La première publication, en 1961, de la traduction bengalie du célèbre ouvrage en ourdou « Islam aur Jadid Ma‘ashi Nazariyat », du plus éminent penseur islamique du siècle actuel, le Maulana Sayyid Abul A‘la Maududi — que Dieu lui fasse miséricorde —, parut sous le titre « L’islam et les doctrines économiques modernes ».
Dans cet ouvrage, l’auteur présente une analyse fondamentale, extrêmement profonde et subtile, de toutes les doctrines économiques en vigueur dans le monde actuel. En exposant, par comparaison, les systèmes économiques de l’islam, il a brillamment démontré le vide des doctrines économiques modernes et le fait que la solution juste et harmonieuse aux véritables problèmes économiques de l’humanité n’est possible que sur la base du système économique islamique.
Nous avons la ferme conviction que la lecture de ce livre incitera les milieux instruits à parvenir à une solution concrète de tous leurs problèmes économiques, sur la base du système économique de l’islam. Qu’Allah nous assiste.
— L’éditeur
Le capitalisme, le communisme et l’islam
Jusqu’à nos jours, les différents systèmes économiques élaborés dans le monde peuvent, du point de vue des principes, être répartis en trois catégories :
Premièrement, le système capitaliste.
Deuxièmement, le communisme.
Troisièmement, le système économique proposé par l’islam.
Le système capitaliste
Pour le dire simplement, l’idée fondamentale du système économique capitaliste est que chaque individu est propriétaire des richesses qu’il a gagnées ; personne d’autre n’a de part dans les biens qu’il a acquis, et aucun droit d’autrui sur ces biens n’est reconnu. Il peut dépenser et utiliser ses richesses comme bon lui semble ; il peut accaparer la quantité de richesses et de moyens de production dont il dispose et refuser de les employer à toute autre fin que son intérêt personnel. Il jouit d’une pleine liberté à cet égard. En réalité, le système économique capitaliste est issu de l’égoïsme naturellement présent en chaque être humain. Sa forme pleinement développée devient si dangereuse que toutes les qualités et toutes les nobles dispositions humaines qui contribuent au bien-être et au progrès de la société humaine perdent toute valeur à ses yeux. Même en examinant cette question sous un angle purement économique, et non moral, on verra clairement que, partout où cette doctrine sera appliquée, les inégalités dans la répartition des richesses seront inévitablement bouleversées. Les richesses et les moyens de production se limiteront progressivement et tomberont entre les mains d’un groupe humain favorisé par la fortune ou plus prévoyant, tandis que la société se divisera effectivement en deux classes. L’une sera celle des privilégiés, propriétaires d’immenses richesses ; l’autre, celle des pauvres malheureux, qui ne parviendront même pas à obtenir une quantité de nourriture suffisante pour apaiser leur faim deux fois par jour. Les membres de la première classe accapareront toutes les richesses et tous les moyens de production et les dépenseront uniquement pour leur confort, leur luxe et leurs plaisirs ; afin d’accroître encore leur fortune, ils n’hésiteront pas à sacrifier les intérêts supérieurs de la société et de la nation. Quant aux pauvres malheureux, ils seront privés pour toujours de toute part dans les richesses et de toute possibilité. Ils n’auront d’autre choix que de se procurer les moyens de subsistance en servant sans mesure les riches. Ce type de système économique crée, d’un côté, les usuriers, les prêteurs à gros intérêts, les exploiteurs, les propriétaires d’usines et les zamindars et jagirdars tyranniques ; de l’autre, il produit une masse de prolétaires affamés composée d’ouvriers et de paysans. Dans toute société où un tel système économique peut fonctionner, on ne trouvera naturellement pas la moindre trace de sentiments humains tels que la compassion, la bonté, la tendresse, l’affection ou l’entraide. Chaque individu sera contraint de vivre en comptant sur lui-même ; personne ne sera l’ami ni le soutien de personne. La vie des nécessiteux et des affamés deviendra de plus en plus étroite. Ainsi, chaque membre de la société sera contraint, pour survivre, d’adopter à l’égard des autres une attitude d’égoïsme extrême et de vengeance. Chacun s’efforcera d’obtenir autant que possible les moyens et les ressources de sa subsistance matérielle, les accaparera dans son intérêt personnel et les emploiera à accroître leur quantité. Quant à ceux qui échoueront dans cette course à l’accumulation des richesses ou qui ne seront pas capables d’y prendre pleinement part, ils ne trouveront dans le monde aucun endroit où se réfugier, fût-ce un seul point. La mendicité ne leur sera pas facilement accessible ; aucune compassion ne naîtra dans le cœur de quiconque à leur égard, et aucune main ne se tendra pour les secourir. Dès lors, soit ils se suicideront pour se libérer des souffrances de cette vie, soit ils seront contraints de se jeter dans le tourbillon fangeux de divers crimes et actes contraires à l’humanité afin d’apaiser les tourments de la faim.
Dans la société capitaliste, il devient inévitable que l’inclination et la tendance naturelles de l’homme se dirigent vers l’accumulation de l’argent et son investissement dans des activités lucratives. Il en résulte que des sociétés anonymes y apparaissent, que des banques sont créées, que les fonds de prévoyance sont mis en place, que les compagnies d’assurance commencent à fonctionner et que des coopératives se constituent. Derrière tous ces moyens et procédés de production de richesse n’agit qu’une seule idée : « produire toujours davantage de richesses et accumuler les fortunes ». Or cette accumulation peut se faire par des transactions commerciales comme par des opérations à intérêt. En réalité, du point de vue capitaliste, il n’existe aucune différence fondamentale entre l’intérêt et les transactions liées au commerce. C’est pourquoi, dans la société capitaliste, ces deux éléments ne se contentent pas d’être mêlés l’un à l’autre : ils deviennent interdépendants dans toutes sortes d’activités et de transactions commerciales. Le commerce devient indispensable à l’intérêt, et l’intérêt aux transactions commerciales. Aucun des deux ne peut prospérer sans l’autre. En réalité, si les opérations à intérêt n’étaient pas possibles, tout le système capitaliste s’effondrerait.
Le système économique communiste
Le système économique totalement opposé au système capitaliste est le système communiste. L’idée fondamentale de cette doctrine est que tous les moyens et ressources de la richesse sont la propriété collective des membres de la société ; l’individu n’a aucun droit de les posséder personnellement, d’y intervenir selon son bon vouloir ni d’en percevoir personnellement les bénéfices. Les individus accompliront tout travail dans l’intérêt collectif de la société et ne recevront que leur rémunération. La société pourvoira aux moyens nécessaires à leur subsistance, et les individus travailleront en échange selon les directives de la société.
Cette idéologie établit une organisation économique totalement indépendante du système économique capitaliste. Cette organisation ne laisse aucune place à la propriété privée ; il est donc impossible à quiconque d’épargner de l’argent et de l’employer personnellement à des fins de production. Comme une différence immense s’est instaurée sur le plan des conceptions et des principes, les méthodes de fonctionnement ont elles aussi changé. Le système économique capitaliste ne peut absolument pas fonctionner sans des institutions et des organisations telles que les banques, les assurances-vie, les sociétés par actions, etc. Mais dans le système économique communiste, non seulement ces institutions n’ont aucune place dans les activités économiques, mais elles n’y sont pas non plus nécessaires. Les affaires et les transactions à intérêt entretiennent un lien profond avec la nature du système économique capitaliste. En revanche, elles sont encore davantage incompatibles avec le système économique communiste. Le système économique communiste extirpe précisément la cause pour laquelle un membre de la société perçoit des intérêts et un autre en paie. Il ne peut en aucun cas ni sous aucune forme considérer l’intérêt comme légitime. En réalité, il est impossible qu’une personne qui croit à l’économie communiste se livre simultanément à des transactions à intérêt et soit communiste.
Il faut garder à l’esprit qu’ici, le communisme a été analysé du seul point de vue d’un idéalisme pur. En pratique, le système communiste a subi un immense revirement en Russie et, après avoir échoué à concrétiser son idéologie extrémiste, il est revenu vers le système capitaliste. Aujourd’hui, les personnes qui perçoivent des salaires supérieurs à leurs besoins peuvent y épargner leur surplus, le déposer à la banque et en percevoir les intérêts, sans que rien ne s’y oppose.
En réalité, le capitalisme et le système communiste sont deux idéaux extrêmes et opposés. Certes, le capitalisme accorde aux individus de la société leurs droits naturels ; mais il n’existe aucun principe ni idéal qui les incite à servir l’intérêt collectif de la société ou les y contraigne selon les besoins. Au contraire, il crée généralement chez les individus une certaine attitude égoïste. Ainsi, chacun est concrètement encouragé à lutter contre la société et la collectivité pour ses propres intérêts personnels. Cette lutte fondée sur l’intérêt individuel détruit l’équilibre de la répartition des richesses. D’un côté, une poignée de gens s’empare de toutes les richesses et de tous les moyens de la société et de la nation, devient millionnaire ou milliardaire, puis investit cet argent pour commencer à amasser encore davantage de richesses, de manière généralisée et dévorante. De l’autre, la situation financière de dizaines de millions d’habitants du pays commence progressivement à se détériorer, et leur part dans la répartition des richesses diminue jusqu’à atteindre presque zéro. Il est certes vrai qu’au début, l’immense richesse du capitalisme, par ses manifestations éclatantes, crée dans la société et la civilisation un faste éblouissant ; mais, en définitive, l’inégale répartition des richesses bloque complètement la circulation du sang dans le corps du monde économique : presque toutes les parties du corps se dessèchent et sont menacées de destruction par manque de sang, tandis que les organes principaux sont ruinés par une pression sanguine anormale.
Le communisme veut corriger ce défaut, mais il adopte, pour parvenir à une fin juste, une méthode d’action extrêmement erronée. Il veut instaurer un équilibre dans la répartition des richesses, ce qui est indéniablement une très bonne chose. Mais la méthode qu’il adopte à cette fin revient en réalité à déclarer la guerre à la nature humaine. Priver les membres ordinaires de la société de la propriété privée et faire de tous les hommes les esclaves de la société et de la collectivité n’est pas seulement désastreux pour le système économique ; c’est, plus largement, extrêmement néfaste pour l’ensemble de la civilisation humaine. Car cela ne peut que faire taire le pouls vital de l’activité économique et des institutions civilisées, et épuiser leur véritable moteur. En réalité, dans la civilisation et l’économie, l’intérêt personnel pousse l’homme à déployer ses dernières forces dans l’effort, l’entreprise et la lutte. Au début, dans le domaine de la pensée et de l’idéalisme, le communisme niait ce fait. Son philosophe extrémiste allait jusqu’à affirmer que les tendances innées de l’homme n’existaient pas, que tout était produit par l’environnement et qu’au moyen de l’éducation et de l’organisation, nous pouvions créer un esprit de sociabilité et de collectivité totalement dépourvu d’inclination à l’intérêt personnel. Mais l’expérience pratique a dissipé cette conception erronée des communistes. Aujourd’hui, en Russie, on recourt à l’encouragement du sentiment de l’intérêt personnel pour susciter la motivation au travail chez les communistes. En réalité, il s’agit de l’égoïsme naturel de l’homme ; aucun raisonnement, aucune science ne peut extirper cette disposition des fibres de son esprit et de son cerveau. Le cas des individus exceptionnels est différent ; l’homme moyen ne peut mobiliser toutes les forces de son esprit, de son cerveau, de ses mains, de ses jambes et de ses bras que pour accomplir un travail qui présente pour lui un intérêt et une possibilité du point de vue de ses propres intérêts. Si cette possibilité d’intérêt n’existe absolument pas et qu’on lui fait savoir que ses efforts personnels ne pourront lui procurer le moindre gain au-delà de la limite fixée pour son profit et son intérêt, ses facultés de pensée et d’action s’émousseront complètement. Dès lors, il ne pourra rien faire d’autre que de rester un ouvrier ordinaire et de vivre en recevant un salaire déterminé. Telle est, en réalité, la situation intérieure de la société communiste. Son aspect extérieur et concret est encore plus effrayant. Le communisme élimine tous les capitalistes et crée un capitaliste suprême et omnivore : le gouvernement communiste. Les sentiments humains subtils et les délicates dispositions humaines que l’on observe chez les capitalistes d’un gouvernement non communiste, on n’en trouvera pas même la centième partie chez le gouvernement capitaliste communiste. En réalité, celui-ci fait travailler les gens comme une machine sans vie et répartit leurs moyens de subsistance comme une machine, avec un despotisme absolu. Il n’y a chez lui aucune place pour la compassion, ni aucune manifestation de bonté ou de clémence. Il ne fait pas travailler cette « machine humaine » comme un homme ou en la considérant comme un être humain ; il l’utilise plutôt comme une simple pièce d’une machine. C’est pourquoi toute liberté de pensée, d’opinion et d’action est retirée à la population. Sans un despotisme aussi féroce, le système étatique communiste ne peut ni être instauré ni, une fois instauré, durer un seul instant. Car la nature humaine est constamment prête à se révolter contre une domination totale et omnivore de ce genre. Si l’on ne maintient pas les gens enfermés dans la cage de fer d’un despotisme éternel, le système étatique communiste est condamné à voler en éclats en un instant. C’est précisément pour cette raison que le gouvernement soviétique de Russie est plus brutalement despotique et plus impitoyable que tous les gouvernements du monde. Sa population est maintenue enfermée dans une cage de fer d’une manière telle qu’on en trouverait difficilement un exemple dans quelque gouvernement monarchique ou démocratique que ce soit. Sa barbarie et son despotisme ne s’expliquent pas seulement par la naissance, malheureusement, d’un dictateur tel que Staline. En réalité, le régime communiste engendre naturellement des dirigeants despotiques, féroces et dictatoriaux ; il ne peut jamais s’en libérer.
