Avant-propos

Fondamentalement, l’islam est un système étatique autosuffisant. C’est le Prophète de l’islam lui-même, le noble Muhammad (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), qui a assumé la sublime responsabilité de donner une forme concrète à ce système étatique. Au cours des vingt-trois longues années de sa mission prophétique, il a mis en œuvre, dans le cadre d’une véritable structure étatique, l’ensemble des lois et des dispositions révélées concernant la vie collective des hommes. Gouvernance et administration, édiction des lois, maintien de l’ordre social, exercice de la justice, organisation de la défense de l’État : il a accompli chacune de ces tâches essentielles à la lumière de ces mêmes lois et dispositions. C’est ainsi qu’en vingt-trois années de mission prophétique, il a établi les fondements durables du système étatique islamique.

Après la disparition du Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), l’État idéal de l’islam — le Califat bien guidé — s’est édifié sur ces fondements durables. Les quatre proches compagnons du Prophète — Abû Bakr, Umar, Uthman et Ali (qu’Allah les agrée) — ont, avec le plus grand soin et la plus grande affection, organisé et développé ce système étatique conforme à la tradition prophétique. Bien plus, ils en ont étendu les limites au-delà de la péninsule Arabique, sur de vastes régions de l’ensemble de l’Iran et de l’Empire romain. Il est incontestablement établi que, dans l’histoire de l’humanité, seul ce système étatique a pu écrire un chapitre d’une telle splendeur. Aussi étonnants que soient les mécanismes et les systèmes inventés par les politologues modernes, aucune méthode n’a pu obtenir, pour le bien de l’humanité, un succès aussi considérable que ce califat conforme à la tradition prophétique : c’est là une vérité historique.

Malheureusement, ce califat conforme à la tradition prophétique ne s’est maintenu sur terre que pendant trente ans. Après cela, la malédiction de la monarchie et de la dictature s’est abattue sur l’ensemble de la nation musulmane. Le rideau obscur de l’ignorance antéislamique a recouvert son avenir doré. Aujourd’hui encore, ses conséquences se perpétuent dans les différents pays du monde musulman. De surcroît, ces dernières années, s’y est ajoutée une nouvelle ignorance antéislamique appelée démocratie, inventée par les juifs et les chrétiens de l’Occident. Ses conséquences délétères ont aujourd’hui précipité l’ensemble du monde musulman dans le tourbillon de la crise politique. Loin de résoudre le moindre de leurs problèmes, les systèmes modernes ne font que susciter de nouveaux problèmes et rendre malade l’ensemble de la société musulmane.

Dans cette situation, la nécessité d’un vaste débat, au sein de la société musulmane actuelle, sur le système étatique idéal de l’islam — le Califat bien guidé — s’est faite particulièrement pressante. Il est devenu absolument nécessaire de faire apparaître clairement aux yeux de la société musulmane cette vérité : le seul remède à toutes les maladies politiques des musulmans est le califat conforme à la tradition prophétique, et non quelque autre système. C’est précisément poussé par cette nécessité que le grand penseur et philosophe islamique, le vénérable Maulana Muhammad Abdur Rahim (qu’Allah lui fasse miséricorde), a rédigé le présent ouvrage intitulé « Le Califat bien guidé ». Dans ce livre, il ne s’est pas beaucoup attardé, suivant la voie habituelle, sur les récits de la vie des quatre califes de l’islam ; il s’est plutôt efforcé de présenter aussi largement que possible les traits caractéristiques de leur gouvernement et de leur administration, ainsi que les aspects dignes d’être imités. À cet égard, il s’agit d’un ouvrage original en langue bengalie sur le Califat bien guidé.

Après la publication de deux éditions de l’ouvrage entre 1975 et 1980, l’auteur lui-même en a profondément remanié diverses parties. Dans la présente édition, outre la correction des erreurs d’impression, de nombreuses informations pertinentes ont été ajoutées. La valeur de l’ouvrage s’en trouve encore accrue. Nous avons la ferme conviction que l’édition actuelle sera davantage appréciée des lecteurs bengalophones et qu’elle contribuera largement à guider sur le droit chemin les populations égarées de ce pays.

Notre prière humble et fervente est que le Tout-Puissant Allah accepte ce service religieux accompli par l’auteur et lui accorde, en récompense, une place au Firdaws, le plus haut degré du Paradis.

Muhammad Habibur Rahman

Président

Fondation Maulana Abd ur-Rahim

Dhaka, juillet 1995

Introduction

Au cours de l’étude approfondie, de la réflexion, de la recherche, de l’examen et de la rédaction d’ouvrages consacrés au système de vie intégral de l’islam, le désir de me consacrer à sa mise en pratique s’est naturellement éveillé en moi. En particulier, les principes idéologiques présentés par le Noble Messager (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui), en sa qualité de dernier prophète et messager d’Allah le Très-Haut, ne relevaient pas d’un simple idéalisme ; ils constituaient au contraire un programme pleinement abouti pour l’édification d’un système de vie concret et d’une société. Tout ce qu’il avait reçu d’Allah le Très-Haut, il l’a mis en pratique. Telle était la ligne naturelle de sa conduite. Lorsqu’il quitta définitivement ce monde, il laissa, d’une part, la Parole d’Allah — le Noble Coran — qu’il avait compilée de sa propre main avec le plus grand soin, et, d’autre part, un État et une société, fruits de toute sa vie de lutte et d’efforts. Le Coran et la Sunna demeurent à jamais resplendissants devant nous sous forme d’ouvrages, et le resteront éternellement. Une représentation exacte de l’État et de la société qu’il avait fondés se trouve également dans les pages de l’histoire. Toutefois, il est permis de dire qu’ils n’existent plus aujourd’hui dans la réalité. Malgré cela, pour les personnes douées d’une conscience saine et d’une pensée pénétrante à travers le monde en général, et plus particulièrement pour celles qui ont foi en l’islam et dans le Messager, l’État et la société établis par le Noble Messager (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui) demeurent encore aujourd’hui l’une des principales sources d’inspiration. Ils constituent toujours pour elles un objectif idéal, et le resteront à jamais : c’est une vérité incontestable.

L’État fondé par le Noble Prophète (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui) a reçu, après son décès, conformément à sa propre déclaration, une nouvelle appellation : « le Califat bien guidé ». En réalité, le Califat bien guidé est précisément ce que le Coran et la Sunna ont établi sur le plan idéal : l’État et la société que le Noble Messager (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui) avait lui-même édifiés et gouvernés au terme de vingt-trois années de vie prophétique consacrées sans relâche à l’effort et à la lutte. Le Califat bien guidé en est la continuation, le deuxième chapitre. Si le Coran et la Sunna sont la semence, alors le « Califat bien guidé » est l’arbre achevé, paré de branches, de feuillage, de fleurs et de fruits. Quant à l’époque du Noble Messager (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui), elle en constitue le tronc. C’est à cette étape que je décidai d’entreprendre une étude approfondie, de mener des recherches et des réflexions, et de faire apparaître en langue bengalie une image exacte de cette réalité — c’était il y a aujourd’hui vingt ans. Par la suite, chaque fois que certains éléments et certains aspects me devenaient clairs, j’en rédigeais et publiais autant sous forme d’articles. Même après que sa publication sous forme de livre eut été envisagée, il me fallut encore écrire sur plusieurs aspects afin de le parachever. Ainsi, le « Califat bien guidé » n’est pas un ouvrage rédigé d’un seul tenant et de manière suivie ; il est constitué d’un ensemble de textes écrits et publiés ou non publiés à différentes époques et à différentes étapes. Je rends néanmoins des milliers et des milliers de grâces à Allah le Très-Haut de pouvoir finalement le présenter aux lecteurs sous forme de livre.

Cet ouvrage fut publié pour la première fois en janvier 1975. Après son épuisement en peu de temps, une deuxième édition fut publiée en juillet 1980. C’est là une grâce infinie d’Allah.

J’espère que, comme mes autres ouvrages, celui-ci sera également apprécié dans les milieux savants et qu’il fera naître un nouvel élan d’inspiration dans le domaine de l’idéalisme.

— Muhammad Abdour Rahim

 

(a)

Le noble Messager (s) a dit :

********** (arabe)

Après moi, ceux d’entre vous qui resteront en vie verront de nombreuses divergences. Dans une telle situation, votre devoir sera d’adopter ma voie ainsi que celle des califes bien guidés, les Khulafāʾ al-Rāshidūn. Vous devrez vous y tenir fermement et ne jamais l’abandonner. (Musnad Aḥmad, al-Tirmidhī, Ibn Mājah)

(b)

Après avoir mentionné l’identité et les mérites du noble Messager (s) dans un long hadith qudsī, les paroles suivantes d’Allah Très-Haut furent citées pour présenter ses Compagnons :

******* (arabe)

La communauté de Muhammad, après sa disparition, appellera les hommes vers la grande Vérité et rendra la justice et l’équité au moyen de la religion véridique. J’honorerai ceux qui l’aideront. J’aiderai ceux qui prieront pour elle. Quant à ceux qui s’y opposeront, se révolteront contre elle ou tenteront de lui ravir quoi que ce soit, Je les encerclerai du malheur suprême. Je ferai des premiers de ces gens les héritiers de leurs prophètes et Je les établirai comme appelants vers Allah. Ils ordonneront la vérité et la justice et interdiront l’injustice et le mensonge. Ils accompliront la prière, acquitteront la zakât et tiendront leurs promesses. La bienfaisance que J’ai commencée par les gens de la première génération, Je l’achèverai par eux. Cela relève exclusivement de Ma grâce. Je l’accorde à qui Je veux. Et, en vérité, Je suis le Très-Généreux. (Ibn Abî Hâtim, d’après Wahb ibn Munabbih, cité par Ibn Kathîr dans son exégèse.)

Établissement des fondements de l’État islamique

Le Prophète universel, Muhammad (paix et bénédiction sur lui), fut envoyé dans le monde en qualité de dernier prophète et messager d’Allah le Très-Haut. La responsabilité qui lui fut confiée dans le monde peut être désignée, en termes islamiques, par une seule expression : « Iqâmat al-dîn ». Établir pleinement la religion d’Allah constituait la responsabilité fondamentale du dernier Prophète. Il ressort clairement de cette phrase qu’il n’avait pas élaboré lui-même le « dîn », mais qu’il l’avait reçu d’Allah. Ce « dîn » lui fut révélé par Allah au moyen de la révélation. C’est en ce sens qu’il est le Messager d’Allah. En plus de transmettre fondamentalement la « révélation » reçue d’Allah, il lui incombait également, en tant que prophète et messager, d’en donner l’interprétation exacte et de l’illuminer par sa mise en pratique dans sa propre vie. Toutefois, cela ne suffisait pas pour l’« Iqâmat al-dîn » : il lui appartenait aussi, en tant que prophète et messager, de mettre pleinement en œuvre les lois et prescriptions révélées par Allah dans la vie individuelle et dans tous les domaines de la société. C’est pourquoi l’effort de prédication religieuse qu’il dut déployer prit une forme concrète et se manifesta comme un État pleinement constitué. À ce titre, il est le premier fondateur de l’État islamique, ainsi que le dirigeant exclusif et le chef d’État de son peuple.

À la lumière de la science politique moderne, tout ce que l’on entend par État se trouvait pleinement réalisé dans l’aboutissement des efforts et des luttes du noble Prophète (paix et bénédiction sur lui). L’« État » est une organisation politique. Cette organisation est constituée afin de répondre aux besoins de la vie humaine, et son existence est maintenue intacte et durable pour rendre la vie prospère et meilleure. L’« État » est le produit supérieur de la force humaine. Là où une grande collectivité de la race humaine occupe généralement une région géographique déterminée et où la volonté d’une classe déterminée d’un grand nombre de personnes peut, grâce à leur force collective, être mise en œuvre afin de réprimer ceux qui s’y opposent, l’État existe. En termes concis, c’est l’entité nationale constituée comme organisation politique d’un territoire particulier que l’on appelle État, ou State.

Il ressort des définitions fournies par la science politique que les quatre éléments suivants sont les composantes fondamentales de l’État : (1) le peuple (population), (2) un territoire déterminé (Territory), (3) la souveraineté (Sovereignty) et (4) l’appareil administratif ou le gouvernement (Government).

Jusqu’à l’arrivée du noble Messager (paix et bénédiction sur lui) à Médine, le fruit de ses efforts pour s’acquitter de sa mission possédait, même après l’examen le plus minutieux du point de vue de la science politique, ces quatre éléments fondamentaux dans leur pleine mesure, bien que, par sa perspective et sa conception fondamentale, sa nature fût entièrement différente de celle de tous les autres États étudiés par la science politique.

La première fondation de l’État

Après que le noble Prophète (s) eut été choisi comme Messager et Prophète d’Allah, l’idéal révolutionnaire du dîn de l’islam, qu’il avait commencé à prêcher d’abord en secret puis publiquement, provoqua de vives réactions dans les croyances religieuses, la moralité, le système économique ainsi que la vie sociale et politique des Quraychites de l’époque. En vérité, tous leurs intérêts, espoirs et aspirations s’en trouvèrent confrontés à un grave défi. C’est pourquoi les Quraychites accablèrent de tortures et de persécutions insupportables la vie du noble Prophète (s) et des musulmans qui avaient foi en lui. Finalement, conformément à l’ordre d’Allah Très-Haut, il décida de quitter La Mecque et de se rendre à Médine. À cette époque, le noble Prophète (s) reçut à deux reprises des musulmans de Médine venus accomplir le hajj le serment d’allégeance, la « bay‘a »1{Le sens usuel et technique de ce terme est « serment d’allégeance ».} Dans l’histoire, ces deux « bay‘a » sont connues sous les noms de « première bay‘a d’Aqaba » et de « deuxième bay‘a d’Aqaba »2{Voici le récit complet de la bay‘a d’Aqaba : les habitants de Médine s’étaient réunis au troisième quart de la nuit dans un lieu appelé Aqaba et attendaient impatiemment l’arrivée du noble Messager (s). Peu après, le noble Prophète (s) arriva sur place accompagné de son oncle Abbas (qui n’avait pas encore embrassé l’islam). Abbas prit d’abord la parole : « Ô gens de la tribu des Khazraj ! Vous savez fort bien que Muhammad (s) est parmi nous un homme éminemment honoré et respectable. Nous sommes nous-mêmes ses protecteurs contre ses ennemis. Mais maintenant, il a décidé de quitter lui-même cette ville (La Mecque) pour vous rejoindre, puisque vous l’invitez dans votre propre ville. Si vous êtes capables d’assurer pleinement sa protection et si vous avez le courage de le défendre contre ses ennemis, alors faites-le. Sinon, vous devriez dire “non” dès maintenant. Car Muhammad est encore sous notre protection. Il ne faudrait pas que vous l’emmeniez puis l’abandonniez entre les mains de ses ennemis. » Ils répondirent : « Nous avons entendu vos paroles. Maintenant qu’il est le Messager, qu’il expose lui-même sa position. S’il faut obtenir de nous un engagement concernant la loi d’Allah ou vous concernant personnellement, acceptez-le. » Le noble Prophète (s) récita ensuite d’abord quelques passages du Noble Coran. Il leur proposa de s’engager à adorer Allah et à ne rien Lui associer. Puis il dit : « Je vous demande de vous engager à m’apporter aide, soutien et appui comme vous le faites pour vos femmes et vos enfants. » Aussitôt, lui saisissant la main, ils s’écrièrent : « Oui, par le serment du Très-Grand Être qui vous a envoyé avec la vraie religion authentique, nous vous aiderons et vous protégerons ainsi que nous le faisons pour nos familles. » Puis tous déclarèrent ensemble : « Nous nous engageons à vous écouter et à vous obéir en toutes circonstances, que nous soyons dans l’épreuve et le malheur, dans l’aisance et la prospérité ou dans le besoin et la pénurie. Où que nous soyons, nous dirons toujours la vérité et en toute circonstance ; nous ne craindrons personne et ne nous soucierons d’aucune persécution.}

Puis ils lui dirent : « Une question nous vient à l’esprit. Ne risque-t-il pas d’arriver que, lorsqu’Allah Très-Haut vous accordera la victoire, vous nous abandonniez pour rejoindre les membres de votre propre peuple ? » En entendant cela, le Prophète (s) sourit doucement et dit :

*******(arabe)

Non, soyez tranquilles à ce sujet. Ceux contre lesquels vous combattrez, je les combattrai également. Ceux avec lesquels vous conclurez la paix, je conclurai également la paix avec eux. Vos responsabilités sont mes responsabilités. Votre dignité et votre honneur seront considérés comme ma dignité et mon honneur. Ma vie et ma mort seront avec vous.

En vérité, par ce dialogue qui eut lieu à Aqaba, un pacte social et collectif avait, en quelque sorte, été conclu. Par ce pacte, les habitants de Médine reconnurent simultanément le noble Messager (s) comme leur chef religieux et politique et comme l’autorité de l’État ; à leur invitation, il se rendit à Médine. Le noble Prophète (s) devint leur chef absolu.} est inscrit en lettres d’or sous ce nom. À cette époque, environ soixante-quinze musulmans au total, issus des deux principales tribus rivales de Médine, les Aws et les Khazraj, ainsi que deux femmes, s’unirent et prêtèrent serment d’allégeance au noble Messager (s). Par cette bay‘a, ils s’engagèrent non seulement à accepter pleinement le dîn de l’islam et à le suivre, mais aussi à reconnaître la direction générale du noble Prophète (s), à assurer sa pleine sécurité et à être prêts à combattre à mort, sous sa direction, la partie adverse. Bien plus, ils invitèrent le noble Prophète (s) à se rendre à Médine avec ses compagnons et renouvelèrent leur promesse de leur fournir un lieu où résider. Les habitants de Médine n’avaient pas invité le noble Prophète (s) en qualité de simple « colon-réfugié » (Settler-Asylum), mais bien en tant que Messager et représentant d’Allah, ainsi que leur chef et administrateur suprême. Le noble Prophète (s), acceptant cette invitation, décida et annonça ici même son transfert à Médine avec ses compagnons. En vérité, le premier pacte social et collectif, dont l’existence constitue la condition première à l’émergence d’un État, trouve sa réalisation concrète dans cette bay‘a d’Aqaba reçue par le noble Prophète (s) des habitants autochtones représentant la population de Médine. En réalité, c’est par cette bay‘a que fut posée la première fondation de l’État islamique. Bien que cette bay‘a ait eu lieu dans une grotte montagneuse isolée de La Mecque, le territoire qui lui fut assigné était Médine. C’est à partir de cette époque que « Médine » commença à être appelée « Madînat ar-Rasûl » — la Médine du Messager — ou « Madînat al-Islâm » — Médine, centre de l’islam. Dans la science politique occidentale, toutes les conditions essentielles mentionnées dans la définition la plus récente d’un État (State) sont ici pleinement réunies. Il ressort clairement de la bay‘a prêtée par les musulmans de Médine et du dialogue qui eut lieu à cette occasion entre les deux parties qu’en invitant le noble Prophète (s) à se rendre à Médine, ils avaient pris le risque d’un grave danger. Ils étaient parfaitement disposés à le supporter sans difficulté. Autrement dit, une petite cité suburbaine semblait se pousser elle-même au-devant de l’hostilité extrême de tout le pays ainsi que d’un boycott économique et social. Et, bien sûr, c’est précisément ce qui arriva par la suite.

D’autre part, cette bay‘a revêtait pour les Mecquois une importance particulière et se révélait dangereuse. En effet, même si les musulmans s’étaient rassemblés en un autre lieu, hors de La Mecque, ils constituaient ainsi une force, un État, et lançaient un défi redoutable au kufr et au shirk des Mecquois, ainsi qu’à leur anarchie et leur débridement. En d’autres termes, pour les Mecquois, il ne s’agissait pas seulement d’un danger religieux : c’était aussi un « danger politique » manifeste. Médine étant située sur une importante route commerciale reliant le Yémen à la Syrie, la constitution des musulmans en État dans cette ville faisait craindre que cette route ne leur fût définitivement fermée ou, à tout le moins, ne devînt dangereuse. Or cette voie constituait le principal lien de la vie économique des Quraychites et des membres des autres grandes tribus. Les Quraychites avaient profondément compris les conséquences qui en découleraient. C’est pourquoi ils avaient pris d’avance, d’un commun accord, la décision d’éteindre à jamais la lampe de la vie du Prophète de l’humanité.

En un mot, cette « bay‘a » constituait, d’une part, la pierre angulaire du premier État islamique et, d’autre part, elle permettait d’établir les fondements d’une organisation sociale idéologique. En réalité, dans l’histoire connue (Known History), c’est précisément cela que l’on entend par un État pleinement fondé sur un idéal.

L’État islamique à Médine

Conformément à la bay‘a d‘Aqaba, l’islam se transporta à Médine avec l’Hégire du Messager honoré (s). Ce qui n’était d’abord qu’une semence devint alors un arbre. Ce qui n’était que théorie (Theory) devint alors réalité (Practical). Ce qui, au début, se limitait à une simple obéissance verbale fut désormais suivi dans les activités quotidiennes et les affaires sociales et collectives, prenant ainsi une forme concrète. Ce qui avait commencé à La Mecque se mit, à Médine, à progresser vers la perfection, étape après étape, en franchissant les différents degrés du progrès.

À son arrivée à Médine, le Prophète honoré (s) accomplit dès la première étape deux tâches importantes. La première fut de poser les fondations d’une mosquée. Cette mosquée ne fut pas seulement un lieu où l’on accomplissait les cinq prières quotidiennes ; elle devint un centre de rassemblement pour la communauté musulmane. C’est autour de ce lieu que le Prophète honoré (s) commença à œuvrer au développement et à l’épanouissement d’une force sociale et collective fondée sur un idéal, avec des hommes entièrement dévoués à l’islam. Il se consacra pleinement, autour de cette mosquée, à former des citoyens aptes à administrer un État complet, ainsi qu’une génération de militants et de dirigeants, sur la base du grand idéal de l’islam. Cette mosquée était à la fois le siège du chef de l’État, le quartier général du commandant suprême (Supreme Commander) et le bureau central de l’administrateur suprême.

La deuxième tâche consista à établir des liens de fraternité réciproque entre les Muhadjirûn et les Ansâr. C’était la mise en pratique d’une directive explicite du Coran. Cette directive était la suivante :

*******(arabe)

Les croyants sont des frères les uns des autres ; établissez donc la paix et la concorde entre vos frères. Et craignez tous Allah collectivement ; il est à espérer que vous recevrez Sa grâce.

L’islam est une grande loi dynamique et adaptée à son époque, venue apporter le message de la fraternité universelle de toute l’humanité. En établissant cette fraternité, le noble Messager (s) posa les fondements de cette vaste humanité universelle et en inaugura la mise en œuvre. Par elle, il élimina entièrement les limites de l’espace, du temps et de la géographie, les différences de langue ainsi que les distinctions de l’ascendance, du sang et de la tribu. En raison de cette relation fraternelle, les différences entre autochtones et étrangers furent également réduites à néant. Après avoir supprimé toutes les distinctions et divergences matérielles et mondaines, le noble Prophète (s) commença à édifier une société de fraternité universelle.

L’idée directrice de cette société fraternelle était la suivante : ici, nul n’est inférieur et nul n’est supérieur. Nul n’est méprisé et nul n’est privilégié. Nul n’est ashraf et nul n’est atraf. Nul n’est noble de naissance et nul ne lui est inférieur par sa lignée. Chaque membre de cette société n’est rien d’autre qu’un frère, jouissant d’une dignité et de droits égaux selon le grand idéal de l’islam. « Musulman » était leur seule identité. En dehors de cela, ils n’avaient aucune autre identité.

Dans une deuxième phase, le noble Prophète (s) transforma ce sentiment de fraternité en un moyen efficace de reconstruire la société et d’assurer la réinsertion. Chaque frère de la société qu’il avait fondée était entièrement disposé à consentir tous les sacrifices nécessaires pour son autre frère. Celui qui possédait quelque chose le donnerait à celui qui ne possédait rien. Mais cela ne serait ni un « don » ni une « faveur ». En l’acceptant, le bénéficiaire ne deviendrait pas un obligé du donateur, ni un objet de pitié, humilié et déshonoré. C’était son devoir. L’un donnerait quelque chose à son frère parce que le don était son devoir. Le frère le recevrait avec la volonté d’aider son frère à accomplir son devoir. Il en résulta que, dans un délai incroyablement court, le problème difficile et complexe de la réinstallation d’un grand nombre de personnes arrivées de La Mecque totalement démunies fut aisément résolu. Bien plus, dans son ensemble, la société et l’État islamiques nouvellement fondés prospérèrent dans une grande aisance et acquirent une force nouvelle. Chaque citoyen obtint la motivation et la possibilité de gagner sa propre subsistance. Ainsi, nul ne demeura une « charge » pour autrui ni dépendant de quiconque.

Dans une troisième phase, la lourde responsabilité d’édifier l’unité, la cohésion et la discipline au sein de la désunion et du désordre se présenta au noble Messager (s). En réalité, c’était un problème immense, comparable à une montagne. Les prophètes et messagers des temps passés n’avaient pas réussi à résoudre ce problème. Mais le noble Messager (s) dut s’en charger et il y parvint avec une réussite et une compétence remarquables. Sa mission consistait à déchirer la poitrine de la faiblesse, de l’impuissance et de l’absence de force afin d’y faire pousser le vaste arbre de la puissance et de la capacité. Son objectif était d’éliminer les conflits et les inégalités réciproques et de créer une unité parfaite et une cohésion complète. Il devait dissiper le froid glacial de la mort, faire renaître la chaleur, l’animation et l’activité de la vie, et construire un monde nouveau. C’est à cela que le Très-Haut a fait allusion en disant :

********(arabe)

Et Nous avons ôté de dessus vous votre fardeau accablant, qui vous avait courbé le dos.

Dans une quatrième phase, son devoir était de « s’occuper de l’extérieur ». Jusqu’alors, tout ce qu’il avait accompli pouvait être considéré comme une œuvre d’organisation intérieure. Mais le simple fait de régler les affaires intérieures ne suffit pas à remplir toute une responsabilité. Après avoir assuré l’unité et la sécurité internes de la société islamique, deux tâches se présentèrent à lui afin de les préserver durablement. La première consistait à assurer la sécurité de la société islamique contre les attaques quotidiennes, habituelles et permanentes de la société juive non musulmane installée dans son voisinage immédiat. La seconde consistait à prendre des dispositions efficaces et fiables pour consolider pleinement le nouvel édifice de l’État islamique contre l’attaque totale de l’ennemi extérieur, tout en ouvrant la grande voie à la propagation universelle de l’islam dans le monde entier.

À cette époque, une situation d’anarchie et de désordre régnait dans la ville de Médine. Les deux grandes tribus principales qui y vivaient, Aws et Khazraj, étaient divisées en près de quatre factions. De leur côté, les Juifs formaient dix tribus distinctes. Des siècles d’hostilité les avaient transformés en ennemis mortels les uns des autres. Habituellement, plusieurs tribus arabes obtenaient l’aide des Juifs afin de combattre leurs ennemis. D’autres tribus arabes recevaient l’appui de quelques tribus rivales. Alors commençait une guerre sanglante qui se poursuivait de génération en génération et pendant des siècles. Il en résultait une souffrance et une détresse extrêmes dans la vie des gens ordinaires d’Arabie. Ceux-ci s’efforçaient par tous les moyens de se libérer de cette situation accablante. C’est pourquoi, peu avant l’arrivée du noble Prophète (s) à Médine, une grande partie des habitants de Médine avait décidé de nommer Abdallah ibn Ubayy ibn Salul comme son roi et son dirigeant. Le noble Prophète (s) était informé de la situation de la population de Médine. Pour la transformer, juste après avoir reçu le serment d’allégeance d’Aqaba, il avait nommé douze membres des différentes tribus de Médine comme naqib, et il s’était ainsi efforcé d’instaurer l’entente et l’unité entre les tribus engagées dans des affrontements réciproques et en conflit. Cependant, chaque tribu de cette société tribale était totalement indépendante, jouissait du droit à l’auto-administration et se gouvernait entièrement à sa guise dans ses affaires intérieures. De plus, il n’existait sur place aucun système administratif ni aucune institution exécutive efficace pour maintenir ces tribus en relation et dans l’unité les unes avec les autres. Malgré cela, grâce aux efforts des prédicateurs de l’islam envoyés par le noble Prophète (s), de nombreux habitants de Médine acceptèrent l’islam et intégrèrent la société musulmane, bien que l’islam n’eût pas encore obtenu à Médine le statut de force politique.

Le Prophète honoré (que la paix soit sur lui), arrivé à Médine, rédigea une proclamation afin de mettre fin à cette situation anarchique.1 Dans l’histoire, cette proclamation est connue sous le nom de « Charte de Médine ». Par cette proclamation, Médine acquit le statut de « cité-État ». Sur cette base, des efforts considérables furent déployés afin de créer, en particulier, l’unité et la cohésion entre l’ensemble des tribus dispersées et désunies.

Il est universellement reconnu que ces gens ne s’étaient jamais inclinés devant une puissance étatique (pouvoir d’État/pouvoir coercitif). Ils n’avaient jamais été soumis ni assujettis aux règles, à la discipline et à l’autorité d’un pouvoir central. À l’aide de cette proclamation, le Prophète honoré (que la paix soit sur lui) les unifia et les organisa autour d’une seule loi, c’est-à-dire d’un seul Allah, d’une seule direction et d’une même qibla. Du point de vue des droits individuels, la Déclaration de Médine constituait une mesure révolutionnaire. Les droits dont jouissaient auparavant un individu, une famille ou une tribu devinrent, après l’entrée en vigueur de cette proclamation, les droits de tous. Ainsi, d’une part, l’anarchie tribale prit fin et, d’autre part, les fondements de l’État islamique furent véritablement posés.

Conformément aux dispositions du Pacte de Médine, l’ensemble des pouvoirs administratifs, législatifs et pénaux ou judiciaires fut confié à Muhammad (que la paix soit sur lui). Toutefois, une différence considérable existe à cet égard entre le Prophète de l’humanité et les autres dirigeants du monde. Il n’assuma pas ces pouvoirs vastes et absolus en qualité de dirigeant arbitraire et indiscipliné. Il est impossible de concevoir chez lui la moindre notion d’intérêt personnel, de souveraineté individuelle ou de domination personnelle ; au contraire, sa politique d’État reposait sur de nobles idéaux moraux et humains. Il ne se considéra pas un seul instant comme un souverain et ne se présenta pas non plus publiquement comme tel. La loi qu’il appliquait aux autres, il la considérait également comme applicable à lui-même, au même titre qu’aux autres. En vérité, on ne saurait trouver un pareil exemple dans l’histoire politique du monde.

Le Pacte de Médine se divise en deux parties. La première comprend vingt-trois articles. Elle concerne entièrement les Muhajirun et les Ansar. La seconde porte sur les droits, les devoirs et les responsabilités des Juifs de Médine.

Selon ce pacte, dans toutes les affaires de la société et de l’État, la décision et le jugement du Prophète honoré (que la paix soit sur lui) étaient définitifs. La plus haute autorité judiciaire lui appartenait également. En acceptant l’islam, les Muhajirun et les Ansar avaient reconnu le Messager honoré (que la paix soit sur lui), non seulement comme leur chef religieux, mais aussi comme le dirigeant suprême de la société et de l’État. Il ne pouvait donc être question qu’ils s’opposent de quelque manière que ce soit à un tel pacte. Mais la société juive revendiquait une suprématie culturelle sur l’ensemble de l’Arabie. Malgré cela, le fait qu’elle ait accepté un pacte comportant de telles dispositions fut un immense miracle de la politique d’État du Prophète de l’humanité.

Les principales dispositions du Pacte de Médine

Il n’est pas possible de citer ici en détail les dispositions du Pacte de Médine. Nous en présentons brièvement quelques-unes des plus importantes, ainsi qu’un aperçu général s’y rapportant.

L’État qui se forma à partir de la première partie de la proclamation était constitué des Muhajirun, des Ansar, des autres tribus liées par des alliances et d’autres personnes. Tous ces gens s’étaient clairement engagés à suivre la direction du Prophète honoré (que la paix soit sur lui) et à se joindre à lui pour combattre les ennemis. Malgré leurs divisions et leurs désaccords multiples, ils avaient formé une unité distincte du reste de la société mondiale. L’ensemble de la population musulmane avait acquis une égalité complète de statut en matière de droits et de devoirs. La guerre et la paix furent considérées comme des affaires étatiques et collectives. Le devoir militaire devint obligatoire pour tous. Le droit de donner une garantie de sécurité fut reconnu à chaque individu. Chacun obtint le droit de conclure des pactes, et le pacte d’un seul devint obligatoire pour tous. Il s’ensuivit, au sein de l’organisation étatique, l’avènement d’un âge d’or de fraternité complète, d’égalité et de liberté individuelle.

Conformément à ce pacte, nul ne conserva le droit de prendre le parti des Quraysh de La Mecque, ni de leur apporter quelque aide ou de leur accorder asile. En outre, il ne fut plus possible à personne de créer le moindre obstacle ou de manifester la moindre opposition à l’avancée des musulmans contre les Quraysh.

Le Prophète Muhammad (S) lui-même obtint le statut de tribunal suprême et de dernière instance pour toutes les affaires.

Dès lors, le système judiciaire ne demeura plus l’affaire d’un seul individu ou d’une seule tribu ; il acquit au contraire une dimension collective et sociale. L’ensemble du pouvoir judiciaire reçut un caractère central. Ce fut également une décision révolutionnaire. Grâce à cette décision, une impartialité totale et une justice parfaitement pure prévalurent partout. La moindre voie au favoritisme, au népotisme ou à la faveur accordée aux proches fut fermée. L’ensemble des musulmans devint collectivement responsable de veiller à ce que nul ne puisse opprimer autrui et que nul ne puisse priver autrui de ses droits.

La deuxième partie du pacte de Médine concernait entièrement les Juifs. L’ensemble des communautés juives fut rattaché, en tant que collectivité, à la « cité-État de Médine » selon un système fédéral. Le premier article stipulait que, si les Juifs et les musulmans combattaient ensemble dans une guerre, chacun assumerait ses propres dépenses. Les deux parties jouiraient d’une pleine liberté de pratiquer leur religion. Ainsi, dans les affaires sociales et culturelles, les Juifs obtinrent les mêmes droits que les musulmans. Ils devinrent mutuellement solidaires pour la défense du pays. Autrement dit, les Juifs seraient obligés de combattre ceux contre lesquels les musulmans combattraient. Ceux avec lesquels les musulmans concluraient une trêve, les Juifs seraient également obligés de conclure une trêve avec eux. À cette époque, il incomberait aussi aux deux parties de s’apporter une aide effective dans la défense du pays, c’est-à-dire dans la défense de la cité-État de Médine. Grâce à ce type de pacte, la défense fut elle aussi considérée comme une question centrale. Dès lors, le Prophète (S) devint le chef suprême de l’armée commune formée de musulmans et de Juifs. Ce fut là un autre immense succès politique du Prophète (S).

Le Prophète (S) ne s’immisçait nullement dans les affaires strictement intérieures des Juifs. Les nuages noirs de ressentiment et d’appréhension qui s’étaient amoncelés dans leurs esprits se dissipèrent ainsi très facilement. De leur propre initiative et avec enthousiasme, ils reconnurent eux-mêmes le Prophète (S) comme juge suprême dans toutes leurs affaires. Toute tentative d’exercer sur lui une influence fondée sur les liens de parenté fut totalement interdite. De cette manière, toutes les traces des principes illégitimes de l’époque de la Jâhiliya furent complètement effacées. La situation en vint au point que les Juifs ne se contentèrent pas de reconnaître le Prophète (S) comme leur administrateur : ils firent également de toute Médine un « haram » (zone protégée et préservée). Ce fut aussi une manifestation éclatante de la sagesse politique et de la perspicacité du Prophète (S). (Par la suite, toutefois, les Juifs furent finalement contraints de s’exiler de Médine en raison de leur implication ouverte dans des conspirations contre l’État.)

Pour assurer la défense et la préservation de la cité-État de Médine, il était indispensable, parallèlement à l’établissement d’une solide cohésion intérieure, de nouer des relations d’alliance avec les tribus vivant aux abords de la ville. À cette fin, le Prophète (S) parcourut et inspecta les régions occidentales et les districts limitrophes, puis signa plusieurs pactes avec les tribus de ces régions. Ces tribus devinrent ainsi des forces alliées des musulmans en matière de défense. Par la suite, les tribus entourant Médine, au lieu de se montrer hostiles aux musulmans, devinrent particulièrement secourables.

La démarche finale

Après avoir assuré la pleine sécurité et la tranquillité de Médine, tant à l’intérieur que dans son environnement, le Prophète (S) conclut avec les Quraysh de La Mecque un pacte de trêve pour dix ans. Comme ce pacte fut conclu dans un lieu appelé Hudaybiyya, il est connu dans l’histoire sous le nom de « trêve de Hudaybiyya ». En réalité, le Coran Majid lui-même qualifie ce pacte, pour les musulmans, de « Fath al-Mubîn », c’est-à-dire une « victoire claire et éclatante ». Après la signature de cette trêve, le Prophète (S) obtint la possibilité de prêcher l’islam librement et sans entrave dans toute l’Arabie, à grande échelle et de manière totale. Elle permit également de chasser définitivement et entièrement les Juifs de Khaybar, leur centre de puissance. Après avoir conquis les forteresses imprenables de Khaybar, le Prophète (S) put conquérir La Mecque de manière entièrement pacifique et sans effusion de sang. Après la conquête de La Mecque, durant la huitième année de l’Hégire, le Prophète (S) parvint à unifier toute la péninsule Arabique sous la domination unique et absolue de l’islam. Ainsi, de son vivant, il établit l’État islamique sur des fondations solides.

Il va sans dire que l’État fondé par le noble Messager (s) n’était pas un simple État. Il constituait en réalité la réalisation complète d’un idéal jusque-là dépourvu d’existence réelle. La graine qui avait été semée très secrètement, vingt et un ans auparavant, dans un lieu isolé de la péninsule Arabique, se transforma par la suite en un arbre immense qui abrita de son ombre fraîche l’ensemble du pays arabe et établit, pour l’humanité entière, un centre de lumière permanent (phare). Jusqu’à la fin des temps, des rayons de lumière continueront à se diffuser en abondance de ce phare dans la vie des hommes ; et les êtres humains désorientés, accablés par l’oppression et la persécution, continueront d’y trouver la voie sûre de la délivrance et du bien-être.

Les caractéristiques de l’État fondé par le Prophète

Il est nécessaire de mentionner ici les particularités et les caractéristiques du système étatique fondé par le noble Prophète (s). Nous allons les présenter brièvement.

(1) L’État fondé par le Prophète fut le premier système étatique au monde édifié sur la base d’un contrat et d’engagements sociaux et collectifs (contrat social). On ne trouve aucun exemple de l’établissement d’un État de ce genre dans l’histoire de l’humanité. Au cours de la treizième année de la mission prophétique, les habitants de Médine prêtèrent volontairement et avec empressement la bay‘a au noble Prophète (s), le reconnaissant, en plus de leur chef religieux, comme leur dirigeant politique et leur gouverneur ; cette bay‘a parvint par la suite à sa pleine maturité sous la forme d’un système étatique complet et global.

(2) La source de la souveraineté de ce système étatique était exclusivement l’essence du Très-Haut, Allah. Dans ce que l’on entend par souveraineté, aucune autre personne — pas même le noble Prophète (s) — n’en détenait une part. Muhammad (s), en tant que Messager d’Allah, promulguait les lois et administrait l’État sur la base des prescriptions coraniques. Cette question de la souveraineté constitue la pierre angulaire de la différence immense entre l’État islamique et les autres conceptions étatiques du monde. Le noble Messager (s) recevait la révélation d’Allah. Cette révélation était la source fondamentale de la loi. Mais jamais il ne se présenta comme détenteur du droit de souveraineté. C’est lui qui expliquait la révélation ; cependant, il ne s’en exemptait jamais dans sa mise en œuvre. Au contraire, par la révélation, ses propres « erreurs » furent dévoilées devant le peuple. Il se présenta lui-même à maintes reprises devant les gens afin que ses propres « crimes » fussent jugés. Ainsi, toutes les conceptions et toutes les doctrines qui plaçaient le « roi » ou l’« administrateur suprême » sur le trône d’Allah — comme l’idée que « le roi ne peut jamais se tromper » ou qu’« un roi ne peut jamais être accusé », entre autres — furent entièrement réfutées. Il fut également établi que, dans un État fondé sur la souveraineté absolue d’Allah, nul ne peut devenir « roi » ou despote. Aucun parti ni aucun groupe ne le peut non plus. Personne ne peut avoir le droit de réduire les êtres humains en esclavage.

(3) Il s’agissait d’un État idéologique complet (État idéologique). Le noble Prophète (s) fut le premier, dans l’histoire, à commencer à gouverner un État sur la base d’une constitution écrite. Ce n’était pas un État fondé sur la lignée, la patrie, la race, la langue ou une simple solidarité économique. C’était le premier État porteur et propagateur de l’idéal de vie islamique, appelant l’ensemble de l’humanité à l’islam, sans distinction de race ni de religion. La réalisation complète de l’idéal islamique, l’obtention de sa victoire totale et, par son intermédiaire, le bien-être général du peuple constituaient l’unique objectif de cet État.

Il convient de noter que l’État islamique, à la différence des États fascistes ou prétendument démocratiques de l’Occident, n’est pas en lui-même une fin — autrement dit, il n’est pas l’État pour l’État ; son objectif est plutôt d’atteindre une finalité plus élevée et plus noble par la réalisation d’un idéal. Cette finalité est l’obéissance parfaite à Allah et à Son Messager, ainsi que l’obtention de l’agrément suprême d’Allah. Un État démocratique ou national, dépourvu de religion (laïque), ne se soumet à aucune loi morale supérieure. L’État islamique est au contraire exactement l’opposé. En son sein, toutes les questions religieuses et scientifiques sont réglées sur la base des prescriptions d’Allah.

(4) Dans l’islam, la religion et l’État ne sont que deux aspects indissociables d’une même réalité. La différence n’est que terminologique ; quant à la réalité fondamentale et à la conception, aucune différence n’existe entre eux. Ici, ce qui est religion est aussi politique, et ce qui est politique contient la religion. L’islam est par nature une religion complète. Il n’existe aucun aspect de la vie humaine ni de l’ordre universel sur lequel les prescriptions de l’islam soient absentes. Le noble Messager (s), en tant que représentant d’Allah, est simultanément le dirigeant incontesté dans tous les aspects et tous les domaines de la vie. La diversité et la dualité de la vie sont contraires à l’islam. En réalité, l’irréligion ou la laïcité de l’État est le produit de la réaction au pouvoir pontifical du XIXe siècle. Du point de vue historique, elle appartient désormais entièrement au passé. À notre époque, l’existence d’un État fondé sur cette conception est impossible, car, en dehors du scepticisme, de l’instabilité mentale et de l’utilitarisme, elle n’a pu apporter aucune autre contribution à l’humanité entière.

(5) L’État islamique est, au sens propre, un système étatique effectif fondé sur les droits populaires et l’opinion publique. Toutes les affaires de l’État y sont menées avec le soutien et l’approbation du peuple ; la mise en œuvre des principes fondamentaux de l’État ne peut donc être effective sans consultation des responsables concernés. Cette règle a été pleinement suivie par le noble Messager (s).

La liberté individuelle, l’égalité et la justice équitable constituent les fondements essentiels d’un système étatique fondé sur les droits populaires. Sans leur mise en œuvre appropriée, les aspirations du peuple ne peuvent devenir réalité. C’est dans le premier système étatique islamique établi par le noble Messager (s) que la véritable liberté de l’être humain fut réalisée pour la première fois. Dans la proclamation de la formule de foi islamique « Il n’y a de divinité qu’Allah, et Muhammad est le Messager d’Allah » est exprimée, avec une conscience extraordinaire, la conception révolutionnaire de la liberté individuelle. Ce n’est rien d’autre qu’une proclamation révolutionnaire : l’homme n’est prêt à se soumettre, ne serait-ce qu’un instant, à personne ni à rien en dehors d’Allah l’Unique.

Dans les limites fixées par Allah, l’être humain est entièrement libre et indépendant dans l’État islamique. Les droits de chacun y sont précisément définis. En aucune circonstance, personne n’a le droit de priver autrui de ses droits. À l’âge d’or de l’islam, aucun individu n’était privé de ses droits fondamentaux, quelle que fût la situation. Nul ne se voyait imposer le moindre obstacle ou la moindre contrainte, sans motif fondé sur la charia, pour exprimer et diffuser ses opinions personnelles, choisir une profession, organiser des réunions et des assemblées ou circuler librement. Car, du point de vue de l’islam, agir ainsi n’est rien d’autre qu’une injustice manifeste. C’est pourquoi chacun avait également le droit d’exprimer une opinion différente en désaccord avec le chef de l’État, le noble Messager (s).

L’égalité et la probité de cet État reposent sur deux fondements. Le premier est le fait d’être issu d’Adam : pour cette raison, tous les êtres humains sont fondamentalement égaux. Le second fondement est la fraternité. Tous les musulmans sont frères les uns des autres et pleinement égaux.

La justice équitable est la principale caractéristique de cet État. L’impartialité et l’égalité de traitement en sont les principes permanents. Le noble Prophète (s) rendait toujours ses décisions en se fondant sur le principe de la justice équitable. Dans l’État qu’il avait établi, la loi s’appliquait sans distinction. Ainsi, lors d’une affaire judiciaire, il déclara : « Si Fatima volait, sa main serait également coupée en guise de châtiment. » Par cette déclaration, il extirpa toute corruption et tout favoritisme de l’administration de la justice et de l’application de la loi.

(6) L’État islamique était, au sens véritable, un État au service du peuple et orienté vers son bien-être (État-providence). Dans l’État établi par le noble Messager (s), on ne se contentait pas d’apporter un soutien financier à la population ; on s’efforçait également de faire valoir concrètement les droits populaires et d’éliminer la pauvreté du peuple. Il était absolument inconcevable que, comme dans un État capitaliste, ceux qui avaient « perdu la compétition pour gagner de l’argent » soient laissés dans un dénuement total. Après avoir ouvert également à tous les portes des possibilités et des avantages économiques, la pleine responsabilité d’assurer la sécurité financière de ceux qui restaient en arrière constituait la particularité exclusive de cet État. Il ne s’agissait pas seulement d’un système de sécurité économique : des efforts constants et soutenus étaient également déployés pour élever le niveau moral de la population, éveiller dans son cœur la crainte d’Allah et lui dispenser une solide éducation concernant la religion et la charia.

(7) La caractéristique la plus importante de cet État était la conscience extrêmement aiguë de devoir rendre des comptes à Allah. Qu’il s’agisse d’une action personnelle ou de l’accomplissement d’une responsabilité nationale et étatique, quelle que soit la nature de l’activité, accomplie secrètement chez soi ou publiquement, cette conscience demeurait au fondement de toute chose et y exerçait une forte influence. C’est pourquoi aucun acte de désobéissance à Allah, aucune atteinte aux droits populaires, aucune oppression ni persécution ne pouvait se produire dans quelque domaine que ce soit de cet État. Une importance si grande était accordée à cet aspect que, depuis le chef de l’État jusqu’au plus modeste fonctionnaire subalterne, la priorité était donnée, lors des nominations, aux personnes les plus pieuses et les plus conscientes d’Allah. ****** (arabe) « Le plus honorable auprès d’Allah parmi vous est celui qui Le craint le plus » : tel était le principe qui fondait cette pratique. Car si les dirigeants de l’État ou les responsables gouvernementaux ne craignent pas Allah, la nation entière deviendra profondément désobéissante. S’ils ne sont pas attachés aux principes, il est naturel que la nation entière devienne corrompue. Si les dirigeants de l’État, les autres responsables et les fonctionnaires ne sont pas corrompus, il est absolument impossible que les gens ordinaires le deviennent ; on ne peut même pas l’imaginer. De même que cette affirmation est vraie, son contraire l’est également. Ces caractéristiques de l’État idéal établi par le Prophète de l’humanité sont historiques. On ne trouve dans l’histoire le nom d’aucun autre État possédant des caractéristiques de cette nature.

Si l’on procède à une étude comparative en gardant à l’esprit ces caractéristiques du système étatique établi par le Prophète de l’humanité, il sera prouvé qu’il ne peut être comparé à aucun des autres États du monde — qu’il s’agisse d’États politiques, de prétendus États démocratiques sans religion, d’États capitalistes ou d’États socialistes, c’est-à-dire communistes. Aucun type d’État contemporain ne peut égaler cet État établi par le Prophète de l’humanité du point de vue du bien-être humain global. L’anti-scientificité, l’irrationalité, l’inhumanité et le vide des principes sur lesquels reposent ces systèmes étatiques du monde et des grandes prétentions qu’ils formulent en matière de bien-être humain ont été démontrés depuis longtemps. Leur échec est universellement reconnu. En revanche, les principes fondamentaux de l’État islamique établi par le Prophète de l’humanité sont aussi naturels qu’ils sont éternels et perpétuels. Le véritable bien-être de l’individu et de l’ensemble de l’humanité ne peut être atteint que par un système étatique de cette nature. Aucun autre type d’État ne saurait le permettre.

Jusqu’au dernier jour de sa vie, le Prophète de l’humanité, Hazrat Muhammad (s), administra cet État idéal. La « Khilafat-e-Rashida » est le nom ultérieur de cet État et son véritable héritier.

 

Khilafat-e-Rashida

Après le décès du Prophète de l’humanité, Hazrat Muhammad (s), les quatre principaux Compagnons qui assumèrent la responsabilité de gouverner l’État islamique sont désignés dans l’histoire sous le nom de « Khulafa-e-Rashidun », et le système étatique qu’ils dirigèrent est appelé « Khilafat-e-Rashida ». Bien que le règne des « Khulafa-e-Rashidun » n’ait pas duré longtemps, il a réussi à obtenir la plus grande considération dans l’histoire du monde. Ce ne sont pas seulement les historiens musulmans, mais aussi les historiens non musulmans, voire ceux qui étaient ennemis des musulmans, qui ont été obligés de rendre hommage au règne des Khulafa-e-Rashidun en le qualifiant d’« âge d’or » de l’histoire humaine. Nous examinerons à présent la portée scientifique et les caractéristiques de la « Khilafat-e-Rashida ».

