaient eux aussi sa supériorité par leur comportement. À La Mecque, ce nouvel être humain avait développé sa dimension individuelle ; arrivé à Médine, il en manifesta la dimension collective.

Le mouvement islamique et le Prophète n’ont jamais négligé la tâche essentielle de former ce nouvel être humain ; dans son zèle à réformer les autres, l’islam n’a pas oublié cette tâche. Ici, la purification de soi avait plus d’importance que la réforme des autres. L’autocritique était plus importante que la critique d’autrui. Avant d’apporter un changement au monde extérieur, il était pour lui plus urgent d’opérer un changement en soi-même.

Dans une société pour laquelle aucun objectif n’était supérieur ni plus noble que gagner sa vie et manger et boire, chaque assemblée était une taverne, un tripot et un club de danse. Là où la bravoure ne servait qu’aux querelles, aux meurtres, au pillage et à la vengeance, où la société était devenue une jungle, dans laquelle des bêtes féroces à figure humaine rôdaient en rugissant tandis que les gens honnêtes et faibles devenaient leurs proies faciles, le Prophète apparut accompagné d’un groupe d’hommes honnêtes, purs et civilisés. Dès le premier jour, ce groupe devint très visible dans la société et attira tous les regards. Les gens observaient avec étonnement ces nouveaux modèles d’humanité et les percevaient comme différents des autres membres de la société et remarquables à tous égards. Ils avaient été témoins de l’apparition et du développement progressif de ce groupe. Du début à la fin, le peuple avait très bien observé leur formation et leur éducation.

Des gens de toutes les classes voyaient chaque matin et chaque soir la formule de foi de l’islam attirer l’un après l’autre les hommes de valeur. Soudain, l’un ou l’autre, contraint par la pression de sa conscience, se soumettait à ce mouvement révolutionnaire. Celui qui, quelques jours auparavant encore, avait mené une guerre totale contre Muhammad inclinait soudain la tête, comme si quelqu’un lui avait jeté un sort. Et quiconque embrassait l’islam commençait immédiatement à changer pour le bien. Ses amitiés et ses inimitiés changeaient. Ses habitudes et ses goûts connaissaient une révolution. Ses occupations prenaient une autre forme. Les sujets qui l’intéressaient auparavant cédaient la place à de nouveaux centres d’intérêt. Du même coup, il se transformait en une personne extrêmement active. Une nouvelle force s’éveillait en lui. Ses aptitudes et ses talents latents se réveillaient. Sa conscience s’animait d’une nouvelle inspiration. Son caractère noble commençait à se développer. Celui qui, de mécréant, devenait musulman semblait voir surgir en lui un être humain entièrement nouveau. Il ressentait lui-même qu’il était totalement différent et nouveau par rapport à son environnement. Et son environnement, en le voyant, ressentait qu’il avait changé. Le terroriste meurtrier qui embrassait l’islam devenait un protecteur de la vie. Le voleur qui embrassait l’islam devenait un homme digne de confiance ; le fornicateur qui embrassait l’islam devenait un protecteur de l’honneur des femmes. Le bandit qui embrassait l’islam devenait l’incarnation de la paix et de la réconciliation. L’homme irascible et au caractère tortueux, entrant sous l’égide de l’islam, devenait un homme tolérant, humble et affable. L’usurier devenait généreux. L’homme stupide et dépourvu d’intelligence révélait de grands talents et de grandes aptitudes. Venu des couches inférieures de la société, il s’élevait aux sommets de la noblesse, comme s’il appartenait à un autre monde. On aurait dit qu’il n’était pas fait de terre, mais constitué d’une autre matière.

Entièrement dévoués au culte d’Allah, fous d’amour pour le Prophète, serviteurs fidèles de la vérité, promoteurs des bonnes œuvres, appelant au bien, ennemis de l’injustice et du mensonge, adversaires irréductibles de l’oppression, humbles dans le rukūʿ et la prosternation, récitant le Coran avec recueillement, engagés dans le combat durant le jour, voués durant la nuit à un entretien fervent avec Allah, nourrissant les pauvres, accueillant les voyageurs, servant les orphelins et les veuves, s’abstenant des réunions futiles et des divertissements illicites, se préservant du luxe et des plaisirs, s’abstenant des querelles et discussions vaines, incarnant une vie soignée et propre, animée par la gravité et le respect de soi, solitaires au milieu de la foule et étrangers dans leur propre cité : comment les détenteurs de ces qualités et caractéristiques extraordinaires auraient-ils pu ne pas devenir le centre de l’attention de tous les habitants de l’Arabie ?

Ces soldats désintéressés, porte-étendards de l’islam et engagés dans l’effort visant à réaliser le grand dessein de l’établissement de l’islam, étaient les militants permanents et bénévoles du mouvement. Ils étaient habitués à négliger totalement leurs intérêts terrestres en vue du bien de l’au-delà. Pour leur objectif sacré, ils n’hésitaient pas à sacrifier toutes les capacités de leur esprit, toutes les forces de leur corps, l’argent de leur poche et, lorsque cela était nécessaire, jusqu’à leur propre vie et celle de leurs enfants. Ils ne se souciaient ni de leur subsistance, ni de leur sécurité physique, ni de leur sommeil nocturne ; ils n’avaient pas le temps de s’occuper de leurs femmes et de leurs enfants, ni la possibilité de se divertir ou de se récréer. Leur unique profession, leur unique occupation, leur unique divertissement et leur seule source de plaisir étaient le combat pour faire triompher l’islam et l’établir. Ils écoutaient avec le sourire les insultes de leurs ennemis, supportaient courageusement les attaques fascistes, jeûnaient avec joie et partaient en exil le sourire aux lèvres. Lorsque la patience était nécessaire, ils faisaient preuve du plus haut degré de patience ; lorsqu’il devenait nécessaire d’entrer en conflit, ils s’y engageaient avec détermination ; ils s’allongeaient sur le sable brûlant en répétant « Ahad, Ahad » ; ils montaient au poteau en récitant des poèmes passionnés ; et même tombés blessés, leur âme exaltée prononçait une dernière fois :

*****Arabe*****

« Par le Seigneur de la Kaaba, j’ai réussi. »

Avec une telle moralité et un tel comportement, comment leur marche en avant pourrait-elle ne pas être irrésistible ? Comment le monde ne s’inclinerait-il pas devant eux ?

Ce caractère musulman a établi, dans tous les domaines, des exemples si mémorables qu’ils resteront inscrits en lettres d’or dans l’histoire de la nation musulmane jusqu’au Jour de la Résurrection. Au moment de quitter le lieu de son exécution, le mentor de ce caractère avait pris des dispositions pour restituer les dépôts confiés par ses propres meurtriers. Ceux qui avaient acquis ce caractère, après avoir commis le péché de fornication, sont venus spontanément en confesser la faute et ont obtenu du tribunal islamique qu’il leur inflige la peine de mort, afin de pouvoir se présenter purs devant Allah. Quelques minutes seulement après avoir embrassé l’islam, lorsqu’une belle jeune femme l’a invité à devenir son compagnon de plaisirs, il a rejeté son invitation avec dégoût en disant : « Je ne peux pas désobéir à Allah et à Son Messager. » Au cours d’une expédition, alors que l’armée musulmane passait près des habitations de la tribu d’Uzd, un soldat musulman avait pris chez eux un récipient dont il avait un besoin urgent. Mais le caractère musulman l’a contraint à le restituer. Dans une société où des centaines d’exemples de ce genre se produisaient chaque jour, c’était comme si un tremblement de terre se produisait chaque jour.

Les Ansars ont donné un exemple de sacrifice en divisant en deux parts égales leurs maisons et leurs biens, en gardant la moitié pour eux-mêmes et en donnant l’autre moitié à leur frère émigré. La population ordinaire de la société de l’époque n’en a-t-elle pas été stupéfaite ? Une égalité aussi extraordinaire pouvait-elle ne pas attirer les cœurs, elle qui se manifestait lorsqu’un humble esclave se tenait dans le même rang que les notables, que les pauvres se tenaient avec les riches et que les exilés se tenaient avec les habitants de Médine ? Chacun a reçu de l’importance ; chacun a obtenu honneur et dignité ; l’opinion de chacun a été prise en considération ; chacun a eu l’occasion d’assumer des responsabilités et de démontrer ses capacités. C’était comme une famille dont tous les membres partagent également les joies et les peines, et participent également à la réflexion, à la conscience et à l’action. Lorsque la faim survenait, le chef du groupe était celui qui y prenait la plus grande part. Lorsque l’aisance arrivait, le chef du groupe était celui qui en profitait le moins. La société a été bouleversée en voyant des mariages se former entre ceux que la perspective jahilite plaçait en haut et ceux qu’elle plaçait en bas. Le cœur des gens ordinaires de la société jahilite ne pouvait qu’être attiré par la méthode simple et naturelle que l’islam avait conçue pour alléger le lourd fardeau des coutumes et des usages. Quelle vie pleine d’affection, légère, simple et paisible ! En vérité, c’était une « hayâtan tayyiba », une vie bonne.

La société a également été témoin de l’éclosion des aptitudes et des talents parmi les musulmans. Elle a vu les facultés intellectuelles des convertis à l’islam se développer avec une rapidité étonnante. Toute l’Arabie a été émerveillée de constater que, parmi eux, certains excellaient en droit, d’autres en agriculture, d’autres encore dans le commerce, l’art de la guerre, l’administration ou la diplomatie ; bref, chacun acquérait une nouvelle personnalité en devenant compétent dans un domaine ou un autre.

En dépeignant ce caractère, le Coran a expliqué à maintes reprises aux ennemis de l’islam comme au peuple : « Voyez comme le modèle d’humanité produit par l’idéal de la vérité est beau et supérieur. C’est ainsi que l’on peut parvenir à la paix et à la sécurité. » L’islam a présenté ce caractère comme une preuve de sa propre véracité. Puis il l’a comparé à maintes reprises au caractère jahilite, ainsi qu’au caractère des gens du Livre et des hypocrites. En les plaçant côte à côte, il leur a dit : « Dites vous-mêmes lequel est le meilleur. » C’est ainsi que la comparaison s’opérait sur le terrain de la réalité. De plus, une observation comparative se poursuivait spontanément dans tous les domaines de la vie.

Les situations de conflit et d’affrontement produisent simultanément deux résultats remarquables. Lorsque des personnes se trouvent prises dans des conflits, le caractère de certaines se construit, tandis que celui d’autres se brise et sombre. Le mouvement islamique a déployé tous ses efforts pour que, plongé dans les conflits et les affrontements, le caractère des musulmans devienne plus beau, plus harmonieux et plus pur. Grâce à un système rigoureux de formation, de purification et d’enseignement, le caractère musulman s’est progressivement amélioré. À l’inverse, le caractère jahilite s’est peu à peu engagé dans la décadence au milieu des conflits, jusqu’à sombrer et être finalement détruit. On a enseigné à maintes reprises la patience au caractère musulman. On a développé en lui la force de l’endurance et la capacité de rester fermement attaché aux principes. Parfois, des directives strictes lui étaient données : ne t’excite pas sous l’effet des provocations. Parfois, on lui prodiguait des conseils : ne t’engage pas dans des querelles avec les porte-étendards des forces jahilites ; ne désespère pas ; réponds aux mauvais traitements par la bienveillance ; considère l’injustice et les excès avec indulgence ; ne sois pas injuste envers quelqu’un par inimitié ; n’espère pas réformer les gens attachés aux biens de ce monde et ne gaspille pas ton temps à les poursuivre ; ne te laisse pas intimider par l’abondance et le faste de tes ennemis ; ne prends pas de décision précipitée. On surveillait chacune de leurs fluctuations psychologiques et on leur expliquait aussitôt ce qui leur serait bénéfique. Le Messager, paix et bénédictions sur lui, accordait lui-même son attention à chacun des membres de sa communauté. Au moment opportun, il développait le caractère musulman tantôt par un conseil, tantôt par une réprimande, tantôt en exprimant son mécontentement et tantôt sa satisfaction. Selon les aptitudes qu’il observait chez chacun et la disposition de son tempérament, il lui donnait les conseils dont il avait besoin. Et selon les faiblesses qu’il discernait en chacun, il lui exposait les exigences précises de l’islam qui lui correspondaient. En outre, après chaque événement important, il critiquait sévèrement le comportement manifesté par la communauté musulmane dans ses activités collectives. Qu’il s’agisse des batailles de Badr et d’Ouhoud, de la trêve de Houdaïbiya, du changement de qibla ou de l’affaire de la calomnie, après chacun de ces événements historiques importants, il exposait d’un côté au peuple le récit des activités des ennemis et, de l’autre, il critiquait sans ménagement sa propre communauté, lui signalait ses erreurs et ses défauts et lui indiquait les moyens d’y remédier. Lorsque ses compagnons commettaient une injustice envers leurs ennemis, il n’essayait ni de dissimuler cette injustice ni de la présenter comme juste. Au contraire, il reconnaissait la faute devant l’ennemi et, lorsqu’une personne avait été tuée injustement, il en versait la compensation. Il a réprimandé les compagnons au sujet de l’incident de Nakhlah. Lorsque Hazrat Khalid a tué par erreur, pendant la guerre, un homme qui récitait la kalima à haute voix, en supposant qu’il ne la récitait pas sincèrement mais pour sauver sa vie, le Messager, paix et bénédictions sur lui, a désapprouvé cet acte et refusé d’en assumer la responsabilité. L’islam n’a pas qualifié les compagnons autres que le Messager, paix et bénédictions sur lui, d’infaillibles et d’irréprochables. Il les a seulement décrits collectivement comme purs, honnêtes et susceptibles de se corriger. Il a affirmé que, dans son ensemble, le caractère musulman était manifestement supérieur, plus noble et plus épanoui que le caractère jahilite.

Lutter contre les dirigeants établis, l’autorité et l’environnement ambiant n’est pas un jeu. C’est une entreprise qui exige beaucoup de temps. Elle entraîne de nombreuses pertes et nécessite d’agir avec un esprit très froid et dépourvu d’excitation. Les forces de l’environnement hostile s’agrippent à la taille de ceux qui avancent pour les tirer en arrière et cherchent à faire à nouveau dévier ceux qui œuvrent à la réforme. Elles s’efforcent de trouver des failles pour exercer une influence sur leur esprit, afin d’y réintroduire tant bien que mal leurs croyances fausses, leurs coutumes, leurs usages et leurs habitudes, et de leur faire trouver une voie vers la servitude mentale et le compromis pour pouvoir continuer à avancer. Lorsque, en luttant dans un environnement hostile, la force et le courage des hommes les plus puissants s’épuisent et que même les hommes sincères commencent à reculer, l’être humain se prépare à abandonner les idées révolutionnaires pour adopter les anciennes. Même s’il ne renonce pas à ses principes et à ses croyances, il se prépare à accepter l’influence étrangère dans ses traditions culturelles, ses comportements, ses manières de vivre et sa tenue vestimentaire. Il suffit qu’une si petite ouverture apparaisse pour que l’environnement existant l’élargisse progressivement et finisse par faire pénétrer en lui tout ce qu’il contient. S’il ne parvient pas à achever son œuvre au cours d’une génération, il l’achève au cours de la suivante. Mais, au moment de former le caractère musulman, le mouvement islamique a pleinement tenu compte de ce danger. Il a donc donné à ce caractère une dureté d’acier et pris toutes les mesures nécessaires pour le préserver. D’une part, il lui a enseigné à devenir une force invincible face aux opposants à l’islam — « ashiddāʾu ʿala l-kuffār » — et, d’autre part, à être compatissant et miséricordieux les uns envers les autres — « ruhamāʾu baynahum ». Il a strictement interdit l’imitation des peuples étrangers, la servitude mentale à leur égard et l’établissement avec eux de relations secrètes fondées sur l’intimité. C’est précisément pour créer chez les musulmans cette stabilité mentale et cette fermeté qu’il fut demandé aux nouveaux musulmans d’émigrer à Médine. Lorsque, ailleurs, un nombre important de personnes se rassemblaient et qu’on leur faisait prêter une bayʿa « à la manière des Bédouins » — c’est-à-dire une bayʿa n’imposant pas la condition de l’émigration —, il leur était ordonné de se tenir à l’écart des polythéistes et de ne nouer avec eux ni liens d’amitié ni relations matrimoniales. Ils devaient bâtir leur propre société. Tout en ordonnant d’obéir aux parents non musulmans, il leur était également dit que, si leurs parents leur ordonnaient d’abandonner l’islam, ils ne devaient jamais leur obéir. Nul ne doit obéir à quelqu’un contre l’islam. La fermeté de ce caractère était telle qu’il ne fut pas influencé par la civilisation fastueuse de l’Iran et ne fut pas atteint de complexe d’infériorité à la vue de la vie luxueuse de Rome. Les musulmans se présentèrent dans les grandes cours royales avec leurs manières de Bédouins, foulant les tapis précieux sans baisser la tête, et exposèrent leur position avec un courage total. Une fois ce caractère rendu pleinement solide et stable sur le plan mental et élevé au-dessus de toute forme de complexe d’infériorité, ils établirent également sur les champs de bataille des exemples inoubliables de bravoure et de fermeté. Le monde vit avec étonnement qu’il était impossible de détruire ce caractère ou d’entraver sa progression, bien qu’il fût numériquement inférieur et insuffisamment équipé.

Malgré les sarcasmes, les railleries, les insultes, les calomnies et la propagande diffamatoire proférés par d’innombrables ennemis acharnés, ceux-ci enviaient certainement au fond d’eux-mêmes ce caractère musulman et considéraient les musulmans comme meilleurs qu’eux. Ils regrettaient de ne pas pouvoir, eux aussi, appartenir à ce groupe. Les opposants l’ont d’ailleurs reconnu à plusieurs reprises. Après la bataille d’Ouhoud, alors qu’Abou Soufiane se tenait sur la montagne, il demanda à Omar : « Muhammad est-il mort ? » Omar répondit : « Par Allah, il est vivant et il entend vos paroles. » Abou Soufiane dit alors : « Bien qu’Abou Qaïma ait déclaré que Muhammad était mort, nous vous considérons comme plus véridiques que lui. » De même, après la trêve de Houdaybiya, ce que l’émissaire quraychite Ourwa ibn Masʿoud avait vu parmi les musulmans et la manière dont il le rapporta aux dirigeants quraychites prouvent que les non-musulmans reconnaissaient toujours la supériorité morale des musulmans. Bien qu’il fût un adversaire acharné de l’islam, le récit qu’Abou Soufiane fit au souverain romain au sujet de Muhammad et de son mouvement témoigne également du fait que, malgré leur hostilité, les ennemis reconnaissaient ouvertement la supériorité de Muhammad et de l’islam. Lorsque le percepteur de Médine se rendit auprès des Juifs de Khaybar pour y lever l’impôt, ceux-ci, constatant l’exactitude de sa répartition, attestèrent qu’il s’agissait là de la véritable justice sur laquelle reposent le ciel et la terre.

Dans tous les coins de l’Arabie, on discutait constamment de la situation étonnante de la société musulmane nouvellement formée. On parlait du dirigeant du mouvement et de ses compagnons. En somme, dès que deux personnes se réunissaient, les hauts faits et la renommée de Muhammad, de la société islamique, du mouvement islamique et du gouvernement de Médine devenaient le premier et principal sujet de discussion.

C’est cette force morale du mouvement islamique qui rendait son argumentation et son appel efficaces et fructueux. Elle constituait la reconnaissance publique de la supériorité du caractère musulman, et cette reconnaissance générale amenait des gens de toutes les couches de la société à se soumettre à l’islam. Je vais citer quelques exemples de la manière dont l’irrésistible attrait de l’islam attirait les populations de toutes parts.

Commençons par la période mecquoise. Lorsque le célèbre poète Tufayl al-Dawsî arriva à La Mecque, les Quraychites lui interdirent de rencontrer le Messager d’Allah, paix et bénédiction d’Allah sur lui. Finalement, il le rencontra de son propre chef et embrassa l’islam après avoir entendu seulement quelques versets. Amr ibn Abasa vint rencontrer le Messager après avoir entendu parler de sa renommée, et se convertit à l’islam. Dâmâd ibn Tha‘laba, un ami d’enfance du Messager, vint lui demander conseil et embrassa l’islam après avoir entendu quelques paroles de sa bouche. Abû Dharr, un jeune homme issu d’une tribu de brigands nomades, vint à La Mecque après avoir entendu parler de la renommée de l’islam. Il réussit tant bien que mal à échapper à l’environnement hostile, rencontra le Messager, entendit son appel et accepta la vérité. Une soudaine émotion s’éveilla en lui et il se rendit devant la Kaaba pour proclamer le message de la vérité. Il subit ensuite le châtiment de son amour pour la vérité. Ainsi, tous ceux qui rejoignaient le mouvement islamique devenaient chacun, dans sa propre sphère d’influence, un prédicateur de l’islam. Grâce à la prédication de certains, leur tribu entière embrassa l’islam. Suwayd ibn Samit rencontra le Messager et fut profondément influencé par lui. Iyas ibn Mu‘adh vint également de Médine, devint un partisan de l’appel du Messager et créa à Médine une opinion publique favorable à l’islam. Une délégation de vingt chrétiens de Najran vint acquérir la connaissance de l’islam auprès du Messager et, malgré les nombreuses manœuvres des Quraychites, repartit en portant la lumière de l’islam dans son cœur. Certains Yéménites embrassèrent l’islam grâce à ceux qui avaient émigré en Abyssinie, et, par leur intermédiaire, le cœur même du roi Négus fut illuminé par la lumière de la foi. À Médine, les membres des tribus Aws et Khazraj embrassaient déjà l’islam à un rythme rapide avant l’arrivée du Messager. Après son émigration à Médine, il ne resta pratiquement aucune maison où la lumière de l’islam ne fût parvenue. Ce qui est étonnant, c’est que le célèbre savant juif Abdallah ibn Salam fut tellement impressionné par un bref sermon simple et ordinaire du Messager qu’il finit par embrasser l’islam. Voici ce sermon : « Ô gens, répandez la paix dans la société, donnez à manger aux gens, entretenez de bonnes relations avec vos proches et priez au cœur de la nuit, lorsque les gens dorment. » De même, le moine chrétien Abû Qays Sarma ibn Abî Anas répondit à l’appel du mouvement islamique. Jubayr ibn Mut‘im était venu pour libérer les prisonniers de la bataille de Badr. À cette occasion, il entendit quelques versets de la bouche du Messager et trouva aussitôt la bonne direction. Abû Râfi‘, esclave des Quraychites, vint à Médine en qualité d’émissaire et se convertit à l’islam. Il ne voulait pas repartir. Le Messager lui expliqua qu’on ne pouvait retenir un émissaire : « Retourne d’abord à La Mecque. Ensuite, si tu le souhaites, viens à Médine. » Abû Râfi‘ retourna à La Mecque, puis émigra de nouveau à Médine. Lorsque les Banû Qurayza furent attaqués en raison de leurs crimes, Amr ibn Sa‘d, qui appartenait à leur tribu, embrassa l’islam.

Le chef de Yamama, Thumâma ibn Uthâl al-Hanafî, fut amené comme prisonnier et embrassa l’islam, impressionné par le comportement du Messager. La bataille d’Uhud faisait rage. C’est alors qu’Amr ibn Thâbit, de la tribu des Banû Abd al-Ashhal, embrassa l’islam et se rendit aussitôt sur le champ de bataille, où il combattit jusqu’à tomber en martyr. Dans les circonstances difficiles de la bataille du Fossé, Nu‘aym ibn Mas‘ûd rejoignit le mouvement islamique. Abû al-‘Âs vint à Médine et y annonça de façon tout à fait inattendue sa conversion à l’islam. Voyant les préparatifs de guerre des juifs de Khaybar, leur berger Aswad demanda contre qui et où la bataille aurait lieu. Lorsqu’il apprit que les préparatifs concernaient une guerre contre Muhammad, paix et bénédiction d’Allah sur lui, il embrassa l’islam. Khâlid et Amr ibn al-‘Âs quittèrent les rangs des Quraychites et embrassèrent l’islam entre la trêve de Hudaybiyya et la bataille de Mu’ta. Ils étaient las de combattre depuis les bastions de l’ignorance. Le mouvement islamique les attira donc soudainement. Fudâla vint avec l’intention de tuer le Messager lors de la conquête de La Mecque, et Shayba vint avec la même intention lors de la bataille de Hunayn. Mais ils furent eux-mêmes frappés par l’épée de la vérité. Lorsque des membres des tribus Hawâzin et Banû Sa‘d vinrent embrasser l’islam, le Messager se souvint de Mâlik ibn ‘Awf et exprima l’espoir qu’il se convertît lui aussi. Ayant appris les dispositions du Messager, Mâlik ibn ‘Awf vint secrètement et embrassa l’islam. Après la victoire de l’armée musulmane sur la tribu de Tâ’î, la fille de Hâtim al-Tâ’î fut capturée et amenée à Médine. Elle demanda au Messager de faire preuve de bonté envers elle. Il accueillit favorablement sa demande, lui procura une monture et la renvoya. Elle raconta toute l’affaire à son frère Adî ibn Hâtim, extrêmement hostile à l’islam, et lui conseilla de se rendre à Médine. Adî y alla et, après avoir observé la situation de ses propres yeux et compris que le Messager était véritablement le Messager d’Allah, embrassa l’islam. Le poète Ka‘b ibn Zuhayr, qui combattait par ses poèmes l’islam et le Messager, vint volontairement à Médine et embrassa l’islam. Il composa et récita ensuite le poème devenu célèbre dans l’histoire, « Bânat Su‘âd ». Voyez également le cas d’Abdallah Dhû al-Bijâdayn. Bien que ce jeune homme eût été influencé par l’islam, il le garda quelque temps secret par crainte de son oncle. Lorsqu’il comprit qu’il ne pouvait espérer obtenir l’autorisation de celui-ci, il fit ses adieux à son oncle, à ses biens, aux vêtements que celui-ci lui avait donnés et à son foyer, puis vint à Médine vêtu d’une couverture et embrassa l’islam. Munqidh ibn Habbân, un commerçant de la tribu d’Abd al-Qays à Bahreïn, vint à Médine pour un voyage commercial et y séjourna quelques jours. Le Messager avait le projet d’étendre le mouvement islamique à l’étranger. Conformément à ce projet, il alla lui-même à la rencontre de Munqidh et l’appela à l’islam. Munqidh embrassa l’islam. De retour chez lui, il invita son père à l’islam, et celui-ci se convertit également. Plus tard, les gens ordinaires de sa tribu embrassèrent eux aussi l’islam. Nombreux furent également ceux qui renoncèrent à la royauté, au pouvoir et aux hautes fonctions pour se consacrer à la servitude d’Allah.

Ces exemples montrent comment le terrain devint progressivement favorable et fertile pour l’islam. D’abord un homme, puis deux ou quatre, ensuite des centaines, puis des milliers embrassèrent l’islam, jusqu’à ce qu’un monde entier se forme.

À un certain stade, une vague d’adhésions rapides et générales à l’islam se produisit, les gens y entrant en groupes. Je ne mentionnerai ici que les personnalités éminentes qui avaient joué un rôle de premier plan dans leur propre milieu. Lorsqu’une de ces personnes embrassait l’islam, elle devenait à son tour un prédicateur dans sa tribu et sa région. Par leurs paroles et leurs actes, ces personnes attiraient beaucoup d’autres gens, voire des tribus entières. En outre, les activités du centre de prédication de Médine elle-même et celles des agents internationaux incitèrent de nombreuses personnes à embrasser immédiatement l’islam, ou les amenèrent à le soutenir et à lui être favorables. Cette sympathie s’avéra également extrêmement bénéfique pour le mouvement islamique. Ces partisans et sympathisants pouvaient parler en faveur de l’islam, même au milieu de ses adversaires, et aucune hostilité ni étroitesse d’esprit ne les empêchait d’écouter leurs paroles. Il y avait de tels partisans et sympathisants parmi les Quraychites, les Juifs et les Bédouins, et ce furent principalement eux qui, au moment de la trêve de Hudaybiyya, incitèrent les Quraychites à signer le traité. L’un de ces hommes interdit à Abû Sufyân, après la bataille d’Uhud, de revenir attaquer une nouvelle fois les musulmans. Un autre s’opposa à ce qu’un convoi de vivres leur soit empêché d’arriver alors que le Messager, paix et bénédictions sur lui, était détenu dans la vallée d’Abû Tâlib (Shi‘b Abî Tâlib). Ce furent ces hommes qui mirent fin à cet injuste traité de boycott. Mukhayriq, qui, bien que juif, donna sa vie dans l’intérêt du mouvement islamique, était lui aussi l’un de ces hommes. En somme, parallèlement aux convertis à l’islam, un groupe de partisans et de sympathisants de ce genre commença également à se former. Ce groupe contribua lui aussi, dans une certaine mesure, à faciliter la réussite de la révolution islamique. La plupart d’entre eux eurent par la suite la chance d’embrasser l’islam. En résumé, le groupe des prédicateurs directs et indirects de la révolution islamique s’était répandu dans toute l’Arabie. Médine était la source d’inspiration de tous. Puisant sa force auprès d’elle, les chercheurs de vérité dispersés partout transmettaient, dans leur propre cercle, la lumière de la profession de foi de l’islam. Médine était comme un soleil, tandis que les diverses planètes et leurs satellites, dispersés tout autour d’elle à perte de vue, recevaient sa lumière et illuminaient leur environnement.

J’ai présenté ici, brièvement, quelques exemples qui permettront de comprendre comment une personne ou un petit nombre de personnes influençaient des tribus ou des régions entières. Un exemple, probablement le plus grand et le plus éclatant, est celui du jeune Médinois Suwayd ibn Sâmit, qui se rendit à La Mecque, reçut du Messager, paix et bénédictions sur lui, la lumière de la profession de foi, puis influença à son tour un grand nombre de Médinois. Ainsi, à un certain moment, Médine devint le centre du mouvement islamique. Bien que Tufayl al-Dawsî, en raison de son tempérament, n’ait pas pu influencer rapidement toute sa tribu, le mouvement islamique se fit connaître au Yémen grâce à lui. Influencée et encouragée par les émigrés en Abyssinie, la tribu des Ash‘arites embrassa l’islam sans la motivation de personne d’autre. Grâce à la prédication de Dimâd ibn Tha‘laba, toute sa tribu embrassa l’islam. Lorsque le vénérable Abû Dharr al-Ghifârî, initié à l’idéologie révolutionnaire de l’islam, retourna de La Mecque, la moitié des membres de sa tribu embrassèrent l’islam grâce à sa prédication. L’autre moitié se convertit à l’islam après le départ du Messager

pour Médine. Puis, à partir de la tribu des Ghifâr, l’islam pénétra également chez la tribu des Aslam, et peu à peu toute la tribu embrassa l’islam. C’est par l’intermédiaire de Munqidh ibn Hayyân que l’islam se répandit à Bahreïn. Quelque temps plus tard, Munqidh vint à Médine avec quatorze compagnons. En somme, la chose apparaît exactement comme dans cette parole de l’Évangile : « Le royaume de Dieu — c’est-à-dire l’appel à la vérité — est semblable au levain. Une femme mêle un peu de levain à la farine, et toute la pâte devient du levain. »

Partout où l’islam parvenait et où quelques personnes l’embrassaient, une société se constituait nécessairement. La mosquée n’était pas seulement un lieu de prière ; elle était le centre de toutes les activités culturelles de l’islam. Elle servait à la fois d’établissement d’enseignement, de lieu de consultation, de lieu de rassemblement social et d’hôtellerie. La mosquée était en réalité le symbole du mouvement islamique, et son existence dans toute région équivalait à proclamer que cet endroit était désormais un « bastion de l’islam ». C’est pourquoi le Messager, paix et bénédictions sur lui, ordonnait aux tribus nouvellement converties de construire une mosquée. Il ordonnait également aux soldats de cesser de combattre dans toute région où l’on entendait l’appel à la prière. Cette directive revenait en fait à encourager la construction d’autres mosquées. Dans les établissements musulmans, les gens construisaient des mosquées comme moyen approprié de diffuser leur nouvelle idéologie révolutionnaire. On y proclamait les fondements de la foi islamique sous la forme de l’appel à la prière, et l’accomplissement de la prière en assemblée servait à former à l’organisation collective islamique. C’est grâce aux encouragements du Messager que des mosquées commencèrent à être construites de son vivant même. Une mosquée fut construite dès le début à Bahreïn. C’est là que fut accomplie la première prière du vendredi après celle de la Mosquée du Prophète. Les mosquées étaient des institutions publiques et fonctionnaient sous la tutelle de l’État. Ceux qui étaient envoyés de Médine pour exercer une fonction officielle dans une région devenaient les imams de la mosquée locale. Les tribus qui se trouvaient en dehors de l’administration de Médine demandaient conseil au Messager pour nommer l’imam de leur mosquée. Elles le nommaient ensuite selon les critères fixés par le Messager. De nombreuses mosquées furent construites dans les lieux où le Messager avait séjourné pendant une guerre ou un voyage, où il avait accompli la prière ou où un événement important s’était produit.

La force des traités et de l’entente

Parallèlement à l’important travail d’appel et de transmission accompli auprès de la population par les méthodes directes mentionnées plus haut, plusieurs autres mesures auxiliaires majeures furent également prises. L’une d’elles consistait à étendre l’influence politique de Médine. Cette extension de l’influence fut réalisée en grande partie au moyen de traités et de relations d’alliance. Le fait que le Messager, paix et bénédictions sur lui, ait étendu la sphère d’influence du gouvernement par des traités et des accords, et qu’il ait accordé à cette question une attention exceptionnelle, montre clairement qu’il cherchait, autant que possible, à éviter les guerres et les conflits et à instaurer partout un climat de paix et de sécurité, afin que l’œuvre de prédication puisse être menée efficacement dans un tel environnement pacifique et que la tension militaire ne lui fasse pas obstacle. Là où l’action militaire était devenue inévitable pour préserver l’islam, l’État islamique et la paix, il ne connaissait certes aucune hésitation. Mais s’il était possible d’éviter la guerre et les conflits, et si la gestion politique de l’État, sa stabilité et un environnement sans entraves pour appeler à l’islam pouvaient être assurés par la paix et l’entente, il n’abandonnait jamais la voie des traités et des accords. L’État islamique lui-même ne fut pas fondé par la force de l’épée, mais grâce à un pacte constitutionnel. Ensuite, pour défendre l’État et étendre son influence, il recourut si largement aux relations d’alliance que, comparativement, la part des mesures militaires fut tout à fait minime.

Établir des relations fondées sur des accords et des alliances n’est pas une tâche facile. Cela exige une habileté politique particulièrement grande lorsque des divergences religieuses et une hostilité politique existent, que des forces opposées interviennent entre les parties et que l’affaire concerne, de manière générale, des tribus et des individus qui ne se connaissent absolument pas auparavant. Il faut remplir de nombreuses conditions indispensables : connaître la situation, la mentalité et la force des interlocuteurs ; comprendre l’équilibre des forces qui prévaut, à un moment donné, entre les différentes composantes de la société ; observer l’influence et le prestige des groupes adverses ; identifier les conditions acceptables pour chacune des parties ; et rendre les discussions psychologiquement efficaces, entre autres exigences. En vérité, nulle part on ne trouve d’exemple comparable à la clairvoyance politique, à l’habileté de chef et aux qualités diplomatiques dont le Messager d’Allah (s.a.w.) a fait preuve dans ce domaine. Il n’en existe pas d’exemple, parce que, tout en établissant des relations d’une portée aussi vaste, le Messager d’Allah (s.a.w.) n’a permis que l’idéal islamique, ses propres principes moraux ou sa dignité politique soient lésés ne serait-ce que d’un iota. Autrement, la mort tragique de la morale, si fréquente dans le domaine diplomatique, a fait du mot « diplomatie » un terme mal famé. La politique elle-même est aujourd’hui devenue une activité indésirable. On dit que la politique n’a pas de caractère et ne connaît aucune limite ultime. Elle serait semblable à un char qui, partout où il passe, avance en piétinant toutes les valeurs humaines. Mais le Messager d’Allah (s.a.w.) a complètement transformé le sens de la diplomatie et de la politique. Il n’a pas seulement libéré et purifié ces deux activités de toute bassesse ; il y a aussi insufflé la force vitale de la sincérité et de l’adoration. Aujourd’hui, lorsqu’on lit dans les livres comment mener une action politique et diplomatique selon les principes islamiques, remporter d’extraordinaires succès et, par ce moyen, unir les tribus dispersées et les rassembler autour de soi, cela paraît facile. Mais celui qui accomplissait réellement ces tâches dans le désert d’Arabie savait, lui seul, combien elles étaient difficiles.

Dans ce processus d’alliance fondée sur des accords, il ne s’agissait pas seulement de faciliter la propagation plus large de l’islam en permettant aux prédicateurs musulmans de se déplacer, de fréquenter librement la population et aux habitants des tribus alliées d’établir sans entrave des contacts directs avec Médine ; ce processus contribua également à étendre l’influence du mouvement islamique en faisant gagner à la clairvoyance politique et à la prévoyance de la direction islamique la confiance du peuple. Aussi dévouée et attachée que soit la population aux hommes pieux issus de conceptions religieuses et spirituelles limitées, aussi grande que soit sa confiance en leur sainteté, elle ne leur confie jamais les clés de la direction et de l’autorité de la vie collective. La direction et l’autorité de la vie collective ont toujours été confiées à ceux que le peuple considère comme possédant les aptitudes et les compétences nécessaires pour assumer des responsabilités collectives. Il arrive souvent que le peuple couvre un groupe d’éloges en disant : « Ce sont vraiment de bonnes personnes, ils accomplissent beaucoup de bonnes œuvres, ils servent la population », et ainsi de suite. Mais par ces éloges, il veut faire comprendre que ces braves gens sont tout à fait incapables de gérer les affaires du monde. En entendant les louanges du public, les gens de cette catégorie se persuadent souvent à tort que l’opinion publique leur est très favorable. Si l’organisation musulmane de cette époque avait formé des personnes dont le caractère humain était certes très pieux et scrupuleux sur le plan religieux, mais qui étaient incapables de faire preuve de la moindre compétence face aux problèmes politiques et sociaux du monde, la réaction du peuple aurait été la suivante : « Ce sont de bonnes personnes, elles tiennent de bons propos et se comportent bien avec les gens. » Mais le peuple n’aurait jamais pu espérer qu’elles établissent un nouvel ordre, qu’elles soient capables de gouverner l’État et de diriger la société. Le mouvement islamique n’était pas venu former des hommes pieux, attachés à Allah, qui, en tant qu’individus, seraient seulement dévoués à Allah, bons et simples, mais dépourvus de l’habileté politique nécessaire pour exercer l’autorité dans la vie collective ; des hommes que le peuple ne reconnaîtrait pas comme capables d’offrir une direction différente et meilleure, et grâce auxquels il ne pourrait espérer bâtir un avenir plus radieux. Plus les dirigeants et les militants musulmans formés par le mouvement islamique étaient attachés à Allah et craignaient Allah, plus ils possédaient également de clairvoyance et de compétence politiques. Ils ont laissé la marque de leur valeur dans leurs propres actions. Ainsi, les peuples de l’époque furent progressivement influencés par les qualités de leadership du Messager d’Allah (s.a.w.) et des forces musulmanes qui œuvraient sous sa direction ; Médine devint le centre de leurs espérances et, de ce fait, leurs cœurs s’ouvrirent toujours davantage à l’islam. En somme, l’appel à la religion et l’expansion de l’influence politique étaient deux tâches interdépendantes, et c’est leur force vitale combinée qui propulsa le mouvement islamique vers une progression irrésistible. Gardons à l’esprit cette vérité fondamentale et examinons les relations fondées sur des accords, d’une vaste portée, établies par le Messager d’Allah (s.a.w.). Il les établit à une rapidité remarquable, alors même que les moyens de communication étaient extrêmement précaires.

1. L’accord d’al-‘Aqaba

En ce qui concerne les relations fondées sur des pactes, il faut mentionner en premier lieu le pacte d’al-‘Aqaba. Ce pacte constituait à la fois un engagement religieux et une promesse politique. Lors de la première rencontre d’al-‘Aqaba, un groupe de jeunes gens enthousiastes de Médine reconnut, en prêtant serment d’allégeance au Messager (s.a.s.), sa foi en sa mission prophétique. Lors de la seconde rencontre, fut également incluse la promesse de se soumettre à la direction politique du Messager (s.a.s.). Sur la route de La Mecque à Mina, de hauts remparts parallèles aux montagnes s’élèvent des deux côtés du chemin. À une furlong de Mina, on aperçoit, sur la montagne de gauche, une petite vallée en demi-cercle. C’est cet endroit protégé où le pacte d’al-‘Aqaba fut conclu, dans le silence et l’obscurité de la nuit. En raison de la présence des Juifs à Médine, les Ansar connaissaient assez bien la religion révélée et la succession des prophéties. Ils connaissaient les prophéties relatives au dernier Prophète promis. Ils se souvenaient également que les Juifs les menaçaient parfois en disant : « Lorsque ce dernier Prophète promis viendra, nous nous joindrons à lui et nous vous vaincrons. » Ainsi, d’une part, le désir de la guidance divine s’était éveillé chez les Ansar ; d’autre part, ce sentiment avait également pris naissance inconsciemment en eux : lorsque ce Prophète promis viendrait, ce serait nous qui croirions les premiers en lui. Par ailleurs, épuisés par la longue série de conflits et d’affrontements entre les Aws et les Khazraj, ils attendaient une occasion de paix et de sécurité. Mais le problème était que, du fait de leur ancienne rivalité, les deux tribus n’étaient pas prêtes à accepter la direction l’une de l’autre. Une troisième force leur était indispensable. Pour toutes ces raisons, dès que les habitants intelligents et pacifiques de Médine firent directement la connaissance du Messager (s.a.s.) et eurent l’occasion d’entendre son appel, leur cœur s’enthousiasma et s’embrasa aussitôt du désir d’y répondre. Les nouvelles concernant la prophétie leur étaient déjà parvenues. Au terme de discussions directes, ils parvinrent à une décision définitive. La beauté du visage et l’influence de la personnalité du Messager (s.a.s.), s’ajoutant à son discours d’appel, donnèrent sa forme définitive à cette révolution intérieure. Ce fut un moment historique : quelques Ansar (lors du premier serment d’allégeance) étaient partis de Médine dans le but d’établir des relations d’amitié avec les Quraysh. Si cet objectif avait été atteint, l’histoire du mouvement islamique aurait été entièrement différente. Mais, au dernier moment, ils changèrent d’avis. Écartant de leur esprit l’idée des Quraysh, ils décidèrent d’établir un contact avec ce soleil levant de La Mecque qui, depuis l’orient de l’histoire, projetait de nouveaux rayons de lumière et illuminait l’horizon.

Lors du premier serment d’allégeance, le Messager (s.a.s.) leur fit prendre des engagements concernant plusieurs questions doctrinales et morales. Ils s’engagèrent à n’associer personne à Allah, à ne pas voler, à ne pas commettre la fornication, à ne pas tuer leurs enfants, à ne porter aucune calomnie contre quiconque et à ne pas désobéir aux ordres du Messager (s.a.s.) en matière de bonnes actions.

Lors du deuxième serment d’allégeance, les Ansar ajoutèrent les engagements suivants : « Nous écouterons et obéirons en toute circonstance aux ordres du Messager (s.a.s.), que la situation soit favorable ou pleine de dangers, que l’ordre nous plaise ou nous déplaise, ou qu’il soit contraire à notre opinion. Nous n’entrerons pas en conflit avec notre chef et nous ne craindrons pas les reproches de ceux qui blâment. »

Par cet engagement concis, une relation politique fut établie entre Muhammad (s.a.s.) et les Ansar, et ce groupe devint ouvertement un parti politique. Ils adoptèrent la direction du Messager (s.a.s.) comme devant être entièrement suivie et imitée. Ils promirent également de ne prendre aucune mesure visant à entrer en conflit avec les dirigeants ou à leur ravir leur rang. Le principe de la consultation fut établi ainsi : dans chaque affaire, on présenterait ce qui est juste et équitable. Concernant la lutte pour établir la religion d’Allah, ils s’engagèrent à mettre en œuvre toutes les responsabilités et tous les devoirs qui leur seraient imposés, même au mépris des critiques du monde entier. C’était un engagement tel que, dès lors, quel que soit le territoire qui passerait sous l’autorité de ce groupe, si aucune autre autorité politique n’y exerçait son pouvoir et si la direction et l’autorité y étaient entièrement centralisées entre ses mains, ce groupe se transformerait immédiatement en un État.

Il fut également convenu qu’après l’émigration du Messager (s.a.s.) à Médine, les Ansar signataires du pacte le protégeraient exactement comme ils protégeaient leurs propres épouses et enfants. En d’autres termes, un pacte d’unité défensive entre le Messager (s.a.s.) et le groupe islamique de Médine fut également conclu. De ce point de vue, la valeur politique du pacte d’al-‘Aqaba s’accrut encore et il prit un caractère « révolutionnaire ».

Ensuite, sur l’ordre du Messager (s.a.s.), douze représentants, ou naqîb, furent désignés au nom de l’organisation islamique des Ansar de Médine ; ils seraient responsables devant le Messager (s.a.s.). Outre la diffusion et l’expansion de l’appel islamique, des responsabilités politiques leur furent également confiées. Selon le récit d’Abdullah ibn Abou Bakr, le Messager (s.a.s.) dit à ces naqîb : « Vous serez responsables de votre peuple de la même manière que les compagnons hawâriyyûn de Jésus étaient responsables devant lui. Quant à moi, je suis responsable de mon peuple, c’est-à-dire des habitants de La Mecque. » (Sîrat Ibn Hichâm, vol. 2, p. 36-57 ; Ahde Nabawîke Maïdânhâye Jang, Dr Hamidullah Siddiqui, p. 7-10.)

Après la désignation des naqîb, la structure administrative qui se forma à Médine n’était pas seulement religieuse : elle était également devenue politique et révolutionnaire. Une telle infrastructure exigeait spontanément et naturellement qu’elle se transforme en État le plus rapidement possible, voire dès la première occasion. C’est effectivement ce qui se produisit : quelques mois seulement après l’émigration du Messager (s.a.s.), les fondations de l’État islamique furent posées.

Il en ressort que le mouvement islamique, après avoir achevé l’époque de l’appel initial, entra dans l’époque étatique par le moyen d’un pacte, et non par l’emploi de la force militaire.

2. Le pacte constitutionnel

Dans l’histoire du mouvement islamique dirigé par le Messager d’Allah (sallallahu alayhi wa sallam), le deuxième pacte par son importance fut celui qui jeta les fondements de l’État islamique de Médine. Il est probable qu’aucun État dans toute l’histoire du monde n’ait été établi sans recourir, à un degré ou à un autre, à la force ; l’établissement d’un État idéologique est à plus forte raison encore plus difficile. En effet, ses principes fondamentaux suscitent une agitation exceptionnelle dans tout l’environnement, et lorsqu’il faut l’établir dans un milieu inconnu avec la coopération de personnes diverses, l’apparition d’une situation extrêmement conflictuelle devient inévitable. Ce pacte constitutionnel de Médine offre un exemple sans équivalent de la sagesse politique, de la clairvoyance et des qualités de dirigeant du Messager d’Allah (sallallahu alayhi wa sallam). Parmi les parties à ce pacte figuraient les Émigrés, les deux principales tribus des Ansar, Aws et Khazraj, ainsi que les musulmans, les polythéistes et les juifs, et les tribus juives déchirées par des conflits et des affrontements réciproques.

En réalité, le Messager d’Allah (sallallahu alayhi wa sallam) connaissait Médine depuis son enfance, puisqu’il s’agissait du pays de ses oncles maternels. Il s’y était rendu et y avait séjourné durant son enfance. Puis, en tant qu’appelant à l’islam, après que des contacts avec Médine eurent été établis au cours des deux ou trois dernières années de sa vie à La Mecque, il avait étudié, d’un point de vue politique, la situation particulière de cette ville. Après son émigration à Médine, il avait également comblé ce qui lui manquait encore pour connaître directement les informations les plus récentes sur les relations entre ses habitants et sur les autres questions les concernant. La population totale de Médine était alors d’environ cinq mille personnes, dont près de la moitié étaient juives. Parmi ces habitants, les musulmans, Ansar et Émigrés compris, n’étaient pas plus de cinq cents. C’est avec cette minorité active, constamment vigilante, consciente et solidement organisée que le Messager d’Allah (sallallahu alayhi wa sallam) plaça les cinq mille habitants sous son autorité. Les deux principales tribus des Ansar étaient divisées en douze clans et étaient engagées dans un long conflit historique. Les habitants ordinaires étaient eux aussi accablés par les conflits et les affrontements. En effet, les populations arabe et juive étaient toutes deux divisées en deux camps, et un différend quelconque opposait constamment les deux parties. Ainsi, toutes les communautés étaient exaspérées par les guerres, les querelles et les disputes, et aspiraient ardemment à la paix. La nécessité d’une direction constructive capable d’étancher cette soif universelle de paix se faisait de plus en plus pressante. Peu auparavant, on avait commencé à préparer le couronnement d’Abdullah ibn Ubayy afin de combler le vide de pouvoir. Mais, dès qu’ils entendirent parler du Messager d’Allah (sallallahu alayhi wa sallam) et de son appel, l’attention des Ansar se porta soudainement dans cette direction.

La situation des juifs était également devenue telle que leurs deux grands groupes étaient intérieurement divisés en dix sous-tribus rivales.

Ces juifs, éloignés de la terre de leurs ancêtres, étaient accablés par la crainte de voir leur existence anéantie. Puis, lorsque le Messager d’Allah (sallallahu alayhi wa sallam) s’associa soudainement aux Ansar et que leurs anciennes relations d’alliance avec les juifs commencèrent à se rompre, les juifs eurent le sentiment que le sol se dérobait sous leurs pieds. Dans cette situation, le Messager d’Allah (sallallahu alayhi wa sallam), sous l’inspiration de la révélation d’Allah, fit tout son possible pour gagner le cœur des juifs et attirer leurs sentiments les plus nobles. Grâce à ces efforts, les conditions devinrent favorables à l’établissement d’un consensus politique. Le fait de connaître les habitants de Médine de toutes les classes, d’être informé de leurs intérêts, de leurs problèmes et de leur psychologie, et de parvenir à les conduire tous vers un même objectif en si peu de temps constitue un exploit politique si immense qu’il nous laisse désemparés dès que nous essayons d’en mesurer la portée. Le groupe musulman possédait déjà, sous la direction de Muhammad (sallallahu alayhi wa sallam), une organisation extrêmement solide et indestructible sur les plans de la croyance et de la moralité. De plus, la bay‘a d’Aqaba l’avait transformé en un groupe révolutionnaire sur le plan politique. Comme il s’agissait en outre d’un groupe idéaliste, il possédait naturellement la capacité de se développer et d’évoluer ; c’est pourquoi il acquit facilement la plus haute importance à Médine. Les tribus des Ansar ne possédaient ni idéologie de rechange ni direction. En effet, la plupart de leurs chefs avaient déjà rejoint le mouvement islamique. Les polythéistes et les juifs présents dans ces tribus n’étaient certes pas très peu nombreux, mais ils ne se livraient à aucune activité d’opposition. Ils demeuraient silencieux et suivaient les musulmans influents. Une ou deux tribus arabes ou juives ne représentaient pas une force particulièrement importante face aux musulmans. Cette configuration de la population de Médine correspondait parfaitement au plan d’action du Messager d’Allah (sallallahu alayhi wa sallam). Il résolut donc les problèmes initiaux et édifia en quelques mois l’infrastructure politique. Selon l’étude des orientalistes européens, le pacte en question comportait cinquante-trois articles. Les documents historiques ont fait apparaître une divergence sur un point concernant ce pacte. Certains affirment qu’il fut entièrement consigné durant la première année de l’Hégire. Selon d’autres, une partie fut consignée cette année-là et l’autre après la bataille de Badr. Autrement dit, selon les historiens occidentaux, il se composait de deux parties distinctes : les articles 1 à 23 et les articles 24 à 47. Si nous retenons cette seconde opinion, nous y voyons également une preuve de la sagesse et de la clairvoyance politiques du Messager d’Allah (sallallahu alayhi wa sallam). Il forma d’abord l’infrastructure politique avec les Émigrés et l’ensemble des Ansar, y compris les non-musulmans. Ensuite, les tribus juives ont peut-être ressenti leur isolement, leur faiblesse et leur vulnérabilité. Mais, politiquement, elles s’étaient retrouvées dans une situation où elles n’étaient ni chez elles ni ailleurs. Puis, lorsqu’elles virent les musulmans revenir victorieux du champ de Badr, ce qu’elles n’avaient jamais imaginé, elles pensèrent peut-être qu’il leur fallait encore, avant qu’il ne soit trop tard, prendre une place convenable dans l’infrastructure de Médine.

À propos de ce pacte constitutionnel, le Dr Hamidullah Siddiqi a déclaré qu’il n’en existait aucun équivalent dans l’histoire. Il fut rédigé avec une très grande compétence politique et dans un langage documentaire extrêmement prudent. Par ce document, le Messager d’Allah (sallallahu alayhi wa sallam) obtint de toutes les classes et de toutes les communautés la reconnaissance des valeurs idéologiques et politiques qu’il souhaitait établir. Il semble pertinent d’examiner ici les principales déclarations de ce document, afin de déterminer correctement sa valeur et son importance politiques.