L’idéal islamique
L’islam propose, entre les deux systèmes économiques opposés et antagonistes mentionnés plus haut, un système équilibré et équitable. Son principe fondamental est d’accorder à chaque individu l’intégralité de ses droits personnels et naturels, tout en préservant dûment l’équilibre de la répartition des richesses. D’un côté, l’islam reconnaît à l’individu le droit à la propriété privée et le droit de disposer de ses propres biens ; de l’autre, il soumet intérieurement l’exercice de ces droits à certaines restrictions morales et établit extérieurement un ensemble de règles juridiques. Ainsi, les richesses, les moyens et les ressources ne peuvent se concentrer ni rester immobilisés en un seul endroit. Ils circulent constamment, ce qui permet à chaque membre de la société d’en recevoir la part nécessaire. C’est pourquoi l’islam a édifié l’ensemble du système économique selon une conception entièrement nouvelle et des méthodes inédites. Par son esprit intérieur, ses usages et ses modes de fonctionnement, il est totalement distinct des systèmes économiques capitaliste et communiste.
On peut résumer ainsi l’idéologie économique de l’islam : selon l’islam, dans la vie économique, l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt collectif de l’ensemble des êtres humains sont profondément liés. Il est donc indispensable qu’au lieu de conflits, de rivalités et d’obstacles entre eux, règnent une parfaite harmonie et une coopération mutuelle. Si un individu, agissant à l’encontre de l’intérêt social, s’approprie les richesses nationales et prend son intérêt personnel pour fondement de leur thésaurisation ou de leur dépense, ce ne sera pas seulement la société et la collectivité qui en pâtiront : en définitive, ce préjudice l’atteindra lui aussi. De même, si la société, sous prétexte de préserver l’intérêt général, néglige les intérêts personnels de ses membres, ce ne seront pas seulement les individus qui en souffriront ; la société tout entière sera nécessairement exposée à de graves dommages. Ainsi, le bien-être de la collectivité passe par celui de l’individu ; inversement, pour assurer le bien-être collectif, il est absolument nécessaire que la situation propre des individus qui la composent soit confortable. Le bien-être de l’individu comme celui de la collectivité dépend du maintien intégral d’un équilibre, au sein de la société, entre l’égoïsme et l’altruisme, c’est-à-dire la compassion et la bienveillance. Chacun travaillera dans son propre intérêt, mais de telle manière qu’il ne cause pas le moindre tort à autrui. Chacun pourra gagner autant d’argent qu’il lui est possible d’en gagner sans entrave ; toutefois, il devra reconnaître aux autres un droit sur les richesses qu’il aura acquises. Chacun tirera profit des autres, tout en leur procurant lui-même un profit. Pour assurer concrètement cette répartition des profits et cette circulation des richesses, quelques qualités morales chez les individus ne sauraient suffire ; il faut plutôt que les lois de la société organisent, réglementent et équilibrent l’acquisition et la dépense dans une parfaite harmonie. Nul ne devrait avoir le droit de gagner de l’argent par des moyens et des procédés nuisibles, et les biens acquis par des moyens légitimes ne devraient pas se concentrer en un lieu déterminé. Il est au contraire absolument souhaitable qu’un système approprié de circulation de leur dépense et de leur répartition soit effectivement mis en place.
Le système économique fondé sur cette idéologie ne peut en aucun cas avoir pour objectif que quelques individus possèdent des milliards, tandis que le reste de la population demeure affamé ou à demi rassasié, démuni et dépouillé de tout. Mais son objectif ne peut pas davantage être d’empêcher quiconque de devenir milliardaire et de réduire de force, au millimètre près, les différences naturelles entre les êtres humains à une prétendue « égalité ». Son véritable rôle consiste plutôt à adopter une voie parfaitement médiane entre ces deux principes extrêmes. D’une part, ce système économique assume la responsabilité de satisfaire les besoins personnels de chaque membre de la société ; d’autre part, il lui offre sans interruption la possibilité d’assumer ses responsabilités envers la société dans son ensemble. Si chaque membre de cette société s’efforce de gagner de l’argent dans les limites de sa nature, sans nuire à autrui, et s’il suit les principes de modération et d’entraide dans la dépense des richesses acquises, alors les inégalités économiques et les écarts financiers vertigineux propres à la société capitaliste ne pourront jamais y apparaître. En effet, un tel système économique n’empêche personne de devenir milliardaire ; mais dans cette société, même un milliardaire ne peut devenir la cause du jeûne ou de la sous-alimentation de centaines de milliers, voire de millions de personnes. En revanche, ce système économique donne à chacun la possibilité de participer aux innombrables bienfaits d’Allah ; mais lui imposer des obstacles artificiels dans l’acquisition de richesses conformément à ses aptitudes naturelles et à sa capacité de travail est également totalement contraire à ses principes.
Contexte historique des problèmes civilisationnels actuels
Il est universellement reconnu que, dans un passé récent, la direction et l’autorité, tant dans le domaine de la pensée et de l’idéologie mondiales que dans celui de l’organisation pratique, étaient entièrement accaparées par les Occidentaux. C’est précisément pour cette raison que les problèmes apparus dans le monde et la vie occidentaux, ainsi que les complications qu’ils ont engendrées, ont naturellement fait surgir dans nos domaines politique, civilisationnel et économique d’innombrables problèmes et complications analogues. Il faut également considérer comme une conséquence tout à fait naturelle que la plupart de nos penseurs et de nos hommes avisés soient impatients de recevoir des orientations en s’inspirant des méthodes proposées par les penseurs et les dirigeants compétents de l’Occident pour résoudre ces problèmes. C’est pourquoi il est devenu absolument indispensable de mettre en lumière le contexte historique des problèmes sociaux et civilisationnels actuels. Parallèlement, nous tenterons d’examiner l’histoire de l’apparition des méthodes généralement proposées ou adoptées pour résoudre les problèmes modernes. Nous pensons qu’à la lumière de cette étude historique, il sera très facile de comprendre notre thèse essentielle.
La société féodale fondée sur les fiefs
Lorsque, au Ve siècle de l’ère chrétienne, le système impérial romain s’effondra en Occident, l’unité civilisationnelle, politique et économique de l’Europe se désagrégea. Le lien fondamental qui maintenait unies les diverses nations et les divers États fut rompu. Les conditions qui avaient permis de préserver ces relations et ces liens disparurent elles aussi. Bien qu’une image du droit romain, de l’impérialisme romain expansionniste et de la pensée politique des Romains fût restée imprimée dans les esprits des Occidentaux, la destruction de l’empire central entraîna la division de toute l’Europe en une multitude de petites parties. Chaque région géographique fut morcelée en d’innombrables fragments ; même des populations issues de la même lignée et parlant la même langue ne purent parfois rester unies. L’empire tout entier fut disloqué et divisé de telle manière que l’administration et le gouvernement de chacune de ses parties ne pouvaient, en pratique, être assurés que localement par un chef ou un seigneur féodal. Dans ce système social, les caractéristiques qui apparurent progressivement et se renforcèrent considérablement par la suite sont exposées ici successivement :
Un : la propriété foncière constituait le fondement de l’accès au pouvoir politique. Tous les honneurs, privilèges et pouvoirs restaient exclusivement réservés aux propriétaires terriens, comme par un établissement perpétuel. Eux seuls obtenaient l’autorité de maintenir la paix et l’ordre dans leurs propres territoires. Eux seuls entretenaient des relations directes avec le chef de la société, le jagirdar ou le souverain. Quant aux paysans sans terre, aux artisans et aux commerçants de la région, ils étaient contraints de vivre comme de simples sujets sous leur protection. Parmi ces sujets se formèrent à leur tour diverses classes : les uns devinrent des sujets de rang supérieur, les autres appartinrent aux classes inférieures. Ensuite, cette division en classes ainsi que ces étonnantes différences de considération, de dignité et de droits s’enracinèrent solidement dans les profondeurs de la société de l’époque. Ainsi, la société féodale des jagirdars prit la forme d’une échelle. Chaque personne installée à un niveau supérieur devint le dieu de celle qui se trouvait au niveau inférieur, tandis que les personnes des niveaux inférieurs devinrent les esclaves de celles qui occupaient les niveaux supérieurs. Au sommet se trouvait la famille féodale de la région, et tout en bas se trouvaient les pauvres habitants du pays qui n’avaient jamais eu l’occasion d’établir leur influence ou leur domination sur quiconque.
Deux : l’Église des chrétiens venait alors tout juste d’être établie. Les autorités ecclésiastiques parlaient aux gens au nom d’Allah, bien qu’elles ne possédassent absolument aucune loi divine ni aucun principe directeur de guidance. Ces Églises établies apportèrent également leur soutien total au système féodal des jagirdars en plein essor et accordèrent un certificat religieux à toutes les institutions traditionnelles qui, en tant que ses composantes, avaient profondément enraciné dans la société de l’époque les droits, les distinctions, les discriminations et les interdictions. Chaque opinion ancienne acquit le statut de croyance de l’Église, et le simple fait de concevoir une idée contraire commença à être qualifié d’infidélité. Toute coutume instaurée une fois pour toutes devint une loi religieuse, et l’on se mit à croire que s’y opposer revenait à s’opposer à Allah, au Messager et à Sa religion. L’Église déclara que la forme prise par la littérature, la philosophie, la société, la politique, l’économie et les autres domaines dans le système féodal des jagirdars était une forme donnée par Dieu ; dès lors, la moindre tentative de la modifier devint non seulement un crime, mais une interdiction manifeste.
Trois : il n’existait alors aucun pouvoir central capable de construire les grandes routes, de les maintenir en bon état et d’y assurer la paix ou la sécurité. C’est pourquoi toutes les activités telles que les longs voyages, le commerce à grande échelle, ainsi que la production et la distribution en grandes quantités des biens de première nécessité cessèrent ; le commerce, l’industrie et même les dispositions d’esprit des gens se trouvèrent également confinés dans les limites géographiques étroites des territoires gouvernés par les jagirdars.
Quatre : chaque branche de l’industrie et du commerce devint la chasse gardée d’un groupe de commerçants et de professionnels. Aucun membre de ce groupe ne pouvait abandonner sa profession antérieure, et les personnes extérieures n’avaient pas davantage la possibilité d’y entrer. Chaque groupe s’efforçait de toutes ses forces de maintenir ses activités dans les limites étroites et restreintes de son propre domaine. Les marchandises étaient produites uniquement pour répondre immédiatement aux besoins locaux. Elles étaient toutefois vendues dans les régions voisines et échangées contre d’autres marchandises. Pour toutes ces raisons, les voies du progrès, de l’expansion, des découvertes et des innovations, des améliorations techniques et de la concentration des capitaux s’étaient fermées.
La fondation du grand Empire romain ne put nullement remédier aux défauts et aux maux apparus à la suite de la chute de l’Empire romain. Le pape et le césar avaient certes donné à l’Europe un lien d’unité sur les plans spirituel, moral et, dans une large mesure, politique ; mais non seulement la situation déplorable de la société, de la civilisation et de l’économie engendrée par le système féodal des jagirdars ne changea pas, elle fut au contraire établie sur des bases si solides qu’il devint même impossible d’imaginer qu’un autre mode de vie puisse exister en dehors de celui-ci.
La Renaissance européenne
La manière dont cette inertie généralisée prit fin, les causes qui la firent disparaître et la façon dont le mouvement de renaissance intégrale de l’Europe s’éleva ne relèvent pas de notre sujet. On peut toutefois dire brièvement que, d’une part, la domination musulmane sur l’Espagne et l’Andalousie et, d’autre part, les croisades avaient mis les Occidentaux en présence des peuples qui étaient alors les pionniers de la civilisation du monde. Le voile que l’influence de l’Église chrétienne avait placé devant les yeux des Occidentaux les empêcha certes de s’orienter directement vers l’islam ; néanmoins, leurs contacts avec les musulmans leur permirent d’acquérir un immense patrimoine de pensées, de sciences et de connaissances, ainsi que de méthodes de travail plus avancées, ce qui finit par ouvrir un nouveau chapitre.
