INTRODUCTION
Il a profondément influencé ma vie. Je le connais depuis ma plus tendre enfance, bien qu’il ait vécu il y a 1 400 ans. Mes parents m’ont appris à l’aimer comme s’il était la lumière qui guidait notre famille. Mes instituteurs ont encore nourri cet amour et, durant ma première année d’enseignement secondaire, mon professeur m’a offert un livre sur sa vie comme prix pour être arrivé en tête de la classe d’arabe. Dans mon premier emploi, j’ai adapté pour la radio une grande partie de sa vie sous forme dramatique. J’ai ensuite écrit un livre sur les événements de sa vie, qui a été réédité plusieurs fois. Pendant trente et un ans, de 1981 à 2012, j’ai dirigé une chronique hebdomadaire intitulée « L’islam en perspective » pour le journal saoudien Arab News, et j’y ai écrit chaque fois un article sur lui ou sur ce qu’il avait enseigné. Je continue de penser que tout cela est très loin de ce qu’il mérite. Comment pourrais-je — ou qui que ce soit d’autre — dépeindre ce qu’il a apporté à l’humanité, alors qu’il demeure la lumière qui apporte un bonheur pur à la vie de millions de personnes à travers le monde ? Muhammad ibn [Abdullah, né à La Mecque en 570 de l’ère chrétienne d’un père dont il n’avait jamais vu le visage, fut l’homme à qui Dieu confia la mission de transmettre Son ultime message à l’humanité. Dieu s’engagea à préserver ce message pour le reste de la vie humaine. La mission confiée à Muhammad était immense. Il ne s’agissait pas simplement de transmettre un message et d’en obtenir réception ; il devait fournir aux générations présentes et futures des orientations sur sa mise en œuvre. Sa guidance est la lumière qui brille à travers toute communauté décidant de se conformer à la manière dont Dieu veut que l’humanité vive. Une guidance qui continuera de s’appliquer à chaque individu et à chaque communauté aussi longtemps que la vie humaine se poursuivra. Tel fut le miracle du Prophète. Il ne dit pas aux gens qu’il accomplirait des miracles pour eux, ni ne leur montra des prodiges spectaculaires qui les laissaient stupéfaits d’émerveillement. Il leur proposa plutôt un système de vie répondant à tous les besoins du corps, de l’âme et des émotions. De plus, il éleva leurs aspirations vers un idéal sublime. Par ses actes, il leur montra comment atteindre tout cela d’une manière très simple, directe et honnête. Ce qu’ils devaient s’efforcer d’accomplir était à la portée de chacun. Il n’y avait ni complications ni impositions arbitraires. Des centaines de livres ont été écrits sur le Prophète et les événements de sa vie. La majorité sont l’œuvre de musulmans qui l’ont aimé et suivi, bien que certains aient été écrits par des détracteurs dont la position consiste à le rejeter, lui et son message. En général, plus une personne apprend à connaître la vie et le message du Prophète, plus elle l’admire. Au cours de ses quarante premières années, avant le début de sa mission, Muhammad vécut parmi les siens, partageant leurs préoccupations, mais se tenant à l’écart de tout ce qui était mauvais ou inconvenant. Il se fit connaître comme une personne honnête et véridique. Plus tard, fuyant des assassins, il fut poursuivi jusque dans le désert, avec une forte récompense promise pour sa tête ; pourtant, sa confiance en Dieu et en la véracité de son message demeura ferme comme une montagne. À un moment donné, le danger fut proche et Suraqah, son poursuivant, était prêt à frapper ; pourtant, il promit à Suraqah qu’il porterait les bracelets de Khosro, l’empereur perse. Cette promesse devait se réaliser après la mort de Muhammad. En moins de dix ans, la vie du Prophète connut un grand changement. Ce cavalier qui, accompagné de deux hommes et d’un guide, parcourait 500 kilomètres de routes inconnues dans le désert d’Arabie pour échapper à ses poursuivants devint le maître incontesté de toute l’Arabie. Il bâtit un État consacré à la vérité et à la justice, ainsi qu’à la libération de l’être humain dans le monde entier. Il écrivit aux empereurs, aux rois et aux souverains, les appelant à croire en Dieu et à suivre Son message ; pourtant, dans le même temps, il menait une vie de pauvreté. Il ne dédaignait pas d’accepter l’invitation d’une personne pauvre et partageait volontiers un humble repas de pain accompagné d’une graisse qui avait commencé à rancir. Un jour, il rentra chez lui pour manger, mais la seule nourriture disponible était une petite portion de pain et du vinaigre. Il fit alors ce commentaire : « Le vinaigre est un excellent aliment avec le pain. » Il disait cela à une époque où il aurait pu disposer des plus grandes richesses que le monde pouvait offrir. J’ai dit que sa confiance en Dieu était ferme comme une montagne. En vérité, les montagnes pourraient s’écrouler, tandis que la foi du Prophète resterait inébranlable. Dans les moments de danger extrême, il était pleinement convaincu que la vérité qu’il prêchait triompherait. Au moment de son plus grand triomphe, il fit preuve d’humilité et rendit au Tout-Puissant les remerciements qui Lui étaient dus. Alors que les ennemis d’hier — ceux-là mêmes qui avaient comploté son assassinat et décidé d’exterminer sa communauté — étaient à sa merci, il se montra remarquablement magnanime. À la fin de sa vie bénie, le spectacle qui lui procurait le plus de satisfaction était celui de ses fidèles accomplissant une prière collective dans sa mosquée. Il sentit alors qu’il avait transmis le message de Dieu et accompli sa mission. Aujourd’hui, le Prophète est vivement calomnié par des écrivains, des caricaturistes, des blogueurs et divers autres détracteurs dont les informations à son sujet sont à la fois rares et fausses. Il est particulièrement attaqué sur trois points : ses nombreux mariages, son mariage avec [A’ishah (qui aurait été une enfant à l’époque), et son attitude envers les Juifs, notamment la tribu des Qurayzah. Une étude approfondie de toutes ces questions montre qu’il n’y a rien à lui reprocher. Néanmoins, les attaques continuent. Malheureusement, la plupart des musulmans d’aujourd’hui ne connaissent pas suffisamment le Prophète pour dépeindre sa vie dans ses véritables couleurs. Au contraire, lorsque ces attaques sont lancées, la colère s’intensifie dans tout le monde musulman. Cela contribue à creuser le fossé entre musulmans et non-musulmans, en particulier entre le monde musulman et l’Occident. Cela est contraire à ce que souhaitent la plupart des gens à travers le monde. Une meilleure compréhension est nécessaire des deux côtés de la fracture. Mon premier livre sur le Prophète, Muhammad : homme et prophète, cherchait à consigner les principaux événements de sa vie, avec des analyses et des commentaires. Dans ce livre, mon objectif est de montrer son véritable caractère. Cependant, tandis que j’écris, je sens que je suis très loin d’atteindre mon but. Je ne peux exprimer mes insuffisances qu’avec les mots de John Dryden : Comment le moindre pourrait-il comprendre le plus grand ? Ou la raison finie atteindre l’infini ?1 Comment pourrais-je montrer ces deux extrêmes opposés : la vie dans sa plus grande simplicité et la vie dans sa perfection la plus élevée ? Le Prophète réunissait les deux de la manière la plus naturelle. Si je parviens à donner à mon lecteur un aperçu de cela, mon effort n’aura pas été vain. Mes lecteurs comprendront que je n’essaie pas de réfuter les accusations portées contre le Prophète. Je cherche seulement à présenter son caractère. Pour cela, je me suis laissé guider par ce que dit de lui le Coran — la parole même de Dieu —, par ses propres paroles et enseignements, ainsi que par ce que ses Compagnons nous ont transmis de ce qu’il a dit et fait. Je ne me suis appuyé que sur des sources authentiques. Toutefois, j’ai exclu un certain nombre de récits et de déclarations qui auraient pu renforcer un argument ou illustrer un point, lorsque je sentais qu’ils contenaient une phrase ou un mot susceptible de jeter sur eux quelque doute, souvent malgré leur inclusion dans l’un des recueils authentiques de hadiths du Prophète (traditions). 1 John Dryden, Religio Laici, 39-40. J’ai consacré un chapitre au cas des Juifs de Qurayzah et à leur destin, et, dans cette discussion, j’adopte une approche totalement différente de l’approche traditionnelle. Les lecteurs pourront juger par eux-mêmes de la validité de mon argument. Ni dans ce cas, ni dans aucune question controversée, je n’essaie de défendre le Prophète ou de justifier ses actes. Rien dans ses actes ou ses enseignements n’a besoin d’être justifié ; ce qui est nécessaire, c’est de comprendre la situation en examinant tous ses aspects, toutes les circonstances et toutes les options disponibles. Il reste à dire qu’aucun portrait du caractère du Prophète ne pourra lui rendre justice. Il était supérieur à tout ce que nous pouvons imaginer. Peut-être que la description qui se rapproche le plus de la vérité est qu’il était « l’enseignant de la bonté parfaite ». Que Dieu le récompense pleinement pour avoir enseigné cette bonté parfaite à l’humanité. Adil Salahi Londres, août 2012
CHAPITRE 1
les années de formation Muhammad, le Prophète de l’islam, était un être humain ordinaire. Les musulmans du monde entier reconnaissent ce fait. Aucune école de pensée islamique ne lui attribue un statut différent. Aucune ne lui attribue une nature divine. Le Coran souligne également ce fait : il l’affirme à maintes reprises, tout en précisant qu’il avait été chargé de transmettre à l’humanité le dernier message de Dieu. Son rôle consistait à transmettre ce message dans son intégralité. Le message est contenu dans le Coran, qui est la parole même de Dieu. Dieu a garanti que le Coran serait préservé dans sa forme originelle pour toujours. Ainsi, le Coran que nous possédons aujourd’hui est exactement le même que celui que Muhammad récitait à sa communauté il y a plus de 1 400 ans, car aucun de ses mots n’a jamais changé. En tant que Messager de Dieu, Muhammad expliquait également le Coran. Il développait les aspects qui y étaient énoncés en termes généraux, apportait les précisions nécessaires et corrigeait les conceptions erronées lorsqu’il s’en formait. Par sa propre vie, il donnait aussi un exemple pratique de la manière dont les croyants devaient mener leur existence. Ce que Muhammad nous a transmis en plus du Coran s’appelle la Sunna. La Sunna est une partie essentielle de la foi islamique, car elle sert de mémorandum explicatif du Coran. Les musulmans considèrent la Sunna comme un complément du Coran, mais elle n’a pas le même statut. Elle fait en réalité partie de la révélation reçue par le Prophète, mais elle est formulée dans ses propres paroles. Puisqu’il s’agit de la parole d’un homme, elle ne peut pas être récitée dans la prière. Muhammad devint Prophète à l’âge de quarante ans. Auparavant, on ne le connaissait pas comme quelqu’un qui parlait de religion, de Dieu, de la condition humaine, ni même des valeurs et de la conduite morales. S’il réfléchissait à ces questions, ses pensées restaient privées, car il n’en parlait à personne, pas même à son épouse ou à ses amis les plus proches. Jamais aucun ami ni aucun ennemi ne lui dit quelque chose comme : « Je me souviens de l’époque où tu nous parlais de religion ou de valeurs morales. » Personne n’a prétendu que l’islam était le développement d’idées antérieures exprimées de quelque manière que ce soit par Muhammad. Les prophètes sont des personnes d’une nature particulière : ils assument la mission de prêcher aux hommes tout en leur donnant un exemple pratique. Il existe toutefois parmi les prophètes un groupe qui atteint un rang supérieur : les Messagers de Dieu, auxquels sont confiés des messages à transmettre aux hommes. Noé, Abraham, Moïse et Jésus furent les plus éminents et les plus nobles des Messagers de Dieu. Il y eut également d’autres Messagers : certains sont nommés dans le Coran, tandis que d’autres n’y sont pas mentionnés. Tous ces prophètes et Messagers prêchaient la même foi divine, fondée sur l’unicité de Dieu. Ils enseignaient que toute soumission doit Lui être réservée à Lui seul et que toute adoration doit Lui être adressée exclusivement. Finalement, le message divin fut porté à sa forme définitive et complète, et adressé à l’ensemble de l’humanité, à toutes les générations. Tel est le message de Muhammad, tel qu’il est incarné dans le Coran et la Sunna. Dans ce livre, nous entreprenons d’étudier Muhammad, l’homme. Je n’aborderai son message et ses enseignements qu’à travers l’étude de sa personnalité. Je ne cherche pas à présenter la foi islamique ni à en exposer les principaux fondements. Je commencerai plutôt par examiner ses origines, l’environnement social dans lequel il naquit et grandit, ainsi que les aspects culturels de la société dans laquelle il vécut comme jeune homme puis comme adulte. J’examinerai ensuite la manière dont sa personnalité se développa tandis qu’il s’acquittait de la mission qui lui avait été confiée en tant que Messager de Dieu. Muhammad naquit en 570 de l’ère chrétienne à La Mecque, la ville la plus importante d’Arabie à cette époque. Les Arabes vivaient sur le territoire qui constitue aujourd’hui toute la péninsule Arabique, ainsi que la Palestine, la Jordanie, le sud de la Syrie et le sud de l’Irak. Leur société était tribale et considérait l’allégeance à la tribu comme le lien primordial entre les hommes. Les individus se définissaient comme membres d’une tribu, et la tribu protégeait et défendait chacun de ses membres. Une tribu pouvait facilement entrer en guerre contre d’autres tribus pour un différend n’impliquant qu’un ou deux de ses membres. Dans de tels cas, le juste et l’injuste avaient une importance secondaire, car la loyauté tribale était suprême. Ces tribus pouvaient être grandes ou petites. Une grande tribu pouvait se ramifier en plusieurs clans. Les clans distincts se considéraient comme des cousins, mais ils rivalisaient néanmoins pour l’honneur et le prestige. Les clans jouissaient d’une autonomie, et l’allégeance allait toujours au lien le plus proche. Ainsi, un individu devait d’abord allégeance à sa famille, puis à son clan, puis à sa tribu. Les tribus jouissaient d’un prestige fondé sur leur histoire, leur ascendance et leur force. Même les grandes tribus tiraient fierté d’appartenir à des ensembles encore plus vastes. En effet, tous les Arabes appartenaient à l’une de deux grandes divisions : Adnan et Qahtan. À l’époque de la naissance de Muhammad, La Mecque était habitée par la tribu des Quraysh, reconnue par tous les Arabes comme la tribu dominante. Avant les Quraysh, La Mecque appartenait à la tribu de Khuza‘ah, qui l’avait elle-même prise à Jurhum. Muhammad appartenait au clan des Hashim, qui détenait l’autorité à La Mecque depuis plusieurs générations. De fait, son grand-père, ‘Abd al-Muttalib, était le chef de La Mecque, avec une autorité reconnue par tous les clans qurayshites. Le statut des Quraysh comme tribu dominante était renforcé par la présence de la Kaaba à La Mecque. La Kaaba avait été construite par le prophète Abraham et son fils Ismaël, qui était lui aussi prophète. Depuis sa construction, elle n’avait cessé d’être visitée et vénérée par les hommes. C’est dans cet environnement social que Muhammad naquit. À cette époque, les enfants appartenant aux familles distinguées de cette société étaient généralement confiés à des nourrices bédouines, qui venaient à La Mecque chercher des nourrissons à emmener chez elles. Les familles mecquoises estimaient qu’il serait dans l’intérêt de leurs enfants de passer leurs deux premières années dans le désert, où l’air pur et l’environnement sain leur assureraient un bon départ dans la vie. Les familles bédouines recevaient une aide financière en échange des soins prodigués aux enfants de la ville. Ainsi, quelques jours après sa naissance, Muhammad fut confié à une Bédouine nommée Halimah, qui devait l’allaiter et prendre soin de lui. Halimah appartenait à la tribu de Sa‘d ibn Bakr, issue des Hawazin. Deux facteurs durent exercer une influence profonde sur Muhammad durant ses premières années. Le premier fut la perte de ses proches immédiats. Le mariage de ses parents ne dura que quelques semaines, après quoi son père, ‘Abdullah, partit pour la Syrie avec la caravane commerciale traditionnelle qui s’y rendait chaque année. Sur le chemin du retour, il tomba malade. Les gens de la caravane le laissèrent à Médine, afin que ses proches maternels le soignent, mais il ne se rétablit pas et mourut peu après. La mère de Muhammad, Aminah, mourut quelques années plus tard, alors qu’il n’avait que six ans. La mort d’une mère est douloureusement ressentie par un enfant, mais peut-être davantage encore dans le cas du jeune Muhammad, car il se trouvait avec elle au cours d’un voyage qui les avait conduits à Médine, où ils avaient rendu visite à la tombe de son père. La distance entre La Mecque et Médine dépasse 450 kilomètres. Lorsqu’ils atteignirent al-Abwa’, un village situé un peu plus près de La Mecque que de Médine, Aminah tomba malade et mourut. L’enfant fut confié à sa nourrice, Umm Ayman, qui le ramena chez lui. Son grand-père, ‘Abd al-Muttalib, s’occupa alors de lui, mais il mourut à son tour lorsque Muhammad n’avait que huit ans. Une telle succession de pertes de proches aimés est nécessairement appelée à exercer une influence profonde sur un jeune homme. Muhammad garda le souvenir de sa mère jusqu’à ses derniers jours. Plus de cinquante ans plus tard, il visita sa tombe à al-Abwa’ et, debout auprès d’elle, pleura de chagrin. Il dit à ses Compagnons qu’il avait demandé à Dieu la permission de visiter sa tombe et que sa demande avait été accordée.1 1 Muslim, Sahih (Livre des funérailles). En réponse à une question de certains de ses Compagnons, le Prophète déclara qu’il se souvenait très vivement de la mort de son grand-père. De même, sa nourrice, Umm Ayman, déclara qu’il avait beaucoup pleuré à ce moment-là.2 Nous pouvons donc constater que le chagrin du jeune Muhammad devant ses pertes était particulièrement profond. La mort de ces proches parents dut lui faire comprendre que la vie apporte ce qu’elle apporte, sans garantie pour personne : nul n’a de droit légitime sur quoi que ce soit, si ce n’est sur ce qui lui est donné. Plus tard, il rattacherait cela à la volonté de Dieu, pour souligner que nul ne pouvait espérer autre chose que ce que Dieu accorde. Le deuxième facteur qui dut influencer Muhammad durant ses premières années de formation fut l’amour qu’il reçut de son entourage. Halimah, sa nourrice, et sa famille l’aimaient profondément, notamment parce qu’ils avaient vite compris qu’il était un enfant béni. Elle ne trouvait pas non plus que le fait de l’allaiter en même temps que son propre fils représentait une lourde charge. Au terme de deux années d’allaitement, Halimah le ramena comme il se devait à sa mère, Aminah. Cependant, Halimah demanda que l’enfant reste auprès d’elle, car la région désertique où elle vivait offrait un environnement beaucoup plus sain que La Mecque. Aminah accepta, et Muhammad demeura avec Halimah jusqu’à l’âge de quatre ans. De retour à La Mecque, l’enfant de quatre ans fut pris en charge par sa mère, sous la surveillance attentive de son grand-père, ‘Abd al-Muttalib. Tous deux sentaient que l’enfant avait quelque chose de particulier. Le grand-père lui accordait un traitement spécial, lui consentant des privilèges qu’aucun enfant n’aurait habituellement obtenus dans la société tribale rigide de La Mecque. Peut-être les circonstances de sa naissance — quoique plus probablement la nature de l’enfant — donnaient-elles au vieux sage le sentiment que le garçon aurait un avenir brillant. En Arabie, où la concurrence pour l’honneur était toujours acharnée, ‘Abd al-Muttalib, le chef mecquois âgé d’environ cent ans, pouvait espérer que le garçon grandirait et porterait l’honneur de son clan hashimite à un niveau supérieur. Pourtant, comme nous l’avons indiqué plus haut, dans les quatre années qui suivirent son retour à La Mecque, Muhammad perdit à la fois sa mère et son grand-père. Ainsi, à l’âge de huit ans, Muhammad dut encore changer de foyer et vivre chez son oncle, Abu Talib, qui allait bientôt occuper à La Mecque une position d’honneur très éminente, en tant que chef du clan hashimite. Abu Talib était cependant un homme aux moyens limités et chargé d’une famille nombreuse, mais c’était un chef arabe exemplaire. Le rang de sa famille, de son clan et de sa tribu occupait une place primordiale dans son esprit. Pour lui, Muhammad n’était pas simplement un neveu orphelin : il allait devenir un jeune homme aux belles qualités. Abu Talib voyait en Muhammad un enfant brillant et plein de promesses. Sa nature docile et affectueuse augurait bien de son avenir, et Abu Talib pensait que Muhammad pourrait perpétuer la tradition de ses nobles ancêtres, qui avaient rehaussé le prestige de leur clan en Arabie. Abu Talib aimait Muhammad comme ses propres enfants, avec peut-être aussi un léger favoritisme, compte tenu de la situation particulière de l’enfant et de la bénédiction qui semblait émaner de lui. Dans la maison de son oncle, Muhammad était pris en charge par deux femmes : Fatimah bint Asad, l’épouse d’Abu Talib, et Umm Ayman, sa nourrice. Toutes deux le comblaient d’un amour maternel. Lorsque Fatimah mourut quelque cinquante ans plus tard, le Prophète, qui était alors le souverain de l’Arabie, veilla personnellement à sa préparation pour l’inhumation. Exprimant son chagrin devant sa perte, il dit : « Que Dieu répande Sa miséricorde sur toi, mère. Tu fus pour moi une mère après que j’eus perdu ma mère : tu souffrais de la faim pour que je puisse manger à ma faim ; tu me donnais des vêtements dont tu avais davantage besoin que moi ; tu te privais des bonnes choses de la vie afin que je puisse en profiter ; et tu ne recherchais pour tout cela que la récompense de Dieu. »3 Umm Ayman était une esclave d’Abyssinie qui appartenait à son père, ‘Abdullah. Selon les traditions de l’époque, elle lui appartint après la mort de son père. Pourtant, dans la tradition islamique, elle n’est jamais désignée comme une esclave ; elle est toujours décrite comme sa nourrice. C’était une femme bienveillante qui avait été témoin de son enfance depuis le moment de sa naissance. Elle fut sa seule compagne lorsque sa mère mourut au cours du voyage de retour de Médine, alors qu’il n’avait que six ans. Elle le ramena à son grand-père, qui lui ordonna de s’occuper de Muhammad et de ne jamais le laisser hors de sa vue. Elle n’avait besoin d’aucune incitation pour le faire, car l’enfant lui était cher. Lorsqu’il grandit, Muhammad reconnut son rôle et lui rendit sa bonté. Lorsqu’il épousa Khadijah, à l’âge de vingt-cinq ans, Muhammad l’affranchit. Plus tard, il la maria à Zayd ibn Harithah, qui était l’homme le plus cher à son cœur. Elle donna à Zayd un fils, nommé Usamah, que le Prophète aimait comme son propre enfant. Lorsque Muhammad devint le Messager de Dieu, Umm Ayman et sa famille comptèrent parmi les premiers convertis à l’islam. Elle continua à bénéficier de sa bonté jusqu’à ses derniers jours. Il disait d’elle : « Umm Ayman est la dernière personne de ma famille, et elle fut pour moi une mère après la mort de ma mère. »4 Dans son éducation, Muhammad souffrit donc de la perte de ses proches immédiats, ceux qui prenaient le plus soin de lui : ses parents et son grand-père. Pourtant, il ne fut jamais éloigné d’un foyer familial où il recevait amour, bonté et soins maternels. De nombreuses femmes aimaient Muhammad et prenaient soin de lui, car il avait six tantes paternelles qui étaient toutes bienveillantes et affectueuses. Lorsque nous examinons l’enfance et l’éducation de Muhammad, nous ne pouvons manquer de remarquer que la main directrice de Dieu était toujours présente pour veiller à ce qu’il ne manque pas de ce qui était nécessaire à un bon départ dans la vie. Il perdit ceux qui lui étaient chers, mais il ne manqua pas d’affection tendre. La question est de savoir comment sa situation particulière influença son caractère. D’une part, devoir affronter la mort à un âge si précoce l’aurait certainement conduit à s’interroger sur le sens de la vie. D’autre part, vivre dans la maison d’un oncle remplie de cousins lui aurait donné le sentiment d’être ajouté à la famille sans toutefois lui appartenir véritablement. Il aurait porté un regard plus détaché sur tout ce qui touchait la famille. En grandissant, cela le rendit plus indépendant dans sa manière de penser et élargit sa vision, puisqu’il distinguait Abu Talib de ses autres oncles. De plus, cela lui donna une conscience plus nette de sa place dans la famille et dans sa tribu. C’est ainsi que nous le voyons s’attacher à son oncle Abu Talib lorsque celui-ci entreprit un voyage commercial en Syrie. Il demanda à voyager avec son oncle, bien qu’il fût inhabituel qu’un garçon de cet âge participe à un tel voyage. Abu Talib refusa d’abord catégoriquement, mais il ne fallut pas beaucoup le persuader et le garçon de douze ans entreprit son premier long voyage. Halimah, sa nourrice, rapporta qu’elle avait senti une bénédiction entrer dans sa famille dès l’instant où elle avait pris Muhammad auprès de sa mère. Cette bénédiction se manifesta dans les ressources de la famille. Les Bédouins vivaient des produits de leurs moutons, de leurs chameaux et de leurs vaches. Même dans les périodes difficiles, lorsque le pâturage était ardu, son bétail semblait produire suffisamment de lait pour la famille. Elle associait cela à la présence de ce bel enfant. Pour cette raison, elle voulut le garder au-delà de la durée habituelle. Abu Talib ressentait la même chose. Il remarqua que lorsque Muhammad se joignait au repas familial, chacun mangeait à sa faim et qu’il restait généralement un peu de nourriture. Lorsque Muhammad était absent, la nourriture suffisait à peine. Aussi, si Muhammad était en retard, le repas était retardé jusqu’à son arrivée. Ce n’était là qu’une observation subtile, car il n’y avait aucun élément tangible et Muhammad ne bénéficiait d’aucun statut particulier en conséquence. La vie dans la maison de son oncle continuait simplement comme à l’ordinaire. De nombreux récits tendent à montrer que l’entourage de Muhammad comprenait qu’il était destiné à jouer un rôle important. Un récit affirme par exemple que, lors de son voyage en Syrie, un moine chrétien le reconnut et l’interrogea attentivement. Le moine conseilla à l’oncle de Muhammad de veiller particulièrement sur lui et l’avertit que Muhammad ne devait pas être repéré par des Juifs. Nous n’avons toutefois aucun moyen de confirmer l’authenticité de tels récits. Le Prophète ne mentionna certainement pas ces événements lorsqu’il assuma finalement son rôle de Messager de Dieu. Ces récits doivent donc être considérés pour ce qu’ils valent et ne devraient pas intervenir dans la formation de notre compréhension du caractère de Muhammad. En revanche, les femmes qui s’occupèrent de Muhammad durant ses premières années influencèrent certainement sa vision du monde. Aminah, Halimah, Umm Ayman et Fatimah bint Asad lui donnèrent toutes un amour sans réserve. Cela lui permit de comprendre le rôle des femmes dans la vie. Sa société maltraitait les femmes et leur accordait un statut inférieur à celui des hommes. Dans la hiérarchie de cette société, une femme esclave avait effectivement un statut très bas. Une nourrice n’était guère mieux considérée, si ce n’est qu’elle était une femme libre. En réalité, toutes les femmes étaient considérées comme inférieures. Durant ses premières années, Muhammad fut pris en charge par deux femmes de condition humble : Halimah et Umm Ayman. Il comprit qu’il leur devait beaucoup d’affection. Il ne lui fut donc pas difficile plus tard, en tant que Messager de Dieu, d’insister sur l’égalité de statut des femmes. Jusqu’à son dernier jour, il défendit les droits des femmes sous toutes leurs formes. Il répétait souvent ses avertissements contre le fait de priver les orphelins et les femmes de leurs droits, car ils représentaient deux des éléments les plus faibles de la société humaine. Muhammad vécut avec son oncle jusqu’à l’âge adulte. Malgré sa position honorable à La Mecque, Abu Talib était un homme aux moyens limités. Les temps étaient difficiles et il ne semblait pas avoir beaucoup de succès dans les affaires. De plus, il avait une famille nombreuse. Aussi, lorsque Muhammad revint à La Mecque avec son oncle après leur voyage commercial en Syrie, il sentit qu’il devait faire quelque chose pour alléger le fardeau de son oncle. Il voulait travailler, mais il y avait peu de travail à La Mecque à cette époque. La Mecque ne possédait pas d’agriculture, car la ville était encerclée de montagnes et il y pleuvait très peu. Il n’était pas non plus considéré comme respectable pour un Arabe libre — encore moins pour quelqu’un appartenant à une famille distinguée — d’effectuer un travail manuel, car ces tâches étaient réservées aux esclaves et aux serviteurs. La Mecque prospérait grâce à deux facteurs : le commerce et le statut de la Kaaba en son centre. La Kaaba attirait des visiteurs toute l’année, mais lors du pèlerinage annuel, les gens arrivaient par milliers. Que pouvait donc faire un adolescent ? Le seul emploi qu’un adolescent pouvait exercer à La Mecque à cette époque sans porter atteinte à son rang était celui de berger. Muhammad travailla donc comme berger, rapportant un petit salaire qui contribuait aux finances de la famille de son oncle. Le métier de berger laisse beaucoup de temps à la contemplation et à la réflexion. Lorsqu’il menait ses moutons paître, le seul devoir de Muhammad était de les surveiller, en veillant à ce qu’aucun ne s’égare ou ne soit volé par un Bédouin de passage. Un tel travail convenait très bien à son tempérament docile et à sa position dans une maison familiale où il demeurait quelque peu à part. Il ne parla pas de ces années et ne nous dit pas dans quelles directions ses pensées le conduisaient. Il nous a cependant appris quelque chose de très important : tous les prophètes du passé avaient consacré une partie de leur jeunesse à garder les troupeaux. Ce métier est-il particulièrement adapté à la préparation au rôle de prophète ? Les chameliers parlent de leur troupeau comme d’une communauté où chaque chameau possède son caractère propre. En va-t-il de même pour les moutons ? Un berger doué de perspicacité et d’intelligence serait capable de considérer son troupeau comme un ensemble d’individus et de les reconnaître à leurs traits particuliers. La contemplation et la réflexion permettraient à un tel berger d’étendre cette observation à la communauté plus large et de réfléchir à ce qui distingue et influence les caractères humains. Peut-être est-ce cette occasion de réfléchir à l’homme, à la vie, aux buts et au destin qui rend le métier de berger particulièrement adapté à la préparation au futur rôle d’un prophète. Le rôle d’un prophète est tout à fait particulier. Aucune expérience humaine ne peut préparer une personne à l’assumer. Aucun instructeur ni aucune institution ne peut y former. Puisque Dieu choisit les individus qui entreprennent cette mission, Il leur fournit la préparation nécessaire. Sans cette aide, cette préparation et cette guidance, nul ne peut satisfaire aux exigences de la mission ni l’accomplir avec succès. La préparation de Muhammad à sa future mission commença dès ses premières années. Il expliqua un jour sa maîtrise exceptionnelle de la langue arabe en indiquant que deux éléments très favorables y avaient contribué : son appartenance aux Quraysh et le fait d’avoir passé ses premières années parmi la tribu des Sa‘d ibn Bakr. Nous pouvons donc considérer son long séjour auprès de cette tribu comme une partie de cette préparation, puisqu’il couvrit la période d’acquisition du langage par l’enfant. Il en va de même de sa carrière, notamment de son travail de berger. Nous ne savons pas combien d’années Muhammad travailla comme berger, mais cela dut le mener loin dans l’adolescence, et probablement au-delà. Jeune homme grandissant dans une société caractérisée par une morale sexuelle relâchée, Muhammad entendait de nombreux récits sur les aventures sexuelles de ses compagnons, et il était naturel qu’il songe à tenter lui-même l’expérience. Il nous raconte qu’à deux reprises il demanda à un autre berger de surveiller ses moutons tandis qu’il tenterait de trouver quelque plaisir. Les deux fois, il se posta près d’une maison où se déroulait une fête de mariage, mais fut bientôt gagné par un profond sommeil. Les deux fois, il fut réveillé par le soleil du matin. Il déclara plus tard qu’il s’agissait d’un acte de protection divine empêchant le futur Prophète de sombrer dans un comportement immoral. Plusieurs incidents se produisirent durant cette période. Il rapporta qu’étant encore un jeune garçon, il jouait un jour avec d’autres garçons qui ramassaient des pierres pour un jeu. Ils étaient nus. Au moment où il se déshabillait pour les rejoindre, il ressentit un coup douloureux et une voix lui dit de remettre son vêtement. La même chose se produisit beaucoup plus tard, lorsque les Quraysh rénovèrent le bâtiment de la Kaaba. Tous participaient aux travaux et il portait des pierres sur son épaule. Son oncle al-‘Abbas lui suggéra d’utiliser son vêtement inférieur comme coussin pour protéger son épaule. Une voix sévère l’en avertit de nouveau. Un exemple plus important de protection contre une conduite indigne concerne le culte religieux. Les Arabes adoraient des idoles représentant des divinités, qu’ils prétendaient être les associées de Dieu. Muhammad éprouvait instinctivement de l’aversion pour toutes ces idoles, reconnaissant qu’il s’agissait d’objets inanimés incapables d’apporter ni bien ni mal. Pourtant, les gens suivent généralement les pratiques de leur communauté, notamment lors des fêtes. Muhammad en fut protégé. Sa nourrice, Umm Ayman, rapporte ceci : « Les Quraysh rendaient hommage à une idole appelée Buwabah. Un jour particulier de chaque année, ils organisaient une fête spéciale en son honneur. Ils restaient toute la journée près de l’idole et se rasaient la tête. Abu Talib, l’oncle du Prophète, ne manquait pas d’assister à la fête. Chaque année, il demandait à son neveu orphelin d’y participer, mais Muhammad refusait. Abu Talib se mettait en colère contre lui, et même ses tantes parlaient à Muhammad de son apparent manque de respect envers les idoles. Elles essayaient de le persuader de ne pas rester le seul exclu de sa famille. Dans leurs paroles, elles évoquaient le devoir d’un jeune homme de montrer sa loyauté envers sa famille. Elles disaient : “On dirait que tu ne veux partager aucune fête avec ton peuple ni être compté parmi les siens.” Finalement, Muhammad céda aux supplications de ses tantes et se rendit à la fête. Il revint dans un état de peur. Il dit à ses tantes qu’il craignait d’avoir été possédé par un mauvais esprit. Elles lui assurèrent que Dieu ne le laisserait jamais subir une telle chose, compte tenu de ses nombreuses qualités. Relatant son expérience, il leur dit : “Chaque fois que je m’approchais d’une idole, je voyais un homme grand et blanc qui me disait de reculer et de ne pas toucher l’idole.” » Umm Ayman insiste sur le fait qu’il s’agissait de la première et de la dernière fête idolâtre à laquelle Muhammad participa, jusqu’au moment où il commença à recevoir ses révélations coraniques.5 Pourtant, Muhammad partageait tous les bons aspects de la vie de sa communauté. À l’âge de quinze ans seulement, il aida ses oncles lorsqu’ils combattirent dans ce que l’on appelait la guerre de Fijar. Cette guerre de quatre ans avait commencé durant les mois sacrés, pendant lesquels la tradition arabe interdisait tout combat. D’où son nom, qui évoque la violation du caractère sacré. Les combattants étaient les deux grandes tribus arabes des Quraysh et des Qays ‘Aylan. Peu après la fin de cette guerre, alors que Muhammad approchait de ses vingt ans, il participa à la formation de la noble alliance d’al-Fudul, qui engageait les clans qurayshites à s’unir pour soutenir toute personne victime d’une injustice à La Mecque, qu’elle soit originaire de La Mecque ou visiteuse. À cette époque, Muhammad cherchait un nouvel emploi, et le commerce constituait le pilier de l’économie mecquoise. Muhammad commença à travailler comme agent d’une célèbre femme d’affaires appelée Khadijah. C’était une veuve fortunée qui faisait du commerce sur les célèbres marchés d’Arabie. On rapporte que Muhammad travailla pour elle au marché de Hubashah. Il avait un associé qui travaillait avec lui. Apparemment, il recevait un salaire modeste. Cependant, la meilleure occasion qu’un jeune homme de son âge pouvait avoir était de rejoindre une caravane commerciale comme agent de l’un des hommes d’affaires mecquois. Khadijah avait besoin d’un tel agent, et l’expérience qu’elle avait de Muhammad l’encouragea à l’envoyer comme représentant dans la traditionnelle caravane commerciale estivale à destination de la Syrie. L’entreprise fut couronnée de succès, car Muhammad procura à Khadijah de beaux bénéfices aux deux étapes du voyage. On ne sait pas clairement s’il effectua plusieurs voyages commerciaux de ce type, mais son travail impressionna fortement. Khadijah avait envoyé avec lui un de ses serviteurs, appelé Maysarah, qui lui rapporta l’honnêteté, l’intégrité et les compétences commerciales de Muhammad. En tant que veuve fortunée, Khadijah ne manquait pas de prétendants, dont certains jouissaient d’une position sociale favorable, mais elle les avait tous refusés. Elle comprit alors qu’elle avait trouvé le célibataire qui lui convenait. Khadijah proposa discrètement le mariage à Muhammad, et celui-ci fut bientôt célébré. On affirme que Muhammad avait vingt-cinq ans à l’époque et Khadijah quarante ans, mais cela est très contestable. Elle lui donna deux fils et quatre filles en dix ans, ce qui laisse penser qu’elle était dans la pleine période de sa vie reproductive. Elle ne pouvait donc pas avoir beaucoup plus de trente ans. En effet, un récit d’Ibn ‘Abbas, le cousin du Prophète, nous apprend qu’elle en avait vingt-huit. Ce fut un mariage très heureux. Muhammad continua à gérer les affaires de Khadijah et la famille ne manqua de rien. Il était un mari exemplaire et elle une épouse très attentionnée et aimante. Elle ne fut pas déçue par son choix : elle avait trouvé un homme d’une grande intégrité, très respecté par son peuple pour son honnêteté, son courage et son tempérament cordial. Il est peut-être approprié, à ce stade, d’essayer de découvrir quel genre d’homme était Muhammad. Nous disposons de descriptions détaillées de son apparence physique. Les plus authentiques sont celles rapportées par al-Bukhari et Muslim. Al-Bara’ ibn ‘Azib rapporte : « Le Messager de Dieu était un homme d’une apparence et d’un comportement excellents. Il n’était ni très grand ni petit. »6 Il rapporte également : « Le Prophète était de taille moyenne, avec de larges épaules. Ses cheveux n’atteignaient pas le bas de ses oreilles. Je le vis un jour vêtu d’un habit rouge, et je n’ai jamais rien vu de plus agréable. »7 On demanda à al-Bara’ si le visage du Prophète était allongé. Il répondit : « Non. Il était comme la pleine lune. » D’autres récits mentionnent que ses yeux étaient d’un noir profond sur un blanc éclatant, avec des sourcils longs, arqués et plutôt fins, qui ne se rejoignaient pas au milieu. Sa tête était grande, son front large, ses joues droites, son nez courbé et sa bouche large, aux lèvres bien proportionnées. Son teint était clair, avec une touche de rouge aux joues. Ses cheveux noirs n’étaient ni trop bouclés ni raides. À la fin de sa vie, il n’avait que quelques cheveux gris. Lorsqu’il marchait, son pas était assuré, comme s’il descendait un passage légèrement incliné. Il s’adressait toujours à son interlocuteur de face, faisant pivoter tout son corps lorsqu’il devait se tourner. Il avait toujours un sourire charmant qui inspirait confiance. Dans l’ensemble, il était très beau et son odeur corporelle était très agréable. Anas ibn Malik rapporte : « Je n’ai jamais touché de soie ou de brocart plus doux que la paume du Prophète ; et je n’ai jamais senti de parfum meilleur que celui du corps du Prophète. »8 Ses manières et ses qualités morales le rendaient cher aux personnes qui entraient en contact avec lui. Les membres de son clan, les Hashim, estimaient qu’il était celui qui accomplirait certainement la promesse d’un avenir brillant. Dans l’ensemble de la communauté qurayshite, il était très respecté pour son intégrité et son sens des convenances. On le surnommait al-Amin, ce qui signifie « le digne de confiance ». Ce trait était reconnu par ses adversaires, et même ceux qui souhaitaient sa mort admettaient qu’il ne manquait jamais à sa parole. De même, sa bonté ne faisait aucun doute. Ceux qui lui étaient proches sentaient qu’il se souciait de tous, notamment de ceux qui se trouvaient dans une situation vulnérable. Ce qu’il fit pour Zayd ibn Harithah nous donne une bonne image de sa bonté. Zayd était un jeune garçon qui avait été enlevé à sa tribu par des razzieurs, lesquels l’avaient ensuite vendu comme esclave. Il fut apparemment vendu plus d’une fois avant d’être amené à La Mecque, où il devint l’esclave de Khadijah après que son oncle le lui eut donné en cadeau. Elle l’offrit à son tour à Muhammad lorsqu’ils se marièrent. Zayd était alors adolescent. Ayant appris que Zayd se trouvait à La Mecque, son père vint obtenir sa libération. Plutôt que de vendre Zayd à son père, Muhammad lui offrit le choix de rester auprès de lui ou de partir librement avec son père. À la stupéfaction de ce dernier, Zayd choisit sans hésiter de rester avec Muhammad. Il dit à son père qu’il ne se séparerait de Muhammad pour aucune raison. Pour rassurer le père, Muhammad affranchit alors Zayd et l’adopta comme fils. En grandissant, la sagesse de Muhammad fut largement reconnue. Les Quraysh avaient besoin de rénover la Kaaba, qu’ils considéraient comme un lieu sacré. Cet édifice cubique, presque entièrement noir, possédait une pierre d’une importance particulière — une pierre noire météorique — placée à hauteur d’épaule dans l’un de ses angles. Elle servait de repère pour le début et la fin du rite du tawaf. Lorsque la reconstruction fut achevée, il fallait remettre cette pierre noire à sa place. Chaque clan voulait avoir l’honneur de la replacer. La discussion s’échauffa et les esprits s’enflammèrent. Certains appelèrent même au combat à ce sujet. Cependant, un ancien respecté proposa un arbitrage, et les clans acceptèrent de faire du premier entrant l’arbitre. Ce fut Muhammad qui entra, et tous furent heureux de le laisser arbitrer. Il comprit que la réconciliation ne pouvait être obtenue qu’en partageant l’honneur. Il demanda donc qu’une étoffe soit étendue sur le sol. La pierre noire fut placée au milieu et un représentant de chaque clan fut choisi. Ceux-ci saisirent l’étoffe et la soulevèrent ensemble. Lorsque la pierre noire fut à la hauteur de son emplacement, Muhammad la remit en place. Tous furent satisfaits, car aucun clan ne pouvait se vanter d’avoir obtenu un plus grand honneur lors de la reconstruction de la Kaaba. Alors que Muhammad approchait du milieu de la trentaine, rien n’indiquait que sa vie serait autre chose que la continuation de son heureux mariage, tout en jouissant d’une bonne position dans la société. Aucun voyage n’est rapporté durant cette période. Le commerce de Khadijah était géré depuis la maison. Des agents étaient engagés pour accompagner les caravanes commerciales en Syrie et au Yémen. Ses deux fils moururent en bas âge, mais ses filles grandissaient et étaient appelées à rejoindre les foyers de leurs futurs maris. C’est à cette époque qu’il commença à rechercher la solitude, où il pourrait réfléchir sans être dérangé. Il se rendait dans une grotte d’une montagne voisine, où il passait plusieurs jours en adoration. Aucune forme particulière de culte n’est rapportée, mais il devait s’agir principalement d’une prière verbale adressée à Dieu, le Créateur. Là encore, nous pouvons voir dans cela une partie de la préparation que la main de Dieu lui avait fournie. Au terme de longues réflexions solitaires, en haut de la montagne où l’univers paraît si vaste — notamment dans la clarté du ciel nocturne, avec ses innombrables étoiles étincelantes — la pensée de Dieu, le Créateur tout-puissant, s’impose avec évidence. Un autre aspect de la préparation, survenu encore plus tard, très peu avant le moment où il reçut ses premières révélations divines, fut celui des rêves véridiques. Chaque fois qu’il voyait en rêve quelque chose ayant trait à son environnement social et physique, cela se réalisait bientôt exactement comme il l’avait vu en rêve. Cela devait le rassurer à l’avance, en lui montrant qu’il n’était victime d’aucune tromperie. À l’approche de ses quarante ans, Muhammad était un homme marié et bien établi. Il était très respecté dans sa tribu et dans la communauté de La Mecque en général. Sa bonté était toujours manifeste et sa disposition à aider quiconque se trouvait dans le besoin était assurée. Alors survint le grand moment. Il dormait dans la grotte de Hira’, sur la montagne, lorsqu’un ange vint à lui, tenant un livre ouvert et lui demandant de lire. Muhammad était illettré et répondit qu’il ne savait pas lire. L’ange pressa le livre contre sa poitrine jusqu’à ce qu’il fût presque à bout de souffle, puis le relâcha et lui demanda de nouveau de lire. Il répondit encore qu’il ne le pouvait pas. La scène se répéta deux fois. Après la troisième fois, l’ange lui dit : « Lis au nom de ton Seigneur qui a créé l’homme d’une goutte de sperme. Lis ; ton Seigneur est le Très Généreux, qui a enseigné par le calame, a enseigné à l’homme ce qu’il ne savait pas. » (96 : 1-5) Il se réveilla tremblant. Lorsqu’il se fut calmé, l’ange vint de nouveau à lui alors qu’il était parfaitement éveillé, répétant exactement ce qui avait été dit et fait dans le rêve. Dès que tout fut terminé, il courut chez son épouse. Comme il tremblait, il lui demanda de le couvrir, ce qu’elle fit. Lorsqu’il eut retrouvé son calme, il lui raconta ce qu’il avait vu. Elle le rassura en lui disant que rien de mauvais ne pouvait lui arriver, parce que « tu es fidèle à ce qui t’est confié, tu entretiens tes liens de parenté et tu dis toujours la vérité ». À partir de cet instant, Muhammad devint le Prophète de Dieu. Il allait bientôt apprendre qu’il serait chargé de transmettre un message à l’humanité.
CHAPITRE 2
Résumé des événements durant la vie du Prophète
À l’âge mûr de quarante ans, Muhammad était désormais aussi Prophète. Il lui fallut quelque temps pour être rassuré quant à son rôle, et Khadijah y joua un rôle important. Elle était certaine que son mari — un homme manifestement droit et sage — ne pouvait avoir aucun rapport avec le monde du mal. Finalement, le réconfort fit naître la foi. Muhammad crut alors à l’unicité de Dieu et à la fausseté absolue des idoles adorées par les Arabes. Une fois cette conviction solidement établie, l’étape suivante commença : il devint le Messager de Dieu, chargé de faire connaître la vraie foi aux hommes, de les appeler à y croire et à conformer leur vie quotidienne à ses enseignements.
Il lui fut dit : « Ô toi qui es enveloppé dans ton manteau, lève-toi et avertis ! Proclame la grandeur de ton Seigneur ; purifie tes vêtements ; éloigne-toi de toute souillure ; ne donne pas en recherchant une faveur plus grande ; et, pour ton Seigneur, endure avec patience. » (74: 1-7)
Lors de la première révélation, Dieu lui ordonna de lire. Puisque Muhammad ne savait ni lire ni écrire, il s’agissait de réciter de mémoire, acte qui, au début, ne concernait guère les autres. Toutefois, il lui fut ensuite ordonné de se lever et d’avertir. Ce n’était plus une action passive accomplie pour lui-même et par lui-même. Elle exigeait désormais des rapports avec les autres : il devait les avertir qu’ils devaient croire à l’unicité de Dieu et obéir à Ses commandements.
Muhammad, désormais connu sous les titres de Prophète et de Messager de Dieu, accepta ces deux tâches et s’en acquitta du mieux qu’il pouvait, priant Dieu de l’aider et plaçant sa confiance en Son soutien. Suivant la guidance divine, il commença à s’adresser aux gens, leur expliquant son rôle et son message, et les appelant à accepter l’islam, la nouvelle foi dont le nom même signifie soumission totale à Dieu.
Sur l’ordre de Dieu, le Prophète commença sa mission en secret, parlant à des personnes proches de lui et dignes de confiance. Une première famille musulmane se forma bientôt. Elle comprenait Zayd ibn Harithah, âgé d’environ trente ans, Khadijah et [Ali ibn Abi Talib, le jeune cousin du Prophète qu’il avait accueilli chez lui afin d’alléger le fardeau de son oncle, alors que Makkah traversait une période difficile. Abu Bakr, l’ami intime du Prophète, accepta également l’islam sans hésitation. D’autres suivirent bientôt, notamment les filles du Prophète, Fatimah bint Asad, l’épouse d’Abu Talib, et Umm Ayman. Des jeunes hommes tels que Talhah ibn [Ubaydillah, al-Zubayr ibn al-[Awwam, Sa[d ibn Abi Waqqas et Sa[id ibn Zayd se présentèrent, ainsi que [Ammar ibn Yasir et ses parents Yasir et Sumayyah. C’est ainsi qu’une petite communauté musulmane vit le jour.
Bien que la prédication de la nouvelle foi se poursuivît en secret, les anciens Quraysh remarquèrent que quelque chose se passait. Ils ne prirent cependant pas la peine d’enquêter, supposant que cela ne pouvait représenter aucun danger pour l’ordre social établi. Trois ans plus tard, le Prophète reçut l’ordre de rendre son message public et d’appeler les gens à l’accepter. Comme il devait le prouver durant toute sa vie, il ne recula jamais devant l’accomplissement d’un devoir.
Il s’adressa donc à son clan immédiat, les Hashimites, et les invita à un repas. Avec compassion, il les exhorta à accepter l’islam, qui les sauverait des maux sociaux affligeant leur mode de vie matérialiste et leur offrirait une vie future pleine d’espérance. Il s’adressa également à tous les clans des Quraysh, debout sur la colline d’al-Safa, près de la Ka[bah, et leur expliqua clairement que Dieu lui avait confié un message destiné à toute l’humanité et à toutes les générations.
Dans les deux cas, il reçut un accueil hostile, particulièrement de la part de son oncle Abu Lahab. Au début, cette confrontation ne causa pas de grands troubles. Mais les chefs mecquois comprirent bientôt que le message de l’islam attirait régulièrement des membres de leurs différents clans. Il annonçait un changement fondamental de l’ordre social qui accordait alors des privilèges aux chefs et maintenait les esclaves, les pauvres et les faibles à leur merci, tandis que l’islam prônait une répartition équitable des richesses. Plus encore, il menaçait l’autorité religieuse exercée par les Quraysh sur toute la péninsule Arabique.
Les anciens Quraysh ne pouvaient s’en prendre directement au Prophète, car son clan le protégeait, et ils ne souhaitaient pas provoquer une querelle interne. Ils tentèrent de négocier des arrangements qui feraient taire le message de l’islam, mais Muhammad n’accepta aucun compromis et les négociations échouèrent à plusieurs reprises. Chaque échec fut suivi d’une période de persécution contre les éléments les plus faibles qui devenaient musulmans. L’atmosphère à Makkah devint beaucoup plus tendue et la menace d’un affrontement sanglant s’accrut, les extrémistes parmi les incroyants appelant avec toujours plus d’insistance à mettre fin à la prédication de l’islam.
En 615 de l’ère chrétienne, deux ans après la proclamation publique du message, le Prophète conseilla à beaucoup de ses disciples d’émigrer en Abyssinie, un pays « gouverné par un roi juste, où vous pourrez trouver un refuge sûr ». Quatre-vingt-trois hommes et dix-neuf femmes y émigrèrent et y reçurent l’asile du Négus, son roi. Ils représentaient environ la moitié de la communauté musulmane de Makkah.
Cette émigration est souvent décrite par les historiens musulmans et autres comme une fuite devant la persécution. Pourtant, l’examen attentif des noms des émigrants et de leur position au sein de leurs clans montre qu’ils n’étaient pas les cibles de la campagne de persécution des Quraysh. Ils appartenaient aux familles et clans les plus distingués de Makkah et bénéficiaient de leur pleine protection. Ils ne risquaient donc pas de subir de dommages physiques. Ceux qui supportèrent réellement le poids de la persécution restèrent à Makkah. L’émigration était plutôt une mesure stratégique visant à établir une nouvelle base pour l’islam, où celui-ci pourrait être prêché à la population locale sans crainte.
Certains émigrants demeurèrent en Abyssinie quinze ans, sur l’ordre du Prophète. Ils auraient pu rejoindre les musulmans à Madinah après l’installation du Prophète et de ses Compagnons en 622. Quelques-uns le firent, mais les figures les plus éminentes, notamment le cousin du Prophète, Ja[far ibn Abi Talib, restèrent en Abyssinie jusqu’à ce que le Prophète les rappelle finalement en 629. À leur retour, ils amenèrent une importante délégation de musulmans abyssiniens qui se rendit à Madinah et prêta serment de fidélité au Prophète.
Cette émigration avait peut-être écarté un danger immédiat qui aurait pu engloutir toute la communauté musulmane de Makkah. Les chefs mecquois restèrent hostiles à l’islam et maltraitèrent durement ses prédicateurs, mais ils ne le considéraient plus comme une menace directe pour l’ordre établi.
Le Prophète comprit cependant que son message s’adressait à toute l’humanité, et non à la seule société mecquoise. Il devait donc le porter à d’autres peuples, en premier lieu aux tribus arabes. Makkah était le centre d’un pèlerinage annuel auquel participaient des contingents de toutes les tribus. Ceux-ci venaient accomplir les rites du pèlerinage, vénérer les grandes idoles et adorer à la Ka[bah. Depuis qu’Abraham et Ismaël l’avaient bâtie plusieurs siècles auparavant, le pèlerinage demeurait au cœur de la vie des habitants de Makkah. Cependant, les Quraysh en avaient déformé la plupart des rites et introduit des pratiques étranges, comme le fait de tourner nus autour de la Ka[bah.
La présence de personnes issues de diverses tribus offrait au Prophète l’occasion de leur parler et de leur expliquer le message de l’islam. Il cherchait également à rencontrer tout visiteur de Makkah. L’idée de l’unicité de Dieu était généralement acceptable pour les Arabes, même si leur conception de Dieu avait été profondément déformée. Ils considéraient les idoles comme des associées ou des auxiliaires de Dieu et pensaient qu’elles les rapprocheraient de Lui. Le concept même de Dieu était devenu vague dans leur esprit. C’est pourquoi la conception islamique claire de l’unicité divine et le rejet de tous les associés attirèrent beaucoup de gens.
Toutefois, diverses considérations firent hésiter la majorité. Durant la saison du pèlerinage, le Prophète visita les campements des différentes tribus et leur exposa son message. Leur réponse fut généralement hostile. Les Quraysh organisèrent une contre-offensive et envoyèrent leurs orateurs les plus éloquents avertir les tribus de ne pas écouter Muhammad. Ils déclarèrent que toute réponse favorable à l’islam serait considérée comme un acte hostile et menacèrent de représailles militaires toute tribu qui lui apporterait son soutien.
Les orateurs qurayshites insistaient également sur un argument puissant dans une société tribale : puisque Muhammad était un Qurayshite et qu’ils le connaissaient bien, ils auraient accepté son idée sans hésitation si elle avait eu quelque valeur. Dans le système tribal d’Arabie, la tribu soutenait toujours celui de ses fils ou de ses filles qui apportait quelque chose de bon. Si elle s’opposait fermement à quelqu’un, ses chances de réussite étaient fortement réduites. La plupart des tribus préféraient donc écouter les Quraysh plutôt que le Prophète.
Les Quraysh lancèrent en outre une campagne de diffamation contre lui, le décrivant comme un menteur, un poète, un fou et un sorcier. Finalement, ils décidèrent de le présenter comme un sorcier récitant des paroles obscures qui semaient la discorde entre les époux et entre les frères d’une même famille. Beaucoup de tribus refusèrent alors tout contact avec lui. Certaines, impressionnées par la beauté extraordinaire du Coran et par les valeurs qu’il prêchait, hésitèrent néanmoins à s’engager, craignant d’entreprendre quelque chose qui dépasserait leurs forces.
Le Prophète continua malgré tout à profiter de la saison du pèlerinage pour s’adresser aux Arabes. Certain que son message venait de Dieu et qu’il finirait par triompher, il ne se laissa pas décourager par les insultes des Quraysh. Ce qui lui était particulièrement douloureux, c’était de voir les plus faibles de ses adeptes torturés et soumis à des pressions physiques pour les détourner de l’islam. Même certains membres de familles nobles furent emprisonnés et torturés par leurs proches.
Les extrémistes qurayshites finirent par imposer un boycott économique et social total au clan hashimite. Il fut décidé qu’aucun Qurayshite n’aurait de relations commerciales avec les Hashimites, ne leur vendrait même de nourriture et ne contracterait de mariage avec eux tant qu’ils ne livreraient pas Muhammad aux Quraysh pour qu’ils le tuent. Les Hashimites refusèrent cette humiliation, et musulmans comme incroyants parmi eux supportèrent le boycott avec courage. Celui-ci dura trois ans, jusqu’à ce que cinq hommes de différents clans qurayshites complotent avec succès pour l’abolir.
La neuvième année de la mission du Prophète touchait à sa fin lorsque le boycott fut levé. Pourtant, rien n’indiquait que les Quraysh allaient modérer leur opposition. Abu Talib continua à protéger le Prophète, bien qu’il eût décidé de ne pas devenir musulman. Devenu âgé, il tomba malade quelques mois plus tard. Des chefs de clans se rendirent auprès de lui pour lui demander de négocier un compromis entre eux et le Prophète. Celui-ci insista sur le fait qu’il ne pouvait modifier le message de Dieu : ils devaient croire à l’unicité de Dieu et reconnaître que Muhammad était Son Messager.
Peu après, Abu Talib mourut, puis Khadijah décéda quelques semaines plus tard. Le Prophète fut ainsi privé du soutien que son oncle lui apportait dans sa vie publique et de celui que son épouse lui offrait à la maison. Sa situation devint encore plus difficile.
Il décida alors de porter son message dans de nouvelles régions. Il se rendit à Taif, ville montagneuse située à environ quarante-cinq milles de Makkah, où vivait la grande tribu des Thaqif. Il s’adressa à ses chefs et à sa population, mais reçut un accueil très hostile. Les chefs des Thaqif envoyèrent leurs esclaves le chasser de la ville et lui jetèrent des pierres, jusqu’à ce que ses pieds saignent. Il se réfugia finalement dans un jardin appartenant à [Utbah et Shaybah, chefs du clan qurayshite des [Abd Shams. Bien qu’incroyants, ceux-ci éprouvèrent de la compassion pour leur compatriote et lui envoyèrent une assiette de raisins par l’intermédiaire d’un esclave.
En quittant Taif pour retourner à Makkah, le Prophète estima qu’il ne pouvait entrer dans la ville sans protection. Il sollicita plusieurs chefs, et al-Mut[im ibn [Adiyy, un oncle éloigné, lui accorda sa protection. Avant d’atteindre Makkah, le Prophète s’arrêta pour réfléchir à sa situation et implora Dieu avec ferveur : « Seigneur, c’est à Toi que je me plains de ma faiblesse, de mon manque de soutien et de l’humiliation que je subis. Ô le Plus Miséricordieux ! Tu es le Seigneur des faibles et Tu es mon Seigneur. À qui me confies-Tu ? À une personne éloignée qui m’accueillera avec hostilité ? Ou à un ennemi auquel Tu as donné pouvoir sur moi ? Si Tu n’es pas mécontent de moi, je ne me soucie pas de ce que je rencontre. Je serais toutefois plus heureux de bénéficier de Ta miséricorde. Je cherche refuge dans la lumière de Ton visage, par laquelle toute obscurité est dissipée et la vie présente comme la vie future sont mises dans le droit chemin. Je me soumets à Toi jusqu’à ce que j’obtienne Ton agrément. Tout est impuissant sans Ton soutien. »
L’ange Gabriel vint alors lui annoncer que Dieu avait exaucé sa prière. L’ange chargé des montagnes lui proposa de refermer les deux montagnes sur la vallée de Taif. Le Prophète répondit qu’il espérait plutôt que leurs descendants adoreraient Dieu seul, sans Lui associer personne.
De retour à Makkah, les Quraysh intensifièrent leurs insultes et leurs agressions physiques. Ils lui jetèrent de la poussière alors qu’il priait dans la Mosquée sacrée et lui adressèrent des demandes absurdes. Ils ne reculèrent devant rien pour lui nuire.
L’année 620 allait cependant marquer le début d’un changement dans le destin de l’islam et de son Prophète. Il fut d’abord emmené dans un voyage nocturne. L’ange Gabriel vint à lui avec une monture céleste qui se déplaçait à grande vitesse et le conduisit à Jérusalem. Il y rencontra les prophètes antérieurs, notamment Noé, Abraham, Moïse et Jésus, et dirigea une prière collective à laquelle ils participèrent tous. Cela symbolisait l’unité des messages divins, accomplis par le message du Coran. De Jérusalem, Gabriel l’emmena au ciel, où il lui montra certains châtiments destinés à ceux qui seraient voués à l’enfer et les grandes récompenses réservées à ceux qui entreraient au paradis. L’obligation de la prière fut fixée à cinq prières quotidiennes pour tous les musulmans.
Le Prophète revint ensuite à Makkah, tout cela s’étant déroulé en quelques heures. Certains savants musulmans ont considéré ce voyage comme spirituel, d’autres comme un rêve extrêmement vivant. Mais Dieu est capable d’accomplir tout ce qu’Il veut. Un voyage miraculeux est aussi facile pour Lui que l’envoi de la pluie ou du vent, la préparation de la terre à la vie humaine ou l’attribution à un enfant de la faculté d’entendre et de parler. Le miraculeux ne paraît tel que parce qu’il nous est inhabituel ; en réalité, chaque aspect de la vie et chaque élément de l’univers sont des miracles faciles pour Dieu.
La volonté du Prophète de raconter son voyage nocturne devant un auditoire hostile témoignait de la solidité de sa confiance dans la vérité de son message. Il poursuivit sa prédication avec un zèle renouvelé. Durant la saison du pèlerinage de 620, il rencontra six pèlerins de Yathrib, appelée plus tard Madinah. La communauté arabe de Yathrib était principalement agricole et vivait à côté d’une importante communauté juive. Les Juifs se vantaient de leur monothéisme et annonçaient aux Arabes l’apparition prochaine d’un nouveau prophète autorisé à combattre ses adversaires.
Les six hommes de Yathrib écoutèrent l’exposé du Prophète et sa récitation du Coran. Très impressionnés, ils acceptèrent l’islam. Les Arabes de Yathrib appartenaient principalement aux tribus Aws et Khazraj, souvent en conflit. Ils dirent au Prophète qu’ils avaient laissé leur peuple dans un état de division et d’hostilité et que, si Dieu réalisait son unité par son intermédiaire, personne ne serait plus honorable que lui. Ils promirent de présenter leur nouvelle foi à leurs tribus et de revenir la saison suivante.
Ils tinrent leur promesse et revinrent avec six autres hommes. Lors de cette seconde rencontre, les douze prêtèrent serment de croire en Dieu sans Lui associer personne, de ne pas voler, de ne pas commettre l’adultère, de ne pas tuer leurs enfants, de ne pas mentir au sujet de leur filiation et de ne pas désobéir au Prophète dans ce qui est raisonnable. Le Prophète envoya avec eux l’un de ses Compagnons les plus instruits, Mus[ab ibn Umayr, afin d’enseigner aux nouveaux musulmans les principes de l’islam et du Coran et d’organiser la prédication à Yathrib. Sa mission fut couronnée de succès et l’islam se répandit rapidement, des clans entiers se convertissant.
L’année suivante, en 622, le Prophète rencontra soixante-treize hommes et deux femmes de Yathrib, tous musulmans. Ils vinrent secrètement de leur campement de Mina et lui prêtèrent serment de le soutenir, de faire les sacrifices nécessaires et de combattre quiconque s’opposerait à lui. Ils invitèrent les musulmans de Makkah à venir à Yathrib, où ils partageraient avec eux tout ce qu’ils possédaient. Ils convinrent de former une communauté distincte, unie par le lien de l’islam en une seule nation, une ummah. Leur seule condition était que cette alliance prenne effet après l’arrivée du Prophète à Yathrib.
Au cours des trois mois suivants, tous les musulmans qui le purent émigrèrent de Makkah à Yathrib. Ils partirent en petits groupes, abandonnant maisons, commerces et clans. Le Prophète resta à Makkah avec Abu Bakr et [Ali jusqu’à recevoir l’ordre de partir. Les Quraysh comprirent alors ce qui se préparait et décidèrent de tuer le Prophète. Ils choisirent un jeune homme courageux dans chaque clan afin que la responsabilité du meurtre soit partagée et que les Hashimites ne puissent combattre tous les Quraysh à eux seuls.
Le Prophète échappa à ses assassins et prit toutes les précautions nécessaires pour les tromper. Après deux semaines, il arriva à Madinah, où il fut accueilli chaleureusement. Il entreprit immédiatement d’organiser sa nouvelle communauté, composée des Muhajirun, les émigrés de Makkah, et des Ansar, les musulmans de Yathrib, désormais appelée la ville du Messager de Dieu, ou Madinah.
Il prit quatre mesures fondamentales. Il construisit une mosquée servant à la fois de lieu de prière, d’école, de lieu de réunion et de siège du gouvernement. Il établit un lien de fraternité entre les Muhajirun et les Ansar, qui prit le pas sur les liens tribaux. Il conclut avec les Juifs et les Arabes incroyants de Madinah un pacte les faisant citoyens du nouvel État, document détaillé fixant les devoirs et engagements de chaque groupe. Ce fut la première constitution écrite de l’histoire humaine à établir une société pluraliste fondée sur la citoyenneté.
Il envoya également plusieurs expéditions armées dans les régions entourant Madinah afin de montrer que le nouvel État ne craignait personne. Ces expéditions menaçaient la route commerciale des caravanes qurayshites sans rechercher le combat. La nouvelle société de Madinah découvrait ainsi une nouvelle conception de la vie. Les musulmans se considéraient comme frères et sœurs dans la foi plutôt que comme membres d’une même famille ou d’une même tribu. Pour la première fois, ils pouvaient vivre selon les enseignements de l’islam sans crainte.
Cependant, les Quraysh demeuraient une menace sérieuse. La communauté musulmane vivait dans la pauvreté et l’arrivée des Muhajirun pesait lourdement sur l’économie de Madinah, tandis que les Quraysh avaient confisqué tous leurs biens abandonnés. Au Ramadan de la deuxième année après l’émigration, le Prophète apprit qu’une grande caravane qurayshite revenait de Syrie vers Makkah. Il appela les musulmans à l’intercepter. Une force de 313 hommes marcha avec lui. Abu Sufyan, chef de la caravane, parvint à l’éloigner par la route côtière et demanda des secours à Makkah. Une armée bien équipée de mille hommes se porta à sa rencontre.
Les deux forces se rencontrèrent à Badr. Malgré les efforts du Prophète pour éviter l’affrontement, les Quraysh voulurent combattre. Les musulmans remportèrent une victoire éclatante. Soixante-dix soldats qurayshites furent tués, dont plusieurs chefs, et un nombre semblable fut fait prisonnier. Les pertes musulmanes s’élevèrent à quatorze martyrs. Le Prophète décida de libérer les prisonniers contre rançon. Ceux qui n’avaient pas d’argent mais savaient lire et écrire furent libérés en échange de l’enseignement de la lecture et de l’écriture à dix enfants musulmans.
L’année suivante, les Quraysh attaquèrent Madinah avec une armée de trois mille hommes. Les musulmans n’étaient que sept cents. Ils prirent d’abord l’avantage, mais des archers abandonnèrent leur position sur une colline, croyant la victoire acquise. Deux unités qurayshites purent alors attaquer par l’arrière. Le Prophète fut blessé et eut des dents cassées, mais quelques Compagnons dévoués le défendirent. La bataille d’Uhud se termina par une défaite militaire des musulmans, qui perdirent soixante-dix martyrs.
Cette bataille révéla aussi l’existence des hypocrites de Madinah, qui prétendaient être musulmans sans croire réellement. Leur chef, [Abdullah ibn Ubayy, provoqua la défection de trois cents hommes avant le combat. Les hypocrites allaient causer de graves problèmes à la communauté musulmane.
Après Uhud, plusieurs tribus recoururent à la ruse. À al-Raji[, six Compagnons envoyés pour enseigner le Coran furent attaqués ; quatre furent tués et deux vendus aux Quraysh puis exécutés. Un autre groupe de quarante à soixante-dix musulmans, envoyé à Najd pour prêcher l’islam sous la protection promise des chefs locaux, fut également piégé et massacré.
La tribu juive d’al-Nadir, qui avait signé la convention de Madinah, tenta d’assassiner le Prophète alors qu’il lui demandait de contribuer au paiement du prix du sang de deux hommes tués par erreur. Informé du complot par Gabriel, le Prophète quitta immédiatement leur quartier et leur ordonna d’évacuer la ville. Après avoir d’abord accepté, ils se ravisèrent, encouragés par [Abdullah ibn Ubayy, qui leur promit son soutien. Le Prophète assiégea leurs forteresses. Privés d’aide, ils finirent par partir, abandonnant leurs terres et détruisant leurs maisons.
La tribu d’al-Mustalaq tenta ensuite d’attaquer Madinah. Le Prophète employa l’effet de surprise pour rendre sa présence militaire manifeste, non pour lancer une attaque traîtresse. Les musulmans apparurent soudain aux puits de la tribu ; après un bref combat, al-Mustalaq se rendit, ayant perdu dix hommes.
Les ennemis de l’islam finirent par former une vaste alliance entre les Quraysh, la tribu de Ghatafan et les Juifs. Une armée de dix mille hommes marcha sur Madinah. La ville n’était vulnérable que par le nord ; le Prophète ordonna donc de creuser un fossé à l’entrée septentrionale. Tous les musulmans, lui-même compris, participèrent aux travaux. Lorsque l’armée arriva, Madinah était fortifiée et les assaillants ne purent que l’assiéger.
Huyayy ibn Akhtab, ancien chef religieux des Juifs de Nadir, persuada les Juifs de Qurayzah de rejoindre l’alliance et d’attaquer les musulmans par l’arrière. Mais avant qu’ils ne passent à l’action, Dieu envoya une violente tempête sur le camp des alliés. Leurs provisions s’épuisaient après vingt-sept jours de siège et Abu Sufyan ordonna la retraite. Les Ghatafan le suivirent. Les Juifs de Qurayzah furent ensuite assiégés durant vingt-cinq jours et se rendirent. Ils choisirent Sa[d ibn Mu[adh comme juge, et celui-ci condamna à mort les combattants parmi eux. Environ vingt personnes furent exécutées, dont Huyayy ibn Akhtab.
Cette victoire plaça l’État musulman dans une position beaucoup plus forte. Le Prophète ne chercha pourtant jamais à soumettre une tribu par la force. Il souhaitait que les hommes examinent librement son message et prennent une décision éclairée, car la conversion forcée était contraire à la nature de l’islam.
Après une période de paix relative, le Prophète annonça son intention de visiter Makkah pour accomplir la [Umrah. Il partit avec quatorze cents Compagnons, sans autres armes que leurs épées dans leurs fourreaux, et emporta des animaux destinés au sacrifice. Les Quraysh refusèrent de les laisser entrer. À al-Hudaybiyah, la chamelle du Prophète s’immobilisa. Il comprit que cela indiquait la nécessité de rechercher un arrangement pacifique.
Après plusieurs échanges, [Uthman ibn [Affan fut envoyé négocier avec les Quraysh. Une rumeur annonça sa mort, et le Prophète obtint de ses Compagnons un serment de combattre jusqu’au bout. Les Quraysh libérèrent [Uthman et envoyèrent Suhayl ibn [Amr négocier. Le Prophète accepta les conditions d’un traité de paix de dix ans. Les parties s’engagèrent à ne pas s’attaquer ; tout Qurayshite rejoignant Muhammad sans l’autorisation de son tuteur devait être rendu aux Quraysh, tandis que ceux qui rejoindraient les Quraysh ne seraient pas rendus. Les tribus pourraient s’allier à l’un ou l’autre camp, et les musulmans retourneraient cette année-là à Madinah sans entrer à Makkah, mais pourraient y revenir l’année suivante pour trois jours.
Abu Jandal, fils de Suhayl, qui était musulman, s’échappa de prison et voulut rejoindre les musulmans. Son père exigea qu’il lui soit rendu. Le Prophète, malgré sa compassion, honora le traité et expliqua à Abu Jandal que le respect des engagements caractérisait les musulmans en toutes circonstances.
Le traité d’al-Hudaybiyah, conclu en 628, constitua un tournant pour l’islam. Le Prophète se tourna ensuite vers Khaybar, ville située au nord-ouest de Madinah et peuplée de Juifs. Après une campagne difficile contre ses forteresses, les Juifs se rendirent et acceptèrent de rester pour cultiver les terres en échange de la moitié des récoltes, à condition que les musulmans puissent les expulser quand ils le souhaiteraient. Des arrangements analogues furent conclus avec d’autres communautés juives du nord de l’Arabie.
Le Prophète envoya ensuite des lettres aux souverains voisins, notamment aux empereurs de Perse et de Byzance ainsi qu’aux dirigeants d’Égypte, de Syrie, de Bahreïn et d’Abyssinie, les appelant à accepter l’islam et à laisser leurs peuples entendre le message divin. Le gouverneur de Syrie tua son émissaire et l’empereur perse déchira sa lettre. L’empereur byzantin et le souverain d’Égypte répondirent avec amitié, mais craignirent de perdre leur pouvoir en acceptant l’islam. Seuls le Négus d’Abyssinie et le souverain de Bahreïn l’acceptèrent.
Deux ans après al-Hudaybiyah, le nombre de musulmans accompagnant le Prophète était passé de quatorze cents à dix mille. Abu Busayr, expulsé de Makkah conformément au traité, se réfugia dans le désert et attaqua les caravanes qurayshites. D’autres musulmans le rejoignirent. Les Quraysh demandèrent finalement au Prophète de les accueillir, renonçant ainsi à la clause du traité qui les obligeait à réclamer le retour de tout musulman venant de Makkah.
Lorsque les Qurayshites alliés aux Bakr attaquèrent les Khuza[ah, alliés du Prophète, et tuèrent vingt d’entre eux, le traité fut violé. Abu Sufyan se rendit à Madinah pour demander réparation, mais sa tentative échoua. Le Prophète mobilisa alors une armée de près de dix mille hommes et marcha secrètement sur Makkah. À Marr al-Zahran, il ordonna d’allumer d’innombrables feux afin d’impressionner les Quraysh. Abu Sufyan rencontra al-[Abbas, l’oncle du Prophète, et se rendit auprès de lui. Après une discussion difficile, il accepta l’islam.
Le Prophète entra dans Makkah avec quatre divisions et donna l’ordre de ne combattre que s’ils étaient attaqués. La ville se rendit avec très peu de combats. Le Prophète accomplit le tawaf autour de la Ka[bah et renversa les idoles qui l’entouraient. Il les fit toutes retirer ainsi que les symboles de l’idolâtrie. Deux jours plus tard, il demanda aux habitants ce qu’ils pensaient qu’il allait faire d’eux. Ils répondirent qu’ils attendaient de lui le bien, puisqu’il était un noble frère. Il leur dit : « Allez, vous êtes libres. Vous êtes tous pardonnés. »
Makkah commença alors à voir l’islam sous un jour nouveau. Les gens vinrent individuellement ou en groupes déclarer leur conversion. Parmi les jeunes chefs qui se rendirent à Madinah pour accepter l’islam figuraient Khalid ibn al-Walid, [Amr ibn al-[As et [Uthman ibn Talhah.
La conquête de Makkah ne mit cependant pas fin à tous les dangers. Les Hawazin, soutenus par les Thaqif de Taif, levèrent une armée. Les deux forces se rencontrèrent dans la vallée de Hunayn. Les Hawazin, connaissant mieux le terrain, tendirent une embuscade aux musulmans et les criblèrent de flèches. La confusion se répandit, mais le Prophète resta ferme. Aidé notamment par son oncle al-[Abbas, dont la voix portait loin, il rappela les Ansar et les Muhajirun. Les musulmans se regroupèrent, résistèrent et finirent par mettre les Hawazin en fuite.
Le Prophète assiégea ensuite Taif, mais leva le siège lorsqu’il apparut que la ville pouvait résister longtemps. Les prisonniers de guerre comprenaient des femmes et des enfants hawazin. Les anciens de la tribu vinrent implorer leur libération. Le Prophète leur demanda de choisir entre leurs femmes et leurs enfants ou leurs biens. Ils choisirent les femmes et les enfants, qui furent tous libérés et rendus à leur peuple.
Le Prophète distribua le butin avec générosité, notamment aux chefs de Makkah et d’autres tribus afin de les gagner pleinement à l’islam. Les Ansar s’en inquiétèrent. Leur chef, Sa[d ibn [Ubadah, lui en parla. Le Prophète leur rappela que les biens distribués n’étaient qu’une jouissance terrestre insignifiante, tandis qu’eux avaient avec eux le Messager de Dieu. Il leur dit : « Si le monde entier suivait une voie et les Ansar une autre, je suivrais la voie des Ansar. Que Dieu fasse miséricorde aux Ansar, à leurs enfants et à leurs petits-enfants. » Ils se déclarèrent heureux d’avoir pour lot le Messager de Dieu.
Au début de la neuvième année après l’Hégire, le Prophète retourna à Madinah. Des délégations de toutes les régions de l’Arabie vinrent y prêter serment de fidélité et s’informer sur l’islam. Il reçut aussi une délégation des Thaqif, qui demandèrent des concessions : conserver leur idole al-Lat et ne pas interdire l’adultère, les boissons alcoolisées et l’usure. Le Prophète refusa toute concession concernant les interdits de Dieu. Il leur accorda seulement de ne pas être obligés de détruire eux-mêmes al-Lat. Les Thaqif acceptèrent finalement l’islam.
À la fin de la neuvième année, Abu Bakr dirigea le pèlerinage. Dieu révéla alors la sourate 9, annonçant aux idolâtres la fin de leurs traités selon des règles précises et leur accordant un délai de quatre mois. [Ali fut envoyé proclamer cette annonce au nom du Prophète. Il fut déclaré que les idolâtres ne pourraient plus accomplir le pèlerinage nus ni séjourner comme païens dans la péninsule Arabique. L’année suivante devint connue comme l’Année des délégations : les tribus de toute l’Arabie vinrent à Madinah et acceptèrent l’islam.
À la fin de la dixième année après l’Hégire, le Prophète annonça son intention d’accomplir le pèlerinage. Entre quatre-vingt-dix mille et cent trente mille pèlerins partirent de Madinah avec lui, et un nombre comparable le rejoignit à Makkah. Il leur enseigna les rites et s’efforça de rendre le pèlerinage aussi facile que possible, accordant une grande latitude dans l’accomplissement des obligations tout en veillant à leur exactitude.
Dans son discours, il exposa les grands principes de l’islam. Il abolit toutes les transactions usuraires antérieures à l’islam, en commençant par celles de son oncle al-[Abbas, et renonça à toute vengeance pour les meurtres commis avant l’islam, en commençant par celui d’un de ses propres cousins. Il rappela que l’islam rompt les liens avec la Jahiliyyah, ses idoles, ses pratiques et ses transactions, et qu’il exige de se préserver de toute forme de péché. Il établit aussi les principes de la fraternité islamique, du soutien aux faibles et de la coopération entre le gouvernement islamique et la société pour appliquer la loi divine et éliminer le mal.
Il demanda à plusieurs reprises à son auditoire s’il leur avait transmis le message de Dieu. Chaque fois, ils répondirent que oui. Il prit Dieu à témoin, exprimant son désir profond d’avoir accompli sa mission de Messager auprès de toute l’humanité.
Avec l’achèvement du pèlerinage, le Prophète avait accompli sa mission : il avait transmis le message de Dieu, appelé les hommes à l’islam fondé sur la soumission à Dieu, enseigné les devoirs religieux et montré comment vivre conformément à la foi afin d’obtenir l’agrément divin et le paradis dans la vie future. Durant le pèlerinage, ce verset lui fut révélé : « Aujourd’hui, J’ai parachevé pour vous votre religion, J’ai accompli sur vous Mon bienfait et J’ai agréé pour vous l’islam comme religion. » (5: 3)
Le Prophète retourna ensuite à Madinah et mourut moins de trois mois plus tard, après avoir accompli sa mission et offert à l’humanité une foi qui assure son bonheur lorsqu’elle est appliquée dans toute société. Que Dieu lui accorde la pleine récompense pour l’immense bien qu’il apporta à la vie humaine.
CHAPITRE 3
la clé du caractère du Prophète Chaque personne possède une clé qui permet de comprendre son caractère. Une fois cette clé identifiée, il est facile de traiter avec cette personne. Elle nous permet d’expliquer ses attitudes et son comportement, et de prévoir sa réaction aux événements. C’est comme la clé d’une maison : elle peut être petite, mais elle ouvre un espace vaste qui contient toutes les possessions de ses habitants. Sans la clé, l’intérieur de la maison demeure inconnu, et nous ne pouvons que deviner à l’aveugle ce qu’elle contient. De même, la clé d’une personne nous permet de comprendre son comportement, même lorsqu’elle agit d’une manière que les autres trouvent étrange.
Pour le Prophète, nous ne pouvons chercher la clé de sa personnalité qu’en nous fondant sur sa vie avant la prophétie, c’est-à-dire avant qu’il ne commence à recevoir les révélations divines. À cette époque, il agissait de son propre chef, ne sachant rien du message divin qui lui serait confié. Plus tard, lorsqu’il commença à recevoir son message, il assuma un rôle sans équivalent et reçut également une direction venue d’en haut. Sa mission, ses responsabilités et ses actes bénéficièrent de cette direction et reposèrent sur elle. Les non-musulmans qui ont écrit sur sa vie en faisant abstraction de ce fait sont parvenus à des explications que les musulmans trouvent problématiques. Certains de ces récits sont impartiaux, et certains vont même jusqu’à l’admirer. Néanmoins, étudier sa vie en termes purement humains, sans accorder de poids à la direction divine qu’il recevait, fera apparaître certains de ses actes comme discutables, voire peut-être injustifiables.
Son attitude dans les négociations avec les Qurayshites qui aboutirent à l’accord de paix de Hudaybiyah parut étrange, même à ses Compagnons les plus proches. Il ne consulta personne, contrairement à ses habitudes antérieures, et accepta toutes les conditions imposées par l’ennemi. Dans toute situation humaine, que diraient les historiens, les critiques ou les analystes d’un négociateur qui déclarerait d’emblée — comme le fit le Prophète — qu’il accepterait toute offre, et qui, en réalité, ne chercherait aucune concession de l’autre partie en échange de son accord à ses conditions ?
Lorsque nous entreprenons de chercher la clé de la personnalité de Muhammad dans sa vie antérieure au début des révélations, nous découvrons rapidement que nous rencontrerons quelques difficultés, car les récits dont nous disposons sur cette période fournissent des détails insuffisants et peuvent être peu fiables. Seuls les récits rapportés par le Prophète ou ses Compagnons proches au sujet de ses premières années peuvent être vérifiés quant à leur authenticité. Ainsi, un récit affirme que, lorsqu’il était nourrisson, Muhammad ne tétait que l’un des seins de sa nourrice. Des historiens musulmans suggèrent : « C’était comme si Dieu l’avait fait agir ainsi afin de laisser l’autre sein plein pour le propre fils de Halimah. » Comment pouvons-nous vérifier cela en l’absence d’une confirmation ultérieure du Prophète ou de Halimah ?
Les récits que l’on peut considérer comme fiables indiquent une qualité particulière, que nous pouvons considérer comme la clé de la personnalité du Prophète : la recherche du bon droit. Lorsque nous examinons l’histoire personnelle de Muhammad, nous constatons que cette qualité est constante dans son caractère, avant comme après la prophétie. Cette qualité fut même renforcée par le message divin qu’il transmit à l’humanité.
Comme nous l’avons mentionné au chapitre 1, Muhammad avait vingt ans lorsqu’il participa à la formation de la noble alliance al-Fudul, qui engageait les clans qurayshites à s’unir pour soutenir toute personne victime d’une injustice à Makkah, qu’elle appartînt à la ville ou qu’elle fût visiteuse. Ce fut un moment lumineux de sa vie préislamique, dont il parla avec affection après la prophétie. Alors qu’il était établi à Médine, il déclara qu’il n’échangerait pour rien au monde sa participation à cette alliance ; il affirma même qu’il l’honorerait sous l’islam si quelqu’un faisait appel à lui pour obtenir de l’aide conformément à ses conditions. Le fait que cette alliance ait été conclue à l’époque préislamique par des idolâtres ne diminuait en rien sa noblesse ni son objectif : rendre à chacun ses droits. Cette déclaration du Prophète confirme un sens de l’honneur et de l’intégrité qui ne peut être cultivé que chez un homme qui recherche ce qui est juste et le défend.
Tout au long de sa vie, Muhammad maintint consciemment un très haut degré d’intégrité. Il ne mentait jamais sciemment. Dans de nombreuses sociétés, les gens ne considèrent pas le mensonge avec horreur. Bien sûr, personne ne dit ouvertement que mentir est une chose dont il faut être fier, mais il arrive souvent que l’on conseille à un parent ou à un ami de mentir pour se sortir d’une situation délicate. Dans la société arabe préislamique, le mensonge ne suscitait pas une grande inquiétude. Aujourd’hui, beaucoup de sociétés attendent d’une personne qu’elle dise la vérité dans les situations officielles : par exemple, un témoin qui fait un faux témoignage au tribunal est poursuivi. Cependant, dans les petites affaires de la vie quotidienne, les gens ne réfléchissent pas à deux fois avant de mentir lorsque cela sert leurs intérêts. Ils reconnaissent même leur mensonge et ne s’attendent pas à être blâmés ; les autres rient souvent ou expriment leur approbation.
Muhammad, en revanche, était largement connu parmi les siens pour dire la vérité en toutes circonstances. Les témoignages en ce sens sont nombreux et proviennent aussi bien de ses amis que de ses adversaires. Au cours de la cinquième année de sa prophétie, il conseilla à un grand nombre de ses Compagnons d’émigrer en Abyssinie. Craignant les conséquences d’une telle émigration, les Qurayshites envoyèrent une délégation au Négus, le souverain d’Abyssinie, afin de demander leur extradition. La délégation s’efforça d’obtenir du Négus qu’il ordonne cette extradition sans interroger les émigrés. Le Négus était toutefois un homme équitable. Il fit donc venir les émigrés à sa cour et les interrogea sur leur religion. Leur porte-parole, Jaʿfar, décrivit leur situation avant l’islam. Puis il poursuivit : « Alors Dieu nous envoya un Messager que nous avons toujours connu comme un homme de vérité et d’honnêteté. »1
Ceux qui s’opposaient au Prophète à Makkah n’hésitaient pas à reconnaître qu’il était un homme véridique. Lorsque Muhammad reçut de Dieu l’ordre de prêcher publiquement l’islam, il se tint sur la colline d’al-Safa, au centre de Makkah, et appela tous les clans à venir auprès de lui. Lorsqu’ils furent rassemblés, il leur dit : « Si je vous annonçais que des cavaliers armés se trouvent au-delà de cette vallée et se dirigent vers Makkah pour vous attaquer, me croiriez-vous ? » Ils répondirent : « Tu es digne de confiance et nous ne t’avons jamais connu comme quelqu’un qui ment. » Il dit alors : « Eh bien, je vous ai été envoyé pour vous avertir d’un châtiment douloureux. »2
Le shaykh Abu al-Hasan Ali al-Hasani Nadwi affirme que la première réponse des Arabes à Makkah témoignait de leur approche réaliste et pratique. Ils répondaient à un homme qu’ils savaient honnête et véridique, qui donnait toujours des conseils sincères. Il se tenait au sommet d’une colline d’où il pouvait voir ce qui se trouvait au-delà, alors qu’eux-mêmes ne pouvaient rien voir au-delà de leur vallée. Ils n’avaient aucune raison de ne pas le croire, quoi qu’il leur dise. Ce fut une entrée en matière naturelle, qui permit d’obtenir un témoignage ; autrement dit, elle établit la crédibilité de Muhammad, bien connue de son auditoire.3
Un témoignage de ses adversaires se produisit à l’époque où le Prophète et ses Compagnons se rendirent à Makkah pour accomplir leur ʿUmrah compensatoire. Comme nous l’avons indiqué au chapitre 2, selon l’accord de paix signé un an auparavant entre le Prophète et les mécréants de Makkah, le Prophète et ses Compagnons devaient être autorisés à entrer dans la ville et à y séjourner trois jours, mais ils ne devaient porter d’autres armes que leurs épées dans leurs fourreaux. Alors que les musulmans s’apprêtaient à partir de Médine, le Prophète ordonna qu’ils emportent un armement suffisant afin d’être prêts au cas où les Qurayshites décideraient de lancer une attaque perfide.
Lorsque les musulmans approchèrent de Makkah, ses habitants furent informés par leur groupe d’avant-garde que les musulmans transportaient leurs armes. Les Qurayshites envoyèrent aussitôt Mikraz ibn Hafs, accompagné de quelques dignitaires, pour connaître ses intentions. Mikraz lui dit : « Muhammad, on ne t’a jamais connu comme un homme traître, ni dans ta jeunesse ni dans ta vieillesse. As-tu l’intention d’entrer armé dans la ville sainte où vit ton propre peuple, alors que tu avais promis que ton groupe ne porterait que les armes ordinaires des voyageurs : des épées dans leurs fourreaux ? » Le Prophète répondit : « Je n’introduis pas d’armes dans la ville. » Mikraz déclara : « Voilà un homme qui est un modèle d’honnêteté et de sincérité. »4
Il suffit à la délégation qurayshite que Muhammad dise qu’il n’introduirait pas les armes dans la ville. Elle retourna immédiatement auprès des siens pour les rassurer : il respecterait l’accord. Ces gens le combattaient depuis près de deux décennies et l’accusaient de tous les maux. Pourtant, ils n’hésitèrent pas à accepter sa parole comme l’expression de son intention véritable.