Ce document commence par « Bismillahir-Rahmanir-Rahim ». Son titre est le suivant : « Le présent document écrit est émis par le prophète Muhammad, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui. »

Ainsi, dès son introduction, les fondements de l’idéologie politique fondamentale de l’islam furent établis. Dans l’infrastructure politique constituée sur la base de ce document, les musulmans furent placés comme élément central. Il y est dit dès le début :

« Les Quraychites et les habitants de Yathrib sont croyants et musulmans, ainsi que ceux qui les suivent, ceux qui se joignent à eux et ceux qui participent au jihad à leurs côtés (afin de déterminer les relations entre eux tous). »

Les croyants venus de La Mecque et ceux de Médine y sont mentionnés comme les éléments centraux de l’État. Les autres obtiendront la citoyenneté en tant que leurs adeptes. En faisant des tribus juives des parties prenantes du pacte et en employant l’expression « avec les croyants », elles ont été politiquement incluses dans une même oumma (articles 25 à 35).

Il y est également dit que « les croyants sont frères les uns des autres » (article 15). Tous les musulmans sont déclarés parties égales en temps de guerre comme en temps de paix (article 17). Il est strictement ordonné aux musulmans de rester unis dans l’application du qisas (mise à mort du meurtrier) et de ne jamais accorder refuge à un meurtrier. Toutefois, nul ne doit commettre d’excès, et celui qui en commet doit faire l’objet de représailles (articles 19, 21 et 32). Aucun croyant ne peut tuer un croyant en représailles de la mort d’un mécréant. Aucun croyant ne peut non plus aider un mécréant contre un croyant (article 14). Même le musulman le plus humble peut accorder sa protection à n’importe quelle personne, et tous doivent assumer cette responsabilité confiée par Allah (article 15). Lorsqu’un différend survient, il faut en demander le règlement à Allah et à Muhammad, le Messager d’Allah (s.a.s.) (article 23). Les croyants pieux ont le devoir de rester unis pour s’opposer à toute dépravation, tout crime et toute oppression (article 13). Dans la partie initiale, afin de raviver l’inspiration idéologique de la Constitution, il est répété que telles et telles tribus musulmanes doivent observer l’équité et la justice en matière de rançon et autres questions. Elles doivent le faire « dans le sens généralement admis parmi les musulmans » (articles 3 à 12). L’importante expression islamique « fî sabîlillâh » a été incluse dans cette Constitution (article 19). De même, les trois termes « oppression », « péché » et « bonne action » y ont été inclus (article 36). La Constitution précise également que les croyants pieux et tempérants sont sur la voie la plus droite (article 20). L’affirmation selon laquelle « la victime de l’oppression a droit à être secourue » énonce un principe islamique authentique, qui est aussi un principe humain universel. L’adhésion de toutes les parties à ce principe a été obtenue, et il est également dit qu’Allah soutiendra quiconque observera les dispositions de cette Constitution avec la plus grande sincérité et la plus grande loyauté (articles 42, 46 et 47).

Voyez aussi avec quelle clarté les questions politiques ont été réglées dans ce document. Le territoire résidentiel des signataires du document, c’est-à-dire la zone centrale d’environ cent miles carrés comprenant la ville de Médine (la description géographique de Médine a déjà été donnée), est mentionné comme le territoire initial de l’État islamique et déclaré également zone sacrée (article 39). Il est annoncé d’emblée que ceux qui, au sein de la communauté juive, se rallieront à nous bénéficieront de l’aide et de l’égalité des droits, avec tous les droits civiques. La disposition qui l’énonce reflète une grande sagesse et une grande clairvoyance politiques. Elle encourage à la fois l’adhésion à l’islam et apporte une solution à toute crise politique éventuelle (article 16). Tous les signataires de ce pacte sont déclarés constituer une unité politique : *********** (article 1). La plus grande manifestation de sagesse et de clairvoyance politiques se trouve dans son article 23, qui réserve à Allah et à Son Messager Muhammad (s.a.s.) le droit de régler tout différend ; de même, tout conflit, toute querelle ou tout meurtre doit être porté devant Allah et Son Messager Muhammad (s.a.s.) (article 42). Nul ne peut être empêché d’exercer des représailles pour une blessure ou un meurtre (article 36). La responsabilité de l’oppression commise par l’oppresseur et du crime commis par le meurtrier incombe uniquement au coupable lui-même ou à sa famille (auparavant, la tribu et le clan du coupable en étaient également responsables), et à nul autre (articles 25 et 26). Chaque tribu est considérée comme l’unité élémentaire de l’infrastructure politique, et c’est sur cette base que le gouvernement central a été établi.

En matière de politique de défense, il est établi qu’en cas d’attaque contre Yathrib, l’entraide sera obligatoire entre les parties signataires (article 44). Si quelqu’un entre en guerre contre l’une des parties signataires du pacte, tous les signataires ont le devoir de soutenir sincèrement cette partie contre lui (article 37). Par une disposition, ce document confie également l’autorité de la défense au Messager (s.a.s.). Il y est stipulé que nul ne doit entreprendre d’opération militaire sans l’autorisation du Messager (s.a.s.) (article 36). Les autres parties ne seront aucunement responsables des combats religieux propres à l’une des parties (article 45). Si les parties prenantes sont appelées à conclure une trêve, elles concluront elles aussi la trêve avec tous (article 45). Afin d’écarter définitivement toute possibilité d’alliance avec les Quraychites, il a également été fait accepter à tous qu’aucun citoyen non musulman de Médine, polythéiste, n’accordera de protection aux personnes ni aux biens des Quraychites et qu’il ne fera obstacle à aucun croyant sur cette question (article 20). Les Quraychites et ceux qui leur accordent refuge ne bénéficieront d’aucune protection (article 43). En ce qui concerne les dépenses militaires, le Messager (s.a.s.) ajouta avec une grande sagesse la disposition selon laquelle chaque partie prendrait elle-même en charge les dépenses de sa propre guerre (articles 37 à 44). Car il savait que les Juifs seraient réticents à fournir leur contribution et que, si un fonds commun était placé entre leurs mains, ils le détourneraient.

Dans le domaine économique, d’une part, la responsabilité du paiement du prix du sang pour un meurtre et de la rançon des prisonniers de guerre est confiée, conformément à la coutume arabe, à la tribu de la personne concernée. De même, la charge de la dette d’une personne devenue incapable de la rembourser est rendue collective.

En matière de liberté religieuse, il est stipulé que les musulmans auront leur religion et les Juifs la leur (article 25). En réalité, la nation musulmane constituait une seule unité sous les aspects religieux et politique, et une double responsabilité lui était confiée. Mais, dans les relations purement politiques, la liberté de suivre leur propre religion est accordée à toutes les parties associées. (Sîrat Ibn Hichâm, tome 2, p. 119-123 ; Ahde Nabawî ka Nezâme Hukûmrânî, Dr Hamidullah Siddiqui, p. 76-111.)

Examinez maintenant les dispositions mentionnées, article par article, comme un résumé du document, et réfléchissez à la manière dont le Messager (s.a.s.), avec tant d’habileté et de clairvoyance, a établi son idéal comme fondement de la Constitution de l’État islamique multinational de Médine, tout en affirmant son autorité et sa direction dans les domaines militaire et judiciaire. Il fixa comme responsabilité collective de tous de faire face aux Quraychites et amena chacun à l’accepter. De plus, il neutralisa d’avance un grand nombre de menaces potentielles. Il convient de noter que ce pacte avait valeur de document constitutionnel. Aucun de ses signataires n’avait le droit de s’en retirer ou de le violer à sa guise. Un tel acte entraînait la perte de ses droits civiques, acquis précisément grâce à ce pacte à l’intérieur des frontières de l’État islamique. C’est pourquoi les tribus juives qui, par la suite, violèrent totalement ce pacte subirent exactement le sort réservé aux rebelles et aux traîtres.

À ce propos, il est nécessaire de comprendre ici la portée de l’obligation de la Hijra à la lumière de ce document. L’un des objectifs de l’obligation de la Hijra était de renforcer davantage la communauté musulmane sur laquelle reposait l’État islamique de Médine. Il est vrai que, si des musulmans étaient restés dispersés çà et là, à raison d’une ou deux personnes par endroit, dans le système tribal de l’Arabie, leur sort aurait pu être tel qu’après quelques résistances et affrontements, ils finissent un jour par se fondre dans l’ordre social de la Jâhiliyya ou périssent sous le poids de l’oppression et des persécutions. Pour cette raison également, il était indispensable de rassembler chaque musulman et de les organiser en un ensemble uni. Mais, parallèlement, pour assurer la stabilité de l’État islamique de Médine, il était également nécessaire que tous les musulmans isolés, venant de toutes les régions, se réunissent à Médine. Plus tard, lorsque plus aucun de ces deux besoins ne subsista, il fut proclamé : « Après la victoire complète, la Hijra n’est plus nécessaire. » Autrement dit, lorsque toute la péninsule Arabique devint le « pays de l’islam » (Dâr al-Islâm), passa sous l’autorité de Médine et qu’il ne subsista plus, dans aucune région, de siège ni d’obstacle pour ceux qui embrassaient l’islam, l’obligation d’émigrer vers Médine fut abrogée.

Sur la base de ce pacte, l’État islamique de Médine fut établi, de même que la direction de Muhammad ﷺ. Pour la première fois, les musulmans eurent la possibilité de prêcher librement l’islam dans une région de cent miles carrés peuplée de cinq mille habitants. Le pouvoir politique de l’islam y favorisait également de lui-même l’activité de prédication. En outre, la présence du gouvernement islamique facilita pour les musulmans la diffusion de la prédication dans les environs de Médine.

3. Les pactes avec les différentes tribus

Parallèlement à ses efforts pour faire de Médine une entité politique et établir les fondements de l’État islamique, le Messager ﷺ s’employa à unir également les tribus environnantes. À deux ou trois reprises, il envoya des délégations composées de Compagnons honorables. Au douzième mois après la Hijra, c’est-à-dire au mois de Safar, le Messager ﷺ se rendit personnellement à Waddân (un lieu situé sur la route de Médine à La Mecque). Il y conclut un pacte avec la tribu des Banû Hamza, ou Banû Damra. ‘Amr ibn Fahshî al-Damrî signa le pacte au nom de cette tribu. (Ibn Hishâm, tome II, p. 4-223 ; Zâd al-Ma‘âd, tome I, p. 334 ; Rahmat li-l-‘Âlamîn, tome I, p. 138).

Auparavant, un groupe d’Émigrés s’était rendu jusqu’au lieu voisin de ‘Îs, créant ainsi un climat favorable à l’établissement de relations d’alliance. (Rasûl-e Akram ﷺ kî Siyâsî Zindagî, Dr Hamîdullah Siddîqî, p. 359.) Puis, au mois de Rabî‘ al-Awwal de la deuxième année de la Hijra (le treizième mois après la Hijra), le Messager ﷺ se rendit de nouveau dans la région de Bu‘âth (l’une des montagnes de Juhayna, dans la région de Yanbu‘). Des discussions fructueuses eurent également lieu avec ses habitants et des relations d’alliance furent établies. (Rahmat li-l-‘Âlamîn, tome I, p. 139 ; Zâd al-Ma‘âd, p. [même référence].) Ensuite, au mois de Jumâdâ al-Thâniya, il se rendit à Dhû al-‘Ushayra (dans la région de Yanbu‘). De longues discussions se poursuivirent avec les Banû Mudlij et leurs alliés, les Banû Damra, et un pacte fut également conclu avec eux. (Ibn Hishâm, tome II, p. 239 ; Rahmat li-l-‘Âlamîn, tome I, p. 139.)

Selon certains historiens anciens, grâce à ces pactes, ces tribus et ces régions étaient en réalité devenues une partie de la structure étatique de Médine. La preuve en est que certaines dispositions et certains termes de ces pactes ressemblent à ceux du pacte constitutionnel (c’est-à-dire médinois). Même si l’on n’adhère pas à cette opinion concernant les tout premiers temps de la Sîra, il ne fait toutefois aucun doute que, par la suite, la tribu de Juhayna fut l’une des premières à embrasser l’islam. Une grande délégation de mille hommes vint à Médine rencontrer le Messager ﷺ et lui promit son soutien. Ils participèrent également à différentes batailles. Les archives des relations de l’État islamique avec les diverses branches de cette tribu en témoignent. Ainsi, le Messager ﷺ accorda par écrit aux Banû Jarmuz (une branche de Juhayna) une garantie de paix et de sécurité. Il attribua également de façon permanente tout leur territoire aux Banû Shamâkh, ou Shâkh, une autre branche de Juhayna, comme fief. De même, il accorda un fief à ‘Awsaja ibn Harmal al-Juhanî près de son lieu de résidence, Dhû al-Mirrar. Lorsque, en raison du pacte de Hudaybiyya, Abû Basîr et ses compagnons ne purent plus se rendre à Médine, ils émigrèrent de La Mecque et vinrent s’installer dans cette région côtière. Il n’est pas étonnant que des chefs tels que ‘Awjasar les aient aidés et qu’avec le soutien des habitants locaux, ils aient résisté aux caravanes qurayshites. (Siyâsî Zindagî, Dr Hamîdullah Siddîqî.)

Les relations progressèrent encore et, grâce aux contacts réciproques, l’activité de prédication se poursuivit. Il en résulta que les tribus devinrent dans leur ensemble les porte-étendards du mouvement islamique. Nous connaissons le récit de la conversion à l’islam de ‘Uqba al-Juhanî. Vers la fin de la vie du Messager ﷺ, un nouveau traité de paix fut conclu avec les Banû Jarmuz, les Banû al-Harqa et ‘Amr ibn Ma‘bad. Comme pour les autres tribus musulmanes, il y fut stipulé qu’ils devaient accomplir correctement la prière et s’acquitter de la zakât, verser comme il se devait le cinquième du butin, rompre leurs relations avec les opposants à l’islam et renoncer à l’intérêt des dettes. Une mosquée portant le nom de la tribu de Juhayna avait également été construite à Médine dès l’époque de la Prophétie. Cela montre qu’un grand nombre de membres de la tribu de Juhayna étaient devenus musulmans et étaient venus à Médine.

Les Banû Ghifâr comptaient parmi les tribus dont un grand nombre de membres avaient embrassé l’islam très tôt. Cette tribu fut influencée par l’un de ses membres, le jeune homme exemplaire Abû Dharr al-Ghifârî. Vers l’époque de la bataille de Badr, ils signèrent un pacte avec le Messager ﷺ. L’essentiel de ce pacte était le suivant : « Ils sont musulmans et leurs obligations et responsabilités sont les mêmes que celles des musulmans. » Bien qu’une partie de ce pacte ait pris en considération les membres non musulmans de cette tribu, je pense que celle-ci était en réalité devenue une partie de l’infrastructure sociale de Médine. Il n’y a donc aucune raison de ne pas considérer son territoire comme relevant de l’autorité de Médine.

Une branche des Banû Damra était celle des Banû Ghifâr, et une autre celle des Banû ʿAbd ibn ʿAdî. Cette dernière tribu vivait à l’intérieur des limites du Haram al-Sharîf. Bien qu’elle ait été contrainte de maintenir des relations d’entente avec les Quraysh, cette branche établit des relations d’alliance avec le gouvernement musulman. À l’exception d’un seul point, elle conclut une alliance avec le Messager (s.a.s.) sur tous les autres sujets. Le point exclu était de combattre les Quraysh.

La tribu des Banû Ashjaʿ était une branche des Banû Ghatafân. Elle aussi vivait dans les régions proches de la grande route commerciale. Lorsque le commerce des Quraysh s’arrêta complètement en raison du blocus de cette route, leur économie en souffrit. En effet, ces tribus gagnaient leur subsistance en servant les caravanes commerciales. Contraints par la crise économique, leurs délégués vinrent à Médine. Ensuite, avant la bataille du Fossé, ils embrassèrent l’islam et signèrent un traité. Naʿîm ibn Masʿûd signa le traité en leur nom. Naʿîm ibn Masʿûd ne rejoignit le mouvement islamique qu’au moment de la bataille du Fossé. C’est pourquoi toute la tribu n’embrassa pas l’islam au moment de la signature du traité. Toutefois, on peut comprendre la nature de ses fondements à partir d’une seule phrase. La voici :

*********** « Une relation étendue, fondée sur l’aide et la bienveillance, fut établie. » Une branche de cette tribu, les Banû ʿÂmir, obtint du Messager (s.a.s.) une licence lui accordant l’exclusivité de l’assistance aux caravanes lors de leurs haltes. Un fief fut également accordé, avant la bataille du Fossé, à l’un des chefs de la tribu des Banû ʿÂmir.

Mentionnons maintenant les alliances qui furent établies après la bataille du Fossé. La tribu des Khuzâʿa descendait de Qahtân du Yémen et comptait de nombreuses branches. Elle vivait dispersée aux environs de La Mecque. À l’exception des Banû al-Mustaliq, la plupart des branches de cette tribu entretenaient de bonnes relations avec les musulmans. L’une des raisons principales en était que ʿAbd al-Muttalib entretenait avec eux des relations amicales. Profitant du traité de Hudaybiyya, cette tribu abandonna ouvertement les Quraysh et conclut une alliance avec le gouvernement islamique de Médine. Grâce à cette alliance, d’une part, elle informa le Messager (s.a.s.) des préparatifs des Quraysh en vue de la bataille des Ahzâb, c’est-à-dire de la bataille du Fossé. D’autre part, avant la conquête de La Mecque, le Messager (s.a.s.) leur adressa une lettre pour les rassurer en leur affirmant qu’aucun malheur ne les atteindrait. Il les informa également que les Banû Kilâb et les Banû Hawâzin avaient embrassé l’islam. Mais avant que le moment ne soit venu, ces deux tribus furent victimes de l’oppression et des persécutions des Banû Bakr, et cette oppression devint la cause de la conquête de La Mecque.

Les Banû Aslam constituaient une branche de la tribu des Khuzâʿa. Le sauf-conduit délivré par le Messager (s.a.s.) en leur faveur montre qu’ils avaient embrassé l’islam relativement tôt et étaient devenus soumis à l’État islamique. Une partie d’entre eux émigra à Médine et s’y établit. Le Messager (s.a.s.) accorda également un fief à leur chef, al-Husayn ibn Aws. Cela prouve la solidité de leurs relations d’alliance et montre aussi l’intégration à Médine des régions qui lui étaient rattachées.

Les tribus de Judhâm, de Qudâʿa et de ʿAdhra vivaient au nord de Tabûk. Par leurs activités hostiles, elles causèrent de sérieux problèmes au gouvernement islamique. Elles dépouillèrent entièrement l’envoyé de Médine. Des mesures punitives furent ensuite prises contre elles. Par erreur, quelques innocents furent également touchés par ces mesures. Ils vinrent à Médine se plaindre et furent indemnisés. Ainsi, la voie des relations s’ouvrit également. Parmi les lettres du Messager (s.a.s.) qui nous sont parvenues, l’une est adressée à Rifâʿa ibn Zayd al-Judhamî. Elle contient un ultimatum extrêmement sévère. Dans cette lettre adressée à ce chef, toute sa tribu est avertie : soit elle accepte l’appel de l’islam et rejoint le parti d’Allah et de Son Messager, soit, si elle rejette cet appel, elle pourra vivre en sécurité pendant deux mois. La situation évolua finalement de la manière suivante : après le retour du Messager (s.a.s.) de Tabûk, en l’an 9 de l’Hégire, Mâlik ibn ʿÂmir al-Judhamî vint à Médine, rencontra le Messager et obtint un sauf-conduit. Ce document ne mentionne que les conditions applicables aux tribus musulmanes ; autrement dit, ils avaient embrassé l’islam. De même, lors d’une expédition, un chef de la tribu des Qudâʿa, Barîda ibn al-Khasîr, rencontra le Messager (s.a.s.) à l’extérieur de Médine et obtint un sauf-conduit en promettant au Messager que sa tribu embrasserait l’islam.

Au cours de la sixième année de l’Hégire, le Messager (s.a.s.) envoya ʿAbd al-Rahmân ibn ʿAwf auprès de la tribu des Kalb dans une mission d’appel à l’islam. Le résultat fut exactement celui qu’il espérait. Dans le but de manifester sa soumission et de consolider les relations, le chef de cette tribu maria sa propre fille à ʿAbd al-Rahmân ibn ʿAwf. De même, le Messager (s.a.s.) délivra un sauf-conduit au nom de Hâritha ibn Butûn, chef nouvellement converti à l’islam de la tribu des Malb, qui vivait aux environs de Dûmat al-Jandal. Un traité de paix fut également conclu avec le gouverneur de Dûmat al-Jandal, Ukaydir. Il existe toutefois une divergence d’opinions quant à savoir s’il avait embrassé l’islam ou s’il avait conservé son autorité en acceptant de payer la jizya sans embrasser l’islam. Par la suite, il se rebella et fut tué par le noble Khâlid. Plus tard, sa forteresse et ses terres furent placées sous l’autorité du chef kalbî Hâritha ibn Qutûn.

Avant la conversion générale des habitants de Taëf à l’islam, Sarad ibn ʿAbdallah al-Yamânî rejoignit le mouvement islamique. Le Messager (s.a.s.) lui confia le commandement militaire dans cette région. Avec l’autorisation du Messager (s.a.s.), il assiégea la forteresse de Jarash. Ce siège aboutit à la conclusion d’un traité de paix, et Abû Sufyân fut nommé gouverneur de Taëf.

Au cours de la 8e année de l’Hégire, ‘Amr ibn al-‘Âs se rendit auprès de la tribu des Banû Izad, qui résidait à Oman, avec une lettre d’appel à l’islam du Messager (PSL). Deux hommes, ‘Ubayd et Ja‘far, en étaient les chefs. Les Banû Izad embrassèrent l’islam.

Nous examinerons plus loin le cas des tribus qui, durant l’année de l’arrivée massive des délégations, envoyèrent volontairement une délégation pour embrasser l’islam ou, à tout le moins, prêter allégeance au gouvernement de Médine.

En outre, partout où, à la suite d’une expédition militaire, un groupe exprimait le désir de prêter allégeance ou de conclure une trêve, cette possibilité lui était immédiatement accordée. La politique constante de l’État de Médine était que, chaque fois qu’une personne engagée dans la guerre exprimait le désir de conclure une trêve, sa volonté devait être respectée. Après être entrées sur le champ de bataille, plusieurs tribus acceptèrent soit la soumission et la dépendance politiques, soit l’islam. Le cas des Juifs de Khaybar et des régions voisines est particulièrement notable à cet égard. Après leur défaite, lorsqu’ils voulurent rester sur place, on les y autorisa sous certaines conditions.

L’examen de tous ces événements ne laisse d’autre choix que de reconnaître que la politique la plus importante du gouvernement de Médine consistait à éviter les conflits et à établir des relations d’amitié. Un service était chargé de cette mission. Le Messager (PSL) et ses compagnons déployèrent de grands efforts et effectuèrent de nombreux voyages à cette fin. Ces activités constituent une preuve éclatante de l’attitude pacifique de l’État islamique. En outre, bien qu’il connût les exigences et les besoins d’un État fondé sur des principes, le Messager (PSL) fit preuve d’une telle largesse dans l’élaboration de sa politique qu’il accepta même de simples alliances politiques avec les tribus qui n’avaient pas embrassé l’islam. Dans plusieurs cas, il nomma lui-même des dirigeants ou des chefs non musulmans, ou les maintint dans leurs fonctions. L’objectif était également de réduire au niveau le plus bas possible le risque de conflit. Plus tard, à la lumière de nombreuses expériences amères, il fallut toutefois prendre la décision de libérer des opposants les terres qui constituaient au moins le voisinage immédiat du foyer principal du mouvement islamique, afin de préserver cet environnement dans la sainteté et la paix. Autrement, leur trahison aurait fini par provoquer la ruine.

L’examen des relations d’amitié qui viennent d’être décrites montre que, partout où l’islam parvenait, l’État de Médine obtenait spontanément l’allégeance politique. De même, partout où une alliance politique était établie, l’étendard de l’islam ne tardait pas à y être hissé. La raison en est claire. Lorsque les tribus eurent davantage l’occasion de fréquenter les musulmans de Médine, elles furent émerveillées en voyant de leurs propres yeux les caractéristiques remarquables du mode de vie islamique, tandis que les militants du mouvement islamique trouvèrent auprès d’elles un environnement pacifique pour accomplir leur mission d’appel à l’islam. C’est grâce à cette unité de la religion et de la politique qu’il fut possible, en quelques années seulement, de teinter de la couleur de l’islam une superficie de dix à douze cent mille kilomètres carrés.

 

La trêve de Hudaybiyyah

Dans l’histoire du mouvement islamique dirigé par le Messager (PSL), la trêve de Hudaybiyyah est un événement qui inaugura le changement le plus important dans le cours des événements. Grâce à cet événement, le mouvement islamique eut soudain l’occasion de s’étendre jusqu’à l’universalité. Il apporta la preuve de la plus grande clairvoyance et de la plus grande sagacité politiques du Messager (PSL) : il sut si aisément amener à un accord les ennemis en guerre les plus vils et les plus cruels, puis leur lier les mains pour plusieurs années.

Lorsque les Juifs exilés pour rébellion et trahison allèrent établir leurs bastions à Khaybar, Taymâ et Wâdî al-Qurâ, Médine se retrouva confrontée simultanément à deux ennemis. L’alliance entre les Qurayshites et les Juifs avait amené une immense armée d’agression à se tenir devant Médine. Après être sorti sain et sauf de la bataille de la Tranchée, le Messager (PSL) se trouva face à un problème complexe : comment briser l’alliance entre ces deux ennemis ? Dans la situation présente, s’il attaquait en direction de La Mecque, les Juifs de Khaybar et les Banû Ghatafân pourraient lancer une attaque contre Médine. Le Messager (PSL) sut évaluer avec une grande précision que, parmi ces deux ennemis, il était possible de réduire en pièces d’un seul coup le bastion juif de Khaybar. Par la même occasion, il serait facile d’amener les Qurayshites de La Mecque à conclure une trêve. En réalité, la puissance des Qurayshites était devenue creuse de l’intérieur. Aussi fanfaronnassent-ils de l’extérieur, ils n’avaient guère de capacité de résistance. De plus, le Messager (PSL) comptait quelques partisans à La Mecque et dans ses environs. Certaines de ses initiatives avaient encore renforcé ces partisans. Durant les jours de famine, le Messager (PSL) avait envoyé à La Mecque des denrées alimentaires et de l’argent liquide, gagnant ainsi une immense popularité parmi la population pauvre de la ville. C’est pourquoi Abû Sufyân avait dit : « Maintenant, Muhammad (PSL) veut ainsi égarer nos gens. » Le Messager (PSL) avait également pris une autre initiative : il avait épousé Umm Habîba (qu’Allah l’agrée), la fille d’Abû Sufyân, le plus grand chef de La Mecque. Ce mariage produisit des bénéfices politiques extrêmement importants. Quoi qu’il en soit, il fallait maintenant prendre encore une mesure, de quelque manière que ce soit, et le Messager (PSL) déployait tous ses efforts à cette fin.

Par ailleurs, un problème majeur se posait également : les musulmans avaient quitté La Mecque depuis près de six ans. La question ne se limitait pas à l’amour de la patrie ; elle était aussi liée à la Kaaba sacrée, centre de la prédication de l’honorable Ibrahim (sur lui la paix). Les musulmans ne faisaient que renouveler cette prédication abrahamique. Il leur était donc impossible de rester pour toujours séparés de ce centre idéologique. Les Quraychites continuaient à leur interdire l’accès à La Mecque et, en apparence, le règlement de ce conflit devait prendre beaucoup de temps. C’est pourquoi l’émotion des musulmans devenait de plus en plus agitée et ardente. Il était devenu nécessaire de proclamer le droit de la communauté islamique sur le Haram sacré.

Entre-temps, le Messager ﷺ reçut en rêve l’indication qu’il accomplirait le pèlerinage. Dès qu’il eut reçu cette indication, il fit preuve de son incomparable sagesse : il adopta le meilleur programme au meilleur moment et le mit en œuvre de la meilleure manière. Il décida d’accomplir la ‘umra durant le mois sacré du pèlerinage, accompagné d’un groupe nombreux. Il n’emmena avec lui que ceux qui souhaitaient partir de leur propre gré. Ainsi, quatorze cents musulmans l’accompagnèrent. Il chargea Numayla ibn Abdallah al-Laythi d’assurer l’intérim du gouvernement de Médine et laissa une grande partie des musulmans pour protéger la ville. Il emmena soixante-dix chameaux destinés au sacrifice. Aucune arme ne fut emportée. Le voyage commença dans le plus grand silence. Arrivés à Dhul-Hulayfa, les bêtes sacrificielles furent marquées.

Ce voyage était, d’une part, un voyage religieux. D’autre part, il comportait naturellement un aspect politique important. Nous retrouvons cette harmonie et cette combinaison de la religion et de la politique dans toute la vie du Messager ﷺ. De plus, il est parfaitement légitime d’inclure des activités terrestres ou politiques dans un voyage de pèlerinage. C’est pourquoi ce départ pour le pèlerinage apparut aux Quraychites comme un immense défi. S’ils empêchaient ces pèlerins de se rendre au Haram sacré, cela signifierait que La Mecque leur était désormais ouverte pour toujours. En outre, l’arrivée du Messager ﷺ et de ses compagnons au Haram sacré risquait d’avoir une influence très profonde sur les habitants de la ville. L’arrivée de ces promoteurs de la révolution islamique aurait ravivé le mouvement islamique dans l’esprit des habitants de La Mecque. Le peuple aurait aussi dit que la puissance écrasante des Quraychites avait pris fin. Cela devint encore plus manifeste par la suite, dans les discussions relatives au traité de paix, à travers les propos de Suhayl ibn Amr, le représentant de La Mecque. Il avait déclaré : « Si nous vous laissons entrer dans la Kaaba sacrée, tous les Arabes diront que nous vous avons ouvert la voie par peur de votre puissance. »

Le Messager ﷺ avait déjà appris toute la situation en chemin. Un espion khuzā‘ite nommé Bashir ibn Sufyan arriva à un endroit appelé ‘Usfan et informa que les Quraychites préparaient une résistance. Ils avaient juré de ne jamais laisser Muhammad ﷺ entrer à La Mecque. Pour lui barrer la route, Khalid était venu avec un groupe de cavaliers jusqu’à Qurā al-Ghamim. En l’apprenant, le Messager ﷺ déclara : « Voilà le malheur des Quraychites. À force de guerroyer sans cesse, leurs forces se sont épuisées. S’ils s’étaient retirés et m’avaient laissé seul traiter avec l’ensemble des Arabes, quel inconvénient cela leur aurait-il causé ? Si les Arabes m’avaient tué, leur souhait aurait été exaucé. Et si j’avais remporté la victoire, ils auraient pu, s’ils le voulaient, embrasser tous ensemble l’islam. Sinon, ils auraient conservé leurs forces et auraient alors pu combattre. S’ils ne m’accordent pas cette possibilité, par Allah, je combattrai jusqu’au dernier instant avec la grande vérité avec laquelle Il m’a envoyé : ou bien cette grande vérité triomphera, ou bien ma tête sera tranchée. » Par ces paroles, il laissa entrevoir la possibilité d’un accord, lança aussi un avertissement solennel et indiqua l’état déclinant des Quraychites.

D’un autre côté, même s’ils parvenaient à arrêter la caravane des pèlerins, la réputation des Quraychites en pâtirait. La rumeur se répandrait qu’ils avaient empêché l’exercice d’un droit religieux. Et s’ils lançaient les premiers une attaque, ils seraient accusés d’avoir violé les règles du mois sacré. Tout le monde savait que, de la part du Messager ﷺ, un respect total avait été manifesté envers la sainteté du Haram sacré, et que ces gens voyageaient désarmés uniquement pour accomplir la ‘umra. Le fait qu’ils ne possédaient aucune arme et que les bêtes destinées à leur sacrifice fussent marquées attestait la nature de leur voyage. On peut dire que les Quraychites étaient encerclés par une situation extrêmement complexe. À ce moment critique, leur chef suprême, Abu Sufyan, se trouvait à l’étranger. Quelle que fût leur arrogance, seul le Messager ﷺ avait la clairvoyance de comprendre qu’ils n’avaient d’autre choix que de conclure une trêve. La perspicacité d’un jugement exact est capable de changer une situation. C’est ainsi que l’on mesure la véritable valeur de la sagesse et de la clairvoyance d’un homme d’action.

Poussés par leur ancienne obstination et leur entêtement, les Quraychites rassemblèrent rapidement les tribus alliées, en particulier les Ahābīsh, en un lieu appelé Baldah.

Aussitôt, les démarches diplomatiques commencèrent. Le premier à venir rencontrer le Messager d’Allah (s.a.s.) fut Budayl ibn Warqa, chef de la tribu des Khuzâ‘a, qui était favorable à l’islam ; il était accompagné de quelques compagnons importants. Le Messager d’Allah (s.a.s.) lui expliqua : « Nous sommes seulement venus rendre visite à la Ka‘ba. Nous n’avons pas l’intention de combattre. Les Quraychites sont épris de guerre, alors qu’ils n’y gagneront rien, sinon des pertes. Quel mal y aurait-il à ce qu’ils concluent avec nous une trêve pour quelques années ? » Ainsi, dès le début, le Messager d’Allah (s.a.s.) exposa clairement sa position véritable. Budayl alla parler aux Quraychites. Il leur dit : « Ne vous précipitez pas. Muhammad (s.a.s.) n’est pas venu faire la guerre, mais seulement accomplir la visite pieuse. » Les jeunes gens au mauvais caractère n’étaient certes disposés à écouter aucune parole. Les hommes âgés, en revanche, entendirent tout ce qu’il avait à dire. Ils envoyèrent ensuite Ulays ibn Alqama, le chef des Ahâbîsh. Lorsqu’il vit les troupeaux de bêtes sacrificielles paître dans les champs, son attitude changea. Il alla trouver les Quraychites et leur déclara ouvertement qu’il n’était pas convenable d’empêcher ces pèlerins de poursuivre leur chemin. « Nous-mêmes, ajouta-t-il, ne sommes pas venus dans ce but. » On calma le chef des Ahâbîsh en lui disant : « Accorde-nous au moins la possibilité de faire accepter nos conditions. » Après cela, les Quraychites envoyèrent comme représentant Urwa ibn Mas‘ud ath-Thaqafî. Urwa vint dire : « Ô Muhammad (s.a.s.), si vous détruisez les gens de votre propre tribu, ce ne sera guère un acte digne d’éloge. Les vauriens que vous avez rassemblés et amenés avec vous vous abandonneront dans quelques jours, et vous vous retrouverez seul. » En entendant cela, Abû Bakr as-Siddîq se mit en colère et réprimanda Urwa avec une certaine rudesse. Selon l’usage des Arabes, Urwa parlait au Messager d’Allah (s.a.s.) avec familiarité et, chaque fois qu’il portait la main vers sa barbe, al-Mughîra ibn Shu‘ba repoussait aussitôt cette main avec la pointe de son épée. Le Messager d’Allah (s.a.s.) exposa également sa position devant Urwa. Celui-ci, profondément impressionné par l’atmosphère qu’il avait observée, repartit. De retour, il déclara : « Je n’ai vu dans aucune cour de roi ou de souverain une scène d’amour et de fidélité envers un chef comparable à celle que j’ai vue. Les compagnons de Muhammad (s.a.s.) n’hésiteraient pas à donner leur vie pour lui. Au moindre signe de sa main, ils sont prêts à mourir. Devant lui, personne n’élève même la voix. » Cette réaction d’Urwa montre que la véritable source de la force du mouvement islamique réside dans l’amour profond et la fidélité que les membres vouent à leur chef. L’amour et la fidélité sont la véritable source de la force du mouvement islamique. Réunis, l’amour et la fidélité engendrent une force invincible. Lorsqu’une telle atmosphère règne au sein d’un groupe, elle affaiblit et terrifie ses adversaires. Il n’y règne pas simplement l’atmosphère d’une institution démocratique où chacun s’emploie à réfuter les arguments des autres. Le président n’entretient pas non plus de relation sincère avec les membres, et ceux-ci ne ressentent aucune affection profonde pour leur président. On se contente de l’obéissance extérieure à la constitution et aux règlements. Dans les groupes où se poursuivent les insultes, la médisance, les calomnies, les conciliabules et les complots sans cesse renouvelés contre le chef, l’atmosphère est si répugnante qu’il est pénible d’y penser. Au sein de l’organisation islamique règne une atmosphère de bienveillance, de fidélité, de dévouement et d’amour. La personnalité de chaque membre y est considérée comme importante. Toutefois, le chef demeure pour tous le centre de l’amour. Car, sans cela, il ne se créerait pas entre eux une atmosphère de compassion et d’amour, et l’organisation islamique ne deviendrait pas non plus un mur d’acier infranchissable. Cette caractéristique de l’organisation islamique était pleinement manifeste sur le terrain d’al-Hudaybiya. C’est pourquoi cette scène avait profondément impressionné Urwa, et c’est précisément cette réaction qu’il exprima aux notables de La Mecque.

Afin de poursuivre cette série de discussions, le Messager d’Allah (s.a.s.) envoya Khirâsh ibn Umayya auprès des Quraychites. L’atmosphère anarchique et turbulente de La Mecque existait déjà en elle-même. Les gens turbulents tuèrent le chameau que montait Khirâsh lorsqu’il se rendit à La Mecque, et lui-même ne revint qu’après avoir échappé de justesse à la mort. Ensuite, le vénérable ‘Uthmân (qu’Allah l’agrée) fut envoyé. Un groupe de gens turbulents était sorti pour observer la situation. Ils provoquèrent les musulmans en différents endroits et leur jetèrent des flèches et des pierres. Ils furent arrêtés. Cependant, dans l’intérêt d’un bien plus grand, le Messager d’Allah (s.a.s.) les relâcha. En somme, les hommes belliqueux des Quraychites s’efforçaient par tous les moyens de provoquer la guerre. Mais Allah « retint les mains des deux parties ». Ainsi, l’atmosphère de paix demeura intacte et les efforts visant à préserver la paix l’emportèrent. Les Quraychites retinrent le vénérable ‘Uthmân (qu’Allah l’agrée), et son retour tarda beaucoup. En raison de circonstances funestes et indésirables, la rumeur se répandit que le vénérable ‘Uthmân (qu’Allah l’agrée) avait été tué en martyr. Le Messager d’Allah (s.a.s.) rassembla aussitôt les musulmans et leur fit prendre l’engagement de combattre jusqu’à la mort si nécessaire. Il déclara : « Si la nouvelle est vraie, nous ne rentrerons pas chez nous sans les combattre. » Ce jour-là, la vie du vénérable ‘Uthmân avait pris une valeur immense. Car, selon les paroles du Messager d’Allah (s.a.s.), la situation était la suivante : « ‘Uthmân est parti accomplir la mission confiée par Allah et Son Messager. » Il désigna l’une de ses mains comme étant la main de ‘Uthmân, posa l’autre main dessus en son nom et dit : « Prêtez serment. » Ses compagnons étaient déjà bouleversés d’émotion. Avec une entière sincérité, ils s’avancèrent avec empressement pour lui prêter serment d’allégeance et prendre cet engagement. Ce moment soudain était propice à l’accroissement de la foi et à la formation du caractère ; à cette occasion, les musulmans s’élevèrent à un si haut degré que le Messager d’Allah (s.a.s.) déclara : « Aujourd’hui, vous êtes les meilleurs de tous les hommes de la terre. » Grâce à l’ardeur de la foi et à la sincérité qui les animaient en ce moment, ils obtinrent la satisfaction d’Allah. Un seul hypocrite, Jif ibn Qays, fut privé de la chance de participer à cet instant. De tels moments surviennent souvent dans la vie des soldats de la vérité, et les âmes des hommes sincères y puisent de la force. Les quatorze cents musulmans obtinrent immédiatement la récompense de leur engagement à combattre jusqu’à la mort, sans qu’une seule goutte de sang ne soit versée. Dès qu’ils en furent informés, les Quraychites renvoyèrent aussitôt le vénérable ‘Uthmân, car eux aussi, en réalité, souhaitaient éviter le combat.

Miqrâz ibn Hafs arriva de La Mecque. Voyez avec quelle remarquable perspicacité le Messager d’Allah (s.a.s.) savait juger les hommes. Il le reconnut de loin et déclara : « Voilà qu’arrive un imposteur. » Autrement dit, il fit savoir qu’il serait impossible de parvenir par l’intermédiaire de cet homme à un règlement convenable de quelque affaire que ce soit.

Finalement, les Quraychites envoyèrent Suhayl ibn ‘Amr. Dès qu’il le vit, le Messager d’Allah (s.a.s.) comprit qu’ils s’étaient préparés à conclure une trêve. Des discussions urgentes eurent lieu au sujet des conditions. Enfin, le vénérable ‘Alî (qu’Allah l’agrée) fut appelé pour rédiger le traité.

Le traité était rédigé à un moment si délicat que la moindre parole risquait de provoquer l’agitation. Au début du traité, lorsque le Messager d’Allah (s.a.s.) ordonna d’écrire « بِسْمِ اللَّهِ الرَّحْمَٰنِ الرَّحِيمِ », Suhayl dit : « Qu’est-ce encore que “Le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux” ? Selon notre usage, qu’on écrive seulement : “بِاسْمِكَ اللَّهُمَّ” (En ton nom, ô Allah). » Le Messager d’Allah (s.a.s.) accepta également cette demande. Puis il dit : « Écris : “Le présent traité est conclu entre Muhammad, le Messager d’Allah, et Suhayl ibn ‘Amr.” » Suhayl objecta : « Si je vous reconnaissais comme le Messager d’Allah, est-ce que je vous combattrais ? Écrivez seulement votre nom et le nom de votre père. » Le vénérable ‘Alî avait déjà écrit : « Muhammad, le Messager d’Allah ». Pensant qu’effacer les mots « le Messager d’Allah » constituerait pour lui une grave impiété, il ne put les rayer. Le Messager d’Allah (s.a.s.) prit alors le document et raya lui-même ces mots de sa propre main, puis les remplaça par : « Muhammad ibn ‘Abdullah ».

Voyant toutes ces insolences de Suhayl, les compagnons du Messager d’Allah (s.a.s.) étaient bouleversés d’indignation. Toutefois, par respect pour le Messager d’Allah (s.a.s.), ils faisaient preuve de retenue. On se mit alors à rédiger les conditions suivantes :

– Les deux parties observeront une trêve et un pacte de paix pendant dix ans.

– Les musulmans repartiront cette année et reviendront l’année prochaine pour visiter la Kaaba. Ils ne resteront alors dans le Sanctuaire inviolable que trois jours, avec des épées dans leurs fourreaux.

– Les tribus arabes pourront conclure librement une alliance avec l’une ou l’autre des deux parties.

– Les caravanes commerciales des Quraysh bénéficieront d’une entière sécurité lorsqu’elles traverseront les limites de Médine.

– Si l’un des Quraysh se rend à Médine sans autorisation, il sera renvoyé. En revanche, si un musulman vient à La Mecque, il ne sera pas renvoyé.

Cette dernière condition provoqua une profonde agitation parmi les musulmans. Si l’on considère l’ensemble du contexte psychologique, on comprendra qu’une telle agitation et une telle tension fussent naturelles parmi eux. Tout d’abord, à ce stade, la conclusion d’un accord de compromis de cette nature était un événement extrêmement inhabituel. Les Quraysh avaient expulsé tant de gens de leurs maisons, leur avaient imposé la guerre, les empêchaient encore d’entrer dans le Sanctuaire inviolable et refoulaient leurs animaux sacrificiels ; il était donc très difficile pour les musulmans de conclure si soudainement une trêve et un accord avec ces polythéistes injustes et agresseurs. Jusqu’alors, ils avaient appris au sujet des mécréants ce principe fondamental : « Une inimitié et une haine perpétuelles se sont installées entre nous et vous, et elles dureront jusqu’à ce que vous croyiez en l’Unique Allah », ainsi que : « Combattez-les jusqu’à ce que la sédition et le désordre soient éradiqués et que la soumission soit entièrement consacrée à Allah. » Ils ne connaissaient que cette formule simple : la parole d’Allah devait être élevée, tandis que celle des mécréants devait rester abaissée. Ils ne savaient pas qu’un compromis pouvait être possible entre la vérité et le faux. En réalité, c’est différent si l’on adopte un idéal de manière purement théorique et philosophique. Mais lorsqu’il faut le faire entrer dans le monde réel et lutter pour lui, il faut prendre diverses mesures en fonction du temps, des circonstances et de la situation des forces alliées comme des forces adverses. Il n’est pas possible de poursuivre les yeux fermés, au même rythme, sur une route parfaitement droite. Il faut parfois s’arrêter, parfois faire un détour de quelques pas, et parfois reculer de quelques pas afin de chercher une nouvelle voie. Pour vaincre successivement différents ennemis, il devient parfois indispensable de conclure temporairement un compromis avec chacun d’eux à tour de rôle. Seul le Messager d’Allah (s.a.s.) percevait cette vaste réalité historique ; la vision de la communauté musulmane n’était pas capable de porter aussi loin. De plus, lorsque les mots « Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux » et « le Messager d’Allah » furent supprimés du document sous leurs yeux, leurs émotions ne pouvaient manquer de se déchaîner. Puis, lorsqu’on leur imposa cette condition inégale et injuste, il leur devint difficile de conserver patience et maîtrise de soi. Les Quraysh eux-mêmes ne savaient pas quelles grandes difficultés le Messager d’Allah (s.a.s.) cherchait à résoudre grâce à cet accord. Les musulmans ne le comprenaient pas davantage. Dans l’action des grands mouvements, il arrive parfois des moments délicats où la distance psychologique s’accroît entre le groupe et son dirigeant quant à la compréhension des problèmes futurs. Le regard du dirigeant porte très loin, tandis que le groupe ne se préoccupe que de questions plus immédiates. Ce sont précisément ces situations qui deviennent critiques ; c’est dans ces rares circonstances qu’une démocratie excessivement formaliste peut devenir dangereuse. Dans de tels cas, seul un leadership bénéficiant de la plus grande confiance et du soutien de l’opinion publique, et qui n’a pas d’alternative, peut accomplir correctement ses responsabilités et ses devoirs. Un leadership sincère et stable de cette nature conduit le groupe vers des succès importants par la seule force de sa propre autorité morale. Ce n’est qu’à la lumière des événements et des circonstances ultérieurs que le groupe peut se convaincre de la pertinence des décisions et des mesures prises par son dirigeant.

Le problème surgit précisément dans cette situation difficile : Abû Jundal, le fils du représentant qurayshite Suhayl, arriva de La Mecque chargé de chaînes. Il avait été battu et torturé. Il se présenta devant le Messager d’Allah (s.a.s.) et ses compagnons. Suhayl ibn ‘Amr déclara : « Selon les conditions proposées, Abû Jundal est le premier homme que vous devez renvoyer. » Le Messager d’Allah (s.a.s.) répondit : « Le pacte n’est pas encore signé. Que le cas d’Abû Jundal reste donc en dehors de son champ d’application. » Suhayl répondit : « Alors aucun compromis n’est possible. » Le Messager d’Allah (s.a.s.) lui expliqua ensuite avec douceur : « Très bien, laisse-le partir avec moi à Médine, pour me faire plaisir. » Suhayl refusa. Contraint par les circonstances, le Messager d’Allah (s.a.s.) accepta cette exigence injuste dans l’intérêt supérieur. Abû Jundal s’adressa alors aux musulmans réunis : « Frères musulmans, vous me renvoyez chez les polythéistes. Pourtant, ils me tortureront pour me détourner de la foi. » L’appel d’Abû Jundal était particulièrement propre à provoquer une vive agitation dans cette atmosphère. Mais le Messager d’Allah (s.a.s.) donna alors un exemple incomparable de sang-froid. Il expliqua doucement à Abû Jundal : « Nous avons accepté une disposition dans le pacte. Nous ne pouvons maintenant pas violer le pacte. Allah Tout-Puissant ouvrira une voie de délivrance pour toi et pour les autres opprimés. Fais preuve d’un peu de patience. » L’agitation et la tension des musulmans atteignaient progressivement leur paroxysme. Toute l’hostilité envers les Quraysh accumulée dans le cœur des musulmans semblait s’être concentrée dans le seul ‘Umar, au point de le désorienter. Il ne s’agissait nullement d’une affaire liée à un intérêt personnel de ‘Umar. C’était son amour de la vérité et sa fierté islamique qui le rendaient inquiet. Dans cet état d’agitation, il s’entretint d’abord avec Abû Bakr, puis avec le Messager d’Allah (s.a.s.), comme suit :

Hazrat Omar (ra.) : « Ô Messager d’Allah, n’êtes-vous pas le Messager d’Allah ? »

Le Messager d’Allah (s.a.s.) : « Certes. Je suis le Messager d’Allah. »

Hazrat Omar : Alors, ne sommes-nous pas musulmans ?

Le Messager (s.a.s.) : « Pourquoi ne le seriez-vous pas ? »

Hazrat Omar : Alors, ne sont-ils pas polythéistes ?

Le Messager d’Allah (s.a.s.) : Pourquoi ne le seraient-ils pas ?

Hazrat Omar : Alors, pourquoi conclurions-nous un traité en nous soumettant en matière d’islam ?

Le Messager (s.a.s.) : Je suis le serviteur d’Allah et Son Messager. Je n’ai désobéi à aucun de Ses commandements. Allah ne me privera pas non plus de Son aide.

À ce stade, le vénérable Omar se tut effectivement. Mais son émotion ne s’apaisa pas pendant longtemps. Le traité fut rédigé, puis le vénérable Omar y apposa sa signature en qualité de témoin, donnant ainsi un exemple inoubliable d’obéissance. Bien que son cœur ne fût pas satisfait des conditions, il exprima par sa signature cette disposition d’esprit : puisque le Messager d’Allah avait pris une décision, il n’était pas permis de se rebeller contre elle.

Après la signature du traité de paix de Hudaybiyyah, le Messager ordonna aux Compagnons d’accomplir le sacrifice et de se raser la tête. Mais, en raison de leur agitation, de leur tristesse et de leur douleur, personne ne bougea. Il donna l’ordre une deuxième fois, sans résultat. Il le donna une troisième fois, mais la situation resta inchangée. On peut ainsi comprendre quelle crise psychologique et quelle paralysie s’étaient installées au sein de ce groupe formé directement par le Messager. Cet événement montre également combien de situations diverses peuvent surgir dans le cours de l’activité humaine. Affligé par cet état de choses, le Messager se retira dans sa tente. Il se plaignit auprès de la Mère des croyants, la vénérable Oumm Salama : que leur arrive-t-il donc, pour qu’ils n’exécutent pas l’ordre que j’ai donné ? La vénérable Oumm Salama, qu’Allah l’agrée, le consola et lui dit : « Ils sont accablés par les conditions du traité. Sortez, accomplissez vous-même le sacrifice et rasez-vous les cheveux. » Le Messager se leva, sortit, accomplit le sacrifice et se rasa les cheveux. Cette démarche concrète rétablit l’obéissance de tous les membres de la communauté. Pourtant, la situation demeurait telle qu’ils semblaient prêts à se dévorer les uns les autres. Quoi qu’il en soit, ce ne fut qu’une affaire temporaire et passagère, qui se dissipa bientôt.

On comprend par là que, pour faire avancer la guerre vers un climat d’entente et de compromis, le Messager n’hésita pas à affronter des situations extrêmement difficiles et alla jusqu’à sacrifier, à cette fin, les sentiments très profonds, purs et sincères de son groupe bien-aimé.

Par ce traité, il obtint plusieurs avantages considérables. Premièrement, la possibilité de contacts libres s’ouvrit entre les musulmans, les polythéistes et les Arabes ordinaires. Les gens commencèrent à aller et venir. Des proches qui, depuis de nombreuses années, ne s’étaient pas rencontrés eurent l’occasion de se retrouver et de vivre ensemble. Les musulmans purent connaître et réfuter les idées fausses que les polythéistes avaient répandues à La Mecque au sujet du Messager et des musulmans. Ils commencèrent à répondre aux questions des gens. Ils eurent aussi l’occasion d’informer le peuple sur leurs progrès spirituels, psychologiques, moraux, matériels et intellectuels. Des discussions ouvertes sur l’appel de l’islam commencèrent à se tenir de maison en maison. Durant cette période de paix qui suivit la trêve, l’islam se répandit avec une telle rapidité qu’en seulement deux ans après le traité de Hudaybiyyah, beaucoup plus de gens embrassèrent volontairement et avec joie l’islam que durant l’ensemble des dix-huit ou dix-neuf années précédentes. Même des jeunes hommes énergiques tels que Khalid ibn al-Walid et Amr ibn al-As rejoignirent le groupe islamique après cette trêve.

Le deuxième avantage obtenu fut que, libérés des guerres et des combats, les musulmans purent se consacrer à leur réforme psychologique et morale ainsi qu’à la réorganisation administrative de l’État. Après avoir assuré la sécurité sur le front intérieur, ils eurent également la possibilité d’adresser l’appel de l’islam aux gouvernements étrangers.

Le troisième avantage fut que le gouvernement de Médine put, pour anéantir la révolte des Juifs de Khaybar, se sentir à l’abri de toute menace venant des Quraysh. Immédiatement après la trêve de Hudaybiyyah, le gouvernement islamique fut en mesure de résoudre ce problème.

Le quatrième avantage fut que toutes les tribus d’Arabie devinrent indépendantes. Toute tribu qui le souhaitait pouvait soutenir et aider le gouvernement de Médine. C’était une porte nouvellement ouverte, par laquelle de nombreuses personnes pouvaient entrer dans l’islam ou apporter leur aide et leur soutien aux musulmans. Les Quraysh n’étaient pourtant pas capables de s’y opposer. C’est grâce à cette occasion que la tribu des Banou Khouzaa établit des relations avec le gouvernement islamique.

Relève également de ce quatrième avantage le fait que, seulement un an plus tard, les musulmans se rendirent à La Mecque avec une grande magnificence pour visiter la Kaaba ; conformément à la prophétie du Coran, l’atmosphère y était empreinte d’une totale absence de crainte.