Dans l’histoire de l’Europe, la période allant du IVe au XVIe siècle est connue comme une période de transition durant laquelle elle passa du Moyen Âge à l’époque moderne. À cette époque, tous les aspects de la vie des Occidentaux s’animèrent sous l’influence du monde extérieur.
Les connaissances des Occidentaux ne cessaient de s’accroître dans les sciences agricoles et médicales, les mathématiques, l’ingénierie et d’autres domaines. L’invention de l’imprimerie accéléra considérablement la diffusion de la pensée et des connaissances. Parallèlement à cet extraordinaire éveil dans le domaine des sciences et du savoir, des activités de critique et de réforme commencèrent nécessairement à se poursuivre de manière ininterrompue dans tous les domaines de la vie sociale. Le mouvement continu de nouvelles connaissances et de nouvelles informations, ainsi que les progrès généraux de l’industrie, de l’agriculture et du commerce, insufflèrent une vie nouvelle à l’ensemble de la civilisation. En outre, la découverte de nouvelles régions géographiques élargit la pensée et les perspectives. Dans le même temps, de nouveaux marchés commencèrent à se créer dans des pays lointains pour les Occidentaux, leur offrant la possibilité d’y vendre leurs propres produits et matières premières, et d’acheter les produits industriels et les matières premières d’autres pays. Grâce à cette occasion immense et extraordinaire, des activités commerciales paralysées depuis des siècles recommencèrent à fonctionner. Malgré d’innombrables obstacles et difficultés, les commerçants internationaux commencèrent à circuler partout, en Europe comme au-delà de ses frontières. De nouveaux marchés ainsi que des villes et des centres urbains commencèrent à se développer sur les grandes routes et dans les lieux centraux. Les centres de la richesse, du pouvoir, de l’intelligence, de la civilisation et de la culture se déplacèrent progressivement des faubourgs dépendant des jagirdars et des petits États féodaux vers les grandes villes. Celles-ci commençaient en effet à devenir le foyer de l’activité commerciale, industrielle, scientifique et littéraire nouvelles.
Les gens de la classe « bourgeoise » furent les précurseurs de ce nouvel éveil. Les marchands, prêteurs, artisans et commerçants maritimes en constituaient les principaux éléments. Eux seuls profitèrent de toutes les occasions offertes par ce nouveau progrès. Ils étaient établis dans les villes. Ils entretenaient des relations et des échanges avec le monde extérieur ; du moins, ils furent les premiers à subir le contact des influences extérieures, et c’est en eux que s’éveilla avec le plus d’ardeur le désir passionné de transformer et d’améliorer l’organisation sociale. Mais les obstacles et les entraves créés, dans les domaines de la pensée, de la morale, de la religion, de la société, de la politique et de l’économie, par la collusion de l’Église et des féodaux les empêchaient de progresser et de s’améliorer, de toutes parts. Chaque fois qu’ils faisaient un pas au-delà des limites établies depuis des siècles dans quelque domaine de la vie que ce soit, les prêtres et les jagirdars s’unissaient pour leur barrer la route. C’est pourquoi un conflit total commença contre cette force, et cette lutte sur tous les fronts s’engagea dans tous les domaines de la vie. Dans les domaines du savoir et de la littérature, l’autocratie « mentale » instaurée par l’Église fut contestée, tandis qu’une plus grande importance était accordée à la liberté de pensée et à la nécessité de la recherche. Dans les domaines de l’économie, de l’organisation sociale et de la politique, une résistance se forma contre l’influence et l’autorité des jagirdars, et une vive protestation s’éleva contre les divisions et les discriminations établies dans la société féodale jagirdarie. Ainsi, l’ancienne organisation sociale commença à reculer, tandis que les forces nouvelles et ascendantes progressaient. Dès l’approche du XVIe siècle, les petits jagirs des différents pays d’Europe commencèrent à se désagréger et à se transformer en grands États nationaux. Le prestige et l’influence spirituels de l’Europe s’effondrèrent, et les dirigeants irréligieux des nouveaux États nationaux commencèrent à confisquer les biens appartenant en propre à l’Église. Abandonnant une organisation religieuse universelle, les différentes nations s’employèrent à créer leurs propres Églises nationales. Ainsi, avec la rupture des liens de la domination conjointe de l’Église et des jagirdars, la bourgeoisie se libéra complètement des entraves sociales et traditionnelles engendrées par l’ancienne organisation sociale.
Le libéralisme au Moyen Âge
L’ensemble des doctrines au nom desquelles on combattit l’Église et le système féodal reçut le titre général de « libéralisme », autrement dit une tolérance sans limites. Les précurseurs de l’époque nouvelle ne cessaient de prêcher, dans chaque domaine de la vie et dans tous les champs de la pensée et de l’action, l’expansion, le don sans réserve, la liberté d’usage et la libéralité sans entraves. Une politique libérale fut adoptée dans tous les domaines, notamment la religion, la philosophie, les sciences et le savoir, la société, la civilisation, la politique et l’économie. Ils s’efforcèrent d’écarter du chemin des progressistes toutes les entraves, les obstacles, les restrictions, l’étroitesse d’esprit et la rigidité.
Dans cette lutte et ce conflit, tandis que l’étroitesse d’esprit des autorités ecclésiastiques et des féodaux atteignait son paroxysme, la libéralité illimitée et insouciante des bourgeois parvenait à un autre extrême. Dans les deux camps, l’égoïsme le plus radical prit une forme aiguë. Aucun d’eux n’avait le moindre rapport avec l’honnêteté, la justice, un savoir exact, ni une pensée saine et innocente. Tandis qu’un camp, pour préserver des droits acquis par des croyances sans fondement, des inégalités et distinctions incohérentes, ainsi que par une oppression et une tyrannie inhumaines, employait les noms d’Allah, de la religion et de la morale, l’autre camp, mû par un simple entêtement, commença, au nom de la libre pensée et de la libéralité, à saper les fondements des vérités éternellement reconnues de la religion et de la morale. C’est précisément à cette époque que fut rompue la relation entre la politique et la morale, relation que celles-ci avaient toujours entretenue. Machiavel se mit ouvertement à défendre cette doctrine, affirmant qu’il ne pouvait être nécessaire de respecter des règles morales pour réaliser des intérêts politiques et obtenir des avantages et des facilités politiques. C’est également à cette époque que fut façonnée la figure de l’État national en opposition à l’Église et au féodalisme ; et les vapeurs empoisonnées du volcan dévastateur de querelles et d’hostilités internationales qui s’est formé dans le monde actuel commencèrent à s’accumuler dès ce jour. À partir de cette époque, l’intérêt commença pour la première fois à être considéré comme licite. Pourtant, depuis des temps immémoriaux, il existait un accord complet parmi les croyants, les personnes douées d’un sens moral et les juristes du monde entier sur le caractère interdit de l’intérêt. Ce ne furent pas seulement la Torah et le Noble Coran qui déclarèrent l’intérêt interdit : Aristote et Platon également le considéraient comme interdit. Il était aussi prohibé au regard des lois grecques et romaines. Mais, à l’époque de la Renaissance, lorsque la bourgeoisie leva l’étendard de la révolte contre l’Église chrétienne, elle commença à qualifier l’intérêt de « péché inévitable ». Sous l’influence d’une propagande intense, les chrétiens réformateurs (Reformists) commencèrent même à le considérer comme licite, au titre d’une faiblesse humaine. Peu à peu, toutes les réflexions morales des penseurs éminents se concentrèrent sur la question de savoir quel devait être le taux d’intérêt. Ils accordèrent toute leur importance au débat sur la nécessité d’un taux d’intérêt « raisonnable ». Finalement, la conviction s’enracina dans leurs esprits qu’aucune question de religion ou de morale ne pouvait se poser dans le commerce et les affaires. Du point de vue économique, l’intérêt est une chose tout à fait naturelle et raisonnable. De même qu’on ne peut rien objecter à la location ou à la prise en location d’une maison, on ne peut pas davantage présenter d’argument irréfutable contre l’intérêt.
Le plus curieux est qu’à l’époque de la Renaissance, après avoir chassé du terrain, au nom de leur libéralisme sans entraves et sans réserve, les prêtres, les féodaux et les propriétaires fonciers, cette classe bourgeoise vint occuper elle-même la place ainsi laissée vacante. L’ivresse de son libéralisme extrême lui avait fait oublier qu’au-dessous d’elle existait une immense classe populaire, et que c’était précisément elle qui avait été le plus durement écrasée par le poids écrasant du système féodal. Elle avait donc elle aussi le droit de bénéficier d’une part des grands avantages de l’actuel système social libéral. Lorsque le régime parlementaire fit ses débuts en Angleterre et que le pouvoir réel du Parlement passa des mains des lords à celles du peuple (les Communes), les bourgeois libéraux s’emparèrent de tous ces pouvoirs et prérogatives. Les arguments grâce auxquels ils avaient établi leur propre droit de vote, ils les oublièrent complètement lorsqu’ils refusèrent d’accorder le droit de vote aux classes populaires inférieures.
La révolution industrielle
La révolution amorcée à l’époque de la Renaissance se multiplia par cent au XVIIIe siècle grâce à l’invention des machines. De nouvelles théories, données et découvertes scientifiques furent appliquées au développement de l’industrie, de l’agriculture et des moyens de communication. La production des marchandises, la collecte des matières premières et la vente des produits fabriqués aux quatre coins du monde commencèrent alors à fonctionner avec une efficacité extraordinaire.
Tous les avantages de confort, de force, de puissance et de domination que cette immense révolution avait rendus accessibles, seule la classe bourgeoise née à l’époque de la Renaissance eut l’occasion de s’en emparer. Car l’industrie et le commerce étaient entre ses mains. Elle exerçait également une domination exclusive sur les sciences, les connaissances et la littérature. En combinant le capital, l’habileté professionnelle et les capacités organisationnelles, elle établit un nouveau système industriel et commercial, appelé « capitalisme moderne ». Sous ce système, de grandes usines et de grandes entreprises commerciales furent établies dans les villes. Le corporatisme des professionnels fut réduit en miettes. Le champ d’activité des petites usines, des entreprises personnelles et des commerçants disposant de faibles capitaux se rétrécit. Les travailleurs des campagnes furent contraints d’affluer vers les villes et de se tenir aux portes des grands propriétaires d’usines comme ouvriers et journaliers. Les petits commerçants et hommes d’affaires n’eurent d’autre choix que d’accepter un emploi ou une agence auprès des grands industriels et des grands négociants. Ainsi, les bourgeois s’emparèrent seuls de toute la puissance issue des nouvelles découvertes scientifiques, et leur sphère d’influence commença à s’étendre davantage.
Cependant, les États nationaux créés par le mouvement de la Renaissance apparurent comme le plus grand obstacle à cette expansion. Les rois despotiques de ces États revendiquaient le « droit divin ». Les principaux dirigeants de l’ancien système féodal devinrent les flatteurs serviles de ces rois, tandis que les Églises nationales leur apportaient un soutien religieux et spirituel. La domination de cette triple alliance commença à créer toutes sortes d’obstacles et d’entraves sur le chemin de la bourgeoisie. Ces obstacles n’empêchaient pas seulement ses progrès dans les domaines de l’industrie et du commerce : dans les domaines de la civilisation et de la société subsistaient également de nombreux éléments de l’époque féodale qui constituaient pour cette classe montante une situation insupportable.
Le libéralisme moderne
À cette époque, le « libéralisme », vainqueur des batailles précédentes, releva la tête, équipé d’armes nouvelles. Il commença à proclamer, en politique, la sécularisation ; dans les domaines de la civilisation, de la société, de la littérature et de l’économie, la liberté individuelle absolue ; et, dans le domaine économique, la politique d’ouverture sans entraves (Laissez fair policy). Il déclara que ni l’Église, ni l’État, ni la société ne pouvaient avoir le moindre droit de faire obstacle aux efforts de développement de l’individu et aux activités favorables à son enrichissement. Il était absolument nécessaire que chaque individu bénéficie d’une liberté sans entraves pour employer ses forces, ses capacités et ses aptitudes selon ses inclinations, et pour progresser et se développer autant que ses moyens le lui permettaient. En vérité, si chaque individu pouvait jouir d’une liberté illimitée — d’une liberté absolue dans chaque domaine et chaque aspect de la vie, ainsi que dans toute activité — cela assurerait essentiellement le plus grand bien de la société. Il était souhaitable que chaque individu de la société soit libéré, en toutes choses, des influences et entraves extérieures, des règles et principes, des contraintes des usages, des restrictions religieuses et morales, ainsi que de l’intervention de la loi et de la société.