Khilafat

Le sens lexical du mot « khilafat » est « représentation ». Son sens pratique est de « s’asseoir à la place de quelqu’un après son départ ». Ce mot prouve de lui-même qu’il ne désigne pas l’original, mais seulement le symbole de l’original ; non pas le corps, mais l’ombre ; non pas la réalité, mais son reflet dans un miroir. En d’autres termes, le fait de succéder au titulaire de la fonction est appelé khilafat. Le mot « imam » est également employé dans ce sens, et les deux termes « khalife » et « imam » expriment deux aspects distincts d’une même personne. En tant que représentant et successeur du responsable précédent, il est khalife ; et parce qu’il est celui que les gens de son époque doivent suivre et qu’il est le plus éminent d’entre eux, il est « imam » et « dirigeant ». En réalité, le fait de succéder au Prophète et de diriger toute l’ummah après sa disparition est appelé « khilafat » et « imamat ». Le Noble Prophète (s) a dit : « Avant vous, ce sont les prophètes et messagers de la tribu des Banû Israël qui assumaient la direction et administraient l’État ; après la disparition d’un prophète, un autre prophète venait lui succéder. Mais maintenant (après moi), la succession de la prophétie est achevée (désormais, nul ne deviendra prophète ni messager). Ensuite, les khalifes parmi vous seront ceux qui prendront la tête. »

Ce hadith montre clairement que la représentation de la prophétie est appelée khilafat et que, dans l’islam, après la prophétie, il s’agit de la fonction la plus honorée, la plus vénérée et la plus sacrée. C’est pourquoi les dispositions et directives que les khalifes de l’islam formulent, en se fondant sur les principes du Coran et de la Sunna, pour gouverner l’État et résoudre les problèmes humains doivent nécessairement être reconnues par tous. Le Noble Messager (s) l’avait annoncé à l’avance : « Après moi, vous devrez suivre mes khalifes bien guidés. » C’est pourquoi, lors du choix d’un khalife, il faut accorder moins d’attention à la perspicacité politique et à la compétence administrative de la personne concernée qu’au degré auquel, au contact du Prophète (ou, en son absence, en suivant son modèle), elle a réussi à se purifier, ainsi qu’à son savoir spirituel et à ses qualités morales. L’élection successive de Hazrat Abou Bakr al-Siddiq, Hazrat Umar al-Faruq, Hazrat Uthman Ghani et Hazrat Ali Murtaza (que Dieu les agrée) au poste de khalife a manifesté de manière éclatante la signification profonde et la justesse du principe énoncé ci-dessus.

En réalité, les responsabilités et devoirs de la khilafat en islam sont extrêmement vastes et globaux. Tous les objectifs matériels, religieux et civilisationnels sont atteints par son intermédiaire. Maintenir en activité et établir les œuvres commencées par le Prophète, les préserver de tout mélange et les perfectionner : cette brève formule suffit à expliquer dans ses grandes lignes la responsabilité de la khilafat. Si l’on devait l’exprimer par un seul terme composé, on pourrait dire : « Iqamat ad-din ». Ce terme aussi a une portée si vaste qu’il englobe toutes les activités de la religion et de la vie terrestre. L’accomplissement des prières et du jeûne, du pèlerinage et de la zakat, l’établissement et l’application des lois, de l’ordre administratif et du système judiciaire — en un mot, l’accomplissement de toutes les œuvres civilisationnelles et spirituelles relève de la responsabilité de la khilafat. La vie bénie du Noble Prophète (s) s’est écoulée dans l’accomplissement de toutes ces grandes responsabilités. Après lui, ceux qui lui ont succédé comme représentants et héritiers ont consacré toute leur vie à réaliser cet objectif. Dès l’époque de la vie du Prophète (s), diverses personnes étaient chargées de ces tâches. Des personnes étaient spécialement désignées pour diriger la prière et pour recueillir la sadaqa et la zakat. La prévention des actes injustes, la promotion et la diffusion des actes justes, ainsi que le jugement impartial et le règlement des différends entre les gens étaient confiés à des personnes compétentes. La confrontation avec l’ennemi et le commandement des troupes, ainsi que l’enseignement du Noble Coran, étaient confiés à des personnes distinctes. Mais puisque toutes ces tâches relevaient de la responsabilité fondamentale de la khilafat, il était absolument nécessaire qu’un seul khalife possède toutes les aptitudes et qualités requises pour les assumer séparément. Bien plus, du point de vue des qualités spirituelles, il était indispensable que le khalife possède avec force un enseignement et une sagesse de nature prophétique ; et le Prophète indiquait de son vivant, par des signes et des allusions, qu’il ferait ses successeurs de ceux chez qui il discernait ce type de compétence spirituelle. Il faut toutefois reconnaître que les troubles indésirables, l’effusion de sang et le changement de situation ont fait échouer, après seulement quarante ans, l’objectif fondamental de la khilafat, et que l’autorité en a été confiée à des hommes qui n’étaient en aucune manière dignes de cette fonction importante. Mais si les khalifes et les dirigeants suivants avaient été choisis conformément à la direction du Prophète de l’humanité, le visage de la société humaine aurait été entièrement différent : cela ne fait aucun doute.

Si l’on vérifie à la lumière de ce qui est connu du Coran et des hadiths au sujet des aptitudes et qualités requises d’un khalife, il est indéniablement prouvé que les « Khulafa-e-Rashidun » étaient les plus aptes à devenir les khalifes du monde musulman. Les qualités décrites dans le Coran et les hadiths étaient pleinement présentes en eux ; c’est pourquoi le peuple avait la pleine confiance qu’ils pourraient administrer la khilafat selon une politique juste. Pour assumer les responsabilités de la Khilafat-e-Rashida, les qualités suivantes sont considérées comme indispensables selon le Coran. Par conséquent, après le Noble Prophète (s), ceux chez qui ces qualités se manifesteront seront tenus pour les meilleurs.

(1) Le calife devra être un Muhâjir de la première génération, avoir pris part au pacte de Hudaybiyya ainsi qu’aux batailles de Badr et de Tabûk, et avoir été présent lors de la révélation de la sourate An-Nûr ;

(2) Il devra compter parmi ceux auxquels a été annoncée la bonne nouvelle de l’entrée au Paradis ;

(3) Il devra compter parmi les personnalités éminentes de la société islamique, telles que les Siddîq et les martyrs.

(4) Un comportement, un acte ou une parole du Noble Prophète (s) devra prouver que, s’il avait lui-même désigné quelqu’un comme calife, c’est précisément celui-là qu’il aurait désigné.

(5) Il devra être possible que les promesses qu’Allah le Très-Haut a faites au Messager soient réalisées par sa personne.

(6) Ses paroles devront être établies dans la charia islamique.

Ces qualités existaient séparément chez un grand nombre de Compagnons, mais leur réunion complète ne s’est trouvée que chez quatre d’entre eux. Ils étaient des Muhâjirûn de la première génération et étaient présents lors de la signature du pacte de Hudaybiyya ; ils se trouvaient en première ligne à Badr, à Uhud, à Tabûk et dans les autres combats importants du jihâd. Ainsi, ils n’étaient privés d’aucune des qualités indispensables pour être aptes au califat. En outre, des prédictions explicites et honorifiques du Noble Messager (s) concernant chacun d’eux ont été rapportées par des sources fiables. Au sujet de Hazrat Abû Bakr as-Siddîq (ra), le Noble Prophète (s) a dit : « Parmi les membres de ma communauté, tu seras le premier à entrer au Paradis. Au bassin de Kawthar, tu seras mon compagnon ; car tu as été mon compagnon dans la caverne de la montagne. » Au sujet de Hazrat Umar (ra), cette parole du Noble Prophète (s) a été rapportée : « C’est à la suite des souhaits d’Umar que de nombreux versets ont été révélés. » Au sujet de Hazrat Uthmân (ra), le Messager (s) a dit : « Celui que les anges eux-mêmes honorent et respectent, pourrais-je ne pas l’honorer ? » Il a également dit : « Chaque prophète a un ami ; au Paradis, Uthmân sera mon ami. » Au sujet de Hazrat Ali (ra), le Noble Prophète (s) a dit : « Ne souhaites-tu pas que ma relation avec toi soit comme celle d’Aaron avec Moïse ? Je remettrai demain l’étendard entre les mains de celui qui est aimé d’Allah et de Son Messager. » En outre, le Noble Prophète (s) a prononcé beaucoup d’autres paroles précieuses au sujet de leurs qualités et de leurs caractéristiques. Ces paroles prouvent sans aucun doute qu’aux yeux du Prophète, après sa disparition, ce sont eux qui étaient les plus aptes et les plus habilités à être élus au poste de calife.

Les principes fondamentaux du califat

Pour comprendre profondément et largement la question du califat, il est absolument nécessaire d’examiner sa forme étatique. À cet égard, cette promesse a été faite en premier lieu aux gens de bonne moralité. Ainsi, chaque citoyen (musulman) de l’État possède la dignité de calife et a droit à des possibilités et des facilités égales pour s’acquitter des responsabilités du califat. En l’occurrence, les différences entre les personnes ne peuvent être établies que sur la base du caractère personnel, des qualités humaines et de la taqwa, c’est-à-dire de la piété.

Troisièmement, chaque fois qu’un califat fondé sur la souveraineté d’Allah a été établi dans l’histoire de l’humanité, seuls les membres de la société les plus vertueux et les plus pieux, dotés d’un caractère élevé et exemplaire, ont eu la possibilité de devenir califes et de gouverner l’État. Quant au peuple en général, il a pu jouir avec une parfaite justice et impartialité des droits fondamentaux accordés par Allah. Dans aucun cas, la moindre part de ces droits n’a été supprimée ou restreinte, et aucun obstacle, si minime soit-il, n’a été créé sur le chemin naturel de l’activité de quiconque ; au contraire, chacun a eu la possibilité de développer et de perfectionner ses capacités et ses talents naturels par des moyens conformes à la loi d’Allah.

Selon les prescriptions de l’islam, tout individu est tenu de rendre des comptes devant Allah. À cet égard, nul ne peut être placé sur un piédestal de surhomme et être associé à Allah. Tout citoyen musulman possède un droit égal à être élu au poste de chef de l’État islamique, de calife ou d’« amîr al-mu’minîn ». En la matière, personne n’a le droit de se porter candidat ou de chercher à obtenir cette fonction ; de même, une fois élu avec le libre consentement des citoyens, chacun est tenu d’en assumer la responsabilité. Après son élection comme calife, la seule différence dans son statut est que le peuple lui a simplement confié la dignité et les droits de son propre califat. Dire que lui seul est calife et que nul autre ne l’est n’est nullement conforme à l’idéologie islamique. Le pouvoir du califat est entièrement consacré à la préservation de l’ordre social et général des citoyens ainsi qu’à l’accomplissement de la responsabilité d’édicter les lois indispensables. Pour assurer la cohésion de ce pouvoir et le maintenir sous un contrôle strict, il est nécessaire qu’il soit concentré dans la personne de l’individu élu par la collectivité et le plus qualifié.

Lors de l’élection du calife ou du chef de l’État islamique, il ne suffit pas de prendre en considération uniquement les connaissances et l’intelligence de la personne, son instruction, sa mentalité, sa perspicacité et ses aptitudes organisationnelles ; il faut également examiner avec une attention particulière la pureté, la fiabilité et la dignité de confiance de son caractère.

Le système de vie islamique n’a pas déclaré le calife « ma‘sûm », c’est-à-dire infaillible ou sans péché. Il n’existe d’ailleurs aucune raison de considérer le calife comme exempt de péché et infaillible. Tout musulman peut critiquer non seulement la manière dont il s’acquitte de ses responsabilités officielles et exerce ses fonctions, mais aussi sa vie familiale et personnelle. Du point de vue de la loi, son statut est le même que celui d’un citoyen ordinaire. Une plainte peut être déposée contre lui devant un tribunal, et il est tenu de comparaître devant le juge comme tout citoyen ordinaire. Là, aucune distinction ne lui sera accordée.

Aucune révélation divine ne descend sur le calife ; il ne peut donc revendiquer aucun statut particulier en matière d’interprétation et de mise en pratique du Coran et de la Sunna.

Le calife ne peut pas agir uniquement selon son opinion personnelle ; il doit accomplir toutes ses tâches après avoir consulté le majlis al-shûrâ (Parlement), composé de personnes soutenues par le peuple, compétentes et efficaces. Il est vrai que les décisions doivent être prises conformément à l’opinion majoritaire du majlis al-shûrâ ; néanmoins, la majorité ne constitue pas, dans le système de gouvernement califal, un critère permanent pour déterminer ce qui est bon ou mauvais, ce qui doit être fait ou évité. Ainsi, le calife peut être en désaccord avec la décision de la majorité sur la base du Coran et de la Sunna, et il peut agir conformément à ce qu’il considère comme vrai sur la base du Coran et de la Sunna. Dans tout ce domaine, le peuple musulman observera toutefois avec une vigilance aiguë si le calife agit globalement conformément au Coran et à la Sunna, ou s’il exerce le pouvoir de l’État selon ses propres caprices. Le calife qui se trouve dans cette seconde situation n’a pas le droit de recevoir la moindre obéissance du peuple musulman ; au contraire, il devient du devoir de celui-ci de prendre des mesures pour le destituer. De ce point de vue également, la différence entre la philosophie politique et le système de gouvernement occidentaux, d’une part, et la philosophie politique islamique et la doctrine islamique des droits populaires sous le califat, d’autre part, est manifeste : elle est aussi grande que la distance entre le ciel et la terre.

Les califes bien guidés

La période de l’histoire qui s’étend du califat de Hadrat Abû Bakr Siddîq (qu’Allah l’agrée) jusqu’à Hadrat ‘Alî (qu’Allah l’agrée) est appelée dans l’histoire l’époque du « califat bien guidé ». Quant à ceux qui furent les dirigeants de l’ensemble du monde musulman de 632 de l’ère chrétienne (11 de l’Hégire) à 661 de l’ère chrétienne (40 de l’Hégire), ils sont désignés sous le nom de « califes bien guidés ». Ils furent au nombre de quatre, et la durée totale de leur califat ne fut que de trente ans. (Il va sans dire que ‘Umar ibn ‘Abd al-‘Azîz (qu’Allah lui fasse miséricorde), ayant lui aussi été choisi conformément aux règles du califat islamique et s’étant montré capable d’en assumer les responsabilités, est également compté parmi les « califes bien guidés ».)

Tant que le noble Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) fut vivant, la prophétie, la législation, la direction dans tous les domaines, l’administration de la justice, le commandement de l’armée ainsi que tous les postes importants du gouvernement civil étaient réunis en sa seule personne ; c’est lui seul qui exerçait l’autorité et la direction dans toutes ces affaires. Après sa mort, la question de savoir qui lui succéderait se posa avec une acuité particulière devant la communauté musulmane. La prophétie ayant pris fin, nul ne serait désormais prophète ; mais celui qui succéderait au Messager devrait continuer à assumer, à l’exception de la prophétie et de ce qui s’y rapportait, toutes les autres responsabilités comme auparavant. C’est aussi pour cette raison que cette question préoccupa et embarrassa profondément les dirigeants. Personne ne pouvait être l’héritier de la prophétie du noble Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), ni de son rôle naturel de guide. D’autre part, aucun de ses fils n’était encore vivant. Et même s’il en avait existé un, cela n’aurait nullement résolu le problème du choix du calife. Ainsi, deux questions complexes s’étaient dressées :

1 — De quelle famille ou de quelle tribu le calife devait-il être issu ?

2 — Quelle devait être la méthode de désignation du calife ?

Nulle part dans le Noble Coran le califat n’a été réservé spécialement à une quelconque lignée ou tribu. Même dans le hadith où il est indiqué : « Le dirigeant ou le calife doit être désigné parmi les Quraychites », on trouve également une directive explicite :

« Même si un esclave abyssin est nommé comme dirigeant sur vous, vous devrez certainement lui obéir. » Il est donc nécessaire de rechercher le moyen de concilier ces deux enseignements. Une réflexion un peu profonde et subtile permet de comprendre qu’en réalité ces deux hadiths sont des déclarations fondées sur une vérité réelle et objective. Il est une vérité éternelle que, dans l’islam, le califat n’a été réservé spécialement à aucune lignée, tribu, famille, personne ou classe. Il ne fait aucun doute que, dans le système de gouvernement islamique, il faudra toujours et en toutes circonstances agir conformément à ce principe ; cependant, il est aussi une vérité historique incontestable qu’immédiatement après la fondation de l’État établi par le noble Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), nul autre peuple n’était tant soit peu aussi qualifié ou compétent que les Quraychites pour en assumer la direction. L’histoire du califat bien guidé et des périodes qui lui ont succédé prouve indubitablement la véracité de ce fait. Il était donc parfaitement logique que les quatre califes du califat bien guidé fussent choisis parmi les Quraychites. En effet, dans le milieu arabe de l’époque, personne d’autre n’aurait pu assumer les responsabilités du califat avec une qualification et une compétence particulières. Mais il ne s’agit là d’aucune règle éternelle et immuable ; même après le « califat bien guidé », aucune condition exigeant que le calife soit d’origine quraychite n’est reconnue dans le système politique islamique.1{Il va sans dire que les théoriciens de la politique islamique n’ont eux non plus mentionné aucune condition de ce genre.}

Aucune méthode concrète et précise pour choisir le calife n’est mentionnée dans le Coran et les hadiths. Il semble que l’objectif de la loi éternelle de l’islam ne soit pas d’adopter définitivement une méthode particulière et d’en imposer l’application à l’ensemble de la communauté, en tout temps, en tout lieu et quelles que soient les circonstances. C’est pourquoi, au lieu d’une méthode particulière d’élection (forme ou processus), un principe éternel a été établi. Il est dit : « Les tenants de l’idéal islamique règlent leurs affaires importantes par la consultation mutuelle. » Or nul ne peut contester que l’élection du chef de l’État ou du calife constitue, dans la société musulmane, l’affaire nationale et collective la plus importante, et qu’elle doit être menée à bien sur la base du libre avis et de la consultation de la communauté musulmane. Ainsi, le choix du calife doit se faire sur la base de l’opinion publique : tel est l’unique principe de l’élection islamique. La manière dont la communauté musulmane a appliqué ce principe à différentes époques et dans différentes circonstances, et dont elle a résolu le problème de la succession, constitue maintenant l’objet de notre examen.

L’élection des califes bien guidés

Les principes fondamentaux susmentionnés de l’élection du calife furent appliqués de la manière suivante à l’élection des califes bien guidés :

(1) Après le décès du Prophète — que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui — les citoyens responsables de la communauté musulmane se réunirent dans un lieu appelé la Saqîfa des Banû Sâ‘ida (d’un rang comparable à celui d’un hôtel de ville ou d’un bâtiment du conseil) et, après de longues discussions publiques et détaillées, élurent à l’unanimité Abû Bakr — que Dieu l’agrée — comme calife. L’assemblée présente lui prêta immédiatement et sans réserve le serment d’allégeance (bay‘a) et, dès son élection comme calife, il prononça officiellement un discours définissant les responsabilités, les devoirs et les orientations politiques du chef de l’État.

(2) Une méthode distincte fut adoptée pour l’élection de ‘Umar al-Fârûq — que Dieu l’agrée. Le premier calife, Abû Bakr al-Siddîq — que Dieu l’agrée — avait compris, à travers toute sa vie islamique, les événements importants de son califat et son expérience concrète, qu’au sein de toute la nation nul n’était plus digne que ‘Umar — que Dieu l’agrée — de lui succéder comme calife. ‘Umar avait participé étroitement à tous les événements du califat d’Abû Bakr ainsi qu’à ses affaires gouvernementales et privées les plus importantes ; la collecte et la mise par écrit du Noble Coran avaient également été menées à bien grâce à son intérêt sincère, à ses efforts et à ses conseils. Fort de son expérience et après consultation des principaux Compagnons, Abû Bakr recommanda donc ‘Umar al-Fârûq — que Dieu l’agrée — à la communauté musulmane pour lui succéder comme calife. Le peuple musulman, s’appuyant sur la recommandation du premier calife ainsi que sur son propre avis impartial et sans réserve, élut ‘Umar — que Dieu l’agrée — comme calife et lui prêta serment d’allégeance. Dès son élection, ‘Umar — que Dieu l’agrée — s’adressa au peuple musulman par un discours définissant les orientations politiques, à l’instar de son prédécesseur.

(3) Lorsque le deuxième calife, ‘Umar — que Dieu l’agrée —, comprit que le terme de sa vie approchait et qu’il ne pourrait plus vivre très longtemps, il ressentit la nécessité de désigner son successeur et le prochain calife. Il adopta donc une méthode entièrement distincte. Il nomma un « conseil électoral », ou, dans la terminologie moderne, une « commission électorale », composé de six Compagnons éminents et dirigeants. Parmi eux figuraient notamment ‘Uthmân et ‘Alî — que Dieu les agrée. À ses yeux, ces six hommes étaient tous aptes à exercer le califat. Il ordonna qu’après sa disparition, ce conseil élise dans un délai de trois jours, parmi ses membres, la personne la plus qualifiée comme calife. Le conseil s’efforça de s’acquitter correctement de sa mission et recueillit à cette fin l’avis des citoyens musulmans proches et éloignés. Il se rendit dans chaque maison de Médine et demanda l’opinion des hommes comme des femmes. Il ne négligea pas non plus de consulter les commerçants et les voyageurs venus de contrées lointaines. Ainsi, après avoir recueilli l’avis de la majorité des citoyens musulmans et après délibération, ‘Uthmân — que Dieu l’agrée — fut élu au poste de troisième calife.

(4) Après le martyre du troisième calife, ‘Uthmân — que Dieu l’agrée —, l’atmosphère de Médine s’assombrit sous l’effet d’une succession de troubles et de désordres. Les insurgés venus d’Égypte, de Koufa et de Bassora provoquèrent un grand tumulte à Médine. À cette époque, la plupart des principaux Compagnons se trouvaient hors de la capitale, chargés de responsabilités militaires et organisationnelles. Dans ces circonstances, après le martyre de ‘Uthmân — que Dieu l’agrée —, la fonction de calife resta vacante pendant trois jours consécutifs. Finalement, après de longues délibérations, ‘Alî — que Dieu l’agrée — fut élu calife.

Cette analyse démontre que, même si une même forme extérieure d’élection ne fut pas suivie pour la désignation et l’élection des califes bien guidés, l’opinion publique fut reconnue comme le fondement de l’élection dans chacune de ces méthodes, et ne fut négligée dans aucun cas. Tel est en réalité le principe fondamental du véritable califat ; pour préserver les droits du peuple et instaurer l’ordre de l’État, il est absolument indispensable de le mettre en œuvre à toute époque et en toute circonstance. En outre, toute méthode extérieure d’élection du chef de l’État peut être adoptée, pourvu que ce principe fondamental soit préservé avec le respect et l’importance qui lui sont dus. En effet, en islam, l’apparence extérieure et la forme revêtent une importance particulière limitée ; dans les affaires nationales et civilisationnelles, c’est au contraire leur principe fondamental qui doit constituer l’unique objectif.

Les caractéristiques du califat bien guidé

Lorsqu’on examine, du point de vue de la philosophie de l’histoire, le système de gouvernement instauré pendant les trente années du califat bien guidé, les caractéristiques suivantes de celui-ci attirent et émerveillent l’ensemble de l’humanité :

(1) À l’époque des Califes bien guidés, le modèle sacré du Prophète de l’univers était devenu une lampe éclatante et inextinguible, dont les rayons de lumière pure illuminaient tout l’environnement. Son influence profonde se manifestait dans chaque acte et chaque pensée des califes. Les quatre califes avaient tous été les favoris, les amis et les éminents collaborateurs du Prophète de l’univers. Plus que les autres compagnons, ce furent eux qui bénéficièrent le plus de la compagnie du Messager. Ils étaient les hommes fidèles et éprouvés du Prophète, des vies entièrement consacrées à sa cause. À l’exception de Hazrat Ali (que Dieu l’agrée), les trois autres califes administrèrent le califat depuis Médine, deuxième centre d’activité du Prophète honoré et lieu de son dernier repos, qu’ils conservèrent comme capitale.

(2) Dans le califat bien guidé, aucun calife ne pouvait se prévaloir d’un droit, d’une succession ou d’une prééminence fondés sur sa lignée, sa tribu ou sa famille. Les quatre califes étaient issus de trois familles distinctes. En vérité, ils étaient ceux en qui l’ensemble de la communauté islamique plaçait le plus sa confiance. Au fil de leurs élections successives, l’idée fondamentale d’une véritable représentation populaire ne fut nullement altérée ; elle fut au contraire pleinement préservée. Même si des élections générales impartiales avaient été organisées selon les méthodes modernes, il ne pouvait faire aucun doute qu’eux seuls auraient été élus avec la majorité des voix.

(3) À l’époque du califat bien guidé, le Coran et la Sunna constituaient le fondement de la législation. Lorsqu’aucune directive explicite ne s’y trouvait sur une question, on en recherchait la solution par l’ijtihad, en tenant compte des exemples pratiques de l’époque du Messager et de la concordance avec des événements analogues ; dans ce domaine, chaque citoyen compétent en matière de Coran et de hadiths jouissait d’un droit égal d’exprimer son opinion. Dès qu’un accord général se formait sur une question, une décision unanime était adoptée à son sujet. Dans la terminologie de la jurisprudence islamique, c’est ce qu’on appelle l’ijma. Dans la charia islamique, il s’agit d’un principe universellement reconnu. Si une divergence d’opinions apparaissait sur une question, le calife exprimait sans réserve son propre avis sur la base du Coran et de la Sunna, puis agissait en conséquence.

(4) Les Califes bien guidés consultaient les compagnons responsables sur la plupart des questions. Pour les affaires ordinaires, ceux-ci étaient nommés, selon les désignations effectuées, membres du Majlis al-Choura. Toutefois, le droit d’émettre un avis n’était pas exclusivement réservé aux membres nommés.

(5) À l’époque des Califes bien guidés, il n’y avait aucune place pour le faste, le luxe et la pompe royaux. La vie quotidienne des califes était extrêmement simple, comme celle des citoyens ordinaires. Ils se déplaçaient seuls sur les voies publiques ; ils n’avaient même pas, à plus forte raison, de gardes du corps, ni même de simples gardes en titre. Chacun pouvait se présenter librement auprès du calife. Leurs habitations et leurs biens d’ameublement étaient d’une simplicité ordinaire.

(6) Les Califes bien guidés considéraient le Bayt al-Mal, ou trésor public de l’État, comme un bien national et un dépôt confié. Sans autorisation officielle, personne ne pouvait en dépenser pour lui-même ne serait-ce que la plus petite somme. En outre, ils ne dépensaient rien du Bayt al-Mal pour leur propre famille ou leurs proches en vertu de leur pouvoir ou de leur fonction.

(7) Ils se considéraient comme les serviteurs du peuple. En aucune circonstance, ils ne se jugeaient supérieurs aux gens ordinaires. Ils n’étaient pas seulement les dirigeants du peuple dans le domaine de l’État ; dans les affaires religieuses également, telles que la prière et le hajj, c’étaient eux qui assuraient normalement la direction.

À l’époque du califat bien guidé, la direction des affaires religieuses et l’autorité sur les affaires de l’État n’étaient ni séparées ni divisées ; au contraire, ces deux formes de direction et d’autorité étaient centralisées et réunies dans la personne du calife. En vérité, de même que la séparation de la religion et de la politique, ainsi que le dualisme entre les affaires religieuses et les affaires de l’État, caractérisent la démocratie occidentale moderne, l’unification de ces deux domaines et leur orientation entièrement commune constituaient la caractéristique du califat bien guidé.

 

La forme étatique du Califat bien guidé

Après l’élection de Hazrat Abû Bakr Siddîq (que Dieu l’agrée) comme calife, lorsqu’un homme s’adressa à lui en disant — « Ô calife d’Allah ! » —, il s’exclama aussitôt : « Je ne suis pas le calife d’Allah, mais le calife du Messager d’Allah. »

Les historiens ont considéré cette déclaration du calife comme une preuve irréfutable de son incomparable humilité naturelle et de la piètre opinion qu’il avait de lui-même. Mais si l’on analyse ces paroles du point de vue de la science politique, leur profonde signification quant au « califat » apparaît clairement. En vérité, cette déclaration de Hazrat Abû Bakr exprime la conception étatique du califat qui s’était manifestée dans le cœur des musulmans à l’époque primitive.

Des centaines d’années se sont écoulées au fil du temps avant et après le Prophète universel, Hazrat Muhammad (que la paix soit sur lui). Au cours de cette longue période, des centaines et des milliers de rois, de monarques et de dirigeants sont apparus avant de quitter la scène du monde. Leurs contemporains et leurs sujets prétendaient qu’ils étaient les lieutenants d’Allah sur terre. Pour cette raison, ils auraient été les seuls au monde à pouvoir bénéficier du respect, de la dignité et de la sainteté qui leur étaient accordés. L’orgueil et l’arrogance des rois pharaoniques d’Égypte sont entrés dans l’histoire. Le Coran glorieux mentionne également la prétention d’un pharaon qui déclara ***** : « Je suis votre seigneur suprême. » Depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, la plupart des dirigeants ont manifesté une mentalité de ce genre. Même à l’époque actuelle, les exemples n’en sont nullement rares. Tout ce qui pouvait manquer à cet égard, les prêtres et les religieux flatteurs de chaque époque n’ont épargné aucun effort pour le compléter. D’âge en âge et de pays en pays, ils ont élevé les rois, les monarques et les dirigeants au rang de personnes « vénérables » et « adorables ». Telle était la situation en Égypte, à Babylone, en Perse, en Inde et dans bien d’autres pays. La plupart des rois et monarques de ces contrées, ainsi que les personnes les plus puissantes, se considéraient sur terre comme les « représentants de Dieu » ou « l’ombre de Dieu ». Leurs sujets pauvres et impuissants ne manquaient pas non plus de leur accorder une dignité semblable.

Dans l’Europe médiévale également, les prêtres, sur un signe et selon les instructions des rois et des monarques, n’éprouvaient pas la moindre gêne à leur conférer la plus haute dignité, en les déclarant grands, honorables et sacrés. Les prêtres proclamaient que ces souverains avaient reçu cette dignité d’Allah. Il en résultait que leur pouvoir devenait incontestable, bien au-dessus de toute question, objection ou critique, et hors de portée du peuple ; ils étaient considérés comme les « représentants directs de Dieu ». Chacune de leurs paroles était tenue pour une « révélation descendue de Dieu ». Leurs ordres et leurs interdictions étaient considérés comme équivalant directement aux ordres et interdictions d’Allah et comme devant obligatoirement être respectés. C’est pourquoi leur désobéir, les rejeter ou même leur témoigner la moindre désinvolture devenait un péché capital, et cela était en pratique impossible. Cette situation prévalut jusqu’au XVe siècle — et, chez certains peuples, jusqu’au XVIIe siècle. Bien que l’Europe de cette époque eût beaucoup progressé dans les sciences, la civilisation, la culture et les arts, le bandeau de la croyance aveugle qu’on avait placé sur ses yeux n’avait pas encore été retiré. Par la suite, les précurseurs de la liberté individuelle et intellectuelle ainsi que de l’égalitarisme élevèrent une vive clameur de protestation contre ces coutumes et usages destructeurs de l’être humain et dépouillant l’homme de sa dignité, bouleversant ciel et terre, et furent contraints de se révolter ouvertement contre eux. Il fallut toutefois que des milliers de personnes sacrifiassent leur vie, d’une valeur inestimable, au cours de cette entreprise.

Cette conception de la sainteté de la fonction et de l’immense honneur des rois et des monarques se maintint pendant des centaines d’années chez les nations du monde. L’Europe actuelle n’est libérée de cette conception que depuis peu de temps. C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier l’humilité et l’absence d’intérêt personnel contenues dans la brève déclaration précitée du premier calife, Hazrat Abû Bakr Siddîq (que Dieu l’agrée). Lorsqu’un homme s’adressa à lui en l’appelant « Khalîfatullah » — le calife d’Allah ou le représentant d’Allah —, il refusa clairement d’accepter cette appellation et déclara : « Je ne suis pas le calife d’Allah. Vous pouvez m’appeler le calife du Messager. »

L’expression « calife du Messager » n’exprime pas davantage une quelconque puissance personnelle, un apparat, une supériorité, une grandeur ou une autorité absolue. Sa signification fondamentale est simplement qu’il est le successeur ou le représentant du Noble Messager (que la paix soit sur lui) dans la direction des musulmans et l’administration de l’État, en demeurant dans les limites et les frontières fixées par la loi d’Allah. En revanche, pour les affaires qui étaient exclusivement réservées au Messager, il ne pouvait absolument pas être question qu’il en fût le « successeur » ; aucune pensée ni conception de cette nature n’y avait place. La vérité de cette déclaration apparaît dans un extrait du premier discours d’orientation politique prononcé après son élection comme premier calife. Voici cet extrait du discours :

« Il est vrai que cette responsabilité du califat m’a été confiée ; mais je ne me considère nullement digne d’assumer cette lourde charge. Par Allah ! Mon désir le plus ardent était qu’une autre personne parmi vous assume cette responsabilité. Si l’un d’entre vous pense maintenant que j’accomplirai également tout ce que le Noble Messager (que la paix soit sur lui) a accompli, qu’il sache que cette idée ou cet espoir n’a aucun fondement. Il ne fait aucun doute que le Noble Messager (que la paix soit sur lui) était le serviteur d’Allah. Mais, en même temps, Allah le Très-Haut l’avait comblé du don sublime de la prophétie et de la mission apostolique, et l’avait déclaré libre et pur de toute sorte de faute et de péché. »

« Moi aussi, je suis le serviteur d’Allah. Mais je ne suis pas meilleur que quiconque parmi vous. Vous devrez me surveiller attentivement. Si vous voyez que je suis la voie indiquée par Allah et Son Messager, continuez alors à me suivre. Mais si vous me voyez dévier et m’égarer du « Sirât al-Mustaqîm », faites-moi prendre conscience de mon erreur et guidez-moi vers le droit, le vrai et le juste chemin. »

Il est inutile de le préciser : après le décès du noble Messager d’Allah (s.a.s.), Abû Bakr al-Siddîq (r.a.) n’assuma pas de sa propre initiative la direction du peuple musulman ni la responsabilité de gouverner l’État islamique. Ce ne fut qu’après une élection publique, tenue dans une atmosphère libre et ouverte, et après avoir obtenu l’agrément et le soutien du peuple, qu’il entreprit cette tâche. De même qu’Allah Très-Haut avait fait de Muhammad (s.a.s.) un prophète et un messager en Le choisissant et en le désignant Lui-même, Abû Bakr al-Siddîq (r.a.) et les trois califes qui lui succédèrent ne furent pas désignés par Allah. Ils n’étaient pas non plus envoyés par Allah. Leur supériorité morale et leur distinction par rapport aux autres hommes étaient universellement connues et devaient être reconnues ; mais cette supériorité et cette distinction n’avaient pas été proclamées par Allah. Deuxièmement, elles n’étaient que la conséquence inévitable de leur piété, de leur scrupule religieux et de leurs vertus. Ils n’avaient pas acquis cette distinction en raison du califat, comme le Messager s’était distingué en raison de la prophétie et de la mission apostolique. En réalité, la fonction de calife est purement temporelle, et non divine. Elle n’est dotée d’aucun pouvoir miraculeux ou divin de donner des ordres et des directives ; ceux-ci doivent être fondés sur la loi révélée par Allah et conformes à l’enseignement et à l’interprétation présentés par le Messager. De même qu’ils n’avaient aucun droit de donner un ordre contraire à la loi d’Allah ou incompatible avec l’enseignement et l’interprétation du Messager, le peuple musulman n’était nullement obligé d’obéir à un ordre de cette nature. Le premier calife lui-même l’expliqua clairement dans son premier discours en disant :

« Obéissez-moi tant que je demeure obéissant à Allah et à Son Messager. Mais si moi-même je leur désobéis, vous ne devez pas m’obéir. »

Les titres des califes suivants

Après Abû Bakr (r.a.), ʿUmar al-Fârûq (r.a.) fut nommé calife. Mais il n’accepta pas d’être lui-même appelé « Khalîfat al-Rasûl » — « le calife du Messager ». On consulta à ce sujet les membres de la société. Finalement, il accepta le titre d’« Amîr al-Mu’minîn » — « le chef et dirigeant politique du peuple musulman ». Les deux califes suivants furent eux aussi désignés par ce titre. Ils refusèrent d’être appelés « calife », car, en l’acceptant, ils auraient dû être désignés par l’appellation « Khalîfat al-Rasûl » — « le calife du Messager ». Il en serait résulté que, dans le titre du calife suivant, ce mot aurait été répété trois fois ou davantage, ce qui l’aurait rendu extrêmement étrange, désagréable à l’oreille, incorrect et tout à fait inconvenant.

Une autre raison se trouvait à l’origine de la décision de ʿUmar (r.a.) d’être appelé « Amîr al-Mu’minîn » plutôt que de porter le titre de « Khalîfat al-Rasûl ». Lorsque Abû Bakr al-Siddîq (r.a.) avait déclaré : « Je ne suis pas le calife d’Allah, mais le calife du Messager d’Allah », le mot avait été employé dans son sens lexical — celui de « successeur » — et il avait été clairement expliqué au peuple que sa seule dignité consistait à succéder au noble Messager (s.a.s.) dans l’exercice de la responsabilité de l’État. Si ce mot avait alors été employé dans un sens autre que son sens lexical, ʿUmar (r.a.) n’aurait eu aucune raison d’accepter, à sa place, l’emploi de l’expression « Amîr al-Mu’minîn ».

Une autre raison encore se trouvait derrière l’adoption de l’expression « Amîr al-Mu’minîn ». À cette époque, le système de l’État islamique avait provoqué une vaste révolution dans toute la péninsule Arabique et dans de nombreuses autres régions étendues. Cette révolution était aussi rapide dans son mouvement que vaste et totale dans son ampleur. Les peuples du monde entier furent émerveillés, stupéfaits et frappés de stupeur à la vue de cette révolution. Cependant, le Livre d’Allah et la Sunna du Messager n’avaient fourni, à ce stade, que certains principes généraux ; ils ne contenaient pas de dispositions détaillées et minutieuses. Certes, le Coran avait proclamé la shûrâ — le recours à la consultation mutuelle — comme fondement essentiel du système politique et comme méthode pratique de gouvernement. Allah Très-Haut dit au noble Messager (s.a.s.) : « Ô Prophète, consulte les gens au sujet de toutes les affaires nationales et étatiques. » En expliquant ailleurs la conduite des musulmans, il est également dit : « Toutes leurs affaires nationales et étatiques sont menées à bien sur la base de la consultation mutuelle. »

Dans cette perspective, chacun des califes du Califat bien guidé devait régler toutes les affaires importantes, nationales et étatiques, par la consultation mutuelle, à la lumière et sur la base du Coran et de la Sunna. À cet égard, leur fonction ne différait en rien de celle d’un commandant militaire. Celui-ci reçoit de l’autorité suprême les orientations et les directives fondamentales concernant toutes les affaires liées à la guerre. Mais, en temps de guerre, la conduite des troupes (opérations), les actions sur le champ de bataille et tout le reste doivent être accomplis par le commandant lui-même, sous sa responsabilité personnelle et exclusive. De même, dans le Califat bien guidé, toutes les affaires relatives à l’État et au pays devaient être conduites par le calife lui-même, selon les circonstances de son époque, dans les limites de la Loi révélée, en gardant constamment devant lui l’exemple du noble Messager (s.a.s.), et après consultation des dirigeants idéalistes du peuple. Si le premier calife avait adopté, dans une affaire donnée, une ligne d’action particulière à la lumière de la situation existante, le deuxième, le troisième ou le quatrième calife n’était nullement obligé d’adopter exactement la même ligne d’action, quelles que fussent les transformations de la situation, de l’environnement et des circonstances. C’est pourquoi le deuxième calife jugea préférable, plutôt que d’adopter un titre tel que « Khalîfat al-Rasûl », de choisir un titre entièrement nouveau et parfaitement adapté à sa responsabilité et à sa fonction : « Amîr al-Mu’minîn ».

Lorsqu’un observateur porte un regard attentif sur la révolution que Hazrat Abou Bakr (qu’Allah l’agrée) suscita dans toute l’Arabie en un laps de temps très court durant son califat, il devient manifeste que la douceur, la bienveillance et la capacité à faire preuve de clémence, d’une part, et la fermeté ainsi que l’inflexibilité, d’autre part, s’exercent dans des circonstances différentes ; et que, si l’on n’adopte pas la fermeté là où la fermeté et l’inflexibilité sont requises, et la douceur et la souplesse là où elles sont requises, aucune tâche d’ordre étatique ou national ne peut être menée à bien de manière correcte et convenable. Ce ne fut pas seulement Hazrat Abou Bakr (qu’Allah l’agrée) : derrière le succès et la force exceptionnelle des trois califes suivants se trouvait également cette vérité profonde, à savoir qu’ils étaient pleinement capables d’adopter, selon les circonstances, des mesures justes et infaillibles.

Le système politique de l’Arabie contemporaine

À l’époque du Noble Messager (paix et bénédictions sur lui), l’Arabie était devenue le théâtre d’une multitude de croyances religieuses. Ses parties septentrionale et méridionale étaient totalement séparées l’une de l’autre. Les habitants d’une partie n’avaient aucun lien avec la population de l’autre. La situation générale des habitants des deux régions n’était nullement identique. Le Yémen était soumis à l’autorité des Perses. Le christianisme et le culte des idoles y coexistaient. Leur langue himyarite était entièrement différente de celle des Quraychites. En outre, le Yémen avait été, pendant plusieurs siècles, le berceau de la civilisation et de la culture. En revanche, les habitants du Hedjaz étaient le symbole de la barbarie et de la vie nomade. Dans cette région, seuls La Mecque, Yathrib (Médine) et Taëf étaient dignes d’être appelés des « villes ». En dehors du fait qu’elles se trouvaient dans la vaste région du Hedjaz, ces trois villes n’avaient entre elles ni relation ni ressemblance. Il existait certes des liens de parenté entre les habitants de ces trois villes. Mais leur système administratif reposait entièrement sur le tribalisme et elles étaient séparées les unes des autres. À La Mecque, parallèlement à la prédominance et à l’extension du culte des idoles, le christianisme bénéficiait également d’un certain soutien. À Médine, bien que les tribus juives fussent extérieurement puissantes, les adorateurs d’idoles étaient majoritaires. Lorsque, dans cette vaste péninsule Arabique, la proclamation de l’unicité divine retentit et qu’Allah Très-Haut voulut étendre la religion de l’islam dans toutes les régions de l’Arabie, Il en acheva également les préparatifs nécessaires. Le Yémen se libéra de la servitude des Perses. Par la même occasion, ses habitants furent entièrement délivrés de toute influence et domination étrangères. Après la conquête de La Mecque, l’islam commença à se répandre rapidement dans toute l’Arabie. Après le Hedjaz, il s’étendit également dans les autres régions arabes comme une inondation. Ainsi, en très peu de temps, toute la péninsule Arabique eut le bonheur de trouver refuge sous l’ombre bienfaisante de l’islam. Tous les peuples de cette vaste région furent instruits selon un même idéal. Bien que toute l’Arabie fût devenue unie et solidaire dans la foi au Noble Messager (paix et bénédictions sur lui) et dans l’acceptation de la religion de l’islam qu’il prêchait comme système de vie complet, chaque tribu demeurait, dans son propre territoire, entièrement indépendante et investie d’un statut souverain. Toutefois, concernant l’un des importants « piliers » de l’islam, la zakat, les habitants de toutes les régions étaient également tenus de l’envoyer à la capitale, Médine.

L’unité et l’unicité de la religion avaient servi de déclencheur à une révolution dans le système politique des Arabes. Les tribus vivant autour de Médine avaient conclu un pacte d’alliance avec le Noble Messager (paix et bénédictions sur lui). Lorsqu’il partit pour la conquête de La Mecque, ces tribus se joignirent à la caravane conformément au pacte. Après la conquête de La Mecque, les tribus de cette région embrassèrent l’islam avec enthousiasme. Elles exprimèrent ensuite le désir de participer elles aussi aux expéditions victorieuses de l’islam. Elles prirent dûment part aux batailles de Hunayn et de Taëf. Ainsi, lorsque l’islam se fut étendu de toutes parts, le Noble Prophète (paix et bénédictions sur lui) désigna des hommes et les envoya dans toutes les directions afin d’enseigner aux membres des tribus arabes le Noble Coran et les questions religieuses. En même temps que l’enseignement du Noble Coran et de la religion de l’islam, la responsabilité de collecter la zakat fut également confiée aux fonctionnaires. Il était tout à fait naturel que cette révolution religieuse, créée en très peu de temps, entraînât aussi une révolution politique dans toute la région. Après que toute l’Arabie fut devenue une et indivisible sur le plan religieux, il était également tout à fait naturel qu’elle se transformât, sur les plans politique et administratif, en une entité et une organisation uniques. Cependant, les Bédouins arabes n’avaient pas la moindre expérience de ce genre de révolution politique. L’idée qu’après la disparition du Noble Messager (paix et bénédictions sur lui), ils devraient également prêter allégeance à son successeur dépassait leur entendement. Ils pensaient que l’enseignement, la religion et l’idéal présentés par le Noble Messager (paix et bénédictions sur lui) étaient désormais solidement enracinés dans leur esprit et dans leur vie. Ils continueraient certes à appliquer l’ensemble des prescriptions de l’islam. Mais, malgré cela, ils demeureraient entièrement indépendants sur le plan politique. Chaque tribu, comme auparavant, resterait totalement libre et affranchie de toute influence et de tout lien avec les États et les gouvernements extérieurs.

En réalité, après la disparition du Noble Messager (paix et bénédictions sur lui), la cause profonde des étendards de révolte qui se dressèrent partout dans la péninsule Arabique résidait dans la force de cet attachement inflexible à l’autonomie et à l’indépendance. Telle était la situation de la plupart des tribus arabes. Mais le premier calife, Hazrat Abou Bakr as-Siddiq (que Dieu l’agrée), voulait qu’aucun changement, même infime, ne fût apporté à la situation dans laquelle les tribus arabes s’étaient trouvées sous l’autorité de l’État islamique du vivant du Noble Messager (paix et bénédictions sur lui). Les tribus arabes, quant à elles, espéraient de tout leur cœur et de toute leur âme recouvrer leur indépendance politique perdue. Fort de la puissance de sa foi sincère, Hazrat Abou Bakr (que Dieu l’agrée) demeura ferme dans sa résolution. Son vœu sincère était que chaque musulman s’acquittât de ses responsabilités propres et que tous observassent pleinement l’idéal d’unité et de cohésion proposé par l’islam. Il déclara clairement que les biens qui étaient envoyés à Médine, du vivant du Messager, au titre de la zakat, de l’ushr et du kharaj, devaient impérativement continuer à être versés. Mais les tribus arabes n’étaient pas disposées à s’y soumettre. Elles commencèrent à déclarer ouvertement que la situation du Noble Messager (paix et bénédictions sur lui) était entièrement différente. Il était le Messager de Dieu. La révélation descendait sur lui. Tout musulman avait le devoir de lui obéir pleinement. Mais la situation avait désormais changé. Il fallait donc modifier en conséquence le système politique. Or cette conception et cet état d’esprit n’étaient en aucune manière favorables à l’édification d’un État islamique organisé. Hazrat Abou Bakr (que Dieu l’agrée) élimina avec une grande fermeté cet état d’esprit anarchique. Grâce à la méthode profondément avisée et rationnelle qu’il adopta à cette étape, l’ensemble de l’Arabie se trouva organisé et solidement unifié sous l’autorité d’une organisation étatique unique. Il unifia toutes les tribus dans l’administration du pays, la conduite de l’État ainsi que les questions de guerre et de paix. Il mit en pratique le principe de la consultation de personnes de tous les rangs pour les affaires importantes. Toutes les tribus commencèrent ainsi à se considérer comme des partenaires égaux dans la conduite de l’État islamique. Chaque personne et chaque tribu, ayant obtenu en tout domaine une importance, une dignité et des droits égaux, se soumit à l’organisation étatique avec un immense enthousiasme et un grand élan. Le calife était la personne centrale autour de laquelle s’articulait cette allégeance. Il n’y eut plus entre eux aucune divergence quant au fait qu’obéir à chacun de ses ordres et de ses interdictions constituait pour eux un devoir impératif.

La forme étatique du califat

Quelle est l’identité idéologique de l’État islamique ? De quel type de système étatique s’agit-il ? Est-ce une théocratie pure (Theocracy), dans laquelle un homme pieux ou le clergé dirige lui-même les affaires de l’État ? Ou bien, selon la terminologie moderne, est-ce un régime démocratique (Democrative), autocratique (Autocracy), ou encore une monarchie ? Cette question a même dérouté nombre de penseurs contemporains. Mais ceux qui possèdent ne serait-ce qu’une connaissance élémentaire de l’histoire et de la science politique ne peuvent être le moins du monde troublés par ce genre de question. En effet, il n’est besoin d’aucune érudition particulière pour comprendre que le califat n’est en aucune manière un système de gouvernement de type papal ou théocratique. On ne trouvera pas le moindre rapport, ni même la plus légère ressemblance, entre le système de gouvernement du califat et celui qu’ont dirigé et que dirigent les pharaons de l’Antiquité ou les rois et souverains du reste du monde, y compris de l’Europe moderne. On ne peut pas non plus qualifier le califat de système étatique démocratique au sens moderne, bien que les valeurs universelles ainsi que les droits du peuple et les libertés individuelles y aient été pleinement effectifs, ce que l’on ne trouve pas dans les démocraties antireligieuses de l’Occident.