Ainsi, on peut affirmer sans hésitation que le fait d’avoir incité des ennemis aussi acharnés que les Quraychites à conclure une trêve fut le miracle politique le plus remarquable du Messager d’Allah (s.a.). En acceptant apparemment de céder quelque peu sur une condition, le Messager d’Allah (s.a.) obtint par là un succès et des avantages que les Quraychites ne pouvaient alors même pas imaginer. Pouvaient-ils seulement penser que Khaybar, la base militaire de leurs alliés juifs, tomberait bientôt et que les Quraychites se retrouveraient isolés ? D’autre part, qui aurait pu prévoir que l’islam attirerait un si grand nombre de personnes, qu’il étendrait son influence jusque dans la ville même de La Mecque et que la puissance des Quraychites tomberait au-dessous de son niveau actuel ? En réalité, cet accord conféra à l’islam, en l’espace de quelques années seulement, la capacité révolutionnaire de conquérir La Mecque.

Sur le chemin du retour vers Médine, la sourate Al-Fath fut révélée. Après avoir fait le bilan des événements passés et annoncé les opportunités futures, Allah y donna aux musulmans la bonne nouvelle qu’ils remporteraient bientôt une bataille (la bataille de Khaybar), au cours de laquelle ils acquerraient un immense butin, puis obtiendraient des succès et des victoires extraordinaires qui leur étaient jusque-là totalement hors de portée. Il y est également dit que, bien que les musulmans fussent alors capables de vaincre les polythéistes de La Mecque et que ceux-ci eussent certainement pris la fuite, il se trouvait parmi eux beaucoup d’hommes et de femmes qui avaient accepté l’islam à l’insu des Quraychites et qui leur étaient secrètement favorables. Si la guerre avait éclaté, ces derniers auraient été contraints de venir les affronter, et les musulmans les auraient frappés, ne les connaissant pas. Ce fut donc une faveur particulière d’Allah qu’Il ait préservé les deux camps de l’affrontement. D’autant plus que, du côté des mécréants, une manifestation extrêmement insolente de l’arrogance de l’ignorance avait été affichée : ils ne pouvaient même pas supporter les mots « Le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux » et « le Messager d’Allah », et ils avaient fait preuve d’un entêtement extrême dans l’affaire d’Abou Joundoul. Lorsqu’un parti adopte une voie aussi tortueuse, l’autre parti ne peut pas non plus demeurer doux et calme. Mais le fait qu’Allah ait fait descendre la constance sur le Messager d’Allah (s.a.) et les musulmans, qu’Il ait donné à leurs émotions la maîtrise et qu’Il les ait maintenus dans la crainte révérencielle d’Allah et la modération, était une grâce d’Allah. Face aux polythéistes, ils étaient dignes d’adopter un tel comportement. Sinon, s’ils s’étaient eux aussi emportés, un affrontement aurait éclaté et l’occasion ainsi que le succès qu’ils obtenaient facilement leur auraient échappé.

La sourate Al-Fath commence par ces paroles : « Innâ fatahnâ laka fathan mubînan » — « Nous t’avons accordé une victoire éclatante ». Le vénérable Omar demanda avec étonnement : « Est-ce vraiment une victoire éclatante ? » Le Messager d’Allah (s.a.) répondit : « Oui, c’est une victoire éclatante. » En réalité, au regard du cours des événements, l’apaisement et la satisfaction de la raison et de la conscience ne vinrent que bien plus tard. À cette époque, le vénérable Omar, en raison de l’expression de son émotion née de son soutien sincère à l’islam, continua pendant longtemps à accomplir des prières surérogatoires et à demander pardon à Allah. Voilà le signe de la sincérité. En revanche, le vénérable Abou Bakr demeurait ferme et calme, même au milieu d’une agitation générale. Cette diversité de tempéraments parmi les membres d’une organisation humaine lui confère une configuration et un équilibre particuliers. À l’une de ses extrémités se trouve la gravité siddiqienne, et à l’autre l’ardeur et la rigueur farouqiennes.

Écoutez maintenant comment la clause qu’ils avaient ajoutée au traité et qui les avait presque fait sonner les trompettes de la victoire devint précisément la cause de leur ruine. Tout d’abord, à cause de cette clause, le nombre de ceux qui embrassaient secrètement l’islam à La Mecque se mit à augmenter, car, conformément au traité, la voie qui leur permettait de se rendre à Médine était bloquée. De ce fait, la puissance des Quraychites commença à se vider de l’intérieur. Par ailleurs, un événement grave se produisit. Abou Basîr, qui avait embrassé l’islam, parvint tant bien que mal à s’enfuir de La Mecque et à atteindre Médine. Les Quraychites envoyèrent deux hommes pour le ramener. Fidèle au principe de respecter le traité, le Messager d’Allah (s.a.) rendit Abou Basîr. Il le consola également en lui disant : « Allah vous ouvrira nécessairement une voie. » Réduit à cette extrémité, Abou Basîr repartit. En chemin, il prit l’un des deux hommes envoyés par les Quraychites et le tua avec sa propre épée, puis retourna à Médine. Le second homme vint lui aussi à Médine pour se plaindre. Abou Basîr expliqua au Messager d’Allah (s.a.) : « Vous avez bien respecté votre promesse et vous m’avez livré à l’ennemi. Mais je ne voulais pas mettre ma foi en péril en me jetant entre les mains des polythéistes. J’ai donc agi de ma propre initiative. Vous n’en portez aucune responsabilité. Allah m’a sauvé. » Le Messager d’Allah (s.a.) dit : « Si cet homme parvient à rassembler quelques personnes, il déclenchera une guerre. » Abou Basîr pensa qu’on allait peut-être le renvoyer encore à La Mecque. Il quitta donc secrètement Médine et atteignit un lieu appelé Îs, situé au bord de la mer, où il s’établit. Plus tard, Abou Joundoul l’y rejoignit. Ensuite, d’autres personnes quittèrent également La Mecque pour se rendre sur le littoral. Peu à peu, une troupe de soixante-dix hommes s’y forma. Ils avaient avec les habitants de La Mecque un conflit idéologique, et, ayant personnellement subi oppression et persécution, ils étaient également animés d’un désir de vengeance. Ils n’étaient pas non plus citoyens de l’État de Médine, de sorte qu’ils n’étaient pas tenus de respecter le traité. Ils constituaient ainsi un « front islamique indépendant ». Ils commencèrent à lancer des attaques de guérilla contre les caravanes commerciales des Quraychites, ce qui mit ces derniers dans une situation très difficile. Finalement, ils demandèrent eux-mêmes que l’on supprime du traité la clause qui leur était si chère. Après cela, le Messager d’Allah (s.a.) fit venir ces jeunes hommes à Médine. Par ailleurs, la voie de l’émigration des nouveaux musulmans depuis La Mecque s’ouvrit également.

Un grave problème surgit lorsque Oumm Koulthoum, fille d’Oqba ibn Abi Mouaït, éminent chef de La Mecque, émigra à Médine. Ses deux frères, Ammara et Walid, vinrent la réclamer. L’affaire fut soumise au Messager d’Allah (s.a.). Sur l’ordre d’Allah, il refusa de renvoyer Oumm Koulthoum. Livrer une femme musulmane aux mains de l’ennemi n’était pas la même chose que livrer un homme musulman. Le refus du Messager (s.a.) avait une portée morale. Lorsque les deux frères repartirent après avoir échoué, les Quraychites acceptèrent la situation. Comme, conformément aux instructions de la sourate Al-Mumtahanah, le Messager (s.a.) avait pris, en plus de ce refus, quelques autres décisions — notamment que chaque musulman devait divorcer de son épouse mécréante restée à La Mecque et que la dot devait être versée des deux côtés —, les Quraychites apprécièrent globalement cette décision.

Telle fut la trêve historique de Hudaybiya, qui, par ses résultats, constitua une immense victoire. Le fait d’avoir amené les Quraychites à conclure ce traité et d’avoir franchi toutes les étapes complexes qui s’y rapportaient témoignait de la clairvoyance politique et de la sagesse de dirigeant du Messager d’Allah (s.a.). Les musulmans des générations suivantes continueront d’en tirer des enseignements jusqu’au Jour de la Résurrection. Cette trêve est un exemple incomparable de l’habileté politique du Messager d’Allah (s.a.) et l’une de ses réalisations extraordinaires.

La omra de compensation

Il avait été convenu dans le traité de Hudaybiyya que les musulmans repartiraient cette année et reviendraient l’année suivante pour accomplir la ziyâra. Conformément à cet accord, durant la septième année de l’Hégire, le Messager, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, se mit en route vers La Mecque avec ses compagnons. Ce voyage, bien que religieux dans sa première phase, revêtit une dimension politique dans sa seconde phase. Il eut ainsi un profond impact sur l’environnement et, grâce à l’entrée libre des musulmans à La Mecque, l’influence de l’islam ne s’accrut pas seulement dans cette ville : un effet psychologique spectaculaire se répandit dans toute l’Arabie.

Mille chevaux et soixante chameaux — quatre-vingts selon une autre version —, ainsi que deux mille hommes, se mirent en route. Les armes furent transportées dans leurs fourreaux. Conformément au traité, les Quraychites furent contraints d’ouvrir complètement le Sanctuaire sacré pendant trois jours. Certains opposants fanatiques quittèrent la ville pour gagner des montagnes éloignées, afin de ne pas assister à cette scène. Mais les habitants ordinaires de La Mecque, les femmes et les enfants, se tenaient en rangs pour observer la puissance islamique révolutionnaire accomplir la omra.

Au moment d’entrer, Abdallah ibn Rawaha avançait en tenant les rênes de la monture du Messager, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, tout en chantant un chant révolutionnaire. Les paroles de ce chant étaient les suivantes :

« Nous entrons au nom de Celui en dehors de la religion duquel il n’existe aucune autre religion. Nous entrons au nom de Celui dont Muhammad, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, est le Messager. »

« Ô fils des mécréants, écartez-vous de Son chemin. Le Miséricordieux a enseigné dans Son Livre :

Le meilleur combat est celui qui est mené dans Sa voie. Ô mon Seigneur, je crois en Ta parole. »

C’est par ce chant même que l’appel de l’islam était proclamé. Pourtant, La Mecque avait été privée pendant de nombreuses années des paroles de cet appel. On y entendait également évoquer le djihad. Le nom tant aimé d’Allah, « le Tout Miséricordieux », y était aussi prononcé, ce que les Quraychites ne pouvaient absolument pas supporter. La mission prophétique de Muhammad, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, y était également proclamée. Dans un langage lourd de sens, il était dit aux forces opposées à l’islam : « Écartez-vous du chemin du Messager et cessez de faire obstacle. » Ce jour-là, personne à La Mecque n’était en mesure de faire obstacle. Le traité de Hudaybiyya leur avait lié les mains et fermé la bouche.

Le Messager, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, ordonna aux membres de son groupe de marcher la poitrine bombée et le cou redressé, et d’accomplir le tawaf en s’écartant les uns des autres, afin de réfuter la propagande selon laquelle les émigrés auraient été affaiblis par la faim et la fièvre. Il était en effet nécessaire ce jour-là d’intimider l’ennemi. Le Messager, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, dit : « Qu’Allah accorde Sa miséricorde à celui qui manifeste aujourd’hui sa force devant les mécréants. » C’est dans ce but qu’il marchait humblement et lentement, depuis le coin yéménite jusqu’au coin de la Pierre noire, qu’il touchait et embrassait ; durant cette portion, les spectateurs ne pouvaient pas voir les pèlerins accomplissant le tawaf. Puis, sur la portion suivante, il accélérait légèrement, et c’est là que les pèlerins étaient visibles. Il apparut ainsi qu’il fallait veiller à ce qu’aucune faiblesse des combattants de l’islam ne se manifeste dans le camp adverse, même s’il s’agissait d’une faiblesse physique ; il fallait au contraire effrayer les opposants par l’apparat et la démonstration de force. C’est une stratégie importante de la politique islamique. Elle est si importante qu’elle fut observée même dans le Sanctuaire sacré et pendant le tawaf. Cette démonstration de force ne doit pas être définie comme de l’orgueil ou de la vanité. Elle constitue au contraire une œuvre méritoire. Dans une telle situation, si l’on faisait preuve d’humilité, le résultat serait inverse. Ces petits témoignages et indices prouvent à quel point le Messager, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, portait une attention profonde aux exigences politiques de son époque et attachait une grande importance à leur satisfaction. Cette politique n’était pas destinée à sa dignité personnelle ; elle était indispensable à l’établissement de la justice et des principes islamiques. C’est pourquoi elle constituait une œuvre pleinement religieuse et chacune de ses activités était un acte d’adoration.

Réfléchissez à ce qui pouvait traverser l’esprit des hommes, des femmes et des enfants de La Mecque lorsqu’ils contemplaient ce rassemblement des prédicateurs de la vraie religion. Ils devaient certainement se dire que le fruit de l’islam, dont le commencement avait eu lieu à La Mecque, se trouvait aujourd’hui devant leurs yeux. Puis des lieux historiques tels que la grotte de Hira, la grotte de Thawr, la maison d’Arqam, le Shi‘b Abi Talib et Dar an-Nadwa semblaient se dresser devant eux et leur dire : « Regardez comme ce groupe de pieux est grand et noble ! Combien vous êtes restés inférieurs et méprisables en comparaison ! »

Chaque grain de poussière des ruelles de La Mecque disait : « Voici le groupe de ceux qui ont fait preuve de patience, que vous avez fait souffrir pendant des années sans qu’ils aient commis la moindre faute. Regardez jusqu’où ils sont arrivés aujourd’hui ! » La cour de la Kaaba semblait faire surgir, l’une après l’autre, les scènes du premier témoignage public de foi prononcé par Abu Dharr al-Ghifari et du passage à tabac collectif, les « Ahad, Ahad » de Bilal dans les étendues désertiques de La Mecque et les tortures atroces qu’il avait subies, ainsi que le souvenir du complot de Dar an-Nadwa visant à assassiner le Messager d’Allah ; elle semblait dire : « Regardez les transformations que la prédication de ce grand homme, victime de vos persécutions et de vos complots, a aujourd’hui apportées de toutes parts ! » Treize années d’histoire déversaient de tous côtés un flot de souvenirs. Les âmes des proches disparus à Badr et à Uhud apparaissaient peut-être devant eux, vêtues de manteaux écarlates, et les imploraient : « Ô habitants de La Mecque, réveillez-vous vous aussi, transformez-vous vous aussi, avancez et laissez-vous emporter par ce courant de sainteté qui s’écoule ! »

D’un côté, la foule avait été émerveillée par le culte des musulmans. De l’autre, elle avait également été impressionnée par leur moralité. En effet, un si grand nombre de personnes était resté trois jours dans la ville de La Mecque. Pourtant, malgré l’hostilité la plus extrême, pas le moindre dommage n’avait été causé aux biens ou aux personnes d’un seul habitant de La Mecque. Les polythéistes avaient fermé leurs maisons à clé et étaient sortis ; elles étaient restées exactement dans le même état, intactes et en sécurité.

Parmi les partisans de l’islam qui séjournaient à La Mecque en dissimulant leur foi, ceux qui avaient vu cette scène en avaient certainement eu les yeux réjouis et l’enthousiasme animé d’une force nouvelle. Un nouvel espoir s’était éveillé en eux. Quant aux opposants, ils s’étaient sentis complètement acculés. Un avenir sombre s’était dressé devant leurs yeux.

Ce rassemblement des pieux demeura trois jours dans la ville de La Mecque. Le quatrième jour, Suhayl ibn Amr et Khuwaitib ibn Uzzi vinrent trouver le Messager d’Allah et lui dirent : « Les trois jours sont écoulés. Maintenant, quittez mon territoire. » Le Messager d’Allah s’entretenait alors avec quelques Ansar. Sa‘d ibn Ubada ne put supporter la manière dont Suhayl parlait. Il lui dit : « Espèce d’imbécile, ce territoire n’est ni le tien ni celui de ton père. Nous ne partirons jamais. » Afin d’apaiser l’atmosphère tendue, le Messager d’Allah adopta alors un ton quelque peu plaisant. Il venait à cette époque d’épouser l’une des Mères des croyants, Maymuna. Faisant allusion à cette circonstance, il dit : « Voyez, je me suis marié ici. Qu’y aurait-il de mal à organiser un banquet à cette occasion ? Nous mangerons, et vous y prendrez part vous aussi. » Mais cela ne changea rien à leur humeur revêche. Ils dirent : « Nous n’avons pas besoin de votre banquet ni de rien de semblable. Partez ! » Que pouvait-il dire de plus ? Il vit que toute l’atmosphère était en train de se détériorer. En raison de leur obstination, le Messager d’Allah ordonna à son groupe de partir. Au moment du départ, la petite fille de Hamza ibn Abd al-Muttalib accourut soudain en criant : « Ya Amin, Ya Amin » (« Oncle, oncle »), puis s’agrippa au Messager d’Allah. Quelle scène déchirante ! Le Messager d’Allah prit l’enfant avec lui et la confia à sa tante maternelle. Cette tante était l’épouse de Zayd ibn Haritha.

On peut se rappeler qu’au retour de Hudaybiyya, on avait demandé au Messager d’Allah : « Vous aviez dit que nous irions au Sanctuaire sacré et que nous accomplirions le tawaf. Cela ne s’est pourtant pas produit. » Le Messager d’Allah avait répondu : « Quand ai-je dit que j’accomplirais le tawaf cette année même ? » En réalité, il aurait certes été possible de se rendre au Sanctuaire sacré et d’y accomplir le tawaf l’année du traité de Hudaybiyya, c’est-à-dire la sixième année de l’Hégire, mais cela ne se serait pas déroulé avec la splendeur de cette année-ci : cela se serait fait dans le sang. Accomplir la umra dans des conditions normales et avec éclat est une œuvre extrêmement bénie.

Lorsque cet événement fut ensuite discuté parmi les autres tribus d’Arabie, on peut affirmer sans le moindre doute que l’opinion publique avait changé par rapport à auparavant. Les gens avaient certainement compris que les musulmans étaient cette fois entrés, la poitrine bombée et la tête haute, dans la ville d’où ils avaient été chassés. Les Qurayshites, qui avaient éradiqué les musulmans de la surface de la terre, avaient conclu un traité avec eux et démontré ainsi leur impuissance. Le peuple en était donc certainement venu à la conclusion que l’avenir du pays serait placé sous le contrôle de l’État de Médine. L’acceptation de l’islam par l’opinion publique s’en trouva encore accrue. En un mot, on peut dire que la umrat al-qada avait elle aussi contribué au développement et à l’expansion de l’islam.

 

L’influence du jihad sur l’opinion publique

Nous avons déjà démontré avec une grande force que le véritable affrontement entre le mouvement islamique et la Jâhiliya ne s’est pas déroulé sur le champ de bataille, mais plutôt sur le terrain plus vaste de l’opinion publique. Cet affrontement s’est poursuivi pendant dix-huit à vingt ans, et c’est également sur ce terrain plus vaste qu’il a été définitivement tranché. Cela ne signifie toutefois pas que le djihad armé n’a joué aucun rôle dans cette décision finale.

Pour la réforme, la rectification et la reconstruction, un discours puissant de prédication constitue sans aucun doute une nécessité importante. Mais, dans la vie collective, aucune révolution ne s’est jamais organisée jusqu’à présent sans que ses initiateurs soient capables de se montrer fermes, supérieurs et victorieux dans le domaine concret, et d’y recourir avec succès à la force au moment nécessaire pour écarter les obstacles et anéantir les résistances motivées par de mauvaises intentions. La religion ne concerne qu’une petite partie de la vie humaine. Si vous voulez vous en tenir à la seule religion, aucune activité allant au-delà des sermons, des exhortations et de l’éducation spirituelle n’est nécessaire. Quel que soit le type de régime politique et d’organisation sociale qui domine, et quelle que soit la manière dont se déroulent les activités sociales et économiques, il peut toujours y avoir place pour insuffler dans l’esprit des hommes certaines croyances et convictions justes. On peut leur enseigner diverses formules de dévotion, incantations, pratiques pieuses et invocations, et les orner dans une certaine mesure de qualités telles que l’humilité, la douceur, la compassion et la sympathie. Les processus de réforme et de rectification individualisés du soufisme, ainsi que les institutions de relation entre maîtres spirituels et disciples qu’ils ont créées, appliquent toutes sortes de baumes aux blessures que la conscience reçoit lorsqu’on agit dans le cadre d’un système social et politique fondé sur le faux, l’exploitation et l’oppression, et que l’on gagne sa vie et poursuit ses intérêts sur les voies profondément contraires à l’humanité qu’a tracées ce système. Les religions qui construisent de petites demeures de paix et de sécurité au sein des systèmes sociaux les plus détestables sont en réalité le produit de la tendance des hommes à fuir. Après avoir commis de grands crimes dans la vie collective et infligé d’horribles tortures, l’homme satisfait son dieu et sa conscience révoltée par la force de sa religion personnelle et de sa spiritualité. Mais la religion qui ne se contente pas d’ajouter l’invocation d’Allah et la méditation aux lois conçues par l’homme, et qui veut au contraire régir et orienter l’ensemble de la vie, ne peut accomplir sa tâche par de simples sermons et exhortations centrés sur la supplication, par la pratique spirituelle dans la solitude ou par des activités limitées de service à la population. Elle doit plutôt briser la cage du faux, résister à la tyrannie et poser les fondations d’une nouvelle civilisation fondée sur la paix et la justice. Introduire un changement dans la vie collective sans rencontrer d’obstacles est impossible. Et les sermons et exhortations ne suffisent pas à eux seuls pour écarter ces obstacles. Ceux dont les intérêts établis sont renversés et dont la structure sociale établie est modifiée mobilisent toutes leurs forces dans des activités destructrices. Le rêve de réformer la société ne pourra jamais se réaliser tant qu’un mouvement ne les aura pas écartés de son chemin par l’emploi de la force.

Lorsque l’islam apparut et porta un coup aux fondements mêmes de l’ordre social jahilite qui régissait la vie de l’Arabie, les défenseurs et les soutiens de cet ordre comprirent dès le début qu’il s’agissait d’une attaque totale. Ce coup avait été porté pour démolir tout l’édifice et en bâtir un nouveau. C’est pourquoi une opposition totale au mouvement islamique fut engagée et que des obstacles furent dressés sur sa route. Chaque fois qu’une prédication et un mouvement appelant à une révolution fondamentale et à un changement total apparaissent, la société se divise généralement en trois groupes. Une partie avance bien plus rapidement que son époque et parvient à entrevoir un avenir très lointain. Elle est composée des personnes les plus intelligentes et les plus dynamiques de la société. Elle est toujours la moins nombreuse et adopte progressivement la prédication révolutionnaire. En face d’elle se trouve la classe qui dirige l’ancien système et représente les intérêts majeurs. Cette classe se mobilise sans tarder. Elle recrute un grand nombre de partisans parmi les groupes placés sous son influence. Entre ces deux classes, la première devient une minorité en expansion, tandis que la dernière devient une majorité en contraction et en voie de division. Un conflit prolongé oppose les deux classes. Les deux groupes actifs descendent dans l’arène idéologique et politique et commencent un combat au corps à corps. Quant à la population ordinaire, elle reste à l’extérieur en spectatrice silencieuse, attendant de voir qui l’emportera, qui sera vaincu et quel sera le résultat final du combat. Les personnes les plus intelligentes et les plus actives de cette troisième classe rejoignent elles aussi progressivement la lutte. Mais l’immense majorité attend le résultat final. Beaucoup parmi elle sont des adorateurs aveugles de l’ancien système. Ils ne peuvent même pas imaginer que leur ancien système bien-aimé puisse un jour être vaincu. Tant qu’ils n’en voient pas les signes de destruction, aucun changement psychologique ne peut se produire en eux. Au sein de cette classe, nombreux sont ceux qui se laissent influencer par les arguments et les qualités morales de la nouvelle force. Certains souhaitent même qu’elle remporte la victoire. Toutefois, ils sont effrayés par la puissance ancienne déjà établie. D’autres, influencés par l’appel de la révolution, veulent également aller de l’avant. Mais l’ancienne direction les entrave si étroitement qu’ils n’osent pas faire le moindre mouvement. Ils sont aussi nombreux à considérer comme valable l’idéologie qui l’emportera entre les deux, et comme fausse celle qui sera vaincue. Lorsque la prédication est spécifiquement celle de l’islam, cette manière de penser se répand encore plus largement parmi la population. C’est précisément cet état d’esprit de la population qui fait obstacle à l’acceptation de toute prédication réformatrice et constructive. Selon les variations d’intensité du conflit, les changements qui se produisent dans cet état d’esprit entravent ou facilitent, dans la même mesure, la progression de la prédication. Ainsi, la voie ne s’ouvre aux porte-drapeaux d’une nouvelle prédication que lorsqu’ils peuvent faire preuve d’une fermeté suffisante dans le conflit et porter aux résistants des coups puissants, vigoureux et efficaces. La population en vient alors, d’une part, à penser qu’il n’est pas impossible de renverser l’ancienne direction et de briser les anciennes chaînes et, d’autre part, à espérer que la nouvelle force possède la capacité de frapper les forces jahilites et oppressives. Dès qu’une telle idée se répand dans le domaine de l’opinion publique, les esprits s’ouvrent pleinement à une prédication réformatrice et constructive.

Lorsque le gouvernement islamique de Médine répondit avec courage et fermeté aux menaces militaires des Juifs et des Quraychites, son objectif n’était pas de convertir certaines personnes à l’islam sur le champ de bataille par la force de l’épée. Il s’agissait plutôt, tout en se défendant contre une résistance belliqueuse, d’accroître le courage de la population ordinaire et de faire naître en elle la confiance envers la force révolutionnaire de Médine. Tel était leur seul objectif. Il fallait faire naître dans les esprits l’espoir d’un avenir radieux grâce à l’idéal islamique, ainsi que la conviction que l’instabilité durable du système jahilite ne pouvait être maintenue : tel était le but recherché.

Lorsque la bataille de Badr eut lieu pour la première fois, tous les regards se tournèrent de toutes parts vers ce petit coin de la terre : qui allait perdre et qui allait gagner ? Lorsque tout le monde vit une poignée de soldats musulmans, qui ne disposaient même pas du minimum d’équipement militaire, vaincre de façon écrasante une immense armée trois fois plus nombreuse qu’eux et anéantir les principaux chefs de La Mecque, dont Abû Jahl, cette nouvelle stupéfiante ne put manquer de provoquer une agitation dans toute l’Arabie. On en parla dans chaque foyer, et cela eut une profonde influence sur l’opinion publique. Pour la première fois, cet événement fit naître l’espoir que la puissance islamique de Médine n’était pas constituée de gens devenus des ascètes et des moines, passant toute leur vie à subir des coups afin d’obtenir la satisfaction d’Allah et la paix de l’âme ; mais qu’entre les mains de cette puissance, un jour ou l’autre, l’ensemble du visage du pays changerait.

Ensuite, comme la bataille d’Uhud s’était déroulée sur un pied d’égalité, selon l’expression « personne ne pouvait vaincre l’autre, les deux camps étaient à égalité », la réaction qu’elle suscita fut également modérée. Puis vint la bataille de la Tranchée. La société arabe vit d’immenses armées accourir de toutes parts, telles un déluge dévastateur. Après avoir assiégé Médine pendant environ un mois, elles se dispersèrent comme si quelqu’un avait soufflé sur un tas de terre et l’avait fait voler en éclats. Cet événement fit naître dans l’esprit des gens la conviction que les racines de la puissance musulmane étaient si solides qu’elle ne pouvait être endommagée, même par une attaque collective de ses ennemis.

Parallèlement à toutes ces grandes batailles, Médine accorda également l’attention requise aux petites autorités tribales. Ces autorités locales étaient les appendices de la direction jahilite qui s’étendait sur tout le pays, et il était impossible de libérer le peuple de cette direction sans couper un à un tous ces appendices. Certains d’entre eux furent emportés par la puissance de l’appel. Les autres furent isolés au moyen de relations fondées sur des traités et des alliances. Chaque fois que les appendices restants relevaient la tête, le gouvernement islamique portait immédiatement son attention dans cette direction et les écrasait sans délai. Des mesures opportunes furent prises contre les rebelles, les voleurs, les brigands et les conspirateurs saboteurs, comme on accueille à coups de flèches de feu le démon qui tente d’écouter aux portes du ciel. L’ordre public fut pleinement maintenu autour de Médine et un environnement paisible et parfaitement sûr fut créé. Sinon, si les tribus bédouines dispersées dans toutes les directions avaient trouvé la moindre faille, l’expérience du gouvernement solidement organisé de Médine aurait été anéantie dans l’œuf. Les annales de l’histoire montrent que toute la période allant de la première année de l’Hégire jusqu’à la conquête de La Mecque fut remplie de rébellions incessantes, d’anarchie et de sabotages. Un jour, un rassemblement militaire avait lieu ici ; le lendemain, une bande de brigands relevait la tête ailleurs. Un jour, un groupe procédait à des pillages dans une direction ; le lendemain, dans quelque autre partie de Médine, une bande d’assassins inconnus causait des dommages aux vies et aux biens de citoyens innocents avant de disparaître. Ici, un complot visant à déclencher une guerre était en préparation ; là, un plan de rébellion était élaboré. Mais Médine était extrêmement vigilante. Ici, des gardes patrouillaient ; là, des troupes étaient envoyées ; ailleurs encore, des groupes de police se mettaient en route pour maintenir l’ordre public.

Dans l’ensemble, cette situation fit naître chez les Arabes l’idée que la puissance musulmane n’était ni une puissance muette, sourde et aveugle, mais un gouvernement vivant, éveillé et débordant d’activité. Ce gouvernement menait un combat sur tous les fronts, luttant simultanément contre un grand nombre d’ennemis, et finirait tôt ou tard par remporter la victoire.

Puis, lorsque la domination des Juifs à Médine fut brisée et que, au moment opportun, les forteresses des ennemis de Khaybar furent également détruites, il n’est pas difficile de comprendre comment, à travers ces événements, l’opinion publique progressa graduellement vers l’acceptation de l’appel.

Ensuite, l’événement retentissant de la conquête de La Mecque secoua la nation arabe d’un bout à l’autre et la réveilla du sommeil de la jahiliyya. Le mouvement islamique, appelant par l’adhan du renouveau, proclama : « Levez-vous, tout est devenu lumineux autour de vous. » Il ne restait alors même plus à un aveugle de comprendre que la jahiliyya était vouée à la destruction. En effet, la jahiliyya fut détruite sous les yeux de tous. Du même coup, chacun comprit que l’époque de l’ancienne direction jahilite des Quraychites touchait également à sa fin. Même un bédouin simple d’esprit comprit que la loi apportée par Muhammad (ﷺ) était l’unique loi garantissant le savoir, le caractère, la vitalité, la force, le progrès, la reconstruction, la paix, l’ordre et la justice. Le peuple ouvrit les fenêtres de son esprit et de son cœur afin que la lumière du mouvement islamique puisse y pénétrer.

Ces activités militaires n’étaient pas de simples activités militaires ; à travers elles, l’appel de l’islam était également diffusé. Ces combats n’étaient pas de simples affrontements d’épées et de flèches ; ils étaient aussi des combats de croyance, d’idéal et de caractère. Dans tous ces combats, les musulmans introduisirent un nouveau slogan : « Allahu Akbar ». Même sur le champ de bataille, ils organisaient des rassemblements de prosternation et d’inclinaison. Tout en menant de toutes leurs forces l’attaque contre l’ennemi, ils ne manquaient pas de s’incliner devant lui en signe de leur soumission exclusive à Allah. De plus, les règles et la discipline de ces guerres étaient d’un genre inédit. Sur le champ de bataille, ils apportaient la croyance au martyre, au Paradis, à la satisfaction d’Allah et à la vie éternelle. Animé par le désir de ces récompenses, chaque soldat musulman avançait en regardant la mort dans les yeux et sacrifiait sa vie avec le sourire pour atteindre son objectif. Ils possédaient également un caractère militaire remarquable. Les autres combattaient au rythme de la musique et des chants. Quant aux soldats dévoués du mouvement islamique, ils marchaient au son du slogan du tawhid. Les autres faisaient étalage de leur bravoure après avoir bu de l’alcool. Les soldats musulmans, eux, étaient encouragés au combat après avoir bu le breuvage sacré du sens du devoir. Les autres faisaient preuve de bravoure par convoitise du butin de guerre. Les disciples du Messager (ﷺ), eux, se roulaient dans les plaines ensanglantées dans le seul espoir d’obtenir la satisfaction d’Allah. Les autres lançaient leurs attaques, poussés par la fierté de leur nation, de leur tribu et de leur lignée ; mais les soldats d’Allah ne combattaient que pour la vérité, la justice et l’islam. Les autres se livraient, pendant les combats, à des actes de destruction d’une cruauté et d’une sauvagerie extrêmes. Brûler l’ennemi dans le feu, le tuer après l’avoir ligoté, profaner les cadavres, boire du vin dans les crânes des morts, manger leur foie, égorger les femmes et les enfants, éventrer les femmes enceintes et autres actes barbares étaient leurs pratiques quotidiennes. Mais la puissance islamique conduisit sur le champ de bataille une armée sans précédent, qui respectait les limites éthiques de l’humanité même pendant les combats. Elle ne tuait jamais personne de manière inhumaine. Elle ne profanait pas les cadavres. Elle ne faisait pas étalage de sa bravoure contre les femmes et les enfants. Au contraire, dans ces circonstances, elle supportait le comportement injuste d’ennemis dépourvus de moralité et donnait, de son côté, l’exemple d’une conduite excellente. Les autres traitaient les prisonniers comme des bêtes. L’armée musulmane, elle, les faisait vivre comme des frères aux côtés de ses propres citoyens. Les autres concluaient des traités puis les violaient. La puissance musulmane, elle, respectait les traités même dans les moments les plus délicats et malgré les pertes les plus lourdes. Lorsqu’elle accordait sa protection à quelqu’un ou assumait la responsabilité de quelqu’un, elle s’en acquittait comme il se devait. Les autres entraient dans les localités conquises et infligeaient oppression et sévices à la population civile. La puissance musulmane, elle, déclara illicite pour ses soldats de pénétrer dans une maison pour tuer un citoyen, de piller ou de s’approprier les biens personnels de quelqu’un, et même de prélever de force une contribution auprès des civils ennemis. Pour les autres, la guerre et les conflits étaient une activité terrestre. Mais l’islam déclara que cette activité était une forme d’adoration sublime.

Sur l’ordre du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), la da‘wa de l’islam était également présentée à l’ennemi sur le champ de bataille. Trois voies lui étaient offertes : soit embrasser l’islam et devenir frères, soit reconnaître la sujétion politique, soit affronter l’armée sur le champ de bataille. Chez les autres, en revanche, il n’existait aucune da‘wa idéologique de ce genre. De leur part, seules deux voies étaient ouvertes : soit se rendre à nous, soit venir nous affronter sur le champ de bataille.

Cette immense différence entre les deux camps apparaissait très clairement sur le champ de bataille. En la comprenant, l’ensemble du peuple arabe était émerveillé et profondément influencé. Autrement dit, le développement rapide de l’organisation islamique de Médine, d’une part, et la démonstration, par son propre caractère, de la véracité et de la supériorité de son idéal, d’autre part : ces deux sortes de succès se reflétaient, par l’intermédiaire des expéditions militaires, sur l’opinion publique arabe. Dans la mesure où ces deux succès facilitaient la voie de l’appel à la vérité, les gens continuaient à embrasser l’islam. Ce succès s’intensifia après le traité de Hudaybiya. C’est pourquoi, à cette époque, la population s’orienta vers l’islam à un rythme encore plus rapide. Après la conquête de La Mecque, ce succès prit pleinement l’allure de la victoire. Ainsi, toute l’Arabie fut englobée d’un seul coup dans ce mouvement réformateur. La rapidité avec laquelle les gens embrassèrent l’islam durant ces deux périodes montre combien la direction qurayshite constituait un obstacle majeur sur leur chemin. Dès que cet obstacle disparut, une révolution mentale se produisit. Partout où une classe dominante, défendant des intérêts établis, s’installe ainsi en obstacle, l’influence des exhortations, de la da‘wa et de la transmission du message ne peut prendre une ampleur considérable parmi la population. Pour transformer l’environnement général, il est nécessaire de supprimer ce genre d’obstacles. Il faut donc mener une lutte politique totale. L’accomplissement de la da‘wa et de la propagation de l’islam dépend précisément de la lutte politique.

Le gouvernement lui-même enseignait la révolution

Ensuite, les régions qui étaient passées sous l’autorité du gouvernement islamique de Médine, soit parce que les tribus concernées avaient embrassé l’islam, soit parce qu’elles avaient établi des relations fondées sur un traité, soit parce qu’elles avaient reconnu la sujétion politique, n’étaient pas laissées dans leur état initial. Au contraire, elles recevaient un enseignement détaillé de l’islam et un dispositif efficace était mis en place pour les former. Il ne s’agissait pas de conquérir une région en brandissant le bâton et en faisant étalage de sa force, puis de pourchasser les gens comme du bétail sans les transformer ni les réformer intérieurement. Si tout avait été accompli à coups d’épée et si tout avait été changé par la seule force du bâton, cette tyrannie n’aurait duré que quelques jours. Ensuite, les gens se seraient révoltés. Et si l’explosion du mécontentement et de la protestation populaire s’était produite une fois, tous les succès acquis auraient été anéantis. En réalité, le recours à la force occupait, dans le mouvement islamique, une place moindre que tout autre moyen, tandis que la da‘wa, l’enseignement et la formation en constituaient la part la plus importante.

Tout gouvernement idéologique est nécessairement centré sur la propagation de son message, et toutes ses activités donnent la priorité à l’objectif suivant : faire en sorte que le peuple comprenne profondément et accepte de tout cœur la croyance et l’idéal sur lesquels repose son système de vie. Tous les départements de ce gouvernement doivent, en plus de leurs tâches propres, assumer cette responsabilité centrale. Un tel gouvernement rejettera toute chose qui porte atteinte à son idéal fondamental. Il acceptera même ce qui ne lui est pas profitable, si cela permet d’ancrer son idéologie fondamentale dans les esprits et les cœurs du peuple. Son objectif le plus important est que le peuple s’unisse au nouvel idéal et lui reste sincèrement attaché : qu’il accomplisse ce qui doit l’être et abolisse ce qui doit être aboli.

D’un côté, le gouvernement islamique de Médine continua d’envoyer des groupes chargés de la da‘wa et de la propagation dans les régions voisines, même dans les situations de guerre les plus difficiles. Dans au moins quatre cas, les assassins tuèrent en martyrs les personnes parties de Médine pour cette mission. Le nombre des Compagnons morts en martyrs après avoir subi de terribles persécutions dans le cadre de la da‘wa n’est nullement négligeable ; il est même supérieur au nombre total des martyrs musulmans des batailles de Badr, d’Uhud et du Fossé. Même dans les situations les plus critiques et les plus conflictuelles, aucun relâchement ne fut permis dans l’accomplissement de ce devoir fondamental. Au contraire, il fut maintenu au prix de nombreux sacrifices et dévouements. Certains Compagnons furent formés pendant quelque temps à Médine, puis affectés à la da‘wa auprès de leur propre tribu. Parmi eux figuraient : (1) Tufayl ibn ʿAmr al-Dawsî (tribu des Daws), (2) ʿAmûra ibn Masʿûd (tribu des Thaqîf), (3) ʿÂmir ibn Shahr (Hamdân), (4) Dimâm ibn Thaʿlaba (Banû Saʿd), (5) Munkidh ibn Habbân (Bahreïn), (6) Thumâma ibn Uthâl (Najd). En outre, des prédicateurs particuliers étaient désignés et envoyés auprès de certaines tribus ou de certains individus. Ainsi, ʿAlî fut envoyé auprès de Hamdân, de Hudhayma et de Madhhaj ; al-Mughîra ibn Shuʿba à Najrân ; Dabâr ibn Nâthnîs auprès des Persans vivant au Yémen ; Muhaysa ibn Masʿûd à Fadak ; al-Ahnaf auprès de la tribu des Sulaym ; Khâlid ibn al-Walîd à La Mecque ; ʿAmr ibn al-ʿÂs à Oman ; et Muhâjir ibn Abî Umayya auprès du prince du Yémen, Hârith ibn Filâl.

Cependant, le gouvernement islamique a obtenu beaucoup plus d’activités de da‘wa et de propagation de la part de ses agents civils. Les employés du gouvernement islamique ne se considéraient pas comme des professionnels et n’acceptaient pas leur fonction dans le but de gagner de l’argent. Leur unique objectif était d’exalter la parole et les prescriptions d’Allah et de guider les gens vers le bien. Une telle tâche ne pouvait être confiée à de simples mercenaires avides de salaire. Elle n’était possible que grâce aux serviteurs désintéressés de la révolution islamique. Ils n’étaient ni avides de postes ni absorbés par les grades et les promotions. C’étaient le poste et la responsabilité qui les appelaient, et ils assumaient de hautes responsabilités pour un salaire minimal. Un seul exemple suffira ici. ʿAttâb ibn Usayd fut nommé gouverneur de La Mecque avec un salaire d’un dirham par jour. Il dit lui-même dans un discours : « Qu’Allah laisse affamé celui qui reste affamé après avoir reçu un dirham par jour. » (Ibn Hichâm) Avant toute chose, ils étaient les appelants à leur croyance et à leur idéal bien-aimés. Ceux que le gouvernement de Médine nommait gouverneurs, juges, collecteurs d’impôts ou responsables des finances devenaient, dans leurs domaines respectifs, des prédicateurs du tawhîd, des enseignants de l’islam et des éducateurs moraux. Lorsqu’on leur expliquait leurs responsabilités administratives, le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) leur rappelait également cette responsabilité fondamentale. Lorsque Muʿâdh ibn Jabal fut envoyé au Yémen, chargé de responsabilités financières, administratives et judiciaires, on lui dit aussi : « Enseigne le Coran au peuple et enseigne-lui les règles de l’islam. » Puis on lui expliqua spécialement la méthode de la da‘wa adaptée aux besoins des gens du Livre. On lui dit : « Appelle-les d’abord au tawhîd. S’ils l’acceptent, enseigne-leur la prière. Ensuite, enseigne-leur la zakât. » Dans la plupart des cas, tous ces responsables étaient eux-mêmes imams de la prière dans leur siège administratif. Toutefois, dans les grandes agglomérations où il était impossible de ne pas répartir les responsabilités, on nommait, en plus des responsables administratifs, des imams distincts pour la prière. Ainsi, ʿAttâb ibn Usayd fut nommé imam à La Mecque, ʿUthmân ibn Abî al-ʿÂs à Tâ’if, et Abû Zayd al-Ansârî à Oman.

Le nombre d’officiers civils était considérable. C’est pourquoi leur liste n’est pas donnée. Mais lorsqu’on considère leur nombre et les régions où ils étaient affectés, on comprend le rôle extrêmement important que le département civil du gouvernement islamique (la fonction publique) a joué dans la diffusion de l’appel de l’islam. En outre, dans l’exercice de leurs fonctions, ces prédicateurs n’étaient pas de simples officiers au sens courant du terme. Ils se tenaient à des distances incommensurables de tout ceci : l’absence de crainte d’Allah, le faste, l’oppression et les excès, l’éloignement du peuple, l’indifférence aux besoins des gens, le fait de repousser au loin tous les autres lorsqu’ils sortaient dans la rue, l’accumulation excessive de gardes et d’hommes de service, la construction de grands palais, le pillage, l’acceptation de pots-de-vin, le fait de vivre entourés de flatteurs, le gaspillage des fonds publics en distribuant des récompenses à leur guise, l’organisation de beuveries et la tenue de fêtes de chants et de danses. Ces officiers civils étaient des officiers d’un tout autre genre. Leur gouvernement constituait pour le peuple une expérience totalement nouvelle. Peu rémunérés, menant une vie simple, s’acquittant honnêtement de leurs responsabilités, bienveillants envers leurs sujets, attachés à la justice et à l’équité, craignant Allah, ces fonctionnaires et employés conquéraient les cœurs du peuple par leur caractère. Lorsqu’ils appelaient les gens à la religion, cet appel pénétrait au plus profond du cœur de leurs auditeurs. Le vénérable Abou Moussa al-Ach‘ari fut nommé administrateur de Zubayd et de la région d’Aden. Tous les habitants de ces régions devinrent très rapidement musulmans à son appel. De même, Jarîr ibn Abdallah al-Bajalî fut chargé de la dynastie régnante du Yémen. Il exerça une telle influence qu’ils rejoignirent tous le mouvement islamique. Dans sa joie, il affranchit quatre mille esclaves.

En résumé, les départements civils du gouvernement poursuivaient inlassablement, avec une grande concentration et une totale assiduité, leur travail d’appel et de prédication. Le résultat de cette vaste entreprise d’appel et d’éducation fut qu’une révolution, non seulement politique mais aussi mentale, s’accomplit jusque parmi les populations des régions les plus reculées de l’Arabie ; parallèlement, un changement radical se produisit également sur le plan moral. En définitive, l’ensemble de la structure sociale de l’Arabie prit une forme entièrement nouvelle.

La prospérité économique du peuple

Un grand nombre d’habitants bédouins de l’Arabie étaient généralement pauvres. La plupart des tribus vivant dans le désert étaient nomades. En dehors des maigres moyens de subsistance tirés de leurs troupeaux, le brigandage armé et le pillage constituaient leur principale source de subsistance. Certaines tribus bédouines avaient aussi des résidences permanentes, très éloignées des villes. Elles étaient toutefois extrêmement pauvres. Les cheikhs et les chefs de ces tribus accaparaient exclusivement la majeure partie des bénéfices des activités économiques et en privaient les gens ordinaires. Par « villes », on entendait uniquement La Mecque, Médine, Taëf, Sanaa, le Hadramawt, etc. Ce n’étaient pas de grandes villes. Leur population était très réduite. Dans l’ensemble, cependant, leurs habitants étaient aisés et prospères. Il existait aussi parmi eux des classes supérieures et inférieures. La classe supérieure exploitait la classe inférieure. À Médine, les Juifs, outre leur domination dans le commerce et la culture, avaient étendu un réseau d’usure. De même, les grands riches de La Mecque et de Taëf pratiquaient eux aussi l’usure, parallèlement à d’autres moyens de gagner de l’argent. Certaines familles de haut rang menaient une vie d’extrême luxe. Les chants et la musique, l’ivrognerie, les aventures amoureuses et la fornication comptaient parmi les caractéristiques de leur culture. Pourtant, la misère du peuple arabe ordinaire était sans limites.

Poussés par la misère, ils mangeaient même la chair d’animaux morts. Ils ne faisaient absolument aucune distinction entre le pur et l’impur, ni entre le licite et l’illicite. Là où l’on ne parvenait même pas à résoudre les problèmes de nourriture, de vêtements et de logement, la question de l’éducation, de la santé et des autres problèmes supérieurs ne se posait même pas. Pour se soigner, on priait les divinités, on recourait à la magie et à la sorcellerie, et l’on se rendait chez les astrologues et les fakirs. Les possibilités d’instruction étaient extrêmement limitées. L’éducation était confinée à une poignée de personnes issues des familles urbaines de la haute société. L’un des problèmes fondamentaux et réels de cette société était celui de la nourriture. Lorsqu’une nation, dans sa grande majorité, est constamment tourmentée par la question : « Que vais-je manger ? », il est impossible de lui transmettre la connaissance de sujets plus élevés et plus nobles, et elle ne peut accomplir aucune œuvre mémorable au service d’un noble objectif. Sans remédier à la privation de ceux qui en sont victimes sur le plan économique, personne ne peut les mobiliser largement dans un mouvement par de simples exhortations, conseils et bons sermons. Même si une idéologie s’empare du pouvoir par la force des armes, si elle ne peut résoudre les problèmes économiques fondamentaux des gens, le peuple ordinaire ne sera jamais disposé à accepter de simples conseils de réforme et de reconstruction morale. Au contraire, il considérera de telles tentatives de réforme, de correction et de reconstruction comme un fléau et s’empressera de s’en libérer. Le système de vie islamique ne pourra conquérir l’humanité que lorsqu’il garantira le bonheur et la prospérité dans l’au-delà comme ici-bas, et qu’il pourra résoudre les problèmes économiques tout en procédant à la réforme et à la correction morales. Mener un mouvement consacré exclusivement aux problèmes économiques revient à pousser l’humanité vers la destruction morale ; de même, séparer la réforme morale des exigences et des besoins économiques de la vie revient à vouer l’entreprise de réforme morale à l’échec. L’islam répond simultanément à ces deux besoins. Le mouvement dirigé par le Messager (s.a.w.) illuminait d’une part les cœurs par la lumière de la foi et enrichissait les âmes de valeurs morales ; d’autre part, il mettait en place le meilleur système pour fournir la nourriture nécessaire aux ventres. Dès le début, la règle morale la plus concise de l’islam comprenait le précepte de l’« It‘âm al-masâkîn », c’est-à-dire nourrir les pauvres. En outre, aider les orphelins, les veuves et les voyageurs était obligatoire pour tout musulman.

L’Arabie était un pays à faible productivité. Toutes les ressources — minerais, industrie ou bétail — étaient limitées et concentrées entre les mains de certaines classes. Mettre ces sources de richesse à la portée du peuple ordinaire constituait un problème extrêmement complexe. Sans résoudre ce problème, il était impossible de résoudre les autres grands problèmes de la vie. Les règles économiques de l’islam, révélées progressivement, suffisaient, dans des conditions normales, à maintenir la circulation des richesses entre toutes les classes de la société. Mais avant même la mise en œuvre de ces règles, l’accès à ces sources de richesse constituait le problème le plus complexe. C’est uniquement grâce aux activités de jihad qu’il a été possible de résoudre ce problème de manière si efficace qu’aucune autre solution n’aurait pu aboutir à un succès comparable.

Depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne, la prise des armes et de l’équipement des ennemis vaincus comme butin a toujours été considérée comme un droit universellement reconnu. Pour mettre fin à la guerre, priver l’adversaire de ses armes, de son équipement et de ses provisions constitue une tactique plus efficace et plus infaillible que de tuer des êtres humains. En outre, affaiblir l’économie militaire de l’adversaire est également l’une de ses méthodes les plus fructueuses. L’islam a lui aussi maintenu le droit au butin et a, pour cette raison, imposé des restrictions morales particulières. Il ne nous est pas possible ici d’entreprendre une discussion théorique. Mais, en appliquant concrètement cet engagement, les armées islamiques ont libéré et mis en circulation les richesses accumulées en divers lieux. Les biens des Juifs et des usuriers, extorqués au peuple, ont été mis en circulation conformément aux règles du butin. Les richesses accumulées de la tribu des Thaqîf, libérées de leur propriété, se sont répandues dans toute l’Arabie. De même, les armées musulmanes ont soustrait à leurs chefs et notables fortunés une grande partie des richesses des tribus rebelles des environs de Médine qui complotaient pour semer l’anarchie, puis les ont mises en circulation grâce à une répartition équitable.

Concernant les biens pris à la guerre (butin), la coutume de l’époque antéislamique voulait que chacun emporte ce qu’il trouvait sur le champ de bataille. Certains volaient, d’autres s’appropriaient les biens par la tromperie, et plus quelqu’un était puissant et important, plus il s’emparait, par la force de son pouvoir, d’une part grande et de meilleure qualité. La stratégie militaire islamique fit naître une moralité entièrement nouvelle. Selon ce principe, tous les biens pris à la guerre étaient d’abord rassemblés jusqu’au dernier sou. Pas même une aiguille n’était laissée de côté. Ensuite, ils étaient distribués sur ordre du commandant. Vingt pour cent de ces biens allaient au trésor islamique, c’est-à-dire au Bayt al-Mâl. La plus grande partie était remise aux pauvres et aux nécessiteux. Ainsi commença une libre circulation des richesses du pays. Puis, à mesure que les règles financières furent progressivement instaurées, leur circulation fut soumise à un contrôle.

Ensuite, l’État islamique a prélevé des recettes auprès des propriétaires de terres, de bétail et de capitaux commerciaux : la zakat lorsqu’ils étaient musulmans, et la kharâj et la jizya lorsqu’ils ne l’étaient pas. Il a affecté une part considérable de ces recettes, en particulier de la zakat, aux classes pauvres. Chaque année, une grande partie des récoltes, des dattes et du bétail élevé était transférée des riches aux pauvres.

En outre, les problèmes économiques n’ont pas été résolus uniquement par la force de la loi. Des moyens moraux ont également été mis en œuvre pour y remédier. Le Messager, paix et bénédictions sur lui, a présenté au monde l’expérience extrêmement réussie de la fraternité économique, parallèlement à l’égalité sociale, dans la société centrale de Médine. Toute l’Arabie pouvait voir qu’après leur conversion à l’islam, des gens chassés de leurs foyers, des esclaves ayant tout perdu, des Bédouins accablés par la faim et un groupe de jeunes enivrés d’amour pour Allah connaissaient du jour au lendemain une transformation merveilleuse. D’un côté, ils se tenaient épaule contre épaule avec les grands notables de la société et défiaient, avec une audace inimaginable, leurs adversaires extrêmement arrogants et orgueilleux. De l’autre, toutes leurs souffrances, leurs difficultés et leurs privations disparaissaient. Ils trouvaient un abri, du travail, des armes, des bêtes de transport, et se mariaient pour fonder un foyer. L’effet bénéfique de cette fraternité islamique ne s’est pas limité à Médine : il s’est progressivement étendu dans toutes les directions, et un jour toute l’Arabie en a récolté les fruits.

Les habitants de l’Arabie ont vu et ressenti de loin ce nouveau système incomparable d’égalité sociale et de fraternité économique comme le paradis sur terre. Ils savaient aussi que seule la clé du tawhîd suffisait pour entrer dans ce paradis. Dans ces conditions, quoi d’étonnant à ce que des gens écrasés pendant des siècles par le joug de la pire oppression sociale et économique aient désiré entrer dans ce paradis ?