Ainsi, les partisans et porte-drapeaux de la nouvelle doctrine déployèrent toutes leurs forces pour faire triompher partout les slogans de la liberté, de l’absence de contraintes, de la conformité de toute chose et de l’individualisme — selon leur terminologie, du caractère raisonnable et rationnel de toute chose.
Dans le domaine politique, ils croyaient en l’idéal d’un pouvoir gouvernemental aussi réduit que possible et d’une liberté individuelle vaste et illimitée. Selon eux, le gouvernement ne devait être qu’une force impartiale de justice. Il devait empêcher les empiètements réciproques des individus dans leurs sphères respectives et préserver la liberté individuelle. Quant à l’ensemble des activités de la vie civilisée et économique, elles devaient s’accomplir entièrement sur la base de l’initiative indépendante et absolue des individus, ainsi que de leurs efforts de réflexion et de recherche. À cet égard, le gouvernement ne pouvait intervenir le moins du monde, ni comme force exécutive ni comme guide. Dans le domaine politique, ils revendiquaient en outre que le pouvoir de gouverner et la souveraineté ne puissent appartenir à une famille royale ni devenir la propriété d’un groupe de propriétaires terriens, mais qu’ils relèvent plutôt de l’autorité du peuple tout entier. Puisque toutes les activités du gouvernement sont financées par les impôts qu’il verse, sa formation, sa dissolution et ses transformations ne devaient donc dépendre que de son jugement, et, en matière de législation et d’ordre administratif, seule l’influence de sa voix devait être reconnue. Les principes et convictions susmentionnés furent adoptés comme fondement de la nouvelle démocratie établie dans le monde vers la fin du XVIIIe siècle.
Dans le domaine économique, ils se mirent à propager avec insistance le principe selon lequel, si l’on permet aux lois et règles naturelles de l’économie d’agir sans influence extérieure, entrave ni intervention, d’immenses œuvres de bien-être social peuvent s’accomplir spontanément grâce aux efforts individuels. La production augmentera et sa distribution pourra également s’effectuer de manière plus efficace. Pour cela, il est évidemment nécessaire d’accorder aux gens une liberté entière dans leurs efforts et leur travail, et de ne pas permettre au gouvernement d’intervenir artificiellement dans ce fonctionnement naturel. Ce principe fondamental de l’économie sans entraves — le « libre-échange » (Free Enterprise) — constitue la formule de base de l’économie capitaliste moderne. À l’instar du libéralisme absolu de l’époque de la Renaissance, l’immense libéralisme de l’époque de la révolution industrielle comportait lui aussi, dans une large mesure, un courant de vérité et d’honnêteté, et il ne fait aucun doute que ce fut finalement la raison de son triomphe. Mais l’égoïsme et l’esprit extrémiste étaient intimement liés à cette honnêteté — ces deux grandes faiblesses de la mentalité occidentale — et ils étaient déjà actifs depuis l’époque du papisme et de la féodalité.
Le comble de l’égoïsme résidait dans le fait qu’à la base des revendications de droits et de justice formulées par la plupart d’entre eux se trouvait une effrayante absence de sincérité et de désintéressement. Ce n’était pas parce qu’ils suivaient la vérité et les principes de justice qu’ils proposaient des règles justes ; la seule raison en était que celles-ci favorisaient et servaient leurs propres intérêts. La preuve en était qu’ils n’étaient nullement disposés à reconnaître à leurs ouvriers et aux masses démunies les droits qu’ils revendiquaient pour eux-mêmes.
Leur esprit extrémiste se manifestait et s’exprimait à chaque instant dans les propos de leurs savants instruits et de leurs écrivains. Ils adoptèrent quelques idéaux véritables et en élargirent démesurément les limites. En revanche, ils rejetèrent complètement plusieurs autres principes vrais. Dans leur vie pratique, ils établirent les principes vrais qu’ils avaient choisis à la place qui leur revenait et leur accordèrent l’importance qu’ils avaient déterminée. Or il est universellement reconnu que lorsqu’un principe vrai dépasse ses propres limites, il ne peut plus demeurer un principe vrai : il devient entièrement un faux principe, et ses effets opposés commencent à apparaître. En réalité, le déséquilibre mentionné est profondément présent dans tous les aspects du système de vie façonné sous l’influence de ces conceptions de l’absence de toute entrave, de l’individualisme et de la démocratie. Mais puisque cette étude se limite exclusivement à l’aspect économique, les autres aspects ne seront pas examinés. Nous voulons seulement montrer, en étudiant cet aspect, jusqu’à quel point ils ont créé un système économique déséquilibré en combinant l’égoïsme et l’esprit extrémiste avec le système économique naturel, et à quel point ses conséquences ont été graves.
L’économie capitaliste moderne
J’ai dit brièvement dans l’article précédent que le nom technique du système économique fondé sur une politique de pillage économique sans entraves et libérale est le capitalisme moderne (Modern Capitalism).
Les principes fondamentaux de l’économie sans entraves
Le capitalisme et l’économie non réglementée reposent sur sept principes fondamentaux, que nous allons énumérer successivement ci-dessous :
Un : Le droit à la propriété privée
Dans une économie capitaliste non réglementée, la propriété privée n’est pas reconnue uniquement sur les biens d’usage quotidien tels que les vêtements, les ustensiles, les meubles, les maisons, les moyens de transport et les animaux domestiques ; le droit à la propriété privée est également établi sur les biens de production tels que les machines, les armes, les terres et les matières premières. Toutes les économies ont incontestablement reconnu le droit à la propriété privée sur les biens de la première catégorie ; en revanche, une profonde divergence d’opinions s’est manifestée entre les différents systèmes économiques quant à savoir si les instruments et les moyens de production peuvent ou doivent être une propriété privée. L’économie capitaliste, bien entendu, a pleinement reconnu la propriété privée dans ce domaine également. Plus encore, celle-ci constitue le fondement de l’économie capitaliste et l’une de ses principales caractéristiques.
Deux : La liberté du droit de gagner sa vie
Les habitants de la société capitaliste jouissent de la pleine liberté d’employer leur capital ainsi que leurs moyens et ressources à la production, individuellement ou en s’organisant en petits groupes. Dès lors, qu’il y ait profit ou perte, ils doivent en assumer eux-mêmes toutes les conséquences ; de même qu’ils doivent eux-mêmes prendre en charge le risque des pertes, rien ne les empêche d’amasser des montagnes de profits. Ils jouissent également d’une pleine liberté d’augmenter ou de réduire le volume de la production. La fixation du prix des biens produits dépend elle aussi uniquement de leur volonté. Ils sont entièrement libres d’employer des personnes contre un salaire ou une rémunération déterminés, d’assumer dans leurs affaires toute condition ou responsabilité qu’ils souhaitent et d’établir à cette fin les règles et règlements nécessaires. En bref, toutes les relations entre acheteurs et vendeurs, ouvriers et propriétaires, maîtres et serviteurs doivent s’effectuer en toute liberté, et il doit être pleinement permis de mettre en œuvre tout accord mutuel conclu, quelles qu’en soient les conditions.
Trois : Le profit personnel, source de la motivation au travail
L’économie capitaliste repose entièrement, pour développer la production des biens nécessaires, sur l’avidité de l’intérêt personnel et le désir de s’enrichir par la prédation. Cette avidité intéressée et cette convoitise du profit sont naturellement présentes en chaque être humain ; elles poussent l’homme à agir et l’incitent à se jeter dans le travail productif. Selon les partisans du capitalisme, rien ne peut mieux — et même rien d’autre ne peut — créer chez l’homme la motivation et l’enthousiasme nécessaires au travail. Si l’on réduit le montant des profits, le désir de gagner, le travail et l’ardeur aux efforts des gens diminueront considérablement. Mais si la porte du profit reste libre et largement ouverte, et si chaque personne a pleinement la possibilité de gagner autant que possible selon son travail, ses efforts et ses aptitudes, chacun s’efforcera alors de fournir un travail en quantité maximale et de la meilleure qualité. Il en résultera une augmentation spontanée du volume de la production, dont la qualité continuera également de s’améliorer. Tous les moyens et toutes les ressources possibles commenceront à être utilisés au maximum, et le champ d’approvisionnement en biens nécessaires s’élargira. Ainsi, la convoitise du profit personnel rendra, au service de l’intérêt général, un service si extraordinaire qu’il n’existe aucune possibilité qu’un tel service soit rendu par quelque autre moyen.
Quatre : La concurrence et la rivalité
Les partisans de l’économie capitaliste, plaidant en faveur du capitalisme et de l’exploitation sans entraves, affirment que la concurrence et la rivalité propres à ce type d’économie constituent le principe suprême des individus et l’unique moyen de maintenir l’harmonie et l’équilibre entre eux. Ce système est en outre naturel et spontané. Sur un marché ouvert, lorsqu’il existe un grand nombre de producteurs, de commerçants et d’acheteurs pour un même produit, la pression de la concurrence et de la rivalité tend à établir l’harmonie et l’équilibre des prix. Grâce à cela, la recherche du profit ne peut durablement dépasser les limites. Le taux de profit ne peut pas non plus diminuer complètement ; les baisses et les hausses soudaines des prix, ainsi que leurs fluctuations, constituent toutefois un cas distinct. De même, ouvriers et propriétaires, chacun à sa place, continuent de déterminer, sous l’effet de la concurrence et de la rivalité, un niveau de rémunération mutuellement acceptable. Cependant, cette concurrence et cette rivalité doivent être publiques et totalement libres, et il ne faut pas les restreindre par quelque forme de monopole que ce soit (droit exclusif).
Cinq : La différence entre les droits du propriétaire et ceux du salarié
Dans le système économique capitaliste, les employés liés à chaque entreprise sont divisés en deux camps. Dans le premier se trouvent les propriétaires de l’établissement. C’est sous leur propre responsabilité qu’ils entreprennent et dirigent l’activité commerciale ou industrielle, et qu’ils assument finalement les profits et les pertes qui en résultent. Dans le second se trouvent les ouvriers, les travailleurs et les employés salariés. Ils n’ont aucun lien avec les profits et les pertes de l’entreprise principale. Ils y consacrent seulement leur temps, leur travail, leurs aptitudes et leurs compétences professionnelles. Il arrive souvent que l’entreprise subisse des pertes. Mais les ouvriers et les travailleurs se contentent de leur salaire. Il arrive aussi que toute l’affaire soit ruinée ; le propriétaire se retrouve alors complètement démuni. Pourtant, aucun de ces revers n’atteint les salariés. Pour eux, la seule différence est qu’après la ruine de l’entreprise où ils travaillent aujourd’hui, ils sont simplement contraints de chercher un emploi ailleurs.
Les défenseurs du capitalisme disent que c’est précisément cette situation qui prouve que, selon la justice, la part du profit devrait revenir à celui qui porte le fardeau des pertes et assume les risques de l’entreprise. Les ouvriers et les travailleurs n’ont droit qu’à un salaire approprié, c’est-à-dire à celui qui, compte tenu de la nature, de la forme et de la quantité de leur travail, est considéré comme juste selon le taux du marché. Si l’entreprise réalise un profit, il n’y a aucune raison d’augmenter ce salaire sous prétexte qu’il y a eu un profit ; inversement, même si l’entreprise subit une perte, il ne saurait être question de réduire le salaire en invoquant cet argument. La responsabilité du salarié consiste seulement à travailler en échange d’un salaire fixé à l’avance ; c’est cela qui lui confère le droit de recevoir ce salaire. Toute hausse ou baisse dans ce domaine se fera selon les lois naturelles de la hausse et de la baisse des prix des autres marchandises. Si le nombre de personnes embauchées diminue et que celui des demandeurs d’emploi augmente, les salaires baisseront spontanément ; dans le cas contraire, leur montant augmentera. De même, le travail d’un employé compétent et avisé lui procurera naturellement un salaire plus élevé. Dans son propre intérêt et pour accroître ses profits, le propriétaire de l’entreprise continuera à le satisfaire en lui accordant des récompenses et des promotions. Plus le travailleur recevra de salaire, plus il déploiera d’efforts pour assurer le développement et la bonne marche de l’entreprise. De son côté, le propriétaire songera naturellement à obtenir davantage de profits à moindre coût ; il s’efforcera donc de maintenir les salaires aussi bas que possible. En revanche, les travailleurs s’efforceront naturellement de satisfaire leurs besoins avec le plus de confort et d’aisance possibles et d’améliorer tant soit peu leur niveau de vie. Il est donc naturel qu’ils cherchent sincèrement à augmenter les salaires. Un conflit naîtra naturellement de cette opposition ; néanmoins, comme beaucoup d’autres activités dans le monde, cette question progressera à travers de nombreuses baisses, hausses, ascensions et déclins, et les salaires continueront d’être fixés selon un taux acceptable pour les deux parties.