La recherche du bon droit exige de celui qui le poursuit qu’il s’assure que toute confiance placée en lui l’est à juste titre. Muhammad fut digne de confiance durant toute sa vie, et personne ne l’accusa jamais d’être indigne de confiance. Au contraire, bien avant l’islam, les habitants de Makkah lui donnèrent le surnom d’al-Amin, qui signifie « digne de confiance ». Ainsi, il n’avait encore qu’une vingtaine d’années lorsque Khadijah, une riche veuve, lui confia la gestion de son commerce et l’accompagna d’une caravane se rendant en Syrie. Elle ne lui aurait pas confié une tâche aussi importante si elle n’avait été certaine que sa confiance ne serait pas trahie. Elle avait de lui une opinion fondée, car elle l’avait mis à l’épreuve dans les bazars locaux.
Ce furent l’intégrité et l’honnêteté de Muhammad en toutes circonstances qui incitèrent Khadijah à lui proposer le mariage. Elle avait refusé de nombreux prétendants auparavant, estimant qu’ils convoitaient sa richesse. Dans le cas de Muhammad, ce fut elle qui fit la demande, car elle avait reconnu en lui un homme digne de confiance.
Nous avons déjà mentionné que les Qurayshites complotèrent pour l’assassiner afin de l’empêcher d’émigrer. Ils agirent rapidement pour mettre leur plan à exécution. Cependant, Muhammad détenait des dépôts qui lui avaient été confiés. Ces dépôts n’appartenaient pas aux musulmans de Makkah, car presque tous les musulmans mecquois avaient déjà émigré à Médine. Ils appartenaient plutôt à des mécréants qui se trouvaient dans le camp ennemi. Malgré l’hostilité des habitants de Makkah envers Muhammad et son message, ils ne doutaient aucunement de son intégrité et de son honnêteté. Toute personne qui possédait quelque chose de précieux le confiait à Muhammad pour qu’il le garde, certaine de le retrouver intact lorsqu’elle le souhaiterait.
Incidemment, je trouve étonnant que, dans cette situation, ils n’aient pas compris qu’une personne aussi honnête et intègre ne pouvait mentir à Dieu. Il est logique que cette pratique consistant à déposer des objets précieux auprès de Muhammad n’ait pas commencé après qu’il fut devenu Prophète et Messager de Dieu, mais qu’elle fût bien antérieure. Les gens continuèrent à reconnaître son honnêteté après qu’il eut commencé à recevoir et à prêcher le message de Dieu ; s’il y eut un changement, ils le jugèrent encore plus fiable et digne de confiance.
Muhammad chargea ʿAli, son cousin, de restituer les dépôts confiés par les gens. En rendant leurs biens après avoir échappé à une tentative d’assassinat et après avoir été chassé de la ville, il confirma que leur confiance en lui était bien placée. Pour lui, il était inconcevable de changer de conduite malgré tous les problèmes que son peuple lui avait infligés. Il rechercha toujours ce qui était juste et l’accomplit ; il était juste que ceux qui lui avaient confié leurs biens les récupèrent lorsqu’il quittait la ville et ne pouvait plus les garder en sécurité. Le fait qu’ils lui fussent hostiles, ainsi qu’à son message, ne changeait rien.
La recherche du bon droit exige l’équité dans toute situation où des personnes sont en conflit. Le Prophète veillait toujours à établir la justice, quelles que fussent les parties en désaccord. C’était son objectif avant même d’être choisi pour son éminent rôle de Prophète, et cela demeura son objectif chaque fois que deux parties lui soumettaient leur différend pour qu’il le juge.
Ainsi, au chapitre 1, nous avons évoqué la situation dans laquelle il fut invité à arbitrer le différend entre les clans qurayshites au sujet de l’honneur de remettre la Pierre noire à sa place. Plusieurs options s’offraient à lui. Il aurait pu défendre le droit de son propre clan, celui des Hachémites, à accomplir cette tâche honorable, puisque les Hachémites étaient le clan le plus noble. Il aurait pu statuer en faveur du clan, ou des clans, qui avaient le moins de liens avec la Kaʿbah et le pèlerinage. Une telle décision leur aurait donné quelque chose qui aurait renforcé leur position. Il aurait pu choisir une personne neutre ou revendiquer lui-même la neutralité. Il ne fit rien de tout cela. Il reconnut plutôt que la situation exigeait une impartialité totale et opta pour un jugement dans lequel tous les clans participeraient sur un pied d’égalité. Ce fut un jugement de justice parfaite : l’accomplissement de ce qui est juste.
Après la prophétie, Muhammad fut le juge de tous les différends au sein de la communauté musulmane, ainsi qu’entre musulmans et non-musulmans. Il déclara à tous les intéressés qu’il ne pouvait juger qu’en fonction des preuves qui lui étaient présentées : « L’un d’entre vous, avertit-il, peut présenter des preuves en apparence plus solides, et je peux statuer en sa faveur. Qu’il réfléchisse : si je lui donne quelque chose qui appartient de plein droit à son frère, je ne lui donne qu’un morceau de l’Enfer. Il peut choisir de le prendre ou de le laisser. »5
Pour un croyant, il s’agit d’un avertissement très fort, car il attribue la responsabilité aux personnes concernées. Elles doivent savoir si leur revendication est légitime ou non ; et si elles ont un doute, elles doivent demander des éclaircissements. Ainsi, le Prophète établit un haut degré de responsabilité et y associa tout le monde, afin que le droit et la justice puissent être établis.
À l’époque préislamique, Muhammad tenait beaucoup à être équitable envers tous. Lorsqu’on lui demandait d’arbitrer, il rendait un jugement équitable pour tous, car le droit exige l’équité. Lorsqu’il devint le Messager de Dieu, il éleva cette exigence à un degré encore supérieur.
Un exemple concerne les communautés juives de Médine. Comme nous l’avons indiqué au chapitre précédent, les Juifs étaient très mécontents de l’islam et employaient tous les moyens pour saper la communauté musulmane. Ils violèrent leur traité avec le Prophète et se rangèrent aux côtés de ses ennemis. Pourtant, lorsqu’il s’agissait de juger des affaires impliquant des Juifs, le Prophète donna un exemple clair de justice.
Dans un cas, quelqu’un vola à une autre personne un bouclier. Tous deux appartenaient aux Ansar, mais le voleur était apparemment soupçonné d’hypocrisie. Lorsque les preuves désignèrent le véritable voleur, celui-ci cacha secrètement le bouclier volé dans la maison d’un voisin juif. Puis il demanda à ses proches de dire au Prophète qu’ils avaient aperçu le bouclier volé dans la maison du Juif. Ils le firent, et le Prophète réprimanda l’accusateur. Cependant, le Prophète reçut des révélations coraniques qui lui révélèrent les faits. Elles furent consignées dans les versets 105 à 113 de la sourate 4, « Les Femmes ».
Que ferait n’importe quel gouvernant dans une telle situation, où l’ennemi accusé est innocent et où l’ami insoupçonné est coupable ? Examinons l’argument en faveur du maintien des apparences, les preuves matérielles désignant le Juif comme le voleur puisque le bouclier volé avait été retrouvé chez lui. Sayyid Qutb écrit :
« Si des critères ou des considérations humains et terrestres avaient été le facteur déterminant dans le code islamique et dans sa mise en œuvre, plusieurs raisons auraient permis de passer entièrement l’affaire sous silence. On aurait organisé une dissimulation et la réalité n’aurait pas été révélée d’une manière susceptible de provoquer un scandale. La première raison, et la plus évidente, était que l’accusé lui-même était un Juif appartenant à une communauté juive engagée dans une lutte acharnée contre l’islam, utilisant toutes les armes dont elle disposait. Les musulmans de cette époque souffraient beaucoup des mauvais desseins des Juifs. [Dieu a voulu que les musulmans souffrent beaucoup à cause des Juifs en tout temps !] Ces Juifs de Médine ne se laissaient pas retenir par des considérations de droit ou de justice. Ils n’appliquaient aucune norme morale dans leurs relations avec la communauté musulmane.
Une autre raison tenait au fait que l’affaire concernait directement un groupe des Ansar, les musulmans de Médine qui avaient offert au Prophète et à ses Compagnons mecquois refuge, soutien et protection. Un tel incident aurait facilement pu provoquer beaucoup de division et de haine entre leurs différents groupes. Diriger les accusations contre un Juif aurait écarté tout risque de division entre eux.
Une troisième raison de favoriser une dissimulation aurait été d’éviter de fournir aux Juifs de Médine une arme supplémentaire pour attaquer les Ansar. Révéler la vérité leur aurait permis de dénoncer les Ansar comme des gens qui se volaient entre eux, puis accusaient sciemment et faussement les Juifs de leurs propres crimes. Les Juifs n’auraient certainement pas laissé passer une telle occasion. »6
Sans hésiter, le Prophète déclara le Juif innocent. Il ne se préoccupa d’aucune des considérations qui auraient pu inciter les gens à privilégier une dissimulation. Il se souciait d’établir le droit et l’équité. Il fit comprendre à tous ses Compagnons que l’injustice mènerait à la ruine, tant de l’individu que de la communauté, car la justice établit le droit et fortifie la communauté.
Nous voyons clairement comment la recherche du droit conduisit Muhammad à rendre un jugement équitable bien avant l’avènement de l’islam, et comment, sous l’islam, la recherche de la justice le poussa à établir la justice à un niveau supérieur.
La recherche du droit semble avoir été implantée dans la nature de Muhammad dès son plus jeune âge. Cela ressort clairement du récit de sa rencontre avec un moine chrétien en Syrie, alors qu’il n’était encore âgé que de douze ans. Ce récit est largement répandu dans les sources de l’histoire islamique, mais son authenticité ne peut être établie avec une certitude absolue. Plusieurs orientalistes le considèrent comme un élément de preuve important, qui étaye leurs affirmations selon lesquelles Muhammad aurait rencontré des ecclésiastiques chrétiens et aurait appris auprès d’eux. Nous n’avons pas besoin d’examiner ces affirmations ici, sinon pour dire que, si tel est leur élément de preuve, leur argument demeure faible.
Le récit en question rapporte qu’à l’âge de douze ans, Muhammad s’accrocha à son oncle Abu Talib, alors que celui-ci s’apprêtait à partir en voyage d’affaires en Syrie avec une caravane de commerce. Oncle au cœur tendre, Abu Talib emmena avec lui son neveu bien-aimé. La route de la caravane passa près de l’ermitage de Bahira, un moine chrétien, qui invita les membres de la caravane à partager un repas avec lui. Pendant qu’il les servait, il ne cessait de regarder Muhammad. Puis il le prit à part et l’interrogea sur lui-même. Il lui posa ensuite une question en lui faisant jurer par al-Lat et al-ʿUzza, deux des principales idoles arabes. Muhammad l’interrompit en disant : « Ne m’interroge pas au nom d’al-Lat et d’al-ʿUzza, car je ne hais rien autant que je les hais. » Bahira reformula sa question en lui faisant jurer par Dieu, et Muhammad lui répondit normalement.
Après cette conversation, Bahira demanda à Abu Talib quel lien de parenté l’unissait à Muhammad. Lorsque celui-ci confirma que le père de Muhammad était mort avant sa naissance, Bahira dit à Abu Talib de prendre particulièrement soin de son neveu, car les Juifs, en particulier, pourraient lui faire du mal.
Ce qui nous intéresse ici est la haine exprimée par un enfant de douze ans envers les idoles adorées par son peuple : ce n’était pas une attitude fondée sur un principe religieux. À cette époque, Muhammad n’avait reçu aucun enseignement religieux, en dehors de ce qui était connu à Makkah, c’est-à-dire une forme très rudimentaire d’idolâtrie. Quelques personnes à Makkah rejetaient l’idolâtrie, mais aucune ne manifestait l’intention de prêcher une nouvelle religion. Même ceux dont le rejet de l’idolâtrie était bien connu et rapporté étaient soit encore à la recherche d’une meilleure foi, comme Waraqah ibn Nawfal, soit très jeunes, comme Zayd ibn ʿAmr.
Il s’agissait d’une aversion instinctive fondée peut-être sur une observation personnelle : ces divinités n’étaient rien de plus que des statues fabriquées par l’homme. Le rejet de l’idolâtrie demeura chez Muhammad durant toute sa vie. Il était adulte lorsque se produisit l’épisode de l’idole Buwabah, rapporté au chapitre 1. Aimé de toute sa famille, il céda à la pression de ses tantes et se rendit à la fête de cette idole, car cette fête comptait beaucoup pour sa famille. Chaque fois qu’il s’approchait d’une idole, on lui disait de s’en éloigner. Cela constitue un aspect de la protection divine contre tout ce qui se rapportait au culte païen.
Ce qui est davantage pertinent ici, c’est son refus d’assister à cette fête année après année, malgré la pression de ses tantes qui l’exhortaient à y participer. Cela nous montre qu’il n’était absolument pas convaincu par le culte de telles idoles, car celui-ci ne répondait pas à ses critères de ce qui est juste. Pour lui, ces idoles étaient des objets inutiles, fabriqués par des hommes, placés par des hommes et vénérés par des hommes ; cela paraissait absurde à Muhammad, qui rechercha toujours ce qui était juste.
Ce ne sont là que deux exemples d’une vie durant laquelle il s’éloigna toujours de l’idolâtrie. Jamais, avant la prophétie, Muhammad ne s’adressa à l’une quelconque des divinités adorées par son peuple. Il n’en toucha aucune et ne chercha à recevoir la bénédiction d’aucune. Il se tint simplement à l’écart de la religion rudimentaire de son peuple, la rejetant dans sa totalité.
Si nous examinons la vie de Muhammad avant la prophétie, nous voyons un homme profondément attaché à sa famille. Lorsqu’il perdait des êtres chers, il les pleurait avec passion ; lorsqu’il vivait chez son oncle, ses relations avec la famille étaient celles d’un homme attentionné ; lorsqu’il avait douze ans, il s’accrocha à son oncle au moment du départ de celui-ci, car il ne voulait pas le perdre, même pour quelques semaines ; lorsqu’il se maria, il fut un époux et un père exemplaires. Il participa à toutes les actions nobles accomplies par sa famille et son clan, notamment aux combats aux côtés de ses oncles. Il prit part à l’alliance destinée à éliminer l’injustice.
En le voyant si impliqué dans sa famille et son clan, nous nous demandons pour quelle raison il aurait pu s’absenter des fêtes religieuses auxquelles sa famille accordait une grande importance. La seule raison est que ce culte était contraire à son sens de la vérité et à sa recherche ardente du droit.
Lorsqu’il était au milieu de la trentaine, Muhammad commença à rechercher la solitude pour se protéger des aspects répugnants de la vie à Makkah : son culte païen et son immoralité. Il se rendait dans une grotte du mont Hira’, à quelques kilomètres de Makkah, et y demeurait plusieurs jours dans une forme de dévotion qui n’avait ni forme ni méthode reconnue. La grotte était petite et totalement isolée, avec assez d’espace pour qu’une seule personne puisse s’y tenir debout, s’asseoir ou s’allonger. À l’entrée, on pouvait voir clairement la Kaʿbah au loin par une petite ouverture située à l’autre extrémité. Devant la grotte se trouvait un petit espace découvert, protégé du soleil par deux grandes masses rocheuses sur deux côtés, tandis que le quatrième côté était entièrement ouvert et laissait passer une légère brise rafraîchissante. Muhammad y demeurait plusieurs jours, entièrement consacré à la dévotion.
Le terme arabe désignant cette dévotion est tahannuth, qui signifie « purification de soi ». Le Prophète ne nous a pas dit quelle forme de culte il pratiquait à cette époque. Le Coran nous apprend toutefois qu’avant le moment où l’ange vint lui apporter la première révélation, il ne s’attendait jamais à recevoir des révélations venues d’en haut.7 Il affirme également qu’il n’avait jamais lu de livre et ne savait pas écrire de sa main.8
Durant cette période, Muhammad n’avait pas une conception claire de Dieu. Zayd ibn ʿAmr, qui était de ceux qui cherchaient à suivre une religion offrant une vision claire, s’adressait à Dieu en disant : « Mon Seigneur, je ne connais pas la bonne manière de T’adorer. » Muhammad aurait probablement prononcé les mêmes paroles à cette époque.
Certains historiens musulmans disent qu’avant la prophétie, Muhammad adorait selon la religion d’Abraham. À l’époque préislamique, les Arabes tiraient fierté du fait qu’ils descendaient d’Abraham par son fils Ismaël. Cependant, la religion suivie par leurs ancêtres, telle que la leur avait enseignée le prophète Ismaël, s’était tellement brouillée qu’il n’en subsistait que quelques aspects rudimentaires, principalement liés au pèlerinage. Même les rites du pèlerinage avaient été profondément déformés. Ils continuaient à croire que Dieu était le Créateur des cieux et de la terre, mais Dieu leur semblait lointain. Ils croyaient donc devoir adorer des divinités et des idoles qui les rapprocheraient de Dieu.9
Ainsi, lorsque nous comprenons l’affirmation selon laquelle Muhammad, durant ses jours de solitude, adorait selon la religion d’Abraham, nous entendons qu’il consacrait sa dévotion à Dieu, le Créateur des cieux et de la terre. Il n’avait cependant pas une notion claire de Dieu ni de la manière de L’adorer. Sa dévotion n’était qu’une tentative, par la solitude et la contemplation, de parvenir à une meilleure compréhension. Nous considérons donc ses périodes de solitude, qui devinrent plus fréquentes vers la fin de sa trentaine, comme conformes à sa recherche du droit. Ce qu’il cherchait, c’était une compréhension correcte de la place et de la vie de l’être humain.
Au cours de l’une de ces périodes de solitude, l’ange vint à lui pour la première fois, comme nous l’avons rapporté au chapitre 1. Ce fut sa première communication avec le monde invisible. Aucun être humain n’est jamais préparé à de tels contacts ; Muhammad trembla donc et ressentit de la peur. Il ignorait la nature de ce contact et celle de l’ange qui lui était apparu. Il ne pouvait rien en expliquer. Cela explique sa fuite précipitée vers sa maison et sa demande à son épouse de le couvrir et de l’envelopper dans quelque chose de chaud.
Les paroles rassurantes de son épouse ne lui apportèrent toutefois aucune certitude. Comment aurait-il pu être certain, alors qu’elle-même ne connaissait rien à cette affaire ? Pourtant, ses paroles reposaient sur le noble caractère de Muhammad. Elle lui dit : « Tu entretiens les liens de parenté ; tu aides les faibles ; tu es généreux envers les pauvres ; tu accueilles les hôtes. »10 Elle ajouta qu’il disait toujours la vérité. Une personne possédant de telles qualités, dit-elle encore, ne pouvait être abandonnée par Dieu.
Muhammad ne fut pas satisfait de la réassurance de son épouse, car il ne s’agissait que d’un raisonnement logique et il voulait davantage. Il se rendit donc avec elle auprès de Waraqah ibn Nawfal, un de ses cousins. Waraqah était un vieil homme aveugle qui avait beaucoup voyagé à la recherche de la vraie foi. Il s’était converti au christianisme et connaissait bien la Bible. Waraqah écouta chaque détail de la rencontre avec l’ange avant de parvenir à sa conclusion : « Tu as rencontré l’archange qui venait autrefois auprès du prophète Moïse. » Waraqah lui dit également qu’il serait le Messager annoncé dans toutes les Écritures divines. Il ajouta que la tâche de Muhammad serait difficile et que son peuple le chasserait : « Si seulement je pouvais être encore en vie à ce moment-là, car je te soutiendrais certainement d’un soutien indéfectible. »11
D’après les récits dont nous disposons, Waraqah le rencontra à plusieurs reprises au cours des jours suivants et le rassura. Cependant, Waraqah devait bientôt mourir.
Nous voyons ici un homme qui avait vécu une expérience unique, dont personne parmi les siens n’avait connu l’équivalent. Aucun prophète arabe n’était mentionné depuis Ismaël. Il fallait donc parvenir à la vérité, et tel était l’objectif des rencontres avec Waraqah. De cet érudit humain profondément intéressé par la religion, Muhammad avait reçu quelque compréhension de la prophétie. Il pouvait ainsi mieux comprendre les assurances données par l’ange lors des visites suivantes, et la vérité fut bientôt établie.
La révélation suivante rassura donc Muhammad quant à l’avenir, tout en lui indiquant qu’il devait se préparer à la tâche qui lui était confiée, une tâche difficile. Il ne pouvait s’y préparer que par de longues heures de dévotion et de prière durant la nuit :
« Ô toi qui te couvres d’un manteau ! Lève-toi pour prier la nuit, à l’exception d’une petite partie, la moitié, ou un peu moins, ou davantage. Récite le Coran avec calme et distinction. Nous allons te révéler une parole lourde. Les heures de la nuit sont plus efficaces et plus propices à la justesse de la parole. Tu as, durant le jour, de longues occupations. Évoque donc le nom de ton Seigneur et consacre-toi entièrement à Lui. Il est le Seigneur de l’orient et de l’occident. Il n’y a pas de divinité en dehors de Lui. Prends-Le donc comme protecteur. » (73: 1-9)
Le Prophète obéit : il demeura en prière de longues heures chaque nuit pendant toute une année. Il savait que c’était son devoir, et cela le rassura davantage. Il comprit qu’une tâche difficile lui avait été confiée : remettre l’humanité sur la bonne voie dans les questions les plus importantes de la religion et de l’adoration. C’était la vérité absolue qui lui parvenait de la source véritable, Dieu Tout-Puissant. Il n’avait plus besoin de rechercher le droit, car il le connaîtrait désormais dans chaque situation pour le restant de sa vie.
CHAPITRE 4
la nécessité d’un message divin L’ange vint trouver Muhammad alors qu’il était retiré dans la grotte du mont Hirâ’ et lui dit de lire les cinq premiers courts versets du Coran. La prophétie de Muhammad commença au moment même où il reçut ces premières révélations. Comme d’autres savants, l’imam Ibn Hazm définit la prophétie comme l’acquisition d’un savoir absolument certain, qui ne peut être obtenu par l’effort ou l’expérience humaines. Un tel savoir ne peut être accordé que par Dieu, et Il ne l’accorde qu’à ceux de Ses serviteurs qu’Il choisit comme prophètes. Certains prophètes peuvent recevoir des messages divins, qu’ils transmettent ensuite aux peuples auxquels ils sont destinés. Si un prophète ne reçoit pas de message qui lui soit propre, il s’appuie sur le message d’un Messager antérieur. Les enfants d’Israël eurent d’innombrables prophètes, mais les Messagers parmi eux furent peu nombreux. Moïse et Aaron en sont peut-être les exemples les plus évidents. Dieu choisit Moïse pour transmettre le message contenu dans la Torah, tandis qu’Aaron était un prophète qui œuvrait avec le message de Moïse. Un certain nombre de Messagers de Dieu sont mentionnés nommément dans le Coran, mais Dieu affirme qu’Il envoya également des Messagers dont Il choisit de ne pas nous parler. S’adressant au Prophète, Il dit dans le Coran : « Nous avons envoyé avant toi des Messagers ; certains Nous t’en avons raconté l’histoire, et d’autres, Nous ne te l’avons pas racontée. » (40: 78) Peu après le début de ses révélations, Muhammad devint le Messager de Dieu, lorsque Dieu lui révéla les versets : « Ô toi qui es enveloppé dans ton manteau, lève-toi et avertis » (74: 1-2).1 Cela signifiait que le Prophète prêcherait la foi divine conformément au message qu’il allait recevoir. Tout ce qui était resté intact des messages divins précédents, c’est-à-dire ce qui était exempt de toute distorsion, serait confirmé ou rectifié par le nouveau message. Dans tous les cas précédents, les Messagers de Dieu avaient été envoyés à leurs propres peuples, parlaient leur langue et les appelaient à croire en Dieu et à mener leur vie conformément aux messages qui leur étaient transmis. Le Prophète fut déclaré dernier Messager de Dieu, et son message fut le dernier que Dieu devait donner à l’humanité. C’est pourquoi son message est contenu dans un livre — le Coran — que Dieu S’est engagé à préserver intact jusqu’à la fin des temps.
1 Le début de cette sourate fut révélé très tôt dans la mission du Prophète. Il est bien connu que le Coran n’est pas organisé dans l’ordre chronologique. En fait, les premiers versets coraniques qui lui furent révélés sont ceux qui se trouvent au début de la sourate 96.
Il ne fait aucun doute que l’humanité a toujours besoin d’un message divin, et cela est étroitement lié au but de la création de l’homme. Selon tous les prophètes et les Messagers de Dieu, l’homme doit édifier une vie vertueuse sur terre. Lorsque le prophète Sâlih exhorta son peuple à adorer Dieu seul, il lui dit : « C’est Lui qui vous a créés de la terre et vous y a établis. » (11: 61) L’établissement sur terre s’accompagne du progrès et de l’embellissement de ce qui est beau et bénéfique, comme le suggère son équivalent arabe ista[marakum, employé dans ce verset coranique. Lorsque nous considérons notre place dans l’univers, il devient clair que, malgré toutes les découvertes et tous les progrès accomplis au fil des siècles, nous ne pouvons évoluer que dans un domaine limité et que nos capacités sont finies. L’homme a toujours senti qu’il existait un vaste monde au-delà de ce qu’il connaît, et c’est l’effort pour l’atteindre et en découvrir les secrets qui a motivé ses recherches, ses travaux scientifiques, ses théories philosophiques, sa poésie et sa fiction. Tout progrès humain est né de cet effort. Pourtant, même ceux qui font les découvertes les plus passionnantes sont les premiers à reconnaître qu’ils ne font qu’effleurer la surface et qu’il existe beaucoup plus au-delà. Cela vaut pour la nature humaine, la psychologie, les sentiments et les émotions autant que pour le monde matériel qui nous entoure.
Lorsque nous nous occupons du monde matériel, nous pouvons commettre des erreurs. Cependant, nous pouvons toujours revoir nos méthodes et corriger nos fautes. La situation est moins simple lorsqu’il s’agit de régler les sentiments, les émotions et la nature humaine. Une petite erreur dans ces domaines peut avoir des conséquences néfastes très étendues. La nécessité d’éviter de telles conséquences en corrigeant une erreur initiale est souvent combattue par une partie de la population, car toute situation humaine possède des aspects positifs et négatifs. Ceux qui profitent de ses aspects positifs résisteront — ce qui est compréhensible — au changement. De plus, lorsque nous tentons de corriger de telles conséquences, nous allons souvent trop loin dans la direction opposée, si bien qu’une nouvelle correction devient nécessaire quelque temps après. Si une orientation correcte avait existé dès le départ, bien des erreurs de la société auraient pu être évitées.
Prenons par exemple la morale sexuelle dans la société occidentale et son évolution au cours des deux derniers siècles. Nous constatons que le XIXe siècle appliquait des valeurs strictes. La première moitié du XXe siècle connut deux guerres mondiales, qui firent disparaître presque toute cette rigueur. Une fois que la pilule contraceptive fut considérée comme sûre, la prétendue « révolution sexuelle » des années 1960 fut saluée comme une libération de valeurs arbitraires. Les discussions intellectuelles opposant les valeurs des XIXe et XXe siècles dans ce domaine avaient tendance à rejeter les anciennes exigences strictes comme hypocrites : on supposait que la population d’autrefois ne croyait pas réellement à ces valeurs, mais qu’elle était contrainte par la société de préserver les apparences. Tout argument selon lequel la littérature de l’époque ne confirmait pas ce jugement est généralement contrecarré par l’idée que les romanciers et les dramaturges devaient pratiquer l’autocensure afin que leurs œuvres ne soient pas interdites. D’un autre côté, la société occidentale s’est tellement éloignée des valeurs de cette époque que certaines personnes peuvent se demander si ce qui demeure aujourd’hui inacceptable ne sera pas accepté à l’avenir.
Ces dernières années, les progrès scientifiques ont posé des questions éthiques très difficiles, notamment en ce qui concerne le génie génétique et la conception et la grossesse médicalement assistées. La société humaine s’efforce de trouver des réponses satisfaisantes à des questions telles que les suivantes : qui a le droit légitime sur l’enfant mis au monde par une mère porteuse ? Si une femme accepte, avec un couple, de porter un enfant issu d’une insémination artificielle, mais décide ensuite de garder l’enfant à sa naissance, suffit-il qu’elle rembourse au couple la somme qu’il lui aurait éventuellement versée à l’avance ? Dans quelle mesure un tel contrat est-il contraignant ? Est-il juste d’utiliser des techniques de fécondation in vitro pour aider une femme âgée à concevoir, comme dans le cas récent d’une femme de soixante-neuf ans qui donna naissance grâce à une insémination artificielle ? Jusqu’à quel point le génie génétique peut-il être utilisé pour permettre aux couples de choisir le sexe et les caractéristiques de leur futur enfant ? Et le suicide médicalement assisté : est-il juste d’aider des personnes en phase terminale à mettre fin à leurs jours si elles le souhaitent ?
Dans de telles questions, il est difficile de déterminer jusqu’où la société humaine peut avancer par essais et erreurs. Si les conséquences néfastes des expériences menées dans un domaine particulier sont graves et difficiles à réparer, les gens peuvent être exposés à de sérieux problèmes dont une orientation correcte les aurait épargnés. Nous avons besoin d’une orientation pour éviter les zones de danger et mener une vie raisonnablement heureuse. Puisque l’expérience humaine ne peut fournir cette orientation, la seule source qui nous soit accessible est le Créateur : Il connaît Sa création et peut déterminer ce qui nous sera bénéfique ou nuisible.
L’orientation divine nous est donnée depuis l’apparition de l’humanité. Elle se présente de deux manières : d’abord la nature humaine lorsqu’elle est saine et non corrompue par des influences négatives, puis l’intermédiaire des prophètes. Ces deux éléments agissent ensemble, car le message prêché par les prophètes renforce les ressources de la nature humaine et veille à ce qu’elle demeure sur la bonne voie. Nous devons ici nous rappeler la définition de la prophétie : l’acquisition d’un savoir absolument certain, qui ne peut être obtenu par l’effort ou l’expérience humaines.
Selon l’islam, Dieu est le Créateur de l’univers et de tout ce qui existe. Il est Absolu, Bienveillant et Compatissant. Son savoir est parfait et embrasse toute chose. Pour apprécier le savoir de Dieu, nous pouvons dire qu’il est parfait et indépendant du temps et du lieu. En d’autres termes, aucun événement dans l’univers ne lui ajoute quoi que ce soit. Nous ne pouvons pas dire qu’il y eut un moment où Dieu ignorait quelque chose, puis l’apprit : cela ne s’applique pas à Dieu. Ainsi, Dieu est la seule source capable de nous fournir une orientation parfaite et applicable à la vie humaine. Il l’a fait par les messages que Ses Messagers ont transmis.
La vie après la mort Une question qui a constamment intrigué l’humanité est celle de ce qui nous arrive après notre mort. Le point de vue de la religion divine est que nous serons ressuscités pour une seconde vie éternelle, au cours de laquelle nous devrons rendre compte de ce que nous faisons dans cette vie et serons largement récompensés si nos bonnes actions l’emportent sur nos mauvaises. Ceux dont les mauvaises actions dépassent largement les bonnes seront jugés par Dieu : Il choisira soit de leur pardonner, soit de les punir. Ce jugement divin conduira les hommes au paradis ou en enfer, selon ce que Dieu, dans Sa justice et Sa compassion absolues, jugera équitable. Il n’est jamais injuste envers quiconque, et Son pardon peut être total. Il pardonne tous les péchés, y compris les plus graves, à l’unique exception du fait de Lui attribuer des associés, quels qu’ils soient.
Ainsi, tous ceux qui croient en l’unicité de Dieu, acceptent Son message et accomplissent de bonnes œuvres dans la vie présente peuvent être certains de recevoir le pardon de Dieu pour leurs péchés et d’être récompensés pour leurs bonnes actions. Puisque notre vie présente est limitée et brève, tandis que la seconde vie est éternelle, il est logique que chacun se prépare à cette dernière en croyant en Dieu et en accomplissant de bonnes œuvres dans cette vie. Lorsque les gens acceptent cet appel et s’y conforment, son bénéfice exerce une forte influence sur la vie de l’homme sur terre. Ceux qui font le bien sont aimés et respectés par leur entourage, car ils profitent à leur communauté. Ainsi, la voie promue par la foi divine aura des effets forts et positifs sur notre vie présente et assurera en même temps le bonheur dans la vie future.
Certaines questions peuvent se poser ici : comment être certains qu’il existe une seconde vie ? Quelle preuve en avons-nous ? Les morts ne reviennent pas nous dire ce qui se passe après leur départ de notre monde ; comment pouvons-nous donc parler de l’Au-delà avec certitude ? La preuve se trouve dans le fait que Dieu est juste et qu’Il ne permettra pas à l’injustice de triompher. La vie humaine comporte de nombreuses injustices, tant au niveau individuel qu’au niveau communautaire. On trouve partout des exemples d’injustice : le maître qui maltraite ses serviteurs ; l’employeur qui verse de faibles salaires pour un travail très rentable ; les multinationales qui accumulent d’énormes profits tout en maintenant leurs travailleurs du tiers-monde sous le seuil de pauvreté ; le mari qui frappe sa femme ; les parents qui maltraitent leurs enfants ; et le dictateur qui tyrannise toute la population d’un pays. Le nombre des injustices dans n’importe quel village, ville ou pays est incalculable.
Pourtant, Dieu est juste et ne permet pas que l’injustice reste impunie. Les situations injustes sont répandues dans le monde qui nous entoure et, lorsqu’une situation injuste apparaît, on tente généralement de la rectifier. Si notre vie présente était une fin en soi, ces tentatives réussiraient et tous les torts seraient réparés en son sein. L’homme est la plus précieuse de toutes les créatures de notre monde. Par conséquent, les situations qui apportent la misère à la société humaine devraient d’abord être empêchées, puis corrigées lorsqu’elles se produisent. Cependant, beaucoup demeurent sans solution, tant au niveau individuel qu’au niveau communautaire. Il est donc logique de conclure que ni le système de création de Dieu ni Sa justice ne permettraient une telle imperfection dans un système de vie parfaitement conçu. Une seconde vie, dans laquelle la justice serait pleinement établie, est donc nécessaire. C’est ce que la foi divine promet depuis la création de l’homme. Cela est présenté dans les termes les plus clairs dans le Coran, qui contient le message islamique.
En outre, lorsque nous observons la vie dans notre monde, nous constatons qu’il existe d’innombrables équilibres qui doivent fonctionner ensemble pour que la vie se poursuive. Si l’un de ces équilibres était perturbé, même légèrement, des effets désastreux pourraient en résulter pour l’homme et pour l’environnement. De tels équilibres ne peuvent être apparus spontanément ; ils sont plutôt le produit de la conception minutieuse de Dieu et du réglage parfait du monde dans lequel nous vivons. Cette harmonie et cet équilibre s’appliquent également à l’univers tout entier. Il est peu probable que le Créateur ait établi une conception aussi parfaite pour ensuite l’abandonner et laisser le monde se réguler sans aucune intervention. Ce serait comme un ingénieur mécanicien qui aurait conçu une machine parfaite, puis l’aurait laissée fonctionner seule sans se soucier de son entretien. Au contraire, l’orientation de Dieu fournit les connaissances nécessaires à l’homme pour maintenir cet équilibre. Une telle connaissance ne peut être obtenue d’aucune autre source.
L’homme se distingue de toutes les créatures qui vivent dans le monde par son libre arbitre. Nous avons reçu la capacité de déterminer comment mener notre vie. Nous sommes certes soumis aux forces de la nature et avons peu de pouvoir sur leur contrôle. Mais, à part cela, nous pouvons choisir notre conduite dans presque toutes les situations. Cette capacité nous impose la responsabilité claire de choisir ce qui favorise la vie et le progrès humains, ainsi que ce qui préserve et développe notre environnement. La responsabilité va de pair avec la reddition de comptes. Nous sommes responsables devant Dieu, et cette responsabilité sera jugée dans la vie future. Il est en outre juste que notre registre soit tenu ouvert devant Dieu, car c’est Lui qui nous a donné les moyens et les outils nécessaires pour remplir la responsabilité qu’Il nous a confiée. Nous ne devons pas oublier que cette responsabilité sert nos propres intérêts, puisqu’elle nous oblige à édifier une vie humaine heureuse sur terre et à promouvoir le progrès humain.
Le Message final Dieu nous a accordé une orientation sous la forme d’un message, qu’Il nous a transmis par l’intermédiaire d’un Messager humain qui menait une vie normale au sein d’une société humaine ordinaire. Ce message fut envoyé pour nous aider à assumer notre responsabilité et à rendre un bon compte du temps qui nous est accordé sur terre. Au fil des siècles, Dieu envoya de nombreux Messagers avec Son orientation. Ils transmirent tous le même message fondamental, malgré des différences dans les questions de détail. Toutes les religions exigeaient des hommes qu’ils croient en l’unicité de Dieu, accomplissent leurs prières et paient la zakat, c’est-à-dire l’aumône obligatoire. Ce sont les piliers de la foi divine sous toutes ses formes. Ils constituent la pureté de la croyance et reposent sur la reconnaissance de la position de l’homme comme serviteur de Dieu, qui Lui adresse ses prières à Lui seul et entretient la coopération et la sécurité sociales.
Cependant, les Messagers de Dieu furent d’abord envoyés à leurs propres peuples et reçurent également des messages qui ne s’appliquaient qu’à leurs communautés. Lorsque l’humanité atteignit sa maturité, il devint nécessaire de lui présenter un message de Dieu qui s’appliquerait également à tous les hommes, dans toutes les générations futures et partout dans le monde. Ce message est contenu dans le Coran, la parole même de Dieu, qui nous fut transmise par l’intermédiaire du Prophète, lequel la reçut de l’ange Gabriel.
Chaque fois qu’un prophète s’adressait à son peuple, l’appelant à croire en Dieu et au Jour du Jugement, celui-ci lui demandait de produire des preuves miraculeuses à l’appui de son message. Les Arabes de La Mecque demandèrent eux aussi de tels miracles au Prophète. Dieu accorda à certains Messagers antérieurs des signes miraculeux : le prophète Moïse transforma son bâton en serpent rapide, et sa main changea de couleur lorsqu’il la plaça contre sa poitrine ; le prophète Jésus guérit l’aveugle et rendit la vie à un mort ; d’autres prophètes reçurent des miracles adaptés à leurs peuples et à leur niveau de civilisation.
Le prophète Muhammad ne reçut aucun de ces miracles, car son message s’adressait à toute l’humanité et à toutes les générations. Produire un miracle vu par un groupe limité de personnes, aussi nombreux soit-il, à un moment et en un lieu déterminés, ne correspondrait ni au statut de son message ni à son universalité. Le Prophète y fait allusion lorsqu’il dit :
Tout prophète reçut des signes miraculeux qui amenaient les gens à croire. Ce qui m’a été donné, ce sont des révélations que Dieu m’a accordées. J’espère être celui qui aura le plus grand nombre de fidèles au Jour du Jugement.2
2 Al-Bukhari, hadith no 7274 ; Muslim, hadith no 152.
Les messages donnés aux Messagers antérieurs prirent des formes différentes. Des Écritures furent données à Abraham, à Moïse et à Jésus, tandis que les psaumes furent donnés à David. Le Coran décrit la Torah et l’Évangile comme contenant tous deux « une direction et une lumière ».3 Toutefois, ces messages subirent des changements et des distorsions qui, dans certains cas, allèrent à l’encontre de ce que Dieu voulait. Les gens demandent souvent pourquoi Dieu permit que de telles distorsions s’introduisent dans Ses messages. La raison en est que Dieu ne destinait pas ces messages à être les derniers. Il a promis de préserver Son message final intact et exempt de toute distorsion.
Puisque ce message final s’adresse à toute l’humanité, dans toutes les générations, il devait prendre la forme d’un livre : il ne pouvait avoir aucune autre forme. Nous avons donc le Coran, la parole de Dieu, qui est demeurée et demeurera pour toujours accessible à toute l’humanité dans sa forme originale, exempte de toute distorsion, conformément à la garantie de Dieu. Les savants ont montré comment le Coran fut préservé dès les premiers jours de la révélation. Aujourd’hui, le Coran est lu chaque jour dans le monde entier, comme il l’est depuis l’achèvement de sa révélation il y a plus de quatorze siècles. Il n’existe absolument aucune différence entre les exemplaires manuscrits rédigés il y a plusieurs siècles et ceux qui sont produits aujourd’hui où que ce soit dans le monde.
Certains se demandent comment un message révélé il y a quatorze siècles pourrait être applicable aujourd’hui ou dans mille ans. Certains domaines concernent tous les hommes partout dans le monde, quel que soit leur niveau de développement, comme la relation entre l’homme et Dieu. Dans ce domaine, les règles sont établies de manière souple, afin que chacun puisse adapter son temps et son engagement aux exigences de la religion sans difficulté. La prière en est un exemple évident. Nous accomplissons chaque jour cinq prières obligatoires. Cependant, la plage horaire prévue pour chacune permet à chacun de les accomplir facilement sans en manquer une seule. De plus, en cas d’urgence, des concessions permettent aux gens de s’acquitter de leur devoir.
Dans d’autres domaines, où les conditions sociales connaissent des changements fondamentaux, le message divin énonce des principes et des valeurs clairs qui doivent être appliqués, tout en laissant les gens régler leurs affaires comme ils l’entendent. Les conditions économiques d’une société industrielle développée, par exemple, sont très différentes de celles d’une société agricole médiévale. Dans ce domaine, les principes islamiques interdisent l’usure, l’exploitation et le monopole. Ils exigent que l’on prenne soin des pauvres et mettent en place le système de la zakat pour répondre à cette exigence. En outre, les travailleurs et les employés doivent recevoir leur salaire dès qu’il est dû. Le Coran expose également des valeurs claires qui doivent être respectées. À condition que ses principes et ses valeurs soient appliqués, l’islam donne aux gens tout le droit de gérer leurs affaires comme ils le jugent bon. Le Prophète fit à ses Compagnons cette déclaration très claire : « Vous connaissez mieux vos affaires matérielles. »
Un Messager humain Dieu ne choisit pas de révéler son livre d’orientation en une seule fois, afin que les gens puissent l’étudier attentivement puis le mettre en pratique. Il nous offrit plutôt une bien meilleure possibilité en nous envoyant un Messager pour transmettre Son message et nous apprendre à le mettre en œuvre. Le Messager était un être humain né et élevé comme tous les autres. Il ne se distinguait que par le fait qu’il était le destinataire du message de Dieu et par ses qualités personnelles. Il se déplaçait et menait sa vie comme un être humain ordinaire.
Que Dieu choisisse une personne ordinaire pour transmettre Son message est un point de contestation pour les mécréants. Ils se demandent souvent pourquoi Dieu choisit un être humain ordinaire comme Messager au lieu d’un ange. Cette objection repose sur l’idée que, si un ange transmettait le message, les gens en connaîtraient l’importance et l’accepteraient. Un tel raisonnement se fonde sur la manière dont les hommes gèrent leurs propres affaires. Lorsque les chefs d’État envoient des messages à leurs homologues, ils envoient le Premier ministre ou le ministre des Affaires étrangères, donnant ainsi au message une importance accrue par l’identité ou la fonction de son porteur.
Les messages divins tirent leur importance du fait qu’ils viennent de Dieu. Un message divin est envoyé pour être mis en pratique par les hommes dans leur propre vie. Si un ange était envoyé avec ce message et montrait aux gens comment le mettre en œuvre, ils ne manqueraient pas de prétendre qu’il ne peut pas s’appliquer à eux puisqu’ils ne sont pas des anges. Lorsqu’ils commettraient un péché, ils diraient qu’ils sont incapables de l’éviter parce qu’ils sont humains, tandis que le Messager de Dieu trouverait facile d’éviter le péché, puisque les anges sont faits pour accomplir ce que Dieu leur ordonne.
Pour être pertinent, un message de Dieu doit être transmis uniquement par un membre de la communauté à laquelle il est envoyé. Ainsi, un message destiné à l’humanité ne peut être transmis que par un être humain. Dieu dit dans le Coran : Rien n’a empêché les hommes de croire, lorsque la direction leur est parvenue, sinon qu’ils disaient : « Dieu aurait-Il envoyé un être humain comme Messager ? » Dis : « S’il y avait eu sur terre des anges marchant paisiblement, Nous leur aurions envoyé du ciel un ange comme Messager. » (17: 94-95)
Les Messagers humains ne se contentent pas de transmettre le message ; ils fournissent également un exemple pratique de sa mise en œuvre. Les gens se tournent toujours vers eux pour voir comment appliquer les ordres de Dieu. Ils savent que tout exemple donné peut être imité par eux. Rien de ce que fait le Messager ne leur est inaccessible, car le Messager, comme eux, est soumis aux limites humaines. En revanche, un Messager humain interagit pleinement avec la communauté et partage ses sentiments, ses inquiétudes, son bonheur, ses victoires et ses espoirs. Les gens peuvent ainsi mesurer la grâce infinie que Dieu leur a accordée en choisissant l’un des leurs comme Messager.
Le message de l’islam fut révélé sur une période de vingt-trois ans, durant lesquels le Prophète vécut parmi les siens, guidant chacun de leurs pas et transformant leur mode de vie. Lorsqu’ils avaient besoin d’instructions, il les leur fournissait, et lorsqu’une chose leur semblait incertaine, il dissipait rapidement leur incertitude. Si une tâche paraissait trop difficile, il les aidait ou leur montrait comment l’accomplir sans peine. Lorsque les événements ne correspondaient pas à leurs attentes et qu’ils éprouvaient des difficultés à faire ce qu’il leur ordonnait, il lui suffisait de l’accomplir devant eux pour qu’ils se précipitent afin de suivre son exemple.
Ainsi, lorsque l’accord de paix de Hudaybiyah fut conclu, il exigeait des musulmans qu’ils retournent à Médine sans achever leur culte à la Kaaba de La Mecque. Ils espéraient entrer à La Mecque et y accomplir leur culte, mais l’accord de paix leur imposait de repartir et de reporter leur visite d’un an. Le Prophète leur dit d’égorger leur sacrifice et de sortir de l’état de consécration là où ils se trouvaient, afin de pouvoir repartir. Ils étaient si affligés que personne ne fit ce qu’il avait ordonné. Cependant, suivant le conseil de son épouse, le Prophète égorgea son sacrifice et commença à se raser la tête devant eux. Ils suivirent immédiatement son exemple.
Chaque fois que les musulmans rencontraient un problème durant ces années bénies, ils allaient trouver le Messager de Dieu. S’il connaissait la réponse, il la leur donnait ; sinon, il attendait l’orientation de Dieu, qui venait normalement sous la forme de révélations coraniques. Prenons l’exemple de Khuwaylah bint Tha[labah, qui vint voir le Prophète les yeux remplis de larmes. Elle se plaignit que son mari avait prononcé les paroles qui la rendraient illicite pour lui. C’était une habitude détestable des Arabes : lorsqu’un mari voulait vexer sa femme pour quelque chose qu’elle avait fait, il lui disait qu’elle était pour lui comme sa mère et qu’il ne l’approcherait plus sexuellement. Dans cette situation, elle n’était pas divorcée, mais elle devenait illicite pour son mari.
Lorsque son mari, qui était musulman, prononça ces paroles, Khuwaylah alla trouver le Prophète pour déposer plainte contre lui. Il est utile d’apprendre son histoire telle qu’elle la raconta :
J’étais mariée à Aws ibn al-Samit. Il avait vieilli et était d’un caractère emporté. Un jour, il rentra et je lui demandai des explications sur une chose qu’il avait dite. Il se mit en colère et me dit : « Tu es pour moi comme le dos de ma mère. » Puis il sortit et resta quelque temps avec les siens. Il revint plus tard et indiqua qu’il voulait avoir des relations sexuelles. Je lui dis : « En aucun cas ! Par Celui qui tient l’âme de Khuwaylah entre Ses mains, tu ne peux m’approcher après avoir dit ce que tu as dit, jusqu’à ce que Dieu et Son Messager aient statué dans notre affaire. » Il tenta de me forcer, mais je pris le dessus sur lui comme une femme peut prendre le dessus sur un vieil homme faible. Je le quittai et allai chez une voisine lui emprunter une robe. Je me rendis auprès du Prophète et m’assis devant lui. Je lui racontai ce qui s’était passé et me plaignis vivement de la mauvaise conduite de mon mari. Le Prophète me dit : « Khuwaylah ! Ton cousin est un vieil homme ; sois donc bienveillante et crains Dieu dans la manière dont tu le traites. »
Avant que je parte, des révélations me concernant furent descendues d’en haut. Le Prophète éprouva ce qu’il éprouvait habituellement lorsque les révélations lui étaient données. Puis, revenu à lui, il me dit : « Khuwaylah ! Dieu a révélé à ton sujet et au sujet de ton époux des versets coraniques. » Il me récita alors les versets qui commencent ainsi : « Dieu a entendu les paroles de la femme qui discutait avec toi au sujet de son mari et se plaignait à Dieu. Dieu a entendu votre conversation. Dieu entend tout et voit tout. Ceux d’entre vous qui répudient leurs femmes en leur disant : “Tu es pour moi comme le dos de ma mère” se trompent, car leurs mères sont seulement celles qui les ont enfantés. Ils prononcent certes des paroles blâmables et mensongères, mais Dieu est Indulgent et Pardonneur. Ceux qui répudient leurs femmes en leur disant : “Tu es pour moi aussi illicite que ma mère”, puis reviennent sur ce qu’ils ont dit, doivent affranchir un esclave avant de reprendre leurs relations conjugales. Voilà ce à quoi vous êtes exhortés, et Dieu est parfaitement informé de ce que vous faites. Celui qui n’en trouve pas les moyens devra jeûner deux mois consécutifs avant de reprendre ses relations conjugales ; et celui qui ne peut le faire devra nourrir soixante pauvres. Il en est ainsi afin que vous croyiez en Dieu et en Son Messager. Telles sont les limites établies par Dieu. Les mécréants subiront un châtiment douloureux. » (58: 1-4)
Le Prophète me dit alors : « Dis-lui d’affranchir un esclave. » Je répondis : « Messager de Dieu ! Il n’en a pas les moyens. » Il dit : « Qu’il jeûne alors deux mois consécutifs. » Je répondis : « C’est certainement un vieil homme qui ne peut pas jeûner. » Il dit : « Qu’il nourrisse alors soixante pauvres avec un wasq4 de dattes. » Je répondis : « Messager de Dieu ! Par Dieu, il n’en a pas les moyens. » Le Prophète dit alors : « Nous l’aiderons donc avec un sac de dattes. » Je répondis : « Messager de Dieu ! Moi aussi, je l’aiderai avec un autre sac. » Le Prophète dit : « C’est bien et généreux de ta part. Va donner cela en aumône pour lui et prends bien soin de ton cousin. » Je fis ce que le Prophète m’avait dit. (Rapporté par Ahmad et Abû Dâwûd.)5
4 Un wasq est une mesure de volume dont le poids est estimé à environ 130 kilogrammes de blé.
5 Sayyid Qutb, In the Shade of the Qur’an, vol. 16, The Islamic Foundation, Leicestershire, 2009, p. 393-394.
Ce cas illustre le degré d’implication du Messager de Dieu dans la vie de la communauté musulmane durant ces vingt-trois années de révélation. Il s’agit du cas d’une femme simple et de son mari âgé et faible, dont une dispute avait conduit à une situation intenable. La solution vint directement de Dieu, qui déclara avoir entendu sa plainte. Ces années d’assistance apportée par le Messager de Dieu à la première communauté musulmane étaient nécessaires, car elles fournirent une orientation pratique étudiée par les savants au fil des années, afin de rendre aisée et claire la mise en œuvre correcte de l’orientation divine à différentes époques et dans différents environnements. Elles donnèrent également au Messager de Dieu le temps nécessaire pour façonner une société cohérente, unie par sa foi et par la défense du message divin, à partir d’une société tribale indisciplinée où les razzias injustifiées étaient monnaie courante. La société musulmane que le Prophète façonna durant cette période était bien préparée à porter le message de Dieu à l’humanité et à commencer la civilisation islamique qui allait guider l’humanité pendant de nombreux siècles.
CHAPITRE 5
muhammad : Le Messager de Dieu
Muhammad (que la paix soit sur lui) comprenait clairement son rôle de Messager de Dieu. Il savait que cela signifiait qu’il devait transmettre le message de Dieu et le faire connaître à tous. L’un de ses jeunes Compagnons, [Abdullah ibn [Amr, expliqua que le message de l’unicité de Dieu est donné afin d’ouvrir les yeux qui étaient aveugles, les oreilles qui n’entendaient pas et les cœurs qui étaient scellés. Le message de Dieu ouvre ainsi toutes les facultés humaines de perception à la grande vérité de l’univers, qui est l’unicité de Dieu. En d’autres termes, le Prophète devait faire comprendre aux gens que Dieu est le Créateur de l’univers et de tout ce qu’il contient, et leur faire saisir ce que cela impliquait pour eux : ils devaient se soumettre à Lui seul et mener leur vie conformément à cette soumission.
En tant que Messager de Dieu, Muhammad devait donner à l’humanité des notions claires de Dieu, de l’homme et de la relation entre les deux, tout en expliquant ce que la fin de la vie terrestre signifierait pour chacun. Muhammad, un homme qui avait vécu quarante ans parmi les siens et gagné leur respect par ses bonnes manières et son intégrité, devait leur dire qu’il avait été choisi par Dieu pour être Son Messager et qu’il leur transmettait le message de Dieu. Quelle réaction pouvait-il attendre ? Comment les gens considéreraient-ils un homme qui leur disait avoir une relation particulière avec Dieu et, par conséquent, autorité sur eux ? Que ressentiraient-ils lorsqu’il leur ordonnerait de changer leur manière de vivre afin de ne pas encourir le mécontentement de Dieu ? Il leur disait en fait que, s’ils ne lui obéissaient pas, ils s’exposeraient au châtiment sévère de Dieu.
Compte tenu des implications de ce message, il fallait s’attendre à ce que les gens demandent une preuve de ses prétentions. Le Prophète fut constamment confronté à des demandes de preuves matérielles confirmant sa qualité de Messager de Dieu. Les gens voulaient que cette preuve indique clairement qu’elle venait directement de Dieu Lui-même. Lorsqu’il leur disait que seul Dieu décidait de manifester un signe miraculeux, ils accueillaient sa réponse par la moquerie et des accusations blessantes. Le Coran nous rapporte de telles demandes : « Ils disent aussi : “Quel est donc ce Messager qui mange de la nourriture et se promène dans les marchés ? Pourquoi ne lui a-t-on pas envoyé un ange pour avertir avec lui ? Ou pourquoi ne lui a-t-on pas accordé un trésor ? Ou pourquoi n’a-t-il pas un jardin dont il pourrait manger ?” Les injustes disent : “Vous ne suivez qu’un homme ensorcelé.” » (25: 7-8)
Lorsque la situation à Makkah se polarisa entre ceux qui s’opposaient farouchement à lui et ceux qui acceptaient son message, les premiers tentèrent avec persistance de supprimer totalement l’islam, et leurs demandes de miracles devinrent trop absurdes pour mériter une réponse. Le Coran mentionne ces demandes : « Ils disent : “Nous ne croirons pas en toi tant que tu ne feras pas jaillir pour nous une source de la terre, ou que tu n’auras un jardin de palmiers et de vignes à travers lequel tu feras couler des rivières, ou que tu ne feras tomber sur nous le ciel en morceaux, comme tu le prétends, ou que tu ne feras venir devant nous Dieu et les anges, ou que tu n’auras une maison d’or, ou que tu ne monteras au ciel. Et nous ne croirons pas à ta montée avant que tu ne fasses descendre sur nous un livre que nous puissions lire.” Dis : “Gloire à mon Seigneur ! Ne suis-je pas seulement un homme et un Messager ?” » (17: 90-93)
Il va sans dire que, même si le Prophète avait reçu quelque chose de semblable à ce que demandaient ces Arabes incroyants, ils auraient tout de même rejeté son message. Les trésors, les fermes et les jardins magnifiques appartiennent à des gens ordinaires, mais leur immense richesse ne leur confère aucun statut particulier. De même, si le Prophète avait produit quelque chose de miraculeux, comme faire jaillir des sources de la terre, ces incroyants auraient encore prétendu qu’il était un sorcier, comme les incroyants d’autrefois l’avaient affirmé au sujet de leurs propres Prophètes et Messagers. Certains incroyants l’accusèrent d’ailleurs de sorcellerie malgré tout.
Le fait essentiel est que la preuve miraculeuse ne manque pas : tout autour de nous se trouvent des signes miraculeux qui désignent Dieu comme le Créateur de toute chose. Ces signes apparaissent dans la naissance de chaque enfant, dans chaque graine qui fait pousser une plante ou un arbre, dans chaque fleur qui s’ouvre pour répandre son parfum et dans chaque créature, petite ou grande, quelle que soit sa constitution. Il suffit de réfléchir convenablement à ce que nous voyons autour de nous pour comprendre que derrière tout cela se trouve la main de Dieu, le Créateur.
S’il était nécessaire d’avoir un miracle matériel pour croire, notre foi deviendrait dépourvue de sens. Il y a peu de mérite à comprendre qu’une table est fabriquée par un menuisier, une voiture par un ingénieur mécanicien ou un ordinateur par un ingénieur en matériel informatique. Nous pouvons disposer de cours et de manuels expliquant la technologie utilisée pour fabriquer tout ce qui existe dans la société humaine ; mais nous ne pouvons concevoir comment Dieu crée la vie sous aucune de ses formes.
Le Prophète disait aux gens qu’ils devaient croire en l’unicité de Dieu. Il s’agit d’une démarche consciente que l’homme accomplit, et elle exige de s’engager à assumer ce qu’implique une telle croyance. Pour aider les gens à parvenir à la décision d’accomplir cette démarche, Dieu envoya un message contenant une orientation ainsi qu’une preuve conforme à la nature humaine et acceptable logiquement. Néanmoins, il appartenait à chacun d’accomplir cette démarche, qui devait être faite librement, sans pression ni entrave de la part de qui que ce soit.
Lorsque la majorité des habitants de Makkah s’opposa au Prophète et tenta de contraindre ses adeptes à renoncer à leur foi, la seule réponse du Prophète fut de leur demander de lui permettre de prêcher librement son message en s’adressant à d’autres tribus. Tout ce qu’il voulait, c’était une tribune pour parler aux gens et la liberté de choix pour tous.
Lourde responsabilité
Dès le début, le Prophète fut averti que sa tâche ne serait pas facile. Dans une révélation coranique très ancienne, Dieu lui dit : « Nous allons te révéler une parole lourde. » (73: 5) Le Prophète comprit qu’il porterait une lourde responsabilité. La difficulté de sa tâche ne résidait pas dans la transmission du message, car il était parfaitement préparé à cette mission : il possédait un talent d’expression fluide, une grande maîtrise de la langue, une argumentation raisonnée et un noble caractère reconnu par tous ceux qui le connaissaient. Il comprit plutôt, à partir de cette déclaration, qu’il rencontrerait une forte opposition, lui et son message.
C’est pourquoi il dit à son épouse Khadijah, lorsque celle-ci lui demanda un soir de prendre un peu de repos : « Khadijah, le temps du sommeil paisible est terminé. » Il comprit qu’il n’était plus maître de son propre temps ; il devait s’occuper de sa mission à chaque instant du jour et de la nuit, et il se montra à la hauteur de cette tâche.
Cela soulève la question de savoir combien un homme peut supporter pour accomplir sa tâche de Messager de Dieu. Quel fardeau Muhammad entreprit-il de porter lorsqu’il accepta son rôle ? Aux tout premiers jours, Muhammad alla voir Waraqah ibn Nawfal, l’érudit âgé des religions révélées, afin d’être rassuré au sujet de ce qu’il avait vu lors de sa première rencontre avec Gabriel. Waraqah lui dit qu’il rencontrerait beaucoup d’hostilité.
En effet, Muhammad subit de nombreuses persécutions personnelles. Il fut insulté, tourné en dérision et calomnié. On l’accusa également d’être un sorcier, un fou, un poète qui se livrait à des exagérations et un moine isolé de la vie. En réalité, la liste des accusations est presque interminable. Les sévices physiques constituaient pour lui une menace constante, bien que la protection que son oncle lui accordait envers et contre tout les ait quelque peu réduits. Chaque fois que les extrémistes de Quraysh estimaient pouvoir se livrer impunément à des sévices personnels contre le Prophète, ils ne s’en privaient pas. Ils lui jetèrent de la saleté alors qu’il priait près de la Ka[bah, et il ne put relever la tête avant que sa jeune fille ne vienne l’aider. Ils tentèrent de l’assassiner à plusieurs reprises. Finalement, il dut fuir sa ville natale. Pourtant, tout cela lui était plus facile à supporter que de voir ses adeptes soumis aux tortures et aux sévices physiques les plus atroces.
Une patience exemplaire
Le Prophète comprit qu’il devait supporter tout cela, et bien davantage encore, sans chercher à se venger d’une quelconque blessure personnelle, même d’une agression physique. Anas ibn Malik rapporte par exemple : « Je marchais avec le Messager de Dieu, qui portait un manteau à bord rugueux. Un Bédouin le rattrapa et tira violemment sur son manteau. Je regardai le cou du Prophète et vis que le bord de son manteau y avait laissé une marque nette, à cause de la rudesse du Bédouin. Celui-ci lui dit alors : “Muhammad, ordonne qu’on me donne une part de l’argent que Dieu t’a accordé.” Le Prophète le regarda, puis donna l’ordre nécessaire afin qu’on lui remette sa part. » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
Le Bédouin voulait de l’argent et pensait que le Prophète devait le lui donner. Cependant, au lieu de demander convenablement et de témoigner au Prophète le respect auquel il avait droit, il tira très brutalement sur son manteau. Pourtant, le Prophète ne lui adressa pas un seul mot de reproche ; il ordonna au contraire qu’on lui fasse un don.
Passer sur les fautes des gens — même lorsqu’elles étaient dirigées personnellement contre lui — était une caractéristique constante du Prophète. Il estimait devoir abandonner toute considération personnelle au profit de sa mission. Il ne s’engageait donc dans aucun conflit personnel et passait sur toute action ou parole offensante dirigée contre lui, qu’elle vînt de musulmans ou de non-musulmans. Lorsqu’il était à Makkah, où certains étaient toujours prêts à l’insulter, il ne répondait jamais à aucune de leurs insultes. Plus tard, à Madinah, où il détenait toute l’autorité et où ses adeptes étaient prêts à faire tout ce qu’il leur ordonnait, il se montra encore plus indulgent et conciliant.
Un Juif appelé Zayd ibn Sa[nah se tenait par exemple non loin de là lorsque le Prophète reçut une demande urgente d’envoyer des provisions de secours à une communauté vivant à une certaine distance de Madinah. Lorsque le Prophète se renseigna, on lui dit que rien n’était immédiatement disponible pour être envoyé. Le Juif proposa alors au Prophète une somme importante afin d’obtenir les provisions, à condition que cet argent serve de paiement anticipé pour une quantité de dattes qui lui serait livrée à une date déterminée. Il voulait des dattes provenant d’une ferme précise, mais le Prophète n’accepta l’offre qu’à la condition que le Juif n’exige pas cette ferme ; l’accord fut conclu selon ces conditions.
Le Juif rapporta que deux ou trois jours avant la date convenue, le Prophète et plusieurs de ses Compagnons assistèrent aux funérailles d’un homme des Ansar. Après avoir accompli la prière funéraire, le Prophète s’assit près d’un mur. Le Juif vint à lui, le saisit par ses vêtements, le regarda fixement et dit : « Muhammad, ne vas-tu pas me payer ce qui m’est dû légitimement ? J’ai toujours connu les membres de ton clan pour honorer leurs engagements, et j’ai eu affaire à certains d’entre vous. »
Je regardai [Umar et vis ses yeux bouger comme une balle. Il me fixa et dit : « Ennemi de Dieu ! Comment oses-tu dire et faire au Messager de Dieu ce que j’ai entendu et vu ? Par Celui qui l’a envoyé avec le message de vérité, si je ne craignais pas de perdre ce à quoi je tiens, je t’aurais tranché le cou avec cette épée. »
Le Messager de Dieu regarda calmement [Umar et lui dit : « Nous attendons de toi quelque chose de meilleur, [Umar. Il aurait mieux valu que tu me demandes d’honorer mon engagement et que tu lui demandes de formuler sa requête de manière convenable. Emmène-le et donne-lui tout ce qui lui est dû. Donne-lui aussi vingt mesures de dattes supplémentaires, en compensation de la frayeur que tu lui as causée. » [Umar sortit avec moi et me donna ce qui m’était dû ainsi que l’excédent. Je lui demandai pourquoi cette quantité supplémentaire avait été ajoutée. Il répondit : « Le Messager de Dieu m’a ordonné de te la donner en compensation de la frayeur que je t’ai causée. » (Rapporté par al-Hakim, al-Bayhaqi, al-Tabarani et Ibn Hibban.)
Il s’agissait d’une insulte publique injustifiée, car le Prophète n’avait pas manqué à l’accord : le Juif avait formulé sa demande deux jours avant la date prévue. Pourtant, au lieu de protester, le Prophète ordonna qu’on donne à l’homme ce qui lui était dû, accompagné d’un don supplémentaire. L’homme choisi pour s’en charger était celui qui avait été prêt à tuer le Juif pour l’insulte adressée au Prophète.
Le Prophète voulait enseigner à [Umar une meilleure manière de gérer une telle situation, en lui montrant d’abord une conduite préférable au fait d’effrayer l’homme : « Il aurait mieux valu que tu me demandes d’honorer mon engagement et que tu lui demandes de formuler sa requête de manière convenable. »
Le récit paraît jusque-là étrange : pourquoi le Juif s’était-il comporté ainsi alors que la date convenue pour le règlement n’était encore éloignée que de quelques jours ? Il fournit lui-même la réponse lorsqu’il s’adressa à [Umar, après que celui-ci lui eut expliqué pourquoi il lui avait donné davantage que ce qui lui était dû. Il mentionna son nom, Zayd ibn Sa[nah, et confirma qu’il était un rabbin bien connu. Étonné, [Umar lui demanda pourquoi il s’était comporté de cette manière. Il répondit : « Lorsque je vis Muhammad, je reconnus sur son visage tous les signes confirmant la prophétie tels qu’ils sont mentionnés dans nos Écritures, à l’exception de deux traits que je devais mettre à l’épreuve : sa patience maîtrise sa colère, et plus on lui manifeste de rudesse, plus il se montre patient. J’ai fait ce que j’ai fait pour les éprouver, et je les ai confirmés tous les deux. Je voudrais donc que tu sois mon témoin, [Umar, que je crois en Dieu comme mon Seigneur, que j’accepte de suivre l’islam comme religion et Muhammad comme Prophète. Je veux également que tu sois mon témoin que je consacre la moitié de ma fortune — et je suis l’un des plus riches d’entre nous — à l’aumône au profit de la communauté de Muhammad. » [Umar répondit : « Ou plutôt au profit d’une partie d’entre eux, car tu ne peux pas la leur donner à tous. » Tous deux retournèrent auprès du Prophète, où Zayd ibn Sa[nah déclara son islam. Il participa à plusieurs expéditions avec le Prophète.
Nous ne pouvons pas déterminer précisément quand eut lieu le premier incident, mais nous pouvons dire que c’était après l’installation du Prophète à Madinah, lorsque les Bédouins venaient lui demander de l’aide. L’épisode avec le rabbin juif eut lieu dans les premières années de l’émigration du Prophète à Madinah, alors que l’État musulman était encore pauvre.
Lorsque la situation s’améliora et que la communauté musulmane jouit d’une vie plus confortable, le Prophète conserva son attitude de patience et son habitude de passer sur les erreurs des gens. Certaines erreurs venaient de musulmans probablement nouveaux dans l’islam, qui ne comprenaient donc pas la position et le caractère du Prophète. Ils avaient peut-être été attirés par l’islam lorsque sa situation s’améliorait, dans l’espoir d’en tirer un avantage matériel. Le Prophète passait sur leurs remarques offensantes ou leur manque de savoir-vivre.
L’exemple suivant eut lieu un peu plus de deux ans avant la fin de la vie bénie du Prophète, c’est-à-dire à une époque où l’État musulman inspirait la crainte à tous les Arabes. Après la bataille de Hunayn, le Prophète fit de généreux présents à certains Arabes dont il espérait obtenir le soutien total. Ces présents provenaient du butin de guerre. La règle islamique concernant ces gains de guerre est que quatre-vingts pour cent sont répartis entre l’armée qui a combattu la bataille ayant procuré le butin, tandis que vingt pour cent reviennent à l’État. Du vivant du Prophète, celui-ci était le chef de l’État et veillait à ce que cette dernière part du butin soit consacrée aux pauvres, au bien général de l’État et à celui de la communauté musulmane. Ses dépenses relevaient donc de sa seule décision. Après le Prophète, le dirigeant musulman décide des modalités de leur dépense dans l’intérêt de la communauté musulmane.
[Abdullah ibn Mas[ud mentionna que, lorsque le Prophète fit ces généreux présents à ces gens, un homme dit : « Cette répartition est injuste. Elle n’est pas faite pour plaire à Dieu. » Je pensai devoir en informer le Prophète. Je le lui rapportai. Il répondit : « Qui donc serait juste si Dieu et Son Messager étaient injustes ? Que Dieu accorde Sa miséricorde à Moïse : il subit davantage de mauvais traitements et les supporta avec patience. » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
Transmettre le message de Dieu
En tant que Messager de Dieu, Muhammad devait transmettre le message de Dieu. Puisqu’il s’adressait à toute l’humanité, comment devait-il le transmettre ? Considérons sa situation à Makkah, au cœur d’une vaste péninsule désertique, à une époque où aucun moyen de communication ou d’échange avec les gens n’était disponible, sinon le contact personnel, oral ou écrit. Tel était le lourd message qui lui avait été confié, et il se montra à la hauteur de cette tâche.
La manière dont il prêchait la foi islamique montre qu’il s’adressait aux individus, aux groupes, aux communautés et au monde. Il ne négligeait pas une petite tâche et ne reculait pas devant une grande. Dans les premières années à Makkah, le Prophète parlait aux gens individuellement et en groupes. Il expliquait son message à quiconque voulait bien l’écouter. Il leur disait qu’il était le Messager de Dieu et leur expliquait l’essence de la foi islamique. Il ne se laissait jamais détourner par une remarque offensante, une accusation ou un rejet catégorique. Il expliquait clairement à tous ceux auxquels il parlait qu’il ne demandait rien d’autre que la possibilité de leur exposer le message qu’il devait leur transmettre : ils étaient libres de prendre leur décision.
Lorsque l’hostilité envers lui et son message devint féroce et que Quraysh avertit contre lui tous ceux qui arrivaient à Makkah et tous ses visiteurs, il continua à rechercher les visiteurs individuellement et se rendit dans les campements de toutes les tribus durant la saison du pèlerinage. Il tenta de porter son message dans une autre ville, Taif, où il rencontra une opposition encore plus hostile, bien qu’il ne s’en plaignît pas sur le moment. Il exprima plus tard ce qu’il ressentait et déclara que l’aspect le plus pénible pour lui était de sortir le matin et de parler aux gens partout où il les rencontrait, puis de passer plusieurs heures sans que personne ne lui adresse une parole aimable, mais seulement de rudes rebuffades.
Malgré tout cela, il établit une seconde base pour son message dans un pays lointain, l’Abyssinie, car il savait que son roi, le Négus, était un dirigeant équitable. Ainsi, même à Makkah, où il ne disposait que d’une petite communauté de fidèles, il porta son message aux habitants de sa propre ville, à d’autres tribus arabes et il s’adressa également au monde extérieur.
À Madinah, alors qu’il disposait d’une communauté beaucoup plus importante et faisait face à des armées qui tentaient d’étouffer son message et même d’exterminer sa communauté, il accueillait toute personne et lui accordait toute son attention, lui expliquant le message de l’islam. Il ne retardait pour aucune raison la réponse à la demande d’une personne désireuse d’obtenir des informations sur l’islam.
Abu Rifa[ah, un Bédouin, rapporte : « J’arrivai à la mosquée du Prophète alors qu’il prononçait un sermon. Je dis : “Messager de Dieu, voici un étranger venu s’enquérir de la foi, car il n’en sait rien.” Le Prophète vint vers moi, abandonnant son sermon, jusqu’à m’atteindre. On lui apporta une chaise, peut-être munie de pieds en fer. Il s’assit sur la chaise et me parla, m’enseignant quelque chose de ce que Dieu lui avait enseigné. Puis il reprit son sermon et le termina. » (Rapporté par Muslim.)
L’attitude du Prophète peut être comparée aux règles strictes traditionnellement observées lorsqu’un orateur prononce un discours, une conférence ou un sermon. Il ne s’agit pas de suggérer qu’il faille permettre aux gens d’interrompre les orateurs avec des questions sans rapport avec leur sujet ; cela montre simplement l’importance que le Prophète accordait à ce que le message de Dieu soit transmis à tous, et surtout à ceux qui s’enquéraient à son sujet. Son attitude ressemble ici à celle d’un médecin répondant à une urgence.
Quiconque s’enquérait de l’islam, qu’il s’intéressât à ses principes essentiels ou à ses détails, trouvait auprès du Prophète une réponse immédiate ; celui-ci encourageait chacun à apprendre. Instruire les gens dans la foi islamique était sa mission, et il désirait l’accomplir du mieux qu’il pouvait.
Dans un autre exemple, une femme appelée Asma’ bint Yazid ibn al-Sakan dit au Prophète : « Messager de Dieu, je parle au nom d’un groupe de femmes musulmanes qui partagent toutes mon opinion. Dieu t’a envoyé comme Messager aux hommes et aux femmes. Nous avons cru en toi et nous t’avons suivi. Cependant, nous, les femmes, sommes des épouses et nous restons à la maison. Nous satisfaisons les désirs des hommes et portons leurs enfants. Les hommes ont le privilège d’assister à la prière du vendredi et aux funérailles, ainsi que de participer aux expéditions de jihad. Lorsqu’ils partent en expédition, nous veillons sur leurs biens et prenons soin de leurs enfants. Avons-nous une part de leur récompense pour tout cela, Messager de Dieu ? »
Le Prophète se tourna vers ses Compagnons et dit : « Avez-vous jamais entendu une femme poser une question sur sa religion d’une meilleure manière que cette dame ? » Ils répondirent : « C’est absolument vrai, Messager de Dieu. » Il dit : « Tu peux maintenant partir, Asma’, et dire à toutes les femmes que, lorsque l’une d’entre vous s’occupe de sa maison et prend soin de son mari en veillant à lui plaire, elle reçoit une récompense égale pour tout ce que tu as mentionné des privilèges des hommes. » Asma’ partit, exprimant sa joie de ce que le Messager de Dieu lui avait dit en louant et glorifiant Dieu.¹
Le fait de parler aux gens individuellement ou en groupes, notamment de s’adresser aux tribus et aux communautés, s’accompagnait d’un processus continu d’éducation de ses Compagnons et de polissage des « aspérités » de leur caractère, afin que l’islam puisse faire de ces rudes Arabes du désert une nation qui porterait la civilisation humaine vers de nouveaux sommets.
Cependant, le Prophète était le Messager de Dieu pour toute l’humanité et devait transmettre le message de Dieu au-delà de l’Arabie. Ainsi, lorsque la menace immédiate pesant sur l’État musulman fut neutralisée par la conclusion de l’accord de paix de Hudaybiyah avec Quraysh et par la victoire sur les Juifs de Khaybar, le Prophète envoya des messages aux souverains de tous les pays entourant l’Arabie, notamment aux empereurs des deux superpuissances de son époque : la Perse et Byzance. Il leur écrivit, les appelant à croire en l’unicité de Dieu et à reconnaître son message. Il déclara que, dans le cas contraire, ils porteraient devant Dieu la responsabilité de leur propre sort et de celui de leurs nations. Ce faisant, il s’assura que l’islam serait évoqué dans une très vaste partie du monde. Les événements ultérieurs montrèrent qu’une grande partie de cette région deviendrait musulmane.²
Aucune considération personnelle
Un aspect important de ce que Muhammad, en tant que Messager de Dieu, dut supporter en transmettant le message apparaît dans le fait qu’il devait énoncer tout ce qui lui venait de Dieu, indépendamment de la manière dont cela l’affectait ou le concernait personnellement. Nous devons nous rappeler que le Coran est la parole même de Dieu et qu’il demeurera inchangé jusqu’à la fin des temps, Dieu ayant garanti sa préservation. Il est en effet récité dans la prière et pour l’adoration, chaque jour de la vie de chaque musulman. Ainsi, lorsqu’il mentionne quelque chose au sujet du Prophète, cette déclaration est lue en tout temps comme un acte d’adoration.
À cette lumière, nous pouvons par exemple lire les versets suivants : « Ceci est une révélation du Seigneur des mondes. S’il Nous avait attribué quelques paroles forgées, Nous l’aurions saisi de la main droite, puis Nous lui aurions certainement tranché l’aorte, et nul parmi vous n’aurait pu Nous en empêcher. Ceci est certes un rappel pour les pieux. » (69: 43-48)
Le fait que Muhammad ait récité cette révélation à ses Compagnons et à ses ennemis, qu’il l’ait lue maintes fois dans la prière et qu’elle fasse partie du Coran constitue en soi une preuve — si une preuve est nécessaire — que le Coran est la parole de Dieu et que Muhammad était le Messager de Dieu.
Un autre exemple est celui de l’homme aveugle qui vint voir le Prophète alors qu’il était encore à Makkah et demanda à apprendre quelque chose au sujet de l’islam. Le Prophète était occupé avec un groupe de notables de Quraysh, leur exposant son message et espérant qu’ils deviendraient musulmans. L’interruption de l’homme aveugle lui déplut. Cela se manifesta apparemment sur son visage, bien que l’aveugle ne pût le voir. Le Prophète n’exprima pas son mécontentement par une parole ou un geste : il le ressentit simplement.
Chacun pouvait comprendre les sentiments du Prophète. Il s’occupait d’une tâche dont il espérait qu’elle apporterait un soutien indispensable à la cause de l’islam. Être interrompu par un pauvre aveugle qu’il aurait pu instruire à un autre moment n’était guère agréable. Pourtant, Dieu réprimanda le Prophète pour son attitude : « Il fronça les sourcils et se détourna lorsque l’aveugle vint à lui. Qui sait ? Peut-être voulait-il se purifier, ou peut-être voulait-il recevoir un rappel qui lui aurait été utile. Quant à celui qui se croit autosuffisant, tu lui accordes toute ton attention. Pourtant, tu ne serais pas responsable s’il ne se purifiait pas. Mais celui qui vient à toi avec empressement et dans la crainte en son cœur, tu le négliges. Non ! Ceci est un rappel. Que celui qui le veut en tienne compte. » (80: 1-12)
Selon les critères humains, ce que fit le Prophète n’était en aucune manière répréhensible. Après tout, l’aveugle ne pouvait pas voir l’expression de son visage. Le Prophète continuait simplement à s’occuper de ce qu’il considérait comme la tâche la plus importante et la plus urgente au service de son message. Mais Dieu voulait autre chose : Il voulait changer les perspectives et les valeurs. Celui qui vient volontairement apprendre l’islam doit être traité comme bien plus important que ceux qui s’en détournent, même s’il existe l’espoir qu’ils en reconnaissent la vérité.
C’est un principe qui devait être clairement énoncé afin que tous les prédicateurs de l’islam le mettent en pratique pour toujours. Le Coran l’énonce et, par conséquent, le Prophète devait le déclarer. Durant le reste de sa vie, chaque fois qu’il rencontrait cet homme aveugle, le Prophète lui disait : « Bienvenue à celui à cause duquel mon Seigneur m’a réprimandé. » À plusieurs reprises, il le désigna comme son suppléant à Madinah pour administrer les affaires de la communauté musulmane en son absence.
L’exemple le plus clair du mépris des considérations personnelles lorsqu’il s’agissait d’énoncer ce qui se rapportait à son message est ce qui se produisit le matin suivant le voyage nocturne du Prophète. Comme il est mentionné au chapitre 2, le Prophète fut conduit une nuit par l’ange Gabriel de Makkah à Jérusalem, où il rencontra tous les Messagers antérieurs de Dieu et les dirigea dans la prière. Il fut ensuite emmené au ciel et retourna à Makkah avant l’aube.
Allait-il parler aux habitants de Makkah de son voyage extraordinaire ? Il en informa d’abord sa cousine, dans la maison de laquelle il avait dormi la nuit précédant et suivant son voyage. Alors qu’il s’apprêtait à partir, elle le prévint de ne le dire à personne, car elle craignait qu’ils ne s’enfuient dans l’incrédulité. Il la quitta alors et se rendit à la Ka[bah, où il accomplit sa prière. Lorsqu’il eut terminé son adoration, son adversaire le plus acharné, Abu Jahl, vint lui demander des nouvelles. Il lui dit immédiatement qu’il avait été conduit en voyage jusqu’à Jérusalem. Au lieu de l’accuser de mentir, Abu Jahl lui demanda s’il était prêt à dire la même chose aux autres. Le Prophète confirma que oui.
En quelques minutes, Abu Jahl rassembla un grand nombre de gens pour entendre l’étrange récit du Prophète. Avec une assurance absolue, celui-ci leur dit qu’il était allé à Jérusalem et en était revenu cette même nuit. Les accusations de mensonge fusèrent immédiatement de toutes parts. Les gens disaient : « Une caravane commerciale met un mois pour l’aller et un mois pour le retour. Comment as-tu pu faire tout cela en une seule nuit ? »
Bientôt, Abu Bakr fut amené pour entendre cette étrange histoire. Il confirma qu’il croyait tout ce que le Prophète disait : « Je le crois lorsqu’il rapporte quelque chose de plus extraordinaire encore, lorsqu’il nous dit qu’il reçoit des révélations venues d’en haut. »
Soin et compassion
La priorité absolue du Prophète était de répondre aux exigences du message de Dieu et de l’expliquer aux gens, et il était toujours prêt à faire tout ce qui était nécessaire à cette fin. Il était disposé à supporter toutes les difficultés que cela impliquait : son confort personnel lui importait peu, pourvu qu’il accomplît la tâche que Dieu lui avait confiée.
Son attitude envers les habitants de Makkah, en particulier, était empreinte de soin et de compassion. Il craignait leur destin inévitable s’ils persistaient à s’opposer au message de Dieu et à rester idolâtres. Il ressemblait à quelqu’un qui voit un aveugle se diriger vers un précipice et tente de l’en détourner. Dieu mentionne d’ailleurs cela dans le Coran : « Vas-tu te tourmenter jusqu’à la mort parce qu’ils ne croient pas ? » (26: 3)
Il désirait tellement que les gens comprennent la vérité de l’islam et l’acceptent qu’il aurait tout fait pour y parvenir. Pourtant, beaucoup demeurèrent activement opposés à lui durant de nombreuses années, complotant à plusieurs reprises son assassinat et envoyant des armées envahir sa base et l’exterminer avec ses adeptes. Lorsque sa victoire fut totale et obtenue avec très peu de combats, ses détracteurs furent à sa merci ; pourtant, il leur pardonna à tous. Il ne songea nullement à se venger, ni pour lui-même ni pour sa communauté musulmane.
Il gardait toujours à l’esprit qu’il enseignait par l’exemple. Il savait parfaitement que l’islam réprouve la vengeance. Donner l’exemple est le rôle des prédicateurs de l’islam, qui suivent la voie indiquée par le Prophète.
Les promesses de Dieu
Le Prophète fit ainsi de la transmission du message de Dieu sa priorité absolue et le communiqua aux individus, aux communautés et aux autres États. On peut se demander quelle était sa position personnelle à l’égard de ce qui lui était demandé. Le Prophète recevait les révélations coraniques, qu’il apprenait par cœur. Il les faisait mettre par écrit et vérifiait l’exactitude du texte écrit. Il les récitait à ses Compagnons et les encourageait à mémoriser les révélations. Tout cela faisait partie du processus de préservation du Coran.
En outre, il reçut certaines promesses et certains ordres. Examinons la manière dont il les traitait. Lorsqu’il recevait une promesse venue d’en haut, il avait une confiance absolue dans sa réalisation. Certaines de ces promesses n’auraient pu être faites par personne d’autre que Dieu, et aucun être humain ne pouvait voir comment elles se réaliseraient. Par exemple, il fut dit au Prophète : « Dieu te protégera des hommes. » (5: 67) Il s’agit d’une garantie qu’aucune puissance terrestre ne pouvait offrir.
Comment le Prophète réagit-il ? Avant la révélation de ce verset, certains de ses Compagnons se relayaient auprès de lui pour le protéger. Lorsque ce verset lui fut révélé, il leur ordonna de partir,⁴ car plus personne n’avait besoin d’assurer cette fonction. Cela montre la pleine confiance qu’il plaçait dans la promesse qu’il avait reçue.
De même, un jour, le Prophète dormait sous un arbre. À son réveil, il vit un étranger debout près de lui, une épée à la main. L’étranger leva l’épée, prêt à frapper, puis dit : « Muhammad, qui peut te sauver maintenant ? » Le Prophète répondit : « Dieu. » L’épée tomba à terre. Le Prophète la ramassa et dit à l’homme : « Et maintenant, qui peut te sauver ? » L’homme répondit : « Tu peux être le plus noble des adversaires. » Le Prophète le laissa partir librement.
On peut également citer l’exemple de son mariage avec Safiyyah bint Huyayy après la bataille de Khaybar contre les Juifs. Elle avait perdu son mari durant la bataille et son père avait été exécuté par les musulmans moins de dix-huit mois auparavant. Il était l’un des ennemis les plus acharnés de l’islam et du Prophète. Le mariage fut célébré sur le chemin du retour du Prophète vers Madinah, après qu’elle eut achevé sa période d’attente. On lui avait offert le choix d’être libérée ou d’épouser le Prophète, et elle choisit le mariage.
Lorsque le Prophète sortit de sa tente le matin, il vit Abu Ayyub al-Ansari monter la garde près de la tente. Il lui demanda pourquoi il se tenait là. Abu Ayyub répondit : « Tu as épousé cette femme et nous venons de vaincre son peuple. Je craignais qu’elle ne te fasse du mal. » Le Prophète le remercia et pria pour lui. Abu Ayyub avait raison de s’inquiéter, compte tenu de ce que Safiyyah pouvait ressentir envers l’islam et le Prophète. Le Prophète, cependant, n’éprouvait aucune inquiétude.⁵
De même, lors de la bataille de Hunayn, l’armée musulmane fut bientôt plongée dans le désordre, chacun se déplaçant dans une direction différente. Le Prophète se retrouva avec très peu de ses proches et de ses Compagnons. Au lieu de chercher à s’éloigner du champ de bataille, alors qu’il constituait la cible principale de l’ennemi, il continua à avancer près de l’armée ennemie en répétant très fort : « Je suis le Prophète, c’est la vérité. Je suis le fils de [Abd al-Muttalib. »⁶ Tous ces incidents montrent que le Prophète avait une confiance absolue dans la réalisation de la promesse de Dieu.
⁴ Al-Tirmidhi, Sunan (Livre du commentaire coranique). Voir également Ibn al-Qayyim, Zad alMa[ad, vol. 1, Beyrouth, 1994, p. 127.
⁵ Ibn Hisham, Al-Sirah al-Nabawiyyah, vol. 3, p. 392. Voir également al-Bayhaqi, Dala’il alNubuwwah, vol. 4, p. 233.
⁶ Al-Bukhari, Sahih, Kitab al-Jihad wa’l-Siyar (chapitre intitulé « Conduire la monture de quelqu’un d’autre au combat »).
Cette promesse de protection était énoncée dans le Coran et connue de tous, musulmans et non-musulmans. Cependant, d’autres promesses furent données au Prophète sous différentes formes et n’étaient connues que de lui. Il aurait pu les garder secrètes, en particulier celles qui annonçaient des événements majeurs sur la scène mondiale, mais il en informa les autres, montrant ainsi une fois encore sa confiance absolue dans leur réalisation.
La cinquième année du calendrier islamique (627 de l’ère chrétienne), l’État musulman de Madinah était encore très pauvre et menacé par plusieurs forces. Une coalition de tribus arabes hostiles et de Juifs conclut un pacte et se dirigea rapidement vers Madinah, avec pour objectif déclaré d’exterminer l’islam et les musulmans. Informé de leur marche, le Prophète approuva le creusement d’un large fossé sec à l’entrée de Madinah. Lui-même et tous les musulmans travaillèrent avec acharnement afin d’achever le fossé avant l’arrivée de l’ennemi.
Al-Bara’ ibn [Azib rapporte : « Pendant le creusement du fossé, nous rencontrâmes un gros rocher que nos haches ne pouvaient briser. Nous en informâmes le Prophète, qui descendit. Il prit une hache et dit : “Au nom de Dieu”, avant de frapper le rocher. Il en brisa un tiers. Il dit : “Toute gloire appartient à Dieu. Les clés de la Syrie m’ont été données. Je vois d’ici ses palais rouges.” Puis il dit : “Au nom de Dieu”, frappa de nouveau le rocher et en brisa un autre tiers. Il dit : “Toute gloire appartient à Dieu. Les clés de la Perse m’ont été données, et de l’endroit où je me trouve je vois al-Mada’in et son palais blanc”, c’est-à-dire le palais de l’empereur. Il dit encore : “Au nom de Dieu”, frappa le rocher et en détacha la dernière partie. Il dit : “Toute gloire appartient à Dieu. Les clés du Yémen m’ont été données, et je vois d’ici les portes de Sanaa.” » (Rapporté par Ahmad dans Al-Musnad.)