Le Messager, paix et bénédictions sur lui, attentif aux problèmes du peuple ordinaire d’Arabie, a fait preuve personnellement d’une générosité et d’une libéralité du plus haut degré. Même en tant que chef d’État, il a adopté une politique de générosité et de magnanimité absolues. Il ne laissait jamais de biens s’accumuler en sa possession personnelle. Au contraire, il les distribuait aussi rapidement que possible aux nécessiteux de la région et aux étrangers. Il ne laissait jamais d’argent dormir dans le Bayt al-Mâl ; dès qu’une personne nécessiteuse se présentait, il lui donnait tout ce qu’il pouvait. Pour le Messager, paix et bénédictions sur lui, les êtres humains avaient une importance primordiale. Il considérait les richesses comme au service de l’humanité. Il lui est même arrivé, lorsque rien ne se trouvait ni dans le Bayt al-Mâl ni auprès de lui, d’emprunter afin de donner à une personne qui demandait de l’aide. (Shamâ’il al-Tirmidhî)

Ayant entendu parler de sa générosité, les villageois démunis et les Bédouins nomades accouraient à Médine depuis des contrées lointaines et repartaient comblés par ses dons inépuisables. Il est bien connu qu’un jour, un Bédouin vint, tira avec impertinence le manteau du Messager, paix et bénédictions sur lui, et dit : « Ô Muhammad, paix et bénédictions sur lui, tous ces biens appartiennent à Allah. Tu n’as pas à donner quoi que ce soit du patrimoine de tes parents. Donne-moi donc de quoi charger le dos de mon chameau. » Le Messager, paix et bénédictions sur lui, océan de compassion, resta silencieux un instant, puis dit calmement : « Tu as raison, tous ces biens appartiennent à Allah et je suis Son serviteur. » Il ordonna ensuite de donner à ce Bédouin une charge d’orge et une charge de dattes, chacune portée par un chameau. Celui-ci repartit très heureux. Une autre fois, des recettes fiscales si considérables arrivèrent de Bahreïn qu’une somme aussi importante n’était encore jamais parvenue à Médine. Le Messager, paix et bénédictions sur lui, les entassa dans la cour de la mosquée du Prophète. Puis il se mit à en donner aux personnes qui arrivaient, l’une après l’autre. Ensuite, il secoua ses vêtements, se leva et rentra chez lui. De tels actes de générosité se produisaient souvent à Médine, et les gens venus de diverses régions en bénéficiaient. De retour dans leurs propres régions, ces personnes racontaient la générosité du gouvernement islamique ; et, bouleversés par ces récits, combien de gens furent guidés vers l’islam, nul ne saurait le dire.

Je vais donner un autre exemple de la générosité du Noble Prophète, paix et bénédictions sur lui. Un homme vint, décrivit sa détresse financière en fondant en larmes et demanda de l’aide. Le Messager, paix et bénédictions sur lui, lui donna un troupeau de chèvres qui paissait sur la montagne voisine. Fou de joie devant ce don extraordinaire, l’homme retourna auprès de sa tribu et se mit à dire : « Devenez musulmans. Muhammad, paix et bénédictions sur lui, fait des dons tels qu’il ne reste plus aucune peine au pauvre. » (Al-Mawâhib al-Ladunniyya). Safwân ibn Umayya dit : « Le Messager, paix et bénédictions sur lui, m’a donné trois cents chèvres. Mon état d’esprit devint tel qu’auparavant personne ne m’était plus odieux que lui, alors que maintenant personne ne m’est plus cher que lui. » C’est à ce propos que le vers suivant est récité :(*****Arabe******)

« C’est celui qui, en donnant,

va jusqu’à se retrouver lui-même démuni,

ne craint pas cela, quel que soit le nombre de personnes qui viennent auprès de lui

et continuent d’y venir. »

La renommée universelle de sa générosité eut pour conséquence que, lorsqu’il revenait après avoir distribué le butin de Hunayn, un Bédouin vint à lui, le prit dans ses bras et lui dit : « Donne-moi aussi quelque chose. » Le Messager (s.a.s.), troublé, s’appuya contre un arbre et resta debout. Puis il exprima son impuissance en disant : « Si je possédais autant de chameaux qu’il y a d’arbres dans cette forêt, je vous les distribuerais tous. Vous ne me verriez pas faire preuve d’avarice, ni avoir tendance à tenir des propos irréalistes ou manquer de courage. » (Sahih al-Bukhari)

Les gens mesquins peuvent qualifier cette générosité de tentative visant à gagner les cœurs par l’argent et à se faire des partisans par la corruption. Mais il n’en est absolument rien. Sauver les personnes tombées dans la détresse économique et les libérer de leur sentiment d’infériorité constitue l’une des exigences de principe et d’idéal de l’islam. Quant aux classes de la société humaine qui, en raison de la tyrannie et de l’exploitation exercées par les classes supérieures, sont accablées par une misère si terrible qu’elles n’ont même pas la possibilité de s’intéresser aux aspirations supérieures et sublimes de la vie, les personnes plongées dans une situation aussi désolante obtiennent même la grâce d’Allah. La majorité des habitants de l’Arabie était victime d’une telle situation. Ils avaient besoin de nourriture et de vêtements autant que de la kalima tayyiba. Grâce à la fraternité économique de l’islam, les habitants de Médine eurent probablement pour la première fois la possibilité de s’élever au-dessus des besoins fondamentaux du corps, de réfléchir aux exigences spirituelles de la vie et de cultiver les nobles valeurs morales. La réforme économique facilita l’expansion de l’islam. Le système économique islamique atteignit son plein développement plus tard, lorsque toutes ses lois, règles et normes furent mises en œuvre. Mais, dès qu’ils en virent les premiers signes, les gens commencèrent à placer leurs espoirs en Médine. Ils comprirent qu’ils y trouveraient non seulement la lumière de la vérité, mais aussi la solution aux problèmes économiques.

Les vastes relations de l’homme d’État

Quels que soient les objectifs et les buts d’une personne, et quels que soient les travaux idéologiques de haut niveau qu’elle accomplisse, l’étendue de ses relations personnelles peut grandement contribuer à sa réussite. Dans les diverses activités collectives, à différents niveaux, depuis les affaires ordinaires jusqu’à la révolution idéaliste, rares sont ceux qui peuvent réussir lorsque leur champ de relations humaines ordinaires est très restreint, qu’ils restent cloîtrés et asociaux. Les liens de parenté fondés sur la lignée et le sang, les relations matrimoniales, l’amitié et la camaraderie, le partage des joies et des peines, les visites réciproques, les salutations et les échanges de civilités, etc., accroissent la capacité d’une personne à exercer son influence. Les relations personnelles modifient inconsciemment le cours de nombreuses grandes entreprises idéologiques et ont même conduit à la prise de nombreuses décisions politiques. En un mot, dans la direction des hommes en général, c’est la personne dont le cercle de relations est vaste qui réussit ; elle élargit et étend elle-même davantage ces relations et répond aux exigences de chacune d’elles.

Sous cet angle, lorsque nous portons notre regard sur la personnalité sublime du Messager — paix et bénédiction d’Allah sur lui —, nous constatons que le champ de toutes ses relations était extrêmement vaste. Nous voyons également que ses amitiés et ses relations personnelles ordinaires ne cessaient de s’étendre. On ne le voyait jamais désireux de se séparer de ces relations à un moment donné, et l’on ne remarquait chez lui ni réticence ni mépris à entretenir des relations avec les gens ordinaires, comme le ferait une personnalité spirituelle de haut rang. Au contraire, il entretenait toutes ses relations de la manière la plus remarquable, en s’acquittant de leurs droits et de leurs exigences et en les maintenant solides. Il témoignait un tel respect même aux liens de parenté les plus éloignés qu’au moment de la conquête de l’Égypte, il ordonna à l’armée musulmane de bien traiter ses habitants. Il dit : « Hâjar, la mère d’Ismaël — que la paix soit sur lui —, était Égyptienne. Il vous incombe donc de préserver les liens de parenté par le sang. » Ces relations personnelles très étendues du Messager — paix et bénédiction d’Allah sur lui — contribuèrent au développement du mouvement islamique et à l’accroissement de l’influence de l’appel islamique.

Il est nécessaire de donner une brève présentation de ces relations. Cela permettra de comprendre comment elles ont contribué au mouvement islamique et comment elles ont facilité la révolution islamique. Nous classerons ses relations en différentes catégories :

1. Les relations généalogiques

La lignée généalogique du Messager — paix et bénédiction d’Allah sur lui — est la suivante :

Muhammad — paix et bénédiction d’Allah sur lui — (1), fils d’Abdullah (2), fils d’Abd al-Muttalib (3), fils de Hachim (4), fils d’Abd Manaf (5), fils de Qusayy (6), fils de Kilab (7), fils de Murra (8), fils de Ka‘b (9), fils de Lu’ayy (10), fils de Ghalib (11), fils de Fihr (12), fils de Malik (13), fils de al-Nadr (14), fils de Kinana (15), fils de Khuzayma (16), fils de Mudraka (17), fils d’Ilyas (18), fils de Mudar (19), fils de Nizar (20), fils de Ma‘add (21), fils d’Adnan (22), fils d’Udd (23), fils de Muqawwam (24), fils de Nahur, fils de Tayrah, fils de Ya‘rub, fils de Yashjub, fils de Nabit, fils d’Ismaël, fils d’Abraham.

Le Messager — paix et bénédiction d’Allah sur lui — a indiqué que les noms après Adnan jusqu’à Ismaël — que la paix soit sur lui — ne sont pas très fiables. Les historiens ont exprimé des opinions divergentes au sujet de ces noms. La relation du Messager — paix et bénédiction d’Allah sur lui — avec Adnan se situe au vingt et unième degré généalogique. L’écart temporel est de 1 158 ans. La relation du Messager — paix et bénédiction d’Allah sur lui — avec les tribus arabes se rattache, à un degré ou à un autre, à une même ascendance.

Ukk, fils d’Adnan et frère de Ma‘add, se rendit dans une région du Yémen appelée Ghassan, y établit un royaume et épousa une femme de la tribu des Ash‘arites. L’islam se répandit très rapidement dans cette région. De nombreuses délégations venues de différentes parties du Yémen se rendirent auprès du Messager — paix et bénédiction d’Allah sur lui — et embrassèrent l’islam. La délégation des Ash‘arites en faisait partie. Nizar, le vingtième ancêtre, avait quatre fils. Parmi eux, les descendants d’Anmar s’établirent au Najd et au Hedjaz. Les descendants d’Iyad s’installèrent dans les régions frontalières et aux alentours. Quant à Mudar, le dix-neuvième ancêtre, et à Rabi‘a, ils s’établirent dans la partie centrale de l’Arabie.

Présentons maintenant ces tribus célèbres qui sont issues de la même ascendance que le Messager — paix et bénédiction d’Allah sur lui — et dont les noms sont consignés dans les ouvrages de sîra, d’histoire et de hadith :

Banu Tamim – descendants de Tamim bin Mard bin Oud bin Tanja bin Ilyas (18).

Banu Ghatafan – descendants de Ghatafan bin Ghatafan bin Sa’d bin Ilyas (18).

Banu Dhubyan – Dhubyan bin Buwaydh bin Rayesh bin Ghatafan – descendants d’Ilyas.

Banu Hawazin – descendants de Hawazin bin Mansur bin Ikrama bin Hasfan bin Qays Aylan bin Ilyas.

Banu Sa’d – descendants de Sa’d bin Bakr bin Hawazin…….. Ilyas.

Banu Thaqif – descendants de Thaqif bin Hawazin……… Ilyas.

Banu Sulaym – descendants de Sulaym bin Mansur…….. Ilyas.

Banu Hudhayl – Hudhayl bin Mudrika – (17).

Banu Hâwn — Hâwn ibn Khuzayma (n° 16).

Waïshî — Waïsh ibn Karâh ibn Hâwn ibn Khuzayma.

Azâlî — Azâl ibn Karâ……………… jusqu’à Khuzayma.

Banu Asad — Asad ibn Khuzayma……………. jusqu’à Khuzayma.

Banu Nadâr — Nadâr ibn Kinâna (n° 15).

Banu Kinâna — idem.

Banu al-Mustaliq — Mustaliq (Khuzayma) ibn Abd Manât ibn Kinâna (n° 15).

Al-Ahâbîsh — Ahâbîsh ibn Kinâna.

Banû Mâlik — Mâlik (13e) ibn Nadar ibn Kinâna.

Quraych — Fihr ou Quraych (12e) ibn Mâlik.

Banû Muhârib — Muhârib ibn Fihr.

Banû Taym — Taym ibn Ghâlib (11e) ibn Fihr.

Banû Awf — Awf ibn Lu’ayy (10e) ibn Ghâlib.

Banû Âmir — Âmir ibn Lu’ayy.

Banû Hârith — Hârith ibn Lu’ayy.

Banû Hasîs — Hasîs ibn Ka’b (9e) ibn Lu’ayy.

Banû Sahm — Sahm bin Ka’b.

Banû Jumah — Jumah bin Ka’b.

Banû Adî — Adî bin Ka’b.

Banû Kilâb — Kilâb (n° 7) bin Murra (n° 8).

Banû Taym — Taym bin Murra (n° 8)

Banû Makhzûm — Makhzûm bin Murra.

Banû Qusay — Qusay (n° 6) bin Kilâb.

Banû Zuhra — Zuhra bin Kilâb.

Asadî — Asad ibn Abd al-Uzza ibn Qusay (n° 6).

Muttalibî — Muttalib ibn Abd Manaf (n° 5).

Banu Umayya — Umayya ibn Abd Shams ibn Abd Manaf.

Nawfilî — Nawfil ibn Abd Manaf.

Banu Hashim — Hashim ibn Abd Manaf.

Cette longue lignée s’étend si loin que nombre des Compagnons les plus éminents et les plus proches du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) y sont rattachés. Ainsi, la lignée de Hazrat Omar (qu’Allah l’agrée) remonte à Jarrah ibn Addi ibn Ka‘b (n° 9), et Hazrat Abu Ubayda est également apparenté à Jarrah ibn Addi par sa lignée. La mère du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), Hazrat Amina, descend de Wahb ibn Abd Manaf ibn Zuhra ibn Kilab (n° 7). Hazrat Abu Bakr descend de Taym, frère de Kilab ibn Murra. L’un des dix Compagnons auxquels le Paradis fut annoncé de leur vivant, Sa‘d ibn Abi Waqqas, est rattaché au Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) par l’intermédiaire de Malik ibn Uhayb ibn Manaf. Uthman ibn Talha, gardien des clés de la Noble Kaaba, descend d’Abd al-Dar ibn Qusay (n° 6). Un autre des dix Compagnons auxquels le Paradis fut annoncé, Hazrat Zubayr ibn al-Awwam, descend de Khuwailid ibn Asad ibn Abd al-Uzza ibn Qusay (n° 6). De même, Hazrat Khadija Tahira est la fille de Khuwailid ibn Asad ibn Abd al-Uzza ibn Qusay. Waraqa ibn Nawfal ibn Khuwailid était son frère. Les trois fils d’al-Harith ibn Muttalib ibn Abd Manaf (n° 5), Abu Ubayda, martyr de Badr, Tufayl et Hadith, étaient de célèbres Compagnons. La lignée de l’imam al-Shafi‘i est également rattachée à Muttalib. Hazrat Uthman descend d’Umayya ibn Abd Shams ibn Abd Manaf.

Il existe des divergences quant au nombre d’oncles du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). On ne connaît pas le récit de deux d’entre eux. Un de ses oncles mourut très longtemps auparavant. Parmi ses oncles, les personnes suivantes sont particulièrement remarquables. Elles sont liées à l’histoire de l’islam, et leurs biographies ont également été conservées.

Un de ses oncles, al-Harith, mourut avant l’avènement de l’islam. Ses quatre fils, Nawfal, Abd Allah, Rabi‘a et Abu Sufyan, embrassèrent l’islam et jouèrent un rôle important dans l’histoire de l’islam. C’est après avoir renoncé à réclamer vengeance ou indemnisation pour le meurtre de Rabi‘a ibn al-Harith que le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) proclama, lors de la conquête de La Mecque, pour la première fois : « À compter d’aujourd’hui, toute réclamation de vengeance ou d’indemnisation pour les meurtres commis à l’époque de l’Ignorance est abolie. »

L’un de ses oncles était Abû Tâlib, qui s’acquitta pleinement de la responsabilité de veiller sur le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui). Bien qu’il ne fît pas partie du mouvement islamique, il le soutint de tout son cœur et de toutes ses forces. Aujourd’hui, il est difficile de trouver quelqu’un qui ne connaisse pas les noms des dignes fils d’Abû Tâlib : Hazrat ‘Alî, Ja‘far et ‘Aqîl. Les deux filles d’Abû Tâlib, Umm Hânî et Jumâna, embrassèrent également l’islam. Hazrat Umm Hânî acquit une renommée particulière à l’occasion de l’événement du Mi‘râj.

L’un de ses oncles était Hazrat Hamza, qui obtint le martyre lors de la bataille d’Uhud. Hindâ traita son cadavre avec une extrême sauvagerie. Ce fut précisément cet oncle qui protesta avec véhémence contre la conduite odieuse d’Abû Jahl envers le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) et embrassa l’islam au prix d’un immense danger.

L’un de ses oncles était Hazrat ‘Abbâs. Dès le début, il joua un rôle semblable à celui d’un protecteur. Il joua notamment un rôle important dans les discussions relatives à l’allégeance d’al-‘Aqaba. Il avertit les Ansâr de la lourde responsabilité qui leur incombait. En outre, étant resté à La Mecque, il tenait le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) informé de la situation. Lorsque cette période délicate de conflits et d’affrontements fut passée, il annonça son adhésion à l’islam et partit pour Médine.

L’un de ses oncles, az-Zubayr, mourut avant l’avènement de l’islam. C’était un homme extrêmement bienveillant et il participa activement à la fondation du Hilf al-Fudûl.

L’un de ses oncles était Abû Lahab. Cet oncle n’était pas seulement un adversaire acharné de l’islam : il était aussi un chef actif du camp ennemi. Sa femme était elle aussi une ennemie farouche de l’islam et se plaçait personnellement au premier rang lorsqu’il s’agissait de faire souffrir le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui). Abû Lahab connut une fin particulièrement exemplaire. Il mourut de la peste. Son cadavre resta trois jours à se décomposer sur place. Personne ne s’en approcha, même de loin. Finalement, on le recouvrit en lançant des pierres par-dessus un mur, et ce tas de pierres devint sa tombe. La femme d’Abû Lahab mourut misérablement, étranglée par la corde passée autour de son cou. Les deux fils d’Abû Lahab moururent incroyants, tandis que deux autres se rallièrent au Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) lors de la bataille de Hunayn. Sa fille Durrâ eut le bonheur d’embrasser l’islam.

Parmi les tantes paternelles du Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) figurait Umm Hakîm Rayda, l’épouse de Qusayr ibn Rabî‘a, descendant d’Abd Manâf. Son fils ‘Âmir embrassa l’islam le jour de la conquête de La Mecque. Le fils de ‘Âmir, ‘Abdullah ibn ‘Âmir, devint lui aussi un Compagnon et fut nommé gouverneur du Khurâsân sous le califat de Hazrat ‘Uthmân. ‘Arwâ, la fille de cette même Umm Hakîm, était la mère de Hazrat ‘Uthmân. Une autre tante paternelle était Umayma. Elle épousa Jahsh ibn Rubâb. L’une de ses filles, Umm Habîba, fut l’épouse de ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf. L’autre fille, Hamna, épousa d’abord Mus‘ab ibn ‘Umayr, puis Talha ibn ‘Abdullah. Les deux enfants issus de ce second mariage, Muhammad et ‘Imrân, devinrent de vaillants soldats du mouvement islamique. ‘Abdullah ibn Jahsh obtint le martyre à Uhud et fut enterré avec son oncle maternel, Hazrat Hamza. La troisième tante paternelle était ‘Âtika, qui fit un rêve avant la bataille de Badr. À propos de ce rêve, les Qurayshites se moquèrent abondamment en disant : « Voilà que les filles des Banû Hâshim commencent elles aussi à prétendre à la prophétie. » La quatrième tante paternelle était Hazrat Safiyya. Elle épousa d’abord al-Hârith ibn Harb ibn Umayya, puis al-‘Awwâm ibn Khuwaylid. De ce mariage naquit az-Zubayr, l’un des membres des ‘Ashara Mubashshara. Sâ’ib ibn al-‘Awwâm était également son fils. Sâ’ib participa à de nombreux jihads. En voyant le cadavre de Hazrat Hamza abandonné et en constatant les traitements inhumains qui lui étaient infligés, il donna un exemple exceptionnel de patience. La cinquième tante paternelle, Barra, était l’épouse de ‘Abd al-Asad ibn Hilâl. Abû Salama était son fils. Ce même Abû Salama fut le premier mari d’Umm al-Mu’minîn Umm Salama. Une autre tante paternelle, Arwâ, avait pour mari ‘Umayr Uhayb. Lorsque son fils Tulaib lui annonça qu’il avait embrassé l’islam, elle déclara, sous le coup d’une vive émotion : « Ton cousin maternel mérite de ta part le plus grand service et le plus grand soutien. Par Allah, si nous, les femmes, avions autant de pouvoir que les hommes, nous le protégerions et donnerions à ses ennemis la réponse qu’ils méritent. »

Derrière ces paroles agissaient à la fois l’élan de la foi et l’affection sincère d’une tante paternelle. Il existe encore d’autres aspects des liens de parenté du Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui). Toutefois, nous n’avons exposé ici que les liens de parenté qui étaient liés d’une manière ou d’une autre au mouvement islamique. Il est vrai que le conflit et l’affrontement étaient particulièrement difficiles et complexes, puisqu’ils étaient fondamentaux et idéologiques. Les Qurayshites avaient, à cet égard, établi un camp d’opposition solide et durable. Mais ces liens de parenté commencèrent à exercer une influence intérieure. Les Banû Hâshim se montrèrent globalement plus compatissants que les autres. C’est à cause de ces liens de parenté qu’en voyant les persécutions d’Abû Jahl, Hazrat Hamza entra dans une violente colère et abandonna la Jâhiliyya pour devenir le compagnon du Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui). Pendant le blocus, lorsqu’Abû Jahl empêcha l’acheminement de vivres vers Abû Tâlib dans le Shi‘b, Abû al-Bukhtarî s’y opposa. Hazrat ‘Abbâs apporta discrètement son aide tout en restant à La Mecque. Même dans les assemblées des Qurayshites, certains prenaient parfois parti pour le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) en raison des liens de parenté. Certains estimaient qu’il fallait le laisser sortir de La Mecque pour travailler parmi les Arabes et réussir, quoi qu’il advienne. Ils faisaient aussi remarquer que, dans ce cas, son succès serait celui des Qurayshites eux-mêmes. Puis, après des années d’obstination et de confrontation, lorsque La Mecque fut conquise, les gens qualifièrent le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) de « frère magnanime et fils d’un frère magnanime ». Ces liens de parenté exercèrent aussi leur influence d’une autre manière. Lorsqu’un proche du Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui), devenu prisonnier de guerre, se mettait la nuit à gémir en expliquant les liens qui l’attachaient, il en perdait le sommeil. Lorsque la famine frappait La Mecque, son cœur s’attendrissait et il envoyait des vivres ainsi qu’une aide financière. Après la conquête de La Mecque, il donna généreusement à ses habitants.

2. Les liens maternels à Médine

La mère de monsieur Abdullah, le père du Messager (s.a.s.), Fatima bint Umar, était issue de la célèbre tribu médinoise des Banou Najjar. Avant elle, son arrière-grand-père Hachim avait lui aussi épousé une femme de la tribu des Khazraj, Hind bint Amr ibn Tha‘laba. C’est pourquoi Abdullah, le père du Messager (s.a.s.), entretenait des relations particulièrement étroites avec Médine. Au cours d’un voyage commercial, son père mourut par hasard à Médine même, où il fut également enterré. À l’âge de cinq ans seulement, sa mère Amina l’emmena à Médine afin de rendre visite à ses proches et de voir la tombe de son mari. Ils y restèrent un mois. Ils séjournaient à Darun Nabigha. Lorsqu’il se rendit à Médine après l’émigration, le souvenir de ces événements, survenus quarante-sept ans auparavant, lui revint à l’esprit. Lors de certaines réunions, il disait parfois : « Chez mes oncles maternels, il y avait une fille appelée Anissa qui était ma compagne de jeux. Un oiseau se posait sur la forteresse et les garçons et les filles le faisaient s’envoler. Dans cette maison, ma mère s’asseyait à tel endroit et la tombe de mon père se trouvait à tel autre. » Le Messager (s.a.s.) avait également rapporté qu’il avait appris à bien nager dans un bassin des Banou Najjar. Au retour de ce voyage vers La Mecque, sa mère mourut à un endroit appelé Abwa.

Il va sans dire que, lorsque des relations commencèrent par la suite à se nouer entre Médine et le mouvement islamique, ce lien eut certainement une influence sur elles. Les habitants de Médine, en particulier ceux des Banou Najjar, le considéraient comme un proche parent, et les Banou Najjar étaient d’autant plus enthousiastes à l’idée de l’accueillir. Les jeunes filles de cette tribu le saluèrent en chantant.

3. Les liens de parenté par allaitement

Après sa naissance, le Messager (s.a.s.) téta pendant quelques jours le lait de Thuwayba, l’esclave d’Abou Lahab. Halima as-Sa‘diyya, des Banou Hawazin, eut l’honneur de devenir sa nourrice attitrée. La fille aînée de Halima, Hudhafa, surnommée ach-Chayma, s’occupa du Messager (s.a.s.) durant son enfance. Lorsque Hudhafa fut capturée pendant la bataille de Hunayn, elle dit aux soldats qui la gardaient : « Je suis la sœur de votre chef. » Lorsqu’elle fut amenée devant le Messager (s.a.s.), il l’accueillit avec joie. Il étendit son manteau devant elle. Submergé par l’émotion, il lui dit : « Si tu le souhaites, tu peux rester ici auprès de moi ; si tu le souhaites, je te ferai reconduire auprès de ta tribu. » Comme elle exprima le désir de retourner dans sa tribu, le Messager (s.a.s.) la congédia après lui avoir offert de nombreux présents. Elle embrassa également l’islam.

C’est en invoquant ce lien de parenté par allaitement que la tribu des Banou Hawazin demanda, après la bataille de Hunayn, la libération de ses captifs. Il fit immédiatement libérer tous les prisonniers des Banou Hachim et, à son exemple, les Compagnons libérèrent eux aussi leurs propres captifs.

4. Le mariage de ses propres filles

Le mariage de Zaynab avec Abou al-As fut célébré à La Mecque même. La mère d’Abou al-As était la demi-sœur de Khadija — autrement dit, le Messager (s.a.s.) était son oncle maternel par alliance. Zaynab embrassa l’islam et émigra à Médine. Par la suite, son mari Abou al-As embrassa lui aussi l’islam et se rendit à Médine. Leur ancienne relation fut maintenue. Les époux étaient liés par une profonde affection. Même lorsque les habitants de La Mecque le pressèrent de divorcer, Abou al-As ne répudia pas Zaynab. C’est pourquoi, alors qu’il était encore mécréant, Abou al-As fut libéré sans rançon avec l’autorisation des musulmans, et les marchandises commerciales qui lui avaient été confisquées lui furent restituées.

Le mariage de Ruqayya avec Othman fut également célébré à La Mecque. Ce couple fut le premier à émigrer ensemble. Lorsque Ruqayya mourut durant la deuxième année de l’Hégire, le Messager (s.a.s.) maria également, durant la troisième année de l’Hégire et sur l’ordre d’Allah, Oumm Koulthoum à Othman. Parce qu’il avait épousé successivement deux filles, Othman fut surnommé « Dhoun-Nourayn ». Le Messager (s.a.s.) maria Fatima à Ali. À l’exception d’Abou al-As, ces deux éminents dirigeants du mouvement islamique étaient des proches parents du Messager (s.a.s.), non seulement par leurs liens de compagnonnage et de famille, mais aussi par leurs liens matrimoniaux. Cette parenté contribua à la conduite des vastes activités du mouvement islamique.

5. Les relations matrimoniales du Messager (s.a.)

Puisque des philosophes occidentaux violemment hostiles à l’islam ont soulevé de nombreuses objections au sujet des relations matrimoniales du Messager (s.a.), certains parmi nous baissent honteusement la tête face à cette réalité. Ils se demandent : le Messager (s.a.) a contracté tant de mariages, et l’islam a autorisé la polygamie ; où trouver une telle honte ? C’est pourquoi je souhaite apporter quelques explications sur ce sujet au moyen d’un bref exposé.

Il faut tout d’abord bien garder à l’esprit que la première période de l’histoire de l’humanité fut une époque d’accroissement démographique. Nous voyons cette époque s’étendre jusqu’à celle du Messager (s.a.). De vastes territoires étaient alors inhabités et incultes. Les espaces permettant de produire les moyens de subsistance étaient également disponibles. Il était donc tout à fait naturel que l’humanité fût fortement poussée à accroître sa population. C’est pourquoi, quelle que soit la civilisation ou la religion de cette époque que l’on considère, la polygamie y était largement répandue. Les prescriptions de la charia révélées par Allah l’ont également autorisée. On ne trouve que deux ou trois prophètes ayant renoncé à la vie familiale pour se consacrer constamment à la prédication de la religion. Mais la plupart des prophètes ont mené une vie familiale, et l’ont fait pleinement. Le Messager (s.a.) se situe à la fin de cette époque d’accroissement démographique et de polygamie. C’est à partir de son époque qu’Allah ordonna pour la première fois de limiter le nombre des épouses. [Par cette limitation, le nombre maximal d’épouses a été fixé à quatre, tandis qu’une condition stricte de justice a été imposée et que la monogamie a été encouragée. Mais la polygamie a, et continuera d’avoir, plusieurs raisons. La première est, par exemple, que l’islam veut mettre totalement fin à la licence sexuelle et à l’adultère, et qu’il a prévu à cet effet des châtiments sévères. Dans un tel système, il était nécessaire de laisser la possibilité de plusieurs mariages à ceux qui possèdent une puissance sexuelle supérieure. Le fait d’avoir négligé ce besoin réel dans les pays occidentaux a conduit à créer la possibilité de garder de nombreuses maîtresses auprès d’une seule épouse. En outre, la prostitution s’y est également implantée et s’est tellement répandue qu’il est désormais difficile de s’en libérer. Il existe même, sous le nom d’« amour libre », une telle débauche d’adultère consenti que, si on la compare à cela, le système islamique de la polygamie paraît certainement bien supérieur. La deuxième raison est que, dans certains cas, le désir d’avoir des enfants contraint à contracter plusieurs mariages. La troisième est qu’une épouse peut souffrir d’une maladie chronique. Dans une telle situation, au lieu de divorcer d’avec l’épouse malade et de la jeter dans la détresse, le mari peut satisfaire ses besoins naturels. La quatrième est que la politique tribale et familiale, le renforcement de la puissance, la continuité des vengeances, les problèmes de succession et la réinstallation des orphelins et des veuves peuvent souvent être résolus par le mariage. Il existe de nombreux exemples où, dans l’Antiquité comme à l’époque moderne, plusieurs mariages se sont parfois révélés efficaces comme unique moyen d’assurer la stabilité de l’État.] Les mariages contractés par le Messager (s.a.) l’ont tous été sur la base d’une permission particulière accordée par Allah.

Deuxièmement, la plupart des mariages du Messager (s.a.) n’ont pas été contractés pour satisfaire un désir sexuel, mais dans l’intérêt du mouvement islamique, du pays et de la nation. Ces mariages étaient principalement politiques. Le Messager (s.a.) a lui-même dit : « Je n’ai besoin d’aucune femme. » (Dârిమî) Autrement dit, une simple pulsion sexuelle ne le poussait pas à prendre épouse. En réalité, au sens strict, le Messager (s.a.) n’a contracté que deux mariages : le premier avec Khadîdja et le second avec Aïcha. Ses autres mariages répondaient à certaines exigences sociales impérieuses. Pour satisfaire ces exigences, le Messager (s.a.) a accepté, au prix d’un immense sacrifice pour l’humanité, de lourdes charges sur sa vie extrêmement occupée et sur ses ressources très modestes.

Il faut également remarquer que ce jeune homme, qui jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans donna un exemple incomparable de retenue, de décence et de pudeur — et cela dans une société où le vin et l’adultère étaient devenus des traits caractéristiques de la culture —, arrivé à vingt-cinq ans, choisit, plutôt qu’une jeune fille dans la fleur de l’âge selon les goûts ordinaires des jouisseurs, une veuve de quarante ans, uniquement parce que ce choix l’aiderait davantage à atteindre le but de sa vie. Puis, après avoir passé avec cette même femme les vingt-cinq meilleures années de sa vie, il atteignit l’âge de cinquante ans. Peut-on entretenir à son sujet une opinion aussi basse que celle que nourrissent ceux qui soulèvent des objections ? Il faut en outre remarquer que la période où les mariages furent les plus nombreux dans sa vie se situait entre cinquante-cinq et cinquante-neuf ans ; or, dans un pays chaud comme l’Arabie, les ardeurs sexuelles commencent à s’apaiser à cet âge. Considérez d’autre part l’âge de ses épouses : à l’exception de deux d’entre elles, toutes avaient plus de vingt ans au moment du mariage. Et cinq d’entre elles avaient entre trente-six et cinquante ans. La question est donc la suivante : le Messager (s.a.) manquait-il de jeunes et belles filles ?

Ceux qui soulèvent de telles objections auraient dû réfléchir à l’immense responsabilité qu’il avait fait peser sur ses propres épaules. Il ne connaissait pas un seul instant de repos durant le jour, ni un seul instant de sommeil durant la nuit. Il a donné aux hommes la noble et bénéfique prescription du voile — prescription dont les Européens se moquent également — et leur a enseigné à maîtriser leur regard et leur esprit. La plus grande partie de son temps s’écoulait dans la réflexion sur les problèmes de la société et de l’État ; même la nuit, durant ses moments de solitude consacrés à la prière, ses pieds enflaient. Comment peut-on avoir de telles pensées absurdes au sujet d’un tel homme ?

De plus, on ne voit en lui aucun des traits de caractère des rois, des monarques jouisseurs ou des conquérants. Il n’était ni tyrannique ni despotique. Il ne s’intéressait ni au vin, ni à la musique, ni aux vêtements et parures précieux. Au contraire, il a purifié la société humaine de tous ces divertissements hédonistes. Il n’a pas fourni à ses épouses les moyens du confort et du luxe, ni ne les a parées de soie et de bijoux en or. Au contraire, il leur a également transmis tous les traits caractéristiques de sa propre vie ascétique. Il ne les a jamais choyées au point que l’obtention de leur satisfaction devienne prioritaire sur les intérêts du mouvement, ou qu’il faille abandonner le moindre principe. Au contraire, dans de tels cas, il les réprimandait sévèrement. À un moment donné, lorsqu’elles demandèrent une amélioration de leurs conditions d’entretien, il leur déclara ouvertement : « Si vous pouvez rester avec moi dans cette pauvreté, restez ; sinon, je suis prêt à vous congédier. » Toutes ces circonstances réunies ne réfutent-elles pas cette objection futile ?

Les besoins particuliers qui motivèrent les mariages multiples du Messager (s.a.) sont les suivants : la caractéristique de la société tribale est que le cercle de la noblesse lignagère y est très limité et que ses frontières sont gardées très solidement. L’esprit tribal établit une distinction extrêmement marquée entre les siens et les étrangers. Dans une telle situation, pour unir les nombreuses tribus dispersées entre elles, il faut une idéologie de portée universelle ; mais il faut également que la personnalité du dirigeant soit aimée et considérée comme proche, sinon de tous, du moins de la majorité des tribus importantes. En Arabie, il était absolument impossible à une personne dépourvue de tribu prestigieuse de mener effectivement une œuvre de réforme et de construction. Or, pour mener cette œuvre à son plein succès, des relations intertribales étaient nécessaires, et, dans certains cas, les liens matrimoniaux se révélèrent efficaces pour répondre à ce besoin politique.

Prenez, par exemple, le cas de la Mère des croyants, la vénérable Juwayriya. Elle appartenait à la tribu des Banū al-Muṣṭaliq. Toute la tribu était extrêmement puissante et tristement célèbre pour ses razzias et ses pillages. Le père même de la vénérable Juwayriya était un chef brigand qui semait la terreur. Dès le premier jour, cette tribu se mit à manifester une hostilité farouche envers le gouvernement islamique. Elle n’était disposée à respecter aucune règle ni à accepter aucun traité de paix. Elle était cependant toujours prête à s’opposer avec acharnement au gouvernement islamique en toute circonstance. Finalement, cette force fut maîtrisée par une intervention militaire. La vénérable Juwayriya fut amenée en captivité. Puis, lorsqu’elle épousa le Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, tous les captifs de cette tribu furent libérés. Les soldats musulmans se dirent qu’ils étaient désormais les parents par alliance de la famille du Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, et qu’il n’était donc pas possible de les garder en captivité. Voyez la bénédiction de ce mariage : chaque membre de la tribu abandonna le brigandage et devint pacifique et respectueux de la loi et de l’ordre. En effet, le gouverneur de Médine était désormais leur proche parent. Dans ces conditions, il n’était plus possible de se livrer à de tels actes.

Considérez de même le cas de la Mère des croyants, la vénérable Maymūna. La région du Najd était extrêmement importante sur le plan politique, car une route commerciale menant les Quraysh vers l’Irak traversait la région du Najd. Pourtant, l’appel à l’islam y était en train de se révéler totalement inefficace. Les habitants de cette région avaient martyrisé un groupe de prédicateurs composé de soixante-dix membres. En outre, les habitants du Najd avaient comploté à plusieurs reprises contre l’islam. La vénérable Maymūna était la sœur de l’épouse du chef du Najd. Dès son mariage avec le Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, la situation changea et le Najd commença à passer sous l’influence de Médine. De plus, plusieurs de ses sœurs épousèrent des chefs jouissant d’une très grande considération.

Il en fut de même pour la Mère des croyants, Umm Ḥabība. Elle était la fille d’Abū Sufyān, le principal chef des Quraysh. Après ce mariage, Abū Sufyān ne vint plus sur le champ de bataille combattre les musulmans. Ce mariage ne fit pas seulement diminuer l’intensité de l’hostilité d’Abū Sufyān ; il facilita également dans une large mesure la conquête de La Mecque.

Considérez également le cas de la vénérable Ṣafiyya. Elle était la fille de Ḥuyayy ibn Akhṭab, un éminent chef juif. Après son mariage avec le Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, l’ardeur de l’opposition des Juifs s’apaisa à tel point qu’ils n’osèrent plus relever la tête. Avec l’autorisation du Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, la vénérable Ṣafiyya apportait également une aide financière à ses proches juifs.

Dans le contexte du mariage de Ḥaḍrat Ḥafṣa, l’une des raisons, parmi d’autres, était que, des quelques éminents compagnons que le Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, avait choisis comme ses conseillers les plus proches pour édifier la société islamique, quatre étaient les principaux. Il épousa Ḥaḍrat ʿĀʾisha, fille d’Abū Bakr, maria sa propre fille Fāṭima à Ḥaḍrat ʿAlī, maria successivement deux de ses filles à Ḥaḍrat ʿUthmān, et épousa lui-même Ḥafṣa, fille de Ḥaḍrat ʿUmar. Il n’était pas possible de laisser Ḥaḍrat ʿUmar en dehors de ce cercle de parenté. Ainsi, il lia étroitement les futurs dirigeants à lui.

Ḥaḍrat Sawda bint Zamʿa était originaire des Banū al-Najjār de Médine. Son premier mariage fut avec Sakrān ibn ʿAmr. Le frère de Sakrān était Suhayl ibn ʿAmr, le représentant des Quraysh lors du traité de Ḥudaybiyya. Après la mort de Sakrān, le Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, épousa sa belle-sœur veuve Sawda, âgée de cinquante ans, afin de resserrer ses liens avec Suhayl. Après le décès de Ḥaḍrat Khadīja, ce mariage permit également au Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, de mettre fin à sa solitude.

Le Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, avait également en vue de répondre à une autre nécessité impérieuse en contractant des mariages. Il s’agissait de faire pratiquer, parallèlement au travail de prédication auprès des hommes, l’appel à l’islam auprès des femmes par des femmes elles-mêmes, et de former à cette fin des dirigeantes et des militantes. Pour répondre à cette nécessité tout en maintenant le système islamique de voile et de séparation, il lui était nécessaire d’avoir plusieurs épouses et indispensable de charger ses épouses de répandre l’appel à l’islam et son enseignement parmi les femmes. C’est dans ce contexte que le Coran a accordé une attention particulière aux épouses et aux filles du Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui. Ḥaḍrat ʿĀʾisha, Ḥaḍrat Ḥafṣa et Ḥaḍrat Umm Salama acquirent la capacité de diriger la diffusion de l’appel à l’islam et de l’enseignement religieux parmi les femmes. Les autres épouses se présentèrent à la société féminine comme des modèles exemplaires sur le plan moral.

Parfois, le Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, dut également se marier pour ménager l’autre partie. Ainsi, après de nombreuses insistances, il maria sa cousine Ḥaḍrat Zaynab bint Jaḥsh à Zayd ibn Ḥāritha. Il souhaitait par là briser les limites étroites de l’aristocratie fondée sur la lignée. Mais, malheureusement, ce mariage échoua et le divorce eut lieu. Il va sans dire que Ḥaḍrat Zaynab en fut profondément peinée, et le Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, se sentit quelque peu responsable de cette situation. La meilleure solution à ce problème était que le Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, épousât Zaynab. Mais un obstacle se dressait : une superstition erronée héritée de la Jāhiliyya. Dans la société de l’époque, le fils adoptif était considéré exactement comme un fils biologique. Le Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, avait accordé à Zayd ibn Ḥāritha le statut de son propre fils. C’est pourquoi épouser sa femme répudiée était considéré comme illicite et contraire aux usages. Allah abolit cette coutume et maria Zaynab au Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui.

Peu auparavant, j’ai exposé l’intérêt politique du mariage avec Oumm Habiba bint Abu Sufyan. Mais, derrière ce mariage, il y avait également le désir de réconforter un cœur brisé. Elle avait épousé Ubaydullah et avait émigré avec lui en Abyssinie. Là-bas, son mari devint chrétien, s’adonna à l’alcool et mourut. Oumm Habiba resta ferme dans l’islam. Cependant, l’apostasie et la mort de son mari durant son exil furent pour elle une épreuve déchirante. C’est pourquoi le Messager (s.a.s.) envoya Amr ibn Umayya al-Damri auprès du Négus comme émissaire spécial et lui fit transmettre par son intermédiaire une proposition de mariage. Oumm Habiba fut si heureuse qu’elle récompensa de ses propres bijoux l’esclave royale qui lui avait annoncé la bonne nouvelle. Le roi Négus célébra lui-même le mariage. Oumm Habiba désigna son cousin maternel Khalid ibn Saïd comme mandataire. Le Négus versa lui-même une dot de quatre cents dinars et organisa un banquet. Certains récits rapportent que le mariage fut célébré de nouveau à Médine et qu’un banquet de noces y fut donné.

De même, Zaynab bint Khuzayma ibn al-Harith al-Hilaliyya (Banu Bakr), surnommée Oumm al-Masâkîn, était l’épouse d’Abdullah ibn Jahsh, cousin paternel du Messager (s.a.s.). Après qu’il eut été martyrisé à la bataille d’Uhud, le Messager (s.a.s.) l’épousa. Il s’agissait entièrement d’une affaire familiale : outre le réconfort apporté à un cœur brisé, l’aspect familial avait également été pris en considération.

Le Messager (s.a.s.) contracta au total onze mariages. Les récits qui lui en attribuent davantage ne sont pas fiables. Parmi ses épouses, Khadija mourut avant l’Hégire, durant la dixième année de la mission prophétique, et Zaynab bint Khuzayma mourut seulement trois mois après son mariage, durant la troisième année de l’Hégire. À la fin de la vie du Messager (s.a.s.), neuf épouses étaient encore en vie simultanément. Parmi elles, Sawda, parvenue à l’extrême vieillesse, était au-dessus des désirs charnels. Ensuite, en raison de l’interdiction venue d’Allah, le Messager (s.a.s.) ne contracta plus aucun mariage. Par rapport aux musulmans ordinaires, il bénéficiait d’une exception juridique sur un point. Les musulmans ordinaires avaient reçu l’ordre de divorcer de toute épouse au-delà de quatre. Mais le Messager (s.a.s.) avait reçu la permission de garder auprès de lui ses épouses supplémentaires. Cette exception s’expliquait par le fait que, pour des raisons religieuses, ses épouses avaient été qualifiées de Mères des croyants et placées dans la catégorie des femmes auxquelles il était interdit de se remarier. Si le Messager (s.a.s.) avait alors divorcé de l’une d’elles, elle se serait retrouvée totalement sans soutien.

Examinons maintenant l’importance politique des mariages du Messager (s.a.s.). Grâce à ces mariages, les liens d’amitié qu’il avait noués, d’une part, avec les tribus de La Mecque et les émigrés et, d’autre part, avec les tribus ordinaires, avaient pris une telle ampleur que j’énumère les tribus concernées :

(1) Banu Asad ibn Abd al-Uzza (2) Banu Amir (3) Banu Tamim (4) Banu Adi (5) Banu Makhzum (6) Banu Umayya (7) Banu Asad ibn Khuzayma (8) Banu Mustaliq (9) les communautés juives arabes (10) Banu Kilab (11) Banu Kinda.

Si l’on examine les territoires de toutes ces tribus sous l’angle de leur répartition géographique, on comprend que la personnalité du Messager (s.a.s.) était véritablement devenue intertribale. Il avait pris la stature d’une personnalité centrale pour les grandes tribus et était devenu capable de répondre à l’exigence d’unité générale née au sein du mouvement islamique. Ces liens matrimoniaux avaient détruit les tendances rebelles dès leur apparition. Ils avaient même mis fin à de nombreuses inimitiés remontant à des générations. Il convient maintenant de réfléchir à ceci : si, dans l’environnement tribal de l’Arabie, la polygamie contribue à instaurer le système de justice, le système de sécurité et la fraternité universelle souhaités par l’ensemble de l’humanité, pourquoi ne serait-elle pas pratiquée ? Et pourquoi susciterait-elle autant de tumulte ?

En réalité, si l’on examine attentivement les choses, on constatera que ce fut un immense sacrifice et un grand renoncement de la part du Messager (s.a.s.) : dans sa vieillesse, parallèlement à ses innombrables occupations au service du bien des hommes, il s’imposa une charge conjugale aussi lourde et, malgré sa pauvreté, pourvut avec tant de difficultés aux besoins de sa famille. Aucun être doué de raison ne peut même imaginer qu’au vu de l’ensemble des circonstances mentionnées, après avoir contracté ces mariages, un homme ait pu, non seulement passer son temps dans les plaisirs et les divertissements, mais même vivre un seul instant dans le repos. C’est pourquoi j’ai dit qu’en contractant autant de mariages pour servir son noble but et son noble dessein, le Messager (s.a.s.) a en réalité donné la preuve d’un sacrifice et d’un renoncement immenses.

On peut dire que les relations personnelles étendues ainsi établies par le Messager (s.a.s.) ont facilité et accéléré le succès politique et la victoire du mouvement islamique, tout en rendant plus aisée l’avancée du peuple vers l’islam.

 

L’avancée spontanée des masses

Comme tout mouvement révolutionnaire et idéaliste, le mouvement dirigé par le Messager (que la paix soit sur lui) peut être divisé en deux grandes phases. Durant la première, le mouvement islamique allait lui-même de porte en porte appeler les gens. Durant la seconde, les gens avancèrent de leur propre initiative et spontanément, frappant à la porte de l’islam et disant : « Nous voulons entrer. » Cette dernière phase est celle de l’expansion. Lorsqu’elle survient, toute résistance prend fin et toutes les attitudes négatives quittent le champ de bataille en fuyant. Mais, avant d’atteindre cette phase, le Messager (que la paix soit sur lui) et ses Compagnons avaient enduré de nombreuses souffrances et s’étaient dépensés sans compter. D’une part, dans le domaine de la prédication théorique, ils avaient démontré que la force des arguments et des preuves était de notre côté. D’autre part, dans le domaine de la morale, ils avaient établi de manière irréfutable, dans la réalité, que le modèle d’humanité et de dignité humaine façonné par l’islam était le modèle suprême. Troisièmement, ils avaient également montré, par leur compétence, leur clairvoyance et leur habileté politiques, que nous savions comment traiter avec la société contemporaine. Quatrièmement, ils avaient montré sur le champ de bataille que nous savions comment briser les remparts de la résistance et renverser les oppresseurs. Le Messager (que la paix soit sur lui) et ses compagnons avaient profondément ébranlé les esprits, les avaient secoués et remués ; ils avaient attiré les émotions des gens de leur côté, initié les âmes fortunées à leur cause et les avaient accueillies à bras ouverts, intégré les tribus pacifiques dans des accords de trêve et de paix, et aplati la puissance des ennemis qui voulaient la guerre, ouvrant ainsi la voie. Ce n’est qu’après avoir accompli tout cela qu’arriva le moment où les gens accoururent de toutes parts vers Médine, centre de leurs nouvelles espérances.

Cette phase, ou cette époque, commence avec « ʿÂm al-Wufûd », c’est-à-dire « l’année de l’arrivée des délégations » : l’année où des délégations venues de différentes régions et de différentes tribus d’Arabie arrivèrent soit pour embrasser l’islam, soit pour prêter serment d’allégeance politique, soit simplement pour mener une enquête et comprendre la situation. À cette époque, partout s’était fait sentir une soif d’islam, et une profonde agitation s’était répandue. Cette période s’étendit sur trois ans à partir de la conquête de La Mecque, c’est-à-dire durant les neuvième et dixième années de l’Hégire. On peut dire qu’elle fut la saison de la récolte des semences plantées par le Messager de la libération de l’humanité universelle (que la paix soit sur lui). Bien que nous souhaitions abréger notre récit, ce chapitre de la vie du Prophète est si important qu’il est impossible de ne pas parler des délégations. En effet, leur arrivée, leurs discussions et leurs réactions comportaient des enseignements très importants. Ce récit permettra également de savoir comment les foules affluèrent auprès du Messager (que la paix soit sur lui). Dans les différents ouvrages de la Sîra, le nombre des délégations arrivées à Médine est indiqué comme étant d’au moins quinze et d’au plus cent quatre. Nous donnerons le récit de quelques-unes des plus importantes d’entre elles, et, parmi celles-ci, nous fournirons des détails sur quelques-unes seulement. Il convient de préciser que, bien que l’arrivée des délégations ait commencé à grande échelle après la conquête de La Mecque, durant la huitième année de l’Hégire, l’arrivée d’une ou deux délégations avait commencé dès la cinquième année de l’Hégire. Nous commencerons donc à partir de cette époque :

1. La délégation de la tribu de Muzayna

C’était une grande tribu. Après quelques générations seulement, sa généalogie rejoignait celle des Quraychites. Le célèbre Compagnon Nuʿmân ibn Muqarrin était originaire de cette tribu. Durant la cinquième année de l’Hégire, près de quatre cents membres de cette tribu se présentèrent auprès du Messager (que la paix soit sur lui) et embrassèrent l’islam. Il s’agissait probablement de la toute première délégation à arriver à Médine. À leur retour de Médine, on leur donna beaucoup de dattes comme provisions de voyage.

2. La délégation de la tribu des Banû Tamîm

Cette délégation était elle aussi arrivée avec beaucoup d’éclat au début de cette époque. Les principaux chefs de la tribu, Aqraʿ ibn Hâbis, Zabargân, ʿAmr ibn al-Ahtam, Nuʿaym ibn Yazîd et ʿUyayna ibn Hisn al-Fazârî, en faisaient partie. Son arrivée créa à Médine une atmosphère de fête et une grande agitation. Lorsqu’ils entrèrent dans la mosquée, ils se dirigèrent de manière assez grossière vers les appartements du Messager (que la paix soit sur lui) et l’appelèrent à grands cris : « Ô Muhammad, Muhammad (que la paix soit sur lui) ! Sors donc ! » À la suite de cet événement, la sourate al-Hujurât fut révélée et les musulmans reçurent un enseignement sur les bonnes manières et la courtoisie. Bien qu’ils fussent partis de chez eux avec l’intention d’embrasser l’islam, leur tempérament portait encore la marque de leur sentiment de noblesse arabe. Ils exprimèrent le souhait qu’une compétition ouverte soit organisée entre les orateurs et les poètes des deux camps. En réalité, les tribus de la classe noble arabe avaient pour habitude de ne pas accepter la direction de quelqu’un qu’elles ne reconnaissaient pas comme supérieur à elles en intelligence, en savoir et en talent. C’est pourquoi le Messager (que la paix soit sur lui), estimant que cette proposition de compétition intellectuelle pourrait être bénéfique, l’accepta.

L’orateur renommé de la tribu des Banû Tamîm était ʿAtârid ibn Hâjir. Il prononça un discours plaisant dans lequel il loua la supériorité, le prestige, la richesse et la puissance démographique de sa tribu. À la fin de son discours, il déclara : « Que ceux qui prétendent être nos égaux montrent des qualités et des talents de cette nature. »

Sur un signe du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), un orateur du mouvement islamique, Thâbit ibn Qays, se leva pour prononcer une réponse. Dans un discours exaltant, il mit en évidence la supériorité qualitative du mouvement islamique, exposa avec force l’aspect de sa prédication et le désigna comme la principale source de la gloire de la société islamique.

Ensuite, le célèbre poète de Banû Tamîm, Zibarqân ibn Badr, récita un poème. L’un de ses vers disait :

« Nous sommes les meilleurs. Nul ne nous égale. Il y a parmi nous des rois. Nous construisons des lieux de culte. »

À ce moment-là, le poète révolutionnaire du mouvement islamique, Hassân ibn Thâbit, n’était pas présent. On alla le chercher. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) dit : « Lève-toi, Hassân, et réponds au poème de ce poète. » Le poème que Hassân récita en réponse est cité par Ibn Hichâm. La délégation reconnut que le poème et l’orateur du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) étaient supérieurs à leur orateur et à leur poète. Ensuite, toute la délégation embrassa l’islam.