Six : La dépendance à l’égard du fonctionnement naturel de l’évolution
Les partisans du capitalisme affirment que, puisque tout le profit d’une activité commerciale dépend d’une production accrue à moindre coût, l’entrepreneur doit, dans son propre intérêt, s’efforcer d’adopter les méthodes les plus scientifiques possibles, de maintenir les machines et les équipements dans le meilleur état, d’acquérir de grandes quantités de matières premières à bas prix et d’améliorer sans cesse toutes les méthodes et l’organisation de son entreprise. Dans un système économique libre et sans restrictions, l’organisation interne accomplit d’elle-même cette tâche, sans aucune influence extérieure ni intervention artificielle. Grâce aux efforts individuels d’un grand nombre de personnes et de groupes dispersés, elle accomplit, conformément aux lois naturelles, des tâches qui assurent le progrès et le bien-être de la collectivité sociale, et qu’aucun plan d’ensemble ne pourrait réaliser de manière aussi ordonnée. En réalité, il s’agit d’un aspect particulier du plan de la nature, qui agit inconsciemment.
Sept : L’inaction de l’État et du gouvernement
Les défenseurs du système économique capitaliste soutiennent que, si les individus ont la possibilité d’agir en toute liberté, sans aucune entrave ni restriction, la nature a instauré, conformément aux principes susmentionnés, un tel équilibre dans la réalisation du bien-être et du progrès de la société que, lorsqu’ils travaillent ensemble, le bien de tous finit par être assuré, bien qu’en pratique chacun agisse pour son intérêt personnel. Comme on l’a indiqué plus haut, lorsque les individus peuvent réaliser d’immenses profits grâce à leurs propres efforts, ils consacrent toutes leurs forces, leurs capacités et leurs aptitudes à produire des richesses en quantité considérable et excessive. Il en résulte inévitablement que des produits de meilleure qualité seront fabriqués en abondance pour tous. Lorsque la concurrence et la rivalité commencent à s’exercer sur le marché ouvert entre les commerçants, les industriels et les fournisseurs de matières premières, un équilibre naturel s’établit dans les prix des marchandises, la qualité des produits s’améliore spontanément et la société découvre d’elle-même quels produits sont nécessaires et en quelle quantité. Dans toutes ces affaires, l’État et le gouvernement ne doivent en aucun cas intervenir inutilement dans le cours naturel de la production des richesses et détruire cet équilibre naturel. Leur responsabilité consiste plutôt à créer les conditions les plus favorables à la préservation de la liberté individuelle d’agir. Ils doivent maintenir la paix et la sécurité dans tout le pays. C’est à eux qu’incombe la protection de la propriété privée des citoyens. Ils doivent faire appliquer la loi et l’autorité afin de garantir le respect des accords et des engagements réciproques. L’État a pour responsabilité de protéger le pays, son commerce et ses richesses contre les agressions extérieures, l’hostilité et tous les dangers. Sa mission est d’exercer les fonctions d’arbitre équitable, de protecteur et de régulateur. Il ne peut être souhaitable qu’il devienne lui-même commerçant, industriel ou propriétaire foncier, ni qu’en créant constamment des obstacles il entrave l’activité des commerçants, des industriels et des propriétaires terriens.
Les causes de la catastrophe
Dès la naissance de l’économie capitaliste moderne, les principes susmentionnés ont été présentés au monde entier. Et bien qu’ils comportent des exagérations, ils ont généralement été soutenus dans le monde entier, car ils contiennent, du point de vue de la réalité, une part considérable de vérité. En réalité, ils ne contiennent rien de nouveau. Depuis des temps immémoriaux, les activités de l’économie humaine se sont exercées sur la base de ces principes. La seule nouveauté, dans ce domaine, résidait dans la rigueur excessive avec laquelle la classe bourgeoise appliquait certains de ces principes dans l’économie de l’époque de la révolution industrielle. En outre, l’économie bourgeoise ne s’est pas édifiée sur la base des principes naturels susmentionnés ; on y a au contraire adjoint un nombre considérable de principes erronés. De plus, elle a abandonné certains principes erronés indispensables au fonctionnement d’une économie naturelle. En réalité, ceux-ci sont tout aussi importants que les principes susmentionnés d’une économie libre et sans entraves. Sous l’emprise d’un égoïsme extrême, elle a rejeté bon nombre des principes qu’elle-même avait présentés. C’est la combinaison de ces quatre éléments qui a rendu possibles toutes les catastrophes apparues dans l’économie capitaliste, au point qu’elles ont pris une forme si effroyable que le monde entier s’est élevé contre elle.
Voici un examen et une analyse succincts des défauts et des lacunes de l’économie capitaliste :
Un : Les règles naturelles auxquelles les partisans de l’économie libre et sans entraves se réfèrent sans cesse ne sont nullement conformes à leurs déclarations et à leurs méthodes d’action. Lord Keynes a dit avec raison qu’il n’existe dans le monde aucun pouvoir suffisamment solide de règles morales et naturelles qui fasse spontanément régner l’harmonie entre l’intérêt individuel et l’intérêt social. Il n’est aucunement juste de déduire des principes de l’économie que l’égoïsme le plus extrême cherche toujours à promouvoir le bien-être social. Il n’est pas davantage juste d’affirmer que l’égoïsme est toujours généreux. Car il arrive souvent que l’homme qui s’efforce de réaliser son intérêt personnel soit à tel point ignorant et faible qu’il échoue non seulement à réaliser durablement un intérêt collectif ou national, mais même à obtenir son propre intérêt.
En réalité, les propos excessivement exagérés n’étaient pas seulement dépourvus de rigueur du point de vue logique ; les capitalistes bourgeois ont également démontré par leurs propres actes que leur égoïsme n’avait absolument rien de généreux. Ils ont formé une alliance contre les trois groupes suivants à la fois : les consommateurs ordinaires, les travailleurs et le gouvernement chargé d’assurer la paix et la sécurité ; ils ont conspiré collectivement afin de s’emparer entièrement des véritables bénéfices de la révolution industrielle. Leur collusion a suffi à réduire en pièces le plus grand argument qu’ils avançaient en faveur de l’économie libre et sans entraves. Il a ainsi été démontré que l’affirmation selon laquelle l’équilibre des profits s’établirait spontanément entre tous par le jeu naturel de la désagrégation et de la reconstruction est totalement fausse. C’est pourquoi Adam Smith, le plus grand défenseur de l’économie libre et sans entraves, a finalement été contraint de dire :
« Il est très rare que des gens d’affaires se réunissent quelque part et que leur réunion s’achève sans qu’aucune conspiration contre le public n’y soit ourdie et sans qu’aucune proposition favorable à une hausse des prix n’y soit adoptée. Même les occasions de se réunir et de s’asseoir ensemble lors de diverses fêtes et cérémonies, ils ne manquent pas de les mettre à profit pour commettre ce crime. »
De même, l’affirmation des partisans du capitalisme selon laquelle, grâce à la propriété privée et à la possibilité de l’initiative et du travail indépendants, le peuple acquiert certains droits qui ne devraient en aucun cas être réglementés est extrêmement exagérée et outrancière. Si une personne adopte, dans l’exercice de sa propriété, des activités qui portent préjudice aux moyens d’existence de milliers de personnes, ou si elle choisit, pour réaliser son intérêt personnel, des méthodes d’action et d’effort qui compromettent la santé, le caractère et la sécurité de l’ensemble de la société, quelle justification peut-il y avoir à lui accorder une liberté totale et sans entraves pour accomplir de tels actes et à ne pas appliquer la loi afin de l’empêcher de nuire à l’intérêt social au nom de ses droits individuels ? Ils ont également étendu la prétendue neutralité du gouvernement bien au-delà de ses limites légitimes, de sorte qu’elle ne peut qu’avoir de mauvaises conséquences. Si des individus puissants commencent à exploiter un grand nombre de personnes grâce à une alliance, tandis que le gouvernement reste un spectateur silencieux et regarde le spectacle, ou commence à protéger les intérêts de ces mêmes puissants, il est tout à fait naturel qu’une violente réaction s’ensuive inévitablement. Et lorsqu’une telle réaction se produit, rien ne garantit qu’elle suivra toujours des voies régulières et constitutionnelles.
Deux : Il ne fait aucun doute que, particulièrement à l’époque de la révolution industrielle, l’exagération et les excès des principes de l’économie libre et sans entraves étaient profondément erronés. La révolution industrielle avait entraîné un changement fondamental dans les méthodes de production. Alors qu’auparavant on utilisait la force humaine et animale, les machines commencèrent à être utilisées à l’époque de la révolution industrielle. L’installation d’une seule « machine » permit à dix personnes d’accomplir le travail de mille. Une telle méthode de production assure naturellement un emploi à une poignée de personnes et confronte des milliers d’autres au problème du chômage. Dans le cadre d’une telle méthode de production, la revendication du droit à la propriété privée, à l’initiative et à la libre concurrence sans entraves, ainsi que l’exigence d’une politique de neutralité gouvernementale, sont injustes même en principe. Un individu ou un groupe ouvre soudain une immense usine grâce à ses propres moyens et ressources ; mais il ne se soucie pas le moins du monde des ravages que cela provoque dans la vie de milliers de producteurs individuels ou de petite taille et de travailleurs. Comment cela pourrait-il être légitime ? Cela ne signifie évidemment pas que la justification de l’utilisation de la force mécanique dans la production industrielle soit ici niée. L’idée essentielle est qu’il n’aurait absolument pas fallu utiliser la force mécanique de manière aveugle et totalement indiscriminée, et que le gouvernement aurait dû réfléchir dès le premier jour et prendre des dispositions pour assurer un emploi aux personnes que cette puissance industrielle rendait chômeuses. Mais, faute de telles mesures, dès que la production mécanisée entra en activité, le chômage apparut dans la société humaine comme un problème immense et permanent, dont l’histoire antérieure n’avait absolument jamais connu l’équivalent. Il est de notoriété publique que le chômage n’est pas le nom d’une chose particulière ; il est plutôt le père originel d’innombrables problèmes complexes de la vie biologique, spirituelle, morale et civilisationnelle de l’être humain. Mais la question est de savoir de quel droit un individu ou une poignée de personnes peut adopter, dans le cadre de sa propriété privée, des activités qui engendrent une complication aussi grave dans la vie sociale ; et quelle personne raisonnable oserait qualifier une telle mesure de protectrice de l’intérêt général et d’égoïsme généreux et innocent au niveau individuel ? En outre, il est impossible de dire à quel point il est gravement insensé qu’un gouvernement national reste silencieusement inactif en accordant une liberté ouverte et sans entraves à un tel arbitraire individuel, sans même réfléchir à l’effroyable catastrophe que l’activité d’une poignée de personnes peut faire s’abattre sur la vie de toute une nation.
Trois : Ainsi, lorsque la mécanisation et la production eurent rendu des millions de personnes chômeuses et que celles-ci, sorties de leurs villages, campagnes, quartiers et taudis, commencèrent à faire antichambre auprès des grands propriétaires d’usines et des commerçants à la recherche d’un emploi et d’un salaire, ces gens promis à la mort furent contraints, pour obtenir leur pain quotidien, de travailler jour et nuit jusqu’à l’épuisement, en échange des salaires minimums fixés par les capitalistes. Pourtant, tous les chômeurs ne trouvèrent pas de travail : une partie considérable demeura durablement sans emploi, tandis que ceux qui en trouvèrent n’avaient même pas la capacité de négocier avec les capitalistes un contrat assorti de conditions convenables. En effet, ils étaient eux-mêmes partis, dans une situation désespérée, à la recherche de leur subsistance. S’ils n’acceptaient pas les conditions imposées par les capitalistes, ils n’avaient aucune possibilité de se procurer leur pain pour le soir. Malgré cela, des milliers d’autres travailleurs affamés attendaient impatiemment de leur ravir même cette occasion s’ils tentaient de marchander quelque peu. C’est ainsi que fut publiquement démontrée la vacuité de l’argument avancé par les défenseurs du capitalisme, selon lequel, dans un contexte de libre concurrence, un salaire convenable et équitable entre travailleurs et employeurs se fixerait spontanément par le jeu des négociations. Car, en réalité, la possibilité de concurrence qui existe ici n’est nullement libre ni ouverte. Un seul homme s’est déjà emparé sans partage de tous les moyens et ressources permettant à des milliers de personnes de gagner leur pain. Lorsque des milliers de travailleurs, affamés et torturés par le jeûne, arrivèrent en se traînant à sa porte, il n’en embaucha pas la totalité, mais seulement un dixième, ou le double de ce nombre, des demandeurs d’emploi. Dans une telle situation, tout le pouvoir de fixer les salaires reste concentré entre les mains d’une seule partie, et aucun des milliers de candidats ne possède la capacité de convaincre l’employeur d’accepter les conditions qu’il souhaite. C’est pourquoi, parallèlement à l’expansion du capitalisme moderne à l’époque de la révolution industrielle, les fléaux du chômage, de la pauvreté et de la pénurie prirent dans la société une ampleur terrible. Ceux qui s’étaient rassemblés dans les grands centres industriels et commerciaux pour obtenir un salaire et un emploi furent contraints de fournir un travail et un temps excessifs en échange d’une rémunération dérisoire. En réalité, ils se mirent à travailler comme de véritables bêtes de somme. Ils se mirent à vivre dans les maisons étroites et obscures des villes, semblables à des cages à pigeons, et leur santé commença à se dégrader. En même temps, leurs dispositions et leurs penchants moraux s’avilirent de façon indescriptible. Un environnement fangeux, marqué par l’égocentrisme et l’égoïsme extrême, se forma tout autour d’eux. Même entre le père et le fils, il ne resta plus la moindre trace de respect, d’affection ou de compassion. Pour les parents, les enfants, et pour les maris, les épouses devinrent un fardeau insupportable. En somme, le poison de ce système économique erroné, partial, libre et sans restriction, a gravement ravagé et bouleversé tous les domaines de la vie.