L’un des hypocrites entendit ce que disait le Prophète. Il dit à ses compagnons : « Muhammad nous promet le palais de l’empereur alors que nous avons trop peur pour aller aux toilettes. » Cela décrit avec force la confiance du Prophète dans la promesse de Dieu : il annonçait à ses Compagnons ce qui lui avait été promis au moment même où ils craignaient d’être submergés par un ennemi qui ne pouvait même pas imaginer affronter la puissance de la Perse.
En quatre ans, le Yémen se soumit à l’islam, et à peine deux décennies s’écoulèrent avant que la Syrie et la Perse ne passent sous la domination musulmane, une grande partie de leurs populations devenant musulmane.
Le Prophète reçut également des ordres concernant les affaires de l’État et sa propre vie. Dans les deux cas, il les exécutait sans la moindre hésitation. Il avait pour habitude de consulter ses Compagnons au sujet de toutes les situations, permettant à chacun d’exprimer son opinion avant qu’une décision ne soit prise. Cependant, lorsqu’il recevait un ordre venu d’en haut, il le mettait en œuvre sans consulter personne.
Ainsi, lorsque Yathrib — appelée plus tard Madinah — accueillait les émigrés musulmans, le Prophète resta en arrière, attendant les instructions de Dieu. Lorsqu’il reçut l’ordre d’émigrer, il se rendit immédiatement chez Abu Bakr à midi — heure où presque personne ne circulait à Makkah en raison de la chaleur intense — et lui dit de se préparer. Ils partirent cette nuit-là, et le Prophète laissa derrière lui son épouse, Sawdah, et ses filles. Il n’envisagea aucun délai, même pas pour achever ses préparatifs.
Six ans plus tard, lorsqu’il voyagea avec ses Compagnons vers Makkah dans l’intention d’accomplir la [Umrah, c’est-à-dire le petit pèlerinage, Quraysh les arrêta et déclara clairement qu’il leur interdirait l’entrée, même si cela nécessitait le recours à la force. Agissant sur ordre divin, le Prophète négocia avec Quraysh sans consulter aucun de ses Compagnons. Il accepta toutes les conditions posées par Quraysh, bien qu’elles semblassent contraires aux intérêts des musulmans. Cela provoqua une agitation parmi ses Compagnons, dont certains furent profondément troublés par son attitude. Il leur dit simplement : « Je suis le serviteur et le Messager de Dieu. Je ne Lui désobéirai pas et Il ne m’abandonnera pas. »⁷
Il s’agissait de questions touchant à l’État, mais le Prophète se comportait de la même manière lorsque les instructions divines concernaient sa vie personnelle. Il n’hésitait jamais à les appliquer, ni même à exercer une permission particulière qui lui avait été accordée, bien qu’elle fût interdite aux autres musulmans. Les exemples les plus clairs sont ceux de ses mariages. Tous les musulmans peuvent avoir au maximum quatre épouses à la fois. Cette règle ne s’appliquait pas au Prophète, qui pouvait épouser autant de femmes qu’il le souhaitait, et il le fit sans hésitation. De même, son mariage avec Zaynab était contraire à la coutume établie en Arabie. Le chapitre 14 de ce livre est consacré à ses mariages.
⁷ Ibn Hisham, Al-Sirah al-Nabawiyyah, vol. 3, p. 365. Voir également al-Bukhari, Sahih, Livre du Jihad et des expéditions (chapitre sur la violation des traités).
Appeler Dieu à témoigner
Le Prophète savait parfaitement ce qu’impliquait son rôle de Messager de Dieu. Dans son discours exhaustif prononcé lors de son pèlerinage d’adieu, il exposa aux gens les grands principes de l’islam, en soulignant les actions auxquelles il fallait s’attacher ou qu’il fallait éviter. Ceux qui l’accompagnaient lors de ce pèlerinage étaient au nombre de 250 000 environ, et il veilla à ce qu’ils soient tous informés de ses paroles.
À plusieurs reprises durant ce discours, il demanda à son auditoire : « Ai-je transmis mon message ? »
Ils répondirent : « Oui, très certainement. »
Il dit alors : « Seigneur, sois-en témoin. »⁸
Le fait que son message ait survécu intact pendant quatorze siècles constitue la meilleure preuve qu’il l’a transmis dans son intégralité. Ce message est certain de subsister jusqu’à la fin des temps, car Dieu a garanti de préserver le Coran de toute altération aussi longtemps que les êtres humains continueront de peupler la terre.
⁸ Muslim, Sahih, Livre du pèlerinage (chapitre sur le pèlerinage du Prophète). Voir également Ibn Hisham, Al-Sirah al-Nabawiyyah, vol. 4, p. 276.
CHAPITRE 6
preuves de la prophétie L’imam Ibn Hazm définit la prophétie comme « l’acquisition d’une connaissance absolument certaine, qui ne peut être acquise par l’effort ou l’expérience humaine ». Une telle connaissance ne peut venir que de Dieu. Cela apparaît clairement dans le cas de plusieurs Prophètes mentionnés dans le Coran. Ainsi, à propos du jeune David et de ce que Dieu allait lui accorder lorsqu’Il fit de lui un Prophète, le Coran dit : « David tua Goliath, et Dieu lui accorda la royauté et la sagesse, et lui enseigna ce qu’Il voulut. » (2 : 251) De même, lorsque Joseph atteignit l’âge adulte, Dieu lui accorda la connaissance et la sagesse : « Lorsqu’il eut atteint sa pleine maturité, Nous lui accordâmes sagesse et connaissance. » (12 : 22) La connaissance donnée à Moïse est décrite en des termes très semblables : « Lorsqu’il eut atteint sa pleine maturité et sa pleine force, Nous lui accordâmes sagesse et connaissance. » (28 : 14) Le Coran rappelle au Prophète la connaissance particulière que Dieu lui avait accordée : « C’est Dieu qui a fait descendre sur toi ce Livre et t’a donné la sagesse, et t’a enseigné ce que tu ne savais pas. La grâce de Dieu envers toi est immense. » (4 : 113)
Tous les Prophètes reçurent une connaissance qu’ils n’auraient pu acquérir par aucun moyen accessible aux êtres humains. La marque de la prophétie est que cette connaissance doit être vraie et exempte de tout doute. L’un des exemples les plus clairs se trouve dans les instructions données à la mère de Moïse lorsqu’elle le mit au monde. À cette époque, Pharaon tuait tout enfant mâle né parmi les Israélites. Le Coran dit : Nous inspirâmes à ta mère : « Place ton enfant dans un coffre et jette-le dans le fleuve. Le fleuve le rejettera sur la rive, et un ennemi à Moi et à lui le recueillera. » (20 : 38-39)
Preuves de la prophétie
Le Coran fournit davantage de détails : Nous révélâmes à la mère de Moïse : « Allaite-le, puis, lorsque tu craindras pour lui, jette-le dans le fleuve ; ne crains rien et ne t’attriste pas. Nous te le rendrons et en ferons l’un de Nos Messagers. » (28 : 7) Les informations données à la mère de Moïse lui indiquaient les mesures à prendre pour assurer sa sécurité. Après l’avoir allaité, la première étape consistait à l’exposer à de multiples dangers : encore nourrisson, il devait être placé dans un coffre de bois et jeté dans le Nil, afin d’être recueilli par un ennemi. Dans cette situation dangereuse, non seulement il serait en sécurité, mais il retrouverait aussi sa mère, qui pourrait prendre soin de lui. Personne n’aurait pu lui fournir de telles informations ; au contraire, le projet de le jeter dans le fleuve aurait paru absurde à toute personne raisonnable. Pourtant, elle suivit ces instructions, et chaque détail de ce qui lui avait été annoncé se réalisa.
Cette connaissance est donnée aux Prophètes par la révélation ou l’inspiration. Les révélations de Muhammad étaient de deux sortes : le Coran, qui est la parole même de Dieu, et le hadith, qui est une révélation divine quant à son sens, exprimée par le Prophète dans son propre style. Je n’examinerai pas les caractéristiques propres à l’une ou à l’autre ; il convient toutefois de rappeler que le Coran a été préservé intact, sans aucune différence de texte ou de sens depuis sa révélation. Cela accomplit la promesse de Dieu : « C’est Nous qui avons fait descendre ce Rappel, et c’est Nous qui le préserverons. » (15 : 9)
Cette déclaration est l’une des nombreuses preuves que le Coran est la parole de Dieu. Personne ne pourrait affirmer avec une telle insistance la même chose au sujet de son propre écrit, ni même au sujet d’un livre ou d’un document quelconque. Plus de quatorze siècles se sont écoulés depuis cette promesse. Durant cette période, le monde musulman a traversé de nombreuses époques de troubles, de guerres, d’occupation, de chaos et même de déclin, mais le Coran est demeuré intact.
Le Coran contient une connaissance que le Prophète n’aurait pu acquérir par aucun moyen humain. Le début de la sourate 30, par exemple, fait allusion à la défaite de l’Empire byzantin face à sa grande puissance rivale, l’Empire perse. À cette époque, le Prophète se trouvait encore à La Mecque et affrontait l’opposition des mécréants. Ceux-ci se réjouissaient de la victoire perse, car ils estimaient que leur propre idolâtrie était plus proche du dualisme des Perses que de la croyance byzantine en un Dieu unique. La sourate commence ainsi : Les Byzantins ont été vaincus dans les contrées voisines ; mais après leur défaite, ils vaincront dans quelques années. À Dieu appartient le commandement avant comme après. Ce jour-là, les croyants se réjouiront du secours de Dieu. Il secourt qui Il veut. Il est le Tout-Puissant, le Très-Miséricordieux. (30 : 2-5)
Un musulman ne considère pas cette annonce d’un événement futur comme une prophétie, mais comme une information vraie donnée par Dieu. Effectivement, les événements ultérieurs se déroulèrent exactement comme le Coran l’avait annoncé : en moins de dix ans, les Byzantins remportèrent une victoire remarquable sur les Perses et reprirent les territoires qu’ils avaient perdus. Le même jour, les musulmans remportèrent leur grande victoire à la bataille de Badr, leur premier affrontement militaire avec les mécréants. Au moment où cette sourate fut révélée, les musulmans n’étaient peut-être pas plus de trois cents, et aucun d’eux n’aurait pu imaginer qu’il participerait à une bataille. Nous comprendrons mieux cela si nous nous rappelons que le mot arabe nasr, traduit ici par « secours », signifie également « victoire », en particulier une victoire militaire.
Un autre exemple apparaît dans les événements qui conduisirent à la signature de l’accord de paix de Hudaybiyah entre les musulmans et les Qurayshites, à la fin de la sixième année de l’Hégire (628 de l’ère chrétienne). Comme il est expliqué au chapitre 2, le Prophète se rendit avec 1 400 de ses Compagnons à La Mecque pour visiter la Kaaba et y accomplir le culte. Les Qurayshites leur en refusèrent l’accès. Finalement, un accord fut conclu entre les deux parties, stipulant que les musulmans devaient repartir. Ils seraient autorisés à visiter La Mecque pendant trois jours l’année suivante, à condition de ne porter d’autres armes que leurs épées personnelles.
Lorsque le Prophète et ses Compagnons commencèrent leur voyage de retour, Dieu révéla la sourate 48, qui commente ces événements. Elle contient notamment un verset annonçant ce qui se produirait un an plus tard : Très certainement, vous entrerez dans la Mosquée sacrée, si Dieu le veut, en toute sécurité, la tête rasée ou les cheveux raccourcis, sans aucune crainte. Il savait ce que vous ne saviez pas et vous a accordé, en plus de cela, une victoire prochaine. (48 : 27)
Ce verset rassura les musulmans : leur visite à La Mecque aurait lieu, ils y seraient en sécurité et pourraient accomplir leurs rites, ce que signalent les mots « la tête rasée ou les cheveux raccourcis ». Nul autre que Dieu n’aurait pu faire une telle affirmation. Comment le Prophète, ou qui que ce soit d’autre, aurait-il pu parler d’une visite « en toute sécurité » ? Comment aurait-on pu être certain de l’attitude des Qurayshites, alors que les musulmans ne disposeraient d’aucune arme autre que leurs épées ? Pourtant, c’est exactement ce qui se produisit.
Le verset promet également « une victoire prochaine », dans une situation distincte de cette visite. Il s’agissait de la victoire remportée par les musulmans à la bataille de Khaybar, qui eut lieu environ trois mois plus tard. Lorsque ce verset fut révélé, personne parmi les musulmans, pas même le Prophète, ne savait qu’un conflit militaire aurait bientôt lieu. Le Coran fit cette promesse, qui s’accomplit exactement comme elle avait été annoncée.
Les limites humaines
Le Prophète soulignait toujours sa condition humaine et le fait qu’il était soumis aux mêmes limites que tous les hommes. Dans un hadith hautement authentique, il avertit ainsi ses Compagnons : « Je ne suis qu’un être humain, et vous me soumettez vos différends. Il se peut qu’une partie présente un argument plus convaincant et que je la croie véridique. Je peux alors rendre un jugement en sa faveur conformément aux éléments dont je dispose. Si je donne à quelqu’un ce qui appartient légitimement à son frère, je ne lui donne qu’un morceau de feu. Il peut le prendre ou le laisser. » (Rapporté par Malik et également dans les six recueils authentiques.)
Il souligne aussi qu’il ne connaît pas ce qui échappe à la perception humaine, sauf ce que Dieu lui révèle : « Dis : “Je ne vous dis pas que les trésors de Dieu sont auprès de moi, ni que je connais ce qui échappe à la perception humaine.” » (6 : 50), et : « Si je connaissais ce qui échappe à la perception humaine, j’aurais certainement acquis beaucoup de bien et aucun mal ne m’aurait touché. » (7 : 188)
Le fait que le Coran donne des informations sur des événements futurs tout en soulignant les limites humaines du Prophète qui le reçut constitue une preuve irréfutable que le Coran fut révélé par Dieu, qui seul connaît tout du passé, du présent et de l’avenir.
Il arrivait parfois que le Prophète communique à des gens des informations qu’il ne pouvait avoir obtenues autrement que par la révélation divine. Il s’agissait généralement de faits auxquels ces personnes avaient elles-mêmes pris part, et chacun des intéressés comprenait que le Prophète ne pouvait tenir ces informations d’une source humaine.
Ainsi, Umayr ibn Wahb et Safwan ibn Umayyah étaient assis un soir dans l’espace semi-circulaire situé près de la Kaaba, à La Mecque, et parlaient tristement des pertes subies par les Qurayshites face aux musulmans lors de la bataille de Badr. Ils étaient seuls. Ils convinrent qu’Umayr, combattant très courageux, se rendrait à Médine pour tenter de tuer Muhammad. Safwan promit de rembourser ses dettes et de prendre soin de sa famille comme de la sienne s’il lui arrivait malheur.
Umayr se rendit donc à Médine, et le Prophète ordonna à ses Compagnons de le laisser entrer. Il lui demanda pourquoi il était venu. Umayr répondit qu’il voulait seulement obtenir la libération de son fils, fait prisonnier à Badr. Le Prophète le pressa de dire la vérité, mais il maintint que tel était son but. Le Prophète lui rapporta alors, mot pour mot, sa conversation avec Safwan, y compris les promesses qu’ils s’étaient faites l’un à l’autre.
Il faut se rappeler qu’il y a quatorze siècles, il n’existait aucun des moyens de communication rapides dont nous disposons aujourd’hui. Les nouvelles ne voyageaient que de bouche à oreille ou par l’intermédiaire de messagers humains, qui ne pouvaient se déplacer qu’à cheval ou à dos de chameau. Umayr comprit immédiatement que le Prophète n’avait pu être informé que par une puissance supérieure. Il déclara croire que Muhammad était le Messager de Dieu et devint musulman.1
Un autre exemple concerne al-Harith ibn Abi Dirar, chef de la tribu des Mustaliq, qui était entrée en guerre contre les musulmans. Cette tribu subit une défaite et la fille d’al-Harith figura parmi les prisonniers de guerre. Il se rendit à Médine pour payer sa rançon, qui comprenait plusieurs chameaux. Peu avant son arrivée, il regarda les chameaux et regretta de devoir se séparer de deux d’entre eux, car ils étaient de grande qualité. Il les cacha quelque part et se rendit à Médine sans eux.
Lorsqu’il offrit au Prophète la rançon qu’il avait apportée, celui-ci lui demanda : « Qu’en est-il des deux chameaux que tu as cachés à al-Aqiq, sur tel chemin ? » Al-Harith déclara aussitôt : « Je crois pleinement que tu es bien le Messager de Dieu. Personne ne l’a vu en dehors de Dieu. »2
Un troisième exemple concerne al-Abbas ibn Abd al-Muttalib, l’oncle du Prophète. Lorsque le Prophète émigra à Médine, al-Abbas resta à La Mecque, donnant l’impression de continuer à suivre la religion idolâtre de son peuple. Il resta cependant pour deux raisons principales : fournir au Prophète des nouvelles récentes des Qurayshites, qui pouvaient à tout moment décider de combattre l’islam, et maintenir l’engagement des Hachémites à fournir de l’eau potable aux pèlerins durant la saison du pèlerinage.
Lorsque les Qurayshites levèrent l’armée qui combattit à Badr, ils contraignirent al-Abbas et d’autres Hachémites à rejoindre l’armée, car ils ne voulaient pas que les proches du Prophète demeurent en paix à La Mecque. Lorsque les musulmans remportèrent la bataille, al-Abbas fut fait prisonnier avec deux de ses neveux, Nawfal ibn al-Harith et Aqil ibn Abi Talib, ainsi qu’avec son allié Utbah ibn Amr. Le Prophète ne voulut pas les traiter différemment des autres prisonniers.
On demanda à al-Abbas de payer la rançon des quatre hommes, mais il répondit qu’il n’avait pas d’argent. Le Prophète lui dit : « Qu’en est-il de l’argent que toi et ton épouse, Umm al-Fadl, avez caché chez vous ? Tu lui as dit : “Si je suis tué, cet argent reviendra à mes trois fils : al-Fadl, Abdullah et Qutham.” » Al-Abbas répondit : « Par Dieu, j’atteste que tu es le Messager de Dieu. Cela n’était connu que d’Umm al-Fadl et de moi-même. »3
Ces exemples font partie des nombreux cas où le Prophète communiqua à des gens des informations qu’eux seuls connaissaient et qu’il n’aurait pu obtenir d’aucune source accessible à un être humain. Ceux qui acceptèrent la conclusion logique de ces connaissances s’empressèrent de reconnaître que Muhammad, que la paix soit sur lui, était un Prophète et un Messager de Dieu. Ils ne voyaient aucun moyen d’obtenir de telles informations, si ce n’est par une intervention divine.
D’autres purent observer de tels signes, mais refusèrent d’en accepter la conclusion logique. Ils étaient aveuglés par d’autres considérations : leurs intérêts supposés, leur orgueil, leur rang ou même des préjugés dépourvus de logique. Certains purent même penser qu’en acceptant la foi, ils rendaient service à la religion divine. Le Coran évoque souvent ceux que leur arrogance éloigne de la foi.
Abu Jahl, le pire ennemi du Prophète à La Mecque, expliqua un jour très franchement sa position, en réponse à la question d’un ami au sujet d’un passage du Coran qu’ils avaient entendu. Il dit : « Je vais te dire ce que j’ai entendu ! Nous avons rivalisé avec le clan d’Abd Manaf pour les honneurs : ils nourrissaient les pauvres et nous faisions de même ; ils apportaient un généreux soutien à ceux qui en avaient besoin et nous faisions de même. Lorsque nous nous sommes retrouvés à égalité, comme deux chevaux courant à la même vitesse, ils ont dit que l’un des leurs était un Prophète qui recevait une révélation d’en haut ! Quand pourrons-nous atteindre un tel honneur ? Par Dieu, nous ne croirons jamais en lui. »4
Il est donc important de nous libérer des préjugés qui peuvent obscurcir notre vision ou influencer notre pensée. Le Prophète n’avait aucun miracle tangible ni aucune preuve matérielle à montrer aux gens afin qu’ils croient qu’il était le Messager de Dieu. Il apportait plutôt un message simple, fondé sur l’unicité de Dieu et sur la responsabilité des hommes au Jour du Jugement.
Les esprits ouverts accueillirent favorablement ce message, mais la plupart des gens suivirent leurs chefs, leurs parents, leurs amis ou leur communauté. Il ne faut qu’un peu d’intelligence et d’ouverture d’esprit pour accepter le message de l’islam ; pourtant, changer son mode de vie, comme l’exigent la religion en général et l’islam en particulier, est difficile pour la plupart des gens.
Les révélations venues d’en haut
En outre, il n’est pas facile d’assimiler l’idée d’une révélation venue d’en haut, car cette expérience est loin d’être courante. Pourtant, les premiers croyants accueillirent le message de Muhammad, parce qu’ils savaient qu’il était véridique. Il leur était évident qu’un homme qui n’avait jamais menti aux gens ne pouvait inventer un mensonge et l’attribuer à Dieu.
Lorsqu’ils entendirent les révélations accordées à Muhammad, ils furent davantage convaincus de son message, car ils comprirent que tout ce qu’il disait était bon. Ils observèrent également la manière dont il recevait ses révélations et purent constater que Muhammad lui-même ne choisissait pas celles qui lui étaient données. De même, les révélations pouvaient lui parvenir à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, où qu’il se trouve, qu’il soit assis, debout, en train de marcher ou de chevaucher.
Les personnes qui se trouvaient près de lui pouvaient entendre des sons autour de sa tête, mais ne comprenaient pas ce qui était dit. Muhammad était entièrement absorbé par le processus, qui ne durait que quelques instants. Celui-ci lui était pénible au point de le faire transpirer, même lorsqu’il faisait très froid. Une fois terminé, cependant, il était plein d’énergie et récitait un nouveau passage du Coran au message d’une grande limpidité.
Ses Compagnons comprirent que ce processus ne ressemblait à rien de ce qu’ils connaissaient ; ils furent donc convaincus qu’il devait être exceptionnel. Comment aurait-il pu en être autrement, puisqu’il s’agissait essentiellement du contact avec un ange venu du ciel ? Ce n’était pourtant pas la seule manière dont le Prophète recevait les révélations. L’ange Gabriel venait parfois à lui sous la forme d’un homme et, à d’autres moments, sous sa propre forme angélique.
Le résultat de ce processus, qui se poursuivit pendant vingt-trois ans, fut le Coran, le plus grand des miracles. Ce Livre, qui contient le message de Dieu à l’humanité, présente un mode de vie adapté à toutes les générations et à toutes les sociétés. Il établit un ensemble de principes et de valeurs qui favorisent tout ce qui est bon et n’interdisent que ce qui est nuisible à l’humanité et à la vie humaine.
Le message est exprimé dans un style inimitable et met au défi quiconque doute de son origine divine d’en produire ne serait-ce qu’un court passage semblable. Le Coran réunit des qualités qui ne peuvent être réunies dans une expression humaine : il est concis tout en étant pleinement expressif, il s’adresse à la fois au grand public et aux groupes spécialisés, il produit à la fois la conviction logique et la satisfaction émotionnelle, et il allie la clarté à la généralité.
À l’époque de sa révélation, les Arabes étaient fiers de leur talent littéraire et avaient produit de nombreux grands poètes. Pourtant, ils furent stupéfaits par la beauté du style coranique. Jusqu’à ce jour, le Coran demeure la plus haute référence de l’expression littéraire.
Le Coran constituait donc pour les Compagnons du Prophète la meilleure assurance possible que leur foi en l’islam et dans le message prêché par Muhammad, que la paix soit sur lui, était fondée. Chaque fois qu’un passage en était révélé, il renforçait leur conviction d’avoir fait le bon choix. Il en est toujours ainsi aujourd’hui, comme cela l’a été au cours des quatorze derniers siècles, et il en sera ainsi, si Dieu le veut, jusqu’à la fin des temps.
Lorsqu’un musulman rencontre une difficulté, il lui suffit de réciter un passage ou une sourate du Coran : cela renouvelle sa confiance dans la protection de Dieu et sa conviction que l’épreuve sera remplacée par la facilité et le réconfort. Les Compagnons du Prophète n’avaient qu’à se rappeler la nature de leur vie avant l’islam et le grand changement que l’islam leur avait permis d’accomplir pour renforcer leur conviction de la vérité de leur foi.
L’islam les éleva des profondeurs, où ils adoraient des idoles qu’ils avaient fabriquées de leurs propres mains, vers les hauteurs, où ils adoraient Dieu seul, sans Lui associer aucun partenaire. L’histoire d’Amr ibn al-Jamuh, qui finit par reconnaître la vérité de l’islam, montre combien les Compagnons du Prophète appréciaient le changement que l’islam avait produit dans leur vie.
Suivant la tradition des hommes honorables d’Arabie, Amr possédait sa propre idole, faite de bois. Il la gardait dans sa chambre, où il la glorifiait et l’adorait. Quelques jeunes hommes de son clan, les Salamah, dont son propre fils, décidèrent d’employer une méthode originale pour lui faire comprendre la vérité. Ils prirent l’idole d’Amr pour cible.
Lorsque Amr dormait profondément, ils entraient chez lui, emportaient l’idole et la jetaient dans un trou rempli de saleté. Le matin, lorsqu’Amr se réveillait et constatait la disparition de son idole, il se mettait à sa recherche. Il la retirait du trou où elle avait été jetée, la nettoyait et la parfumait, puis la remettait à sa place.
La même chose se reproduisit jour après jour. Amr était irrité, mais ne savait que faire. Il s’excusa auprès de l’idole : « Si je savais qui t’a fait cela, je le punirais sévèrement. » Quelques jours plus tard, juste avant d’aller dormir, il prit son épée, la donna à l’idole, passa la lanière autour de son cou et dit : « Je n’ai aucune idée de qui te maltraite la nuit. Si tu peux te rendre utile à toi-même, défends-toi contre son attaque. Tu as maintenant l’épée. »
Cette nuit-là, lorsque les jeunes hommes des Salamah virent l’épée auprès de l’idole, ils l’emportèrent, l’attachèrent à un chien mort et la jetèrent dans un puits désaffecté où les gens jetaient leurs déchets. Le matin, Amr chercha son idole. Lorsqu’il la retrouva après une longue recherche, sa vue le bouleversa profondément.
Son fils et les autres jeunes qui lui infligeaient ce traitement lui expliquèrent que si l’idole ne pouvait pas se protéger elle-même, elle ne pouvait être utile à personne. Lorsqu’ils lui exposèrent le message de l’islam, Amr l’accepta sans hésitation. Il composa un beau poème bref décrivant l’idole et son inutilité. Il loua également Dieu de lui avoir permis de voir la vérité de l’islam.5
Les événements qui apportèrent une assurance
Aucun des Compagnons du Prophète n’éprouva jamais de doute quant à la vérité de l’islam. Le Prophète leur récitait le Coran pendant la prière et à d’autres moments, et son message puissant produisait un effet manifeste sur leurs esprits et leurs cœurs. Chacun d’eux ressentait profondément le changement intervenu dans sa vie. L’idée que l’un d’entre eux puisse être choisi comme Messager de Dieu leur était parfaitement acceptable.
Néanmoins, Dieu leur accorda une abondance de Sa grâce afin de les rassurer. Le besoin d’une telle assurance fut clairement exprimé par le prophète Abraham lorsqu’il demanda à Dieu de lui montrer comment les morts pouvaient être ramenés à la vie : Lorsque Abraham dit : « Seigneur, montre-moi comment Tu rends la vie aux morts », Il dit : « Ne crois-tu donc pas ? » Abraham répondit : « Si, certes, mais je désire seulement que mon cœur soit pleinement rassuré. » Dieu dit : « Prends quatre oiseaux, rapproche-les de toi, puis, après les avoir découpés, place une partie d’eux sur chaque montagne. Ensuite appelle-les : ils viendront à toi en toute hâte. Sache que Dieu est Tout-Puissant et Sage. » (2 : 260)
Cette assurance leur parvenait lorsqu’ils en avaient le plus besoin, pour leur montrer comment Dieu prenait soin d’eux. Il y eut de nombreuses situations où ils avaient désespérément besoin qu’un événement se produise, et où il se produisit. Un peu de nourriture pour une immense foule affamée : comment pourrait-elle être nourrie ? Un peu d’eau alors que tant de personnes avaient besoin de boire et d’abreuver leurs chevaux et leurs chameaux : comment pourrait-elle suffire ? Tout cela arriva par la grâce de Dieu.
Au chapitre 2, j’ai évoqué le siège de Médine par les mécréants, qui avaient rassemblé une grande armée dans le but d’anéantir la communauté musulmane. Le Prophète ordonna de creuser un fossé à l’entrée de Médine pour arrêter l’avancée de l’armée ennemie. Il participa lui-même aux travaux, comme un membre ordinaire de la communauté. Pendant qu’ils creusaient, les musulmans chantaient en chœur et le Prophète se joignait à eux.
Les musulmans étaient alors très pauvres et la plupart souffraient de la faim. Le travail pénible rendait leur faim particulièrement aiguë. Beaucoup plaçaient une pierre contre leur ventre et la serraient avec un tissu pour soulager les douleurs de la faim. Le Prophète lui-même avait deux pierres attachées contre son ventre.
Alors qu’il travaillait, l’un de ses Compagnons remarqua qu’il devait être extrêmement affamé. Cet homme, Jabir ibn Abdullah, fut profondément touché par ce spectacle et demanda la permission de s’absenter quelque temps. Il rentra directement chez lui pour voir quelle nourriture s’y trouvait. Son épouse lui dit qu’elle avait une petite quantité d’orge et un petit chevreau.
Il égorgea immédiatement le chevreau et le prépara pour la cuisson. Son épouse moulut l’orge et commença à faire cuire le chevreau dans une grande marmite. Lorsque la cuisson et la préparation du pain furent presque terminées, Jabir se rendit auprès du Prophète et dit : « Messager de Dieu, j’ai un peu de nourriture chez moi. Voudrais-tu être mon invité avec un ou deux de tes Compagnons ? »
Le Prophète lui demanda quelle quantité de nourriture il avait. Après avoir entendu la réponse de Jabir, il dit : « C’est une bonne quantité, et elle suffira. Dis à ton épouse de ne pas retirer la marmite du feu ni le pain du four avant mon arrivée. » Puis il s’adressa à ses Compagnons et les invita au repas de Jabir. Tous ceux qui creusaient le fossé, parmi les Émigrés et les Ansar, le suivirent.
Dans son propre récit, Jabir dit qu’il était extrêmement embarrassé, car son petit chevreau et sa faible quantité de pain étaient tout à fait insuffisants pour un si grand nombre de personnes. Lorsqu’il arriva chez Jabir, le Prophète dit à ses Compagnons : « Entrez, mais ne vous bousculez pas. » Le Prophète se mit lui-même à couper le pain, à le placer dans des plats et à mettre de la viande par-dessus.
Pendant ce temps, il maintenait la marmite à feu doux et la couvrait, tout comme le four, après en avoir retiré du pain. Il servit plat après plat à ses Compagnons jusqu’à ce qu’ils eussent tous pris un repas complet. Lorsque tout le monde eut fini, la marmite et le four étaient encore remplis de pain et de viande.
Le Prophète dit alors à l’épouse de Jabir : « Mange de cela et envoie-en à d’autres, car nous avons connu quelque chose qui ressemblait à une famine. » Elle le fit et envoya de grandes quantités de pain et de viande pendant le reste de la journée.
Plusieurs récits rapportent cet événement. Certains évaluent à huit cents le nombre de personnes qui partagèrent le repas de Jabir. Si tous ceux qui travaillaient au creusement du fossé avaient accepté l’invitation du Prophète, le nombre aurait été encore plus élevé. Ces événements ne sont pas surprenants parce qu’un petit chevreau — ou même un grand, d’ailleurs — aurait suffi à nourrir tant de gens, mais parce que Dieu bénit ce repas et accorda au Prophète ce privilège à ce moment précis.6
Un événement semblable eut lieu pendant le creusement du fossé. Il confirme que les musulmans de Médine manquaient cruellement de nourriture à l’époque où les Qurayshites décidèrent de les attaquer avec d’autres tribus arabes et des membres de la tribu juive des Banu Nadir.
La fille de Bashir ibn Sad rapporta que sa mère, Amrah bint Rawahah, lui avait donné une petite quantité de dattes et lui avait demandé de les porter à son père et à son oncle, Abdullah ibn Rawahah, pour leur déjeuner. En chemin, elle passa devant le Prophète, qui lui demanda ce qu’elle portait. Elle répondit : « Quelques dattes que ma mère a envoyées à mon père, Bashir ibn Sad, et à mon oncle, Abdullah ibn Rawahah, pour leur déjeuner. » Le Prophète dit : « Donne-les-moi. »
Elle les plaça dans les mains du Prophète et remarqua qu’il aurait pu en tenir davantage. Le Prophète ordonna qu’on étende une étoffe, puis y déposa toutes les dattes. Il demanda à quelqu’un qui se trouvait près de lui d’inviter tout le monde à déjeuner. Tous vinrent et commencèrent à manger. Les dattes se multiplièrent jusqu’à ce que chacun eût mangé, tandis que l’étoffe était encore pleine de dattes.7
Comment une si petite quantité de nourriture pouvait-elle nourrir un si grand nombre de personnes ? C’est par la bénédiction de Dieu, qui exauça la supplication sincère de Son Messager.
De plus, Imran ibn Husayn rapporta que, lors d’une expédition avec le Prophète, ils voyagèrent une grande partie de la nuit. Après avoir donné quelques détails sur le fait d’avoir manqué la prière de l’aube, il poursuivit :
Le Prophète continua sa route, mais les gens se plaignirent de la soif. Il s’arrêta et chargea Ali et un autre homme de chercher de l’eau. Ils rencontrèrent une femme montée sur un chameau, portant deux grandes outres en cuir remplies d’eau. Ils lui demandèrent où trouver de l’eau. Elle répondit : « La dernière source d’eau que j’ai vue se trouvait à cet endroit hier à la même heure. Nos gens sont partis en chercher davantage. » Ils dirent : « Viens donc avec nous. » Elle demanda : « Où ? » Ils répondirent : « Auprès du Messager de Dieu. » Elle dit : « Est-ce celui que les gens appellent Sabi, c’est-à-dire celui qui a abandonné sa religion ? » Ils répondirent : « C’est bien celui que tu veux dire. Viens. »
Ils l’amenèrent au Prophète et lui rapportèrent leur conversation avec elle. Ils lui demandèrent de descendre de son chameau. Le Prophète demanda ensuite un seau et y versa un peu d’eau par les ouvertures supérieures des deux outres, avant de les refermer. Il ouvrit l’ouverture inférieure. On annonça aux gens de venir boire et remplir leurs récipients. Quiconque voulait boire le fit, et quiconque avait besoin de remplir son récipient le remplit.
Enfin, le Prophète donna un seau plein d’eau à un homme qui lui avait dit qu’il se trouvait en état d’impureté rituelle. Le Prophète lui dit : « Lave-toi avec cette eau. » La femme resta debout, observant ce qui était fait avec son eau. Par Dieu, lorsque tout fut terminé, nous eûmes tous l’impression que les deux outres étaient encore plus pleines qu’au début.
Le Prophète dit alors : « Faites une collecte pour elle. » Les gens apportèrent une partie de ce qu’ils avaient : des dattes, du pain, des galettes et d’autres choses. Ils déposèrent cette nourriture dans un vêtement, aidèrent la femme à remonter sur son chameau et posèrent le vêtement rempli de nourriture sur ses genoux. Le Prophète lui dit : « Tu sais, nous n’avons rien pris de ton eau. C’est Dieu qui nous a donné cette eau à boire. »
Elle retourna auprès des siens, après avoir été longtemps retardée. Ils lui demandèrent : « Qu’est-ce qui t’a retardée ? » Elle répondit : « Quelque chose d’extraordinaire. J’ai rencontré deux hommes qui m’ont conduite auprès de l’homme que les gens appellent Sabi », puis elle leur raconta ce qui s’était passé. « Par Dieu, c’est soit le plus grand magicien entre le ciel et la terre — en montrant le ciel et la terre — soit il est véritablement le Messager de Dieu. »
Plus tard, les musulmans attaquèrent les mécréants de sa région, mais évitèrent le quartier de son peuple. Un jour, elle dit aux siens : « Je pense que ces gens nous évitent délibérément. Je propose que nous devenions musulmans. » Ils furent d’accord avec elle et embrassèrent l’islam. (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
Les événements de cette histoire ressemblent, à certains égards, à ce qui se produisit chez Umm Maabad. Umm Maabad était une femme bédouine qui avait installé son campement quelque part sur la route du Prophète. Lorsqu’il émigra de La Mecque à Médine, il avait choisi un itinéraire peu connu afin d’échapper à ses poursuivants.
Elle n’avait ni lait ni nourriture à offrir, car son mari avait emmené leurs moutons paître, ne laissant qu’une brebis trop faible pour suivre le troupeau. Les temps étaient très difficiles dans cette partie du désert. Comme les endroits où les animaux pouvaient paître étaient rares, peu de brebis donnaient du lait. Umm Maabad exprima ses profonds regrets de n’avoir pratiquement rien à offrir à ses hôtes.
Cependant, après avoir demandé et obtenu l’autorisation de son hôtesse, le Prophète passa la main sur les mamelles sèches de la brebis et prononça le nom de Dieu. Le lait jaillit en abondance. Tous les membres du groupe du Prophète burent à satiété, et Umm Maabad se retrouva avec une grande quantité de lait avant que les voyageurs ne poursuivent leur route.8
Un autre type de problème se posa à Jabir ibn Abdullah lorsque son père mourut. Celui-ci laissa une dette de trente sacs de dattes envers un Juif. Jabir demanda à cet homme d’accepter un rééchelonnement de la dette, mais il refusa. Jabir se rendit alors auprès du Prophète pour lui demander de l’aider à convaincre le créancier de lui accorder davantage de temps.
Le Prophète rencontra le Juif et lui demanda d’accepter la récolte de dattes de Jabir en remboursement intégral de sa dette, mais l’homme refusa. Le Prophète se rendit alors dans le verger de Jabir et le parcourut. Puis il dit à Jabir : « Récolte tes dattes et rembourse-le intégralement. » Le Prophète partit ensuite et Jabir commença à récolter ses dattes. Il donna au Juif ses trente sacs et en conserva dix-sept autres pour sa famille.
Jabir alla ensuite voir le Prophète pour lui raconter ce qui s’était passé. Le Prophète accomplissait la prière de l’après-midi. Lorsqu’il eut terminé, Jabir lui rapporta l’événement. Le Prophète lui dit : « Rapporte cela à Umar ibn al-Khattab. » Jabir alla le trouver et lui raconta l’histoire. Umar répondit : « J’ai compris que Dieu te bénirait lorsque j’ai vu le Messager de Dieu marcher dans ton verger. » (Rapporté par al-Bukhari.)
Bénédictions ou miracles
Toutes ces histoires ont en commun une multiplication extraordinaire des ressources dans des situations où des membres de la communauté musulmane connaissaient de véritables difficultés. Les gens demandaient l’aide du Prophète, ou bien le Prophète lui-même constatait le problème et intervenait, comme dans les deux événements survenus pendant le creusement du fossé. Beaucoup d’autres récits semblables eurent lieu à différentes époques.
Dans tous ces exemples, le facteur commun était que le Prophète prenait lui-même la situation en main et prononçait une supplication que ceux qui l’entouraient n’entendaient pas ; les témoins mentionnent seulement l’avoir vu réciter une prière ou une invocation. Lorsque cela était nécessaire, il intervenait directement, comme lorsqu’il servit la nourriture donnée par Jabir ou mit sa main dans l’eau lors d’autres événements.
S’agissait-il de miracles ? Du point de vue humain, c’étaient sans aucun doute des phénomènes surnaturels. Cependant, le Prophète ou qui que ce soit d’autre ne les présenta comme des signes ou des preuves que Muhammad, que la paix soit sur lui, était le Messager de Dieu. Personne ne fut invité à croire à l’islam en raison d’un tel événement.
Ces événements rassurèrent les Compagnons du Prophète et leur donnèrent la certitude de suivre le droit chemin ; mais ils ne furent pas présentés comme des preuves de la vérité de l’islam. Ils montraient plutôt deux choses. Premièrement, lorsque les bénédictions de Dieu sont accordées, une petite quantité de nourriture suffit à une armée et un récipient d’eau peut devenir pareil à une source. Ce fut la bénédiction de Dieu accordée au chevreau de Jabir et aux dattes de la jeune fille qui permit à des centaines de personnes de recevoir deux repas pendant leur travail pénible au creusement du fossé pour défendre l’islam.
Deuxièmement, ils montrent que lorsque Dieu exauce une prière, la quantité de ce qu’Il donne n’a pas de limite. Ce dernier point est particulièrement illustré par le hadith suivant, rapporté par Anas ibn Malik :
Les gens connurent une période de grande difficulté du vivant du Prophète. Un vendredi, alors que le Prophète prononçait son sermon, un Bédouin se leva et dit : « Messager de Dieu, les gens sont ruinés et les enfants ont faim. Prie Dieu de nous donner de la pluie. » Le Prophète leva les bras et invoqua Dieu. Il n’y avait pas un seul nuage dans le ciel. En quelques minutes, des montagnes de nuages se rassemblèrent. Le Prophète descendit à peine de la chaire que je vis la pluie mouiller sa barbe.
La pluie continua le reste de la journée, le lendemain et le jour suivant, jusqu’au vendredi suivant. Le même Bédouin, ou peut-être un autre, se leva et dit : « Messager de Dieu, les bâtiments se sont effondrés et les biens ont été submergés. Prie pour nous. » Le Prophète leva les bras et dit : « Seigneur, fais tomber la pluie autour de nous et non sur nous. » Il indiqua le ciel de la main. Partout où il pointait, le ciel réapparaissait. Médine devint comme une zone dégagée au centre d’un immense cercle. Le cours d’eau de Qanat Wadi continua de couler pendant un mois. Tous ceux qui venaient des régions environnantes parlaient de l’abondance des pluies. (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
Lorsque nous étudions ces récits et d’autres semblables, nous devons nous rappeler que le Prophète ne s’en attribuait pas le mérite : c’était l’œuvre de Dieu. De plus, il n’en tirait aucun privilège particulier. Il y participait comme les autres. Il mangeait avec eux, buvait et accomplissait ses ablutions comme eux. Parfois, il ne prenait rien pour lui-même, comme dans le cas du verger de Jabir ; il se contentait de demander à Dieu d’accorder Ses bénédictions aux gens.
Ces événements manifestaient le pouvoir de Dieu d’accomplir tout ce qu’Il veut et rappelaient à tous la grande vérité concernant Dieu : « Lorsqu’Il veut une chose, Son commandement consiste à lui dire : “Sois !”, et elle est. » (36 : 82)
Il est remarquable que tous ces cas visaient à soulager les difficultés d’autrui : d’un individu, d’un groupe ou d’une grande partie de la communauté musulmane. Le Prophète ne demanda jamais ces choses pour lui-même, malgré sa pauvreté. Ibn Abbas, le cousin du Prophète, rapporte : « Il pouvait arriver que le Messager de Dieu passe plusieurs nuits sans dîner, lui ou sa famille. Leur pain était principalement du pain d’orge. » (Rapporté par Ahmad, al-Tirmidhi et Ibn Majah.)
De même, Aïcha rapporte : « La famille de Muhammad n’eut jamais suffisamment de pain d’orge pour se nourrir deux jours consécutifs jusqu’à la mort du Prophète. » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
Certains peuvent se demander : si quelques dattes pouvaient nourrir un grand groupe lorsque le Prophète demandait à Dieu de bénir leur nourriture, pourquoi ne faisait-il pas la même chose lorsque sa famille n’avait pas beaucoup à manger ? La réponse est qu’il ne demandait rien pour lui-même ni pour sa famille, car il estimait que tout ce que Dieu lui accordait lui suffisait. Il plaçait sa confiance en Dieu, et Dieu leur donnait assez pour vivre.
Cela est décrit au mieux dans ce hadith authentique. Aïcha dit : « Nous pouvions voir un nouveau croissant, puis un autre, puis un autre encore : trois croissants en deux mois, sans qu’aucun feu ne soit allumé pour cuisiner dans les maisons du Prophète. » Urwah, son neveu, lui demanda : « Mais de quoi viviez-vous donc, ma tante ? » Elle répondit : « Des deux choses noires : les dattes et l’eau. Le Prophète avait toutefois des voisins parmi les Ansar qui possédaient du bétail laitier ; ils envoyaient du lait au Prophète, qui nous en donnait à boire. » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
CHAPITRE 7
MUHAMMAD : SERVITEUR DE DIEU
Pour être musulman, il faut d’abord prononcer la déclaration suivante : « J’atteste qu’il n’y a aucune divinité en dehors de Dieu, et j’atteste que Muhammad est le Messager de Dieu. » Le mot islam signifie « soumission ou abandon de soi », et un musulman est celui qui se soumet à Dieu. Prononcée consciemment, cette déclaration exprime la soumission à Dieu et l’engagement à Lui obéir en toutes circonstances. Cette obéissance s’accomplit en suivant et en mettant en pratique les enseignements du Prophète, car c’est lui qui nous a transmis le message de Dieu. Une variante courante de cette déclaration, notamment dans la prière, modifie la seconde partie ainsi : « J’atteste que Muhammad est le serviteur et le Messager de Dieu. » Il importe de réfléchir au sens de cet ajout, en se rappelant que toutes les créatures, humaines ou non, sont les serviteurs de Dieu. Le terme arabe désignant le serviteur est ‘abd, qui signifie également « esclave » ou « adorateur ». C’est pourquoi ‘abd entre souvent dans la composition d’un nom, suivi de l’un des noms ou attributs de Dieu. Ainsi, nous avons des noms tels que ‘Abd al-Hadi, ‘Abd al-Rahman ou ‘Abd al-Ghafur : ils signifient respectivement « Serviteur de Celui qui guide », « serviteur du Seigneur de la Grâce » et « serviteur du Pardonneur ». Certaines personnes traduisent ‘abd par « esclave ». Cette traduction est toutefois incorrecte, car les connotations de l’esclavage sont totalement différentes de celles du lien entre Dieu et l’être humain. Ce lien s’établit par la soumission à Dieu et par l’engagement à accomplir Sa volonté en toute chose. Dieu n’impose cependant à personne une charge trop lourde pour lui. Au contraire, Il est miséricordieux envers Ses serviteurs, toujours prêt à leur pardonner leurs péchés et à passer outre leurs fautes. Il les guide afin qu’ils choisissent la voie qui leur apporte le bonheur dans la vie présente et dans la vie future. Ainsi, la relation entre l’être humain et Dieu est une relation de sollicitude et d’amour réciproque.
L’être humain choisit de se soumettre à Dieu, comprenant que cette soumission le met en harmonie avec l’univers qui l’entoure, puisque l’univers, avec toutes les créatures qui y vivent, se soumet à Dieu. Seul l’être humain a reçu la liberté de choisir, ce qui lui permet de désobéir à Dieu et d’agir contre les lois naturelles que Dieu a mises en place. Ainsi, lorsqu’il se soumet à Dieu, il accomplit un effort véritable et déclare que, de son plein gré, il choisit de suivre la guidance de Dieu. Dieu lui répond alors en lui accordant Sa miséricorde et en donnant à Ses adorateurs une riche récompense : Il les fera entrer au paradis dans la vie future. Au paradis, chacun connaîtra une félicité ininterrompue.
Cette relation particulière entre l’être humain et Dieu donne à l’être humain le sentiment d’être fier de sa position. Il ne voudra plus se soumettre à une autorité qui lui demande de désobéir à Dieu. Il souhaite au contraire appliquer les lois de Dieu et suivre Sa guidance, sachant que cela établira l’harmonie entre lui et le monde qui l’entoure. Il comprend que se détourner du message de Dieu le met en conflit avec le monde qui l’entoure et avec sa nature humaine. Un tel conflit lui apporte la misère dans ce monde et le place dans une mauvaise situation dans la vie future. Toutefois, la fierté de posséder une telle relation avec Dieu ne conduit pas les croyants à devenir vaniteux ; elle leur inspire plutôt la modestie dans leurs rapports avec tous les hommes. Puisque Dieu a favorisé l’être humain en lui accordant Sa guidance, le bon croyant Lui en est reconnaissant, et cette gratitude s’exprime par une modestie constante. Ce n’est que lorsque l’autorité de Dieu est contestée que le croyant se lève pour affirmer la fierté de sa foi. Dans une telle situation, il se réjouit de se soumettre à Dieu seul et ne cède à personne d’autre qu’à Dieu.
Être le serviteur de Dieu exige de résister à la tentation. Les êtres humains sont souvent exposés à des tentations, matérielles ou autres. Lorsqu’une personne peut obtenir quelque chose qui attire fortement la nature humaine, il peut être très difficile de résister, surtout lorsqu’aucune conséquence néfaste n’est imminente. Dans de nombreuses sociétés, certaines choses interdites par la religion sont permises par la loi du pays, et les gens peuvent être tentés de violer l’interdiction religieuse. Si l’absence de responsabilité immédiate s’y ajoute, la tentation peut devenir encore plus forte. Seul le sentiment de fierté d’être le serviteur de Dieu peut aider une personne à surmonter la tentation et à suivre clairement une voie qui maintient l’obéissance à la loi divine. Nous devons nous rappeler que la loi divine n’exige que ce qui est bon pour l’être humain et ce qui assure notre bonheur dans cette vie et dans la vie future.
Lorsque les gens se considèrent comme les serviteurs de Dieu et se soumettent à Lui, ils doivent comprendre que personne n’acquiert un statut particulier. Le seul statut est celui que Dieu accorde comme une grâce, comme Il l’a accordé aux Prophètes et aux Messagers de Dieu. En dehors de ceux-ci, personne n’obtient un statut qui le distingue du reste de l’humanité. Une personne peut être très pieuse et Dieu peut être satisfait d’elle, mais elle ne le saura qu’au Jour du Jugement. Dieu peut cependant lui accorder Sa grâce dans cette vie en facilitant ce qui semble difficile, en aplanissant sa route ou en lui donnant la force de surmonter ses faiblesses. Les serviteurs de Dieu sentiront Sa main dans tout cela, mais ne supposeront pas qu’ils l’ont mérité ou que cela leur était dû ; ils comprendront toujours que cela leur a été accordé par la grâce de Dieu. Ils deviendront donc plus pieux et leur soumission à Dieu deviendra plus claire et plus complète.
Tout cela s’appliquait au Prophète, car il était « le serviteur et le Messager de Dieu ». En tant que serviteur de Dieu, il se soumettait spontanément et pleinement à Dieu, acceptant Sa volonté, quelle qu’elle fût et quels qu’en fussent les effets pour lui. Il ne recherchait donc aucun statut particulier. Avant sa première rencontre avec l’ange Gabriel, il n’avait aucune idée de la relation correcte entre l’être humain et Dieu, car il ne subsistait rien de l’héritage des prophètes Abraham et Ismaël, sinon une croyance vague en Dieu et quelques rites déformés. Il ne pouvait donc avoir aucune idée de la voie à suivre. Certains Arabes, notamment à Médine, qui étaient en contact avec des chrétiens ou des juifs, avaient appris que les Écritures des deux religions annonçaient le dernier Messager, qui devait mener la foi divine à son accomplissement. Les Arabes de La Mecque, en revanche, ne disposaient d’aucune information de ce genre. Lorsqu’on leur annonça plus tard que Muhammad était un prophète, certains demandèrent : « Qu’est-ce qu’un prophète ? » Dieu dit dans le Coran : « Tu ne pouvais espérer que ce Livre te serait confié. Mais il t’est venu par la grâce de ton Seigneur. » (28:86)
Le Prophète reconnut la grâce exceptionnelle que Dieu lui avait accordée et se consacra à la tâche qui lui avait été confiée. Durant les vingt-trois années de sa mission, il ne perdit jamais de vue sa position première de serviteur de Dieu. Il montra par son exemple qu’être le serviteur de Dieu est une position honorable pour tout être humain. Lorsque les circonstances étaient difficiles et exigeaient un sacrifice immense, il disait : « Je suis le serviteur de Dieu et je ne Lui désobéirai jamais. » La conscience qu’avait le Prophète de sa position de serviteur de Dieu lui procurait paix et tranquillité, même dans les situations les plus critiques et les plus dangereuses. Cela était possible parce qu’il comprenait pleinement la promesse que Dieu a faite à tous les croyants : « À quiconque craint Dieu, Il donnera une issue favorable et lui accordera Ses dons par des voies qu’il ne soupçonne pas. Dieu suffit à quiconque place sa confiance en Lui. Dieu accomplit toujours Son dessein. Dieu a fixé une mesure pour toute chose. » (65:2-3)
Le Prophète craignait Dieu et plaçait pleinement sa confiance en Lui ; il ne craignait donc personne et ne redoutait aucune situation. Au contraire, lorsque les choses étaient les plus difficiles, il demeurait très calme, convaincu que tout ce qui arriverait serait bon, puisque cela aurait été le choix de Dieu. On peut le voir au moment où il dut fuir La Mecque, alors que le complot visant à l’assassiner battait son plein. Il partit dans la direction opposée à celle où il se rendait afin de tromper ses poursuivants. Puis lui et son seul compagnon, Abu Bakr, se réfugièrent dans une grotte. Leurs poursuivants passèrent devant la grotte, et Abu Bakr lui dit : « Si l’un d’eux regarde seulement l’endroit où il pose le pied, il nous verra. » Pourtant, sa confiance en Dieu ne faiblit jamais. Il répondit : « Abu Bakr, que penses-tu de deux hommes lorsque Dieu est avec eux ? » (Rapporté par al-Bukhari.) Ceux qui les poursuivaient auraient facilement pu les apercevoir ; s’ils l’avaient fait, il n’y aurait eu qu’une seule issue, car la veille les Qurayshites avaient unanimement décidé de le tuer et avaient promis une récompense considérable pour sa tête. À cet instant critique, le Prophète se contenta de reconnaître que Dieu était avec lui et ne manifesta pas le moindre tremblement d’inquiétude. Il fit tout ce qu’il pouvait pour leur échapper et plaça sa confiance en Dieu.
CONFIANCE TOTALE EN DIEU
Le Prophète s’efforça d’inculquer à ses disciples cette confiance complète en Dieu. Il estimait qu’en tant que serviteurs de Dieu, les musulmans devaient placer toute leur confiance en Dieu, quoi qu’il puisse leur arriver. Khabbab ibn al-Aratt était un musulman dont la condition humble à La Mecque le plaçait dans une situation extrêmement vulnérable. Il subit d’immenses tortures. Il raconte :
« Nous nous plaignîmes auprès du Messager de Dieu alors qu’il était étendu sur une étoffe près de la Kaaba. Nous dîmes : “Ne vas-tu pas prier Dieu de nous aider ? Ne vas-tu pas prier pour nous ?” Il répondit : “Avant vous, il arrivait qu’un croyant fût emmené, qu’on creusât un trou dans le sol et qu’on l’y plaçât. On posait ensuite une scie sur sa tête et on le coupait en deux. Ou bien on le torturait avec des peignes de fer qui déchiraient sa chair et mettaient ses os à nu. Rien de tout cela ne le détournait de sa foi. Par Dieu, Il mènera cette affaire à la victoire complète, si bien qu’un voyageur ira de Sanaa à Hadramout sans craindre personne hormis Dieu, et qu’un loup pourra tuer ses moutons. Mais vous êtes impatients.” » (Rapporté par al-Bukhari, Ahmad, Abu Dawud, al-Nasa’i et d’autres.)
Les nombreux récits consacrés au Prophète et à son caractère nous apprennent qu’il compatissait à chacun de ses Compagnons. Chaque fois qu’ils rencontraient une difficulté, il partageait leurs sentiments. Lorsqu’ils subissaient des persécutions, sa douleur n’était pas moindre que la leur. Ce hadith nous apprend toutefois que quelques-uns de ceux qui avaient le plus souffert aux mains des Qurayshites, lesquels recouraient à toutes les méthodes de torture, se plaignirent au Prophète de ce qu’ils enduraient et lui demandèrent de prier pour eux. Il accueillit leur demande avec beaucoup de calme et leur dit que rien d’inhabituel ne se produisait dans ce qu’ils avaient à supporter. Les forces du mal chercheront toujours à étouffer la voix de la vérité. Il voulait qu’ils placent leur confiance en Dieu et soient rassurés : l’islam triompherait.
Nous nous trompons cependant si nous pensons que placer notre confiance en Dieu nous épargnera toute adversité, physique ou autre. Le Prophète suggéra à Khabbab et à ceux qui se plaignaient de supporter la torture et la persécution tout en plaçant leur confiance en Dieu. Il confirma que, même si le résultat ultime devait être le triomphe de la vérité de la foi divine, il faudrait toujours endurer les difficultés et persévérer dans l’adversité.
Peu avant la première grande bataille entre les musulmans et les Arabes idolâtres des Qurayshites, à Badr, le Prophète pria intensément Dieu de lui accorder la victoire. Dans sa prière, il dit : « Seigneur, si Tu laisses aujourd’hui périr cette troupe de croyants, il ne restera plus personne pour T’adorer. »1 Pour lui, une défaite qui anéantirait les croyants était une possibilité qu’il espérait écarter. D’où ses appels fervents à Dieu pour qu’Il accomplisse Sa promesse de victoire. Il ignorait entièrement le dessein de Dieu. Il ne prétendit jamais connaître autre chose que les vérités que Dieu décidait de lui révéler à un moment donné.
Au moment de creuser le fossé sec destiné à défendre Médine contre les armées assaillantes, il participa à la destruction d’un rocher dur. Il dit à ses Compagnons qu’il voyait les palais de Syrie et de Perse ainsi que les portes de Sanaa chaque fois que des étincelles jaillissaient lorsqu’il frappait le rocher ; il ne savait pas quand ni comment ces pays entreraient dans le giron de l’islam. Il dit à ses Compagnons tout ce qu’il savait. Comme cela se produisit, toutes ces régions devinrent parties de l’État musulman en l’espace de deux décennies, et beaucoup de ceux qui avaient entendu ses paroles à l’époque participèrent à l’accomplissement de cette prophétie.
Les exigences de la soumission à Dieu et de la confiance en Lui ne signifient pas que le musulman abandonne tout à Dieu. Au contraire, la confiance en Dieu exige du musulman qu’il prenne toutes les mesures possibles pour faire face à chaque situation. Une fois cela accompli, le serviteur de Dieu s’en remet à Dieu pour qu’Il produise le meilleur résultat. Cela apparaissait clairement dans le comportement du Prophète tout au long de sa vie, et c’est un exemple que nous devons suivre.
1 Ibn Hisham, Al-Sirah al-Nabawiyyah, vol. 2, p. 267. Voir également al-Bukhari, Sahih, livre du Tafsir, sourate 54.
LE PLUS DÉVOUÉ DES ADORATEURS
Étroitement lié à la confiance en Dieu et au fait de s’en remettre à Lui se trouve l’aspect du culte, qui constitue également une connotation essentielle du terme ‘abd, c’est-à-dire « serviteur de Dieu ». Peut-être l’humanité n’a-t-elle jamais vu, et ne verra-t-elle jamais, une personne plus dévouée dans l’adoration que Muhammad (que la paix soit sur lui). Il suffit de connaître son comportement et ses enseignements pour s’en rendre compte. En vérité, l’adoration était pour lui comme l’air qu’il respirait. Je ne peux ici donner qu’un aperçu de son adoration, bien qu’une étude approfondie confirme toujours cette affirmation.
Le culte islamique revêt différents aspects et différentes formes : la prière est à la fois physique et verbale, la zakat est financière, le jeûne est un acte d’adoration fondé sur l’abstention, et le pèlerinage réunit les quatre aspects. Parmi eux, la prière est la forme la plus importante du culte islamique. Le Prophète dit : « Une religion qui ne comporte pas la prière est inutile. » Le terme arabe désignant la prière est salah ; il dérive d’une racine qui signifie « contact, lien ou relation ». En réalité, la prière islamique procure tout cela et établit un lien entre le croyant et Dieu.
Afin de donner à Muhammad la force nécessaire pour accomplir son rôle de Son Messager, Dieu lui ordonna, au début de sa mission, de consacrer chaque nuit une grande partie de la nuit à l’adoration : « Veille en prière la nuit, à l’exception d’une petite partie, de la moitié, ou un peu moins ; ou ajoute-y. Récite le Coran avec calme et distinction. Nous allons te communiquer une parole lourde. » (73:2-5)
Pendant une année entière, le Prophète et les quelques personnes qui répondirent à son appel et crurent à l’islam accomplirent leur culte nocturne en priant et en récitant le Coran. Les savants estiment que la position la plus proche de Dieu qu’une personne puisse atteindre consiste à se tenir debout en prière, à réciter le Coran, qui est la parole même de Dieu, et à réfléchir à son sens. Plus tard, cette exigence fut allégée. La prière nocturne demeura un élément important de la formation du caractère du musulman, mais elle devint volontaire ; on peut n’y consacrer que quelques minutes ou choisir de la prolonger davantage. L’importance de cette pratique réside dans la compréhension qu’elle donne de la relation entre l’être humain et Dieu.
Une part importante du culte islamique consiste à glorifier Dieu, à Le louer et à Lui exprimer notre gratitude pour toutes les bénédictions qu’Il nous accorde. Cela contribue également à une juste compréhension de notre position dans l’univers et nous donne une conception correcte de Dieu. Cette compréhension provient de ce que le Prophète nous a enseigné par ses paroles et son exemple.
Avant l’islam, certaines personnes n’avaient aucune idée de Dieu, mais Muhammad leur donna une lumière intérieure et les conduisit à une connaissance claire de leur Seigneur. D’autres se faisaient de Dieu des idées erronées, imaginant qu’Il avait un fils ou des associés qui servaient d’intermédiaires ; Muhammad présenta à l’humanité la conception la plus claire de l’unicité absolue de Dieu, montrant clairement que Dieu n’a ni fils, ni fille, ni associé, ni semblable, ni égal d’aucune sorte : « Ont-ils pris des protecteurs en dehors de Lui ? Dieu est le seul Protecteur de tous ; c’est Lui qui donne la vie aux morts, et Il est puissant sur toute chose. Quel que soit le sujet de vos différends, le jugement final appartient à Dieu. Tel est Dieu, mon Seigneur. En Lui je place ma confiance et c’est vers Lui que je reviens toujours. Il est le Créateur des cieux et de la terre. Il vous a donné des épouses issues de vous-mêmes, de même qu’Il a donné des compagnes aux animaux, afin que vous vous multipliiez. Rien ne Lui est comparable, même de la manière la plus infime. Lui seul entend tout et voit tout. Les clés des cieux et de la terre Lui appartiennent. Il dispense largement les biens ou les mesure à qui Il veut. Il a une connaissance parfaite de toute chose. » (42:9-12)
La connaissance que Muhammad avait de Dieu était parfaite, inégalée par quiconque a vécu ou vivra, car elle reposait sur une vision qui ne pouvait jamais s’effacer. Le musulman qui suit l’exemple du Prophète comprend que sa connaissance de Dieu possède des caractéristiques particulières, clairement reflétées dans son discours. Elle est claire, vraie, chaleureuse, pénétrante, dépourvue d’ambiguïté et d’affectation. Le discours humain doit comporter une certaine chaleur pour produire l’effet recherché. Lorsque Muhammad parle de Dieu, qu’il le fasse dans l’espoir ou dans la crainte, ses paroles mêmes sont animées d’une forte impulsion, d’une émotion débordante et d’une grande chaleur. Que vous lisiez ses paroles ou que vous les écoutiez, votre cœur en sera profondément touché et vous ressentirez la grandeur de Dieu, le Seigneur de tous les mondes.2
Imaginez ce que contient la terre le long d’une ligne droite qui partirait d’un point de sa surface pour réapparaître à l’extrémité opposée. Il doit exister une multitude de choses dont nous n’avons encore aucune connaissance. Dieu nous rappelle : « Vous n’avez reçu que peu de connaissance. » (17:85) Dieu nous donne une image de Sa connaissance sur laquelle réfléchir : « [Il est] le Seigneur de la Grâce, établi sur le Trône de Sa toute-puissance. À Lui appartient tout ce qui est dans les cieux et sur la terre, tout ce qui est entre eux et tout ce qui se trouve sous le sol. Que tu dises une parole à voix haute, Il connaît certes le secret et ce qui est encore plus caché. [Il est] Dieu ; il n’y a aucune divinité en dehors de Lui. À Lui appartiennent les plus beaux noms. » (20:5-8)
Un secret connu d’une seule personne qui le garde soigneusement peut être considéré comme inconnu des autres. Dieu nous dit qu’Il connaît chacun de ces secrets et même ce qui est plus caché encore. La plus infime particule dans les profondeurs de la terre est parfaitement connue du Dieu Tout-Puissant. C’est peut-être la limite de ce que notre imagination peut concevoir, mais cet univers contient des mondes dont nous ne savons rien. Pourtant, tout ce qui se trouve dans ces mondes et au-delà est connu de Dieu. Rien ne Lui est caché.
Ayant cette vision de Dieu, le Prophète s’adressait à Dieu dans sa prière par des paroles que nous ferions bien de mémoriser et de répéter souvent. Selon la description que ‘Ali fit de la prière du Prophète : lorsqu’il s’inclinait, il disait : « Seigneur, je m’incline devant Toi, je crois en Toi et je me soumets à Toi. Mon ouïe, ma vue, mon cerveau, mes os et mes nerfs s’inclinent tous devant Toi. » Lorsqu’il relevait la tête, il disait : « Que Dieu entende celui qui Le loue. Seigneur, à Toi revient la louange, autant qu’en pourraient contenir les cieux, la terre, tout ce qui se trouve entre eux et tout ce que Tu peux vouloir au-delà. » Puis, lorsqu’il se prosternait en sujud, il disait : « Seigneur, c’est devant Toi que je me prosterne ; en Toi je crois et à Toi je me soumets. Mon visage se prosterne devant Celui qui l’a créé et façonné, et qui lui a donné l’ouïe et la vue. Toute gloire appartient à Dieu, le meilleur des créateurs. »3
Une telle adresse à Dieu exprime le sens de la divinité parfaite et de la soumission parfaite à Lui. Dans les récits coraniques, la législation, les représentations de l’univers et la description de la résurrection au Jour du Jugement, nous trouvons des centaines de références aux nobles attributs de Dieu. Le Coran n’accepte pas que les louanges de Dieu soient présentées de manière théorique, sans toucher le cœur ni influencer le comportement humain. Le Prophète, le plus dévoué des adorateurs de Dieu, traduisit cette approche dans tous les aspects de sa vie. Il devint ainsi un homme de Dieu, le cœur et l’esprit tournés vers Dieu, abordant toute chose de la vie au nom de Dieu, comme s’il voyait Dieu et L’entendait.
Celui qui est satisfait de Dieu ne cède ni à la peur ni au désir ; celui qui puise sa force en Dieu ne s’inquiète pas du nombre de ses ennemis ; celui qui garde Dieu à l’esprit avant d’entreprendre une action adopte la même attitude en public et en privé ; et ceux qui recherchent la réussite dans la vie future ne sont pas détournés de leur voie par les objectifs de la vie présente. Le cœur de Muhammad était toujours vivant de la conscience de son Seigneur. Il avait un sentiment profond de la grandeur de Dieu, qui constituait le fondement solide de ses relations avec les autres et avec le Créateur.
Écoutons-le adresser à Dieu cette invocation : « Seigneur, je T’implore par le fait que Tu connais tout ce qui échappe à la perception humaine, et par Ta toute-puissance, de me maintenir en vie aussi longtemps que Tu sais que la vie est meilleure pour moi, et de me faire mourir lorsque Tu sais que la mort est meilleure pour moi. Seigneur, je T’implore de me rendre pieux en toute situation. Aide-moi à dire la vérité lorsque je suis satisfait comme lorsque je suis en colère. Accorde-moi la modération dans la pauvreté comme dans l’aisance. Je Te demande une joie et un réconfort sans fin, ainsi qu’une satisfaction ininterrompue. Accorde-moi de me contenter de tout ce que Tu me donnes et de connaître la résurrection après la mort. Je T’implore de m’accorder le bonheur de contempler Ton visage et le désir de Te rencontrer dans une vie exempte de souffrance douloureuse et de troubles déroutants. Accorde-nous, Seigneur, la splendeur engendrée par la foi, et fais de nous des guides qui suivent le droit chemin. »4
Lorsque nous étudions la vie du Prophète, nous le trouvons en train de glorifier Dieu et de Le louer à chaque instant. Il se réveillait avant l’aube, quittant son lit alors que le rideau sombre de la nuit couvrait encore toute chose. Il disait alors : « Louange à Dieu qui m’a rendu mon âme, m’a donné la force physique et m’a permis de Le glorifier. » Considérez la manière dont il accueillait la vie, rempli d’optimisme : « Louange à Dieu qui m’a rendu mon âme. » La vie est un don de Dieu et nous pouvons accomplir beaucoup de bonnes choses au cours d’une journée. Le Prophète exprimait sa gratitude pour son bien-être. Nous pouvons longuement méditer sur la dernière partie de cette invocation, qui mentionne la permission que Dieu lui accordait de Le glorifier. C’est une expression de dévouement complet que les mots peuvent difficilement décrire.
2 Muhammad al-Ghazali, Fann al-Dhikr wa’l-Du’a ‘Inda Khatam al-Anbiya’ (L’art de la glorification de Dieu et de l’invocation par le dernier Prophète), Le Caire, 1998, p. 10-11.
Muhammad, le serviteur toujours reconnaissant de Dieu, commence ses louanges par des paroles qui transmettent la certitude de la foi et l’amour pur dans chaque lettre et chaque son. Il dit matin et soir : « Seigneur, je Te prie de m’accorder la santé dans cette vie et dans la vie future, de me pardonner et de m’accorder la pureté dans ma foi, ma vie, ma famille et mes biens. Seigneur, couvre mes défauts et rassure-moi au moment de la peur. Protège-moi contre ce qui se trouve devant moi, derrière moi, à ma droite, à ma gauche et au-dessus de moi. J’implore Ta grandeur de me protéger de tout danger qui se trouve sous moi. »
Le Prophète exhortait tout musulman à dire au début ou à la fin de sa journée : « Seigneur, Tu connais tout ce qui échappe à la perception humaine et tout ce qui est visible ; Tu es le Créateur des cieux et de la terre ; Tu es le Seigneur et le Possesseur de toute chose. J’atteste qu’il n’y a aucune divinité en dehors de Toi. Je cherche refuge auprès de Toi contre le mal qui est en moi et contre les machinations de Satan. »5 Ce n’est là qu’un aperçu de la fréquence avec laquelle le Prophète glorifiait Dieu et Le louait chaque jour de sa vie. Sa conscience de la présence de Dieu ne le quittait jamais un instant, et il Le louait à chaque moment décisif et avant chaque action. Le Prophète est donc le modèle parfait pour tous les croyants.
Certains d’entre nous peuvent se demander s’il faut répéter toutes ces invocations en permanence. Les savants expliquent à juste titre que, bien qu’elles soient toutes recommandées, aucune n’est obligatoire. Toutefois, le défunt cheikh Muhammad al-Ghazali dit à ce sujet :
« Je pense qu’il est nécessaire de réfléchir longuement à de telles glorifications et à de telles invocations ferventes lorsque le cœur se relâche et que la relation avec Dieu s’affaiblit. Elles sont très efficaces pour nous donner une conception correcte de Dieu et nous faire prendre conscience de la portée de Ses grands attributs. La foi devient inefficace lorsqu’elle ne repose pas sur une vision éclairée. Lorsque la conviction n’est que marginale, elle ne peut ni contrôler le comportement ni contenir le désir débridé. En vérité, les Compagnons du Prophète ont pu atteindre le sommet de la foi et changer le cours de l’histoire, remplaçant les constitutions et la morale par des modèles infiniment meilleurs, uniquement parce qu’ils étaient proches du Prophète, observaient sa vie et étaient guidés par sa lumière. Ils permirent ainsi à sa sincérité exemplaire et à son amour de Dieu de remplir leurs cœurs comme ils avaient rempli le sien. Telle est la nature humaine. À mon sens, écouter le Prophète lorsqu’il adressait ses invocations à Dieu et ressentir son émotion tandis qu’il implorait Dieu ne peut qu’éclairer nos cœurs et nos esprits et nous motiver à nous rapprocher de Dieu. »6
De même, lorsque nous considérons la manière dont le Prophète glorifiait Dieu à chaque moment décisif et Le louait pour tout ce qui arrivait, il est naturel de craindre que, quels que soient nos efforts, nous restions en deçà de ce qui est requis. Ceux qui pensent ainsi peuvent alors s’imposer des exigences excessives. Pourtant, le Prophète tenait à montrer qu’il ne méprisait ni le confort ni les plaisirs. Il voulait que les gens profitent de la vie tout en se souvenant de leur relation avec Dieu.
‘A’ishah rapporte que, lorsque le Prophète ordonnait aux gens de faire quelque chose, il ne prescrivait que des actes qui étaient à leur portée. Ils lui dirent : « Nous ne sommes pas comme toi, Messager de Dieu. Comment pourrions-nous l’être, puisque Dieu t’a pardonné tous tes péchés, passés et futurs ? » Il se mit en colère, et la colère se lisait sur son visage. Il leur dit : « Je suis celui qui craint le plus Dieu et celui qui sait le mieux ce que Dieu veut. » (Rapporté par al-Bukhari.)
‘Abdullah ibn ‘Amr était un jeune Compagnon du Prophète, très pieux. Il rapporte que le Prophète le rencontra et lui dit : « ‘Abdullah, on m’a rapporté que tu jeûnes tous les jours et que tu consacres de longues heures à la prière nocturne. » ‘Abdullah confirma que c’était le cas. Le Prophète dit : « Ne fais pas cela. Jeûne certains jours et ne jeûne pas les autres. Consacre certaines nuits à la prière nocturne et dors suffisamment. Ton corps a un droit sur toi ; tes yeux ont un droit sur toi ; ta femme a un droit sur toi ; et ton visiteur a un droit sur toi. » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
Prendre en compte l’ensemble de la guidance du Prophète nous permettra de suivre une voie moyenne, dans laquelle nous accomplirons et rechercherons ce qui est obligatoire, ajouterons une part de ce qui est volontaire, nous occuperons de notre travail et répondrons aux besoins de nos familles.
3 Muhammad al-Ghazali, op. cit., p. 11.
4 Muhammad al-Ghazali, op. cit., p. 12.
5 Ibid., p. 17-18.
6 Muhammad al-Ghazali, op. cit., p. 19.
CHAPITRE 8
un homme chargé de transmettre le message de Dieu
Le Prophète reçut à maintes reprises l’instruction, dans le Coran, de souligner sa condition humaine. Un verset dit : « Dis : Je ne suis qu’un être humain comme vous. Il m’est révélé que votre Dieu est le Dieu unique. Suivez donc le droit chemin qui mène à Lui et implorez Son pardon. Malheur à ceux qui Lui donnent des associés. » (41: 6) Deux points sont soulignés ici, comme ailleurs dans le Coran : premièrement, Muhammad (que la paix soit sur lui) est un être humain ordinaire, comme tout le monde ; deuxièmement, il reçoit d’en haut des révélations concernant la religion qu’il est dans l’intérêt des hommes d’adopter. En fait, le Prophète reçut des révélations pendant une période de vingt-trois ans. Lorsque ces révélations furent achevées, la religion de l’islam fut complète. Dieu dit dans la dernière révélation coranique : « Aujourd’hui, J’ai parachevé pour vous votre religion, J’ai accompli sur vous Mon bienfait et J’agrée l’islam comme religion pour vous. » (5: 3)
Le Prophète n’avait aucun contrôle sur le moment où le Coran était révélé ni sur son contenu, car Dieu déterminait quand et quoi révéler à Son Messager. Le fait que le Coran ait été révélé sur une période aussi longue servit plusieurs objectifs, dont l’un était que certaines règles ne fussent révélées que lorsque la communauté musulmane en ressentait le besoin. Par exemple, les premiers versets de la sourate 24 (« La Lumière ») précisent la punition de l’adultère. Ils prévoient notamment une punition pour celui qui accuse quelqu’un d’adultère sans produire les preuves nécessaires pour l’établir : « Quant à ceux qui accusent les femmes chastes [d’adultère] et ne produisent pas quatre témoins, infligez-leur quatre-vingts coups de fouet et n’acceptez plus jamais leur témoignage, car ce sont des pervers. » (24: 4)
Lorsque le Prophète récita ce passage à ses Compagnons, l’un d’eux, Saʿd ibn ʿUbādah, se demanda comment cette règle s’appliquerait si un homme trouvait sa femme au lit avec un autre homme. Le Prophète répondit qu’il s’agissait là des révélations de Dieu. Cependant, Saʿd estimait toujours qu’une précision supplémentaire était nécessaire. Peu après, un homme se présenta et accusa sa femme d’adultère. Le Prophète lui demanda d’amener ses témoins. L’homme protesta qu’il n’avait pas de témoins, puisque la chose s’était passée chez lui. Le Prophète dit qu’il n’avait d’autre choix que d’exiger les preuves prescrites, faute de quoi il punirait l’accusateur conformément au verset cité plus haut. L’homme dit : « Par Dieu, je ne serai pas puni pour avoir dit la vérité. »
Au cours de cette discussion, le Prophète reçut les versets suivants de la sourate : « Quant à ceux qui accusent leurs propres épouses d’adultère et qui n’ont d’autres témoins qu’eux-mêmes, que chacun d’eux témoigne quatre fois par Dieu qu’il dit la vérité, et une cinquième fois que la malédiction de Dieu soit sur lui s’il ment. Mais le châtiment sera écarté d’elle si elle témoigne quatre fois par Dieu qu’il ment, et une cinquième fois que la colère de Dieu soit sur elle s’il dit la vérité. Si ce n’était la faveur de Dieu sur vous et Sa grâce, et si Dieu n’était Celui qui accueille le repentir et le Sage… ! » (24: 6-10)
Le fait que cette règle ne fût révélée qu’au moment où l’affaire fut soumise au Prophète montra à la communauté musulmane que Dieu veillait sur elle et pourvoyait à son bien-être. Ce fut une expérience extraordinaire pour ceux qui la vécurent, et elle fut unique dans l’histoire de l’humanité. De plus, elle apporta une preuve supplémentaire que le Prophète ne donnait à la communauté que ce qui lui était accordé. Il n’avait aucun pouvoir sur ce qui devait être révélé ni sur le moment de sa révélation.
Parfois, cela le concernait personnellement, comme dans l’affaire connue sous le nom d’ifk, « l’histoire du Mensonge ». Il s’agissait d’une rumeur, répandue par certains hypocrites, selon laquelle Aïcha, l’épouse du Prophète, avait eu des relations avec un homme appelé Safwan. La rumeur circula à Médine pendant un mois, au cours duquel Aïcha fut malade et ne put être interrogée. Personne ne produisit la moindre preuve, mais les gens parlaient. Le Prophète ne reçut aucune révélation à ce sujet et ne pouvait donc rien faire. Il ne punit pas ceux qui avaient répandu la rumeur et ne réprimanda pas non plus son épouse. Tout ce qu’il fit fut de demander conseil à certains de ses Compagnons. Ce ne fut que lorsque le Coran fut révélé, déclarant l’innocence d’Aïcha, que le Prophète prit les mesures qui s’imposaient.
Que signifie cette référence répétée à la condition humaine de Muhammad ? Les gens couvrent souvent leurs héros et les personnages historiques d’éloges excessifs. Certains prophètes ont reçu un statut divin : ainsi, beaucoup ont prétendu que Jésus était le fils de Dieu. Rien de tel ne peut être prétendu au sujet de Muhammad. Il y eut certes des gens qui le louèrent en termes exagérés. Certains soufis affirmèrent que, sans lui, Dieu n’aurait pas créé l’univers. Inutile de dire qu’une telle affirmation est absurde. Cependant, même ceux qui formulèrent ces prétentions inacceptables reconnaissaient qu’il était humain. Aucun musulman, quelle que soit son école de pensée, ne s’écarte de cette position.
D’un autre point de vue, la condition humaine de Muhammad signifiait que tout ce que Dieu exigeait des hommes s’appliquait également à lui. Il devait n’adorer que Dieu pendant toute sa vie et ne négliger aucun des actes de culte requis par l’islam. Dieu lui dit dans le Coran : « Adore ton Seigneur jusqu’à ce que te vienne la certitude [de la mort]. » (15: 99)
Le Prophète était un modèle d’adorateur. Il se consacrait au culte à toute heure du jour et de la nuit. Toutes les autres obligations islamiques, comme la zakat, le jeûne et le pèlerinage, s’appliquaient à lui. Il observait sans faute le jeûne de chaque ramadan. Il acquittait sa zakat et accomplissait le pèlerinage. Il accomplissait même bien davantage dans les diverses formes de culte islamique que ce qui était exigé. Il n’accomplit le pèlerinage qu’une seule fois, comme cela est requis de tous les musulmans, mais c’était parce que, pendant plusieurs années, il ne put l’accomplir, les incroyants étant les maîtres de La Mecque. Après que La Mecque fut passée sous son autorité, il ne vécut pas assez longtemps pour pouvoir l’accomplir plus d’une fois.
En tant qu’être humain, prophète et Messager de Dieu, Muhammad (que la paix soit sur lui) reçut également cette injonction : « Sois donc patient dans l’adversité, car la promesse de Dieu est vraie. Implore le pardon pour tes péchés et glorifie ton Seigneur en Le louant, le soir et le matin. » (40: 55)
La question qui se pose ici est la suivante : le Prophète pouvait-il commettre des péchés au point d’avoir besoin d’implorer le pardon ? Il est certain que le Prophète n’envisagea jamais de faire quoi que ce soit que Dieu eût interdit. Aller contre la volonté de Dieu constitue un péché. Cela signifie que le Prophète n’eut jamais délibérément l’intention de désobéir à Dieu de quelque manière que ce soit. Cependant, certaines pensées pouvaient lui venir à un moment ou à un autre, en raison de circonstances particulières. Dans son cas, de telles choses insignifiantes pouvaient constituer un faux pas, et il lui fut ordonné d’en demander pardon à Dieu. Ce verset nous apprend que si le Prophète devait implorer le pardon de Dieu, nous devons tous le faire, et dans une mesure encore plus grande.
un homme chargé de transmettre le message de Dieu
Comme cela a été indiqué au chapitre 6, le Prophète consacrait beaucoup de temps au culte. Il pouvait passer de longues heures de la nuit à prier et à invoquer Dieu. Cependant, il facilitait toujours les choses à ses Compagnons et à ses disciples. Il veillait à ne pas leur imposer des tâches qu’ils trouveraient trop pénibles. Pourquoi donc tenait-il tant à consacrer autant de temps à la dévotion ?
La réponse fut donnée par Aïcha, son épouse, lorsqu’elle posa cette même question au Prophète, en lui faisant remarquer que Dieu lui avait déjà pardonné tout péché qu’il aurait pu commettre ou pourrait commettre. Le Prophète répondit : « Ne devrais-je donc pas être un serviteur de Dieu reconnaissant envers Lui ? » Son effort supplémentaire exprimait sa gratitude envers le Tout-Puissant pour toutes les faveurs qu’Il lui avait accordées.
En même temps, le Prophète voulait s’assurer que ses Compagnons et les générations futures de ses disciples ne s’imposeraient pas des charges excessives dans leur recherche de la dévotion ; il leur indiquait donc souvent les dispenses. Il veillait à ce que les gens les mettent en pratique. Il nous dit : « Dieu aime que les dispenses qu’Il accorde soient utilisées, tout comme Il aime que les obligations exigeant un effort soient accomplies. »
Les gens ont cependant tendance à se compliquer eux-mêmes les choses. Ils minimisent souvent leurs bonnes actions et pensent qu’ils doivent en faire davantage. Aïcha rapporte : Le Prophète fit une chose en précisant qu’il s’agissait d’une dispense accordée aux gens. Certains, toutefois, s’abstinrent de la faire. Cela fut rapporté au Prophète. Il s’adressa aux gens en commençant par louer Dieu. Il dit : « Qu’arrive-t-il à certains qui s’abstiennent de faire ce que je fais ? Par Dieu, je suis celui qui connaît le mieux Dieu et celui qui Le craint le plus. » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
Remettant les choses dans leur juste perspective, le Prophète explique que même l’effort le plus intense dans le culte et les bonnes œuvres ne suffira à personne pour s’assurer l’entrée au paradis. Cela tient au fait que Dieu nous a accordé d’immenses bienfaits. Même si nous passions tout notre temps à prier et à nous dévouer à Dieu, nous ne pourrions jamais Le remercier suffisamment pour ce qu’Il nous a donné. Il faut plutôt un acte de la grâce de Dieu, qu’Il accorde assurément à toute personne sincère dans sa foi. Aïcha rapporte que le Prophète a dit : « Accomplissez les bonnes œuvres avec modération et réjouissez-vous. Aucune action ne suffira à faire entrer quiconque au paradis. » Les gens demandèrent : « Même pas toi, ô Messager de Dieu ? » Il répondit : « Même pas moi, à moins que Dieu ne m’accorde Son pardon et Sa grâce. » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
Amour et compassion
En tant qu’être humain, Muhammad (que la paix soit sur lui) éprouvait tous les sentiments et toutes les émotions que connaissent les gens ordinaires. Il était très sensible, ce qui faisait déborder ses sentiments. Cependant, il maîtrisait ses émotions par sa foi. Le Prophète était un homme aimant et attentionné, et son amour s’étendait à toutes sortes de personnes. En tant que père, il était particulièrement aimant et compatissant. Le Prophète transforma profondément la manière dont les Arabes traitaient leurs enfants et montra son amour pour ses filles.
Aïcha rapporte : Je n’ai jamais vu personne qui ressemblât davantage au Messager de Dieu, par son apparence, ses manières et sa démarche, que sa fille Fatima. Lorsqu’elle venait rendre visite au Prophète, il se levait, l’embrassait et la faisait asseoir à sa place. Lorsqu’il lui rendait visite, elle se levait, l’embrassait et le faisait asseoir à sa place. (Rapporté par al-Bukhari, Muslim, Abu Dawud et al-Tirmidhi.)
L’attitude du Prophète représentait une rupture avec les usages auxquels les Arabes étaient habitués. Avant l’islam, les femmes étaient souvent maltraitées en Arabie. Dans certains cas, lorsqu’une jeune femme devenait veuve, les proches de son mari défunt la traitaient comme une partie de l’héritage laissé par leur parent. Ils l’épousaient eux-mêmes ou décidaient de celui qui pourrait l’épouser. La naissance d’une fille était accueillie avec tristesse par son père. Les petites filles étaient enterrées vivantes par crainte de la pauvreté, car les femmes ne gagnaient pas leur vie.
Le Prophète aimait tous les hommes et se souciait profondément de ses Compagnons, qui croyaient en son message. Il partageait leurs épreuves lorsqu’ils affrontaient l’adversité et se montrait généreux envers eux de tout ce qu’il possédait. Au chapitre 6, j’ai raconté l’histoire de Jabir ibn ʿAbdullah et la manière dont il invita le Prophète, accompagné de quelques personnes, à dîner chez lui. Le Prophète prit avec lui tous ceux qui travaillaient au creusement du fossé destiné à fortifier Médine. Il dit également à la femme de Jabir de prendre son repas et de donner de la nourriture à ses voisins.
Il y eut de nombreux incidents semblables durant la vie du Prophète, et nous les examinerons dans un chapitre ultérieur. Ces incidents ne sont pas considérés comme des miracles destinés à prouver la véracité du message de Muhammad. Ils constituent plutôt une manifestation de la bénédiction de Dieu, par laquelle la nourriture fut augmentée afin de suffire à nourrir tout le groupe. L’incident montre toutefois que le Prophète était conscient des conditions dans lesquelles travaillaient ses Compagnons. Il savait qu’ils étaient pauvres et qu’ils avaient besoin de nourriture. Sa propre faim et la perspective de prendre un bon repas ne le détournaient pas de la nécessité de s’occuper de ses Compagnons. Il voulait qu’ils partagent tous le réconfort que représentait le repas chaud. Il s’en remettait à Dieu pour bénir le repas et en augmenter la nourriture.
Le Prophète était certain que le message qu’il avait reçu de Dieu était la vérité et qu’il apporterait le bonheur aux hommes dans cette vie et dans la vie future. S’ils le rejetaient, ils s’exposeraient au châtiment de Dieu dans la vie future, ainsi qu’au malheur dans la vie présente. Il fit donc tout ce qu’il pouvait pour les persuader de l’accepter. Il leur souhaitait le bien, même lorsqu’ils se montraient très durs envers lui et ses Compagnons. Chaque fois qu’il percevait le moindre signe que quelqu’un pourrait prêter attention à ce qu’il prêchait, il allait vers lui et lui témoignait tout son amour et toute sa sollicitude. Leur hostilité ne le dissuadait jamais d’essayer, et il pardonnait volontiers leurs propos injurieux et leurs insultes. Lorsqu’un adversaire endurci se tournait vers lui dans un geste positif, il l’accueillait à bras ouverts.
Un bon exemple est celui de ʿIkrimah ibn Abi Jahl, qui avait suivi l’exemple de son père en faisant tout son possible pour saper l’islam. Il resta vingt et un ans dans le camp ennemi. Finalement, la femme de ʿIkrimah le persuada de changer d’attitude envers l’islam, car celle-ci était motivée par l’orgueil et nourrissait la haine. Il l’accompagna à Médine pour rencontrer le Prophète. Lorsque le Prophète le vit entrer dans la mosquée, il dit à ses Compagnons de ne pas dire du mal de son père, car « dire du mal des morts ne leur nuit pas, mais offense leurs proches vivants ». Il accueillit ʿIkrimah en le décrivant comme le « cavalier émigré ».¹
Qu’en est-il de la haine ? La question est de savoir comment l’émotion opposée à l’amour influençait le Prophète. Le Prophète n’exprima jamais de haine envers qui que ce soit, pas même envers ses adversaires les plus acharnés. Une personne pouvait certes être coupable d’un complot malveillant contre le Prophète, mais dès qu’elle changeait d’attitude, le Prophète l’acceptait et l’accueillait sans conserver la moindre rancune.