Aucun calife n’a jamais prétendu avoir été désigné par Allah, jouir d’un lien particulier avec Allah ou recevoir directement de Lui une révélation normative. Ils considéraient comme absolument illicite toute prétention de cette nature. En réalité, elle était totalement dépourvue de fondement. Avec la mort du Noble Messager (s), la révélation a cessé pour toujours. Dès lors, il ne subsiste pour les hommes que deux fondements pour administrer leur vie, leur société et leur État : le Livre d’Allah, d’une part, et la Sunna du Messager, d’autre part. Allah le Très-Haut a révélé, par l’intermédiaire du dernier Prophète, le Noble Coran comme une législation complète et universelle pour l’humanité. Le Noble Messager (s) a ensuite mis en pratique cette législation divine dans ses actes quotidiens. Selon le Coran, les actes du Noble Messager (s) constituent l’explication concrète du Coran lui-même. Cette explication est éternelle et doit être suivie en permanence, tout comme le Coran. Le calife ou dirigeant de l’État est tenu de suivre ces deux prescriptions. Nul n’a le droit d’en transgresser, ne serait-ce que d’un point, les limites fixées. Les gens du commun ne sont tenus d’obéir au dirigeant de l’État que pour une seule raison : cette obéissance ne repose pas sur ses qualités ou ses droits personnels. Personne n’est obligé d’obéir à qui que ce soit en raison de ses qualités, de son rang ou de ses droits personnels. Si le dirigeant gouverne conformément à la loi d’Allah et à la Sunna du Messager, et qu’il promulgue et applique les lois en conséquence, tous sont tenus de lui obéir pour cette seule raison. Car cette obéissance est en réalité une obéissance à Allah, par l’observance de la loi d’Allah. Il convient de rappeler à ce propos que nul ne possède le droit exclusif d’interpréter la loi d’Allah et la Sunna du Messager, pas même le calife. Toute personne compétente en matière de Coran et de Sunna a le droit de les interpréter. On ne saurait accepter une interprétation du calife qui n’aurait jusqu’à présent été reconnue par aucun autre spécialiste. Il est donc absolument impossible au gouvernant d’un État islamique d’imposer, au nom du Coran et de la Sunna, des prescriptions forgées de toutes pièces selon son propre désir. Car nul ne peut en dissimuler le caractère infondé et arbitraire. Personne n’est tenu d’obéir à un ordre du calife contraire au Coran et à la Sunna. C’est précisément ce qui a été proclamé à haute voix dans les discours précités d’Abû Bakr al-Siddîq (r). Les califes qui lui ont succédé ont également, chacun dans ses propres termes, maintes fois fait écho à cette déclaration.

La ligne de conduite et la méthode de gouvernement de l’État établies par l’islam ne sont certes pas une papauté ; elles ne sont pas non plus une démocratie, une monarchie ou une autocratie. En effet, dans la papauté, les prêtres et ecclésiastiques imposent, au nom d’Allah, un gouvernement forgé selon leurs propres conceptions. Nul autre n’a le droit de formuler la moindre remarque à ce sujet. Dans la monarchie et l’autocratie, le peuple est contraint d’être totalement privé de tous ses droits humains et fondamentaux. Quant à la prétendue démocratie, elle est dominée, au nom de la majorité, par l’arbitraire absolu des chefs de parti, des personnalités influentes d’un parti ou d’une poignée d’oligarques qui se sont emparés du pouvoir. Dans le califat islamique, gouvernants et gouvernés, calife et peuple, sont tous également tenus de suivre la loi d’Allah et la Sunna du Messager ; bien plus, celui qui se distingue le plus des autres dans cette obéissance devient le calife de cet État. Une fois nommé à la fonction de calife, nul ne peut promulguer les prescriptions du Coran et de la Sunna selon son bon plaisir. Il est donc tenu de consulter les spécialistes du Coran et de la Sunna. Dans la papauté, en revanche, les autorités religieuses détiennent un pouvoir absolu. Elles ne sont tenues de consulter personne sur quelque question que ce soit. Nul ne peut remettre en question aucune de leurs décisions ; au contraire, critiquer défavorablement leurs actes n’aurait d’autre conséquence que la mort accidentelle. Le peuple y est contraint de mener la vie des esclaves les plus méprisés. Dans le califat islamique, au contraire, chaque être humain est libre. Non seulement chacun y reçoit le droit de critiquer, mais cette critique est également déclarée devoir religieux de tout citoyen.

Il convient de rappeler que le Coran et la Sunna constituent certes le fondement du califat islamique, mais qu’ils n’y présentent que les principes fondamentaux. On s’est volontairement abstenu d’y mentionner les questions détaillées et secondaires. Même lorsqu’une question de ce genre y est mentionnée quelque part, c’est uniquement parce qu’elle était indispensable. Si elle n’y avait pas été mentionnée, la mise en pratique du Coran et de la Sunna aurait été impossible. Toutes les affaires du califat islamique sont menées à bien sur la base de ces principes fondamentaux. Il appartient à l’ensemble du peuple de déterminer, sur cette base, les questions détaillées et secondaires ; nul ne possède à cet égard un droit exclusif. C’est précisément pour cette raison que l’idéal islamique de la vie et de l’État a pu acquérir une valeur éternelle et impérissable.

Les principes fondamentaux établis par le Coran et la Sunna sont intemporels. En tout temps, en toute circonstance et dans tout pays, il est non seulement possible, mais aussi impératif, de bâtir sur leur fondement une société humaine idéale. Sans ces principes fondamentaux, le rêve d’une société idéale ne pourra jamais se réaliser. Aussi longtemps que les musulmans ont édifié l’individu et la société sur la base de ces principes et les ont effectivement suivis, l’histoire constitue la preuve irréfutable qu’ils ont progressé graduellement, étape après étape. Mais dès que ces principes ont été abandonnés aux niveaux individuel et national, et qu’ils ont commencé à suivre des principes et des idéaux qui leur étaient contraires, leur déclin a commencé. La situation réelle des musulmans dans le monde actuel en est le témoignage vivant.

Si le droit exclusif d’interpréter le Livre d’Allah et la Sunna du Messager avait été accordé à une classe particulière, le système étatique islamique serait lui aussi devenu « théocratique ou clérical » ; mais chacun sait que l’islam ne connaît pas de cléricalisme et ne reconnaît aucune autorité exclusive d’une classe particulière. Ici, chacun, selon ses propres compétences, a le droit d’étudier le Coran et la Sunna, de réfléchir et de mener des recherches, d’examiner et de discerner, puis d’en tirer des résultats et des conclusions. En la matière, tous disposent des mêmes droits, sans distinction. Bien plus, il a été expressément ordonné à l’ensemble du peuple d’exercer ce droit. Il va donc sans dire que le califat n’a avec la papauté (Papacy) ni le rapport le plus lointain ni la moindre ressemblance.

Dans le califat bien guidé, chaque citoyen s’est vu accorder le droit de critiquer publiquement les autorités dirigeantes. Il a été déclaré du devoir de chaque citoyen de surveiller attentivement leurs actes et, dès qu’une erreur ou une déviation apparaissait à la lumière du Coran et de la Sunna, de la dénoncer immédiatement et d’adopter des mesures concrètes pour y remédier. Dans ce système de gouvernement, les dirigeants de l’État ne pouvaient ni édicter des lois particulières pour eux-mêmes ni jouir de privilèges spéciaux. Sous le califat bien guidé, l’observance rigoureuse des prescriptions du Coran et de la Sunna avait entièrement préservé et purifié la société islamique de toutes ces pratiques indésirables et honteuses. À cette époque, la direction et l’autorité nationales et étatiques, ainsi que tous les biens et richesses, constituaient un dépôt sacré. La conviction que la moindre trahison de ce dépôt entraînerait un châtiment sévère au Jour de la Résurrection était fermement enracinée dans le cœur de chacun, comme l’acier.

Les quatre califes du califat bien guidé ont tous conservé avec le plus grand soin les dépôts confiés par la nation et l’État, ont veillé à leur dépense et à leur investissement appropriés, et ont offert des exemples concrets d’une fidélité sans faille, d’un dévouement sincère, d’un désintéressement et d’une taqwâ-piété d’un niveau exceptionnel. Même si cela paraît aujourd’hui aux yeux de nos contemporains étrange, anormal et inimaginable, telle était pourtant la réalité du califat bien guidé. En vérité, le califat et la direction n’ont pas causé la moindre altération dans leur esprit ni dans leur caractère ; au contraire, ils ont accru, par rapport au passé, le degré et l’intensité de leur taqwâ. L’idée de tirer injustement profit des biens du peuple, d’abuser du pouvoir ou d’accorder des privilèges particuliers à leur propre lignée et à leurs proches n’a jamais pu trouver place, ne serait-ce qu’un instant, dans leur esprit. Dès qu’ils se virent confier la lourde responsabilité du califat, ils oublièrent complètement leur individualité et leur famille pour consacrer toutes leurs forces à préserver la dignité de la religion d’Allah et à accomplir parfaitement les affaires de l’État et de la nation. Établir la justice et l’équité parfaites en toutes circonstances et dans tous les domaines constituait le but suprême de leur activité incessante. Rien ne leur était plus cher que d’aider les faibles et les nécessiteux.

Dans un système étatique de cette nature, la tyrannie, l’oppression et l’injustice ne peuvent même pas laisser de trace. L’État dont les dirigeants et les responsables ne se considèrent pas supérieurs aux gens ordinaires, mais se regardent comme les serviteurs de tous, ne peut être appelé ni une papauté ni une autocratie. Il ne présente pas non plus la moindre ressemblance avec le caractère des États prétendument démocratiques de l’époque moderne. Il est vrai que, contrairement à aujourd’hui, les quatre califes n’ont pas été élus à cette époque sur la base du suffrage universel des adultes (Adult suffrage). Dans les circonstances instables et troublées au milieu desquelles chacun d’eux fut investi de la fonction de calife, une telle élection était inconcevable. Malgré cela, il ne fait pas le moindre doute qu’ils étaient alors les personnes jouissant de la plus grande confiance de la société et que, si une élection de ce type avait eu lieu, ils auraient été élus. En général, seuls les membres des tribus des Muhâjirûn et des Ansâr participaient à l’élection du calife. Dans la situation qui prévalait alors en Arabie, on ne jugeait pas nécessaire de consulter à ce sujet les membres des autres tribus ; toutefois, cette élection n’était pas le résultat d’une entente secrète entre tribus. Les Ansâr et les Muhâjirûn représentaient en pratique les populations musulmanes de presque toutes les tribus de l’Arabie de l’époque. Leur opinion était, de manière générale, celle de l’ensemble du peuple musulman arabe. Après la disparition soudaine du Messager honoré (que la paix soit sur lui), ou de chacun des califes qui lui succédèrent, un vide se créait ; par l’élection de chaque calife, le comblement immédiat de ce vide, dans les circonstances urgentes du moment, s’imposait comme la tâche indispensable et la plus urgente devant la nation musulmane.

Malgré cela, chaque calife gouverna l’État après avoir consulté les personnalités jouissant de la confiance générale de la société. Dans les affaires importantes de la nation et de l’État, aucun ne prit de décision fondée sur son opinion personnelle et déraisonnable. Ni la parenté ni la noblesse de naissance ne purent constituer un facteur dans l’élection des califes. Aucun d’entre eux ne se porta candidat à cette fonction. Aucun ne s’employa à mener campagne pour gagner l’opinion publique en vue d’être nommé à ce poste ; au contraire, chacun s’efforça de faire élire à sa place une personne plus compétente. À cet égard, les échanges qui eurent lieu lors de l’élection du premier calife méritent de rester à jamais lumineux dans les pages de l’histoire. Même si quelques divergences apparurent au début de l’élection de certains califes, aucune trace de ces divergences ou oppositions ne subsista par la suite ; au contraire, tous acceptèrent cette élection du fond du cœur et coopérèrent sincèrement avec le calife élu. Cette caractéristique du principe électoral islamique est sans égale. Dans cette société, il n’existait ni parti gouvernemental permanent ni opposition permanente. Tous soutenaient et servaient collectivement la justice et la vérité, et tous s’opposaient à l’injustice et aux politiques erronées et les dénonçaient. L’importance que les califes accordaient à la consultation mutuelle pour les droits du peuple et le bien de l’État apparaît clairement dans les paroles suivantes du discours inaugural du premier calife :

J’ai été nommé votre dirigeant, mais je ne suis pas meilleur que vous. Si je suis la voie de la justice, alors obéissez-moi et suivez-moi. Mais si je dévie du chemin de la justice et commence à suivre la voie de l’injustice, alors corrigez-moi et ramenez-moi sur le droit chemin. Aussi longtemps que je resterai obéissant à Allah et à Son Messager, vous devrez, vous aussi, m’obéir ; mais si moi-même je désobéis à Allah et à Son Messager, vous n’avez pas le devoir de m’obéir.

Trouve-t-on quelque part, dans les prétendus États de l’époque actuelle, prétendument démocratique, un exemple d’une relation aussi profonde et étroite entre le dirigeant et le peuple, ainsi que d’une reconnaissance aussi généreuse et élevée du droit de guider le dirigeant vers la bonne voie et de le critiquer ? Toute la période du gouvernement du califat bien guidé fut, pour employer le langage moderne, une époque d’état d’urgence (Emergency Period). Pourtant, durant cette longue période, les droits fondamentaux du peuple ne furent jamais supprimés. Le système de shûrâ-consultation resta toujours pleinement opérationnel. Les fondements du califat — le Coran et la Sunna — n’accordaient à personne, en aucune circonstance, le droit de dissoudre la shûrâ-parlement et de s’emparer personnellement de pouvoirs spéciaux (Special power).

Aux yeux des califes, tous les musulmans jouissaient des mêmes droits et de la même dignité ; nul ne pouvait obtenir préséance ou privilège sur les autres en raison de son rang ou de sa situation matérielle. À propos des anciens apostats, le premier calife avait d’abord ordonné qu’il ne leur soit pas permis de participer aux expéditions militaires, car on ne pouvait pas encore leur accorder une confiance pleine et entière. Mais dès que les doutes et les soupçons à leur égard se furent dissipés, ils furent autorisés à rejoindre les forces des mujâhidîn musulmans. Le premier calife ordonna à Umar al-Fârûq (qu’Allah l’agrée) de les employer dans l’expédition contre l’Iran. Ce n’est rien d’autre qu’un éclatant exemple de la vision libérale, attachée aux principes et exempte de toute hostilité, du califat bien guidé.

L’unité politique de l’Arabie

Le premier calife, Hazrat Abû Bakr Siddîq (que Dieu l’agrée), renforça les fondements de l’État islamique grâce à sa sagacité et à sa clairvoyance. Il devint ainsi très facile pour les califes suivants d’édifier sur ces fondations un vaste édifice étatique et de transformer toute la péninsule Arabique en une seule unité politique. La voie vers l’unification de toute la péninsule Arabique fut facilitée par la politique de pardon, de tolérance, de sacrifice et d’endurance de Hazrat Abû Bakr (que Dieu l’agrée). Après l’apaisement des troubles temporaires des premiers temps, les rebelles et les coupables obtinrent son pardon et reconnurent sincèrement leur allégeance au califat. Le système de la shûrâ renforça davantage l’unité et la cohésion politiques de tout le pays. C’est grâce à cela que la conquête de l’Irak et de la Syrie devint plus aisée.

La pensée, la conscience et les facultés intellectuelles des Arabes de cette époque étaient favorables à un système politique fondé sur la shûrâ et les droits populaires. L’islam était apparu et s’était manifesté en Arabie. La loi islamique — le Coran et la Sunna — était consignée en langue arabe. Le dernier Messager avait été envoyé en Arabie. Qu’ils fussent bédouins ou citadins, les tribus arabes aspiraient ardemment à la liberté et à l’autonomie. Rien ne leur était plus cher ni plus attirant. Le sentiment d’égalité et d’équité était pleinement répandu parmi les habitants du désert. L’enseignement et l’éducation islamiques donnèrent à ce sentiment davantage de clarté et de maturité, car l’islam avait présenté l’idéal complet de la véritable égalité et de l’équité. Le Noble Coran proclama avec force ce message d’égalité et d’équité. Selon la déclaration coranique, ce n’est ni la noblesse de l’ascendance ni l’abondance des richesses qui constituent le critère de la dignité et de l’honneur, mais la crainte de Dieu — la taqwâ — et l’observance de la religion de Dieu. À l’époque actuelle, les louanges de la démocratie retentissent partout. Pourtant, les véritables valeurs et aspirations humaines apparurent dans toute leur splendeur à l’époque du califat des Râshidûn. L’humanité, la fraternité, l’affection, l’amour, la liberté et l’égalité sont proclamés à grands cris par la démocratie contemporaine. Mais leur réalisation véritable ne peut être observée que dans tous les domaines de l’époque du califat des Râshidûn. L’enseignement sacré de l’islam avait fait de chaque croyant le frère sincère de l’autre croyant et son véritable bienfaiteur. La déclaration du Noble Messager (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui) — nul ne peut être croyant tant qu’il n’aime pas pour son frère ce qu’il aime pour lui-même — n’était pas une parole ordinaire et vaine. C’était une déclaration historique en faveur des droits humains. Aucun État ne peut acquérir un véritable caractère orienté vers le bien public sans mettre en pratique cette déclaration profondément rationnelle. Et tant que le peuple ne sera pas formé comme une communauté bienveillante et compatissante, en prenant cette déclaration pour un flambeau, aucun État voué au bien-être collectif ne pourra connaître le moindre succès. En réalité, cette vérité est au fondement de l’échec absolument ridicule des États démocratiques contemporains et du plein succès du califat des Râshidûn. Il est inutile de préciser que c’est en prenant pour fondement ces paroles d’une valeur inestimable du Noble Messager (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui) que Hazrat Abû Bakr (que Dieu l’agrée) put édifier le vaste palais de l’État islamique. Et c’est en gouvernant l’État par l’observance parfaite de ces paroles, en dirigeant le grand système du califat des Râshidûn, totalement opposé à la conception contemporaine de l’État mondial, que les trois califes suivants purent émerveiller et éblouir le monde entier.

La force inhérente aux principes de l’État islamique

Le système étatique du califat des Râshidûn ne resta pas limité au territoire appelé péninsule Arabique. En dépassant les frontières de ce territoire, il s’étendit et se développa en très peu de temps, telle une inondation rompant ses digues, jusqu’aux régions lointaines de toutes parts. Mais l’expansion d’un État arabe dans de vastes contrées non arabes fut-elle simplement le résultat de quelques campagnes militaires ? C’est une question complexe de l’histoire. Il est absolument nécessaire d’en analyser la réponse.

En réalité, l’islam fit son apparition dans le monde porteur d’un message révolutionnaire universel. La large diffusion et la propagation de ce message, ainsi que la formation d’une opinion publique silencieuse en sa faveur, créèrent cette histoire étonnante du triomphe de l’islam et de l’adhésion de pays successifs à son étendard. Ces victoires peuvent être comparées au fait de cueillir d’un seul geste un fruit mûr encore attaché à la tige, ou de couper le cordon ombilical d’un enfant venant de naître. L’idéologie islamique prépara d’abord le terrain et ouvrit la voie ; finalement, tous les obstacles à la révolution islamique disparurent. C’est ainsi que les musulmans purent établir l’État islamique sur des fondations solides dans de vastes régions du monde.

Il ne peut échapper à quiconque connaît la période initiale de l’histoire islamique que le succès des moudjahidines de l’islam ne fut ni un phénomène temporaire ni un accident. Cette victoire constituait une partie ininterrompue d’une longue chaîne d’événements. En vérité, la révolution que l’islam avait suscitée dans le monde était inéluctable, car le souffle ardent de la révolution réside dans l’idéal fondamental même de l’islam. L’explosion de cette force invincible était donc parfaitement naturelle.

Le principe fondamental de l’islam — ne reconnaître et ne craindre nul autre qu’Allah, ne s’incliner d’aucune manière devant quiconque, et être fermement convaincu que le Noble Messager (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui) est le Messager envoyé par Allah et notre seul guide — est précisément ce qui a donné à l’islam cette puissance victorieuse dans le monde. Cette fermeté de la foi et de la croyance avait transformé les gens ordinaires en révolutionnaires. En réalité, cette liberté de l’esprit et de la conscience constitue une contribution majeure de l’islam. De même, toute forme de contrainte en matière de religion et d’idéologie était totalement contraire aux principes du califat des Râshidûn. Certes, tous les habitants du monde furent appelés à embrasser l’islam ; mais l’islam ne contraint personne à changer de croyance religieuse. Il espère toutefois fermement que les gens réfléchiront sérieusement à l’idéal islamique, qu’ils le compareront et l’étudieront en regard des autres religions et idéologies du monde, et qu’ils en reconnaîtront objectivement les particularités. Car l’islam est certain qu’alors personne ne pourra s’abstenir de l’adopter. En vérité, l’islam est un système de vie complet, parfaitement conforme à la nature humaine. L’islam ne doute pas que la raison et la conscience saines ne puissent reconnaître que lui seul comme idéal de vie complet.

Ce message révolutionnaire de libération et de liberté de l’islam est apparu comme un formidable défi pour les autres religions et idéologies du monde. En effet, si la liberté d’adopter une croyance et une ligne de conduite est accordée, c’est précisément l’idéal parfait et irréprochable de l’islam qui attirera puissamment toutes les catégories de personnes, et celles-ci abandonneront spontanément leurs religions et idéologies erronées : c’est une vérité éprouvée de l’appel et du mouvement islamiques. Après cela, la disparition des autres religions et idéologies du monde est incontestable. C’est la seule raison qui se trouve à la base des obstacles dressés dans différents pays du monde à la propagation de l’idéal parfait de l’islam.

L’idéal révolutionnaire de liberté de l’esprit que l’islam a présenté au monde a été pleinement appliqué et réalisé à l’époque du califat bien guidé. Durant cette période, de nombreux pays furent conquis et de nombreuses populations acceptèrent la domination de l’islam ; mais personne ne fut contraint d’abandonner sa religion. Personne ne fut davantage séduit ou attiré à cette fin. Celui qui embrassait volontairement et avec enthousiasme l’islam jouissait des mêmes honneur et droits que tous les autres musulmans. En revanche, celui qui souhaitait rester attaché à sa religion et à son idéologie antérieures se vit également accorder le plein droit de le faire. Afin qu’il puisse pratiquer sa propre religion tout en vivant en sécurité avec ses biens, son honneur et sa vie, le califat islamique en assumait l’entière responsabilité. En contrepartie, un impôt particulier était prélevé selon leurs moyens. Cet impôt n’était nullement une amende. Il constituait une contribution particulière destinée aux mesures spéciales que l’État devait prendre pour garantir leur sécurité générale. Dans la terminologie arabe, il est appelé jizya. Ce terme signifie : compensation ou contrepartie. En réalité, il ne représentait que le prix de la contrepartie des mesures prises par le califat pour garantir leur religion, leurs biens, leur honneur et leur vie. Là où le califat se trouvait incapable d’assumer la responsabilité d’assurer cette sécurité, non seulement la perception de cet impôt était suspendue, mais les sommes déjà perçues étaient également remboursées. Ce fait est inscrit de manière parfaitement claire, et en lettres d’or, dans les pages de l’histoire islamique.

Le fondement de cet ordre étatique, établi par des hommes croyants au Prophète universel Muhammad et prêts à se sacrifier pour lui, reposait sur les principes et les idéaux élevés de la liberté individuelle, des droits humains fondamentaux, de l’égalité sans distinction et de l’amour fraternel. C’était un ordre étatique totalement opposé à la monarchie romaine. D’autre part, même les systèmes étatiques modernes prétendument démocratiques sont, comparés à lui, extrêmement pauvres et déficients du point de vue du bien-être général de l’humanité. En vérité, le califat bien guidé n’avait nullement pour objectif de soumettre les non-Arabes à la domination et à l’obéissance des Arabes. Son but n’était pas non plus de libérer les Romains et les Perses de leur pire esclavage pour les enfermer dans les chaînes de l’esclavage arabe ; il consistait plutôt à libérer pleinement l’être humain de toute servitude humaine et matérielle, puis, en reconnaissant le culte du Créateur unique et la direction du Messager, à lui offrir, conformément aux nobles prescriptions de la religion islamique, la possibilité vaste, généreuse et ouverte de vivre et de se développer dans une liberté totale. Le but ultime de tous ses efforts, de toutes ses luttes et de toutes ses aspirations était de réaliser cela. Son seul moyen consistait à s’attacher à une foi sincère dans le sublime idéal de l’islam et à unir les hommes par des liens de fraternité profonde, d’amour et d’affection désintéressés. À l’époque du califat bien guidé, il n’existait aucune distinction de classe entre vainqueurs et vaincus. Les personnes de toutes les classes, de tous les rangs et de tous les niveaux y jouissaient pleinement des mêmes droits et de la même dignité. Aucune différence ni inégalité ne les séparait en raison de la langue, de la tribu ou de la région. Même entre les non-musulmans d’Irak et de Syrie, et les chrétiens de Najran et des autres régions d’Arabie, aucune distinction ne fut autorisée. Les musulmans s’employaient certes à propager l’islam parmi eux ; néanmoins, ceux qui souhaitaient rester attachés à la religion de leurs ancêtres reçurent la pleine liberté de le faire. À l’époque du califat bien guidé, les deux déclarations coraniques citées ci-dessous concernant l’adoption d’une religion étaient pleinement appliquées :

******(arabe)

Il n’y a aucune contrainte ni coercition en matière de religion et de foi.

Quiconque accepte la bonne direction en recueillera lui-même le bénéfice. Et quiconque souhaite demeurer dans l’égarement devra lui-même en subir le préjudice et le mal. Ô Messager, dites aux gens : ma tâche consiste seulement à vous transmettre le message de vérité ; l’accepter ou le refuser relève de votre propre responsabilité. Je ne suis pas responsable de votre bonne direction ni de votre égarement.

 

L’organisation interne du califat bien guidé

Dans l’ordre étatique du califat bien guidé, la mise en œuvre complète de la société, de la civilisation et de la culture islamiques avait été réalisée. C’était à la fois un État fondé sur la religion et l’unique régulateur du développement matériel. Il reposait entièrement sur la religion islamique, et son seul objectif, dans tous ses efforts et toutes ses aspirations, était d’assurer le bien-être intégral de l’humanité conformément aux principes irréfutables du Coran et à la Sunna du Noble Messager.

À l’époque du califat des Bien-Guidés, toutes les lois et réglementations étaient élaborées conformément au Noble Coran et à la Sunna du Messager. Lorsque les califes bien guidés se trouvaient confrontés à un problème ou à une question dont ils ne pouvaient trouver la solution explicite dans le Coran et les hadiths, ils en recherchaient la meilleure résolution en gardant à l’esprit les lumineux exemples des actes du Prophète — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui — sans jamais permettre que les principes fondamentaux du Coran et de la Sunna du Messager soient transgressés de quelque manière que ce soit.

Selon les principes fondamentaux de l’islam, l’ensemble de la communauté musulmane était tenue de reconnaître l’autorité des califes et de leur obéir. Mais, parallèlement, le principe selon lequel nul ne pouvait obéir à un calife ou à un dirigeant de l’État s’il s’opposait aux commandements et aux prescriptions d’Allah et du Messager était également fermement établi. En matière de droit d’élaborer, à partir des sources fondamentales du Coran et des hadiths, les lois détaillées de la vie pratique et concrète, aucune prééminence, distinction ni priorité particulière n’était reconnue au calife. Dans bien des cas, le calife demandait au contraire aux autres Compagnons leur avis ou leur conseil fondé sur le Coran et les hadiths. Ils avaient également le plein droit d’exprimer leur désaccord avec les califes à ce sujet. Plus encore, le droit général de relever les erreurs et les fautes dans les décisions des califes et de les critiquer publiquement était pleinement reconnu à tous.

Le calife était élu selon le jugement spontané ou le consentement du peuple. S’emparer de la fonction de calife par la force ou selon une succession héréditaire n’était pas seulement contraire au système de gouvernement islamique : du point de vue de la loi islamique, c’était également un crime grave. Parmi les califes bien guidés, il n’existait ni faste royal ni despotisme dictatorial. Ils se considéraient comme les égaux des citoyens. En dehors de leur fonction de calife, il n’existait pas la moindre différence entre eux et le peuple en général. Les fonctionnaires de l’État et les gens du peuple avaient libre accès à la cour du calife, et aucun obstacle ne pouvait s’y opposer. Il leur était ainsi très facile de connaître directement la situation générale du peuple ainsi que ses besoins et ses doléances, et d’y remédier sans la moindre lenteur administrative. C’est pourquoi l’on peut proclamer à haute voix que le califat des Bien-Guidés fut le premier et l’unique État de l’histoire du monde où les véritables droits populaires furent intégralement préservés.

Le pouvoir judiciaire

À l’époque des califes bien guidés, on considérait qu’assurer l’équité et la justice entre les deux parties en conflit constituait l’une des principales responsabilités du calife. C’est pourquoi, au début, ils rendaient eux-mêmes la plupart des jugements. Toutefois, pour les régions éloignées, ils nommaient des représentants en leur nom. Sous le premier calife, c’était le gouverneur nommé dans chaque ville qui rendait la justice. Mais durant son califat, le deuxième calife rendit le pouvoir judiciaire entièrement indépendant et distinct. C’est pourquoi des juges, ou cadis, jouissant d’un statut autonome furent nommés dans chaque ville. Le pouvoir judiciaire bénéficiait d’un statut totalement distinct et indépendant de l’autorité administrative. Les juges étaient entièrement libres dans leurs décisions. Le calife leur ordonnait que tout jugement qu’ils rendraient fût fondé en tous points sur le Noble Coran et la Sunna du Messager, et qu’il ne fût transgressé d’aucune manière. Le gouverneur de la région concernée ne pouvait exercer aucune influence ni aucune autorité sur le juge. Le cadi ou juge était nommé directement par le calife. Il arrivait aussi que le gouverneur de la ville concernée fût autorisé à nommer le juge ; néanmoins, une vigilance particulière était observée pour les nominations judiciaires. La preuve concrète en est donnée par l’extrait ci-dessous d’une lettre de nomination délivrée par le quatrième calife : « Pour trancher les procès des gens, nomme des personnes honorables dont les décisions seront acceptées de plein gré par la population, sans que personne n’ose ni ne ressente le besoin de protester contre elles. Elles devront être exemptes de toute avidité, de toute passion et de toute jalousie. Elles ne devront être ni intimidées ni influencées par le rang particulier de qui que ce soit. En toute affaire, elles devront posséder une profonde et subtile perspicacité ainsi qu’une grande présence d’esprit. Elles devront se montrer extrêmement prudentes dans les affaires douteuses. À l’examen des preuves raisonnées et des témoignages présentés par les deux parties, elles ne devront nullement se laisser décontenancer ; pour atteindre le fond de chaque affaire, elles devront agir avec la plus grande vigilance, réflexion et recherche. Une fois parvenues à une décision définitive, elles ne devront pas hésiter un instant à la faire appliquer avec une fermeté absolue. Elles ne devront permettre à aucune recommandation ni à aucun rang ou statut de faire obstacle à l’exécution de leur décision. » Même si de telles personnes ne sont jamais nombreuses, le juge doit néanmoins être doté des qualités mentionnées. Lorsque vous nommerez quelqu’un juge, fixez-lui un salaire suffisant ; ainsi, les besoins de sa subsistance ne le contraindront pas à accepter des pots-de-vin. En outre, il est souhaitable d’élever son statut dans votre esprit et au sein de la société, afin que personne n’ose mener de campagne contre lui.

Outre les juges, chaque ville comptait en permanence un groupe de personnes particulièrement compétentes en droit islamique. Lorsque les juges rencontraient une difficulté ou un problème dans une affaire, ils sollicitaient leur aide.

À cette époque, les hadiths du Prophète n’étaient pas réunis dans des ouvrages ; ils étaient conservés dans la mémoire des gens. L’un connaissait un hadith, tandis qu’un autre en retenait un différent. Personne ne mémorisait à lui seul l’ensemble des hadiths, et c’était là une difficulté majeure de cette époque. Lorsqu’ils avaient besoin d’un hadith pour trancher une affaire soumise à leur jugement, les juges interrogeaient diverses personnes et cherchaient à connaître, sur la question concernée, la directive ou la pratique du Messager. Ainsi, ils rendaient leur jugement conformément au hadith du Messager qu’ils avaient trouvé ; mais lorsqu’aucun hadith précis n’était retrouvé, ils pratiquaient l’ijtihad en gardant à l’esprit l’ensemble de l’organisation de l’islam et son orientation générale. C’est pourquoi, dans une affaire déterminée, les juges pouvaient parfois parvenir à des conclusions différentes. On n’avait pas encore commencé à consigner par écrit les décisions des juges. Les générations ultérieures n’avaient donc aucun moyen d’en tirer le moindre bénéfice.

Certains pourraient se demander si, puisque toute l’activité judiciaire de cette époque reposait uniquement sur l’ijtihad, tel était bien le cas ; mais la réalité était différente. Le principe de l’ijtihad n’était appliqué que pour connaître les détails de la loi de la charia et pour l’appliquer aux circonstances et aux événements particuliers de l’époque. Il faut se rappeler que les lois islamiques constituaient un ensemble de principes fondamentaux ; leurs dispositions détaillées n’avaient pas encore été élaborées. En vérité, il est naturel que les lois établies pour tous les temps et pour l’ensemble de l’humanité soient de cette nature. À chaque période de l’histoire et dans chaque région du monde, leur application concrète ne peut être possible et aisée que de cette manière.

Même après la nomination de juges, rien n’empêchait les califes de participer directement au règlement des querelles et des différends du peuple ; bien souvent, ils tranchaient eux-mêmes de nombreux litiges. Dans ces cas, les juges nommés ne faisaient qu’agir en qualité de représentants des califes.

Département de la défense nationale

À l’époque du califat, le pouvoir suprême de déclarer la guerre ou de diriger l’armée était entièrement détenu par le calife. En effet, cette règle était également en vigueur à l’époque du Prophète — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui. Il dirigeait lui-même l’armée. Mais, par la suite, lorsque l’étendue du gouvernement commença à devenir considérable, on se mit à nommer séparément des commandants militaires, bien que les califes fussent les plus grands héros et guerriers. Leur obéir était naturellement considéré comme un devoir au même titre que l’obéissance au calife lui-même. Une fois la guerre terminée, la seule tâche des commandants militaires consistait à superviser les affaires militaires et à entraîner les soldats en vue de l’avenir.

Sous le califat de Hazrat Abou Bakr Siddiq — qu’Allah l’agrée —, toute l’armée était bénévole et ne recevait aucune solde. Les noms des soldats n’étaient inscrits dans aucun registre. Ce fut sous le califat de Hazrat Omar Farouq — qu’Allah l’agrée — que le corps militaire fut organisé de manière méthodique et structurée, et que le nom de chaque soldat fut inscrit au registre. Cela permit d’instaurer la discipline dans l’armée. Si un soldat s’enfuyait ou restait en arrière, il était très facile de le repérer. Une peine particulière était alors prévue pour les soldats déserteurs. Dans la mosquée du quartier du fugitif, on publiait et proclamait son nom en annonçant : « Cet homme s’est enfui du champ du djihad ; il a montré de la répugnance à donner sa vie dans la voie d’Allah. » En vérité, un tel blâme était, pour un Arabe, plus terrible que la peine de mort. Car, dans la mesure où les Arabes avaient établi parmi toutes les nations du monde un exemple incomparable de bravoure et de courage extraordinaire, accuser quelqu’un de manquer de virilité et de lâcheté, puis le proclamer publiquement de cette manière, était beaucoup plus pénible que la mort. Dès lors, l’intéressé ne trouvait plus aucune place dans la société où montrer son visage.

Hazrat Omar — qu’Allah l’agrée — fixa une solde prélevée sur le Bayt al-Mal pour tous les soldats. Cette solde n’avait pas de taux déterminé. Le seul critère servant à fixer la solde des moudjahidines était leur excellence et leur prééminence dans le respect des principes islamiques. Toutefois, à la fin, Hazrat Ali — qu’Allah l’agrée — supprima également cette distinction et institua une solde de même niveau pour tous.

Dans l’armée islamique, un « chef » était nommé à la tête de chaque groupe de dix soldats. Dans la terminologie militaire arabe, il était appelé « arif ». Les soldes de tous les soldats étaient remises à ces arif ; ils les distribuaient ensuite entre les soldats placés sous leur autorité.

L’organisation de l’armée connut de grands progrès à l’époque des califes bien guidés. À l’époque préislamique, les Arabes s’avançaient pour affronter l’ennemi tantôt en rangs, tantôt en ordre dispersé. D’abord, un ou deux héros de chaque camp s’engageaient dans un combat singulier ; une attaque générale était ensuite lancée, puis, finalement, les attaques et les coups d’armes étaient portés de manière désordonnée. Les musulmans suivirent eux aussi cette méthode durant la première période du djihad islamique. Mais, lorsqu’ils commencèrent par la suite à faire face aux armées bien organisées des Perses et des Romains, ils comprirent clairement que, pour affronter ces armées organisées et leur stratégie militaire selon les méthodes modernes, il fallait absolument abandonner les anciennes pratiques. Ils réorganisèrent alors leur armée et commencèrent à utiliser des armes entièrement modernes. Sur le champ de bataille, l’armée fut disposée en rangs réguliers ; nul ne restait en avant ou en arrière. L’ensemble de l’armée était divisé, en gros, en cinq corps. Le corps placé tout à l’avant s’appelait la « Muqaddima » ; il avait pour tâche d’engager le combat. Le corps central s’appelait le « Qalb » ; le commandant en chef était entouré par lui. Le corps placé sur le flanc droit s’appelait la « Maymana », et celui qui occupait le flanc gauche, la « Maysara ». Enfin, le corps situé tout à l’arrière était appelé la « Saqah ».

L’armée divisée en ces cinq corps était appelée « Khamis ». Chacune de ses parties avait son propre « amir », qui dirigeait son corps conformément aux ordres du commandant en chef. Le corps de cavalerie avait un amir distinct. Les soldats musulmans prenaient des mesures particulières pour protéger l’arrière, afin que les troupes ennemies ne puissent en aucune circonstance les attaquer par-derrière. Ils adoptaient également des dispositions et des méthodes spéciales pour protéger toute l’armée contre les attaques nocturnes. Le service de renseignement militaire des musulmans était actif de la manière la plus organisée et la plus structurée qui soit. C’est pourquoi ils parvenaient à connaître à l’avance la plupart des intentions ou des plans secrets de l’ennemi.

Département des recettes fiscales

Depuis le califat de Hazrat Umar (RA), des agents distincts étaient nommés localement pour la perception des recettes fiscales. La responsabilité de cette perception n’était généralement pas confiée aux gouverneurs provinciaux. Les recettes collectées étaient dépensées, conformément aux instructions du calife, pour les soldes et allocations des soldats ainsi que pour diverses autres œuvres d’intérêt public. Les sommes ainsi recueillies étaient envoyées à la capitale centrale.

À l’époque du califat, deux sortes de recettes fiscales étaient établies : (1) les recettes permanentes et (2) les recettes temporaires. Parmi les recettes permanentes figuraient notamment la zakat, l’ushr et la jizya. En revanche, les biens provenant du butin constituaient une recette temporaire, ou un revenu de l’État.

Kharaj

En général, à la suite de la conquête d’un pays, toutes ses terres cultivables étaient laissées à leurs anciens propriétaires. Toutefois, une part déterminée des récoltes produites était prélevée au titre de l’impôt. C’est ce que la terminologie islamique appelle le « kharaj ». On peut le considérer comme une taxe sur les terres exploitées. Dans certains cas, une taxe monétaire fixe était également imposée en fonction de la superficie des terres.

Ushr

Les terres dont les propriétaires embrassaient l’islam, ou dont les propriétaires ne se voyaient pas réclamer la jizya par les musulmans victorieux, étaient appelées terres ushrī ; un dixième ou un vingtième de leurs récoltes était perçu par l’administration de l’État. Les terres conquises par les musulmans par la force ou à l’issue d’une guerre étaient désignées comme terres « ushrī » et n’étaient distribuées qu’entre musulmans. Elles demeuraient ainsi en la possession des musulmans.

Lorsque la Syrie et l’Irak furent conquis sous le califat de Hazrat Umar (RA), celui-ci demanda à ses conseillers comment les terres conquises devaient être réparties. La plupart lui conseillèrent de distribuer ces terres entre les musulmans.

Hazrat Umar (ra) avait dit : « Dans ce cas, les droits des générations futures seraient lésés. En effet, si l’on répartissait maintenant les terres, il ne resterait rien pour les générations à venir. » Hazrat Abd al-Rahman ibn Awf (ra) lui répondit : « Les terres ainsi que les esclaves hommes et femmes doivent revenir à ceux qui ont conquis le pays par la force de leurs bras ; quel droit les autres pourraient-ils y avoir ? » Le calife Umar al-Faruq (ra) répondit : « C’est exact, mais souvenez-vous qu’après moi, il n’y aura probablement plus beaucoup de conquêtes ; les musulmans ne pourront donc pas acquérir de grandes quantités de richesses et de terres. À l’avenir, de nombreuses conquêtes deviendront plutôt un lourd fardeau qu’une source de bienfaits. Si l’on arrachait les terres d’Irak et de Syrie à leurs propriétaires, si l’on réduisait les populations vaincues en esclavage et si l’on partageait ces terres entre les musulmans victorieux, comment le système de défense des frontières pourrait-il fonctionner ? Les musulmans seraient en effet occupés aux travaux agricoles. En outre, l’entretien des orphelins et des veuves démunies resterait inachevé. »

Après avoir entendu ce discours du calife Umar al-Faruq (ra), tous s’exclamèrent d’une seule voix : « Votre opinion est véritablement juste et exacte, cela ne fait aucun doute. Si des troupes ne sont pas stationnées aux frontières et dans les villes, aucun moyen ne permettra de protéger ces régions, et les ennemis de l’islam reprendront leur domination sur ces villes. » Hazrat Umar dit : « Cette question est désormais éclaircie. Il me faut maintenant un homme qui accepte de prendre en charge l’arpentage de l’ensemble de l’Irak afin de fixer le kharaj. » Umar ibn Hanif fut alors chargé de cette mission. Il l’accomplit avec un très grand zèle et, dès l’année précédant le martyre de Hazrat Umar (ra), le montant du kharaj perçu dans le Sawad de Koufa avait atteint dix millions de pièces.

Même après la conquête de la Syrie, les soldats demandèrent que les terres conquises leur soient réparties entre eux. Mais, là encore, Hazrat al-Faruq al-A’zam (ra) les dissuada tous en leur donnant la même réponse. Ainsi, à l’instar de l’Irak, une grande quantité de kharaj provenant des terres de Syrie continua de s’accumuler dans le trésor public.

En vérité, l’avis de Hazrat Umar al-Faruq (ra), qui consistait à laisser les terres agricoles des régions conquises entre les mains de leurs anciens habitants au lieu de les répartir entre les vainqueurs, à leur permettre de les cultiver et à percevoir auprès d’eux le kharaj, témoignait d’une grande clairvoyance. Si une telle décision n’avait pas été prise à l’époque, la nation musulmane aurait oublié sa véritable mission, se serait absorbée dans les champs et les fermes et aurait perdu ses compétences militaires. Deuxièmement, il n’aurait pas été possible de pourvoir aux dépenses nécessaires des soldats islamiques chargés de protéger cette région et combattant dans d’autres pays et territoires. Et cela aurait constitué la perte la plus grave et la plus irréparable. En effet, les chefs perses et romains qui, après l’établissement de la domination musulmane sur leurs pays, avaient quitté leur patrie pour chercher refuge ailleurs auraient pu, à la faveur de cette occasion, reprendre possession de leurs pays et lancer de violentes attaques contre les musulmans.

Jizya

Dans le califat islamique, la somme prélevée auprès des dhimmis (citoyens non musulmans soumis à l’autorité) en contrepartie de la protection et de la sécurité de leur vie, de leurs biens, de leur honneur et de leur dignité était appelée jizya dans la terminologie islamique. Elle n’était prélevée que sur les hommes adultes, sains et robustes. Elle n’était pas imposée aux femmes, aux enfants, aux pauvres ni aux infirmes. Hazrat Umar (ra) avait accordé, sur le Bayt al-Mal, des allocations à de nombreux dhimmis pauvres. La jizya était fixée en fonction de la situation financière de la personne ; son montant n’était ni inférieur à 12 dirhams ni supérieur à 28 dirhams. Hazrat Umar (ra) recommanda tout particulièrement à ses successeurs de témoigner de la bienveillance aux dhimmis, de les traiter avec douceur, de respecter les engagements, de combattre pour protéger leur vie et leurs biens et de ne pas leur imposer des charges dépassant leurs capacités.

Zakat

À l’époque du califat, la zakat était imposée, conformément au Coran et à la Sunna, sur toutes les formes de richesses accumulées des musulmans, sur le bétail domestique, les liquidités et les récoltes des terres. Cette zakat était régulièrement perçue, puis distribuée entre ses huit catégories de bénéficiaires.

Droits de douane

Lorsque les commerçants musulmans exportaient leurs marchandises à l’étranger, le pays concerné prélevait sur eux un droit de douane équivalant à un dixième. Quand le calife Hazrat Omar (ra) l’apprit, il ordonna à son tour de fixer un droit de douane d’un montant similaire sur les marchandises importées dans l’État islamique. En outre, il était prélevé un vingtième sur les commerçants dhimmis et un quarantième de la fortune totale sur les commerçants musulmans. Toutefois, rien n’était prélevé sur les biens d’une valeur inférieure à deux cents dirhams.

Monnaie

Avant l’islam, les monnaies iraniennes et romaines en or et en argent étaient en circulation dans les pays arabes. Ces mêmes monnaies furent également utilisées durant la période de la prophétie du Noble Prophète (s) et du califat de Hazrat Abû Bakr (ra). Après la conquête de l’Iran, Hazrat Omar (ra) exprima le souhait de déterminer le poids des dirhams, car le poids des monnaies iraniennes variait selon les types. En somme, à l’époque du califat bien guidé, la forme complète de l’organisation étatique moderne existait et fonctionnait, et elle n’était en rien en retard.

 

Hazrat Abû Bakr al-Siddîq (ra)

Hazrat Abû Bakr al-Siddîq (ra) fut le premier calife de l’État populaire islamique. Dans l’histoire de l’islam, après le Noble Messager, Hazrat Muhammad (s), vient Hazrat Abû Bakr (ra). Du point de vue de la tradition islamique également, il fut, après le Messager, la première personnalité éminente. Durant les vingt-trois années de sa mission, le Noble Prophète (s) présenta l’idéal de vie complet de l’islam et, après avoir réduit en ruines l’édifice de la profonde Jâhiliyyah arabe, établit sur ses décombres le brillant État idéal de l’islam. De même, immédiatement après le décès du Prophète, Hazrat Abû Bakr al-Siddîq (ra) préserva l’existence de l’État islamique en écrasant la tête dressée des forces contre-révolutionnaires de la Jâhiliyyah. C’est pourquoi, parallèlement à l’étude et à l’analyse de la vie du Prophète, il est nécessaire d’examiner avec une attention accrue la biographie du premier calife, Hazrat Abû Bakr al-Siddîq (ra). Dans le présent article, je ne traiterai pas de la biographie complète de Hazrat Abû Bakr al-Siddîq (ra). Le seul objectif de cet article est de présenter une brève étude de ses qualités et de ses traits distinctifs.

Dans le courant du temps, le passé, le présent et l’avenir sont si étroitement liés qu’il est impossible de considérer l’une de ces étapes comme totalement séparée des autres. Pour orienter l’avenir d’une nation quelconque, la meilleure méthode consiste à examiner son passé avec un regard profond et pénétrant. Afin de sauver une nation des erreurs et des défaillances que l’on observe dans sa vie collective, il est également indispensable de mettre devant les yeux du peuple son passé glorieux. De même qu’il est nécessaire d’examiner de bout en bout l’état antérieur à la maladie pour diagnostiquer et déterminer la maladie d’une personne souffrante et en prescrire le traitement, l’étude de l’histoire passée et l’examen de la vie des personnages historiques sont d’une importance incontestable pour diagnostiquer et traiter les maux d’une nation. À l’heure actuelle, la nation musulmane du monde est parvenue au comble de la décadence. En ce moment, l’idéal de vie de Hazrat Abû Bakr (ra) sera sans aucun doute considéré comme le guide du chemin de vie de la nation musulmane.

Hazrat Abû Bakr al-Siddîq (ra) fut le premier parmi les hommes à croire en Hazrat Muhammad (s) comme véritable Prophète. C’est cette foi qui lui valut par la suite l’honneur de recevoir le titre de « Siddîq », c’est-à-dire « celui qui reconnaît la vérité ». Au cours des longues vingt-trois années de la mission prophétique, il n’hésita pas un instant à sacrifier sa vie, ses biens et son honneur dans ses efforts pour établir le dîn de l’islam ; au contraire, dans ce domaine, il devançait tous les autres Compagnons et l’ensemble des musulmans. Depuis son adhésion à l’islam jusqu’au décès du Noble Messager (s), il demeura constamment absorbé par l’aide et le soutien au Prophète, la propagation du dîn de l’islam et la protection des musulmans contre les persécutions et l’oppression des mécréants. Il accordait à chaque ordre du Messager la priorité sur toutes ses propres occupations. Pour le Messager, il n’eut aucun souci de sa propre vie. Dans chaque affrontement direct avec les mécréants, il combattit aux côtés du Messager, épaule contre épaule. À côté d’une fermeté de foi extraordinaire et d’une inflexibilité semblable à l’acier, son noble caractère constitue pour les musulmans du monde entier un modèle incomparable. C’est pour cette raison qu’il était une personnalité extrêmement populaire ; l’amour que l’ensemble des musulmans lui portait était exceptionnel.

Hadrat Abû Bakr (que Dieu l’agrée) — en raison de son éminente dignité religieuse et de la dévotion et du respect infinis que le peuple lui portait — fut désigné par le Messager lui-même pour diriger la prière lorsque le Noble Messager (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui) était alité. Ce fut un événement d’une très grande portée. Après le décès du Messager, il fut élu premier calife de l’État islamique. Après de longues délibérations au sein de l’assemblée générale des musulmans, il fut élu calife à l’unanimité. Le discours remarquable qu’il prononça aussitôt après son élection au califat est, pour l’ensemble du monde musulman, un fait historique et, dans le domaine de la conception islamique de l’État, un guide éternel. Nous en reproduisons ici le texte intégral. S’adressant à la foule réunie, il dit d’une voix grave :

٠Ô vous les hommes ! Le désir de devenir le dirigeant de l’État ne s’est jamais éveillé dans mon cœur ; je n’ai moi-même jamais convoité cette fonction. Je n’ai jamais non plus prié Dieu, en secret ou publiquement, pour l’obtenir.

٠Je n’ai accepté cette responsabilité que pour éviter qu’un quelconque désordre ne survienne dans le pays.

٠La charge du pouvoir m’apporte la moindre paix ou tranquillité d’esprit.

٠On m’a imposé une responsabilité si lourde que, sans l’aide de Dieu, je ne pourrai pas m’en acquitter convenablement.

٠J’ai été nommé votre dirigeant, alors que je ne suis pas le meilleur d’entre vous.

٠Si je suis la voie droite et juste, accordez-moi votre aide et votre soutien. Mais si j’abandonne le chemin de la justice, ramenez-moi dans la bonne voie.

٠La véracité est un dépôt confié, tandis que le mensonge est une trahison.