3. La délégation de Banû Abd al-Qays

La propagation de l’islam à Bahreïn avait déjà commencé par l’intermédiaire de Munqidh ibn Hayyân. Peu à peu, l’islam commença à s’étendre. Durant la cinquième année de l’hégire, une délégation de treize personnes arriva à Médine. Lorsque, en réponse à la question du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), ils dirent qu’ils appartenaient à la tribu de Rabî‘a, il les accueillit avec joie. Ils dirent : « Nous habitons une région très éloignée. En chemin vivent les polythéistes de Mudar. Il ne nous est pas possible de voyager en sécurité en dehors des quatre mois sacrés. Donnez-nous donc quelques instructions précises que nous-mêmes et tous les membres de notre tribu pourrons observer. » Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) leur ordonna de croire à l’unicité divine, d’accomplir la prière et le jeûne, et de donner au service d’Allah un cinquième du butin. Il leur interdit de fabriquer des boissons alcoolisées et, en mentionnant les quatre sortes de récipients utilisés à Bahreïn à cette fin, les leur interdit également. La délégation fut émerveillée par la connaissance exacte qu’avait le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) des pratiques sociales non islamiques de Bahreïn. Le dirigeant d’un mouvement de transformation radicale ne peut accomplir sa mission s’il ne possède pas une connaissance détaillée de la région couverte par sa prédication. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) avait acquis ces connaissances grâce à ses voyages personnels et aux personnes venues de régions éloignées à La Mecque et à Médine.

Dans cette délégation se trouvait également un chrétien nommé Jarûd ibn al-Alâ. Il dit : « Je suis adepte d’une autre religion. Si je l’abandonne et adopte votre religion, pouvez-vous m’assurer la sécurité ? » (C’est-à-dire : ne m’arrivera-t-il aucun mal dans l’au-delà ?) Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) répondit : « Oui, je t’assure la sécurité, car la religion à laquelle je vous appelle est meilleure que la vôtre. » Jarûd devint aussitôt musulman. Ses compagnons de même confession embrassèrent eux aussi l’islam.

4. La délégation de la tribu de Banû Sa‘d

Cette tribu envoya à Médine Dimam ibn Tha‘laba comme représentant. Ce représentant bédouin monté sur un chameau entra dans la mosquée du Prophète avec une attitude typiquement bédouine et demanda aux Compagnons : « Lequel d’entre vous est un descendant d’Abd al-Muttalib ? » Tous indiquèrent le Messager d’Allah ﷺ. Il s’approcha de lui et dit : « Ô descendant d’Abd al-Muttalib, je vais te poser franchement quelques questions. Ne m’en tiens pas rigueur. » Le Messager d’Allah ﷺ lui en donna la permission. Il lui demanda avec insistance, en lui faisant jurer, au sujet de l’unicité divine, de la mission prophétique, de la prière, du jeûne et d’autres obligations : « Est-ce toi qui enseignes tout cela ? » Le Messager d’Allah ﷺ répondit à chacune de ses questions. Après avoir obtenu toutes les réponses, il dit : « Je m’appelle Dimam ibn Tha‘laba. Ma tribu m’a envoyé. Je m’en vais. J’accepte à la lettre tout ce que tu m’as dit, sans rien en retrancher ni y ajouter. Je n’en informerai ma tribu que de cela. » Puis il monta sur son chameau et partit. Après son départ, le Messager d’Allah ﷺ dit : « Si cet homme a dit vrai, il entrera au Paradis. »

De retour dans sa tribu, il se mit à prêcher avec énergie et dit : « Ô gens ! J’ai cru en Allah et en Son Messager. Al-Lat et al-‘Uzza ne valent rien. » Les gens cherchèrent à l’effrayer : « Prends garde que, pour avoir tenu de tels propos, la malédiction des divinités ne s’abatte sur toi et que tu ne deviennes fou ou ne contractes la lèpre. » Dimam répondit : « Par Allah, elles ne peuvent être d’aucune utilité ni causer aucun tort. » Avant le soir, toute la tribu embrassa l’islam.

5. La délégation de la tribu des Ach‘arites (Yémen)

Les Ach‘arites sont une noble tribu du Yémen. Abou Moussa al-Ach‘ari ﷺ était originaire de cette tribu. À l’époque mecquoise, l’appel à l’islam leur était déjà parvenu par l’intermédiaire de Toufayl ibn ‘Amr al-Dawsî et des émigrés d’Abyssinie. Influencés par ces prédications, trois hommes décidèrent d’émigrer et partirent pour Médine afin d’y apprendre la religion auprès du Messager d’Allah ﷺ et de soutenir le mouvement islamique.

Le voyage se fit par mer. En chemin, le navire fut pris dans des vents contraires et accosta sur les côtes de l’Abyssinie. Là, ils rencontrèrent le premier groupe d’émigrés. Après y être restés quelque temps, ils repartirent pour Médine avec Ja‘far et plusieurs Abyssins nouvellement convertis à l’islam. Ils arrivèrent auprès du Messager d’Allah ﷺ au moment de la conquête de Khaybar, durant la septième année de l’Hégire. Ils étaient si émus qu’en atteignant les environs de Médine, ils se mirent à chanter :

« Dès demain, nous retrouverons notre bien-aimé Muhammad ﷺ et ses compagnons. »

Ayant appris la nouvelle, le Messager d’Allah ﷺ dit à ses Compagnons : « Des gens du Yémen vont venir à vous ; ce sont probablement des gens au cœur extrêmement tendre. Les Yéménites sont solides dans la foi et habiles dans la stratégie. »

Ensuite, ils les rencontrèrent, échangèrent avec eux et organisèrent une séance de questions-réponses. Leur conversion à l’islam suscita un nouvel enthousiasme à Médine.

6. La délégation de la tribu de Daws (Yémen)

Nous avons déjà dit que Toufayl al-Dawsî avait embrassé l’islam dès les premiers temps de la mission à La Mecque. De retour dans sa tribu, il se mit à appeler les gens à l’islam avec beaucoup d’ardeur. Son père et son épouse embrassèrent immédiatement l’islam. Les autres membres de la tribu furent eux aussi quelque peu influencés. Cependant, la déchéance morale et la fornication s’étaient largement répandues dans la tribu. En raison de l’ardeur et de l’émotion excessives de Toufayl, son activité de prédication ne progressa guère. Il rencontra donc le Messager (s.a.s.), lui exposa diverses plaintes contre sa tribu et lui demanda d’invoquer Dieu. Le Messager (s.a.s.) lui conseilla de les appeler à l’islam avec douceur et délicatesse, et invoqua Dieu afin qu’Il réforme la tribu de Daws. Lorsque Toufayl retourna ensuite prêcher, une nouvelle voie s’ouvrit. Durant la cinquième année de l’Hégire, la lumière de l’islam pénétra dans de nombreux foyers. Durant la septième année de l’Hégire, quatre-vingts familles de cette tribu émigrèrent à Médine. Parmi ces émigrés se trouvait notamment une personnalité telle qu’Abû Hurayra.

7. La délégation de la tribu de Suda

Zayd ibn Hâritha al-Sudâ’î fut le premier de cette tribu à embrasser l’islam, puis il retourna dans sa tribu et y déploya une importante activité de prédication. Durant la huitième année de l’Hégire, une délégation de quinze personnes vint rencontrer le Messager (s.a.s.) au nom de toute la tribu. Sa‘d ibn ‘Ubâda les accueillit. Il ne se contenta pas de pourvoir à leur nourriture, mais leur procura également des vêtements. Ils prêtèrent serment au Messager (s.a.s.) de rejoindre le mouvement islamique et déclarèrent qu’ils étaient prêts à lui apporter aussi le soutien de leur tribu. Après le retour de cette délégation, la prédication se poursuivit rapidement. Lors du pèlerinage d’adieu, près d’une centaine de personnes de cette tribu vinrent à La Mecque.

Tel est le récit des délégations arrivées avant la conquête de La Mecque. Après la conquête de La Mecque, les foules commencèrent à affluer de toutes parts. Voici maintenant un bref récit des délégations qui se rendirent à La Mecque durant les neuvième et dixième années de l’Hégire :

8. La délégation de la tribu de Thaqîf (Tâ’if)

Lorsque le Messager (s.a.s.) retourna à Médine après son voyage de la victoire, ‘Urwa ibn Mas‘ûd al-Thaqafî se présenta à lui et exprima sa résolution d’embrasser l’islam et de le répandre parmi la tribu des Banû Thaqîf. Compte tenu de l’arrogance naturelle de la tribu de Thaqîf, le Messager (s.a.s.) lui conseilla d’agir avec prudence et exprima la crainte qu’ils ne tentent de le tuer. ‘Urwa avait une grande confiance dans son influence et son prestige personnels. Il implora donc longuement le Messager (s.a.s.) de lui accorder l’autorisation de prêcher, et l’obtint. Dès son retour de Médine, il se tint sur le toit de sa maison et proclama qu’il avait embrassé l’islam. Mais, contrairement à ce qu’il imaginait, il vit des flèches être tirées de toutes parts. Il fut atteint par l’une d’elles et mourut en martyr. Les Banû Thaqîf commirent certes cet acte tyrannique, mais celui-ci secoua aussi profondément leur conscience. Ils furent contraints d’examiner la situation avec sang-froid. Environ un mois plus tard, ils convoquèrent une réunion. Après avoir procédé à une analyse réaliste de la situation, ils se demandèrent : serons-nous capables, à nous seuls, d’affronter toute la nation arabe qui s’est soumise à l’islam ? Il fut finalement décidé d’envoyer un émissaire à Médine. Mais, au lieu d’un seul émissaire, c’est toute une délégation qui fut envoyée. ‘Uthmân ibn Abî al-‘Âs, ‘Âs ibn ‘Awf, Bahâz ibn Khafsha (représentant des Banû Mâlik), al-Hakam ibn ‘Umar et Shurahbîl ibn Ghaylân (représentant des tribus alliées) en faisaient partie. ‘Abd Yâlîl, le chef de Tâ’if, se rendit à Médine à la tête de la délégation. On peut se rappeler que cet ‘Abd Yâlîl était précisément l’homme qui, douze ans auparavant, n’avait même pas voulu écouter l’appel du Messager (s.a.s.) et avait lancé contre lui les voyous de la ville, qui l’avaient grièvement blessé.

Après le retour du Messager (s.a.s.) de Tabûk à Médine, cette délégation arriva à Médine. Un campement fut établi pour elle tout près de la mosquée du Prophète. Khâlid ibn Sa‘îd fut désigné comme intermédiaire entre les deux parties.

Cet interlocuteur soumit des conditions pour le moins étranges. L’une d’elles stipulait que leur idole al-Lât ne devait pas être brisée dans les trois ans. Puis, en réduisant progressivement ce délai, ils le ramenèrent à un mois. À ce moment-là, leur cœur refusait encore d’admettre qu’elle n’était qu’une simple pierre inerte. Ils exprimèrent même la crainte que, si leur idole apprenait qu’elle allait être brisée, elle ne pût tuer tous les habitants du pays. Umar (qu’Allah l’agrée) était resté silencieux jusque-là et écoutait. Mais, arrivé à ce point, il ne put plus se taire. Il dit à Abd Yalîl : « Quelles paroles dictées par l’ignorance êtes-vous en train de proférer ? Vos divinités ne sont rien d’autre que des pierres. » Abd Yalîl, irrité, répondit : « Fils d’al-Khattâb, nous ne sommes pas venus parler avec toi. Nous parlons avec le Messager d’Allah. » Lorsque le Messager d’Allah ﷺ n’accepta aucune de ces conditions, ils finirent par en poser une autre : si l’idole devait absolument être brisée, que ce ne soit pas par leurs propres mains. Le Messager d’Allah ﷺ accepta cette condition. Abû Sufyân ibn Harb et al-Mughîra ibn Shu‘ba furent alors chargés de briser l’idole. Ensuite, ils exigèrent d’être dispensés de la prière. Le Messager d’Allah ﷺ répondit : « Il n’y a aucun bien dans une religion qui ne comporte pas de prière. »

L’un des membres de la délégation demanda également : « Ô Messager d’Allah, autorise-nous la fornication. Nous n’avons aucun moyen de nous en passer. » Puis ils ajoutèrent : « Que la possibilité de pratiquer l’usure nous soit laissée ouverte, et que l’autorisation de boire de l’alcool nous soit également accordée. »

On aurait dit que le Messager d’Allah ﷺ avait ouvert une boutique : chacun en achèterait seulement ce dont il avait besoin et laisserait le reste. En réponse à ces revendications, le Messager d’Allah ﷺ leur récita des versets du Coran, leur expliquant qu’il s’agissait des prescriptions mêmes d’Allah le Très-Haut, et non de règles inventées par quelqu’un. Lorsque ces conditions injustes furent rejetées, les membres de la délégation se consultèrent et parvinrent à la conclusion que, s’ils ne se conformaient pas à la loi islamique, leur sort finirait un jour par être celui des habitants de La Mecque. Contraints, ils s’inclinèrent et un traité fut rédigé. Le Messager d’Allah ﷺ ne leur accorda qu’un certain allègement sur deux points : premièrement, la zakât ne leur serait pas prélevée pour certaines causes religieuses ; deuxièmement, ils ne seraient pas contraints de participer au jihâd. Mais, lorsque l’islam commença à s’enraciner dans leurs cœurs, ils se mirent spontanément à respecter l’une après l’autre toutes les obligations. Inutile de le préciser, c’était précisément ce qu’espérait le Messager d’Allah ﷺ.

Uthmân ibn Abî al-‘Âs, l’un des membres de la délégation, était un jeune homme profondément dévoué. Pendant ses moments libres, il étudiait et acquérait une connaissance détaillée de l’islam et de ses prescriptions. C’est lui qui fut nommé émir. De retour à Taïf, ils adoptèrent d’abord, de manière théâtrale, une attitude farouchement hostile, affirmant : « Muhammad ﷺ nous a imposé des conditions tout à fait inacceptables. Préparez-vous donc à la guerre. » Pendant deux jours, une atmosphère de tension terrifiante régna. Finalement, les habitants de Taïf se mirent d’eux-mêmes à dire : « Comment pourrions-nous combattre Muhammad ﷺ ? Toute l’Arabie obéit désormais à ses ordres. Allez donc vous soumettre à tout ce qu’il ordonne. » Après avoir ainsi préparé le terrain, les membres de la délégation révélèrent la vérité. Ils dirent : « En réalité, nous avons trouvé Muhammad ﷺ élevé à un degré exceptionnel de crainte révérencielle d’Allah, d’honnêteté, de véracité et de compassion. Notre voyage a été extrêmement fructueux. »

Abû Sufyân et al-Mughîra furent envoyés à Taïf avec la délégation afin d’y briser l’idole. Lorsqu’ils commencèrent leur tâche, hommes, femmes, vieillards et enfants retinrent leur souffle en attendant de voir ce qui arriverait à ceux qui s’employaient à la briser. Certaines femmes se mirent même à pleurer de peur. Elles s’imaginaient peut-être que le ciel allait s’effondrer sur la terre. Quelques-unes récitèrent des poèmes en disant : « Pleurez donc ces lâches qui ont livré leurs propres idoles aux mains de l’ennemi sans pouvoir opposer la moindre résistance. »

C’est dans cette même Taïf qui, un jour, à l’instar de La Mecque, avait lapidé le Messager d’Allah ﷺ jusqu’à le faire saigner que, sur son ordre, leur système d’ignorance était maintenant réduit en morceaux sous leurs propres yeux.

Il convient de remarquer que Taïf, tout comme La Mecque, était un ancien bastion du système de l’ignorance. Après avoir instauré le siège, le Messager d’Allah ﷺ y renonça pour la seule raison que les Banû Thaqîf ne pourraient pas continuer à se maintenir comme une île séparée au milieu de l’environnement islamique qui s’étendait dans tout le pays. À quoi bon, dès lors, verser le sang ? Si La Mecque s’était inclinée devant la vérité, combien de temps Taïf, soumise à La Mecque, pourrait-elle refuser de s’incliner ? Si, à la place du Messager d’Allah ﷺ, il y avait eu un conquérant belliqueux, il aurait recruté des soldats et, ne serait-ce que pour préserver son prestige, aurait mené la guerre jusqu’à la victoire finale, faisant couler des flots de sang à Taïf. Mais puisque le Messager d’Allah ﷺ n’aimait pas verser le sang en dehors des nécessités inévitables, il leva le siège et abandonna l’expédition avant son terme. Son objectif était que, plus tard, lorsque les Thaqîf examineraient la situation avec sang-froid, ils choisissent spontanément la voie de la soumission ; cela pouvait se révéler bien plus efficace pour une révolution constructive et réformatrice. C’est d’ailleurs ce qui se produisit par la suite.

9. La délégation des Banû Hanîfa

Ils étaient habitants de la région de Yamâma. La prédication leur était parvenue par l’intermédiaire de Thoumâma ibn Outhâl. Ensuite, ils vinrent à Médine, rencontrèrent le Messager d’Allah — paix et bénédiction d’Allah sur lui — et embrassèrent l’islam.

Le célèbre faux prophète Musaylima al-Kadhdhâb était lui aussi venu avec ce groupe. Il se mit à débiter toutes sortes d’absurdités. À un moment donné, il déclara : « Si Muhammad — paix et bénédiction d’Allah sur lui — décide de me désigner comme son successeur, alors j’embrasserai l’islam. » En réalité, cet homme était devenu avide en voyant l’immense succès de la prophétie de Muhammad. Il pensait qu’il serait possible de faire passer certaines déclarations littéraires pour une révélation, puis que, s’il revendiquait la prophétie, on le croirait. Mais il ne comprenait pas où il trouverait cette force de caractère qui avait permis de franchir, pendant vingt ans, les montagnes de toutes les oppositions. C’est à cause de ces réflexions qu’une idée commerciale lui était venue à l’esprit. Il disait en substance : « Ou bien concluez un accord commercial avec moi, ou bien j’ouvrirai moi-même une boutique de la prophétie. »

Le Messager d’Allah — paix et bénédiction d’Allah sur lui — avait compris son état d’esprit. Il tenait à la main une grappe de dattes. La lui montrant, il dit : « Même à la condition de donner cette grappe, je ne veux recevoir l’allégeance de personne. » Autrement dit, l’islam n’est pas une boutique grâce à laquelle quelqu’un pourrait chercher à réaliser un gain personnel. Que celui qui vient vienne en reconnaissant la vérité comme vérité. Aucune condition ne peut être imposée.

La délégation repartit déçue. De retour chez eux, Musaylima revendiqua effectivement la prophétie. Dans sa religion, la prière était dispensée, tandis que le vin et la fornication étaient déclarés licites.

10. La délégation de la tribu de Tayy

La délégation de la tribu de Tayy se présenta sous la direction de Zayd al-Khayl. Le Messager d’Allah — paix et bénédiction d’Allah sur lui — lui exposa l’appel de l’islam. Toute la délégation, y compris son chef, accepta cet appel de tout cœur. Zayd al-Khayl était à la fois poète et orateur. Il était également un vaillant combattant. En faisant son éloge, le Messager d’Allah — paix et bénédiction d’Allah sur lui — dit : « Tous les Arabes dont on a fait l’éloge devant moi se sont révélés, lorsque je les ai vus en réalité, inférieurs aux qualités qu’on leur attribuait. Mais Zayd al-Khayl fait exception. Car j’ai trouvé en lui davantage de qualités encore que tout ce que j’avais entendu dire à son sujet. »

Adi ibn Hatim était lui aussi le chef de cette tribu. Il était chrétien de religion. Une haine et une profonde hostilité envers le Messager d’Allah — paix et bénédiction d’Allah sur lui — s’étaient accumulées dans son cœur. Il se préparait à la guerre. Mais lorsque, soudain, l’armée musulmane arriva dans la région du Yaman, il s’enfuit en Syrie. Après l’arrestation de sa sœur et son transfert à Médine, celle-ci fut profondément impressionnée par le comportement du Messager d’Allah — paix et bénédiction d’Allah sur lui — ainsi que par l’intégrité morale générale des autres. Elle insista auprès d’Adi pour qu’il se rende à Médine et rencontre le Messager d’Allah — paix et bénédiction d’Allah sur lui —. Selon certains, Adi se serait rendu à Médine avec les représentants de la tribu de Tayy. À son arrivée à Médine, il cherchait la réponse à une question : Muhammad — paix et bénédiction d’Allah sur lui — était-il un roi ou un prophète ? Il rencontra le Messager d’Allah — paix et bénédiction d’Allah sur lui — dans la mosquée même. Puis celui-ci sortit de la mosquée et emmena Adi vers sa propre maison. En chemin, une vieille femme voulut parler au Messager d’Allah — paix et bénédiction d’Allah sur lui —. Il lui consacra beaucoup de temps et l’écouta attentivement. Arrivé chez lui, il s’assit lui-même sur le sol et fit asseoir Adi sur le coussin. À la vue de ces deux choses, Adi acquit la certitude qu’il était le Messager d’Allah, et non un simple roi de ce monde. Les propos du Messager d’Allah — paix et bénédiction d’Allah sur lui — le confirmèrent encore davantage.

Au cours de leur conversation, le Messager d’Allah — paix et bénédiction d’Allah sur lui — comprit quelles autres difficultés subsistaient dans l’esprit d’Adi. Il les dissipa ensuite une à une. Il existe dans le monde des gens qui perçoivent rapidement la vérité. Mais ils veulent être rassurés sur la réalité des chances de sa réussite et sur la possibilité d’obtenir rapidement des résultats. Adi était de cette catégorie. Ayant compris cet état d’esprit, le Messager d’Allah — paix et bénédiction d’Allah sur lui — lui dit : « Peut-être hésites-tu à embrasser l’islam parce que tu vois actuellement les adeptes de l’islam dans la pauvreté. Par Allah, le jour n’est pas loin où les richesses jailliront parmi les musulmans et où l’abondance sera telle qu’on ne trouvera personne pour les recevoir. Et si tu hésites parce que les musulmans sont peu nombreux et leurs ennemis plus nombreux, sache, par Allah, que le jour est proche où une femme, seule sur son chameau, partira de Qadisiyya pour visiter cette mosquée et y parviendra en toute sécurité. Peut-être encore ne te sens-tu pas encouragé à embrasser l’islam parce que tu vois la puissance et l’autorité des non-musulmans. Mais par Allah, tu entendras bientôt toi-même que les musulmans ont pris possession des palais de Babylone. » Lorsque les doutes d’Adi furent ainsi dissipés, il se remit aussitôt entre les mains du mouvement islamique. Les quelques informations importantes que l’on peut tirer de cette conversation sont les suivantes :

– L’islam n’appelle pas seulement à la réforme et à l’amélioration morale ; son programme comprend également la prospérité économique ainsi qu’une révolution politique. Il ne considère pas le bien-être de l’au-delà indépendamment du bonheur et de la prospérité terrestres.

– Le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) avait une vision anticipée de l’avenir le plus lointain du mouvement islamique. Dès le début, il voyait clairement les différentes étapes à franchir et le terme vers lequel il fallait parvenir.

– Il est extrêmement important que le mouvement islamique rassure la population sur le fait que le succès concret du mouvement est hautement probable et que la révolution islamique souhaitée n’est pas une utopie, mais une réalité inéluctable, semblable au lever prochain du soleil de la religion. Si cela n’est pas fait, une grande partie de la population, tout en reconnaissant la prédication de l’islam comme une vérité absolue, restera à l’écart.

– Si le mouvement islamique atteint le stade ultime du succès et de la perfection, il en résultera nécessairement que : (1) grâce au développement considérable des moyens et ressources économiques et à la garantie d’une répartition équitable de leurs bénéfices, il n’existera plus aucun nécessiteux ni aucune personne dépendante d’autrui ; (2) sur le plan politique, un gouvernement si puissant, digne et stable sera établi que les ennemis ne le considéreront pas comme une proie facile. Au contraire, ce gouvernement sera capable de briser tout l’orgueil de ses adversaires ; (3) la paix et la sécurité intérieures seront portées à un tel niveau qu’aucune femme, même si elle voyage seule d’une extrémité du pays à l’autre et passe près des lieux habités, ne verra sa vie, ses biens ou son honneur menacés d’aucune manière. Telles sont les caractéristiques fondamentales d’un système étatique islamique.

11. La délégation de Banû al-Hârith

Cette délégation était originaire de la région de Najran. Dans ces contrées, Khâlid ibn al-Walîd se rendit personnellement, au cours de la dixième année de l’Hégire, pour transmettre l’appel de l’islam. Il leur dit que s’ils embrassaient l’islam, ils bénéficieraient de la sécurité. Ils acceptèrent cet appel. Khâlid demeura quelque temps parmi eux afin de leur enseigner la croyance, les convictions et les prescriptions de l’islam, puis il informa le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) de leur succès par lettre. Depuis Médine, la réponse fut envoyée : « Reviens maintenant et emmène avec toi quelques notables de cette tribu. » Cet ordre fut immédiatement exécuté. [Ibn Hichâm a cité textuellement cette lettre de Khâlid. Il y expose la raison de son séjour et se réfère à l’ordre du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). À un moment, il y dit : « Je leur enseigne le Livre d’Allah et la Sunna du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). » Puis il répète : « J’accomplis cette tâche conformément à l’ordre du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). » Il écrit encore : « Je leur enseigne l’islam, le Livre d’Allah et la Sunna du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui). » À la lecture de cette lettre, il m’est apparu que chacune des preuves de ce genre que l’on trouve à l’époque des nobles Compagnons établit la Sunna du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) comme une source fondamentale de l’islam et considère qu’il est obligatoire de l’accepter.]

Ce groupe respectait certaines nobles valeurs morales même à l’époque de l’ignorance. Lorsque la délégation arriva, le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) leur demanda au cours de la conversation : « Vous remportez toujours la victoire dans vos combats contre l’ennemi et vous ne subissez jamais de défaite ; pour quelle raison ? » Ils répondirent : « Nous n’entreprenons volontairement aucune agression contre qui que ce soit et nous ne commençons jamais nous-mêmes une injustice. Lorsque nous prenons collectivement la décision de combattre, aucun de nous ne s’en écarte ni ne provoque de désunion. Au contraire, nous préservons notre unité. » Le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) approuva leur stratégie.

Qays ibn Husayn, éminente personnalité de la délégation, fut nommé chef de la tribu.

12. La délégation de Najrân

Le grand homme, le bienfaiteur suprême de l’humanité — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui — a également accompli, par écrit, de nombreuses actions en faveur de la da‘wa islamique. Il a invité par lettre certaines personnes ou certains groupes importants. Il a aussi envoyé une lettre de ce genre aux chrétiens de Najrân. Dans cette lettre, il les invita brièvement en ces termes :

« Je commence au nom d’Allah, le Dieu d’Ibrâhîm, d’Is’hâq et de Ya‘qûb. Je vous appelle à abandonner la servitude envers les serviteurs d’Allah pour adopter la servitude envers Allah, et à renoncer à la domination des serviteurs d’Allah pour vous soumettre à la domination d’Allah. Si vous refusez cette invitation, vous devez obligatoirement payer la jizya — c’est-à-dire prêter allégeance sur le plan politique. Si vous refusez également cela, la guerre vous est déclarée. » À peine l’évêque eut-il lu la lettre qu’il se mit à trembler de peur. Il consulta d’abord quelques notables, puis convoqua toute la population de la région. Celle-ci comptait soixante-treize localités et sa population était si nombreuse qu’une armée de cent mille combattants pouvait être mobilisée à tout moment. Les principaux chefs chrétiens pensaient que celui qui était annoncé comme le dernier Prophète parmi les descendants d’Ismâ‘îl était peut-être précisément cet homme. Après la consultation générale, il fut décidé qu’une délégation des principaux chefs chrétiens se rendrait à Médine, s’entretiendrait avec l’auteur de la lettre et examinerait la situation. Shurahbîl, ‘Abdullah et Habbâr furent désignés pour en faire partie. Ce fut la première délégation à prêter allégeance politique, à promettre de payer l’impôt, puis à repartir en possession d’un décret ou d’une proclamation garantissant sa sécurité et ses droits en échange de cela.

Lorsque la délégation revint avec le certificat de sécurité, l’évêque et les principaux chefs avancèrent sur une longue distance pour l’accueillir. En chemin, ils remirent le certificat à l’évêque, qui se mit à le lire tout en avançant. Son cousin, Bashîr ibn Mu‘âwiya, se plongea lui aussi tellement dans sa lecture qu’il tomba de son chameau. En tombant, il s’écria involontairement : « Que périsse l’homme à cause duquel nous sommes tombés dans tant de malheurs ! » Il est évident que ses paroles visaient le Messager d’Allah — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui. L’évêque lui dit donc sévèrement : « Que dis-tu là ? Par Allah, c’est bien un prophète envoyé par Allah ! » Et alors, que se passa-t-il ? Dès qu’il entendit ces paroles, un bouleversement s’opéra en Bashîr. Il dit : « Alors, par Allah, je vais immédiatement me présenter auprès de lui. » L’évêque fit courir sa chamelle derrière lui pour tenter de le rattraper et lui cria : « Écoute-moi donc ! Comprends le sens de mes paroles. J’ai dit cela dans un but particulier. » Bashîr ne l’écouta pas le moins du monde. Il dit : « Tu es un évêque. Ce que tu as dit ne peut être faux. » Ferme dans sa résolution, Bashîr se rendit auprès du Messager d’Allah — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui —, embrassa l’islam, puis s’installa à Médine. Par la suite, Allah lui accorda la grâce du martyre.

Une histoire à peu près semblable est également rapportée au sujet de Qaraz ibn ‘Alqama.

Lorsque la délégation retourna à Najrân avec les chefs locaux, un autre derviche chrétien, détaché des choses de ce monde, fut bouleversé en entendant tout le récit. Ayant appris l’avènement d’un nouveau prophète, il se rendit lui aussi à Médine, transporté d’émotion. Il offrit au Messager d’Allah — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui — sa propre coupe, un manteau et un bâton, témoignant ainsi de sa vénération, de son respect et de son amour. Puis, après avoir promis de retourner à Najrân avec la permission du Messager d’Allah, il repartit. Mais il ne put revenir du vivant du Messager d’Allah.

L’évêque de Najrân, Abû al-Hârith, très estimé du roi de Constantinople et jouissant d’une grande renommée parmi les chrétiens, se rendit à Médine avec une délégation. Le mufti et juge chrétien Ayham, ‘Abd al-Masîh Akir et vingt-quatre notables éminents faisaient partie de cette délégation. Il convient de préciser que cet évêque était à l’origine un Arabe issu des Banû Bakr ibn Wâ’il. Mais après être devenu chrétien, il progressa tellement dans le savoir religieux et l’adoration qu’il devint lui-même le chef le plus digne de confiance des chrétiens.

Ils passèrent quelques jours à Médine. Comme ils souhaitaient prier dans la mosquée du Prophète conformément à leur religion chrétienne, certains Compagnons s’y opposèrent, mais le Messager d’Allah leur en donna l’autorisation.

À leur arrivée, les juifs locaux se montrèrent extrêmement actifs et s’immiscèrent inutilement dans l’affaire en soulevant toutes sortes de controverses sophistiques. On discuta de la Trinité et du rang de Jésus (paix sur lui). À chaque question, ils reçurent une réponse fondée sur les versets du Coran. En même temps, ils attisèrent les doutes des juifs en prétendant que le Messager (que la paix soit sur lui) voulait prendre la place de Jésus (paix sur lui) et se faire adorer. En réponse, le Messager (que la paix soit sur lui) leur récita, de la part d’Allah, des versets du Coran affirmant que jamais celui à qui Allah a accordé le Livre, le pouvoir de gouverner et la prophétie n’a été autorisé à dire aux gens : « Devenez mes serviteurs au lieu d’être ceux d’Allah. » Puis une controverse s’éleva également parmi les membres de la délégation juive au sujet de la religion à laquelle appartenait le prophète Ibrahim (paix sur lui). Les juifs prétendaient qu’il était juif, tandis que les chrétiens affirmaient qu’il était chrétien — Dieu nous en préserve. Le Coran trancha cette controverse en des termes très simples et de manière irréfutable : « Ô gens du Livre, pourquoi disputez-vous inutilement au sujet d’Ibrahim, alors que la Torah et l’Évangile n’ont été révélés qu’après lui ? (C’est de ces deux livres que sont issues les deux communautés juive et chrétienne.) Il n’était ni juif ni chrétien, mais un musulman sincère et entièrement voué à Dieu. Il n’a jamais été idolâtre. Les seuls véritables héritiers de la voie d’Ibrahim sont le Messager (que la paix soit sur lui) et ceux qui ont cru en lui ! » Le Coran a également élevé le rang de Jésus (paix sur lui) en déclarant : « Pour Allah, l’exemple de Jésus est semblable à celui d’Adam. »

Au sein de la délégation de Najran, il y avait peut-être une certaine rigidité concernant les croyances religieuses. Il arrive souvent que, même avec de bonnes intentions, les gens restent attachés à leurs anciennes conceptions. Mais la collusion malveillante des juifs avait encore compliqué la situation. Les controverses inutiles et l’obstination qu’elles engendraient faisaient obstacle à l’acceptation de la vérité. C’est pourquoi le Coran leur proposa un ultime moyen de trancher : la mubāhala. Il fut ordonné au Messager (que la paix soit sur lui) de leur dire : « Venez, appelons nos femmes et nos enfants, et venons nous-mêmes sur le terrain. Puis implorons Allah de décider entre nous et appelons Sa malédiction sur les menteurs. » En vérité, lorsqu’un homme véridique est accusé de mensonge, rien ne peut lui être plus douloureux. C’est dans une telle situation qu’Allah Très-Haut établit ce mode de règlement : les deux parties demanderaient publiquement, devant la foule, le jugement d’Allah. Le lendemain, le Messager (que la paix soit sur lui) sortit de chez lui avec sa fille bien-aimée Fatima, son gendre Ali et ses petits-fils innocents. Pour les habitants de Médine, ce fut une expérience sans précédent et un événement immense : un défenseur de la vérité avait amené toute sa famille sur le lieu de la mubāhala. Quelle foi inébranlable il possédait ! Les membres de la délégation chrétienne furent pris de peur : s’il était véritablement prophète, notre nom même disparaîtrait à l’issue de cette mubāhala. Ils renoncèrent à poursuivre la controverse, proposèrent de prêter allégeance politiquement et laissèrent également au Messager (que la paix soit sur lui) le soin de fixer le montant de la jizya. Le lendemain, un décret fut rédigé stipulant que les chrétiens jouiraient d’une liberté religieuse complète et d’une autonomie sociale. Leurs personnes et leurs biens resteraient dans leur situation actuelle. Aucun changement ne serait apporté à leurs droits existants. Aucun changement ne serait apporté à leurs prêtres religieux — évêques et moines. Personne ne serait privé de la propriété ou de la jouissance des biens religieux. Ils ne seraient plus poursuivis pour les crimes commis durant l’époque de l’ignorance. Les armées musulmanes n’entreraient pas sur leur territoire. À l’instar des rois et des souverains terrestres, on ne les contraindrait pas à fournir de la main-d’œuvre. La justice devrait être rendue entre l’oppresseur et l’opprimé. Quiconque consommerait des intérêts en assumerait seul la responsabilité. Nul ne subirait les conséquences du péché d’un autre. Sur une population aussi nombreuse, seul un impôt annuel de deux mille uqiyya de vêtements fut fixé.

Les récits concernant ces deux délégations de Najran se sont quelque peu mélangés. C’est à l’occasion de l’arrivée de la seconde délégation que l’agitation aurait dû être la plus grande. Toutefois, c’est probablement la première délégation qui reçut la proclamation garantissant la sécurité du Messager (que la paix soit sur lui). En effet, la seconde proclamation accordait davantage de place aux questions religieuses qu’aux questions politiques. Elle s’adressait principalement aux prêtres religieux. Par cette proclamation, les habitants de Najran recevaient la garantie de la plus grande liberté religieuse possible et de l’absence de toute ingérence dans leur organisation chrétienne. Cette proclamation prouve que, dans le domaine politique, le Messager (que la paix soit sur lui) demandait uniquement l’allégeance au pouvoir gouvernant et se contentait de l’obtenir. Il n’empêchait aucune communauté de pratiquer sa religion et n’imposait à personne les croyances de l’Islam par la force. Au contraire, il accordait aux minorités la plus grande liberté religieuse possible. Au niveau individuel, le mouvement islamique ne cherchait à transformer la foi et les opinions que par la force de l’argument, mais il appliquait ses règles collectives par la puissance politique. Remarquez que, dans la première proclamation, l’usure était exclue de la protection et considérée comme une pratique illégale et criminelle. La religion n’en était pas le véritable sujet, car cette question était d’une portée encore plus grande. Cette proclamation promulguée par le Messager (que la paix soit sur lui) conserve pour toujours le statut de loi que la communauté doit obligatoirement respecter. Elle prouve également combien l’Islam est généreux envers les minorités pratiquant d’autres religions. Il est impossible de citer un exemple où une autre loi, un autre système ou une autre civilisation ait manifesté une telle générosité envers les minorités.

Lorsque la seconde délégation quitta Médine, elle demanda au Messager (que la paix soit sur lui) de lui envoyer un fonctionnaire de confiance afin de percevoir et de rapporter la jizya. Le Messager (que la paix soit sur lui) envoya Ubayda ibn al-Jarrah et lui décerna le titre d’« Amīn al-Umma », c’est-à-dire « le dépositaire de confiance de la communauté ». Hadrat Abou Ubayda déploya tous ses efforts non seulement pour percevoir l’impôt, mais aussi pour diffuser l’appel islamique dans cette région. Beaucoup de gens embrassèrent ainsi l’Islam.

Il convient de préciser ici que les habitants de Najran étaient divisés en deux principaux groupes :

les chrétiens et les ummī — les illettrés. Les chrétiens réglèrent la situation en s’engageant à l’allégeance politique, tandis que les ummī embrassèrent l’Islam. Il est probable que la première délégation soit arrivée vers la fin de la neuvième année de l’Hégire et la deuxième au début de la dixième année.

13. La délégation des Banou Asad

La tribu appelée Banû Asad était l’alliée des Quraychites dans toutes leurs activités militaires. Durant la neuvième année de l’Hégire, une délégation de cette tribu vint auprès du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) lui annoncer son adhésion à l’islam. Toutefois, leur manière de l’annoncer portait encore quelques traces de l’arrogance naturelle des Arabes. Avec une certaine attitude de mérite, ils dirent au Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) : « Vous ne nous avez pourtant envoyé aucun groupe de prédicateurs. Nous avons embrassé l’islam de notre propre initiative. » Pour réfuter cette attitude, une révélation fut adressée au Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) : « Ne présentez pas votre adhésion à l’islam comme une faveur que vous m’auriez faite. C’est plutôt une faveur d’Allah, qui vous a guidés vers l’islam. » Ensuite, cette délégation l’interrogea sur le jugement de l’islam concernant les tentatives de connaître le destin et de prédire l’avenir au moyen des oiseaux, ainsi que la désignation de marchandises par le jet de pierres — c’est-à-dire qu’après en avoir fixé le prix, le chef lançait de loin une pierre vers les marchandises ou les objets, et choisissait pour lui-même celui que la pierre touchait. Le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) désapprouva ces pratiques. Enfin, ils demandèrent s’il était permis d’écrire des lettres. Le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) répondit : « C’est un prophète qui a instauré cette pratique. Quelle meilleure connaissance pourrait-il y avoir ? »

Sous le califat d’Abû Bakr al-Siddîq, un homme de cette tribu nommé Talha ibn Khuwaylid revendiqua faussement la prophétie.

14. La délégation des Banû Fazâra

Les Banû Fazâra étaient une tribu puissante et arrogante. L’un de ses membres, Uyayna ibn Hisn, rencontra le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) alors qu’il revenait de Tabûk, à la tête d’une délégation, et embrassa l’islam. Le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) leur demanda quelle était la situation générale dans la région. Ils répondirent que le pays était frappé par la famine. À cause de celle-ci, les récoltes, le bétail et les vergers avaient été détruits, et les enfants étaient devenus décharnés par malnutrition. Ils demandèrent au Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) de prier. Il pria pour la pluie, et sa prière fut exaucée.

15. La délégation des Banû Âmir

C’était une branche de la célèbre tribu arabe de Qays ʿAylân. Elle comptait trois chefs renommés : Âmir ibn Tufayl, Arbad ibn Qays et Jabbâr ibn Salmâ. Les deux premiers de ces trois chefs étaient avides de pouvoir. Âmir, en particulier, s’était déjà illustré par toutes sortes de méfaits. Cette fois encore, ils étaient venus après avoir ourdi un terrible complot visant à assassiner le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). La délégation se présenta auprès du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) et s’adressa à lui en l’appelant « notre seigneur » (« Sayyidunâ »). Le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) désapprouva cette manière de parler et dit : « Le Seigneur, le Maître, c’est Allah seul, et nul autre. » Lorsqu’ils ajoutèrent d’autres propos flatteurs, le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) les avertit de nouveau : « Lorsque nous parlons, nous devons rester vigilants afin que Satan ne nous égare pas. » Quelle attention scrupuleuse pour se préserver de la flatterie ! Âmir ibn Tufayl considérait le mouvement du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) comme une simple politique visant à conquérir le pouvoir et à bâtir un empire. C’est pourquoi ils posèrent, comme il se devait, les conditions suivantes pour négocier :

1. Vous gouvernerez les Bédouins et vous me laisserez gouverner les citadins.

2. Sinon, nommez-moi comme dirigeant après vous.

3. Ou bien j’attaquerai Médine avec les Ghatafân.

Âmir avait dit à Arbad : « Je tiendrai le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) occupé à parler ; profite de l’occasion pour accomplir ta mission. » Mais, sous l’effet de la gravité imposante du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), il resta là, stupéfait et immobile. Ayant échoué, tous deux repartirent. Comprenant leurs intentions, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) invoqua Allah : « Ô Allah ! Protège-nous de leur mal. » Peu après, Âmir mourut de la peste, tandis qu’Arbad ibn Qays fut réduit en cendres, frappé par la foudre.

16. La délégation de la tribu des Banû ‘Udhra

Au mois de Safar de la neuvième année de l’Hégire, douze hommes de cette tribu se présentèrent auprès du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Hamza ibn Nu‘mân en faisait partie. En se présentant, ils dirent : « Nous sommes les descendants de ‘Udhra. » Du côté maternel, ‘Udhra était le frère de Qusay. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) les accueillit avec une grande joie en leur disant : « Ahlan wa sahlan ! » Tous embrassèrent l’islam de tout leur cœur. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) leur annonça la bonne nouvelle que la domination de l’Empire romain en Syrie prendrait fin et qu’Héraclius s’enfuirait. Il leur interdit de demander aux devins des informations sur l’avenir et leur ordonna d’abandonner tous les sacrifices, à l’exception de celui enseigné par le vénérable Abraham. Au moment de leur départ, il leur fournit, selon la coutume, des provisions pour le voyage.

17. La délégation de la tribu des Bali

La région où cette tribu était établie revêtait une grande importance. Au mois de Rabî‘ al-awwal de la neuvième année de l’Hégire, les représentants de cette tribu vinrent auprès du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), avec leur chef Ruwayfi‘ ibn Thâbit, et embrassèrent l’islam. Ils séjournèrent trois jours à Médine. Puis, au moment de repartir, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) leur donna des dattes et de quoi couvrir leurs frais de voyage.

18. La délégation de la tribu de Kinda

C’était une tribu importante de la région du Yémen. Soixante ou quatre-vingts hommes de cette tribu arrivèrent à Médine, vêtus d’étoffes de soie précieuses, sous la direction du vénérable al-Ach‘ath ibn Qays. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) leur demanda : « Êtes-vous devenus musulmans ? » Ils répondirent : « Oui. » D’une voix étonnée, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) leur dit : « Alors pourquoi êtes-vous venus vêtus de cette soie ? » La délégation ôta aussitôt ses vêtements de soie, les déchira en morceaux et offrit ainsi un rare exemple de fermeté dans la foi.

19. La délégation de la tribu d’Azd

Les Banû Azd étaient originaires du Yémen. Leur délégation, conduite par Sa‘d ibn ‘Abdullah al-Azdî, se rendit auprès du Messager d’Allah (s.a.s.) et embrassa l’islam. Le vénérable Sard fut nommé chef de la tribu.

20. La délégation de Jarash

À cette époque, la majeure partie du Yémen était déjà intégrée à l’État islamique. Cependant, des rebelles s’y trouvaient encore secrètement. La ville de Jarash était également sous le contrôle des rebelles. Une armée musulmane, dirigée par le vénérable Sard al-Azdî, imposa un long siège et vainquit les rebelles. Après la prise de Jarash par l’armée musulmane, sa délégation se rendit à Médine.

21. La délégation de Hamadân

Cette délégation était composée de cent vingt personnes. Elle comprenait notamment plusieurs notables de premier plan : Mâlik ibn Namat, Abû Thawr, Mâlik ibn ‘Anfah al-Salmânî, ‘Umayr ibn Mâlik al-Khâriqî (ou ‘Amr ibn Mâlik) et Dimâm ibn Mâlik. Mâlik ibn Namat fit l’éloge du Messager d’Allah (s.a.s.) en récitant un poème devant lui. Le Messager d’Allah (s.a.s.) le nomma chef des musulmans de sa tribu. Le vénérable Khâlid fut d’abord envoyé dans la région de Hamadân pour y mener une mission d’appel à l’islam. Cependant, aucun résultat ne fut obtenu pendant six mois. Le Messager d’Allah (s.a.s.) envoya alors le vénérable ‘Alî (r.a.) avec une lettre. Arrivé sur place, le vénérable ‘Alî lut la lettre à l’assemblée. Les gens embrassèrent immédiatement l’islam. Lorsque le vénérable ‘Alî informa le Messager d’Allah (s.a.s.) de ces événements dans une lettre, celui-ci se prosterna pour remercier Allah, puis releva la tête et dit : « As-salâmu ‘alâ Hamadân. » (Que la paix soit sur Hamadân.)

22. L’arrivée de l’émissaire de Farwa al-Judhâmî

Farwa était le gouverneur nommé par l’Empire romain dans la région de Ma‘ân. Cette région comprenait des territoires relevant à la fois de la Syrie et de l’Arabie. Lorsque l’appel à l’islam lui parvint, il embrassa l’islam, mettant ainsi en péril à la fois sa fonction et sa vie. Il envoya un émissaire au Messager d’Allah (s.a.s.) pour l’informer de sa conversion à l’islam et lui fit également parvenir une mule blanche en cadeau. Lorsque le gouvernement romain l’apprit, il l’arrêta et le fit tuer par crucifixion dans un lieu appelé ‘Afrâ. Allah avait accordé à Son serviteur une foi si solide qu’il se leva du siège du gouverneur et se rendit, en souriant, jusqu’au bois de la croix.

23. La délégation de la tribu de Tujîb

Un malfaiteur de cette même tribu, Kinâna ibn Bishr, fut l’assassin de ʿUthmân (qu’Allah l’agrée). Une autre tribu, dont le nom est très proche, s’appelle Tâjawâb ; elle est issue de la dynastie himyarite. Ibn Bilhâm, l’assassin de ʿAlî (qu’Allah l’agrée), appartenait à cette dernière tribu.

C’est une branche de la tribu yéménite de Kinda. Ses membres avaient déjà embrassé l’islam et avaient organisé leur vie conformément à ses exigences. Une délégation de treize personnes arriva à Médine, accompagnée des biens et du bétail destinés à la zakât. Ils dirent : « Nous avons apporté la part d’Allah qui se trouve dans nos biens. » Le Messager (ﷺ) leur dit : « Reprenez ces biens et distribuez-les parmi les habitants de votre région. » Ils répondirent : « Nous avons apporté seulement ce qui restait après avoir donné leur part aux habitants de la région. » En entendant cela, Abû Bakr (qu’Allah l’agrée) s’exclama spontanément : « Ô Messager d’Allah ! Aucune délégation arabe n’est venue comme la délégation de Tujîb. » Le Messager (ﷺ) dit : « La guidée est entre les mains d’Allah Très-Haut. Il remplit de foi le cœur de celui à qui Il veut le bien. »

Ils posèrent quelques questions au Messager (ﷺ), puis retournèrent auprès des membres de leur tribu avec ses réponses écrites.

Un jeune homme de Banî ʿUbaydî se trouvait dans cette délégation. Celle-ci l’avait laissé sur place pour surveiller ses biens et son bétail. Le Messager (ﷺ) le fit appeler spécialement. Il dit : « Je n’ai qu’une seule requête : invoquez Allah afin qu’Il pardonne mes péchés. » Le Messager (ﷺ) formula spécialement une invocation en sa faveur. Plus tard, lorsque l’apostasie se répandit au Yémen, ce jeune homme maintint toute sa tribu dans l’islam.

Le Messager (ﷺ) accorda également à cette délégation les frais du voyage de retour, à titre de cadeau.

24. La délégation de Banû Saʿd Hudhaym (Qudâʿa)

Quelques membres de cette tribu se rendirent auprès du Messager (ﷺ) au sein d’une délégation et embrassèrent l’islam. Le Messager (ﷺ).

Sur son ordre, Bilal, qu’Allah l’agrée, offrit à ce groupe quelques pièces d’argent pour ses frais de voyage. Après son retour, toute la tribu embrassa l’islam.

25. L’adhésion à l’islam de la délégation de la tribu de Bahra

C’est également une tribu particulière de la région du Yémen. Un groupe de treize personnes vint à Médine et embrassa l’islam. Après être restés quelques jours pour acquérir les connaissances nécessaires sur les règles de l’islam, ses membres repartirent. Comme de coutume, des frais de voyage leur furent également accordés.

26. La délégation de la tribu de Dhu Marra

Treize membres de cette tribu arrivèrent à Médine sous la direction de leur chef, al-Harith ibn Awf. En se présentant, ils informèrent le Messager d’Allah, paix et bénédiction d’Allah sur lui : « Nous sommes les descendants de Lu’ay ibn Ghalib et nous avons avec vous un lien de parenté. » Le Messager d’Allah, paix et bénédiction d’Allah sur lui, les interrogea sur leur région. Ils lui dépeignirent la situation désolante de la famine qui y sévissait et lui demandèrent de prier. Le Messager d’Allah, paix et bénédiction d’Allah sur lui, pria immédiatement. À leur retour dans leur tribu, ils apprirent que le jour même où le Messager d’Allah, paix et bénédiction d’Allah sur lui, avait prié, il avait plu, et que la terre était devenue verdoyante et fertile. Ils restèrent quelques jours à Médine afin d’acquérir les connaissances nécessaires sur l’islam, puis repartirent. Des frais de voyage leur furent accordés.

27. La délégation de la tribu de Khawlan

Cette délégation, composée de dix personnes, avait déjà embrassé la foi et se présenta auprès du Messager d’Allah, paix et bénédiction d’Allah sur lui, avec une grande dévotion et une parfaite sincérité. À l’époque de la Jâhiliya, ils adoraient une divinité appelée « Amma Uns ». Ils expliquèrent que seuls les personnes âgées adoraient encore cette divinité et qu’ils iraient briser son idole. Ils racontèrent également les sacrifices importants qui étaient autrefois offerts au nom de cette divinité ainsi que les cérémonies qui étaient organisées. Pendant leur séjour, ils acquirent les connaissances nécessaires sur la vie islamique. Lors de leur départ, des frais de voyage leur furent accordés.

28. La délégation de la tribu de Muharib

Avant d’embrasser l’islam, cette tribu était extrêmement irascible et immorale. Aux débuts de l’islam, lorsque le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) allait de tribu en tribu pour les appeler à l’islam, il leur adressa également cet appel. Mais ils se comportèrent de manière extrêmement inconvenante. Un groupe de dix hommes se repentit et se présenta auprès du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). Lors d’une assemblée, le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) reconnut un homme et le fixa attentivement. L’homme le comprit et dit spontanément : « Ô Messager, vous m’avez probablement reconnu. Nous nous étions rencontrés une fois au marché de ‘Ukâz. À cette époque, je vous avais gravement offensé et j’avais rejeté votre appel de la manière la plus grossière. Ô Messager d’Allah ! Parmi mes compagnons, personne n’était un ennemi plus acharné de vous que moi. Mais grâce à Allah, qui m’a accordé la foi et la soumission. » Puis il demanda au Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) d’invoquer Allah afin qu’Il lui pardonne les erreurs et les fautes de sa vie passée. Le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) lui dit : « En embrassant l’islam, tous les péchés commis dans l’état de mécréance sont pardonnés. »

29. La délégation de la tribu de Ghassân

Bien que Ghassân fût, par son ascendance, une tribu arabe, elle gouvernait les régions arabes au nom de l’empereur romain parce qu’elle avait adopté le christianisme. Durant la dixième année de l’Hégire, trois hommes de cette tribu vinrent à Médine et embrassèrent l’islam auprès du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). Ils déclarèrent : « Les membres de notre tribu n’abandonneront pas les rangs et les avantages dont ils jouissent actuellement pour embrasser l’islam. » Le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) leur donna de quoi subvenir aux frais du voyage et les congédia. Ils retournèrent auprès des leurs et les appelèrent de nouveau à l’islam, mais cela resta également sans effet. Tous trois, sous la pression des circonstances, gardèrent secret le fait qu’ils avaient embrassé l’islam. L’un d’eux rencontra Hadrat Abû ‘Ubayda lors de la bataille de Yarmûk et lui exprima sa confiance inébranlable en l’islam. Les deux autres étaient morts auparavant.