Par exemple, lorsque le Prophète entra à La Mecque et que celle-ci passa à l’islam après très peu de combats, beaucoup de gens continuaient à nourrir de la rancœur personnelle envers le Prophète et de l’hostilité envers l’islam. Fudalah était de ceux-là. Il marchait derrière le Prophète, qui accomplissait les circumambulations (c’est-à-dire le tawaf) autour de la Kaaba. Fudalah pensa : « Si je le tue maintenant, peu m’importera ce qui m’arrivera ensuite. J’aurai vengé les Quraysh de lui. »
Lorsqu’il s’approcha, le Prophète se tourna vers lui et dit : « Fudalah ? » Il répondit : « Oui, Messager de Dieu. » Le Prophète demanda : « À quoi pensais-tu ? » Il répondit : « À rien, j’accomplissais simplement mon tawaf. » Le Prophète sourit et posa la main sur la poitrine de Fudalah, près de son cœur. Fudalah raconta par la suite : « Lorsqu’il retira sa main, personne ne m’était plus cher que Muhammad. »²
¹ Al-Hakim, Al-Mustadrak, vol. 3, p. 241-242.
² Ibn Hisham, Al-Sirah al-Nabawiyyah, vol. 4, p. 37.
Pourtant, le Prophète manifesta parfois une vive aversion envers certaines personnes. Il dit : « Parmi ceux que je déteste le plus parmi vous figurent les bavards et les pédants qui insistent excessivement sur leur éloquence. » Il existe des hadiths semblables qui parlent de qualités et de comportements généralement réprouvés. Le Prophète lui-même exprime son aversion pour ces défauts. Cela montre que ses sentiments négatifs étaient modérés par la compréhension qu’il avait de son rôle et par sa foi en Dieu.
Lorsque nous nous soumettons à Dieu et acceptons tout ce que Dieu décide pour nous, nous commençons à voir les choses sous un jour différent, de telle sorte que nos intérêts personnels deviennent moins importants que nos intérêts plus larges. Dans le cas du Prophète, son attention était toujours tournée vers la compréhension du message qu’il transmettait, afin que les gens puissent adopter à son égard une attitude éclairée.
Émotions négatives
Dans quelle mesure des émotions négatives comme la colère, l’anxiété et la peur influençaient-elles le Prophète ? En tant que Messager humain vivant au milieu d’une communauté humaine et prêchant un message divin qui exigeait des gens qu’ils se conforment à certains enseignements, Muhammad (que la paix soit sur lui) éprouvait toutes les émotions humaines. La mission qui lui avait été confiée comprenait le rôle de modèle pour toute l’humanité. Dieu nous dit dans le Coran : « Vous avez dans le Messager de Dieu un excellent modèle pour quiconque espère en Dieu et au Jour dernier et invoque souvent Dieu. » (33: 21)
S’il n’avait pas éprouvé de telles émotions, il n’aurait pas pu fournir un tel modèle. Les gens cèdent souvent à la tentation lorsqu’on leur offre une position, la richesse, le pouvoir, le sexe ou d’autres choses semblables. Le Prophète se vit proposer tout cela à plusieurs reprises. Ainsi, ʿUtbah ibn Rabiʿah était le chef du clan des ʿAbd Shams parmi les Quraysh et était hautement respecté par tous les habitants de l’Arabie. Il appartenait à l’aile modérée des Quraysh. Il n’aimait pas la polarisation qui s’opérait entre les nouveaux musulmans et le reste de la population de La Mecque.
Un jour, il vit le Prophète en train d’adorer Dieu auprès de la Kaaba. Il lui parla, espérant parvenir à un certain accord avec lui. Il s’adressa à lui avec beaucoup de douceur, exposa le problème, puis lui fit les offres suivantes : « Mon neveu, si tu as commencé cette affaire dans l’espoir de gagner de l’argent, nous sommes tous prêts à te donner une partie de nos richesses, afin que tu sois le plus riche d’entre nous. Si tu recherches l’honneur et le rang, nous ferons de toi notre maître et nous te demanderons conseil en toute chose. Si tu convoites un trône, nous ferons de toi notre roi. Mais si tu es possédé et incapable de résister à ce qui t’envahit, nous ne ménagerons aucune dépense pour te trouver un remède. »
un homme chargé de transmettre le message de Dieu
La réponse du Prophète consista à réciter à ʿUtbah les trente-huit premiers versets de la sourate 41 du Coran, et ʿUtbah écouta attentivement. Lorsque le Prophète eut terminé sa récitation, il se prosterna humblement devant Dieu, puis dit à ʿUtbah : « Tu as entendu ce que j’avais à dire ; à présent, tu peux décider par toi-même. »³
Cette récitation expliquait à ʿUtbah les principes fondamentaux de l’islam, accompagnés de l’avertissement de Dieu annonçant un châtiment sévère à ceux qui rejettent Sa foi. ʿUtbah comprit que le Prophète n’accepterait aucun compromis. Il retourna donc auprès de son peuple et leur suggéra de laisser Muhammad tranquille et de le laisser transmettre son message où il le souhaitait. Il raisonna ainsi : si Muhammad obtenait honneur et pouvoir, ils en tireraient profit ; si d’autres le tuaient, les Quraysh seraient épargnés de la nécessité de le faire eux-mêmes.
L’offre comprenait tout ce que les gens convoitent et auquel ils succombent souvent. Parfois, la tentation est si forte que lui résister exige une grande force, que seule peut fournir une foi solide dans ses principes. Le processus d’hésitation entre la tentation et la résistance est souvent appelé, dans la terminologie islamique, le fait d’écouter son propre Satan.
Le Prophète en parla à ses Compagnons. Pour leur expliquer cela, il leur dit que chacun avait son propre Satan, qui le tentait de commettre différents péchés. Ils lui demandèrent s’il en avait lui aussi un qui agissait de même. Il répondit : « Oui, j’en ai un ; mais Dieu m’a aidé contre lui, et maintenant il ne me dit que ce qui est bon. »
Une telle aide a toujours été accordée aux prophètes et aux messagers. Ils sont des guides qui aident les communautés à traverser la vie, leur indiquant le chemin de la vraie foi et de la juste compréhension de Dieu, de l’homme et du lien qui les unit. Cela permet aux messagers de Dieu de modérer les sentiments et les émotions négatifs et d’élargir leur perspective. Ils peuvent ainsi assumer les responsabilités qu’ils prennent lorsqu’ils acceptent le rôle qui leur est confié.
La colère est un trait humain naturel et chacun peut se mettre en colère, même si certaines personnes ont le tempérament vif et s’irritent très facilement. Le Prophète tenait à faire comprendre à ses Compagnons que la colère peut pousser les gens à faire ce qu’ils regretteront bientôt. Il les exhortait donc à ne pas se laisser dominer par elle. Il dit : « La force ne consiste pas à vaincre les gens ; la vraie force consiste à se maîtriser lorsqu’on est en colère. » (Rapporté par al-Bukhari.)
L’un des Compagnons du Prophète lui demanda conseil. Le Prophète lui dit : « Ne te mets pas en colère. » L’homme répéta sa demande plusieurs fois et, chaque fois, le Prophète répondit : « Ne te mets pas en colère. » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
Il va sans dire que le Prophète ne voulait pas dire que l’homme ne devait pas ressentir de colère, car la colère résulte de choses qui échappent difficilement à notre contrôle et constitue une réaction à ce qui peut arriver ou à ce que les autres peuvent dire ou faire. Le conseil du Prophète doit être compris comme une invitation à ne pas agir lorsque l’on est en colère.
Le Prophète nous indiqua même comment réduire très rapidement notre colère. Sulayman ibn Surad rapporte : Deux hommes se disputèrent en présence du Prophète, tandis que nous étions assis avec lui. L’un d’eux était en colère, insultait l’autre et avait le visage rouge de fureur. Le Prophète dit : « Je connais une parole qui ferait disparaître sa colère s’il la prononçait. C’est : Je cherche refuge auprès de Dieu contre Satan le maudit. » Les gens dirent à l’homme : « N’as-tu pas entendu ce que vient de dire le Prophète ? » L’homme répondit : « Je ne suis pas fou. » (Rapporté par al-Bukhari.)
Le Prophète se mettait-il parfois en colère ? Il lui arrivait certainement de ressentir de la colère. Cependant, il ne se mettait jamais en colère pour une affaire qui le concernait personnellement. Il manifestait et exprimait sa colère lorsque les limites fixées par Dieu étaient transgressées.
Abu Masʿud rapporte : Un homme dit au Prophète : « Je suis souvent en retard à la prière de l’aube à cause de notre imam. Il prolonge trop la prière. » Je ne vis jamais le Prophète atteindre un tel degré de colère, dans aucune situation où il donnait un avertissement. Il dit : « Ô gens, prenez garde à ce que vous faites. Certains d’entre vous font fuir les autres. Que celui qui dirige une prière en assemblée la raccourcisse. Il peut y avoir parmi les fidèles des malades, des personnes âgées ou des gens ayant une affaire urgente à régler. » (Rapporté par al-Bukhari.)
Le fait que l’on n’ait jamais vu le Prophète en colère pour une affaire personnelle montre comment Dieu lui permettait de tempérer ses émotions négatives. Cependant, lorsqu’il s’agissait de la religion ou d’une violation de la guidance divine, sa colère était clairement visible. Néanmoins, il n’agissait pas avant que sa colère ne se soit apaisée.
L’anxiété est une autre émotion négative qui peut abattre une personne. Le Prophète souffrait-il parfois d’anxiété ? Le Prophète était un homme très sensible et aimait son peuple. En tant que croyant ferme en Dieu, il ne manifestait jamais d’anxiété au sujet de ses propres affaires. Même dans les situations les plus dangereuses, il agissait sans montrer la moindre inquiétude quant à ce qui pouvait lui arriver. Nous le voyons lors des batailles d’Uhud et de Hunayn, lorsque l’armée musulmane battait en retraite et qu’il se retrouvait avec un très petit nombre de ses Compagnons. Dans ces circonstances, il avançait vers l’ennemi sans rien craindre.
En revanche, lorsque la situation devenait difficile, il se montrait très préoccupé par ce qui pouvait arriver à la communauté musulmane. Juste avant la bataille de Badr, alors qu’un petit contingent de ses Compagnons, mal équipé, affrontait une force d’incroyants beaucoup plus nombreuse, son inquiétude quant à leur sort était manifeste. Il priait avec ferveur Dieu de les épargner et de leur accorder la victoire. Dans son invocation, il s’adressa à Dieu en disant : « Seigneur, si cette troupe périt, Tu ne seras plus adoré. » Il soulignait ainsi que la communauté musulmane était la seule communauté sur terre à adorer Dieu seul avec une totale sincérité.
De même, lorsque le Prophète vit des nuages se déplacer au-dessus de Médine, son inquiétude était évidente. Son épouse lui demanda ce qui le troublait. Il répondit : « Une communauté antérieure a été châtiée par la pluie. Comment puis-je savoir que celle-ci n’apportera pas une forme de châtiment ? » Lorsqu’il pleuvait, son anxiété disparaissait.
La peur est une autre émotion généralement considérée comme négative, mais elle a certainement aussi des aspects positifs, puisqu’elle est liée à l’instinct de survie de l’homme. Les gens craignent normalement tout ce qui menace leur vie ou les expose au danger ou au mal. De plus, une peur modérée aide à éviter l’imprudence. Les gens qui ne craignent rien peuvent se mettre inconsidérément, eux-mêmes ou leurs familles, en danger. En revanche, lorsque les gens laissent la peur dicter leur conduite, ils peuvent perdre une grande partie de leur estime d’eux-mêmes. Sous une dictature, la peur qu’éprouvent les gens à exprimer leur désaccord les conduit souvent à accepter l’humiliation. Il faut donc maintenir le juste équilibre.
Dans le Coran, nous apprenons que le prophète Moïse éprouva la peur à plusieurs reprises. Avant sa mission prophétique, il dut fuir l’Égypte par crainte pour sa vie. Après avoir tué un Égyptien, il marcha dans la ville « craintif et aux aguets ».⁴ Sa peur était justifiée, car il reçut bientôt l’avertissement que des gens complotaient pour le tuer. Plus tard, lorsque Dieu voulut lui montrer les signes qui lui avaient été donnés pour prouver son statut de Messager de Dieu, Il lui ordonna de jeter son bâton. « Mais lorsqu’il le vit remuer comme un serpent, il tourna les talons et s’enfuit sans se retourner. [Dieu dit :] “Moïse ! Approche et ne crains rien ! Tu es en sécurité.” » (28: 31)
Ce sont des sentiments normaux : qui ne frissonnerait pas de peur en voyant qu’au moment où il jette son bâton de marche, celui-ci se met à se déplacer rapidement comme un serpent ? Les messagers de Dieu sont des êtres humains normaux — à ceci près qu’ils reçoivent des révélations d’en haut — et ils éprouvent tous les sentiments et toutes les émotions humaines. Cependant, ils les affrontent de manière appropriée.
Il en fut de même pour le Prophète. Comme cela a été mentionné au chapitre 1, lorsque l’ange Gabriel vint à lui pour la première fois, l’expérience fut trop intense pour lui. Il s’enfuit de la grotte où il était seul et ne s’arrêta qu’après avoir atteint sa maison, située à quelques kilomètres de là. Il dit à son épouse de le couvrir, car il tremblait. Là encore, il s’agit d’un sentiment normal : qui ne paniquerait pas en voyant une créature ailée tenir un livre et le presser contre sa poitrine jusqu’à presque l’étouffer, simplement parce qu’il proteste qu’il ne sait pas lire ?
L’ange répéta cela trois fois et, à chaque fois, Muhammad se sentit sur le point de mourir. La pression et l’étouffement ne cessèrent que lorsqu’il demanda : « Que dois-je lire ? » Plus tard, lorsqu’il reprit ses esprits, il dit à son épouse : « J’ai eu peur pour moi-même. » Elle le rassura en lui disant qu’un homme possédant de telles qualités nobles ne pouvait être atteint par les forces du mal.
Ses Compagnons le décrivent toutefois comme le plus brave de tous les hommes. Lorsqu’ils étaient au combat et que la situation devenait difficile, ils se rapprochaient de lui et puisaient dans son courage. Il ne fait aucun doute qu’il ne craignit jamais pour sa vie durant les vingt-trois années de sa mission.
Nous pouvons donc conclure qu’avant sa mission prophétique, Muhammad éprouvait le genre de peur normal dans les situations qui effraient les gens. Après être devenu le Messager de Dieu, son abandon total à Dieu lui permit de se débarrasser de la peur pour lui-même ou pour sa vie. Il avait confiance que tout ce que Dieu voulait pour lui constituait la meilleure option. Telle est l’attitude du véritable croyant.
En conclusion, Muhammad (que la paix soit sur lui) était un homme au noble caractère. Toutes les qualités nobles se manifestaient en lui à leur degré le plus élevé. Il éprouvait toutes les autres émotions que connaissent les hommes. Cependant, sa communication avec l’ange qui lui apportait les révélations de Dieu l’aida à développer toutes les qualités humaines positives et à réduire au minimum tous les traits négatifs.
CHAPITRE 9
miséricorde pour tous
Un court verset du Coran donne une définition très précise de la mission confiée au Prophète lorsque Dieu le choisit comme Son dernier Messager pour l’humanité : « Nous ne t’avons envoyé que comme manifestation de Notre grâce envers tous les mondes. » (21:107) Le style du Coran associe plusieurs paires de qualités qu’il est très difficile, voire impossible, de réunir. L’une d’elles est l’économie des mots et l’ampleur du sens. Dans le verset cité ici, les mots « manifestation de Notre » ont été ajoutés dans la traduction au texte original afin de le rendre plus facile à comprendre. L’original arabe a une portée plus large : il signifie également que le Prophète lui-même était rempli de compassion. À cela s’ajoute le fait que c’est la miséricorde de Dieu qui a exigé l’envoi d’un Prophète chargé de transmettre à l’humanité le dernier message divin. Le verset parle de compassion envers « tous les mondes ». Certains comprennent cette expression comme englobant toute l’humanité ; mais cela en limite le sens. Sa compassion englobe plutôt toutes les créatures, y compris les animaux et les plantes. Lorsque nous étudions sa vie, nous voyons la compassion imprégner toutes ses actions. La dureté lui était inconnue. La compassion guidait toutes ses actions, en toutes circonstances. Elle influençait même la manière dont il traitait ses ennemis. Il ne désespérait jamais de voir quelqu’un accepter la vérité du message divin et se réjouissait de chaque nouveau venu à l’islam. Il estimait qu’en adoptant l’islam, une personne s’engage non seulement sur la voie juste menant à une meilleure vie ici-bas, mais espère aussi obtenir la miséricorde de Dieu au Jour du Jugement. C’est pourquoi le Prophète tenait à s’adresser même à ses adversaires les plus acharnés, à leur expliquer l’essence de son message et à les appeler à croire en l’unicité de Dieu. Lorsque la situation devenait difficile, que les mécréants s’opposaient violemment à sa prédication, persécutaient ses disciples et les torturaient, les croyants auraient pu être tentés d’invoquer les malédictions de Dieu contre ceux qui cherchaient à étouffer la vérité et persécutaient ses défenseurs. Il est naturel que l’opprimé cherche l’aide de Dieu contre ses oppresseurs. Il ne fait aucun doute que les musulmans furent opprimés durant toute la période mecquoise, comme ils le sont aujourd’hui dans de nombreuses régions du monde. Les Compagnons du Prophète, soumis à une immense pression, cherchèrent donc son aide pour faire face à leurs difficultés. Abou Hourayra rapporte : « On dit au Prophète : “Messager de Dieu ! Prie Dieu contre les idolâtres.” Il répondit : “Je n’ai pas été envoyé pour maudire les gens ; j’ai été envoyé comme miséricorde pour l’humanité.” » (Rapporté par Muslim et par al-Bukhari dans Al-Adab al-Mufrad.) Le Prophète considérait sa mission comme un acte de grâce et de miséricorde de Dieu envers toute l’humanité. Invoquer les malédictions de Dieu contre un groupe quelconque était donc incompatible avec sa mission, même lorsque ces gens s’opposaient à l’islam et employaient toutes leurs forces et toutes leurs ressources pour le saper. Même si une personne peut mériter la malédiction en raison de ses mauvaises actions, cela ne justifie pas de prononcer une malédiction générale, pas même contre les idolâtres qui adorent des statues au lieu de Dieu. Le Prophète le comprenait parfaitement et s’efforçait de développer sa disposition naturelle à la compassion afin d’être miséricordieux et compatissant envers tous, en toute circonstance.
Lorsque le Prophète ordonnait une expédition militaire, il veillait au respect des règles islamiques de l’éthique de la guerre. Chaque fois qu’il envoyait une telle expédition, il exhortait ses commandants et ses soldats à observer ces règles. Anas ibn Malik rapporte que le Prophète leur disait : « Partez au nom de Dieu, avec Son aide, et conformément au message du Messager de Dieu. Ne tuez ni vieillard, ni enfant, ni jeune homme, ni femme. Ne vous appropriez pas les prises de guerre ; rassemblez-les. Réformez et faites le bien, car Dieu aime ceux qui font le bien. »1 Cela est confirmé par plusieurs hadiths, dont certains ajoutent l’interdiction de couper les arbres et de traverser les terres cultivées. Le Prophète considérait toujours les ennemis de l’islam comme des gens égarés. S’il devait les combattre, c’était uniquement parce qu’ils étaient les agresseurs. Mais, pour lui, cela ne justifiait pas de tuer ceux qui ne combattaient pas. Les vieillards, les jeunes et les femmes ne portaient pas d’armes. Le Prophète déclara donc que les musulmans ne devaient pas les tuer.
Aucune inimitié durable
Même lorsque Muhammad lui-même, ou la communauté musulmane en général, affrontait de grandes difficultés, il traitait avec bonté ceux qui lui étaient hostiles, espérant toujours qu’ils changeraient d’attitude. J’ai mentionné au chapitre 2 qu’après avoir prêché son message à La Mecque pendant dix ans, au milieu d’une forte hostilité, le Prophète se rendit à Taïf, dont les habitants et les chefs se montrèrent extrêmement hostiles, allant jusqu’à le maltraiter physiquement. Dieu lui envoya des anges qui lui proposèrent de les punir selon son ordre, jusqu’à les anéantir complètement. Il répondit : « J’espère que Dieu fera sortir de leur descendance des gens qui L’adoreront seul, sans Lui associer aucun partenaire. »2
Un adversaire qui pousse son inimitié à l’extrême et tombe ensuite entre les mains de son ennemi peut fortement tenter le vainqueur de le tuer ou de lui infliger de sévères châtiments physiques et psychologiques. Le Prophète ne manquait pas d’adversaires endurcis, dont certains joignaient l’hostilité active aux insultes et aux moqueries. Pourtant, chaque fois que l’un d’eux venait à lui, seul ou accompagné d’un intermédiaire, pour lui déclarer sa loyauté, le Prophète l’acceptait sans hésiter. L’hostilité de certains mécréants lui était particulièrement douloureuse, car il s’attendait à ce qu’ils lui témoignent de l’amitié. Parmi eux figuraient al-Mughirah (Abou Soufyan) ibn al-Harith ibn Abd al-Muttalib et Abdullah ibn Abi Umayyah. Tous deux étaient cousins du Prophète, et al-Mughirah avait été son compagnon de jeux durant son enfance. Lorsque le Prophète reçut sa mission, al-Mughirah choisit de lui être très hostile et l’attaqua dans ses poèmes. Abdullah ibn Abi Umayyah avait autrefois beaucoup insulté le Prophète, bien que sa mère fût la tante de celui-ci. Un jour, il lui dit qu’il ne croirait jamais en lui avant de l’avoir vu monter par une échelle jusqu’au ciel, en revenir avec un témoignage écrit attestant qu’il était le Messager de Dieu, et ramener avec lui quatre anges pour en témoigner.
Les insultes venant de proches parents sont particulièrement douloureuses. Le Prophète ne tenait donc pas à rencontrer ces deux hommes et, lorsqu’on lui annonça leur arrivée, il refusa de les recevoir. Oum Salamah, l’une des épouses du Prophète, tenta d’intercéder en leur faveur, car Abdullah était son frère. Elle dit au Prophète : « Messager de Dieu, ce sont tes propres cousins et tes proches. » Il répondit : « Je n’ai pas besoin d’eux. Mon cousin m’a diffamé, et le fils de ma tante est celui qui a dit à La Mecque ce que tu sais. »3 Lorsqu’ils apprirent les paroles du Prophète, ils se sentirent dans une situation désespérée et ne surent que faire. Al-Mughirah, qui avait son fils avec lui, dit : « S’il refuse de me recevoir, je prendrai mon fils par la main et nous errerons sur la terre jusqu’à mourir de faim et de soif. » On leur donna alors un conseil de la part de Ali ibn Abi Talib, cousin du Prophète et d’al-Mughirah. Suivant ce conseil, ils allèrent directement auprès de lui et dirent : « Dieu t’a certes accordé un rang meilleur que le nôtre, et nous avons effectivement été injustes. » (12:91) C’étaient les paroles prononcées par les frères du prophète Joseph lorsqu’ils le reconnurent, comme le rapporte le Coran. Le Prophète leur répondit donc par les mêmes paroles que Joseph : « Pas de reproche contre vous aujourd’hui. Que Dieu vous pardonne ; Il est le plus miséricordieux des miséricordieux. » (12:92) Ainsi, al-Mughirah et son parent furent réhabilités.
Le Prophète avait ordonné que deux hommes, Ikrimah ibn Abi Jahl et Ka‘b ibn Zuhayr, soient tués lorsqu’il prit le contrôle de La Mecque. Le père d’Ikrimah avait été le plus acharné des adversaires de l’islam, depuis ses débuts jusqu’à sa mort lors de la bataille de Badr. Pendant quinze ans, Abou Jahl avait fait tout son possible pour supprimer l’islam, torturant et tuant certains des premiers musulmans. Il avait même essayé de tuer le Prophète à plusieurs reprises. Ikrimah partageait l’attitude de son père. Lorsque le Prophète entra à La Mecque, il tenta de combattre l’armée musulmane, mais fut rapidement vaincu et s’enfuit au Yémen. Son épouse, Oum Hakim, se rendit auprès du Prophète et lui prêta allégeance en tant que musulmane. Elle intercéda ensuite en faveur d’Ikrimah, disant qu’elle irait au Yémen le chercher. Elle le ramena à Médine. Comme nous l’avons vu au chapitre précédent, lorsque le Prophète le vit approcher, il dit à ses Compagnons de ne pas insulter son père : « De tels propos blessent les vivants et ne nuisent pas aux morts. » À l’arrivée d’Ikrimah, le Prophète l’accueillit en disant : « Bienvenue au cavalier émigré. »4 Il répéta ces paroles trois fois.
Un cas semblable est celui de Ka‘b ibn Zuhayr, issu d’une famille de grands poètes — les poèmes de son père sont encore étudiés dans les écoles et les universités arabes. Son frère Bujayr, lui aussi poète, était un Compagnon du Prophète. Ka‘b, en revanche, utilisait sa poésie comme une arme dans la guerre contre l’islam. À cette époque, la poésie jouait en Arabie un rôle important, comparable à celui de la radio et de la télévision aujourd’hui. Ka‘b continua d’attaquer l’islam dans ses poèmes pendant plus de vingt ans. Lorsque La Mecque passa sous domination musulmane et que la plus grande partie de l’Arabie embrassa l’islam, son frère Bujayr l’avertit qu’il devait réfléchir à sa situation et soit accepter l’islam, soit quitter l’Arabie. Ka‘b choisit la première solution, composa un poème à la gloire du Prophète et se rendit auprès de lui à Médine.
Après la prière du matin à la mosquée, il alla directement voir le Prophète et lui dit : « Messager de Dieu, Ka‘b ibn Zuhayr s’est repenti de tout ce qu’il a fait ou dit autrefois contre l’islam. L’accepterais-tu et lui pardonnerais-tu s’il venait à toi déclarer son repentir ? » Le Prophète répondit par l’affirmative. Il ajouta : « Messager de Dieu, je suis Ka‘b ibn Zuhayr. » À cet instant, un homme des Ansar se leva brusquement et dit au Prophète : « Messager de Dieu, permets-moi de tuer cet ennemi de Dieu. » Le Prophète lui dit : « Laisse-le. Il est venu ici repentant, poussé par sa foi nouvelle. »5 Ainsi, Ka‘b fut admis dans la communauté musulmane. Il récita au Prophète son poème, dans lequel il exprimait ses excuses pour son attitude passée et décrivait sa peur lorsqu’il se cachait, ainsi que le fait que beaucoup pensaient qu’il serait inévitablement tué. Il exprimait aussi l’espoir d’être pardonné et louait le Prophète et ses Compagnons.
Même avec les hypocrites
Un exemple peut-être plus significatif encore est celui d’Abdullah ibn Ubayy, qui, avant l’islam, était une personnalité très importante de Médine. En réalité, ses habitants étaient sur le point de le couronner roi lorsque l’islam commença à gagner du terrain parmi eux. C’est peut-être pour cette raison qu’il fut mécontent de l’arrivée du Prophète et de ses Compagnons à Médine. Il se tint d’abord à l’écart des musulmans de Médine, mais après la bataille de Badr, il comprit que l’islam gagnait en force. Il se déclara musulman, mais ne l’était pas en réalité : sa profession de foi était hypocrite. Il était en fait le chef des hypocrites de Médine. Grâce au soutien considérable dont il bénéficiait, il put rassembler autour de lui plusieurs personnes partageant ses tendances. Il resta en relation étroite avec les juifs de Médine, les encourageant dans leur hostilité envers le Prophète et l’islam. Il contribua largement à saper l’islam dans la ville. Juste avant la bataille d’Uhud, il se retira de l’armée musulmane, emmenant avec lui environ un tiers des soldats. Après l’expédition d’al-Mustalaq, il lança la fausse rumeur concernant l’épouse du Prophète, Aïcha, prétendant qu’elle avait été en compagnie d’un jeune homme. Cela causa beaucoup de peine au Prophète et à sa famille, jusqu’à ce que Dieu, dans le Coran, proclame son innocence. Abdullah ibn Ubayy menaça également d’expulser le Prophète et ses Compagnons de Médine. Il encouragea successivement plusieurs tribus juives à combattre les musulmans. Ses actes montraient qu’il était véritablement un ennemi de l’islam, tout en prétendant être musulman.
Pourtant, le Prophète ne traita jamais Ibn Ubayy autrement qu’avec respect et bonté. Lorsque celui-ci menaça de chasser le Prophète de Médine, certains musulmans suggérèrent que le Prophète ordonne son exécution. Le propre fils d’Ibn Ubayy, qui était un croyant sincère, dit même au Prophète qu’il tuerait son père si celui-ci le lui ordonnait. Le Prophète sourit et dit : « Nous serons bons envers lui et nous le traiterons bien tant qu’il sera parmi nous. »6 Les hypocrites savaient quel homme était le Prophète et que son message était vrai. Ils ne pouvaient cependant se résoudre à accepter pleinement l’islam et à vivre comme des musulmans. Dieu ordonna au Prophète d’accepter ce qu’ils professaient et de laisser leur jugement à Dieu.
Conformément à cela, le Prophète alla jusqu’à rendre visite à Ibn Ubayy chez lui lorsqu’il tomba malade. Ibn Ubayy pensa que sa maladie pouvait être mortelle et formula plusieurs demandes au Prophète : il lui demanda d’accomplir pour lui la prière funéraire lorsqu’il mourrait, d’envoyer sa chemise à sa famille afin qu’elle serve de partie du linceul, et de prier Dieu de lui pardonner. À sa mort, le Prophète fit tout ce qu’il avait demandé. Omar protesta, car Ibn Ubayy avait délibérément tenté de saper l’islam. Le Prophète répondit : « Laisse-moi, Omar. J’ai reçu le choix de prier ou non pour eux — c’est-à-dire les hypocrites. Je prierai plus de soixante-dix fois pour son pardon. » La réponse du Prophète faisait référence au verset coranique concernant les hypocrites : « Que tu demandes pardon pour eux ou que tu ne le demandes pas, cela leur est égal. Même si tu demandes pardon pour eux soixante-dix fois, Dieu ne leur pardonnera pas, car ils ont renié Dieu et Son Messager. Et Dieu ne guide pas les gens pervers. » (9:80) Le Prophète suivit même les funérailles d’Ibn Ubayy jusqu’à son inhumation.7 Peu après, un verset fut révélé ordonnant au Prophète de ne plus accomplir la prière funéraire pour aucun des hypocrites. Voilà la compassion dans son expression la plus large.
Ibn Ubayy avait été très hostile au Prophète et à son message, et il avait durement tenté de saper la position du Prophète et la communauté musulmane. À sa mort, il n’avait plus aucune influence. La plupart de ses partisans étaient alors devenus de vrais musulmans ou étaient devenus totalement inefficaces. Ni le Prophète ni la communauté musulmane n’auraient tiré le moindre avantage de la bonté envers lui. Pourtant, le Prophète pria plus de soixante-dix fois pour son pardon. La bonté du Prophète envers ses ennemis ne s’étendait pas seulement aux individus. Lorsque les chefs de la tribu de Hawazin, qui avaient combattu les musulmans dans une bataille acharnée, vinrent implorer sa clémence, il libéra de l’esclavage des milliers de leurs femmes et de leurs enfants.8
Lorsque La Mecque se soumit à l’islam sans combat, à l’exception d’une petite escarmouche, le Prophète devint le maître de la tribu qui l’avait combattu pendant vingt ans, persécuté ses disciples, chassé de sa ville natale et envoyé des armées pour le soumettre, lui et ses compagnons. Certains Compagnons de Muhammad pensèrent que c’était le moment de violer le sanctuaire de La Mecque afin d’exercer une vengeance. L’attitude du Prophète fut tout autre. Lorsque les habitants se rassemblèrent autour de lui pour connaître leur sort, il leur demanda : « Que pensez-vous que je vais faire de vous ? » Ils répondirent : « Seulement du bien. Tu es un frère noble, fils d’un frère noble. » Il dit : « Vous êtes tous libres de partir. » Ce fut un acte de compassion collective. Se venger était contraire à sa nature ; la compassion envers tous était la manière de Muhammad de gagner les gens.
Je me suis attardé ici sur le traitement que le Prophète réservait à ses ennemis, car cela montre le rôle de la compassion face à la forte tentation de chercher vengeance. Le Prophète ne se dérobait jamais à la guerre lorsqu’elle était nécessaire pour défendre l’islam et sa communauté. Mais une fois l’ennemi vaincu, la bonté et la compassion étaient les choix privilégiés de Muhammad.
Un nouvel ensemble de valeurs
Les dirigeants insistent souvent sur l’importance de leur propre direction. Ils s’efforcent, de diverses manières, de montrer que sans eux le pays, le parti ou le groupe qu’ils dirigent serait dans une bien plus mauvaise situation. Le Prophète ne le faisait jamais. Il insistait plutôt sur le fait qu’il était le Messager de Dieu, car il était très important de le rappeler. Les gens devaient comprendre que lorsqu’il leur transmettait quelque chose concernant la foi, ou expliquait ce qui était acceptable ou interdit, il leur communiquait les ordres de Dieu. En dehors de cela, il ne revendiquait rien pour lui-même. Au contraire, il soulignait qu’il était un être humain ordinaire, avec tous les sentiments, les émotions et les faiblesses propres à l’humanité. Pourtant, le fait que sa mission fût un acte de la grâce de Dieu envers tous les mondes brillait dans toute sa vie.
À cette époque, l’une des caractéristiques marquantes des Arabes était la dureté de cœur. Leur société tribale, dans laquelle les tribus se lançaient souvent des raids et tiraient fierté des gains obtenus, ainsi que l’environnement désertique où ils vivaient, qui faisait de la plupart d’entre eux des nomades, ne laissaient aucune place à la tendresse. Ils appréciaient des qualités telles que l’hospitalité, le courage et l’intégrité, mais considéraient la douceur de cœur comme incompatible avec la virilité. Zuhayr ibn Abi Sulma, célèbre poète de cette époque, déclarait : « Celui qui ne défend pas son honneur avec son épée le laisse exposé aux attaques ; et celui qui ne traite pas les autres injustement subira l’injustice. »
Le Prophète donna aux Arabes, et à l’humanité en général, un ensemble de valeurs entièrement différent. Il voulait que la compassion remplace la dureté dans leurs relations avec autrui. Il démontrait souvent par la pratique une vertu qu’il souhaitait voir adopter. Il possédait une profonde compréhension du caractère des gens et donnait à chacun ce dont il avait besoin. Il faisait souvent les choses naturellement, afin que son interlocuteur ne les prenne pas comme une critique directe. L’essentiel est que le Prophète leur donnait ce qui était certain d’améliorer leur caractère et leurs relations avec les autres.
Ainsi, al-Aqra ibn Habis, chef de la tribu des Tamim, était un homme dur qui estimait ne devoir manifester aucune tendresse. Lors d’une visite à Médine, le Prophète voulut lui donner un conseil pratique. Abou Hourayra rapporte : Le Prophète embrassa al-Hasan ibn Ali alors qu’al-Aqra ibn Habis al-Tamimi était assis auprès de lui. Al-Aqra dit : « J’ai dix enfants et je n’en ai jamais embrassé un seul. » Le Prophète le regarda et dit : « Celui qui ne fait pas preuve de compassion n’en recevra aucune. » (Rapporté par al-Bukhari, Muslim, Abou Dawud, al-Tirmidhi et Ahmad.)
Al-Hasan, petit-fils du Prophète, avait moins de huit ans lorsque le Prophète mourut. Celui-ci aimait certainement beaucoup al-Hasan et prenait plaisir à jouer avec lui. Puisque Dieu avait fait du Prophète un excellent modèle pour les musulmans et leur avait ordonné de suivre sa pratique, il tenait à montrer les qualités qui renforcent l’amour réciproque et l’attention au sein de la famille et de la communauté. Embrasser son petit-fils devant un chef tribal et d’autres invités montrait à ces hommes, dont certains étaient connus pour leur dureté, que les qualités viriles ne sont pas incompatibles avec l’amour et la compassion envers les jeunes. La remarque étonnée d’al-Aqra ne comportait rien dont on puisse être fier, et c’est pourquoi le Prophète lui répondit ainsi.
Le Prophète manifesta une compassion semblable à de nombreuses reprises, afin que ces faits soient largement rapportés et que beaucoup suivent son exemple. Al-Bara ibn Azib rapporte : « J’ai vu le Prophète — que la paix soit sur lui — porter al-Hasan ibn Ali sur son épaule et dire : “Seigneur ! J’aime cet enfant ; aime-le donc aussi.” » (Rapporté par al-Bukhari, Muslim, Ahmad et Ibn Majah.) Le souci du Prophète pour les jeunes enfants ne se limitait pas aux garçons qui lui étaient proches. Il prenait soin de tous les enfants, même si ceux qui lui étaient apparentés bénéficiaient de son amour d’une manière très visible.
Abou Qatadah al-Sulami rapporte : « Le Prophète accomplit la prière en portant Oumamah bint Zaynab, sa petite-fille. Lorsqu’il était debout, il la portait ; lorsqu’il se prosternait, il la déposait au sol. » (Rapporté par al-Bukhari, Muslim, Ahmad, Abou Dawud et al-Nasa’i.) Une autre version de ce hadith rapporte qu’Abou Qatadah dit : « J’ai vu le Prophète diriger la prière en assemblée tout en portant sur son épaule Oumamah bint Abi al-As, dont la mère était sa fille Zaynab. Lorsqu’il s’inclinait en rukû, il la déposait au sol ; lorsqu’il se relevait de la prosternation, il la reprenait. » (Rapporté par Muslim.) Ce hadith hautement authentique montre que le Prophète se souciait des filles autant que des garçons. Oumamah était sa petite-fille ; il ne se contenta pas de montrer qu’il l’aimait, il la porta également alors qu’il dirigeait une prière obligatoire en assemblée.
Il fit cela dans une société où, peu auparavant, la naissance d’une fille était accueillie avec une grande tristesse et où l’on enterrait souvent les petites filles vivantes par crainte de la pauvreté. Le Prophète manifesta pourtant son amour pour cette fille de la meilleure manière, en la portant alors qu’il dirigeait la prière. Même aujourd’hui, beaucoup de gens fronceront les sourcils si on leur suggère qu’ils peuvent porter un enfant pendant la prière. Ils s’y opposeraient davantage encore s’il s’agissait d’une fille. Certains prétendraient même qu’il est permis de porter un garçon pendant la prière, mais pas une fille. En réalité, le Prophète fit cela pour démontrer le contraire, car l’islam ne fait aucune distinction entre les filles et les garçons. Tous les enfants ont des droits égaux, que leurs parents, leurs familles et la communauté musulmane doivent respecter.
Le Prophète alla plus loin encore pour montrer l’importance de bien s’occuper des jeunes enfants, en particulier des siens. Il prononçait le sermon du vendredi dans la mosquée lorsque ses deux petits-fils, al-Hasan et al-Husayn, entrèrent, vêtus de chemises rouges. Ils marchaient avec difficulté, trébuchant puis se relevant. Le Prophète descendit de la chaire et les plaça près de lui. Il dit ensuite à l’assemblée : « Dieu et Son Messager disent vrai : “Vos biens et vos enfants ne sont qu’une épreuve et une tentation.” (64:15) J’ai vu mes deux petits-fils et j’ai ressenti un grand désir de descendre les prendre. » Puis il poursuivit son sermon.9 Dans la société arabe de l’époque, interrompre ainsi un sermon adressé à une grande assemblée pour s’occuper d’un enfant a certainement dû produire un choc considérable.
Le Prophète instruisait sa communauté par tous les moyens. Lorsqu’il vit deux petits garçons, ses petits-fils, trébucher et se relever, il comprit que l’occasion se présentait d’enseigner par l’exemple. Il montra concrètement à l’assemblée que s’occuper d’un petit enfant avait priorité sur le fait de s’adresser à une assemblée d’adultes, même lorsque cette allocution faisait partie du culte. L’effet de cet enseignement pratique est renforcé par le fait que Dieu a clairement indiqué dans le Coran que le Prophète est pour nous un excellent modèle à suivre.10 Ses petits-enfants étaient si chers au Prophète qu’il allait les chercher et les prenait dans ses bras.
Abou Hourayra rapporte : « J’étais avec le Messager de Dieu — que la paix soit sur lui — dans l’un des marchés de Médine. Lorsqu’il partit, je le suivis. Arrivé dans la cour devant la maison de Fatimah, il appela al-Hasan ibn Ali : “Ô petit mignon ! Ô petit mignon !” Mais personne ne lui répondit. Il repartit alors et se rendit chez Aïcha. Pendant qu’il s’y trouvait, al-Hasan vint à lui. Je pensai que sa mère l’avait retenu afin de lui mettre ses perles autour du cou. Lorsqu’il s’approcha, le Prophète le serra dans ses bras, et l’enfant le serra à son tour. Le Prophète dit alors : “Seigneur ! Je l’aime ; aime-le donc, et aime tous ceux qui l’aiment.” » Il répéta cela trois fois. (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
Nous voyons ici le Prophète dans le rôle d’un grand-père, se rendant chez sa fille pour voir son fils. Lorsque l’enfant vint à lui, Muhammad le prit dans ses bras. C’est le comportement naturel d’un grand-père qui étreint son petit-fils. Mais le Prophète ajouta une prière exprimant son amour pour ses petits-enfants. Il demanda à Dieu d’aimer non seulement l’enfant, mais aussi tous ceux qui l’aiment. Cette prière peut inclure tout musulman jusqu’à la fin de la vie humaine sur terre, car les musulmans aiment le Prophète et les membres de sa famille. Ils aiment particulièrement ceux que le Prophète aimait le plus. Puisque ce hadith et d’autres semblables affirment clairement que le Prophète aimait al-Hasan, nous l’aimons certainement et le vénérons, espérant recevoir une part du bienfait de la prière du Prophète.
La perte des enfants
Comme cela a été signalé au chapitre 1, le Prophète perdit ses deux fils en bas âge. Toutefois, puisque cela se produisit bien avant sa mission prophétique, aucun récit ne nous est parvenu sur la manière dont la famille fit face à cette perte. Il semble néanmoins que la mortalité infantile fût considérée comme normale, car elle était élevée. Cela ne diminuait toutefois pas le sentiment de perte que les parents devaient éprouver à la mort d’un jeune enfant.
Le Prophète eut un fils dans sa vieillesse. Le garçon, appelé Ibrahim, fut confié à une femme vivant juste à l’extérieur de Médine afin qu’elle l’allaite. Le Prophète rendait visite à cette femme, dont le mari était un forgeron nommé Abou Sayf. Anas ibn Malik rapporte : « Un jour, je suivis le Prophète alors qu’il se rendait chez Abou Sayf. À notre arrivée, celui-ci attisait le feu avec son soufflet et la maison était pleine de fumée. Je devançai le Prophète et demandai à Abou Sayf de retenir son feu, car le Prophète arrivait. Il le fit. Lorsque le Prophète arriva, il demanda son fils. Il le prit, le serra contre lui, l’embrassa et le respira, puis prononça les prières qu’il souhaitait. Je vis l’enfant alors que sa vie s’éteignait presque, dans les bras du Prophète. Les yeux du Prophète étaient pleins de larmes et il dit : “Les yeux versent des larmes, le cœur est accablé de chagrin, mais nous ne disons que ce qui plaît à Dieu, notre Seigneur. Nous sommes assurément attristés par ta perte, Ibrahim.” » (Rapporté par al-Bukhari, Muslim et Abou Dawud.)
Dans une version de ce hadith, il est rapporté qu’Abd al-Rahman ibn Awf dit au Prophète en le voyant pleurer : « Et toi aussi, tu pleures, Messager de Dieu ! » Le Prophète répondit : « Ibn Awf ! Ce sont des larmes de compassion. » Dans cette situation, le Prophète est un père aimant et attentionné sur le point de perdre son plus jeune enfant. Il est triste et affligé, mais n’oublie pas un seul instant que la mort est déterminée par Dieu et que nous devons accepter Sa volonté, quelle qu’elle soit. Ibrahim aurait eu seulement dix-sept ou dix-huit mois lorsqu’il mourut. Le chagrin causé par la perte d’un être aimé est parfaitement normal et acceptable, mais il doit s’accompagner d’une acceptation résignée de la volonté divine.
C’est ce qui ressort du récit suivant d’Ousamah ibn Zayd : L’une des filles du Prophète11 lui envoya un message indiquant que son fils était mourant et lui demandant de venir. Il lui répondit en lui adressant ses salutations et en ajoutant : « À Dieu appartient ce qu’Il prend et ce qu’Il donne. Tout a auprès de Lui un terme fixé. Qu’elle fasse donc preuve de patience et se résigne à sa perte. » Elle lui envoya un nouveau message, le conjurant de venir. Il se leva avec Sa‘d ibn Ubadah, Muadh ibn Jabal, Ubayy ibn Ka‘b, Zayd ibn Thabit et d’autres. L’enfant fut remis au Prophète. Sa poitrine émettait un bruit, presque comme une outre devenue trop sèche. Les yeux du Prophète étaient pleins de larmes. Sa‘d lui demanda : « Qu’est-ce donc, Messager de Dieu ? » Il répondit : « C’est une expression de compassion que Dieu a placée dans le cœur de Ses créatures. Dieu n’est miséricordieux qu’envers ceux de Ses serviteurs qui sont miséricordieux. » (Rapporté par al-Bukhari, Muslim, Abou Dawud, Ahmad, al-Nasa’i et Ibn Majah.)
Le fait que, dans ces deux circonstances, on ait demandé au Prophète pourquoi il pleurait à la perte d’un enfant nous apprend quelque chose sur la société arabe. À cette époque, elle considérait qu’il ne convenait pas à un homme de pleurer, même après la perte d’un être cher. En réalité, la perte d’un enfant n’était pas considérée comme une grande tragédie. Dans les deux cas, les paroles du Prophète ont une portée éducative : elles montrent que pleurer dans de telles situations est une expression de miséricorde. Le Prophète pleura également en d’autres occasions, notamment à la mort d’Uthman ibn Mazun et durant la maladie de Sa‘d ibn Ubadah.
Prendre soin de tous les enfants
Le Prophète se souciait de tous les enfants. Les jeunes mères tenaient toujours à ce qu’il prie pour leurs enfants, leur frotte la tête ou fasse ce qu’il souhaitait afin de les bénir. De nombreux hadiths en parlent et reflètent clairement la tendresse du Prophète envers les enfants. Aïcha, l’épouse du Prophète, rapporte que « de jeunes enfants étaient souvent amenés au Prophète, qui les bénissait et leur frottait les mâchoires avec son doigt ». (Rapporté par al-Bukhari, Muslim, al-Nasa’i et Ibn Majah.) Le Prophète priait Dieu d’accorder Ses bénédictions à l’enfant et pouvait aussi prier pour son avenir. En mettant son doigt dans la bouche de l’enfant et en lui frottant les mâchoires, il le réconfortait afin qu’il se sente heureux et en sécurité.
Un récit plus détaillé de ce que faisait le Prophète avec les jeunes enfants est rapporté par Asma bint Abi Bakr, qui était mariée à al-Zubayr ibn al-Awwam, l’un des premiers à embrasser l’islam. La mère d’al-Zubayr était Safiyyah bint Abd al-Muttalib, tante paternelle du Prophète. Asma rapporte qu’elle était enceinte de son fils Abdullah à La Mecque : « Je partis pour Médine alors que ma grossesse était presque à terme. Lorsque j’arrivai à Quba, à quelques kilomètres de Médine, je m’arrêtai pour me reposer, mais j’y accouchai. J’emmenai mon enfant auprès du Messager de Dieu — que la paix soit sur lui — et le déposai sur ses genoux. Il demanda une datte, en mâcha un peu, puis mit un peu de sa salive dans la bouche de l’enfant ; ainsi, la salive du Prophète fut la première chose qu’Abdullah avala. Il lui frotta ensuite les mâchoires avec la datte, pria pour lui et le bénit. » (Rapporté par al-Bukhari et Ahmad.)
Ce hadith nous fait connaître la joie qui accompagna la naissance d’Abdullah ibn al-Zubayr. Sa mère ne voulait rien mettre dans la bouche de l’enfant avant que le Prophète ne l’ait vu et béni. Le Prophète avait peut-être compris que l’enfant avait faim et lui donna sa propre salive, sachant que Dieu le bénirait pour cela. Il lui fit ensuite goûter la datte tout en lui frottant les mâchoires. Qu’une mère comme Asma conduise d’abord son enfant auprès du Prophète est tout naturel, car elle voulait que la vie de son enfant commence par une prière et une bénédiction du Prophète, puisque chacune de ses prières était exaucée de la meilleure manière.
Cependant, les jeunes enfants peuvent provoquer certains accidents qui bouleversent ceux qui les portent, car l’islam accorde une grande importance à la purification. Un hadith hautement authentique, rapporté par Oum Qays ibn Mihsan, mentionne qu’elle « amena au Prophète son jeune garçon qui n’avait encore mangé aucun aliment, hormis le lait maternel. Le Prophète fit asseoir l’enfant sur ses genoux, mais le garçon urina et son urine mouilla les vêtements du Prophète. Celui-ci demanda qu’on apporte de l’eau. Il en aspergea l’endroit souillé, mais ne lava pas sa tunique ». (Rapporté dans les six recueils authentiques ainsi que par Malik, Ahmad, al-Darimi et d’autres.)
Ce hadith montre que le Prophète traitait l’urine de l’enfant avec beaucoup de calme, enseignant à ses disciples que ce n’est pas une chose qui doit nous bouleverser ou nous mettre en colère dans de telles circonstances. Il nous montra ainsi comment traiter cette impureté, en précisant qu’elle appartient à la catégorie mineure. Il suffit donc d’asperger d’eau la partie tachée pour purifier les vêtements. Cela s’applique aux jeunes enfants qui n’ont pas encore mangé d’aliments ordinaires. Bien que le hadith mentionne seulement que l’enfant a uriné, on comprend que le Prophète avait déjà béni l’enfant et prié pour lui, puisqu’il était assis sur ses genoux. Il est très probable que l’enfant fût auprès du Prophète depuis quelques minutes avant l’accident. Durant ce temps, le Prophète aurait déjà béni l’enfant et prié pour lui, puisque c’était précisément pour cela que sa mère l’avait amené.
De tels accidents se produisirent plus d’une fois. L’un des Compagnons du Prophète rapporte qu’il se trouvait avec lui lorsque Muhammad avait placé l’un de ses petits-fils, al-Hasan ou al-Husayn, sur ses genoux : « Le garçon urina et je vis l’urine couler sur la taille du Prophète. Nous nous précipitâmes pour l’en empêcher, mais le Prophète dit : “Laissez mon petit-fils ; ne l’effrayez pas.” Il demanda de l’eau et la versa sur l’urine. » (Rapporté par Ahmad.) Ceux qui se trouvaient avec le Prophète ne pensaient qu’à lui et se préoccupaient donc d’arrêter et de nettoyer l’impureté. Le Prophète, lui, pensa d’abord à l’enfant et dit à ses Compagnons de le laisser tranquille.
Compte tenu de l’attention que le Prophète portait aux enfants, il n’est pas surprenant qu’Anas ibn Malik, qui était souvent auprès de lui, ait dit : « Je n’ai jamais connu quelqu’un de plus compatissant envers les jeunes enfants que le Messager de Dieu. » (Rapporté par Muslim.) Le souci du Prophète pour la mère et l’enfant apparaît peut-être le mieux dans le hadith suivant, également rapporté par Anas ibn Malik. Le Prophète — que la paix soit sur lui — dit : « Je commence parfois une prière avec l’intention de la prolonger. Puis j’entends un enfant pleurer et j’abrège ma prière, car je sais que sa mère sera très préoccupée en l’entendant pleurer. » (Rapporté par al-Bukhari, Muslim, Ahmad et Ibn Majah.)
C’est un bon exemple de compassion mise en pratique. Le Prophète savait peut-être que tous les membres de l’assemblée étaient capables et désireux d’accomplir une longue prière. Il va sans dire qu’entendre le Prophète réciter le Coran dans la prière était en soi une joie, et prier avec lui constituait un grand acte de dévotion. Ses Compagnons tenaient donc toujours à participer à la prière en assemblée. Une longue prière signifie généralement écouter une récitation parfaite du Coran. Cependant, les pleurs d’un enfant amenaient le Prophète à modifier son intention et à choisir une prière courte mais complète. Même s’il savait que l’enfant ne courait aucun danger et ne subirait aucun mal en pleurant un peu, il comprenait que sa mère serait inévitablement distraite par ses pleurs et craindrait qu’il lui arrive quelque chose. Le Prophète abrégeait donc sa prière pour lui permettre de s’occuper de son enfant. Toute l’assemblée voyait ainsi sa prière soumise aux besoins d’un jeune enfant qui exprimait sa détresse et réclamait des soins. La compassion du Prophète le permettait.
Il était effectivement très compatissant : « Il vous est certes venu un Messager issu de vous-mêmes. Vos souffrances lui pèsent ; il est plein de sollicitude pour vous, et envers les croyants il est compatissant et miséricordieux. » (9:128)
Plein de compassion envers tous
Dieu décrit le Prophète comme « compatissant et miséricordieux envers les croyants ». (9:128) La compassion débordait de lui, et toutes sortes de personnes en bénéficiaient. Elle le rendait attentif aux préoccupations de ceux qui l’entouraient, même lorsqu’ils ne les exprimaient ni ne les laissaient deviner. Il encourageait ses Compagnons à exprimer leurs sentiments afin de résoudre leurs problèmes dans la mesure de ses possibilités. S’ils désiraient quelque chose de légitime ou de permis, il les aidait à l’obtenir.
Le Prophète recevait parfois des délégations d’autres tribus, venues soit se renseigner sur l’islam, soit, lorsqu’elles étaient musulmanes, apprendre davantage leur religion afin de la transmettre à leur peuple. Malik ibn al-Huwayrith appartenait à l’une de ces délégations. Il rapporte : « Nous rendîmes visite au Prophète — que la paix soit sur lui — et nous étions tous de jeunes hommes du même âge. Nous restâmes auprès de lui vingt jours. Il comprit alors que nos familles nous manquaient et nous questionna sur les nôtres, que nous avions laissés derrière nous. Il était attentionné et compatissant. Il nous dit : “Retournez auprès de votre peuple, enseignez-lui et expliquez-lui ses devoirs. Priez comme vous m’avez vu prier. Lorsque l’heure de la prière arrive, que l’un de vous lance l’appel à la prière, et que le plus âgé parmi vous dirige la prière.” » (Rapporté par al-Bukhari, Muslim, Ahmad et al-Nasa’i.)
Le rapporteur de ce hadith était un jeune homme qui avait rendu visite au Prophète avec quelques amis et était resté auprès de lui vingt jours. Puisque les membres de cette délégation étaient tous de jeunes hommes du même âge et avaient appris auprès du Prophète durant la même période, ils étaient également qualifiés en matière de connaissance de l’islam et de qualité de récitation du Coran. Le Prophète ne mentionna donc pas les critères habituels pour choisir l’imam de la prière : d’abord le meilleur récitant du Coran, puis celui qui possède la plus grande connaissance de l’islam. Ces jeunes gens étant également instruits, il leur indiqua un critère supplémentaire : l’âge.
Nous constatons dans ce hadith que le Prophète était très attentif aux préoccupations de la délégation. Comprenant que ces jeunes hommes avaient dû laisser derrière eux des personnes qui leur étaient chères, il les interrogea sur leurs familles et leurs amis. Lorsqu’ils lui répondirent, il dut leur témoigner l’attention qui justifie la description du rapporteur : « Il était attentionné et compatissant. » Le Prophète ne voulait pas les retenir davantage, bien que tout jeune musulman aurait grandement bénéficié de rester auprès de lui. Il les laissa repartir, leur indiquant comment instruire leur peuple et lui transmettre les connaissances islamiques acquises durant leur séjour à Médine.
Le traitement des esclaves
À l’époque préislamique, les esclaves en Arabie étaient traités comme ailleurs : ils n’avaient aucun droit et étaient considérés comme des objets qu’une personne pouvait posséder. Leurs sentiments étaient rarement pris en compte, encore moins respectés. Le Prophète changea tout cela. Il insistait toujours auprès de ses Compagnons pour que les esclaves soient traités avec bonté. L’islam rend en fait obligatoire d’accorder aux esclaves qui désirent leur liberté la possibilité de se racheter. Il exige de la communauté musulmane qu’elle les aide à le faire. Les esclaves constituent même l’une des huit catégories pouvant bénéficier de l’argent de la zakat, qui sert notamment à les aider à acheter leur liberté.
L’une des pires choses qui arrivaient généralement aux esclaves était la séparation de leurs familles. Le Prophète y mit fin et transforma complètement la vision de l’esclavage. Selon lui, l’esclave était un être humain doté de sentiments, d’émotions et de sensibilité, comme tous les autres. Il affirma donc qu’il ne fallait pas traiter les esclaves différemment et que la séparation des familles était inacceptable.
Ali Zayn al-Abidin, arrière-petit-fils du Prophète, rapporte qu’Abou Usayd al-Ansari ramena des esclaves de Bahreïn. Ils se tenaient en rang. Le Prophète se leva et les regarda. Il remarqua qu’une femme parmi eux pleurait. Il lui demanda : « Pourquoi pleures-tu ? » Elle répondit : « Mon fils a été vendu dans la tribu d’Abs. » Le Prophète dit à Abou Usayd : « Tu iras là-bas et tu le ramèneras, au même prix que celui auquel tu l’as vendu. » Abou Usayd s’y rendit et le ramena.12
La femme était clairement accablée, car elle pensait peut-être ne jamais revoir son fils. Le Prophète comprit ses sentiments et prit les mesures nécessaires pour les réunir. Il ne connaissait ni cette femme ni son histoire ; elle n’était qu’une esclave amenée d’un lieu très éloigné. Pourtant, il n’accepta pas qu’elle souffre à cause d’une transaction. Il savait en outre que les esclaves de la communauté musulmane avaient beaucoup plus de chances de retrouver leur liberté, car l’islam réprouvait l’esclavage et avait établi un mécanisme différent pour libérer les esclaves.
La bonté envers les animaux
Au début de ce chapitre, nous avons cité un verset coranique déclarant que la mission du Prophète est une manifestation de la grâce de Dieu envers tous les mondes. Une question se pose donc au sujet du monde animal : quelle attitude le Prophète avait-il envers les animaux ? Le hadith suivant nous en donne un aperçu.
Abou Hourayra rapporte que le Prophète a dit : « Un homme cheminait dans une région désertique lorsqu’il ressentit une soif extrême. Il trouva alors un puits, y descendit et but. Lorsqu’il remonta, il vit un chien haletant fortement et léchant la boue à cause de sa soif. Il se dit : “Ce chien a autant soif que moi il y a peu.” Il redescendit dans le puits, retira sa chaussure, la remplit d’eau et la tint entre ses dents en remontant. Puis il donna à boire au chien. Dieu agréa son acte et lui pardonna ses péchés passés. » Les Compagnons du Prophète demandèrent : « Sommes-nous récompensés pour la bonté envers un animal ? » Il répondit : « Toute bonne action accomplie envers un être vivant recevra une récompense de Dieu. » (Rapporté par al-Bukhari, Muslim, Abou Dawud et Ibn Hibban.)
Le pardon des péchés garantit l’entrée au paradis. L’homme qui donna à boire au chien ne pensait pas que son geste lui vaudrait une telle récompense. Le Prophète mit cela en évidence, montrant qu’une petite bonté, même envers un animal, ne doit pas être méprisée. Pour les musulmans, obtenir le pardon grâce à une bonté envers un chien est d’autant plus surprenant que, dans l’islam, les chiens sont considérés comme impurs. Les musulmans les évitent donc généralement, sauf lorsque l’animal est nécessaire à une fonction, comme celle de chien de garde ou de berger.
Comme ses enseignements le montrent, la compassion du Prophète envers les animaux était très étendue. Il expliqua clairement qu’il ne fallait en aucune manière maltraiter les animaux. Muadh ibn Anas rapporte que le Prophète a dit : « Ne faites pas des animaux des sièges sur lesquels vous vous asseyez. Une monture peut mieux glorifier Dieu que son cavalier. » (Rapporté par Ahmad et al-Hakim.) Il affirme qu’il est mauvais d’utiliser un âne, un chameau ou tout autre animal comme siège pour s’y asseoir un moment, car les animaux n’ont pas été créés pour cela. Il est au contraire plus facile pour un tel animal de transporter une personne d’un endroit à un autre, puisque le portage fait partie de ce pour quoi il a été créé ; rester immobile avec quelqu’un sur son dos est en revanche contraire à sa nature.
Le Prophète parle des animaux comme de créatures qui glorifient Dieu. Selon la conception islamique, toutes les créatures obéissent à Dieu et Le glorifient d’une manière que nous ignorons. Un autre hadith de sens semblable rapporte que le Prophète a dit : « Craignez Dieu dans la manière dont vous traitez les animaux, car ils ne peuvent exprimer ce qu’ils ressentent. Montez-les lorsqu’ils sont en état de le faire et prenez-les pour nourriture lorsqu’ils sont propres à cela. » (Rapporté par Abou Dawud.) Le Prophète mit en garde contre la maltraitance des animaux et contre le fait de les épuiser sans leur donner suffisamment à manger.
Abdullah ibn Ja‘far rapporte qu’il se trouvait avec le Prophète lorsque celui-ci entra dans une ferme appartenant à un homme des Ansar. En entrant, il vit un chameau. Celui-ci sembla s’attendrir en voyant le Prophète et des larmes coulèrent de ses yeux. Le Prophète lui frotta les oreilles et il se calma. Le Prophète demanda : « Qui est le propriétaire de ce chameau ? » Un jeune homme des Ansar répondit qu’il lui appartenait. Le Prophète dit : « Ne craindras-tu donc pas Dieu dans la manière dont tu traites cet animal que Dieu a placé sous ton autorité ? Le chameau s’est plaint à moi que tu le laisses affamé et le fais trop travailler. » (Rapporté par Abou Dawud, al-Bayhaqi dans Al-Sunan al-Kubra et al-Hakim.)
Que le Prophète ait compris la plainte du chameau n’est pas surprenant. Dieu a pu la lui faire comprendre de la manière qu’Il a voulue. Dès qu’il l’apprit, il prit les mesures nécessaires et avertit le propriétaire. Il lui dit qu’un tel traitement était contraire au comportement des gens qui craignent Dieu et pouvait donc entraîner un châtiment dans l’au-delà.
Même lorsque les animaux sont abattus pour être mangés, il faut prendre soin de rendre le processus aussi peu douloureux que possible. Le Prophète dit : « Dieu a prescrit que toute chose soit accomplie de la meilleure manière. Lorsque vous ôtez une vie, faites-le de la meilleure manière. Lorsque vous égorgez un animal, égorgez-le de la meilleure manière. Que celui d’entre vous qui accomplit cela aiguise bien sa lame et épargne à l’animal égorgé toute souffrance. » (Rapporté par Muslim, Ahmad, al-Nasa’i et al-Tirmidhi.) Si l’on doit prendre tant de soin d’un animal au moment de son abattage, que nous enseigne cela sur la nécessité de prendre soin des animaux dans leur vie ordinaire ?
La compassion était la qualité par laquelle le Prophète se distinguait, et sa compassion embrassait tous les mondes. Il convient de remarquer que le Prophète insistait également sur le fait que les femmes doivent toujours être traitées avec compassion et amour.13
1 Abou Dawud, Sunan (Livre du jihad), chapitre 90.
2 Al-Bukhari, Sahih (Livre sur le commencement de la création).
3 Ibn Hisham, Al-Sirah al-Nabawiyyah, vol. 4, p. 184.
4 Al-Hakim, Al-Mustadrak, vol. 3, p. 242.
5 Ibn Hisham, Al-Sirah al-Nabawiyyah, vol. 4, p. 149.
6 Ibn Hisham, op. cit., vol. 3, p. 336.
7 Al-Bukhari, Sahih (Livre du commentaire du Coran) ; Ibn Hisham, op. cit., vol. 4, p. 210.
8 Ibn Hisham, op. cit., vol. 4, p. 134.
9 Al-Hakim, Al-Mustadrak, vol. 1, p. 287.
10 Le Coran : 33:21.
11 Dans une autre version de ce hadith, elle est identifiée comme Zaynab, la fille aînée du Prophète.
12 Ahmad ibn Husayn al-Bayhaqi, Al-Sunan al-Kubra, vol. 9, p. 126.
13 J’examinerai ce sujet en détail au chapitre 13.
CHAPITRE 10
La noblesse à son apogée
Anas ibn Malik rapporte qu’une femme connue pour être mentalement instable dit au Prophète : « Messager de Dieu, j’ai besoin de ton aide pour une affaire. » Il lui répondit : « Choisis n’importe quel chemin et je viendrai avec toi pour régler ce dont tu as besoin. » Il s’arrêta avec elle dans une rue et s’entretint de son besoin jusqu’à ce qu’elle ait terminé son affaire. (Rapporté par Muslim, Ahmad, Abu Dawud et al-Bayhaqi dans Dala’il al-Nubuwwah.)
Le Prophète était assis avec ses Compagnons lorsque cette femme, connue pour être mentalement instable, lui dit qu’elle avait besoin de son aide. Sa première réaction fut de la rassurer. Il lui dit qu’il était prêt à l’écouter. En même temps, il respecta sa vie privée et ne lui demanda pas d’exposer son problème devant les autres. Il savait qu’une personne atteinte de troubles mentaux peut accorder beaucoup d’importance à des choses que les gens considèrent habituellement comme insignifiantes, et il ne voulait pas l’embarrasser. Il lui dit de choisir un endroit où elle serait à l’aise pour lui expliquer ce dont elle avait besoin. Évidemment, cet endroit devait être un lieu ouvert, où les gens pourraient les voir. Inutile de préciser qu’il n’y avait pas de cafés ni de restaurants à Médine à cette époque. N’importe quel endroit dans la rue pouvait donc convenir.
Le Prophète s’arrêta avec la femme et l’écouta tandis qu’elle lui exposait son besoin. Il lui apporta ensuite l’aide dont elle avait besoin. Cela correspondait tout à fait à son attitude, car il s’occupait toujours des membres les plus faibles et les plus vulnérables de la société.
Anas rapporte : « Toute jeune servante de Médine pouvait venir voir le Prophète et le prendre par la main. Il ne retirait pas sa main de la sienne. Elle l’emmenait partout où elle le désirait. »¹ (Rapporté par Ahmad et Ibn Majah.)
Une servante pouvait avoir reçu de sa famille la mission de faire ou d’aller chercher quelque chose, sans savoir où le trouver ni comment accomplir son devoir. La meilleure personne à qui demander de l’aide était le Prophète ; elle le prenait donc par la main. Pour la rassurer, il la laissait le conduire où elle voulait jusqu’à ce qu’il lui ait apporté l’aide nécessaire.
Ce ne sont là que deux exemples parmi les très nombreux témoignages de la manière dont le Prophète traitait les membres les plus faibles de la société. Il voulait qu’ils sentent qu’il était toujours disponible pour eux et qu’il aiderait même les plus pauvres ou les plus faibles dans tout ce qu’ils souhaiteraient. À ses yeux, chacun était important. Si une jeune fille avait besoin de son aide, elle la recevait.
Le deuxième hadith ne mentionne pas une servante en particulier. Il laisse plutôt entendre qu’il s’agissait du comportement habituel du Prophète, et sa formulation semble indiquer qu’il était courant que des servantes viennent lui demander ce genre d’aide.
Rencontrer une personne investie d’autorité peut être difficile pour certains, notamment pour ceux qui ont conscience de leur faiblesse dans la société. Le Prophète voulait faire en sorte que personne n’éprouve d’appréhension en le rencontrant. Bien que sa position de Messager de Dieu fût bien plus importante que celle de n’importe quel roi ou chef d’État, il gardait une attitude joyeuse, afin que toute personne qui lui parlait puisse exposer clairement sa situation. Néanmoins, certaines personnes ne se sentaient pas à l’aise en sa présence, et il s’efforçait de les rassurer.
Abu Masud al-Badri rapporte qu’un homme tremblait fortement en parlant au Prophète. Celui-ci lui dit : « Doucement, doucement ! Je ne suis pas un roi. Je suis le fils d’une femme qui mangeait de la viande séchée et salée. » (Rapporté par Ibn Majah et al-Hakim.)
Le Prophète donna à l’homme effrayé une image très concrète de sa propre mère, une personne pauvre et ordinaire qui devait compter sur la nourriture la plus simple pour vivre. (Les gens qui ne pouvaient pas se permettre de manger régulièrement de la viande conservaient ce qu’ils pouvaient en la faisant sécher et en la salant.)
Lorsque nous observons les actes du Prophète dans différentes situations, nous devons nous rappeler que Dieu ordonne aux musulmans de toutes les générations de faire de lui leur modèle. Dieu dit dans le Coran : « Dans le Messager de Dieu, vous avez un excellent modèle pour quiconque espère en Dieu et au Jour dernier, et se souvient beaucoup de Dieu. » (33:21)
Cela signifie que nous inspirer du Prophète et imiter son attitude et ses actions nous vaudra une récompense de Dieu. Cette récompense nous est accordée pour deux raisons : l’action elle-même est bonne, puisque le Prophète ne faisait que ce qui est bon et bénéfique ; de plus, suivre son exemple est la preuve d’une foi ferme en l’islam.
Le Prophète laissait connaître tout ce qu’il disait ou faisait : sa vie était un livre ouvert. Rien de ce qu’il faisait n’a été révélé seulement après sa mort, car ses Compagnons et les membres de sa famille rapportaient tout ce qu’ils avaient vu ou entendu de lui. Même sa vie la plus privée a été décrite clairement. Les gens interrogeaient ses épouses sur son comportement à la maison, et elles mentionnaient tout. Nous apprenons ainsi, par exemple, que lorsqu’il devait prendre un bain avec l’une de ses épouses, ils pouvaient le faire ensemble en utilisant le même récipient. A’ishah rapporte qu’elle pouvait prendre de l’eau et la verser sur son corps en lui disant : « Laisse-m’en un peu », et qu’il pouvait lui dire la même chose. Deux ou trois de ses autres épouses ont rapporté la même chose.² ³
Il était nécessaire de rapporter ces affaires privées afin que les musulmans sachent ce qui est permis dans ce domaine et ce qui ne l’est pas. Comme nous l’avons déjà indiqué, le Prophète n’était pas seulement un modèle pour sa propre génération ; il demeure un modèle pour tous les croyants en islam, où qu’ils vivent et quelle que soit l’époque. Cela signifie qu’il réunissait les meilleures qualités humaines universellement reconnues. Une telle perfection ne pouvait être que l’œuvre de Dieu, le Créateur de toute chose.
La modestie est une vertu
Un aspect essentiel du caractère du Prophète était sa modestie. Il était très réservé dans ses manières et son comportement. Il ne critiquait pas directement les gens et ne les embarrassait pas en public. A’ishah rapporte : « Si le Prophète apprenait qu’une certaine personne avait fait ou dit quelque chose de mal, il ne disait pas : “Cette personne dit telle ou telle chose”, mais : “Comment se fait-il que certaines personnes disent telle ou telle chose ?” » (Rapporté par Abu Dawud.)
Ce n’est que lorsqu’une personne faisait publiquement quelque chose qui était contraire à l’islam que le Prophète exposait la règle islamique correcte. Il le faisait afin que les gens apprennent, tout en veillant à n’embarrasser personne.
Sa modestie se manifestait également dans ses affaires personnelles. Il s’occupait de ses besoins intimes en veillant à ne pas être vu. Personne ne le vit jamais dévêtu. Toutefois, sa pudeur dans sa vie privée ne s’étendait pas à la manière dont il présentait son message : il insistait toujours sur le fait qu’il était le Messager de Dieu, sans la moindre hésitation, et il expliquait clairement à tous ce que cela impliquait.
Un exemple réunissant ces deux caractéristiques est son mariage avec Zaynab bint Jahsh. Zaynab était sa cousine, car sa mère, Umaymah bint Abd al-Muttalib, était sa tante paternelle. Elle appartenait donc à une famille noble. Le Prophète l’avait auparavant mariée à Zayd ibn Harithah, qu’il avait libéré de l’esclavage bien avant le début de sa mission prophétique et qu’il avait adopté comme fils. L’islam interdit cependant l’adoption, et Zayd reprit son ancien nom.
Zaynab et Zayd étaient tous deux malheureux dans leur mariage. Dieu ordonna au Prophète de laisser Zayd divorcer de Zaynab, puis de l’épouser lui-même. Cela allait à l’encontre de la tradition de la société arabe en raison de l’adoption antérieure de Zayd. Cependant, le Prophète proclama ce que Dieu lui avait révélé et récita les versets coraniques qui comportaient un reproche pour son hésitation dans cette affaire.
Le mariage eut lieu, et le Prophète invita plusieurs centaines de personnes à un repas à cette occasion. Après le repas, tous partirent chez eux, à l’exception de trois personnes. Ces trois hommes restèrent dans la maison du Prophète à bavarder. Ils ne se rendaient pas compte de la gêne qu’ils causaient, et il était trop pudique pour leur faire comprendre qu’ils devaient partir. Il sortit lui-même pour rendre visite à ses autres épouses, puis revint et trouva les trois hommes toujours en train de bavarder. Il ressortit, puis une troisième fois. On lui apprit alors qu’ils étaient partis, et il retourna auprès de son épouse.
Ainsi, lorsqu’il s’agissait de religion et de la modification d’une tradition sociale solidement établie, il parlait ouvertement, sans se soucier des conséquences pour lui ; en revanche, lorsqu’il s’agissait de sa propre vie privée, il était trop pudique pour exprimer clairement ses sentiments.
L’humilité était une caractéristique évidente du Prophète. Rien ne montre peut-être mieux son humilité que le choix qui lui fut offert par Dieu au début de sa mission prophétique.
Abu Hurayrah rapporte : Le Prophète était assis avec l’ange Gabriel lorsqu’il leva les yeux vers le ciel et vit un autre ange descendre. Gabriel dit au Prophète : « C’est la première fois que cet ange descend depuis qu’il a été créé. » L’ange dit : « Muhammad, ton Seigneur m’a envoyé pour te proposer un choix : doit-Il faire de toi un roi et un prophète, ou un serviteur à Lui et un Messager ? » Gabriel lui fit signe de faire preuve d’humilité devant son Seigneur. Le Prophète dit : « Je préfère être le serviteur de Dieu et Son Messager. » (Rapporté par Ahmad.)
Le signe de l’ange Gabriel donna au Prophète plus qu’un simple indice sur sa position auprès de Dieu. Il lui indiqua que Dieu aime ceux qui s’effacent eux-mêmes. L’humilité demeura donc une caractéristique du Prophète pendant toute sa vie.
Umar ibn al-Khattab rapporte : « J’ai entendu le Prophète nous dire : “N’exagérez pas ma position comme les chrétiens l’ont fait pour Jésus, fils de Marie. Je ne suis que le serviteur de Dieu. Dites de moi : le serviteur de Dieu et Son Messager.” » (Rapporté par al-Bukhari.)
Un hadith similaire, rapporté par Anas ibn Malik, mentionne qu’un homme s’adressa au Prophète en disant : « Muhammad, tu es notre maître et le fils de notre maître. Tu es le meilleur d’entre nous et le fils du meilleur d’entre nous. » Le Prophète dit aux personnes présentes : « Craignez Dieu et ne cédez pas à Satan. Je suis Muhammad, fils de Abdullah. Je suis le serviteur de Dieu et Son Messager. Par Dieu, je n’aime pas que vous m’éleviez au-dessus du rang que Dieu m’a accordé. » (Rapporté par Ahmad et Abu Dawud.)
La nature humaine aime recevoir des éloges. Le Prophète savait toutefois parfaitement que des éloges exagérés l’élèveraient au-dessus de son rang et ruineraient par conséquent le rôle qu’il était appelé à jouer dans la vie humaine. Ce rôle ne se limitait pas à sa propre génération : il s’appliquait à toutes les générations, puisqu’il devait fournir un modèle à tous les musulmans.
Ceux qui exagéreraient son rang finiraient par cesser de suivre son exemple, car ils se considéreraient trop inférieurs pour pouvoir le faire. Ainsi, le but pour lequel sa vie avait été rapportée avec tant de précision serait perdu. Il en était pleinement conscient et veillait donc à inculquer à ses Compagnons qu’il était un être humain ordinaire, à l’exception du message divin qu’il avait reçu et transmis.
Il devait également fournir un exemple dans sa vie privée comme dans sa vie publique.
L’un des leurs
Les Compagnons du Prophète comprenaient l’importance de suivre son exemple en toutes choses. Cependant, ils ne pouvaient savoir ce qu’il faisait que lorsqu’ils étaient avec lui. C’est pourquoi quiconque l’accompagnait rapportait ce qu’il avait dit ou fait.
Ils appréciaient les grands changements que l’islam avait apportés à la vie publique. Ils avaient toutefois besoin de savoir si ces changements se refléteraient de la même manière dans leur vie privée. Plusieurs personnes interrogèrent ses épouses sur son comportement à la maison.
Al-Aswad dit : « J’ai demandé à A’ishah ce que faisait le Prophète à la maison. Elle répondit : “Il s’occupait des besoins de sa famille. Lorsque venait l’heure de la prière, il se rendait à la prière.” » (Rapporté par al-Bukhari, Ahmad, al-Tirmidhi et al-Bayhaqi.)
A’ishah mentionna qu’on lui avait demandé ce que faisait le Prophète à la maison. Elle répondit : « Il réparait ses vêtements, raccommodait ses chaussures et faisait tout ce que les hommes avaient besoin de faire chez eux. » (Rapporté par Ahmad et al-Bayhaqi.)
À une autre personne qui lui posa la même question, A’ishah répondit : « C’était un homme ordinaire : il s’occupait de ses vêtements, trayait ses moutons et se servait lui-même. » (Rapporté par Ahmad et al-Bayhaqi.)
Lorsqu’il était avec ses Compagnons, il les traitait tous sur un pied d’égalité. Abu Hurayrah et Abu Dharr rapportent : « Le Prophète s’asseyait parmi ses Compagnons comme l’un d’eux. Un étranger pouvait arriver sans savoir lequel était le Messager de Dieu. Il devait le demander. » (Rapporté par al-Nasa’i.)
Plusieurs hadiths parlent en effet de gens venus de différentes régions d’Arabie : lorsqu’ils entraient dans la mosquée, ils demandaient aux personnes présentes : « Lequel d’entre vous est Muhammad ? » De plus, presque tout le monde avait le sentiment d’être très proche du Prophète.
Dans ses relations avec ses Compagnons, le Prophète ne les répartissait pas en classes ou en groupes, car chacun était considéré comme important.
Abu Hurayrah rapporte : Un homme noir — ou peut-être une femme noire — avait l’habitude de nettoyer la mosquée. Puis il mourut, mais le Prophète ne fut pas informé de son décès. Quelques jours plus tard, le Prophète le mentionna et demanda pourquoi il était absent. On lui dit que l’homme était mort. Il dit : « Pourquoi ne m’en avez-vous pas informé ? » Ils lui donnèrent une excuse, laissant entendre qu’ils n’avaient pas jugé cela important. Le Prophète dit : « Montrez-moi sa tombe. » Il se rendit au cimetière et accomplit la prière funéraire pour lui. (Rapporté par al-Bukhari, Ahmad, Abu Dawud et Ibn Majah.)
Le Prophète acceptait l’invitation de toute personne qui lui proposait de partager un repas avec elle, même si la nourriture était très pauvre. Abu Hurayrah rapporte qu’il disait : « Si je suis invité à un repas qui ne comporte que l’extrémité d’une patte, j’accepterai ; et si l’extrémité d’une épaule m’est offerte en cadeau, je l’accepterai. » (Rapporté par al-Bukhari.)
Cette acceptation ne se limitait pas aux seuls musulmans. Anas rapporte qu’un Juif invita le Prophète à un repas composé de pain d’orge et de graisse légèrement avariée. Il accepta. (Rapporté par Ibn Sa’d.)
Ses Compagnons comprenaient que le Prophète était d’un naturel simple. L’un d’eux nous raconte : Le Prophète avait des qualités totalement différentes de celles des personnes qui exercent le pouvoir. Il acceptait l’invitation de n’importe qui. Il pouvait trouver une datte dans la rue, la ramasser et la manger, craignant seulement qu’elle ne fût une aumône. Il pouvait monter un âne sans selle. (Rapporté par Ibn Sa’d.)
Le Prophète était très bienveillant envers les pauvres. Il voulait qu’ils sentent que leur pauvreté ne diminuait pas leur place dans la communauté musulmane et ne les plaçait pas dans une position inférieure auprès de Dieu.
Généreux envers tous
Le Prophète était le plus généreux des hommes. Il donnait tout ce qu’il possédait, même lorsqu’il en avait réellement besoin. Tous les gens de l’époque le savaient ; ils venaient le voir à tout moment avec leurs demandes, et il ne renvoyait personne. Il dépensait pour les autres, se retrouvant lui-même sans rien.
Jabir ibn Abdullah résume ainsi cette attitude : « Le Messager de Dieu n’a jamais répondu “non” à la demande de qui que ce soit. » (Rapporté par al-Bukhari, Muslim et Ahmad.)
Sahl ibn Sa’d rapporte qu’une femme apporta au Prophète un vêtement qu’elle avait brodé. Elle lui dit : « Messager de Dieu, j’ai décoré ce vêtement de ma propre main pour en faire un cadeau pour toi. » Le Prophète le prit et la remercia. Le rapporteur précise que le Prophète en avait besoin. Il poursuit : « Le Prophète sortit vers nous en portant ce vêtement autour de la taille. Un homme parmi nous le toucha et dit : “Messager de Dieu, donne-le-moi pour que je le porte.” Le Prophète répondit : “Oui.” Il resta quelque temps avec nous, puis s’en alla. Il le plia et l’envoya à l’homme.
« Certaines personnes lui dirent : “Tu n’as pas bien agi. Tu lui as demandé de te le donner en sachant qu’il ne refuserait personne.” L’homme répondit : “Par Dieu, je ne le voulais que pour qu’il soit le linceul dans lequel je serai enveloppé lorsque je mourrai.” » Il fut utilisé à cette fin. (Rapporté par al-Bukhari, Ahmad, Ibn Majah et al-Bayhaqi.)
Cette histoire montre la profondeur de leur foi. L’homme ne voulait pas le vêtement pour le porter, mais pour l’utiliser comme linceul après sa mort. Il servirait de témoignage à présenter à Dieu au Jour du Jugement, attestant son acceptation de l’islam et le fait qu’il avait suivi le Prophète.
Cela montre aussi que tous les Compagnons du Prophète connaissaient sa générosité, qui signifiait qu’il ne refusait aucune demande. C’est la raison pour laquelle ils réprimandèrent l’homme lorsqu’ils comprirent qu’il voulait prendre le vêtement alors que le Prophète en avait besoin.
Il existe en effet de nombreux récits sur la générosité du Prophète. Ils parlent tous d’un homme qui était plus heureux après avoir donné tout ce qu’il possédait.
Selon un récit, il posséda un jour dix dirhams⁴ et acheta une chemise pour quatre dirhams. Il sortit en la portant, mais un homme des Ansar lui adressa une demande : « Messager de Dieu, j’ai besoin d’une chemise. Veux-tu bien m’en donner une ? » Le Prophète retira sa chemise et la lui donna. Il retourna ensuite à la boutique et acheta une autre chemise pour quatre dirhams.
En s’éloignant, il vit une servante qui pleurait dans la rue. Il lui demanda ce qui la faisait pleurer. Elle répondit que sa famille lui avait donné deux dirhams pour acheter de la farine destinée à la cuisson du pain, mais qu’elle avait perdu l’argent. Le Prophète lui donna les deux dirhams qui lui restaient. Elle les prit, mais continua de pleurer en s’éloignant. Il lui demanda pourquoi elle pleurait alors qu’elle avait l’argent. Elle répondit qu’elle craignait d’être punie.
Il la ramena chez elle. Arrivé à la porte, il salua les personnes qui se trouvaient à l’intérieur. Elles reconnurent sa voix, mais gardèrent le silence jusqu’à ce qu’il ait répété les salutations trois fois. Elles répondirent alors. Il leur demanda si elles l’avaient entendu la première fois. Elles dirent que oui, mais qu’elles voulaient entendre davantage ses salutations. Elles demandèrent : « Quel heureux présage t’amène chez nous ? »
Il répondit : « Cette servante qui est à vous craignait que vous ne la battiez. » Son maître dit : « Je l’affranchis pour l’amour de Dieu et parce que tu l’as ramenée chez nous. » Le Prophète dit qu’ils recevraient certainement une grande récompense de Dieu. Il ajouta : « Dieu nous a bénis grâce à ces dix dirhams : Il a donné une chemise à Son Messager, une autre à un homme des Ansar, et Il a rendu sa liberté à une esclave. Je loue Dieu de nous avoir pourvus par Sa grâce. » (Rapporté par al-Haythami et al-Tabarani.)
Le plus courageux des hommes
Beaucoup de Compagnons du Prophète ont confirmé qu’il était le plus courageux d’entre eux. Ses Compagnons comprenaient certainement de nombreux hommes courageux. Les Ansar, par exemple, étaient réputés pour leur bravoure. Ils devaient l’être, car avant l’islam ils avaient livré de nombreuses batailles, les uns contre les autres et contre des forces extérieures.
À Médine, plusieurs tribus juives avaient conclu des alliances avec les deux principales tribus arabes de la ville. Des combats éclataient à diverses occasions. Pourtant, tous témoignèrent du courage du Prophète.
Anas ibn Malik, qui appartenait aux Ansar, rapporte : Le Prophète était le meilleur et le plus courageux des hommes. Une nuit, les habitants de Médine furent réveillés par un bruit terrifiant. Ils sortirent en direction du bruit. Ils rencontrèrent bientôt le Prophète qui revenait après s’être assuré de la cause du vacarme. Il montait un cheval sans selle appartenant à Abu Talhah, l’épée autour du cou. Il dit aux gens : « Vous n’avez rien à craindre ; vous n’avez rien à craindre. » Puis il désigna le cheval et dit : « C’est un excellent cheval, très rapide. » (Rapporté par al-Bukhari, Muslim, Ahmad, al-Tirmidhi, Abu Dawud et Ibn Majah.)
Comme nous l’avons indiqué au chapitre 2, lors de la bataille de Hunayn, l’armée musulmane subit un revers initial qui plongea les gens dans le chaos, beaucoup de musulmans partant dans différentes directions. Le Prophète et quelques-uns de ses Compagnons restèrent fermes. Il dit à son oncle al-Abbas, qui avait une voix forte, d’appeler les Ansar. Dès qu’ils l’entendirent, ils commencèrent à revenir en foule vers le Prophète. Ils durent combattre avec acharnement pour résister à l’assaut des incroyants, jusqu’à ce qu’ils parviennent finalement à inverser leur progression.
À propos de ce combat difficile, al-Bara’, qui appartenait aux Ansar, dit : « Par Dieu, lorsque la situation devint très difficile pour nous, le Prophète nous servit de protection. Le plus courageux d’entre nous était celui qui se tenait dans la même ligne que lui. » (Rapporté par Muslim.)
Ali, réputé pour son courage exceptionnel, le confirme : « Lorsque la bataille faisait rage et que les combattants s’affrontaient, le Messager de Dieu nous servait de protection. Personne n’était plus proche de l’ennemi que lui. » (Rapporté par al-Hakim, Ahmad et al-Bayhaqi.)
Le sens de l’humour
Avec une mission qui exigeait de transmettre intégralement le message de Dieu à toute l’humanité et d’établir un mode de vie entièrement différent de tout ce qui était connu dans le monde, le Prophète devait aborder la vie avec beaucoup de sérieux. Il prenait certainement sa responsabilité très au sérieux. Il s’en acquittait à toute heure du jour et de la nuit, veillant à traiter chacun avec respect. Il s’assurait d’être accessible à tous.
Une question pertinente est de savoir si, compte tenu d’une telle responsabilité, le Prophète avait le sens de l’humour. Si oui, à quoi ressemblait-il ? Les premiers savants donnent la réponse : « Tous les gens éprouvaient de la crainte devant le Prophète. Il cherchait donc à les détendre par un peu de plaisanterie. » Cependant, il ne disait jamais rien de faux, ni sérieusement ni pour plaisanter.
Dans un exemple, un homme demanda au Prophète de lui donner une monture, car il devait voyager. Le Prophète lui dit : « Je te donnerai le petit d’une chamelle. » L’homme protesta que ce serait trop faible pour cet usage. Le Prophète sourit et dit : « Un chameau adulte n’est-il pas lui aussi le petit d’une chamelle ? » (Rapporté par al-Tirmidhi et Abu Dawud.)
Un Bédouin nommé Zahir avait l’habitude de venir à Médine et d’offrir au Prophète des cadeaux provenant du désert. Lorsque Zahir repartait chez lui, le Prophète lui donnait ce dont il avait besoin pour son voyage. Le Prophète disait à son sujet : « Zahir est notre frère du désert, et nous sommes ses gens de la ville. »
Anas, qui rapporte ce hadith, mentionne que le Prophète aimait Zahir, qui n’était pas beau : Un jour, Zahir était à Médine et vendait des marchandises. Le Prophète arriva derrière lui et le serra dans ses bras, mais Zahir ne pouvait pas le voir. Il dit donc : « Qui est-ce ? Laisse-moi tranquille. » Il parvint à regarder derrière lui et reconnut le Prophète. Il ne fut alors plus gêné que son dos soit contre la poitrine du Prophète.
Le Prophète dit à haute voix : « Qui veut acheter cet esclave ? » Zahir répondit : « Messager de Dieu, ta marchandise est invendable. » Le Prophète dit : « Mais auprès de Dieu, tu as une grande valeur. » (Rapporté par Ahmad et al-Bayhaqi.)
Il convient de noter ici que, bien que le Prophète ait appelé Zahir « esclave », il employa le mot arabe abd, qui signifie également « serviteur de Dieu ».