০L’homme sans influence parmi vous sera, à mes yeux, influent ; je lui ferai obtenir tous ses droits.

০Quant à celui qui jouit d’une grande influence, il n’aura aucune influence à mes yeux ; si une personne faible détient un quelconque « droit » sur lui, je ne cesserai pas d’agir avant de le lui faire pleinement restituer.

০Lorsqu’injustice, péché et impudence se répandent au sein d’un peuple, le châtiment d’Allah s’abat sur ce peuple.

০Aussi longtemps que j’obéirai à Allah et à Son Messager, vous m’obéirez vous aussi.

০Mais si je désobéis à Allah et à Son Messager, vous ne serez pas tenus de m’obéir.

Hazrat Abû Bakr al-Siddîq (que Dieu l’agrée) a déployé, durant son bref califat, des efforts audacieux pour établir la suprématie de l’islam ; rien de comparable n’existe dans l’histoire du monde musulman. En vérité, c’est sous son califat que les fondements de l’État islamique furent solidement établis et que celui-ci s’étendit sur une vaste partie du monde. Ce grand État s’étendit, en Asie, jusqu’à l’Inde et à la Chine, et, en Afrique, jusqu’à l’Égypte, la Tunisie et le Maroc. En somme, cet État accomplit une œuvre d’une importance capitale pour le progrès de la civilisation et de la culture humaines ; son influence directe se poursuivra jusqu’au dernier instant du monde.

Hazrat Abû Bakr al-Siddîq (que Dieu l’agrée) fut l’éternel compagnon du noble Messager (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui), son ami dévoué corps et âme, ainsi que son disciple sincère et loyal. Son cœur était d’une profonde compassion. Il était paré de qualités et de traits de caractère incomparables.

Après son élection comme premier calife, l’islam subit le choc terrible des activités contre-révolutionnaires des apostats, c’est-à-dire de ceux qui avaient abandonné l’islam. En vérité, l’État islamique se trouva alors confronté à une situation délicate. Mais seule la personnalité incomparable d’Abû Bakr (que Dieu l’agrée) put préserver le jeune État islamique des coups portés par ces activités contre-révolutionnaires et sauver la population musulmane de la destruction et du désastre. En envoyant ses troupes contre les États persan et romain, il anéantit dès leur apparition toutes les hostilités envers l’islam ; et l’État qui s’éleva ensuite n’a pas encore disparu de la conscience des peuples du monde, et ne pourra jamais s’en effacer.

L’histoire de l’époque du califat de Hazrat Abû Bakr (ra) est tout à fait extraordinaire et saisissante. C’est à travers cette histoire que les aspects étonnants de sa personnalité immense se manifestent avec éclat devant nous. Ce grand champion de la vérité était constamment occupé à aider les pauvres et les nécessiteux. À la vue des exemples de son dévouement aux indigents, il apparaît que nul, sur la surface de la terre, n’était plus compatissant envers les pauvres que lui. D’autre part, ses initiatives héroïques visant à propager l’islam et à établir sa suprématie éveillaient dans le cœur d’une nation vieillissante les pulsations d’une vie nouvelle. Face au courage, à la hardiesse, à la fermeté et à la bravoure de Hazrat Abû Bakr (ra), les forces réunies du monde d’alors n’étaient que faibles et insignifiantes comme un brin de paille. Ce modèle de résolution et de fermeté ne connaissait aucunement l’hésitation, la timidité ou l’indécision. Sa capacité et sa clairvoyance étaient incontestablement inégalées lorsqu’il s’agissait de se faire une idée exacte des talents, de la force et des aptitudes cachés des gens, de leur assigner des tâches différentes selon leurs compétences et leurs talents, puis d’obtenir d’eux le travail correspondant.

Du vivant du Noble Messager, Hazrat Abû Bakr Siddîq (ra) vécut comme un serviteur entièrement dévoué et amoureux du Messager. Lorsque les Qurayshites redoutables infligeaient au Noble Messager toutes sortes de persécutions et de tortures inhumaines, Hazrat Abû Bakr (ra) s’interposait de tout son corps pour leur faire face. Il fut le tout premier à accepter l’appel islamique du Messager d’Allah et, dans les circonstances difficiles et délicates de l’Hégire, il demeura le compagnon fidèle du Messager d’Allah, se consacrant corps et âme au long du chemin escarpé, désertique et montagneux qui menait de la grotte du mont Thawr à Médine. À Médine, le Noble Messager dut affronter les complots des Juifs et les ruses des hypocrites ; en outre, du fait des activités hostiles répétées des Qurayshites de La Mecque et des Juifs de Médine, tout le pays arabe s’était dressé contre le Messager. Durant cette période complexe, Hazrat Abû Bakr (ra), en tant que compagnon privilégié et conseiller du Noble Prophète, accomplit des tâches d’une grande importance. En vérité, le rôle assumé par Abû Bakr (ra) pour établir la suprématie de l’islam, ainsi que les immenses services qu’il rendit à cet égard du vivant du Messager, ne constituent pas seulement une matière à inscrire en lettres d’or : chacun de ces actes suffirait, à lui seul, à immortaliser sa vie pour toujours. En réalité, il est extrêmement difficile de décrire avec des mots l’excellence et le rang de Hazrat Abû Bakr (ra). En effet, les sacrifices et les renoncements qu’il consentit pour la propagation et l’établissement de l’islam relevaient essentiellement du cœur et de la foi. Seul Allah le Très-Haut connaît pleinement l’amour profond qui résidait dans son cœur pour l’islam et pour le Noble Messager. Les événements survenus durant le califat de Hazrat Abû Bakr (ra) après le décès du Messager, ainsi que les principes et les mesures qu’il adopta alors, révèlent la perspicacité aiguë, la clairvoyance et la connaissance profonde et subtile du premier calife. Dès que les apostats relevèrent la tête immédiatement après son élection comme calife, il leur fit face avec une fermeté extrême et écrasa durement les rebelles. Ensuite, il porta son regard sur les empires perse et romain. Face à l’arme de l’égalité qu’il employa à l’égard de ces deux États, ceux-ci ne possédaient aucune arme capable de se protéger de son emprise. Les populations des empires perse et romain étaient écrasées sous le poids cruel de la monarchie. Les sujets des deux empires étaient divisés en diverses classes. La malédiction des discriminations et des différences de lignée et de tribu pesait sur les deux peuples comme une montagne accablante. Les gouvernants considéraient le peuple comme vil et estimaient que leur devoir consistait à le priver de toute dignité, de tout honneur et de tout droit. C’est précisément à cette époque que Hazrat Abû Bakr (ra) déploya l’étendard de la justice, de l’équité et de l’égalité de l’islam. Il donna aux chefs militaires qui envahissaient la Perse et Rome des instructions particulières leur enjoignant de ne jamais abandonner, fût-ce un instant, les critères de justice, d’équité et d’égalité, et leur ordonna clairement de traiter sur un pied d’égalité tous les habitants des pays conquis, sans distinction de nation, de religion ou de lignée. Ainsi, les populations accablées depuis des siècles par l’oppression, la persécution, les sévices et l’injustice furent éblouies par la lumière des principes généreux d’égalité et de justice de l’islam et s’exaltèrent comme une inondation rompant ses digues ; malgré la présence de l’immense puissance militaire et des forces armées invincibles de ces deux États, elles furent contraintes d’accepter la défaite face à la poignée de vaillants moudjahidines musulmans, démunis d’armes et de moyens militaires.

Entre l’époque de la vie du Noble Messager et la seconde phase du califat, c’est-à-dire l’époque du califat de Hazrat Umar (ra), le califat de Hazrat Abû Bakr (ra) possède une grande singularité et une éminente dignité. L’époque du Messager fut essentiellement une phase de direction, de réforme et de rectification. C’est alors que furent révélées les saintes prescriptions de la sharia. Du côté d’Allah, des lois et des règles étaient continuellement révélées par l’intermédiaire du Messager pour assurer à l’humanité une guidance éternelle. En revanche, l’époque de Hazrat Umar al-Fârûq (ra) fut une phase d’organisation. C’est alors que furent élaborées les règles nécessaires à l’administration du nouvel État et à l’accomplissement de toutes ses fonctions ; diverses institutions furent constituées afin d’instaurer la discipline dans l’administration du califat. Bien que le califat du premier calife, Hazrat Abû Bakr (ra), se situe entre ces deux phases mentionnées, les circonstances extraordinaires et anormales apparues à cette époque lui confèrent une caractéristique propre, particulièrement éclatante.

Sous le califat de Hazrat Abou Bakr (r.a.), les calamités et les bouleversements qui survinrent placèrent l’islam tout entier face à un grave danger. La nation unie formée par les vingt-trois années d’efforts et de lutte du Prophète béni (s.a.w.) fut sur le point d’être disloquée sous le choc d’un terrible désordre. En réalité, les premières manifestations du désordre politique apparurent déjà vers la fin de la vie du Messager. Un imposteur nommé Mousaylima ibn Habib, depuis Yamama, prétendit être prophète et envoya par l’intermédiaire d’un émissaire le message demandant qu’on lui abandonne la moitié de l’Arabie. Ensuite, un autre imposteur, nommé Aswad Anasi, tenta lui aussi d’attirer les habitants du Yémen à lui en faisant montre de magie. Après avoir rassemblé des forces, il chassa même du sud du Yémen les fonctionnaires nommés par le noble Messager (s.a.w.) et en prit le contrôle. À cette époque, le noble Messager (s.a.w.) fut contraint d’envoyer des troupes au Yémen afin de faire écraser sa tête. En vérité, bien que les Arabes eussent cru à l’unicité divine et abandonné l’idolâtrie, beaucoup d’entre eux ne comprenaient pas pleinement le lien indissociable entre l’unité religieuse de l’islam et l’institution du pouvoir politique. Les Arabes étaient par nature épris de liberté ; ils n’étaient guère disposés à se soumettre à un État organisé ni à lui obéir corps et âme. C’est pourquoi, dès la mort du Messager, différentes tribus arabes commencèrent à se révolter contre le gouvernement de Médine. Le feu de la rébellion se propagea rapidement d’une extrémité de l’Arabie à l’autre. Parallèlement aux apostats, beaucoup refusèrent également de verser la zakat au Bayt al-Mal. Lorsque cette nouvelle parvint à Médine, une inquiétude et une agitation terribles s’emparèrent de la population. Dans cette situation délicate, les gens ne parvenaient pas à comprendre ce qu’il convenait de faire. Certains Compagnons — y compris Hazrat Omar Farouq (r.a.) — estimaient qu’en cet instant critique aucune action armée ne devait être entreprise contre ceux qui refusaient la zakat ; tant qu’ils prononceraient la parole de foi, « Lā ilāha illā Allāh », il serait préférable de ne pas leur déclarer la guerre. Ils pensaient que si l’on s’efforçait de réprimer, en même temps que les rebelles, ceux qui refusaient la zakat, le champ de bataille s’étendrait considérablement, avec des conséquences qui ne pourraient être bonnes. Mais le vaillant calife, Hazrat Abou Bakr Siddiq (r.a.), résolut de déclarer ouvertement la guerre aux rebelles qui refusaient la zakat, tout comme aux rebelles apostats, sans tenir compte d’aucun danger ni d’aucune menace ; aucune force ne put le détourner de cette décision.

Dans l’histoire de l’islam, l’importance de cette guerre menée contre les apostats est immense. En vérité, dire que cette guerre a sauvé l’islam et l’État islamique d’une destruction définitive ne serait nullement exagéré. Il est en effet évident que si Hazrat Abou Bakr Siddiq (r.a.), conformément à l’avis de la majorité des habitants de Médine, n’avait pas mené ce jihad contre les apostats, la sédition et le désordre ne se seraient aucunement apaisés. Et si l’armée islamique n’avait pas remporté la victoire dans cette guerre, la situation se serait dégradée de façon indescriptible, et l’islam comme les musulmans se seraient retrouvés confrontés à une destruction totale.

Dans ces circonstances, on peut assurément dire que Hazrat Abou Bakr (r.a.) fit preuve d’une remarquable clairvoyance en organisant une résistance puissante contre les apostats. En réalité, par cette action, il infléchit le cours de l’histoire mondiale et posa de nouveau les fondements de la civilisation et de la culture humaines.

Sans la victoire de Hazrat Abou Bakr (r.a.) dans ce jihad contre les apostats, il n’aurait pas seulement été impossible aux musulmans de triompher face aux empires perse et romain : ils n’auraient même pas pu avancer en direction de l’Irak et de la Syrie. Il aurait alors été absolument impossible d’établir, sur les ruines de ces deux vastes États hostiles à l’islam, la civilisation et la culture islamiques à la place de celles des chrétiens.

Si ce grand jihad n’avait pas été organisé, Hazrat Omar Farouq (r.a.) n’aurait probablement même pas ressenti le besoin de conseiller Hazrat Abou Bakr Siddiq (r.a.) de rassembler le Noble Coran sous forme de livre.

De plus, s’il n’avait pas été possible d’anéantir dans l’œuf la révolte des apostats, Hazrat Abou Bakr (r.a.) n’aurait pu diriger à Médine aucun gouvernement solidement établi ; et Hazrat Omar (r.a.) n’aurait jamais pu édifier un palais majestueux sur les fondations fermes de l’État islamique administré par son prédécesseur.

En vérité, ces événements considérables et révolutionnaires se produisirent en l’espace très court de vingt-sept mois seulement. Certains ne veulent pas accorder une grande importance à ce califat de courte durée ; lorsqu’ils parlent des califes bien guidés, voire de l’État islamique, ils ne pensent qu’au califat du deuxième calife, Hazrat Omar Farouq (r.a.), et c’est celui-ci qu’ils présentent au public. Ils pensent que Hazrat Abou Bakr (r.a.) n’a pu accomplir aucune œuvre véritablement révolutionnaire durant cette période limitée et que la brièveté de son mandat ne suffisait pas à une telle entreprise. Mais, en réalité, cela est totalement faux. La plupart des révolutions de l’histoire mondiale qui ont ouvert à l’humanité les portes d’un progrès toujours plus grand se sont accomplies en très peu de temps. Les exemples ne manquent pas dans l’histoire. La première fondation de la révolution étatique islamique qui s’est produite dans l’histoire du monde a été posée par le noble Messager de Dieu (s.a.w.). Hazrat Abou Bakr Siddiq (r.a.) la protégea contre les assauts de la contre-révolution, et Hazrat Omar (r.a.) l’éleva au plus haut degré du progrès. Ainsi, pour comprendre comme il convient l’État califal développé d’Omar Farouq (r.a.), il est absolument nécessaire d’examiner en détail la période du califat de Hazrat Abou Bakr (r.a.), qui le précéda et qui fut le successeur du Prophète béni (s.a.w.). Nous attirerons l’attention des lecteurs sur cet aspect.

 

Les particularités de Hazrat Abou Bakr Siddiq (r.a.)

À la suite de la prédication et du mouvement islamiques du Prophète de toute l’humanité, Muhammad (s), se constitua une société islamique dont, après Muhammad (s), le membre le plus éminent était Abû Bakr as-Siddîq (ra). Sa prééminence n’était pas seulement reconnue unanimement par l’ensemble de la société musulmane du vivant du Prophète de toute l’humanité : après sa disparition également, il demeura, dans tout le monde musulman, l’homme éminent incontesté. En vérité, à aucune époque passée, dans aucun centre de la société islamique, la moindre divergence d’opinion ne s’est manifestée à ce sujet. Il n’y avait d’ailleurs aucune place pour une telle divergence.

Pourtant, force est de reconnaître que très peu de gens connaissent la raison fondamentale de cette prééminence incontestée d’Abû Bakr as-Siddîq (ra), ainsi que ses qualités et ses particularités propres. La véritable raison pour laquelle, du vivant du Noble Prophète (s), tous les musulmans étaient attirés vers lui constitue une question d’une importance capitale pour la conscience musulmane. Or chacun sait qu’avant l’islam, parmi les critères de supériorité généralement admis en Arabie, Abû Bakr (ra) ne possédait aucun avantage particulier. Il était né dans la tribu noble et très prestigieuse des Quraysh, les Taym. Mais, à l’époque de la Jâhiliyyah, sa tribu jouissait du même honneur et du même prestige que les autres branches de la lignée qurayshite dans l’ensemble de la société arabe ; de plus, il jouissait d’une aisance financière considérable en tant que commerçant expérimenté, mais des hommes plus riches que lui vivaient encore au sein des Quraysh. Il était l’objet de la confiance et du respect des membres de sa famille et de sa tribu. Dans le système social ignorant des Quraysh, Abû Bakr (ra), pas plus que les membres de sa famille et de sa tribu, ne pouvait jamais jouir d’une supériorité ou d’une prééminence égale à celle des plus éminents. À l’époque préislamique, il n’était pas particulièrement avancé dans l’éloquence, la poésie, la divination ou la lutte pour le leadership ; il ne pouvait donc obtenir dans la société de son temps un honneur égal à celui des autres. Malgré cela, grâce à quelles qualités, à quelles particularités et à quelles œuvres d’intérêt général la meilleure et la plus pure société de l’histoire de l’humanité avait-elle accueilli Abû Bakr (ra) comme son chef et son premier calife, et placé en lui une confiance absolue dans toutes les affaires religieuses et mondaines ? Il ne fait aucun doute que cette question est d’une importance capitale pour tout étudiant de l’histoire et pour tout musulman en général ; mais elle revêt une importance suprême pour ceux qui, aujourd’hui musulmans, souhaitent faire connaître au monde moderne les particularités de la société islamique et s’efforcent d’éduquer et d’éveiller le peuple musulman quant au caractère idéal du leadership. En vérité, c’est parce que l’idéal et le modèle absolument parfait de formation de la société et de l’individu présenté par l’islam fut un jour mis en pratique et réalisé que les musulmans eurent la possibilité de compter parmi eux de grands dirigeants tels qu’Abû Bakr (ra) et ‘Umar (ra).

Le présent article s’efforce de répondre à la question examinée. Il met en lumière les traits de caractère d’Abû Bakr (ra) ainsi que ses œuvres incomparables d’intérêt général. C’est en observant la supériorité et le rang éminent qu’Abû Bakr as-Siddîq (ra) avait atteints dans la direction de la société islamique intégrale que ‘Umar al-Fârûq (ra) déclara d’une voix profondément découragée :

« Si tel est le véritable critère de la supériorité et du califat, alors les califes qui vous succéderont seront dans une grande difficulté, car personne ne pourra atteindre votre égal. »

La pureté de sa nature et de son caractère

Lorsque l’on étudie la vie d’Abû Bakr (ra), ce qui apparaît d’abord devant nous, c’est la pureté, la probité et la limpidité de son cœur et de son esprit. C’est pourquoi il n’éprouva aucune difficulté particulière et n’eut besoin d’aucun délai pour reconnaître correctement l’islam et le Noble Prophète (s). Dès que la prédication de l’islam et la mission prophétique du Prophète lui furent présentées, il les accepta d’un cœur pleinement consentant. Aucun doute, aucune hésitation ni aucun vestige de l’ignorance liée au sentiment de supériorité ne put créer le moindre obstacle sur cette voie. Abû Bakr (ra) était un homme honoré et respecté dans la société de son époque, et c’est une vérité psychologique qu’une personne honorée et éminente doit affronter des obstacles semblables à des montagnes lorsqu’elle doit reconnaître le leadership d’un autre. Mais Abû Bakr (ra) n’eut à affronter aucun obstacle de cette nature. Cela prouve clairement que, bien qu’il fût un homme honoré et éminent, son cœur et son esprit étaient parfaitement exempts de l’orgueil du leadership et de la vanité attachée au prestige.

Il était par nature un homme d’une grande perspicacité, doué d’un esprit sagace et du regard critique. Sa vie à l’époque de la Jâhiliyyah témoigne qu’il n’était jamais disposé à accepter quoi que ce fût sans l’avoir examiné et éprouvé à la pierre de touche de la critique. Il lui était donc absolument impossible de croire aveuglément à l’islam et à la mission prophétique du Prophète. Si, malgré cela, il embrassa l’islam sans tarder, c’est uniquement parce que, grâce à son extraordinaire pureté mentale et à la limpidité de sa nature, son esprit était aussi lumineux et éclairé que la lumière du jour quant à la véracité du Prophète et à l’exactitude de ses paroles. C’est pourquoi il accueillit l’islam comme l’écho de son propre cœur. Ibn al-Daghina, personnalité influente de la société ignorante, déclara spontanément à propos d’Abû Bakr (ra) : « Tu entretiens les droits de tes proches, tu dis toujours la vérité, tu pourvois aux besoins des nécessiteux et tu aides les blessés, les opprimés et les personnes éprouvées. » Il va de soi qu’aucune souillure ne peut s’accumuler dans le cœur limpide d’un tel homme et qu’il ne peut tarder le moins du monde à reconnaître la véracité du Messager et à embrasser l’islam. Pour celui qui possède une âme aussi pure et un esprit aussi limpide, la prédication du Prophète et son visage rayonnant sont presque l’équivalent d’un miracle. Dès qu’il entend la voix de la vérité, sa conscience s’éveille et son cœur s’incline. C’est précisément à propos de cette qualité d’Abû Bakr (ra) que le Prophète de toute l’humanité lui-même témoigna en ces termes :

« Tous ceux à qui j’ai présenté la prédication de l’islam ont éprouvé quelque hésitation, quelque doute et quelque réserve avant de l’embrasser. Mais Abû Bakr ibn Abî Quhâfa fait exception. Lorsque je lui présentai cette doctrine, non seulement il ne rencontra aucun obstacle pour l’accepter, mais il n’éprouva pas non plus la moindre hésitation à cet égard. »

Grâce à la pureté exceptionnelle de sa nature et de son caractère, Hazrat Abû Bakr (r.a.) avait rassemblé autour de lui d’innombrables personnes au caractère pur et vertueuses. Elles étaient particulièrement attirées par les qualités de caractère et les mérites d’Abû Bakr (r.a.). Dans toutes les affaires importantes de la vie, elles acceptaient ses décisions de tout cœur. Lorsqu’elles constatèrent que Hazrat Abû Bakr (r.a.) avait embrassé l’islam, elles ne purent manquer d’être inspirées par la décision de ce compagnon avisé et de ce dirigeant digne de confiance. Elles n’attendirent donc pas longtemps avant d’embrasser elles aussi l’islam. De grandes personnalités telles que Hazrat Uthmân ibn Affân, ‘Abd al-Rahmân ibn ‘Awf, Talha ibn ‘Ubaydullah, Sa‘d ibn Abî Waqqâs, Zubayr ibn al-‘Awwâm et Abû ‘Ubayda ibn al-Jarrâh embrassèrent l’islam grâce à la prédication d’Abû Bakr (r.a.). Grâce à ces grands hommes, le mouvement islamique devint extrêmement puissant dès sa première période. Chacun d’eux constituait, par ses aptitudes et sa capacité d’action, un trésor exceptionnel pour l’islam ; et la grandeur et la supériorité de l’homme qui avait initié à l’islam de telles personnes ne peuvent être exprimées jusqu’au bout par les mots.

Force morale et courage incomparable

Pour proclamer dans le monde la Parole d’Allah et faire flotter l’étendard de la religion islamique, la force morale et le courage incomparable de Hazrat Abû Bakr (r.a.) constituent un phénomène sans égal. Il est universellement reconnu qu’il était à la fois un homme éminent et un commerçant. Pour un dirigeant, il est extrêmement difficile de reconnaître le leadership d’un autre et de mettre ainsi en péril sa propre position de chef. De plus, accepter un mouvement qui expose au mépris et aux reproches du peuple et qui peut finalement entraîner la ruine de ses propres affaires exige un courage et une audace extraordinaires. En effet, les intérêts matériels, c’est-à-dire les moyens de subsistance et les revenus, risquent d’en être gravement affectés. Une telle tâche ne peut absolument pas être accomplie par la plupart des commerçants ordinaires et pusillanimes. Même si un commerçant manifestait dans ce domaine une très grande audace, on ne pourrait guère attendre de lui davantage qu’il soutienne de tout cœur un mouvement de son choix et lui apporte, dans la mesure du possible, une aide financière ; mais accepter un mouvement dans ses principes, de tout son esprit et de tout son cœur, lutter de toutes ses forces contre les puissances puissamment opposées afin d’en établir concrètement les idéaux, et, de surcroît, exposer ses propres affaires et ses moyens de subsistance à de graves dangers : très peu de gens peuvent faire preuve d’une telle audace. Or Hazrat Abû Bakr al-Siddîq (r.a.) manifesta pleinement cette audace. Par la suite, pour tous les audacieux qui s’engagèrent sur cette voie semée de dangers, le seul modèle fut le rôle révolutionnaire extraordinaire d’Abû Bakr (r.a.).1 {Un exemple incomparable de sacrifice financier : Hazrat Abû Bakr (r.a.) était extrêmement généreux lorsqu’il s’agissait de dépenser pour l’établissement et la défense de l’islam. À cet égard, son rôle parmi l’ensemble des Compagnons du Prophète était incomparable et digne d’être imité. Chaque fois que le Messager vénéré (s.a.s.) appelait les Compagnons à consentir un sacrifice financier pour une œuvre quelconque, Hazrat Abû Bakr (r.a.) s’avançait aussitôt animé de la volonté du sacrifice suprême. Lors de l’expédition de Tabûk, lorsque le Messager vénéré (s.a.s.) appela les Compagnons au sacrifice le plus élevé, Abû Bakr (r.a.) fut le seul à exprimer son intention de donner dans le chemin d’Allah tous ses biens et toutes ses richesses. On lui demanda comment sa famille pourrait subvenir à ses besoins s’il donnait tous ses biens. Il répondit : « Pour eux, Allah et Son Messager suffisent. » Cet exemple incomparable du sacrifice financier de Hazrat Abû Bakr (r.a.) permet de comprendre profondément jusqu’à quel point il était dévoué dans le chemin d’Allah. — L’éditeur}

Aide et soutien aux opprimés

L’œuvre immense accomplie par les richesses de Hazrat Abû Bakr (r.a.) pour protéger, durant la dure épreuve des premières étapes du mouvement islamique, les opprimés de la voie de la vérité contre les persécutions des ennemis de l’islam trouve rarement son équivalent dans l’histoire. Des hommes issus de la classe des esclaves, tels que Bilâl al-Habashî (r.a.) et Ibn Fuhayra (r.a.), étaient écrasés, totalement impuissants, sous les sévices et l’oppression de leurs maîtres pour avoir commis le « crime » d’embrasser l’islam. Grâce à la bienveillance et à la générosité de Hazrat Abû Bakr (r.a.), ils furent délivrés de ce supplice insupportable. Pour cela, il dut dépenser des sommes considérables. On peut se faire une idée du montant qu’il dut consacrer à cette œuvre par un seul fait. Lorsque Hazrat Abû Bakr al-Siddîq (r.a.) embrassa l’islam, il possédait quarante mille dirhams en espèces ; mais douze ou treize ans plus tard, lorsqu’il émigra à Médine, il ne lui restait que cinq mille dirhams. Pourtant, durant cette longue période, son commerce avait prospéré de manière remarquable et lui avait rapporté d’importants bénéfices.2 {La gestion scrupuleuse du trésor public : De même qu’il considérait le pouvoir administratif du califat comme une responsabilité, Hazrat Abû Bakr (r.a.) considérait les biens financiers de l’État comme un immense dépôt confié. Comme il faisait du commerce pour subvenir à ses besoins, il ne percevait au début aucun salaire ni allocation du trésor public. Mais, par la suite, son activité commerciale ayant été paralysée par son occupation permanente aux affaires du califat, il commença à recevoir du trésor public une allocation symbolique, comme un simple citoyen. Cela permettait tant bien que mal d’assurer l’entretien de sa famille. Dans ces circonstances, son épouse économisa peu à peu certains aliments et prépara un jour un dessert. Le calife, étonné, lui demanda des explications ; elle lui révéla qu’elle avait économisé une petite quantité de nourriture sur la ration habituelle. En l’apprenant, le calife déclara : « La quantité de nourriture économisée pour préparer ce dessert n’est pas indispensable pour nous. À l’avenir, cette quantité sera donc déduite de ce qui est apporté du Bayt al-Mâl. » Cet événement prouve à quel point il était vigilant dans la gestion scrupuleuse du trésor public. — L’éditeur}

Le sacrifice de soi pour le Prophète

Depuis les débuts de la prédication et du mouvement islamiques du Prophète de l’humanité jusqu’à la phase ultime des épreuves et des tribulations les plus sévères, Hadrat Abû Bakr as-Siddîq (que Dieu l’agrée) demeura entièrement dévoué et prêt à se sacrifier pour lui. Chaque fois que les Quraychites tentaient d’infliger quelque souffrance au Prophète de l’humanité, Hadrat Abû Bakr as-Siddîq (que Dieu l’agrée) accourait à son secours, mettant en péril sa propre vie et son honneur, puis s’avançait pour faire face au danger imminent. Les notables dont l’autorité et le leadership étaient menacés par l’impact direct de la popularité et des progrès croissants de la prédication islamique s’étaient un jour réunis en un lieu pour se consulter et s’affairaient à déterminer les mesures nécessaires afin de se protéger du danger qui approchait. Tous étaient terriblement furieux, irrités et aveuglés par la rancœur. C’est précisément à ce moment que le Noble Prophète (paix et bénédictions de Dieu sur lui) arriva sur les lieux. Ces ennemis de l’islam se jetèrent soudainement sur lui. Ils dirent : « C’est bien toi qui insultes et blâmes notre religion et nos divinités adorées. » Le Noble Prophète (paix et bénédictions de Dieu sur lui) répondit : « Oui, c’est bien moi qui le fais. » Soudain, un homme saisit le manteau du Prophète et leva la main pour lui porter un coup violent. Hadrat Abû Bakr as-Siddîq (que Dieu l’agrée) arriva aussitôt sur les lieux. Il comprit leurs mauvaises intentions. Prenant sur lui tous les risques du danger, il s’avança et s’écria d’une voix courroucée : « Voulez-vous tuer un homme uniquement parce qu’il déclare que seul Dieu est son Seigneur ? »

Au moment particulièrement difficile de l’Hégire, le Noble Prophète (paix et bénédictions de Dieu sur lui) choisit précisément Hadrat Abû Bakr as-Siddîq (que Dieu l’agrée) comme compagnon de voyage. Ce voyage du Prophète était extrêmement périlleux, et Hadrat Abû Bakr (que Dieu l’agrée) savait parfaitement que sa vie pouvait être menacée à tout instant. Il savait également que, durant ce voyage, son compagnon courait un danger qui n’était nullement moindre que celui qui pesait sur le Prophète. Pourtant, même après avoir clairement compris tout cela, il considéra cette compagnie comme une immense faveur pour lui-même et remercia Dieu de lui avoir accordé l’occasion d’affronter toutes sortes de dangers aux côtés du Prophète.

Sur le chemin de La Mecque à Médine, cette petite caravane trouva d’abord refuge dans une grotte de la montagne appelée « Thawr ». Au moment d’entrer dans cette grotte, Hadrat Abû Bakr as-Siddîq (que Dieu l’agrée) donna une preuve concrète de son dévouement absolu au Prophète. Dans cette grotte montagneuse, déserte et infestée de bêtes sauvages, Hadrat Abû Bakr (que Dieu l’agrée) entra le premier et la nettoya lui-même. Il en boucha les innombrables ouvertures. Le Noble Prophète (paix et bénédictions de Dieu sur lui) se reposait dans cette grotte, la tête posée sur le genou d’Abû Bakr as-Siddîq (que Dieu l’agrée). C’est alors qu’un serpent venimeux sortit d’une ouverture restée béante et mordit Hadrat Abû Bakr (que Dieu l’agrée) au pied. Abû Bakr (que Dieu l’agrée) fut accablé par le venin ; mais, craignant de réveiller le Prophète et de perturber son repos, il ne bougea pas d’un pouce. Cependant, la douleur insupportable du venin le fit tant souffrir que deux larmes s’échappèrent de ses yeux et tombèrent sur la joue du Messager. Il nous est difficile d’imaginer l’amour infini, ainsi que la dévotion et le profond respect sincères envers le Messager de Dieu (paix et bénédictions de Dieu sur lui), qui permirent à Hadrat Abû Bakr as-Siddîq (que Dieu l’agrée) d’agir ainsi.

L’admirable harmonie entre fermeté et douceur

Dans le caractère de Hadrat Abû Bakr as-Siddîq (que Dieu l’agrée), fermeté et douceur s’unissaient de manière admirable. C’était l’un de ses principaux traits distinctifs, et c’est pourquoi il s’accordait profondément avec la nature du Prophète. Lorsqu’il était nécessaire de faire preuve de fermeté, il devenait aussi dur que l’acier, exactement dans la mesure requise. En revanche, lorsqu’il fallait manifester de la douceur, il ne laissait nullement place à une colère injustifiée ni à un amour-propre vide de sens. Il devenait alors semblable à un métal fondu et liquéfié. Un Juif nommé Fakhâch se moquait un jour en prononçant le nom de Dieu ; Hadrat Abû Bakr (que Dieu l’agrée) fut alors saisi d’une vive colère. Il gifla cet homme de toutes ses forces et lui dit : « Si aucun pacte de non-guerre n’avait été signé entre vous et nous, je t’aurais tranché la tête sur-le-champ. » Lors de la signature du traité de Hudaybiyya, les représentants des Quraychites dirent au Noble Prophète (paix et bénédictions de Dieu sur lui), sur un ton moqueur et sarcastique, que ses compagnons l’abandonneraient dans les moments de grand danger. Hadrat Abû Bakr (que Dieu l’agrée) entra alors dans une très grande colère et leur répondit avec une telle dureté qu’une telle parole était généralement inimaginable de la part d’un homme aussi patient que lui. Mais son sens de l’honneur et de la dignité était si aigu que cette réponse jaillit spontanément de ses lèvres. Quant à l’homme auquel cette réponse si sévère fut adressée, il avait été, à l’époque de l’Ignorance, l’un des protégés de Hadrat Abû Bakr (que Dieu l’agrée). C’est pourquoi il fut contraint de la supporter et de la ravaler.

D’un autre côté, lorsque, lors de la bataille de Badr, Dieu couronna les musulmans de la victoire et qu’un grand nombre de chefs mécréants furent faits prisonniers, il se révéla alors comme un océan insondable de tendresse et de clémence envers eux ; pourtant, il n’avait pas oublié un seul instant que ces chefs quraychites avaient accablé de persécutions et d’oppression les musulmans innocents et sans défense, qu’ils avaient fait passer le rouleau compresseur de traitements inhumains sur le Noble Prophète, Hadrat Muhammad (paix et bénédictions de Dieu sur lui), et ses compagnons, et qu’ils les avaient contraints à quitter leur pays. Hadrat Abû Bakr (que Dieu l’agrée) lui-même avait été persécuté et maltraité de diverses manières par ces hommes. Mais il supporta tout cela avec une parfaite aisance pour la cause de l’islam. Malgré cela, il ne put songer un seul instant à se venger de ces prisonniers désormais sous son pouvoir. C’est pourquoi, à l’instar des autres Compagnons, au lieu de conseiller au Noble Prophète de tuer les prisonniers, il lui recommanda de les libérer contre rançon. Il croyait et espérait que, touchés par cette clémence inattendue de la part des musulmans, les chefs mécréants seraient peut-être attirés vers l’islam et s’efforceraient d’obtenir l’agrément de Dieu.

Perspicacité et discernement

Le traité de Hudaybiyya constitue un chapitre important de l’histoire islamique. Les circonstances dans lesquelles cet accord fut conclu et les conditions sur lesquelles il reposait semblaient extrêmement décourageantes et douloureuses pour les musulmans. Mais, en définitive, le résultat auquel il aboutit ne fut pas seulement une source d’un immense encouragement pour l’islam et les musulmans ; il constitua en réalité, pour les musulmans, le « Fath mubîn », une victoire manifeste. Lors de la signature de ce traité, le rôle d’Abû Bakr as-Siddîq (qu’Allah l’agrée) porta un témoignage incontestable de sa clairvoyance subtile, de son jugement pénétrant et de son immense présence d’esprit. Aucun Compagnon n’était prêt à accepter les conditions de ce traité. Umar al-Farûq (qu’Allah l’agrée) s’opposait si vivement aux conditions en question qu’il se présenta devant le Messager et lui parla en termes extrêmement durs. (Il le regretta toutefois toute sa vie.) Seul Abû Bakr as-Siddîq (qu’Allah l’agrée) soutint le Messager du début à la fin dans cette affaire. Non seulement il soutint ce traité de toutes ses forces, mais il usa également de son influence pour rassurer les autres musulmans. Ce furent finalement ces efforts qui apaisèrent le mécontentement d’Umar al-Farûq (qu’Allah l’agrée).

En vérité, ce traité, qui, ouvertement et en apparence, était préjudiciable aux musulmans, nuisait à leur honneur et semblait annoncer un avenir sombre, et dont personne, au sein de l’ensemble de la communauté musulmane, n’était partisan ni pleinement convaincu, Abû Bakr as-Siddîq (qu’Allah l’agrée) en avait perçu, par l’œil de sa connaissance, les bienfaits lointains plusieurs années avant qu’ils ne se manifestent. Le Prophète lui-même (paix et bénédiction sur lui), grâce à la révélation et à l’inspiration divine, était pleinement informé des bienfaits intrinsèques et des immenses avantages du traité de Hudaybiyya ; c’est pourquoi il demeurait fermement convaincu, inébranlable et constant. Mais le soutien et la fermeté qu’Abû Bakr as-Siddîq (qu’Allah l’agrée) manifesta à ce sujet sans une aide de cette nature étaient véritablement étonnants. Si l’on peut dire qu’il s’agissait de l’effet victorieux de la lumière spontanée de la foi, il faut alors reconnaître qu’une foi de cette nature — le degré le plus élevé de la foi — n’avait été atteinte que par Abû Bakr as-Siddîq (qu’Allah l’agrée). Et, grâce à sa perspicacité et à sa sagacité politiques, il ne s’en trouvera véritablement aucun équivalent dans l’histoire intérieure de ce traité.

Également aimé d’Allah, du Messager et des musulmans

Grâce à son service sincère et dévoué, Abû Bakr (qu’Allah l’agrée) était également aimé d’Allah, du Messager et du peuple musulman. En réalité, le degré de cette popularité était si élevé qu’après le Prophète de l’humanité, il est douteux que quiconque lui ait été égal dans ce domaine. On n’en trouve aucun exemple dans l’histoire de l’islam. Nous allons ici en mentionner quelques raisons.

Lorsque le noble Prophète (paix et bénédiction sur lui) était alité sur son lit de mort, il confia à Abû Bakr as-Siddîq (qu’Allah l’agrée) la responsabilité de diriger la prière des gens. À ce sujet, il rejeta avec une très grande fermeté tous les conseils qui lui furent donnés au sujet d’autres personnes. Il confia donc à Abû Bakr as-Siddîq (qu’Allah l’agrée) cette responsabilité. À ce sujet, il rejeta avec une très grande fermeté tous les conseils qui lui furent donnés au sujet d’autres personnes. Ainsi, Abû Bakr as-Siddîq (qu’Allah l’agrée) continua régulièrement à diriger la prière. Un jour, comme il ne put arriver à la mosquée à l’heure prévue, Bilâl (qu’Allah l’agrée) demanda à Umar al-Farûq (qu’Allah l’agrée) de diriger la prière. Craignant que la prière ne fût retardée, Umar al-Farûq (qu’Allah l’agrée) commença à la diriger. Sa voix était extrêmement forte et portait très loin. Dès que ses paroles de takbîr parvinrent aux oreilles du Prophète de l’humanité, qui reposait dans la chambre bénie attenante à la mosquée, celui-ci se réveilla en sursaut et demanda : « Où est Abû Bakr aujourd’hui ? » Cette situation, ni Allah ni le peuple musulman ne l’apprécieront.

Bien plus, l’extraordinaire rang et la confiance dont Abû Bakr (qu’Allah l’agrée) jouissait aux yeux du Prophète étaient eux aussi incomparables. Le noble Prophète (paix et bénédiction sur lui) les exprima lui-même clairement dans l’une de ses paroles :

Parmi tous les Compagnons, nul n’est aussi généreux que lui. Si j’avais pris quelqu’un de la société humaine pour ami intime, j’aurais fait d’Abû Bakr (qu’Allah l’agrée) mon ami. Toutefois, les liens solides de notre amitié, de notre compagnie, de notre fraternité et de notre foi existent et demeureront jusqu’à ce qu’Allah nous réunisse de nouveau. (Al-Bukhârî)

L’immense rang qu’Abû Bakr (qu’Allah l’agrée) occupait auprès du Prophète de l’humanité apparaît clairement à travers l’ensemble des actes de la vie du Messager. À La Mecque, le noble Prophète (paix et bénédiction sur lui) se rendait fréquemment chez Abû Bakr (qu’Allah l’agrée). Même à Médine, sa présence était indispensable dans la plupart des affaires importantes. Un jour, il avait invité trois Compagnons pauvres à manger chez lui ; mais il fut retenu si tard dans la nuit auprès du Messager, pour une affaire particulièrement urgente, qu’il ne put rentrer à temps pour les recevoir. Umar al-Farûq (qu’Allah l’agrée) a lui-même déclaré qu’Abû Bakr (qu’Allah l’agrée) était le compagnon quotidien du Prophète de l’humanité. Son aide et ses conseils étaient extrêmement nécessaires dans toutes les affaires collectives et civilisationnelles des musulmans. Il était informé de nombreuses affaires secrètes. Avant le décès du Prophète, toutes les portes qui se trouvaient dans l’enceinte de la mosquée furent fermées, à l’exception de la porte d’Abû Bakr (qu’Allah l’agrée). Lorsque les nobles Compagnons voyaient parfois le Prophète (paix et bénédiction sur lui) particulièrement irrité, ils s’informaient de la véritable affaire par l’intermédiaire d’Abû Bakr (qu’Allah l’agrée) et, si nécessaire, lui demandaient pardon.

Traits de caractère

Hazrat Abû Bakr Siddîq (ra) était naturellement doté d’un caractère noble et éminent. Même à l’époque de la Jahiliya, il possédait les qualités de pureté, d’honnêteté, de compassion, de bienveillance, de justice et de loyauté. Dans la société de son temps, il était un homme digne de confiance. Bien que cette société fût entièrement submergée par l’alcool, la débauche, la perversité et la corruption, Abû Bakr Siddîq (ra), malgré le rang éminent qu’il y occupait, resta totalement préservé de toutes ses souillures et de toute sa fange. En vérité, ces qualités étaient présentes en lui par nature. Par la suite, l’enseignement moral du Coran et la compagnie étroite du Prophète les firent resplendir davantage dans son caractère.

La taqwâ atteint sa pleine maturité chez une personne lorsque, d’une part, son esprit et son intelligence sont libérés de toute pensée et de toute idéologie fausses et que, d’autre part, ses membres s’abstiennent de toute injustice et de tout péché. Après le Prophète de l’humanité, cette taqwâ se manifesta dans le caractère de Hazrat Abû Bakr (ra) plus clairement que chez quiconque.

Hazrat Abû Bakr (ra) éprouvait naturellement de l’aversion pour le leadership, l’autorité, la prééminence, l’attachement au monde et la quête des honneurs. Il dépensa généreusement et sans compter ses biens dans la voie d’Allah. À tel point que, durant son califat, il se retrouva endetté de six mille dirhams. Malgré cela, il n’était pas disposé à dépenser pour lui-même la moindre somme provenant de l’argent du peuple. C’est pourquoi, avant sa mort, il recommanda de vendre son propre jardin afin de rembourser la dette envers le Bayt al-Mal et d’envoyer à son successeur tout ce qui resterait de l’argent.

Fermeté et constance

L’épreuve la plus difficile et la plus ardente de la vie de Hazrat Abû Bakr (ra) survint au moment de la mort du Prophète de l’humanité. L’affection et l’attachement qu’il éprouvait pour le Prophète pouvaient être qualifiés d’« amour ». Pourtant, la patience et le sang-froid infinis dont il fit preuve en apprenant la mort du Prophète sont sans pareils dans l’histoire. Bien plus, si, en cette heure terrible pour l’islam, la fermeté inébranlable et la constance remarquable de Hazrat Abû Bakr (ra) n’avaient pas montré aux musulmans le droit chemin, il ne fait pas le moindre doute que toute la communauté musulmane aurait été confrontée à une catastrophe totale et épouvantable. En réalité, à l’annonce de la mort du Prophète, l’ensemble des musulmans fut accablé de chagrin et beaucoup perdirent tout discernement. Même un homme aussi énergique et lucide que Hazrat Umar (ra) fut si bouleversé qu’il se mit à prononcer un discours dans la mosquée du Prophète, s’adressant aux musulmans en ces termes : « Le Prophète (s) n’est pas mort ; tout comme Hazrat Moïse était parti auprès d’Allah pour quarante jours avant de revenir, Hazrat Muhammad (s) est lui aussi parti de la même manière et reviendra. » Si quelqu’un disait que le Prophète était mort, il le menaçait même ouvertement de le tuer et déclarait qu’après le retour du Prophète (s), ceux qui tiendraient de tels propos seraient sévèrement punis.

En vérité, il est impossible de mesurer combien cet événement tragique, qui avait provoqué une réaction si violente dans l’esprit de Hazrat Umar Farouq (ra), fut pénible pour les autres Compagnons. On peut, de plus, se faire une faible idée de la réaction terrifiante que l’annonce de la mort du Prophète put susciter chez Hazrat Abû Bakr Siddîq (ra), son compagnon inséparable. D’autant que l’on sait que Hazrat Abû Bakr (ra) perdait toute contenance au moindre mal qui atteignait le Prophète (s) ; il suffit de songer à quel point l’annonce de sa mort dut lui être déchirante pour en avoir le corps parcouru de frissons. Malgré cela, la manière dont Hazrat Abû Bakr Siddîq (ra) conserva son calme en apprenant la mort du Prophète, la manière dont il affronta cet événement déchirant et dont, à la lumière du Coran, il sauva les musulmans des ténèbres les plus profondes, tout cela est véritablement merveilleux. Au moment de la mort du Prophète, Abû Bakr Siddîq (ra) ne se trouvait pas dans la ville de Médine. Il était dans un lieu appelé « Sana », non loin de Médine. Ayant appris la nouvelle de la mort, il se rendit rapidement en ville. Il vit tous les gens accablés de tristesse et d’inquiétude. Il vit également Hazrat Umar Farouq (ra) prononcer un discours debout dans la mosquée du Prophète. Il ne s’arrêta nulle part, pas même un instant : il se rendit directement chez Hazrat Aïcha (ra), écarta le voile qui couvrait le visage du Prophète et embrassa son visage béni. S’adressant à lui, il dit : « Que vous étiez noble et pur durant votre vie, et que vous êtes encore pur aujourd’hui, après votre mort ! » Puis il se présenta devant la foule rassemblée et déclara :

Que ceux qui adoraient Hazrat Muhammad (s) sachent que Muhammad (s) est mort. Quant à ceux qui adoraient et vénéraient Allah, ils doivent garder à l’esprit qu’Allah est vivant et éternel à jamais ; Il ne meurt pas.

Puis il récita ce verset du Noble Coran :

*******(ARABE)

Muhammad n’était qu’un Messager. D’autres Messagers sont passés avant lui. S’il venait à mourir ou à être tué, retourneriez-vous sur vos pas ?

En entendant ce verset, Hazrat Umar comprit que le décès du Messager était incontestable. Dès que cette réalité s’imposa avec force à son esprit, il s’effondra à terre, accablé par un chagrin extrême. Après cela, lui et les autres musulmans commencèrent à réfléchir profondément à la gravité et à l’ampleur de l’événement, ainsi qu’à ses conséquences lointaines. En vérité, le choc causé dans les esprits par le décès du Prophète avait presque privé chacun de sa capacité de réflexion et de discernement. Sous les coups du discours d’Abû Bakr, les ténèbres épaisses se dissipèrent bientôt dans le néant. Même celui qui possède la moindre connaissance de la sociologie peut comprendre de quel immense et terrible péril la communauté musulmane fut ainsi sauvée.

Perspicacité et sagesse politiques

Un seul événement survenu immédiatement après le décès du Prophète suffit à prouver la supériorité de Hazrat Abû Bakr en matière de perspicacité et de sagesse politiques. Le Prophète était décédé, et les rites de sa toilette mortuaire et de son inhumation n’étaient pas encore achevés. Entre-temps, les Ansâr de Médine s’étaient réunis à la Saqîfa des Banû Sâʿida et avaient commencé à examiner et à débattre de l’organisation de l’État après le Messager et de la question du califat. Au cours de cette discussion, une question surgit également : qui aurait désormais droit au califat, les Ansâr ou les Muhâjirûn ? Les Ansâr étaient très conscients de leurs droits, mais les Muhâjirûn n’étaient nullement en reste. La situation en arriva au point où certains s’écrièrent : « *******(ARABE) L’un de nos hommes sera émir, et l’un des vôtres sera émir également. » La situation devint si confuse et si tendue qu’à tout moment d’innombrables épées aiguisées auraient pu sortir de leurs fourreaux.

D’un côté, cette situation critique. De l’autre, les principaux Muhâjirûn, parmi lesquels Hazrat Umar et Hazrat Abû Ubayda, étaient absorbés dans la mosquée du Prophète par une discussion approfondie sur la situation consécutive au décès du Prophète. À ce moment-là, Hazrat Abû Bakr, accompagné de Hazrat Alî, s’occupait activement de l’organisation de la toilette mortuaire et de l’inhumation du Prophète. Entre-temps, un homme fit parvenir à Hazrat Umar al-Fârûq la nouvelle de l’assemblée réunie à la Saqîfa des Banû Sâʿida. Il l’informa également des discours prononcés par les dirigeants ansârites. Ayant appris cette nouvelle, Umar fit appeler Hazrat Abû Bakr à l’extérieur. Hazrat Abû Bakr fit savoir qu’il était occupé. Mais lorsqu’on l’informa de la gravité de la situation, il comprit clairement que, si elle n’était pas maîtrisée immédiatement, la communauté musulmane risquait fort de se disloquer entièrement. Pensant à l’avenir de l’islam et de la communauté musulmane, il remit à plus tard une tâche aussi importante que la toilette mortuaire et l’inhumation du Prophète. Puis, afin de tenter de sauver la nation musulmane de la destruction imminente, il se rendit à la Saqîfa des Banû Sâʿida accompagné de Hazrat Umar et d’Abû Ubayda.