30. La délégation de la tribu de Salâmân

Une délégation composée de sept hommes de cette tribu, dont Habîb ibn ‘Umar, arriva à Médine. En réponse à leurs questions, le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) déclara que l’accomplissement de la prière à son heure était la meilleure des bonnes œuvres. Ils décrivirent eux aussi la situation de famine qui sévissait chez eux et lui demandèrent d’invoquer Allah. Le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) fit cette invocation. On apprit par la suite qu’il avait plu dans leur région ce jour-là même.

31. La délégation de la tribu des Banû ‘Îsâ

Eux aussi étaient originaires de la région du Yémen. Leur tribu vint également durant la dixième année de l’Hégire. Ils demandèrent : « Nous avons entendu les prédicateurs de l’islam dire que l’islam de celui qui n’émigre pas n’est pas accepté. Notre situation est telle que les animaux domestiques constituent notre unique moyen de subsistance. Il nous est difficile d’émigrer avec eux. Si l’émigration est donc indispensable, nous les vendrons et nous partirons. » Voyez l’ardeur et l’inspiration de leur foi : au moindre signe, ils étaient prêts à abandonner leur terre natale et tous leurs biens pour partir. Le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) leur dit : « Où que vous soyez, continuez à craindre Allah et à Lui obéir. » Aux débuts de l’islam, lorsqu’il était nécessaire de renforcer le centre de l’islam et de former des personnes pour accomplir le travail de prédication dans tout le pays, il avait été rendu obligatoire d’émigrer vers le centre. Cette étape était désormais dépassée. Il était maintenant souhaitable que la force du mouvement se répande dans tout le pays et que l’appel à l’islam se développe dans chaque région ; l’émigration n’était donc plus nécessaire. C’est à cette seconde période que se rattache cette directive : « Après la victoire, il n’y a plus d’obligation d’émigrer. »

32. La délégation de la tribu de Ghâmid

Durant la dixième année de l’Hégire, une délégation de dix hommes de la tribu de Ghâmid arriva à Médine. Ils embrassèrent tous l’islam. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) chargea Ubayy ibn Ka‘b de leur enseigner le Coran. Puis il les congédia en leur fournissant les frais du voyage.

33. La délégation de la tribu des Banû al-Muntafiq

Deux représentants de cette tribu, nommés Nahîk ibn ‘Âsim et Laqît ibn ‘Âmir, arrivèrent à Médine. Lorsqu’ils se rendirent à la mosquée du Prophète, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) prononçait un sermon. Après le sermon, Laqît se leva et posa quelques questions au sujet de la Résurrection, du Paradis et de l’Enfer. Le Messager d’Allah lui donna des réponses détaillées. Il lui posa ensuite quelques questions au sujet des prophètes et des générations précédentes. À la question de savoir si le Messager d’Allah détenait la connaissance de l’invisible, celui-ci répondit directement que seul Allah détient la connaissance de l’invisible.

34. La délégation de la tribu d’Abd al-Qays

J’ai déjà mentionné la délégation de la tribu d’Abd al-Qays, qui était arrivée durant la cinquième année de l’Hégire. La seconde délégation de cette tribu arriva à Médine durant la dixième année de l’Hégire. Elle comptait quarante membres.

35. Târiq ibn Abdallah et ses compagnons

Târiq ibn Abdallah avait un jour vu le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) inviter les gens à l’islam au marché d’Al-Majâz. À cette occasion, son propre oncle Abû Lahab le suivait en courant et disait aux gens : « N’écoutez pas cet homme, c’est un menteur » (qu’Allah nous en préserve). Plus tard, ce même Târiq ibn Abdallah vint à Médine depuis Rabdha avec quelques compagnons pour acheter des dattes. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) passa près du lieu où Târiq s’était installé. Il lui demanda qui il était et pour quelle raison il était venu. Puis il lui acheta un chameau en échange de dattes. Il promit de lui faire parvenir immédiatement les dattes correspondant au prix du chameau. Târiq et ses compagnons commencèrent alors à s’inquiéter : ils avaient livré le chameau à crédit sans rien savoir de cet homme ; qui savait s’ils allaient en recevoir le prix ? Une noble dame qui voyageait avec la caravane de Târiq déclara : « J’ai vu le visage rayonnant de cet homme. Il ne peut jamais être un trompeur. S’il ne paie pas le prix du chameau, je le paierai à sa place. » Peu après, un homme arriva avec des dattes. Il remit séparément la quantité de dattes fixée comme prix du chameau, ainsi que quelques dattes supplémentaires en guise de cadeau. Ainsi, le Messager d’Allah gagna le cœur des membres de la caravane. Lorsqu’ils arrivèrent ensuite en ville, le Messager d’Allah prononçait un sermon dans la mosquée et exhortait les gens à faire l’aumône. La voie fut ainsi facilitée pour leur présenter l’appel de l’islam.

36. ‘Amr ibn Ma‘dî Karib, représentant de la tribu des Banû Zubayd

Lorsque la tribu des Banû Zubayd entendit parler de l’islam, ses membres allèrent trouver leur chef, ‘Amr ibn Ma‘dî Karib, et lui dirent : « Nous entendons dire qu’un prophète nommé Muhammad, paix et bénédictions d’Allah sur lui, est apparu au Hijaz. Va te renseigner. Vérifie si cette information est vraie ou fausse. S’il est réellement prophète, selon ton jugement, nous croirons tous en lui. » ‘Amr ibn Ma‘dî Karib se rendit auprès de lui et embrassa l’islam. Cependant, après le décès du Messager d’Allah, paix et bénédictions d’Allah sur lui, il apostasia.

37. L’émissaire de la dynastie himyarite

Himyar était une famille royale. Un émissaire de sa part apporta une lettre. Cette lettre annonçait la conversion à l’islam de Hârith ibn ‘Abd Kilâl, Nu‘aym ibn Abn Kilâl, Nu‘mân Dhûruwayn, Ma‘âfir et Hamdân. Le Messager d’Allah, paix et bénédictions d’Allah sur lui, rédigea une réponse détaillée à cette lettre et en envoya une autre à la famille royale de Himyar. Il y exposa les enseignements fondamentaux et les prescriptions de l’islam. Il y consigna l’ordre de prélever la zakat auprès des musulmans et la jizya auprès des non-musulmans. Il y affirma également la liberté religieuse de la population, écrivant que la religion de ceux qui souhaitaient rester juifs ou chrétiens ne devait pas être changée par la force. Il écrivit aussi dans cette lettre : « Nous envoyons auprès de Dhû Yarzân Yâzân nos représentants Mu‘âdh ibn Jabal, ‘Abdullah ibn Zayd, Mâlik ibn ‘Ubâda, ‘Uqba ibn Namr, Mâlik ibn Murra et quelques autres personnes. Le chef de cette délégation est Mu‘âdh ibn Jabal. Cette délégation transmettra mes instructions et rapportera la zakat et la jizya. »

38. La délégation de la tribu des Nakha‘

Les Nakha‘ étaient également une tribu du Yémen. Selon la plupart des récits, il s’agissait de la dernière délégation à venir à Médine, au mois de Muharram de la onzième année de l’hégire. Cette délégation comptait deux cents membres. En réalité, ils avaient tous embrassé l’islam sous la direction de Mu‘âdh ibn Jabal. Après leur conversion, ils vinrent à Médine, poussés par un désir irrésistible de rencontrer le Messager d’Allah, paix et bénédictions d’Allah sur lui. Une fois arrivés, ils lui rendirent compte de leur conversion à l’islam. L’un des membres de la délégation l’interrogea sur l’interprétation de son propre rêve, puis ils repartirent après un bref séjour.

Les délégations mentionnées continuaient d’arriver avec une telle régularité et en si grand nombre que le sens véritable du passage de la sourate An-Nasr : « Tu vois les gens entrer en masse dans la religion d’Allah » en devint manifeste. En réalité, tout être humain ressent naturellement et spontanément une inclination pour l’islam. De plus, le Messager d’Allah, paix et bénédictions d’Allah sur lui, avait présenté l’islam au moyen des arguments incomparables et irréfutables du Coran, ainsi que d’un style d’expression qui s’emparait des esprits et des cœurs. Parallèlement, il avait exposé, à travers sa vie pure et son caractère concret, une image si complète de la vérité de l’islam que les gens ne pouvaient manquer de s’y instruire et d’en être influencés. Il ne restait plus qu’un seul obstacle à l’acceptation de l’islam par les gens ordinaires : l’ancienne direction de la Jâhiliyya. Lorsque cet obstacle fut supprimé et qu’il fut établi avec certitude que la force islamique de Médine était invincible, qu’il n’y avait aucune crainte qu’elle cause le moindre mal à l’humanité, mais qu’elle ne produisait au contraire que le bien le plus pur, leurs poitrines s’ouvrirent à la vérité et à la justice. Ils ressentirent en eux-mêmes une soif intense de se baigner dans cette lumière de la vérité. Accablés par cette soif, ils se précipitèrent vers Médine, où ils l’étanchèrent.

Ainsi, un flot de lumière se répandit de toutes parts et les ténèbres disparurent.

 

Le début de l’appel islamique à l’échelle internationale

Le groupe que le Messager (PSL) avait formé et qui avait eu le privilège de conduire le mouvement islamique ne limitait pas son champ d’action aux seuls niveaux national et intérieur. Il constituait plutôt cette « meilleure communauté », la khayra ummah, qui avait été établie pour le bien de l’humanité de tous les temps et de toute la terre. Autrement dit, elle avait été envoyée pour guider l’ensemble de l’humanité vers la mise en œuvre des principes de vérité, de sincérité, de justice, d’équité et de fraternité. Son objectif ultime et final n’était pas seulement de réformer les Arabes, de les organiser et de les rassembler au niveau de l’État ; il consistait à établir un État islamique et, en utilisant tous les moyens disponibles, à appeler toutes les nations et tous les pays du monde à appliquer les préceptes de l’islam. À cette époque monarchique, des centaines de millions de serviteurs de Dieu étaient broyés sous le joug de l’esclavage imposé par de petites classes et de petites familles ; ils ne jouissaient ni de liberté judiciaire, ni d’aisance économique, ni d’aucun droit politique. Comment un mouvement de réforme aurait-il pu fermer les yeux sur leur état de persécution et d’oppression ? Dans la lettre adressée à l’empereur de Perse, le Messager (PSL) a lui-même exposé clairement la dimension internationale de sa mission en déclarant : « Je suis le messager envoyé par Dieu à tous les habitants du monde. »

En réalité, c’est par l’intermédiaire du Messager (PSL) que Dieu Très-Haut a inauguré l’ère internationale pour une humanité divisée en une multitude d’identités nationales régionales, soumises aux monarchies et aux autorités religieuses. Une seule parole de vérité et de justice s’est répandue très rapidement, en dépit de toutes les divisions géographiques, généalogiques, linguistiques et politiques, dans les trois continents du monde alors connu et bien organisé. Le dernier des prophètes, Muhammad (PSL), a été chargé de cette mission internationale précisément à une époque où l’apparition de la poudre à canon, de l’imprimerie et de la force de la vapeur n’était plus très éloignée. Grâce à ces nouveaux moyens, la terre entière allait se transformer en une seule ville. Cinq ou sept siècles ne représentent pas une période particulièrement importante dans la vaste scène de l’histoire mondiale. Le Messager (PSL) était apparu à une époque où, quelques siècles seulement plus tard, les frontières du monde allaient matériellement se rejoindre. La mission internationale visant à établir les véritables préceptes de l’islam fut lancée en prévision de l’avènement de cette époque. Son but était que, à mesure que l’humanité se rapprocherait matériellement, elle se resserre également autour d’un même lien sur les plans mental, idéologique et moral. Cette période intermédiaire n’aurait pas suffi à étendre la mission et à préparer les nations du monde à la nouvelle ère. Il est vrai que le cours de l’ère internationale échappa alors aux forces révolutionnaires musulmanes pour tomber sous l’emprise des forces matérialistes. En effet, bien que la puissance islamique eût jusque-là conservé dans l’histoire une image influente, elle n’avait pas réussi à maintenir la vigueur et l’enthousiasme de sa mission révolutionnaire. Malgré cela, la nouvelle ère a reçu du mouvement islamique le respect de l’humanité, l’égalité humaine, la conscience démocratique, la juste appréciation des sciences intellectuelles et expérimentales, le désir de dominer la nature, le respect des traités et des droits internationaux, la liberté d’exprimer ses opinions et de parler, la prise de conscience des droits des minorités, les principes fondamentaux de la justice et d’autres valeurs supérieures encore. Ces éléments ont subi des déformations et se sont obscurcis sous l’influence de la mentalité matérialiste. Cependant, tout ce que la civilisation moderne possède de bien et de bénéfique est, pour l’humanité entière, un don du Messager (PSL). Certains orientalistes sincèrement attachés à la vérité l’ont également reconnu.

Ainsi, le mouvement islamique revendique, conformément à sa nature fondamentale, que sa mission ne reste pas enfermée dans les limites de l’Arabie, mais qu’elle se répande dans le monde entier. Il était en même temps concrètement nécessaire que l’islam s’étende au-delà de l’Arabie. Autrement, il aurait été impossible à un gouvernement fondé sur l’idéal islamique de se maintenir en Arabie. En effet, l’État islamique aurait alors été encerclé de toutes parts par des États non islamiques. Les empires romain et perse, en particulier, convoitaient constamment les territoires arabes. Ils en occupaient certaines régions et achetaient certaines tribus arabes pour les utiliser. De plus, le conflit entre Médine et le gouvernement romain avait déjà commencé.

La rapidité avec laquelle le Messager (PSL) fit avancer le mouvement islamique est pour nous étonnante. En seulement treize ans, il acheva, grâce à la mission initiale, de former les cadres chargés de conduire le mouvement. Puis, en huit ans, il acheva effectivement l’établissement de l’État islamique. Enfin, durant les deux dernières années de sa vie, il porta la mission auprès des États et des empires voisins.

La trêve de Hudaybiyya, conclue durant la sixième année de l’Hégire, lui permit de se libérer des conflits et des affrontements internes au pays et lui offrit l’occasion d’étendre la mission au-delà de l’Arabie. Peu après avoir accompli la visite compensatoire, le premier jour de Muharram de la septième année de l’Hégire, le Messager (PSL) adressa, par l’intermédiaire d’émissaires, l’appel de l’islam aux dirigeants des États voisins. Il paraît particulièrement intéressant aujourd’hui de se demander pourquoi le Messager (PSL) s’adressait aux dirigeants plutôt qu’aux populations des autres pays. La raison en est évidente. À cette époque, les sujets ne possédaient absolument aucun droit face aux rois et aux empereurs. Ils ne jouissaient d’aucune liberté fondamentale qui leur aurait permis de prendre eux-mêmes des décisions les concernant. En outre, ces rois et ces empereurs n’étaient nullement disposés à permettre à des étrangers de venir rencontrer leurs sujets et de les détourner de leur religion actuelle. Leur pouvoir politique reposait précisément sur leurs croyances religieuses. Ils gouvernaient leurs pays avec l’appui des autorités religieuses. Et lorsqu’il ne s’agissait pas seulement de changer de religion, mais de transformer l’être humain dans son ensemble — ses goûts, ses critères et toutes ses valeurs —, lorsque l’acceptation de l’appel de l’islam devait susciter chez les croyants une attitude de révolte contre l’ordre établi et le désir révolutionnaire d’instaurer un nouvel ordre, comment les rois et les empereurs auraient-ils pu permettre que l’islam se répande silencieusement parmi leurs sujets ? Les souverains monarchiques de cette époque s’étaient installés en maîtres détenant l’autorité suprême sur la terre ; pas même une feuille d’arbre ne pouvait bouger sans leur permission. C’est pourquoi le Messager (PSL) présentait directement l’appel de l’islam aux dirigeants et, dans ses lettres, les qualifiait de représentants de leurs peuples, leur attribuant la responsabilité du bien et du mal de ceux-ci. Il s’adressait aux différents rois et grands rois comme aux « dirigeants » de leurs peuples respectifs. Il dit clairement à l’empereur de Perse et à Al-Muqawqis : « Si tu n’embrasses pas l’islam, tu porteras seul le poids du péché de tout ton peuple. »

Lorsqu’il écrivait aux rois et aux souverains, il suivait d’une part les usages établis : il fit fabriquer une bague servant de sceau, sur laquelle il fit graver les mots « Muhammad, le Messager d’Allah ». D’autre part, il instaura une méthode et un style qui lui étaient propres. Il commençait chaque lettre par « Bismillahir-Rahmanir-Rahim ». Il indiquait son propre nom en tant qu’expéditeur, ainsi que le nom du destinataire. Puis il exposait son message dans un langage bref, extrêmement mesuré et prudent. Compte tenu du contexte de l’époque, le langage diplomatique qu’il employait dans ses lettres révèle si clairement la supériorité de son intelligence que nous en sommes stupéfaits. Ainsi, dans ces lettres, il employait très brièvement la formule : « Embrasse l’islam, tu trouveras la paix. » Elle pouvait aussi signifier : « Obéis, tu trouveras la paix. » L’expression « tu trouveras la paix » signifie que c’est l’unique voie ou moyen d’accéder à la paix. Elle comporte également une autre signification : une menace implicite. Autrement dit, si tu n’embrasses pas l’islam ou si tu n’obéis pas, tu seras en danger. Seulement deux mots, mais porteurs d’un sens très vaste. De même : « Si tu n’embrasses pas l’islam, tu devras subir le poids du péché de toute la nation. » Cette phrase aussi comporte un double sens. Le premier est religieux : c’est toi qui devras en répondre devant Allah. Le second est politique : tu en subiras les conséquences politiques dès ici-bas. Le Messager (s.a.s.) n’employait pas ce genre de phrases à double sens pour que le message reste obscur et laisse place à des interprétations erronées — à Allah ne plaise. Au contraire, les deux sens étaient visés simultanément dans une seule et même phrase. Exprimer une signification aussi vaste en si peu de mots est un signe de la balâgha, ou excellence stylistique et rhétorique, du Messager (s.a.s.). En outre, lorsqu’il écrivait à chaque souverain, il employait un langage adapté à sa religion, à son environnement particulier et à sa situation. Il n’utilisait donc pas partout un langage stéréotypé. De plus, il envoyait auprès de chaque souverain un émissaire connaissant la langue de ce pays. [Parmi les Compagnons, certains avaient appris plusieurs langues en voyageant dans différents pays pour leurs activités commerciales. Il arrivait aussi que le Messager (s.a.s.) ordonne expressément à certains d’apprendre des langues étrangères.]

L’objectif principal de l’envoi de ces lettres était de transmettre l’appel de l’islam. Mais, par leur intermédiaire, il faisait également comprendre aux dirigeants des États voisins que l’Arabie n’était plus, comme auparavant, un territoire sans défense où chacun pouvait circuler à sa guise. Elle était désormais un pays administré par un gouvernement solidement organisé, capable de relever et de lancer toutes sortes de défis. Ce gouvernement ne craignait ni les menaces ni les intimidations. Un gouvernement puissant, habile et constamment vigilant y était à l’œuvre.

Je vais maintenant décrire brièvement comment les lettres appelant à l’islam furent envoyées aux différents souverains étrangers et quels en furent les résultats.

1 — Par l’intermédiaire de Amr ibn Umayya al-Damri (qu’Allah l’agrée), le Messager (s.a.s.) envoya au Négus, le roi d’Abyssinie, Ashama ibn Abjar, une lettre écrite l’appelant à l’islam. La lettre mentionnait notamment les émigrés d’Abyssinie, en particulier Ja‘far al-Tayyar. Il y était ordonné de les protéger. Puis le roi lui-même, ainsi que les membres de sa cour par son intermédiaire, y étaient invités à embrasser l’islam.

Le Négus était déjà influencé par l’islam. Il embrassa publiquement l’islam entre les mains de Ja‘far et envoya également au Messager (s.a.s.) une lettre contenant un récit détaillé de l’affaire. Il envoya son propre fils, Arha, comme émissaire. Il fit aussi savoir que, si le Messager (s.a.s.) lui ordonnait de se présenter en personne, il était prêt à le faire. (Il est probable qu’il ne s’agisse pas du même Négus devant lequel les émigrés s’étaient présentés, qui s’était converti à l’islam et pour lequel le Messager (s.a.s.) avait accompli à Médine la prière funéraire en son absence. Ashama monta sur le trône après lui. Quoi qu’il en soit, les avis divergent sur l’identité de cet homme.)

2 — Par l’intermédiaire de Al-Ala ibn al-Hadrami, le Messager (s.a.s.) envoya une lettre d’appel à l’islam à Mundhir ibn Sawa, gouverneur de Bahreïn et tributaire de l’empereur de Perse. Mundhir embrassa l’islam, et une grande partie de ses sujets l’embrassa également. Dans sa lettre de réponse, il annonça sa propre conversion à l’islam et précisa qu’une partie de ses sujets était prête à embrasser cette religion. Il indiqua aussi que certains de ses sujets ne souhaitaient pas embrasser l’islam, mais voulaient rester juifs ou chrétiens. Une nouvelle lettre fut envoyée de Médine, précisant que ceux qui souhaitaient rester juifs ou chrétiens seraient autorisés à conserver leur religion. Ils devraient toutefois payer la jizya.

3 — Jaifar et Abd étaient les deux fils de Jifar, le roi d’Oman. Une lettre d’appel à l’islam leur fut envoyée par l’intermédiaire de Amr ibn al-As. Celui-ci rencontra d’abord Abd, le frère cadet. Abd discuta longuement de cette question. Il apprit de lui que le Négus était devenu musulman, mais que son peuple ne l’avait pas destitué de son royaume et que les évêques et les prêtres n’avaient pas pu l’en empêcher. Même l’empereur romain n’avait pris aucune mesure après avoir appris la nouvelle. Au contraire, après sa conversion à l’islam, le Négus avait même cessé de payer le tribut à Héraclius. Abd apprit également de Amr ibn al-As les principaux enseignements du Messager (s.a.s.). À l’issue de cette discussion, il fut incité à embrasser l’islam. Mais il se mit à regretter que son frère aîné ne consente pas lui aussi à embrasser l’islam, disant qu’il aurait été préférable qu’ils puissent se rendre ensemble à Médine pour s’y convertir. Ensuite, le conseil royal se réunit. En présence des deux frères, l’émissaire de Médine ouvrit la lettre scellée. Les deux frères la lurent, puis quelques questions furent posées. En réponse, Amr déclara que les Quraysh avaient été contraints de prêter allégeance au Messager (s.a.s.). Il ajouta que le groupe du Messager (s.a.s.) était composé de gens qui s’étaient rassemblés à ses côtés après avoir mûrement réfléchi et compris la situation. Malgré cela, le roi Jifar demeura hésitant. Ses deux fils embrassèrent cependant l’islam, ainsi qu’un grand nombre de sujets de son royaume.

4 — Mundhir ibn al-Harith ibn Abi Shimr était le souverain chrétien de Damas. Sila ibn Amr partit de Médine avec une lettre d’appel à l’islam. Lui aussi considéra le mouvement du Messager (s.a.s.) comme une entreprise de politique mondaine et posa comme condition que la moitié du gouvernement islamique lui reviendrait. Peu après, la fin de ses jours se rapprocha rapidement. Lorsque le Messager (s.a.s.) reçut un rapport à son sujet, il déclara : « Même s’il demandait un pouce de terre ou la superficie d’une datte, je ne serais pas disposé à la lui accorder. » Chaque pouce de la terre sur laquelle l’État islamique est établi est un dépôt sacré.

5- Jarih ibn Matta, al-Muqawqis, était le roi chrétien de toute l’Égypte, y compris Alexandrie. Le Messager d’Allah (s.a.s.) lui envoya comme émissaire Hatib ibn Abi Balta’a. Celui-ci lui remit la lettre et s’entretint avec lui. Le discours qu’il prononça oralement était si intrépide et audacieux qu’il permet de comprendre quel genre de personnalité au caractère ferme le Messager d’Allah (s.a.s.) avait formée dans le moule de l’islam. Pour mettre en garde al-Muqawqis, Hatib lui dit : « Dans ce pays est déjà né un homme qui s’écriait : “Je suis votre seigneur suprême.” Finalement, il fut frappé par le châtiment d’Allah et périt. En tant que dirigeants actuels de ce pays, vous devriez tirer leçon du sort de vos prédécesseurs. Il ne faudrait pas que d’autres tirent leçon de votre sort. » Puis, après avoir démontré par des arguments et des preuves la supériorité de l’islam, il dit : « Nous vous appelons à accepter la religion authentique et véritable de Jésus, fils de Marie. Ce n’est pas une religion nouvelle. » Bien qu’al-Muqawqis ne fût pas disposé à embrasser l’islam, il témoigna un grand respect à la lettre du Prophète (s.a.s.), la plaça dans un coffret d’ivoire et la conserva dans son trésor. Il envoya ensuite au Messager d’Allah (s.a.s.) plusieurs présents, dont la célèbre mule nommée Duldul. En réponse à la lettre, il écrivit : « Je sais que la venue du dernier Prophète est encore à venir. Cependant, je pense qu’il naîtra en Syrie. »

6- Héraclius était l’empereur de la partie orientale de l’Empire romain. Sa capitale était Constantinople. Le Messager d’Allah (s.a.s.) lui envoya une lettre d’appel à l’islam par l’intermédiaire de Dihya ibn Khalifa al-Kalbi. Dihya se rendit à Bayt al-Maqdis et le rencontra. Héraclius organisa une cérémonie somptueuse en l’honneur de l’émissaire de Médine et lui posa de nombreuses questions détaillées au sujet du Messager d’Allah (s.a.s.). Il ordonna en outre que toute personne originaire de La Mecque qui se trouverait dans la région lui soit amenée. Or, à cette époque, Abou Soufyan, le chef du camp opposé au Messager d’Allah (s.a.s.), s’y trouvait en voyage commercial. Il fut convoqué à la cour avec tous ses compagnons de commerce. Héraclius leur dit : « Je vais poser quelques questions à Abou Soufyan ; s’il répond incorrectement à l’une d’elles, dites-le-moi. » Abou Soufyan déclara : « Si je n’avais pas craint que mes compagnons ne dévoilent mes mensonges, j’aurais profité de cette occasion pour inventer quelques propos. » Mais Allah fit en sorte que, même par la bouche de son ennemi le plus acharné, seule la vérité fût prononcée au sujet du Messager d’Allah (s.a.s.). Héraclius l’interrogea sur la naissance du Messager d’Allah (s.a.s.), sa famille, son caractère, la situation de ses compagnons proches, la rapidité de ses progrès, la situation des musulmans dans les guerres, les enseignements de l’islam et plusieurs autres sujets. Après avoir pris connaissance des réponses d’Abou Soufyan à toutes ces questions, Héraclius dit : « Abou Soufyan, si ce que tu as dit est vrai, cet homme deviendra un jour le maître même de l’endroit où je suis assis. Ah ! Si seulement je pouvais me présenter auprès de ce Prophète et lui laver les pieds ! » Ensuite, la lettre du Messager d’Allah (s.a.s.) fut lue. Les courtisans manifestèrent leur profond mécontentement, car l’état d’esprit d’Héraclius les avait déjà alarmés. Ils firent rapidement sortir les représentants de La Mecque.

À la suite de sa conversation avec Héraclius, Abou Soufyan lui-même fut profondément impressionné par la supériorité de l’islam.

7- Khosro Parviz était l’empereur d’Iran et un adorateur du feu. Le Messager d’Allah (s.a.s.) lui envoya une lettre d’appel à l’islam par l’intermédiaire d’Abdullah ibn Rawaha (qu’Allah l’agrée). Dans son arrogance démesurée, Khosro Parviz déchira la lettre du Messager d’Allah (s.a.s.) en morceaux, en s’exclamant : « Comment un de mes sujets a-t-il pu avoir une telle audace ? » Le malheureux Khosro ignorait à quel point le monde arabe était à la veille d’une immense révolution et quelle force idéologique vigoureuse y était en train de se développer. Khosro Parviz ordonna à Bazan, son gouverneur au Yémen : « Arrête immédiatement l’auteur de la lettre et amène-le-moi. » Bazan envoya un détachement pour arrêter le Messager d’Allah (s.a.s.) et le ramener. Lorsque le détachement arriva à Taïf, les principaux dirigeants de la ville se réjouirent vivement. Ils pensèrent que l’ennemi de leur chère société de l’ignorance allait enfin être éliminé (Muhammad (s.a.s.)). Le détachement arriva à Médine et son chef informa Muhammad (s.a.s.) qu’ils étaient venus arrêter le Messager d’Allah (s.a.s.) sur ordre de l’empereur de Perse. Le Messager d’Allah (s.a.s.) leur dit de revenir le lendemain matin. Lorsqu’ils revinrent le matin suivant, le Messager d’Allah (s.a.s.) les informa : « Cette nuit, Allah a fait tuer votre empereur par son propre fils. Allez vérifier si cette nouvelle est vraie. » Après avoir constaté la véracité de cette nouvelle et découvert la grandeur de l’enseignement et du caractère du Messager d’Allah (s.a.s.), Bazan entra dans la fraternité islamique. À son exemple, nombre de personnes de la cour et de la région embrassèrent également la foi.

En apprenant que l’empereur de Perse avait déchiré sa lettre, le Messager d’Allah (s.a.s.) déclara : « En réalité, il a mis son propre empire en pièces. » Il semble que le décret d’Allah Très-Haut ait été prononcé par la bouche du Messager d’Allah (s.a.s.). En effet, en l’espace de dix à quinze ans seulement, un empire ancien de quatre à cinq mille ans, solide, immense et extrêmement opulent, fut vaincu par l’islam. En réalité, ce furent les conflits internes qui finirent par détruire cet empire.

Par ailleurs, parmi les dirigeants de petits États auxquels l’appel de l’islam fut transmis figuraient Farwa ibn ‘Amr, gouverneur de l’Empire romain, qui perdit à la fois son poste et la vie après avoir embrassé l’islam. Le deuxième était Thumama, dirigeant du Najd, qui embrassa l’islam durant la sixième année de l’Hégire. Le troisième était Jabala al-Ghassani, qui embrassa l’islam durant la septième année de l’Hégire. Le quatrième était Ukaidar, dirigeant de Dumat al-Jandal, qui embrassa l’islam. Le cinquième, Dhul-Kila al-Himyari, était le roi de la tribu de Himyar. Il prétendait être un dieu et ordonnait à ses sujets de se prosterner devant lui. Finalement, lui aussi embrassa l’islam. Sous le règne de ‘Umar al-Faruq, il renonça à la royauté et vint à Médine pour mener une vie d’ascète. Dans la joie d’avoir embrassé l’islam, il affranchit dix-huit mille esclaves, hommes et femmes.

Les événements susmentionnés montrent que cette lutte écrite pour la prédication islamique a produit des résultats très importants et grandement contribué à l’expansion et au développement de l’islam. Premièrement, grâce à elle, la prédication de l’islam devint un sujet de discussion et de considération dans les États voisins. Deuxièmement, un nombre notable de dirigeants au pouvoir embrassèrent l’islam grâce à ces lettres, alors même que les musulmans étaient très en retard sur le plan culturel. Cela prouve que l’islam est une religion vraie et naturelle. Avec ces dirigeants qui avaient embrassé l’islam, leurs sujets se tournèrent eux aussi vers l’islam. Même ceux qui ne l’embrassèrent pas après avoir reçu les lettres du Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) en furent profondément marqués. En outre, l’ère internationale inaugurée par l’envoi de ces lettres contribua également à créer un environnement favorable à l’intérieur du pays. Le plus grand bienfait de cette entreprise fut que, dès le début, un vaste champ d’action s’ouvrit devant les musulmans et qu’un objectif immense et lointain leur fut fixé aux niveaux national et international. Ainsi, même après l’établissement de l’État islamique dans toute l’Arabie, les combattants musulmans ne s’arrêtèrent pas, ne se laissèrent pas absorber par le confort et les plaisirs, et ne pensèrent pas avoir accompli tout ce qui devait l’être. Au contraire, leurs aspirations et leurs ambitions ne firent que croître. En chargeant ses compagnons d’activités diplomatiques, le Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) leur avait donné une excellente formation pour assumer les responsabilités des jours à venir. Ils se rendaient dans des milieux inconnus, au sein de sociétés et de cercles culturels fastueux, ainsi que dans de solennelles cours royales, où ils acquéraient l’expérience des discussions et des discours en assemblée publique. Ils eurent l’occasion unique de comprendre la psychologie des dirigeants et des administrateurs de leur époque. Puis la loyauté, la fermeté, la vigueur, la compréhension de la supériorité de leur idéal, la simplicité, ainsi que l’audace et le courage dont ils firent preuve pour proclamer la vérité aiguisèrent davantage leurs capacités et leurs talents, et rendirent leur caractère plus vivant et plus éclatant.

La gloire d’achever, au niveau international, cette mission de prédication commencée par le Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui), mais restée inachevée, revint à ses compagnons qui lui succédèrent ainsi qu’à l’équipe qu’il avait formée.

La dernière réaction rebelle

Lorsqu’une révolution a franchi tous les degrés de la lutte et de l’affrontement, brisé l’arrogance de l’ancienne direction et atteint l’âge d’or de la réussite finale, certains individus mesquins commencent intérieurement à se consumer de jalousie devant ce succès. Puis, dès qu’ils en trouvent l’occasion, ils manifestent une ultime insolence et tentent en vain d’ériger une digue de sable devant le flot de la révolution. La révolution islamique fut elle aussi confrontée à une situation indésirable de ce genre. Lorsque la puissance des Quraychites, des juifs et des dirigeants locaux fut anéantie et que le peuple se mit à avancer vers l’islam, une ultime réaction rebelle apparut sous une forme entièrement nouvelle. Certains se dirent : « Comment est-ce possible ? Un homme s’est présenté en prétendant à la prophétie, quelques personnes l’ont soutenu, ils ont livré des conflits et des combats, puis cet homme est devenu le dirigeant de toute l’Arabie. Quel mal y aurait-il à essayer nous aussi cette méthode ? » En particulier, lorsqu’ils voyaient les immenses richesses de la zakat se diriger vers Médine, leur cœur se remplissait de convoitise. Ils connaissaient ceux qui, parmi les musulmans, n’avaient pas embrassé l’islam sincèrement, mais y avaient été contraints par les circonstances, tandis qu’une hostilité couvait dans leur cœur. Ils décidèrent de les unir pour jouer leur dernière carte. Ils savaient parfaitement qu’il n’était désormais plus possible de lancer un mouvement en s’appuyant sur les idées de l’ignorance antéislamique et les doctrines idolâtres. En effet, les croyances relatives à l’unicité d’Allah, à la révélation, à la prophétie et à l’au-delà avaient complètement imprégné tout l’environnement. Ils essayèrent donc eux aussi de tromper les gens en ouvrant une boutique où ils avaient apprêté leur marchandise contrefaite en y apposant toutes ces étiquettes. Mais ces insensés ne savaient pas que, pour mettre en circulation une nouvelle monnaie, il ne suffit pas d’en imprimer un faux dessin : il faut aussi du métal précieux. Or le métal utilisé dans la monnaie de l’islam — c’est-à-dire la force humaine façonnée par l’islam — était lui-même absolument pur et authentique (le Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) a dit : « Ceux d’entre vous qui étaient bons à l’époque de l’ignorance sont également les meilleurs en islam. »). De plus, il avait été purifié de toute rouille en passant pendant dix ou vingt ans par le feu du fourneau. Mais les gens égoïstes manquent généralement de clairvoyance. Ils ne voient que leurs intérêts favoris et ne prêtent aucune attention aux sacrifices consentis pour obtenir quoi que ce soit. En somme, cette vérité éternelle de l’histoire se manifesta de nouveau dans le mouvement islamique : dans la société, ce sont toujours les individus de la pire espèce qui s’activent pour faire échouer tout mouvement populaire orienté vers le bien public et toute grande personnalité. Il est nécessaire de présenter brièvement les intrigues et les complots de ces conspirateurs qui se dressèrent contre le mouvement islamique dirigé par le Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui).

1- Nous avons déjà expliqué qu’un certain Musaylima ibn Habib, surnommé Musaylima al-Kadhdhab, c’est-à-dire Musaylima le menteur, était venu à Médine avec une délégation. La splendeur qu’il vit dans la capitale de l’État islamique éveilla en lui une intense fascination pour le pouvoir. Il écrivit au Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) pour réclamer une part du pouvoir du gouvernement islamique et le menaça également. Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) rejeta fermement sa demande. Exaspéré, il se mit alors à prétendre à la prophétie. Il était déjà un homme de lettres. Imitant le style des versets coraniques, il composait des phrases aux mots rimés et les récitait aux nomades illettrés du désert. Comme certaines personnes entretenaient encore des liens avec l’ignorance antéislamique, n’avaient pas encore atteint une maturité suffisante dans l’instruction islamique, et qu’il subsistait encore quelque peu de l’animosité et de l’orgueil régionaux et tribaux, il finit par trouver quelques partisans. De plus, ses révélations forgées de toutes pièces dispensaient de la prière et autorisaient l’adultère et le jeu ; les gens pécheurs se rassemblèrent donc autour de lui. La force qu’il avait créée contre le mouvement islamique fut totalement anéantie sous le règne d’Abou Bakr.

2- Une femme voisine de Musaylima prétendit elle aussi à la prophétie. Musaylima rencontra cette femme nommée Sajah et, à la suite de discussions secrètes, une collusion s’établit entre eux. À un certain moment, son existence se fondit entièrement dans celle de Musaylima. La littérature obscène de Musaylima emporta Sajah dans un tourbillon de sexualité. Plus tard, lorsque Musaylima fut tué dans un combat contre les musulmans, Sajah se repentit et demeura fidèle à l’islam jusqu’à la fin de sa vie.

3- Après le pèlerinage d’Adieu, Al-Aswad al-Ansî se rebella dans la région fertile et politiquement importante du Yémen, en revendiquant la prophétie. Son véritable nom était Ḏû al-Khimâr Abhala ibn Ka‘b. Il réussit à recruter quelques partisans dans la tribu de Madhhaj. Son influence s’étendit également dans la région de Najrân. La principale cause de l’accroissement de son influence résidait dans ses sortilèges et autres pratiques magiques. Il fit assassiner certains fonctionnaires non militaires du gouvernement islamique ainsi que des prédicateurs, et expulsa plusieurs personnes de sa propre région. Le Messager — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui — ordonna aux responsables des régions voisines de rassembler leurs forces afin de réprimer cette rébellion. Après avoir fait assassiner un musulman d’origine iranienne, il s’empara de force de sa belle épouse. Cette femme était une croyante d’une foi profondément enracinée. Grâce à son aide, le gouvernement islamique parvint à vaincre Al-Aswad. Ce comploteur fut éliminé seulement un ou deux jours avant le décès du Messager — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui — et ses complices furent eux aussi anéantis. Toutefois, l’influence de la confusion qu’il avait propagée s’étendit de l’Hadramaout à Taïf, et son éradication complète ne fut possible que durant la première partie du califat d’Abû Bakr.

5- Dans l’esprit de Laqît ibn Mâlik al-Azdî, qui avait succédé à Hawdha ibn Alî, le gouverneur d’Oman, les germes de diverses formes d’égarement commencèrent eux aussi à s’agiter.

Toutes ces forces du mal avaient pu relever la tête dans diverses régions grâce uniquement au soutien des anciens adorateurs de la Jâhiliya des environs, des hypocrites, des individus enclins à la criminalité, des anciens adeptes de l’adultère, de l’alcool, du jeu et de l’usure, de ceux qui désiraient revenir à l’ancien tribalisme au lieu de l’unité de la puissance islamique, de ceux qui répugnaient à acquitter la zakât, de ceux qui, intérieurement, s’irritaient de voir les biens de la zakât parvenir à Médine, ainsi que de personnes fascinées par de petits pouvoirs locaux. Ces forces du mal avaient organisé ces anciens pécheurs égoïstes, tandis que les forces moribondes de la Jâhiliya tentaient une dernière fois de rétablir leur domination.

Mais le leadership établi par le Messager — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui — réprima fermement toutes ces forces du mal, même dans une situation extrêmement dangereuse, et lia tous les habitants de l’Arabie par les liens d’une discipline indéfectible.

La plus grande assemblée du mouvement islamique

Le Hajj est un acte d’adoration de très haut rang en islam. Cette Noble Kaaba et son enceinte sacrée, qui furent le centre de la prédication du prophète Ibrâhîm, ce Sanctuaire sacré dont chaque atome porte des souvenirs extrêmement précieux de l’histoire de l’islam, dans l’air duquel résonne la prière d’Ibrâhîm et d’Ismâ‘îl — que la paix soit sur eux — et dans tout l’environnement duquel sont dispersés les souvenirs de la vie et de l’œuvre du Messager lui-même — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui —, cette Noble Kaaba est ainsi devenue, par l’intermédiaire du Hajj, pour toujours le centre mondial de la prédication et du mouvement islamiques. Il est obligatoire pour tout musulman qui en a les moyens de se rendre au moins une fois dans sa vie auprès de ce centre, aux jours fixés du Hajj, d’accomplir les rites prescrits du Hajj, de faire revivre la sunnah du sacrifice d’Ibrâhîm, d’évoquer l’histoire des prophètes antérieurs et d’en tirer des enseignements, d’établir des liens avec les frères et sœurs musulmans venus du monde entier, et, se détournant de toute autre chose, de se remettre entièrement à Allah avec la plus grande humilité. L’ordre prescrivant le Hajj fut promulgué durant la neuvième année de l’Hégire.

Cette année-là, le Messager — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui — désigna Abû Bakr as-Siddîq — qu’Allah l’agrée — comme amîr al-hajj, c’est-à-dire chef de la délégation du Hajj, et l’envoya à La Mecque avec trois cents Compagnons afin qu’il accomplisse le Hajj sous sa direction. À ce propos, je mentionne ici quelques points importants concernant ce Hajj, car cet événement revêt une importance considérable dans l’histoire du mouvement islamique, tant sur le plan religieux que politique.

Parallèlement à la désignation d’Abû Bakr as-Siddîq — qu’Allah l’agrée — comme amîr, une autre responsabilité fut confiée à Alî — qu’Allah l’agrée. Il devait réciter les quarante premiers versets de la sourate At-Tawbah lors de l’assemblée du Hajj et transmettre aux gens les proclamations importantes révélées par Allah. La première proclamation était la suivante : ceux qui, tout en demeurant attachés à l’ancien système de la Jâhiliya et du polythéisme, avaient protégé leurs intérêts en concluant des accords avec le Messager — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui — ou avec l’État islamique, bénéficieraient d’un délai supplémentaire de quatre mois. À l’issue de ces quatre mois, tous les accords de ce type seraient annulés sur l’ordre d’Allah.

Au cours de ces quatre mois, ils devront décider de la conduite à tenir : renonceront-ils à leur citoyenneté de l’État islamique, combattront-ils ou vivront-ils dans l’État islamique en tant que musulmans ? En d’autres termes, il était également nécessaire de faire une proclamation publique pour annuler les pactes de ce type, par lesquels certains, tout en conservant une entité indépendante au sein de l’État islamique, n’étaient pas en mesure de satisfaire leurs propres revendications et exigences. En outre, le délai de quatre mois accordé aux adversaires était suffisant. Il leur fut également accordé la possibilité, si un polythéiste souhaitait comprendre l’islam durant cette période à Médine, de s’y rendre et d’en repartir en toute sécurité. De plus, parmi les polythéistes, ceux qui avaient respecté le pacte avec sincérité bénéficièrent de l’avantage supplémentaire que leur pacte ne serait pas annulé au bout de quatre mois, mais resterait en vigueur jusqu’à son terme fixé. La pression concernait en réalité les polythéistes qui avaient mené une hostilité extrême et une guerre contre l’islam, violé toutes les règles morales au cours des affrontements, rompu leurs promesses à maintes reprises et transgressé toutes les règles de l’humanité, de la courtoisie et des convenances. C’étaient ceux qui avaient empêché les gens de suivre le chemin de la vérité, tenté de trouver des défauts à la religion d’Allah, cherché à chasser le Messager d’Allah de son foyer et toujours déclenché les hostilités en lançant les premières attaques.

La deuxième proclamation établissait qu’à l’avenir aucun polythéiste ne pourrait être nommé gardien de la Kaaba. La troisième proclamait qu’à l’avenir aucun polythéiste ne pourrait pénétrer dans les limites du Sanctuaire sacré. À ce sujet, Ali transmit également, de la part du Messager d’Allah, qu’à partir de ce moment nul ne pourrait accomplir le tawaf de la Kaaba nu. La quatrième proclamation confirmait les quatre mois sacrés institués par Allah, et personne ne recevait le droit d’y apporter le moindre changement. Il fut aussi précisé à cette occasion que, malgré leur détestation, Allah avait envoyé Son Messager dans le monde précisément afin d’établir pleinement cette religion et de la faire triompher.

Certains tiennent toutes sortes de propos extravagants et absurdes au sujet de cette responsabilité supplémentaire confiée à Ali. En réalité, les faits se résumaient à ceci : le Messager d’Allah avait désigné Abou Bakr comme émir et son propre successeur, tandis qu’il avait envoyé Ali en qualité de représentant personnel, de secrétaire particulier ou d’émissaire, pour transmettre une importante proclamation religieuse et politique. Ceux qui comprennent correctement le fonctionnement du gouvernement savent que, dans certains cas, il n’y a pas d’autre solution que d’adopter une telle disposition. Même lorsqu’un gouvernement possède un gouverneur, il peut être nécessaire d’envoyer séparément un émissaire pour une raison particulière.

Nous allons maintenant relater le grand rassemblement du pèlerinage auquel le Messager d’Allah participa en personne, et où une véritable mer de membres de l’Armée du mouvement islamique le regardait et écoutait son discours. Lorsque, durant la dixième année de l’Hégire, le Messager d’Allah décida d’accomplir le pèlerinage, la nouvelle fut annoncée dans toutes les régions. Les caravanes des vaillants combattants de la révolution islamique commencèrent à converger de toutes parts vers Médine. Toutes les Mères des croyants accompagnèrent le Messager d’Allah durant ce voyage. Il revêtit l’ihram à Dhul-Hulayfa et c’est de là qu’il entonna cette proclamation historique qui s’élève du fond du cœur de tout pèlerin se présentant devant Allah : « Labbayka Allahumma labbayk… » C’est-à-dire : « Me voici, ô Allah, me voici. À Toi toute louange, à Toi toutes les bénédictions, à Toi toute la royauté ; Tu n’as aucun associé. »

Partout où, en chemin, il fallut monter ou descendre une montagne, tous entonnaient d’une seule voix : « Labbayka, labbayka. »

À l’approche de La Mecque, il fit une brève halte à Dhi Tuwa. Puis il entra à La Mecque accompagné de cette immense foule de musulmans. Il accomplit d’abord le tawaf, puis se rendit à Safa et à Marwa. De là, tourné vers la Kaaba, il proclama l’unicité d’Allah. Le neuf Dhul-Hijja, il se rendit à Wadi Namira. Après midi, il arriva dans la plaine d’Arafat. Là, il monta sur la colline et prononça le sermon assis sur le dos de sa chamelle nommée Qaswa. Des répétiteurs se tenaient tout autour et répétaient chacune de ses phrases. Ainsi, chaque parole prononcée par le Messager d’Allah parvenait aux oreilles de toutes les personnes rassemblées.

Ce jour-là, le Messager d’Allah éprouvait une émotion extraordinaire. Devant lui se tenaient les fruits de toute une vie de labeur : cent quarante-quatre mille musulmans — ou, selon une autre estimation, cent vingt-quatre mille — étaient présents devant lui.

Le manifeste international du mouvement islamique

À cette occasion, le Messager (s.a.s.) prononça deux sermons. Le premier fut prononcé le 9 Dhoul-Hijja, du haut du mont Arafat, et le second le 10 Dhoul-Hijja, à Mina. Dans certains récits, le contenu de ces deux sermons s’est trouvé mêlé.

Ces deux sermons revêtent une importance exceptionnelle pour plusieurs raisons. Premièrement, le Messager (s.a.s.) s’adressa à la plus grande assemblée islamique, à un moment où le jeune arbre de la Parole de vérité qu’il avait planté était devenu un arbre immense et commençait à porter ses fruits. Remporter un si grand succès après avoir traversé une époque d’opposition acharnée constitue en soi une immense épreuve pour la vie et le caractère. Dans de telles circonstances, si le Messager (s.a.s.) avait été un homme attaché aux choses de ce monde, un conquérant ayant remporté uniquement des succès et des victoires politiques, il se serait abandonné à toutes les jouissances et, par vanité et orgueil, aurait fini par s’installer lui-même sur le trône de Dieu. Tout autre homme égoïste que le Messager (s.a.s.), parvenu à ce stade, aurait rejeté au loin tout le manteau de la religiosité et se serait présenté sous une autre forme. Mais on vit chez le Messager (s.a.s.) plus d’humilité qu’auparavant et une gratitude envers Allah plus grande encore. Deuxièmement, ayant compris, par sa sagesse et sa perspicacité, que c’était sa dernière occasion de s’adresser à une assemblée musulmane aussi nombreuse, il y prononça un testament contenant des directives d’adieu, dont chaque mot était précieux. Troisièmement, après avoir atteint ce degré d’accomplissement dans les affaires de l’État, c’était le moment approprié pour que le mouvement islamique adresse à l’ensemble de l’humanité un message ou un manifeste. Il s’acquitta donc de cette responsabilité de manière remarquable. Quatrièmement, ces deux sermons témoignent de la plus grande éloquence du Messager (s.a.s.) et comptent parmi ses discours les plus riches en ornements stylistiques. Ils permettent de mieux comprendre l’excellence et la grandeur de cette noble et sainte personnalité.

Il convient de préciser qu’une partie de ces deux sermons concernait des situations et des problèmes intérieurs bien déterminés, tandis qu’une autre comportait un manifeste international. Le discours lui-même met clairement en évidence cette division.

Le sermon d’Arafat

-Toutes les louanges appartiennent à Allah. Nous Le louons exclusivement. Nous Lui demandons de l’aide. C’est auprès de Lui que nous demandons pardon pour nos péchés. C’est à Lui que nous présentons notre repentir. Nous cherchons refuge auprès de Lui contre les activités nuisibles de nos passions et contre nos actes injustes. Celui qu’Allah aide à suivre le droit chemin, nul ne peut l’égarer. Et celui à qui Allah n’accorde pas la possibilité d’être guidé, nul ne peut le conduire sur la voie droite et correcte.

-Je proclame qu’il n’existe aucune divinité en dehors d’Allah. Il est Un et Unique. Il n’a aucun associé. Muhammad (s.a.s.) est Son serviteur et Son Messager.

-Ô serviteurs d’Allah, je vous recommande et vous exhorte à vouer votre servitude et votre obéissance exclusivement à Allah.

-Je commence mon discours par des paroles bénéfiques.

-Ô gens, écoutez attentivement mes paroles. Je vous les explique clairement, car je ne pense pas vous revoir en ce lieu après cette année.

-Ô assemblée des gens, la vie et les biens de chacun d’entre vous sont inviolables pour les autres. Vous devrez respecter cette règle jusqu’à ce que vous rejoigniez votre Seigneur. Votre mois, votre ville et votre jour sont tout aussi sacrés.

-Sachez que je vous ai transmis le message. Ô Allah, sois-en témoin.

-Que celui qui détient un bien confié par quelqu’un le restitue à son propriétaire.

-Toutes les usures de l’époque de la Jahiliya sont annulées. Je commence par annuler l’usure de mon oncle Abbas.

-Toutes les revendications de vengeance pour les meurtres de l’époque de la Jahiliya sont annulées. Je commence par annuler la revendication concernant le meurtre d’Amer ibn Rabi‘a. Tous les postes, titres et honneurs de l’époque de la Jahiliya sont abolis. Seuls seront maintenus le poste de gardien de la Kaaba et celui de fournisseur d’eau aux pèlerins.

-La peine du meurtre intentionnel est la peine capitale. La compensation pour un meurtre involontaire est de cent chameaux. En réclamer davantage constituerait une pratique de la Jahiliya.

-Ô assemblée des gens, après l’établissement de l’islam, Satan n’espère plus être obéi sur cette terre. Mais si vous lui obéissez dans les péchés que vous considérez comme insignifiants, il s’en réjouira également.

-Ô gens, modifier les mois sacrés est un acte de mécréance encore plus grave. En considérant une année comme sacrée et l’année suivante comme profane, puis en avançant ou en retardant ces mois afin de compléter tant bien que mal le compte, les mécréants s’égarent davantage.

-Certes, le temps, suivant son cycle, est aujourd’hui revenu à son point de départ, tel qu’il était le jour où Allah créa les cieux et la terre. En vérité, le nombre des mois auprès d’Allah est bien de douze. Depuis qu’Allah a créé les cieux et la terre, le nombre des mois est ainsi inscrit dans Son décret. Parmi eux, quatre sont sacrés. Trois sont consécutifs : Dhoul-Qa‘da, Dhoul-Hijja et Mouharram. Le quatrième est isolé : c’est le mois de Rajab, situé entre Djoumada ath-Thania et Cha‘bane.

-Sachez-le, j’ai transmis le message. Ô Allah, sois-en témoin.

-Ô gens, vos femmes ont certains droits sur vous.

Vous avez également certains droits sur elles. Il est de votre devoir de ne laisser personne d’autre que vous entrer dans la chambre où vous dormez avec vos épouses. Il ne convient pas à vos épouses de laisser entrer chez vous, sans votre permission, une personne que vous n’aimez pas. Elles ne doivent commettre aucun acte indécent ou obscène. Si elles le font, Allah vous a permis de vous éloigner temporairement d’elles afin de les corriger. Puis, si elles se conduisent de manière obéissante, il vous incombe de subvenir à leurs besoins conformément aux usages. Certes, les femmes sont sous votre responsabilité. Elles ne peuvent rien faire seules pour leur propre bien. Vous les avez prises pour compagnes en tant que dépôt confié par Allah, et vous jouissez de leurs corps conformément à la loi d’Allah. Craignez donc Allah au sujet des femmes et instruisez-les et éduquez-les de la meilleure manière.