Avec un sens de l’humour léger, fondé uniquement sur des paroles vraies, le Prophète avait un visage joyeux qui accueillait tout le monde. Il ne riait toutefois pas de manière bruyante ou exubérante.
A’ishah rapporte : « Je n’ai jamais vu le Messager de Dieu rire au point de laisser voir l’intérieur de sa bouche. Il ne faisait que sourire. » (Rapporté par al-Bukhari, Abu Dawud et al-Bayhaqi.)
Cette description correspond à son attitude générale. Pourtant, un sourire sur un visage joyeux apporte de la chaleur et une impression de cordialité. Le Prophète créait souvent une telle atmosphère parmi ses Compagnons.
Abu Dharr rapporte : Je connais le dernier homme qui sera admis au Paradis et le dernier à sortir de l’Enfer. C’est un homme qui sera présenté au Jour du Jugement. Les anges recevront l’ordre de placer devant lui ses péchés mineurs, tandis que ses péchés plus graves seront tenus à l’écart. On lui dira : « Tel jour, tu as fait ceci et cela. » Il reconnaîtra ces faits, car il ne pourra rien nier. Il s’inquiétera de ce qui lui arrivera lorsque ses péchés majeurs seront présentés. À ce moment, on lui dira : « À la place de chacun de ces péchés, une bonne action t’est attribuée. » L’homme se retournera et dira : « Mon Seigneur, j’ai commis d’autres péchés, mais ils ne sont pas présentés devant moi. » J’ai vu un large sourire sur le visage du Prophète. (Rapporté par Muslim, Abu Dawud et al-Bayhaqi.)
Une loyauté sans faille
Le Prophète était très fidèle à ses anciens amis et à ses proches. Il est bien connu qu’il aimait profondément sa première épouse, Khadijah. Il vécut avec elle pendant vingt-cinq ans. Elle soutint grandement ses efforts lorsqu’il devint le Messager de Dieu. Bien que la polygamie fût alors une pratique habituelle en Arabie — comme d’ailleurs dans la plupart des régions du monde — il n’épousa pas d’autre femme tant qu’elle vécut. Pourtant, ses épouses ultérieures étaient jalouses d’elle.
A’ishah rapporte : « Je n’ai jamais été plus jalouse d’une femme que de Khadijah, bien qu’elle soit morte avant que le Prophète ne m’épouse. C’est parce qu’il la mentionnait souvent et que Dieu lui avait ordonné de lui annoncer la bonne nouvelle d’une demeure magnifique au Paradis. Le Prophète avait l’habitude d’égorger un mouton et d’en envoyer des portions de viande en cadeau à ses amies. » (Rapporté par al-Bukhari.)
A’ishah rapporte également qu’une femme âgée vint voir le Prophète alors qu’il se trouvait chez elle. Il lui demanda qui elle était. Elle répondit : « Je suis Jaththamah, de Muznah. » Il dit : « Non, tu es Hassanah, de Muznah. Comment vas-tu ? Tes gens vont-ils bien ? Comment as-tu vécu après nous avoir quittés ? » Elle lui dit qu’elle allait bien et loua Dieu pour cela. Lorsqu’elle fut partie, je lui demandai pourquoi il avait accueilli si chaleureusement une femme aussi âgée. Il répondit : « Elle venait nous voir lorsque Khadijah était en vie. Être fidèle aux autres fait partie de la foi. » (Rapporté par al-Hakim.)
Reconnaître les droits d’anciennes connaissances ou de proches était caractéristique du Prophète, même lorsqu’il n’avait eu aucun contact avec eux depuis très longtemps.
La bataille contre Hawazin eut lieu vers la fin de la huitième année de l’installation du Prophète à Médine, ce qui signifie qu’il avait alors soixante et un ans. Pourtant, sa fidélité envers ceux avec lesquels il avait eu une relation transcendait le passage du temps.
Après la bataille, on amena au Prophète une femme âgée d’une soixantaine d’années. Elle lui dit : « Messager de Dieu, je suis ta sœur. Je suis Shayma’ bint al-Harith. » Elle revendiquait ce lien parce que sa mère, Halimah, avait été la nourrice du Prophète et l’avait allaité lorsqu’il était enfant. Il est bien connu que le Prophète resta avec Halimah jusqu’à l’âge de quatre ans.
Lorsqu’elle lui dit cela, le Prophète répondit : « Si tel est le cas, tu dois porter sur toi une marque que je t’ai causée. Le passage du temps n’effacera pas cette marque. » Elle découvrit le haut de son bras et dit : « C’est vrai, Messager de Dieu. Je t’ai porté lorsque tu étais enfant et tu m’as mordue au bras, causant cette marque. »
Le Prophète étendit son vêtement supérieur sur le sol pour qu’elle s’y asseye et lui dit : « Toute demande que tu feras sera exaucée, et ton intercession en faveur de qui que ce soit sera acceptée. »⁵ Il lui proposa de rester auprès de lui ou de retourner auprès de son peuple. Elle choisit cette dernière possibilité, et il lui donna de généreux présents avant son départ.
Une vie de pauvreté
Le Prophète préférait une vie de pauvreté. Il aurait pu vivre dans le confort et jouir d’une grande richesse, mais il préférait traverser la vie en partageant les sentiments des pauvres.
Abu Umamah rapporte que le Prophète disait : « Dieu m’a proposé de transformer pour moi les plaines de La Mecque en or. J’ai dit : “Non, mon Seigneur. Je préfère manger à ma faim un jour et rester affamé le lendemain. Lorsque j’aurai faim, je Te glorifierai et implorerai Ton aide ; et lorsque je mangerai, je Te louerai et Te remercierai.” » (Rapporté par Ahmad et al-Tirmidhi.)
Cette préférence pour la pauvreté apparut encore plus clairement pendant son séjour à Médine. Comme nous l’avons indiqué au chapitre 1, Muhammad gagna d’abord sa vie comme berger, puis comme mandataire de Khadijah, en s’occupant de ses affaires. Lorsqu’il épousa Khadijah, il mena une vie confortable. Ce fut après son émigration à Médine qu’il ne posséda pratiquement plus rien et vécut d’une manière qui consistait à bien manger un jour et à avoir faim le lendemain. Même « bien manger » est relatif : un repas très simple représentait pour lui un luxe.
A’ishah rapporte : « La famille de Muhammad n’eut jamais assez de pain pour manger à sa faim pendant trois nuits consécutives, depuis son arrivée à Médine jusqu’à sa mort. » (Rapporté par al-Bukhari, Muslim, Ahmad, al-Tirmidhi et Ibn Majah.) Elle rapporte également : « Chaque fois que la famille de Muhammad avait deux repas en une journée, l’un d’eux se composait nécessairement de dattes. » (Rapporté par al-Bukhari et al-Hakim.)
Les dattes étaient l’aliment le moins cher de Médine et constituaient la nourriture de base de ces gens.
On pourrait dire beaucoup de choses sur la préférence du Prophète pour une vie de pauvreté. De nombreux récits montrent qu’il s’agissait d’un choix mûrement réfléchi.
Ainsi, Umar ibn al-Khattab raconte qu’il entra un jour dans une pièce où le Prophète était allongé sur une natte dure. Lorsqu’Umar s’assit, il remarqua que le Prophète ne portait qu’une chemise et que la natte avait laissé son empreinte sur son corps :
« Je regardai autour de moi et je vis dans une armoire une poignée d’orge qui aurait à peine rempli les mains jointes d’un homme, ainsi qu’une poignée de feuilles tannantes. Je vis également une peau non teinte. Les larmes me vinrent aux yeux.
« Il me demanda : “Qu’est-ce qui te fait pleurer ?” Je répondis : “Messager de Dieu, comment pourrais-je retenir mes larmes lorsque je vois les marques que cette natte a laissées sur ton corps et ton armoire presque vide, tandis que les empereurs de Perse et de Byzance vivent dans le luxe ? Tu es celui que Dieu a choisi pour être Son Messager et tu ne possèdes rien d’autre que ce qui se trouve dans cette armoire.”
« Il me dit : “Umar, ne seras-tu pas heureux d’apprendre qu’ils peuvent avoir le luxe de ce monde tandis que nous avons le bonheur de la vie future ?” Je répondis : “Si, certainement.” » (Rapporté par Muslim.)
Cette attention portée à ce que la vie future apporterait était véritablement la clé de la conception que le Prophète avait des conforts et des luxes de la vie présente. Il fit tout son possible pour inculquer cette même vision à ses Compagnons et à ses disciples.
Abu Hurayrah rapporte que le Prophète disait : « Si je possédais une montagne d’or, je souhaiterais qu’au bout de trois nuits il ne m’en reste rien, à condition qu’il y ait des gens à qui le donner, sauf une somme que je pourrais conserver pour rembourser une dette. » (Rapporté par al-Bukhari.)
Cette attitude reflète sa confiance absolue en Dieu. Elle est la preuve d’une soumission complète à Dieu, ce qui constitue précisément le sens de l’islam.
Pour la même raison, Muhammad évitait de garder de l’argent auprès de lui pendant la nuit : s’il recevait de l’argent le matin, il l’avait donné avant midi ; et s’il en recevait l’après-midi, il le distribuait avant d’aller se coucher.⁶ Cette attitude resta la sienne jusqu’à son dernier jour.
A’ishah rapporte que, peu avant sa dernière maladie, le Prophète lui confia six ou sept dinars en lui demandant de les donner en aumône. Cependant, sa maladie l’occupa tellement qu’elle ne put s’en charger. Lorsqu’il sembla aller mieux, il lui demanda ce qu’étaient devenus ces dinars. Elle lui dit que sa maladie l’avait empêchée de s’en occuper et qu’ils étaient toujours chez elle. Il lui demanda de les apporter. Lorsqu’il eut l’argent dans la main, il dit : « Que peut penser un prophète s’il rencontre Dieu alors qu’il possède cela ? » (Rapporté par Ahmad.)
Lorsque nous observons la manière dont le Prophète et sa famille vivaient, caractérisée par l’absence totale de luxe et l’acceptation joyeuse de la pauvreté, nous devons toujours nous rappeler qu’il s’agissait d’un choix. Il aurait pu posséder une grande richesse et un royaume, mais sa préférence était la marque de sa soumission à Dieu.
Il y avait toutefois un autre aspect à cette attitude : le Prophète connaissait parfaitement la condition de ses Compagnons et voulait partager leurs sentiments. S’il possédait quelque chose, il voulait le partager avec le plus grand nombre possible, car il souhaitait que chacun ait ce qu’il avait. De même, il ne se donnait jamais la préférence sur ses Compagnons ni sur les membres de sa famille.
Par exemple, Ali était le cousin et le gendre du Prophète. Il rapporte : Une nuit, nous n’avions rien à manger pour le dîner et nous nous couchâmes sans avoir mangé. Le matin, je sortis. Plus tard, je rentrai chez moi et trouvai Fatimah, mon épouse, triste. Je lui demandai ce qui la chagrinait. Elle répondit : « Nous n’avons pas eu de dîner hier soir et nous n’avons rien à manger ce matin. Nous n’avons rien pour le dîner. »
Je ressortis et réussis à gagner un peu d’argent. J’achetai de la viande et de la nourriture pour un dirham et les lui rapportai. Elle fit cuire le pain et prépara le repas. Lorsque la nourriture fut prête, elle dit : « Voudrais-tu aller inviter mon père ? »
J’allai le trouver et le vis allongé dans la mosquée. Il disait : « Je cherche refuge auprès de Dieu contre la sensation de faim alors que je suis allongé. » Je lui dis : « Messager de Dieu, nous avons de la nourriture et nous aimerions que tu viennes chez nous. »
Il marcha avec moi en s’appuyant sur moi. Il entra alors que la nourriture bouillait dans la casserole. Il dit à sa fille : « Envoie de la nourriture à A’ishah. » Elle remplit une assiette et la lui envoya. Il dit : « Envoie-en à Hafsah. » Elle le fit. Il continua ainsi jusqu’à ce qu’elle ait envoyé une assiette à chacune de ses neuf épouses.
Il lui dit ensuite : « Sers-en à ton père et à ton mari. » Elle le fit. Il dit : « Maintenant, sers-toi et mange. » Elle le fit. Elle posa la casserole, qui était encore pleine de nourriture. Nous mangeâmes de cette nourriture pendant un certain temps.⁷
¹ Ce hadith parle de jeunes servantes prenant le Prophète par la main. Cela semble très étrange à la plupart des musulmans, qui croient que le Prophète ne touchait aucune femme autre que ses épouses et ses filles. Ils citent le fait qu’il ne serrait jamais la main des femmes lorsqu’elles lui prêtaient serment d’allégeance. Le hadith ne précise pas si ces servantes étaient toujours de jeunes filles ou de jeunes femmes. Le texte arabe permet les deux interprétations. J’ai interrogé des savants à ce sujet, et certains préfèrent le comprendre comme désignant de jeunes filles. Quelques-uns, toutefois, n’y voient pas de problème même s’il s’agit de jeunes femmes. Ils disent que la pratique habituelle du Prophète était de ne pas serrer la main des femmes, particulièrement au moment du serment d’allégeance. Mais si une jeune femme avait besoin du réconfort que lui procurait le fait de tenir sa main, il ne l’en empêchait pas. Dans un avis juridique, le cheikh Yusuf al-Qaradawi affirme ne pas avoir trouvé de texte interdisant de serrer la main d’une femme, mais il conseille aux hommes de ne pas tendre la main les premiers.
² L’islam exige de prendre un bain ou une douche pour se débarrasser de l’état d’impureté rituelle, c’est-à-dire la janabah, qui survient à la suite de l’éjaculation, des rapports sexuels et des menstruations d’une femme.
³ Plusieurs hadiths mentionnent cela ; Muslim les rapporte dans son Sahih, dans le chapitre consacré à la purification après les menstruations.
⁴ Le dirham était l’unité monétaire en argent de l’époque. Dix dirhams équivalaient à un dinar, qui était l’unité monétaire en or.
⁵ Al-Bayhaqi, Dala’il al-Nubuwwah, vol. 5, Le Caire, 1988, p. 199-200.
⁶ Al-Bayhaqi, Al-Sunan al-Kubra, Beyrouth, s. d., vol. 6, p. 357.
⁷ Ibn Sa’d, Al-Tabaqat al-Kubra, vol. 1, p. 186.
CHAPITRE 11
Un chef très attentionné
Anas ibn Malik était jeune, peut-être âgé de douze ou treize ans, ou même moins, mais il était intelligent. Contrairement à la plupart des enfants de son âge à Médine à cette époque, il savait lire et écrire. De plus, il avait une excellente mémoire. Son beau-père l’amena au Prophète peu après son arrivée à Médine et lui dit : « Anas est un bon garçon, Messager de Dieu. Permets-lui d’être ton serviteur. » Ce fut le début d’une étroite relation entre Anas ibn Malik et le Prophète, qui dura jusqu’à la mort du Prophète, dix ans plus tard. Certains visiteurs de Médine remarquèrent qu’ils pensaient qu’Anas et sa mère, Umm Sulaym, appartenaient à la famille du Prophète, « en raison de la fréquence de leurs entrées dans les maisons du Prophète ».
La manière dont les gens traitent leurs serviteurs est une indication claire de leur personnalité : ils ont tendance à se comporter naturellement avec un serviteur, sans craindre de réaction. Cela était particulièrement vrai dans la société arabe au début de l’islam. Les classes les plus faibles étaient invariablement victimes de mauvais traitements et d’abus ; cela concernait les esclaves, les serviteurs, les femmes et les alliés.1 Pourtant, Anas ibn Malik affirme qu’il reçut un traitement très différent pendant son service auprès du Prophète : « Je le servais en ville et pendant les voyages. Par Dieu, il ne m’a jamais demandé, à propos d’une chose que j’avais faite, pourquoi je l’avais faite de cette manière ; pas plus qu’il ne m’a jamais demandé, à propos d’une chose que j’avais omise, pourquoi je ne l’avais pas faite. » (Rapporté par al-Bukhari, Muslim, Ahmad et al-Tirmidhi.)
1 Les alliés étaient des personnes qui s’attachaient à des tribus par un lien de loyauté appelé « alliance ». Ils n’appartenaient pas à la tribu par la naissance et avaient été séparés de leurs propres tribus pour une raison ou une autre. Ils devaient s’acquitter de tous les devoirs assumés par les membres de la tribu, mais bénéficiaient de moins de privilèges. Certains alliés étaient d’anciens esclaves qui avaient obtenu leur liberté et choisi de rester auprès de leurs anciens maîtres.
Une version plus longue de ce hadith ajoute les paroles suivantes d’Anas : « J’espère sincèrement le rencontrer au Jour du Jugement et lui dire : “Je suis ton petit serviteur, Messager de Dieu.” Je l’ai servi pendant dix ans à Médine, alors que j’étais jeune et que ma conduite n’était pas la meilleure pour me recommander. Il n’a jamais manifesté la moindre désapprobation et ne m’a jamais dit : “Pourquoi as-tu fait ceci, ou pourquoi as-tu omis cela ?” » (Rapporté par Ahmad et Abu Dawud.)
Cela montre la douceur naturelle du Prophète. Il faut toutefois se rappeler qu’Anas était un jeune adolescent lorsqu’il commença à servir le Prophète, c’est-à-dire à un âge où beaucoup de jeunes se montrent rebelles, ou du moins répugnent à recevoir des ordres. Anas y fait allusion dans la seconde version en disant : « Ma conduite n’était pas la meilleure pour me recommander. »
Que faisait donc le Prophète lorsque son serviteur se relâchait ? Anas rapporte : « Le Messager de Dieu était l’un des meilleurs hommes. Un jour, il m’envoya accomplir une course. Je pensais que je n’irais pas, mais, au fond de moi, je sentais que je devais partir pour accomplir ce que le Prophète m’avait demandé. Je sortis et rejoignis des garçons qui jouaient dans la rue. Quelque temps plus tard, le Prophète me prit par-derrière. Je me retournai pour le regarder et il souriait. Il dit : “Unays,2 es-tu allé faire ce que je t’avais demandé ?” Je répondis : “Oui, Messager de Dieu ; j’y vais maintenant.” » (Rapporté par Muslim et Abu Dawud.)
Le Prophète avait apparemment compris qu’Anas n’était pas disposé à accomplir la course et préférait jouer avec les garçons dans la rue. Il le lui permit pendant un certain temps, sans ajouter de reproche ni de parole sévère. Il le prit simplement par-derrière et lui sourit, en lui posant une question qui servait de rappel. Ce traitement ne s’expliquait pas par le jeune âge de ce serviteur ; le Prophète faisait preuve des meilleures manières avec tous les gens, en tout temps.
Lorsqu’on interrogea [A’ishah sur les manières du Prophète, sa réponse commença par une question adressée à son interlocuteur : « Lis-tu le Coran ? » Il répondit par l’affirmative. Elle dit : « Les manières du Prophète étaient le Coran mis en pratique. » (Rapporté par Muslim, Ahmad et al-Nasa’i.) Le Coran n’ordonne que le bien. Ses ordres, ses recommandations et ses interdictions concourent à faire ressortir le meilleur de l’être humain. Apparemment, cette question fut posée à [A’ishah à plusieurs reprises.
2 Cette forme de son nom est un diminutif affectueux.
Un chef très attentionné
Parfois, elle donnait davantage de détails. Un jour, elle récita les premiers versets de la sourate 23 (« Les croyants »), qui disent : « Bienheureux sont certes les croyants, ceux qui sont humbles dans leur prière, qui se détournent de toute futilité, qui s’acquittent de la zakat, qui préservent leur chasteté, sauf avec leurs épouses ou celles qu’ils possèdent légalement — car, dans ce cas, ils ne sont pas blâmables ; mais ceux qui cherchent au-delà de ces limites sont des transgresseurs — ceux qui veillent à la garde des dépôts qui leur sont confiés et à leurs engagements, et qui observent assidûment leurs prières. Ce sont eux les héritiers, qui hériteront du Paradis et y demeureront éternellement. » (23: 1-11)
Elle ajouta ensuite : « Telles étaient les manières du Messager de Dieu. » Le Prophète donnait le meilleur exemple en traitant les gens avec respect et affection, quelle que soit leur position sociale. En vérité, le statut social ne comptait pas pour lui. Chacun était important et chacun recevait le même traitement. Lorsqu’une personne lui parlait, il lui accordait toute son attention. Il lui montrait qu’il s’intéressait vivement à tout ce dont elle lui parlait.
Anas rapporte : « Lorsqu’une personne rencontrait le Prophète et lui serrait la main, le Prophète ne retirait pas sa main avant que cette personne ne retire la sienne. Il ne se détournait pas non plus d’elle avant qu’elle ne se soit tournée pour partir. On ne le vit jamais avancer ses genoux vers quelqu’un qui était assis avec lui. » (Rapporté par al-Tirmidhi et al-Bayhaqi.)
Il en allait de même lorsqu’une personne voulait chuchoter quelque chose au Prophète. Anas rapporte : « Je n’ai jamais vu le Prophète détourner la tête lorsqu’un homme lui chuchotait quelque chose, avant que cet homme ne détourne lui-même la tête. Je n’ai pas davantage vu le Prophète retirer sa main de celle de quelqu’un avant que l’autre personne n’ait retiré la sienne. » (Rapporté par Abu Dawud et al-Bayhaqi.)
Ces récits confirment un trait du Prophète : il accordait toute son attention à celui qui lui parlait ou l’accompagnait. Il ne donnait même pas la moindre indication que l’autre personne devrait s’arrêter. De plus, il accueillait chaleureusement tous ceux qui venaient à lui. Jarir ibn [Abdullah rapporte : « Depuis que j’ai embrassé l’islam, le Messager de Dieu n’a jamais refusé de me recevoir. Chaque fois qu’il me voyait, il souriait. »
Toute délégation qui arrivait à Médine recevait un accueil chaleureux. Même ceux qui s’étaient longtemps opposés à l’islam et avaient combattu contre lui étaient accueillis lorsqu’ils venaient voir le Prophète avec un esprit ouvert. Si le visiteur était l’un des premiers musulmans, l’accueil du Prophète était encore plus chaleureux.
On demanda à Abu Dharr si le Prophète serrait la main de ses Compagnons. Il répondit : « Il me serrait la main chaque fois que je le rencontrais. Un jour, il me fit appeler, mais je n’étais pas chez moi. À mon retour, on me le dit. J’allai donc le voir et il était allongé sur son lit. Il me prit dans ses bras. C’était encore mieux qu’une poignée de main. » (Rapporté par Abu Dawud.)
La perfection dans les relations sociales
Lorsque le Prophète rencontrait des gens, il s’enquérait de leur état. Anas rapporte : « Quand le Prophète rencontrait quelqu’un, il lui demandait comment il allait. Si l’homme disait qu’il allait bien et louait Dieu, le Prophète priait pour lui : “Que Dieu te maintienne en bonne santé.” » (Rapporté par Ahmad.)
De même, si quelqu’un était absent pendant trois jours, le Prophète s’enquérait de lui. S’il était parti, le Prophète priait pour lui ; s’il était chez lui, il lui rendait visite ; et s’il était malade, il lui rendait également visite. (Rapporté par Abu Ya[la.)
Le Prophète aimait s’asseoir avec ses Compagnons et écouter leur conversation. Il le faisait souvent après la prière de l’aube, en restant dans la mosquée jusqu’après le lever du soleil. Ils pouvaient consacrer une partie de ce temps à une conversation ordinaire, se souvenant de leurs jours préislamiques et évoquant le changement que l’islam avait apporté dans leur vie. S’ils plaisantaient et riaient, il se joignait à eux avec un sourire joyeux.3
Le petit-fils du Prophète, al-Husayn ibn [Ali, demanda à son père de décrire en détail les manières et les actes du Prophète. Une partie de la réponse détaillée de [Ali concernait son comportement lorsqu’il rencontrait des gens. [Ali dit : « Le Messager de Dieu glorifiait Dieu chaque fois qu’il s’asseyait ou se levait pour partir. Il ne se réservait pas une place particulière et déconseillait même de le faire. Lorsqu’il rejoignait un groupe de personnes, il s’asseyait à l’extrémité du groupe et encourageait les autres à faire de même. Il accordait à chacun dans l’assemblée la part qui lui revenait. Celui qui s’asseyait avec lui pensait être le plus proche de lui. »
3 Muslim, Sahih, Kitab al-Masajid wa Mawadi[ al-Salat (Livre sur les mosquées et les lieux de prière).
Un chef très attentionné
« Lorsqu’une personne s’asseyait avec lui pour discuter d’une question particulière ou exposer un besoin, le Prophète restait avec elle jusqu’à ce qu’elle parte. Si quelqu’un lui demandait quelque chose, il le lui donnait, ou lui adressait au moins quelques paroles aimables. Sa douceur et son amabilité s’étendaient à tous. Il devint comme un père pour tous ses Compagnons. À ses yeux, ils étaient tous égaux et avaient les mêmes droits.
« La patience, la modestie, la persévérance et l’honnêteté caractérisaient son lieu de réunion. Les voix n’y étaient jamais élevées et aucune obscénité n’y était prononcée. Les erreurs y étaient pardonnées. Les gens ne se distinguaient que par leur piété. Ils se montraient humbles, respectaient les personnes âgées et faisaient preuve de compassion envers les jeunes. Ils aidaient celui qui était dans le besoin et prenaient soin de tout étranger.
« À une autre question portant sur les relations du Prophète avec ceux qui l’entouraient, [Ali répondit : “Le Messager de Dieu était toujours souriant et d’un naturel facile. Il n’était ni dur ni rude dans ses manières. Il n’employait jamais de langage vulgaire ou obscène et ne disait de mal de personne. Il passait sur ce qui lui déplaisait. Il ne faisait perdre espoir à personne et ne le laissait pas tomber. Il évitait trois choses : les discussions futiles, l’excès et ce qui ne le concernait pas.
“Il n’attaquait, n’humiliait et ne cherchait jamais à trouver des défauts à personne. Il ne disait que ce dont il espérait obtenir la récompense de Dieu. Lorsqu’il parlait, les gens lui accordaient toute leur attention. Ils ne parlaient que lorsqu’il s’arrêtait. Ils ne se disputaient pas en sa présence. Ils écoutaient quiconque parlait jusqu’à ce qu’il ait terminé…
“Il riait de ce qui les faisait rire et s’étonnait de ce qui les étonnait. Il se montrait patient envers tout étranger, l’encourageant à exposer son affaire et à poser sa question. En vérité, ses Compagnons tenaient à amener ces étrangers auprès de lui. Il disait : ‘Si vous voyez quelqu’un avoir besoin de quelque chose, aidez-le.’ Il n’acceptait de louanges qu’en retour de quelque chose qu’il avait accompli. Il n’interrompait jamais personne, mais écoutait ce qu’elle avait à dire.”
« Al-Husayn l’interrogea ensuite sur les moments où le Prophète demeurait silencieux et pensif. La réponse de [Ali indiqua que le silence du Prophète répondait à l’un de quatre buts : la patience, la prudence, la réflexion ou la contemplation. Sa réflexion consistait à considérer ce qu’il entendait des gens, tandis qu’il méditait sur ce qui subsistait et ce qui avait péri. Il associait la patience à l’endurance et, par conséquent, ne se mettait jamais en colère ni ne se laissait provoquer.
« Sa prudence se manifestait de plusieurs façons : il choisissait toujours le bien et abandonnait le mal, afin que les gens suivent son exemple ; il réfléchissait toujours à ce qui profiterait à sa communauté ; et il s’efforçait toujours d’indiquer ce qui apporterait le meilleur dans cette vie et dans la vie future. »4
Un autre aspect de la manière dont le Prophète traitait les gens était l’accueil particulier qu’il réservait aux dignitaires d’autres tribus et communautés. Honorer ces dignitaires était une attitude naturelle chez le Prophète. Toutefois, il enseignait à ses Compagnons que cela relevait de la bonne foi. En accomplissant ces actes devant ses Compagnons, il soulignait qu’ils n’étaient pas simplement l’accomplissement des bonnes manières : ils constituaient le comportement naturel de tous les croyants.
Ainsi, Jarir ibn [Abdullah, chef de la tribu des Bajilah du Yémen, vint un jour auprès du Prophète, qui était assis avec ses Compagnons. Personne ne se déplaça pour faire une place à Jarir ibn [Abdullah, car chacun souhaitait être aussi proche que possible du Prophète. Le Prophète retira son vêtement supérieur et le lança à Jarir. Jarir prit le vêtement du Prophète, le posa sur son visage et son cou, l’embrassa et s’en frotta les yeux. Il dit au Prophète : « Que Dieu vous accorde de Ses faveurs comme vous m’avez honoré. » Puis il posa le vêtement sur le dos du Prophète. Le Prophète dit à ses Compagnons : « Celui qui croit en Dieu et au Jour du Jugement doit honorer un dignitaire lorsqu’il vient le voir. »5
Aucun ressentiment personnel
Le Prophète voulait s’assurer que personne n’ait de grief personnel contre lui. S’il frappait ou heurtait quelqu’un involontairement, il lui proposait d’exercer des représailles. Abu Sa[id al-Khudri rapporte que le Prophète coupait quelque chose lorsqu’un homme s’approcha de lui. Le Prophète le frappa accidentellement au visage avec un bâton qu’il tenait à la main et le blessa. Le Prophète dit : « Allons, prends ta revanche. » L’homme répondit : « Je renonce à ce droit, Messager de Dieu. » (Rapporté par Ahmad, al-Nasa’i et Abu Dawud.)
Certains Compagnons du Prophète profitaient de telles occasions pour manifester leur amour envers le Prophète, qui leur était plus cher que leurs propres enfants. Usayd ibn Hudayr, des Ansar, était un homme joyeux et plein d’humour. Un jour, il parlait avec des gens qui se trouvaient auprès du Prophète et les fit rire. Le Prophète le toucha du doigt sur le côté. Usayd dit : « Tu m’as fait mal. » Le Prophète répondit : « Alors rends-moi le coup. » Usayd dit : « Tu portes une chemise et moi, je n’en ai pas. » Le Prophète releva sa chemise pour lui permettre de le toucher à son tour, mais Usayd le prit dans ses bras et l’embrassa sur le côté. Il dit : « C’est précisément ce que je désirais. » (Rapporté par al-Bayhaqi.)
La préoccupation du Prophète de faire en sorte que les gens n’aient aucun doute sur son comportement était étroitement liée à cela. S’il était vu avec une femme, il voulait que les gens sachent qui elle était. Safiyyah, son épouse, rapporta qu’à l’époque où le Prophète passait les dix derniers jours du Ramadan dans la mosquée, elle vint un jour lui rendre visite. Elle passa quelque temps à parler avec lui dans la mosquée, puis prit congé. Il se leva pour la raccompagner chez elle. Alors qu’ils se trouvaient à la porte de la mosquée, deux hommes des Ansar passèrent. Le Prophète leur dit : « Attendez un instant. Voici Safiyyah bint Huyayy. » Ils dirent : « Gloire à Dieu, Messager de Dieu. » Ils pensèrent que le Prophète avait jugé nécessaire de le leur préciser. Le Prophète les rassura en disant : « Satan circule dans l’être humain comme le sang. J’ai craint que certaines pensées ne vous traversent l’esprit. » (Rapporté par al-Bukhari, Muslim, Ahmad et Abu Dawud.)
Prendre soin de chacun
Le Prophète voulait le meilleur pour tous ses Compagnons. L’histoire de cette époque montre que beaucoup de gens portaient des noms étranges, dont certains avaient des significations malheureuses. Une grande tribu était connue sous le nom de tribu Kalb, un nom qui signifiait « chien ». Abu Sufyan, le chef de La Mecque, avait un fils qu’il avait appelé Hanzalah, nom qui désignait une plante amère. Le Prophète expliqua à tous les musulmans que chaque enfant avait le droit de recevoir un bon nom : il incombe aux parents de choisir de bons noms pour leurs enfants.
Lorsque [Ali, qui était marié à Fatimah, la fille du Prophète, eut son premier fils, il l’appela Harb, ce qui signifie « guerre ». Le Prophète changea ce nom en Hasan, qui signifie « bon, séduisant ». [Ali voulut ensuite appeler son second fils Harb, mais le Prophète le nomma Husayn, qui est un diminutif affectueux de Hasan. Le Prophète alla plus loin encore et changea tous les noms négatifs. [Umar avait une fille appelée [Asiyah, ce qui signifie « désobéissante », mais le Prophète la renomma Jamilah, qui signifie « jolie ». De même, le Messager de Dieu passa un jour par un village appelé [Afrah, ce qui signifie « poussiéreux », mais il le renomma Khadirah, qui signifie « verdoyant ».
C’était là un aspect de l’attention que le Prophète portait à ses Compagnons. Une manifestation évidente de cette attention se voit dans les efforts du Prophète pour faire en sorte qu’aucun de ses Compagnons ne soit retenu après sa mort pour une dette impayée. Cependant, durant les premières années de sa vie à Médine, la communauté musulmane était très pauvre et l’État ne possédait aucun fonds.
Abu Hurayrah rapporte qu’un défunt pouvait être amené dans la mosquée pour la prière avant son enterrement. Le Prophète demandait s’il possédait assez d’argent pour rembourser une dette en suspens. Si on lui disait que la somme était suffisante, il dirigeait la prière funéraire. Si on l’informait que ce n’était pas le cas, il disait à ses gens de prier eux-mêmes pour lui. Plus tard, lorsqu’il disposa de moyens suffisants, il disait : « Je suis plus proche des croyants qu’ils ne le sont d’eux-mêmes. Celui d’entre eux qui meurt en laissant une dette impayée, je la rembourserai. Celui qui laisse des biens, ils reviennent à ses héritiers. » (Rapporté dans les six recueils authentiques de hadiths.)
La question qui se pose ici est de savoir pourquoi le Prophète ne faisait pas la prière funéraire pour une personne morte avant d’avoir pu rembourser ses dettes, alors qu’une telle personne avait plus que la plupart besoin des prières du Prophète. Le Prophète voulait ainsi encourager les proches et les membres de la tribu à se présenter et à s’engager à rembourser les dettes. Cela fonctionna, car c’est effectivement ce qui se produisit. Les proches du défunt ne voulaient pas que leur parent soit privé d’une telle prière du Prophète. Ils se présentèrent donc et prirent en charge le remboursement.
Cela répondait directement à sa préoccupation principale, qui était la défense du droit : le créancier détenait une créance légitime qu’il ne fallait pas négliger. Le Prophète expliqua que, de même que les proches reçoivent des parts de l’héritage lorsque le défunt est aisé, ils doivent aussi se montrer généreux lorsque le défunt est démuni.
Pour le Prophète, une dette était une chose qui devait être remboursée le plus tôt possible. Il s’efforçait donc d’aider les Compagnons qui étaient endettés. Par exemple, un homme des Ansar, [Abdullah ibn [Amr ibn Haram, fut tué à la bataille d’Uhud. Il avait une dette correspondant à une quantité précise de dattes. Son fils, Jabir, se plaignit au Prophète que la récolte de leur jardin ne suffirait pas et que le créancier, un Juif, refusait de rééchelonner la dette. Le Prophète veilla à ce que la dette soit remboursée à temps.
Le remboursement des dettes impayées dues par des membres de la communauté musulmane constituait un aspect des soins que le Prophète prodiguait à tous ses Compagnons, en particulier à ceux qui se trouvaient en position de faiblesse. Que cette faiblesse soit due à la position sociale, à l’ignorance ou à une erreur de jugement, le Prophète cherchait à corriger les erreurs, à fournir des instructions simples et à rehausser le statut de tous ses Compagnons.
Anas ibn Malik rapporte : « Nous étions avec le Messager de Dieu dans la mosquée lorsqu’un Bédouin arriva. Il se leva alors et commença à uriner dans la mosquée. Les Compagnons du Prophète lui ordonnèrent de s’arrêter. Le Prophète dit : “Laissez-le. Ne l’interrompez pas.” Ils le laissèrent terminer. Puis le Prophète l’appela et lui dit : “Les mosquées ne sont pas des endroits où l’on peut uriner ou jeter ses déchets. Ce sont des lieux où l’on glorifie Dieu, où l’on accomplit la prière et où l’on lit le Coran.” Il donna ensuite ses instructions à un homme, qui apporta un seau d’eau et le versa sur l’endroit où le Bédouin avait uriné. » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
Il va de soi qu’un lieu de culte ne doit pas être utilisé comme des toilettes. Plus précisément, la mosquée du Prophète ne possédait presque ni nattes ni tapis, et les gens priaient sur le sol dur. Comme les Bédouins vivaient principalement sous des tentes dans le désert, on pouvait excuser ce Bédouin s’il avait pensé pouvoir uriner là. Il ignorait peut-être les normes islamiques de propreté et de purification. Les Compagnons du Prophète furent choqués par son acte, mais le Prophète voulut d’abord que le Bédouin ne subisse aucun mal. Il lui donna ensuite le conseil approprié, en lui expliquant pourquoi son acte était mauvais. Puis il remédia à la situation en purifiant l’endroit.
Un autre exemple concerne [Abdullah ibn [Abd Nuhm, un jeune garçon de la tribu des Muzaynah, qui vivait à une certaine distance de Médine. Son oncle riche s’occupa de lui après la mort de son père et le guida vers la réussite financière. [Abdullah apprit l’existence de l’islam et voulut devenir musulman, mais son oncle s’y opposa. Il retarda donc sa décision, espérant que son oncle changerait d’avis. Les années passèrent, mais son oncle ne montra aucun signe de changement. Au début de la neuvième année de l’installation du Prophète à Médine, [Abdullah décida qu’il ne pouvait plus attendre son oncle.
[Abdullah respectait son oncle et ne voulait donc pas prendre cette décision importante sans l’en informer. Il lui dit qu’il l’avait attendu afin qu’il se joigne à lui pour devenir musulman. Son oncle entra dans une grande colère et lui dit que, s’il devenait musulman, il lui prendrait tout et le laisserait sans le sou. [Abdullah répondit qu’il n’accordait aucune importance aux biens matériels et qu’il rejoindrait le Prophète. Son oncle fit ce qu’il avait menacé de faire et lui prit tout, y compris ses vêtements ; il ne lui laissa que ses sous-vêtements. La mère de [Abdullah lui donna une couverture pour se couvrir. Il la coupa en deux, s’en enveloppa d’une moitié depuis la taille jusqu’aux pieds et plaça l’autre sur ses épaules.
Il se rendit ensuite à Médine, rencontra le Prophète et embrassa l’islam. Son nom d’origine était [Abd al-[Uzza. Le Prophète le changea en [Abdullah et lui donna le surnom de Dhul-Bijadayn, qui signifie « l’homme aux deux couvertures ». Le Prophète prit soin de lui et lui enseigna le Coran. [Abdullah en mémorisa une bonne partie et le récitait souvent à voix haute dans la mosquée. Certaines personnes s’en plaignirent au Prophète. Elles estimaient qu’élever trop la voix était contraire au respect dû au Coran et pouvait perturber la concentration des autres. Le Prophète leur dit cependant de laisser [Abdullah tranquille, ajoutant que ce jeune homme avait volontairement abandonné sa demeure pour la cause de Dieu.
[Abdullah Dhul-Bijadayn rejoignit l’armée musulmane lors de l’expédition de Tabuk. Il voulut que le Prophète priât pour qu’il devienne martyr. Toutefois, le Prophète pria plutôt pour qu’aucun mécréant ne verse son sang. Il lui expliqua qu’une personne participant à une campagne de jihad serait martyr même si elle mourait de maladie pendant la campagne. C’est ce qui lui arriva : il mourut de fièvre sur le chemin du retour.
[Abdullah ibn Mas[ud rapporte qu’il assista à son enterrement, qui eut lieu de nuit. Le Prophète était descendu dans la tombe, tandis qu’Abu Bakr et [Umar tenaient le corps et le descendaient pour le remettre au Prophète, qui pria pour lui en disant : « Seigneur, je suis très satisfait de lui ; sois donc satisfait de lui. » Ibn Mas[ud commenta : « J’aurais aimé être celui qui était enterré dans cette tombe. »6
Cette expédition eut lieu durant la neuvième année de l’Hégire, c’est-à-dire la neuvième année de l’installation du Prophète à Médine. Cela signifie que Dhul-Bijadayn était musulman depuis moins d’un an lorsqu’il mourut.
Lorsque les gens de bien se trompent
La capacité du Prophète à gérer les graves fautes commises par ses Compagnons était une marque de son caractère. Il comprenait que les gens peuvent faiblir face à la tentation ou lorsqu’ils sont confrontés à la menace d’un danger pour eux-mêmes ou pour leurs proches. Lorsqu’une telle faiblesse conduit quelqu’un à communiquer avec l’ennemi à des moments critiques, cela peut avoir de graves conséquences.
Ce fut le cas de Hatib ibn Abi Balta[ah. Les Quraysh étaient la principale tribu arabe. Le Prophète en faisait partie, mais la plupart de ses membres s’opposaient fermement à l’islam et contraignirent le Prophète et les musulmans à émigrer à Médine. Ils tentèrent ensuite de supprimer l’islam par la force, en envoyant plusieurs armées combattre la communauté musulmane. Ils échouèrent largement. Finalement, ils conclurent avec le Prophète un traité de paix qui devait durer dix ans.
Moins de deux ans après le début de cette période, les Quraysh violèrent ouvertement cet accord en combattant une tribu alliée au Prophète. Le Prophète décida d’agir contre les Quraysh, ordonnant la mobilisation et prenant toutes les mesures nécessaires pour garder secrètes ses préparations et ses intentions. Il voulait que les Quraysh découvrent soudainement la puissance croissante de la communauté musulmane, afin qu’une issue pacifique puisse être obtenue à un conflit qui s’éternisait. Bien qu’il dût être prêt à combattre si les circonstances imposaient une bataille, son objectif était que, dans une telle éventualité, il obtienne une victoire rapide avec un minimum de sang versé.
Hatib ibn Abi Balta[ah était l’un des premiers Compagnons du Prophète et avait émigré avec lui à Médine. Il avait combattu dans chaque bataille qui avait opposé les musulmans à leurs ennemis après l’établissement de leur cité-État à Médine. Pourtant, à ce moment-là, une faiblesse s’insinua en lui. Il craignait pour ses proches à La Mecque, qui étaient exposés à des représailles des Quraysh, bien qu’ils ne fussent pas musulmans. Il voulut les protéger en rendant un service aux Quraysh et leur écrivit donc une lettre pour les informer des intentions du Prophète.
Cependant, la lettre fut interceptée et l’acte de Hatib fut découvert. Des voix s’élevèrent pour réclamer son exécution, car son acte constituait une trahison. N’importe quel tribunal, n’importe où dans le monde, l’aurait déclaré coupable de haute trahison pour avoir transmis à l’ennemi des secrets militaires essentiels. Pourtant, le Prophète apaisa toute cette agitation. Il interrogea Hatib sur ses motifs, et Hatib expliqua :
« Je suis assurément croyant en Dieu et en Son Messager. Je n’ai pas changé du tout. Ce n’est pas que j’aie le moindre doute en matière de foi. J’ai seulement considéré ma situation à La Mecque, où j’ai une famille et des enfants. Je n’étais qu’un allié des Quraysh, n’étant pas né parmi eux. D’autres personnes parmi les Muhajirun qui ont une famille ou des biens à La Mecque ont des proches et des clans pour les protéger. J’ai seulement pensé que, si je rendais un service aux Quraysh en les avertissant, ils me le rendraient en protégeant mes enfants et ma famille. Il n’y a rien de plus. Je ne retournerais jamais à la mécréance après que Dieu m’a guidé vers la foi véritable. »7
Le Prophète accepta l’explication et les excuses de Hatib, rappela à ses Compagnons les services passés de Hatib envers l’islam et leur dit de ne pas le juger négativement. Son pardon de l’acte de Hatib fut complet.8
Les soins personnels
À de nombreuses occasions, le Prophète manifesta un intérêt particulier pour les affaires personnelles de ses Compagnons. Il s’enquérait de leur situation, leur donnait des conseils et les aidait aussi à résoudre leurs problèmes personnels.
Par exemple, Jabir ibn [Abdullah était un jeune homme d’environ vingt ans lorsque le Prophète arriva à Médine. Il était proche du Prophète. Alors que l’armée musulmane revenait d’une expédition, Jabir chevauchait avec le Prophète et répondit à une question de celui-ci en disant qu’il s’était marié peu avant l’expédition. Le Prophète l’interrogea au sujet de son épouse et lui demanda si elle était une jeune vierge ou une femme mûre. Jabir lui dit qu’elle était de la seconde catégorie.
Le Prophète dit : « N’aurait-il pas été préférable que tu épouses une jeune vierge avec laquelle tu pourrais jouer et t’amuser ? » Jabir répondit : « Messager de Dieu, mon père a récemment été tué à Uhud, me laissant la charge de mes sept sœurs. J’ai donc épousé une femme qui pouvait s’occuper d’elles et maintenir la famille unie. »
Le Prophète répondit : « Alors tu as fait ce qu’il fallait, si Dieu le veut. Lorsque nous arriverons à Sirar, nous ferons abattre quelques chameaux et nous célébrerons l’événement. Ton épouse apprendra alors que nous avons célébré son mariage et elle disposera ses coussins. »9 Jabir dit : « Mais nous n’avons pas de coussins, Messager de Dieu. » Le Prophète répondit : « Mais tu en auras. Lorsque tu arriveras à Médine, tu devras organiser un bon festin. »
Lorsque l’armée musulmane arriva à Sirar, qui se trouvait à environ cinq kilomètres seulement de Médine, le Prophète fit abattre et cuire plusieurs chameaux. Toute l’armée participa à la célébration du récent mariage de l’un de ses soldats.10
De nombreux récits montrent l’intérêt que le Prophète portait aux affaires personnelles de ses Compagnons. Il aidait chacun, quelle que soit sa position ou son statut social.
L’un des serviteurs du Prophète était Rabi[ah ibn Ka[b al-Aslami. Il était très assidu dans son service, veillant tard et s’occupant de tout ce dont le Prophète avait besoin. Le Prophète lui suggéra de se marier, mais Rabi[ah préférait rester célibataire afin d’être libre de servir le Prophète. Lorsque le Prophète répéta cette suggestion à plusieurs reprises, Rabi[ah pensa qu’il ne convenait pas de la refuser encore. Toutefois, il n’avait pas d’argent. Il en informa le Prophète, qui l’envoya auprès d’un clan des Ansar pour leur transmettre le message du Prophète : ils devaient lui donner en mariage la femme qu’il leur désignerait. Ils acceptèrent sans hésitation.
Le Prophète demanda ensuite à certains de ses Compagnons de réunir une dot pour Rabi[ah et de lui procurer un mouton à abattre et à cuire. Il lui procura aussi toute l’orge que le Prophète avait chez lui afin de faire du pain. Il invita plusieurs personnes à célébrer le mariage.11
Rabi[ah était un serviteur modèle du Prophète. Il restait toujours à son service jusqu’à être certain que le Prophète s’était endormi. Il était prêt à faire tout ce que le Prophète lui demandait. En reconnaissance de cela, le Prophète lui dit un jour : « Je te donnerai tout ce que tu demanderas. »
Rabi[ah fut ravi, mais il désirait un grand prix, sachant que le Prophète tenait toujours ses promesses. Il demanda donc un peu de temps pour réfléchir. Plus tard, il vint voir le Prophète et dit : « Je demande à être en ta compagnie au Paradis. » Le Prophète lui demanda : « Qui t’a conseillé cela ? » Rabi[ah répondit : « Par Celui qui t’a envoyé avec le message de vérité, personne ne me l’a conseillé. J’ai seulement réfléchi à ta position auprès de Dieu le Très-Haut et je me suis souvenu que cette vie est courte et que ce que Dieu m’a destiné arrivera certainement. J’ai donc décidé de formuler ma demande pour ma vie future. »
Le Prophète resta silencieux pendant un long moment. Puis il dit à Rabi[ah : « Je prierai certainement pour toi, mais j’aimerais que tu m’aides contre toi-même en te prosternant souvent dans la prière. »12
Nous ne voyons ici rien qui ressemble à la relation entre un maître et un serviteur ; nous voyons plutôt un respect qui a peu à voir avec le statut social. Rien ne suggère qu’un serviteur doive limiter ses aspirations et renoncer à la place la plus élevée du Paradis. Nous voyons le conseil qui garantirait l’accomplissement de la demande. Rien n’est plus précieux que d’être en compagnie du Messager de Dieu au Paradis. Il faut donc y consacrer un dur labeur. La prosternation dans la prière est le sommet de la soumission à Dieu. Garder constamment cela à l’esprit est certainement de nature à maintenir une personne sur la bonne voie : de là le conseil du Prophète à Rabi[ah.
Plus cher que soi-même
Comment les Compagnons du Prophète lui rendaient-ils son excellent traitement ? Dire qu’il leur était plus cher que tout ce qui existe sur terre serait en dessous de la vérité. En fait, ils l’aimaient plus qu’ils ne s’aimaient eux-mêmes. Ils comprenaient que ses actes étaient la marque du vrai croyant.
Avant toute chose, ils appréciaient la bonté dont il faisait preuve envers eux en toute circonstance. Ils ne pouvaient espérer être mieux traités par qui que ce soit et savaient que leur bien-être occupait une place primordiale dans ses pensées. En vérité, il aimait toute l’humanité et se réjouissait profondément lorsque quelqu’un reconnaissait la vérité de l’unicité de Dieu et croyait en Lui : tel était son espoir pour tous les hommes. C’est pourquoi il se montrait particulièrement bienveillant envers ceux qui se présentaient et déclaraient leur foi malgré l’opposition de leurs chefs tribaux et des forces hostiles. Il voulait les protéger et les conduire vers ce qui était le meilleur.
Les Compagnons du Prophète étaient également très conscients de la grande transformation qui s’était produite dans leur vie après qu’ils eurent accepté la vérité du message islamique. Ils comparaient leur vie présente à leurs anciennes habitudes, lorsqu’ils adoraient les statues qu’ils avaient fabriquées de leurs propres mains. Ils avaient honte de leur passé et étaient reconnaissants pour leur présent. Leurs anciennes traditions ternes et arbitraires n’avaient aucun sens, tandis que leur foi actuelle en l’unicité de Dieu les élevait à un niveau supérieur, digne de l’être humain.
Leur gratitude envers Muhammad, le Prophète qui leur avait transmis le message de Dieu, était infinie. Ils étaient donc toujours prêts à donner leur vie pour le défendre. Lorsque les Quraysh tentèrent de tuer le Prophète, certains de ses Compagnons le protégèrent de leurs propres corps, tandis que d’autres combattirent avec acharnement, malgré de nombreuses blessures, pour le défendre.
Les générations musulmanes ultérieures ne peuvent pas accomplir de tels actes, puisque le Prophète ne vit pas parmi elles. Toutefois, elles partagent le même degré de gratitude envers l’homme qui a transmis le dernier message de Dieu, lequel est certain d’apporter le bonheur à la vie humaine. Le monde est bien meilleur parce que l’islam guide la vie d’une grande partie de l’humanité.
CHAPITRE 12
la transformation de la société
Le Prophète mourut vingt-trois ans après le jour où il avait été informé que Dieu l’avait choisi pour être Son dernier Messager auprès de l’humanité. Ces vingt-trois années virent la révélation progressive du Coran, qui renferme le message divin constituant la foi islamique. Durant cette période, la société arabe connut une transformation des plus radicales, et ce changement eut des répercussions sur le monde entier.
À l’époque de Muhammad, la société arabe était tribale et soumise à une hiérarchie stricte. Les tribus étaient dispersées dans toute l’Arabie. Certaines étaient petites et de condition modeste, tandis que d’autres étaient grandes et jouissaient d’un grand respect. Le rang ne dépendait toutefois pas seulement de la taille d’une tribu : il était également influencé par des facteurs tels que son histoire et ses gloires passées, en temps de guerre comme en temps de paix, ses relations avec ses voisins et les personnes issues de ses rangs devenues célèbres.
Les Quraysh étaient la tribu la plus éminente d’Arabie. Ils vivaient à La Mecque et étaient les gardiens de sa Grande Mosquée, le Haram. Au centre de La Mecque se trouvait la Kaaba, le premier édifice consacré au culte du Dieu unique. Les Quraysh tiraient beaucoup de fierté et d’honneur de la garde de la Mosquée et de ses visiteurs. Les pèlerins venaient à La Mecque de toute l’Arabie et reconnaissaient l’importance du Haram, souvent appelé « la Maison ». Ils honoraient également les Quraysh pour leur rôle de gardiens et étaient prêts à reconnaître l’autorité de cette tribu, notamment dans les affaires religieuses.
Une grande tribu comme les Quraysh se composait de plusieurs clans, et un clan pouvait devenir assez important pour constituer une tribu à part entière. Certains clans qurayshites auraient pu prétendre à ce statut, mais ils préféraient rester membres des Quraysh, compte tenu du prestige dont jouissait cette tribu. Les clans étaient néanmoins rivaux en matière d’honneur et de distinction.
La Mecque ne possédait pas d’agriculture ; ses habitants dépendaient donc du commerce extérieur et organisaient chaque année deux grands voyages, vers la Syrie et le Yémen, pour assurer leur subsistance. Les Quraysh étant des commerçants habiles, La Mecque devint une ville riche et ses habitants menaient une vie confortable et oisive. Ils n’accomplissaient pas de travaux manuels, comptant plutôt sur leurs esclaves et leurs serviteurs pour s’en charger. Ils possédaient de nombreux esclaves et alliés. Ces derniers étaient des individus qui n’appartenaient pas à la tribu mais lui étaient rattachés : sans une telle affiliation, toute personne n’appartenant pas à une tribu était constamment exposée aux attaques.
La fierté était une caractéristique courante des Arabes de cette époque, qui s’enorgueillissaient de leur ascendance, de leur tribu et de leur race. La poésie de l’époque était généralement remplie d’éloges envers la famille et la tribu du poète. La rivalité entre les tribus alimentait une compétition littéraire, les poètes mettant leur talent à profit pour louer leur communauté. L’apparition d’un poète dans une tribu donnait lieu à de grandes célébrations, car un bon poète pouvait placer sa tribu au premier plan et peut-être affaiblir la position de ses rivales. En réalité, le rôle joué par les poètes dans la société peut être comparé à celui des médias de masse à notre époque.
La rivalité entre tribus ne se limitait toutefois pas toujours à une poésie vantarde : elle dégénérait souvent en razzias armées, qui pouvaient n’avoir d’autre but que de s’emparer d’un butin, particulièrement lorsque les temps étaient difficiles. Une razzia appelait souvent une expédition de représailles de la part de la tribu attaquée. Cela entraînait une suite de raids et de guerres pouvant durer longtemps.
La richesse accumulée par les Quraysh et les autres grandes tribus conduisit à une vie marquée par de nombreux vices. La boisson et les jeux de hasard étaient courants, tout comme l’immoralité sexuelle. L’injustice était également fréquente, surtout lorsque son auteur, individu ou tribu, pensait pouvoir s’en tirer impunément. Ainsi, il n’était pas rare qu’un commerçant riche et puissant refuse de payer ce qui était dû à quelqu’un, car aucune autorité n’était là pour faire respecter la justice. Les esclaves et les membres les plus faibles de la société étaient particulièrement vulnérables à cette injustice. Un maître pouvait même tuer son esclave sans craindre d’être tenu responsable de ce crime.
La société arabe possédait cependant aussi des vertus. Parmi les plus importantes figuraient le courage, la générosité, l’hospitalité envers les hôtes et la préservation de l’honneur. Tous les Arabes respectaient et estimaient ces valeurs. Le fait que ces valeurs fussent reconnues et observées entraînait certaines contradictions dans les comportements. Par exemple, la justice était toujours hautement louée, alors que l’injustice était très courante. Zuhayr ibn Abi Sulma, célèbre poète arabe de cette époque, dont la poésie est encore étudiée dans les écoles et les universités du monde arabe, dit : « Celui qui ne commet pas d’injustice est certain de subir l’injustice. » En revanche, les clans qurayshites conclurent un pacte afin de soutenir toute personne victime d’une injustice parmi eux.
La transformation de la société
Le message de l’islam fut révélé dans cette société. Il devait produire un changement total dans la vie humaine, en commençant par transformer la société arabe. Dès le début, l’islam déclara être un message destiné à toute l’humanité. Le Prophète traita donc tous les êtres humains sur un pied d’égalité, veillant à ce que personne ne soit négligé dans les efforts visant à faire connaître le nouveau message en raison de son statut social, de sa race, de sa couleur ou de son sexe.
En outre, le Prophète expliqua clairement à tous les nouveaux musulmans qu’ils étaient frères et sœurs dans la foi. Durant les premières années de l’islam à La Mecque, il établit un lien de fraternité entre les musulmans. Lorsqu’il désigna l’un d’eux comme frère d’un autre, il ne tint compte ni de leur tribu, ni de leur clan, ni de leur richesse, ni du fait qu’ils fussent des hommes libres ou des esclaves. Ils furent au contraire traités comme une seule communauté unie par le lien de la foi.
Afin d’enraciner davantage cette notion, le Prophète leur dit que les générations de croyants des religions divines antérieures, depuis Adam jusqu’à leur époque, étaient leurs frères. Il parlait toujours des prophètes antérieurs comme de ses propres frères et disait : « Que Dieu fasse miséricorde à mon frère Moïse » — ou à Noé, ou au prophète mentionné.
Lorsque les musulmans de La Mecque durent émigrer à Médine, ils y furent accueillis par leurs frères, qui les hébergèrent dans leurs maisons et partagèrent tout avec eux. Le Prophète alla plus loin encore : il dit que chaque habitant de Médine, c’est-à-dire chaque Ansar, devait avoir pour frère un Muhajir, c’est-à-dire un émigré de La Mecque.
Le lien de fraternité
Les musulmans prirent très au sérieux ce lien de fraternité. Sa‘d ibn al-Rabi‘ et ‘Abd al-Rahman ibn ‘Awf, que le Messager de Dieu avait déclarés frères, en donnent un exemple. Sa‘d, qui était ansarite, dit à ‘Abd al-Rahman, venu de La Mecque : « Je suis dans l’aisance et je vais te donner la moitié de mes biens. J’ai également deux épouses. Choisis l’une d’elles et je divorcerai d’elle afin que tu puisses l’épouser à l’issue de sa période d’attente. »
‘Abd al-Rahman le remercia et dit : « Que Dieu te bénisse, toi, ta famille et tes biens. Je n’ai besoin de rien de tout cela. Indique-moi seulement le marché et j’essaierai de subvenir moi-même à mes besoins. » C’était un homme qui avait un véritable talent pour les affaires. En quelques jours, il gagna de l’argent. Peu après, il se maria.1
Il va sans dire que tous deux firent preuve de grandeur d’âme. Cela caractérisait la communauté établie par le Prophète.
1 Le hadith est rapporté intégralement par al-Bukhari en plusieurs endroits. Il figure également chez al-Tirmidhi, al-Nasa’i, Ahmad et al-Hakim.
Le Prophète abolit le système de classes qui fonctionnait au sein de l’ordre tribal. Peu avant que les habitants de Médine ne découvrent l’islam, ils avaient été affaiblis par une guerre féroce entre les deux principales tribus arabes, les Aws et les Khazraj. Le Prophète y mit fin et remplaça leur rivalité par le lien de la foi. Ils commencèrent à se considérer mutuellement comme des frères. La population musulmane de Médine, composée de membres des Aws et des Khazraj ainsi que des Muhajirun venus de La Mecque, forma donc une seule communauté.
Cela fut énoncé dans le pacte de Médine, qui fut la première constitution écrite de l’histoire humaine. Le pacte organisait les relations avec les autres communautés, notamment les Juifs et les incroyants de Médine. Dans cette nouvelle communauté, il n’existait qu’une seule classe, à laquelle appartenaient tous les musulmans.
Le Prophète ne chercha pas à établir par la force un nouvel ordre social. Il comprit qu’imposer un changement social par le seul pouvoir n’était pas le moyen approprié d’éradiquer les injustices sociales présentes dans de nombreuses sociétés. Il provoqua plutôt un changement de mentalité : les gens commencèrent à remettre en question les anciennes normes et à les évaluer à la lumière du Coran. Tout ce qui était incompatible avec le Coran fut abandonné et tout ce qui lui était conforme fut renforcé.
Il ne promulgua pas de décret abolissant l’esclavage, mais il fit de l’affranchissement d’un esclave l’une des actions les mieux récompensées qu’un musulman puisse accomplir. L’islam fait également de l’affranchissement d’un esclave l’expiation de nombreuses violations de la loi islamique. En outre, le Prophète inculqua à ses Compagnons l’idée que les esclaves étaient leurs frères dans la foi.
Un jour, deux de ses Compagnons eurent un grave désaccord. L’un d’eux, Bilal, était un ancien esclave d’origine abyssinienne. Dans le feu de la discussion, l’autre, Abu Dharr, le traita de « fils d’une femme abyssinienne ». Lorsque le Prophète l’apprit, il se mit en colère. Il dit à Abu Dharr : « Cherches-tu à l’humilier à cause de sa mère ? Tu es un homme qui conserve des traces de la jahiliyyah. » La jahiliyyah est le terme islamique désignant un ordre social contraire aux principes de la foi divine ; il vient de la racine jahala, qui signifie l’ignorance.
Abu Dharr fut profondément bouleversé. Il reconnut son erreur et s’excusa auprès de Bilal, veillant à mettre définitivement fin à l’affaire. Abu Bakr, le plus proche Compagnon du Prophète, avait acheté Bilal et l’avait affranchi. À ce propos, ‘Umar ibn al-Khattab dit : « Abu Bakr est notre maître et il a affranchi notre maître. » Ainsi, l’ancien esclave fut appelé « notre maître » par le deuxième calife.
Regarder au-delà de cette vie
La société arabe préislamique s’était éloignée de la religion divine d’Abraham et d’Ismaël, ses ancêtres, qui avaient établi la foi divine en Arabie. Cet abandon d’une foi fondée sur l’unicité de Dieu s’était produit sur une longue période. À l’époque de la jeunesse du Prophète, l’idolâtrie était devenue courante en Arabie. Les Arabes adoraient de nombreuses divinités, représentées par des statues de pierre, de boue, d’or ou de cuivre. Ils fabriquaient même des idoles avec des dattes : ils les adoraient, mais, lorsqu’ils avaient faim, ils pouvaient les manger.
Plus absurde encore était la croyance de certains Arabes selon laquelle Dieu avait épousé les djinns et engendré, de cette union, les anges qui seraient Ses filles. Cette absurdité est aggravée par le fait que beaucoup d’hommes arabes maltraitaient les femmes et les considéraient comme inférieures aux hommes.
Par-dessus tout cela, les Arabes avaient totalement oublié la vie future, au point que la pensée d’une résurrection après la mort leur était inconcevable. Ils ne songeaient donc qu’à jouir de la vie dans ce monde. Cela est commun à tous ceux qui nient la résurrection et l’inévitabilité du Jour des comptes et du jugement : ils cherchent à tirer de cette vie tout ce qu’ils peuvent. En conséquence, ils prennent tout ce qu’ils peuvent obtenir sur terre, même si cela est contraire à la loi ou aux valeurs morales. De telles personnes n’hésitent pas à enfreindre la loi pour obtenir un avantage, à mépriser les pratiques honorables, à fouler aux pieds les droits d’autrui ou à commettre quelque faute que ce soit si elles pensent pouvoir s’en tirer.
Les Arabes n’étaient pas les seuls dans cette situation. Tous ceux qui nient la résurrection et la responsabilité devant Dieu sont enclins à rechercher tout gain ou tout plaisir, même par des moyens illégitimes. Certains acquièrent certes un sens de l’intégrité et de l’honneur grâce à leur éducation, leur formation et leurs relations sociales, mais cela s’affaiblit souvent lorsque la tentation devient forte.
En prêchant son message, le Prophète s’efforça de faire comprendre aux gens que cette vie n’est pas une fin en soi, mais le prélude à quelque chose de beaucoup plus grand et meilleur pour ceux qui suivent le droit chemin, lequel commence par la croyance en l’unicité de Dieu et en une seconde vie après la mort.
Les Arabes de l’époque préislamique disaient : « Il n’y a rien au-delà de notre vie dans ce monde. Nous mourons, nous vivons, et seul le temps nous détruit. » (45:24) Le Prophète les rassura en disant : « Vous mourrez très certainement comme vous vous endormez, et vous serez très certainement ressuscités comme vous vous réveillez. »
La résurrection signifie le Jour du Jugement, où chacun devra rendre compte de ce qu’il aura fait dans cette vie. Les gens seront rétribués selon leurs actes et Dieu les jugera avec une justice absolue. Nul ne sera favorisé et nul ne recevra moins que ce qu’il mérite. Dieu est toutefois compatissant et miséricordieux, et Il accordera Sa miséricorde à ceux qu’Il jugera dignes de la recevoir.
Cette conception exerce une grande influence sur la vision et le comportement des gens. Lorsqu’ils comprennent que toutes leurs actions sont enregistrées et que leurs intentions sont connues, ils veulent œuvrer pour obtenir le meilleur résultat. Il leur est enseigné qu’ils disposent de la liberté de choisir tant qu’ils vivent sur terre. Une telle liberté implique la responsabilité et la reddition de comptes ; elle donne ainsi à la vie humaine une finalité digne de l’homme, que Dieu a distingué du reste de Sa création en lui accordant cette liberté de choix.
Alors qu’auparavant les gens ne regardaient que la vie présente et cherchaient à en tirer le meilleur parti, le message du Prophète leur ouvrit un horizon beaucoup plus vaste. En limitant leur vision à ce monde, ils rivalisaient pour les ressources limitées que fournit la terre. Le regard tourné vers l’Au-delà les aida à aspirer à une vie bien plus riche et plus heureuse, une vie éternelle. Il n’est donc pas étonnant que ceux qui répondirent à l’appel du Prophète aient eu le sentiment d’accomplir un grand bond en avant et de transformer totalement leur vie. Ils n’auraient renoncé à cette nouvelle perspective pour rien au monde.
Beaucoup de ceux qui s’opposaient au Prophète exprimaient l’idée étroite que les personnes jouissant d’une plus grande autorité parmi les leurs étaient plus qualifiées que Muhammad — que la paix soit sur lui — pour recevoir le message de Dieu. Ils faisaient ainsi écho aux incroyants des temps anciens qui s’opposaient aux prophètes et messagers antérieurs, prétendant que leur position sociale ne leur permettait pas d’accéder à ce rang. En Arabie, ils s’écriaient : « Pourquoi ce Coran n’a-t-il pas été révélé à un grand homme de l’une des deux cités ? » (43:31)
Les deux cités étaient La Mecque et Taïf. Pour ces gens, un grand homme était quelqu’un qui possédait richesse et autorité. Les incroyants prétendent souvent que leur richesse est la marque de leur propre distinction. En réponse à cela, le Coran rapporte le dialogue entre un croyant et un incroyant riche. À un moment donné, l’incroyant dit à son compagnon : « Je ne pense pas non plus que l’Heure viendra jamais. Mais même si je suis ramené devant mon Seigneur, je trouverai certainement auprès de Lui quelque chose de meilleur en échange. » (18:36)
Plusieurs personnes de La Mecque dirent au Prophète que, si ce qu’il affirmait au sujet de la résurrection et de la responsabilité était vrai, elles auraient le meilleur sort, puisqu’elles étaient riches et puissantes. Elles ne pouvaient imaginer que leur richesse et leur pouvoir constituaient une épreuve, comme l’enseigne l’islam.
La justice pour tous
Ainsi, la société arabe au moment de l’avènement de l’islam était pleine d’injustice, bien que l’équité fût reconnue comme l’une des valeurs supérieures que les gens devaient honorer. Le Prophète supervisa l’établissement d’une société dans laquelle la justice est une valeur suprême. Les déclarations coraniques et les hadiths qui ordonnent de traiter tous les gens avec justice, y compris les ennemis, en toute situation, sont innombrables.
Le Coran donne un ordre divin valable pour tous les temps : « Ô vous qui croyez ! Soyez fermes dans l’équité et témoignez pour Dieu, même si cela doit être contre vous-mêmes, vos père et mère ou vos proches. » (4:135)
Le Prophète expliqua clairement que quiconque reçoit injustement quelque chose et sait que cela est injuste est responsable de cette injustice. Il avertit ses Compagnons lorsqu’ils lui soumettaient leurs différends, en leur rappelant qu’il n’était qu’un être humain : « Certains d’entre vous sont peut-être plus éloquents que d’autres et je peux juger en leur faveur. Si j’accorde à quelqu’un ce qui appartient à son frère, je ne lui donne qu’un morceau de feu. Qu’il le prenne ou le laisse. »
Cette forte insistance sur l’équité et la justice s’enracina profondément dans la communauté musulmane. Abu Bakr, qui succéda au Prophète comme dirigeant de l’État musulman, déclara dans son discours d’investiture : « Le faible est fort à mes yeux jusqu’à ce que je lui rende ce qui lui appartient de plein droit, et le puissant est faible jusqu’à ce que je lui retire ce qui appartient de plein droit aux autres. »
En plus d’expliquer le message de l’islam et d’appeler les gens à y croire, le Prophète chercha à montrer comment il devait être mis en pratique. Sa déclaration précédente, au sujet de l’obtention injuste d’un bien grâce au soutien d’un tribunal, fait de chaque individu l’arbitre ultime de ce qui est équitable. Certains peuvent présenter une cause solide, étayée par des documents et des preuves, et le Prophète ou un juge peut statuer en leur faveur sur la base de ces éléments. Mais si, au fond d’eux-mêmes, ils savent que ce qu’ils ont obtenu grâce à ce jugement ne leur appartient pas véritablement, on leur a en réalité remis une étincelle de feu dans les mains. Le Prophète leur dit qu’ils ont le choix de la prendre et de se brûler, ou de la laisser et de se sauver.
Ainsi, le Prophète mobilise la conscience des gens et leur sentiment religieux au service d’une justice absolue. Il comprit cependant que cela ne suffisait pas. La voix de la conscience peut ne pas être assez forte pour permettre aux gens de résister à la forte tentation d’un gain facile, surtout lorsque celui-ci est confirmé par une décision de justice. Il insista donc sur le principe islamique consistant à « ordonner le bien et interdire le mal ».
Ce principe s’applique à la fois au niveau individuel et au niveau communautaire. Il signifie que, partout où existe quelque chose de mauvais, les gens doivent s’y opposer afin de garantir l’équité, la justice et la vertu. Le Prophète chercha à mobiliser le sentiment religieux de chacun pour mettre ce principe en pratique. Il dit : « Celui d’entre vous qui voit une mauvaise action doit la changer par son action. S’il ne le peut pas, qu’il la change par sa parole. S’il ne le peut pas encore, qu’il la désapprouve dans son cœur ; et cela est le degré le plus faible de la foi. » (Rapporté par Muslim.)
Ce principe s’applique à toutes les classes de la société et à tous les domaines du comportement. Tout ce qui est mauvais doit être dénoncé et changé. Lorsque cela est impossible — et il existe de nombreuses situations où tel est le cas — le moins que puisse faire un croyant est d’éprouver une vive aversion pour la situation et de souhaiter qu’elle soit changée.
L’injustice peut être soutenue par le pouvoir de l’État. L’histoire offre de nombreux exemples de dictatures ayant infligé l’injustice à de grandes et de petites communautés. Notre époque actuelle en est pleine, sur tous les continents. Certains historiens ont même appelé le XXe siècle « l’âge des dictateurs ». La brutalité de certains d’entre eux dépasse l’imagination.
Pourtant, la dictature ne peut prospérer que lorsque le peuple lui permet d’enraciner son pouvoir. Lorsque des dirigeants tentent de contourner la loi au début de leur règne et découvrent qu’ils peuvent le faire impunément, ils s’acheminent vers la tyrannie. Si les gens s’opposent à une telle personne dès les premiers jours, ils peuvent contenir le dictateur en puissance.
Le Prophète fit de l’opposition au pouvoir tyrannique l’une des meilleures actions qu’un musulman puisse accomplir. Il dit : « Les meilleurs martyrs sont Hamzah2 et celui qui se dresse devant un dictateur, lui ordonne ce qui est bien et lui interdit ce qui est mal, puis que le dictateur le tue. »
L’islam affirme clairement qu’un martyr est certain d’être récompensé par l’entrée au paradis. S’opposer à un dictateur donne donc au musulman la possibilité de rejoindre l’élite des martyrs au paradis. Si telle est la récompense de l’individu tué par un dictateur, c’est à toute la communauté qu’incombe la responsabilité d’empêcher la dictature. Le Prophète avertit : « Vous devez ordonner le bien, interdire le mal et empêcher la tyrannie ; sinon Dieu vous infligera à tous Son châtiment. »
Lorsque nous considérons dans leur ensemble les enseignements du Prophète, qui traitent de la justice à tous les niveaux, nous sommes obligés de reconnaître qu’il a fourni un système complet faisant de la justice l’un des objectifs essentiels de la société musulmane, partout où une telle société existe. Il enseigne que cette justice doit être appliquée à tous ceux qui vivent dans cette société, musulmans ou non-musulmans. Il montre également qu’elle doit guider les relations avec les autres communautés et les autres États : l’injustice ne doit être tolérée à aucun niveau.
C’est ce que Dieu dit dans un hadith qudsi, c’est-à-dire une tradition sacrée3 : « Ô Mes serviteurs, Je Me suis interdit l’injustice et Je vous l’ai interdite. Ne soyez donc pas injustes les uns envers les autres. » (Rapporté par Muslim, al-Tirmidhi et Ibn Majah.)
La justice est souvent entravée par l’intercession en faveur de ceux qui commettent le mal. Lorsque le coupable occupe une position élevée dans la société, il se trouve toujours des personnes pour parler avec insistance en sa faveur. Sous une dictature, il est souvent facile de faire obstacle à la justice lorsque le coupable appartient à la famille, au cercle ou au parti du dictateur. Même dans les sociétés libres, on tente d’aider les personnes influentes à échapper au châtiment de leurs fautes.
Le Prophète expliqua clairement que la société islamique n’acceptait rien de tel. Ainsi, du vivant du Prophète, une femme du clan Makhzum des Quraysh fut reconnue coupable de vol. ‘A’ishah rapporte : Beaucoup de membres de la tribu des Quraysh furent attristés par le fait qu’une femme aussi noble devait être punie. Ils voulurent trouver quelqu’un pour demander au Prophète de lui pardonner. On suggéra que la meilleure personne pour cela était Usamah ibn Zayd, celui qui lui était le plus cher. Usamah intervint donc auprès du Prophète.
Le Prophète en fut contrarié et lui dit : « Intercèdes-tu pour suspendre une peine obligatoire prescrite par Dieu ? » Puis il s’adressa aux gens : « Ô gens ! Les communautés qui vous ont précédés ne périrent que parce que, lorsqu’un noble parmi eux commettait un vol, ils le laissaient tranquille, tandis que lorsqu’une personne sans influence volait, ils lui appliquaient la peine obligatoire. Par Dieu Tout-Puissant, si Fatimah, ma fille, commettait un vol, je lui ferais couper la main. »4 (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
Ce hadith insiste fortement sur l’obligation, pour la communauté musulmane, d’assurer l’égalité de tous devant la loi. Nul ne peut en être exempté en raison de sa noblesse, de son honneur, de son statut social ou de sa fonction gouvernementale. Si une communauté autorise une telle discrimination, elle court à sa ruine.
2 Hamzah était l’oncle du Prophète et un combattant très courageux au service de la cause de l’islam. Il fut tué lors de la bataille d’Uhud.
3 Un hadith qudsi est une parole de Dieu rapportée par le Prophète, mais qui ne fait pas partie du Coran et ne peut être récitée pendant la prière.
Les parents et les enfants
Si nous devions donner un nom à la société établie par le Prophète, nous pourrions peut-être l’appeler la « société du bien ». L’islam défend toutes les valeurs universelles que l’humanité a développées au fil des générations. En outre, certaines valeurs sociales revêtent une importance particulière. La première est la bonté envers les parents, même lorsqu’ils sont incroyants.
Le Coran mentionne souvent la bonté envers les parents à côté de la croyance en l’unicité de Dieu, comme l’un des devoirs les plus importants que l’être humain doit observer. Les versets coraniques ne laissent aucun doute : un musulman ne peut se montrer ingrat envers ses parents : « Ton Seigneur a décrété que vous n’adoriez que Lui et que vous soyez bons envers vos parents. Si l’un d’eux, ou tous les deux, atteignent la vieillesse auprès de toi, ne leur dis pas : “Fi !” et ne les rabroue pas ; adresse-leur plutôt des paroles respectueuses. Étends humblement sur eux les ailes de ta tendresse et dis : “Seigneur ! Accorde-leur Ta grâce, comme ils m’ont élevé et nourri lorsque j’étais enfant.” » (17:23-24)
« Dis : “Venez, je vais vous réciter ce que votre Seigneur vous a interdit : ne Lui associez rien ; [ne les offensez pas, mais plutôt] soyez bons envers vos parents…” » (6:151)
Le Prophète donna des exemples pratiques de l’importance de la bonté envers les parents. Beaucoup pensent que participer à une campagne de jihad, c’est-à-dire lutter pour la cause de Dieu, rapporte une grande récompense divine. Cela est vrai, mais il faut replacer cette action dans sa juste perspective : parfois, d’autres devoirs sont prioritaires.
‘Abdullah ibn ‘Amr rapporte qu’un homme vint trouver le Prophète et lui déclara qu’il voulait s’engager auprès de lui pour accomplir à la fois l’émigration et le jihad. Il précisa qu’il ne recherchait que la récompense de Dieu. Le Prophète lui demanda si l’un de ses parents était encore vivant. L’homme répondit que tous deux étaient en vie. Le Prophète lui demanda : « Tu dis donc que ton objectif est d’obtenir la récompense de Dieu ? » L’homme le confirma. Le Prophète dit : « Retourne auprès de tes parents et prends soin d’eux avec bonté. » (Rapporté par Muslim.)
Une autre version de ce hadith ajoute que l’homme informa le Prophète qu’en quittant ses parents, ceux-ci pleuraient tous deux parce qu’il voulait émigrer. Le Prophète lui dit de retourner auprès d’eux et de les faire sourire. Cette version est rapportée par Abu Dawud, al-Nasa’i et Ibn Majah.
Comme nous l’avons vu, la bonté envers les parents est requise même lorsqu’ils sont non-musulmans ou incroyants. Asma’ bint Abi Bakr rapporte que sa mère était encore idolâtre lorsqu’elle vint lui rendre visite à Médine. Elle demanda conseil au Messager de Dieu : « Ma mère est venue me rendre visite et elle ne veut pas accepter l’islam. Dois-je être bonne envers elle ? » Il répondit : « Oui, bien sûr. Sois bonne envers ta mère. » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
Le Prophète expliqua même que la bonté envers les parents se prolonge après leur mort. Malik ibn Rabi‘ah rapporte qu’un homme du clan des Salamah demanda au Prophète s’il lui restait quelque chose à faire pour honorer ses parents après leur décès. Le Prophète répondit : « Oui : prier pour eux ; demander à Dieu de leur pardonner ; accomplir les engagements et les promesses qu’ils avaient contractés ; être bon envers leurs proches et traiter leurs amis avec bonté. » (Rapporté par ‘Abdullah, Ibn Majah et Ibn Hibban.)
Il va de soi que, si honorer ses parents signifie être bon envers leurs proches et leurs amis après leur mort, cela s’applique également durant leur vie. Les enseignements du Prophète furent bien compris par ses Compagnons. Tous les musulmans devaient honorer leurs parents ; toutefois, cette dernière obligation, qui consiste à continuer d’être bon envers leurs amis après leur mort, n’est pas évidente pour la plupart des gens.
‘Abdullah ibn ‘Umar était un Compagnon savant du Prophète. Lorsqu’il se rendait à La Mecque, il prenait un âne à côté de son chameau, car il trouvait l’âne moins fatigant que le chameau. Un jour, il aperçut un Bédouin et lui demanda : « N’es-tu pas Untel [en le nommant ainsi que son père] ? » Le Bédouin répondit : « En effet. » Il lui donna alors l’âne et dit : « Prends-le pour monter, et prends aussi mon turban pour te couvrir la tête. » Certains de ses amis lui reprochèrent son geste : « Que Dieu te pardonne ! Pourquoi donner à ce Bédouin l’âne dont tu avais besoin pour voyager plus confortablement, ainsi que le turban dont tu te couvres la tête ? » Il répondit : « J’ai entendu le Messager de Dieu dire : “L’un des meilleurs actes de bonté consiste à être bon envers ceux qui étaient les amis de son père.” Le père de ce Bédouin était l’ami de mon père. » (Rapporté par Muslim.)
L’importance accordée à la bonté envers les parents et son extension à leurs proches et à leurs amis est considérable. Lorsque les parents vieillissent et ont besoin d’attention, ce sont leurs enfants qui doivent prendre soin d’eux dans la mesure de leurs capacités. Relier cette bonté à la récompense divine que nous espérons tous recevoir dans l’Au-delà permet même à ceux qui ne seraient pas naturellement enclins à la bonté et au devoir de surmonter leur réticence et de se contraindre à agir correctement envers leurs parents.
Les parents ont cependant, eux aussi, le devoir de bien prendre soin de tous leurs enfants. Dans la société arabe, les gens étaient généralement durs. Par exemple, ils ne jugeaient pas viril qu’un père embrasse son enfant. Le Prophète souligna les droits des enfants, qui commencent par le choix d’un bon nom pour chacun. Il confirma également qu’il est très important de répondre aux besoins d’un enfant, car les jeunes enfants ne peuvent subvenir eux-mêmes à leurs besoins.
La bonté est requise envers les fils et les filles de manière égale. S’il fallait établir une différence, le Prophète insistait davantage sur les droits des filles, car, en Arabie, la naissance d’une fille était souvent accueillie avec tristesse. Beaucoup d’Arabes enterraient leurs filles vivantes par crainte de la pauvreté, puisque les filles ne gagnaient généralement pas leur vie. Le Prophète se montrait donc très bon envers les femmes en général, et encore plus envers les jeunes filles, particulièrement celles qui se trouvaient dans une situation de faiblesse. Il va sans dire que l’islam interdit l’infanticide, quelle qu’en soit la raison.
Le Prophète dit : « C’est un péché suffisant pour quiconque de laisser périr ceux qui sont sous sa responsabilité. » (Rapporté par Abu Dawud.)
Al-Wadin rapporte qu’un homme dit au Prophète : « Messager de Dieu, avant l’islam nous vivions dans l’ignorance : nous adorions des statues et nous tuions nos enfants. J’avais une fille. Elle était charmante et répondait avec joie lorsque je l’appelais. Un jour, je l’appelai pour qu’elle vienne à moi et elle me suivit. Je me trouvais près d’un puits qui n’était pas loin de notre quartier. Je la pris par la main et la jetai dans le puits. La dernière chose que j’entendis d’elle fut son cri : “Père ! Père !” »
Les yeux du Prophète se remplirent de larmes et celles-ci coulèrent sur son visage. Un homme assis auprès de lui dit à celui qui parlait : « Tu as bouleversé le Messager de Dieu. » Le Prophète dit à cet homme : « Laisse-le. Il demande au sujet d’une chose qui le tourmente. » Puis il dit au premier homme : « Répète-moi ce que tu m’as raconté. » L’homme répéta son récit au sujet de sa fille, et le Prophète pleura de nouveau jusqu’à ce que sa barbe fût mouillée de ses larmes. Il dit ensuite à l’homme : « Dieu a pardonné aux gens ce qu’ils ont fait avant d’accepter l’islam. Tu peux reprendre tes bonnes actions. » (Rapporté par al-Darimi.)
Ce n’était pas un cas isolé d’homme trop dur. Le fait qu’il ait soumis cette affaire au Prophète, demandant comment Dieu le jugerait pour son acte, ainsi que la manière vivante dont il décrivait la scène en se souvenant de sa fille et de ses appels, semblent montrer qu’il ne l’était pas. Les pressions de la société et des traditions poussent les gens à faire ce qui n’est pas nécessairement leur choix préféré. Dans ce cas, il avait peut-être voulu la sauver, mais cela lui aurait valu un terrible opprobre pour le restant de ses jours. Une telle décision aurait touché sa famille et lui-même, les marquant comme des gens trop sensibles.
L’islam changea tout cela et établit le principe d’un traitement égal de tous les fils et de toutes les filles. Ils doivent recevoir les mêmes soins, la même éducation, la même bonne formation et les mêmes cadeaux.
Al-Nu‘man ibn Bashir rapporte que son père lui donna un esclave en cadeau, mais que sa mère dit à son mari que, s’il ne demandait pas au Prophète d’en être témoin, elle n’accepterait pas ce cadeau. Le père amena son fils auprès du Prophète et lui parla du cadeau. Le Prophète lui demanda s’il avait donné un cadeau semblable à chacun de ses enfants. Bashir répondit que non. Le Prophète lui dit de reprendre son cadeau et ajouta : « Crains Dieu et sois équitable entre tes enfants. » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
Une autre version, rapportée par Muslim, ajoute que lorsque Bashir confirma que le cadeau était destiné à un seul de ses enfants, le Prophète lui dit : « Alors, ne me demande pas d’en être témoin. Je ne témoigne pas de l’injustice. »
Nous voyons l’équité de l’islam à l’œuvre lorsque nous examinons son système successoral et la manière dont les enfants sont traités. Ce système définit les héritiers dans toutes sortes de situations. Nul ne peut disposer par testament de plus du tiers de ses biens. Un tel legs, lorsqu’il existe, est destiné à des proches qui ne sont pas héritiers ou à des œuvres charitables. Les héritiers reçoivent leurs parts selon le système, et nul ne peut déshériter un héritier pour quelque raison que ce soit.
Les enfants héritent conformément à ce système, qui tient compte des responsabilités financières différentes des fils et des filles, en donnant davantage aux fils afin qu’ils puissent les assumer. Si un père meurt alors que son épouse est enceinte, l’enfant à naître hérite avec ses frères et sœurs.
Le Prophète prit toujours soin des faibles et des personnes vulnérables. Les femmes et les orphelins bénéficiaient toujours de son soutien, car ils étaient particulièrement vulnérables dans la société de l’époque. Il dit : « Par Dieu, c’est un péché de refuser les droits de deux catégories faibles : les femmes et les orphelins. » (Rapporté par Ahmad, al-Nasa’i, Ibn Majah et al-Hakim.)
L’islam agit sur les deux éléments qui parlent à la nature humaine : la récompense et le châtiment. La dernière déclaration du Prophète montre clairement que nier les droits des femmes ou des orphelins est un péché qui entraîne le châtiment de Dieu. La récompense accordée à ceux qui prennent soin des jeunes filles est clairement présentée à tous, afin que personne ne regrette d’avoir eu des filles plutôt que des fils. Le Prophète dit : « Dieu fera certainement entrer au paradis tout père de deux filles qui se montre bon envers elles tant qu’elles demeurent auprès de lui. » (Rapporté par Ahmad, Ibn Majah, al-Hakim et al-Bayhaqi.)
Tous les proches et les voisins
Ces enseignements garantissent que chacun, au sein de la famille, soit bien traité. Il n’est donc pas étonnant que toute société musulmane soit caractérisée par des familles très unies. Le Prophète considéra cependant une réalité plus large et insista sur l’importance de maintenir de bonnes relations avec tous ses proches.
Abu Hurayrah rapporte que le Prophète a dit : « Celui qui souhaite que ses moyens de subsistance soient augmentés et que sa vie soit prolongée doit être bon envers ses proches. » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
Dans ce hadith, le Prophète met devant nous deux choses que tout être humain aime obtenir : un meilleur niveau de vie et une vie plus longue. Telle est la récompense que Dieu accorde à ceux qui sont bons envers leurs proches. Il convient de remarquer que le Prophète emploie le terme arabe rahim pour désigner les proches. Ce mot englobe tous les parents, mais il comporte des connotations plus fortes lorsqu’il désigne les parentes, jeunes ou âgées.
Dans une autre déclaration, le Prophète définit la bonté que les musulmans doivent montrer à leurs proches. Il ne s’agit pas de rendre la bonté que nos proches nous témoignent, mais d’être bons envers ceux qui se montrent mauvais envers nous. ‘Abdullah ibn ‘Amr rapporte : « J’ai entendu le Messager de Dieu dire : “La bonté envers les proches ne consiste pas à leur rendre leur bonté ; elle consiste à être bon envers les proches qui se détournent de vous.” » (Rapporté par al-Bukhari.)
Un autre hadith explique davantage cette qualité, qui consiste à rester bon envers ses proches malgré leur attitude hostile. Abu Hurayrah rapporte qu’un homme vint dire au Prophète : « Messager de Dieu, j’ai des proches avec lesquels j’entretiens des relations, mais eux me délaissent. Je suis bon envers eux, mais ils sont mauvais envers moi. Ils me traitent durement et je supporte leur attitude. » Le Prophète répondit : « Si ce que tu dis est vrai, c’est comme si tu leur faisais manger des cendres brûlantes. Tu continueras à bénéficier du soutien de Dieu contre eux tant que tu maintiendras cette attitude envers eux. » (Rapporté par Muslim, Ahmad et al-Bukhari dans Al-Adab Al-Mufrad.)
Le Prophète tenait à répandre cette notion parmi ses Compagnons. Il en expliquait l’importance de diverses manières. Ainsi, ‘Uqbah ibn ‘Amir mentionne qu’il rencontra un jour le Prophète, qui lui dit : « Entretiens tes relations avec ceux qui te délaissent ; sois généreux envers ceux qui te refusent quelque chose ; et pardonne à ceux qui sont injustes envers toi. » (Rapporté par Al-Bukhari dans Al-Adab Al-Mufrad.)
Le Prophète tenait à favoriser de bonnes relations dans chaque quartier de la société musulmane. Il souligna donc les droits des voisins, afin que tous les musulmans en soient conscients. Les voisins ont droit à un traitement aimable et amical et au respect de leurs intérêts. De plus, tout ce que Dieu a interdit de faire aux autres est encore plus strictement interdit lorsqu’il s’agit des voisins.