Arrivé à la Saqîfa des Banû Sâʿida, il s’efforça d’abord d’évaluer l’ensemble de la situation et d’en comprendre la véritable nature. Il sentit clairement que la véhémence de certains discours avait profondément blessé les personnes présentes. Beaucoup étaient devenus extrêmement irrités. Même en constatant cette situation, il ne se laissa nullement gagner par le désespoir. Il entreprit de reprendre la situation en main et de dissiper les malentendus réciproques. Lorsque Hazrat Umar al-Fârûq voulut prendre la parole en premier, Abû Bakr le retint, car il comprit que, dans cette atmosphère tendue, le discours de Hazrat Umar al-Fârûq risquait de rendre la situation encore plus confuse. Il se leva alors lui-même et commença à parler. Son discours était d’une grande gravité, touchant, émouvant et riche d’une éloquence élevée. Son argumentation était, sous tous les rapports, fondée sur la justice, la raison et la logique. Elle toucha profondément l’assemblée et attendrit les cœurs. Certains Ansâr voulurent répondre à ce discours, mais il ne leur était nullement possible de le faire sans troubler l’apaisement de la situation. Tout ce qu’il était possible de dire à la louange des Ansâr, il le dit de la meilleure manière ; en même temps, il exposa son propre point de vue sur la situation présente en s’appuyant sur des arguments tout à fait irréfutables. Ainsi, toute la confusion, toutes les craintes et tous les labyrinthes du doute disparurent en un instant. Lorsqu’il vit que la situation s’était apaisée et que tout le tumulte des querelles et des dissensions s’était évanoui, il fit, en véritable homme d’État éminent, la proposition suivante : « Hazrat Umar et Hazrat Abû Ubayda ibn al-Jarrâh sont parmi les meilleurs d’entre vous ; prêtez donc serment d’allégeance à celui des deux qu’il vous plaira. »

Dès qu’il eut entendu cette proposition, Umar (r.a.) détermina le devoir qui lui incombait. Avant même que le nom de quelqu’un d’autre ne fût évoqué à ce sujet, il tendit, avec une présence d’esprit remarquable, la main vers Abû Bakr (r.a.) et dit :

Tendez la main ; c’est à vous que nous prêterons le serment d’allégeance. Le Messager éminent (s) vous avait désigné comme son remplaçant pour diriger la prière. C’est pourquoi vous êtes le seul homme apte à devenir le calife de la communauté musulmane. En vous prêtant le serment d’allégeance, nous aurons en réalité l’occasion de le prêter au meilleur des hommes aimés du Messager.

Abû Ubayda (r.a.) s’avança et s’adressa à Abû Bakr as-Siddîq (r.a.) en ces termes :

Vous êtes le meilleur de tous les combattants. Vous fûtes l’unique compagnon du Noble Prophète (s) dans la grotte de Thawr. La prière est la plus importante des obligations des musulmans, et c’est vous qui y étiez le représentant et le remplaçant du Noble Messager (s). Par conséquent, de votre vivant, nul autre que vous ne peut prétendre à la fonction de calife.

En exprimant ainsi leurs sentiments, les deux dirigeants éminents des combattants représentèrent en réalité l’ensemble de la communauté musulmane. Ils proposèrent et soutinrent l’élection comme calife d’un homme qui, dans la société de l’époque, était véritablement le plus digne de confiance, le plus compétent et le meilleur. Finalement, Abû Bakr (r.a.) accepta d’assumer la lourde responsabilité de la nation. Dès que l’assemblée comprit son consentement, elle s’enthousiasma pour lui prêter le serment d’allégeance. En vérité, cette assemblée de la Saqîfa des Banû Sâ’ida revêtit une importance capitale dans l’histoire de l’islam. Si, à ce moment-là, Abû Bakr as-Siddîq (r.a.) n’avait pas fait preuve d’une intelligence, d’une présence d’esprit, d’une clairvoyance, d’une fermeté inébranlable et d’une inflexibilité d’acier exceptionnelles, la communauté islamique se serait alors désagrégée ; cela ne fait pas le moindre doute.

Les qualités requises pour succéder au Prophète de l’humanité

Celui à qui Abû Bakr (r.a.) succéda n’était pas un homme ordinaire : c’était le dernier prophète, honoré par le Très-Haut d’Allah du plus grand honneur. Allah lui-même le guidait directement en lui envoyant la révélation. Il l’assistait constamment par l’intermédiaire des anges. Il établissait son autorité par les miracles. Son caractère et toutes ses qualités s’étaient épanouis directement sous l’effet de l’instruction et de l’éducation d’Allah. C’est pourquoi il ne présentait, sous aucun rapport, la moindre imperfection ni le moindre défaut ; il était au contraire un homme parvenu, à tous égards, au degré ultime de la perfection pleinement épanouie. S’acquitter convenablement de la responsabilité de succéder à un guide d’une telle grandeur et d’une dignité si éminente n’était nullement chose facile. Aussi peu exigeante que soit la balance avec laquelle le regard ébloui par la beauté et la grandeur universelles du Prophète pèserait l’homme chargé de responsabilités à une époque ultérieure, elle resterait néanmoins si élevée et si noble que très peu d’hommes pourraient avoir le courage de s’y soumettre, et il serait extrêmement difficile de la franchir entièrement. La tâche devient plus difficile encore lorsque ceux qui doivent effectuer cette pesée sont eux-mêmes dignes d’être pesés selon des critères toujours plus élevés. Abû Bakr (r.a.) ne succéda au plus éminent des hommes et au guide doté de la plus grande noblesse humaine qu’après avoir franchi cette norme extrêmement exigeante ; dans son premier discours fixant les principes de gouvernement, il l’avait déclaré clairement. Nous présentons ici la partie essentielle du discours qu’il prononça immédiatement après avoir été élu calife :

Ô peuple, j’ai été nommé votre calife, alors que je ne suis pas meilleur que vous. Si j’agis donc correctement, aidez-moi et coopérez avec moi. Mais si je commets une erreur, corrigez-moi et ramenez-moi sur le droit chemin. ………… Parmi vous, le faible et l’ignoré deviendra puissant auprès de moi : je lui ferai restituer son droit par ceux qui le lui ont usurpé. À l’inverse, le puissant deviendra faible auprès de moi : je lui ferai restituer les biens d’autrui (qu’il a pillés). ……… Tant que j’obéirai à Allah et à Son Messager, vous devrez également m’obéir. Mais si je désobéis à Allah et à Son Messager, il ne vous incombera pas de m’obéir.

Dans ce discours, Hazrat Abû Bakr (RA) a exposé en termes parfaitement clairs les buts et les objectifs de son gouvernement. Il y a également fixé les limites de l’exercice du pouvoir. Il a aussi indiqué quelle attitude il faudrait adopter à son égard s’il venait à dépasser ne serait-ce que légèrement ces limites. En même temps, il a mis en lumière cette grande vérité : en tant que chef d’un État islamique, il était entièrement responsable de suivre la voie indiquée par le Messager bien-aimé (SAW), et le peuple musulman ne serait tenu de lui obéir que tant qu’il obéirait lui-même au Messager d’Allah ; mais s’il s’en écartait ne fût-ce que d’un point, le peuple musulman aurait non seulement le droit de refuser de lui obéir, mais aussi celui de proclamer ouvertement sa révolte contre lui. En vérité, inviter publiquement chacun à mesurer ses propres paroles et ses propres actes à l’aune des paroles et des actes du Prophète, à une époque où il fallait assumer comme il se devait la charge de succéder au meilleur des prophètes, Hazrat Muhammad (SAW), n’était pas chose ordinaire. Qui plus est, présenter un tel défi à des hommes qui avaient été directement et parfaitement informés des paroles et des actes du Messager bien-aimé (SAW), et qui possédaient pleinement le courage et la capacité de critiquer même les personnalités les plus éminentes, était sans aucun doute une entreprise d’une audace extraordinaire. Pourtant, Hazrat Abû Bakr as-Siddîq (RA) fit réellement preuve de cette audace, et l’histoire témoigne irréfutablement qu’il s’acquitta de la responsabilité de succéder au Prophète universel dans toute la mesure du possible. À l’appui de cette vérité, il convient de citer une parole de Hazrat Umar (RA), le plus éminent des hommes après Hazrat Abû Bakr (RA). Émerveillé et bouleversé par ses réalisations extraordinaires, il dit d’une voix empreinte de profond regret :

Si tel est le modèle concret et la mesure du service de l’islam et des musulmans que vous avez établis, personne parmi ceux qui viendront après vous n’aura le courage d’atteindre une dignité égale à la vôtre.

Lorsque Hazrat Abû Bakr as-Siddîq (RA) fut nommé calife, il n’hérita pas de la direction d’un État organisé et solidement structuré. À vrai dire, après l’époque de la prophétie, c’est lui-même qui dut jeter à nouveau les fondations du gouvernement islamique. C’est pourquoi tous les problèmes, toutes les complications et tous les obstacles susceptibles de se dresser devant un État nouvellement fondé se dressaient devant lui, hauts comme des montagnes. Tous les dirigeants ne sont pas capables de résoudre convenablement de telles difficultés. Seuls ceux qu’Allah a dotés d’une aptitude particulière à gouverner un État peuvent les régler correctement. Le premier calife, Hazrat Abû Bakr as-Siddîq (RA), possédait naturellement une telle aptitude. C’est pourquoi, immédiatement après le décès du Prophète universel, alors que la communauté musulmane se trouvait confrontée à de graves problèmes, Hazrat Abû Bakr (RA) parvint, grâce à son immense compétence et à son remarquable talent, à les résoudre tous de manière appropriée. La façon dont, en un temps très court, il réussit à faire face à toutes les menaces et à tous les défis intérieurs et extérieurs qui pesaient sur l’État islamique, ainsi que l’extraordinaire habileté dont il fit preuve dans les affaires administratives, constituent sans aucun doute un exemple rare dans l’histoire de la gouvernance. Il n’est pas possible d’exposer ici cette question en détail ; nous nous contenterons toutefois d’indiquer brièvement quelques points.

(1) Nous avons déjà évoqué la réaction que le décès du Prophète universel avait suscitée chez les Ansar, ainsi que la profonde intelligence et la présence d’esprit grâce auxquelles Hazrat Abû Bakr (RA) avait maîtrisé toute cette situation adverse et désordonnée. Bien qu’après l’allégeance au califat prêtée à Hazrat Abû Bakr (RA) à la Saqîfa de Banî Sâ‘ida, aucune initiative rebelle ne fût à craindre de la part des Ansar, on pensait que le refus de leur chef, Sa‘d ibn ‘Ubâda, de prêter allégeance pouvait avoir de graves conséquences. Certains avaient même conseillé d’adopter immédiatement à son égard une politique répressive. Mais Hazrat Abû Bakr (RA), considérant cette attitude comme une manifestation passagère d’émotion et d’enthousiasme, choisit de l’ignorer. Il avait aussitôt compris que si une mesure de coercition quelconque était prise contre Sa‘d, toute la tribu des Ansar risquait de se soulever, tandis que si l’on s’abstenait d’agir, il ne resterait autour de lui personne d’autre que son ombre. À l’époque, la réflexion de Hazrat Abû Bakr (RA) avait semblé, en apparence, erronée ; mais l’évolution ultérieure des événements démontra que son opinion était parfaitement juste et exacte. De plus, dans ces circonstances, toute mesure prise à l’encontre de sa décision aurait eu des conséquences extrêmement graves.

(2) Après le décès du Prophète bien-aimé (SAW), de nombreuses idées fausses au sujet de Hazrat Abû Bakr (RA) et de son gouvernement s’étaient formées dans la famille du Prophète (SAW). Il en résulta également diverses complications politiques. Les relations entre les membres de la famille du Messager et le peuple musulman étaient extrêmement délicates, émotionnelles et sensibles. Hazrat Abû Bakr (RA) n’était nullement en retrait sur ce point. Mais au-dessus de toutes ces relations se trouvait chez lui un profond sens du devoir, dont il était responsable devant Allah comme devant le peuple. Le conflit réciproque entre ces deux tendances fit naître chez Hazrat Abû Bakr (RA) une vive inquiétude intérieure, que l’on peut clairement comprendre à la lecture de plusieurs de ses discours de l’époque. Il ne pouvait recourir à des manœuvres politiques ordinaires à l’égard de Hazrat Fâtima (RA), de Hazrat ‘Alî (RA) et de Hazrat ‘Abbâs (RA), car cela aurait été totalement contraire à l’élan affectif des musulmans et aurait, de ce fait, pris une tournure extrêmement grave même du point de vue politique. En homme avisé et clairvoyant, il ne pouvait d’ailleurs pas le souhaiter lui-même. D’un autre côté, il ne lui était pas davantage possible de soutenir leur point de vue sur le califat et les questions connexes, car il croyait qu’en agissant ainsi il transgresserait la Loi religieuse. Par-dessus tout, le prestige du califat était fortement compromis du fait que certains membres de la famille du Messager n’avaient pas encore prêté allégeance à Hazrat Abû Bakr as-Siddîq (RA). En outre, dans une telle situation, la possibilité que les ennemis de l’islam provoquent à tout moment un grave désastre n’était nullement négligeable. Tout cela était clair comme le jour ; pourtant, de même que Hazrat Abû Bakr as-Siddîq (RA) ne fit rien qui fût contraire aux émotions populaires, il adopta aussi la ligne de conduite que la Loi religieuse exigeait. De ce point de vue, le plus grand motif de consolation était que le chef de la tribu des Banû Hâshim dans ce différend était Hazrat ‘Alî (RA). Il pouvait certes exprimer son désaccord sur certaines questions, mais il était absolument certain qu’il ne pouvait provoquer aucun désastre. C’est précisément pour cette raison que Hazrat Abû Bakr (RA) adopta une politique d’une générosité infinie. L’histoire témoigne également que la politique qu’il suivit était pleinement fondée sur la raison et attachée à la vérité.

(3) Lorsque Hazrat Abû Bakr (ra) fut nommé calife, la situation générale du pays était extrêmement mauvaise. À chaque instant, on craignait une attaque des Romains venant de l’extérieur ; tandis qu’à l’intérieur, hormis La Mecque, Médine et Taëf, presque toute l’Arabie était en proie à l’apostasie et au refus de verser la zakât. En outre, des prétendants à la fausse prophétie ainsi que des individus avides de richesses commencèrent à relever la tête en divers endroits. Le nombre de leurs partisans ne cessa d’augmenter à vue d’œil. D’autre part, les batailles de Tabûk et de Mu’ta avaient inauguré un conflit interminable entre les musulmans et les Romains. Ceux-ci se tenaient à tout moment prêts à attaquer les musulmans ; leur courage s’était encore accru à la suite de la retraite musulmane lors de la bataille de Mu’ta. Dans de telles circonstances, lorsque se répandit la nouvelle du désordre intérieur du califat et de l’éclatement de révoltes dans les principales régions du pays, il était évident qu’ils pouvaient attaquer Médine à tout moment. En réalité, ces deux périls existaient déjà auparavant et, dès sa nomination comme calife, Hazrat Abû Bakr (ra) dut les affronter tous deux. On comprend aisément avec quel courage extraordinaire, quelle bravoure et quelle remarquable sagacité il fit face à ces deux périls et remporta une victoire éclatante.

À peine nommé calife, il fit d’abord partir l’armée qui était prête à attaquer les Romains. En fait, du vivant même du Prophète vénéré (s), la décision avait été prise d’envoyer cette armée sous le commandement de Hazrat Usâma ibn Zayd ; mais, en raison de la maladie soudaine du Prophète, son départ avait alors été ajourné. Après le décès du Prophète, un grand nombre de Compagnons commencèrent à s’opposer à l’envoi de cette armée. Certains soutenaient que, dans une situation extrêmement dangereuse sur les plans intérieur et extérieur, envoyer une telle armée hors de la capitale serait une décision imprudente. D’autres soulevèrent également des objections concernant le commandement de Hazrat Usâma, issu d’une famille d’esclaves. Mais Hazrat Abû Bakr as-Siddîq (ra), malgré tous ces obstacles et cette situation défavorable, resta fermement attaché à sa position. Il déclara clairement : « Je ne peux abaisser l’étendard que le noble Messager lui-même a élevé. » En réponse aux propositions de ceux qui étaient d’un avis contraire, il dit : « Même si des chiens et des chacals me mettent en pièces, je ne pourrai néanmoins annuler le plan et la décision du Messager. Comment pourrais-je destituer celui que le Messager a nommé ? »

En somme, malgré tous ces obstacles et cette situation défavorable, Hazrat Abû Bakr (ra) fit bel et bien partir l’armée sous le commandement de Hazrat Usâma. En vérité, ce fut grâce à l’extraordinaire fermeté et au courage du calife des croyants que descendit l’infinie miséricorde d’Allah. L’armée envoyée sous le commandement d’Usâma revint à Médine après avoir remporté une victoire éclatante et glorieuse. Les ennemis intérieurs en furent profondément surpris et terrifiés, tandis que les ennemis extérieurs furent eux aussi saisis d’une grande peur et d’une vive inquiétude. Lorsque les tribus rebelles d’Arabie apprirent l’envoi de cette armée contre les Romains, elles ne purent s’empêcher de trembler en découvrant la puissance immense qui animait l’État centré sur Médine. De son côté, Héraclius fut extrêmement préoccupé par la défense des frontières de son empire. En un mot, Hazrat Abû Bakr (ra) fit d’une pierre deux coups, et il est incontestable que son plan fut pleinement couronné de succès.

Après avoir écarté le péril d’une attaque extérieure, Hazrat Abû Bakr as-Siddîq (ra), employant les forces qui lui restaient, écrasa avec une grande fermeté la révolte et la contre-révolution intérieures, bien que certains membres d’un groupe influent de Compagnons fussent favorables à une politique indulgente et opposés à toute rigueur dans cette affaire. Ils disaient : « Ceux qui se présentent comme musulmans ne devraient pas être combattus ni privés de la protection de leur vie et de leurs biens pour la seule raison qu’ils refusent de verser la zakât. » Mais Hazrat Abû Bakr (ra) ne put en aucune manière approuver ce point de vue. Il déclara clairement : « En islam, la prière et la zakât sont des actes d’adoration de même rang. Si l’on peut combattre pour établir la prière, pourquoi ne pourrait-on pas lutter contre ceux qui ne s’acquittent pas de la zakât ? » Il proclama : « Par Allah, je combattrai tous ceux qui établissent une distinction entre la prière et la zakât — ceux qui prient mais ne versent pas la zakât — et ceux qui refuseraient aujourd’hui de donner, ne serait-ce qu’une corde, parmi les biens dont la zakât était versée à l’époque du Messager. » Il ajouta : « Même si personne ne m’accompagne dans ce combat, je lutterai seul. »

C’est en raison de cette attitude inflexible et intransigeante de Hazrat Abû Bakr (ra) qu’un nouvel élan d’action et d’enthousiasme naquit dans le cœur de tous les musulmans et que, en très peu de temps, toutes les formes de révolte et de contre-révolution furent extirpées du territoire du califat. Le fait le plus mémorable à cet égard est que, malgré l’ampleur considérable de la révolte, les nombreux problèmes complexes qui encerclaient le gouvernement de Médine et, surtout, le fait qu’un grand nombre de ses propres proches fussent favorables à une politique indulgente envers les rebelles, Hazrat Abû Bakr (ra) ne céda pas le moins du monde ; au contraire, il rejeta toutes les propositions de compromis et de clémence. Seuls les esprits éclairés peuvent mesurer quelle confiance en soi et quelle confiance inébranlable en Allah sont nécessaires pour prendre une mesure aussi redoutable. En vérité, si, à un moment aussi critique, Hazrat Abû Bakr (ra) n’avait pas fait preuve d’une telle fermeté, mais, effrayé et inquiet face à l’essor de la révolte et de la contre-révolution, avait déposé les armes devant les rebelles et les apostats, le nom même de l’ordre étatique islamique aurait été effacé des pages de l’histoire ; il ne peut y avoir le moindre doute à ce sujet. Et si cela s’était produit, l’histoire de la civilisation mondiale aurait été écrite aujourd’hui d’une manière totalement différente ; plus encore, le cours même de la civilisation mondiale aurait nécessairement été paralysé, cela ne fait aucun doute. Grâce au rôle ferme et à la mesure idéaliste et inflexible de Hazrat Abû Bakr (ra), le puissant flot qui avait envahi la civilisation islamique commença, en l’espace de seulement deux ans et quelques mois de son règne, à submerger toute l’Arabie, à irriguer le royaume voisin d’Irak et à se répandre au-delà vers d’autres pays. On ne trouve dans l’histoire du monde aucun exemple d’une civilisation nouvelle ayant acquis, de façon aussi soudaine et en si peu de temps, une telle ampleur, une telle expansion et un tel progrès.

En vérité, ce n’est que lorsqu’une personne dotée d’un caractère aussi noble que celui de Hazrat Abû Bakr (ra) dirige un État que peuvent être assurés non seulement le progrès et le bien-être général des dizaines de millions d’habitants de cet État, mais aussi la prospérité et le prestige de l’islam.

 

Le califat de Hazrat Abû Bakr as-Siddîq (ra)

La vie glorieuse du premier calife, le vénérable Abû Bakr Siddîq (que Dieu l’agrée), est remplie de hauts faits éclatants. Plus particulièrement, la pyramide qui s’est élevée jusqu’aux cieux grâce aux efforts et aux œuvres accomplis durant les deux années et quart, brèves, de son califat demeurera impérissable et immaculée jusqu’au Jour de la Résurrection. Aussitôt après le décès du Prophète de l’univers, tout le pays arabe — et, avec lui, le monde islamique — fut sur le point d’être enveloppé par les ténèbres impénétrables de l’ignorance. De nombreuses tribus éminentes et influentes se révoltèrent contre le gouvernement islamique. Les faux prétendants à la prophétie hissèrent dans diverses régions l’étendard de la rébellion. Ceux qui refusaient de payer la zakat ne se contentèrent pas de s’abstenir de la verser : ils menacèrent même de piller Médine la Lumineuse, siège du califat. En un mot, au moment même où le soleil ardent de l’islam s’apprêtait à décliner, sa flamme resplendissante se trouva soudain sur le point de s’éteindre, telle une lampe sans huile à la fin de la nuit. Mais grâce à la clairvoyance, au courage, à la finesse politique et à l’extraordinaire patience et fermeté du grand calife, successeur du Messager, la lumière de l’islam ne fut pas seulement préservée d’une extinction définitive : elle illumina toute l’Arabie de l’éclatante torche de la guidance. C’est pourquoi il faut dire que, parmi les grands hommes, celui qui, après la disparition du Prophète de l’univers, sauva l’établissement du mode de vie islamique de la destruction et envers qui le monde musulman demeure irrémédiablement redevable, fut le premier calife, le vénérable Abû Bakr Siddîq (que Dieu l’agrée).

De nombreux hauts faits furent accomplis et quantité de questions difficiles et complexes furent définitivement réglées sous le califat du deuxième calife, le vénérable ʿUmar al-Fârûq (que Dieu l’agrée). Même les vastes empires romain et iranien furent réduits en pièces sous les coups du raz-de-marée islamique. C’est une vérité historique absolue, que nul ne peut nier. Mais à qui doit-on la préservation des fondements du califat islamique, l’éveil, dans les cœurs et les esprits de toute la communauté islamique, d’un irrésistible mouvement révolutionnaire et d’un puissant élan de sacrifice, ainsi que l’organisation, la consolidation et l’instauration de la discipline du califat divin ? Plus encore, qui a sauvé la société et l’État islamiques de la tempête de la destruction ? À toutes ces questions, seul le nom d’Abû Bakr Siddîq (que Dieu l’agrée) peut être prononcé en réponse. Dans le présent article, nous tenterons de présenter l’examen et l’étude des actions accomplies durant le califat d’Abû Bakr Siddîq (que Dieu l’agrée), ainsi que de l’expansion de l’islam jusqu’aux cieux.

Le caractère consultatif du califat

Il est indéniable que le vénérable Abû Bakr Siddîq (que Dieu l’agrée) posa, sur le modèle de la prophétie, les premières fondations du califat islamique. Tout d’abord, son élection eut lieu sur la base de l’opinion publique exprimée ouvertement. En outre, derrière chacune des nombreuses tâches importantes et majeures qu’il accomplit se trouvait l’avis spontané des meilleurs Compagnons, jouissant de la confiance du peuple citoyen islamique et de la dignité de ses représentants naturels. C’est pourquoi il ne leur permit jamais, à ces Compagnons de cette catégorie, de s’éloigner du siège du califat. Le Noble Messager (paix et bénédiction de Dieu sur lui) avait inscrit le nom du vénérable ʿUmar al-Fârûq (que Dieu l’agrée) pour qu’il parte avec l’armée d’Usâma. Mais le premier calife ne lui permit pas de quitter Médine, car il le destinait à une tâche encore plus importante ; il obtint lui-même cette autorisation auprès d’Usâma.

Lorsque la nécessité d’attaquer la Syrie se fit sentir, il soumit d’abord la question à la consultation d’un groupe éminent de Compagnons. Après une discussion détaillée, une proposition du vénérable ʿAlî (que Dieu l’agrée) fut adoptée à l’unanimité. De même, la déclaration du jihâd contre ceux qui refusaient de payer la zakat fit l’objet d’une consultation. Il est certes vrai qu’à cette époque, contrairement au califat de ʿUmar al-Fârûq (que Dieu l’agrée), le conseil de la shûrâ n’était pas constitué de manière pleinement régulière ; néanmoins, dans aucune affaire nationale, politique ou religieuse d’importance, on ne négligea jamais de recueillir l’opinion et l’avis des Compagnons éminents.

Le système de discipline intérieure

Après avoir déterminé la nature et la forme de l’État, il est extrêmement urgent d’améliorer l’administration et la discipline intérieures du pays, de répartir les postes importants et de choisir convenablement leurs titulaires. Sous le califat du vénérable Abû Bakr (que Dieu l’agrée), la conquête des pays et l’expansion de l’État n’en étaient qu’à leurs débuts ; son califat doit donc être considéré comme limité à la seule péninsule Arabique. Il divisa la péninsule Arabique en plusieurs provinces et districts. Médine, La Mecque, Taïf, Sanaa, Najrân, Hadramawt, Bahreïn et Dûmat al-Jandal, entre autres, constituaient des provinces distinctes. Dans chaque province, un administrateur — selon le langage actuel, un gouverneur — était nommé. L’exercice de toutes les responsabilités de l’État faisait partie de ses devoirs. Au siège du califat également, un responsable était nommé à la tête de chaque département. À titre d’exemple, le vénérable Abû ʿUbayda (que Dieu l’agrée) avait été nommé ministre des Finances avant d’être désigné commandant de l’armée en Syrie ; le vénérable ʿUmar (que Dieu l’agrée) était juge, tandis que les vénérables ʿUthmân et Zayd ibn Thâbit (que Dieu les agrée) exerçaient des fonctions de niveau secrétarial à la cour du califat.

Lorsqu’il choisissait les gouverneurs et les fonctionnaires, le vénérable Abû Bakr (que Dieu l’agrée) accordait toujours la priorité à des personnes ayant occupé des fonctions semblables à l’époque du Noble Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui), et s’efforçait de confier chaque tâche à celui qui l’avait déjà accomplie auparavant. Ainsi, il n’eut presque jamais à subir, dans aucun département, les difficultés résultant de la nomination de personnes incompétentes et inexpérimentées.

Lorsque Ḥazrat Abû Bakr (qu’Allah l’agrée) nommait quelqu’un à une fonction importante, il le faisait généralement venir auprès de lui, lui expliquait en détail ses responsabilités et ses devoirs, puis l’exhortait, dans un langage extrêmement pénétrant et touchant, à observer la taqwâ, la justice et l’équité en toutes circonstances. Nous rapportons ici un extrait des conseils qu’il donna à ʿAmr ibn al-ʿÂṣ et à al-Walîd ibn ʿUqba (qu’Allah les agrée) lorsqu’il les nomma percepteurs de la zakât :

Craignez Allah en public comme dans la solitude. Celui qui craint Allah, Allah lui ouvre une voie et lui procure une source de subsistance auxquelles nul ne saurait penser. Celui qui craint Allah, Allah lui pardonne ses péchés et lui accorde une récompense double, voire davantage, pour ses bonnes œuvres. Œuvrer au bien-être du peuple et le servir constitue assurément une excellente manifestation de la taqwâ.

Vous vous engagez sur une voie si importante qu’il n’y laisse absolument aucune place à la moindre négligence, à aucun excès ni à aucun relâchement dans l’établissement de la religion et l’affermissement du califat. Abandonnez donc les habitudes honteuses de lassitude et d’indifférence.

Lorsqu’il nomma Yazîd ibn Abî Sufyân gouverneur de Syrie, il s’adressa à lui en ces termes :

Ô Yazîd ! Tu as de nombreux proches parents ; grâce à ton autorité, tu pourrais leur offrir de nombreuses occasions de satisfaire leurs intérêts. Sache toutefois que c’est précisément là ma plus grande crainte. Le Prophète éminent (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) a dit :

Si le gouverneur des musulmans nomme quelqu’un, sans droit et par simple faveur, à une fonction d’autorité sur les musulmans, la malédiction d’Allah s’abat sur lui. Allah n’accepte de lui ni excuse ni expiation ; et, en définitive, Il le jettera en Enfer.

La vigilance rigoureuse à l’égard des gouvernants

Aussi excellentes et bien codifiées que soient les lois de l’État, si une surveillance rigoureuse n’est pas exercée sur les gouvernants chargés de responsabilités et si le peuple ne dispose pas d’un mécanisme convenable et libre lui permettant de les critiquer sévèrement, l’ensemble du système de gouvernement est voué à se désagréger et les espoirs et aspirations légitimes du peuple envers les autorités sont voués à être déçus. C’est pourquoi, malgré les nobles qualités naturelles du premier calife — humilité, douceur, indulgence et patience —, il lui fallut, en certaines circonstances, accomplir la tâche difficile de distinguer le pur de l’altéré et le bien du mal au moyen d’une fermeté particulière, d’examens minutieux et de critiques acerbes. Dans ses affaires personnelles, une extrême douceur et la cordialité constituaient ses traits naturels ; mais, en matière religieuse, administrative et relative au califat, il ne tolérait pas la moindre faute ni la moindre négligence. Ainsi, chaque fois qu’un défaut indésirable apparaissait chez les gouvernants, il le sanctionnait avec la plus grande rigueur.

La douceur dans l’application des peines

Hadrat Abû Bakr (que Dieu l’agrée) se comportait personnellement avec beaucoup de douceur et de compassion envers les criminels. Du vivant du Prophète vénéré (que la paix et le salut soient sur lui), un homme lui avoua avoir commis l’adultère. Compatissant, il lui conseilla de se repentir et de ne pas divulguer ce méfait ; mais, comme le coupable n’était pas disposé à se soustraire à la peine prescrite par la charia, il se présenta devant le Prophète vénéré (que la paix et le salut soient sur lui), avoua volontairement son crime et subit cette peine.

Cette disposition de Hadrat Abû Bakr (que Dieu l’agrée) demeura également présente durant son califat. Ashʿath ibn Qays, qui prétendait faussement à la prophétie, fut arrêté et comparut devant lui. Finalement, il se repentit et implora la grâce de sa vie. Hadrat Abû Bakr (que Dieu l’agrée) ne se contenta pas de le libérer : il le maria également à sa propre sœur. En réalité, du point de vue politique, la principale responsabilité du calife était de préserver la moralité du peuple ainsi que ses vies et ses biens. Bien qu’aucun service de police n’eût encore été établi de manière permanente, ce service fonctionnait néanmoins conformément au système instauré par le Prophète vénéré (que la paix et le salut soient sur lui). Hadrat ʿAbdullah ibn Masʿûd (que Dieu l’agrée) fut toutefois nommé responsable des services de garde et de sécurité, et des peines furent également fixées pour certains crimes particuliers. À cet égard, il lui fallut demander conseil et pratiquer l’ijtihâd, sur la base du Coran et des hadiths, au sein de l’assemblée prestigieuse des Compagnons, qui faisait office de parlement islamique.

En somme, le premier calife veillait tout particulièrement à assurer la paix et la sécurité de la vie publique et à préserver les grandes routes de tout danger pour les rendre sûres. Quiconque créait le moindre obstacle ou la moindre entrave à cette œuvre était soumis à une peine sévère et exemplaire. Mais il ne transgressait jamais les limites fixées par le droit pénal de la charia.

Le département des finances du califat

À l’époque du Prophète vénéré (que la paix et le salut soient sur lui), il n’existait aucun système clair et bien organisé pour administrer les finances. Dès qu’il recevait des richesses de diverses sources, il les faisait distribuer aux nécessiteux. Sous le règne de Hadrat Abû Bakr (que Dieu l’agrée), aucune modification ne fut apportée à ce système. Dès la première année de son califat, il accorda vingt dirhams par tête aux esclaves affranchis, aux hommes et aux femmes, ainsi qu’aux gens de toutes les classes, supérieures comme inférieures. Lorsqu’un Compagnon lui objecta cette égalité dans la distribution des richesses, il répondit : « La différence entre le rang et les mérites des gens est incontestable ; mais quel rapport cela peut-il avoir avec une différence dans la distribution des richesses ? » Vers la fin de son califat, un Bayt al-Mâl fut officiellement établi ; cependant, il ne put jamais s’y accumuler une grande quantité de biens ou d’argent. Il ne fut donc nullement nécessaire de prendre des dispositions pour sa conservation et sa garde. Un jour, lorsqu’un Compagnon l’interrogea à ce sujet, il répondit : « Un seul cadenas suffit à le protéger. » Après sa mort, le Bayt al-Mâl situé en un lieu appelé Sanâï fut examiné sous la direction de Hadrat ʿUmar al-Fârûq (que Dieu l’agrée), et il fut constaté qu’il ne restait qu’un seul dirham. En voyant cela, le peuple s’écria : « Qu’Allah fasse miséricorde à Abû Bakr ! »

L’organisation militaire

À l’époque du Prophète vénéré (que la paix et le salut soient sur lui), il n’existait pas d’armée organisée et disciplinée. Dès que retentissait l’appel à la guerre, l’ensemble de la population musulmane se rassemblait avec un vif empressement devant le Prophète vénéré (que la paix et le salut soient sur lui) pour y prendre part. Sous le règne de Hadrat Abû Bakr (que Dieu l’agrée), cette pratique demeura en substance en vigueur. Il instaura toutefois une nouvelle disposition : lorsqu’il envoyait une armée pour une expédition particulière, il divisait l’ensemble des soldats en plusieurs unités et nommait un commandant pour chacune d’elles. C’est ainsi que la coutume de nommer un amîr al-umarâ, ou « commandant en chef », fut également inaugurée sous le règne du premier calife, et Hadrat Khâlid ibn al-Walîd (que Dieu l’agrée) fut le premier à être nommé à cette fonction importante et hautement honorifique.

En effet, le fait d’avoir ainsi organisé et déployé l’armée avait grandement facilité aux moudjahidines musulmans la confrontation avec l’armée romaine, elle aussi bien organisée.

Formation morale et entraînement des soldats

Chaque guerre et chaque combat menés à l’époque du Noble Prophète (paix et salut sur lui) et du califat des bien guidés l’ont été exclusivement dans le but d’obtenir la satisfaction d’Allah et de défendre l’État islamique. C’est pourquoi une attention toute particulière était alors accordée à l’amélioration du caractère moral des personnes qui s’étaient consacrées à cette cause. Ainsi, l’armée islamique avait atteint la supériorité sur l’ensemble du monde du point de vue du caractère moral. Après le Noble Prophète (paix et salut sur lui), le vénérable Abû Bakr (qu’Allah l’agrée) accorda lui aussi une attention particulière à cet aspect dans l’entraînement militaire. Lorsqu’il envoyait l’armée participer à certaines expéditions, il avançait très loin avec le commandant et lui prodiguait de précieux conseils avant de prendre congé de lui. Lorsqu’il envoya une armée en expédition en Syrie, il donna au commandant les conseils suivants :

Vous rencontrerez des gens qui se sont consacrés au culte d’Allah. Ne les attaquez pas. En outre, je vous donne dix autres conseils : ne tuez aucune femme, aucun enfant ni aucune personne âgée ; ne coupez pas les arbres fruitiers ; ne dépeuplez aucune localité ni aucune terre habitée. N’abattez jamais de chèvres ni de chameaux, sauf pour vous nourrir. Ne mettez pas le feu aux palmeraies. Ne vous appropriez en aucune manière les biens pris comme butin, et ne soyez ni lâches ni pusillanimes.

Acquisition du matériel de guerre

Le vénérable Abû Bakr (qu’Allah l’agrée) avait mis en œuvre un plan précis pour réunir le matériel de guerre. Il consacrait une part importante de tout ce qui était versé au fonds public par diverses sources au transport et à l’achat d’armes. La part des biens pris comme butin qui, dans le Noble Coran, avait été réservée à Allah, au Messager et aux proches parents était entièrement dépensée pour répondre à ces besoins militaires. Après avoir satisfait les autres nécessités urgentes, le Noble Prophète (paix et salut sur lui) consacrait lui aussi les ressources restantes à ce poste.

Le premier calife avait réservé, en un lieu appelé « Baqî », un pâturage spécial pour l’élevage des chameaux et des chevaux. On y avait organisé l’élevage de milliers d’animaux appartenant à l’État. Les animaux de l’État collectés au titre de la sadaqa et de la zakat y étaient également gardés.

Inspection des centres militaires

Bien qu’affaibli par la vieillesse et accablé de nombreuses préoccupations et peines, Abû Bakr al-Siddîq (r.a.) inspectait et surveillait lui-même les campements militaires. S’il y remarquait chez les soldats quelque manquement ou déviation, sur le plan pratique ou spirituel, il s’empressait de le corriger. À l’occasion d’une expédition particulière, un grand nombre de soldats furent rassemblés dans un lieu appelé Jurf. Abû Bakr al-Siddîq (r.a.) alla l’inspecter. Lorsque, se rendant à la tente située à l’endroit appelé Banû Fuzârah, il arriva, les moudjahidîn se levèrent pour lui rendre hommage. Il remarqua alors, parmi les soldats venus de différentes tribus, un sentiment de fierté fondé sur la noblesse et la supériorité réciproques. Par ses conseils, il s’efforça de réprimer la noblesse de l’ascendance et de la tribu ainsi que la jalousie et l’animosité mutuelles, et d’éveiller chez tous la tolérance islamique et l’esprit de fraternité.

La lutte contre les pratiques non islamiques

La principale cause de la déformation ultérieure des doctrines religieuses et des systèmes de vie prêchés par les prophètes fut la propagation et la tolérance croissantes des innovations parmi les gens. Il en résulta que les systèmes fondés sur ces innovations prirent la place de la religion originelle, tandis que la véritable religion disparut. Sous le règne d’Abû Bakr (r.a.), aucune apparition notable d’innovations ne fut observée dans la société islamique. Néanmoins, dès qu’il en apercevait quelque manifestation, en quelque lieu ou à quelque moment que ce fût, il s’employait aussitôt à l’éliminer.

Le rôle d’Abû Bakr (r.a.) à l’égard du Coran et du Hadith

Au cours des combats livrés contre les faux prétendants à la prophétie, un grand nombre de moudjahidîn mémorisateurs du Coran furent tués en martyrs. C’est notamment lors de la bataille sanglante de Yamâmah qu’un si grand nombre de mémorisateurs du Coran subirent le martyre que les Compagnons investis de responsabilités commencèrent à craindre la disparition du Noble Coran. La nécessité de rassembler, de mettre par écrit et de compiler sans délai le Noble Coran se fit donc vivement sentir.

En vérité, les versets et les sourates du Noble Coran furent révélés à des moments précis et à la suite d’événements particuliers, puis, sur l’ordre du Noble Prophète (s.a.w.), ils furent aussitôt consignés par des Compagnons déterminés. Ils étaient clairement écrits sur des feuilles de palmier, du cuir de chameau, des os, des pierres et du bois. Sur l’ordre d’Abû Bakr (r.a.), ils furent rassemblés, compilés et constitués en un livre parfaitement ordonné. Du point de vue islamique, on peut aisément mesurer l’importance de cet accomplissement.

Le rôle d’Abû Bakr (r.a.) à l’égard du Hadith fut empreint d’une extrême prudence. Il déclara clairement qu’il n’était pas correct de rapporter un hadith sans être fermement convaincu de son authenticité et totalement exempt de tout doute à son sujet. Lui-même n’acceptait jamais un hadith sans en trouver plusieurs personnes qui le confirmaient et en témoignaient.

Création d’un département du droit islamique

Pour accomplir l’importante mission de recherche, d’investigation et d’examen critique en matière de droit islamique, Abû Bakr (r.a.) établit un département spécial. ‘Umar, ‘Uthmân, ‘Alî, ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf, Mu‘âdh ibn Jabal, Ubayy ibn Ka‘b, Zayd ibn Thâbit (r.a.) ainsi que d’autres éminents sages et penseurs furent affectés à cette tâche. Il leur incombait également de répondre aux fatwas demandées par la population.

La propagation de l’islam

La propagation de l’idéal islamique constituait l’une des responsabilités les plus importantes du calife, représentant du Messager. Dès le début, Abû Bakr (r.a.) y accorda une attention et un intérêt particuliers. En vérité, les étoiles brillantes du ciel islamique étaient le fruit des efforts inlassables d’Abû Bakr (r.a.), dont la vie était consacrée à la vérité. Mais après s’être vu confier le lourd fardeau du califat, son inclination et son activité dans ce domaine s’accrurent naturellement. Ainsi, tout le pays arabe retentit de l’appel vigoureux à la propagation de l’islam. Abû Bakr (r.a.) ordonna aux moudjahidines envoyés dans toutes les directions de propager l’islam. Il dépêcha des délégations spéciales afin de transmettre l’appel de l’islam aux tribus arabes dispersées dans les différentes régions. Celles-ci accomplissaient leur mission avec une concentration totale et un dévouement sincère. Par conséquent, tous les idolâtres et les chrétiens, proches ou lointains, embrassèrent l’islam. Les tribus arabes de l’Irak, de l’Arabie et des régions limitrophes de la Syrie répondirent à l’appel islamique de Khâlid (r.a.).

L’accomplissement des engagements du Noble Prophète (s.a.s.)

Rembourser les dettes contractées du temps du Noble Prophète (s.a.s.) et respecter scrupuleusement les promesses et engagements qu’il avait pris constituaient également l’une des responsabilités du califat. Dès qu’il en eut le loisir, Abû Bakr (r.a.) s’acquitta de ces tâches. En particulier, après avoir acquis d’immenses richesses grâce à la conquête de Bahreïn, il proclama publiquement que quiconque avait une créance sur le Noble Prophète (s.a.s.), ou dont l’une des promesses de celui-ci n’avait pas été remplie, pouvait la faire satisfaire par ses soins.

La conduite envers la famille et les proches du Noble Prophète (s.a.s.)

Bien qu’un certain malentendu fût d’abord apparu entre lui et la famille ainsi que les proches parents du Noble Prophète (s.a.s.) au sujet du jardin de Fadak, il se comporta toujours envers eux avec une grande affection, compassion et déférence. Il veillait attentivement au bien-être et à la tranquillité des Mères des croyants et à la satisfaction de tous leurs besoins. En outre, il accomplit avec le plus grand respect et la plus grande dévotion les volontés que le Noble Messager (s.a.s.) avait laissées au sujet des autres personnes.

La protection des droits des sujets dhimmis

À l’époque de la prophétie, Hazrat Abou Bakr (r.a.) a scrupuleusement protégé tous les droits des non-musulmans auxquels l’État islamique avait accordé sa protection et avec lesquels des traités particuliers avaient été conclus par écrit. De même, sous son califat, il a accordé aux sujets non musulmans dhimmis des pays conquis des droits presque égaux à ceux des sujets musulmans. Le traité conclu avec les habitants chrétiens de Hîra était rédigé comme suit :

Leurs monastères et leurs églises ne seront pas détruits, et aucun palais construit pour servir de refuge en cas de besoin ne sera démoli. Il ne leur sera pas interdit de faire sonner les cloches ni de souffler dans les trompettes. Lors de leurs fêtes particulières, il ne leur sera pas interdit de faire sortir des processions portant des croix.

Seuls quelques points de ce long traité ont été mentionnés ici. On y trouve un témoignage éclatant de la tolérance envers les autres religions dans le système de gouvernement de l’État islamique.

Sous le premier calife, le montant de la jizya et des impôts ordinaires était extrêmement faible. De plus, ils n’étaient imposés qu’aux personnes solvables. Sur les sept mille habitants de la région de Hîra, mille furent exemptés de toute forme de jizya, tandis que les autres ne furent soumis qu’à un impôt annuel de dix dirhams par personne. Le traité mentionné stipulait également que si un dhimmi devenait âgé, incapable ou pauvre, aucun impôt ne lui serait prélevé ; en outre, sa subsistance serait assurée par le bayt al-mâl. Trouve-t-on dans l’histoire du monde un seul exemple d’une administration aussi impartiale des sujets et d’une conduite aussi généreuse ?

 

Les traits de caractère d’Omar Farouq (r.a.)

Le Prophète universel, Hazrat Muhammad (s), avait, grâce à l’effort sincère de toute sa vie, édifié une société pleinement idéaliste et dotée d’un caractère élevé. Chaque membre de la société qu’il avait formée était, par son idéalisme et sa moralité, élevé comme un sommet de montagne, inflexible face à l’injustice et au faux, et, aux yeux de ses adversaires, extrêmement redoutable et invincible. Cette description est pleinement vraie et applicable à presque tous les Compagnons. Il n’en demeure pas moins indéniable que, sous les rapports de la douceur, de la rigueur, de l’humilité, de la modestie et de la patience, d’importantes différences existaient entre eux. Ces différences sont reconnues comme une réalité résultant de la diversité des tempéraments. Dans cette perspective, lorsque nous examinons le caractère personnel de Hazrat Omar Farouq (r.a.), se dresse devant nous l’image saisissante d’un homme de fer exceptionnel. En vérité, Hazrat Omar (r.a.) a établi dans la société islamique un modèle éclatant de personnalité d’une vigueur incomparable, ardente, intrépide et inflexible. Dans le vaste ciel du califat islamique, il était semblable à une lune resplendissante. Son rôle dans le domaine du califat était extrêmement puissant et éminent.

Cette fermeté du caractère d’Omar était visible dès les premières années de sa vie. Dans la société de l’époque préislamique, il était connu comme un héros exceptionnel. Lorsqu’il était un jeune héros prometteur de vingt-sept ans, le soleil de l’islam se leva précisément dans le désert de l’Arabie. Du sommet des montagnes de La Mecque retentit l’appel au tawhid, qui fit trembler les horizons. Pour Omar Farouq, cet appel était entièrement nouveau et inconnu. En l’entendant, il devint extrêmement furieux et agité. Dès lors, chaque fois qu’il apprenait que quelqu’un avait embrassé l’islam, il se dressait comme son ennemi acharné. Lorsqu’une esclave de son propre clan embrassa l’islam, il la frappa d’une manière incroyable. En outre, chaque fois qu’il apprenait qu’une autre personne avait embrassé l’islam, il s’avançait d’un pas résolu pour la réduire à néant. Mais il est fort étonnant qu’en dépit de toutes ces violences, il ne parvint à faire renoncer à l’islam pas même une seule personne. Finalement, il décida de tuer lui-même le Prophète universel. Un jour, il partit dans ce but d’un pas assuré, une épée aiguisée suspendue à l’épaule. Mais en chemin, lorsqu’il apprit que sa propre sœur et son beau-frère avaient embrassé l’islam, ce fut comme si la foudre s’était abattue sur lui. Il accourut aussitôt chez eux et les frappa si violemment qu’un flot continu de sang commença à couler de leurs corps. Malgré cela, aucune faiblesse, même infime, ne se manifesta dans leur cœur à l’égard de la foi en l’islam. Bien plus, ils s’adressèrent à Omar Farouq en ces termes : « Fais ce que bon te semble. Mais éteindre dans nos cœurs le flambeau resplendissant de la foi en l’islam dépasse tes capacités. »

En voyant l’inflexibilité de ces nouveaux musulmans, Omar Farouq (r.a.) fut saisi d’étonnement. Il perdit toute contenance en se demandant pourquoi ils étaient à ce point éperdus et dévoués corps et âme à l’islam, et par quel contact avec une pierre philosophale un homme sauvage et désobéissant devenait digne du nom d’être humain. Finalement, lui aussi fut contraint d’incliner la tête devant les principes et la doctrine solides de l’islam. La conversion à l’islam d’un héros exceptionnel tel que lui provoqua une grande agitation dans les deux sociétés opposées de l’Arabie d’alors. La société des mécréants fut à la fois étonnée et désespérée ; à l’inverse, dans la petite société islamique, on vit déferler une vague de jeunesse, d’enthousiasme et d’encouragement. À cette époque, les musulmans étaient extrêmement faibles, dépourvus de force et sans défense. Il leur était déjà très dangereux de se déclarer musulmans, sans même parler de mener ouvertement une vie islamique et d’accomplir les rites nécessaires. En particulier, il leur était absolument impossible d’adorer Allah dans la Maison d’Allah. La conversion à l’islam d’un héros intrépide tel que Hazrat Omar (r.a.) changea soudainement la situation. Lorsqu’il proclama lui-même qu’il était devenu musulman, la société mécréante devint extrêmement hostile et furieuse contre lui. Son oncle maternel, le puissant chef mécréant As ibn Wa’il, voulut lui accorder sa protection, mais, par sa fougue et sa vaillance naturelles, il refusa de l’accepter. En effet, après avoir cru en la parole révolutionnaire de l’islam, « Lā ilāha illā Allāh », il n’est nullement convenable pour une personne dotée du sens de l’honneur de rechercher la protection d’un mécréant ou d’une puissance mécréante. En outre, il se rendit à la Kaaba avec les musulmans et y accomplit la prière. Ce fut essentiellement grâce au courage du valeureux Omar que cela devint possible. C’est pourquoi, à la cour de la prophétie, il reçut le titre de Farouq, c’est-à-dire celui qui distingue le vrai du faux.

Après avoir embrassé l’islam, Hazrat Umar demeura à La Mecque pendant environ six ou sept ans, jusqu’à l’Hégire. Durant cette période, il endura lui aussi avec constance, aux côtés des autres musulmans, les persécutions inhumaines, les sévices et l’oppression infligés aux musulmans par les mécréants. En vérité, sans un sacrifice de soi incomparable pour l’islam, une force morale exceptionnelle et une fermeté de caractère inflexible, il aurait été extrêmement difficile aux musulmans de cette époque de préserver leur foi tout en étant broyés par le moulin des persécutions sataniques des mécréants.