-Sachez-le, j’ai transmis mon message. Ô Allah, sois-en également témoin.

-Ô gens, les musulmans sont frères les uns des autres. Il n’est pas permis à un frère de prendre les biens d’un autre frère sans son consentement.

-Prenez garde, j’ai transmis le message. Ô Allah, sois-en également témoin.

-Après moi, n’abandonnez pas cette fraternité islamique pour adopter une vie de mécréants et commencer à vous trancher la gorge les uns aux autres.

-Je vous laisse une chose qui vous empêchera de vous égarer si vous vous y conformez : le Livre d’Allah.

-Prenez garde, j’ai bien transmis le message. Ô Allah, sois-en également témoin.

-On vous interrogera à mon sujet. Dites-moi, que répondrez-vous ? Les gens s’écrièrent d’une seule voix : « Nous attestons que vous avez transmis le message et que vous avez accompli tout ce qui devait l’être pour le bien de la communauté. Vous avez levé tous les voiles qui recouvraient la vérité et vous nous avez transmis le dépôt confié par Allah. »

-Ô Allah, sois-en témoin. Ô Allah, sois-en témoin. Ô Allah, sois-en témoin.

-Que ceux qui sont présents ici transmettent ces paroles à ceux qui sont absents. Il se peut que certains absents les retiennent et les préservent mieux que certains présents.

-Ô gens, Allah Tout-Puissant a fixé à chaque héritier sa part permanente d’héritage. Il n’est pas permis de léguer plus du tiers des biens.

-L’enfant appartient à celui dont le lit l’a engendré, et l’adultérin n’a droit qu’aux pierres. »

-Que la malédiction d’Allah, des anges et de tous les hommes soit sur celui qui reconnaît pour père quelqu’un d’autre que son propre père, ou sur l’esclave qui reconnaît pour maître quelqu’un d’autre que son maître ! Au Jour de la Résurrection, aucune rançon ne sera acceptée de sa part.

-Que la miséricorde et la paix d’Allah soient sur vous.

Le sermon de Mina

-Ô gens ! Aucun nouveau prophète ne viendra après moi. Aucune nouvelle communauté ne naîtra après vous. Écoutez donc attentivement et adorez votre Seigneur. Accomplissez les cinq prières quotidiennes. Jeûnez durant le Ramadan. Acquittez-vous généreusement de la zakat sur vos biens. Accomplissez le Hajj et obéissez à vos dirigeants et à ceux qui détiennent l’autorité, afin que vous puissiez entrer au Paradis d’Allah.

En tant que manifeste international, tout ce que le Messager d’Allah a exposé dans ces deux sermons dépasse la pensée et l’imagination humaines. En réalité, aucun autre manifeste n’a pu, comme celui-ci, former des êtres humains d’un niveau aussi élevé. Il y est proclamé le credo révolutionnaire de l’unicité d’Allah. La servitude envers Allah et l’adoration y sont présentées comme les forces motrices fondamentales du mode de vie islamique. Il y est déclaré inviolable, pour les musulmans, le sang et les biens les uns des autres, et la peine de mort est rendue obligatoire pour le meurtre. La décision d’abolir la pratique jahilite de l’usure y est proclamée. La chaîne ininterrompue des représailles et contre-représailles de l’époque préislamique y est abolie. Les rangs et les titres de l’époque jahilite y sont supprimés. Les droits du mari et de l’épouse y sont définis. Les fondements de l’organisation familiale y sont consolidés. Les femmes étant qualifiées de dépôt confié par Allah, il est ordonné de bien les traiter. La relation de fraternité entre les adeptes de l’islam y est déclarée obligatoire. Le Livre d’Allah y est désigné comme le fondement du mode de vie islamique. L’idée de l’unité humaine y est fondée sur l’unicité d’Allah et l’unité du père de l’humanité. Les distinctions géographiques et généalogiques y sont déclarées vaines, tandis que l’honnêteté et la crainte révérencielle d’Allah y sont désignées comme les critères de l’honneur et de la noblesse.

Partout et chaque fois que le mouvement islamique se mettra en marche et que le système islamique sera instauré, ses fondements reposeront sur ces idéologies inébranlables et indestructibles. Ce manifeste est le manifeste fondamental de l’islam, et l’humanité peut être appelée à y adhérer. Toute structure de vie qui sera édifiée en opposition à ce manifeste sera non islamique, et aucun musulman véritable ne peut l’accepter. Nous pouvons faire de ce manifeste la pierre de touche permettant d’évaluer les activités de toute direction, et évaluer à sa lumière chaque décision de chacun de nos gouvernements. Dans le miroir de ce manifeste, nous pouvons voir notre propre visage, ainsi que celui des autres systèmes sociaux non islamiques.

Voici le dernier sermon de notre Prophète bien-aimé. Il a prononcé ce sermon à notre intention. Ce sermon constitue le testament du Messager d’Allah. Après en avoir exposé chaque partie importante, le Messager d’Allah a déclaré d’une voix empreinte d’émotion : « J’ai transmis le message d’Allah. » Cette parole devrait nous rendre prudents et attentifs. Nous devrions nous repentir de notre conduite passée, rejeter les chaînes de l’asservissement au système non islamique et devenir les adeptes du modèle de vie du Messager d’Allah. Nous devrions également nous engager à faire aboutir la cause pour laquelle le Messager d’Allah a enduré tant de souffrances et de persécutions, ainsi qu’une patience et une endurance infinies dont on ne trouve aucun équivalent.

Le Messager d’Allah accomplit le Hajj de manière correcte et paisible. Il rencontra tous les musulmans qui accomplissaient le Hajj. Les gens posèrent de nombreuses questions. Puis il acheva ce voyage sacré par le tawaf d’adieu.

C’était le tableau de l’accomplissement de l’islam. Le rassemblement enthousiaste et spontané de cent cinquante mille personnes témoignait du fait que le mouvement islamique avait remporté la véritable victoire dans la bataille de l’opinion publique et dans le combat visant à transformer les cœurs. Et c’est précisément cette transformation intérieure qui avait provoqué une révolution dans le monde extérieur tout entier.

 

Après la disparition du Messager (s.a.s.)

Jusqu’ici, nous avons exposé les résultats du mouvement dirigé par le Messager (s.a.s.). Peu de temps après, il décéda. Mais les musulmans qu’il avait formés et éduqués poursuivirent cette œuvre, et le mouvement islamique s’étendit sur un vaste territoire en l’espace de dix à quinze ans.

La manière dont le Messager (s.a.s.) participa au pèlerinage d’adieu, dont il s’adressa à ses compagnons et dont il formula ses recommandations et ses appels montrait qu’il avait fait ses adieux collectivement à tous. Au cours du retour, lors d’une halte près de l’étang appelé « Ghadîr Khumm », il prononça encore un discours à l’intention de ses compagnons éminents. Dans ce discours, son état d’esprit d’adieu apparut plus clairement encore. Ses paroles étaient également de nature à arracher des larmes à ceux qui les entendaient. Il commença, selon l’usage traditionnel, par louer Allah. Puis il dit :

« Ô gens, je ne suis qu’un être humain. Il se peut que le messager d’Allah vienne bientôt à moi et que je réponde à son appel. Je vous laisse deux lourdes responsabilités. La première est le Livre d’Allah. Il contient la direction vers le droit chemin, la lumière et la sagesse. » Il prononça ensuite plusieurs paroles d’encouragement et de mise en garde au sujet du Coran. Puis il dit : « La seconde responsabilité concerne les membres de ma famille. Au sujet des membres de ma famille, je vous exhorte à vous rappeler Allah. »

Afin de dissiper les égarements de ceux qui, en qualifiant les prophètes de surhumains et de non humains, avaient ouvert la voie à toutes sortes de déviations, il se qualifia lui-même d’être humain. Les prophètes qui avaient consacré toute leur vie à extirper le polythéisme et à établir l’unicité d’Allah : telle fut l’ironie cruelle du destin que les extrémistes les qualifièrent eux-mêmes de fils d’Allah et les considérèrent comme une part d’Allah et des êtres éternels. Alors que le moment de son départ approchait, le Messager (s.a.s.) avertit ses compagnons en leur disant : « Je suis un être humain. » Ainsi, la loi d’Allah s’appliquera à moi comme à tous les autres êtres humains. Il leur ordonna ensuite avec insistance de suivre le Coran et le désigna comme une lourde responsabilité. En effet, les proches parents du Messager (s.a.s.) avaient été témoins directs de sa vie et étaient les dépositaires de ses précieux enseignements. À ce titre, ils constituaient pour la communauté la source des enseignements islamiques. D’autre part, il ne leur avait laissé aucun bien matériel et avait remis leur avenir entre les mains d’Allah. Il est donc évident qu’après le Messager (s.a.s.), les musulmans auraient envers eux une immense responsabilité. Mais, en raison de son sens aigu de la dignité, il ne fit aucune déclaration explicite à ce sujet et se limita à y faire allusion.

Dans ce discours, ou dans un autre discours ultérieur, le Messager (s.a.s.) dit encore aux musulmans en général et aux nobles Compagnons quelque chose, en raison d’une nécessité exceptionnelle. Voici de quoi il s’agissait : quelques Compagnons envoyés au Yémen avec Ali avaient eu un certain désaccord avec lui sur une question. En réalité, lors de grandes entreprises, il arrive parfois que des situations difficiles surgissent, au point que les différences de tempérament entraînent également des divergences d’opinion. Il arrive aussi que des échanges de paroles amères ou vives fassent naître dans les cœurs, ne serait-ce que temporairement, du ressentiment ou du mécontentement. Il est absolument impossible qu’une organisation créée par des êtres humains — même si elle est fondée exclusivement pour une œuvre islamique sincère et même si sa direction est confiée à des hommes irréprochables comme les prophètes — soit exempte de toutes les faiblesses propres à la nature humaine. Des divergences d’opinion et des conflits émotionnels peuvent apparaître même dans une société entièrement honnête, sincère, pure et parfaite. C’est pourquoi l’accomplissement de grandes œuvres exige des hommes magnanimes, tolérants, patients et généreux, capables de s’accommoder des désaccords lorsqu’ils surviennent. Des différends apparaissaient parfois même au sein de l’organisation des nobles Compagnons. Mais, grâce à leur extraordinaire tolérance, la coopération se poursuivait malgré ces différends. Même lorsque de l’amertume et de l’agitation apparaissaient, elles demeuraient passagères. Une situation de ce genre s’était également produite en cette occasion. Le ressentiment suscité chez Barîda était devenu si intense qu’il porta plainte auprès du Messager (s.a.s.) contre Ali. Toutefois, qu’une plainte soit formulée contre une personnalité de premier rang telle qu’Ali, qu’elle s’inscrive dans la durée, se transforme en peine personnelle, puis soit présentée au Messager (s.a.s.), constituait une affaire quelque peu complexe. En entendant la plainte, le Messager (s.a.s.) fut peiné et son visage changea de couleur. Dans ce contexte, suivant son habitude, il dit sans mentionner le nom de personne : « Celui dont je suis l’ami, Ali est aussi son ami. Ô Allah, sois l’ami de celui qui est l’ami d’Ali, et sois l’ennemi de celui qui est l’ennemi d’Ali. »

Tout le monde sait que, dans le mouvement auquel le Messager (s.a.s.) avait consacré tous ses biens et toute sa personne, Ali avait lui aussi tout sacrifié. Ils étaient l’un et l’autre les appelants à la même prédication, les porte-drapeaux de la même mission, les adeptes de la même pensée et les voyageurs du même chemin ; de plus, ils étaient si proches parents qu’il était impossible de créer entre eux la moindre distance. Comment est-il possible d’aimer l’un de ces deux hommes et d’être hostile à l’autre ? Telle était précisément la relation entre le Messager (s.a.s.) et ses compagnons les plus proches. Toute l’organisation était profondément unie par les liens de fraternité fondés sur la croyance, l’idéal et l’objectif. En particulier, parmi ses membres de première ligne, que le Messager (s.a.s.) avait spécialement formés, il n’y avait aucune place pour aimer certains et garder du ressentiment envers d’autres en les opposant les uns aux autres. Le Messager (s.a.s.) fut peiné parce que, si les liens de fraternité étaient devenus si faibles au sein du groupe qu’il avait formé pendant des années, si l’on nourrissait mécontentement et ressentiment envers ses dirigeants et si des rancœurs personnelles durables naissaient de divergences d’opinion, comment les musulmans pourraient-ils avancer vers un objectif aussi immense ?

À ce moment-là, le Messager (s.a.) voyait que l’heure de son départ approchait. Il était entièrement absorbé par cette pensée : désormais, le poids de toutes les responsabilités allait être placé sur les épaules de cette organisation. À l’avenir, les musulmans devraient suivre, à la place du Messager (s.a.), cette ligne de direction, au sein de laquelle le Messager (s.a.) avait intégré ses compagnons les plus fidèles, qu’il avait longuement formés et dont il aimait profondément chaque membre. C’est pourquoi il avait prononcé ces paroles dans un langage extrêmement ferme, afin de les mettre en garde. Il est étonnant que certains aient déduit de ces mêmes paroles une théorie sur la désignation du calife qui succéderait au Messager (s.a.). Je ne comprends pas comment ils ont pu parvenir à cette conclusion.

Cette discussion s’est introduite ici de manière tout à fait incidente. En réalité, notre objectif principal était de montrer que, durant tout le voyage du Hajj d’adieu, le Messager (s.a.) ressentait que son voyage vers l’au-delà était désormais imminent. C’est sous l’effet de ce sentiment qu’il continua à donner diverses directives et recommandations importantes.

Dès le début du mois de Safar de la onzième année de l’Hégire, l’âme sacrée du Messager (s.a.) commença à se préparer pour le voyage vers l’au-delà. Un jour, il se rendit à Uhud et, après s’être prosterné, invoqua Allah en faveur des martyrs d’Uhud. À son retour, il prononça de nouveau le discours suivant :

« Ô gens ! Je vous devancerai dans le départ et témoignerai auprès d’Allah à votre sujet. Par Allah, alors même que je suis assis ici, je vois le bassin d’Al-Kawthar ; les clés de la conquête de différents empires m’ont été remises. (C’est-à-dire que, grâce à la da‘wa, différents royaumes seront conquis.) Je ne crains pas que vous deveniez polythéistes après moi. Ce que je crains seulement, c’est que vous tombiez dans les conflits et les affrontements liés aux intérêts terrestres. »

Puis, au milieu de la nuit, il se rendit au cimetière d’Al-Baqi‘, demanda le pardon pour ceux qui y étaient enterrés et dit : « Je vous rejoindrai moi aussi très bientôt. » Puis, un jour, il réunit spécialement ses compagnons éminents et leur adressa le discours suivant :

« Ô musulmans ! Félicitations à vous ! Qu’Allah vous couvre de Sa miséricorde particulière. Qu’Il dissipe les peines de vos cœurs, vous accorde votre subsistance, vous aide, vous élève, et vous donne paix et sécurité. Je vous ordonne de craindre Allah, je vous confie à la protection d’Allah Lui-même et je vous exhorte à rester vigilants à Son égard. Car je suis un avertisseur manifeste. Prenez garde : ne vous comportez pas avec arrogance et orgueil parmi les serviteurs d’Allah dans les contrées d’Allah. Allah le Très-Haut m’a dit, ainsi qu’à vous : “Cette demeure de l’au-delà, Je la réserve à ceux qui ne désirent ni s’enorgueillir sur la terre ni y répandre la corruption. Et la réussite dans l’au-delà appartient certes aux pieux.” Que la paix soit sur vous tous, ainsi que sur tous ceux qui, après avoir embrassé l’islam, ont été inclus dans mon pacte d’allégeance. »

Après son retour du cimetière d’Al-Baqi‘, il commença à ressentir une légère douleur à la tête. Le 29 Safar, la douleur s’intensifia après qu’il se fut rendu aux funérailles d’un défunt. Durant la phase initiale et légère de sa maladie, il continua pendant onze jours à venir à la mosquée du Prophète et à diriger lui-même la prière. Lorsque la maladie s’aggrava, il resta alité dans sa chambre pendant une semaine. Puis, lorsque son état s’aggrava davantage, il demanda la permission de ses autres épouses et se rendit dans la chambre de ‘Aïcha.

Même alors que la maladie le conduisait peu à peu vers la mort, il n’oublia pas la responsabilité du mouvement islamique. L’objectif des expéditions de Tabuk et de Mu’ta n’avait pas encore été atteint. La moindre faiblesse risquait d’encourager les ennemis. C’est pourquoi, dans ces circonstances mêmes, le 26 Safar, il ordonna aux musulmans de se préparer à l’expédition contre les Romains. Le lendemain, il désigna Usama ibn Zayd comme commandant de cette expédition. Il lui dit : « Pars au nom d’Allah, rends-toi au lieu où ton père a obtenu le martyre et attaque ceux qui désobéissent à Allah. » De ses propres mains, il confectionna un étendard et le remit à Barida ibn Khusayb al-Aslami. Comme Usama était jeune et qu’en outre il était le fils de Zayd, l’esclave affranchi et fils adoptif du Messager (s.a.), certains commencèrent à murmurer au sujet de sa nomination : pourquoi avait-on nommé ce jeune homme commandant alors qu’il y avait de grands Ansar et de grands Muhajirun ? Lorsque cela parvint aux oreilles du Messager (s.a.), il en fut profondément peiné. Malgré son immense souffrance, il se banda la tête et se rendit à la mosquée. Puis il prononça un discours semblable à celui de Ghadir Khumm. Il dit :

« J’ai appris que vous aviez tenu divers propos au sujet d’Oussama. Auparavant, vous aviez également contesté la nomination de son père comme commandant. Pourtant, par Allah, il en était digne. Son fils aussi est digne de cette fonction. Zayd ibn Haritha nous était le plus cher de tous, et son fils Oussama nous est maintenant le plus cher de tous. »

Auparavant, cinq jours avant son décès, il s’était lavé la tête avec l’eau de sept outres. Comme ce bain lui avait quelque peu soulagé le corps, on le conduisit à la mosquée en le soutenant. Là, il prononça son dernier sermon devant l’assemblée des Compagnons. Il dit :

« Vos prédécesseurs adoraient les tombes des prophètes et des hommes pieux. N’agissez pas ainsi. Après ma disparition, ne transformez pas ma tombe en lieu d’adoration. Il est inévitable que le terrible courroux d’Allah s’abatte sur ceux qui adorent les tombes des prophètes. Je vous interdis de commettre cet acte. Je vous ai transmis le message de vérité. Ô Allah, Tu en es Toi-même témoin. »

Puis il dirigea la prière et dit de nouveau, après celle-ci :

« Je vous mets en garde au sujet des Ansar. Ils étaient le vêtement de mon corps et la provision de mon chemin. Ils ont rempli leur responsabilité. Il vous reste maintenant à vous acquitter de leurs droits. D’autres progresseront, mais les Ansar resteront là où ils étaient. Parmi les Ansar, estimez ceux qui sont honnêtes et compétents, et pardonnez à ceux qui commettent des erreurs. Allah Tout-Puissant avait donné à Son serviteur le choix : s’il le voulait, il pouvait choisir ce monde et ses plaisirs, ou bien ce qui se trouve auprès d’Allah pour lui. Mais le serviteur choisit ce qui lui était destiné auprès d’Allah. »

Dans tout ce que le Messager d’Allah disait durant sa maladie, une attitude d’adieu se manifestait généralement. Mais les dernières phrases du sermon ci-dessus contenaient une indication très claire. Abû Bakr le comprit immédiatement et se mit à pleurer de façon incontrôlable.

À un moment donné, il devint même incapable d’assister à la prière en assemblée. Il ordonna alors à Abû Bakr de diriger la prière à sa place. Comme la maladie s’aggravait progressivement, l’agitation augmenta parmi les musulmans. Alors que les gens, anxieux, ne cessaient de tourner autour de la mosquée du Prophète, le Messager d’Allah se rendit à la mosquée en s’appuyant sur les épaules de ʿAlî et de Fadl ibn ʿAbbâs, puis s’assit sur la marche la plus basse de la chaire et prononça son tout dernier sermon en ces termes :

« Ô gens, j’ai appris que vous êtes effrayés par la crainte de ma mort. Parmi les prophètes venus sur terre, y en a-t-il eu un seul qui soit demeuré éternellement vivant ? Je dois aller auprès d’Allah, et vous aussi devrez y aller. Je vous recommande de bien vous comporter envers ceux qui ont émigré les premiers, et que les Émigrés se comportent également bien les uns envers les autres. » Ensuite, il récita la sourate Al-ʿAsr et dit : « Toute chose se déroule selon la volonté d’Allah. Ne vous hâtez pas dans ce qui exige un délai. Ce n’est pas parce que quelqu’un aime se hâter qu’Allah se hâte. Je vous recommande de bien traiter les Ansar. Ils ont fait de Médine leur patrie avant vous et ont considéré qu’apporter la foi était leur responsabilité. Ne vous ont-ils pas associés à leurs récoltes ? N’ont-ils pas agrandi leurs maisons afin de vous y faire une place ? Même au mépris de leurs propres besoins, ne leur donnez pas la priorité. Je partirai avant vous. Vous viendrez ensuite me rejoindre. Je vous promets de vous retrouver au bassin d’Al-Kawthar. »

Ces sermons ont été associés à différents moments selon les diverses narrations. Mais selon un avis, toutes ces déclarations faisaient partie d’un seul et même sermon. C’est probablement cet avis qui est exact.

Le lundi (il existe une grande divergence concernant la date de son décès. Une narration mentionne le 1er, une autre le 2, une autre encore le 12 et une autre le 13 rabî‘ al-awwal. Toutefois, la date la plus communément admise est le 12 rabî‘ al-awwal), l’état de santé du Messager (paix et salut sur lui) s’améliora quelque peu, pour la dernière fois. Il utilisa le siwâk. Il souleva le rideau, regarda un instant les Compagnons réunis et leur adressa un léger sourire. Quelques instants plus tard, il dit à trois reprises :

(**********)

Sur ces mots, la tête reposant sur les genoux de ‘Â’isha, il retourna auprès du Très-Haut. « Nous appartenons à Allah et c’est vers Lui que nous retournerons. »

Ce jour-là, cette illustre personnalité quitta ce monde, lui qui avait donné une vie nouvelle à l’humanité et qui avait enduré de terribles souffrances pour libérer la caravane de l’humanité de l’emprise des brigands et la maintenir sur la voie droite, sans jamais en tirer la moindre récompense dans la vie d’ici-bas.

Il est difficile d’imaginer combien cet événement tragique fut douloureux pour les Compagnons les plus proches du Messager (paix et salut sur lui), ceux qui l’avaient accompagné toute leur vie. Ceux qui puisaient une force et une inspiration nouvelles au simple fait de voir le Messager (paix et salut sur lui) avaient certainement l’impression que le ciel et la terre tournaient autour d’eux. Ils avaient peut-être le sentiment que toute l’histoire de l’humanité avait été bouleversée. ‘Uthmân resta sans voix et ‘Alî demeura silencieux. ‘Umar perdit l’équilibre mental. Quant à ‘Abdullah ibn Unays, il mourut de chagrin.

Ce terrible événement funeste constituait déjà une montagne de chagrin. De plus, il survint dans une situation extrêmement dangereuse. D’un côté, la menace d’une agression de l’Empire romain pesait sur eux, et c’est pourquoi l’armée d’Usâma se mettait en route. De l’autre, les reniements de l’islam et les refus de s’acquitter de la zakat se multipliaient. En troisième lieu, le mouvement islamique, tout en invitant les États voisins à l’islam, les avait également quelque peu menacés. Sur le plan intérieur, un autre problème se posait : la question réprimée de l’hypocrisie risquait de relever la tête. Mais le Messager (paix et salut sur lui) avait formé les musulmans avec une telle rigueur et une telle perfection qu’ils maîtrisèrent aussitôt leurs émotions et apaisèrent leurs cœurs agités. Ils surmontèrent et chassèrent le désespoir ainsi que l’agitation, puis se concentrèrent sur l’accomplissement de leurs lourdes responsabilités. Pour les disciples du Messager (paix et salut sur lui), leur devoir le plus important n’était pas de se lamenter sur la mort d’un homme tel que lui, mais de garantir la stabilité et la sécurité de ce mouvement et de cet État, qui auraient pu se désintégrer au moindre relâchement dans une telle situation. La disparition soudaine de celui qui, durant de nombreuses années, était devenu la force vitale de tout le mouvement et qui jouissait de la confiance totale et de l’amour profond de tous les Compagnons pouvait créer en un instant un vide extrêmement dangereux. Si ce vide n’était pas comblé à temps, de terribles conséquences pouvaient en résulter. L’organisation musulmane façonnée par le Messager (paix et salut sur lui) donna ainsi une preuve sans précédent de son sens des responsabilités et de sa fermeté morale : elle combla immédiatement ce vide et ne permit aucun relâchement du lien de la discipline. Aucun conflit n’éclata au sujet du successeur du Messager (paix et salut sur lui), aucune épée ne fut brandie et aucun tumulte ne survint. Les principaux dirigeants de la communauté musulmane se réunirent pour se consulter dans la cour de la Saqîfa de Banû Sâ‘ida et, après une brève discussion, Abû Bakr as-Siddîq fut choisi comme premier calife dans le cadre de la démocratie islamique fondée sur la shûrâ, c’est-à-dire la consultation. Plus tard, lors de l’assemblée générale des musulmans tenue dans la mosquée du Prophète, cette décision fut approuvée à l’unanimité.

Après la mort du Messager (paix et salut sur lui), il est rare de trouver dans l’histoire de l’humanité un exemple comparable à la détermination, à la perspicacité et à la compétence dont fit preuve Abû Bakr pour développer l’immense œuvre d’appel du Messager et achever la tâche inachevée qu’il avait entreprise, ainsi qu’à la manière dont ‘Umar, ‘Uthmân, ‘Alî et les autres Compagnons éminents le secondèrent. Cet homme façonné par le Messager (paix et salut sur lui) prouva qu’il était le modèle le plus accompli de l’humanité. Par son désintéressement, sa grande compétence et sa perspicacité, il n’avait aucun égal. Même dans les situations les plus difficiles, il n’oubliait jamais ses responsabilités et ses devoirs.

L’histoire témoigne que ce groupe formé par le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) et ses dirigeants propagèrent le mouvement islamique aux quatre coins du monde en quelques années seulement, et qu’aucune différence notable ne se manifesta dans le rythme de cette œuvre durant la vie du Messager et après sa mort.

Ô Allah, répands Tes bénédictions et Ta paix sur Muhammad !

Si les musulmans existent encore aujourd’hui dans le monde, c’est grâce aux efforts inlassables de cette illustre personnalité. Si le message de la vérité et de la justice est encore actif dans nos esprits et nos cœurs, c’est grâce aux efforts de cet être pur. S’il existe auprès de lui un idéal et un programme pour le bien-être et la prospérité de l’humanité, ils sont le fruit des dévotions et de la lutte de Muhammad (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). Si le désir de ranimer le mouvement islamique germe aujourd’hui dans nos cœurs, il germera grâce au souvenir sacré des sacrifices et de la patience endurée par ce Prophète bien-aimé. Il est possible de le connaître à partir de la méthode du mouvement islamique et de la formation pratique dispensée par ce guide envoyé par le Très-Haut Allah. Si quelqu’un veut aujourd’hui enseigner à l’humanité les valeurs morales et les principes éternels de la réussite, il devra les acquérir directement auprès de Muhammad (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). Si un prédicateur, un enseignant, un formateur et un dirigeant semblable au Messager d’Allah n’était pas venu au monde, il aurait été impossible de libérer la terre des ténèbres épaisses de l’ignorance et de l’inconscience. On peut donc dire que le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) fut la force vitale fondamentale de toute la révolution islamique.

Pour le bien de nous-mêmes et de toute l’humanité, le Noble Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) s’est exposé à une hostilité terrifiante, a enduré des souffrances extrêmes en combattant le faux, et a consacré tout ce qu’il possédait à cette voie sans accepter aucune contrepartie. Il a ensuite créé une nouvelle ère de l’histoire, une civilisation sainte et une immense nation ou communauté internationale, et a édifié sans cesse de nouveaux univers de savoir, de science et de pensée. Pour cette œuvre incomparable et extraordinaire, toute l’humanité est redevable à ce grand ami et bienfaiteur. Nous sommes incapables de lui offrir la moindre rétribution pour un si grand bienfait. C’est pourquoi, ô Allah Très-Haut, nous T’adressons cette prière : accepte notre attitude de gratitude et, depuis les réserves infinies de Ta miséricorde, accorde-lui de notre part une récompense digne de cette contribution exceptionnelle. Fais descendre la miséricorde, la bénédiction et la paix sur l’âme du Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), élève son rang, accorde de nouveau la victoire et l’expansion à sa da‘wa et à son mouvement, et fais bénéficier et prospérer un nombre toujours plus grand de Tes serviteurs grâce aux bienfaits et aux fruits des préceptes islamiques. Nous Te demandons également d’accorder à l’auteur et à chaque serviteur musulman la capacité de porter le dépôt sacré de la da‘wa du Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), et de lui donner la chance de le transmettre à toute l’humanité. Rends une fois encore vivant et concrètement réel le mouvement islamique lancé par le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). Accorde à chacun de nous la chance de jouer le rôle qui lui revient dans la lutte visant à achever l’œuvre entreprise par le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), en mettant en pratique sur terre le système de justice qu’il a présenté. Car c’est là la meilleure manière d’exprimer notre reconnaissance pour ses bienfaits.

(*******)

L’œuvre est encore inachevée

C’est une grâce d’Allah qu’Il ait accordé à un serviteur insignifiant tel que moi l’occasion d’accomplir cette grande œuvre, et que j’aie pu présenter un aperçu de la vie et des réalisations de Son meilleur serviteur. Dans ce travail, je suis extrêmement redevable à mes éminents prédécesseurs, qui ont écrit sur ce sujet des ouvrages d’une grande valeur. Je suis également très redevable à deux chercheurs de notre époque, Mawlana Sayyid Abul A‘la Mawdudi et le docteur Hamidullah Siddiqi, M.A., P.H.D. C’est auprès de ces deux hommes que j’ai acquis une perspective orientée vers le mouvement, qui m’a dévoilé de nombreux aspects nouveaux de la vie du Prophète. J’espère qu’en lisant ce livre, le lecteur trouvera matière à quelques réflexions nouvelles. Je suis également reconnaissant à l’honorable éditeur, qui m’a particulièrement inspiré et encouragé dans ce travail. Qu’Allah récompense de la meilleure manière tous ces amis qui ont insufflé cette inspiration et cet enthousiasme.

Les circonstances dans lesquelles cette œuvre s’est poursuivie jusqu’à présent sont profondément affligeantes. Combien de fois ai-je entrepris ce travail, avant que de longues interruptions ne viennent en entraver la progression ! Il m’est souvent arrivé de ne pas écrire une seule lettre pendant des mois. Pourtant, une force invisible m’a sans cesse insufflé force et encouragement. Un jour, cette pensée m’est soudain venue à l’esprit : c’est peut-être la volonté d’Allah que j’acquière au moins un centième ou un millième de l’expérience de cette grande personnalité dont je désire présenter la vie aux habitants du monde. Sinon, d’où viendrait le souffle vivant de l’écriture ? Après cette prise de conscience, ma volonté s’est tellement affermie que j’ai fait avancer l’œuvre chaque fois et autant que je le pouvais. J’ai dû rédiger la majeure partie de la seconde moitié du livre allongé sur mon lit. C’est pourquoi j’espère qu’Allah acceptera cette œuvre et en fera un moyen de ma délivrance et de mon bien.

Selon le plan proposé, il reste encore une grande partie du travail à accomplir dans le présent ouvrage par rapport à ce que je souhaite réaliser. Il faudra probablement deux ou trois volumes. Pour le moment, je n’ai en réalité présenté qu’une seule longue étude. Elle est relativement détaillée sous un certain angle, car elle contient une grande partie du récit de la vie de lutte du Messager (paix et salut sur lui). Cependant, elle reste concise sous certains aspects, puisque certains sujets importants de la vie du Prophète n’y sont qu’évoqués. Je crains donc que certains lecteurs ne se méprennent à son sujet. Il est nécessaire de signaler le travail qui reste à accomplir.

Le travail restant est le suivant :

– La description de l’environnement géographique et culturel dans lequel le Messager (paix et salut sur lui) est né.

– L’analyse de la prédication du Messager (paix et salut sur lui) et de son objectif : quels changements fondamentaux voulait-il apporter à la vie humaine ? La nature de la prédication du Messager et l’étendue de son champ d’action.

– La sagesse du Messager (paix et salut sur lui) en tant que dirigeant, sa perspicacité et sa clairvoyance politique.

– Quel genre d’hommes la prédication du Messager (paix et salut sur lui) a-t-elle fait naître ?

– Comment les femmes ont-elles contribué à la lutte du Messager (paix et salut sur lui) ?

– J’ai l’intention de présenter, dans un volume distinct, l’ensemble de l’œuvre réformatrice du Messager (paix et salut sur lui) de manière à ce qu’elle puisse être utile à l’époque moderne. Il faudra exposer, dans différents articles, les nouveaux principes, les méthodes efficaces et la progression grâce auxquels le Messager (paix et salut sur lui) a façonné les divers aspects de la vie. Il s’agira notamment de l’application de la stratégie divine, de l’établissement des fondements d’un système éducatif pour les jeunes et les anciens de la société, de la formation du caractère collectif, du développement et de la réforme économiques, du système de défense, de sa stabilité et de sa solidité, de la reconstruction des infrastructures politiques, de la réorganisation de la société et de la culture, de l’instauration d’un système islamique de justice, de la formation des dirigeants, de l’établissement des relations internationales, ainsi que de l’analyse théorique et pratique des autres mesures réformatrices.

-Une description détaillée de la défense et des activités militaires du gouvernement islamique du Messager (s.a.s.).

-Il est également possible qu’un volume distinct soit consacré à la réponse aux objections de ceux qui en soulèvent. Il s’agira d’examiner, avec le regard d’un chercheur, les divergences concernant les événements, les personnalités et les dates importantes.

-Les sources utilisées pour rédiger la biographie du Prophète, ainsi qu’un examen critique des travaux réalisés jusqu’à présent sur ce sujet.

-J’ai également l’intention de préparer plusieurs cartes importantes, qui faciliteront la compréhension des événements lorsqu’elles seront consultées. Dans ce domaine, plusieurs travaux précieux ont été réalisés dans le pays. Je souhaite les faire progresser davantage. Il est même possible qu’une carte distincte soit réalisée sur la biographie du Messager (s.a.s.) et le mouvement islamique. Je souhaite réunir sur une carte murale les différentes informations consignées dans l’ouvrage.

-J’ai l’intention de faire traduire cet ouvrage au moins en anglais, en bengali, en arabe et en hindi. On peut espérer que son utilité s’en trouvera ainsi accrue. Qu’Allah accorde la réussite à la réalisation de ce projet et qu’Il procure, par une grâce particulière, les ressources nécessaires ainsi qu’un environnement favorable à sa mise en œuvre.

Naïm Siddiqi

Mars 1960

 

Annexe 1

Chronologie des événements de la vie du Prophète

Les sujets traités dans l’ouvrage ont été, dans l’ensemble, classés selon leur ordre chronologique. Toutefois, pour les détails, sans tenir compte de cet ordre, des événements appartenant à différentes périodes ont été regroupés par thème. Or la continuité chronologique des événements revêt une grande importance dans l’histoire et la biographie. Pour répondre à ce besoin, le tableau ci-dessous est inclus dans l’ouvrage en annexe, afin que tous les événements importants de la vie du Prophète apparaissent d’un seul coup d’œil.

Les raisons des divergences concernant les jours et les dates de différents événements importants sont les suivantes :

Les événements antérieurs au début de la mission prophétique du Messager sont généralement datés selon l’« année de l’Éléphant », c’est-à-dire l’« année de l’attaque de la Kaaba par l’armée de l’Éléphant », ou selon l’année de naissance du Messager, puis ces années sont mises en correspondance avec l’ère chrétienne. La première année de l’année de l’Éléphant et la première année de l’année de naissance du Messager correspondent approximativement à la même année, mais le premier jour de l’année de l’Éléphant était le jour de l’attaque de l’armée de l’Éléphant (c’est-à-dire le jeudi 17 Mouharram). En revanche, l’année de naissance du Messager commence 50 ou 55 jours, soit environ deux mois, après le début de l’année de l’Éléphant. Les historiens et les transmetteurs ont soit totalement négligé cette différence entre les deux systèmes de datation, soit omis de préciser de quelle année ils parlaient. Il en résulte qu’une année commence à partir de Rabī‘ al-Awwal, tandis que l’année lunaire courante commence à partir de Mouharram, ce qui accroît la confusion dans les calculs. Par exemple, si l’on fait commencer l’année de naissance au mois de Mouharram, l’Hégire a lieu durant la quatorzième année de naissance. Mais si l’on fait commencer l’année à partir de Rabī‘ al-Awwal, l’Hégire a lieu durant la treizième année de naissance. Les historiens ont rapporté les deux systèmes de datation.

Le calife ‘Umar a instauré officiellement le calendrier hégirien islamique durant son califat, un jeudi, le 20 Joumada ath-Thāniya de l’an 17 de l’Hégire. Auparavant, le calendrier hégirien n’était pas utilisé de manière régulière, et il n’était pas non plus d’usage de dater les événements selon ce calendrier. C’est pourquoi les recueils de hadiths authentiques ne précisent généralement pas durant quelle année hégirienne tel ou tel événement s’est produit. Après l’adoption du calendrier hégirien, on a commencé à établir la chronologie des événements antérieurs selon les années de l’Hégire.

Par la suite, l’année lunaire dont le décompte commence avec l’Hégire peut elle aussi être comptée de deux manières. La première consiste à commencer l’année au mois de l’Hégire, Rabī‘ al-Awwal. La seconde consiste à dater l’année de l’Hégire en commençant par Mouharram, premier mois de l’année lunaire conventionnelle. Cela signifie que la première année hégirienne sera comptée sur dix mois, de Rabī‘ al-Awwal à Dhoul-Hijja. Les spécialistes du hadith, les auteurs de biographies prophétiques et les historiens ont calculé les années hégiriennes selon ces deux méthodes. Mais ils précisent très rarement et clairement de quelle manière l’année a été comptée.

En outre, dans les différentes traditions, le jour mentionné avec la date ne correspond pas toujours à celle-ci. On retient alors l’un des deux éléments — celui dont l’authenticité est établie ou sur lequel les traditions concordent — puis on détermine l’autre par le calcul.

Le problème le plus complexe apparaît lorsqu’il s’agit de faire coïncider les calendriers et les différents systèmes de datation. En effet, les ouvrages historiques ne mentionnent aucun calendrier ni système d’années précis. Cette variation des calendriers est encore accentuée par le fait qu’en plus de différents calendriers solaires, plusieurs calendriers chrétiens pouvaient parfois être en usage simultanément : l’un solaire, l’autre lunaire. De plus, les règles des calendriers chrétien et autres faisaient l’objet de modifications successives. Ainsi, lorsqu’on cherche, plusieurs siècles plus tard, à faire correspondre les jours et les dates, les divergences peuvent apparaître de nombreuses façons.

Certains événements et certaines activités n’ont même pas été rapportés dans les hadiths importants avec leur jour et leur date précis. À la lumière du Coran et des hadiths, on sait avec certitude seulement qu’un événement a eu lieu avant ou après tel autre événement. Mais concernant certains événements — comme l’autorisation du tayammum, l’interdiction du mariage pour une durée déterminée, c’est-à-dire du mariage temporaire (mut‘a), l’application des règles du voile, ainsi que divers traités, guerres et envois de détachements militaires — les récits des hadiths se contredisent même lorsqu’il s’agit d’établir une simple succession chronologique approximative, sans déterminer les dates.

On peut considérer, de manière générale, qu’il est difficile de présenter tous les événements importants de la vie du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) en déterminant avec précision leurs dates respectives. Même parmi les grands auteurs de la Sîra, les exégètes, les spécialistes des hadiths et les jurisconsultes — habitués à rechercher des informations reconnues — on constate de grandes divergences concernant les dates, et chacun dispose de longues argumentations pour défendre ou réfuter son point de vue.

En rédigeant le présent ouvrage de Sîra, après avoir étudié autant que possible ces divergences et les calculs calendaires, recherché les informations et mené une réflexion approfondie, j’ai retenu une opinion déterminée dans la « chronologie des événements » et mentionné brièvement les divergences les plus importantes. Il n’était ni convenable ni possible ici de troubler le lecteur en exposant en détail toutes les opinions divergentes. Si ce travail devait être entrepris, il faudrait le faire dans un ouvrage entièrement distinct. Dans notre « chronologie des événements », les événements antérieurs à l’Hégire sont indiqués soit selon l’‘Âm al-Fîl (l’année de l’invasion de l’armée de l’Éléphant), soit selon l’année de naissance du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) ; à défaut, l’âge du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) est parfois pris comme critère de datation selon les années de la mission prophétique.

(1) Date de naissance du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) —

(Lundi du printemps (ce jour fait l’objet d’un consensus), le 9 Rabî al-awwal, année 1 de l’Éléphant, soit 50 jours après l’attaque de l’armée de l’Éléphant, correspondant au 22 avril 571 de l’ère chrétienne, au 1er Jaishtha 628 de l’ère vikramienne, au subh sâdiq (après le lever du soleil). Selon l’opinion la plus répandue, le 12 Rabî al-awwal.)

(At-Tabarî et Ibn Khaldûn ont indiqué le 12 Rabî al-awwal, tandis qu’Abû al-Miqdâd a indiqué le 10 Rabî al-awwal. Cependant, puisqu’il existe un consensus concernant le lundi, et que le lundi correspond précisément au 9 Rabî al-awwal, Muhammad Talat Beg (historien arabe) et le qadi Sulaymân Mansûr Pûrî, après avoir mené une étude minutieuse des calculs calendaires, ont retenu le 9 Rabî al-awwal. L’éminent astronome égyptien Mahmûd Pacha a affirmé, preuves et arguments scientifiques à l’appui, que la date de naissance du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) était le 9 Rabî al-awwal, correspondant au 20 avril 571 de l’ère chrétienne. Allâma Shiblî Nu‘mânî a également soutenu cette opinion. Toutefois, selon le calendrier grégorien, ce jour tombe le 22 avril. C’est conformément à ce calendrier qu’un nouveau calendrier chrétien a été instauré à partir de septembre 1752. Selon les règles de l’ancien calendrier, ce jour a été fixé au 19 avril de l’an 5284 du calendrier julien. Il existe également une divergence sur la question de savoir si la naissance du Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) a eu lieu 55 ou 50 jours après l’attaque de l’armée de l’Éléphant ; il semble manifestement que l’opinion des 50 jours soit la plus exacte.)

L’auteur de l’ouvrage Asahh al-Siyar, Mawlânâ ‘Abd al-Ra’ûf Dânâpûrî, a mentionné le 8 ou le 12 Rabî al-awwal, sans exposer les arguments. Certains ont mentionné le 1er Muharram et, comme date chrétienne, le 12 ou le 15 février. Selon Ibn Ishâq, le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui) est né après le passage de la nuit du 12 Rabî al-awwal. À mon avis, l’opinion du 9 Rabî al-awwal me paraît la plus prépondérante.)

(2) Début de la période d’allaitement — à l’âge de 4 mois (Deux ou trois jours après sa naissance, il téta pendant quelques jours le lait de Thuwayba, l’esclave affranchie d’Abû Lahab. Il passa la période de son allaitement régulier chez sa nourrice Halîma. Cette maison était située au milieu du désert.

(3) Décès de la mère du Messager — à l’âge de 6 ans

(4) Décès du grand-père du Messager — à l’âge de 8 ans, 2 mois et 10 jours

(5) Premier voyage en Syrie (avec son oncle Abou Talib) — à l’âge de 12 ans et 2 mois (c’est au cours de ce voyage qu’il rencontra le moine chrétien Bahira)

(6) Première participation à la guerre de Fijar — à l’âge de 15 ans ou un peu plus

(7) Seconde participation à la guerre de Fijar — quelque temps après la première. Date inconnue

(8) Adhésion à l’organisation réformatrice Hilf al-Fudul — à l’âge de 16 ans

(9) Deuxième voyage en Syrie, en tant que commerçant — à l’âge de 22 ou 25 ans

(10) Mariage avec Khadija — à l’âge de 25 ans, 2 mois et 10 jours

(11) Début des événements mystérieux — 7 ans avant la mission prophétique

(12) Choisi comme arbitre — à l’âge de 35 ans

(13) Réception de la mission prophétique — à l’âge de 40 ans et 11 jours. Le 9 Rabî‘ al-Awwal de l’an 41 après sa naissance, correspondant au lundi 12 février 610 de l’ère chrétienne.

Lors de la rénovation de la Kaaba, un différend éclata au sujet de la remise en place de la Pierre noire. Tous le déclarèrent digne de confiance et acceptèrent de le prendre pour arbitre. Il régla le conflit de manière remarquable. Cette date fait également l’objet de nombreuses divergences. Selon un avis, il avait 40 ans, 6 mois et 16 jours selon le calendrier lunaire, et 39 ans, 3 mois et 16 jours selon le calendrier solaire. L’annonce divine de la mission prophétique lui fut révélée dans la grotte du mont Hirâ. Selon certains, la date était le 25 Ramadan, et selon d’autres, le 13 Rabî‘ al-Awwal. Selon le calendrier chrétien, les dates du 12 février et du 6 août 610 sont également citées. Toutefois, toutes ces divergences proviennent de la complexité des calculs calendaires. Une autre raison de cette incertitude est que les récits des hadiths eux-mêmes donnent deux dates différentes pour l’annonce de la mission prophétique et le début de la révélation du Coran. Le Zâd al-Ma‘âd indique le 8, mais selon le calcul du calendrier, le lundi tombe le 9. L’annonce de la mission prophétique eut lieu ainsi : Jibrîl vint devant lui dans la grotte et lui dit : « Recevez la bonne nouvelle. Vous êtes le Messager d’Allah, et je suis Jibrîl. » En voyant Jibrîl ainsi apparaître ouvertement, il fut quelque peu effrayé, et Khadîja le consola.

(14) Prescription de la prière (deux unités chacune pour les prières obligatoires et de l’après-midi) — le 9 Rabî‘ al-Awwal, jour de la réception de la mission prophétique.

(15) Début de la révélation du Coran — le 18 Ramadan, la 1re année de la mission prophétique, un vendredi (dans la nuit)

Correspondant au 17 août 610 de l’ère chrétienne.

(16) Début de l’appel secret — de la 1re à la 3e année de la mission prophétique.

À cette étape, la sourate Al-‘Alaq fut révélée. At-Tabari a mentionné ces deux dates, les 17 et 18. Cependant, selon le calcul du calendrier, le 18 Ramadan était un vendredi. La maison d’Akram al-Makhzoumi, située sur le mont Safa, devint le centre du mouvement islamique. À cette époque, près de quarante personnes embrassèrent l’islam. Les prières étaient accomplies secrètement à l’extérieur de la ville.

(17) Proclamation de la prophétie (premier sermon) — la troisième année de la prophétie (vers la fin)

(18) Première période de l’opposition (moqueries, calomnies et persécutions sporadiques) — s’étend de la première à la cinquième année de la prophétie.

Les discussions de la délégation des Quraychites visant à faire pression sur Abou Talib se poursuivirent. Diverses stratégies furent élaborées pour s’opposer à lui.

(19) Deuxième période d’opposition acharnée (persécution et oppression généralisées) — de la cinquième à la septième année de la prophétie

(20) Émigration en Abyssinie — au mois de Rajab de la 45e année de naissance, aux cinquième et sixième années de la prophétie

(21) Hazrat Hamza et Hazrat Omar embrassent l’islam — sixième année de la prophétie

(Hazrat Omar, qu’Allah l’agrée, embrassa l’islam trois jours après Hamza. Selon certains, Hazrat Hamza embrassa l’islam durant la deuxième année de la prophétie.)

(22) La mise en résidence surveillée et le blocus de la tribu du Messager, les Banû Hâshim, dans la vallée montagneuse appelée « Shi‘b Abî Tâlib » — 1er Mouharram, 7e année de la prophétie, 47e année de sa vie, mardi.

(23) La fin de la mise en résidence surveillée et du blocus — fin de la 9e année de la prophétie ou début de la 10e année de la prophétie.

(24) « L’année de la tristesse » : décès d’Abû Tâlib et de la vénérable Khadîja — 10e année de la prophétie.

(25) Voyage à Tâ’if — Jumâdâ ath-thâniya, 50e année de sa vie, 10e année de la prophétie.

(La vénérable Khadîja décéda au mois de Ramadan, 3 ou 5 jours après la mort d’Abû Tâlib.

Selon une autre version, les 26 ou 27 Shawwâl, 10e année de la prophétie.)

(26) Al-Mi‘râj — 27 Rajab, 50e année de sa vie, 10e année de la prophétie, lundi (durant la nuit).

(27) Les cinq prières quotidiennes rendues obligatoires — 27 Rajab, 50e année de sa vie, 10e année de la prophétie, lundi (durant la nuit).

(28) Début de l’islam à Médine — Dhoul-Hijja, 50e année de naissance, 10e année de la mission prophétique

(Iyas ibn Mu’adh fut le premier à embrasser l’islam.)

(29) Conversion à l’islam de six habitants de Médine — Dhoul-Hijja, 51e année de naissance, 11e année de la mission prophétique

(30) Première allégeance d’al-‘Aqaba (12 personnes) — Dhoul-Hijja, 52e année de naissance, 12e année de la mission prophétique

(31) Deuxième allégeance d’al-‘Aqaba (75 personnes) — Dhoul-Hijja, 53e année de naissance, 13e année de la mission prophétique

(32) L’Hégire — dans la nuit du 26 Safar

(À cette époque, l’âge du Messager était passé de 53 à 54 ans, et la mission prophétique était passée de 13 à 14 ans.)

a. De La Mecque à la grotte du mont Thawr — 53e année de naissance, 13e année de la mission prophétique

b. Départ de la grotte du mont Thawr — lundi 1er rabî al-awwal, correspondant au 15 septembre 621 apr. J.-C.

c. Arrivée à Qubâ — lundi 8 rabî al-awwal, année de naissance 53, 13e année de la mission prophétique, correspondant au 23 septembre 622 apr. J.-C.

d. Départ de Qubâ pour Médine et entrée à Médine — vendredi 12 rabî al-awwal, 1re année de l’Hégire, 14e année de la mission prophétique

(Il accomplit la prière du vendredi dans le territoire de la tribu des Banû Sâlim. Selon certains, il séjourna quatorze jours à Qubâ.)

(33) Pose des fondations de la Mosquée du Prophète — rabî al-awwal, 1re année de l’Hégire

(34) Augmentation du nombre de rakʿât des prières obligatoires — rabî al-awwal, 1re année de l’Hégire

(Les prières obligatoires de zuhr, dʿasr et dʿishâ furent fixées à quatre rakʿât.

Une assemblée de fraternisation se tint chez Anas. Quatre-vingt-dix Ansâr et Muhâjirûn y étaient présents devant le Messager (paix et bénédictions sur lui).)

(35) Fraternité officielle entre les Muhadjirûn et les Ansâr — les trois premiers mois de l’année hégirienne 1.

(36) Fondation de l’État islamique et conclusion d’un pacte constitutionnel entre les habitants de Médine — au milieu de l’année hégirienne 1.

(37) Début de la mise en œuvre du système de défense — au début du septième mois après l’Hégire.

(Des troupes furent envoyées successivement pour les exercices militaires et les patrouilles : (1) au septième mois, une troupe de trente hommes, placée sous le commandement de Ḥamza, atteignit Saïf al-Baḥr. (2) Au huitième mois, à Shawwâl, une troupe de soixante ou quatre-vingts hommes, placée sous le commandement de ʿUbayda ibn al-Ḥârith, se rendit jusqu’à Râbigh. (3) Au neuvième mois, à Dhû al-Qaʿda, une troupe de vingt hommes, placée sous le commandement de Saʿd ibn Abî Waqqâṣ, alla jusqu’à Khaybar. Ensuite, le Messager (paix et bénédiction sur lui) se rendit lui-même jusqu’à Waddân à la tête d’une troupe. Je n’ai pas pu souscrire à l’affirmation selon laquelle, en raison de cette situation concrète, le célèbre verset autorisant le jihâd aurait été révélé durant l’année hégirienne 2. En réalité, c’est durant l’année hégirienne 2 que la décision de mener un jihâd armé fut prise. Auparavant, on s’abstenait d’aller au combat. Cependant, pour mettre en œuvre le système de défense, un verset ou un autre devait nécessairement être révélé. C’est pourquoi je crois que le verset autorisant le jihâd fut révélé avant l’Hégire. Son objectif était que l’esprit de la communauté musulmane passe de l’époque de la patience dans la prédication à l’époque à venir du jihâd, et qu’elle commence, dès son arrivée à Médine, à organiser et à mettre en œuvre le système de défense.)

(38) Arrivée de ʿÂïcha au ḥaram avec le Messager — Shawwâl, première année hégirienne.

(39) Conversion à l’islam de deux personnalités éminentes : l’ancien savant juif ʿAbd Allâh ibn Salâm et le moine chrétien Abû Qays Sarḥa — année hégirienne 1.

(40) Autorisation du jihâd (autorisation d’adopter des mesures militaires actives) — le 12 Safar de l’année hégirienne 2, soit un an, deux mois et un jour après l’Hégire.

(41) Première expédition militaire et mission politique en personne du Messager (paix et bénédiction sur lui) : l’expédition de Waddân — au douzième mois après l’Hégire.

(৪২) Alliance fondée sur un traité avec des tribus extérieures — Banû Zamra, les habitants de Bu’ât et Banû Mudlij — de Safar à Jumâdâ ath-Thâni, année 2 de l’Hégire.