Le Prophète insistait sur les droits des voisins en toute occasion. Il employait aussi différentes formes d’insistance pour faire comprendre son message. Il répéta un jour trois fois un serment : « Par Dieu, il n’est pas croyant ! Par Dieu, il n’est pas croyant ! Par Dieu, il n’est pas croyant… » Son auditoire demanda : « De qui parles-tu, Messager de Dieu ? » Il répondit : « De celui dont le voisin n’est pas à l’abri de ses méfaits. » (Rapporté par al-Bukhari et Ahmad.)
Les Compagnons du Prophète comprirent à juste titre que ses enseignements englobaient tous les voisins, qu’ils fussent musulmans ou non. ‘Abdullah ibn ‘Amr était l’un des Compagnons savants du Prophète et rapporta un grand nombre de ses paroles. Un jour, sa famille fit abattre un mouton pour le repas. Lorsqu’il rentra chez lui, il demanda à plusieurs reprises : « Avez-vous envoyé de la viande à notre voisin juif ? » Puis il expliqua : « J’ai entendu le Messager de Dieu dire : “Gabriel n’a cessé de me recommander de bien traiter les voisins, au point que j’ai pensé qu’ils feraient partie des héritiers.” » (Rapporté par Abu Dawud et al-Tirmidhi.)
Cette dernière déclaration du Prophète est également rapportée par al-Bukhari et Muslim, par une autre chaîne de transmetteurs aboutissant à ‘A’ishah, l’épouse du Prophète.
Le Prophète voulait que les voisins soient étroitement liés. Il leur recommanda donc d’échanger toujours des cadeaux, car un petit geste de bonté contribue largement à établir de bonnes relations. Il suggéra que ces cadeaux puissent prendre la forme d’un plat préparé chez soi et offert au voisin. Il dit : « Ne méprisez aucun petit geste de bonté. Si vous n’avez rien à offrir, accueillez votre frère avec un visage souriant. Lorsque vous achetez de la viande ou préparez un plat, augmentez-en la sauce et donnez-en à votre voisin. » (Rapporté par al-Tirmidhi et Ibn Hibban.)
Inversement, il considérait toute offense envers les voisins comme un grief grave. ‘Abdullah ibn Mas‘ud rapporte : Je demandai au Prophète quel était, aux yeux de Dieu, le péché le plus grave. Il répondit : « Donner un égal à Dieu alors que c’est Lui qui t’a créé. » Je demandai : « C’est en effet grave. Quel est ensuite le plus grave ? » Il répondit : « Tuer ton enfant par crainte de devoir le nourrir. » Je demandai : « Et ensuite ? » Il répondit : « Commettre l’adultère avec la femme de ton voisin. » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
L’adultère est considéré en islam comme un péché très grave ; le commettre avec la femme d’un voisin lui ajoute cependant une dimension particulièrement grave : la destruction des relations au sein de la communauté. Le Prophète mit donc en évidence ce délit ainsi que les autres offenses similaires envers les voisins.
Al-Miqdad ibn al-Aswad rapporte que le Prophète demanda à ses Compagnons ce qu’ils pensaient de l’adultère. Ils répondirent : « Dieu et Son Messager l’ont interdit. Il restera interdit jusqu’au Jour du Jugement. » Le Prophète dit : « Pour un homme, commettre l’adultère avec dix femmes est une faute moins grave que de le commettre avec la femme de son voisin. » Il leur demanda ensuite ce qu’ils pensaient du vol. Ils répondirent : « Dieu et Son Messager l’ont interdit. » Il dit : « Pour un homme, voler dans dix maisons est une faute moins grave que de voler son voisin. » (Rapporté par Ahmad et al-Bukhari dans Al-Adab al-Mufrad.)
Le Prophète élargit encore le cercle des bonnes relations afin d’y inclure tout le voisinage. Les gens étaient encouragés à associer leurs voisins à leurs réjouissances ; les mariages et les naissances devaient être célébrés par tout le voisinage. Lorsqu’un homme se mariait, le Prophète lui recommandait fortement d’offrir un repas et d’y inviter ses voisins. De même, lorsqu’un enfant naissait, le père était encouragé à offrir un repas le septième jour après la naissance, en sacrifiant un ou deux moutons et en invitant ses proches et ses voisins.
En outre, toute la communauté musulmane forme une seule unité. Le Prophète déclara que « la communauté musulmane respecte l’engagement pris en son nom, même par celui qui occupe le rang le plus humble parmi ses membres ». Il prononça ces paroles lorsque sa propre fille, Zaynab, accorda une protection à son époux, Abu al-‘As ibn al-Rabi‘, alors qu’il était encore incroyant. Cet engagement liait toute la communauté musulmane. Il s’agit là d’un aspect du principe d’égalité entre tous, que l’islam consacre.
Le Prophète prononça de nombreuses paroles pour mettre en garde contre le fait de priver les faibles et les vulnérables de leurs droits. Abu Hurayrah rapporte que le Prophète dit : « Celui qui prend soin d’une veuve ou d’une personne nécessiteuse est comme celui qui combat pour la cause de Dieu. » Abu Hurayrah ajoute : « Je crois qu’il ajouta : “Il est également comme celui qui se consacre constamment au culte volontaire et comme celui qui jeûne chaque jour.” » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.)
Nous voyons ainsi une société où la responsabilité est placée à la fois au niveau individuel et au niveau communautaire, afin que chacun reçoive pleinement ses droits. En outre, une entraide mutuelle est assurée, de sorte que même les plus faibles et les plus vulnérables soient bien pris en charge. Le contraste entre cette société islamique et celle qu’elle remplaça en Arabie est saisissant. En vérité, elle contraste avec toute société humaine où les valeurs universelles de l’humanité sont négligées.
CHAPITRE 13
changer le statut des femmes Comme de nombreuses sociétés, anciennes et modernes, l’Arabie préislamique considérait les femmes comme inférieures aux hommes. Toutefois, les tribus différaient dans leur manière de les traiter. Bien que certaines les respectassent, elles ne les traitaient pas comme les égales des hommes ; dans l’ensemble, les femmes étaient considérées comme inférieures, mais le degré de cette infériorité variait. Comme je l’ai mentionné au chapitre précédent, des filles étaient parfois enterrées vivantes par crainte de la pauvreté. Il va sans dire que ce n’était pas le sort de toutes les jeunes filles, mais cette pratique était néanmoins considérée comme acceptable. Quelques personnes au cœur généreux tentèrent de sauver de jeunes filles d’un tel destin en prenant soin d’elles et en les élevant. Cette pratique révèle cependant la condition des femmes en Arabie au début du message islamique. Les femmes n’avaient pratiquement aucun droit dans l’Arabie préislamique, à moins d’être riches. Un père pouvait marier sa fille à quelqu’un sans même la consulter. Elle n’avait aucun droit à l’héritage ; au contraire, dans certains cas, elle était considérée comme faisant partie de la succession laissée par son mari défunt. Dans ce cas, le chef de famille pouvait l’hériter comme épouse ou la donner à qui bon lui semblait. Les femmes n’étaient pas davantage consultées dans les affaires familiales. L’Arabie préislamique était par excellence un monde d’hommes. Toutefois, cette conception des femmes n’était nullement propre à l’Arabie. Dans l’Empire perse, par exemple, la foi zoroastrienne prospérait. Dans sa forme ultérieure, connue sous le nom de zarvanisme, elle développa le concept du dualisme, Ahriman étant le dieu du mal. Les femmes étaient pour lui un moyen d’égarer les gens. Ainsi, elles devinrent partie intégrante du domaine du mal… Les Grecs anciens classaient les femmes parmi les créatures inférieures, dont la seule fonction était d’assurer la continuité de l’espèce et de s’occuper des tâches ménagères. Une femme était forcée d’avoir des relations sexuelles [avec des hommes choisis] et de pratiquer la prostitution. Aristote la plaçait au rang des esclaves et disait qu’elle devait recevoir le même traitement que les serviteurs, puisqu’elle était un être inférieur, doté d’une personnalité faible et dépourvu de volonté propre. Dans La République de Platon, la femme occupe une place très basse : « Le courage de l’homme consiste à commander ; celui de la femme, à accomplir d’humbles devoirs… » La Loi de Manu, en Inde, affirme qu’« une femme appartient à son père durant son enfance et à son mari durant sa jeunesse. Si son mari meurt, elle appartient à ses fils et, si elle n’en a pas, elle appartient aux parents masculins de son mari, car elle ne doit en aucune circonstance être laissée à elle-même ». On attendait même d’une épouse qu’elle meure avec son mari et qu’elle brûle avec son cadavre. Si elle échappait à la mort, elle était damnée pour l’éternité.1 Dès le premier jour, le Prophète reçut pour instruction d’adresser son message aux hommes comme aux femmes, de manière égale. Il chercha donc à supprimer tout obstacle à l’égalité et s’adressa aux hommes et aux femmes de la même façon. En fait, la première personne à croire en son message fut une femme : son épouse Khadijah. Lorsque nous examinons les devoirs religieux que l’islam impose à ses fidèles, nous constatons qu’ils s’appliquent également aux hommes et aux femmes. De même, la récompense que Dieu leur accorde est la même. Il existe toutefois certaines différences dans certains types de culte. Ces différences tiennent compte des différences biologiques et sociales, mais n’affectent finalement pas le statut de la personne aux yeux de Dieu. La principale différence est que les femmes ne sont pas tenues d’accomplir les cinq prières quotidiennes obligatoires et de jeûner pendant le Ramadan lorsqu’elles ont leurs règles. Elles compensent cela en jeûnant plus tard dans l’année le même nombre de jours, en choisissant les jours qui leur conviennent. Pour tout le reste, le principe fondamental énoncé à maintes reprises dans le Coran s’applique : « Quiconque accomplit de bonnes œuvres, homme ou femme, tout en étant croyant, Nous lui ferons certes vivre une bonne vie. Et Nous les récompenserons certainement selon le meilleur de ce qu’ils auront fait. » (16: 97) L’islam repose sur l’idée que les hommes et les femmes jouent des rôles différents dans la vie humaine : les femmes s’occupent généralement de la génération suivante, assurant ainsi le bien-être futur de la communauté, tandis que les hommes gagnent de quoi faire vivre la famille et prennent soin du présent. Puisque les femmes s’occupent de leurs enfants et de leurs familles, elles ne sont pas tenues de travailler pour subvenir à leurs besoins. Leurs maris, leurs parents ou d’autres proches doivent pourvoir à leur entretien. Une femme qui n’a aucun parent masculin pour s’occuper d’elle est prise en charge par l’État musulman. 1 M.H. Al-Khayyat, Al-Mar’ah al-Muslimah wa Qadaya al-[Asr, Damas, 2008, p. 25-28.
Changer le statut des femmes Indépendance financière Tels sont les principaux principes que l’islam demande à ses fidèles de mettre en œuvre. Le Prophète en a exposé les détails et donné le meilleur exemple de leur application pratique. Il établit la règle selon laquelle une femme peut gagner et posséder son propre argent et ses biens. Elle est seule à décider de la manière dont cet argent est dépensé ou investi, à condition de respecter les dispositions de la loi islamique. Elle n’a pas à assumer les dépenses de sa famille, car cette responsabilité incombe à son mari. Son droit de propriété est garanti par le Coran : « Ne convoitez pas les faveurs par lesquelles Dieu a avantagé certains d’entre vous par rapport à d’autres. Les hommes auront une part de ce qu’ils auront acquis et les femmes auront une part de ce qu’elles auront acquis. Demandez donc à Dieu de vous accorder de Sa grâce. » (4: 32) Le Prophète rendit cela parfaitement clair à ses Compagnons en donnant des exemples pratiques. L’une de ses épouses, Zaynab bint Jahsh, « fabriquait des objets artisanaux et en donnait le produit en aumône ». (Rapporté par Muslim.) Le Prophète encourageait les femmes à faire la charité, « même si vous donnez une partie de vos bijoux ». Après avoir entendu ces paroles du Prophète lorsqu’il s’adressait aux femmes dans la mosquée, une femme nommée Zaynab vint ensuite le voir. Elle lui demanda si elle pouvait verser son aumône à son mari pauvre et aux orphelins dont elle s’occupait (ces orphelins étaient ses proches). Il répondit : « Si elle le fait, elle aura une double récompense : l’une pour sa bonté envers ses proches et l’autre pour son aumône. » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.) De même, Jabir ibn [Abdullah rapporte que sa tante maternelle avait été répudiée. Elle voulait se rendre dans sa palmeraie afin de superviser la récolte de ses dattes. Certains membres de son entourage tentèrent de l’en empêcher parce qu’elle se trouvait encore dans sa période d’attente. Elle alla voir le Prophète et lui demanda si elle pouvait s’acquitter de cette tâche. Il lui dit : « Oui, tu peux aller cueillir tes dattes. Il se peut que tu en donnes une partie en charité ou que tu accomplisses une œuvre utile. » (Rapporté par Muslim.) Tous ces exemples, ainsi que plusieurs autres, confirment qu’en islam les femmes jouissent d’une totale indépendance financière. La musulmane bénéficie même d’un privilège supplémentaire. Un homme ne peut verser sa zakat (aumône obligatoire) à son épouse, car il est responsable de son entretien ; elle, en revanche, peut lui verser sa zakat, puisqu’elle n’a pas cette responsabilité, même si elle est beaucoup plus riche que lui.2 2 La zakat est l’un des actes de culte islamiques les plus importants et l’un des cinq piliers de l’islam. Tout musulman qui possède plus qu’un certain seuil (équivalant à 85 grammes d’or) doit payer la zakat à hauteur de 2,5 % de l’argent qu’il possède. La zakat est distribuée à huit catégories de personnes, notamment les pauvres, les nécessiteux et les débiteurs insolvables. Il s’agit d’une obligation annuelle. De plus, c’est une institution qui s’autofinance, car les personnes employées à son administration sont rémunérées sur ses recettes. En l’absence de gouvernement islamique, les musulmans doivent la verser eux-mêmes à ses bénéficiaires. Comme elle est prélevée sur les biens et les revenus, son rendement est considérable et l’histoire offre plusieurs exemples de sociétés où la pauvreté fut éradiquée grâce à elle.
Dans la société façonnée par le Prophète, les femmes participaient également aux activités politiques et sociales aux côtés des hommes. Cette participation réaffirmait qu’en islam les femmes jouissent de l’égalité dans tous les aspects de la vie. Toutefois, le Prophète énonça certaines valeurs qui devaient être observées en toutes circonstances, afin que les principes islamiques généraux demeurent en vigueur. L’émancipation par l’ordre de Dieu L’émancipation des femmes qui eut lieu en Arabie avec l’avènement de l’islam ne fut imposée par aucune circonstance sociale ou économique. Elle répondait uniquement à la volonté de Dieu de transmettre à l’humanité un message fournissant aux sociétés une base solide, afin d’assurer le bonheur des individus et de la communauté. Ce message prit donc en considération les besoins des hommes et des femmes et développa leurs capacités, afin que chacun apporte sa contribution dans une atmosphère d’unité, de complémentarité et de cohésion. La pierre angulaire des relations entre les deux sexes selon le message de Dieu est que les épouses, les sœurs, les filles et les mères soient bien prises en charge et traitées avec bonté par leurs hommes, en toutes circonstances. Puisque les épouses sont celles qui risquent le plus d’être maltraitées, le Prophète exhortait toujours à les traiter avec bienveillance. Il donna lui-même le meilleur exemple à suivre pour tous les musulmans. Il dit : « Les meilleurs d’entre vous sont ceux qui se comportent le mieux envers leurs épouses. Et je suis le meilleur d’entre vous envers mes épouses. » Cette brève déclaration énonce un principe dans sa première phrase et un exemple pratique dans la seconde. Nous devons nous rappeler que les musulmans sont tenus de suivre l’exemple donné par le Prophète en toutes choses. Il ne fut jamais cruel envers aucune femme. Un jour, il fut irrité par une servante qui avait fait quelque chose de totalement inacceptable. Dans la société arabe, cette servante aurait pu s’attendre à une sévère punition. Le Prophète lui dit seulement : « Si je ne craignais pas Dieu, je t’aurais frappée avec ce miswak. » (Rapporté par Muslim.) Il va sans dire que frapper quelqu’un avec un miswak ne peut provoquer qu’une légère douleur. Pourtant, même cela était inacceptable pour le Prophète. Malgré ce que nous avons dit sur le statut des femmes en islam, les gens ont tendance à penser que l’islam leur confère un statut inférieur à celui des hommes. La critique porte souvent sur certains domaines : la permission de frapper une épouse désobéissante, la polygamie, l’inégalité dans l’héritage et le témoignage devant les tribunaux. Nous examinerons brièvement ces quatre domaines ci-dessous, afin de clarifier l’attitude véritable de l’islam et les directives du Prophète. Frapper son épouse De nombreuses paroles authentiques du Prophète montrent clairement qu’il détestait profondément l’idée de frapper son épouse. À plusieurs reprises, il souligna la situation odieuse à laquelle une telle pratique conduit : « L’un de vous pourrait-il frapper son épouse comme il frappe un esclave, puis avoir des rapports avec elle le soir ? » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.) Il dit à ses Compagnons : « Les meilleurs d’entre vous ne frappent pas leurs épouses. » Cette déclaration claire montre que frapper son épouse est contraire à la noblesse de caractère. Puisque l’islam vise à faire émerger le meilleur de l’être humain, il va de soi que frapper son épouse est contraire à ce qu’il préconise. Toutefois, la permission de frapper son épouse est mentionnée dans le Coran. Nous devons donc l’examiner dans son contexte et tenter de la comprendre à la lumière des directives du Prophète. Le seul verset coranique qui la mentionne dit : « Les hommes ont autorité sur les femmes en raison des faveurs dont Dieu a gratifié certains par rapport à d’autres et en raison des dépenses qu’ils font de leurs biens. Les femmes vertueuses sont dévouées et préservent l’intimité que Dieu a ordonné de préserver. Quant à celles dont vous craignez la rébellion, exhortez-les [d’abord], puis éloignez-vous d’elles dans leurs lits, puis frappez-les. Si elles vous obéissent, ne cherchez alors aucun moyen de leur nuire. Dieu est certes Très-Haut et Grand. » (4: 34) Il ressort clairement de ce verset qu’il incombe aux hommes de prendre pleinement soin des femmes, en pourvoyant à leurs besoins et en les traitant avec bonté. Le verset fait également l’éloge des femmes vertueuses et de leur comportement. Il traite ensuite de la situation grave de la rébellion et expose trois méthodes pour y faire face. L’approche est progressive, ce qui signifie que la première méthode, l’exhortation, doit être employée dans tous les cas. Ce n’est que lorsqu’elle échoue complètement et que la rébellion persiste que l’on recourt à la deuxième méthode, consistant à délaisser la femme dans le lit. La troisième méthode, la correction corporelle, n’est permise que lorsque la deuxième a manifestement échoué.
Deux questions se posent ici : 1) Existe-t-il une indication claire expliquant dans quel type de situation cette troisième méthode peut être appliquée ? 2) Quel degré de sévérité peut être exercé ? Pour répondre aux deux questions, nous pouvons citer la note d’Asad commentant le verset précité : « [Le Prophète] interdit de frapper une femme en disant : “Ne frappez jamais les servantes de Dieu” » (Abu Dawud, al-Nasa’i, Ibn Majah, Ibn Hibban et Hakim). Il s’agit d’une interdiction claire de frapper toute femme. Lorsque le verset coranique autorisant à frapper une épouse rebelle fut révélé, le Prophète aurait dit : « Je voulais une chose, mais Dieu en a voulu une autre — et ce que Dieu a voulu doit être meilleur » (voir Manar V, p. 74). Malgré cela, il stipula dans son sermon prononcé à l’occasion du pèlerinage d’Adieu, peu avant sa mort, qu’on ne devait frapper que si l’épouse « s’était rendue coupable, de manière manifeste, d’une conduite immorale », et que cela devait se faire « de manière à ne pas causer de douleur (ghayr mubarrih) » ; des traditions authentiques en ce sens se trouvent dans Muslim, al-Tirmidhi, Abu Dawud, al-Nasa’i et Ibn Majah. Sur la base de ces traditions, toutes les autorités soulignent que cette « frappe », si elle est employée, doit être plus ou moins symbolique — « avec un miswak ou quelque chose de semblable » (Tabari, citant les avis des savants des premiers temps), voire avec « un mouchoir plié » (Razi) ; certains des plus grands savants musulmans (par exemple al-Shafi[i) estiment qu’elle est à peine permise et qu’il vaut mieux l’éviter ; ils justifient cette opinion par les sentiments personnels du Prophète à l’égard de ce problème.3 Plusieurs épouses La polygamie fut permise dans la plupart des sociétés pendant longtemps. Elle le fut même dans les sociétés chrétiennes durant leur première période, bien que l’Église l’ait ensuite interdite. L’islam permet la polygamie, mais limite à quatre le nombre maximal d’épouses qu’un homme peut avoir à un moment donné. Il stipule également qu’un mari doit traiter ses épouses équitablement en toutes circonstances : il ne peut accorder à l’une un avantage qu’il refuse aux autres. De plus, il doit répartir équitablement ses nuits entre elles. Le Prophète rendait visite à chacune de ses épouses chaque après-midi, mais passait la nuit avec celle dont c’était le tour. L’islam souligne que lorsqu’un homme craint de ne pas pouvoir traiter équitablement ses épouses, il ne doit pas en épouser plus d’une. Le Coran dit : « Épousez, parmi les autres femmes, celles qui vous plaisent, deux, trois ou quatre. Mais si vous craignez de ne pas être équitables envers elles, alors une seule. » (4: 3) Ainsi, l’islam permet à un homme d’épouser plus d’une femme, mais lui impose strictement l’équité dans son traitement. Cela concerne tout : le logement, le niveau de vie, les cadeaux et l’héritage. L’islam considère la polygamie comme une solution appropriée à diverses situations sociales et établit un code moral strict. Il réglemente donc les relations entre les deux sexes et fait de toute relation sexuelle en dehors du mariage un péché grave. Puisqu’il peut exister des situations où le foyer exige qu’une autre femme s’occupe de la famille, l’islam veut qu’elle soit une épouse légitime. C’est mieux pour elle, car ses droits sont garantis, et mieux pour ses enfants, qui seront les frères et sœurs des enfants que leur père aura eus de son autre épouse ou de ses autres épouses. Leurs droits à l’éducation, à l’instruction, à l’entretien et à l’héritage sont garantis sur un pied d’égalité. Il demeure toutefois qu’avoir une seule épouse est la meilleure situation dans la plupart des cas. Les sociétés qui ont limité le mariage à une seule épouse n’ont pas trouvé de solution à plusieurs types de problèmes susceptibles d’avoir de graves effets sur la continuité du mariage. Elles ont généralement dû fermer les yeux sur les relations illicites ou, comme dans les sociétés non musulmanes contemporaines, adopter une attitude permissive autorisant les relations sexuelles extraconjugales. Les conséquences en sont souvent très graves pour les familles, en particulier pour les jeunes enfants. L’héritage des femmes Bien que l’islam traite les hommes et les femmes sur un pied d’égalité, certaines dispositions du droit islamique diffèrent. Les gens s’en servent souvent pour soutenir leur affirmation selon laquelle l’islam considère les femmes comme inférieures. Malheureusement, ces détracteurs n’examinent pas l’ensemble du tableau. Chaque fois que le droit islamique prévoit des dispositions particulières pour les femmes, l’avantage joue en leur faveur. Les meilleurs exemples sont l’héritage et le témoignage devant les tribunaux. Le système islamique d’héritage définit une ligne directe d’héritiers qui considère les époux, les parents et les enfants comme des héritiers du premier degré. Lorsque le défunt laisse ces héritiers, personne d’autre n’hérite de quoi que ce soit. Le système fixe certaines parts pour les époux et les parents, qui varient selon la présence ou l’absence d’autres héritiers. Par exemple, la part des parents est d’un sixième de la succession de leur fils s’il a des enfants. S’il n’en a pas, le père reçoit les deux tiers et la mère un tiers. Cette différence tient au fait que le père doit s’occuper de son épouse, la mère du défunt, et subvenir à tous ses besoins. De même, l’épouse du défunt reçoit un quart de la succession s’il n’avait pas d’enfants, tandis que sa part descend à un huitième lorsqu’il en avait. Cette différence s’explique par le fait que ses enfants doivent subvenir à tous ses besoins. Les enfants reçoivent ce qui reste après que l’épouse et les parents ont reçu leurs parts. Les fils reçoivent le double de la part des filles. C’est cette différence qui pousse certains à affirmer que l’islam discrimine les femmes. Là encore, la différence entre les parts attribuées aux fils et aux filles est due aux responsabilités financières de chacun. Ces différences entre les parts des hommes et des femmes ne s’appliquent pas à tous les cas d’héritage. Le système islamique d’héritage est très détaillé et ne laisse aucune place aux litiges entre héritiers et proches, car la part de chaque héritier est fixée par Dieu et énoncée dans le Coran. Ce système repose sur l’équité, mais l’équité ne fonctionne pas au moyen de chiffres rigides ; elle suit une approche globale qui tient compte des responsabilités financières de chacun des héritiers. Son principe directeur est que nous ne possédons pas ce que nous avons, car tout appartient à Dieu, qui nous l’accorde. À notre mort, cela retourne à Dieu, qui le répartit selon ce système combinant une division détaillée et l’équité envers tous. Le témoignage devant les tribunaux En ce qui concerne le témoignage devant les tribunaux, le verset coranique qui traite des dispositions relatives aux transactions de prêt et aux affaires commerciales contient la déclaration suivante : « Appelez deux hommes parmi vous pour en témoigner. S’il n’y a pas deux hommes, alors un homme et deux femmes parmi ceux que vous agréez comme témoins, afin que si l’une d’elles se trompe, l’autre puisse le lui rappeler. » (2: 282) Cela a suscité des critiques du système islamique, fondées sur l’accusation que l’islam discrimine les femmes dans ce cas. Pourtant, cette indignation provient d’une mauvaise compréhension de l’exigence islamique, qui en réalité joue en leur faveur. Le droit islamique a été conçu pour être appliqué dans une société islamique où l’homme est responsable de l’entretien des femmes de sa famille. C’est pourquoi la plupart des musulmanes choisissent d’être femmes au foyer, de s’occuper de leurs enfants et de construire l’avenir de leur communauté. Certaines femmes continuent néanmoins à travailler et peuvent être engagées dans les affaires ou dans toutes sortes d’activités.
Les spécialistes du droit expliquent que l’application pratique de cette disposition ne revient pas à considérer deux femmes comme l’équivalent d’un homme. Au contraire, elle accorde aux femmes un privilège dont les témoins masculins ne bénéficient pas. Dans son ouvrage Woman in Islam, Ahmad Zaki Yamani écrit : Le Dr Muhammad Saleem al-Awa mentionne l’application pratique de la disposition exigeant deux témoins féminins à la place d’un seul homme. Selon lui, le fait est que la déclaration attribuée au Prophète, décrivant le témoignage d’une femme comme équivalant à la moitié de celui d’un homme, doit être comprise au sens figuré. La procédure suivie dans les tribunaux islamiques au cours de l’histoire du droit islamique est la suivante : lorsque deux témoins féminins entrent, le juge leur demande laquelle est le témoin et laquelle est chargée de lui rappeler les faits. Chacune précise son rôle. Le juge ordonne alors à la témoin de prendre place à la barre et demande à l’autre femme de se tenir derrière elle, à un endroit où le juge puisse la voir mais où la témoin ne puisse pas la voir. Il lui ordonne également, si elle souhaite ajouter quelque chose, de lui faire un signe de la main. Le juge écoute ensuite intégralement la déposition de la témoin. Si l’autre femme lui a fait un signe, il lui demande alors de dire ce qu’elle a à dire. S’il estime que cela affecte le fond du témoignage, il ordonne que ce soit consigné au procès-verbal de l’audience. Il demande ensuite à la témoin si elle reconnaît que cette intervention est exacte. Si elle l’approuve et que les deux femmes sont d’accord, il n’y a aucun problème. Si elles divergent et que la témoin insiste sur l’exactitude de sa version, le juge tranche entre les deux et adopte ce qu’il estime correct. Cela signifie qu’il y a en réalité une seule femme témoin, dont la déposition peut rester inchangée, l’autre n’ayant rien à ajouter, ou bien que celle-ci peut lui rappeler certains faits et qu’elles s’accordent sur la réalité. Le Dr al-Awa explique que la femme témoin bénéficie d’un privilège par rapport à l’homme témoin. Ce privilège consiste à pouvoir faire venir quelqu’un pour lui rappeler les faits qu’elle aurait pu oublier. Le tribunal accepte alors ce sur quoi les deux femmes s’accordent, et cela devient la base de la décision dans l’affaire examinée. Un témoin masculin qui oublie certains faits ne bénéficie pas de ce privilège. Son témoignage est rejeté. Selon al-Awa, le droit islamique a accordé ce privilège à la femme témoin et en a déterminé l’application. Le texte coranique concerne un témoignage préparé à l’avance, relatif à des droits établis par des documents, et non le témoignage portant sur des événements. Ce dernier type de témoignage est établi par les déclarations de personnes présentes au moment et au lieu de l’événement. Ainsi, lorsque les savants ont étendu aux témoignages portant sur les événements le jugement relatif aux témoignages concernant les actes des personnes, ils ont effectivement exercé leur discrétion savante, ou ijtihad, d’une manière qui confère aux femmes un privilège dont les hommes ne bénéficient pas. Cela ne diminue en rien leur position juridique ou sociale. À ce sujet, on rapporte que l’imam Ibn Taymiyah a dit : « Le Coran ne mentionne pas les deux témoins, ni l’homme et les deux femmes témoins, comme moyens de prouver une affaire. Ces deux modes de preuve sont mentionnés comme moyens de protéger ses droits. Ce qui prouve un droit est complètement différent d’un jugement rendu par un juge. Les moyens de parvenir à un tel jugement sont bien plus larges que le témoignage d’un nombre déterminé de témoins. »4 La participation à la vie publique La première génération de musulmans, c’est-à-dire les personnes qui apprirent l’islam directement du Prophète et entreprirent de le mettre en pratique dans leur vie, comprit le grand changement de statut des femmes apporté par l’islam. Elles étaient heureuses de vivre selon les nouvelles normes de l’islam. De nombreux récits donnent une image complète de la participation des femmes à tous les aspects de la vie, y compris aux expéditions militaires. Le Prophète leur en donna l’exemple pratique : chaque fois qu’il voyageait à la tête d’une expédition militaire ou pacifique, il tirait au sort entre ses épouses et emmenait celle qui avait été désignée. Alors que beaucoup de femmes participaient aux services de soutien, comme soigner les blessés et fournir de l’eau aux combattants, certaines d’entre elles, notamment Nasibah bint Ka[b, prirent part aux combats eux-mêmes. Au cours d’une marche, il peut y avoir un moment pour le sport. [A’ishah rapporte : J’accompagnai le Messager de Dieu lors d’une de ses expéditions. J’étais encore jeune et mince. À un moment donné, il demanda aux gens d’avancer. Lorsqu’ils furent partis, il me dit : « Viens faire la course avec moi. » Nous courûmes et je gagnai. Il ne dit rien. Plus tard, après avoir pris du poids et oublié l’événement, je voyageai avec lui lors d’une autre expédition. Il demanda de nouveau aux gens d’avancer, et ils le firent. Il me dit : « Viens, faisons la course. » Nous courûmes et il gagna. Il rit et dit : « Nous sommes quittes. » (Rapporté par Ahmad, Abu Dawud, Ibn Majah et Ibn Hibban.) Cette participation à la vie publique encouragea les femmes à tirer pleinement parti de leur nouvelle position. Elles étaient prêtes à prendre la parole et à déclarer publiquement ce dont les musulmanes sont normalement trop pudiques pour parler. Asma’ bint Yazid rapporte : Nous nous présentâmes auprès du Messager de Dieu alors que des hommes et des femmes étaient assis. Il nous dit : « Quelqu’un parmi vous, homme ou femme, peut-il dire aux autres ce qu’il fait avec son épouse ou son mari ? » Tous gardèrent le silence. Je dis : « Certes, Messager de Dieu. Par Dieu, certaines femmes le font et certains hommes le font. » Il dit : « Ne faites pas cela. C’est comme un démon mâle et un démon femelle qui copulent en public. » (Rapporté par Ahmad.) Le Prophète fixa ainsi des règles de bienséance. Il faisait allusion aux hommes parlant entre eux et aux femmes parlant entre elles de leurs habitudes et pratiques sexuelles. Il voulait que ces conversations restent dans l’intimité des chambres, entre mari et femme seulement ; elles ne devaient jamais devenir un sujet de conversation sociale. Mais ce hadith est surtout remarquable parce qu’une femme prit la parole devant une assemblée mixte, confirmant ce que le Prophète soupçonnait. Personne ne la blâma de l’avoir fait. Il fallait pour cela un courage qu’aucune femme n’aurait peut-être pu avoir à l’époque préislamique. Asma’ possédait ce courage et s’exprimait avec éloquence. Comme il est mentionné au chapitre 5, elle était la porte-parole des femmes et interrogeait souvent le Prophète sur leur statut par rapport aux hommes. Il est utile de répéter ce qu’elle lui dit à cette occasion : « Messager de Dieu, je parle au nom d’un groupe de musulmanes qui partagent toutes mon opinion. Dieu t’a envoyé comme Messager aux hommes comme aux femmes. Nous avons cru en toi et nous t’avons suivi. Cependant, nous, les femmes, restons à la maison et sommes des femmes au foyer. Nous satisfaisons les désirs des hommes et portons leurs enfants. Les hommes ont le privilège d’assister aux prières du vendredi et aux funérailles, ainsi que de participer aux expéditions de jihad. Lorsqu’ils partent en expédition, nous veillons sur leurs biens et prenons soin de leurs enfants. Avons-nous une part de leur récompense pour cela, Messager de Dieu ? » Le Prophète se tourna vers ses Compagnons et dit : « Avez-vous déjà entendu une femme poser une question sur sa religion d’une meilleure manière que cette dame ? » Ils répondirent : « C’est absolument vrai, Messager de Dieu. » Il dit : « Tu peux maintenant repartir, Asma’, et dire à toutes les femmes que lorsque l’une d’entre vous s’occupe de son foyer et prend soin de son mari en veillant à lui plaire, elle reçoit une récompense égale à tout ce que vous avez mentionné des privilèges des hommes. » Asma’ repartit en exprimant sa joie de ce que le Messager de Dieu lui avait dit, en louant et en glorifiant Dieu.5 Prendre grand soin des femmes Le Prophète tenait à ce que les femmes soient bien traitées. Il ne se lassait jamais de dire aux gens que traiter les femmes avec bonté était le signe d’un bon caractère. Pour lui, maltraiter les femmes était contraire aux bonnes manières islamiques. Il savait toutefois que, parfois, lorsque les hommes reprochaient quelque chose aux femmes, leur plainte pouvait être fondée. Les femmes possèdent un trait d’impulsivité que Dieu a placé dans leur nature ; il est nécessaire pour s’occuper des jeunes enfants, en particulier des bébés. Par exemple, il est instinctif pour une mère de répondre immédiatement aux pleurs d’un jeune enfant. Une mère qui entend un bruit provenant de la pièce où elle a laissé un jeune enfant se précipite aussitôt pour vérifier si son enfant va bien. Elle oublie tout le reste jusqu’à s’être assurée que l’enfant n’a subi aucun mal. Lorsque cette impulsivité est transposée dans le monde des adultes, elle peut toutefois devenir très irritante, surtout lorsqu’elle conduit à aborder superficiellement une question qui exige une réflexion attentive. Le Prophète traitait cela avec délicatesse. Il qualifiait ce trait impulsif de « courbure » qu’il fallait accepter et expliquait qu’il faisait partie de la nature. Abu Hurayrah rapporte que le Prophète a dit : Prenez grand soin des femmes. Elles ont été créées à partir d’une côte. La côte est la plus courbée dans sa partie supérieure. Si tu essaies de la redresser, elle se brisera. Si tu la laisses, elle restera courbée. Prenez donc grand soin des femmes. (Rapporté par al-Bukhari.) Ce hadith résume le soin que le Prophète accordait aux femmes : il voulait que chaque musulman soit bienveillant et compréhensif dans sa manière de les traiter. Il commence par exhorter les hommes musulmans à prendre grand soin de leurs femmes. Il explique ensuite l’origine du trait irritant de leur nature. Il le présente comme quelque chose qu’elles ne peuvent éviter et le décrit de manière frappante en montrant les deux possibilités : être compréhensif et conciliant, ou tenter de changer une partie de la nature. Il indique que la seconde possibilité conduit à une rupture, qui signifie ici le divorce. Il conclut en répétant l’option qu’il préfère : prendre grand soin des femmes, car c’est ce qui assure une vie familiale heureuse. En même temps, le Prophète souligna, par ses paroles et sa pratique, l’indépendance des femmes. Puisque, selon l’islam, les femmes jouissent d’une pleine indépendance financière, une femme peut gérer ses affaires et traiter avec les autres comme elle le souhaite. Abu Sa[id al-Khudri rapporte qu’un Bédouin vint voir le Prophète pour réclamer le remboursement d’une dette que celui-ci lui devait. Il insistait pour que le Prophète le rembourse immédiatement. Il lui dit même que, si le remboursement n’était pas effectué sur-le-champ, les choses deviendraient désagréables. Les Compagnons du Prophète réprimandèrent le Bédouin en disant : « Sais-tu à qui tu parles de cette manière ? » Il répondit : « Je ne fais que réclamer mon droit. » Le Prophète leur dit : « Vous devriez plutôt vous ranger du côté de celui qui détient un droit légitime. » Il envoya alors un message à Khawlah bint Hakim : « Si tu as suffisamment de dattes, prête-nous-en jusqu’à ce que nous recevions nos dattes, et nous te les rendrons ensuite. » Elle répondit : « Oui, je le ferai avec plaisir. » Elle lui prêta les dattes. Il remboursa le Bédouin et lui donna davantage. Le Bédouin dit : « Tu as remboursé intégralement. Que Dieu t’accorde l’abondance. » Le Prophète commenta alors : « Voilà les gens de bien. Lorsqu’une personne faible ne peut réclamer son droit sans subir un préjudice, toute la communauté est dépourvue de bonté. » (Rapporté par Ibn Majah, al-Tabarani et al-Bayhaqi.) Il faut remarquer que cela se produisit il y a quatorze siècles. À cette époque, nulle part dans le monde les femmes ne jouissaient d’une telle indépendance financière. Le Prophète était alors à la tête de l’État musulman. Il aurait pu ordonner que le Bédouin soit remboursé, mais il ne le fit pas. Il emprunta plutôt à l’une de ses Compagnes. Il s’adressa directement à elle, et non à son mari ou à son tuteur. C’était elle qui possédait les dattes ; la demande devait donc lui être faite directement. Il n’est peut-être pas surprenant qu’avec le développement de l’État musulman, les successeurs du Prophète aient employé des femmes à des postes de responsabilité. Par exemple, [Umar ibn al-Khattab, le deuxième Calife, nomma al-Shifa’ bint [Abdullah responsable du marché à Médine. Elle disposait de toute l’autorité nécessaire pour veiller à la régularité des transactions et à l’équité des relations entre les gens. Cela montre qu’il y avait des commerçantes aussi bien que des clientes. Sa nomination fut couronnée de succès. Lorsque [Umar dut pourvoir au même poste à La Mecque, il nomma de nouveau une femme. Samra’ bint Nuhayk y fut sa responsable du marché. Elle faisait preuve d’autorité dans toutes les situations et portait un fouet pour punir ceux qui le méritaient. [Umar lui-même s’étonnait du grand changement de statut des femmes que le Prophète avait réalisé.
CHAPITRE 14
pourquoi neuf épouses pour Muhammad ? La rumeur se répandit rapidement, tandis que plusieurs centaines d’Arabes recherchaient leurs proches et leurs amis intimes afin de leur annoncer la nouvelle et d’en discuter les conséquences. Tous comprenaient que cette nouvelle aurait une incidence sur les résultats de leur récente entreprise : un mois auparavant seulement, ils avaient accompli une mission couronnée de succès, mais ils devaient désormais réfléchir à ce qu’ils feraient de leurs gains les plus précieux. Nous étions alors dans la cinquième année suivant l’émigration du Prophète à Médine (où il avait établi le premier État islamique). Ces années étaient pleines de difficultés, de nombreux ennemis attaquant le nouvel État tandis qu’il rompait avec le modèle tribal de l’Arabie. Jusqu’au début du message islamique, les Arabes ne reconnaissaient d’autre lien que la loyauté envers leurs tribus ; à présent, l’État islamique de Médine forgeait une nouvelle communauté accordant la priorité absolue à la foi, un lien social totalement différent. À cette époque, les musulmans appartenaient à la plupart des tribus arabes ; mais tandis que certaines tribus ne comptaient qu’une poignée de musulmans, les deux tribus de Médine, les Aws et les Khazraj, étaient très majoritairement musulmanes et constituaient l’essentiel de la communauté musulmane. En tant que chef de l’État musulman, le Prophète devait rester vigilant afin qu’aucun complot ni aucune intrigue ne soit préparé contre l’islam. Plusieurs tribus arabes envisageaient de lancer des attaques surprises contre l’État musulman de Médine. Le Prophète devait disposer d’un réseau de renseignement actif afin d’être informé de ce qui se passait dans les différentes régions d’Arabie. Un jour, il apprit que la tribu des Mustaliq, dirigée par al-Harith ibn Abi Dirar, préparait un complot pour attaquer Médine. Le Prophète mit en œuvre une stratégie préventive : elle exploitait au maximum l’effet de surprise, sans jamais lancer une attaque destinée à prendre l’ennemi au dépourvu.
Pourquoi neuf épouses pour Muhammad ? Le Prophète rassembla rapidement une petite troupe de quelques centaines de ses Compagnons et marcha à vive allure, afin d’apparaître soudainement au seuil de la tribu des Mustaliq. Il avertit cette tribu qu’elle ne ferait pas le poids face aux musulmans et que, si elle décidait de combattre, elle serait bientôt vaincue. Elle choisit néanmoins de se battre, et il devint vite évident qu’une défaite honteuse l’attendait. Elle se rendit après n’avoir perdu que dix hommes, et nombre de ses hommes et de ses femmes furent faits captifs. Selon les règles de la guerre alors en vigueur, ils devaient racheter leur liberté ou être réduits en esclavage. Le Prophète n’était toutefois satisfait d’aucune de ces options, car elles auraient approfondi l’hostilité et placé l’islam et l’État musulman au même niveau que le reste du monde. Il voulait que les gens considèrent son message, sinon avec faveur, du moins avec neutralité. Il annonça donc rapidement son mariage avec Barrah, fille d’al-Harith ibn Abi Dirar, le chef des Mustaliq qui avait comploté contre lui. Le mariage du Prophète fut le sujet de la rumeur qui circulait dans le camp musulman. Si le Prophète épousait une femme des Mustaliq, toute la tribu devenait sa belle-famille : comment les musulmans pourraient-ils alors retenir ces gens en captivité, ou tirer quelque avantage de leur situation ? Tous les musulmans aimaient le Prophète plus qu’ils n’aimaient leurs propres familles, et plus qu’ils ne s’aimaient eux-mêmes. Pourraient-ils le mettre dans l’embarras en gardant ses beaux-parents en captivité ? Certainement pas. À la tombée de la nuit, tous les prisonniers mustaliq, hommes et femmes, furent libérés en l’honneur du Prophète. Ce mariage constituait donc une décision politique et sociale avisée. Il fit gagner à l’islam toute une tribu qui aurait autrement pu rejoindre les forces alliées d’autres grandes tribus, lesquelles allaient bientôt entreprendre un long siège de Médine. Le Prophète changea le nom de Barrah et l’appela Juwayriyyah : Barrah signifie « pieuse, choisissant toute bonne chose ». Il estimait que ce nom comportait une prétention impossible à démontrer. Il le changea dans au moins un autre cas, lorsqu’il appela sa belle-fille Zaynab. Juwayriyyah est un diminutif affectueux formé sur Jariyah, qui signifie « jeune femme ».
La fille de l’ennemi juré Un cas semblable fut celui du mariage du Prophète avec Safiyyah bint Huyayy, une juive qu’il épousa après avoir infligé une lourde défaite à son peuple. Son propre père était extrêmement hostile au Prophète, forgeant des alliances et levant des armées contre lui. Il avait été tué seize ou dix-sept mois auparavant. Safiyyah fut alors faite prisonnière, comme beaucoup des siens. Pourtant, le Prophète lui proposa de l’épouser, montrant clairement aux juifs qu’une vie de paix entre eux et les musulmans était possible, s’ils honoraient leur engagement en faveur de la paix. Il avait conclu un pacte avec eux peu après son arrivée à Médine et, ce faisant, avait établi la première société pluraliste que le monde eût connue. Cependant, une tribu juive après l’autre viola le pacte et provoqua elle-même son évacuation de Médine. Depuis lors, les tribus juives étaient concentrées à Khaybar et complotaient de nouveau pour attaquer l’État musulman. Une fois encore, le Prophète et son armée se déplacèrent rapidement, et les juifs les trouvèrent un matin à leur porte. Ils se retirèrent aussitôt dans leurs forteresses, et le Prophète les assiégea. Après une dure bataille, ils se rendirent, et un traité généreux fut conclu entre les deux parties, permettant aux juifs de rester à Khaybar et de s’occuper de son agriculture en échange de la moitié de la récolte. Le mariage du Prophète avec Safiyyah constituait une déclaration très importante adressée aux juifs et à tous les peuples : les musulmans n’entretiennent aucune inimitié permanente envers quelque peuple que ce soit. Ainsi, l’attitude des autres déterminait la relation : ceux qui désiraient vivre en paix avec l’islam étaient les bienvenus. Safiyyah eut besoin de temps pour surmonter le chagrin causé par la mort de son mari, tué au combat, et de son père, tué auparavant ; mais elle comprit bientôt que son dernier mari, le Prophète, était le meilleur homme qu’elle, ou toute autre femme, aurait pu épouser, et elle l’aima profondément. Ni Juwayriyyah ni Safiyyah n’étaient âgées, mais elles n’étaient pas très jeunes non plus, et toutes deux étaient veuves. Juwayriyyah avait auparavant épousé un de ses cousins, [Abdullah, et Safiyyah avait été mariée deux fois avant le Prophète. Toutes deux étaient belles, mais ni la beauté ni l’âge n’avaient joué de rôle dans leur mariage avec le Prophète. Il considérait l’effet que ces mariages auraient sur les peuples de ces deux femmes et sur la communauté musulmane.
La fille d’un autre ennemi Le mariage du Prophète avec Umm Habibah eut également lieu dans des circonstances particulières. Elle appartenait à une famille très noble de la tribu des Quraysh. Son père n’était autre qu’Abu Sufyan Sakhr ibn Harb, du clan des Omeyyades. Il fut hostile à l’islam dès le début et le combattit. Il devint le chef suprême des Quraysh après la bataille de Badr, au cours de laquelle nombre de leurs chefs furent tués. Dans sa nouvelle position, il mena combat sur combat contre l’islam, jusqu’à devenir finalement musulman le jour où La Mecque tomba aux mains de l’islam. Umm Habibah, dont le nom était Ramlah, embrassa l’islam à ses débuts et rejoignit son mari, [Ubaydullah ibn Jahsh. Tous deux faisaient partie des émigrés
Pourquoi neuf épouses pour Muhammad ? vers l’Abyssinie durant la cinquième année suivant le début de l’islam. Les émigrés musulmans vécurent plusieurs années en Abyssinie. Cependant, [Ubaydullah se lia d’amitié avec des prêtres chrétiens qui finirent par le convertir au christianisme. Sa femme se trouva ainsi dans une situation terrible : elle était une croyante ferme en l’islam et avait émigré dans un pays étranger au service de sa foi, tandis que son mari s’opposait désormais à l’islam. Ils continuèrent néanmoins à vivre ensemble jusqu’à la mort de [Ubaydullah. Sa situation empira alors, car elle se retrouva seule avec sa jeune fille, née en Abyssinie. Plusieurs musulmans des Quraysh étaient encore avec elle, et il y avait de nombreux musulmans abyssins, mais sa situation personnelle était intenable. Elle ne pouvait retourner auprès de son père, qui dirigeait la lutte contre l’islam. Elle ne pouvait se rendre à Médine, qui était désormais le principal centre de l’islam. Elle devait rester parmi les siens, auprès desquels elle n’avait que quelques cousins éloignés. Un jour, elle entendit frapper à sa porte. Elle l’ouvrit et trouva une femme du palais du Négus, le roi d’Abyssinie, qui lui annonça qu’il avait reçu un message du Prophète, à Médine, lui demandant d’organiser son mariage avec lui. Elle fut ravie de cette nouvelle. Elle désigna Khalid ibn Sa[id, l’un de ses cousins, comme tuteur matrimonial. Les musulmans qurayshites furent invités ce soir-là au palais du roi, où le Négus lui-même officia au mariage et remit à Ramlah sa dot au nom du Prophète. Elle se rendit ensuite à Médine avec l’émissaire du Prophète, [Amr ibn Umayyah. Lorsqu’Abu Sufyan apprit son mariage avec le Prophète, il dit de ce dernier : « C’est un homme honorable, auquel on ne peut rien reprocher. » Nous ignorons la date de son mariage avec le Prophète, ainsi que la date exacte de son voyage vers Médine. Les historiens de l’époque n’accordaient pas beaucoup d’importance aux dates des événements qu’ils rapportaient, car ils se concentraient sur l’événement lui-même. Nous pouvons toutefois dire que le mariage eut lieu quelques années après l’émigration du Prophète à Médine : peut-être durant la quatrième année, mais certainement avant la fin de la sixième. Durant la sixième année, le Prophète envoya un émissaire au Négus afin de demander le rapatriement des émigrés musulmans d’Abyssinie. Nous ne pouvons savoir si Ramlah appartenait à ce dernier groupe, car elle n’est mentionnée dans aucun récit qui en parle. Cependant, seuls quelques-uns de ses membres sont cités par leur nom. Si le mariage avait eu lieu à cette époque, les récits sur le rapatriement en auraient fait mention ; or il n’en est rien, ce qui laisse penser qu’il eut lieu plus tôt, lors d’une visite antérieure en Abyssinie de l’émissaire du Prophète, [Amr ibn Umayyah. Ramlah se montra une épouse dévouée du Prophète. Elle apprécia profondément la grande bénédiction que constituait son titre de « mère des croyants » (ainsi que l’on appelait et appelle toujours ses épouses) et n’aurait échangé cette position contre rien au monde. Nous ne devons pas sous-estimer l’honneur reçu par ces femmes. Tous les musulmans, partout dans le monde et à toutes les générations, les regardent avec révérence, les honorent et prient pour elles. Leurs noms sont donnés aux filles à toutes les générations. Elles sont toujours évoquées dans la noble compagnie de nul autre que le Messager de Dieu. Juwayriyyah, Safiyyah et Ramlah étaient les filles de chefs qui s’opposaient résolument au Prophète. Tous ces chefs le combattirent, même si le combat du père de Juwayriyyah fut très bref. Ce qui nous importe ici, c’est que le Prophète jugea bon d’épouser leurs filles. Dans le cas de Juwayriyyah et de Safiyyah, un autre vainqueur aurait pu choisir de les réduire en esclavage, peut-être dans son propre palais, ou de les donner à des soldats de rang inférieur pour les servir dans leurs maisons. Rien n’était plus éloigné de l’esprit du Prophète, car il n’envisageait jamais la vengeance ni l’humiliation d’un adversaire ; la justice était toujours sa considération première. Il montra que, bien que les pères de ces femmes lui fussent hostiles, les filles ne pouvaient être punies pour la culpabilité de leurs pères. Nous voyons là une manifestation de la clé du caractère du Prophète : la recherche du droit. Le Prophète expliqua clairement qu’il n’est pas juste de punir quelqu’un pour le crime d’un autre. En outre, il voyait en tout homme et toute femme un musulman potentiel. Tous étaient concernés par le message de Dieu. Il voulait transmettre ce message à chacun. Il voulait aussi cultiver la bienveillance des tribus et des communautés auxquelles appartenaient ces femmes. En les prenant dans son foyer et en faisant d’elles des mères des croyants, il leur accorda donc un prix de grande valeur. Il veilla également à ce que la paix remplace l’inimitié entre les musulmans et leurs anciens ennemis. Dans le cas de Ramlah, son mobile était la compassion. Il comprenait parfaitement sa situation : une mère délaissée, avec une jeune fille, dans un pays étranger, très éloignée de tous ses proches et de la communauté des croyants à laquelle elle appartenait, tandis que son père combattait avec acharnement sa religion. Prendre dans son foyer une femme qu’il n’avait pas vue depuis plus de dix ans, en raison de la situation difficile dans laquelle elle se trouvait, était la réaction naturelle de l’homme que Dieu avait envoyé comme « miséricorde pour les mondes ». (21:107)
Ordre divin de se marier Le Prophète épousa plusieurs femmes en un laps de temps relativement court et, lorsqu’il mourut, il avait neuf épouses. Cela conduit à poser la question : cela fait-il de lui un coureur de femmes ? Nous ne pouvons répondre à cette question sans considérer sa vie dans son ensemble et en examiner plusieurs autres : combien de femmes épousa-t-il en tout ? Quel âge avait-il lorsqu’il épousa chacune d’elles ? Y avait-il des raisons particulières à certains de ces mariages ? Quel genre de femmes étaient-elles et quel âge avaient-elles ? Toutes ces questions sont pertinentes pour former un tableau complet, notamment au vu de l’offensive menée à l’époque moderne contre l’islam et contre le Prophète qui le prêcha. Le Prophète épousa toutes ses femmes, à l’exception de Khadijah, lorsqu’il avait plus de cinquante ans. Tous ses mariages avaient des raisons précises et furent rendus nécessaires par les circonstances générales dans lesquelles lui-même et la nouvelle communauté musulmane se trouvaient. Certains avaient des raisons sociales ou politiques ; d’autres avaient une cause législative, comme son mariage avec Zaynab bint Jahsh, dont la mère était la tante paternelle du Prophète. En réalité, ce dernier mariage fut conclu sur ordre précis de Dieu, comme l’indique le Coran : « Lorsqu’une décision a été prise par Dieu et Son Messager, il n’appartient à aucun croyant ni à aucune croyante de conserver un choix dans cette affaire. Quiconque désobéit à Dieu et à Son Messager s’égare profondément. Tu disais à celui envers qui Dieu avait été bienveillant et envers qui tu avais été bienveillant : “Garde ton épouse et crains Dieu.” Et tu cachais en toi ce que Dieu allait rendre public. Tu redoutais les gens, alors que c’est Dieu seul que tu aurais dû redouter. Puis, lorsque Zayd eut mis fin à son union avec elle, Nous te la donnâmes en mariage, afin qu’aucun blâme ne soit imputé aux croyants qui épousent les femmes de leurs fils adoptifs lorsque ceux-ci ont mis fin à leur union avec elles. L’ordre de Dieu doit être accompli. » (33:36-37) Certaines raisons de ce mariage remontaient à plus de trois décennies, à l’époque où Zayd ibn Harithah était un jeune garçon, enlevé par des gens qui avaient attaqué le campement de sa tribu tandis que la plupart des hommes en étaient absents. Les ravisseurs le vendirent comme esclave, et il se retrouva à La Mecque où son propriétaire en fit cadeau à sa nièce : Khadijah. Peu après son mariage, qui avait eu lieu environ quinze ans avant le début de sa mission prophétique, elle donna Zayd à son nouvel époux, Muhammad. Muhammad aimait Zayd et le traitait avec beaucoup de bonté. Zayd comprit que Muhammad avait quelque chose de particulier et lui rendit son affection. Lorsque le père de Zayd apprit que son fils se trouvait à La Mecque, il vint essayer de le récupérer. Il offrit à Muhammad de le racheter à un prix équitable, mais Muhammad lui proposa une meilleure solution. Il offrit à Zayd le choix de retourner chez son père ou de rester auprès de lui. Le père exprima sa reconnaissance, pensant que Zayd allait bientôt retrouver les siens, mais il reçut un grand choc lorsque Zayd choisit de rester avec Muhammad. Le père de Zayd ne pouvait tout simplement pas comprendre pourquoi. Zayd lui dit : « J’ai vu de cet homme des choses qui me rendent incapable de le quitter pour quoi que ce soit sur terre. » Pour apaiser la situation et rassurer le père de Zayd, Muhammad les conduisit tous deux à la Kaaba, où il annonça devant tout le monde qu’il avait adopté Zayd comme fils. Le père fut heureux et retourna chez lui, tandis que Zayd resta auprès de Muhammad et devint connu sous le nom de Zayd ibn Muhammad. Zayd demeura avec Muhammad et fut traité comme un fils. Plus de dix ans plus tard, lorsque Muhammad devint le Messager de Dieu, Zayd fut le premier homme à croire en l’islam après le Prophète lui-même. Il resta auprès du Prophète, même après que celui-ci lui eut donné Umm Ayman comme épouse. Umm Ayman était auparavant une esclave abyssine appelée Barakah et avait pris soin de Muhammad après la mort de sa mère. Elle donna à Zayd un fils, Usamah, que le Prophète aimait comme son propre enfant. Le Prophète et les musulmans de La Mecque émigrèrent à Médine treize ans après le début de l’islam. Dieu révélait de nouvelles lois pour le jeune État islamique ; elles organisaient tous les aspects de la vie, notamment le mariage, les relations familiales et l’héritage. Une législation particulière traitait de l’adoption. Le Coran précise que l’adoption, au sens de faire d’une personne le fils ou la fille d’un couple qui n’est pas ses parents véritables, affirme une fausseté que l’islam n’accepte pas. Dieu dit : « Dieu n’a pas placé deux cœurs dans le corps d’un homme. Il ne fait pas non plus de vos épouses, lorsque vous les assimilez à vos mères, vos véritables mères. De même, Il ne fait pas de vos fils adoptifs vos véritables fils. Ce ne sont que des paroles que vous prononcez de votre bouche, mais Dieu dit la vérité et c’est Lui qui montre le droit chemin. Appelez-les du nom de leurs pères : c’est plus juste auprès de Dieu. Si vous ne connaissez pas leurs pères, qu’ils soient alors vos frères en religion et vos protégés. Vous ne serez pas blâmés pour une erreur, mais pour ce que vos cœurs ont voulu. Dieu est certes Pardonneur et Miséricordieux. » (33:4-5) Immédiatement après la révélation de ces versets, Zayd reprit son nom originel et fut désormais connu sous celui de Zayd ibn Harithah. Le Prophète arrangea un second mariage pour Zayd, cette fois avec Zaynab bint Jahsh, sa propre cousine (sa mère était Umaymah bint [Abd al-Muttalib, la tante paternelle du Prophète). Ni Zaynab ni sa famille n’étaient heureux de ce mariage, car Zayd avait auparavant été esclave, tandis qu’elle appartenait à l’une des familles les plus nobles de La Mecque. Ils comprirent néanmoins qu’ils n’avaient pas d’autre choix que d’obéir aux ordres du Prophète. Elle lui demanda donc s’il souhaitait vraiment la voir épouser Zayd. Lorsqu’il le confirma, le mariage eut lieu. Ce ne fut pas un mariage heureux, car Zayd sentait toujours que son épouse était très consciente de la différence entre leurs statuts sociaux respectifs : elle descendait d’une famille très noble et lui avait été esclave. Lorsqu’il comprit que la situation était impossible, Zayd demanda au Prophète la permission de divorcer. Celui-ci lui dit toutefois de rester auprès d’elle et de donner une chance au mariage. Cela se produisit plus d’une fois. Dieu voulait mettre concrètement fin au système de l’adoption, profondément enraciné dans la société arabe. D’autres enfants adoptifs avaient repris leur nom d’origine, mais mettre fin au système dans la pratique exigeait davantage que l’énoncé de la loi dans le Coran. Dieu ordonna donc au Prophète de laisser Zayd divorcer de son épouse, puis de l’épouser lui-même. Le Prophète hésitait, craignant d’être accusé d’épouser la femme divorcée de son fils. Il estimait que les effets de l’adoption restaient réels dans les esprits et, pour cette raison, avait voulu que Zayd maintienne son mariage, dans l’espoir qu’il réussisse. Lorsque l’ordre lui fut clairement donné dans les versets cités plus haut, Dieu indiqua qu’Il voulait que ce mariage ait lieu : « lorsque Zayd eut mis fin à son union avec elle, Nous te la donnâmes en mariage ». (33:37) Il en précisa aussi la raison : « afin qu’aucun blâme ne soit imputé aux croyants qui épousent les femmes de leurs fils adoptifs lorsque ceux-ci ont mis fin à leur union avec elles ». (33:37) Qui aurait pu donner cet effet pratique à cette règle, sinon le Prophète ? Ce mariage avait certainement une finalité législative et avait été ordonné par Dieu.
Le premier mariage Les non-musulmans d’aujourd’hui cherchent à trouver à redire aux mariages du Prophète. Ils s’efforcent de mettre en avant certains éléments qui les entourent, les examinant à partir de la perspective sociale actuelle, soulignant dans un cas la différence d’âge et dans un autre la position sociale, afin de jeter le discrédit sur le Prophète à cause de ses mariages ; les auteurs musulmans, de leur côté, s’évertuent souvent à justifier chacun d’eux. Aucune de ces attitudes n’est correcte. Il n’est pas nécessaire de s’excuser de la conduite du Prophète ni de ses mariages. L’attitude d’un homme envers les femmes, le sexe et le mariage apparaît le plus clairement lorsqu’il est dans la force de l’âge et qu’il a la possibilité de fréquenter des femmes. Muhammad grandit dans une société qui n’imposait aucune restriction aux relations avec les femmes. Un homme pouvait épouser autant de femmes qu’il le voulait et, s’il ne souhaitait pas se marier, les rapports sexuels étaient accessibles, la promiscuité étant peu blâmée. Avoir beaucoup d’enfants, en particulier des fils, était un avantage. Les enfants nés hors mariage étaient acceptés et le père d’un tel enfant pouvait sans difficulté reconnaître sa paternité et lui donner son nom. Muhammad avait toujours détesté les aspects idolâtres de la religion et des pratiques de son peuple, mais il n’avait aucune notion de religion jusqu’à ce qu’il commence à recevoir les révélations divines à l’âge de quarante ans. Pourtant, il nous dit que même durant son adolescence et ses premières années d’âge adulte, il ne se livra à aucun comportement licencieux ni à aucune débauche. À seulement deux reprises, alors qu’il était adolescent, il ressentit l’envie de passer une « nuit de plaisir », comme les autres jeunes gens. Il travaillait encore comme berger. Il demanda à l’un de ses compagnons de garder ses moutons et partit chercher quelque distraction. Les deux fois, alors qu’il se tenait près d’une maison où se déroulait une fête, le sommeil le gagna et il se réveilla après le lever du soleil. C’était une partie de la protection de Dieu envers l’homme qui allait devenir Son Messager. Muhammad épousa ensuite Khadijah, la riche veuve qui l’avait auparavant employé pour conduire certaines de ses affaires dans les marchés et les bazars d’Arabie. Elle l’avait envoyé comme agent avec la caravane commerciale traditionnelle des Quraysh en Syrie, où il avait gagné son admiration par son honnêteté absolue et son habileté commerciale. Elle lui proposa le mariage et il accepta volontiers. Il vécut avec elle jusqu’à sa mort, vingt-cinq ans plus tard, sans jamais envisager un autre mariage. La polygamie était une pratique courante en Arabie, mais il n’en voulut pas, bien que l’idée répandue demeure qu’elle était beaucoup plus âgée que lui. La plupart des gens disent qu’il avait vingt-cinq ans et elle quarante lorsqu’ils se marièrent, mais cela est probablement inexact. Les récits existants donnent des chiffres différents pour leurs âges respectifs : ils indiquent qu’il avait vingt et un, vingt-cinq, vingt-huit ou trente ans, tandis qu’elle aurait eu vingt-huit, trente, trente-cinq, quarante ou même quarante-cinq ans. À cette époque, l’Arabie ne possédait aucun registre des naissances et des décès ; les Arabes n’avaient même pas de calendrier reconnu. Ils dataient les événements par rapport à de grands événements survenus au cours de leur vie. La date de référence changeait donc constamment. Dans une communauté où l’instruction était rare, il était très difficile de déterminer avec quelque précision les dates des événements et l’âge des personnes. Face à tous ces chiffres concernant l’âge de Khadijah au moment de son mariage avec le Prophète, et à l’absence d’informations permettant d’accorder davantage de fiabilité à l’un d’eux, en dehors de la fiabilité de l’autorité citée, nous devons examiner d’autres éléments afin d’obtenir une estimation plus réaliste de son âge. Heureusement, nous disposons d’un tel élément : elle donna six enfants au Prophète. Bien qu’une part importante des femmes aient donné naissance à un ou deux enfants avant l’âge de quarante ans, il est très peu vraisemblable qu’une femme ait donné naissance à six enfants après quarante ans. Une telle fécondité est inconnue chez les femmes de cet âge, où que ce soit. Un récit peut-être plus fiable, attribué à Ibn [Abbas, affirme qu’ils avaient tous deux vingt-huit ans au moment de leur mariage. D’un autre côté, nous pouvons conclure qu’elle avait quelques années de plus que Muhammad : lui avait au moins vingt-cinq ans et elle au plus trente-deux. Leur mariage fut très heureux et fidèle, apportant à l’époux comme à l’épouse toute satisfaction. Il vécut treize ans après sa mort, mais continua à se souvenir d’elle avec affection jusqu’à la fin de sa vie.
L’âge de [A’ishah La question de l’âge est encore plus aiguë lorsqu’on évoque le mariage du Prophète avec [A’ishah, car on affirme fréquemment qu’elle n’avait que neuf ans lorsqu’il l’épousa. Des auteurs musulmans tentent de défendre ce mariage en invoquant les traditions sociales locales de l’époque, où la différence d’âge entre les époux ne suscitait aucune préoccupation. Cela est vrai, mais l’autre argument, selon lequel les femmes d’Arabie atteignaient la puberté très tôt, ne repose sur aucune base réelle. C’est une supposition que la littérature de l’époque ne permet pas d’étayer. À l’inverse, certains orientalistes et autres auteurs malveillants envers l’islam tentent de créer un scandale à ce sujet, accusant le Prophète d’avoir épousé une enfant alors qu’il avait cinquante-trois ans. Il faut écarter ces deux types d’arguments. Une étude objective devrait établir facilement que [A’ishah ne pouvait avoir moins de dix-huit ou vingt ans au moment de son mariage. Considérons les faits suivants : 1. [A’ishah fut proposée au Prophète comme épouse possible trois ans avant que le mariage ait effectivement lieu, ce qui signifierait qu’elle avait six ans lorsqu’on la lui recommanda. La femme qui la proposa expliqua qu’il avait besoin d’une épouse pour lui tenir compagnie et le réconforter après la mort de Khadijah, sa première épouse. Le Prophète avait quatre filles de son premier mariage, dont la plus jeune avait dépassé cet âge. Il avait certainement besoin d’une épouse pour le soutenir et le réconforter. Une enfant de six ou neuf ans aurait-elle pu le faire ? N’aurait-elle pas été une charge supplémentaire ? Est-il logique que Khawlah bint Hakim, la femme qui lui suggéra de se remarier en soulignant son besoin d’un soutien au foyer, lui propose une enfant aussi jeune ? En réalité, elle lui suggéra deux femmes : une femme mûre, Sawdah, déjà mariée, et une vierge, [A’ishah. Si [A’ishah avait eu six ans, la différence d’âge entre elles aurait pu faire de Sawdah sa grand-mère. 2. [A’ishah avait déjà été promise à Jubayr ibn Mut[im, et ses fiançailles avaient été rompues avant qu’elle ne soit promise au Prophète. Aurait-elle pu être fiancée à cinq ou six ans ? Il s’agissait de fiançailles sérieuses, et non d’une conversation sans conséquence entre familles. Abu Bakr, le père de [A’ishah, dut se retirer habilement de cet engagement lorsqu’il comprit que le Prophète voulait l’épouser. De plus, aucun de ses parents ne suggéra qu’elle était trop jeune pour le mariage. En effet, ils n’auraient pas accepté ses premières fiançailles si elle avait été trop jeune. 3. Dans la biographie du Prophète la plus fiable et la plus ancienne, celle d’Ibn Ishaq, [A’ishah est mentionnée parmi les cinquante premières personnes à avoir accepté l’islam à ses débuts (elle est en fait la dix-neuvième de la liste). Il est dit qu’elle était jeune à cette époque, mais la liste ne comprend aucun enfant. Tous ceux qui y figurent se convertirent à l’islam plus de huit ans avant le mariage de [A’ishah. La plupart d’entre eux participèrent à l’émigration vers l’Abyssinie durant la cinquième année suivant le début de l’islam, c’est-à-dire huit ans avant l’émigration à Médine. Cela signifie qu’elle était alors jeune, mais assez âgée pour accepter une nouvelle religion. Aurait-elle pu avoir moins de dix ans au moment de sa conversion ? Un historien aurait-il inclus un enfant de moins de dix ans dans une liste significative de convertis ? Si elle avait dix ans lorsqu’elle adopta l’islam, elle en avait dix-huit ou davantage au moment de son mariage. 4. Un récit authentique rapporté par al-Bukhari indique que [A’ishah se trouvait avec l’armée musulmane lors de la bataille d’Uhud, où elle soignait les blessés. Cette bataille eut lieu dix-huit mois après son mariage ; si elle avait eu neuf ans au moment de celui-ci, elle en aurait eu onze lors de la bataille. Avant la bataille, le Prophète inspecta ses troupes et ordonna à tout jeune homme de moins de quinze ans de retourner chez lui. Aurait-il permis à une fille de onze ans de rester avec l’armée ? 5. [A’ishah était renommée pour sa connaissance approfondie de l’islam. Son savoir n’était pas celui de quelqu’un qui mémorise des informations et les répète au besoin : il était analytique et critique, comme le montrent ses nombreuses discussions avec d’autres Compagnons du Prophète sur une vaste gamme de questions. Toute sa connaissance lui venait directement du Prophète. Un tel savoir ne pouvait s’acquérir durant l’adolescence, ce qui indique qu’elle avait atteint un âge plus mûr lorsqu’elle épousa le Prophète. 6. Selon les récits existants, ses parents s’étaient mariés dix ans avant le début de l’islam. Abu Bakr avait alors vingt-huit ans. Il avait eu deux enfants d’un mariage précédent et deux de ce mariage. En l’absence de méthodes efficaces de contrôle des naissances, il est raisonnable de supposer que ces deux enfants naquirent durant les cinq premières années du mariage. Elle aurait donc eu vingt ans au moment de son mariage. 7. On oppose toujours à cet argument un hadith rapporté par al-Bukhari qui donne son âge au mariage comme étant de neuf ans. Cependant, ce hadith est attribué à Hisham ibn [Urwah, qui l’apprit de son père. Hisham le rapporta alors qu’il se trouvait en Irak. Les spécialistes du hadith indiquent que, bien que Hisham fût un transmetteur fiable, il était moins précis dans ce qu’il rapportait en Irak de son père. Cela soulève un doute quant à l’authenticité de ce hadith. 8. Un autre hadith, également rapporté par al-Bukhari, cite [A’ishah disant qu’au moment où elle fut assez âgée pour comprendre la religion, ses parents étaient déjà musulmans. Elle replace cela dans son contexte historique en mentionnant le moment où son père se prépara à émigrer en Abyssinie. Cela se produisit durant la cinquième année suivant le début de l’islam, neuf ans avant son mariage. Si elle avait eu huit ans au moment où cette intention d’émigrer fut formée, elle en aurait eu dix-sept au moment de son mariage. Lorsque nous considérons ces faits, et que nous gardons à l’esprit que plusieurs autres Compagnons du Prophète se voient attribuer des âges impossibles à concilier avec les événements auxquels ils participèrent de manière éminente, nous devons conclure que ces chiffres ne sont pas fiables. Il faut examiner ces âges rapportés de manière critique et prendre en compte d’autres facteurs afin d’obtenir une idée plus éclairée de leur situation. Quant au Prophète, il était le modèle parfait de l’humanité. Malheureusement, les musulmans le présentent comme ayant épousé une vieille femme lorsqu’il était jeune, puis une enfant lorsqu’il approchait de la vieillesse. Cela est injuste envers le Prophète, car aucune de ces suppositions ne résiste à une analyse réfléchie.
Les autres épouses La première femme que le Prophète épousa après Khadijah fut Sawdah bint Zam[ah. C’était une femme mûre qui avait eu cinq enfants de son précédent mariage. Son premier mari était son cousin al-Sakran ibn [Amr ibn [Abd Shams, du clan [Amir des Quraysh. Elle et son premier mari comptaient parmi les premiers musulmans qui émigrèrent en Abyssinie, mais ils retournèrent à La Mecque avant les autres émigrés. Al-Sakran mourut peu après. Deux récits nous sont parvenus : l’un indique qu’il mourut avant d’arriver à La Mecque, l’autre peu après son arrivée. Le Prophète l’épousa quelques mois après la mort de sa femme, et elle vécut près de dix ans après lui. Le Prophète épousa la plupart de ses femmes à Médine. Sawdah fut sa seule épouse pendant environ trois ans. Il épousa [A’ishah environ dix mois après son émigration à Médine, mais elle lui avait été promise trois ans auparavant. Il épousa ensuite Hafsah bint [Umar ibn al-Khattab, son deuxième Compagnon le plus proche. Elle aussi était veuve. Son premier mari, Khunays ibn Hudhafah, appartenait à son propre clan qurayshite. Avant son mariage, Khunays ibn Hudhafah avait rejoint les émigrés musulmans en Abyssinie, puis était retourné à La Mecque plus tard. Il participa ensuite à l’émigration vers Médine et combattit à la bataille d’Uhud, où il reçut une blessure mortelle. Hafsah avait un peu plus de vingt ans lorsqu’elle épousa le Prophète, durant la quatrième année du calendrier islamique. Le Prophète épousa ainsi les filles de ses deux Compagnons les plus proches, Abu Bakr et [Umar, qui devaient lui succéder comme dirigeants de l’État musulman. Les deux autres des quatre califes bien guidés, [Uthman et [Ali, étaient ses gendres : [Uthman épousa d’abord Ruqayyah, puis Umm Kulthum, et [Ali épousa la plus jeune fille du Prophète, Fatimah. Cela signifie que [Uthman fut le seul homme de l’histoire humaine à épouser deux filles d’un prophète. Toujours durant la quatrième année, le Prophète épousa Zaynab bint Khuzaymah, qui était également veuve. Les récits indiquent qu’elle avait été mariée deux fois avant le Prophète. Elle était très généreuse et très bonne envers les pauvres, ce qui lui valut le surnom de « mère des pauvres ». Cependant, elle ne vécut avec le Prophète que quelques mois, peut-être deux, avant de mourir. Certains récits indiquent qu’elle n’avait que trente ans à sa mort, mais les récits concernant l’âge des personnes de cette époque sont très peu fiables. Umm Salamah Hind bint Abi Umayyah, une Qurayshite du clan des Makhzum, fut la suivante des épouses du Prophète. Elle avait auparavant été mariée à [Abdullah ibn [Abd al-Asad, qui fut blessé à la bataille d’Uhud. Il se rétablit suffisamment pour diriger ensuite une expédition de jihad, mais mourut peu après lorsque sa blessure se rouvrit. Le Prophète tenait beaucoup à ce Compagnon. À la mort de Abdullah ibn [Abd al-Asad, le Prophète dirigea la prière funéraire pour lui. Cette prière consiste en quatre glorifications de Dieu, entre lesquelles on récite le Coran et des invocations pour le défunt. Cette fois, cependant, le Prophète prononça neuf glorifications. Lorsqu’on lui demanda si cela était dû à une distraction ou à un oubli, il répondit que non : « Si j’avais prononcé mille glorifications pour lui, il les aurait pleinement méritées. »1 1 Ibn Hajar, Al-Isabah, vol. 8, p. 240
Pourquoi neuf épouses pour Muhammad ? Umm Salamah rapporte : Avant sa mort, mon mari m’avait dit qu’il avait entendu le Prophète dire : « Tout croyant qui, frappé par un malheur, dit : “Nous appartenons tous à Dieu et c’est à Lui que nous retournerons. Mon Seigneur, aide-moi dans mon épreuve et accorde-moi quelque chose de meilleur”, recevra certainement de Dieu une meilleure compensation. » Lorsque mon mari Abu Salamah mourut, je prononçai cette prière. Puis je pensai : « Où trouverai-je un homme meilleur qu’Abu Salamah ? J’espère toutefois que Dieu me récompensera et compensera ma perte. » Quelque temps plus tard, le Prophète me demanda en mariage. (Rapporté par Muslim.) Umm Salamah avait eu quatre enfants de son mariage précédent. Elle ne manquait pas de prétendants, certains parmi les principaux Compagnons du Prophète, mais elle les refusa. Lorsque le Prophète lui envoya une demande en mariage, elle lui adressa une excuse délicate, disant qu’elle était « très jalouse, âgée et mère de plusieurs enfants ». Le Prophète lui répondit : « Dieu peut te guérir de ta jalousie. Je suis plus âgé que toi, et Dieu et Son Messager prendront soin de tes enfants. »2 Le mariage eut donc lieu vers la fin de la quatrième année. Entre le début de l’année 5 et les premiers mois de l’année 7 de l’Hégire, le Prophète épousa Zaynab bint Jahsh, Juwayriyyah, Ramlah et Safiyyah. Quelques semaines avant la fin de l’année 7, il épousa sa dernière femme, Maymunah bint al-Harith. Son nom originel était Barrah, mais le Prophète n’aimait pas ce nom et le changea dans deux autres cas concernant des parentes. Elle était la demi-sœur de sa défunte épouse Zaynab bint Khuzaymah. Après la mort de son premier mari, Abu Ruhm ibn Abd al-[Uzza, elle aurait désigné sa sœur Umm al-Fadl comme tutrice matrimoniale. Umm al-Fadl était mariée à al-[Abbas, l’oncle du Prophète. Al-[Abbas, qui vivait encore à La Mecque à cette époque, parla d’elle au Prophète lorsque celui-ci et ses Compagnons visitèrent La Mecque pendant trois jours pour accomplir la [Umrah. Le Prophète l’épousa, et elle aurait eu vingt-six ans au moment de son mariage avec lui.
La servante copte Maria, la Copte égyptienne, doit être mentionnée ici. Au début de la septième année de son établissement à Médine, le Prophète envoya des lettres aux empereurs de Byzance et de Perse, ainsi qu’aux dirigeants des pays et régions voisins. Dans ces lettres, il leur exposait son message et les appelait à croire en l’unicité de Dieu et en sa mission. Il les avertissait du châtiment de Dieu s’ils refusaient, et leur disait également que, s’ils refusaient, ils en porteraient la responsabilité devant leurs peuples. Le Négus et le souverain de Bahreïn répondirent favorablement et acceptèrent l’islam ; l’empereur perse, en revanche, adopta une attitude très hostile. Héraclius, l’empereur byzantin, reconnut la vérité du message du Prophète, mais comprit qu’il risquait un soulèvement contre lui s’il l’acceptait. Al-Muqawqis, le souverain d’Égypte, qui était aussi le chef de l’Église copte, dit à l’émissaire du Prophète qu’il savait qu’un dernier prophète devait venir et que ce prophète prêcherait le message final de Dieu, mais qu’il avait pensé que ce prophète ne serait pas arabe. Il n’accepta donc pas l’islam, mais envoya au Prophète une réponse courtoise et un cadeau composé de vêtements, d’une mule blanche et de deux esclaves : Maria et Sirin. Il lui dit qu’elles étaient très estimées par les Coptes. Le Prophète accepta le cadeau et comprit qu’al-Muqawqis craignait pour sa position de souverain. Le Prophète prit Maria auprès de lui et donna Sirin à l’un de ses Compagnons. Maria lui donna un fils qu’il appela Ibrahim (ce nom est la forme arabe d’Abraham). Ibrahim ne vécut que dix-huit mois. Maria resta avec le Prophète jusqu’à la fin de sa vie. Elle mourut durant la seizième année de l’Hégire, sous le règne de [Umar ibn al-Khattab, le deuxième calife. Certains savants la comptent parmi les épouses du Prophète, mais la majorité estime qu’elle demeura esclave. L’islam n’interdit pas l’esclavage de manière immédiate, mais mit en place des lois et des règles destinées à assurer la disparition du système esclavagiste en peu de temps. Ces mesures supprimèrent effectivement toutes les sources d’esclavage, à l’exception des prisonniers de guerre. Même dans ce dernier cas, une personne ne pouvait devenir esclave que si le dirigeant l’imposait. La raison de cette exception était que l’esclavage était un système universel qui ne pouvait être aboli unilatéralement. Le fait que le dirigeant musulman conservât le pouvoir de l’imposer signifiait qu’aucun dirigeant ne devait l’imposer si l’ennemi ne le pratiquait pas ou s’il existait un accord pour mettre fin à l’esclavage. Il était clair que l’État musulman devait être à l’avant-garde d’un tel accord.
Aucune justification nécessaire Telles étaient les femmes que le Prophète épousa. J’ai expliqué les circonstances qui conduisirent à quatre de ces mariages. Trois d’entre elles étaient les filles d’ennemis qui l’avaient combattu, mais il prit grand soin d’elles et en fit des « mères des croyants ». La quatrième lui fut donnée sur ordre divin afin de mettre concrètement fin à un faux système que Dieu voulait abroger.
Pourquoi neuf épouses pour Muhammad ? Des raisons législatives ont peut-être motivé deux autres cas. Maymunah était la sœur de sa défunte épouse Zaynab bint Khuzaymah. Bien que d’autres religions interdisent un tel mariage, l’islam l’autorise. Le cas de Maria montre la situation d’une femme esclave : elle était licite à son maître en plus de ses quatre épouses. Elle pouvait aussi épouser quelqu’un d’autre tout en demeurant esclave. Son mariage était reconnu comme un mariage complet et elle devenait interdite à tout autre homme que son mari. En revanche, si son maître la gardait auprès de lui et qu’elle lui donnait un enfant, son statut devenait celui de « mère d’un enfant ». Dans cette situation, elle ne pouvait être vendue ni donnée en cadeau et demeurait auprès de son maître. À sa mort, elle devenait libre du fait d’avoir eu un enfant. On pourrait dire que ces règles auraient pu être énoncées et appliquées sans que le Prophète ait besoin de les mettre lui-même en pratique. Mais dire cela revient à imposer nos propres normes à une situation qui existait il y a quatorze siècles. De plus, nous devons nous rappeler que l’exemple du Prophète est mieux compris par toutes les générations et toutes les communautés qu’une quelconque disposition juridique dans un code de lois. Les circonstances qui conduisirent à ces mariages peuvent être expliquées et étudiées, mais je ne les cite pas pour justifier les actes du Prophète lorsqu’il épousa ces femmes. Puisqu’aucune action du Prophète n’a besoin d’être justifiée, une attitude apologétique est inutile. Dans Sa sagesse infinie, Dieu exempta Son Messager Muhammad de la restriction de quatre épouses et lui permit d’épouser autant de femmes qu’il le souhaitait. Le fait que neuf de ses épouses lui survécurent et que deux moururent de son vivant ne le limitait pas à ce nombre. À un moment donné, Dieu mit fin à cette dispense et lui dit : « Il ne t’est plus permis, [ô Muhammad,] de prendre d’autres épouses, ni de remplacer celles-ci par d’autres, même si leur beauté t’attire, à l’exception de celles que ta main droite possède. Dieu veille sur toute chose. » (33:52) Cela montre clairement que le Prophète suivait les instructions de Dieu. Il bénéficia de la dispense que Dieu lui avait accordée, l’utilisant chaque fois qu’il estimait que prendre une femme pour épouse servait l’islam. Pourtant, les non-musulmans peuvent trouver cela difficile à comprendre, notamment dans le contexte actuel, où certaines valeurs sociales cherchent à imposer leur marque à la vie. De nombreux non-musulmans critiquent l’islam parce qu’il autorise la polygamie ou rend le divorce simple, mais un examen objectif de la législation islamique concernant le mariage et le divorce révèle toujours qu’elle répond à tous les besoins et toutes les situations dans une atmosphère qui encourage une haute moralité. Tous les musulmans croient que Dieu donna à Muhammad ce qu’Il jugeait le meilleur pour l’islam. Cela s’appliquait à ses mariages comme aux autres domaines de sa vie. Considérons, par exemple, qu’il eut six enfants de sa première épouse, alors qu’aucune de ses autres épouses ne lui donna d’enfant, bien que plusieurs d’entre elles aient eu des enfants de mariages antérieurs et que plusieurs aient eu vingt ou trente ans. Il n’eut un enfant que de Maria, qui fut la dernière de toutes. Il avait plus de soixante ans à la naissance de son dernier enfant. Nous voyons dans tout cela l’action de la volonté divine. Les épouses du Prophète n’avaient pas le droit d’épouser quelqu’un après sa mort. Elles n’auraient probablement pas choisi d’épouser un autre homme : qui aurait pu remplacer le Prophète pour l’une d’elles ? Cependant, la raison en est que, dans la vie future, une femme est réunie au paradis avec son dernier mari. Si on leur avait laissé le choix, elles n’auraient choisi personne d’autre que Muhammad, le Messager de Dieu.
La vie dans la maison du Prophète Lorsque le Prophète envoya sa demande en mariage à Umm Salamah, elle invoqua notamment, dans son excuse délicate, le fait qu’elle était une femme jalouse. La jalousie est naturelle chez la plupart des femmes. [A’ishah, qui était jeune et jolie, raconte comment la jalousie provoqua sa réaction à plusieurs reprises. Comment le Prophète s’accommodait-il donc de toutes ces femmes ? Tout d’abord, l’idée de la polygamie leur était acceptable. Elles avaient grandi dans des foyers où la plupart des hommes étaient polygames. Même celles dont les pères n’avaient épousé qu’une seule femme acceptaient la polygamie comme normale, car elle était la norme dans leur société et se pratiquait tout autour d’elles. Néanmoins, la jalousie se manifestait parfois. [A’ishah nous raconte qu’une nuit où elle devait dormir auprès du Prophète, elle se réveilla et constata qu’il était sorti. Sa première pensée fut qu’il était peut-être allé auprès d’une autre de ses épouses. Elle sortit pour le chercher. Elle le vit alors revenir du cimetière, où il priait pour les morts de la communauté musulmane. [A’ishah fut même jalouse de sa défunte épouse Khadijah, parce que le Prophète parlait souvent d’elle avec une affection manifeste. Le Prophète avait une maison distincte pour chacune de ses épouses. Il s’agissait de demeures simples, d’une seule pièce, près de la mosquée. Il ne faisait aucune distinction entre elles dans la manière dont il les traitait. Pour lui, elles étaient toutes égales, bien qu’il aimât davantage [A’ishah ; il demandait à Dieu de lui pardonner cette préférence, puisqu’elle ne dépendait pas de sa volonté. Il disait dans son invocation : « Mon Seigneur, Tu vois ce que je fais dans le domaine que je contrôle. Pardonne-moi ce qui échappe à mon contrôle. » La proximité de leurs logements et la rivalité pour gagner la faveur de leur époux unique les conduisirent à se diviser en deux groupes : celles qui soutenaient [A’ishah, conscientes de ne pouvoir rivaliser avec elle, et celles qui insistaient pour dire qu’elles lui étaient égales. Ce dernier groupe était dirigé par Umm Salamah. Nous ne devons toutefois pas donner trop d’importance à cette rivalité, car elles étaient toutes, en définitive, de bonnes croyantes, pieuses et vertueuses. Elles comprenaient que c’était par la grâce de Dieu qu’elles étaient mariées à l’homme qu’Il avait choisi comme Son Messager pour l’humanité. La vie dans la maison du Prophète n’était cependant pas facile, car il se souciait peu de toute forme de luxe. Lorsque les conditions étaient difficiles et que toute la communauté musulmane était pauvre, ses épouses supportaient leur sort avec patience. Plus tard, lorsque la situation matérielle de la communauté musulmane changea considérablement, les épouses du Prophète estimèrent que cela devait se refléter dans ses maisons. Elles formulèrent toutes ensemble une demande pour une vie plus facile et plus confortable. Cela mit apparemment le Prophète en colère. Nous ne disposons d’aucun détail sur la discussion qui eut lieu, mais nous pouvons supposer que le Prophète expliqua qu’il devait prendre soin de toute la communauté. Il estimait aussi que le caractère transitoire de la vie présente ne justifiait pas une vie luxueuse alors que certains membres de la communauté étaient encore pauvres. Il semble que ses épouses insistèrent et qu’il se fâcha. Il décida de les punir en s’éloignant d’elles pendant un mois. Cela provoqua une agitation dans la communauté musulmane, car les gens pensèrent d’abord que le Prophète avait divorcé de toutes ses épouses. Toutefois, [Umar fut autorisé à entrer et confirma qu’aucun divorce n’avait eu lieu. À la fin du mois, le Prophète, conformément aux instructions de Dieu, offrit à chacune de ses épouses un choix. Cela est exposé dans les versets suivants du Coran : « Ô Prophète ! Dis à tes épouses : “Si vous désirez la vie de ce monde et ses ornements, je vous donnerai de quoi en jouir et vous libérerai d’une manière convenable ; mais si vous désirez Dieu, Son Messager et la demeure dernière, sachez que Dieu a préparé une immense récompense pour celles d’entre vous qui font le bien.” » (33:28-29) Commençant par [A’ishah, le Prophète lui dit : « Je vais te dire quelque chose que je voudrais que tu examines attentivement et que tu consultes tes parents avant de prendre ta décision. » Puis il lui récita ces deux versets. Elle lui répondit aussitôt : « Consulterais-je mes parents au sujet du fait de rester avec toi ? Je choisis certainement Dieu et Son Messager. Toutefois, je te demande de ne pas faire connaître mon choix à tes autres épouses. » Il lui dit : « Dieu ne m’a pas envoyé pour adopter une attitude dure ; Il a fait de moi un enseignant et un facilitateur. Si l’une d’elles me questionne au sujet de ton choix, je le lui dirai. » (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.) Il parla à chacune d’elles et lui donna le choix. Elles lui donnèrent toutes la même réponse. Commentant cet épisode, Sayyid Qutb dit : Le Coran définit les valeurs fondamentales de la conception islamique de la vie humaine. Ces valeurs doivent se refléter concrètement dans la maison du Prophète et dans sa vie privée. Sa maison demeure un phare pour les musulmans à travers toute l’histoire humaine. Elle devait donc offrir le meilleur et le plus exact exemple des valeurs islamiques. Les deux versets donnèrent aux épouses du Prophète le choix entre les splendeurs et les agréments de la vie terrestre, d’une part, et Dieu, Son Messager et la vie future, d’autre part. Un seul cœur ne peut accueillir deux systèmes de valeurs différents. Les épouses du Prophète avaient déjà déclaré qu’elles ne lui demanderaient plus ce qu’il ne possédait pas. Les versets coraniques furent révélés pour définir le principe en jeu. Il ne s’agissait pas de savoir si le Prophète possédait ou non ces luxes ; il s’agissait de choisir entre Dieu, le Prophète et la vie future, d’une part, et les luxes et les ornements de la vie présente, d’autre part. Les épouses du Prophète devaient choisir entre disposer de trésors terrestres et vivre dans des maisons sans nourriture. Lorsqu’elles furent confrontées à ce choix décisif, elles exprimèrent toutes clairement et absolument leur préférence : Dieu, le Prophète et la réussite dans la vie future. Elles se montrèrent dignes de la norme sublime qu’exigeait leur haute position d’épouses du Prophète. Un récit indique également que le Prophète fut ravi de leur choix.3 3 Sayyid Qutb, In the Shade of the Qur’an, vol. 14, The Islamic Foundation, Leicestershire, 2006, p. 63-64.