La première bataille de l’islam eut lieu dans la plaine de Badr. Dans cette bataille, le discernement subtil, l’esprit de sacrifice et la fermeté inflexible dont Hazrat Umar fit preuve sont inscrits en lettres lumineuses dans l’histoire de l’islam. Pour l’islam, il ne fut pas disposé à pardonner le moins du monde, même à un proche parent très cher. Sur le champ de bataille, son oncle maternel As fut tué par un coup de sa propre épée. Il n’éprouva pas la moindre hésitation à enfoncer une arme dans la poitrine de ce proche parent. Ce sacrifice pour l’islam fut véritablement sans égal.

Lors de la bataille de Badr, les musulmans remportèrent une glorieuse victoire et capturèrent quelque soixante-dix chefs mécréants. Lorsque commença la discussion sur le traitement à leur réserver, Hazrat Umar Faruq exprima clairement son avis en ces termes : « Il convient de les tuer, et chacun d’entre nous doit égorger de sa propre main son propre parent. »

Au cours de la sixième année de l’Hégire, le Prophète se rendit à La Mecque pour accomplir le pèlerinage, accompagné de mille quatre cents musulmans. Arrivé à un lieu nommé Dhul-Hulayfa, il apprit que les Qurayshites de La Mecque n’autoriseraient en aucun cas les musulmans à entrer dans la ville cette année-là. Dans cette situation, la nouvelle de l’assassinat de Hazrat Uthman se répandit. C’est alors que le Prophète reçut des Compagnons le serment de se sacrifier. Hazrat Umar fut au premier rang parmi eux. Finalement, lorsqu’un traité de paix fut signé avec les Qurayshites, l’une de ses clauses parut manifestement inacceptable à Umar Faruq et porta un coup violent à son profond sentiment d’honneur et à son tempérament courageux. Il se rendit aussitôt auprès du Messager et lui demanda : « Lorsque nous sommes véritablement établis sur la vérité, pourquoi devons-nous conclure une trêve avec le faux en nous montrant si conciliants et si soumis ? »

L’année même de la conquête de La Mecque eut lieu la bataille de Hunayn. Hazrat Umar combattit dans cette bataille avec une très grande fermeté. Au cours de la neuvième année de l’Hégire, lorsque se répandit la nouvelle que l’empereur romain allait attaquer Médine, Hazrat Umar Faruq, à la demande du Prophète, apporta la moitié de tous ses biens et la présenta au service du Messager.

À l’annonce de la mort du Prophète de l’humanité, toute la communauté musulmane fut sur le point de s’effondrer, accablée par une douleur déchirante. D’autre part, pensant que les hypocrites au caractère perfide pourraient profiter de l’occasion pour provoquer une catastrophe majeure, Hazrat Umar Faruq se mit à prononcer, debout dans la mosquée du Prophète, un discours d’une grande éloquence : « Quiconque dira que le Prophète est mort aura la tête tranchée. » En réalité, ce n’était là que l’expression concrète de la vaillance ardente qui lui était innée.

La fougue et l’inflexibilité que l’on observait constamment dans le caractère de Hazrat Umar eurent, chez certains Compagnons, des répercussions quelque peu défavorables. Ainsi, lorsque Hazrat Abu Bakr Siddiq, parvenu au terme de sa vie, fut préoccupé par la désignation du calife suivant, il se prononça personnellement en faveur de l’investiture de Hazrat Umar à ce poste. Fort de sa longue expérience de la vie, il avait sans aucun doute compris qu’après sa disparition, Umar Faruq était la personne la plus qualifiée pour le califat. Lorsqu’il exprima cette opinion à Hazrat Abd al-Rahman ibn Awf, celui-ci dit : « Par Dieu, Umar Faruq est meilleur encore que l’opinion que vous avez de lui. Mais ce qui est préoccupant, c’est que son tempérament est extrêmement fougueux et sévère. » (Tabari) En réponse, Hazrat Abu Bakr dit : « Cela tient à ce qu’il y avait en moi beaucoup trop de douceur et d’humilité. Mais lorsqu’une responsabilité lui sera confiée à lui-même, il abandonnera nombre de ses habitudes et de ses dispositions naturelles. Ô Abu Muhammad ! Mon expérience est que, chaque fois que je me mettais en colère contre quelqu’un, Umar s’efforçait d’éteindre le feu de ma colère et me conseillait d’adopter une attitude empreinte de douceur. » (Al-Islam wa al-hadaratu al-arabiyya)

Au sujet du tempérament sévère de Hazrat Umar Faruq, Hazrat Abu Bakr dut également rendre des comptes devant le peuple. Lorsque son opinion concernant le calife qui lui succéderait se répandit parmi la population, quelques personnes vinrent lui demander : « Lorsque vous comparaîtrez devant Dieu, que répondrez-vous pour avoir désigné comme votre successeur un homme au tempérament aussi sévère qu’Umar ? » Hazrat Abu Bakr réfuta avec une grande subtilité leur opinion erronée et leur répondit : « Je me tiendrai devant Dieu et je dirai que j’ai choisi comme calife le meilleur et le plus éminent homme de la communauté qui viendra après moi. »

En vérité, le rang qu’occupait Hazrat Abû Bakr (ra) auprès du noble Prophète (s) était celui qu’occupait Hazrat Umar al-Fârûq (ra) auprès de Hazrat Abû Bakr (ra). (Muqaddima d’Ibn Khaldûn, p. 206.) C’est pourquoi la parole précitée de Hazrat Abû Bakr (ra) est entièrement vraie.

Après l’intronisation de Hazrat Umar (ra) au poste de calife, le premier message sorti de sa bouche et parvenu aux oreilles du peuple musulman fut le suivant : « Ô Arabes, votre religion consiste à suivre votre guide, comme un chameau attaché par une corde suit son conducteur. Mais il faut observer où et comment le conducteur vous emmène. Quant à moi, je peux vous dire ceci : par le Dieu de la Kaaba, je vous conduirai assurément sur le droit chemin. »

Immédiatement après l’achèvement de l’inhumation de Hazrat Abû Bakr as-Siddîq (ra), il secoua la terre de ses mains et se leva pour prononcer un discours. S’adressant à l’assemblée des musulmans, il dit :

Ô peuple musulman ! Allah vous a réunis avec moi. Et, après mes deux prédécesseurs, Il m’a laissé en vie et m’a maintenu en fonction. Par Allah, je réglerai toutes les affaires qui seront soumises à mon attention. Quant à celles qui resteront cachées à mes yeux, je m’efforcerai de les traiter avec un plein sens des responsabilités et dans la crainte d’Allah. En vérité, si les gens me témoignent bonté et bienveillance, je les traiterai de la même manière. Mais si quelqu’un adopte une conduite mauvaise et répréhensible, je lui infligerai moi aussi un châtiment sévère. »

Ce discours de Hazrat Umar (ra), qui définissait les principes, fut le guide de l’exercice de son califat. De l’avis unanime des hommes expérimentés, il a agi du début à la fin conformément à cette déclaration. Il n’y a rien retranché ni rien ajouté, pas même d’un iota.

Hazrat Umar (ra) adressait lui-même à Allah la prière suivante :

********(arabe)

Ô Allah, je suis naturellement d’un caractère dur ; rends-moi doux et sensible. Je suis faible ; donne-moi de la force. Je suis avare ; rends-moi généreux. (Al-Islam wa’l-Hadârat al-Arabiyya)

Après la nomination de Hazrat Umar al-Faruq comme calife, il entreprit d’envoyer un grand nombre de soldats afin de renforcer l’expédition en Irak. Après avoir lancé cet appel pendant plusieurs jours consécutifs dans des assemblées publiques, il prononça un discours poignant et exaltant. Celui-ci incita les musulmans à se préparer, par groupes, à rejoindre le jihâd. À l’issue de cette lutte ininterrompue, les musulmans affrontèrent ouvertement les Iraniens. Mais les musulmans furent vaincus et, sur neuf mille soldats, seuls trois mille survécurent. En apprenant cette défaite, Hazrat Umar al-Faruq fut extrêmement mécontent et irrité. Il prononça alors un discours enflammé appelant au sacrifice de soi pour l’islam, qui provoqua une véritable éruption d’ardeur parmi les tribus arabes. Au point que d’innombrables citoyens chrétiens se préparèrent eux aussi à se jeter dans la mêlée aux côtés des musulmans.

Sous le califat de Hazrat Umar al-Faruq, l’islam remporta des victoires extraordinaires. À cette époque, le drapeau de l’islam fut hissé en Égypte, en Syrie, en Irak, en Arménie, en Iran, en Palestine, en Azerbaïdjan, en Algérie et à Tripoli. En vérité, on n’avait jamais observé auparavant un tel exemple de conquête de pays, pas plus qu’on n’en vit après lui. Aucune des flèches qu’il décocha ne manqua sa cible. Aucun étendard qu’il éleva ne fut jamais abaissé.

La vie des musulmans était pour lui la chose la plus précieuse. Il nommait commandants des armées des hommes qui jouissaient, dans la société de leur temps, d’un grand prestige par leur savoir, leur intelligence et leur discernement. Au sujet de la bataille de « Nahavand », il écrivit à Nu‘man ibn Muqarrin :

J’ai appris que, dans la ville de Nahavand, les ennemis non musulmans se rassemblent en groupes afin d’engager le combat contre vous. Dès réception de cette lettre, tu partiras avec les musulmans qui se trouvent près de toi, sous l’égide du commandement, de l’aide et de la miséricorde d’Allah. Ne les conduis pas par des chemins escarpés et difficiles, car cela leur causerait de grandes souffrances. Ne porte atteinte à aucun de leurs droits légitimes ; autrement, ils seraient mécontents et révoltés. Ne les fais pas non plus pénétrer dans des sentiers de forêts épaisses. Sache qu’un seul musulman m’est plus cher et plus précieux que cent mille pièces d’or.

Pour mener à bien cette campagne de conquête de pays sans précédent, il envoya d’innombrables soldats dans diverses batailles ; mais lorsqu’il apprenait le martyre d’un soldat ou d’un commandant au combat, les larmes brûlantes de sa douleur s’écoulaient sans relâche de ses deux yeux, en torrents abondants ; elles ne s’arrêtaient même pas lorsqu’on lui annonçait en même temps la bonne nouvelle de la conquête d’un vaste pays.

Hazrat Umar (ra) était, tout comme les deux grands hommes qui l’avaient précédé — le Noble Messager et Abu Bakr al-Siddiq —, un porte-étendard de la justice et de la probité. Les paroles sorties de sa bouche leur ressemblaient également. Lorsqu’il envoya Muslimah al-Ashja‘i réprimer les Kurdes rebelles, il lui dit :

Pars au nom d’Allah et combats de toutes tes forces, dans la voie d’Allah, ceux qui se rebellent contre Allah. Lorsque le combat frontal s’engagera avec tes frères polythéistes, présente-leur d’abord trois propositions. Invite-les à embrasser l’islam. S’ils embrassent l’islam, déposent les armes et acceptent de rester chez eux, il vous incombera de prélever la zakat sur leurs biens. S’ils se joignent à vous et se préparent à combattre les mécréants, leurs droits et leur statut seront égaux aux vôtres. Mais s’ils refusent d’embrasser l’islam, exige d’eux l’allégeance et le paiement du kharaj. Toutefois, ne leur impose pas une charge supérieure à leurs forces et à leurs moyens. S’ils ne se montrent pas disposés à payer le kharaj, combats-les. Allah vous aidera contre eux.

Hazrat Umar al-Faruq n’était pas disposé à tolérer la moindre recherche du confort, le luxe ou le faste chez les gouverneurs provinciaux et les fonctionnaires des différents services de l’État. Il s’efforçait de toutes ses forces de préserver une parfaite unité et égalité entre gouvernants et gouvernés. Afin que la civilisation luxueuse et le caractère débridé des non-Arabes ne puissent les toucher, ses efforts de protection ne connaissaient aucune limite. Il écrivit clairement au gouverneur Hazrat Utba ibn Farqad (ra) : « Évite le luxe, le faste, les plaisirs, les pratiques et coutumes polythéistes ainsi que le port de vêtements de soie. »

Il exigeait des nouveaux gouverneurs qu’ils s’engagent à ne pas monter de chevaux turcs — car cela était alors considéré comme un luxe extrême —, à ne pas nommer de portiers et à laisser leurs portes constamment ouvertes et accessibles aux indigents et aux nécessiteux. Si l’un d’eux contrevenait à cette obligation, il le destituait sans délai.

Sa‘d construisit un immense palais dans la ville de Koufa. Umar (qu’Allah l’agrée) y mit le feu et le réduisit en cendres. En Égypte, Khârija ibn Hudhâfa construisit une demeure à étage. Lorsqu’il l’apprit, Umar (qu’Allah l’agrée) ordonna sa destruction, car, outre les autres irrégularités, elle risquait de porter atteinte à l’intimité du voisin. (Kitâb al-Kharâj)

Lorsqu’il se rendait à La Mecque durant le pèlerinage, Umar al-Fâruq (qu’Allah l’agrée) faisait proclamer publiquement que quiconque avait une plainte contre un gouverneur devait la lui présenter directement. Un homme se plaignit d’un gouverneur, affirmant que celui-ci lui avait infligé cent coups de fouet sans raison. Il répondit : « Tu infligeras cent coups de fouet au gouverneur concerné. » On peut aisément imaginer combien cette décision était sévère. Le gouverneur concerné en fut bouleversé. Il se leva et dit : « Si vous agissez ainsi, la dignité du gouverneur sera compromise et l’administration deviendra impossible. » Umar (qu’Allah l’agrée) répondit : « Malgré cela, il est indispensable d’établir cet exemple de justice, car le Noble Prophète lui-même a agi ainsi. »

Ayant appris que Khâlid ibn al-Walîd (qu’Allah l’agrée) avait dépensé une somme considérable sans qu’il y eût aucune nécessité nationale ou générale, Umar (qu’Allah l’agrée) lui fit parvenir un décret le destituant. Il dit : « Si Khâlid a dépensé cet argent de ses propres deniers, il l’a assurément gaspillé ; et s’il a dépensé l’argent du Bayt al-Mâl, il s’est immiscé dans ce qui ne le concernait pas et a trahi le dépôt qui lui était confié. »

Umar (qu’Allah l’agrée) administra le califat en suivant les traces des grands hommes qui l’avaient précédé. Il dit : « Mes deux compagnons sont déjà partis avant moi. Ils avaient tous deux suivi la même voie et la même méthode. Si j’agissais à leur encontre, j’emprunterais nécessairement une voie entièrement différente de la leur. » En vérité, cela semble être l’écho de cette parole du Prophète de l’humanité : « S’il devait y avoir un prophète après moi, ce serait Umar. »

C’est le Noble Prophète lui-même qui a donné l’explication exacte de la rigueur et de l’intransigeance observées dans le caractère d’Umar al-Fâruq (qu’Allah l’agrée). Il a dit : « Parmi les membres de ma communauté, nul n’est aussi ferme et rigoureux qu’Umar lorsqu’il s’agit des affaires d’Allah. »

Un autre dit : « Umar est généreux envers la vérité, mais, face à l’injustice et au faux, il est économe jusqu’à la moelle. »

En vérité, Umar (qu’Allah l’agrée) n’était pas l’esclave aveugle de sa nature ; il n’est absolument pas vrai qu’il adoptait la rigueur dans une affaire sous l’effet d’une simple dureté naturelle. Au contraire, sa conception de la rigueur et de la douceur était extrêmement claire, et son esprit comme son intelligence restaient toujours éveillés sur ce sujet. C’est pourquoi il déclara lui-même en termes explicites :

Les affaires du califat ne peuvent être correctement administrées tant qu’une rigueur ne sera pas adoptée, sans toutefois atteindre le degré de l’oppression. Il ne faut pas non plus faire preuve de douceur dans les questions dont le fondement repose sur la faiblesse. (Kitâb al-Kharâj)

Cette rigueur se limitait entièrement aux questions de la charia, entre les droits d’Allah et ceux de Ses serviteurs. Mais dans les affaires personnelles, le vénérable Umar n’a jamais manifesté la moindre dureté. Au contraire, dans ce domaine, il était plus doux et plus tendre que la cire. C’est précisément ce que l’on apprend d’un de ses propres discours. Il y déclara notamment :

****** (en arabe)

Par Allah, lorsque mon cœur s’adoucit à l’égard d’Allah, il devient plus doux et plus tendre que l’écume de l’eau. Mais lorsqu’il s’agit de la religion et de la charia d’Allah, et qu’il doit se montrer ferme et rigoureux, il devient plus dur et plus impénétrable que la pierre.

En vérité, la politique rigoureuse adoptée par Umar al-Fârûq dans l’accomplissement de la responsabilité du califat était absolument indispensable du point de vue de la conduite de l’État. La destitution de Khâlid ibn al-Walîd, la rigueur observée envers les gouverneurs, l’application extrêmement stricte des prescriptions islamiques, ainsi que d’autres mesures semblables, faisaient partie des immenses responsabilités inhérentes au califat de Umar. Tout ce qu’il fit, il le fit afin d’assumer la lourde responsabilité de la fonction de calife. Car, sans cela, une responsabilité aussi délicate et importante que celle du califat n’aurait pu être remplie le moins du monde. Et, à Dieu ne plaise, si Umar lui aussi n’avait pas assumé la responsabilité du califat et établi un modèle concret de l’organisation de l’État islamique, la disparition du mode de vie islamique aurait été inévitable.

Cependant, la rigueur, l’inflexibilité et l’absence de pardon dont il faisait preuve dans l’exercice de la responsabilité du califat ne constituaient qu’un aspect du caractère de Umar. L’autre aspect résidait dans sa contribution sans égale en matière de compassion, de sympathie et de pardon. Dans la société de cette époque, parmi les créatures douées de conscience d’Allah, nul n’avait davantage droit à la compassion et à la sympathie que les esclaves. Dès qu’il prit en charge le califat, le vénérable Umar al-Fârûq libéra entièrement tous les esclaves arabes. Il promulgua en même temps une disposition constitutionnelle stipulant : « Un Arabe ne peut jamais devenir l’esclave ou le serviteur de quiconque. » Selon l’organisation sociale et économique de l’époque, libérer tous les esclaves non arabes était une entreprise extrêmement difficile. Malgré cela, il mit en vigueur de nombreuses lois et dispositions bénéfiques pour eux. Il leur accorda même, tout comme à leurs maîtres, des allocations ou des pensions versées par l’État.

Le vénérable Umar avait adopté envers les dhimmis et les non-musulmans une attitude si cordiale et respectueuse que les musulmans d’aujourd’hui ne l’adoptent même pas envers leurs coreligionnaires. Il resta particulièrement attentif à cette question jusqu’au dernier moment de sa vie. En même temps, il ne lésinait nullement, de manière générale, à faire preuve de pardon et de bonté.

Le deuxième calife ne se consacrait pas aux œuvres d’intérêt général uniquement au niveau de l’État. À titre personnel également, il œuvrait en permanence au bien de l’humanité. Il se rendait de maison en maison chez les combattants partis au jihâd et s’enquérait de la situation de leurs familles. Dès qu’un besoin apparaissait chez quelqu’un, il prenait immédiatement les dispositions nécessaires pour y pourvoir. S’il rencontrait quelque part des gens affamés, il faisait sans délai le nécessaire pour les nourrir. Sous le califat de Umar al-Fârûq, une égalité et une équité complètes furent établies entre riches et pauvres, indigents et fortunés. Il avait donné des instructions strictes aux fonctionnaires responsables afin qu’ils ne manifestent pas la moindre attitude discriminatoire envers la population. Lui-même n’aimait aucune forme de flatterie ni d’éloge. Lorsqu’il comparut comme partie défenderesse devant le tribunal de Médine, le juge se leva par respect pour le calife des musulmans. En voyant cela, il déclara aussitôt : « Dans cette affaire, c’est là ta première injustice. » À cette époque, toute la terre tremblait devant la puissance et l’autorité du calife ; pourtant, grâce à la politique d’égalité qu’il avait adoptée, les ambassadeurs étrangers ne parvenaient pas facilement à reconnaître l’Amîr al-Mu’minîn. C’était un homme animé d’un profond sens de la pudeur. Avant la révélation des versets relatifs au voile, non seulement les musulmanes ordinaires, mais même les épouses du Prophète béni ne portaient pas le voile. Cependant, il ne pouvait déjà pas approuver cette absence de voile ni la libre circulation des femmes.

Le fondement essentiel du caractère farouqien

Les éminentes qualités morales de Hazrat Umar Farouq (RA) reposaient sur des fondations extrêmement solides. C’est de sa compagnie étroite et intime avec Hazrat Muhammad (SAW), celui qui établit les normes morales les plus élevées, qu’il avait acquis ces fondations. Personnellement, il était paré de nobles qualités, incarnation vivante du caractère prophétique. Dans le miroir de son caractère se reflétaient au plus haut degré la sincérité absolue, la soumission à Allah, le désintérêt pour les plaisirs matériels, la maîtrise de la langue et du cœur, la justice, l’amour de la vérité, l’humilité et une vie simple, dépourvue de toute ostentation. Ces nobles qualités étaient si profondément enracinées dans son caractère que quiconque entrait en contact avec lui en subissait profondément l’influence. De nombreux Compagnons s’efforçaient également, avec un très grand zèle, de bénéficier de sa compagnie afin d’apprendre auprès de lui la véritable taqwa et la piété. Le Messager d’Allah (SAW) lui-même a dit à son sujet :

******* (en arabe)

Allah a fermement établi la vérité sur les lèvres et dans le cœur d’Umar. Il était celui qui distinguait clairement le vrai du faux.

L’influence de ce caractère s’était pleinement reflétée jusque dans celui des fonctionnaires du gouvernement durant le califat farouqien.

L’intensité de la crainte d’Allah

La source fondamentale de la fermeté morale d’Umar (RA) était sa conviction inébranlable de la puissance et de la force d’Allah. Animé d’une profonde humilité et le cœur rempli de crainte, il demeurait en prière jusque tard dans la nuit. Lorsqu’il récitait les versets du Coran qui décrivent la grandeur et la majesté d’Allah, il était profondément bouleversé par l’émotion et fondait en larmes irrépressibles. Son cœur était si tendre et si sensible que, lorsqu’il commença un jour à réciter la sourate Yusuf pendant la prière de l’aube, son cœur fut submergé d’émotion et, tout en pleurant, il fut contraint d’achever la récitation de tout le Coran avant de s’incliner en rukû.

Il craignait extrêmement le châtiment du Jour de la Résurrection. Il disait souvent : même si, au Jour de la Résurrection, je parviens tant bien que mal à échapper au châtiment de l’Enfer et que mes bonnes et mes mauvaises actions se trouvent à égalité, je me considérerai comme très chanceux. Un jour, tenant un brin d’herbe à la main, il déclara d’une voix accablée de tristesse : « Hélas, si seulement j’étais libéré de toute responsabilité comme ce brin d’herbe ! Hélas, si seulement je n’étais jamais venu au monde ! » Par crainte d’Allah, son cœur et son esprit demeuraient constamment remplis d’appréhension et de peur. C’est pourquoi il disait souvent : même s’il était proclamé depuis les hauteurs célestes que tous les hommes seraient admis au Paradis, à l’exception d’un seul, mon cœur resterait néanmoins tourmenté et inquiet à la pensée que cet infortuné puisse être moi-même.

Amour et obéissance envers le Messager

Pour purifier et assainir l’esprit et acquérir les nobles et authentiques qualités de caractère, il est absolument indispensable d’acquérir un amour sincère envers le Prophète universel, Hadrat Muhammad (s), source première du noble caractère, ainsi qu’un dévouement authentique à suivre sa Sunna. En vérité, le cœur qui n’est pas rempli d’amour pour le Messager et les pas qui ne suivent pas le noble modèle du noble Messager (s) ne peuvent être bénis par l’obtention des bienfaits de ce monde et de l’au-delà. Hadrat Umar Faruq (ra) était un véritable et dévoué amoureux du Messager. Il aimait le noble Messager (s) plus que sa propre vie, ses biens, ses enfants et ses proches. C’est pourquoi il ne put accepter soudainement et facilement la mort du noble Prophète (s).

L’aspect le plus éclatant du caractère de Hadrat Umar (ra) était son imitation littérale du noble Messager (ra) à chaque instant. Dans toutes ses activités — manger et boire, se vêtir, s’asseoir et se lever, aller et venir, parler et converser — il suivait avec dévouement le modèle prophétique. Le noble Messager (s) avait vécu dans le besoin, la faim et la pauvreté. C’est pourquoi, bien qu’il fût le souverain des vastes empires de Rome et de Perse, Hadrat Umar (ra) menait une vie extrêmement pauvre. Un jour, sa fille, la Mère des croyants Hadrat Hafsa (ra), lui dit : « Allah Ta‘ala vous a maintenant accordé aisance et abondance. Vous ne devriez donc plus vous abstenir de porter de beaux vêtements et de consommer une nourriture excellente. » Il répondit : « As-tu oublié la vie du noble Messager, accablée de peine et de pauvreté ? Par Allah, je continuerai à suivre mon “guide”, ……… dans l’espoir qu’Allah m’accorde bonheur et aisance dans l’au-delà. »

Lorsqu’il avait vu le noble Messager (s) accomplir une action d’une certaine manière, il s’efforçait toujours de l’accomplir exactement de la même manière. Lorsqu’on lui demandait la raison de sa façon d’agir, il répondait franchement : « C’est précisément de cette manière que j’ai vu le noble Messager (s) accomplir cette action ; c’est pourquoi je l’ai accomplie ainsi. »

Un sens aigu des responsabilités

Hadrat Umar (ra) avait un sens extrêmement aigu de ses responsabilités et de ses devoirs. Il se considérait responsable de tout ce qui concernait le peuple et, quels que fussent les sacrifices exigés par l’accomplissement de cette responsabilité, il les supportait sans se plaindre. Pour les biens appartenant au peuple musulman ou à l’État dont la garde lui était confiée, il supportait les peines et les efforts les plus extrêmes. Si les biens du Bayt al-Mal subissaient le moindre dommage, il le réparait ; et si quelque chose était perdu, il n’hésitait pas un instant à assumer personnellement tout le travail nécessaire pour le retrouver.

Hadrat Ali (ra) raconte : un jour, voyant Hadrat Umar (ra) chevaucher un chameau et avancer rapidement, je lui demandai : « Ô Commandeur des croyants, où allez-vous ? » Il répondit : « Un chameau perçu au titre de la zakat a disparu ; je suis sorti à sa recherche. » Je lui dis : « En agissant ainsi, vous rendez l’exercice de leur responsabilité extrêmement difficile à vos califes successeurs. En d’autres termes, si vous acceptez de tels efforts pour exercer la responsabilité du califat, ceux qui deviendront califes après vous devront eux aussi fournir des efforts semblables. » En entendant cela, il dit :

*******(arabe)

Ô père de Hasan ! Ne me blâme pas. Par Celui qui a envoyé Muhammad (s) en lui conférant la prophétie, je le jure : même si un seul chameau venait à mourir sur les rives de l’Euphrate, c’est cet Umar qui en serait tenu responsable au Jour de la Résurrection.

En vérité, il n’est possible de tenir de tels propos que si l’on possède un sens illimité du devoir et une foi sincère et inébranlable en la reddition des comptes au Jour de la Résurrection ; il ne fait aucun doute qu’une telle personne puisse consentir des efforts et des sacrifices semblables pour préserver les biens de l’État.

Hazrat Umar (ra) parcourait les quartiers habités pendant la nuit afin de connaître la situation réelle du peuple. Durant trois nuits consécutives, il entendit des pleurs provenant de la même maison. Il y fit ensuite appeler les habitants et voulut connaître la raison des pleurs de l’enfant. La mère de l’enfant dit : « Comme une allocation ne sera accordée à l’enfant par le Bayt al-Mal qu’après le sevrage, nous essayons immédiatement de sevrer ce nourrisson. Voilà la raison principale de ses pleurs. »

Lorsqu’il apprit cela, il fit immédiatement proclamer :

********(arabe)

Ne vous hâtez pas de sevrer les enfants. Désormais, nous attribuerons une ration alimentaire à chaque enfant musulman.

Dans le même temps, il envoya des instructions claires afin que cette disposition soit immédiatement appliquée dans tout l’État islamique.1 {Un exemple remarquable du sens du devoir : À ce propos, il convient de mentionner ici un autre événement historique. Un jour, au cœur de la nuit, le calife Umar (ra), accompagné d’Ibn Abbas (ra), partit de Médine pour inspecter une région rurale éloignée. Alors qu’ils traversaient un quartier, ils entendirent les pleurs d’enfants provenant d’une masure délabrée voisine. En regardant à l’intérieur de la masure, ils virent une vieille femme placer sur le foyer une marmite remplie d’eau et allumer le feu, tandis que les enfants, assis tout autour, pleuraient sous l’effet de la faim. La femme s’interrompait de temps à autre pour rassurer les enfants : « Patientez encore un peu, le repas sera prêt d’un instant à l’autre. » Mais finalement, le repas ne fut jamais prêt. Après avoir pleuré longtemps jusqu’à l’épuisement, les enfants finirent par s’endormir. La femme poussa elle aussi un profond soupir et se dit à elle-même : « Eh bien, nous avons au moins réussi à survivre à cette nuit. » Bouleversés par cette scène tragique, le calife Umar (ra) et son compagnon s’adressèrent à la femme. En réponse à leurs questions, elle dit : « Ma famille ne compte aucun homme capable de gagner sa vie ; moi-même, je ne parviens pas à gagner de quoi nourrir les enfants. C’est pourquoi, depuis plusieurs jours, je ne fais que placer une marmite remplie d’eau sur le foyer et rassurer ainsi les enfants affamés. » En l’interrogeant davantage, ils apprirent qu’aucune aide alimentaire du Bayt al-Mal de l’État ne leur était encore parvenue. Après avoir entendu ce récit poignant, le calife et son compagnon regagnèrent rapidement Médine et ouvrirent la porte du dépôt du Bayt al-Mal. Puis il chargea lui-même sur ses épaules un sac de farine et un sac de sucre et se mit en route vers la pauvre femme. À ce moment-là, Ibn Abbas (ra) demanda au calife de lui permettre de porter au moins un des sacs sur ses épaules. Le calife refusa catégoriquement et lui dit : « Ibn Abbas ! Aujourd’hui, tu es venu m’aider à alléger mon fardeau ; mais au Jour de la Résurrection, lorsque je serai accusé de cet échec dans l’accomplissement de mon devoir, tu ne viendras pas alléger le poids de mes péchés. » Cet événement constitue une preuve éclatante de l’intensité du sens du devoir du deuxième calife. – L’éditeur }

Il est souhaitable que cette humanité, cette compassion et cette sollicitude envers ceux qui souffrent soient manifestes dans le caractère des dirigeants d’un État fondé sur les principes islamiques.

Le vénérable Umar (ra) était véritablement tel un père affectueux et bienveillant pour chaque personne faible et chaque orphelin de la société. La parfaite justice et l’impartialité constituaient ses principales qualités. Il accordait une importance égale à la liberté et à l’égalité.1 {Intransigeance sur la question de la liberté : En ce qui concerne la liberté humaine, c’est-à-dire les droits fondamentaux de l’être humain, l’attitude du vénérable Umar (ra) était inflexible. Il n’était nullement favorable à ce que l’on porte la moindre atteinte à la liberté de quiconque sans raison raisonnable et légale. Il avait également donné aux gouverneurs des instructions très strictes à ce sujet. Malgré cela, une plainte fut un jour adressée au calife contre le gouverneur de l’Égypte : celui-ci, mû par de simples soupçons et sans aucune raison raisonnable ni légale, aurait détenu plusieurs personnes en prison. Le calife fit immédiatement venir le gouverneur et lui en demanda la raison. Le gouverneur ne put fournir aucune réponse satisfaisante. Le calife le réprimanda alors en ces termes : « Ces gens, leurs mères les avaient pourtant mis au monde libres. De quel droit les as-tu maintenus dans la servitude ? » En vérité, jusqu’au dernier instant de sa vie, le calife Umar (ra) demeura fermement attaché à ce principe vigoureux. Personne ne put l’en détourner, ne serait-ce que d’un iota. – L’éditeur}

Il œuvrait au bien général de l’humanité en se tenant aux côtés des faibles et des nécessiteux de la société. Cette attitude ne s’appliquait pas seulement aux musulmans. Il ne faisait pas la moindre distinction à l’égard des citoyens non musulmans soumis à l’État islamique. Il avait donné à tous les administrateurs, à tous les niveaux, l’ordre de les traiter avec équité et de suivre les principes de justice à leur égard. Il insistait pour que toute forme d’injustice et d’oppression envers eux soit évitée. À ce propos, une de ses propres paroles historiques mérite tout particulièrement d’être mentionnée. Il avait dit :

********(arabe)

Le bien de la responsabilité qu’Allah Tout-Puissant m’a confiée dépend principalement de trois choses : préserver dûment le dépôt, ou la confiance ; l’assumer avec fermeté et force ; et gouverner et rendre la justice conformément aux prescriptions révélées par Allah.

À propos des biens de l’État, il avait dit :

*******(arabe)

Sachez que le bien de ces biens publics réside dans trois modes d’utilisation בלבד : ils seront reçus de manière conforme au haqq, c’est-à-dire conformément au droit ; ils seront donnés de manière conforme au haqq, c’est-à-dire afin de s’acquitter du droit dû ; et toute réception ou donation par des voies vaines sera interdite. Pour le croyant de foi faible, mettre en œuvre la justice dans le gouvernement et le jugement constitue déjà l’essentiel.

Dans l’exercice de la justice, il se préparait corps et âme à établir l’équité. Lorsque deux parties en conflit se présentaient devant lui pour obtenir justice, il s’agenouillait devant Allah Tout-Puissant et priait en disant :

Ô Allah, aide-moi dans cette affaire, car chacune des deux parties pourrait me détourner de ma religion — si je ne rends pas justice.

Aversion pour le luxe et contentement de peu

La convoitise et l’avidité des plaisirs matériels sont en réalité la cause principale de l’immoralité, de la dépravation du caractère et de la corruption. C’est pourquoi Hazrat Umar al-Faruq (qu’Allah l’agrée) les détestait naturellement. Ses contemporains reconnaissaient unanimement qu’en matière d’aversion pour le luxe et de contentement de peu, il avait surpassé tout le monde. Lorsque le noble Messager (s) voulait parfois lui donner quelque chose, il disait : « Ô Messager ! Il y a beaucoup de gens plus nécessiteux que moi. Ce sont eux qui le méritent davantage. » Le corps de Hazrat Umar (qu’Allah l’agrée) n’avait jamais touché de vêtement doux et lisse. Une tunique rapiécée de toutes parts, un turban de tissu usé et déchiré, ainsi que des chaussures déchirées et abîmées : tels furent les seuls ornements de toute sa vie. Vêtu de cela, il rencontrait les ambassadeurs de César et de Chosroès, ainsi que les représentants venus de l’intérieur et de l’extérieur du pays. Les gens étaient stupéfaits et frappés de stupeur en voyant la qualité médiocre de sa nourriture. Il disait : « Pensez-vous que je sois incapable ou réticent à manger des aliments raffinés et savoureux ? Par Allah, si je ne craignais pas le Jour de la Résurrection, je me serais moi aussi adonné, comme vous, au luxe et aux plaisirs des sens. » Il donnait également des instructions sévères aux fonctionnaires investis de responsabilités gouvernementales afin qu’ils s’abstiennent du même luxe et des mêmes plaisirs.

Le contentement de peu était une qualité innée chez lui. Après avoir été nommé calife, il ne prit pas même une pièce du Bayt al-Mal pendant plusieurs années consécutives. Pourtant, toute sa famille était accablée par les privations, la pénurie et la pauvreté. Voyant sa situation, les Compagnons mirent en place le versement, sur le Bayt al-Mal, d’une allocation suffisante pour lui procurer une nourriture et des vêtements très simples. Hazrat Umar (qu’Allah l’agrée) n’accepta cependant cette allocation qu’à la condition suivante : « Je ne la recevrai que le temps strictement nécessaire. Dès que ma situation financière personnelle s’améliorera, je cesserai de la prendre. » Alors Rubay ibn Ziyad al-Harami lui dit : « Ô Amir al-Mu’minin ! Puisqu’Allah Très-Haut vous a accordé un tel rang, vous êtes plus que quiconque au monde en droit de mener une vie de luxe, de confort, de bonheur et de réjouissances. » Hazrat Umar (qu’Allah l’agrée) répondit d’une voix irritée : « Je ne suis rien de plus que le dépositaire du peuple. La trahison d’un dépôt peut-elle jamais être permise ? » Un jour, voyant Hazrat Utba (qu’Allah l’agrée) manger une nourriture de qualité médiocre, il lui dit : « Ô Amir al-Mu’minin ! Si vous dépensiez un peu davantage pour votre nourriture et vos vêtements, les biens des musulmans n’en diminueraient pas. » Hazrat Umar (qu’Allah l’agrée) répondit : « Il est bien triste que tu me tentes par le confort matériel et le luxe. »

En vérité, après s’être vu confier la responsabilité du califat, Hazrat Umar (qu’Allah l’agrée) se montra extrêmement vigilant dans son mode de vie. Car à cette époque, la moindre erreur ou négligence de sa part aurait pu, si elle venait à être connue, devenir la cause de la propagation de la corruption dans le caractère de l’ensemble de la population musulmane.

 

Le califat de Hazrat Umar al-Faruq (qu’Allah l’agrée)

Durant les dix années du règne de Hazrat Umar al-Faruq (qu’Allah l’agrée), le califat islamique connut son apogée et fit des progrès sans précédent. C’est à cette époque que les deux puissants États de Rome et de Perse passèrent sous l’autorité des musulmans. En vérité, l’histoire est incapable de présenter un exemple comparable à la révolution créée en très peu de temps par une poignée d’habitants du désert. Alexandre le Grand, Gengis Khan et Tamerlan avaient entrepris d’engloutir le monde entier et l’avaient ravagé ; pourtant, leurs conquêtes et leurs prises de royaumes ne peuvent en aucune manière être comparées aux conquêtes et aux prises de territoires réalisées sous le règne du deuxième calife. Les premiers s’étaient élevés d’un côté comme une tempête dévastatrice, avaient engendré un déluge d’oppression, d’écrasement et de sang, puis étaient repartis de l’autre côté. Après avoir conquis la ville de « Sour », dans le royaume syrien, Alexandre fit massacrer cruellement mille citoyens. En outre, il n’hésita pas à réduire trente mille citoyens en esclavage et à les vendre.

Mais dans les pays, les villes et les cités sur lesquels le drapeau du califat islamique fut hissé sous le règne de Hazrat Umar al-Faruq (qu’Allah l’agrée), on ne peut trouver un seul exemple d’oppression, d’écrasement ou de persécution. L’armée islamique avait reçu l’ordre exprès de ne s’en prendre en aucune façon aux enfants, aux vieillards ni aux femmes. Loin de se livrer à des massacres généralisés, les soldats musulmans avaient même l’interdiction stricte d’abattre les arbres verdoyants. Tous étaient émerveillés et attirés par les exemples extraordinaires de justice, d’équité et de courtoisie que les dirigeants musulmans donnaient dans les territoires conquis. Aussi considéraient-ils le gouvernement du califat islamique comme une miséricorde incomparable et priaient-ils avec ferveur pour que cette miséricorde se répande sans délai sur leur pays et leur peuple. Bien plus, dans l’excès de leur gratitude, ils n’hésitaient pas à apporter une aide et une coopération particulières aux musulmans victorieux. Lors de la conquête de la Syrie, la population syrienne non musulmane elle-même fournit spontanément aux musulmans des informations et des renseignements. Au moment de la conquête de l’Irak, les populations non arabes de la région construisirent spontanément des ponts pour les soldats musulmans et recueillirent des informations secrètes sur l’adversaire, leur donnant ainsi la possibilité de se préparer à affronter la situation. Au vu de toutes ces circonstances, il va sans dire qu’aucune comparaison ne saurait être établie entre Hazrat Umar al-Faruq (qu’Allah l’agrée) et les hommes sanguinaires tels qu’Alexandre le Grand et Gengis Khan.

Le sang versé par Alexandre et Gengis Khan a peut-être pu produire temporairement certains effets dans la société de leur époque ; mais il est indéniable qu’un État dont les fondements reposent sur la tyrannie, l’oppression et les luttes sanglantes ne peut, de manière générale, apporter aucun bien durable à la société humaine. Cette remarque s’applique tout particulièrement au contexte des événements mentionnés. Aujourd’hui, on ne trouve nulle part la moindre trace de ces héros conquérants du monde. En revanche, dans le vaste État islamique fondé par ʿUmar al-Fârûq (qu’Allah l’agrée), les nobles qualités de justice, d’équité, de tolérance, d’égalité, de fraternité, de générosité et de compassion s’étaient pleinement épanouies. C’est pourquoi, dans l’histoire universelle, le califat farouqien est à juste titre considéré comme un âge d’or et comme l’époque du véritable bien-être de l’humanité.

La forme étatique du califat

Bien que le système de gouvernement califal de l’islam ait commencé dès l’époque de Hazrat Abû Bakr al-Siddîq (qu’Allah l’agrée) et que ses fondements aient été posés durant son bref règne, c’est en réalité sous le deuxième calife, Hazrat ʿUmar al-Fârûq (qu’Allah l’agrée), qu’un système étatique sain et bien organisé prit naissance. C’est alors que la forme développée du califat émerveilla et attira les peuples du monde. Sous son règne, non seulement les deux grands États de César et de Chosroès passèrent sous l’autorité des musulmans, mais l’État et le gouvernement du califat islamique eurent également la possibilité d’accomplir pleinement leurs fonctions, chacun avec sa dignité et ses responsabilités. En vérité, presque tous les aspects et départements que peut comporter un État moderne et développé existaient de manière appropriée dans le califat farouqien.

Sous le califat de Hazrat ʿUmar (qu’Allah l’agrée), le drapeau islamique flottait sur toute la région s’étendant des frontières du sous-continent indo-pakistanais jusqu’à l’Égypte et à la Syrie. Des peuples divers, parlant des langues différentes, habitaient cette vaste région. Les efforts constants de Hazrat ʿUmar (qu’Allah l’agrée) visaient à former les musulmans arabes et non arabes en une seule nation et à leur donner une même mentalité. La conception islamique de la vie et le courant de la foi avaient certes unis les habitants de cette immense région par un même lien, mais le cours de leur vie tribale continuait encore à se déployer avec la même impétuosité qu’auparavant. Dans certains cas, les conceptions jahilites de la haine et de l’hostilité tentaient même de relever la tête. Mais le strict attachement de ʿUmar al-Fârûq (qu’Allah l’agrée) aux principes et sa rigueur morale s’employaient à chaque instant à éliminer les monceaux de déchets accumulés de la Jâhiliya. Hazrat ʿUmar (qu’Allah l’agrée) voulait former les habitants de l’ensemble de l’État islamique en une nation unie de cœur, d’esprit et de but, et les organiser solidement afin de les mobiliser dans la lutte contre les ennemis de l’islam. En outre, il veillait attentivement à ce que les musulmans qui allaient s’établir, pour diverses raisons professionnelles, parmi les autres pays et peuples du monde ne perdent pas leurs particularités et leur identité en se fondant entièrement dans les nations étrangères. Il purifia entièrement l’Arabie de la souillure des ennemis de l’islam. Grâce à sa remarquable clairvoyance, il entreprit de réformer et de développer l’agriculture afin de consolider les fondements de l’organisation de l’État islamique et d’assurer le progrès économique des musulmans. C’est pourquoi il interdit, dans l’État islamique, l’achat, la vente et la distribution des terres agricoles. En outre, il mit les musulmans en garde contre l’adoption des usages, des coutumes, des normes et de la civilisation des peuples étrangers. D’une manière générale, il conseillait et exhortait chacun à conformer sa vie à celle du Messager honoré (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui).

La structure du califat farouqien

Le califat de Hazrat ʿUmar al-Fârûq (qu’Allah l’agrée) était pleinement un État fondé sur les droits du peuple. Sous son règne, toutes les affaires du pays étaient soumises au Majlis al-Shûrâ. Chaque question était définitivement tranchée à la lumière du Coran, de la Sunna et des pratiques suivies par le premier calife. Au Majlis al-Shûrâ, les décisions étaient parfois prises à l’unanimité et parfois sur la base de l’opinion de la majorité. Les Compagnons suivants étaient les principaux membres de son Majlis al-Shûrâ : Hazrat ʿUthmân (qu’Allah l’agrée), Hazrat ʿAlî (qu’Allah l’agrée), Hazrat ʿAbd al-Rahmân ibn ʿAwf (qu’Allah l’agrée), Hazrat Muʿâdh ibn Jabal (qu’Allah l’agrée), Hazrat Ubayy ibn Kaʿb (qu’Allah l’agrée) et Hazrat Zayd ibn Thâbit (qu’Allah l’agrée).

Outre ce Majlis al-Shûrâ, une assemblée générale était également en place pour le conseiller et statuer sur les questions importantes de l’État. Tous les Compagnons muhâjirûn et ansâr, ainsi que les chefs de tribu, y participaient. Cette assemblée générale était convoquée lors des moments particulièrement importants et critiques. Dans les autres circonstances, pour la conduite des affaires quotidiennes, il devait seulement s’en remettre aux décisions du Majlis al-Shûrâ, dont les décisions étaient considérées comme définitives. En plus de ces deux assemblées, une autre assemblée fonctionnait à cette époque ; on peut la désigner sous le nom de « Majlis al-Khâss ». Seuls les Compagnons muhâjirûn y participaient.

On entend par État et gouvernement fondés sur les droits du peuple le type d’État où chaque citoyen peut jouir de tous ses droits, où chacun peut exprimer son opinion personnelle et la faire connaître aux autres. Sous le califat de Hazrat ʿUmar (qu’Allah l’agrée), toutes ces caractéristiques étaient pleinement effectives. Chacun pouvait y revendiquer ses propres droits en toute liberté.

Après avoir été élu calife, Ḥaḍrat ʿUmar al-Fārūq (qu’Allah l’agrée) prononça un discours important dans lequel il annonça les principes fondamentaux de son califat. Il y déclara clairement :

*********(arabe)

« Mon droit sur vos biens est égal au droit reconnu au gardien des biens d’un orphelin sur ceux-ci. Si je suis riche et aisé, je n’en prendrai rien ; si je suis pauvre, j’en prendrai la quantité nécessaire conformément à l’usage établi. 1 {Une autre version rapporte : ****(arabe) “Je ne prendrai que ce qui suffit à mon besoin le plus élémentaire”.}

Ô gens, vous avez certains droits sur moi, et il est de votre devoir de les réclamer auprès de moi. Premièrement, il m’incombe de veiller à ce que les impôts du pays et les biens du butin ne soient pas dépensés inutilement ; deuxièmement, il m’incombe d’améliorer le niveau de vos moyens de subsistance et de protéger les frontières. Vous avez également le droit d’exiger de moi que je ne vous expose jamais au danger.

Dans un autre discours, il déclara : « Que celui d’entre vous qui constate en moi un écart de conduite s’efforce de me ramener sur le droit chemin. » Un homme se leva parmi les auditeurs présents et dit : « Par Allah, si je constate en toi un écart de conduite, je le corrigerai avec cette épée à la lame acérée. »

En entendant cette réponse, Ḥaḍrat ʿUmar (qu’Allah l’agrée) rendit grâce et dit : « Allah a suscité dans cette communauté des hommes capables de corriger ses écarts de conduite. C’est pourquoi je rends grâce à Allah. »

Ce discours n’est pas simplement un ensemble de slogans séduisants et de paroles enflammées ; il constitue en réalité le manifeste, ou la ligne directrice, du califat islamique. Le calife ʿUmar al-Fārūq (qu’Allah l’agrée) appliquait cette ligne directrice avec une grande fermeté. Ainsi, lorsque l’Amir al-Mu’minin tomba malade, il refusa de prendre au Bayt al-Mal même une petite quantité de miel pour l’utiliser comme médicament, uniquement parce qu’il n’en avait pas auparavant demandé l’autorisation au peuple. Ce ne fut qu’après s’être rendu à la mosquée du Prophète et avoir demandé publiquement l’autorisation de l’assemblée qu’il consentit à en prendre. L’histoire des grands souverains du monde peut-elle présenter un exemple comparable ?

Ḥaḍrat ʿUmar al-Fārūq (qu’Allah l’agrée) accordait au peuple le droit absolu de le critiquer. Ainsi, même un simple citoyen n’hésitait pas le moins du monde à critiquer le calife. Ce privilège n’était pas réservé aux citoyens masculins ; les femmes n’étaient nullement en retrait sur ce point. Lorsque, s’opposant à l’avis du calife au sujet de la fixation du mahr, une femme s’écria : « Ô ʿUmar ! Crains Allah », ʿUmar al-Fārūq (qu’Allah l’agrée), comprenant son erreur, y renonça lui aussi et accepta sans la moindre réserve l’opinion de cette femme, conformément au Coran et à la Sunna. En vérité, c’est cette forme de justice et d’équité qui fut à l’origine du succès sans précédent du califat de Ḥaḍrat ʿUmar (qu’Allah l’agrée).

L’organisation intérieure du califat farouqien

Hazrat Umar (qu’Allah l’agrée) avait divisé l’ensemble de l’État islamique en huit provinces. La Mecque, Médine, la Syrie, Bassora, Koufa, l’Égypte et la Palestine. Ces régions étaient alors considérées comme des provinces distinctes et séparées. En outre, les trois provinces du Khorassan, de l’Azerbaïdjan et de la Perse furent également intégrées à son califat. Pour chaque province, on nomma séparément un gouverneur, un secrétaire en chef des départements civil et militaire, un collecteur principal, un directeur de la police, un trésorier principal, un juge en chef ainsi que d’autres hauts fonctionnaires.

En général, les titulaires de ces postes importants étaient nommés sur la recommandation du majlis al-shura. La tâche principale du calife consistait à exercer une surveillance attentive et vigilante sur les gouverneurs des provinces et à former leur caractère, leur conduite et leurs habitudes conformément aux principes islamiques. Le calife Umar (qu’Allah l’agrée) s’acquitta de cette tâche avec une compétence particulière. Il était le gardien infatigable de l’État islamique. Il n’était absolument pas disposé à tolérer le moindre écart aux principes islamiques dans l’administration. Lorsqu’il nommait des gouverneurs et des personnes à des postes de responsabilité, il leur faisait promettre qu’ils observeraient strictement les principes islamiques et n’accepteraient aucune influence du luxe ni de la civilisation de la jahiliya. En même temps, il faisait établir une liste complète de tous leurs biens ; si, par la suite, il constatait une augmentation anormale des richesses de l’un d’eux, il la comparait à la liste dressée auparavant et la vérifiait. S’il voyait les biens de quelqu’un augmenter sans raison, il en confisquait la moitié au profit du Bayt al-Mal.