Quatre : Plus remarquable encore est le fait que ces prétendus champions de la générosité illimitée et de la démocratie, qui avaient combattu les propriétaires fonciers pour faire reconnaître leur propre droit de vote et qui s’étaient installés en maîtres et arbitres exclusifs du pain quotidien de centaines de millions de personnes, n’étaient même pas disposés à accorder à ces centaines de millions de gens le moindre droit de vote. Ils jouissent pleinement du droit, pour les propriétaires d’entreprises d’une même profession, de constituer leurs propres associations et de fixer les prix des marchandises, les traitements des employés et les salaires des ouvriers ; mais ils ne sont nullement disposés à accorder aux salariés et aux ouvriers le droit de s’organiser et de s’efforcer collectivement de fixer les taux des salaires et des rémunérations. Ils revendiquaient même avec insistance le plein droit de fermer leurs usines à leur gré, de confronter simultanément des milliers d’employés et de travailleurs au chômage et, en les réduisant ainsi à la faim, de les contraindre à travailler pour de bas salaires ; mais ils n’étaient absolument pas prêts à leur accorder le moindre droit d’essayer d’augmenter leurs salaires par la grève. Lorsqu’un ouvrier devenait vieux, malade ou incapable de travailler après avoir œuvré dans leur entreprise, les dirigeants voulaient jouir du plein droit de le congédier immédiatement ; mais ils n’avaient aucune réponse à la plainte désespérée du travailleur renvoyé : « J’ai dépensé ma santé, ma force et ma jeunesse pour le développement de votre entreprise ; maintenant que je suis sans défense, où vais-je aller et comment apaiser la faim qui me brûle le ventre ? » Dans les circonstances susmentionnées, la classe bourgeoise, qui affirme que l’intérêt personnel est l’unique source de motivation au travail, oublie complètement l’argument qu’elle-même ne cesse de présenter. Pourtant, elle ne peut jamais oublier, même un instant, à son propre sujet, que seule l’existence de possibilités illimitées de profit lui procurera un enthousiasme infatigable au travail et permettra ainsi le progrès général et l’aisance. Mais, à propos des domestiques et des ouvriers, elle oublia complètement que leurs possibilités de profit ne sont pas seulement limitées, mais extrêmement restreintes ; et ceux dont le présent est ravagé et l’avenir obscur, pour quelle raison travailleraient-ils de toute leur âme ?
Cinq : En outre, les capitalistes bourgeois abandonnèrent les méthodes naturelles et convenables du commerce et adoptèrent, pour satisfaire leurs intérêts personnels, des procédés totalement contraires à l’intérêt social. Il en résulta une hausse artificielle des prix des marchandises et un ralentissement du développement et du progrès, en dehors de la production de richesses. On peut en mentionner ici quelques exemples :
On adopte notamment la méthode consistant à acheter, grâce à la puissance du capital, les produits de première nécessité et à les entreposer, de sorte que, lorsque l’offre devient inférieure aux besoins et que la demande augmente, les prix des marchandises s’élèvent.
Une autre méthode est également en vigueur : d’innombrables personnes s’interposent entre les véritables producteurs et les véritables acheteurs et se mettent à acheter et à vendre des marchandises par des moyens occultes, en utilisant uniquement l’argent des banques et le téléphone ; les prix des marchandises augmentent alors démesurément, bien que ces intermédiaires n’aient aucun rapport avec la production des biens, leur importation ou leur exportation, ni avec leur transformation en produits utilisables. Ils ne peuvent donc avoir aucun droit légitime à en tirer un profit. Il arrive même que les produits fabriqués soient brûlés ou jetés à la mer, par crainte que leur prix ne baisse simplement parce qu’ils ont été produits en trop grande quantité.
On investit d’énormes capitaux dans la production de biens de luxe et l’on adopte des méthodes visant à en stimuler fortement la demande par la publicité, la distribution gratuite, toutes sortes de discours absurdes et l’éveil des convoitises ; ces biens sont alors imposés comme des besoins quotidiens à de pauvres gens démunis et de condition moyenne, incapables même de remplir pleinement les devoirs de leur vie.
On a également constaté qu’au lieu d’employer le capital et le travail à produire et à distribuer les biens nécessaires et extrêmement indispensables au peuple, on les dépense, selon une politique prétendument libérale et sans restriction, à acquérir des biens parfaitement superflus. La seule raison en est que la seconde activité offre davantage de possibilités de réaliser des profits que la première.
Dans la société capitaliste, un individu ou un groupe rend, par la seule force du capital, attrayant et brillant un produit extrêmement nuisible à la santé, au caractère, à la civilisation et à la culture. On excite ouvertement les instincts de la classe inférieure de la population et on l’amène à acheter cet objet ; finalement, on la contraint à s’inscrire entièrement au registre des faillis. Elle finit même par devenir incapable de nourrir convenablement ses propres membres et sa famille.
La méthode la plus grave et la plus destructrice consiste à dépouiller diverses nations faibles de leurs droits naturels afin de servir ses intérêts commerciaux et financiers. En partageant le monde en différentes régions, on rend, par l’intermédiaire des grands riches marchands, prêteurs, industriels et commerçants de chaque nation, les peuples respectifs anormalement et démesurément égoïstes, puis on les engage les uns contre les autres dans un conflit et une lutte perpétuels. Il devient ainsi impossible de maîtriser cette situation, que ce soit par la guerre ou par des accords de paix.
À la lumière de la discussion qui précède, on peut se demander s’il est raisonnable d’espérer que, si l’on permet aux individus d’agir librement et sans restriction dans leur intérêt personnel, l’intérêt général sera spontanément servi. Ils ont au contraire eux-mêmes apporté au monde la preuve que le principe de l’exploitation économique absolue et sans entraves ne peut jamais être généreux et désintéressé. En particulier, si les pouvoirs économique et politique sont également centralisés et que ceux qui les détiennent sont eux-mêmes les législateurs, la plupart des efforts individuels ne seront pas consacrés à l’intérêt social ; bien plutôt, les intérêts de la nation et de la collectivité seront contraints de se sacrifier sur l’autel des intérêts personnels.
Six : Sur ces activités désastreuses, les capitalistes ont adopté un autre principe funeste. Ils ont accordé aux individus de la société le droit absolu d’accumuler du capital et de l’investir à intérêt. En tant que pratique pécheresse et odieuse, l’usure a toujours existé dans presque toutes les sociétés du monde. Les lois du monde l’ont même souvent tolérée avec répugnance.
Mais, après l’ignorance préislamique de l’Arabie ancienne, ce sont les penseurs bourgeois de l’ignorance moderne de l’Occident qui ont conféré à cette pratique le statut de seul moyen rationnel de faire des affaires et de seule base saine de l’ensemble du système économique, créant dans le pays un climat favorable à l’adoption de lois qui ont protégé les intérêts des prêteurs à intérêt plutôt que ceux des emprunteurs. On pourra examiner ailleurs en détail cette immense erreur et ses conséquences ; il suffit ici, dans le cadre de cette discussion, d’en signaler brièvement le résultat : le prêt à intérêt, l’emprunt à intérêt et l’adoption de l’intérêt comme fondement financier ont fait que, sous l’effet de la révolution industrielle sans entraves, les flux de pouvoir, de richesse, d’influence, de prestige, de tous les intérêts et de tous les profits ont commencé à couler avec une intensité encore plus grande qu’auparavant ; il en est résulté que le déséquilibre de la vie sociale a atteint son point culminant.
Dès lors, ceux qui étaient parvenus, d’une manière ou d’une autre, à accumuler quelque richesse furent considérés comme les privilégiés de la société. Comparés à l’homme capable d’investir du capital dans une activité fondée sur l’intérêt et de rester tranquillement chez lui, les commerçants plus talentueux, travailleurs et laborieux, les concepteurs de plans et les fondateurs d’organisations, ainsi que ceux qui, au prix d’efforts acharnés, dirigeaient les affaires en toutes circonstances et accomplissaient toutes les tâches nécessaires à la production et à la fourniture des biens indispensables, furent réduits à une condition méprisable et négligeable. En effet, les profits de toutes ces activités sont entièrement incertains et indéterminés, tandis que le profit de l’activité usuraire est fixe et absolument garanti. Les activités mentionnées comportent un risque de perte ; dans la première, au contraire, un profit fixe et net est totalement assuré. Ces personnes sont obligées de se préoccuper de la bonne ou de la mauvaise marche des affaires, de leur essor ou de leur déclin ; l’usurier, lui, ne s’intéresse qu’à l’intérêt. Lorsque les affaires semblent prospérer, il continue à y investir du capital sans la moindre réserve. Mais lorsque, finalement, toute possibilité de profit disparaît et que les affaires commencent à décliner, il ne tend pas une main secourable ; il commence au contraire à récupérer le capital investi auparavant. Il en résulte une grave dépression dans les affaires du monde entier. Dans toutes les situations, ce sont les autres qui doivent subir les pertes, les difficultés et les dangers ; dans les affaires fondées sur l’intérêt, l’usurier n’a seulement à faire face qu’aux variations, à la hausse ou à la baisse, de ses profits. Ce ne sont pas seulement les commerçants, les industriels et les propriétaires fonciers, mais même les gouvernements nationaux qui deviennent ses esclaves. Le gouvernement réalise grâce à son argent les routes, les ponts, le creusement des canaux et d’autres travaux de développement ; et les impôts prélevés sur chaque personne pendant non seulement quelques années, mais même plusieurs siècles, finissent par être versés jusqu’à sa demeure. Même lorsqu’une nation se trouve confrontée à une guerre, le trésor national n’est nullement disposé à prendre en charge ceux qui y seront tués, ceux dont les maisons seront détruites ou ceux qui seront privés de leur père, de leur fils ou de leur mari. En revanche, pour rembourser pendant cent ou deux cents ans l’argent prêté pour la guerre par la poignée de gens de la nation qui l’ont avancé, ce sont les personnes tuées dans cette guerre elles-mêmes qui doivent payer. Ainsi, le système économique fondé sur l’intérêt commet, de toutes les manières et dans tous les domaines, la plus grande des injustices envers les principaux facteurs producteurs de richesse de la société (Main factors). Ce système a remis le contrôle de toute l’économie nationale entre les mains de quelques capitalistes. Ceux-ci ne se soucient nullement du moindre bien-être ni du moindre progrès de la société et n’accomplissent de même aucune œuvre bénéfique pour la société et la collectivité. Mais, puisque le capital, l’âme de toute l’activité économique, est entre leurs mains et que la loi nationale leur a accordé le plein droit de l’épargner et de l’investir contre intérêt, ils ne sont pas seulement devenus les principaux bénéficiaires des richesses produites par le travail collectif de la société ; ils détiennent également le pouvoir d’asservir toute la société à leurs intérêts et de jouer un jeu dangereux avec le destin de différentes nations et de différents pays.
Sept : Dans la société nouvelle qui s’est constituée sur les fondements précités de l’économie capitaliste moderne, la compassion, la coopération, la bonté, la bienveillance et les qualités de ce genre n’ont absolument aucune place. Dans un tel système social, sans parler des autres, même un frère de sang n’a aucun droit reconnu à recevoir de l’aide de son propre frère. D’un côté, l’invention de chaque nouvelle machine réduit en un instant des centaines de milliers de personnes au chômage. De l’autre, ni le gouvernement, ni la société, ni les propriétaires d’usines n’ont plus aucune responsabilité envers ces personnes sans emploi et privées de moyens de subsistance, incapables ou invalides. Ce n’est pas tout : ce nouveau système a fait naître une situation et créé dans la population une telle moralité que plus personne n’a conservé le sens du devoir consistant à relever celui qui est tombé en lui tendant la main. Tous les remèdes que cette société a proposés contre les accidents, la maladie, la mort, la vieillesse et toutes les autres circonstances adverses ont été conçus pour les personnes qui ont un revenu et pour celles qui gagnent assez pour pouvoir épargner au-delà de leurs besoins. Mais ceux qui ne peuvent rien gagner, ou qui ne gagnent que de quoi survivre, où pourront-ils trouver de l’aide au moment de leur détresse ? La seule réponse des capitalistes modernes est que cette personne démunie empruntera auprès d’un prêteur, en donnant en gage ses vêtements, ses ustensiles ou les bijoux de sa femme, contre un intérêt de trois taka par cent par an. Et finalement, si elle ne peut pas rembourser le prêt avec ses intérêts, elle empruntera de nouveau auprès de ce même prêteur, à intérêt, afin de rembourser sa dette.