CHAPITRE 15
muhammad : le commandant militaire
Peu avant le début de la bataille de Badr, la première grande bataille de l’histoire de l’islam, Muhammad (paix et bénédiction de Dieu sur lui) envoya un message aux Quraysh pour leur dire qu’en matière de guerre, il préférerait ne pas les combattre. Il leur indiqua qu’ils n’avaient aucune raison de combattre contre lui et ses Compagnons et que, par conséquent, un accord de paix devrait pouvoir être conclu facilement. L’un des chefs des Quraysh, [Utbah ibn Rabi[ah, admit qu’une bataille était inutile et tenta de persuader les siens d’abandonner leur attitude hostile. Cependant, Abu Jahl et d’autres extrémistes étaient déterminés à partir en guerre et réussirent bientôt à entraîner tout le monde dans une bataille inutile, qui s’acheva par un grand triomphe de l’armée musulmane sur une force d’incroyants beaucoup plus nombreuse.
Cela résume l’attitude de l’islam envers la guerre : elle doit être évitée autant que possible, mais on ne peut l’exclure totalement, car d’autres peuvent recourir au combat. Par conséquent, un État musulman qui se trouve en conflit avec d’autres doit être prêt au combat, tout en essayant autant que possible d’éviter cette situation. Selon la conception islamique, la guerre doit toujours être défensive et viser à établir le droit et la justice pour tous. Une bataille ne peut être livrée que pour mettre fin à l’injustice, à la tyrannie et à l’agression.
Cependant, l’islam adopte une conception large de la vie humaine. Le message divin s’adresse à toute l’humanité. Les musulmans affirment donc qu’il est juste de présenter ce message aux gens où qu’ils vivent. De nos jours, nous parlons beaucoup des droits humains. L’islam a établi sa conception des droits humains dès le début de son message, il y a quatorze siècles. L’islam fait du droit à la liberté le droit le plus important de tout homme et de toute femme. Ce droit passe même avant le droit à la vie. Il va sans dire que le droit à la vie est accordé par Dieu Tout-Puissant à tout enfant, garçon ou fille. Cependant, Dieu dit dans le Coran : « L’oppression est pire que le meurtre » (2:191), et : « La persécution religieuse est pire que le meurtre » (2:217).
Le terme arabe fitnah est employé dans les deux affirmations, mais il est traduit par « oppression » dans un cas et par « persécution religieuse » dans l’autre, afin de rendre le sens général des contextes dans lesquels il apparaît. En faisant de la liberté le droit humain fondamental et le plus essentiel, l’islam ennoblit l’homme. Lorsque la liberté est refusée, les gens ne peuvent pas exercer leur humanité et deviennent semblables à des machines ; autrement dit, ils sont pires que les animaux, qui agissent par instinct.
L’islam exige de la communauté musulmane qu’elle supprime tout obstacle à l’exercice du droit à la liberté. Il affirme que placer des obstacles à la liberté est injuste et exige que l’injustice soit supprimée. Cela fait partie de la vision islamique globale de l’humanité, de notre place sur terre et du rôle que Dieu nous a assigné. La liberté permet aux gens de faire des choix et d’être créatifs, afin que chacun puisse accomplir son rôle. Partout où règne la dictature, les gens vivant sous son joug perdent d’abord leur créativité, puis stagnent et finissent par sombrer dans une profonde humiliation et dans la perte du respect d’eux-mêmes. À ce stade, leur humanité est perdue, leur dignité est dilapidée et la vie qu’ils mènent est indigne de la créature que Dieu a placée responsable de la terre.
Par conséquent, supprimer les obstacles à la liberté est une tâche essentielle de la communauté musulmane lorsqu’elle prône le message de Dieu et appelle les gens à l’accepter et à le mettre en pratique. Ainsi, lorsque des obstacles sont imposés par la force, ils doivent être supprimés par une force contraire ; si cela mène à la guerre, cette guerre est considérée comme défensive, car elle défend le droit de l’homme à la liberté.
Le Prophète et ses Compagnons restèrent à La Mecque pendant treize ans, prêchant leur foi face à une persécution brutale et à l’injustice. Durant toute cette période, il leur fut ordonné de s’abstenir d’employer la force contre leurs persécuteurs. On leur dit de rester pacifiques et de se consacrer à leur adoration. Cela signifiait que, bien qu’ils fussent les victimes d’injustices évidentes, ils supportaient toutes les épreuves auxquelles ils étaient confrontés, tout en conservant une attitude de patience et de résignation.
Comme il est relaté au chapitre 2, une avancée majeure se produisit lorsque l’islam commença à se répandre parmi les habitants de Médine. Des dizaines de nouveaux musulmans rencontrèrent le Prophète à Mina pendant la saison du pèlerinage et lui demandèrent de les rejoindre dans leur ville avec tous les musulmans de La Mecque. Ils lui promirent un soutien total, qui comprenait le combat contre toute force attaquante cherchant à réprimer son message. Ils suggérèrent même qu’ils étaient prêts à affronter les incroyants dès le lendemain. Le Prophète leur dit toutefois que Dieu n’avait pas permis le combat.
Peu après l’émigration du Prophète à Médine, au début de la quatorzième année de sa mission, la permission de combattre l’oppression fut donnée dans le Coran :
Muhammad : le commandant militaire
« La permission de combattre est accordée à ceux contre qui la guerre est menée, parce qu’ils ont été lésés. Dieu est certainement capable de leur accorder la victoire. Ce sont ceux qui ont été chassés injustement de leurs foyers, pour la seule raison qu’ils disaient : “Notre Seigneur est Dieu !” Si Dieu ne repoussait pas certains hommes par d’autres, les monastères, les églises, les synagogues et les mosquées — où le nom de Dieu est abondamment exalté — auraient certainement été détruits. Dieu secourra très certainement celui qui secourt Sa cause. Dieu est assurément le Très-Fort, le Tout-Puissant. » (22:39-40)
Les motifs de cette permission sont clairement énoncés. Le combat est permis aux victimes de l’injustice. Puisque les musulmans étaient ceux contre lesquels on combattait, ils furent autorisés à se défendre et à défendre leur liberté. Les émigrés à Médine ayant été « chassés injustement de leur patrie » et pour la seule raison de leur foi, ils furent autorisés à agir pour contrer l’injustice. Les versets affirment clairement le droit à la foi comme faisant partie de la liberté humaine : les monastères, les églises, les synagogues et les mosquées doivent être respectés et les gens doivent bénéficier de la liberté de pratiquer leur culte.
Durant la période où le Prophète prêchait l’islam à La Mecque, les Quraysh comprirent qu’ils n’avaient aucun grief réel contre le Prophète et ses disciples. À un moment où les choses évoluaient vers la polarisation, l’un de leurs chefs les plus avisés, [Utbah ibn Rabi[ah, fit au Prophète des offres tentantes s’il abandonnait son message. La seule réponse du Prophète fut de lui réciter un long passage du Coran. [Utbah comprit clairement que Muhammad ne se souciait d’aucune richesse ni d’aucun gain matériel, et que sa seule préoccupation était de transmettre un message provenant manifestement d’une source non humaine. Il retourna auprès des siens et leur dit :
« J’ai entendu quelque chose de tel que je n’en ai jamais entendu de ma vie. Ce n’est ni de la poésie ni de la magie. Acceptez la proposition que je vous fais et faites-moi porter la responsabilité du résultat. Laissez cet homme tranquille. Ce que j’ai entendu de lui provoquera certainement de grands événements. Si les autres Arabes le tuent, vous aurez été épargnés de cette peine. S’il l’emporte, toute gloire qu’il remportera sera la vôtre. »1
C’est un conseil semblable à celui que [Utbah donna aux Quraysh juste avant le début de la bataille de Badr. Dans ce cas, il leur dit qu’ils n’avaient aucun véritable grief contre Muhammad et ses disciples et qu’il serait donc beaucoup plus avantageux pour eux de laisser les choses en l’état :
« Écoutez-moi et ne combattez pas cet homme [c’est-à-dire le Prophète] et ses Compagnons. J’assumerai toute la responsabilité. Vous pouvez me faire porter tout le blâme pour cette lâcheté. Parmi ces gens, beaucoup sont nos proches. Si nous l’emportons, nombreux seront ceux d’entre nous qui regarderont autour d’eux et verront le meurtrier de leur père ou de leur frère. Cela engendrera beaucoup d’inimitié et d’hostilité dans nos rangs. Vous ne pourrez pas tous les tuer avant qu’ils n’en aient tué un nombre équivalent parmi vous. Mais alors le sort pourrait se retourner contre vous. Que cherchez-vous à venger, sinon un homme tué et la caravane qu’ils ont pillée ? Je supporterai tout cela moi-même. Ô mes compatriotes, si Muhammad est un menteur, les loups parmi les Arabes vous en débarrasseront. S’il est roi, vous profiterez du royaume de votre neveu. Si, au contraire, il est véritablement prophète, vous serez les plus heureux des hommes de l’avoir parmi vous. Ô mes compatriotes, ne rejetez pas mon conseil et ne méprisez pas mon opinion. »2
Cependant, les bons conseils sont rarement suivis lorsque les gens se polarisent. Même aujourd’hui, les bellicistes et les extrémistes l’emportent souvent lorsque la guerre semble imminente. Les Quraysh accusèrent [Utbah de lâcheté, le poussant à être le premier à déclencher les hostilités. Le Prophète aurait préféré que les Quraysh fassent preuve de raison et comprennent que la guerre les engagerait dans une voie qui ne leur apporterait aucun avantage. Peu avant le discours de [Utbah, le Prophète avait déclaré qu’il était le plus sensé d’entre eux et qu’ils feraient bien d’écouter son conseil. Lorsque les bons conseils sont rejetés, l’alternative est souvent désastreuse, et la bataille de Badr fut effectivement un désastre pour les Quraysh. Les musulmans remportèrent une victoire retentissante qui humilia les Quraysh.
Préparatifs prudents
Bien qu’il détestât la guerre, le Prophète ne reculait pas devant le conflit lorsqu’il était nécessaire ou inévitable. En effet, lorsque la permission de combattre les incroyants fut donnée, il comprit qu’il fallait se préparer afin que la communauté musulmane ne soit pas prise au dépourvu. Quelques mois après s’être installé à Médine avec ses Compagnons, il commença à envoyer des expéditions dans toutes les régions environnantes. Ces expéditions ne comprenaient que ses Compagnons venus de La Mecque, car le Prophète ne souhaitait pas faire sortir de leur ville les habitants de Médine. Leur engagement de soutien consistait à protéger le Prophète contre tout ennemi attaquant Médine.
Les expéditions reçurent des missions différentes. Certaines comprenaient trente, quarante ou soixante cavaliers, tandis que d’autres en comptaient des centaines. Une fois, le Prophète n’envoya qu’un seul homme, [Abdullah ibn Unays, chargé de tuer un chef bédouin qui rassemblait une force pour lancer un raid contre Médine. [Abdullah tua cet homme, et le raid fut ainsi empêché.
Ces expéditions, qui partaient tous les deux mois environ, servaient plusieurs objectifs. Il s’agissait surtout d’expéditions de reconnaissance, car elles n’impliquaient aucun véritable combat. Bien que certaines aient mis les musulmans face à leurs adversaires, il était généralement possible aux Compagnons du Prophète d’éviter toute escalade. Grâce à ces expéditions, les musulmans se familiarisèrent avec la région entourant Médine et avec les tribus qui y vivaient. Elles firent également comprendre à ces tribus que la communauté musulmane de Médine était parfaitement préparée à toute éventualité. Beaucoup de ces tribus avaient l’habitude de lancer des raids contre leurs voisins, mais elles commencèrent à penser qu’un raid contre Médine pourrait leur coûter très cher.
En outre, l’État musulman put négocier d’importants accords de paix avec plusieurs tribus vivant entre La Mecque et Médine, comme les tribus de Damrah et de Mudlij. Ces accords soulignaient que l’islam n’avait jamais cherché à s’imposer à un individu ou à une communauté. L’islam préférait toujours présenter son message et appeler les gens à l’examiner, sans exercer sur eux aucune pression pour qu’ils l’embrassent. Cela reposait sur la conviction que les gens doivent être libres de choisir et que leur choix doit être fondé sur la conviction.
En fait, l’une des premières mesures prises par le Prophète après son émigration à Médine fut de rédiger la constitution de son État, connue sous le nom de « document de Médine », signée par tous les groupes vivant à Médine : musulmans, juifs et idolâtres.
Ces expéditions fournirent aux musulmans un entraînement important. À l’époque préislamique, les Quraysh se livraient peu au combat. Ils menaient une vie prospère et, contrairement à beaucoup d’autres tribus de l’époque, n’avaient pas besoin de lancer des raids de pillage. Aucune tribu des environs ne pouvait attaquer les Quraysh en raison du caractère sacré de La Mecque, reconnu par tous les Arabes. Les Muhajirun avaient donc besoin d’un entraînement en prévision de tout affrontement armé qui pourrait survenir dans les jours à venir. Ces expéditions leur fournirent cet entraînement, malgré le fait qu’elles impliquaient peu ou pas de combats. Elles enseignèrent également aux musulmans la discipline, qui est d’une importance capitale pour toute force combattante.
Certaines de ces expéditions avaient officiellement pour objectif d’intercepter les caravanes commerciales appartenant aux Quraysh. Bien que cela se produisît rarement, cela donna l’impression que la route n’était nullement sûre pour ces caravanes. Les Quraysh dépendant fortement de leur commerce pour leur prospérité, c’était une affaire grave.
Il ne faut pas oublier que lorsque les musulmans de La Mecque émigrèrent, ils y laissèrent leurs maisons et leurs biens, et que les Quraysh ne tardèrent pas à mettre la main sur toutes leurs propriétés. Lorsque les Quraysh finirent par se rendre et que La Mecque passa à l’islam, le Prophète demeura dans une tente. Sa maison, qui avait appartenu à sa défunte épouse Khadijah, avait été vendue par son cousin, [Aqil ibn Abi Talib. L’un de ses Compagnons demanda au Prophète où il allait séjourner. Il répondit : « [Aqil nous a-t-il laissé un endroit où séjourner ? » Il en allait de même pour tous les musulmans qui avaient émigré de La Mecque avec le Prophète. Il était donc légitime que les musulmans tentent de recouvrer leurs pertes en interceptant le commerce des Quraysh.
La dernière de ces expéditions était placée sous le commandement de [Abdullah ibn Jahsh, qui partit en mission de renseignement dans une région située entre La Mecque et Taïf. Son expédition, forte de huit hommes, s’approcha très près de La Mecque, mais outrepassa sa mission en attaquant une petite caravane commerciale, tuant l’un de ses gardes, faisant deux prisonniers et confisquant les marchandises. Le Prophète fut irrité lorsqu’il apprit ce qui s’était passé, car l’expédition avait violé une tradition bien connue qui interdisait de combattre pendant l’un des quatre mois sacrés. Les extrémistes des Quraysh exploitèrent cet incident pour déclencher les combats de la bataille de Badr.
La bataille de Badr
La bataille de Badr eut lieu au mois de Ramadan de la deuxième année suivant l’émigration du Prophète à Médine. À cette date, le Prophète avait envoyé plus de dix expéditions et avait personnellement participé à plusieurs d’entre elles. Seule celle dirigée par [Abdullah ibn Jahsh avait impliqué des combats. Badr fut toutefois une bataille majeure, bien que des forces relativement modestes y aient pris part : environ 1 000 incroyants contre 313 musulmans. La force la moins nombreuse remporta une victoire retentissante, tuant soixante-dix hommes et faisant soixante-dix prisonniers, au prix de quatorze martyrs. Cela ne put être accompli que grâce au remarquable commandement du Prophète.
Le lieutenant-général Mahmood S. Khattab, historien militaire contemporain, le considère comme le plus grand commandant militaire de tous les temps.3 Khattab étudie toutes les batailles et expéditions auxquelles le Prophète participa ou qu’il envoya, en soulignant la nature de chacune du point de vue militaire, puis conclut par une analyse détaillée des caractéristiques du commandement exercé par le Prophète sur ses troupes, qui lui permit d’obtenir des résultats remarquables.
La stratégie militaire du Prophète reposait avant tout sur le fait de garder une longueur d’avance sur l’ennemi, afin de pouvoir toujours faire face à toute situation. Il devait adopter cette approche parce qu’il était hostile à la guerre et voulait en réduire les terribles effets. Lorsque le Prophète établit son État à Médine, ce n’était qu’une cité-État : une petite île au milieu d’un océan hostile. De plus, l’hostilité régnait également à l’intérieur de Médine. Les juifs refusaient d’accepter le message islamique, bien qu’ils ne se fussent installés à Médine qu’en attendant le dernier Prophète. Certains Arabes demeuraient idolâtres : ils constituaient au départ une part importante de la population de Médine, mais leur nombre diminua lorsque beaucoup d’entre eux commencèrent à comprendre la vérité de l’islam. À mesure qu’ils s’affaiblissaient, certains recoururent à l’hypocrisie, prétendant être musulmans alors qu’ils s’opposaient en réalité à l’islam. Leur hostilité était donc toujours recouverte d’une mince apparence d’amitié. Sans prévoyance, l’État musulman ne pouvait espérer survivre, encore moins prospérer et s’étendre.
L’usage approprié du renseignement
Le renseignement est très important dans toute situation de guerre. Le Prophète était parfaitement conscient de l’importance d’informations fiables, ainsi que de la nécessité de tenir l’ennemi dans l’ignorance de ses intentions. Bien que les expéditions envoyées par le Prophète eussent réussi à recueillir de nombreux renseignements utiles et à familiariser les musulmans avec la région qui les entourait, il était également nécessaire de rester informé des événements et des plans qui se déroulaient à La Mecque.
À cette fin, le Prophète s’appuya sur son oncle al-[Abbas ibn [Abd al-Muttalib. Al-[Abbas resta à La Mecque et ne rejoignit pas le Prophète lorsque celui-ci émigra. En apparence, al-[Abbas continua à suivre la religion des Quraysh, fondée sur l’idolâtrie. Cependant, il maintenait le contact avec le Prophète et le tenait informé de tout ce qui se passait à La Mecque. Ainsi, lorsque les Quraysh levèrent l’armée qui combattit à Uhud, al-[Abbas engagea un homme de la tribu des Ghifar et lui remit une lettre destinée au Prophète, contenant tous les détails sur le plan des Quraysh, leurs effectifs et leur équipement. Il veilla à ce que cet homme voyage à la vitesse maximale, parcourant en trois jours la distance entre les deux villes, afin de donner au Prophète suffisamment de temps pour se préparer.
De même, lorsque les Quraysh et les Ghatafan marchèrent vers Médine, le Prophète reçut à temps des informations qui lui permirent, avec ses Compagnons, de creuser le fossé pour fortifier Médine. Il est probablement aussi important pour un commandant d’être informé des plans et des projets de l’ennemi que de savoir utiliser les informations recueillies.
Lorsque le Prophète recevait des informations susceptibles d’affecter le moral de ses soldats, il en vérifiait d’abord l’exactitude. Juste avant la bataille d’Uhud, il ordonna à al-Hubab ibn al-Mundhir de contourner l’armée ennemie et d’en évaluer les forces. Il lui dit : « Ne me dis rien lorsque je suis avec quelqu’un, à moins qu’ils ne soient peu nombreux. » Al-Hubab se mêla à eux et put évaluer leurs forces. Lorsqu’il revint, le Prophète était seul. Il lui dit : « J’estime leur nombre à environ 3 000 hommes, avec 200 chevaux. J’estime qu’ils disposent de 700 boucliers. » Le Prophète lui demanda s’il y avait des femmes avec eux. Il répondit : « J’ai vu des femmes avec des tambours et des tambourins. » Le Prophète dit : « Elles sont ici pour les encourager et leur rappeler les hommes qu’ils ont perdus à Badr. Tes estimations concordent avec les informations que j’ai reçues. Ne dis à personne quoi que ce soit à leur sujet. Nous plaçons notre confiance en Dieu. »4
Le Prophète s’assura ainsi de l’exactitude des premières informations reçues. Il ne voulait pas que ses soldats sachent qu’ils allaient affronter une force plus de quatre fois supérieure à la leur. De même, pendant le siège de Médine par les tribus confédérées, le Prophète reçut l’information que la tribu juive des Qurayzah avait changé de camp, en violation de son traité avec les musulmans. Il envoya plusieurs de ses Compagnons vérifier si cela était vrai. Il leur dit : « S’ils sont décidés à trahir, faites-moi simplement un signe que je reconnaîtrai. Ne dites rien au peuple qui puisse le démoraliser. Si vous constatez qu’ils respectent le traité, faites-le savoir à tous. »5
Dans ces deux cas, le Prophète veilla à ce que le moral des musulmans ne soit pas affecté par une nouvelle défavorable. Le premier cas connu d’une lettre scellée remise au commandant d’une expédition, avec l’instruction de ne pas l’ouvrir avant l’écoulement d’un certain délai, fut peut-être celui d’une lettre remise par le Prophète à [Abdullah ibn Jahsh. Le Prophète lui ordonna de se diriger vers le sud et d’ouvrir la lettre après deux jours. Lorsqu’il l’ouvrit, il y trouva l’instruction de laisser à ses soldats le libre choix de poursuivre la mission avec lui ou de retourner à Médine. [Abdullah fit ce que le Prophète lui avait ordonné et ouvrit la lettre après deux jours de marche. Elle disait : « Lorsque tu liras cette lettre, poursuis ta route jusqu’à Nakhlah, entre La Mecque et Taïf, et recueille des informations sur les Quraysh. »6
L’élément de surprise et l’éthique de la guerre
Un autre aspect très important de la stratégie militaire du Prophète était l’emploi de l’élément de surprise. La surprise peut concerner le moment, le lieu ou la tactique : le Prophète utilisa les trois à différents moments.
Lorsque les juifs de Qurayzah découvrirent que les tribus confédérées des Quraysh et des Ghatafan avaient abandonné leur siège de Médine et étaient rentrées chez elles, ils comprirent qu’ils devraient subir les conséquences de leur trahison. Ils s’attendaient à ce que les musulmans se tournent vers eux après avoir eu le temps de se reposer, au terme d’un siège difficile d’une durée de près d’un mois. Cependant, le Prophète n’accorda à ses Compagnons que quelques heures de repos avant d’ordonner à tous de se trouver aux forteresses des Qurayzah avant le coucher du soleil. C’était le jour même où le siège de Médine avait pris fin. C’était la dernière chose à laquelle les juifs de Qurayzah s’attendaient. Ils eurent à peine le temps de se réfugier dans leurs forteresses après avoir aperçu les premiers soldats musulmans.
De même, lorsque le Prophète marcha à la tête de son armée vers La Mecque, après que les Quraysh eurent violé le traité de paix conclu avec lui, il veilla à ce qu’ils n’apprennent rien de ses intentions. Lorsque le Prophète se trouva à quelques kilomètres de La Mecque, il établit son camp et ordonna à toutes les unités d’allumer des feux pendant la nuit. Après avoir réussi à maintenir les Quraysh dans l’ignorance de ses plans, il voulait maintenant qu’ils comprennent qu’ils ne pourraient pas résister à ses forces et qu’ils n’étaient absolument pas préparés au combat. Dans les deux cas, le moment choisi prit l’ennemi par surprise. Celui-ci se trouva désemparé, sans savoir comment réagir.
La surprise liée au lieu fut employée dans les batailles de Mustalaq et de Khaybar. Lorsque le Prophète apprit que les Mustalaq se préparaient à attaquer Médine, il se hâta et les surprit en apparaissant devant eux alors qu’ils n’avaient pas achevé leurs préparatifs. Une brève bataille s’ensuivit, et les Mustalaq se rendirent après avoir perdu dix hommes. Le Prophète ne lança pas une attaque surprise alors qu’ils ne se doutaient de rien. Il les appela à accepter un accord de paix, mais ils refusèrent, pensant pouvoir remporter le combat.
Le Prophète marcha vers Khaybar lorsqu’il apprit que des mesures étaient prises pour former une nouvelle alliance entre les Ghatafan et les juifs de Khaybar afin d’attaquer Médine. Il avança rapidement, se dirigeant d’abord vers les Ghatafan, afin que les juifs de Khaybar pensent qu’il se dirigeait vers eux. Il changea ensuite de direction et se porta rapidement vers Khaybar, laissant les Ghatafan croire qu’ils étaient en sécurité. Il marcha principalement de nuit et put ainsi atteindre Khaybar à l’aube. La surprise des juifs de Khaybar fut totale : ils commençaient à peine à sortir pour s’occuper de leurs champs lorsqu’ils virent l’armée musulmane. Ils retournèrent immédiatement dans leurs forteresses et s’y enfermèrent.
Le Prophète employa souvent des tactiques de surprise dans ses batailles. En réalité, ses ennemis ne savaient jamais à l’avance comment l’armée musulmane allait combattre. Avant la bataille de Badr, qui fut la première bataille livrée par les musulmans, les Arabes ne pratiquaient que des attaques suivies de retraites. Dans une grande bataille, ils attaquaient, puis se retiraient pour se regrouper avant d’attaquer de nouveau. À Badr, le Prophète organisa sa petite force en unités, chacune constituée de plusieurs lignes. L’unité avancée comprenait les archers et ceux qui portaient des lances. Ils attendaient que les assaillants qurayshites soient proches, puis les accablaient de flèches afin de semer la confusion dans leurs rangs. Ils concentraient également leurs tirs sur les chefs des Quraysh. Lorsque l’unité de front eut réussi à neutraliser l’attaque des Quraysh, le Prophète ordonna à l’unité principale, qui comprenait le gros de l’armée, d’avancer, de combattre avec vigueur et de poursuivre l’armée qurayshite en retraite. L’arrière-garde restait prête à faire face à toute urgence ou à tout événement imprévu.
L’armée des Quraysh fut surprise par la manière dont les musulmans combattaient et ne trouva aucune réponse immédiate. Lors de la bataille d’Uhud, la tactique de surprise du Prophète consista à placer une unité d’archers au sommet d’une colline, derrière l’armée musulmane. Il leur ordonna expressément de ne quitter leur position sous aucun prétexte, que l’armée musulmane soit victorieuse ou vaincue. Tant que cette unité restait en place, l’armée musulmane était clairement victorieuse. Cependant, les archers désobéirent à leurs ordres, laissant ainsi la voie libre à une force d’incroyants qui attaqua et tua ceux qui étaient restés, puis prit le contrôle du champ de bataille.
La tactique qui surprit peut-être le plus complètement les incroyants fut le creusement d’un fossé sec sur toute la largeur de l’unique entrée de Médine, lorsque les tribus confédérées marchèrent contre elle avec l’intention d’anéantir la communauté musulmane. Le fossé était trop profond et trop large pour être franchi par leurs chevaux. Ils ne purent donc que mettre Médine en état de siège. Cela affaiblit à peine les musulmans, qui réussirent finalement à remporter la victoire.
L’histoire militaire, jusqu’à nos jours, fournit de nombreux exemples d’armées ayant lancé des attaques alors que leurs adversaires n’en savaient absolument rien. Ces armées ont cherché à infliger le maximum de dommages à l’ennemi afin d’obtenir une victoire rapide. Cette approche ne fut jamais employée par les musulmans du vivant du Prophète, ni par la suite lorsque l’État musulman entra en guerre contre les empires perse et byzantin. Lancer une attaque surprise aurait effectivement été contraire à l’éthique islamique de la guerre.
Le Prophète utilisait l’élément de surprise pour montrer à l’ennemi qu’il serait imprudent de combattre. Il ne l’employait pas pour tuer ou mutiler les soldats ennemis. L’islam exige des musulmans qu’ils déclarent la guerre à l’avance et qu’ils ne prennent pas l’ennemi au dépourvu. Les armées musulmanes qui balayèrent les deux grands empires d’Asie et d’Afrique du Nord avertissaient toujours la force adverse et lui offraient trois options : accepter l’islam et rejoindre la communauté musulmane comme membres et citoyens égaux ; parvenir à un arrangement pacifique par lequel elle reconnaissait l’autorité de l’État musulman, lequel devenait alors responsable de sa protection en échange du paiement d’un impôt de protection, la jizyah ; ou, si les deux options étaient refusées, la guerre.
Lorsque le Prophète envoyait une expédition, il ordonnait toujours à ses commandants de ne tuer personne qui ne participait pas aux combats. Ils ne devaient tuer aucune femme, aucun enfant, aucune personne âgée, ni aucun prêtre ou religieux. Ils recevaient également l’ordre de ne pas tuer les animaux, de ne pas couper les arbres, de ne pas brûler les champs et de ne commettre aucune des atrocités que les armées en guerre commettent souvent. Si la guerre ne pouvait être évitée, les musulmans devaient respecter les hautes valeurs morales que leur religion exigeait d’eux.
Prévenir les mouvements de l’ennemi
Le Prophète veillait également à prévenir toute action d’une armée ennemie qui pourrait avoir de graves conséquences pour la communauté musulmane. Lorsque les incroyants se retirèrent après la bataille d’Uhud, satisfaits de leur victoire apparente, le Prophète savait qu’ils pourraient changer d’avis. Ils pourraient faire demi-tour et revenir pour un nouvel affrontement. Il voulait l’empêcher. Le lendemain, il donna donc l’ordre urgent à tous ceux qui avaient participé à la bataille d’Uhud, y compris les blessés, de se préparer au combat. Personne n’ayant pas combattu la veille ne fut autorisé à se joindre à eux.
Cela peut sembler surprenant, mais le Prophète ne voulait pas que ceux qui avaient déserté l’armée sur l’ordre de [Abdullah ibn Ubayy, le chef des hypocrites, rejoignent de nouveau l’armée musulmane, car on ne pouvait pas leur faire confiance. Il conduisit ses troupes à Hamra’ al-Asad, à environ quatorze kilomètres de Médine, où elles campèrent pendant trois jours. En outre, il demanda à un ami incroyant de rattraper l’armée des Quraysh et de les dissuader de revenir pour une seconde attaque. La nuit, les musulmans allumèrent de grands feux pour signaler leur présence, afin que les Quraysh en entendent parler et comprennent que, s’ils revenaient, ils rencontreraient une forte opposition.
Cela était très important car, comme le Prophète l’avait prévu, les chefs des Quraysh comprirent que leur victoire était en réalité creuse. Ils songèrent à faire demi-tour, mais l’ami du Prophète leur conseilla qu’ils risquaient une lourde défaite. Ils suivirent son conseil et rentrèrent chez eux. Le Prophète évita ainsi une seconde bataille qui aurait pu coûter la vie à beaucoup d’hommes des deux camps.
De même, lorsque le Prophète se mit à assiéger les juifs de Qurayzah après leur trahison, il se déplaça au moment où ils s’y attendaient le moins. Il les empêcha ainsi de prendre des dispositions.
La paix, l’option privilégiée
Un aspect central de la stratégie du Prophète consistait à montrer que la communauté musulmane préférait toujours la paix. Dès les premiers jours de sa mission, il déclara qu’il ne demandait rien d’autre que la permission de prêcher son message en paix. Les gens étaient libres de l’accepter ou de le rejeter ; mais ils devaient avoir la possibilité de faire leur choix librement. Si les Quraysh et les autres qui le combattirent lui avaient accordé cela, il n’y aurait pas eu de guerre.
Prenons, par exemple, son attitude après l’affrontement du fossé. Les tribus confédérées des Quraysh et des Ghatafan s’étaient retirées après avoir assiégé Médine pendant près d’un mois. Leur tentative d’écraser les musulmans avait échoué et il était peu probable qu’elles lèvent une force semblable pour une nouvelle bataille. Le Prophète le comprit immédiatement et dit : « Ils ne nous attaqueront plus jamais, mais nous pouvons les attaquer. » Cependant, il avait en tête une « attaque » peu conventionnelle.
Comme il est indiqué au chapitre 2, moins d’un an plus tard, il marcha à la tête de 1 400 hommes vers La Mecque, armés seulement de leurs épées, qui constituaient l’arme indispensable de tout voyageur dans le désert. Il déclara n’avoir l’intention de combattre personne. Ils accomplissaient une mission pacifique, n’ayant d’autre objectif que d’adorer auprès de la Ka[bah à La Mecque. Ils entrèrent tous en état de consécration, l’ihram, indispensable à quiconque se rend à La Mecque pour le pèlerinage ou la [Umrah, c’est-à-dire le petit pèlerinage.
Le fait qu’ils fussent en état de consécration signifiait qu’ils portaient les vêtements de l’ihram, constitués de deux pièces de tissu : l’une enveloppée autour du corps à partir de la taille, l’autre jetée sur les épaules. Cela démontrait clairement leurs intentions pacifiques. Personne qui aurait envisagé la possibilité de combattre n’aurait parcouru plus de 400 kilomètres dans de tels vêtements.
Les Quraysh, cependant, étaient déterminés à ne pas laisser les musulmans entrer, bien que leur position de gardiens de la Ka[bah leur imposât de la garder ouverte à quiconque souhaitait y adorer. Ils déployèrent une force avancée pour arrêter les musulmans. Lorsqu’il l’apprit, le Prophète, avec ses Compagnons, emprunta un itinéraire accidenté et peu connu afin d’éviter cette force et de se rapprocher de La Mecque. Ils s’arrêtèrent ensuite à al-Hudaybiyah, à environ vingt kilomètres de La Mecque.
Le Prophète reçut des délégués des Quraysh et leur assura qu’il ne voulait rien d’autre que d’adorer auprès de la Ka[bah. Il envoya ensuite un représentant négocier avec les Quraysh une entrée pacifique. Il déclara également à ses Compagnons qu’il accepterait tout arrangement garantissant une issue pacifique à l’affrontement, sans perte de vie d’un côté ou de l’autre.
Lorsque les Quraysh acceptèrent finalement qu’ils devaient conclure un accord avec lui, il accepta toutes leurs conditions, qui semblaient peser lourdement contre les musulmans. Beaucoup de ses Compagnons estimèrent alors que l’accord était injuste pour les musulmans. Ils ne comprirent que plus tard son importance stratégique. L’accord stipulait qu’il n’y aurait plus de guerre entre les deux parties pendant dix ans. Cela signifiait en pratique que l’alliance entre les Arabes idolâtres et les juifs d’Arabie, qui avait menacé d’anéantir la communauté musulmane un an auparavant, ne pourrait jamais être renouvelée. Un coin avait ainsi été enfoncé entre les deux anciens alliés.
Deux mois plus tard, les musulmans purent agir contre les juifs de Khaybar, qui tentaient de former une alliance avec les Ghatafan contre l’État musulman. Plus important encore, du point de vue du Prophète, l’accord permettait aux musulmans de s’adresser aux autres tribus et de leur expliquer le message de l’islam. La pression anti-islamique des Quraysh ayant été supprimée, les gens comprirent qu’ils étaient libres d’examiner le message de l’islam. Les historiens musulmans rapportent que toute personne n’ayant pas de préjugé contre l’islam était prête à l’accepter.
Lorsque le Prophète et ses Compagnons se rendirent à La Mecque pour leur [Umrah, ils étaient 1 400 ; deux ans plus tard, lorsque les musulmans marchèrent vers La Mecque après la violation de l’accord par les Quraysh, leur armée comptait 10 000 hommes, ce qui était la plus grande force jamais vue en Arabie jusqu’alors.
Fermeté dans l’adversité
La valeur d’un commandant militaire est véritablement mise à l’épreuve lorsqu’il affronte une situation défavorable. À cet égard, nul ne pouvait dépasser le Prophète. Pendant le siège de Médine, alors que les musulmans faisaient face à une force six fois supérieure à la leur, le Prophète apprit que les Qurayzah avaient changé de camp et rejoint l’ennemi. Les défenseurs musulmans étaient ainsi exposés à la menace d’une attaque en tenaille.
Le caractère du Prophète se manifesta avec le plus de force à cet instant. Il chercha d’abord à s’assurer que la trahison des Qurayzah était réelle. Puis, lorsqu’elle fut confirmée, il rassura ses Compagnons, leur faisant comprendre que leur fermeté leur permettrait de surmonter cette difficulté.
Lors de la bataille de Hunayn, les musulmans furent d’abord surpris et durent battre en retraite dans la confusion. Le Prophète resta ferme. À un moment donné, seule une poignée d’hommes demeurait avec lui. Pourtant, avec ce petit groupe, qui ne comptait pas plus de dix hommes selon certains récits, il réussit à contenir les assaillants, à appeler ses partisans à le rejoindre, puis à reprendre l’initiative et à remporter une victoire retentissante.
Le grand leadership du Prophète se manifesta au mieux lors de la bataille d’Uhud. Après leur succès initial, les musulmans subirent un retournement de situation parce que leur arrière-garde avait abandonné sa position, désobéissant à l’ordre explicite du Prophète. Le Prophète et un petit groupe qui l’accompagnait furent la cible d’un assaut déterminé, car le plus grand prix pour les incroyants aurait été de tuer Muhammad.
À Uhud, le magnifique commandement du Prophète fut clairement manifeste. Il choisit le champ de bataille qui convenait à son objectif et força les Quraysh à l’accepter. Il détermina la stratégie de combat, choisissant l’endroit où les archers devaient être stationnés pour protéger l’arrière de l’armée musulmane et veillant à ce que leur nombre soit suffisant pour cette tâche.
Aussi importants que soient tous ces éléments, ils pâlissent lorsqu’on les compare à son commandement durant la seconde phase de la bataille d’Uhud, lorsque les forces largement supérieures des idolâtres réussirent à encercler les combattants musulmans, pour la plupart démoralisés après avoir appris que le Prophète avait été tué. Ils tentaient de se réfugier dans la montagne voisine, loin du champ de bataille. Seul un petit groupe de combattants resta avec le Prophète et résista à l’attaque déterminée des idolâtres, qui prenait de l’ampleur pour assurer leur victoire.
La situation était extrêmement difficile pour les musulmans, tandis que les incroyants disposaient d’un avantage considérable. Pourtant, le Prophète parvint à maîtriser une situation désespérée. Il conduisit les musulmans qui étaient restés avec lui, perça les rangs ennemis et atteignit une position relativement élevée. Il réorganisa ensuite les troupes qui les rejoignirent, renforça leur moral et renouvela leur confiance en eux-mêmes. Ils purent alors repousser les attaques renouvelées des Quraysh.
Il renversa ainsi la situation, transformant une défaite imminente en triomphe. Les Quraysh pensaient être sur le point d’anéantir l’armée musulmane, mais le commandement du Prophète fit pencher la balance contre eux et ils désespérèrent bientôt d’atteindre cet objectif. Il les contraignit alors à se retirer du champ de bataille. Il alla plus loin encore, marchant le lendemain avec ses troupes à la poursuite des incroyants.
Les incroyants durent recourir à la ruse en faisant circuler de fausses informations selon lesquelles ils revenaient attaquer Médine. Le Prophète prit cette menace au sérieux et se prépara à les affronter de nouveau s’ils réapparaissaient. Voilà un niveau supérieur de commandement militaire. L’un de ses fruits fut que la véritable victoire revint aux musulmans, qui avaient d’abord subi un revers.
« J’ai beaucoup lu sur l’histoire militaire de la plupart des nations et je n’ai jamais rencontré une situation comparable à la situation extrêmement désespérée dans laquelle se trouvèrent les musulmans durant la bataille d’Uhud ; pourtant, le Prophète parvint à y faire face, à sauver ses troupes de l’anéantissement, à renforcer leur moral et à renouveler leur confiance en eux-mêmes en un laps de temps remarquablement court. »7
Moral et organisation
Le Prophète était pleinement conscient que le moral constituait toujours un facteur très important dans l’issue d’une bataille. Son armée se composait de croyants qui défendaient leur foi et leur liberté de croire. Leur motivation ne pouvait donc être plus forte. Le concept de martyre est très important dans la foi islamique, car les martyrs témoignent de la vérité de l’islam en donnant leur vie pour le défendre. Dieu accepte les martyrs et les récompense en les faisant entrer au Paradis.
Les musulmans considèrent toujours la vie terrestre comme une étape initiale vers la vie éternelle dans l’Au-delà et sont toujours prêts à tout donner pour la cause, sachant que le martyre leur assurera une place au Paradis. Le Prophète cherchait néanmoins constamment à renforcer le moral de ses soldats en remportant de grands succès. L’une de ses méthodes consistait à organiser ses troupes en unités, afin qu’elles se connaissent et combattent comme une équipe soudée.
Lorsqu’il marcha pour prendre La Mecque la huitième année, son armée fut organisée de manière à regrouper dans une même unité les combattants de chaque tribu. Dans un combat rapproché, chacun ferait preuve d’un courage maximal devant les membres de sa propre tribu.
Inversement, les tactiques du Prophète démoralisaient souvent l’ennemi. L’élément de surprise était très efficace à cet égard. D’autres facteurs démoralisants étaient également employés. Lorsque Abu Sufyan, le chef de La Mecque, allait quitter le camp musulman pour avertir les siens de l’arrivée des musulmans, le Prophète demanda à son oncle al-[Abbas de rester avec Abu Sufyan à la sortie du lieu où l’armée musulmane campait. Il voulait qu’il voie toute l’armée se mettre en marche vers La Mecque.
Lorsqu’Abu Sufyan vit cela, il se hâta de rentrer à La Mecque et avertit les siens en leur disant : « Muhammad est à vos portes avec des forces auxquelles vous ne pouvez résister. Quiconque entre dans ma maison, reste dans la Mosquée ou demeure chez lui la porte fermée sera en sécurité. »8
Cela garantit que La Mecque passa à l’islam avec très peu de combats. Pourtant, lorsque la bataille fut terminée et que toute menace de conflit armé eut disparu, le Prophète voulut que son ennemi considère l’islam pour ce qu’il était. Il se montra donc très magnanime dans la victoire. Cela se voit particulièrement lorsqu’il prit La Mecque.
Il est remarquable que le Prophète ne resta que peu de temps à La Mecque après avoir remporté cette victoire. Néanmoins, en quelques mois, la majorité de sa population accepta l’islam. Ce fut la conséquence directe de la manière dont le Prophète traita ses habitants alors qu’il en était le maître absolu. Il ne perdit jamais de vue son rôle premier de Messager de Dieu et de défenseur de la foi divine. La conquête d’un territoire et d’une ville ne signifiait rien pour lui ; sa conquête était celle des cœurs. Sa victoire consistait à gagner les cœurs des gens à sa cause.
Mobilisation totale
L’expédition de Tabuk fut la dernière dirigée par le Prophète, mais elle revêtit une très grande importance du point de vue militaire. L’objectif déclaré de cette expédition était de combattre l’Empire byzantin, qui inspirait la crainte à tous les Arabes. Avant la création de l’État musulman, l’idée même de combattre les Byzantins leur était très éloignée.
Cette expédition révéla de nouvelles dimensions du commandement militaire du Prophète. Ce fut une entreprise extrêmement difficile pour la communauté musulmane. Elle eut lieu au milieu de l’été, lorsque voyager dans le désert était très difficile en raison de la chaleur et du terrain désertique. La distance entre Médine et Tabuk était d’environ 700 kilomètres. De plus, l’économie de l’État musulman pouvait à peine soutenir une expédition de taille moyenne, et encore moins une opération d’une telle ampleur.
L’armée du Prophète lors de cette expédition fut la plus importante jamais vue en Arabie : 30 000 hommes. Le Prophète ordonna la mobilisation générale de toute la nation musulmane. La mobilisation comprenait tous ceux qui étaient capables de voyager et toutes les ressources qui pouvaient être fournies, afin que ceux qui n’avaient pas de moyen de transport puissent disposer de chameaux. C’était une entreprise entièrement nouvelle, qui mit la communauté à l’épreuve. Seuls les hypocrites échouèrent.
Il n’y eut toutefois pas de bataille à Tabuk, car l’armée byzantine ne s’y trouvait pas. L’expédition fournit néanmoins un entraînement très intense à la communauté musulmane. Cela se manifesta de nombreuses manières, notamment par le fait que lorsqu’un individu restait en arrière de l’armée en marche, il était laissé à ses propres moyens. Le Prophète déclara que de tels individus recevraient l’aide de Dieu s’ils étaient de vrais croyants.
Le Prophète voulait s’assurer que l’armée atteindrait sa destination en bon état. Elle marcha donc de nuit et se reposa le jour, car cette méthode préservait mieux son énergie. Le Prophète campa quelque temps à Tabuk pour accorder du repos à ses troupes, dont elles avaient manifestement besoin. Il put cependant communiquer avec les tribus vivant dans le nord de l’Arabie et conclure avec elles des traités qui garantissaient leur alliance avec l’État musulman.
Les musulmans comprirent que ces alliances leur permettraient de résister aux pressions que les Byzantins pourraient exercer contre eux. Lorsque l’expédition prit fin et que les musulmans furent de retour à Médine et dans leurs autres régions, ils furent convaincus qu’ils pourraient combattre les Byzantins si cela devenait nécessaire. Ils avaient également l’avantage de disposer d’alliés dans la région voisine des frontières byzantines.
L’expédition de Tabuk illustra l’importance du renseignement. L’idée de cette expédition était née de renseignements reçus de marchands venus du sud de la Syrie, qui avaient informé les musulmans de Médine que les Byzantins rassemblaient des forces pour attaquer l’Arabie. Cela signifiait que le Prophète disposait de sources de renseignement qui le tenaient informé de ce qui se passait dans les pays voisins. De même, les Byzantins surveillaient l’évolution de la situation dans l’État musulman.
Après le retour de l’armée musulmane, les hypocrites qui étaient restés en arrière présentèrent de fausses excuses pour ne pas avoir participé à l’expédition. Trois hommes étaient également restés en arrière bien qu’ils fussent de vrais croyants et capables de se joindre à l’expédition. Ils ne fournirent aucune excuse pour leur manquement, et le Prophète remit leur affaire au jugement de Dieu. En attendant le jugement divin, la communauté musulmane les boycotta. L’un d’eux reçut un message du gouverneur de Syrie sous l’autorité de l’empereur byzantin : on lui disait que son cas était connu et qu’il serait le bienvenu parmi eux.9
Aucune hostilité permanente
Si l’on considère l’aspect militaire général de la vie du Prophète, on constate qu’il dirigea son armée à vingt-huit reprises pendant une période de moins de huit ans. Cependant, dix-neuf de ces occasions n’exigèrent aucun combat et ne firent aucune victime, car l’ennemi s’enfuyait lorsqu’il apprenait l’arrivée imminente des musulmans.
Les neuf occasions qui impliquèrent des combats furent Badr, Uhud, al-Mustalaq, le Fossé, Qurayzah, Khaybar, La Mecque, Hunayn et Taïf. Elles se terminèrent toutes par une victoire musulmane, à l’exception d’Uhud, bien que certains experts militaires attribuent également la victoire d’Uhud aux musulmans malgré le lourd revers qu’ils subirent.
Le nombre total de victimes de ces batailles fut cependant très faible. Les chiffres les plus élevés concernant les martyrs musulmans donnent un total de 274, tandis que les pertes ennemies s’élevèrent à environ 300 morts. Ces chiffres peu élevés furent dus, dans une large mesure, au commandement unique du Prophète et à ses tactiques, qui garantissaient la victoire avec un minimum de pertes des deux côtés.
Il savait que les ennemis d’aujourd’hui pouvaient devenir les amis de demain. Il ne voulait pas d’une hostilité durable, car son message s’adressait à tous.
CHAPITRE 16
gagner le cœur de l’ennemi Les quatorze premières années du message islamique furent exemptes de tout engagement militaire avec un ennemi. Pendant tout le séjour du Prophète à La Mecque, qui dura treize ans après le début de la révélation du message de Dieu, il fut expressément ordonné aux musulmans de ne recourir à aucun combat, quelles que fussent les pressions et les violences physiques qu’ils subissaient.1 Vers l’époque où le Prophète émigra à Médine, les musulmans reçurent l’autorisation de combattre les agresseurs. Le Prophète envoya des expéditions dans les environs de Médine, mais celles-ci furent pour l’essentiel pacifiques. Elles constituèrent un bon entraînement pour les musulmans et dissuadèrent les pillards potentiels de tenter d’attaquer Médine. Le parti qurayshite provoqua délibérément la première confrontation militaire. L’attitude du Prophète envers la guerre était conforme à sa quête de la justice. Il estimait que la communauté musulmane avait le droit de vivre en paix et de pratiquer sa religion en paix. Il croyait également que chaque individu avait le droit de choisir ses croyances et de vivre conformément à sa foi. Il considérait donc que recourir à la force pour détourner les gens de leur foi était contraire à la justice. Il comprenait parfaitement que sa mission était une grâce que Dieu accordait à l’humanité. C’est pourquoi il s’abstint de faire la guerre, sauf lorsqu’elle lui fut imposée par l’ennemi. En dehors de la défaite à la bataille d’Uhud et de l’assassinat traître de ses Compagnons à al-Rajiʿ et à Bi’r Maʿunah, le Prophète remporta tous les affrontements militaires. On peut mieux comprendre l’enseignement du Prophète en examinant la manière dont il traitait les ennemis vaincus. 1 Pour une discussion complète des raisons pour lesquelles les musulmans furent empêchés de combattre l’agression des Quraysh, voir Sayyid Qutb, À l’ombre du Coran, vol. 3, The Islamic Foundation, Leicestershire, 2001, p. 233-236.
La première chose à observer au sujet des victoires du Prophète est qu’il ne poursuivait jamais une armée vaincue qui commençait à se retirer. Il laissait ses ennemis partir sans qu’ils eussent à craindre une attaque par l’arrière. Il ne cherchait jamais à infliger une défaite écrasante ; il voulait seulement que la communauté musulmane puisse vivre en paix et proclamer son message en paix. Ces ennemis vaincus, quels qu’ils fussent, étaient en réalité destinataires du message divin qu’il prêchait. Le Prophète décida donc qu’il fallait leur donner la possibilité de retourner chez eux et de réfléchir à leur attitude, car ils pourraient reconsidérer leur position et accepter l’islam. Après la bataille de Badr, alors qu’il détenait soixante prisonniers de guerre, la première chose que le Prophète dit à ses Compagnons fut de leur ordonner de bien traiter les prisonniers. Ses disciples montrèrent une obéissance exemplaire. Lorsqu’il consulta ses Compagnons au sujet des prisonniers et de ce qu’il fallait en faire, une partie importante de la communauté musulmane souhaitait qu’ils fussent tous tués, afin d’affaiblir l’ennemi et de manifester le caractère définitif de leur rupture avec les mécréants. Le Prophète choisit toutefois d’accepter une rançon en échange de leur libération. Ceux qui savaient lire et écrire pouvaient racheter leur liberté en enseignant à dix enfants musulmans à lire et à écrire.
Au chapitre 13, j’ai évoqué le cas de la tribu des Mustaliq, qui se préparait à attaquer Médine, bien qu’elle n’eût aucune raison de le faire. L’affrontement se solda par la capture de nombreux hommes et femmes de la tribu, ce qui signifiait qu’ils seraient soit réduits en esclavage, soit contraints de racheter leur liberté. Le Prophète épousa l’une de leurs femmes, Juwayriyyah, faisant d’elle une « mère des croyants ». Il en résulta que tous leurs hommes et toutes leurs femmes furent libérés sans rançon, car les musulmans estimaient ne pouvoir garder en captivité la belle-famille du Prophète.
La situation à Médine était alors loin d’être facile. Les ressources étaient rares et l’afflux des musulmans émigrés de La Mecque constituait un fardeau pour l’économie du jeune État musulman. De plus, le fait d’avoir dû livrer plusieurs batailles en peu de temps rendait la situation à Médine très instable. La rançon qu’ils auraient perçue de plus de cent prisonniers de guerre aurait considérablement atténué les difficultés économiques qu’ils subissaient. Pourtant, le Prophète considérait la situation dans son ensemble. Il voulait que l’hostilité des Mustaliq fît place à l’amitié, afin qu’ils puissent considérer l’islam objectivement, sans être influencés par les traces des sentiments liés à la défaite qu’ils avaient subie : cela aurait constitué un gain bien plus important pour l’islam. La conception du Prophète s’exprima d’ailleurs dans cette parole : « Si Dieu fait de toi la cause de la bonne direction d’une seule personne, cela vaut mieux pour toi que tout ce qui se trouve sous le soleil. »
La manière dont le Prophète traita le chef des Mustaliq résume son attitude. Le Prophète veilla à ce qu’al-Harith ibn Abi Dirar reconnaisse la vérité de l’islam. Il agit en outre de manière à entraîner la libération de tous les captifs de la guerre contre les Mustaliq. Al-Harith prit la bonne décision et embrassa l’islam, avec un nombre important de membres de sa tribu.
Libérer tous les captifs
La bataille de Hunayn eut lieu vers la fin de la huitième année du calendrier islamique, peu après la conquête de La Mecque par l’islam, qui s’était faite avec très peu de combats. La victoire du Prophète à La Mecque incita les Hawazin, une très grande tribu qui demeurait attachée à l’idolâtrie, à s’allier à une autre grande tribu, les Thaqif, dans une ultime tentative pour écraser l’islam et les musulmans. Cependant, le chef des Hawazin, Malik ibn ʿAwf, décida une mobilisation totale et emmena avec son armée toutes leurs femmes et tous leurs enfants, ainsi que leur bétail. Il pensait que lorsque ses hommes comprendraient qu’une défaite signifierait la perte absolue de tout ce qu’ils possédaient, ils combattraient avec acharnement et resteraient fermes jusqu’au bout, jusqu’à la victoire. Malgré des conseils avisés qui l’en dissuadaient, il partit combattre en plaçant les femmes et les enfants à l’arrière.
La bataille se solda par une défaite écrasante des Hawazin, tandis que les Thaqif demeurèrent dans leur ville fortifiée de Taïf. Les musulmans firent prisonniers toutes les femmes et tous les enfants hawazin et s’emparèrent de tout leur bétail et de leurs biens comme butin. La règle islamique concernant les prises de guerre est que vingt pour cent reviennent à l’État et que quatre-vingts pour cent sont répartis également entre l’armée. En l’occurrence, les prises comprenaient 24 000 chameaux, 40 000 moutons et 4 000 onces d’argent, en plus de 6 000 prisonniers de guerre. C’était le plus grand butin de guerre jamais réalisé par les musulmans. Il y eut donc beaucoup de pression sur le Prophète pour qu’il le partage, chacun voulant s’assurer sa part.
Le Prophète voulait cependant autre chose. Le véritable gain aurait été de mettre fin à l’hostilité des Hawazin et de les encourager à envisager de rejoindre les rangs des musulmans. Il retarda donc le partage du butin. Le Prophète pensait aux Hawazin qui avaient tout perdu. Pourtant, il ne lui appartenait pas de décider de l’usage du butin. Il avait pleine autorité sur un cinquième de ces prises, mais cela n’aurait pas apporté de solution satisfaisante, puisqu’il devait également s’occuper d’autres domaines qui exigeaient une part considérable de ce cinquième.
Finalement, les Hawazin vinrent trouver le Prophète et lui demandèrent sa clémence : « Messager de Dieu, nous sommes ton peuple et les membres de ton propre clan. Tu sais quel malheur nous a frappés. Nous te prions de nous témoigner de la miséricorde ; que Dieu t’accorde Sa grâce. » Leur porte-parole dit au Prophète : « Messager de Dieu, parmi les femmes qui sont tombées captives entre tes mains, certaines sont tes tantes et certaines furent tes nourrices lorsque tu étais enfant. Si nous avions entretenu de tels liens avec le roi de Ghassan en Syrie ou le roi des Manadhirah en Irak, et si un tel malheur nous était arrivé de leur fait, nous aurions malgré tout espéré qu’ils se montreraient indulgents envers nous. Ô Messager de Dieu, tu es le plus digne de rendre le bien. »2 La mention des tantes du Prophète parmi les Hawazin renvoie au fait que, lorsqu’il était nourrisson, il avait été pris en charge par Halimah, une nourrice de Saʿd, clan des Hawazin.
Le Prophète leur dit qu’il avait déjà attendu plus de deux semaines qu’ils viennent le trouver. Il leur expliqua que le butin de guerre appartenait en grande partie aux combattants. Il les exhorta à adopter l’islam et à le faire savoir aux musulmans. Il leur enseigna ce qu’ils devaient dire pour adresser une requête à la communauté musulmane. Il leur dit également qu’ils devaient choisir entre leurs femmes et leurs enfants, d’une part, et leurs biens, d’autre part. Ils ne pouvaient pas obtenir les deux. Ils choisirent de récupérer leurs femmes et leurs enfants.
Le lendemain, après la prière de zuhr, ils firent ce que le Prophète leur avait indiqué. Ils se levèrent et adressèrent leur demande au Prophète et aux musulmans en général. Le Prophète leur répondit en exhortant les musulmans à se montrer bienveillants envers eux. Il dit ensuite que tout ce que lui-même et son clan, les Hachémites, possédaient devait être rendu aux Hawazin. Les Muhajirun et les Ansar répondirent immédiatement qu’ils cédaient leurs parts au Messager de Dieu. Le Prophète dit à tous que quiconque accepterait d’abandonner sa part en serait récompensé par Dieu, mais que personne n’y était contraint. Un petit nombre insista pour conserver sa part, et le Prophète les dédommagea généreusement en échange de l’abandon des femmes et des enfants. Ainsi, tous les captifs de guerre hawazin furent libérés.
Un autre aspect de la manière dont le Prophète traitait les vaincus réside dans la façon dont il gagna le chef hawazin. Malik ibn ʿAwf n’avait que trente ans lorsqu’il conduisit son peuple à cette bataille désastreuse contre les musulmans. C’était un jeune homme prometteur, courageux et intelligent, mais égaré et peu disposé à écouter les conseils. Lorsque la bataille tourna contre lui et qu’il vit la défaite se dresser devant lui, il s’enfuit à Taïf, où il rejoignit les Thaqif, espérant peut-être obtenir de meilleurs résultats lors d’un affrontement ultérieur.
Le Prophète dit toutefois aux anciens des Hawazin : « Informez Malik que s’il vient à moi et se déclare musulman, je lui rendrai sa famille et ses biens et j’y ajouterai cent chameaux. » Lorsque Malik reçut ce message, 2 il comprit que la meilleure conduite à tenir était d’aller trouver le Prophète et de faire la paix avec lui. Il devait sortir discrètement de Taïf, de peur que ses hôtes ne le retinssent s’ils apprenaient son intention. Il rejoignit le Prophète alors que celui-ci se dirigeait vers La Mecque. Le Prophète le réunit avec sa famille, lui rendit tout ce qui lui appartenait et lui donna cent chameaux.
Il faut se rappeler qu’à cette époque, chez les Arabes, la richesse se mesurait au nombre de chameaux et de bêtes que possédait une personne : une chamelle avait une très grande valeur en raison de l’importante quantité de lait qu’elle produisait. Le Prophète nomma également Malik chef des musulmans parmi son peuple. Celui-ci devint un soldat sincère de l’islam. Telle était la caractéristique de la manière dont le Prophète traitait ses anciens adversaires : il cherchait à les gagner à l’islam. Beaucoup répondirent à son appel et le trouvèrent fidèle à sa parole. Cela leur suffit pour consolider leur conversion à l’islam. Plus ils lisaient le Coran et apprenaient les principes et les valeurs de l’islam, meilleurs musulmans ils devenaient.
L’amour à la place de l’hostilité
Le plus grand exemple de la manière dont le Prophète traitait les vaincus est le traitement qu’il réserva aux Quraysh lorsque La Mecque passa sous l’autorité de l’islam. Les Quraysh étaient son peuple, mais ils furent ceux qui s’opposèrent à lui dès le premier jour de sa mission. Il leur avait tendu une main d’amour et d’amitié, mais ils avaient constamment répondu par la haine et l’hostilité. Ils l’avaient chassé, avec ses disciples, de sa ville natale. Ils s’étaient lancés dans la guerre lorsqu’il avait établi son État à Médine et avaient tenté à maintes reprises d’anéantir les musulmans, envoyant des armées les combattre et s’alliant à d’autres grandes tribus, comme les Ghatafan et les Juifs.
Lorsque les musulmans signèrent un accord de paix avec les Quraysh, ces derniers le violèrent et contribuèrent à tuer les alliés du Prophète lors d’une attaque traîtresse. Ils avaient ainsi perdu tout droit à un traitement généreux. Ils devaient payer le prix de leur trahison : quel prix le Prophète leur fit-il payer ?
Tout d’abord, lorsque le Prophète ordonna la mobilisation, il observa le plus grand secret afin que les Quraysh n’apprissent pas son intention de marcher contre eux. Il voulait tirer le meilleur parti de l’effet de surprise. Lorsqu’il arriva près de La Mecque, il y établit son camp, abandonnant la stratégie du secret pour celle de la publicité maximale et ordonnant à tous les membres de l’armée d’allumer un feu pendant la nuit. Cela produisit un effet remarquable : les chefs qurayshites qui virent ces feux comprirent que, quelle que fût la résistance qu’ils pourraient opposer, ils ne seraient pas de taille face aux musulmans.
Il déclara ensuite que quiconque entrerait dans la Grande Mosquée de la Kaʿbah, resterait auprès d’Abu Sufyan, le chef des Quraysh, ou demeurerait chez lui serait en sécurité. Ainsi, pour assurer sa sécurité, chacun n’avait qu’à rester chez lui. Son armée entra alors dans la ville par ses quatre directions, avec pour consigne stricte de ne commencer aucun combat à moins d’être attaquée.
Le Prophète lui-même entra à La Mecque, capitale de l’Arabie, bastion de l’idolâtrie et ville qui l’avait chassé huit ans auparavant seulement, la tête inclinée si bas qu’elle touchait presque le dos de son chameau, en reconnaissance de la grâce de Dieu. Il commença par accomplir un acte de dévotion auprès de la Kaʿbah.
Le lendemain, lorsque les habitants de La Mecque se rassemblèrent pour écouter son discours, il leur offrit un avenir radieux. Il leur demanda : « Que pensez-vous que je vais vous faire ? » Ils s’étaient posé la même question : que ferait ce chef qui avait conquis leur ville et les avait soumis entièrement ? Ils savaient ce qu’ils lui avaient fait, ainsi qu’à ses disciples, pendant vingt et un ans d’hostilité et de guerre ; à quoi pouvaient-ils donc s’attendre ? Leur réponse reflétait ce qu’ils savaient de son caractère, lorsqu’ils dirent : « Nous n’attendons de toi que du bien. Tu es un frère noble et le fils d’un frère noble. » Il répondit : « Vous pouvez tous partir libres. »
Une telle noblesse et une telle magnanimité sont sans précédent dans les conquêtes militaires de toute l’histoire de l’humanité. Pourtant, ce conquérant était exceptionnel. Sa conquête était celle des cœurs, non celle d’un territoire. Ainsi, La Mecque fut gagnée à l’islam. En quelques jours, ses habitants commencèrent à se rallier à lui et à se déclarer musulmans. Aucune contrainte ni pression ne fut exercée contre qui que ce soit. On les laissa réfléchir à l’islam objectivement, sans que l’hostilité ou le désir de vengeance lié à leurs défaites antérieures ne déforme leur jugement. Même ceux qui détenaient des privilèges ou des fonctions honorables furent autorisés à les conserver. Le Prophète aurait pu les leur retirer et les confier à ses propres gens, mais il ne voulut rien faire de tel. Il déclara au contraire : « Voici un jour de loyauté, où les promesses sont respectées. »3 3 Ibn Hisham, ibid., vol. 4, p. 32.
CHAPITRE 17
les relations du Prophète avec les juifs L’émigration du Prophète de La Mecque à Yathrib (qui allait être connue sous le nom de Médine)1 établit le premier État islamique. Il s’agissait d’une cité-État susceptible de s’étendre. Cependant, la société qui existait à Médine était fondamentalement différente de celle que le Prophète et ses Compagnons avaient laissée à La Mecque. La Mecque était une société homogène, car la tribu de Quraysh fournissait la majeure partie de la population. Ses membres avaient leurs esclaves ainsi que d’autres personnes rattachées à la tribu sans en faire partie — qu’ils appelaient leurs alliés — et qui fournissaient une main-d’œuvre manuelle. Les Qurayshites dépendaient du commerce pour vivre. Ils étaient habiles dans le commerce international et organisaient souvent des voyages commerciaux en Syrie et au Yémen. Cette activité florissante procurait aux habitants de La Mecque richesse et confort. En revanche, Médine était une société très complexe. La population arabe se composait de deux tribus principales : les Aws et les Khazraj. Toutes deux étaient originaires du Yémen et avaient les mêmes racines, mais elles étaient souvent en conflit, et les batailles qu’elles se livraient les avaient toutes deux affaiblies. En outre, une importante communauté juive vivait à Médine. Elle se composait de plusieurs tribus, dont les plus importantes étaient les Qaynuqa[, les Nadir et les Qurayzah. Chacune pouvait mobiliser une force de 700 à 800 combattants. Les Juifs vivaient dans des forteresses au sud-est de Médine. Ces trois tribus concluaient des alliances soit avec les Aws, soit avec les Khazraj, et attisaient les troubles entre eux. Lorsqu’une bataille éclatait, les Juifs pouvaient combattre aux côtés de leurs alliés arabes contre leurs coreligionnaires juifs. L’économie de Médine1 Médine est l’abréviation de Madinat al-Rasul, qui signifie « la ville du Prophète ». Médine signifie simplement « la ville ». Médine dépendait de l’agriculture, les plantations de dattiers s’étendant sur une vaste superficie. Arabes et Juifs en dépendaient principalement pour vivre, mais avant l’émigration du Prophète, les Juifs Qaynuqa[ avaient été chassés de leur territoire par les deux autres tribus juives et s’étaient installés à Médine. Ils avaient leur propre marché, où ils se livraient au commerce et à l’artisanat. Certains d’entre eux étaient joailliers. Lorsque le Prophète et ses Compagnons venus de La Mecque, les Muhajirun, commencèrent leur émigration, une partie considérable de la population arabe de Médine, appartenant aux Aws comme aux Khazraj, avait adopté l’islam. Cependant, un nombre important d’entre eux étaient encore idolâtres ; il est difficile d’estimer le pourcentage d’idolâtres parmi la population arabe au moment de l’arrivée du Prophète à Médine, mais ce pourcentage ne cessait de diminuer. Un nombre croissant d’Arabes embrassèrent l’islam en voyant leurs membres de tribu, leurs voisins et les membres de leurs propres familles adapter leur vie aux hautes valeurs enseignées par le Prophète. Il y avait donc à Médine, qui était selon nos critères modernes une petite ville, trois religions différentes vivant côte à côte. Cette même population appartenait également à des groupes ethniques différents : les Arabes de La Mecque appartenaient à la branche [Adnani des Arabes, tandis que les Arabes de Médine appartenaient à la branche qahtanite. Les Juifs étaient habiles dans le commerce et les affaires, tandis que les Arabes de Médine dépendaient exclusivement de l’agriculture. Les Muhajirun de La Mecque participaient eux aussi à l’activité économique, et beaucoup d’entre eux étaient de fins hommes d’affaires. La situation nouvelle était donc très complexe dans une zone géographique limitée. À cette complexité s’ajoutait la menace extérieure. Les Qurayshites de La Mecque, qui constituaient une force avec laquelle il fallait compter, étaient très mécontents de l’émigration des musulmans à Médine. Lorsque les musulmans étaient à La Mecque, les Qurayshites estimaient maîtriser la situation. Maintenant que l’islam avait sa propre base et pouvait agir librement, les Qurayshites percevaient une menace pour leur position dominante en Arabie ainsi que pour leur commerce international. Peu après s’être établi à Médine, le Prophète chercha à organiser la nouvelle société. Il prit quatre mesures très importantes. Premièrement, il construisit la mosquée, qui servait de lieu de culte, de centre où discuter des affaires de la communauté musulmane et de lieu de consultation sur toute question grave. Elle servait également à instruire les musulmans dans leur foi. Deuxièmement, il établit un lien de fraternité entre les musulmans : l’un des Muhajirun devenait le frère particulier de l’un des Ansar, les musulmans de Médine. Troisièmement, il envoya des groupes de ses Compagnons en expéditions militaires afin de montrer que le nouvel État était prêt à toute éventualité. Comme cela a été indiqué précédemment, ces expéditions ne donnèrent lieu à aucun affrontement militaire, à l’exception d’un petit groupe de huit hommes, lorsqu’un homme de Quraysh fut tué. Quatrièmement, le Prophète réglementa les relations entre les différents groupes de la population de Médine. Un pacte fut établi, définissant les responsabilités de chaque groupe au sein de la communauté musulmane et précisant la nature de ses relations avec les Juifs.2 Le document constituait peut-être la première constitution écrite jamais produite dans le monde et prévoyait une société pluraliste. Voici certaines de ses dispositions qui reflètent cette nature pluraliste : Les Muhajirun de Quraysh assument la responsabilité du prix du sang qu’ils doivent payer.3 Ils paient la libération de ceux qui sont faits prisonniers parmi eux, selon ce qui est raisonnable et équitable entre les croyants. Le clan des [Awf demeure dans la même situation, assumant la responsabilité du prix du sang qu’il doit payer. Chaque groupe paie la libération de ses prisonniers, conformément à ce qui est raisonnable et équitable entre les croyants. Les croyants qui craignent Dieu s’opposent à quiconque parmi eux transgresse, se rend coupable d’injustice, commet un péché, une agression ou une corruption parmi les croyants. Ils s’unissent contre lui, même s’il est le fils de l’un d’entre eux… Le moins éminent des croyants peut accorder un engagement de protection qui lie tous les autres. Les croyants sont les alliés les uns des autres contre tous les hommes. Quiconque, parmi les Juifs, se joint à nous recevra notre soutien et aura les mêmes droits que nous ; aucune injustice ne lui sera infligée et aucune alliance dirigée contre lui ne lui inspirera de crainte. Les croyants auront un seul engagement de paix… Chaque groupe qui se joint à nous dans une expédition de jihad fournira ses propres effectifs. Les croyants sont égaux lorsqu’il s’agit de sacrifier leur vie pour la cause de Dieu… Aucun non-croyant n’accordera sa protection à aucun bien ni à aucune personne appartenant aux Qurayshites, et il ne s’interposera pas entre eux et un croyant. Quiconque tue un croyant et dont la culpabilité est établie sera mis à mort en représailles, à moins que le plus proche parent de la victime ne renonce à son droit. Tous les croyants s’uniront contre le meurtrier, et il ne leur sera permis de rien faire d’autre que de le traduire en justice. 2 Pour une traduction complète de ce document, voir Adil Salahi, Muhammad: Man and Prophet, The Islamic Foundation, Leicestershire, 2008, p. 239-242. 3 Cette disposition établissait la responsabilité collective d’une famille, d’un clan ou d’une tribu de verser le prix du sang à la famille de toute personne tuée accidentellement par l’un de ses membres. Aucun croyant qui accepte ce traité et croit en Dieu et au Jour dernier ne doit soutenir ni abriter un criminel… Quel que soit le différend qui vous oppose, le jugement final appartient à Dieu et à Muhammad, que la paix soit sur lui. Les Juifs participeront aux dépenses avec les croyants aussi longtemps qu’ils seront en guerre contre d’autres. Les alliés juifs du clan des [Awf formeront une seule communauté avec les croyants. Les Juifs ont leur religion et les musulmans ont la leur. Cela s’applique à eux et à leurs alliés. Quiconque se rend coupable d’injustice ou commet un péché ne cause la ruine que de lui-même et de sa famille. Les alliés juifs des clans d’Al-Najjar, d’Al-Harith, de Sa[idah, de Jusham, d’Al-Aws et de Tha[labah jouiront des mêmes droits que les alliés juifs de [Awf. Quiconque commet une injustice ou un péché ne cause la ruine que de lui-même et de sa famille… Les Juifs assumeront leurs dépenses et les musulmans assumeront les leurs. Ils doivent se soutenir mutuellement contre quiconque combat l’une des parties à cet accord. Ils se doivent mutuellement des conseils sincères… Rien de ce qui appartient aux Qurayshites ou à ceux qui les soutiennent ne sera placé sous protection. Les parties à cet accord se soutiendront mutuellement contre quiconque attaquera Yathrib. Si elles sont appelées à conclure un accord de paix, elles le feront. Si elles sont invitées à une chose semblable, les croyants devront y répondre favorablement, sauf avec ceux qui combattent pour supprimer la foi. Chaque groupe assumera sa part de responsabilité dans la région qui lui est la plus proche. Les alliés juifs d’Al-Aws, leur propre peuple et leurs alliés auront les mêmes droits et obligations que les parties à cet accord, et les parties à cet accord respecteront sincèrement cette disposition… Chacun assumera la responsabilité de ses propres actes. Dieu approuve ce que cet accord contient de meilleur et de plus véridique. Cet accord n’accorde l’immunité à personne, s’il est coupable d’injustice ou de péché. Celui qui quitte Médine sera en sécurité, et celui qui y reste sera en sécurité, à moins qu’il ne soit coupable d’injustice ou de péché. Dieu protège ceux qui respectent leurs engagements et Le craignent, de même que Muhammad, le Messager de Dieu. Cette société pluraliste aurait pu vivre longtemps en paix sur son territoire, mais il n’en fut pas ainsi. La nature des différents groupes contribua à saper cet effort visant à établir une société où tous vivraient dans la paix et le respect mutuel. L’histoire de Médine, alors appelée Yathrib, avant l’avènement de l’islam Les relations du Prophète avec les Juifs nous apprend que, lorsque la rivalité entre ses communautés arabe et juive s’intensifia, les Juifs menacèrent les Arabes en leur annonçant l’apparition prochaine d’un Prophète « que nous suivrons et grâce auquel nous pourrons ensuite vous écraser jusqu’au dernier ». Les six hommes de Yathrib qui furent les premiers à rencontrer le Prophète à La Mecque et à l’écouter leur exposer son message se dirent les uns aux autres : « Voilà le Prophète dont les Juifs vous parlaient. Ne les laissez pas venir à lui avant vous. » On pouvait s’attendre à ce qu’une rivalité naisse entre les Arabes de Médine et les Juifs, chaque communauté cherchant à attirer le Prophète de son côté. Les Juifs choisirent cependant de se tenir à l’écart du Prophète. Leurs rabbins adoptèrent pour la plupart une attitude hostile à son égard et à l’égard de son message, bien que deux d’entre eux établissent bientôt la vérité de son message et déclarent leur acceptation de l’islam. Plusieurs autres reconnurent en lui le Messager de Dieu peu après son arrivée, mais refusèrent néanmoins de reconnaître publiquement qu’ils le savaient. D’autres, comme Huyayy ibn Akhtab, adoptèrent une attitude très hostile et déclarèrent qu’ils ne croiraient jamais en lui. Le Prophète, toutefois, ne pressa jamais personne d’accepter son message, car il voulait que les gens ne l’acceptent que s’ils étaient convaincus de sa vérité. Il était disposé à laisser les Juifs déterminer leur position comme ils le souhaitaient. Il voulait seulement qu’ils respectent le pacte qu’ils avaient signé avec lui, lequel donnait à tous les habitants de Médine la possibilité de vivre en paix et de suivre leur foi. La manifestation d’une hostilité cachée Les événements qui se produisirent au cours des années suivantes montrèrent que ces Juifs n’avaient jamais été disposés à suivre une politique de coexistence entre voisins. Ils voulaient conserver leur position, mais comprenaient que l’islam était appelé à se répandre et représentait donc pour eux un grave danger. Lorsque les musulmans remportèrent une victoire éclatante à la bataille de Badr, leur premier affrontement majeur avec les Qurayshites, les Juifs de Médine éprouvèrent beaucoup de sympathie pour les Qurayshites vaincus. Certains se rendirent même à La Mecque pour présenter leurs condoléances aux Qurayshites après la perte de plusieurs de leurs chefs. Certains raillèrent la victoire remportée par les musulmans et leur dirent qu’elle était sans valeur, soulignant que les musulmans connaîtraient un résultat différent s’ils combattaient les Juifs. Les Juifs Qaynuqa[ allèrent encore plus loin : ils déshonorèrent une musulmane dans leur marché, ce qui provoqua un affrontement au cours duquel un Juif et un musulman furent tués. Cet événement constituait une violation manifeste du pacte qu’ils avaient signé avec le Prophète. Celui-ci assiégea donc les Juifs Qaynuqa[. Le siège dura quinze jours, mais il n’y eut aucun combat. Finalement, ils acceptèrent d’évacuer Médine en laissant leurs biens derrière eux. Le Prophète leur accorda trois jours pour se préparer au départ. Il désigna même leur allié, [Ubadah ibn al-Samit, pour superviser leur départ. [Ubadah était un ami proche des Juifs, mais c’était un bon musulman. Sa désignation visait à garantir que personne ne leur ferait de mal lorsqu’ils partiraient. Ils se dirigèrent vers une région qui se trouve aujourd’hui dans le sud de la Syrie.4 Ce qui arriva aux Qaynuqa[ aurait dû servir d’avertissement au reste des Juifs de Médine, en montrant clairement que le Prophète et les musulmans n’accepteraient l’hostilité de personne. Si les Juifs respectaient les termes du pacte, ils vivraient en paix avec les musulmans ; mais toute violation du pacte entraînerait de graves conséquences. Une tentative d’assassinat La tribu des Nadir était dirigée par Huyayy ibn Akhtab, son grand rabbin. Huyayy ibn Akhtab aurait reconnu le Prophète lorsque celui-ci arriva à Médine et confirmé qu’il était le Messager de Dieu. Pourtant, Huyayy ibn Akhtab déclara qu’il resterait l’ennemi du Prophète jusqu’à son dernier jour.5 Il tint certainement parole. Cependant, cette hostilité n’avait d’autre raison que le fait que Muhammad, que la paix soit sur lui, n’appartenait pas aux Juifs. Elle semblait traduire une querelle avec Dieu Lui-même, qui avait choisi un non-Juif pour être Son dernier Messager, alors que « Dieu sait mieux à qui confier Son message » (6:124). Après la défaite subie par les musulmans à la bataille d’Uhud, au cours de la troisième année du calendrier hégirien, et les deux attaques perfides contre leurs hommes à al-Raji[ et à Bi’r Ma[unah, l’ennemi intérieur — représenté par les hypocrites et les Juifs — prit confiance et manifesta plus ouvertement son hostilité. Le Prophète voulut donc éprouver le degré d’attachement des Juifs au pacte qui les liait à lui. Il se rendit dans les quartiers des Nadir avec quelques-uns de ses Compagnons, afin de leur demander de contribuer à réunir le prix du sang que les musulmans devaient verser pour deux hommes tués accidentellement. Les chefs des Nadir déclarèrent au Prophète qu’ils réuniraient la somme, mais ils complotèrent de l’assassiner en faisant tomber une pierre d’un toit sur sa tête. L’ange informa le Prophète du complot et celui-ci partit immédiatement.6 Le Prophète leur envoya un message leur annonçant qu’en raison de leur trahison, ils devaient quitter Médine dans les dix jours. Ils pourraient conserver leurs biens et désigner des agents pour s’occuper de leurs fermes. Ils acceptèrent d’abord, mais [Abdullah ibn Ubayy, le chef des hypocrites — ceux qui prétendaient être musulmans sans l’être en réalité —, leur envoya alors un message pour leur dire qu’il était prêt à les soutenir avec 2 000 combattants s’ils rejetaient l’offre de Muhammad. Malgré les conseils de certains de leurs rabbins les plus instruits, ils envoyèrent au Prophète un message déclarant qu’ils ne partiraient pas, quoi qu’il advienne. En réponse, le Prophète assiégea leurs quartiers, mais le soutien qu’ils espéraient ne se matérialisa pas. Après avoir subi le siège pendant plusieurs jours, ils demandèrent au Prophète de les laisser partir aux conditions qu’il avait d’abord proposées. Le Prophète leur dit qu’ils devraient abandonner la majeure partie de leurs biens : chacun ne pourrait emporter qu’une charge de chameau de ses effets personnels. Ils acceptèrent et furent autorisés à partir. Si les Nadir étaient restés fidèles à leur pacte avec le Prophète, ils n’auraient subi aucun dommage. Ils auraient continué à vivre en paix à Médine et à coopérer avec les musulmans : c’est leur trahison qui leur attira des ennuis. Plus tôt, peu après que le Prophète eut quitté leurs quartiers alors qu’ils se préparaient à le tuer, un de leurs rabbins très instruits, Kinanah ibn Suwayra’, leur avait dit qu’il connaissait la raison du départ du Prophète. Il ajouta : Ne vous leurrez pas. Par Dieu, c’est le dernier Prophète. Vous espériez que le dernier Prophète serait un descendant d’Aaron, mais Dieu a choisi celui qu’Il voulait. Ce que nous lisons dans nos livres et dans la Torah non altérée affirme clairement que le dernier Messager naîtrait à La Mecque et émigrerait à Yathrib. La description donnée dans la Torah lui correspond en tous points.7 Il les exhorta ensuite soit à accepter l’islam, soit à accepter l’offre que le Prophète allait leur envoyer de partir en conservant leurs biens. Il ajouta que la première option était la meilleure. Ils rejetèrent toutefois son conseil et suivirent Huyayy ibn Akhtab. Le traitement réservé par le Prophète aux Nadir fut modéré selon tous les critères. Peu de chefs d’État qui auraient vaincu des hommes ayant comploté pour les assassiner les auraient simplement autorisés à partir en paix sans au moins arrêter les instigateurs et les jeter en prison, voire les tuer. Les laisser partir, afin qu’ils puissent tenter de nouveau d’agir contre lui — ce qui se produisit effectivement —, pouvait sembler excessivement indulgent. Pourtant, le Prophète ne désespérait jamais que quelqu’un puisse voir la lumière de la vérité de son message. Tel était son rôle de « miséricorde pour tous les mondes », et il l’accomplit au mieux de ses capacités. Les Nadir quittèrent Médine : la plupart s’installèrent à Khaybar, au nord, tandis que certains allèrent plus loin vers le nord, en Syrie et au-delà. La seule grande tribu juive qui demeurait à Médine était celle des Qurayzah. Son grand rabbin, Ka[b ibn Asad, était jusque-là resté fidèle au pacte signé avec la communauté musulmane. Cela n’allait cependant pas durer longtemps. En raison de la situation particulière des Juifs Qurayzah, j’examinerai ce sujet dans le prochain chapitre. Quelques petites tribus juives restèrent à Médine après l’évacuation de ses principales tribus. Les ouvrages des historiens musulmans parlent peu d’elles. Cela tient au fait qu’il y avait peu de choses à rapporter dans ce domaine, car des événements majeurs se déroulaient sur d’autres fronts. La principale concentration de Juifs qui subsistait en Arabie se trouvait à Khaybar, une ville entourée de terres fertiles. Khaybar accueillait une partie importante des tribus juives évacuées de Médine, en plus de sa propre population juive. Khaybar, Fadak et Tayma’ À son retour à Médine après la signature de l’accord de paix d’al-Hudaybiyah, vers la fin de la sixième année, le Prophète apprit que les Juifs de Khaybar formaient une alliance de forces hostiles à la communauté musulmane. Au chapitre 2, j’ai donné un bref récit de la bataille de Khaybar et de la victoire que la petite armée musulmane y remporta. Le Prophète voulait évacuer les Juifs de Khaybar, mais après avoir accepté de partir, ils changèrent d’avis. Ils étaient attachés à leur ville et à leurs terres, mais comprenaient qu’ils ne pouvaient vaincre les musulmans. Ils firent donc une proposition au Prophète : il les autoriserait à rester et à s’occuper des terres en échange de la moitié de leur production. Le Prophète accepta, mais stipula que les musulmans seraient libres d’abroger cet accord à une date ultérieure. Il existait d’autres localités juives dans le nord de l’Arabie, comme Fadak, Wadi al-Qura et Tayma’. Ayant appris la victoire des musulmans à Khaybar, les habitants de Fadak envoyèrent une délégation au Prophète pour lui demander de conclure avec eux un accord de paix aux mêmes conditions que celui conclu avec les habitants de Khaybar. Le Prophète accepta. Toutefois, selon les règles islamiques, le paiement qu’ils versaient au Prophète — la moitié de la production de leurs terres — lui appartenait exclusivement, puisqu’il n’avait nécessité ni mobilisation ni combat. Le Prophète employait ce revenu à aider les pauvres de la communauté musulmane. Wadi al-Qura et Tayma’ étaient des cas différents. Le Prophète les assiégea et quelques combats individuels entraînèrent la mort de plusieurs de leurs meilleurs combattants. Ils comprirent que poursuivre la lutte ne ferait qu’accroître le nombre des victimes et se soumirent. Le Prophète leur accorda les mêmes conditions qu’aux Juifs de Khaybar. Arabes et Juifs Certaines personnes ont affirmé qu’il existait une différence marquée entre la manière dont le Prophète traitait les Arabes vaincus et les Juifs qui s’opposaient à lui. Dans aucun cas, parmi les tribus arabes qui le combattirent, il ne les força à quitter leurs terres : elles restèrent dans leurs villes, leurs localités ou leurs campements. En revanche, lorsque le Prophète triompha des Juifs, ceux-ci furent évacués. Cette différence de traitement traduirait-elle une attitude discriminatoire ? Avant de tirer une conclusion, il faut considérer les points suivants : 1. Les Arabes qui s’opposaient au Prophète, comme les Qurayshites et les Ghatafan, manifestaient ouvertement leur hostilité depuis le début. Les Juifs se trouvaient à Médine lorsque le Prophète y arriva et s’y établit. Il conclut avec eux un pacte afin qu’ils vivent côte à côte, les responsabilités de chaque groupe étant clairement définies. Le pacte considérait les musulmans et les Juifs de Médine comme une seule nation. Il établissait une société pluraliste dans laquelle tous étaient libres de faire leurs choix et de vivre comme ils le souhaitaient. Mais les Juifs violèrent le pacte à maintes reprises, adoptant une attitude hostile injustifiable. Comment la coexistence aurait-elle pu se poursuivre dans ces conditions ? 2. Les trois tribus juives qui furent évacuées vivaient à Médine, tandis qu’aucun des Arabes qui combattirent les musulmans n’y vivait. Ainsi, lorsque ces tribus choisirent de violer leur pacte et de passer à l’offensive, elles devinrent un ennemi intérieur. Cela ne pouvait être toléré. 3. Le Prophète avait clairement indiqué dès le début qu’il ne tolérerait aucune absurdité : le pacte liait tout le monde et devait être respecté. Lorsque la première tribu fut évacuée, cela aurait dû avertir clairement les autres qu’elles connaîtraient le même sort si elles ne respectaient pas les termes du pacte. Pourtant, la tribu des Nadir voulut tuer le Prophète alors qu’il se trouvait dans ses quartiers, et les Qurayzah rejoignirent les forces résolues à anéantir la communauté musulmane. 4. En violant leur pacte, les Juifs manifestaient une attitude repliée sur eux-mêmes. Ils étaient pleinement conscients de l’apparition prochaine du dernier Messager de Dieu. En fait, ils avaient choisi de s’installer à Médine parce qu’ils savaient qu’il y émigrerait, comme l’indiquaient la Torah et certains de leurs rabbins les plus instruits. Ils espéraient que ce Messager serait l’un des leurs. Lorsqu’ils comprirent que Dieu avait choisi un Arabe pour être Son dernier Messager, ils lui envièrent cet honneur. Il ne les força pas à abandonner leur religion ; il les appela seulement à faire ce que leur livre sacré leur demandait de faire. 5. Bien que les Juifs de Khaybar eussent eux aussi mérité l’évacuation, puisqu’ils avaient tenté de lever des forces pour combattre les musulmans, le Prophète les autorisa à rester et conclut avec eux un accord de paix. Il conclut des accords semblables avec d’autres concentrations juives de la péninsule Arabique. Il montra ainsi qu’il n’était pas hostile à une coexistence pacifique et à une coopération avec eux : il voulait simplement empêcher tout danger pour la communauté musulmane. 6. Les conditions d’évacuation n’étaient nullement sévères. Les personnes évacuées étaient autorisées à emporter chacune une charge de chameau de leurs biens, à l’exception des armes. Cette concession leur aurait permis de s’établir où elles le souhaitaient. En outre, aucune restriction frontalière ne les empêchait d’aller où elles voulaient. En réalité, leur présence à Médine résultait d’un choix. Elles y étaient venues comme immigrantes et pouvaient choisir leur lieu d’installation de la même manière. Un examen attentif du traitement que le Prophète réserva aux Juifs qui choisirent de lui être hostiles montre qu’il se montra extrêmement indulgent envers eux. Aucun autre vainqueur dans l’histoire n’a traité ses ennemis avec le même esprit de respect et d’indulgence que Muhammad, que la paix soit sur lui.