Le calife Umar (qu’Allah l’agrée) veillait particulièrement à ce que les gouvernants et les hauts fonctionnaires ne dépassent leurs limites en aucun lieu. C’est pourquoi, à chaque occasion du Hajj, il faisait proclamer publiquement que toute personne ayant une plainte contre un fonctionnaire devait la porter sans le moindre délai à la connaissance du calife. Parallèlement, il avait mis en place un dispositif efficace pour assurer le juste règlement de toutes les plaintes, afin qu’aucune ne demeure au simple stade d’une plainte, mais que chacune reçoive rapidement une solution.

Le Khalifat al-muslimin insistait particulièrement pour que les portes des gouvernants restent toujours ouvertes au peuple. Dès qu’il constatait le moindre obstacle empêchant les plaintes du peuple de parvenir aux oreilles des gouvernants, il le faisait immédiatement supprimer. Il ne cessait d’exhorter les fonctionnaires responsables à rester constamment actifs dans l’accomplissement de leurs devoirs quotidiens. À cet égard, le conseil qu’il adressa à Hazrat Abu Musa al-Ashari (qu’Allah l’agrée) doit être considéré comme une directive d’une valeur inestimable pour les fonctionnaires de tous les gouvernements, de tous les pays et de toutes les époques. Il lui écrivit :

******* (en arabe)

Sache ensuite que la bonne méthode de travail consiste à ne pas remettre au lendemain le travail d’aujourd’hui. Si vous agissez ainsi, de nombreuses tâches s’accumuleront auprès de vous. Sous la pression du travail, tu seras alors désorienté. Tu ne sauras plus quoi faire, ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Finalement, tu gâcheras tout le travail.

Préservation du niveau moral du peuple

Outre la surveillance des gouverneurs, le calife travaillait sans relâche et avec un sens particulier des responsabilités à préserver le caractère moral et la dignité religieuse de la population de l’État islamique. En vérité, puisqu’il était lui-même l’incarnation concrète de la morale islamique, il s’efforçait de toutes ses forces de façonner de la même manière, collectivement, l’ensemble de la nation musulmane et, individuellement, chaque musulman. À cette époque, la gloire traditionnelle de la noblesse de lignée et l’orgueil personnel étaient profondément enracinés chez les Arabes ; entre le maître et le serviteur, il existait une distinction entre l’humain et le non-humain. Mais le deuxième calife avait lavé et fait disparaître toutes ces souillures et ces immondices sous l’effet de l’enseignement islamique et du courant de la pensée morale. Lorsqu’il prenait ses repas, il faisait asseoir à ses côtés les pauvres, les indigents et les esclaves pour manger avec lui. Il disait : « Qu’Allah maudisse ceux qui considèrent comme honteux et dégradant de manger avec des esclaves, des pauvres et des indigents. » En vérité, dans toute l’histoire du monde, on ne trouve encore aucun autre exemple d’un dirigeant aussi égalitaire.

À cette époque, les poètes et la poésie exerçaient une grande influence sur les membres de la société. Par des édits officiels, le calife Omar (ra) avait interdit les poèmes d’injures obscènes que certains poètes composaient contre les gens. Il veillait tout particulièrement à ce que le feu de la jalousie et de la haine entre les individus ne s’embrase pas au point de réduire en cendres l’édifice solide de la fraternité musulmane, et à ce que le peuple, oubliant les objectifs et les idéaux nationaux, ne se laisse pas entraîner dans le confort, le faste, le luxe et les plaisirs.

En somme, il avait pris grand soin de protéger les musulmans contre toutes les formes de déchéance morale et de les parer d’un caractère moral élevé. Il n’avait jamais ménagé ses efforts pour établir une égalité et une fraternité parfaites parmi les membres de la société, et pour éveiller en eux le sens de l’honneur et des responsabilités. Il s’efforçait également de maintenir constamment les gouverneurs des provinces en éveil à ce sujet.

Organisation de l’administration et de la discipline intérieures

Après la conquête de la Syrie et de l’Iran, lorsque certains demandèrent que les terres agricoles des régions conquises soient distribuées aux soldats victorieux, le calife refusa. Après une discussion approfondie lors de la séance du Majlis al-Choura, la décision fut prise conformément à l’avis d’Omar al-Farouq (ra).

Sous le califat de Farouq, un vaste territoire de l’Irak fut arpenté, et toutes les terres cultivables de cette région furent distribuées au peuple. Un système de perception de l’ushr et du kharaj fut instauré auprès d’eux. La perception de l’impôt fut commencée en Syrie et en Égypte. La perception de droits sur le commerce fut une décision d’ijtihad du calife Omar al-Farouq (ra), et elle fut introduite pour la première fois dans l’organisation de l’État islamique sous son règne. Il va sans dire qu’elle était pleinement conforme à la science économique de l’islam.

Le deuxième calife fit procéder au recensement de la population de l’ensemble du monde musulman. Sous son règne, des tribunaux réguliers et des tribunaux pénaux furent établis dans les districts. Les règles et règlements nécessaires à la justice furent définis. Des salaires élevés furent fixés pour les juges, afin qu’ils n’aient absolument aucune raison de tolérer les pots-de-vin et la corruption. En outre, un service des fatwas fut alors créé pour trancher diverses questions complexes.

Pour assurer la paix et la sécurité intérieures du pays, il créa un service de police. Lorsqu’il nomma et envoya Hazrat Abu Bakr (ra) comme plus haut responsable de la police de Bahreïn, il lui donna des instructions particulières : tout en assurant la paix et la sécurité, il devait veiller attentivement au caractère moral de la population. La police reçut l’ordre de surveiller tout particulièrement les commerçants afin qu’ils ne trompent en aucune manière les acheteurs sur les mesures et les poids, que personne ne construise de maison sur les voies publiques, qu’aucune charge excessive ne soit imposée aux animaux de bât et que la production ainsi que l’achat et la vente d’alcool ne puissent avoir lieu. En vérité, la responsabilité fondamentale de la police était de veiller attentivement à ce que l’intérêt public et les prescriptions de la charia ne soient nullement entravés, mais qu’au contraire la dignité de l’un comme des autres soit pleinement préservée.

Avant al-Fârûq al-Aʿẓam (qu’Allah l’agrée), il n’existait aucune prison dans le monde arabe. Ce fut lui qui établit pour la première fois une prison à La Mecque la Noble. Par la suite, des prisons similaires furent également établies dans les centres des districts.

Établissement du Bayt al-Mâl

Avant le califat de Fârûq, il n’existait aucune institution permanente destinée à conserver les richesses et les biens publics. Tout ce qui était perçu était immédiatement dépensé pour les besoins nécessaires ou pour venir en aide aux nécessiteux. Bien que le vénérable Abû Bakr (qu’Allah l’agrée) eût réservé une maison à l’établissement du Bayt al-Mâl, celle-ci restait presque toujours fermée ; il ne s’y trouvait alors aucun bien susceptible d’être conservé. Lorsqu’il mourut, une perquisition du Bayt al-Mâl ne permit d’y trouver qu’une seule pièce de monnaie. Le vénérable ʿUmar (qu’Allah l’agrée) ressentit probablement, en l’an 15 de l’Hégire, la nécessité d’établir pour la première fois le Bayt al-Mâl et, avec l’approbation du conseil de la shûrâ, fit construire à Médine la Noble un vaste palais du Bayt al-Mâl. Après l’établissement du Bayt al-Mâl dans la capitale, des Bayt al-Mâl similaires furent établis dans les centres des districts. Dans chaque lieu, un fonctionnaire distinct fut nommé pour ce service. Après prélèvement des dépenses locales sur les recettes annuelles des Bayt al-Mâl régionaux, tout excédent était envoyé au Bayt al-Mâl central, à Médine la Bonne. Ces quelques indications suffisent à donner une juste idée des responsabilités et des charges du Bayt al-Mâl : les salaires et allocations fixés pour les habitants de la capitale s’élevaient à eux seuls à trente millions de dirhams. Un service distinct fut également mis en place pour tenir les comptes du Bayt al-Mâl, avec les différents registres nécessaires dûment instaurés. À cette époque, aucun système régulier de calcul des années n’était encore en usage en Arabie ; le vénérable ʿUmar al-Fârûq (qu’Allah l’agrée) remédia à cette lacune en instituant le calendrier hégirien en l’an 16 de l’Hégire.

Construction des bâtiments et travaux publics

À mesure que l’État islamique prenait une ampleur toujours plus grande, les travaux de construction de divers bâtiments se multipliaient. Sous le règne du vénérable ʿUmar (qu’Allah l’agrée), il n’existait aucun service distinct chargé de cette tâche. Malgré cela, ces travaux progressaient convenablement sous la responsabilité des gouverneurs provinciaux et des hauts fonctionnaires. En chaque lieu, des bâtiments publics furent construits pour loger les fonctionnaires, ainsi que des ponts, des routes et des mosquées pour le bien-être et la commodité de la population. De même, des forteresses, des camps et des casernes furent construits pour les besoins militaires, tandis que des bâtiments du Bayt al-Mâl, ou trésoreries, furent édifiés pour protéger le trésor public. La politique de réduction des dépenses du vénérable ʿUmar (qu’Allah l’agrée) dans les affaires de l’État est particulièrement remarquable. Malgré cela, les palais du Bayt al-Mâl étaient généralement construits de manière plus solide et plus imposante.

En raison des liens particuliers entre La Mecque et Médine, il était indispensable que les communications et les déplacements entre les deux villes soient très faciles et sûrs. Le vénérable ʿUmar (qu’Allah l’agrée) fit construire, le long de la longue route reliant Médine à La Mecque, de nombreux postes de garde de police, caravansérails et sources.

Afin d’améliorer l’agriculture et d’accroître la production, le calife fit creuser des puits et des canaux dans tout le pays et mit en place un système efficace d’irrigation. À Bassora, un canal fut creusé depuis le Tigre afin d’approvisionner la ville en eau douce. Ce canal avait une longueur d’environ neuf milles. À ce propos, il convient de mentionner tout particulièrement le Nahr Maʿqil, le Nahr Mâyad et le Nahr Amîr al-Muʾminîn.

Construction des villes

Lorsque les musulmans, surgis du cœur des déserts arides et désolés de l’Arabie, firent leur entrée dans le monde extérieur en tant que puissance conquérante du monde, les paysages verdoyants et agréables des autres pays les émerveillèrent. Pour s’acquitter de la mission de propager et d’établir les idéaux de l’islam, ils furent contraints, afin d’accomplir diverses tâches officielles pour le compte de l’État islamique, de s’installer dans des contrées très éloignées de la capitale, Médine. Il en résulta que, grâce à eux, diverses villes et cités furent édifiées dans les pays voisins. Sous le califat de Hazrat Umar Faruq (que Dieu l’agrée), furent fondées les villes historiques de Bassora, Koufa, Fostat, Mossoul et autres. À Bassora, huit cents personnes seulement commencèrent d’abord à s’établir ; mais, en peu de temps, le nombre des habitants atteignit environ cent vingt mille. En tant que centre des sciences et du savoir islamiques, cette ville demeura pendant un siècle un objet de fierté pour les musulmans. La ville de Koufa fut créée lorsqu’un certain gouverneur arabe de l’Irak reconstruisit la capitale. Des habitations capables d’accueillir quarante mille personnes y furent édifiées. Sur l’ordre de Hazrat Umar (que Dieu l’agrée), ses routes furent aménagées sur une largeur de quarante coudées. La grande mosquée qui y fut construite pouvait accueillir simultanément quarante mille musulmans pour la prière. La renommée historique de cette ville en tant que centre du savoir et des sciences est universellement reconnue.

L’histoire de la construction de la ville de Fostat est extrêmement émouvante. Hazrat Amr ibn al-As (que Dieu l’agrée), le conquérant de l’Égypte, établit une base militaire entre le Nil et le mont Mokattam. À cette époque, il arriva par hasard qu’une colombe construise son nid dans sa tente. Lorsque Hazrat Amr (que Dieu l’agrée) s’apprêtait à quitter cet endroit, il laissa sa tente soigneusement dressée, par souci de ne troubler en aucune manière la quiétude de ce nid paisible de l’hôte céleste. Par la suite, la ville de Fostat se développa autour de cette tente. Un certain voyageur du quatrième siècle écrivit au sujet de cette ville :

Cette ville est le centre de l’Occident, rivale de Bagdad, et la gloire de l’islam. Dans aucune autre mosquée du monde musulman ne se tiennent autant de réunions consacrées aux sciences et au savoir que dans sa grande mosquée. Dans son port maritime sont ancrés davantage de navires que dans tout autre port du monde.

La ville de Mossoul est située au point de rencontre de l’Orient et de l’Occident ; c’est dans cette perspective que cette ville, construite dans un environnement entièrement rural, reçut son nom. Elle constitue un exemple concret de la transformation d’un village perdu en une immense cité. Sur l’ordre de Hazrat Umar (que Dieu l’agrée), une vaste grande mosquée y fut construite. Après la conquête d’Alexandrie, Hazrat Amr ibn al-As (que Dieu l’agrée) laissa un certain nombre de soldats sur le littoral, car on redoutait une attaque des ennemis romains par voie maritime. Par la suite, une vaste colonie s’y développa.

Administration militaire

Lorsque l’islam devint maître d’un royaume plus vaste encore que l’Empire romain et que les immenses royaumes de César et de Chosroès passèrent sous son autorité, une administration militaire organisée devint indispensable. En l’an 15 de l’Hégire, Hazrat Umar (que Dieu l’agrée) adopta à ce sujet une politique efficace et entreprit de former l’ensemble du monde musulman en une nation militaire. Dans un premier temps, on commença par les musulmans ansar et muhajirun. Un salaire fut fixé pour chacun d’eux selon son rang. Il convient de relever à cet égard que, pour les esclaves de ceux auxquels était attribué un certain salaire, une allocation d’un montant égal était également établie.

Après quelque temps, cette politique prit une ampleur encore plus grande. Les membres de toutes les tribus et de tous les clans d’Arabie y furent également inclus. Finalement, même des allocations furent fixées pour les nourrissons. Cela signifiait que, dès le jour de sa naissance, chaque enfant du monde arabe était considéré comme un soldat de l’armée islamique.

Hazrat Umar (que Dieu l’agrée) veillait attentivement à assurer un entraînement particulier aux soldats ; il avait même fait promulguer des décrets prescrivant avec insistance qu’aucun habitant des régions conquises ne renonce à la vie militaire pour se consacrer à l’agriculture, au commerce ou aux affaires. En effet, si cela s’était produit, il y aurait eu un grand risque de voir disparaître les aptitudes, le talent militaire, la bravoure et le courage des moudjahidines musulmans.

Sous le règne du deuxième calife, on prenait un soin tout particulier de la santé des soldats ; lors de l’établissement de leurs camps, on accordait une attention spéciale au climat. Au printemps, les soldats étaient envoyés dans des régions verdoyantes. Des centres militaires avaient été établis à la périphérie de presque toutes les grandes villes. Le service de renseignement militaire avait été rendu particulièrement actif afin de recueillir des informations secrètes dans les camps ennemis. En vérité, les principes et les méthodes militaires définis par Hadrat Umar al-Faruq (que Dieu l’agrée) il y a treize siècles n’ont, dans leurs fondements, subi jusqu’à aujourd’hui aucune modification ; bien plus, même après près de quinze siècles, il n’a pas été possible d’y apporter le moindre perfectionnement. Les épées affûtées des Arabes n’avaient jamais accepté de devoir leur victoire à la faveur de quiconque ; néanmoins, Hadrat Umar (que Dieu l’agrée) avait, avec un mérite particulier, réussi à mettre en œuvre cette tactique de guerre consistant à faire combattre le camp ennemi contre ses propres peuples frères, principe important de la stratégie militaire. Ainsi, d’innombrables héros et guerriers non arabes, romains et grecs rejoignirent l’armée musulmane et combattirent leurs propres compatriotes ; cela restera à jamais mémorable dans l’histoire.

L’œuvre de propagation de l’islam

Hadrat Umar al-Faruq (que Dieu l’agrée) s’acquittait avec une attention particulière de la mission de propagation et d’établissement de la religion. Pour amener les gens à embrasser l’islam, il n’employa jamais ni l’épée ni la puissance de l’État ; au contraire, il cherchait à les faire devenir musulmans en les charmant et en les attirant par les particularités du mode de vie islamique, son incomparable beauté et la profondeur émouvante de son esprit intérieur. Lorsqu’il invita son esclave à embrasser l’islam, celui-ci refusa clairement de l’accepter. Il dit alors : « La ikrāha fi d-dīn » — « Il ne peut y avoir aucune contrainte dans l’acceptation de la religion de l’islam. »

Sur le champ de bataille contre les mécréants, il leur présentait, pour la dernière fois et comme ultime possibilité, l’invitation à embrasser l’islam. En effet, même à cet instant précis, si quelqu’un embrassait l’islam, il devenait illicite de le combattre. C’était l’ultime effort des musulmans pour éviter la guerre et l’effusion de sang. Hadrat Umar (que Dieu l’agrée) avait façonné l’ensemble des musulmans à l’image vivante de la moralité islamique. Ainsi, partout où ils avançaient, sur les routes et dans les localités qu’ils traversaient, l’influence de leur moralité et de leur douceur dans les rapports se faisait sentir ; les populations en quête de vérité, charmées et émerveillées, embrassaient l’islam. Lorsque l’ambassadeur de l’empereur romain arriva au camp de l’armée musulmane, il fut témoin de la simplicité de la vie du commandant, de sa franchise et de sa générosité, et embrassa spontanément l’islam. Un notable égyptien, ayant entendu parler par la rumeur publique des qualités des musulmans, en fut à ce point émerveillé qu’il embrassa sans délai l’islam avec deux mille personnes.

Après la propagation de l’islam, la tâche la plus urgente consistait à instruire les musulmans eux-mêmes dans l’enseignement islamique et à établir concrètement la civilisation et la culture islamiques. À cette étape, les efforts de Hadrat Umar (que Dieu l’agrée) avaient commencé tout particulièrement dès le règne du premier calife. Les efforts d’Umar al-Faruq (que Dieu l’agrée) pour faire publier sous forme de livre le Coran glorieux, source et unique fondement de l’islam, sont universellement connus. Devenu calife, il prit toutes les mesures nécessaires pour en assurer un enseignement à grande échelle. Des salaires honorables furent fixés pour les enseignants nommés à cette fin. Plusieurs Compagnons éminents furent envoyés en Syrie pour enseigner le Coran. Afin d’étudier le Coran glorieux dans toute sa pureté et son exactitude, l’étude du Coran fut largement entreprise dans toutes les régions.

Dans le mode de vie islamique, après le Coran vient le hadith. Hadrat Umar al-Faruq (que Dieu l’agrée) déploya également des efforts sincères et inlassables au service du hadith. Il fit consigner un grand nombre de hadiths du Noble Prophète (que la paix soit sur lui), les adressa aux gouverneurs des provinces et leur ordonna de les diffuser auprès du peuple. En outre, il envoya divers Compagnons dans des régions telles que Koufa, Bassora et la Syrie afin d’y enseigner le hadith.

Hadrat Umar al-Faruq (que Dieu l’agrée) observait toutefois une grande prudence dans l’acceptation des hadiths. Il savait parfaitement que, même si tous les Compagnons étaient, aux yeux des spécialistes du hadith, dignes de confiance et fiables, aucun d’eux n’était exempt des caractéristiques et des qualités humaines. C’est pourquoi il mit particulièrement en garde les gens contre la narration excessive des hadiths et avertit tous les intéressés afin qu’ils se tournent d’abord vers le Coran, puis n’acceptent les hadiths qu’ensuite.

Après le hadith vient le fiqh. Le calife Umar (que Dieu l’agrée) exposait lui-même les questions de fiqh à l’occasion de divers sermons et envoyait de temps à autre aux gouverneurs des régions éloignées des écrits concernant les questions importantes de fiqh. Lorsque des divergences d’opinion surgissaient sur certains sujets, il les soumettait à l’assemblée publique des Compagnons et les réglait, autant que possible, par consensus. Pour nommer les hauts fonctionnaires des districts, il accordait une attention particulière aux connaissances et à l’expérience des candidats en matière de prescriptions et de lois islamiques, et il nommait des juristes à des salaires élevés afin de diffuser largement la loi islamique dans tout le monde musulman. En bref, sous le règne du deuxième calife, un système efficace fut mis en place pour l’enseignement et la diffusion à grande échelle des sciences et des connaissances islamiques. Sous son règne, des mosquées furent construites dans toutes les régions et des imams et des muezzins y furent nommés. Le Haram Sharif fut agrandi pour faciliter la vie des fidèles. La mosquée du Prophète fut également considérablement agrandie. Chaque année, il accomplissait lui-même le pèlerinage et veillait personnellement à assurer aux pèlerins toutes les commodités et tout le bien-être nécessaires.

Œuvres d’intérêt public général

Lorsque, en l’an 18 de l’Hégire, une famine dévastatrice éclata en Arabie, Hazrat Umar (ra) devint profondément inquiet, effrayé et bouleversé. Durant cette période, il renonça lui-même à toutes sortes de plaisirs, de conforts et d’aliments savoureux. Ayant vu son propre fils manger des fruits, le calife lui dit avec colère : « Toute la population du pays est affamée et se tord de douleur sous l’effet de la faim, et toi, tu goûtes des fruits délicieux et nourrissants ? » Les efforts acharnés qu’il déploya alors pour soulager les souffrances du peuple resteront éternellement gravés dans l’histoire. Durant cette période, il dépensa sans réserve toutes les richesses du Bayt al-Mal et fit importer des vivres de toutes parts pour les distribuer aux victimes de la famine. Il prit des dispositions appropriées pour allaiter et élever les enfants sans héritiers, et pour assurer les moyens de subsistance des pauvres et des indigents. Toutefois, ces mesures ne concernaient pas indistinctement tous les pauvres et les indigents : elles visaient particulièrement ceux qui étaient incapables de gagner leur vie.

La politique économique étonnante de Hazrat Umar (ra) consistait à imposer une taxe plus élevée sur les récoltes de raisin, parce qu’à cette époque elles constituaient l’aliment exclusif des riches, et une taxe relativement plus faible sur les dattes, car elles étaient l’aliment des gens relativement pauvres et de la population ordinaire.

Hazrat Umar (ra) était également particulièrement informé des moindres détails de la situation intérieure des régions éloignées du pays, et rien ne pouvait lui rester inconnu ni échapper à son regard. Même si, dans l’intimité de la vie familiale des gens, un acte répréhensible contraire à la charia venait à se produire, ou si quelqu’un était accablé par les coups cruels du besoin et de la pauvreté, cela ne demeurait pas inconnu du calife Umar al-Farouq (ra). C’est pourquoi il nomma dans tout le pays des reporters et des informateurs. L’historien Tabari a écrit :

******(arabe)

Umar al-Farouq (ra) n’ignorait rien. On lui envoyait par écrit des rapports détaillés sur tous ceux qui s’étaient rebellés en Irak et sur ceux qui avaient été récompensés en Syrie.

Les services de renseignement de Hazrat Umar (ra) apprirent, par l’intermédiaire d’une lettre, les détails de la vie luxueuse secrète d’un gouverneur. Informé de cette affaire, le calife le destitua et lui écrivit : « Je ne peux tolérer le mode de vie que tu mènes actuellement. »

Justice et équité

L’aspect le plus remarquable du califat de Fârûq fut son impartialité, sa parfaite justice et son équité dépourvue de tout favoritisme. Sous son règne, la moindre injustice ne pouvait être commise.

Cette justice historique de Fârûq al-A‘zam (ra) ne se limitait pas aux seuls musulmans : les portes de son équité étaient également ouvertes, sans restriction et pour toujours, aux citoyens non musulmans — juifs, chrétiens, mazdéens et autres. Un jour, le calife Umar (ra) vit un vieillard non musulman mendier et lui en demanda la raison. L’homme répondit : « La jizya m’a été imposée, alors que je suis un homme pauvre. » Umar (ra) l’emmena chez lui, lui apporta une aide en espèces et écrivit au responsable du Bayt al-Mal : « Accorde une allocation à tous les pauvres dhimmis de cette catégorie. Par Dieu, il ne saurait être juste de profiter de leur force pendant leur jeunesse, puis de ne pas assurer leur subsistance dans leur vieillesse. » En vérité, le califat de Umar Fârûq (ra) demeure à jamais un modèle lumineux pour soulager les souffrances des hommes de ce monde.

 

Les traits de caractère de Hadrat Uthman (ra)

Hadrat Uthman (ra) fut le troisième calife du califat bien guidé. Toutes les qualités requises d’un calife bien guidé étaient pleinement présentes dans son caractère personnel. Il était naturellement d’une grande pureté morale, digne de confiance, véridique, juste, patient et soucieux des pauvres. Bien qu’il vécût dans une société de l’époque de la Jâhiliyya profondément adonnée à la consommation d’alcool, il n’y avait jamais goûté. La compagnie bénie du Messager vénéré (s) avait rendu son caractère moral encore plus pur, limpide et rayonnant.

En vérité, la crainte d’Allah est la source fondamentale du caractère moral. On ne saurait citer aucun péché qu’une personne dont le cœur ne tremble pas de crainte devant Allah serait incapable de commettre. Hadrat Uthman (ra) demeurait constamment tremblant et les yeux baignés de larmes par crainte d’Allah. À la vue d’une tombe, il devenait bouleversé. Il citait souvent le Messager vénéré (s) en disant : « La tombe est la première étape de la vie dans l’au-delà. Si cette étape est franchie facilement et en sécurité, on peut espérer que toutes les étapes suivantes seront également franchies avec facilité. Mais si un malheur survient dès cette étape, toutes les étapes ultérieures deviendront difficiles. »

Hadrat Uthman (ra) accompagna le Messager vénéré (s) dans presque toutes les guerres de l’islam et, en toutes circonstances, se consacra entièrement à son service. Même dans la vie quotidienne, il restait toujours attentif, vigilant et actif afin d’écarter les peines et les difficultés du Messager vénéré (s). Il veillait avec le plus grand soin à lui témoigner respect, dévotion et honneur à titre personnel. La main avec laquelle il avait touché celle du Messager vénéré (s) pour lui prêter le serment d’allégeance à l’islam ne fut jamais souillée, ne serait-ce que d’une seule tache, durant toute sa vie. Pendant son califat, il prit les dispositions nécessaires pour subvenir aux besoins de la famille du Messager vénéré (s), afin qu’elle ne soit confrontée à aucune pauvreté ni difficulté.

La conséquence inévitable de cette dévotion sincère et profonde, de ce respect, de cet amour fidèle et de cette affection envers le Messager vénéré (s) était qu’il s’efforçait de toutes ses forces de le suivre en toute chose, grande ou petite. Dans ses paroles, ses actes et ses gestes ordinaires également, il ne ménageait aucun effort pour suivre exactement le Messager vénéré (s). De la manière dont il avait vu le Noble Prophète (s) accomplir les ablutions, prier et se comporter envers les défunts, il accomplissait lui aussi ces actes exactement de la même manière. S’il voyait quelqu’un agir contrairement à la sunna du Messager vénéré (s), ou d’une manière différente, il le réprimandait aussitôt et demandait à l’intéressé : « N’as-tu donc pas vu de tes propres yeux le Messager vénéré (s) accomplir cet acte ? » En vérité, cette imitation littérale du Messager vénéré (s) constituait l’un de ses traits distinctifs en tant que Compagnon attaché à l’idéal.

La pudeur ainsi que l’humilité et la modestie constituaient une qualité particulièrement éminente de Hadrat Uthman (ra). Les historiens et les biographes ont mentionné sa pudeur en lui accordant une importance particulière. Il est également rapporté que le Messager vénéré (s) lui-même accordait une grande considération à cette pudeur.

Hazrat Othmân (qu’Allah l’agrée), en raison de sa pudeur naturelle, de la faiblesse due à son âge avancé et du fait d’avoir été élevé dans un confort familial sans limites, était habitué à porter de beaux vêtements et à consommer une nourriture de qualité. Il ne possédait pas, comme Umar al-Farûq (qu’Allah l’agrée), la capacité de supporter les privations ni la rudesse naturelle. Mais cela ne signifie nullement qu’il menait une vie fastueuse et luxueuse. En vérité, bien qu’il fût lui-même immensément riche, il n’adopta jamais le moindre train de vie ostentatoire. C’est pourquoi le luxe et la somptuosité lui étaient profondément déplaisants.

Il était naturellement très humble et dépourvu d’orgueil. Bien que de nombreuses personnes fussent affectées aux tâches de sa maison, il accomplissait lui-même toutes ses affaires personnelles et n’en éprouvait ni honte ni humiliation. Dans sa vie privée, il ignorait totalement ce qu’était l’avarice. Il était l’homme le plus riche de l’Arabie de son époque. C’est pourquoi la générosité constituait le principal ornement de son caractère. Il dépensait ses richesses non pour assurer son propre confort, mais exclusivement pour le bien-être général. Dans la société de son époque, nul autre ne pouvait l’égaler quant à la part de ses biens consacrée à la cause de l’islam.

Tous les puits de Médine contenaient de l’eau saumâtre. Seul un puits appelé « Rûma » fournissait de l’eau douce ; mais il appartenait à un Juif. Afin de répondre aux besoins de la population, Hazrat Othmân (qu’Allah l’agrée) acheta ce puits pour vingt mille dirhams et le constitua en waqf au profit du public. Lorsque l’accroissement rapide du nombre des musulmans dans la ville rendit indispensable l’agrandissement de la mosquée du Prophète, il dépensa une somme considérable pour mener à bien cette œuvre nécessaire. De même, lors de la bataille de Tabûk, il puisa dans ses propres fonds pour équiper et organiser un millier de moudjahidines. Or, à cette époque, la misère et la pauvreté accablaient cruellement les musulmans et les plongeaient dans l’inquiétude. En un mot, Othmân (qu’Allah l’agrée) était un homme d’une générosité incomparable. Bien que ces richesses fussent sa propriété personnelle, elles furent largement dépensées de ses mains pour le bien de la population. Ni le luxe capitaliste ni la souillure de l’exploitation et de l’oppression ne purent le moins du monde entacher sa propriété privée.1Le modèle légendaire de la générosité : En matière de libéralité et de charité, Hazrat Othmân (qu’Allah l’agrée) était d’une prodigalité étonnante. Chacun des épisodes de ses aumônes ressemblait à un conte merveilleux. Un jour, un homme nécessiteux vint trouver Hazrat Othmân (qu’Allah l’agrée) dans l’espoir d’obtenir son aide. Lorsqu’il arriva près de la maison de Hazrat Othmân (qu’Allah l’agrée), celui-ci était absorbé par une tâche : il ramassait grain après grain des graines de moutarde sur le sol. À cette vue, le visiteur fut profondément déçu. Prenant Othmân (qu’Allah l’agrée) pour un avare méprisable, il s’apprêtait à repartir. Soudain, Othmân (qu’Allah l’agrée) aperçut le visiteur. Il l’appela auprès de lui et lui demanda pourquoi il s’en allait ainsi. L’homme lui raconta toute l’affaire dans les moindres détails. En l’entendant, Othmân (qu’Allah l’agrée) sourit légèrement. C’est alors que, par hasard, sept chameaux chargés de marchandises arrivèrent et s’arrêtèrent à cet endroit. Othmân (qu’Allah l’agrée) donna au visiteur les chameaux eux-mêmes ainsi que toutes les marchandises qu’ils transportaient. L’homme en resta complètement stupéfait et ne cessa d’exprimer ses regrets pour la mauvaise opinion qu’il avait eue d’Othmân (qu’Allah l’agrée). — L’éditeur

Hazrat Othmân (qu’Allah l’agrée) était l’incarnation de la patience et de l’endurance. Aussi grandes et graves que fussent les peines, les souffrances et les épreuves, il les réduisait toutes en pièces grâce aux armes aiguisées de la patience, de la persévérance et de la tolérance ; face à toutes les adversités, il demeurait ferme et inébranlable comme une montagne.

Son mode de vie était extrêmement ordonné, modéré et empreint de retenue. Bien qu’il fût profondément absorbé durant la journée par l’exercice de ses responsabilités de calife, il consacrait la majeure partie de ses nuits à la prière et à la dévotion spirituelle. Il lui arrivait souvent de passer toute la nuit éveillé et de réciter l’intégralité du Noble Coran en une seule rak‘a. De tels faits se produisirent à de nombreuses reprises au cours de sa vie. Hazrat Othmân (qu’Allah l’agrée) était l’un des rares Compagnons qui avaient appris à lire et à écrire à l’époque de la Jâhiliyya, avant l’islam. Son aptitude et sa compétence en ce domaine furent reconnues et louées par le noble Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) lui-même. C’est pourquoi il fut, avec d’autres, chargé de mettre par écrit la Révélation. Chaque fois qu’une révélation descendait sur le noble Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), des dispositions appropriées et fiables étaient prises afin de la consigner par écrit. Hazrat Othmân (qu’Allah l’agrée) excellait particulièrement dans cette tâche.

Cependant, bien qu’il fût compétent dans l’écriture, il n’était pas aussi doué pour les discours et la prise de parole en public. Après avoir été élu calife, il monta pour la première fois sur le minbar et, sans prononcer de discours officiel, se contenta de dire :

Mes deux prédécesseurs, Abû Bakr et Umar (qu’Allah les agrée), venaient préparés à l’avance. À l’avenir, je viendrai moi aussi préparé. Mais je pense que vous avez davantage besoin d’un imam (dirigeant) efficace dans l’action que d’un imam (dirigeant) capable de prononcer des discours.

Après avoir prononcé ces quelques mots, il descendit du minbar. Par la suite, il prononça cependant, à diverses occasions et selon les besoins, des discours dans lesquels ses compétences se manifestaient amplement. Ses discours étaient très concis, riches en enseignements et d’un niveau élevé.

Dans un hadith rapporté par Othman (qu’Allah l’agrée), il est dit : « Lire et enseigner le Noble Coran est une œuvre qui procure la plus grande récompense. » Il a lui-même mis ce hadith en pratique jusqu’aux derniers instants de sa vie. C’est probablement pour cette raison qu’il consacrait la plupart de son temps à la récitation du Noble Coran. Il était également hafiz de l’intégralité du Coran. Un lien profond unissait son cœur au Coran. Même au dernier moment de sa vie, lorsque les insurgés armés l’avaient encerclé de toutes parts, il se retira de tout ce qui l’entourait et s’absorba dans la récitation du Coran avec une profonde concentration.

Étant scribe de la Révélation, il possédait une maîtrise incomparable des connaissances relatives au Coran. Il fit preuve d’une grande compétence et d’une remarquable vivacité d’esprit lorsqu’il s’agissait de présenter des arguments coraniques sur diverses questions complexes et d’en déduire les prescriptions de la charia. Sa contribution à la protection du Noble Coran contre les complots de ses adversaires demeurera à jamais impérissable. En matière de transmission des hadiths, il se montrait plus scrupuleux que les autres Compagnons. C’est pourquoi il ne rapporta que 146 hadiths du Messager éminent (paix et salut sur lui). Cette prudence relevait toutefois en grande partie de sa personnalité : elle procédait de ses goûts et de son propre point de vue. Il était donc parfaitement naturel que, bien qu’ayant été les Compagnons d’un même Prophète, les Compagnons présentent de grandes différences quant au nombre de hadiths rapportés.

Bien qu’Othman (qu’Allah l’agrée) ne fût pas compté parmi les grands mujtahids tels qu’Abou Bakr (qu’Allah l’agrée), Omar al-Farouq (qu’Allah l’agrée) et Ali (qu’Allah l’agrée), il pratiqua l’ijtihad sur de nombreuses questions de la charia. Ces ijtihads, ainsi que diverses conciliations et décisions, sont mentionnés dans les ouvrages islamiques. Ses connaissances étaient incomparables dans de nombreux domaines. Il accomplissait lui-même le hajj chaque année et assumait la fonction d’amir al-hajj. Même après avoir pris la responsabilité du califat, il ne manqua pas une seule fois d’accomplir le hajj. Les avis et jugements qu’il rendit à différentes époques en matière de charia resteront à jamais un patrimoine d’une immense valeur pour l’interprétation pratique de la charia islamique. Il lui arriva d’avoir des divergences d’opinion avec d’autres Compagnons sur diverses questions d’ijtihad. Mais il demeurait inébranlable dans les avis qu’il formulait sur la base du Coran, des hadiths et de la raison, en raison de sa ferme confiance en lui-même. Comme Othman (qu’Allah l’agrée) était un commerçant prospère et accompli, il possédait une compétence particulière en calcul. C’est pourquoi son expertise dans l’‘ilm al-fara’id, ou science de la répartition des successions, était unanimement reconnue. Sa contribution, avec celle de Zayd ibn Thabit (qu’Allah l’agrée), à l’élaboration des principes fondamentaux de cette science doit assurément être reconnue. Les Compagnons estimaient que, si les règles exactes de la science des fara’id n’étaient pas établies avant la disparition de ces deux experts, cette science elle-même serait vouée à disparaître.

 

Le califat d’Othman (qu’Allah l’agrée)

Lorsque Othman (qu’Allah l’agrée) eut trente-quatre ans, la prédication de la religion islamique débuta à La Mecque. Au regard des règles et coutumes sociales, des usages et comportements de l’époque, ainsi que de la conception religieuse des Arabes, l’appel au tawhid était au départ totalement inconnu d’Othman (qu’Allah l’agrée). Malgré cela, sa pureté personnelle, sa quête de la vérité et son sens de la justice l’avaient préparé à accepter l’appel de la religion islamique.

L’acceptation de l’islam

Abou Bakr (qu’Allah l’agrée) embrassa l’islam dès la première période de la mission prophétique. Aussitôt après, il se consacra à la propagation de l’islam. Il commença par diffuser l’appel islamique parmi ses amis et ses connaissances. Il entretenait des relations étroites avec Othman (qu’Allah l’agrée) et le connaissait bien. Un jour, il lui exposa l’appel islamique. Après l’avoir entièrement écouté, Othman (qu’Allah l’agrée) ressentit une attraction intense pour cette grande vérité et se prépara à se rendre auprès du Noble Prophète (paix et salut sur lui) afin d’embrasser l’islam. En chemin, il rencontra le Noble Prophète (paix et salut sur lui), qui l’invita lui aussi à embrasser l’islam en des termes profondément émouvants. À ce propos, Othman (qu’Allah l’agrée) dit : « Dès que j’entendis les quelques paroles sorties de la bouche du Noble Messager (paix et salut sur lui), mon cœur fut violemment bouleversé. Spontanément, je me mis alors à réciter la formule de la shahada et, prenant la main du Noble Messager (paix et salut sur lui), j’embrassai l’islam. »

Othman (qu’Allah l’agrée) appartenait à l’une des familles les plus puissantes de La Mecque, les Omeyyades. Or toute cette famille était l’adversaire acharné et l’opposante du clan des Banou Hachim, la famille du Noble Messager (paix et salut sur lui). Les Omeyyades étaient particulièrement effrayés par les succès et les victoires toujours plus nombreux du Noble Messager (paix et salut sur lui). En effet, ils craignaient fortement que toute la direction et la prééminence leur échappent pour passer aux Banou Hachim. Dans la société tribale de cette époque, seuls ceux qui connaissent la nature et le caractère du tribalisme peuvent aisément mesurer à quel point cette question était grave. Mais le miroir du cœur d’Othman (qu’Allah l’agrée) étant libre et pur de la souillure de la haine familiale et tribale, il ne lui fut pas impossible d’embrasser l’islam malgré tous les obstacles et toutes les épreuves. Lorsqu’il embrassa l’islam, le nombre total des musulmans n’était que de trente-cinq ou trente-six.

Après sa conversion à l’islam, le noble Prophète (s), de son propre gré et avec empressement, maria sa fille, Hazrat Ruqayya (r.a.), à Hazrat Othman (r.a.).

La Hijra

Voyant l’expansion croissante de l’islam et l’accroissement de sa puissance dans la cité de La Mecque, la société polythéiste devint très inquiète et troublée. Sa colère et son mécontentement ne cessèrent de s’intensifier. En conséquence, malgré ses qualités personnelles et son honneur héréditaire, Hazrat Othman (r.a.) fut contraint de subir d’inhumaines persécutions pour l’islam. Afin de le contraindre à renier l’islam, son oncle l’attachait lui-même et le frappait cruellement. Parmi ses proches, presque personne ne se montra disposé à s’avancer pour le libérer de cette situation. L’intensité des sévices qu’il subissait ne cessait d’augmenter. Finalement, cela devint insupportable pour Hazrat Othman (r.a.). Enfin, sur l’indication du noble Prophète (s), il partit avec une caravane pour l’Abyssinie (Éthiopie), accompagné de toute sa famille. Pour la seule cause de la vraie religion et du véritable idéal, cette caravane quitta ses compatriotes et s’engagea sur une voie inconnue.

Après leur départ en direction de l’Abyssinie, le noble Prophète (s) resta longtemps sans recevoir aucune nouvelle d’eux. Il en fut très préoccupé et inquiet. Quelque temps plus tard, lorsqu’il apprit qu’ils étaient parvenus à destination, il s’écria spontanément :

******* (arabe)

« Othman est le premier de cette communauté à avoir émigré avec toute sa famille. »

Hazrat Othman (r.a.) séjourna plusieurs années en Abyssinie. Peu après son retour, les préparatifs de l’émigration vers Médine furent achevés. Othman (r.a.) partit alors lui aussi pour Médine avec toute sa famille. Hazrat Othman (r.a.) fut contraint, en raison des circonstances, de ne pas participer à la première confrontation directe entre l’islam et la mécréance, c’est-à-dire à la bataille de Badr. Au moment de cette bataille, son épouse Ruqayya (r.a.), fille du Prophète, tomba gravement malade. C’est pourquoi le noble Prophète (s), au lieu de lui permettre d’aller à la guerre, lui ordonna de rester chargé de soigner et de servir la malade. Mais il passa toute sa vie accablé par cette peine. Il ne put jamais, même un seul instant de sa vie, oublier la douleur de n’avoir pas pu prendre part à la première bataille de l’islam.

Cependant, dans chacune des guerres qui eurent lieu par la suite, il accompagna le noble Messager (s) avec un courage et une vaillance complets. En la sixième année de l’Hégire, le noble Prophète (s) partit avec ses compagnons en direction de La Mecque afin de visiter la Kaaba. Lorsque la caravane fut arrêtée en chemin, au lieu appelé Hudaybiyya, le noble Prophète (s) envoya Othman (r.a.) à La Mecque, chargé de discuter avec les mécréants polythéistes en qualité d’ambassadeur. À La Mecque, les mécréants polythéistes le retinrent prisonnier. Comme aucune nouvelle de lui ne parvenait depuis plusieurs jours, le noble Prophète (s) et les musulmans furent particulièrement inquiets. À ce moment, la rumeur se répandit de tous côtés que Hazrat Othman (r.a.) avait été martyrisé. Dès qu’il entendit cette nouvelle, le noble Prophète (s) recueillit le serment d’allégeance des quatorze cents Compagnons qui l’accompagnaient, afin de venger cet acte. Dans l’histoire de l’islam, ce serment est appelé « Bay‘at al-Ridwan » — la promesse de sacrifice suprême pour obtenir l’agrément d’Allah — et y est inscrit en lettres d’or.

Élection au califat

Après Hazrat Abou Bakr Siddiq (que Dieu l’agrée), Hazrat Omar Farouq (que Dieu l’agrée) assuma pendant dix longues années la responsabilité du califat islamique. Lorsqu’il fut grièvement blessé par le coup de poignard d’un assassin inconnu, il constitua, au crépuscule de sa vie, un conseil de six membres chargé d’élire le calife suivant. Hazrat Ali, Hazrat Othman, Hazrat Zoubayr, Hazrat Talha, Hazrat Saad, Hazrat Saad ibn Akkas et Hazrat Abdur Rahman ibn Awf (que Dieu les agrée) étaient les honorables membres de ce conseil. Il fut également ordonné à celui-ci d’achever l’élection du calife dans un délai de trois jours. Après les funérailles de Hazrat Omar Farouq (que Dieu l’agrée), on se consacra à la question de l’élection du calife. Deux jours furent consacrés aux discussions, aux échanges d’opinions et à la consultation de l’opinion publique sur la question. Le troisième jour, sur la proposition de Hazrat Abdur Rahman ibn Awf (que Dieu l’agrée), Hazrat Othman (que Dieu l’agrée) fut élu calife. Parmi les Compagnons réunis, Hazrat Ali (que Dieu l’agrée) fut le premier à lui prêter serment d’allégeance. Ensuite, la foule présente se précipita pour lui prêter ce serment. Ainsi, le 4 Mouharram de l’an 24 de l’Hégire, Hazrat Othman (que Dieu l’agrée) fut élu à l’unanimité au poste de calife et prit en charge le gouvernement du califat bien guidé.

Assumer la responsabilité du califat

Durant son califat, Hazrat Omar Farouq (que Dieu l’agrée) conquit la Syrie, l’Égypte et la Perse et les intégra à l’État islamique solidement organisé. En outre, il instaura un code constitutionnel dans les domaines de l’ordre public et de l’administration. C’est pourquoi il fut relativement facile pour Hazrat Othman (que Dieu l’agrée) d’assumer la responsabilité du califat. Dans cette tâche, il suivait simultanément la souplesse, la douceur et la miséricorde de Hazrat Siddiq, ainsi que la compétence administrative, la clairvoyance et la fermeté de Hazrat Omar Farouq (que Dieu l’agrée). Pendant une année entière, il conserva sans changement l’administration précédente. Conformément à la décision de l’ancien calife, il nomma Hazrat Saad ibn Akkas (que Dieu l’agrée) gouverneur de Koufa. Ce fut la première nomination effectuée par le calife Hazrat Othman (que Dieu l’agrée). Plus tard, en l’an 26 de l’Hégire, il le destitua toutefois de ses fonctions.

Dès la première année du califat d’Othman, Tripoli, l’Algérie et le Maroc furent conquis. Cela ouvrit aux musulmans la voie de leur progression vers l’Espagne. À plusieurs reprises, des expéditions militaires avaient été menées contre Chypre dès l’époque du califat de Hazrat Omar Farouq (que Dieu l’agrée). En l’an 28 de l’Hégire, sous la direction de Hazrat Amîr Mouawiya, le drapeau de la victoire musulmane fut hissé sur cette importante île située dans la mer Méditerranée. Ainsi, sous le califat de Hazrat Othman (que Dieu l’agrée), les frontières de l’État islamique s’étendirent et s’agrandirent considérablement. C’est à cette époque que l’autorité du califat islamique fut établie à Kaboul, Hérat, au Sistan et à Nichapour.

Les six premières années des douze années du califat de Hazrat Othman (que Dieu l’agrée) s’écoulèrent dans une paix, une discipline et une régularité totales. Un vaste territoire composé de nombreux pays fut intégré au califat islamique. Les recettes du Bayt al-Mal augmentèrent considérablement. Les progrès remarquables de l’agriculture, du commerce et de l’administration apportèrent une prospérité sans précédent à la vie de la population. La contribution notable du califat de Hazrat Othman (que Dieu l’agrée) fut de renforcer progressivement l’administration du vaste empire de l’islam et, grâce à une intelligence aiguë, une gestion irréprochable et une excellente politique, de réprimer les mouvements et les activités rebelles des peuples conquis afin d’instaurer une vie paisible.

En tant que calife, Hazrat Othman (que Dieu l’agrée) dut réprimer de nombreuses rébellions. Sous son règne, l’étendard de la révolte fut levé en Égypte ; les habitants des régions d’Arménie et d’Azerbaïdjan cessèrent de payer le kharaj, et les habitants du Khorassan relevèrent eux aussi la tête de la rébellion. Ces révoltes furent la conséquence de l’explosion de la vapeur empoisonnée de la haine et de la vengeance qui couvait dans le cœur des peuples conquis. Mais Hazrat Othman (que Dieu l’agrée) parvint à les réprimer grâce à une vigilance et une clairvoyance particulières. Grâce à une politique combinant fermeté et douceur, les populations de toutes ces régions reconnurent l’allégeance au califat islamique.

Les expéditions victorieuses maritimes constituent une contribution particulière du califat de Hazrat Othman (que Dieu l’agrée). En raison de la politique de prudence de Hazrat Omar (que Dieu l’agrée), il n’avait pas été possible, à cette époque, de commencer à envoyer les musulmans en expédition sur les routes maritimes dangereuses. Mais l’audace de Hazrat Othman (que Dieu l’agrée) permit de surmonter facilement la crainte du danger. Grâce à ses plans militaires parfaits, l’immense flotte navale de l’empereur romain, composée de cinq cents navires de guerre, fut contrainte de subir une défaite écrasante.

La méthode de gouvernement sous le califat bien guidé

Le système de gouvernement du califat bien guidé avait commencé comme un régime d’État fondé sur la consultation. Hadrat Umar al-Faruq (que Dieu l’agrée) renforça et structura davantage ce système. Hadrat Uthman (que Dieu l’agrée) le maintint également durant la première partie de son califat. Cependant, vers la fin, le soulèvement des Banû Umayya provoqua de nombreux bouleversements. Hadrat Uthman ne cessa de lutter de toutes ses forces pour les empêcher et, dans ce but, il acceptait sans hésitation tout conseil bénéfique donné par des personnes investies de responsabilités.

Il convient de préciser que, dans le système étatique du califat, chaque personne jouissait du droit absolu de protéger ses droits fondamentaux et de critiquer publiquement la politique et les actes des dirigeants. Même au calife lui-même, il n’avait pas été donné le pouvoir de retirer le moindrement ce droit. Il est indéniable que, vers la fin du califat de Hadrat Uthman (que Dieu l’agrée), le système fondé sur la consultation commença à se fissurer quelque peu. Malgré cela, il ne fut nullement permis que les droits du peuple soient lésés.