En réalité, si des millions de personnes dans la société restent privées de moyens de subsistance et si des dizaines de millions gagnent si peu qu’elles sont incapables d’acheter les biens de première nécessité, même lorsque les magasins en sont remplis, comment le progrès de l’industrie, du commerce et des affaires pourrait-il commencer ? C’est pourquoi nous voyons cette situation étonnante : le monde dispose en abondance des moyens et des ressources nécessaires à l’usage, des dizaines de millions de personnes aptes au travail errent sans emploi, et, malgré le manque de produits essentiels, des dizaines de millions de personnes sont disposées à acheter des articles de luxe ; pourtant, les usines du monde produisent moins de marchandises que ne le permettrait leur capacité. Ces marchandises s’entassent alors sur les marchés et y restent uniquement parce que ceux qui en ont besoin ne disposent pas des ressources financières nécessaires pour les acheter. Des millions et des millions de personnes ne peuvent être employées, car même la faible quantité de biens produite s’entasse à nouveau sur les marchés sans trouver preneur. D’autre part, le capital et les ressources naturelles ne peuvent pas non plus être suffisamment utilisés. En effet, il est déjà difficile de rendre productives les faibles quantités qui sont employées ; à plus forte raison, il n’est pas question de prendre le risque d’engager davantage de capitaux et de ressources naturelles. Une telle situation prouve d’elle-même que l’argument avancé par les penseurs bourgeois en faveur du capitalisme — selon lequel, dans une économie libre et absolue, la recherche du profit individuel assurerait spontanément le développement des moyens et des ressources ainsi que l’augmentation de la production — est totalement dépourvu de fondement. En réalité, loin d’entraîner le progrès et l’accroissement de la production dans de telles conditions, l’expérience a démontré qu’en raison de leur propre ignorance, ils ont eux-mêmes fait obstacle à la voie de leur propre profit véritable.
Le socialisme et le communisme
C’est précisément pour toutes les raisons analysées au chapitre précédent que divers défauts, vices et bouleversements sont apparus dans la société et l’économie issues de la révolution industrielle. Si l’on réfléchit et étudie attentivement l’explication et l’analyse que nous en avons données dans les pages précédentes, il apparaîtra clairement que les défauts et les bouleversements en question ne sont pas nés des principes naturels que les membres de la classe bourgeoise avaient proposés pour soutenir l’économie libre ; leur cause fondamentale résidait en réalité dans les autres erreurs qu’ils avaient mêlées à ces principes exacts.
Ainsi, s’il avait été possible de prendre conscience de ces erreurs au moment opportun et si les Occidentaux avaient réussi, à cette nouvelle étape révolutionnaire, à édifier un système économique équilibré et juste, la révolution industrielle serait apparue comme une grâce extraordinaire et un immense bienfait pour eux comme pour l’ensemble de l’humanité. Mais, chose profondément regrettable, de même qu’ils avaient déjà manifesté cette faiblesse à plusieurs reprises, l’esprit et le caractère occidentaux l’ont encore manifestée à cette étape. Ainsi, de même qu’ils s’étaient égarés autrefois, l’histoire ultérieure a continué de suivre la voie de cette incohérence et de ce déséquilibre. Les propriétaires fonciers, les dirigeants et responsables de l’Église ainsi que les dynasties occupaient autrefois une position d’où ils imposaient le conservatisme, l’oppression et des excès indésirables ; la classe bourgeoise occupe aujourd’hui exactement cette position. Et là où les bourgeois se trouvaient autrefois, revendiquant leurs droits, se plaignant et devenant l’incarnation de la colère et de la protestation, se trouvent aujourd’hui les masses laborieuses. Autrefois, dans la société féodale, les classes satisfaites et comblées tentaient, pour défendre leurs distinctions et inégalités indésirables ainsi que leurs droits illégitimes et leurs entraves oppressives, de faire taire les masses privées de leurs droits en usant de manière erronée de quelques vérités relatives à la religion, à la morale et au droit naturel ; aujourd’hui, les classes satisfaites du système capitaliste ont commencé à agir exactement de la même façon. Autrefois, au lieu de comprendre véritablement les erreurs des féodaux et des prêtres et de les combattre correctement, les bourgeois, avec colère, entêtement et irritation, dépensaient l’essentiel de leurs forces contre les vérités fondamentales auxquelles recourait leur parti adverse. Aujourd’hui, sous la pression irrépressible de la colère et de la haine, les travailleurs et leurs dirigeants ont de la même manière perdu tout sens de l’harmonie et de l’équilibre ; au lieu de frapper les véritables défauts et erreurs de la civilisation de la société bourgeoise, ils s’attaquent aux principes authentiques et naturels sur lesquels la société humaine, la civilisation et l’économie ont été reconstruites depuis la création.
Les membres de la classe moyenne, malgré leurs innombrables faiblesses, défauts et égarements, possédaient tout de même quelque talent et quelque instruction. C’est pourquoi, dans la violence de leurs plaintes et de leur inflexibilité, ils parvenaient à préserver tant bien que mal l’équilibre de leur esprit ; mais lorsque les peuples écrasés et opprimés pendant des siècles — chez lesquels faisaient manifestement défaut le savoir, le talent, la réflexion, l’expérience et toutes les qualités de ce genre — devinrent agités et désespérés sous l’effet de la souffrance et de la misère, et que leurs cœurs débordèrent de privations et de plaintes, ils devinrent véritablement violents et révoltés. Dès lors, il n’était plus question pour eux de soumettre une idée à l’examen de la raison et de la logique avant de l’accepter. À cette époque, le principe ou la méthode qui semblait le plus apte à satisfaire avec le plus d’intensité et de force leur haine, leur colère et leur désir de vengeance parvenait à attirer le plus puissamment leur esprit.
En réalité, l’enfant qui naît dans le monde des idéologies de cette affirmation, de cette colère et de cette indignation des classes pauvres est appelé, dans la terminologie, le « socialisme ». Note — Le sens premier de « socialisme » est la socialité. Cette terminologie a été créée pour exprimer le sens opposé à l’individualisme, fondement du système social capitaliste moderne. Bien avant Karl Marx, on avait commencé à présenter sous ce nom d’innombrables idéologies et conceptions diverses ; leur objectif commun était d’édifier un mode de vie permettant le bien-être de la société entière de manière globale et collective. Mais, en pratique, toutes ces conceptions restèrent confinées à des textes imprimés. Marx, en réponse à cette revendication générale, proposa une forme particulière de socialisme, appelée « socialisme scientifique », « marxisme », « communisme » et autres appellations du même genre. C’est cette forme qui est examinée ici, car c’est elle qui a pris racine sur la terre. Nous avons délibérément renoncé aux distinctions terminologiques minutieuses et emploierons ici les termes courants, familiers au lecteur ordinaire et faciles à comprendre. Le socialisme apparut dans les cinquante années qui suivirent la naissance du capitalisme moderne et, avant même que cinquante années ne se fussent écoulées depuis sa naissance, la terre débordait déjà de ses bouleversements dévastateurs et de son activité destructrice qui engloutissait tout.
Le socialisme et ses principes fondamentaux
Les auteurs de cette doctrine nouvelle attaquèrent d’abord le « droit de propriété ». Ils déclarèrent que celui-ci était la cause première de toutes les catastrophes. Il n’y a rien de répréhensible à ce que les vêtements, les ustensiles d’usage quotidien, les meubles et autres objets de ce genre soient détenus à titre privé. Mais la propriété privée ne devrait jamais être établie sur la terre, les champs, les fabriques de textile, les outils et autres forces et biens producteurs de richesse. Car dès qu’une personne devient propriétaire de l’un de ces biens, elle en tirera des richesses et, une fois ces richesses produites, elle les accumulera et les épargnera nécessairement. Elle achètera alors davantage de terres, de champs ou de fabriques de textile et accroîtra ainsi les moyens de produire des richesses. Après les avoir accrus, elle fera travailler d’autres personnes moyennant un salaire, une rémunération ou un contrat fixé, et dès lors elle accomplira toutes les opérations propres au capitalisme bourgeois. Il faut donc extirper la racine d’où naît un tel danger. « Pas de bambou, pas de flûte. »
Une question se posa : le droit de propriété privée sur les moyens de production, tout comme sur les biens d’usage, n’est nullement une nouveauté dans la société humaine ; il n’est même pas une invention arbitraire conçue par les seuls capitalistes bourgeois. En réalité, il constitue le fondement de la vie sociale, et depuis les temps les plus anciens, la société humaine et l’économie ont été édifiées sur cette base. Est-il donc si facile de décider d’extirper un système fondamental de cette nature ?
On rédigea aussitôt, en réponse, une histoire complète et on la présenta en affirmant que, depuis les premiers jours de la société humaine, aucun droit de propriété privée sur les moyens de production n’avait été reconnu ; que ce furent uniquement les classes puissantes des époques ultérieures qui, poussées par leurs propres intérêts, l’avaient implanté au sein de la société.
On déclara que toutes les religions du monde, toutes les règles morales et toutes les lois du monde avaient, depuis des temps immémoriaux, reconnu ce droit de propriété privée, et qu’aucune d’entre elles n’avait jamais considéré comme erronée une société et une économie fondées sur la propriété privée des moyens de production.
On répondit, sans la moindre réflexion, que la religion, la morale et le droit avaient été utilisés à chaque époque comme des instruments aux mains des puissants. À une certaine époque, des individus avaient établi leur monopole sur les moyens de production ; pour protéger et consolider cette propriété exclusive, ils avaient eu besoin de certaines doctrines, coutumes et dispositions légales. Ceux qui les avaient élaborées et présentées selon leurs desseins avaient obtenu dans la société le statut de prophètes, de messagers, de sages et d’ascètes, de maîtres de la morale, de législateurs de la Charia et de rédacteurs des lois. Les travailleurs étaient restés longtemps plongés dans ce labyrinthe, mais désormais ils le réduiraient en pièces, quoi qu’il en coûte.
On déclara que, pour abolir ces droits, il faudrait créer un conflit acharné et total ainsi qu’une lutte sans fin, et que les partisans de conceptions diverses de chaque nation devraient être engagés dans une lutte mutuelle ; dans chaque village et chaque quartier, le feu de la lutte des classes s’embraserait avec fureur. En réponse, on élabora et présenta aussitôt une nouvelle philosophie de l’histoire. On y soutenait que toute l’évolution de la civilisation humaine s’était accomplie par la lutte des classes. En dehors de celle-ci, aucune autre voie d’évolution ne pouvait exister.
Une autre question se posa néanmoins : travailler pour son profit et son intérêt personnels est une disposition fondamentale inscrite dans la nature de tout être humain, et chaque enfant humain vient au monde en portant cette inclination depuis le sein de sa mère. Si l’on retirait aux individus le droit de propriété sur les moyens de production et qu’on ne leur accordait pas la possibilité de tirer un profit proportionnel à leurs efforts et à leur labeur, la disposition innée à travailler et à s’efforcer disparaîtrait entièrement. Et cela finirait par se révéler extrêmement préjudiciable à la civilisation et à la culture humaines.
On répondit aussitôt : la disposition innée, l’inclination héritée par nature — tout cela n’est qu’une invention des bourgeois. Rien de tel n’existe aucunement chez l’être humain. Toutes ses inclinations et ses dispositions ne sont que le produit de l’environnement social. Il suffit de remplacer un environnement par un autre pour que son esprit et son cerveau commencent à penser d’une manière entièrement différente. Son cœur s’animera d’un autre type de dispositions. Son esprit acquerra une perspective nouvelle. Tant que le système de propriété privée subsistera, la « mentalité individualiste » subsistera également. Mais dès que le système de propriété sociale sera établi, tous les êtres humains deviendront alors « animés d’un esprit social ».
On demanda comment il serait possible de diriger l’ensemble des activités économiques après avoir aboli la propriété individuelle. On répondit que tous les moyens de production — terres, champs, usines, ainsi que toutes sortes d’entreprises commerciales et industrielles — seraient retirés des mains des particuliers et transformés en propriété nationale. Les bénéfices en seraient répartis entre ceux qui travailleraient dans ces établissements. L’ensemble du système économique serait dirigé par les gestionnaires élus au suffrage de ces travailleurs.