CHAPITRE 18
Le destin des Juifs de Qurayzah
Un certain nombre de chefs de la tribu juive des Banou al-Nadir s’installèrent à Khaybar, dans le nord de l’Arabie, après l’évacuation de leur tribu de Médine. Ils nourrissaient une profonde rancœur envers l’islam et son Prophète. Plusieurs d’entre eux se rendirent à La Mecque et s’adressèrent aux chefs des Quraysh, puis à ceux de Ghatafan, afin de solliciter leur soutien. Le plan convenu entre les trois groupes consistait à rassembler la plus grande force possible et à marcher sur Médine pour mettre fin à l’islam et aux musulmans. Cependant, comme je l’ai indiqué au chapitre 2, le Prophète fut informé de l’importante armée qui se dirigeait vers Médine. Lui et ses Compagnons fortifièrent la ville en creusant un fossé sec en travers de son accès. L’armée des mécréants dut camper de l’autre côté du fossé, car elle était incapable de le franchir. La seule grande tribu juive encore présente à Médine était celle des Qurayzah, qui, jusque-là, avait respecté son pacte avec les musulmans et vécu en paix avec eux. Toutefois, Huyayy ibn Akhtab, le rabbin juif qui avait conçu l’alliance, estima qu’un long siège ne donnerait aucun résultat, puisque les musulmans de Médine disposaient de leurs provisions à l’intérieur de la ville — en réalité, le siège fut plus difficile pour les assaillants. Comprenant cela, Huyayy se rendit auprès des Qurayzah et persuada Ka’b ibn Asad, leur grand rabbin, d’accepter de rompre le pacte avec le Prophète et de rejoindre l’alliance ennemie. L’idée était de lancer une attaque en tenaille depuis le nord et le sud de Médine afin d’écraser sa population musulmane. Les préparatifs de cette attaque étaient déjà bien avancés lorsque Dieu intervint en envoyant une violente tempête qui contraignit les Quraysh et les Ghatafan à se retirer. Les musulmans assiégèrent alors les Qurayzah. Après vingt-cinq jours de siège, les Juifs de Qurayzah acceptèrent de se soumettre au jugement du Prophète. Celui-ci leur permit de choisir leur juge parmi ses Compagnons. Ils choisirent Sa’d ibn Mu’adh, car il avait été leur allié avant l’islam.
Ce qui se passa ensuite fait l’objet d’une controverse. La plupart des historiens musulmans retiennent la version donnée par Muhammad ibn Ishaq (mort en 151 de l’hégire / 768 apr. J.-C.), qui rapporte que le verdict de Sa’d ibn Mu’adh fut de tuer tous les hommes et de réduire en esclavage toutes les femmes et tous les enfants.1 Cette histoire est toutefois loin d’être exacte : elle est en réalité fondamentalement viciée et contredite par d’autres événements.2 Ibn Ishaq, dont la biographie du Prophète a été conservée par Ibn Hisham, mentionne que, lorsque le siège commença à devenir insupportable, les Qurayzah demandèrent au Prophète de leur envoyer l’un de ses Compagnons, Abu Lubabah ibn ‘Abd al-Mundhir, car ils souhaitaient le consulter sur leur situation. Lorsque Abu Lubabah entra dans leur forteresse, leurs hommes se levèrent pour l’accueillir, tandis que les femmes et les enfants vinrent à sa rencontre en pleurs. Il éprouva une grande compassion pour eux. Ils lui demandèrent s’ils devaient se soumettre au jugement de Muhammad. « Il répondit : “Oui”, et fit un signe de la main en travers de son cou, laissant entendre qu’ils seraient exécutés. » Ibn Ishaq lui fait dire : « Je n’avais presque pas fait un pas que je compris que j’avais trahi Dieu et Son Messager. » Il quitta le quartier des Qurayzah sans savoir où aller, mais ne retourna pas auprès du Prophète. Finalement, il s’attacha à un pilier de la mosquée, déclarant qu’il ne le quitterait pas avant d’avoir la certitude que Dieu acceptait son repentir.3 Ibn Ishaq ajoute qu’Abu Lubabah resta attaché au pilier pendant six nuits, jusqu’à ce qu’un verset coranique soit révélé, indiquant que Dieu avait accepté son repentir. Le verset dit : « Il en est d’autres qui ont reconnu leurs péchés après avoir mêlé de bonnes actions à de mauvaises. Il se peut que Dieu accueille leur repentir. Dieu est Pardonneur et Miséricordieux. »4 (9: 102)
Cette partie du récit présente trois failles, que j’exposerai ici. Premièrement, les Qurayzah demandèrent précisément Abu Lubabah parce qu’ils savaient qu’il leur voulait du bien. Cela ressort clairement de la manière dont ils lui montrèrent leur détresse : il était presque en larmes devant leur affliction. Puis il nous est dit qu’il leur conseilla de se soumettre au jugement du Prophète tout en leur indiquant que ce jugement serait leur exécution. Cela implique que, lorsque le Prophète leur permit de choisir leur juge, le verdict rendu par celui-ci avait déjà été discuté et arrêté dans le camp musulman. Le tribunal de Sa’d n’aurait donc fait qu’officialiser un verdict déjà prononcé. Jamais le Prophète ne traita personne de cette manière, car une telle attitude est totalement inacceptable en islam. De plus, lorsque les Qurayzah choisirent Sa’d ibn Mu’adh, qui était leur allié et le chef des Aws, comme juge, certains membres de sa tribu lui dirent : « Le Messager de Dieu t’a confié cette tâche afin que tu sois bienveillant envers eux. » Si telle était la perception des Aws, comment est-il possible que l’un des leurs, Abu Lubabah, ait pu considérer que le verdict imminent serait leur mort ? En outre, si leur mort avait été décidée à l’avance et qu’Abu Lubabah le savait, le Prophète aurait-il accepté qu’il les rencontre sans l’avertir de ne pas révéler le secret ?
Deuxièmement, est-il possible, ou logique, qu’Abu Lubabah ait conseillé aux Qurayzah de se soumettre au verdict du Prophète tout en leur faisant signe que ce verdict serait leur mort ? Puisqu’il était leur ami et entretenait de nombreuses relations avec eux, ne leur aurait-il pas conseillé de chercher une autre issue, plutôt que de les convaincre d’accepter une condamnation à mort déjà décidée ? De plus, ils suivirent finalement son conseil et se soumirent au verdict du Prophète, quel qu’il fût. S’ils avaient su que le verdict avait déjà été fixé à l’exécution, il semble peu probable qu’ils eussent délibérément choisi cette voie.
Enfin, un récit plus authentique concernant le fait qu’Abu Lubabah se serait attaché à un pilier de la mosquée précise que cela eut lieu quatre ans plus tard, c’est-à-dire après l’expédition de Tabuk. Selon ce récit, le Prophète avait ordonné à tous les musulmans de participer à l’expédition ; cependant, plusieurs personnes restèrent en arrière. La plupart étaient des hypocrites — ils prétendaient être musulmans sans l’être —, mais quelques-uns, moins de dix, étaient de véritables croyants qui n’avaient pas fait ce qui leur avait été ordonné. Trois d’entre eux allèrent trouver le Prophète et reconnurent leur faute. Ils furent traités d’une manière particulière.5 Les autres s’attachèrent à des piliers de la mosquée en signe d’aveu et d’excuse envers le Prophète. Ils espéraient que celui-ci leur pardonnerait et ordonnerait leur libération. Le Prophète laissa l’affaire à la décision de Dieu. Quelques jours plus tard, leur pardon fut révélé dans le verset coranique cité plus haut (9: 102).6 Toute cette sourate commente l’attitude des hypocrites, telle qu’elle se manifesta pendant les préparatifs de l’expédition de Tabuk et dans les événements qui suivirent. Ibn 5 Pour le récit complet de l’histoire des « trois restés en arrière », voir Adil Salahi, Muhammad: Man and Prophet, The Islamic Foundation, Leicestershire, 2008, p. 710-717. 6 Ahmad ibn al-Husayn al-Bayhaqi, Dala’il al-Nubuwwah, vol. 5, Beyrouth, 1988, p. 272.
Le récit d’Ishaq cite également ce verset comme preuve du pardon accordé à Abu Lubabah. L’épisode des Qurayzah eut lieu la cinquième année, quatre ans avant la révélation de cette sourate ; il est peu probable qu’Abu Lubabah se soit attaché à un pilier de la mosquée à deux reprises, à quatre ans d’intervalle, et qu’il ait reçu son pardon par le même verset, révélé lors de la seconde occasion.
Lorsque le siège devint pour eux particulièrement éprouvant, les Qurayzah envoyèrent un message au Prophète, déclarant qu’ils étaient disposés à se rendre et à accepter tout jugement qu’il prononcerait contre eux. Les musulmans des Aws s’adressèrent au Prophète pour plaider en faveur des Qurayzah, car ceux-ci étaient leurs alliés. Le Prophète leur dit : « Serez-vous satisfaits qu’un homme parmi vous rende le jugement ? » Ils répondirent : « Oui. » Le Prophète confia alors cette tâche à Sa’d ibn Mu’adh. Un autre récit rapporte que le Prophète demanda aux Qurayzah de choisir leur juge parmi ses Compagnons, et qu’ils choisirent Sa’d parce qu’il était leur allié et qu’ils espéraient qu’il se montrerait indulgent.
Sa’d ibn Mu’adh avait été blessé par une flèche perdue et était soigné durant le siège des Qurayzah. On l’amena à la tente du Prophète pour qu’il rende son jugement. Il commença par s’assurer que son verdict engagerait aussi bien les Juifs que les musulmans. Les deux parties le confirmèrent. Il déclara ensuite : « Je décide par la présente que les combattants des Qurayzah soient tués, que leurs biens soient partagés, que leurs femmes et leurs enfants soient faits prisonniers et que leurs biens soient distribués. » (Rapporté par al-Bukhari.) Le Prophète approuva ce jugement et déclara qu’il venait de Dieu. Le jugement fut alors appliqué.
Sur ordre du Prophète, les Qurayzah condamnés furent conduits à Médine : les hommes furent détenus dans la maison d’Usamah ibn Zayd, tandis que les femmes et les enfants furent détenus dans la maison d’une femme appelée Kayyisah bint al-Harith.7 Leurs armes et leurs biens mobiliers furent également transportés à Médine, tandis que leur bétail fut laissé dans leurs champs. On leur donna des dattes à manger.
Selon Ibn Ishaq, cependant, le jugement de Sa’d ibn Mu’adh s’appliquait à tous les Qurayzah, ce qui signifiait que tous leurs hommes furent tués et que toutes leurs femmes et tous leurs enfants furent réduits en esclavage. La plupart des historiens musulmans le citent et acceptent son récit comme exact ; néanmoins, je le considère comme gravement vicié.
Ibn Ishaq fut le premier à rédiger une biographie détaillée du Prophète et fournit de nombreux détails sur les événements qu’il rapporte. Cependant, comme beaucoup d’autres historiens musulmans des premiers temps, il se concentre sur les batailles qui eurent lieu pendant la vie du Prophète. Les spécialistes du hadith critiquent sa méthode, car il combine des récits appris de diverses personnes afin de produire une narration complète et cohérente de chaque événement. Ainsi, il n’attribue pas chaque détail au savant auprès duquel il l’a appris. Pour défendre Ibn Ishaq, je soutiens qu’en tant qu’historien sa méthode était appropriée, malgré le fait qu’elle ne permette pas d’examiner correctement ses sources. Pour un lecteur d’histoire, le récit d’événements majeurs pourrait devenir trop lourd si chaque détail était attribué à sa source lorsqu’il existe plusieurs sources. En revanche, si Ibn Ishaq avait rapporté séparément les récits de chacune de ses sources, sa narration aurait comporté de nombreuses répétitions et les lecteurs auraient eu du mal à distinguer les versions les plus fiables. Néanmoins, la méthode d’Ibn Ishaq l’expose à l’accusation d’avoir transmis des récits faux ou inexacts. Pour obtenir un récit plus exact de l’événement, nous devons examiner ce que fournissent les sources les plus fiables.
Le Coran apporte un bref commentaire sur le destin de la tribu des Qurayzah. Il dit que Dieu « fit sortir de leurs forteresses ceux des gens qui avaient reçu les Écritures auparavant et qui les avaient soutenus [c’est-à-dire les idolâtres], en jetant l’épouvante dans leurs cœurs : vous en avez tué certains et vous en avez fait prisonniers d’autres. Il vous a donné en héritage leur terre, leurs demeures et leurs biens, ainsi qu’une terre que vous n’aviez jamais foulée. Dieu est capable de toute chose ». (33: 26-27)
Le Coran commenta le fait que les musulmans avaient coupé un certain nombre de palmiers durant le siège de la tribu juive des Banou al-Nadir et en donna la justification. De même, si tous les Qurayzah avaient été tués ou faits prisonniers, le Coran aurait expliqué la nécessité d’un tel traitement. L’autre source fiable est l’anthologie al-Bukhari des traditions authentiques du Prophète. Deux récits parlent du jugement de Sa’d ibn Mu’adh dans cette affaire, et tous deux affirment qu’il décida que « leurs combattants seraient tués et leurs descendants faits prisonniers ».8 La faille fondamentale du récit d’Ibn Ishaq est qu’il rend le jugement applicable à chaque membre des Juifs de Qurayzah : il prononce ainsi une condamnation à mort contre tous les hommes adultes et la captivité contre toutes les femmes et tous les enfants. Rien, ni dans les textes coraniques ni dans les textes du hadith, ne confirme cela. Le Coran parle de certaines personnes tuées et d’autres faites prisonnières, tandis que les deux traditions du hadith parlent de l’exécution des combattants et de l’emprisonnement de leurs descendants. 8 Ibn Hajar, Fath al-Bari (commentaire détaillé de la compilation Sahih d’al-Bukhari), vol. 7, p. 411-412.
Plusieurs éléments du récit d’Ibn Ishaq permettent de le mettre en doute. Tout d’abord, il mentionne qu’avant leur exécution les hommes furent placés dans la maison d’Usamah ibn Zayd, tandis que les femmes furent placées dans la demeure de Kayyisah bint al-Harith. Combien de personnes ces deux maisons pouvaient-elles accueillir ? Il est bien connu que la plupart des musulmans vivaient dans la pauvreté — en particulier ceux qui avaient émigré de La Mecque, et Usamah appartenait à ce groupe. Le nombre d’hommes qurayzah mentionné dans ces récits varie entre 600 et 900. Quel genre de maison aurait pu accueillir autant de personnes ? En réalité, le nombre de femmes et d’enfants que l’on suppose avoir été placés dans la maison de Kayyisah aurait été bien plus élevé.
En outre, on affirme que des fossés furent creusés sur la place du marché pour tuer ces personnes. Les lieux de Médine où se produisirent des événements importants durant les premières années de l’islam sont bien connus et ont été repérés. Les mosquées construites du vivant du Prophète, telles que les mosquées de Quba’ et des Deux Qiblas, sont encore debout. Pourtant, aucune trace ne signale les fossés que l’on aurait creusés pour cette exécution collective.
Il est également habituel qu’Ibn Ishaq mentionne les noms des personnes impliquées dans chaque événement important qu’il documente. Il donne, par exemple, les noms de chacun des Compagnons du Prophète qui émigrèrent en Abyssinie — 101 au total — ainsi que de tous ceux qui participèrent à la bataille de Badr, avec leurs ancêtres et leurs clans — 313 personnes. À cette occasion, il ne mentionne que deux personnes : Huyayy ibn Akhtab et al-Zubayr ibn Bata, et rapporte les conversations qui eurent lieu avant leur mise à mort. Il précise que le Prophète pardonna à ce dernier et lui rendit ses biens. Pourtant, al-Zubayr ibn Bata préféra mourir, car les auteurs de la trahison des Qurayzah avaient reçu le châtiment qu’ils méritaient.
Ibn Ishaq rapporte les cas de ceux qui bénéficièrent d’un pardon particulier, en donnant leurs noms et en identifiant ceux qui intercédèrent pour eux ; il ne fournit pas beaucoup de détails sur ceux que l’on présume avoir été exécutés. Il aurait été peu probable qu’il donne les noms de tous les Qurayzah, qui se comptaient par centaines ; il aurait cependant pu au moins nous transmettre les noms des personnalités les plus éminentes parmi eux.
Enfin, Muhammad ibn ‘Umar al-Waqidi (130-207 de l’hégire / 748-822 apr. J.-C.) fournit davantage de détails. Al-Waqidi était un historien éminent qui écrivit abondamment sur l’histoire de l’islam, s’appuyant souvent sur des sources primaires et se rendant dans tous les lieux où s’étaient déroulés les événements majeurs de la vie du Prophète. Al-Waqidi donne les noms de neuf personnes exécutées à la suite du jugement de Sa’d ibn Mu’adh : Ka’b ibn Asad, le chef des Qurayzah qui avait accepté la trahison ; Huyayy ibn Akhtab, celui qui s’était employé à rassembler les forces d’attaque visant à détruire l’islam et à y mettre fin ; al-Zubayr ibn Bata ; Ghazzal ibn Samuel ; Nabbash ibn Qays ; Wahb ibn Zayd ; ‘Uqbah ibn Zayd ; et deux personnes nommées ‘Amr.9 Il mentionne également que deux personnes furent envoyées auprès de plusieurs clans des Ansar, où elles furent exécutées. Le nombre total est ainsi inférieur à vingt-cinq. Si l’on ajoute cette information à la formulation la plus fiable du jugement de Sa’d ibn Mu’adh, qui condamnait à mort les combattants qurayzah, il est possible de conclure qu’il s’agissait des véritables combattants ayant activement participé à la trahison visant à éradiquer l’islam et tous les musulmans. 9 Al-Waqidi, Kitab al-Maghazi, (1966), vol. 2, Oxford University Press, p. 496-521.
Le récit d’Ibn Ishaq sur la vie du Prophète fut la principale source sur laquelle s’appuyèrent les historiens ultérieurs pour analyser les événements survenus durant la vie du Prophète. Pourtant, dans ce cas, je considère que notre argumentation repose sur des bases solides lorsqu’elle rejette son récit du destin de la tribu juive des Qurayzah.
La première raison de rejeter ce récit est que l’application d’une telle peine collective est contraire aux enseignements islamiques et à la pratique même du Prophète. L’islam ne permet pas de punir un groupe de personnes pour le crime d’un seul, ni de punir beaucoup de gens pour le crime de quelques-uns. Il punit plutôt tous ceux qui prennent effectivement part à un crime. Ainsi, si dix personnes s’associent pour assassiner une personne, elles sont toutes punies de la même manière. Dans un cas comme celui des Qurayzah, les chefs de la tribu et certains de leurs proches prennent finalement une décision et veillent à son application. La majorité des membres de la tribu se contente de suivre la décision prise et n’a guère de voix au chapitre. Infliger la même peine à tous ne correspondrait donc pas aux critères islamiques de justice.
Le Prophète comprit dès le début la nature de sa mission. Aux premiers jours de sa prophétie, Dieu lui en définit l’essence : « Nous ne t’avons envoyé que comme une manifestation de Notre grâce envers les mondes. » (21: 107) Durant les vingt-trois années de sa mission, le Prophète manifesta cet aspect de la grâce dans tout ce qu’il fit. Plusieurs personnes tentèrent de le tuer à différentes occasions, mais il leur pardonna à toutes. Au sommet de son triomphe, il pardonna aux Quraysh, qui lui avaient été très hostiles, y compris à la plupart des dix-neuf personnes qu’il avait déjà condamnées à mort pour leur hostilité persistante à l’islam. Il adopta la même attitude envers les Juifs, même envers ceux qui avaient tenté de l’assassiner.
Le Prophète a peut-être autorisé la mise à mort de Sallam ibn Abi al-Huqayq ; mais c’était uniquement parce que ce dernier avait participé à la formation de l’alliance qui avait tenté d’attaquer Médine et d’éradiquer l’islam et les musulmans. En revanche, lorsque le Prophète vainquit les Juifs de Khaybar, il dit aux membres de la famille d’Abi al-Huqayq, dont beaucoup étaient activement hostiles à l’islam, qu’il ne les punirait pas pour leur attitude passée.9 Lorsque nous considérons toutes ces preuves de la miséricorde accordée aux ennemis d’autrefois, le récit d’Ibn Ishaq paraît très étrange.
La position sur le châtiment collectif
Un fait très important, qui contribue également à justifier le rejet du récit d’Ibn Ishaq, est qu’aucun des grands juristes de l’histoire islamique ne semble en avoir retenu la portée. Les déclarations et les actes du Prophète sont bien connus pour avoir servi de fondement aux décisions dans des cas analogues. Si une telle peine collective avait été infligée aux Qurayzah, ces juristes auraient examiné les conditions permettant d’imposer une telle peine. Le fait qu’aucun juriste n’autorise le châtiment collectif — par lequel beaucoup sont punis pour un crime commis par quelques-uns — indique que ce récit leur était inacceptable.
Nous trouvons notamment l’imam al-Awza’i (mort en 157 de l’hégire / 774 apr. J.-C.) s’opposant très fermement au châtiment collectif. Des troubles éclatèrent au sein d’une communauté de non-musulmans au Liban. Lorsque le gouverneur, Salih ibn ‘Ali, réprima la sédition, il voulut contraindre cette communauté à quitter ses terres pour s’installer ailleurs. L’imam al-Awza’i s’y opposa vivement et dit au gouverneur : « Autant que je sache, ce n’est pas une règle de Dieu que Dieu punisse le grand nombre pour la faute du petit nombre, mais qu’Il punisse le petit nombre pour la faute du grand nombre. »10 En citant cette parole, l’imam al-Qasim ibn Sallam montre avec une absolue clarté que le châtiment collectif est étranger aux valeurs, aux principes et à la législation islamiques.
Ibn Sallam était un savant du même niveau que les fondateurs des quatre écoles juridiques. On considère qu’il avait sa propre école, bien que celle-ci n’ait pas subsisté assez longtemps pour être suivie par les générations ultérieures.
L’article érudit du professeur Walid Arafat, publié dans le Journal of the Royal Society of Great Britain and Ireland (1976), examine le récit d’Ibn Ishaq et le traitement des Juifs de Médine. Arafat étudie les sources d’Ibn Ishaq et estime que l’histoire lui fut probablement racontée par les descendants de certains Juifs de Qurayzah, dont les ancêtres avaient été punis par le Prophète. Ibn Ishaq avait coutume de rechercher les descendants et les familles des contemporains du Prophète et de leur demander les détails, transmis par leurs familles, des événements survenus durant la vie du Prophète. Cette attitude d’Ibn Ishaq est digne d’éloge, puisqu’elle le conduisait vers les sources primaires. Il aurait toutefois dû se montrer plus prudent et vérifier soigneusement ses informations avant de les consigner dans son livre.
Arafat compare ce récit au cas de Massada, où 960 Juifs auraient, pense-t-on, préféré se suicider en 73 apr. J.-C. plutôt que d’être faits prisonniers par les forces byzantines. De sérieux doutes sont exprimés à propos de cette affaire, y compris par des auteurs juifs.11 Néanmoins, l’événement a toujours été présenté sous un jour héroïque dans l’histoire juive, en particulier après la création d’Israël. Il est étonnant que les chiffres donnés dans les récits fondés sur la version d’Ibn Ishaq fournissent un nombre similaire d’hommes qurayzah censés avoir été exécutés. Un autre point commun entre les deux événements est que le chef des Qurayzah, Ka’b ibn Asad, aurait suggéré à ses membres de tuer leurs femmes et leurs enfants afin de combattre les musulmans jusqu’au bout. 10 Al-Qasim ibn Sallam, Kitab al-Amwal, Beyrouth, 1981, p. 79.
Étrangère à la nature du Prophète
Le châtiment collectif que les Qurayzah auraient subi n’aurait pu être approuvé par Muhammad (que la paix soit sur lui), car il était contraire à sa nature. Rappelons l’attitude du Prophète après son voyage à Taïf, huit ans plus tôt. Il se trouvait encore à La Mecque, où il affrontait l’opposition de ses habitants. Après dix années consacrées à prêcher son message avec peu de résultats, il songea à étendre son activité et se rendit à Taïf, où il passa dix jours à rencontrer les habitants des Thaqif, la principale tribu de cette région. Ils ne pouvaient être plus hostiles : finalement, ils lancèrent contre lui leurs esclaves et leurs jeunes gens. Ils le chassèrent en le lapidant jusqu’à ce que ses pieds saignent — ce récit est mentionné au chapitre 2.
Ce qui importe ici, c’est ce qui se produisit ensuite, lorsque le Prophète implora Dieu avec la plus grande ferveur, affirmant sa détermination à poursuivre sa mission tout en sollicitant le soutien de Dieu. L’ange des montagnes vint à lui, le salua et dit : « Je suis à ton service. Si tu le souhaites, je peux refermer les deux montagnes sur leur vallée. » Le Prophète répondit : « Non. J’espère que de leur descendance viendront des gens qui adoreront Dieu seul, sans rien Lui associer. » (Rapporté par al-Bukhari.) Cet événement se produisit à une époque où le Prophète se sentait très faible face à l’opposition et où il recevait des coups de tous côtés. Ces habitants de Taïf ne lui étaient pas apparentés et il n’avait aucune raison particulière de se montrer compatissant envers eux. Ils le ridiculisèrent et le maltraitèrent, mentalement et physiquement, pendant dix jours consécutifs. Pourtant, lorsqu’on lui proposa de leur infliger le châtiment le plus sévère, sa réaction immédiate, quoique mûrement réfléchie, fut un refus catégorique, car il espérait que leur descendance compterait des gens qui croiraient en Dieu.
Par contraste, le jugement concernant les Qurayzah fut rendu à un moment où les perspectives de la communauté musulmane s’amélioraient considérablement. L’armée des tribus confédérées qui avait assiégé Médine pendant près d’un mois venait de repartir dans l’opprobre, après de brefs combats. Le Prophète commenta leur retrait en disant : « Désormais, ils ne nous attaqueront plus jamais. Nous prendrons l’initiative. » Il assiégea ensuite les Qurayzah, qui se rendirent, de sorte qu’il n’aurait plus jamais à les craindre. La compassion était toujours un trait saillant du Prophète : aurait-il, à un tel moment de force, approuvé une mise à mort massive qui aurait stigmatisé l’islam pour le reste des temps ?
Que s’est-il passé pour les Qurayzah ?
Une autre raison de rejeter le récit du châtiment collectif des Juifs de Qurayzah est l’absence de tout récit concernant des événements ultérieurs qui auraient pu se produire au sein de la communauté musulmane. Le récit d’Ibn Ishaq laisse entendre que toutes les femmes et tous les enfants furent faits prisonniers. La question se pose : qu’advint-il d’eux ensuite ? Selon la coutume universelle de l’époque, ils seraient devenus des esclaves et auraient été distribués à ceux qui avaient participé au siège des forteresses qurayzah. Pourtant, l’islam avait déjà établi une règle concernant les prisonniers de guerre : les musulmans devaient les libérer, soit contre rançon, soit à titre gracieux.
Nous ne disposons d’aucun récit indiquant qu’ils seraient restés à Médine comme esclaves, ni d’une seule histoire relatant qu’une de ces femmes aurait rencontré des difficultés avec la famille auprès de laquelle elle aurait été placée. Nous n’avons aucun récit de la mort d’une femme âgée ni de la manière dont elle aurait été enterrée. Les enfants concernés auraient été élevés comme musulmans. Nous ne possédons pas un seul récit rapportant que l’un d’eux se serait distingué dans quelque domaine de la vie que ce soit. Nous ne disposons pas davantage d’un récit d’une conversation entre les Compagnons du Prophète faisant référence au châtiment des Juifs de Qurayzah ou au destin de leurs familles. Comment expliquer cette absence de récits ?
Une absence similaire de témoignages concerne les deux autres tribus juives évacuées de Médine durant la vie du Prophète : les Qaynuqa’ et les Nadir. Cela laisse penser que les Compagnons du Prophète et les premiers historiens musulmans ne se préoccupèrent pas de retracer le destin de ces Juifs évacués après leur départ de Médine. Il devait en être de même pour les Juifs de Qurayzah. Nous concluons donc qu’après l’exécution des auteurs de la trahison, le reste de la tribu fut autorisé à quitter Médine dans des conditions similaires à celles qui avaient été accordées auparavant aux autres tribus juives évacuées.
CHAPITRE 19
muhammad : l’homme d’État Peut-être personne en Arabie ne haïssait le Messager de Dieu autant que moi. J’étais un homme de noble naissance, chrétien de religion, et j’appliquais la règle qui me donnait un quart de tout le butin de guerre acquis par ma tribu.1 Cela signifiait que j’avais ma religion pour moi-même et que j’étais véritablement le roi de mon peuple. Lorsque j’entendis parler du Prophète, je le haïs.2 Telles furent les paroles de [Adiyy ibn Hatim, chef de la tribu des Tayy’, qui vivait dans le nord de l’Arabie. Au moment où La Mecque tomba aux mains de l’islam, vers la fin de la huitième année — c’est-à-dire vingt et un ans après le début de la mission du Prophète —, [Adiyy comprit que l’islam allait s’étendre au reste de l’Arabie et il se prépara à cette éventualité. Lorsqu’il apprit qu’une expédition musulmane approchait de sa région, il prit la fuite. L’expédition, dirigée par le cousin du Prophète, [Ali ibn Abi Talib, détruisit al-Fuls, l’une des principales idoles adorées par les habitants du nord de l’Arabie, et fit quelques prisonniers parmi la tribu des Tayy’, dont la propre sœur de [Adiyy, Sufanah. Elle était très mécontente de son frère, car il l’avait laissée derrière lui tout en emmenant sa famille proche. Ainsi Sufanah, dont le père est encore aujourd’hui considéré par tous les Arabes comme un modèle d’intégrité et de générosité, se retrouva captive à Médine. Elle comprit rapidement la nature de la position du Prophète parmi les musulmans et fit appel à lui en lui expliquant sa détresse : « Messager de Dieu, mes parents sont morts et mon protecteur a disparu. Sois généreux envers moi, que Dieu soit généreux envers toi. »3 Après avoir renouvelé sa demande pendant trois jours consécutifs, le Prophète 1 Cette pratique était le fait de chefs tribaux qui jouissaient d’une autorité incontestée parmi leur peuple. 2 Ibn Hisham, Al-Sirah al-Nabawiyyah, vol. 4, p. 246. 3 Ibid., p. 247. lui accorda la liberté, mais lui dit de rester à Médine jusqu’à ce qu’elle trouve des personnes dignes de confiance qui pourraient l’escorter jusqu’à son lieu de résidence. Il lui demanda de l’informer avant son départ. Lorsqu’elle fut sur le point de quitter Médine, le Prophète lui donna un chameau pour monter, des vêtements et de l’argent. Elle alla plus loin que son propre pays : elle se rendit en Syrie pour retrouver son frère. Après lui avoir vivement reproché de l’avoir abandonnée, elle lui conseilla d’aller à Médine rencontrer le Prophète. Elle lui expliqua que Muhammad fût-il un prophète ou un roi, il n’était pas dans l’intérêt de [Adiyy de s’opposer à lui. Elle ne lui révéla pas qu’elle avait accepté l’islam. [Adiyy ibn Hatim suivit son conseil et se rendit à Médine. Il rapporte longuement sa visite, mais nous nous intéresserons ici à ses premières impressions : Je me rendis auprès du Prophète dans sa mosquée. Lorsque je le saluai, il me demanda mon nom et je répondis : « [Adiyy ibn Hatim. » Il se leva alors et me conduisit chez lui. Tandis que nous marchions vers sa demeure, une vieille femme faible l’arrêta. Il resta longtemps auprès d’elle pendant qu’elle lui expliquait ce qu’elle voulait. Je me dis : « Ce n’est certainement pas un roi. » Puis il me fit entrer dans ses appartements, me donna un coussin et me dit : « Assieds-toi dessus. » Je répondis : « Non, assieds-toi, toi. » Il dit : « Il est à toi. » Je m’assis sur le coussin et lui s’assit par terre. Une fois encore, je me dis : « Ce n’est certainement pas un roi. »4 Telle fut la première impression d’un homme qui, de son propre aveu, se comportait comme un roi parmi son peuple. Il était venu déterminer si Muhammad (paix et bénédiction de Dieu sur lui) était un roi ou un prophète, à une époque où Muhammad était au sommet de sa puissance. Quelques mois auparavant, le Prophète était retourné à Médine après avoir marché sur La Mecque et remporté la victoire à Hunayn, obtenant pour son peuple d’importants gains militaires et matériels. Bien qu’à cette époque le Prophète fût le dirigeant incontesté de l’Arabie, il se comportait néanmoins avec abnégation. Par exemple, il s’arrêtait dans la rue pour de longues conversations avec une vieille femme faible, répondant à sa demande et veillant à ce qu’elle dispose de ce dont elle avait besoin. De même, il s’asseyait par terre dans sa propre maison et donnait son coussin à son hôte pour qu’il s’y asseye. Il est juste de dire que le pouvoir corrompt, et les exemples de dirigeants qui abandonnent ou oublient leurs idéaux une fois au pouvoir sont innombrables. Le Prophète n’a jamais recherché le pouvoir pour lui-même. Lorsqu’il eut fondé un vaste État dont les habitants lui vouaient une allégeance pleine et sans réserve, il ne se considéra jamais, ne serait-ce qu’un instant, comme un roi ou un chef d’État. 4 Ibn Hisham, Al-Sirah al-Nabawiyyah, vol. 4, p. 246. Pour le récit complet de l’histoire de [Adiyy ibn Hatim, voir Adil Salahi, Muhammad : Man and Prophet, The Islamic Foundation, Leicestershire, 2008, p. 674-677. Muhammad : The Statesman Il continua à se comporter comme il l’avait toujours fait. Toutefois, il n’oublia jamais le devoir que Dieu lui avait confié : transmettre Son message et appeler les gens à l’accepter. Lorsque les Qurayshites s’opposèrent à lui et confinèrent pratiquement son message aux limites de La Mecque, il chercha à le prêcher ailleurs. Il envoya un grand groupe de ses disciples en Abyssinie afin d’y établir une seconde base pour sa mission. En même temps, il s’adressa aux autres tribus lorsqu’elles se réunissaient à La Mecque pendant la saison du pèlerinage. Il comprit qu’il lui fallait une base sûre depuis laquelle il pourrait s’adresser aux gens. Lorsqu’il parlait aux différentes tribus, il s’enquérait de leur capacité et de leur volonté de le défendre tandis qu’il transmettrait son message à d’autres. Dès les premières années de sa mission, il avait également compris qu’il lui fallait la puissance d’un État pour offrir un refuge sûr aux défenseurs de l’islam. Lorsqu’il eut finalement établi sa base solide à Médine, il chercha avant tout à assurer la sécurité complète de ses disciples et des autres citoyens de Médine. Comme cela a été indiqué dans les chapitres précédents, il conclut un pacte auquel toutes les composantes de la population s’engagèrent. Ce document définissait les responsabilités et les engagements, et faisait de tous les groupes — musulmans, juifs et idolâtres — une seule nation, jouissant de droits égaux à Médine ; toutefois, lorsqu’un désaccord survenait entre eux, le Prophète en était l’arbitre final. Ainsi, ces communautés vécurent côte à côte en paix. Chaque communauté s’occupait de ses propres membres et partageait la responsabilité de leur comportement ; mais elles étaient unies face à toute agression commise par une puissance ou un groupe extérieur. C’était un modèle de société pluraliste dans laquelle aucun groupe ne cherchait à établir son autorité sur les autres. Bien que cette situation se soit ensuite dégradée avec certains groupes, ce ne fut nullement la faute de l’islam ou des musulmans ; les autres groupes furent toujours les agresseurs. La première responsabilité du Prophète concernait son propre peuple, les musulmans. Il forgea une communauté où l’appartenance tribale était une question très secondaire, puisque le lien de la foi avait remplacé tous les autres liens. Il prit soin d’eux d’une manière qui lui valut leur amour entier. Asma’ bint [Umays, qui faisait partie des émigrés en Abyssinie et fut la dernière à rentrer, compara le sort des émigrés à celui des musulmans de Médine : Vous étiez avec le Messager de Dieu (paix et bénédiction de Dieu sur lui), qui nourrissait ceux d’entre vous qui avaient faim et réprimandait les ignorants, tandis que nous étions au pays d’étrangers hostiles, n’y restant que pour Dieu et Son Messager… Nous étions maltraités et nous connaissions souvent la peur. (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.) Il ne fait aucun doute que le Prophète prenait soin de sa communauté. Par exemple, les gens connus sous le nom d’Ahl al-Suffah, qui rejoignirent les musulmans à Médine, venaient de tribus et de régions différentes, mais ils étaient tous pauvres et sans abri. Le Prophète les installa dans un abri près de la mosquée et veilla à ce qu’ils aient de la nourriture. Les circonstances étaient parfois très difficiles, mais le Prophète parvenait toujours à leur donner quelque chose. Le Prophète menait une vie de pauvreté, mais il n’oubliait jamais ceux qui étaient dans le besoin. Souvent, Dieu bénissait un petit repas de sorte qu’il suffise à un grand nombre de personnes. Tout cela était une réponse aux prières du Prophète, qu’il adressait parce qu’il se souciait de son peuple et voulait alléger ses difficultés. En même temps, le Prophète avait toujours le souci de la justice. Il ne prenait jamais injustement quoi que ce soit à qui que ce soit, même lorsque personne ne pouvait contester ses décisions. Les institutions honorifiques revêtaient une très grande importance en Arabie. Elles étaient traditionnellement confiées à certains clans, qui déployaient tous leurs efforts pour prouver qu’ils étaient dignes de cet honneur. L’une d’elles consistait à porter l’étendard sur le champ de bataille. Comme l’étendard constituait le point de ralliement pendant une bataille, il était très important de le maintenir bien haut. Lors de la bataille de Badr, l’étendard des Qurayshites tomba rapidement lorsque son porteur fut tué. Le clan des [Abd al-Dar détenait traditionnellement l’étendard des Qurayshites et, juste avant le début de la bataille d’Uhud, le chef qurayshite tenta de motiver les [Abd al-Dar en leur demandant s’ils risquaient de perdre l’étendard. Ils lui assurèrent qu’ils le défendraient au prix de leur vie. Bien que le Prophète ne fût nullement obligé de désigner un clan particulier pour porter son étendard, il demanda, avant la bataille, qui portait celui des Qurayshites. Lorsqu’on lui répondit qu’il s’agissait du clan des [Abd al-Dar, il dit : « Il nous incombe davantage de maintenir l’honneur là où il se trouve. » Il appela Mus[ab ibn [Umayr, qui appartenait au clan des [Abd al-Dar, et lui confia l’étendard de l’armée musulmane. D’autres institutions honorifiques que les Qurayshites étaient fiers de détenir comprenaient la siqayah — l’approvisionnement en eau potable des pèlerins pendant leur séjour à La Mecque et sur le lieu du pèlerinage —, la rifadah — l’approvisionnement en nourriture des pèlerins — et la sidanah — la garde de la Kaaba. Cette dernière appartenait également au clan des [Abd al-Dar, tandis que la fourniture de nourriture et d’eau revenait au propre clan du Prophète, les Hachémites. Lorsque La Mecque tomba aux mains de l’islam, le Prophète demanda la clé de la porte de la Kaaba et on la lui remit. Quelques jours plus tard, des membres de son clan lui demandèrent de leur accorder l’honneur d’être les gardiens de la Kaaba, en plus des deux autres fonctions. Personne n’aurait pu reprocher au Prophète d’accéder à cette demande, car les Qurayshites lui avaient été hostiles pendant vingt et un ans. Maintenant qu’il était le maître de La Mecque, il pouvait faire ce qu’il voulait, pourtant Muhammad : The Statesman sa réponse fut : « Voici un jour d’honnêteté, où les promesses sont tenues. »5 Il fit venir [Uthman ibn Talhah et lui rendit les clés. Un tel soin et une telle honnêteté marquèrent la direction du Prophète tout au long de sa carrière. Ils le rendirent cher à tous les membres de sa communauté, car chacun comprenait qu’il recevrait ses droits ainsi que davantage de son attention et de son amour. C’est là le signe d’un grand dirigeant, et cela participe de son objectif constant : rechercher le juste. Lorsque le Prophète établit l’État musulman à Médine, il s’agissait d’une cité-État au milieu d’une région désertique habitée par des tribus qui vivaient partout où elles pouvaient trouver de l’eau et des terres fertiles. Les Qurayshites étaient la plus puissante et la plus respectée de toutes les tribus arabes. Ils étaient très hostiles à l’islam, et cette hostilité s’accrut après que le Prophète et ses Compagnons eurent trouvé un soutien à Médine, où les deux tribus — les Aws et les Khazraj — embrassèrent l’islam en grand nombre. Toutes les autres tribus adoptèrent à l’égard de l’islam une attitude allant de l’hostilité à l’attentisme. Seuls les Khuza[ah, qui vivaient près de la mer, dans la région voisine de Djeddah, étaient amicaux envers l’État musulman. Il y avait quelques musulmans parmi les Khuza[ah, mais la majorité adorait encore les idoles. Entouré d’hostilité, le Prophète devait consolider son État et le protéger contre les attaques de toute force hostile. Comme cela a été indiqué dans les chapitres précédents, les expéditions envoyées par le Prophète dans différentes directions visaient à donner aux Arabes de la région de Médine le sentiment que l’État musulman était puissant et prêt à faire face à toute situation. Le Prophète ne participa pas aux premières expéditions. Toutefois, il prit pour la première fois la tête d’une expédition un an après son installation à Médine. Il voulait intercepter une caravane commerciale appartenant aux Qurayshites, mais celle-ci lui échappa. Il conclut un traité avec la tribu des Damrah. Le traité stipulait que les deux parties ne lanceraient pas d’attaque l’une contre l’autre : les Damrah ne devaient ni aider l’un des ennemis du Prophète ni se joindre à lui. Eux-mêmes et leurs biens seraient protégés contre toute attaque. Ils auraient droit à une aide contre toute agression, quelle qu’en soit l’origine. De même, ils s’engageaient à aider le Prophète à tout moment, à moins qu’ils ne soient eux-mêmes attaqués. Si le Prophète leur demandait de l’aide, ils répondraient certainement à son appel.6 Ce type de traité est aujourd’hui appelé traité de défense mutuelle. Le Prophète conclut plusieurs traités de ce genre avec différentes tribus, notamment celles qui vivaient entre La Mecque et Médine, et il priva ainsi les Qurayshites de la possibilité de conclure une alliance avec elles. Cela était très important au cours des premières années, lorsque les Qurayshites levaient une armée après l’autre pour attaquer les musulmans, dans une série de tentatives visant à anéantir l’État musulman. Quelques années plus tard, après avoir conclu l’accord de paix de Hudaybiyah avec les Qurayshites, le Prophète conclut également des traités avec des tribus des régions septentrionales de l’Arabie. Les conditions de ces accords étaient différentes. L’État musulman de Médine ne craignait rien de ces tribus. En réalité, ces tribus avaient besoin de l’aide des musulmans. Cela se reflétait dans les termes et les conditions de ces accords. Lorsque le Prophète se trouvait à Tabuk, au cours de la neuvième année, Yuhanna ibn Ru’bah, un prêtre chrétien qui dirigeait un lieu appelé Aylah, vint le rencontrer. Il portait un crucifix en or. Son apparence était contraire aux valeurs islamiques, car l’islam interdit l’or aux hommes et nie la crucifixion. Néanmoins, le Prophète l’accueillit, lui offrit des vêtements yéménites et conclut avec lui un accord écrit, qui stipulait : Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux. Ceci est une garantie de sécurité accordée par Dieu et par Muhammad le Prophète, Messager de Dieu, à Yuhanna ibn Ru’bah et aux habitants d’Aylah, à leurs bateaux et à leurs caravanes voyageant par terre et par mer. Ils bénéficient de ce pacte avec Dieu et avec Muhammad le Prophète, lequel inclut tous ceux qui les accompagnent, qu’ils soient originaires de Syrie, du Yémen ou qu’ils soient marins. Si l’un d’eux commet une faute, ses biens ne l’empêcheront pas d’être puni en personne. Cela est un bien pour quiconque le respecte. Ils ne doivent empêcher personne d’utiliser une source d’eau qu’ils possèdent sur terre ou en mer.7 Le Prophète conclut également des accords avec les habitants d’Adhruh, dans le sud de la Palestine, et ceux de Maqna, qui étaient tous deux juifs. Les accords stipulaient qu’ils bénéficiaient de garanties de sécurité et de protection contre les musulmans. En échange, ils devaient verser chaque année une certaine somme à l’État musulman : un quart de leur production pour les habitants de Maqna et cent dinars d’or pour ceux d’Adhruh. Dans ces traités, la situation est claire : ces gens avaient besoin d’être en paix avec l’État musulman. Ils comprenaient que les musulmans gagnaient en force et devenaient l’État dominant en Arabie. Ils devaient donc s’assurer d’être protégés contre les attaques et de recevoir l’aide de l’État musulman s’ils étaient attaqués par d’autres. Les traités conclus avec ces populations leur permettaient de gérer leurs propres affaires comme elles l’entendaient. Ils étaient utiles à l’État musulman, car ils pacifiaient ses frontières septentrionales. De plus, ils garantissaient que les musulmans recevraient rapidement des avertissements si l’Empire byzantin nourrissait des projets contre son voisin méridional. Le Prophète prenait tous les traités très au sérieux. Il ne rompait jamais une promesse faite à quiconque et ne violait jamais un traité conclu et attesté par les deux parties. Par exemple, quelques instants après la conclusion de l’accord de paix de Hudaybiyah avec les Qurayshites, un musulman emprisonné et torturé à La Mecque arriva et chercha refuge auprès des musulmans. Son père était le négociateur qurayshite de l’accord. Celui-ci exigea que le musulman, Abu Jandal, lui soit remis. Le Prophète lui demanda de permettre à son fils de rester avec les musulmans. Dans son appel au père, le Prophète dit : « L’encre du document de l’accord n’est pas encore sèche. » Le père refusa catégoriquement. Le Prophète consola Abu Jandal et le remit à son père en lui disant : « Il ne nous est pas permis, selon notre foi, de revenir sur nos engagements. »8 Le strict respect par le Prophète des engagements pris dans le cadre des traités s’accompagnait d’une attitude tout aussi sérieuse envers toute violation des traités par l’autre partie. Chacune des trois tribus juives parties à la convention de Médine fut expulsée de la ville après avoir violé ses dispositions et adopté une attitude hostile. Le Coran enseigne au Prophète que, s’il craint une trahison de la part d’une partie à un traité, il doit lui annoncer l’annulation de celui-ci, car un traité ne peut être annulé sans un tel avis : « Et si tu crains la trahison d’un peuple, dénonce [le traité] avec lui d’une manière équitable. Dieu n’aime pas les traîtres. » (8: 58) Plus tard, lorsque l’immense majorité de la population de l’Arabie eut adopté l’islam, Dieu décida de faire de toute la péninsule Arabique une terre d’islam. Par conséquent, tous les traités qui ne précisaient pas de date d’expiration furent déclarés abrogés, avec un préavis de quatre mois afin de laisser aux intéressés le temps de décider ce qu’ils souhaitaient faire. Les traités qui comportaient une date d’expiration devaient se poursuivre jusqu’à leur terme. Cela est clairement indiqué dans les quatre premiers versets de la sourate 9. Le Prophète fit l’annonce requise le grand jour du pèlerinage, afin qu’elle soit connue de toutes les tribus au même moment. Ainsi, chacun connaissait clairement son avenir et les choix qui s’offraient à lui, et pouvait prendre sa décision en pleine connaissance des conséquences. 8 Ibn Hisham, Al-Sirah al-Nabawiyyah, vol. 3, p. 367. Adresse internationale Lorsque le Prophète eut conclu l’accord de paix de Hudaybiyah avec les Qurayshites, puis remporté la victoire sur les juifs de Khaybar, il comprit que toutes les menaces venant de l’intérieur de l’Arabie avaient été neutralisées. Il entreprit alors une étape décisive de sa mission en adressant le message de l’islam aux dirigeants des pays voisins de l’Arabie. Il leur parla de son message et les appela à accepter l’islam. Il précisa que, dans le cas contraire, ils porteraient la responsabilité d’avoir refusé à leurs peuples la possibilité d’accepter la forme finale du message divin. Ses lettres à ces dirigeants reflètent sa pleine connaissance de la situation de chacun de ces États. Nous pouvons examiner cette correspondance en la répartissant en plusieurs catégories. La première était sa lettre au Négus. Puisque « Négus » est le titre du souverain d’Abyssinie, les savants divergent sur le point de savoir si le Négus auquel le Prophète écrivit pour l’appeler à accepter l’islam était le même qui avait accueilli les émigrés musulmans de La Mecque quatorze ans auparavant, ou s’il s’agissait de son successeur. Bien qu’il soit difficile de répondre à cette question avec certitude, il est probable que le Négus qui avait permis aux émigrés de rester et de prêcher l’islam, refusant de les livrer aux Qurayshites, fût le prédécesseur du destinataire de la lettre du Prophète, car il accueillit les émigrés et comprit dès le début la vérité de l’islam. Comme le Prophète resta en contact avec les émigrés, il est probable que le Négus ait accepté l’islam. De plus, à un moment donné, le Prophète accomplit pour le Négus la prière de l’absent — la prière pour un défunt se trouvant dans une région éloignée. Lorsque le Prophète écrivit au Négus, parallèlement à ses lettres aux autres souverains, il s’adressait à un non-musulman. Le Négus répondit favorablement et se déclara musulman. Il écrivit au Prophète une lettre très aimable, lui assurant son allégeance, et lui envoya des présents. Dans la deuxième catégorie, nous pouvons réunir ses lettres à Héraclius, l’empereur byzantin, et à al-Muqawqis, le souverain d’Égypte. Les deux lettres étaient presque identiques et citaient le même verset coranique : Au nom de Dieu, le Seigneur de la grâce, le Très-Miséricordieux. De Muhammad, Messager de Dieu, à Héraclius, souverain byzantin. Paix à ceux qui suivent la bonne direction. Je t’appelle à croire en l’islam. Adopte l’islam et tu seras en sécurité, et Dieu t’accordera une double récompense. Si tu refuses, tu porteras la responsabilité des Ariens.9 9 Al-Bukhari, Sahih (Livre sur le début des révélations adressées au Messager de Dieu). Les Ariens étaient les disciples d’Arius, l’Égyptien qui croyait en l’unicité de Dieu et niait que le Père et le Fils fussent deux manifestations du Seigneur. Muhammad : The Statesman La seule différence entre les deux lettres concernait le destinataire et sa fonction, ainsi que le remplacement du terme « Ariens » dans la lettre à Héraclius par le terme « Coptes » dans celle adressée à al-Muqawqis. Tous deux étaient chrétiens, mais ils appartenaient à des Églises différentes. Héraclius n’interrogea pas Dihyah ibn Khalifah, l’émissaire du Prophète. Il interrogea plutôt longuement Abu Sufyan au sujet du Prophète, exigeant des réponses claires et véridiques. Il déclara ensuite que ces réponses indiquaient que Muhammad était véritablement un prophète de Dieu. Al-Muqawqis interrogea Hatib ibn Abi Balta[ah, qui avait transmis le message du Prophète et confirma qu’il s’attendait à l’avènement du dernier Messager de Dieu. Il conserva précieusement la lettre du Prophète. Cependant, chacun d’eux estima qu’accepter l’islam entraînerait la perte de sa position de souverain. Tous deux envoyèrent des présents au Prophète, mais ceux d’al-Muqawqis étaient plus variés et plus précieux. Ce qui est remarquable dans l’adresse du Prophète aux deux souverains, c’est l’explication directe de son message, qui indiquait le point où celui-ci se séparait de leurs croyances. Tous deux étaient chrétiens et bien instruits dans leur foi. Al-Muqawqis était également le chef de l’Église copte. Le Prophète exposa aussi clairement leur responsabilité, leur disant que, s’ils refusaient d’accepter son message, ils porteraient la responsabilité de priver leurs peuples de la possibilité de suivre le message de Dieu. Nous pouvons également inclure dans cette catégorie la lettre du Prophète à Hawdhah ibn [Ali, souverain de Yamamah, dans l’est de l’Arabie. La lettre du Prophète était brève : elle expliquait l’essence de l’islam et promettait au souverain de Yamamah qu’il conserverait sa fonction s’il acceptait l’islam. Hawdhah reçut avec respect le messager du Prophète, [Salit ibn [Amr, et lui offrit des vêtements tissés localement, mais sa réponse au Prophète fut décevante. Il écrivit que ce que prêchait le Prophète était tout à fait excellent et séduisant : « Cependant, je suis le meilleur poète et orateur de mon peuple. Les Arabes de cette région me tiennent en grand respect. Si tu es disposé à m’accorder une part d’autorité, je te suivrai. » La réaction du Prophète fut qu’il ne lui accorderait pas même une parcelle de terre aussi petite qu’un noyau de datte. Alors qu’Héraclius et al-Muqawqis avaient décidé de tourner le dos à l’islam par crainte de perdre leurs royaumes, le souverain de Yamamah voulait un pot-de-vin pour l’embrasser. Le Prophète lui avait promis qu’il conserverait sa position, mais il en voulait davantage. En réponse, le Prophète montra clairement que personne ne pouvait demander quoi que ce soit en échange de l’acceptation de l’islam. La troisième catégorie comprend les lettres du Prophète à l’empereur perse et à al-Harith ibn Abi Shammar, le souverain arabe de Syrie. Al-Harith n’était qu’un gouverneur provincial qui se soumettait à l’autorité supérieure de l’empereur byzantin. Pourtant, il fut très mécontent en lisant la lettre du Prophète. Dans un accès de fureur, il la jeta au sol et dit : « Qui peut m’arracher mon royaume ? Je marcherai contre lui, même s’il se trouve au Yémen. » Il commença à prendre des mesures pour mobiliser ses forces et mettre sa menace à exécution. Bien qu’il pût commander des forces importantes pour contrer toute opposition, il avait besoin de l’approbation de l’empereur byzantin avant d’agir. Héraclius répondit à sa lettre en exprimant clairement sa désapprobation des projets d’al-Harith. Celui-ci n’alla donc pas plus loin. La lettre du Prophète à Kisra, l’empereur perse, était ainsi conçue : Au nom de Dieu, le Seigneur de la grâce, le Très-Miséricordieux. De Muhammad, Messager de Dieu, à Kisra, chef de la Perse. Paix à celui qui suit la bonne direction, croit en Dieu et en Son Messager, et proclame qu’il n’y a de divinité que Dieu, le Dieu unique qui n’a pas d’associé, et que Muhammad est Son serviteur et Son Messager. Je souhaite te transmettre l’appel de Dieu, car je suis le Messager de Dieu envoyé à toute l’humanité, chargé d’avertir tous les vivants que le châtiment s’abattra sur les mécréants. Si tu te soumets à Dieu, tu seras en sécurité. Si tu refuses, tu porteras la responsabilité des mazdéens.10 Cette lettre diffère considérablement de celle qui fut envoyée à Héraclius. Elle insiste fortement sur l’unicité de Dieu et sur le fait que son auteur était le Messager de Dieu. Elle met également tout particulièrement l’accent sur la position du Messager de Dieu en tant que Son serviteur. Il s’agissait de clarifier le statut du Prophète et l’idée centrale de l’unicité divine. Héraclius était chrétien et croyait en un Dieu unique, même si le concept de Trinité rendait cette unité imprécise. Il connaissait également le statut des prophètes et des messagers de Dieu. En Perse, le concept de l’unicité divine avait été fortement déformé, car le dualisme y avait gagné une grande influence et le feu sacré était entretenu et adoré. Il était donc nécessaire de souligner le concept islamique central de l’unicité de Dieu. En lisant la lettre, Kisra entra lui aussi dans une grande colère, car le Prophète s’y était mentionné en premier. Il déchira la lettre sans la lire. Puis il ordonna à son gouverneur du Yémen d’envoyer deux hommes courageux et vigoureux pour arrêter le Prophète et le lui amener. Le gouverneur du Yémen exécuta ses instructions. Lorsque ces hommes arrivèrent à Médine et présentèrent au Prophète ce qu’ils appelèrent « les ordres de l’empereur », lui demandant de se rendre à eux, le Prophète leur dit d’attendre. Le lendemain, il leur déclara : « Mon Seigneur a tué votre seigneur la nuit dernière », puis leur donna davantage d’informations : l’empereur perse avait été tué par son fils. Ils furent troublés et l’avertirent qu’il risquait sa vie en parlant ainsi. Le Prophète leur demanda de noter ses paroles et de transmettre au gouverneur yéménite le message suivant : « Ma foi et mon pouvoir s’étendront plus loin que ceux de Kisra… Si vous acceptez l’islam, je vous maintiendrai dans votre fonction et vous donnerai autorité sur votre peuple. » Il remit aux deux messagers une ceinture contenant de l’or et de l’argent, qu’il avait reçue en cadeau d’un autre roi. Lorsque le gouverneur yéménite eut vérifié la véracité des paroles du Prophète, il accepta l’islam. Le Prophète le maintint comme gouverneur de tout le Yémen jusqu’à sa mort. La dernière catégorie comprend les lettres du Prophète au souverain de Bahreïn, qu’il envoya beaucoup plus tard. Ces lettres furent envoyées au début de la septième année, mais celle adressée à al-Mundhir ibn Sawa, de Bahreïn, le fut vers la fin de la huitième année, après la conquête islamique de La Mecque. La lettre du Prophète était formulée dans les mêmes termes que celles qu’il adressait aux autres souverains. Al-Mundhir répondit : « Messager de Dieu, j’ai lu ta lettre aux habitants de Bahreïn. Certains l’ont appréciée et ont accepté l’islam. D’autres ont refusé. Il y a des mazdéens et des juifs parmi mes sujets, et j’attends tes instructions. »11 Le Prophète lui répondit : Au nom de Dieu, le Seigneur de la grâce, le Très-Miséricordieux. De Muhammad, Messager de Dieu, à al-Mundhir ibn Sawa. Paix à toi. Je te loue Dieu, qui n’a pas d’associé, et j’atteste qu’il n’y a de divinité que Dieu et que Muhammad est Son serviteur et Son Messager. Je te rappelle Dieu, le Tout-Puissant. Celui qui accomplit le bien ne le fait que pour lui-même ; celui qui obéit à mes messagers m’obéit, et celui qui leur donne un conseil sincère me le donne. Mes messagers m’ont fait ton éloge, et j’accepte ton intercession en faveur de ton peuple. Accorde aux musulmans de ton peuple ce qu’ils détiennent. Je pardonne à tous ceux qui ont commis des péchés ; accepte donc leurs engagements. Nous ne te démettrons pas de ta fonction tant que tu agiras correctement. Ceux qui souhaitent rester juifs ou mazdéens doivent verser un tribut en signe de leur loyauté.12 Lorsque nous examinons les lettres du Prophète aux différents souverains, y compris aux deux dirigeants les plus puissants du monde, nous pouvons relever plusieurs traits communs à toutes : 11 Ibn Sa[d, Al-Tabaqat al-Kubra, vol. 1, p. 263. 12 Ibn Sayyid al-Nas, [Uyun al-Athar, Beyrouth, s. d., vol. 2, p. 267. 1. L’adresse du Prophète est puissante et décisive ; elle ne cherche à amadouer personne ni à s’incliner devant une quelconque autorité. 2. Le Prophète expose son objectif en termes très clairs : il voulait transmettre un message du Dieu Tout-Puissant et expliquait les conséquences de la réponse de son destinataire, particulièrement si celle-ci était négative. Il soulignait notamment qu’un souverain qui prive son peuple de la possibilité de connaître le message de Dieu porte la responsabilité de la persistance de son incrédulité. 3. Le Prophète indiquait également clairement qu’il était un messager destiné à toute l’humanité. Il écartait toute idée que le destinataire aurait pu nourrir, selon laquelle il chercherait à dépasser la région qui lui avait été assignée. 4. Le Prophète précisait en outre qu’il n’avait aucune ambition d’étendre son pouvoir sur le territoire de son interlocuteur. Il ne cherchait pas à élargir son rôle politique. 5. Chacun était abordé dans une langue qu’il comprenait. Lorsque le Prophète s’adressait aux souverains chrétiens, son discours tenait compte du fait qu’ils croyaient en Dieu, même si leur conception de Dieu divergeait de celle de l’islam. 6. Le Prophète expliquait aussi que personne ne serait contraint ni pressé d’accepter l’islam, car le principe coranique selon lequel « nulle contrainte en religion » (2: 256) devait être respecté. Les empereurs, les rois et les dirigeants peuvent tenter de forcer leurs populations à suivre une certaine ligne, mais le Prophète indiquait clairement que ni les juifs ni les mazdéens ne seraient contraints d’accepter l’islam ; ils devraient seulement payer un impôt en échange de la protection de l’État islamique.
CHAPITRE 20
muhammad : l’homme
Alors, quel genre d’homme était Muhammad ? La réponse est qu’il était un homme ordinaire qui, jusqu’à ce qu’il reçoive le message de Dieu, mena une vie très ordinaire. Il connut une enfance difficile : son père mourut avant sa naissance, sa mère lorsqu’il avait six ans et son grand-père deux ans plus tard. Pourtant, malgré toutes ces pertes, il ne manqua pas de proches aimants qui voyaient que le jeune garçon pouvait avoir un brillant avenir. Il apprécia profondément l’amour qui lui était donné, en particulier celui de son oncle, Abu Talib, et de l’épouse de celui-ci, Fatimah bint Asad. Lorsque Makkah traversa des temps difficiles pendant la vie adulte de Muhammad, celui-ci chercha à alléger le fardeau d’Abu Talib, proposant à un autre oncle, al-[Abbas, que chacun d’eux prenne en charge l’un des enfants d’Abu Talib. Pour Muhammad, ce n’était qu’un geste exprimant sa gratitude pour une faveur qu’il n’avait jamais oubliée. Dès ses premières années, Muhammad possédait un sens aigu du bien et, se fiant à ses instincts naturels, il poursuivait le bien de toutes les manières possibles. Il ne disait jamais de mensonge et était toujours équitable. Peut-être le fait d’avoir été privé des soins que seuls des parents bienveillants pouvaient prodiguer l’a-t-il aidé à comprendre ce que la perte signifiait pour les autres. Cela l’a peut-être encouragé à essayer d’empêcher toute perte injustifiée : d’où son désir de poursuivre le bien et de le faire respecter par tout moyen équitable. Il était un exemple de bonté et, bien longtemps avant sa mission prophétique, sa réputation d’honnêteté et d’équité était sans égale. La manière dont il traita un jeune esclave offert en cadeau par sa bonne épouse fut si bienveillante que le garçon préféra rester auprès de lui plutôt que de retrouver ses parents et sa famille. Pour atténuer le choc éprouvé par le père déçu du garçon, Muhammad l’adopta comme fils, avec tous les droits successoraux. Tel était Muhammad avant de prendre conscience du rôle que Dieu voulait lui assigner. Dieu lui confia ensuite Son message, qui vise à offrir un mode de vie à toute l’humanité, à toutes les générations. Par définition, ce message puise dans tout ce qu’il y a de bon chez l’être humain et le renforce, neutralisant ou combattant chaque trait négatif. Muhammad (que la paix soit sur lui) devait devenir le modèle pour toutes les générations futures de l’humanité. Sa vie après qu’il fut devenu le Prophète et le Messager de Dieu montre qu’il fut à la hauteur de cette mission. Il était l’enseignant de toute bonté. Il définit son rôle en ces termes simples : « J’ai été envoyé pour parfaire les bonnes manières. » (Rapporté par Ahmad, al-Bukhari dans Al-Adab alMufrad, al-Hakim et al-Bayhaqi.) Son épouse, [A’ishah, décrit ses manières comme une « mise en pratique du Qur’an ». (Rapporté par Ahmad et alBayhaqi.) La meilleure description de son caractère est celle que Dieu Lui-même en a donnée : « Tu es certes doté d’un caractère sublime. » (68: 4)
Plusieurs hadiths, rapportés par différents transmetteurs, soulignent que le Prophète n’employait jamais de langage grossier. Anas ibn Malik rapporte : « Le Messager de Dieu n’avait pas l’habitude d’employer des paroles grossières, de maudire ou de donner des sobriquets injurieux. Lorsqu’il manifestait son mécontentement envers quelqu’un, il disait : “Qu’a-t-il donc ? Que la poussière soit sur son front.” »1 (Rapporté par al-Bukhari.) En réponse à une question sur les manières du Prophète, [A’ishah dit : « Il n’employait jamais de langage grossier ou obscène. Il n’était pas non plus querelleur sur la place du marché. Il ne rendait pas le mal par un mal semblable, mais pardonnait plutôt et faisait preuve de clémence. » (Rapporté par Ahmad, al-Tirmidhi, al-Tabarani et al-Bayhaqi.) Un autre hadith mentionne que [Ata’ ibn Yasar demanda à [Abdullah ibn [Amr quelle description du Prophète figurait dans la Torah. Il dit : Il est décrit dans la Torah en des termes semblables à ceux de sa description dans le Qur’an. On y lit : « Ô Prophète ! Nous t’avons envoyé comme témoin, annonciateur de bonnes nouvelles et avertisseur. Tu es un protecteur pour les Arabes. Tu es Mon serviteur et Mon Messager. Je t’ai appelé al-Mutawakkil [c’est-à-dire celui qui place sa confiance en Dieu]. Tu n’emploies ni langage grossier ni paroles dures et tu n’es pas querelleur sur la place du marché. Tu ne rends pas le mal par le mal, mais tu pardonnes et fais preuve de clémence. [Ce Messager] ne sera rappelé à Dieu qu’après que Dieu aura ramené la foi déformée à sa juste forme, afin que les gens déclarent qu’“il n’y a pas de divinité en dehors de Dieu”, ouvrant ainsi les yeux aveugles, les oreilles sourdes et les cœurs endurcis. » (Rapporté par al-Bukhari.)
1 « Que la poussière soit sur son front » était une expression métaphorique de mécontentement souvent employée. Son sens n’a rien à voir avec le sens littéral de ses mots. Certains linguistes disent qu’il s’agit d’une prière pour que la personne concernée soit pieuse et prie souvent.
Muhammad : L’Homme
Certaines personnes se donnent une apparence lorsqu’elles sortent et rencontrent les autres. Le Prophète, en revanche, ne montrait aucune apparence autre que ses véritables manières. Par exemple : « Certains de ses Compagnons rendirent visite à Umm Salamah, son épouse. Ils lui dirent : “Mère des croyants, dis-nous comment est le Messager de Dieu dans l’intimité de son foyer.” Elle répondit : “Il est toujours le même en public et en privé.” Elle regretta ensuite de leur avoir répondu, ayant le sentiment de leur avoir révélé quelque chose qu’il n’aurait peut-être pas souhaité révéler. Elle rapporte : “Lorsqu’il rentra chez lui, je le lui dis.” Il répondit : “Tu as bien fait.” » (Rapporté par Ahmad et al-Tabarani.) Ces hadiths réunis nous donnent l’image d’un homme qui se détourne de tout ce qui est inconvenant et pour qui la bonne conduite vient naturellement ; il comprend que tout ce qui vient de Dieu est bon. Il est le premier à la mettre en pratique, chez lui comme en public. Le Prophète était le même en public et avec sa propre famille : il n’employait jamais de langage injurieux ou insultant, ne maudissait pas et ne se livrait pas à des querelles verbales. Il était conscient de sa mission : « parfaire les bonnes manières ». Il était généreux. Lorsque, en l’espace de quelques années, sa situation changea — d’homme chassé de sa ville natale, avec une forte récompense sur sa tête, à maître incontesté de toute l’Arabie — le Prophète aurait pu mener une vie très luxueuse. Cependant, il préféra mener une vie simple, libre de toute prétention de pouvoir, de grandeur ou de luxe matériel. Il lui arrivait d’avoir beaucoup de biens à sa disposition, mais il les donnait tous en très peu de temps. Jabir rapporte : « Le Messager de Dieu ne disait jamais “Non” à quoi que ce soit qu’on lui demandait. » Même lorsqu’il était dans le besoin avec sa famille, il donnait ce qu’il possédait. Il ne rechignait pas à manger la nourriture la plus simple. Anas rapporte : J’apportai au Prophète du pain d’orge et un peu de graisse qui avait déjà commencé à se gâter. Il mit même en gage sa cuirasse auprès d’un prêteur sur gages juif afin d’acheter de l’orge pour sa famille. Je l’entendis dire : « La famille de Muhammad ne possède même pas une petite quantité de blé ou de grains. » Il avait alors neuf épouses. (Rapporté par al-Bukhari.) Il semble que le Prophète souhaitait mener une vie très simple, afin de ne pas se distinguer des pauvres de sa communauté. Cela correspond à la conception islamique de la vie présente comme transitoire : la vie à venir est plus importante, car elle est éternelle et le sort des gens y est déterminé par ce qu’ils font durant leur vie présente sur terre. Un autre récit illustrant ses relations avec sa communauté est rapporté par [Uthman, qui dit : « Nous accompagnions le Messager de Dieu en voyage comme en ville. Il rendait visite aux malades, assistait à nos funérailles et combattait à nos côtés. Il nous soutenait avec tout ce qu’il possédait. » (Rapporté par Ahmad et al-Bazzar.)
Certaines personnes pensent que plus elles s’imposent d’efforts dans l’accomplissement de leurs devoirs religieux, plus élevée sera leur position auprès de Dieu. Pourtant, l’islam n’exige pas des gens qu’ils se surmènent, car il suit une voie médiane. Elle est d’ailleurs appelée, dans certains textes religieux, « la voie du milieu ». L’exemple concret du Prophète montre qu’il le comprenait et le mettait en pratique. [A’ishah rapporte : Chaque fois que le Prophète avait le choix entre deux possibilités, il choisissait la plus facile, à moins qu’elle ne fût pécheresse. Si elle était pécheresse, il s’en éloignait le plus possible. Il ne chercha jamais à se venger pour lui-même. En revanche, lorsqu’une chose interdite par Dieu était transgressée, il cherchait à la réprimer pour la cause de Dieu. (Rapporté par al-Bukhari et Muslim.) Un hadith similaire mentionne que « le Messager de Dieu ne frappait jamais personne de sa main : il ne frappait ni femme ni serviteur. [Il employait sa main] uniquement lorsqu’il était engagé dans le jihad pour la cause de Dieu. Il ne se vengeait jamais pour une offense personnelle. Mais lorsqu’une chose interdite par Dieu était transgressée, il cherchait à la réprimer pour la cause de Dieu. » (Rapporté par Muslim.) Le caractère du Prophète se distinguait par une grande modestie : il ne cherchait jamais à tirer avantage d’une situation de quelque manière que ce soit. En même temps, il était clairement dévoué à son message et faisait tout ce qui était en son pouvoir pour que les gens le comprennent clairement et voient comment le mettre en pratique. Il compatissait aux autres et s’efforçait de leur faciliter la compréhension du message de Dieu et la mise en œuvre de ce qu’Il exigeait d’eux. Dans son discours lors du pèlerinage d’adieu, par exemple, il exposa les grands principes de l’islam. À la fin de chaque point qu’il soulignait, il demandait à son auditoire : « Ai-je transmis le message de Dieu ? » Lorsqu’ils confirmaient que oui, il demandait à Dieu de témoigner de leur reconnaissance. La modestie du Prophète apparaissait dans la manière dont il traitait ses disciples. Il savait que ses Compagnons seraient imités par les générations musulmanes ultérieures. Il veilla donc à expliquer comment ils devaient le traiter, ainsi que tous les musulmans. [Umar ibn al-Khattab rapporte qu’il dit : « Ne me louez pas à l’excès comme les chrétiens louent à l’excès Jésus, fils de Marie. Je ne suis qu’un serviteur de Dieu. [En parlant de moi,] dites : serviteur et Messager de Dieu. » (Rapporté par al-Bukhari et Ibn Hibban.) Comment réagirent-ils à cela ? Anas ibn Malik dit : « Personne ne leur était plus cher que le Messager de Dieu. Pourtant, lorsqu’ils le voyaient arriver, ils ne se levaient pas, car ils savaient qu’il n’aimait pas cela. » (Rapporté par Ahmad et alTirmidhi.) Il voulait être considéré comme l’un d’eux.
Muhammad : L’Homme
Le Prophète insistait également auprès de ses Compagnons sur le fait que les gens ne se distinguent que par leurs manières et leur comportement. Dans son discours lors de son pèlerinage d’adieu, il dit : Gens, votre Seigneur est unique et votre père est unique. Aucun Arabe n’a de supériorité sur un non-Arabe, ni un non-Arabe sur un Arabe ; aucun homme à la peau rouge n’a de supériorité sur un homme à la peau noire, ni un homme à la peau noire sur un homme à la peau rouge, si ce n’est par la crainte révérencielle de Dieu. (Rapporté par Ahmad.) Que pouvons-nous dire en conclusion ? Quels que soient les éloges que nous puissions prononcer, ils resteront toujours en deçà de ce que mérite Muhammad, le Messager de Dieu. Il était l’homme qui indiqua la voie et enseigna la bonté à l’humanité, afin de réaliser le but de sa mission, qu’il exprima en ces termes : « J’ai été envoyé afin de parfaire les bonnes manières. » Que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur Muhammad, serviteur et Messager de Dieu.
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INDEX
A
Al-[Abbas, oncle du Prophète, 9-10, 34-5, 41, 86-7, 96, 145, 203, 207, 219, 227, 269 [Abd al-Muttalib ibn Hashim, grand-père du Prophète, 3-4 [Abd al-Rahman ibn [Awf 129, 167 [Abdullah ibn [Abd al-Asad, Abu Salamah, 207 [Abdullah ibn [Abd Nuhm, DhulBijadayn, 159-60 [Abdullah ibn [Amr ibn al-[As 66, 107, 174, 178, 270 [Abdullah ibn [Amr ibn Haram, 158 [Abdullah ibn Ja[far 136 [Abdullah ibn Jahsh 218, 220 [Abdullah ibn Mas[ud 72, 160, 179 [Abdullah ibn Rawahah 92 [Abdullah ibn Ubayy 25, 123, 223, 243 [Abdullah ibn [Umar 175 [Abdullah ibn Unays 217 [Abdullah, père du Prophète, 3 Abraham 2-3, 27, 20, 28, 40, 52, 61, 90, 99 Abu Ayyub al-Ansari 78 Abu Bakr 15, 22, 39-40, 76, 100, 160, 168, 171, 204, 206 Abu Busayr 31 Abu Dharr al-Ghifari 142, 146, 154, Abu Hurayrah 120, 126, 128, 135, 140, 142, 149, 157, 177-8, 180, 192 Abu Jahl, [Amr ibn Hisham, 76, 87, 122, 213 Abu Jandal ibn Suhayl 29, 263 Abu Lahab, oncle du Prophète, 15 Abu Lubabah ibn [Abd al-Mundhir 248-50 Abu Mas[ud al-Badri 116, 138 Abu Rifa[ah 73 Abu Ruhm ibn Abd al-[Uzza 207 Abu Sa[id al-Khudri 156, 193 Abu Sayf 129 Abu Sufyan 23, 27, 34, 157, 196-7, 227, 235, 265 Abu Talhah 144 Abu Talib, oncle du Prophète, 5-9, 18-19, 50, 269 Abu Usayd al-Ansari 134 Al-Abwa’ 3 [Adiyy ibn Hatim 257-8 [Adnan, principale tribu arabe, 2 Ahmad Zaki Yamani 189 [A’ishah bint Abu Bakr, épouse du Prophète, 96, 107, 109, 111-12, 139, 141-2, 146-9, 152, 173, 190, 210,
INDEX
270, 272 ; son âge au moment de son mariage, xi, 203-6 [Ali ibn Abi Talib 22, 39-40, 46-7, 92, 122, 145, 149, 154-5, 157, 206, 257 [Ali Zayn al-[Abidin, l’arrière-petit-fils du Prophète, 134 Aminah bint Wahb, la mère du Prophète, 3-4, 7 [Ammar ibn Yasir 15 [Amr ibn al-[As 32, 179 [Amr ibn al-Jamuh 89-90 [Amrah bint Rawahah 92 Anas ibn Malik 11, 69, 95, 120, 129, 132, 137, 141-2, 144-5, 151-4, 158, 270-2 Ansar 22-3, 26, 33, 35, 37, 48-9, 70, 91, 123, 136, 143-5, 156-8, 162, 179, 234, 238, 253 [Aqil ibn Abi Talib 87, 218 Al-Aqra[ ibn Habis 126 Asma’ bint Abi Bakr 130, 171 Asma’ bint Yazid 191 Asma’ bint Yazid ibn al-Sakan 73 Al-Aswad 141 [Attab ibn Usayd 37 Aws, la tribu, 21, 64, 168, 194, 237-8, 240, 249-50, 261
B
Badr 23-5, 84-6, 101, 117, 122-3, 196, 213, 215-6, 218-22, 229, 232, 241, 252, 260 Bahira 50 Al-Bara’ ibn [Azib 10-11, 79, 125 Barrah bint al-Harith ibn Abi Dirar, à qui le Prophète donna le nom de Juwayriyyah, 195, 207 Bashir ibn Sa[d 92 Bilal ibn Rabah 168 Bujayr ibn Zuhayr 122 Dihyah ibn Khalifah 265
F
Al-Fadl ibn [Abbas 87 Fatimah bint Asad 5, 7, 15, 269 Fatimah bint Muhammad, la fille du Prophète, 112, 149, 157, 173, 206 Fudalah 113
G
Gabriel, l’ange, 19-20, 25, 60, 68, 76, 88, 99, 117, 140, 179 Ghassan, la tribu, 33, 241 Ghatafan, la tribu, 26-7, 30, 219-21, 224-5, 235, 245, 247 Ghazzal ibn Samuel 253
H
Hafsah bint [Umar, l’épouse du Prophète, 150, 206 Halimah, la nourrice du Prophète, 3-4, 6-7, 36, 44, 147, 234 Hamra’ al-Asad 223 Hamzah ibn [Abd al-Muttalib 172 Al-Harith ibn Abi Dirar 86, 194-5, 232 Al-Harith ibn Abi Shammar 265 Al-Hasan ibn [Ali 126-8, 132 Hatib ibn Abi Balta[ah 160-1, 265 Hawazin, la tribu, 3, 35-6, 124, 147, 233-4 Hawdhah ibn [Ali 265 Héraclius, l’empereur byzantin, 208, 264-6 Al-Hubab ibn al-Mundhir 219-20 Al-Hudaybiyah 28-33, 43, 63, 74, 84, 224, 244, 262-4 Hunayn 35-6, 71, 78, 116, 145, 225, 229, 233, 258
Al-Husayn ibn [Ali 131-2, 154-5, 249 Huyayy ibn Akhtab 27, 241-3, 247
Ibn Taymiyah 190 Ibrahim, le fils du Prophète, 129, 208 [Ikrimah ibn Abi Jahl 113, 122 Imam al-Awza[i, [Abd al-Rahman, [Imran ibn Husayn 92
J
Ja[far ibn Abi Talib 16, 30, 45 Jabir ibn [Abdullah 91, 94, 112, 143, 161, 183 Jarir ibn [Abdullah 153, 156 Jésus 2, 20, 60-1, 110, 141, 272 Jurhum, la tribu, 3 Juwayriyyah bint al-Harith, l’épouse du Prophète, 195-6, 198, 207, 232
K
Ka[b ibn Asad 244, 247, 252, 255 Ka[b ibn Zuhayr 122-3 Kayyisah bint al-Harith 250 Khabbab ibn al-Aratt 100 Khadijah bint Khuwaylid, la première épouse du Prophète, 5, 10, 14-15, 19, 47, 68, 146-8, 182, 199, 202-3, 205, 210, 218 Khalid ibn al-Walid 32-4 Khalid ibn Sa[id 197 Khawlah bint Hakim 193, 203 Khaybar 29-31, 40, 74, 78, 85, 208, 221, 225, 229, 244-7, 253, 264 Khazraj, la tribu, 21, 174, 194, 237-8,
Khunays ibn Hudhafah 206 Khosroès, l’empereur perse, x, 266-7 Khuwaylah bint Tha[labah 63-4 Khuza[ah, la tribu, 2, 29, 33, 261
Al-Mada’in 79 Médine 3, 16, 22-7, 29-31, 37-8, 40, 49, 71, 79, 86, 91, 122-3, 130, 137, 144-5, 148, 151, 159-62, 167-8, 194, 196-7, 206, 214, 216-7, 219, 221-2, 229, 231-2, 237-8, 240-2, 244-5, 247, 252, 256, 258-9, 261-3 Mahmood S. Khattab 218 La Mecque 2-4, 7, 10-11, 16-17, 19, 20-3, 28-9, 31-2, 34-5, 40, 44-7, 50-1, 63, 72, 76, 80, 84, 86, 100, 110, 121-2, 125, 161, 165-7, 170, 199-200, 205, 207, 214, 217-19, 221, 224-5, 227-8, 232-3, 235-8, 259-60 Malik ibn [Awf 45, 233-4 Malik ibn al-Huwayrith 133 Maria, la Copte égyptienne, 207-10 Maymunah bint al-Harith, l’épouse du Prophète, appelée à l’origine Barrah, 207, 209 Maysarah 10 Mikraz ibn Hafs 46 Al-Miqdad ibn al-Aswad 179 Moïse 2, 20, 53, 55, 60-1, 72, 82-3, 117, 167 le mont Hira’ 13 Mu[adh ibn Anas 135 Mu[adh ibn Jabal 130 Al-Mughirah (Abu Sufyan) ibn al-Harith ibn [Abd al-Muttalib 121-2 Muhajirun 22-3, 32-3, 35, 37, 91, 161, 167-8, 218, 234, 239 Muhammad : comme Messager de Dieu, 55-118 ; comme serviteur de Dieu, 97-107 ; comme dirigeant, 151-64 ; comme homme, 269-73 ; comme berger, 7-8, 148, 202 ; comme homme d’État, 257-68 ; comme commandant militaire, 213-30 ; attitude envers la guerre, 24, 30, 36-7, 71-2, 120, 125,
INDEX
213-36 ; comportement lors de ses réunions, 21-2, 138, 153-6 ; présence auprès des gens du peuple, 141-3 ; bravoure, 144-5 ; soin des animaux, 33, 135-6 ; soin des enfants, 126-33, 151-2, 157, 173-7, 179-80 ; soin des serviteurs, 151-2, 162-3, 272 ; dirigeant attentif, 151-62 ; changement des noms à signification mauvaise, 157, 159, 195, 207 ; compassion, 76-7, 11214, 119-20, 124-6, 129-30, 132-6, 198 ; maîtrise des émotions négatives, 114-18 ; règlement des griefs personnels, 156-7 ; rapports avec les Juifs, xi, 22, 24-5, 30, 48-50, 69-71, 94, 142, 168, 179, 195-6, 219, 221, 225, 237-46, 259, 263-4, 267-8, 271 ; dévotion dans le culte, 102-7 ; participation précoce aux bonnes causes, 10, 44 ; événements de sa vie, 14-42 ; équité envers tous, 47-8, 50, 72, 170-3, 177-8, 199, 260, 269 ; pardon des ennemis, 120-5 ; années formatrices, 1-13 ; générosité, 141-3 ; interaction avec les personnes qui le servaient, 154-6 ; justice, 170-3 ; clé de son caractère, 43-54 ; affection envers autrui, 112-14 ; loyauté envers ses amis et ses proches, 146-7 ; mariages, 194-212 ; miséricorde envers tous, 118-36 ; modestie, 139-41 ; aversion naturelle pour les idoles, 9, 34, 50-1, 120, 169, 202, 217 ; ne refusait jamais une demande, 143-4, 258 ; voyage nocturne à Jérusalem, 20, 76 ; noblesse, 137-50 ; indulgence envers les erreurs des gens, 160-1 ; paiement des dettes des Compagnons décédés, 157-8 ; pauvreté, 147-50 ; proclamation publique du message, 15, 45-6 ; sens de l’humour, 1456 ; résolution des problèmes personnels des gens, 161-3 ; rapports avec les voisins, 177-80 ; rapports avec les parents, 173-7 ; rapports avec les proches, 177-80 ; traitement des esclaves, 11, 64, 125, 134-5, 168, 2089 ; traitement des femmes, 181-93 ; traitement des Juifs de Qurayzah, xi, 220-1, 223, 247-57 ; confiance en Dieu, 100-1 ; gagner le cœur des ennemis, 231-6 Muhammad al-Ghazali 106 Muhammad ibn [Umar al-Waqidi Muhammad ibn Ishaq 204, 248, 2502, 254 Muhammad Saleem al-Awa 189 Al-Muqawqis, le gouverneur d’Égypte, 208, 264-5 Mus[ab ibn [Umayr 21, 265 Al-Mustalaq, la tribu, 26, 91, 123, 194-5, 221, 229, 232 Al-Mut[im ibn [Adiyy 19
N
Nabbash ibn Qays 253 Al-Nadir, la tribu, 25-7, 92, 237, 2425, 247, 251, 256 Najran 40 Nasibah bint Kaʿb 190 Nawfal ibn al-Harith 87 Le Négus, roi d’Abyssinie, 16, 30-1, 45, 73, 197, 208, 264 Noé 2, 20, 167 Al-Nuʿman ibn Bashir 176
Q
Qahtan, la principale tribu arabe, 2 Qaynuqaʿ, la tribu, 24, 238, 241-2, Qays ʿAylan, la tribu, 10 Quraysh, la tribu, 2-3, 8-12, 15-20, 22-9, 31-4, 40, 43-8, 69, 72, 74-5, 80-1, 85-6, 92, 100-1, 113-15, 1601, 164-6, 173, 196-7, 202, 205-6, 213, 215-26, 231, 235, 237-41, 245, 247, 253, 259-64 Qurayzah, la tribu, xi, 26-7, 30, 2201, 223, 225, 229, 237, 244-5, 247-56 Qutham ibn ʿAbbas 87
R
Rabiʿah ibn Kaʿb al-Aslami 162 Ruqayyah bint Muhammad, fille du Prophète, 206
S
Saʿd ibn ʿUbadah 37, 109, 130 Saʿd ibn Abi Waqqas 15 Saʿd ibn al-Rabiʿ 167 Saʿd ibn Bakr, la tribu, 3, 8, 36 Saʿd ibn Muʿadh 27, 247-53 Saʿid ibn Zayd 15 Safiyyah bint ʿAbd al-Muttalib 130 Safiyyah bint Huyayy, épouse du Prophète, 78, 157, 195-6 Safwan ibn Umayyah 85 Sahl ibn Saʿd 143 Al-Sakran ibn ʿAmr 205 Salih ibn ʿAli 254 Salih, le prophète, 56 Sallam ibn Abi al-Huqayq 253 Samraʾ bint Nuhayk 193 Sanaa 79, 100-1 Sawdah bint Zamʿah, épouse du Prophète, 205 Sayyid Qutb 49, 212 Shaybah ibn Rabiʿah 19 Shaymaʾ bint al-Harith 147 Al-Shifaʾ bint ʿAbdullah 193 Sufanah bint Hatim 257 Suhayl ibn ʿAmr 28 Sulayman ibn Surad 116 Sumayyah bint Khubat 15 Suraqah ibn Malik x
T
Tabuk 38, 160, 228-9, 249, 262 Taif 19-20, 35-6, 72, 121, 170, 218, 220, 229, 233-5, 255 Talhah ibn [Ubaydillah 15 Thaqif, la tribu, 19, 35-6, 38, 233-4
U
[Ubadah ibn al-Samit 242 Ubayy ibn Ka[b 130 [Ubaydillah ibn Jahsh 196 Uhud 24-5, 116, 123, 158, 162, 204, 206, 219 222-3, 225-7, 229, 231, 242, 260 Umamah bint Abi al-[As 127 [Umar ibn Al-Khattab 70-1, 94, 124, 141, 148, 157, 160, 168, 193, 206, 208, 211, 272 Umaymah bint [Abd al-Muttalib, la tante du Prophète, 140, 200 [Umayr ibn Wahb 85 Umm al-Fadl, l’épouse d’al-[Abbas, 87, 207 Umm Ayman, la nourrice du Prophète, 3-5, 7, 9, 15, 200 Umm Habibah, Ramlah bint Abi Sufyan, l’épouse du Prophète, 196-8 Umm Kulthum bint Muhammad, la fille du Prophète, 206 Umm Ma[bad 93-4 Umm Qays ibn Mihsan 131 Umm Salamah Hind bint Abi Umayyah, l’épouse du Prophète, 121, 206-7, 210-11, 271 Umm Sulaym 151 [Uqbah ibn [Amir 178 [Uqbah ibn Zayd 253 Usamah ibn Zayd 129, 173, 250, 252 Usayd ibn Hudayr 156
INDEX
[Utbah ibn [Amr 87 [Utbah ibn Rabi[ah 114, 213 [Uthman ibn [Affan 28, 38, 206, 271 [Uthman ibn Maz[un 130 [Uthman ibn Talhah 32, 261
W
Wahb ibn Zayd 253 Walid Arafat 254 Waraqah ibn Nawfal 50, 53, 68
Y
Yathrib, plus tard rebaptisée Médine, 21-2, 80, 237, 240-1, 243 Yuhanna ibn Ru’bah 262
Z
Zahir 145-6 Zayd ibn [Amr 50, 52 Zayd ibn Harithah 5, 15 ; adoption par le Prophète, 11-12, 140, 199-200 ; mariage avec Zaynab, 140, 199-201 Zayd ibn Sa[nah 69, 71 Zayd ibn Thabit 130 Zaynab bint Jahsh, épouse du Prophète, 140, 183, 199-200, 207 Zaynab bint Khuzaymah, épouse du Prophète, 206-7, 209 Al-Zubayr ibn al-[Awwam 15, 130 Al-Zubayr ibn Bata 252-3 Zuhayr ibn Abi Sulma 166