(Les récits des historiens révèlent également que Majdî al-Juhayni, chef de la tribu de Juhayna, entretenait des relations d’alliance avec Médine avant même la campagne menée contre la tribu de Banû Zamra.)

(৪৩) Le raid de Qaraz ibn Jâbir al-Fihrî (la première opération agressive de l’ennemi) — Rabî‘ al-Awwal, année 2 de l’Hégire.

(৪৪) L’affaire de Nakhla (le premier affrontement frontalier avec une armée musulmane) — vers la fin de Rajab, année 2 de l’Hégire.

(Un mécréant nommé ‘Amr ibn al-Hadramî fut tué. Deux prisonniers furent amenés à Médine avec leurs chameaux et leurs biens. Le Messager ﷺ exprima son mécontentement au sujet de cet affrontement.)

(৪৫) Salman al-Fârisî embrassa l’islam — année 2 de l’Hégire.

(৪৬) Institution de l’adhân — année 2 de l’Hégire.

(৪৭) La zakât devint obligatoire — année 2 de l’Hégire.

(48) Changement de la qibla — lundi 15 chaabane, an 2 de l’Hégire.

(49) Le jeûne du mois de ramadan devient obligatoire — mercredi 1er ramadan, an 2 de l’Hégire.

(Puisque, selon la majorité des récits, le jour de la bataille de Badr, c’est-à-dire le vendredi 17 ramadan, il devrait donc, d’après les calculs, s’agir d’un mercredi 1er ramadan.

C’est pourquoi nous avons écarté le récit qui indique que le 1er ramadan était un dimanche.)

(50) Instauration de la prière de l’Aïd al-Fitr en assemblée et de la prescription de la fitra — 1er chawwal, an 2 de l’Hégire

(51) Bataille de Badr (la toute première bataille régulière) — mercredi 8 ramadan, an 2 de l’Hégire, ou 12 ramadan

— Départ vers Médine

— Bataille

(Le problème complexe est que, bien qu’il y ait un large accord concernant le jour et la date de la bataille, la date du départ de Médine est, selon certains, le 12 Ramadan, et selon d’autres, le 8 Ramadan. Ceux qui indiquent le 8 précisent que ce jour était un lundi. Or, si le 17 était un vendredi, le 8 ne pouvait en aucun cas être un lundi. C’est pourquoi, dans le récit mentionnant le 8 Ramadan, nous avons indiqué le mercredi, et dans celui mentionnant le 12 Ramadan, le samedi. Toutefois, si l’on considère comme exact le récit qui situe le 17 Ramadan un mardi, le 1er et le 8 Ramadan auraient nécessairement été des dimanches.)

-Retour à Médine en vainqueurs

(52) Mariage de Hadrat Ali et de Fatima — après la bataille de Badr, en l’an 2 de l’Hégire.

(53) Siège des Banou Qaynuqa — de la mi-Chawwal au début de Dhoul-Qa‘da, en l’an 2 de l’Hégire.

(54) Mariage du Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) avec Hafsa, fille de Hadrat Omar — en l’an 3 de l’Hégire.

(55) Mariage de Hadrat Othman et d’Oumm Koulthoum (fille du Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) — en l’an 3 de l’Hégire.

(56) Première interdiction du vin — en l’an 3 de l’Hégire.

(57) Mise à mort de Ka‘b ibn al-Achraf — en l’an 3 de l’Hégire.

(58) Naissance de l’imam Hassan — en l’an 3 de l’Hégire.

(59) Bataille d’Ouhoud : départ de Médine — le 5 Chawwāl, en l’an 3 de l’Hégire, après la prière du vendredi. Le 6 Chawwāl — samedi.

— bataille

— poursuite de l’armée d’Abou Soufiane jusqu’à Hamrā’ al-Asad — le 7 Chawwāl — dimanche.

(60) Première injonction d’abandonner l’usure — immédiatement après la bataille d’Ouhoud.

(Voir la sourate Āl ʿImrān, verset 130.)

(61) Directives concernant les biens des orphelins — immédiatement après la bataille d’Ouhoud.

(62) Lois relatives à l’héritage — en l’an 3 de l’Hégire, après la bataille d’Ouhoud.

(63) Lois du mariage, droits du mari et de l’épouse, interdiction d’épouser des femmes polythéistes — année 3 de l’Hégire.

(64) Mariage du Messager ﷺ avec Zaynab bint Khuzayma, qu’Allah l’agrée — fin de l’année 3 de l’Hégire.

(Elle devint veuve lors de la bataille d’Uhud.)

(65) L’incident de Rajī (martyre d’une équipe de prédication composée de dix membres) — Safar, année 4 de l’Hégire.

(66) La bataille contre les Banû An-Nadîr — Rabî‘ al-Awwal, année 4 de l’Hégire.

(67) Décès de la Mère des croyants, Zaynab bint Khuzayma — première partie de la 4e année de l’Hégire.

(Elle décéda seulement deux ou trois mois après le mariage.)

(68) Entrée en vigueur de la règle du voile — 1er Dhu al-Qi‘da, année 4 de l’Hégire, vendredi.

(69) L’interdiction définitive de l’alcool est entrée en vigueur — 4e année de l’Hégire.

(70) La deuxième expédition de Badr — Dhoul-Qaada, 4e année de l’Hégire.

Abou Soufyan ne vint pas combattre comme il l’avait défié de le faire ; il n’y eut donc pas de bataille.

(71) L’expédition de Dûmat al-Jandal — Rabî al-Awwal, 5e année de l’Hégire.

(72) L’expédition contre les Banû al-Mustaliq — le 3 chaabane, 5e année de l’Hégire.

(73) La prescription du tayammum — lors du voyage chez les Banû al-Mustaliq.

(74) Le mariage du Messager d’Allah avec Hazrat Juwayriya — chaabane, 5e année de l’Hégire.

(75) L’affaire de la calomnie portée contre Hazrat Aïcha — chaabane, 5e année de l’Hégire.

(76) Promulgation des dispositions relatives à l’adultère, à l’accusation d’adultère et aux accusations d’adultère réciproques entre époux, ainsi que des dispositions détaillées concernant le voile — 5e année de l’Hégire, après l’incident de la calomnie contre Aïcha

(77) Bataille des Coalisés ou de la Tranchée — Chawwâl ou Dhû al-Qi‘da, 5e année de l’Hégire.

Un vaste groupe de 70 à 80 familles musulmanes était arrivé à Médine.

(78) Arrivée à Médine d’une délégation de la tribu de Daws — 5e année de l’Hégire.

(79) Expulsion des Banû Qurayza — Dhû al-Hijja, 5e année de l’Hégire.

(80) Mariage du Messager ﷺ avec Zaynab bint Jahsh — 5e année de l’Hégire.

(81) Conversion à l’islam de Thumâma ibn Uthâl al-Hanafî, chef du Najd — 6e année de l’Hégire.

(82) Traité de Hudaybiyya — Dhû al-Qi‘da, 6e année de l’Hégire.

(83) Retour de Hudaybiya à Médine — Dhul-Hijja, 6 H.

(84) Conversion à l’islam de Khalid ibn al-Walid et d’Amr ibn al-As — Dhul-Hijja, 6 H.

(85) Début de l’appel islamique international (envoi de lettres aux chefs d’État et de gouvernement) — 1er Muharram, 7 H, mercredi.

(86) Bataille de Khaybar — Muharram, 7 H.

(87) Mariage du Messager ﷺ avec Safiyya — Muharram, 7 H

(88) Retour des émigrés d’Abyssinie — au moment de la conquête de Khaybar, 7 H.

(89) Établissement d’un camp musulman indépendant à Saif al-Bahr — début de l’année 7 H.

(Conformément aux conditions du traité de Hudaybiya, le Messager ﷺ n’était pas en mesure d’accorder l’asile à Médine aux musulmans persécutés de La Mecque. C’est pourquoi plusieurs musulmans persécutés, dont Abou Jandal et Abou Basir, s’enfuirent de La Mecque et se regroupèrent à Saif al-Bahr.)

(90) Attaque de guérilla contre la caravane quraychite depuis la route des hommes de Saïf al-Bahr — Safar, 7 de l’Hégire.

(91) La ʿumra de compensation — Dhou al-Qaʿda, 7 de l’Hégire.

(92) Instauration des règles du mariage et du divorce — 7 de l’Hégire.

(93) Mariage du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) avec Hadrat Maymouna (à La Mecque) — 7 de l’Hégire.

(94) Conversion de Jabala al-Ghassani à l’islam — 7 de l’Hégire.

(95) La bataille de Mu’ta — Joumada al-Oula, 7 de l’Hégire.

(96) Violation du traité de Hudaybiyya par les polythéistes de La Mecque — Rajab, 8 de l’Hégire.

(97) Expédition de La Mecque :

-Départ de Médine — 10 Ramadan, mercredi, 8e année de l’Hégire.

-Entrée à La Mecque en conquérant — 20 Ramadan

(Selon une source fiable, il est également établi que le Messager, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, est resté à Médine jusqu’au 18 Ramadan. Selon ce calcul, la date de l’entrée à La Mecque devrait être le 29 ou le 30 Ramadan.)

-Envoi d’une troupe sous le commandement de Khalid pour détruire le temple d’al-Uzza situé à Nakhlah — 25 Ramadan, 8e année de l’Hégire.

-Envoi d’une troupe sous le commandement d’Amr ibn al-As pour détruire le temple de Suwa — Ramadan, 8e année de l’Hégire.

-Envoi d’une troupe sous le commandement de Sa’d al-Ashhali pour détruire le temple de Manat — Ramadan, 8e année de l’Hégire

-Séjour à La Mecque — jusqu’au 9 Shawwal.

(Selon une autre narration, jusqu’au 18 Shawwal.)

-Bataille de Hunayn -Chawwâl, 8e année de l’Hégire.

-Siège de Ta’if -de Chawwâl à Dhoul-Qa’da, 18 à 20 jours.

(Selon le récit de Maklul, le siège dura 40 jours.)

-Après la répartition du butin à Ji’rana, ‘Omra de Ji’rana -Dhou al-Qa’da, 8e année de l’Hégire.

(98) Loi portant abolition définitive de l’usure -au moment de la conquête de La Mecque, 8e année de l’Hégire.

(Toutes les créances d’usure sont annulées -Al-Baqara : 278)

(99) Arrivée à Médine de la délégation de Sada -8e année de l’Hégire.

(100) Décès de Ḥaḍrat Zaynab, fille du Messager -8e année de l’Hégire.

-Le décès d’Ibrâhîm, fils du Messager d’Allah (ﷺ) -9e année de l’Hégire.

(101) Le système de la zakat. Première nomination des collecteurs de zakat -Muharram, 9e année de l’Hégire.

(102) La bataille de Tabûk -Rajab, 9e année de l’Hégire, correspondant à novembre 635 apr. J.-C.

-Départ de Médine -jeudi.

(103) La prescription de la jizya -pendant l’expédition de Tabûk.

(Selon un récit, elle fut instaurée avant Tabûk, durant la huitième année de l’Hégire.)

(104) La mosquée de Dirâr réduite en cendres -après le retour de la bataille de Tabûk.

(105) Conversion à l’islam d’Ukaïdir, le gouverneur de Dûmat al-Jandal -9e année de l’Hégire.

(106) Le repentir de Ka‘b ibn Zuhayr et son adoption de l’islam — 9 de l’Hégire.

(Présentation du poème intitulé « Banat Su‘ad »)

(107) Quelques délégations arrivées à Médine cette année :

— La délégation d’Azrar — Safar, 9 de l’Hégire.

— La délégation de Balli — Rabî‘ al-awwal, 9 de l’Hégire.

— La délégation de Khawlan — Cha‘ban, 9 de l’Hégire.

— La délégation de Thaqîf — 9 de l’Hégire.

(108) Le pèlerinage devient obligatoire — le 9 Dhou al-Hijja, 9 de l’Hégire.

Le premier Hajj sous la direction d’Abou Bakr al-Siddiq.

(Divers hadiths indiquent que le Hajj est devenu obligatoire au cours des années 6, 7, 8, 9 ou 10 de l’Hégire. Toutefois, le récit concernant la neuvième année me paraît prépondérant. Certains affirment que, du fait de l’utilisation du calendrier des mécréants, ce Hajj eut lieu au mois de Dhoul-Qa‘da. Mais cette opinion est faible.)

(109) Par l’intermédiaire de Ali, proclamation de la rupture des relations avec les polythéistes et de l’annulation de tous les pactes à durée indéterminée — 10 Rabî‘ ath-Thânî. Dhoul-Hijja, année 10 de l’Hégire. (Il existe également une divergence concernant la proclamation de cette rupture : eut-elle lieu le jour d’Arafa ou le jour du Sacrifice (le 9 ou le 10 de Dhoul-Hijja) ? À la lumière du Coran et des hadiths, l’opinion selon laquelle elle eut lieu le 10 de Dhoul-Hijja me paraît prépondérante.)

(110) La délégation de Muharib — année 10 de l’Hégire.

(La plupart des autres délégations arrivèrent également à Médine au cours des neuvième et dixième années de l’Hégire. Toutefois, il est difficile de déterminer avec précision la date de leur arrivée.)

La délégation de Mohamed — Cha‘bân, année 10 de l’Hégire.

La délégation de Khawlan — Cha‘bân, année 10 de l’Hégire.

La délégation de Naisan — Ramadan, année 10 de l’Hégire.

La délégation de Banû Hârith ibn Ka‘b — Shawwâl, 10 de l’Hégire.

La délégation de Salâm — Shawwâl, 10 de l’Hégire.

(111) Le Messager (s.a.s.) accomplit une retraite spirituelle de vingt jours durant le dernier Ramadan — Ramadan, 10 de l’Hégire.

(112) Correspondance entre le Messager (s.a.s.) et Musaylima al-Kadhdhâb — 10 de l’Hégire.

(113) Le Pèlerinage d’Adieu :

— Départ de Médine — 26 Dhû al-Qa‘da, 10 de l’Hégire, samedi entre les prières de zuhr et d’‘asr.

(Il existe également une divergence concernant cette date. Toutefois, celle que j’ai retenue est la plus fiable.)

— Séjour à Dhû al-Hulayfa — dans la nuit entre samedi et dimanche.

-Revêtir l’ihram – dimanche (à midi).

-Séjour à Dhû Tuwa – dimanche soir, le 4 Dhul-Hijjah 10 H.

-Départ de Dhû Tuwa pour La Mecque – le 5 Dhul-Hijjah, après la prière du Fajr.

(Entrée du Messager, paix et bénédictions d’Allah sur lui, à La Mecque par la direction de Thaniyyat al-Ulya.)

-Entrée dans la Mosquée sacrée – le 5 Dhul-Hijjah à midi.

(Entrée du Messager, paix et bénédictions d’Allah sur lui, par la porte de Banû Abd Manâf.)

-Séjour à l’extérieur de La Mecque jusqu’au 8 Dhul-Hijjah

(Tous les Compagnons séjournèrent avec le Messager, paix et bénédictions d’Allah sur lui, et passèrent la nuit à Mina.)

-Départ pour Mina – jeudi 8 Dhou al-Hijja à midi.

-Départ de Mina pour Arafat – vendredi 9 Dhou al-Hijja après le lever du soleil.

(Entrée par la route de Namira, à l’est d’Arafat.)

-Prononcé du sermon ou discours du Hajj – vendredi 9 Dhou al-Hijja après la prière de midi.

(Discours prononcé du haut du dos de la chamelle nommée Quswa.)

-Séjour à Arafat – vendredi 9 Dhou al-Hijja après les prières de midi et de l’après-midi.

(Là, le Messager (paix et salut sur lui) adressa à Allah des invocations en pleurant jusqu’au maghrib.)

-Départ d’Arafat en direction de Muzdalifa – le 9 Dhou al-Hijja, après le maghrib.

(Retour par la route de Maẓbīn.)

-Depuis Muzdalifa

départ vers al-Mashʿar al-Harâm – le 10 Dhou al-Hijja, après la prière de l’aube.

(Là, le Messager (s.a.s.) fit le dhikr et des invocations en pleurant.)

-Départ d’al-Mashʿar al-Harâm vers Mina – le 10 Dhou al-Hijja, avant le lever du soleil.

-Lapidation – le 10 Dhou al-Hijja, après le lever du soleil et jusqu’à midi.

(À ce moment-là, le soleil était devenu très ardent.)

-Sermon à Mina (le jour du sacrifice) – le 10 Dhou al-Hijja, avant midi.

– Sacrifice – après le sermon.

(Parmi les cent chameaux destinés au sacrifice, il en égorgea soixante et un de sa propre main. Il confia les autres à Hazrat Ali. Ensuite, il se rasa la tête.)

– Départ de Mina pour La Mecque – après s’être rasé la tête, le 10 Dhou al-Hijja.

(Arrivé à La Mecque, il accomplit le tawaf autour de la Kaaba avant la prière de midi.)

– Retour de La Mecque à Mina – le dernier jour.

(Il passa la nuit à Mina.)

– Deuxième sermon à Mina – le 11 Dhou al-Hijja.

(Le contenu de ce sermon est mentionné dans Abou Dâwûd.)

-Voyage de Mina à Mouhassab ou Abtah -mardi 13 Dhoul-Hijja.

(Il se rendit de La Mecque pendant la nuit et accomplit le tawaf d’adieu.)

-Retour de La Mecque -dans la nuit entre le 13 et le 14 Dhoul-Hijja.

(114) Arrivée de la délégation de Nakha’ -au milieu de Mouharram, en l’an 11 de l’Hégire.

(La dernière délégation arrivée du vivant du Messager (s.a.s.).)

(115) Ordre donné à l’armée d’Ousama de partir -le 26 Safar, en l’an 11 de l’Hégire.

(La dernière expédition militaire sur ordre du Messager (s.a.s.).)

(116) Début de la maladie qui entraîna la mort du Messager (s.a.s.) -dans la dernière partie de Safar, en l’an 11 de l’Hégire. (Probablement le 29 Safar.)

(Selon l’avis le plus fiable, la durée de la maladie fut de 13 jours.)

(117) Aggravation extrême de la maladie (il resta sept jours dans la chambre de Aïcha jusqu’à son décès).

(118) Dernière prière en assemblée et dernier sermon à la mosquée du Prophète — la prière de midi du jeudi, cinq jours avant son décès.

(Plusieurs sermons sont mentionnés dans différents hadiths. Toutefois, il est probable qu’il ait prononcé toutes ces paroles dans ce même sermon.)

(119) Décès — le lundi 12 Rabî al-awwal de l’Hégire, avant midi.

(Tout le monde s’accorde sur le lundi. Mais il existe des divergences concernant la date. Certains indiquent le 1er, d’autres le 2, et d’autres encore le 13.)

(120) Inhumation (la tombe fut creusée dans la chambre de Aïcha) — dans la nuit entre le 13 et le 14 Rabî al-awwal.

(Le véritable problème est que le fait que le 9 Dhou al-hijja ait été un vendredi est établi de manière irréfutable. Selon ce calcul, il est très peu probable que le 12 Rabî al-awwal soit un autre jour que le lundi. Cela ne serait possible que si trois mois lunaires consécutifs comptaient chacun trente jours. Certains affirment toutefois que cela est possible, bien que rare. En outre, en raison des conditions météorologiques, il est également possible que l’observation du croissant lunaire ait eu lieu avec un jour d’écart à La Mecque et à Médine.)

 

Appendice 2

Les événements qui se sont produits les tout premiers

– Début de la prophétie : le 9 Rabīʿ al-Awwal, 41 ans à compter de l’année de naissance ou de l’âge.

– Début de la révélation du Coran : la sourate Al-ʿAlaq, le 18 Ramadan, la première année de la prophétie.

– La première personne à embrasser l’islam et à rejoindre le Messager en tant que compagnon.

1. Parmi les hommes et les femmes réunis, ainsi que parmi les femmes seules : Khadīja, en premier lieu.

2. Parmi les hommes adultes, libres, doués d’une intelligence mûre et conscients : Abū Bakr.

3. Parmi les jeunes gens : ʿAlī.

4. Parmi les esclaves, Hazrat Zayd ibn Haritha (esclave du Messager, puis affranchi)

– La première femme à embrasser l’islam après Hazrat Khadija fut Lubaba bint al-Harith. Elle était l’épouse de Hazrat Abbas.

– Le premier à embrasser l’islam à l’époque de la prédication centrée dans la maison d’Arqam fut Hazrat Aqil ibn Bukayr.

– Le premier centre du mouvement islamique : Dar al-Arqam, situé sur le mont Safa (la maison de Hazrat Arqam).

– Le tout premier discours public : sur le mont Safa, durant la troisième année de la prophétie.

Le premier verset qui mit les mécréants en fureur —

(*******)

– Le premier Compagnon, après le Messager, à déclarer publiquement sa conversion à l’islam fut Hazrat Khabbab ibn al-Aratt al-Tamimi.

– La toute première famille musulmane pleinement constituée fut celle de Hazrat Abou Bakr Siddiq.

– La toute première femme à avoir grandi depuis sa naissance dans le giron de parents musulmans fut Hazrat Aïcha (r.a.).

– Le premier homicide involontaire commis sous l’impulsion de l’islam : un mécréant fut tué par Hazrat Sa’d ibn Abi Waqqas. Voici ce qui s’était passé : les musulmans étaient allés prier à l’extérieur de La Mecque. Lorsque les mécréants les importunèrent, Hazrat Sa’d leur lança un os. L’os atteignit l’un d’eux et le mécréant mourut sur-le-champ.

– Selon les paroles du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), le premier couple musulman à émigrer dans le sentier d’Allah après Hazrat Ibrahim et Hazrat Lut (paix sur eux) fut la fille du Messager d’Allah, Ruqayya, et son gendre, Hazrat Uthman (r.a.), qui émigrèrent en Abyssinie.

– Le premier étendard levé dans l’histoire du mouvement islamique : celui que Hazrat Buraida al-Aslami leva de sa main. À cette époque, il se rendait en émigration.

– Le compagnon qui, le premier, embrassa l’islam en récitant publiquement et à voix haute la kalima devant la Kaaba et fut ensuite victime d’un passage à tabac collectif de la part des mécréants fut Hazrat Abou Dharr al-Ghifari (r.a.).

– Celui qui fut le premier à proclamer avec force sa conversion à l’islam fut Hazrat Omar (r.a.). – C’est grâce à celui dont la conversion à l’islam permit que la prière commençât pour la première fois à la Kaaba : Hazrat Omar (r.a.).

– Après la conversion de cet homme à l’islam, les mécréants furent les premiers à constater que le mouvement islamique s’était renforcé : il s’agissait de Hazrat Hamza (r.a.).

– Le premier dirigeant musulman de Médine à être battu par les mécréants de La Mecque : le vénérable Sa’d ibn Mu’adh, qu’Allah l’agrée.

– Le premier musulman à être martyrisé dans le Haram sacré : le vénérable Harith ibn Abi Hala.

– La première musulmane à être martyrisée sous d’extrêmes tortures : la vénérable Sumayya, épouse de Yasir et mère du vénérable Ammar, qu’Allah les agrée.

– Le premier homme à tenter d’annuler le pacte de boycott des mécréants contre les Banû Hâshim : Hisham ibn Amr ibn Rabi’a.

– Le premier musulman dont l’œil fut sacrifié sur la voie de l’islam : le vénérable Uthman ibn Maz’un, qu’Allah l’agrée. Lorsqu’il protesta contre un poème hostile à l’islam de Labid, récité dans l’assemblée des Quraysh, on lui creva l’œil.

– Le premier musulman à émigrer à Médine : le vénérable Abou Mouslima, qu’Allah l’agrée.

– Le premier apostat, ou premier à abandonner l’islam : Ubayd ibn Jahsh, qui avait émigré en Abyssinie. Là-bas, il devint chrétien.

– Le premier à décocher une flèche pour défendre l’islam : le vénérable Sa’d ibn Abi Waqqas, qu’Allah l’agrée. Dans l’armée commandée par Abd al-Harith, il tira une flèche en direction de l’ennemi. Cependant, personne ne fut tué ni blessé.

– Le premier à manier l’épée pour la défense de l’islam : le vénérable Zubayr ibn al-Awwam.

– Le premier émigré lors de la seconde hijra en Abyssinie : le vénérable Ja‘far ibn Abou Talib.

– Le premier jeune homme de Médine influencé par la prédication du Messager ﷺ : Souwaïd ibn Samit.

– Le premier Compagnon ansarien à décéder à Médine après l’Hégire : Koulthoum ibn al-Hidam, dans la maison duquel, à Qouba, le Messager ﷺ séjourna quelques jours après l’Hégire.

– Le premier meurtre individuel commis au nom de l’honneur islamique, visant une femme : Asma bint Marwan al-Khatamiyya. Cette femme incitait constamment les membres de sa tribu à s’opposer au Messager ﷺ et répandait des calomnies. Finalement, son frère, le vénérable ‘Umaïr ibn ‘Adi al-Khatami, qui avait embrassé l’islam, l’assassina, pris de colère. (Ramadan, an 2 de l’Hégire)

– Le premier meurtre individuel commis au nom de l’honneur islamique, visant un homme : le juif Abou Gafla. Il se livrait constamment à une propagande extrêmement mensongère contre le Messager ﷺ et les musulmans. Le vénérable ‘Alim ibn ‘Umaïr al-Ansari, pris de colère, le tua.

– La première nomination d’un enseignant islamique à Médine : le Messager ﷺ envoya le vénérable Mous‘ab ibn ‘Umaïr à Médine, accompagné d’Ibn Oumm Maktoum, avec la délégation des Ansar. (14e année de la prophétie)

Le premier Compagnon ansarien à prêter serment lors de la seconde allégeance d’Aqaba : Barra ibn Ma‘rour.

– Première assemblée collective d’enseignement du Coran à Médine : elle se tint à la mosquée de Banû Ridhî. (Il est probable qu’il ne s’agissait pas d’une mosquée complète, mais seulement d’un lieu de prière.)

– Première construction d’une mosquée complète : la mosquée de Qubâ, construite du 8 au 11 Rabî‘ al-Awwal de l’an 1 de l’Hégire.

– Première prière du vendredi dirigée par le Messager (s.a.s.) : elle se tint le 12 Rabî‘ al-Awwal de l’an 1 de l’Hégire, dans le territoire de la tribu des Banû Sâlim. Le nombre de fidèles était de cent.

– Premier cas, à Médine, où une tribu entière embrassa l’islam simultanément : les Banû ‘Abd al-Ashhal. Un seul membre de cette tribu n’embrassa l’islam que quelque temps plus tard.

– Première troupe envoyée en patrouille au nom de l’État islamique : la troupe formée sous le commandement de Hamza patrouilla jusqu’à Sayf al-Bahr, au septième mois après l’Hégire.

– Premier porte-étendard dans le cadre du dispositif de défense islamique : Abû Murshed al-Ghanawî.

– Première initiative militaire et politique directe du Messager (s.a.s.) : l’expédition de Waddân, ou d’Abwâ. Elle eut lieu au douzième mois après l’Hégire.

– Premier gouverneur intérimaire nommé par le Messager (s.a.s.) à Médine : Sa‘d ibn ‘Ubâda (lors de l’expédition de Waddân).

– Le mérite d’avoir été le premier à faire flotter un étendard sur la monture du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) revient à Hamza, lors de l’expédition de Waddan.

– La première action agressive menée par les Quraych contre l’État islamique fut le raid de Karz ibn Jabir al-Fihri (Rabî‘ al-awwal, an 2 de l’Hégire).

– Le premier affrontement frontalier au cours duquel un homme du camp adverse fut tué : un mécréant fut tué par une flèche de Waqid ibn Abd Allah al-Tamimi, membre de la patrouille stationnée dans la région de Nakhla. (Rajab, an 2 de l’Hégire)

– Le premier événement au cours duquel le butin et les prisonniers furent tous amenés à Médine : l’événement susmentionné de la région de Nakhla.

– Le début de l’appel à la prière : en l’an 2 de l’Hégire.

– Le premier appel à la prière à la Kaaba : il fut lancé par Bilal lors de la conquête de La Mecque.

– Le premier à avoir prétendu mensongèrement à la prophétie : Musaylima le Menteur.

– La première lettre écrite de sauf-conduit délivrée par le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) : celle destinée à Suraqa ibn Ju‘shum, durant le voyage de l’Hégire.

– La première constitution fédérale officielle et écrite au monde : rédigée et promulguée par le Messager à Médine, en l’an 1 de l’Hégire.

– Le premier traité d’alliance de l’État islamique en dehors de Médine : avec ʿAmr ibn Fahshī al-Damrī, chef des Banū Damra, ou avec la tribu des Banū Damra.

– Les premiers à être crucifiés et martyrisés pour avoir embrassé l’islam : Khubayb ibn ʿAdī et Zayd ibn Dathina, à Tanʿīm (près de La Mecque).

– La première activité rebelle et traîtresse des Juifs à Médine : une émeute entre Juifs et musulmans, après que les Banū Qaynuqāʿ eurent dénudé publiquement une musulmane au marché.

– Le premier camp islamique libre : le camp établi à Sayf al-Baḥr par Abū Baṣīr et Abū Jandal.

– Le premier homme à embrasser l’islam lors de la conquête de La Mecque : Abū Sufyān ibn al-Ḥārith ibn ʿAbd al-Muṭṭalib.

– La première bataille officielle : la bataille de Badr (Ramadan, an 2 de l’Hégire).

– La première bataille à laquelle les Anṣār et les Muhājirūn participèrent ensemble : la bataille de Badr.

– Les trois premiers combattants moudjahidines de l’armée musulmane sur le champ de bataille de Badr : Alî, Hamza et Ubayda ibn al-Harith ibn Abd al-Muttalib.

– Le premier ennemi tué lors de la bataille de Badr : Aswad ibn Abd al-Asad.

– Le premier martyr de la bataille de Badr : Mihja, affranchi de Umar ibn al-Khattab.

– Le premier messager annonçant à Médine la bonne nouvelle de la victoire de Badr : Zayd ibn Haritha, qu’Allah l’agrée.

– La première prière de l’Eid al-Fitr : le 1er chawwal de l’an 2 de l’Hégire.

– Le premier émissaire de l’État islamique à être assassiné en chemin : Harith ibn Umayr al-Azdi. Churahbil ibn Amr al-Ghassani, gouverneur de Syrie, l’assassina.

– Le premier titre de bravoure attribué par le Messager d’Allah : le titre « Épée d’Allah », attribué à Khalid ibn al-Walid (bataille de Mu’ta, an 8 de l’Hégire).

– La première utilisation d’un sceau sur la correspondance et les documents officiels : le 1er muharram de l’an 7 de l’Hégire.

– Le premier cas d’arbitrage politique sous l’autorité de la loi islamique : il eut lieu entre l’État islamique et les Banû Qurayza, durant la 5e année de l’Hégire.

– Le premier Compagnon nommé arbitre à l’époque islamique : Sa‘d ibn Mu‘âdh.

– Le premier présent royal envoyé au Messager d’Allah (paix et salut sur lui) : le présent envoyé par le roi Négus.

– Le premier présent reçu par le Messager d’Allah (paix et salut sur lui) de la part d’un polythéiste arabe : celui d’Abû Sufyân (à l’époque du traité de Hudaybiyya).

– Le premier ancien esclave nommé commandant : Zayd ibn Hâritha (lors de la bataille de Mu’ta).

– La première bataille au cours de laquelle un cinquième fut prélevé pour le Bayt al-Mâl : la bataille des Banû Qaynuqâ ou des Banû Qurayza.

– Le premier cas de mise à mort d’un mécréant ayant prononcé la Kalima Tayyiba : Nuhayk ibn Mardûs fut tué par Usâma ibn Zayd lors de l’expédition contre Juhayna. (Ramadan, 7e année de l’Hégire).

– La première fois où la grande majorité des musulmans fut temporairement plongée dans l’indécision : à l’époque du traité de Hudaybiyya.

– La première personne tuée de la main du Messager : Hârith ibn az-Zammâ (bataille d’Uhud).

– Le premier martyr destiné au Paradis qui n’eut jamais l’occasion d’accomplir une prière ni de jeûner, même une seule fois : Hadrat Usayrim. Cet homme de la tribu des Banû ‘Abd al-Ashhal embrassa l’islam le jour de la bataille d’Uhud, participa immédiatement au jihâd et tomba en martyr.

– Le premier martyr qui établit la sunna de prier avant sa mort : Hadrat Khubayb.

– Le premier martyr de l’événement de Bi’r Ma‘ûna : Harâm ibn Milhân (l’oncle maternel de Hadrat Anas).

– La première « salât al-khawf » (prière de la peur) fut accomplie lors de la bataille d’Usfân ou de Dhât ar-Riqâ‘.

– Le premier fidèle qui, malgré trois flèches plantées dans son corps, n’abandonna pas la prière : ‘Abbâd ibn Bishr (lors de la bataille de Dhât ar-Riqâ‘).

– Le premier apostat de Médine : Hârith ibn Suwayd ibn Sâmit. Bien qu’ayant participé à la bataille d’Uhud alors qu’il était musulman, il devint apostat. Il tua toutefois Mujazzir ibn Ziyâd al-Balawî et s’enfuit à La Mecque. Plus tard, lorsqu’il revint à Médine, il fut arrêté et tué.

– Le premier musulman tué accidentellement par un autre musulman sur le champ de bataille : Hishâm ibn Isâba (par ‘Ubâda ibn Sâmit).

– Le premier espion du camp ennemi à être capturé puis tué : lors de la bataille de Banû al-Mustaliq.

– Le premier jeune musulman à demander au Messager (S) la permission de tuer son propre père hypocrite : Talha ibn Abd Allah ibn Ubayy.

– La première personne à rapporter les faits concernant l’affaire de la calomnie visant Hazrat Aïcha : la mère de Mistah ibn Athatha.

– Les premiers témoins attestant la chasteté de Hazrat Aïcha : parmi les hommes, Usama ibn Zayd ; parmi les femmes, Barîra (R) ; et parmi les épouses du Messager (S), Zaynab bint Jahsh.

– La première application de la peine prescrite par la charia pour calomnie d’adultère : à Hassan ibn Thabit, Mistah ibn Athatha et Himna bint Jahsh.

– La première bataille au cours de laquelle plusieurs prières des musulmans furent manquées successivement : la bataille du Fossé.

– La première tentative diplomatique réussie visant à affaiblir les forces ennemies : cette tentative fut menée par l’intermédiaire de Nu‘aym ibn Mas‘ûd lors de la bataille du Fossé.

– Le premier archer musulman à vaincre seul une bande de brigands : Salama ibn al-Akwa‘.

– Premier cas où le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) récita spontanément des vers : lorsque l’armée musulmane se dispersa durant la bataille de Hunayn, le Messager se retrouva seul. Il monta alors sur sa mule blanche et se mit à réciter à haute voix :

(*************)

C’est-à-dire : « Je suis assurément un prophète. Je suis un descendant d’Abd al-Muttalib. »

– Première nomination d’un fonctionnaire chargé de la zakat : au mois de Muharram de l’an 9 de l’Hégire.

– Première fois que l’armée musulmane utilisa des canons pour détruire une forteresse : lors de l’expédition de Taïf.

– Premier échange de prisonniers de guerre entre le gouvernement islamique de Médine et les habitants de La Mecque : Sa’d ibn Abi Waqqas et Utba ibn Ghazwan furent libérés en échange des deux prisonniers capturés ensemble lors de l’expédition de Nakhla, Attab ibn Abd Allah et Hakam ibn Qaysar.

– Première bataille au cours de laquelle une part des chevaux fut attribuée aux Muhajiroun : la bataille de Banu Qurayza.

– Premier ordre de percevoir la jizya : il fut révélé peu avant la bataille de Tabuk.

– Le premier accord sur le paiement de la jizya fut conclu avec le gouverneur de Dumat al-Jandal (lors de l’expédition de Tabuk).

– Le premier accord portant sur le versement d’une importante somme au titre de la jizya fut conclu : les chrétiens de Najran s’engagèrent à fournir chaque année au gouvernement islamique deux mille vêtements et à lui prêter du matériel militaire en cas de besoin.

– La première et la seule personne qui ne manifesta absolument aucune hésitation ni aucun doute lors de la trêve de Hudaybiyya fut le vénérable Abou Bakr al-Siddiq (qu’Allah l’agrée).

– La première personne à réconforter le Messager (paix et salut sur lui), alors que les musulmans hésitaient, après le traité de Hudaybiyya, au sujet du sacrifice et du rasage des cheveux, fut la Mère des croyants, la vénérable Umm Salama (qu’Allah l’agrée).

– Le premier poète à recevoir une récompense du Messager (paix et salut sur lui) fut Ka‘b ibn Zuhayr : après la conquête de La Mecque, il se présenta et récita, pour demander pardon, un poème intitulé « Banat Su‘ad », et le Messager lui offrit son propre manteau en récompense.

– La première récitation du « qunût al-nâzila » par le Messager (paix et salut sur lui) eut lieu après les événements déchirants de Raji‘ et de Bi’r Ma‘una. Au cours de ces deux événements, les ennemis tuèrent les membres les plus compétents des délégations chargées de la prédication et de l’enseignement. (H. 4)

– La première apparition de femmes musulmanes sur le champ de bataille eut lieu lors de la bataille d’Uhud. (H. 3)

– Le premier souverain à embrasser l’islam fut Ashama ibn Abjar, le roi d’Abyssinie.

– Le premier homme que le Messager (S) loua en disant qu’il était plus éminent encore que la réputation qu’il avait entendue à son sujet fut le chef de la tribu de Tā’ī, Zayd al-Khayr, auparavant nommé Zayd al-Khayl.

– Le premier converti non arabe à l’islam mis à mort par crucifixion en raison de sa conversion fut Farwa al-Judhāmī, gouverneur romain du nord de l’Arabie en poste à Muzān.

– Lors de la bataille d’Uhud, le premier polythéiste à lancer un défi au combat singulier fut Talha.

– Le premier musulman à relever le défi du combat singulier lors de la bataille d’Uhud fut ʿAlī.

– Le premier ennemi tué lors de la bataille d’Uhud fut Talha.

– La première manifestation de fierté que le Messager (S) apprécia fut la démarche fière d’Abū Dujāna, la poitrine bombée, après avoir reçu l’épée du Messager (S) lors de la bataille d’Uhud.

– Le premier pèlerinage accompli en islam eut lieu durant la neuvième année de l’Hégire, sous la direction d’Abū Bakr al-Siddīq.

– La première expédition militaire à l’étranger fut la bataille de Muʾta (Jumādā al-Thāniya, 8 de l’Hégire).

– Le premier homme venu à Médine depuis la tribu des Thaqîf de Taïf afin d’y apprendre les enseignements de l’islam : Ourwa ibn Masoud ath-Thaqafî.

 

Appendice 3

La croissance progressive des effectifs du mouvement islamique

– Les premiers compagnons de l’organisation islamique du Messager ﷺ : (1) Khadîdja, (2) Abou Bakr, (3) Ali, (4) Zayd ibn Hâritha, qu’Allah les agrée.

– Les cinq premières personnes à avoir embrassé l’islam grâce aux efforts de prédication d’Abou Bakr : (1) Az-Zubayr ibn Al-Awwâm, (2) Othmân ibn Affân, (3) Abdur-Rahmân ibn Awf, (4) Talha ibn Oubaydallah, (5) Sa’d ibn Abî Waqqâs.

– Les 46 premières personnes à avoir embrassé l’islam au cours des trois premières années de la prédication : (1) Khabbâb ibn Al-Aratt at-Tamîmî, (2) Saïd ibn Zayd (il embrassa l’islam avant même le mouvement centré autour de Dâr al-Arqam), (3) Fâtima bint Al-Khattâb, (4) Lubâba bint Al-Hârith (la première femme à embrasser l’islam après Khadîdja), épouse d’Al-Abbâs, (5) Abdallah ibn Mas’oud (selon certains, il fut la sixième personne à embrasser l’islam), (6) Othmân ibn Maz’oun (la quatorzième personne à embrasser l’islam), (7) Al-Arqam ibn Abî Al-Arqam al-Makhzoumî (la onzième ou douzième personne à embrasser l’islam ; selon une autre opinion, la septième). Selon Ibn Hajar, il embrassa l’islam à Dâr al-Arqam en même temps qu’Othmân ibn Maz’oun, Oubayda ibn Al-Hârith, Abdur-Rahmân ibn Awf et Abou Salama, (8) Abou Salama ibn Abd al-Asad al-Makhzoumî, (9) Abou Oubayda ibn Al-Jarrâh (il embrassa l’islam avant Omar), (10) Qudâma ibn Maz’oun, (11) Oubayda ibn Al-Hârith ibn Abd al-Mouttalib, (12) Ja’far ibn Abî Tâlib, (13) Asmâ bint Oumays, (14) Abdallah ibn Jahsh, (15) Abou Ahmad ibn Jahsh, (16) Sâ’ib ibn Othmân ibn Maz’oun, (17) Al-Mouttalib ibn Azhar, (18) Ramla bint Abî Awf, épouse d’Al-Mouttalib ibn Azhar, (19) Oumayr ibn Abî Waqqâs (frère de Sa’d ibn Abî Waqqâs), (20) Asmâ bint Abî Bakr, (21) Aïcha bint Abî Bakr, (22) Ayyâsh ibn Abî Rabî’a (frère d’Abou Jahl), (23) Asmâ (épouse d’Ayyâsh), (24) Soulayt ibn Amr (selon le récit d’Abou Bakr, il fut musulman avant l’époque de Dâr al-Arqam), (25) Mas’oud ibn Rabî’a (il embrassa l’islam avant l’époque de Dâr al-Arqam), (26) Khounays ibn Houdhâfa, (27) Âmir ibn Rabî’a, (28) Hâtib ibn Al-Hârith al-Joumâhî, (29) Fâtima bint Mouhallal, épouse de Hâtib, (30) Al-Khattâb ibn Al-Hârith, (31) Foukaïha, épouse d’Al-Khattâb, (32) Mouammar ibn Al-Hârith (il embrassa l’islam avant Omar et c’est lui qui enseignait le Coran à sa sœur. Selon Al-Wâqidî, il occupait la position suivant les dix premiers ; selon Ibn Khazîma, après les 38 premiers), (33) Nou’aym ibn Abdallah, membre des Banû Adî (quatrième ou cinquième personne à embrasser l’islam, mais il dissimula sa foi par crainte de son père), (34) Khâlid ibn Saïd ibn Al-Âs (selon l’imam Az-Zuhrî, il occupait la 44e position), (35) Amîna (ou Hamîna) bint Khalaf, épouse de Khâlid ibn Saïd, (36) Hâtib ibn Amr, (37) Wâqid ibn Abdallah, allié des Banû Adî, (39) Khâlid ibn Hizâm (neveu de Khadîdja), (40) Âmir ibn Mâlik (ce fut le premier à prêter serment d’allégeance à Dâr al-Arqam), (41) Aqîl ibn Al-Boukayr (35e ou 36e position), (42) Khâlid ibn Al-Boukayr, (43) Âmir ibn Al-Boukayr, (44) Ammâr ibn Yâsir (il embrassa l’islam avec son père Yâsir), (45) Soumayya (mère d’Ammâr), (46) Souhayb ibn Sinân ar-Rûmî, affranchi d’Ibn Jad’ân.

– Nombre des premiers émigrants vers l’Abyssinie : 12 hommes et 4 femmes, soit 16 personnes au total.

– Lors de la seconde émigration vers l’Abyssinie, le nombre total était de 83 personnes. À cette époque, le nombre de ceux qui restèrent à La Mecque devait être au moins égal à celui de ceux qui émigrèrent vers l’Abyssinie. Le nombre total devait donc dépasser 150.

– Le nombre des premiers porte-étendards de l’appel islamique à Médine était de huit au total. Ce furent les premiers à prêter serment d’allégeance au Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) : (1) Bara ibn Ma‘rur, (2) Ka‘b ibn Malik, (3) Abd al-Haytham Malik ibn al-Tayhan, (4) As‘ad ibn Zurara, (5) Rafi‘ ibn Malik, (6) Qutba ibn Amir, (7) Uqba ibn Amir, (8) Jabir ibn Abdullah. (Selon le récit bien connu, six personnes prêtèrent le premier serment d’allégeance à Aqaba. D’après al-Waqidi, As‘ad ibn Zurara et Dhakwan ibn Abd al-Qays embrassèrent l’islam avant le premier serment d’allégeance d’Aqaba.)

– Participants au deuxième serment d’allégeance d’Aqaba : douze personnes y participèrent au total. À l’exception de Jabir ibn Abdullah, les Ansar mentionnés ci-dessus revinrent et amenèrent avec eux cinq autres personnes. Les nouveaux venus étaient : (1) Muadh ibn Harith, (2) Awf ibn Harith, (3) Dhakwan ibn Abd al-Qays, (4) Yazid ibn Tha‘laba, (5) Uwaymir ibn Malik.

– Participants au deuxième serment d’allégeance d’Aqaba : cette fois, soixante-treize hommes et femmes au total embrassèrent l’islam.

– Nombre total approximatif des musulmans à la fin de la période mecquoise, au moment du troisième serment d’allégeance d’Aqaba : outre les 83 émigrés d’Abyssinie et les 73 Ansar ayant prêté serment à Aqaba, il y avait quelques musulmans à La Mecque. De même, il pouvait y avoir à Médine quelques musulmans qui n’étaient peut-être pas venus au pèlerinage de la treizième année de la mission prophétique. Ainsi, le nombre total pouvait approximativement atteindre deux cent cinquante. Si l’on y ajoute les nouveaux musulmans du Najran, de Ghifar — près de la moitié de la tribu de Ghifar avait embrassé l’islam en peu de temps — et du Yémen, le nombre total des musulmans en Arabie devait dépasser trois cents.

– Nombre approximatif des musulmans de Médine immédiatement après l’Hégire : il est bien connu que cent musulmans participèrent à la toute première prière du vendredi célébrée dans le territoire de la tribu des Banou Salim. Si l’on tient compte des femmes et des malades qui n’avaient pu y participer, la population musulmane de Médine devait être d’au moins trois cents personnes. Il est également bien connu que la première assemblée convoquée par le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui), au tout début, afin d’établir une fraternité entre les Ansar et les émigrés, comptait 90 participants. Les membres des deux groupes y étaient en nombre égal. Il est probable que, parmi les Ansar, seuls les personnes aisées avaient été retenues pour cette assemblée, celles qui pouvaient, dans les limites de leurs moyens, accueillir au moins un émigré. Les femmes n’y participaient pas. Cette assemblée permet donc elle aussi de penser que l’estimation précédente est exacte.

– Nombre approximatif des musulmans à Médine au moment de la bataille de Badr : chacun sait que l’islam se répandit très rapidement parmi les Ansar de Médine et qu’il ne rencontra aucun obstacle dans les tribus Aws et Khazraj. Il est également bien connu que, durant la période comprise entre l’Hégire et la bataille de Badr, des émigrés continuèrent d’arriver par petits groupes, et que leur nombre total n’était nullement négligeable. Lors de l’expédition de Bu‘ath, deux cents émigrés accompagnaient le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui). De même, lors de l’expédition de Dhu al-Ushayra, leur nombre se situait autour de 150 à 200. Dans toutes ces premières expéditions, le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) n’employait que les émigrés.

Car, selon le serment d’allégeance d’Aqaba, les Ansar n’étaient tenus de participer qu’aux opérations défensives à l’intérieur de Médine. Il va sans dire que si le nombre des émigrés ayant participé à la bataille était de 200, le nombre total devait être quelque peu supérieur. On peut l’estimer à au moins 250. (En règle générale, dans toute population, la proportion des hommes aptes au service militaire est d’un quart ou d’un cinquième. Mais la situation des émigrés de Médine était différente pour deux raisons. Premièrement, dans la société tribale arabe, presque tout homme était généralement un combattant, et les exceptions étaient très rares. En outre, en raison de la foi et de la motivation révolutionnaire des émigrés, ils vivaient constamment dans une confrontation entre la vie et la mort. On peut dire qu’il n’y avait pratiquement aucune exception. De plus, les émigrés n’étaient pas tous venus avec leurs familles. Les femmes étaient peu nombreuses et la plupart des vieillards étaient restés à La Mecque. C’est pour ces deux raisons que nous avons formulé cette estimation.) Le nombre des Ansar devait être le double. Le nombre total pouvait donc atteindre sept à huit cents. (Divers récits historiques indiquent que le Messager d’Allah fit effectuer trois recensements à Médine. Le premier dénombrait cinq cents personnes, le deuxième sept à huit cents, et le troisième un peu plus de mille. Nous pensons que le premier recensement a pu être réalisé au moment de la réinstallation des émigrés ou au début de la mise en place des mesures défensives. Puis, lors d’une opération importante — comme l’interception de la caravane commerciale qurayshite revenant de Syrie —, les effectifs purent être vérifiés à nouveau. Le troisième recensement a probablement été effectué un an plus tard, lorsque Médine fut confrontée à la menace de représailles d’Abou Soufyan.)

Le nombre de combattants musulmans à la bataille de Badr peut déconcerter certaines personnes. Cependant, selon notre étude, lorsque le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) quitta Médine avec 314 compagnons, il ne prévoyait aucun affrontement militaire officiel. Son objectif réel était d’intercepter la caravane commerciale. De plus, comme il avait fallu prendre des dispositions dans l’urgence, le nombre de montures et d’armes était très limité. Pourtant, les habitants musulmans de Médine auraient pu réunir plusieurs fois davantage de montures et d’armes. Il aurait également été possible de mobiliser plus de combattants que le nombre effectivement rassemblé. La preuve en est que 86 émigrés seulement participèrent à la bataille de Badr, alors que, lors de certaines expéditions de patrouille antérieures, le nombre total des émigrés avait atteint 200. Nous estimons donc qu’à l’époque proche de la bataille de Badr, la population musulmane totale de Médine était d’environ sept à huit cents personnes. Parmi elles, il aurait été possible de mobiliser quatre à cinq cents combattants. Toutefois, toute la force militaire ne put participer à la bataille de Badr, car l’ordre n’avait pas été donné de mobiliser l’ensemble des forces. Une armée fut simplement envoyée avec le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) pour atteindre immédiatement un objectif limité.

La véracité de cette estimation est également confirmée par l’expédition contre les Banû Qaynuqâ. Immédiatement après la bataille de Badr, cette tribu juive impie et barbare fut encerclée et, vaincue, elle accepta de quitter Médine. Il est établi que la force combattante de cette tribu était composée de 600 jeunes hommes. On peut estimer qu’il fallut au moins quatre à cinq cents combattants de l’armée musulmane pour les assiéger pendant quinze jours et les vaincre.

– Population totale des musulmans dans le monde au moment de la bataille de Badr : (estimation) Si, aux sept ou huit cents personnes de Médine, nous ajoutons les émigrés présents en Abyssinie ainsi que les musulmans dispersés à Najrân, au Yémen, parmi la tribu de Ghifâr, à Bahreïn et dans d’autres régions et tribus, l’effectif total devait probablement s’élever à mille personnes ou un peu davantage.

– Effectifs musulmans lors des différentes batailles et expéditions : [Pour évaluer les effectifs des mouvements islamiques des époques ultérieures, il faudra les déterminer à partir du nombre de ceux qui participèrent aux batailles et aux expéditions.]

– Bataille d’Uhud : 650, ou selon une autre version 700 [Après le départ des trois cents compagnons hypocrites d’Abdullah ibn Ubay…].

– Seconde expédition de Badr : (il n’y eut pas de bataille) 1 510.

– Expédition de Dûmat al-Jandal (il n’y eut pas de bataille) : 1 000.

– Bataille du Fossé : 3 000.

– Voyage à Hudaybiyyah : 1 400.

– Bataille de Khaybar : 1 420 (dont 20 femmes).

– Bataille de Mu’ta : 3 000.

– Expédition de La Mecque : 10 000.

– Bataille de Hunayn et siège de Taïf : 12 000.

– Expédition de Tabûk : 30 000.

– Compagnons du pèlerinage d’adieu : 124 000, ou, selon une autre opinion, 144 000. [Certaines traditions en donnent un nombre supérieur.]

– En examinant les effectifs croissants du mouvement islamique, il faut également garder à l’esprit que les femmes furent incluses dès le début dans la lutte révolutionnaire du Messager (paix et bénédiction sur lui). Elles ont elles aussi accompli leur devoir respectif afin de faire tourner le cours de l’histoire. Elles étaient également présentes dans l’épreuve ardente de La Mecque. Beaucoup d’entre elles furent aussi des compagnes de l’Hégire. Elles apportèrent même leur concours au djihad potentiel. Bien plus, c’est un immense honneur pour les femmes que la première personne à avoir cru au Messager (paix et bénédiction sur lui), à l’avoir réconforté et à lui avoir apporté un soutien total fut également une femme, à savoir Khadîja. En vérité, le changement fondamental et total que le Messager (paix et bénédiction sur lui) avait entrepris de réaliser n’aurait pu être effectif sans la collaboration des femmes. Si le cadre familial reste séparé d’une lutte quelconque, la marche du travail devient extrêmement lente. Le mouvement islamique dirigé par le Messager (paix et bénédiction sur lui) a obtenu des hommes comme des femmes, dans toute sa mesure, inspiration, ressources financières, travail et sacrifices. En réalité, un article distinct est nécessaire sur ce sujet. Toutefois, je le laisse pour le moment de côté. Je veux seulement montrer ici, brièvement, quelle était la proportion des femmes dans le mouvement islamique. Parmi les 56 premières personnes à avoir embrassé l’islam au cours des trois premières années, 12 étaient des femmes. Lors de la première et de la deuxième émigration en Abyssinie, elles étaient respectivement au nombre de 5 et de 17 ; deux femmes ansaries participèrent également à l’assemblée du troisième engagement d’al-Aqaba. Parmi ceux qui émigrèrent à Médine avant le Messager (paix et bénédiction sur lui), il y avait également au moins dix femmes.

[Fin]