En matière de gestion interne, les personnes responsables investies de l’autorité gouvernementale sont généralement capables d’exprimer des opinions meilleures et plus exactes que les personnes irresponsables. C’est pourquoi, encore à notre époque, des organes consultatifs de ce type sont constitués dans divers pays civilisés et avancés. Il y a quatorze siècles, Hadrat Uthman (que Dieu l’agrée), ayant compris cette nécessité, avait constitué un conseil consultatif composé de fonctionnaires gouvernementaux responsables. Des propositions écrites étaient généralement demandées aux membres de cet organe. Lorsque, pour la première fois dans la région de Koufa, des désordres et des bouleversements apparurent dans l’administration et le maintien de l’ordre, des propositions écrites furent demandées aux membres du conseil afin de les éradiquer. Des sessions de ce type de conseil étaient également convoquées de temps à autre dans la capitale elle-même. En l’an 24 de l’Hégire, une session de ce conseil se tint dans la capitale afin de réformer et d’améliorer la situation générale de tout le pays ; la plupart des fonctionnaires responsables capables de formuler des avis à ce niveau y participèrent.

Afin de rendre l’administration plus active et plus solide, la division et la réorganisation de l’ensemble du pays en provinces et en districts constituaient une tâche extrêmement urgente. Hadrat Umar al-Faruq (que Dieu l’agrée) avait divisé toute la région de Syrie en trois provinces distinctes : Damas, la Jordanie et la Palestine. Hadrat Uthman (que Dieu l’agrée) plaça toutes ces régions sous l’autorité d’un seul gouverneur et en fit une vaste et immense province. Cette réorganisation provinciale se révéla très fructueuse du point de vue de l’administration et du maintien de l’ordre. À la fin, lorsque tout le pays fut devenu un théâtre de troubles et d’anarchie, les districts rattachés à la Syrie restèrent totalement à l’abri de ce bouleversement.

Hadrat Uthman (que Dieu l’agrée) créa un nouveau poste de commandant militaire. Jusqu’alors, c’était le gouverneur provincial qui assumait également le commandement de l’armée stationnée dans la région concernée. Il était inévitable que cette situation entraînât de grandes difficultés dans le travail.

Dans le système de gouvernement du califat bien guidé, le calife est le chef de l’État. Il détient l’autorité suprême dans l’administration. L’une des tâches les plus importantes du calife consiste à exercer une surveillance attentive sur tous les gouverneurs et fonctionnaires administratifs subordonnés. Hadrat Uthman (que Dieu l’agrée) était naturellement un homme au cœur tendre et au caractère doux. Dans sa vie personnelle, il était l’incarnation de la patience, de la tolérance, du pardon et de l’endurance. Mais pour gouverner le pays et mener à bien les affaires de l’État, il était extrêmement strict et impitoyable. Interroger les fonctionnaires, s’enquérir de leur conduite et, lorsqu’il constatait des fautes ou des défauts, les corriger avec fermeté : telle était sa règle permanente de conduite. Si une faute de ce genre était découverte, même chez un fonctionnaire éminent, il n’hésitait pas un instant à le destituer. À ses yeux, le gaspillage et le détournement des biens du Bayt al-Mal, ainsi que le mode de vie luxueux des gouverneurs, constituaient des crimes impardonnables.

Hadrat Uthman (que Dieu l’agrée) avait constitué un comité central d’enquête afin de contrôler l’appareil administratif du pays et de corriger ses défauts, puis l’envoyait partout en dehors de la capitale. Le comité parcourait toute la région et observait directement le travail des fonctionnaires administratifs ainsi que la situation de la population. En outre, afin d’être directement informé de la situation générale du pays, Hadrat Uthman (que Dieu l’agrée), le vendredi, avant de commencer son sermon après s’être tenu sur le minbar, interrogeait les personnes présentes sur la situation des différentes régions du pays. Il écoutait leurs paroles avec une attention particulière. De plus, il avait été annoncé publiquement à l’ensemble de la population que toute personne ayant une plainte quelconque contre un administrateur devait la présenter au calife pendant le pèlerinage. En effet, à cette époque, tous les fonctionnaires responsables du califat islamique étaient obligés d’être présents à La Mecque. Ainsi, sous le règne de Hadrat Uthman (que Dieu l’agrée), un système efficace permettant d’entendre directement les plaintes du peuple et d’y remédier était en vigueur.

Il convient de noter que, dans l’administration générale, le système de gouvernement et de maintien de l’ordre, ainsi que dans les institutions établies par ʿUmar al-Fârûq (qu’Allah l’agrée) dans les différents départements de l’État, ʿUthmân (qu’Allah l’agrée) n’apporta aucun changement. Il les rendit au contraire encore mieux organisés et plus solides. Il en résulta une amélioration considérable de la perception des impôts. En outre, le montant des recettes provenant des nouveaux territoires conquis augmenta de nombreuses fois. Ainsi, les ressources affectées aux dépenses du Bayt al-Mâl devinrent beaucoup plus abondantes qu’auparavant, et d’importantes sommes furent distribuées à la population sous forme de bourses et d’allocations. Plus les frontières du califat s’étendirent sous le règne de ʿUthmân (qu’Allah l’agrée), plus les travaux de développement et de reconstruction prirent de l’ampleur. À cette époque, de nombreux bâtiments furent construits pour les différents bureaux des gouvernements provinciaux. Parallèlement, la construction de routes, de ponts et de mosquées se poursuivit à grande échelle. De nombreuses auberges publiques furent établies pour les voyageurs parcourant de longues distances.

Il était absolument nécessaire de rendre toutes les voies d’accès à la capitale plus faciles et plus confortables, afin d’assurer le bon fonctionnement de l’administration et de faciliter les déplacements de la population. ʿUthmân (qu’Allah l’agrée) prit les mesures appropriées à cet effet. En outre, à son initiative, des postes de police furent établis sur les routes de Médine et du Najd, et des puits furent creusés pour fournir de l’eau douce. Il arrivait parfois que des eaux de crue venant de la direction de Khaybar inondent Médine et la submergent. Les habitants de la ville en subissaient de graves dommages. Au point que la mosquée du Prophète risqua elle aussi de s’effondrer à cause de ces inondations. C’est pourquoi ʿUthmân (qu’Allah l’agrée) fit construire un immense barrage non loin de Médine. Du point de vue de l’intérêt général, ce barrage de Mahzûr, construit par ʿUthmân (qu’Allah l’agrée), constitue l’une de ses réalisations remarquables.

Dans l’agrandissement et la reconstruction de la mosquée du Prophète, ʿUthmân (qu’Allah l’agrée) fit preuve d’une grande compétence et déploya des efforts considérables. À l’époque du Noble Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), il avait acheté les terrains attenants à cette fin et les avait consacrés à la mosquée ; de plus, il renouvela cette entreprise durant son propre califat. À cette époque, l’agrandissement de la mosquée s’avérait particulièrement nécessaire ; toutefois, les propriétaires et les habitants des maisons voisines n’y étaient nullement disposés, craignant d’être privés de la proximité de la mosquée. ʿUthmân (qu’Allah l’agrée) ne cessa de s’efforcer de les convaincre et de les amener à donner leur accord. C’est ainsi que cinq longues années s’écoulèrent. Il n’était pas disposé à procéder à l’acquisition des terrains par la force ou au moyen de l’appareil administratif. En l’an 29 de l’Hégire, les Compagnons furent spécialement consultés à ce sujet. À la suite de cette consultation, ʿUthmân (qu’Allah l’agrée) prononça, le vendredi, un discours devant la foule d’une voix profondément émue. Dans ce discours, il expliqua tout particulièrement les problèmes causés par l’augmentation du nombre des fidèles et l’exiguïté de la mosquée. Après l’avoir entendu, les gens se déclarèrent avec joie et de leur plein gré prêts à quitter leurs maisons.

ʿUthmân (qu’Allah l’agrée) perfectionna et développa l’organisation que ʿUmar al-Fârûq (qu’Allah l’agrée) avait établie pour le département militaire. Ce fut lui qui, le premier, sépara le département militaire du département administratif et le constitua comme une entité indépendante. À son initiative, dans chaque centre important, les forces armées furent placées sous l’autorité d’un officier militaire spécialement désigné. Un dispositif efficace fut ainsi mis en place afin de répondre très rapidement à tout besoin d’envoyer des forces militaires dans un lieu éloigné. À cette époque, des bases militaires furent également établies dans les régions de Tripoli, de Chypre, du Tabaristan et de l’Arménie.

Sous le califat de ʿUthmân (qu’Allah l’agrée), une importance particulière fut accordée à l’élevage et à la conservation des chevaux et des chameaux. À cette fin, de vastes pâturages furent aménagés dans l’ensemble des territoires soumis à son autorité. De nombreux pâturages furent également créés autour de la capitale, et des points d’eau furent aménagés à proximité.

L’œuvre de propagation de la religion

Le calife est essentiellement l’héritier et le successeur du Noble Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), et il est chargé d’assumer toutes les responsabilités collectives. Son devoir principal est de servir dûment la religion et d’en assurer la large propagation. ʿUthmân (qu’Allah l’agrée) demeurait toujours pleinement conscient de cette responsabilité et s’en acquittait avec un grand sens du devoir. Lorsque des non-musulmans étaient faits prisonniers au cours du jihâd, il leur exposait lui-même la religion, en expliquait les enseignements et en manifestait la beauté, puis les appelait à embrasser l’islam. Grâce à cela, des centaines de personnes eurent largement l’occasion d’embrasser l’islam et d’intégrer la communauté musulmane.

En plus de propager l’islam auprès des non-croyants, il prit également de vastes dispositions pour l’instruction et la formation religieuses de la population musulmane elle-même. Il exposait personnellement au peuple les questions religieuses urgentes. Lorsqu’une règle religieuse lui semblait obscure sur un sujet, il interrogeait les autres Compagnons experts, agissait conformément à leur réponse et ordonnait également aux gens de la suivre. Dans ce domaine, il ne laissait place à aucune hésitation ni à aucune réserve.

Lorsque la nécessité l’exigeait, Hazrat Uthman (que Dieu l’agrée) n’hésitait pas non plus à instaurer de nouvelles mesures en s’appuyant sur les principes fondamentaux de l’islam. Lorsque la population de Médine augmenta considérablement, un seul appel à la prière du vendredi, lancé à l’intérieur de la mosquée devant l’imam, ne parut plus suffisant. C’est pourquoi il institua un autre appel à la prière du vendredi, lancé auparavant depuis un lieu élevé.

À ce stade, la contribution majeure de Hazrat Uthman (que Dieu l’agrée) fut l’entreprise incomparable qui consista à préserver pour toujours le Noble Coran de toute divergence et de toute altération. Des combattants venus d’Égypte, de Syrie, d’Irak et d’autres régions s’étaient rassemblés lors des campagnes d’Arménie et d’Azerbaïdjan. La plupart d’entre eux étaient de nouveaux musulmans, d’origine non arabe et peu familiarisés avec la langue arabe. Hazrat Hudhayfa ibn al-Yaman (que Dieu l’agrée) participait lui aussi à ce jihad. Il observa lui-même de graves différences et disparités dans la manière et le style de récitation du Coran chez les combattants musulmans ayant pris part à ces deux jihads. Il apparut que les habitants de chaque région récitaient le Coran à leur propre manière et la considéraient comme l’unique manière correcte de le réciter. À la fin de la guerre, il se rendit à Médine et exposa en détail toute l’affaire au calife Hazrat Uthman (que Dieu l’agrée). Il exprima une profonde inquiétude et déclara que, si l’on ne faisait pas disparaître immédiatement ces divergences et ces différences et si l’on n’établissait pas une récitation du Coran selon une manière unique, la communauté musulmane finirait, à l’instar des Romains chrétiens, par créer de nombreuses divisions et querelles au sujet du Livre de Dieu. Sensibilisé par Hazrat Hudhayfa (que Dieu l’agrée), Hazrat Uthman (que Dieu l’agrée) comprit pleinement la nécessité de cette mesure. Il fit apporter l’exemplaire original du Noble Coran conservé auprès de la Mère des croyants, Hazrat Hafsa (que Dieu l’agrée), en fit préparer de nombreux exemplaires par Hazrat Zayd ibn Thabit (que Dieu l’agrée), Hazrat Abdallah ibn al-Zubayr (que Dieu l’agrée) et Hazrat Saad ibn al-As (que Dieu l’agrée), puis les envoya dans différentes régions musulmanes. Il ordonna à l’ensemble de la population d’adopter et de suivre cet exemplaire comme version définitive du Noble Coran. En même temps, il fit détruire tous les exemplaires du Coran que les gens avaient transcrits pour leur usage personnel.

En vérité, si Hazrat Uthman (que Dieu l’agrée) n’avait pas pris cette mesure, les membres de la communauté du Dernier Prophète seraient eux aussi tombés dans des divergences et des disparités semblables à celles dans lesquelles les croyants de la Torah, de l’Évangile et des autres Livres célestes ont sombré, et le Noble Coran aurait connu un sort comparable : il n’y a pas le moindre doute à ce sujet. C’est pourquoi ce grand accomplissement de Hazrat Uthman (que Dieu l’agrée) restera à jamais inscrit en lettres d’or dans l’histoire de l’islam.

 

La vie et les traits de caractère de Hazrat Ali (que Dieu l’agrée)

La vie durant les premières années

Hazrat Ali (que Dieu l’agrée) était le propre cousin paternel du Prophète de l’univers, Hazrat Muhammad (paix et bénédiction de Dieu sur lui). L’année où le Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui) reçut la mission prophétique, Hazrat Ali n’avait que dix ans. Son père, Abu Talib, avait de nombreux enfants. En raison de difficultés financières et d’une situation provoquée par la famine, il était accablé par le lourd fardeau de la pauvreté. Voyant cette situation, le Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui) consulta son autre oncle, Hazrat Abbas (que Dieu l’agrée), sur les moyens d’alléger la détresse d’Abu Talib. Le Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui) lui dit : « Nous devrions prendre notre part de la pauvreté et des souffrances de notre oncle. » Conformément à ce conseil, Hazrat Abbas (que Dieu l’agrée) prit entièrement à sa charge l’éducation de Jafar, le fils d’Abu Talib, tandis que le Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui) assuma lui-même toute la responsabilité de l’éducation de Hazrat Ali.

En vérité, la contribution d’Abu Talib envers le Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui) fut incomparable. Il était le chef des Banu Hashim, dont la prééminence, l’influence et le prestige sur l’ensemble des tribus Quraysh étaient considérables. Le service et la garde de la Kaaba, ainsi que toutes les responsabilités qui s’y rapportaient, étaient confiés aux Banu Hashim. C’est pourquoi la prééminence et la direction d’Abu Talib étaient établies comme une institution permanente dans la société arabe de l’époque. La direction religieuse de toute l’Arabie était liée à cette famille. Le Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui) était devenu orphelin avant même sa naissance. Ainsi, peu après sa naissance, il fut élevé avec affection dans les bras de son oncle Abu Talib et atteignit sa jeunesse sous sa protection. Après avoir reçu la mission prophétique, il entreprit de propager l’appel au tawhid grâce au ferme soutien et à la protection de celui-ci. Par la suite, Abu Talib s’exposa de sa personne à chaque coup de violence et de persécution venu des forces de la mécréance et protégea ainsi son neveu contre les attaques des mécréants. En raison de ce soutien et de cette protection, les Quraysh polythéistes s’acharnèrent dans une hostilité extrême contre toute la famille d’Abu Talib et les accablèrent de toutes les manières possibles d’injustice, de sévices et de persécutions. L’une des formes ultimes de leur oppression apparut lorsque tous les polythéistes de La Mecque décidèrent collectivement de rompre toute relation avec cette famille, qui finit par être contrainte de se réfugier dans une grotte de montagne. Mais Abu Talib, chef et dirigeant de cette famille qui soutenait la vérité, ne se laissa nullement intimider et accepta silencieusement toutes les oppositions et toutes les persécutions.

L’acceptation de l’islam

Ali (ra), fils d’Abû Tâlib, se fit connaître dès son enfance comme le compagnon et le proche associé du Prophète (s). C’est pourquoi, après le début de sa mission prophétique, il eut l’occasion d’être lui-même témoin des scènes extraordinaires marquant le changement qui s’opéra dans la vie du Messager (s). Lorsque, en réponse aux questions posées par Ali (ra) au sujet de ce changement, le Prophète (s) lui expliqua la religion du tawhid et l’invita à y croire, il embrassa aussitôt la foi en la religion de l’islam, d’un cœur sans hésitation et plein d’enthousiasme.

À propos de celui qui fut le premier à croire au Messager (s), de nombreux noms sont mentionnés dans les recueils de hadiths. La conclusion définitive des érudits musulmans est que, parmi les personnes ayant embrassé la foi les premières alors qu’elles étaient encore enfants, Ali (ra) fut le tout premier.

Après avoir embrassé l’islam, Ali (ra) passa les treize années suivantes de sa vie à La Mecque, dans la proximité constante du Messager (s). Comme il demeurait toujours auprès du Messager (s), il eut d’innombrables occasions de participer avec lui à toutes les activités : réunions de consultation, assemblées d’enseignement et d’éducation, séances de débat avec les mécréants polythéistes, cérémonies d’adoration de l’Unique Dieu — bref, à toutes les affaires. Au début de sa mission prophétique, lorsque le Prophète (s), dans le plus grand secret et à l’abri des regards, se consacrait à la servitude envers l’Unique Dieu, Ali (ra) avait également l’occasion d’y être présent. Malgré ce secret, Abû Tâlib surprit un jour son fils et son neveu absorbés dans une forme particulière d’adoration et leur demanda : « Que faites-vous tous les deux ? » Le Prophète (s) lui expliqua alors la religion du tawhid et la signification de l’adoration d’Allah. Après avoir tout entendu, Abû Tâlib dit : « Très bien, il n’y a aucun mal à cela. Vous pouvez le faire ; mais cela ne me sera pas possible. »

Pendant trois années consécutives après le début de sa mission prophétique, le Prophète (s) s’abstint de présenter publiquement l’appel à la religion de l’islam. Durant cette période, il poursuivit toutes ses activités de propagation de la religion dans le plus grand secret. Tout en appelant certaines personnes à la religion, il assumait également la responsabilité de former leur état d’esprit et leur caractère conformément aux idéaux religieux. Au cours de la quatrième année, l’ordre d’Allah Tout-Puissant lui fut révélé :

******(arabe)

Avertis et mets en garde les membres en nombre complet de la parenté qui t’est la plus proche contre le châtiment dans l’au-delà de l’incrédulité et du polythéisme.

Après avoir reçu cet ordre d’Allah Tout-Puissant, le Prophète (s) monta au sommet du mont Ṣafā, situé à proximité, et lança pour la première fois d’une voix retentissante l’appel à la religion du tawhid devant la grande foule de membres de sa propre tribu. Par la suite également, le Prophète (s) déploya de multiples efforts pour appeler les membres de sa famille et de sa tribu à croire à la vraie religion. Il ordonna même un jour à Ali (ra) d’organiser à cette fin un banquet.

Soutien à la propagation de la religion

À cette époque, Hadrat Ali (ra) n’avait probablement pas plus de quatorze ou quinze ans. Malgré son jeune âge, il organisa avec une remarquable compétence un grand banquet pour les membres de son clan et de sa famille. Tous les intéressés y assistèrent. Près de quarante personnes y prirent part. Presque tous les chefs influents de la tribu de Quraych s’y réunirent. Après le repas, le Noble Prophète (s) se leva et, dans un bref discours, invita les personnes présentes à accepter la religion de l’islam. Il s’efforça également de les encourager à l’aider dans l’immense mission de propagation de la religion qu’Allah Très-Haut lui avait confiée. À la fin du discours du Noble Prophète (s), ce fut la voix de Hadrat Ali (ra) qui retentit la première dans l’assemblée. D’une voix intrépide, il s’écria : « Je suis jeune par l’âge. Mon incapacité physique est également indescriptible. Malgré cela, je serai votre compagnon dans cette noble entreprise, votre compagnon fidèle pour toujours et votre soutien dévoué jusqu’au sacrifice de ma vie. » En entendant ces paroles, le Noble Prophète (s) déclara : « Tu es mon frère et mon héritier. »

Après que près de treize années de la prophétie se furent écoulées à La Mecque, Allah Très-Haut ordonna au Noble Prophète (s) d’émigrer à Médine accompagné de tous les musulmans. En conséquence, le Noble Prophète (s) demanda successivement aux musulmans de La Mecque de partir pour Médine. La crainte apparut alors que la ville de La Mecque ne se retrouve vidée de ses musulmans. Voyant cette situation, les infidèles polythéistes furent particulièrement inquiets et effrayés, pensant que les musulmans pourraient se regrouper quelque part à l’extérieur et, devenus une force considérable, les attaquer. C’est pourquoi ils résolurent d’anéantir l’« ennemi » par anticipation. Allah Très-Haut informa en temps utile le Noble Prophète (s) de cette affaire par la révélation et lui ordonna d’émigrer sans délai. Il quitta sa maison après avoir fait coucher Hadrat Ali (ra) dans son propre lit, puis se mit en route vers Médine accompagné de Hadrat Abou Bakr as-Siddiq (ra).

Les infidèles polythéistes encerclèrent et assiégèrent toute la nuit la demeure du Noble Prophète (s), afin de le tuer et de faire se coucher pour toujours le soleil resplendissant de l’islam. Hadrat Ali (ra) n’était alors qu’un jeune homme de vingt-deux ou vingt-trois ans. Bien qu’informé de la dangereuse conspiration des infidèles, il dormit tranquillement dans le lit du Messager, avec un courage sans limites. Au matin, les forces ennemies pénétrèrent dans la maison et découvrirent que le Noble Messager (s) était absent, tandis qu’un jeune homme prêt à sacrifier sa vie pour lui demeurait inconscient dans son lit, fermement résolu à s’offrir en sacrifice. Comprenant alors l’échec total de leur expédition collective et le succès inévitable du Noble Messager (s), ils furent accablés, honteux et plongés dans le désespoir.

Une vie d’action à Médine

Après cela, Hadrat Ali (ra) resta deux ou trois jours à La Mecque. Après avoir dûment rendu les dépôts que les gens lui avaient confiés, conformément aux instructions du Noble Messager (s), il quitta lui aussi La Mecque et se mit en route vers Médine.

Après son arrivée à Médine, Hadrat Ali (ra) participa directement, en tout premier lieu, à la construction de la Mosquée du Prophète. Suivant les instructions du Noble Messager (s), il en posa les fondations, puis acheva sa construction avec les autres compagnons.

Lorsque commença ensuite la vie laborieuse et éprouvante du Prophète universel, Hadrat Muhammad (s), Hadrat Ali (ra) resta auprès de lui comme son ombre, avec un dévouement absolu et un courage indomptable. Il participa en assumant pleinement ses responsabilités à presque toutes les guerres et expéditions militaires du Noble Prophète (s). Dans ces circonstances, nul ne pouvait égaler l’héroïsme dont il fit preuve. Lors de la bataille de Badr, le Noble Prophète (s) partit de Médine accompagné de trois cent treize compagnons prêts à sacrifier leur vie. À l’avant de la caravane flottaient deux étendards noirs, signes de l’avancée de l’armée musulmane. L’un d’eux était porté par Hadrat Ali (ra). Après son arrivée à Badr, le Noble Prophète (s) envoya une audacieuse unité d’éclaireurs sous le commandement de Hadrat Ali (ra), afin d’observer les mouvements de l’ennemi. Lors de la bataille d’Ohod, après que le Noble Prophète (s), blessé, fut tombé dans une fosse, les soldats ennemis avancèrent rapidement vers lui. Hadrat Mus‘ab ibn Umayr (ra) fut le premier à combattre contre eux et à tomber en martyr. Aussitôt après lui, Hadrat Ali (ra) s’avança, saisit l’étendard et, faisant preuve d’un héroïsme suprême dans la lutte défensive, renversa le cours de la bataille.

Lors de l’expédition contre les Banu Qurayza également, l’étendard flottait entre les mains de Hadrat Ali (ra) et, conformément aux instructions du Noble Messager (s), après la prise de la forteresse des Juifs, il accomplit la prière de l’après-midi dans sa cour. Après avoir appris à Hudaybiyya le martyre de Hadrat Uthman (ra), Hadrat Ali (ra) participa lui aussi au pacte d’allégeance par lequel les compagnons s’engagèrent à se sacrifier. Plus tard, lorsque fut rédigé et signé le traité de paix avec les polythéistes de La Mecque, le Noble Prophète (s) lui ordonna de l’écrire. Lors de la bataille de Khaybar, les deux premières expéditions furent commandées par Hadrat Abou Bakr (ra) et Hadrat Umar (ra). Cependant, aucune d’elles ne permit de remporter la victoire. Finalement, le Noble Prophète (s) confia à Hadrat Ali (ra) la responsabilité de conquérir les forteresses imprenables de Khaybar. Il combattit avec une vigueur prodigieuse et fit flotter l’étendard de la victoire de l’islam sur les forteresses de Khaybar. Lors de l’expédition pour la conquête de La Mecque, il entra également dans la ville en vainqueur, à la tête de l’avant-garde et portant son étendard. Après le retour de la bataille de Tabuk, le Noble Prophète (s) envoya Hadrat Abou Bakr as-Siddiq (ra) à La Mecque pour diriger le pèlerinage de cette année en qualité d’« émir du pèlerinage ». Après son départ, la sourate « Bara’at » (At-Tawba) fut révélée. Après avoir entendu cette sourate intégralement, les compagnons présents à Médine estimèrent qu’il serait très bon de la réciter devant les musulmans réunis pendant le pèlerinage. Le Noble Prophète (s), comprenant lui aussi son importance, envoya Hadrat Ali (ra) à La Mecque pour lui confier cette mission.

Parmi les délégations que le Prophète honoré (s) envoya dans diverses régions afin de propager l’islam, l’envoi d’une délégation au Yémen revêtait une importance particulière. Hadrat Khalid ibn al-Walid (ra) s’efforça pendant six longs mois de diverses manières, mais échoua finalement à obtenir le succès. C’est pourquoi, au cours de la dixième année de l’Hégire, le Prophète honoré (s) décida d’envoyer Hadrat Ali (ra) chargé de cette mission. Dès l’arrivée de Hadrat Ali (ra) au Yémen, un changement radical commença à s’opérer dans la situation du pays. Il exposa aux habitants les principes, la grandeur et les caractéristiques de l’islam ; en conséquence, des milliers de personnes embrassèrent l’islam.

Au mois de Rabî al-awwal de la onzième année de l’Hégire, le Prophète honoré (s) quitta ce monde. Cette douleur tragique plongea l’ensemble du monde musulman dans une profonde affliction. Les membres de la famille du Prophète furent les plus accablés et les plus endeuillés. Le cœur de chacun se brisa, et leurs yeux se transformèrent pour toujours en sources de larmes semblables aux pluies de la saison de Shravan. Hadrat Ali (ra) était une personnalité éminente au sein de la famille du Prophète. Cette douleur lui fut insupportable tant en raison de la proximité de ses relations personnelles qu’en raison de ses liens familiaux et de parenté. En outre, le fait que la fille du Prophète, Hadrat Fatima (ra), fût désormais orpheline le frappa durement au cœur. Il s’effondra terriblement et, pendant longtemps, rompit tout lien avec la société et l’État pour mener une vie entièrement retirée chez lui. Durant cette période, il lui devint absolument impossible de manifester le moindre intérêt ou la moindre curiosité pour une autre activité que le fait de contenir sa propre douleur, de réconforter Hadrat Fatima (ra) et de compiler méthodiquement le Noble Coran. Quelque temps plus tard, lorsque Hadrat Fatima (ra) décéda à son tour, il sembla se ressaisir ; il se rendit auprès du premier calife, Abou Bakr al-Siddiq (ra), et lui prêta serment d’allégeance au califat.

Après Hadrat Abou Bakr (ra), durant son califat, Hadrat Umar al-Faruq (ra) consultait Hadrat Ali (ra) sur toutes les questions complexes et importantes. Hadrat Ali (ra), pour sa part, lui donnait alors ses conseils avec le plus grand dévouement et la plus grande sincérité en toute affaire. Lors de l’expédition de Nahavand, on lui proposa d’assumer le commandement de l’armée, mais il refusa d’accepter. Plus tard, lorsque Umar (ra) se rendit à Bayt al-Maqdis, il confia à Hadrat Ali (ra), qu’il désigna comme son remplaçant par intérim dans la capitale, l’ensemble des responsabilités du califat. Après Hadrat Umar (ra), vers la fin du califat de Hadrat Uthman (ra), lorsque des troubles et de l’anarchie apparurent dans tout le pays, Hadrat Ali (ra) donna des conseils particuliers et efficaces pour les réprimer ; il indiqua les causes profondes de ces troubles et montra les moyens de les corriger et de les éliminer.

Le califat de Hadrat Ali (ra)

L’élection du calife

Après le martyre de Hadrat Uthman (ra), le siège du califat resta vacant pendant trois jours. Durant cette période, l’attention du peuple se porta sur Hadrat Ali (ra) pour le choix du prochain calife. De nombreuses personnes le prièrent d’accepter cette responsabilité. Bien qu’au début il eût clairement exprimé son refus, il finit par consentir à l’assumer devant les demandes répétées des Compagnons muhajirun et ansar.

Le récit de l’élection de Hadrat Ali (ra) au califat est exposé en détail dans l’histoire de la science politique islamique. Le peuple se rendit auprès de Hadrat Ali (ra) et lui dit :

*******(arabe)

Nous vous prêterons serment d’allégeance ; veuillez tendre la main. Car il est désormais absolument indispensable de nommer parmi nous un émir, un chef d’État. Et vous êtes plus digne et plus qualifié que quiconque pour cette fonction.

Hazrat Ali (r.a.) leur répondit :

*******(arabe)

Vous n’avez aucun droit de dire ou de faire quoi que ce soit à ce sujet. Il s’agit d’une décision collective des premiers musulmans, aptes à donner conseil et ayant participé à la bataille de Badr. Celui qu’ils accepteront comme calife sera le calife. Allons donc, réunissons-nous tous et examinons la question.

En entendant ces paroles, les gens s’éloignèrent de lui. Mais peu après, ils revinrent auprès de lui et se mirent à le presser de recevoir leur serment d’allégeance. Alors Hazrat Ali (r.a.) leur dit :

******(arabe)

Si vous voulez que je devienne calife et que je reçoive de vous le serment d’allégeance, allons à la mosquée du Prophète ; c’est là que cette question sera définitivement tranchée.

Il va de soi que mon élection comme calife et le serment d’allégeance qui s’ensuivra ne peuvent avoir lieu en secret. Cela doit nécessairement se faire sur la base du consentement spontané et de l’approbation du peuple musulman.

Après que l’assemblée générale des musulmans réunis dans la mosquée du Prophète eut proposé Hadrat ‘Alî (r.a.) et lui eut spontanément accordé son soutien et son approbation, celui-ci fut élu calife suivant. Le lundi 21 Dhû al-Hijja, en présence d’une immense foule musulmane rassemblée dans la mosquée du Prophète, l’allégeance générale au califat lui fut prêtée de sa propre main. Il fut ainsi proclamé quatrième calife du Califat bien guidé.

Lorsque Hadrat ‘Alî (r.a.) prit sur ses épaules la responsabilité du califat, l’ensemble du monde musulman était devenu le théâtre d’une anarchie extrême, de rébellions et de révolutions. Le premier calife, Hadrat Abû Bakr as-Siddîq (r.a.), avait certes lui aussi dû faire face à une agitation et à une rébellion similaires ; mais il existait une immense différence entre ces deux situations. Le danger auquel Hadrat Abû Bakr as-Siddîq (r.a.) avait été confronté résultait de l’affrontement entre les mécréants et les apostats, d’une part, et l’islam, d’autre part. Toute la communauté musulmane soutenait et appuyait le calife dans cet affrontement. Les adversaires suivaient la voie du faux, ainsi que leurs passions et leurs mauvaises inclinations. Leurs opinions n’avaient ni stabilité ni fermeté. En revanche, ceux dont Hadrat ‘Alî (r.a.) eut à affronter l’opposition n’étaient pas seulement musulmans : un grand nombre de Compagnons, ainsi que Hadrat ‘Â’isha as-Siddîqa (r.a.), épouse du Noble Messager (s.a.s.), en faisaient même partie. Comment qualifier cela autrement que de suprême ironie du destin ?

Malgré tous ces dangers, troubles, calamités, rébellions et révolutions, Hadrat ‘Alî (r.a.) maintint fermement et courageusement les rênes du califat. Il fit alors preuve d’une patience et d’une tolérance infinies, ainsi que d’une réflexion et d’un jugement sains poussés à leur plus haut degré ; et bien qu’il constatât des signes d’échec dans de nombreux domaines, il ne consentit pas à tolérer le moindre écart par rapport à la foi absolue, à l’idéalisme inébranlable et aux principes fondamentaux de la charia islamique et de la politique de l’État. S’il avait été disposé à tolérer ne serait-ce qu’un écart infime par rapport aux principes et à l’idéalisme, il aurait peut-être été considéré comme ayant réussi du point de vue de la politique de l’État ; mais il ne fait aucun doute que le grand idéal de la religion islamique aurait été atteint, rejeté et abandonné. Or le préserver constituait la toute première et la plus importante responsabilité du calife bien guidé, successeur du Noble Messager (s.a.s.).

Hadrat ‘Alî (r.a.) en tant que calife

Dans la conduite de l’administration du califat, Hadrat ‘Alî (r.a.) était fermement résolu à suivre les traces de Hadrat ‘Umar al-Fârûq (r.a.) et n’était nullement disposé à apporter le moindre changement fondamental au système établi à cette époque. Les Juifs que Hadrat ‘Umar al-Fârûq (r.a.) avait exilés de tout le Hijaz et réinstallés dans un lieu appelé Najrân se présentèrent auprès de Hadrat ‘Alî (r.a.) et lui demandèrent, d’une voix extrêmement suppliante et humble, l’autorisation de retourner dans leur ancienne demeure. Mais Hadrat ‘Alî (r.a.) refusa catégoriquement, déclarant : « Qui pourrait être plus avisé, plus perspicace et plus juste dans ses décisions que Hadrat ‘Umar (r.a.) ? »

Dans l’administration intérieure du pays, la tâche la plus importante consiste à contrôler les fonctionnaires responsables et à observer attentivement leurs activités ainsi que leur conduite et leur comportement. Hadrat ‘Alî (r.a.) gardait constamment son attention fixée sur cette question particulière. Chaque fois qu’il nommait quelqu’un à un poste de responsabilité, il lui prodiguait de très précieuses et bénéfiques recommandations. En outre, il faisait procéder, à différents moments, à des enquêtes spéciales sur les activités, la conduite et le comportement de ces fonctionnaires. Un jour, il chargea Hadrat Ka‘b ibn Mâlik (r.a.) de cette importante mission et lui donna les instructions suivantes :

********(arabe)

Pars avec un groupe de tes compagnons et parcours chaque district de l’Irak ; observe attentivement le travail des fonctionnaires, ainsi que leurs dispositions, leur caractère et leur comportement. Il réprimait fermement le gaspillage et les dépenses excessives des fonctionnaires, ainsi que leurs irrégularités dans la gestion des fonds publics. Il exigeait tout particulièrement des fonctionnaires le remboursement ponctuel des prêts contractés auprès du Bayt al-Mâl. Sur ce point, il n’était disposé à faire preuve de la moindre indulgence ou faveur envers aucun de ses proches.

Hazrat Ali (r.a.) entreprit une réforme spéciale du service des recettes et introduisit des politiques de développement. Malgré la grande rigueur avec laquelle les impôts étaient perçus, il veillait constamment au bien-être général de la population et à l’amélioration de ses conditions de vie. Il adoptait toujours une politique bienveillante envers les personnes incapables et les pauvres.

En vérité, Hazrat Ali (r.a.) était, pour le peuple, une manifestation concrète et un symbole éclatant de l’incommensurable miséricorde d’Allah. Durant son califat, les portes du Bayt al-Mal de l’État étaient toujours ouvertes aux indigents et aux nécessiteux de la société. Tout ce qui y était accumulé et collecté, il le distribuait sans délai et avec générosité aux personnes dans le besoin et à celles qui y avaient droit. Il traitait les citoyens non musulmans du pays avec une grande bonté et beaucoup de compassion. Même les activités des personnes enclines à la rébellion et des conspirateurs étaient tolérées avec une patience et une indulgence extrêmes. Dans la région de Perse, on observa une remarquable réaction favorable à cette généreuse politique suivie par le calife.

Hazrat Ali (r.a.) était lui-même un chef militaire très compétent et expérimenté. Sa clairvoyance et sa sagacité dans les affaires et les questions militaires étaient inégalées. C’est pourquoi il lui fut possible d’introduire de nombreuses innovations dans l’organisation militaire de l’État islamique.

L’érudition de Hazrat Ali (r.a.)

Dès son enfance, Hazrat Ali (r.a.) eut l’occasion d’acquérir directement savoir et formation dans le cercle d’enseignement de la prophétie. Grâce à la relation particulièrement profonde et à l’intimité qui l’unissaient au Prophète (s.a.s.), il bénéficia de possibilités plus grandes que toutes les autres personnes de ce rang. À la maison comme à l’extérieur, et lors des voyages à l’étranger, il put jouir d’une proximité étroite avec le Prophète (s.a.s.) ; il lui fut donc très facile d’acquérir une connaissance détaillée des différents aspects de la religion islamique. Le Prophète (s.a.s.) lui-même attachait une grande importance à lui transmettre ce savoir particulier. Il lui enseigna personnellement le Noble Coran et lui en expliqua la signification exacte dans différents versets. C’est pourquoi, comparée à celle des autres nobles Compagnons, son érudition était extrêmement vaste et profonde. Faisant allusion à cette érudition, le Prophète (s.a.s.) a dit :

******(arabe)

« Je suis la cité du savoir, et Ali en est la porte. »

Même si, en tant que hadith, cette parole n’est pas recevable au regard de sa chaîne de transmission et d’autres considérations, sa réalité doit assurément être reconnue. Hazrat Ali (r.a.) avait appris à lire et à écrire dès son enfance, et son nom figurait également parmi les scribes de la Révélation. Conformément aux instructions du Prophète (s.a.s.), le traité de Hudaybiyya, ainsi que de nombreux décrets d’État, furent soigneusement rédigés de la main de Hazrat Ali (r.a.).

La source fondamentale des sciences et du savoir islamiques est le Noble Coran. Hazrat Ali (r.a.) eut la faveur de sonder l’océan immense de ce Coran. Parmi les quelques Compagnons qui avaient mémorisé l’intégralité du Noble Coran du vivant du Prophète honoré (s.a.w.), Hazrat Ali (r.a.) était l’un d’eux. Il possédait une compétence particulière concernant la sourate ou le verset qui avait été révélé, dans quel contexte et à quel moment. Il l’affirma lui-même. C’est pourquoi il est compté parmi les plus éminents exégètes du Coran. Dans les grands ouvrages de tafsir rédigés par la suite, ses explications et récits interprétatifs ont été abondamment cités. Le classement du Noble Coran selon l’ordre de sa révélation constitue l’une de ses contributions particulières. De même, son aptitude et son talent extraordinaires pour tirer du Noble Coran les lois et prescriptions nécessaires à la vie pratique, ainsi que pour pratiquer l’ijtihad afin de connaître les directives et les décisions de l’islam sur diverses questions complexes, sont unanimement reconnus. Lorsque les gens de la secte kharijite refusèrent, dans un sens strictement littéral, d’accepter qu’une personne fût désignée comme arbitre pour régler leurs différends réciproques, et qu’ils présentèrent comme preuve un verset coranique ****(arabe) : « Nul ne peut être arbitre en dehors d’Allah seul », il démontra l’irrationalité et le caractère hors de propos d’un tel raisonnement et déclara : « Qui pourrait douter qu’Allah soit le Juge suprême ? Mais puisque, pour régler le différend entre mari et femme, Allah Très-Haut lui-même a ordonné de prendre pour arbitres des membres de la communauté :

*******(arabe)

Si vous craignez une rupture entre eux, envoyez un arbitre de la famille du mari et un arbitre de la famille de l’épouse.

Dès lors, si, pour régler les différends entre la nation et le peuple musulmans, on désigne et accepte quelqu’un issu de la communauté, pourquoi cela serait-il une injustice ou un acte contraire au Coran ? La souveraineté d’Allah et Son pouvoir suprême en toute chose ne seront nécessairement exercés et mis en œuvre que par l’intermédiaire d’un être humain ou d’un autre. L’affaire des différends et désaccords entre l’ensemble de la nation musulmane serait-elle donc moins importante que celle d’un homme et d’une femme ? En vérité, tant de précieux récits de Hazrat Ali (r.a.) ont été cités dans l’exégèse du Coran et dans l’explication et l’analyse de la portée de ses versets que, réunis en un seul ouvrage, ils pourraient constituer un livre volumineux.

Une catégorie de propagandistes trompeurs du tasawwuf répand l’idée que, outre les connaissances et le savoir fondamentaux relatifs à la religion islamique, le Prophète honoré (s.a.w.) aurait enseigné à Hazrat Ali (r.a.) certains autres savoirs que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de « tasawwuf ». Ils vont jusqu’à faire campagne en présentant Hazrat Ali (r.a.) comme le « père originel » de la science du tasawwuf. Mais la parole même qu’il a prononcée, rapportée dans un hadith authentique, prouve de manière irréfutable combien cette accusation est mensongère et cette affirmation dépourvue de fondement. Des gens lui demandèrent : « Possédez-vous un autre savoir en dehors du Coran ? » Il répondit : « Je jure par l’Être sublime qui fend la graine et le noyau pour faire naître l’arbre, et qui insuffle la vie dans le corps : je ne possède rien d’autre que le Coran. Toutefois, Allah accorde à qui Il veut la capacité, l’intelligence et le talent nécessaires pour comprendre le Coran. En dehors de cela, je possède quelques hadiths. » (Boukhari, Musnad d’Ahmad)

Le serment par lequel Hazrat Ali (r.a.) commença sa déclaration revêt une signification particulière. Il ressort de ses paroles que les versets du Coran sont semblables au noyau et au corps. Quant à leur sens, leur portée et leur réalité profonde, ils sont semblables à l’arbre qui provient de ce noyau et de cette graine. Ils sont également semblables à cette vie qui demeure cachée dans le corps. Autrement dit, de même qu’une graine et un noyau minuscules peuvent donner naissance à un arbre immense, composé de branches et de rameaux, alors que celui-ci était essentiellement caché dans cette graine et ce noyau ; et que de la force vitale, cachée dans le corps, se manifestent toutes les actions et réalisations humaines, de même des paroles du Coran, qui sont semblables au corps, peuvent surgir d’innombrables sens et significations.

En vérité, le fait que Hazrat Ali (r.a.) possédait une compétence particulière dans la compréhension profonde et la philosophie du Coran est prouvé par cette parole de sa part.

Dans le domaine des hadiths également, l’érudition et la maîtrise de Hazrat Ali (r.a.) étaient extraordinaires, vastes et profondes comme un océan immense. Depuis son enfance, il passa trente années entières dans la compagnie et l’intimité étroite du Prophète honoré (s.a.w.). C’est pourquoi, après Hazrat Abou Bakr (r.a.), il était le plus grand spécialiste des lois et prescriptions complètes de l’islam ainsi que des paroles du Prophète. En outre, après le décès du Prophète honoré (s.a.w.), il fut, parmi tous les grands Compagnons, celui qui vécut jusqu’à l’âge le plus avancé. Durant près de trente années après le Prophète honoré (s.a.w.), il s’employa sans relâche à transmettre le Coran, les hadiths, la religion et la charia. Cette responsabilité reposait également sur lui sous le règne des trois premiers califes. Même durant son propre califat, malgré les troubles, les dissensions et les guerres sanglantes, le courant de la diffusion du savoir ne s’interrompit jamais ; au contraire, il continua de couler sans discontinuer. C’est pourquoi il bénéficia de davantage d’occasions que les trois premiers califes pour rapporter des hadiths. Malgré tout cela, il était extrêmement prudent et rigoureux dans la transmission des hadiths. C’est pourquoi le nombre de hadiths rapportés par lui ne fut pas très élevé. Seulement 586 hadiths ont été cités dans les ouvrages par son intermédiaire. Hazrat Ali (r.a.) faisait partie des quelques Compagnons qui avaient l’habitude de mettre les hadiths par écrit à l’époque de la prophétie. Il désignait le recueil de hadiths qu’il avait écrit sous le nom de « sahifa » et conservait cette « sahifa » dans le fourreau de son épée. Ces hadiths permettent de connaître les règles relatives à de nombreuses questions importantes de la vie pratique.

Sa compétence et son talent en matière de fiqh et d’ijtihâd sont reconnus de tous. Les plus éminents Compagnons — et même ses contradicteurs — éprouvaient, dans diverses questions, le besoin de s’enquérir auprès de lui des décisions de la Charia. La principale raison de sa remarquable maîtrise en ce domaine était qu’il s’informait lui-même de nombreuses questions en les demandant au noble Messager (paix et bénédictions sur lui).

Hazrat Ali (que Dieu l’agrée) en tant que juge

Hazrat Ali (que Dieu l’agrée) a certes passé la plus grande partie de sa vie à Médine, mais il a résidé à Koufa pendant toute la durée de son califat. C’est pourquoi ses avis en matière de fiqh et son ijtihâd se sont davantage répandus en Irak. Après ceux de Hazrat Abdallah ibn Mas‘ûd (que Dieu l’agrée), les avis de Hazrat Ali (que Dieu l’agrée) et les décisions qu’il avait adoptées constituèrent précisément le fondement de l’école hanafite. En raison de cette compétence de Hazrat Ali (que Dieu l’agrée), son aptitude à juger les procès conformément à la Charia et à rendre des décisions était également reconnue de tous. Hazrat Umar al-Fârûq (que Dieu l’agrée) a dit :

********(arabe)

Parmi nous, le plus apte à juger est Hazrat Ali, et le plus versé dans le Coran est Hazrat Ubayy ibn Ka‘b.

Hazrat Abdallah ibn Mas‘ûd (que Dieu l’agrée) a dit : « Nous nous disions entre nous que, parmi les habitants de Médine, celui qui possédait la plus grande aptitude à juger était Hazrat Ali (que Dieu l’agrée).

Le noble Prophète (paix et bénédictions sur lui) confiait lui-même souvent à Hazrat Ali (que Dieu l’agrée) la responsabilité de rendre la justice. Lorsque le noble Prophète (paix et bénédictions sur lui) le nomma juge au Yémen, il voulut se soustraire à cette responsabilité en invoquant son inaptitude et son incapacité. Le noble Prophète (paix et bénédictions sur lui) lui dit alors :

Allah le Très-Haut guidera certainement ta parole vers la justesse et affermira ton cœur en lui accordant fermeté et patience.

Hazrat Ali (que Dieu l’agrée) dit lui-même :

Après cela, je n’ai jamais éprouvé le moindre doute ni la moindre hésitation dans l’exercice de la justice.

Le Noble Prophète (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui) lui avait enseigné de nombreux principes et règles concernant l’exercice de la justice. Un jour, il lui dit :

Ô Ali ! Lorsque tu t’assiéras pour régler le différend entre deux personnes, ne rends pas ton jugement après avoir seulement entendu l’une d’elles ; suspends ta décision jusqu’à ce que tu aies entendu la déposition de la seconde.

Dans le jugement des affaires, interroger et contre-interroger les deux parties ainsi que les témoins afin d’acquérir une conviction ferme, exempte de tout doute, constituait une partie essentielle des principes de justice de Hazrat Ali (que Dieu l’agrée). Lorsqu’un accusé (confesseur) ne restait pas ferme dans ses aveux, même après avoir été interrogé et contre-interrogé à plusieurs reprises, il ne le punissait pas sur la base de ces aveux. Si, après avoir effrayé et intimidé les témoins de diverses manières, il ne les trouvait pas fermes dans leurs déclarations, il ne rendait aucun jugement sur la base de ce témoignage. Dans les affaires de meurtre, il distinguait l’accident de l’intention homicide (mobile).1 {1. La vigilance dans l’établissement de la justice : Hazrat Ali (que Dieu l’agrée) demeurait constamment vigilant afin d’assurer l’établissement de la justice dans la société. Il considérait l’abus du pouvoir d’État visant à influencer le système judiciaire comme un crime odieux. Dans l’établissement de la justice, il ne tolérait aucune discrimination entre musulmans et non-musulmans. Un événement historique mérite ici d’être rapporté à ce sujet. Un jour, un Juif déroba la cuirasse de Hazrat Ali (que Dieu l’agrée), Amîr al-Mu’minîn. Bien qu’il fût à la tête du pouvoir suprême du pays, celui-ci ne prit directement aucune mesure policière dans cette affaire ; il porta au contraire plainte devant le tribunal, conformément à la procédure en vigueur. Le juge lui ordonna de présenter deux témoins à l’appui de sa plainte. Hazrat Ali (que Dieu l’agrée) présenta comme témoins ses deux fils, l’imam Hasan et l’imam Husayn (que Dieu les agrée). Mais, considérant qu’ils étaient des proches parents du plaignant, le juge refusa leur témoignage et rejeta même l’affaire. Ému par cet événement, le Juif accusé reconnut lui-même son crime et, après avoir récité la sainte formule de foi, rejoignit la communauté de l’islam. — L’éditeur}

Les décisions judiciaires de Hazrat Ali (que Dieu l’agrée) étaient considérées comme des modèles de jurisprudence. C’est pourquoi les sages les avaient consignées par écrit. Mais, par la suite, des hommes malveillants y introduisirent diverses déformations. Il en résulta qu’elles devinrent totalement inutilisables dans le domaine du droit et de la justice.

L’ascétisme dans la vie personnelle

Hazrat Ali (que Dieu l’agrée) mena sa vie personnelle dans une ascèse extrêmement rigoureuse. Bien qu’accablé par les coups impitoyables de la pauvreté, il ne se laissa jamais troubler, pas même un instant. Il n’éprouvait pas la moindre gêne à gagner sa subsistance par le travail et le labeur journalier, selon le temps et les occasions. Même après avoir accédé au trône du califat, cette ascèse ne connut pas le moindre changement. Les gens restaient stupéfaits et frappés de stupeur à la vue de sa nourriture, si insignifiante fût-elle. Il leur disait : « Le calife des musulmans n’a droit qu’à deux récipients provenant du Bayt al-Mal de l’État. Dans l’un, il mangera avec sa famille. L’autre, il le présentera au peuple. »

Il n’y avait personne de supplémentaire pour accomplir les tâches de leur maison. La fille du Prophète-roi accomplissait elle-même toutes les tâches. Sur le plan des biens matériels, Hadrat Ali (que Dieu l’agrée) était un homme dépourvu de toute richesse. Mais sur le plan spirituel, il possédait une richesse immense. Aucun solliciteur ne pouvait repartir les mains vides de sa porte. Même la nourriture préparée pour eux-mêmes, il n’hésitait pas le moins du monde à la remettre spontanément entre les mains d’un mendiant affamé.

— Fin —