La question se posa de savoir comment mettre fin à la propriété de ceux qui possèdent actuellement les terres, les usines et les autres moyens de production, et comment instaurer une propriété sociale et nationale. Deux réponses distinctes furent données à cette question :
1. Les partisans d’un courant répondirent que la voie démocratique serait adoptée pour atteindre cet objectif. Il faudrait modifier l’opinion publique, s’emparer du pouvoir de l’État et, au moyen de lois, faire progressivement entrer l’agriculture, les propriétés, les industries et les commerces dans la propriété nationale et collective, tantôt avec indemnisation, tantôt sans indemnisation. C’est précisément à ces partisans que l’on donne le nom de socialistes. On appelle parfois cette doctrine le « socialisme évolutionniste ».
2. Les partisans de l’autre courant estiment que l’action démocratique ne peut amorcer aucun changement fondamental. Il faut donc, selon eux, un programme révolutionnaire, indispensable et inévitable. Les masses laborieuses démunies seront organisées, et une guerre ainsi qu’une lutte seront menées contre la classe des propriétaires par tous les moyens et procédés possibles. Les fondements du gouvernement bourgeois seront déracinés et la dictature des ouvriers et des travailleurs sera instaurée. Ensuite, les terres seront arrachées de force aux propriétaires fonciers, les usines aux propriétaires d’usines et les entreprises commerciales aux commerçants ; quiconque viendra faire obstacle à cette entreprise sera jeté dans les griffes destructrices de l’anéantissement. Toute distinction de classe sera supprimée, et l’ensemble des habitants du pays sera transformé en une seule classe, celle de ceux qui gagnent leur vie par leur propre travail manuel. Il sera interdit par la loi d’employer qui que ce soit à titre individuel contre un salaire et d’en tirer un profit.
[Note — Il faut garder à l’esprit que, du point de vue de la doctrine communiste, un tailleur ou un cuisinier peut convenablement coudre des vêtements ou préparer du pain de ses propres mains et les remettre à autrui. Mais s’il emploie quelqu’un contre un salaire ou une rémunération et recourt à son aide dans son propre travail, il devient alors un « bourgeois ». Toutes ses activités se transforment en un crime si grave que la peine minimale consiste en la confiscation de ses biens.]
Ainsi, lorsque la révolution aura atteint son plein aboutissement et qu’il ne subsistera plus aucune crainte de voir la classe capitaliste se relever, ce régime dictatorial tombera de lui-même, telle une feuille sèche — comment cela se produira, Dieu seul le sait. Puis, de lui-même — mais comment ? — un système politique prendra sa place, dans lequel tous les domaines de la vie fonctionneront harmonieusement, sans appareil gouvernemental ni recours à la force, sur la base de la volonté réciproque des gens, de leur satisfaction, de leur concertation et de leur coopération. Cette voie et cette conception du changement social sont appelées le « socialisme révolutionnaire ». On les désigne également sous le nom de « bolchevisme ». Leur nom philosophique est le « marxisme », mais aujourd’hui, dans le monde, elles sont connues et célèbres sous le nom de « communisme ».
Pendant soixante-dix ou quatre-vingts ans, cette nouvelle doctrine du socialisme continua de se propager en Europe et dans les pays soumis à son influence, avec d’innombrables ramifications et diverses méthodes de pensée. À ses débuts, elle n’était que la folie de quelques hommes égarés. Ses arguments, ses méthodes, ses preuves et ses résultats n’étaient tous qu’un délire dépourvu de sens. Elle ne gagna en popularité qu’auprès des ouvriers et des travailleurs irrités et révoltés — non grâce à quelque fondement intellectuel ou scientifique, mais uniquement sous l’effet d’une passion furieuse et d’un enthousiasme débordant. Or, parmi les nombreuses faiblesses des Occidentaux, il en est une, remarquable et singulière : toute forme d’extrémisme et toute attitude révolutionnaire les fascinent et les attirent. Surtout lorsqu’il s’agit d’une chose absolument mauvaise, d’une folie dénuée de sens, présentée d’une voix retentissante et avec audace, en rejetant et en niant effrontément toutes les vérités universellement reconnues ; lorsqu’on organise et raffine quelque peu ses prétentions selon une méthode scientifique et qu’il en résulte un système — alors, il n’y a plus rien à ajouter.
[Note — Cette remarque ne repose sur aucune hostilité ni aucun ressentiment d’ordre géographique. La situation des Orientaux qui ont une mentalité pro-occidentale est encore plus déplorable que celle des Occidentaux. L’état d’esprit des Occidentaux est, dans l’ensemble, bien meilleur. Ils sont attirés par les paroles énergiques et apprécient un système ou une méthode et une démarche scientifiques. En revanche, les gens de ce pays qui ont une mentalité servile acceptent aveuglément les paroles de n’importe quel dirigeant occidental et s’en trouvent aussitôt fascinés et influencés.]
Ces qualités étaient pleinement présentes dans le socialisme scientifique dont il est ici question. C’est pourquoi d’innombrables personnes talentueuses des classes moyennes inférieures, ainsi que certains fous ou certains individus rusés de la bourgeoisie, se laissèrent attirer par cette doctrine. Des piles de livres et de journaux commencèrent à être produites pour expliquer et analyser cette conception, ainsi que pour la diffuser et en faire la propagande. Dans diverses régions du monde, d’innombrables partis et groupes favorables aux idées socialistes s’organisèrent, et finalement, un grand nombre de personnes commencèrent à croire, avec une grande conviction, qu’il était possible d’établir, sur la base de cette doctrine, un système social, civilisationnel et économique.
Le communisme et ses avantages et ses inconvénients
Jusqu’à présent, aucun mérite ni aucune contribution du communisme réformiste ou évolutionniste n’ont été présentés au monde ; il nous est donc impossible de nous faire une idée du processus concret consistant à transformer le capitalisme privé en système socialiste et de ses résultats. C’est pourquoi nous examinerons et évaluerons plutôt les réalisations du communisme révolutionnaire. Celui-ci profita de la Première Guerre mondiale de 1914-1918 pour provoquer effectivement une révolution en Russie et parvint à y établir un système social et politique complet, conformément à des idéaux, une doctrine et une conception durables.
[Note — Il est indispensable de garder à l’esprit que la différence entre le socialisme et le communisme réside dans leur ligne d’action. Tous deux sont parfaitement d’accord sur la nationalisation de l’ensemble des moyens de production. Sur ce point, il n’existe entre eux pas la moindre divergence. Par conséquent, tout ce qui sera écrit, abstraction faite de la ligne d’action, au sujet de la nationalisation des biens et des moyens de production ainsi que de ses résultats, s’appliquera aux deux doctrines.]
Jusqu’à ces dernières années, le communisme russe est resté l’objet de débats particulièrement acharnés. Ainsi, lorsqu’il s’est agi d’évaluer ses avantages et ses inconvénients, partisans comme adversaires se sont livrés à de vives controverses et à d’incessantes disputes.
Ses partisans ont inscrit à son crédit bien des éléments qui, en réalité, ne lui sont pas propres. Ils ne sont en fait que le résultat de la prise du pouvoir par des personnes compétentes et capables. En revanche, ses adversaires veulent lui imputer certains défauts et certaines lacunes qui ne sont fondamentalement pas des défauts du communisme. Ils sont plutôt apparus parce que des gens injustes et à la vision étroite ont accédé au pouvoir.
Les partisans russes ont notamment pour principe de comparer la situation scientifique, intellectuelle, artistique et civilisationnelle de la Russie à l’époque des tsars, puis d’inscrire au crédit du communisme tout le progrès constaté dans la différence. Il ne fait pourtant aucun doute que c’est là, en principe, une erreur considérable. Si l’on compare les progrès accomplis par la Russie en trente ou trente-deux ans avec les réalisations de même durée en Amérique, au Japon ou en Allemagne, le rythme de progrès de ces derniers pays apparaîtra probablement supérieur. À titre d’exemple, le Japon avait accompli en 1818 des progrès dans l’éducation, l’industrie, le commerce, l’exploitation des ressources naturelles et la production de richesses ; lorsqu’il vainquit la Russie en 1904, ses progrès dans ces domaines avaient été bien plus importants. Quant à la situation de l’Allemagne en 1870, où ses habitants n’étaient-ils pas parvenus, au début du XXe siècle, du point de vue de leur situation scientifique et intellectuelle ainsi que du taux de production de ses moyens et facteurs économiques ? Si l’on compare ces réalisations de la Russie avec celles de même durée dans ces domaines, quelle part de gloire reviendra à la Russie ? Faut-il alors accepter le principe selon lequel, lorsqu’un pays a réalisé des progrès extraordinaires pendant une période donnée, tous les éloges qui lui reviennent doivent également revenir à son mode de vie, à son économie et à son système de gouvernement ? Pourtant, il arrive que, même lorsque toute l’activité de la vie sociale repose sur des principes erronés, les capacités personnelles et l’efficacité des dirigeants, ainsi que le dévouement de leurs collaborateurs, puissent produire de tels résultats considérables. De même, parmi les défauts et les lacunes que l’on dénonce dans la Russie communiste, nombreux sont ceux que l’on retrouve pleinement dans l’exercice du pouvoir des dirigeants communistes autocratiques. Pour quelle raison faudrait-il donc rattacher ces défauts et ces lacunes au système social et à l’économie de ce pays plutôt que de les mettre au compte de mauvaises personnes ?
Avantages
Si, en écartant les éléments sans rapport, nous examinons les réalisations du communisme originel qui se sont révélées à nos yeux grâce à l’expérience concrète du communisme russe, nous constatons les éléments suivants au chapitre des avantages :
Premièrement : le fait de retirer les terres, les usines et l’ensemble des activités commerciales des mains des particuliers a eu pour résultat que le profit correspondant à la différence entre le prix de revient des produits et leur prix de marché, qui était d’abord réparti entre les propriétaires fonciers, les propriétaires d’usines et les commerçants, a commencé ensuite à être directement accumulé dans les caisses de l’État. Il est ainsi devenu beaucoup plus facile de consacrer cet argent à des œuvres d’utilité collective.
Deuxièmement : le fait que l’ensemble des moyens de production du pays soit placé sous une seule administration a permis, d’une part, de les employer, conformément à un plan soigneusement établi, à un développement plus poussé et à des activités relativement plus utiles au bien-être. D’autre part, il a été possible de mettre en œuvre une gestion coordonnée permettant de répondre aux besoins de l’ensemble du pays.
Troisièmement : lorsque le gouvernement prit le contrôle de l’ensemble des moyens de production et commença à les administrer selon un vaste plan, il devint possible d’employer toutes les personnes aptes au travail et capables du pays ; en outre, il devint beaucoup plus facile, grâce à une éducation et à une formation dispensées suivant un programme soigneusement établi, de former le nombre adéquat de travailleurs pour les tâches et les postes indispensables à l’ensemble du système économique.
Quatrièmement : puisque les bénéfices de l’agriculture, de l’industrie et du commerce mentionnés au premier point sont passés entre les mains du gouvernement, une partie en a été affectée à l’« assurance sociale », c’est-à-dire à l’octroi, à partir d’un fonds national commun, d’une aide à toutes les personnes du pays qui sont incapables de travailler et de gagner leur subsistance, qui deviennent temporairement ou définitivement inaptes au travail, ou auxquelles il devient nécessaire de venir en aide en raison d’une maladie, d’un accouchement ou de toute autre circonstance parmi les nombreuses situations possibles.
Préjudice
En vérité, on ne peut nier que les maux apparus dans la vie sociale du fait de l’économie libérale aient reçu un traitement efficace grâce à cette opération du communisme. Mais il suffit d’examiner le prix que la Russie a dû payer pour cela et la nouvelle maladie apparue à la place de l’ancienne après son élimination pour que son inconsistance apparaisse au grand jour :
Premièrement : s’emparer des terres, des usines et des autres moyens de production, qui étaient sous la propriété et l’autorité des particuliers, et considérer toutes ces choses comme propriété nationale ne pouvait, en tout état de cause, être accompli par un jeu d’enfant ou une plaisanterie. En réalité, c’était une tâche extrêmement difficile et ardue. Elle fut accomplie au moyen de plusieurs années de persécution et d’oppression graves, continues et incessantes. Il est facile de comprendre que, si l’on décide d’arracher de force leurs biens, petits et grands, à des millions de personnes, celles-ci ne se résigneront pas si facilement devant cette entreprise. Partout et chaque fois qu’une telle mesure sera prise, elle devra s’accompagner d’un déchaînement généralisé d’effusion de sang et de massacres. En Russie, pour mener cette opération à bien, les révolutionnaires ont dû précipiter près d’un million neuf cent mille personnes dans les griffes de la mort. Deux millions de personnes ont été soumises à diverses peines. Et quatre à cinq millions de personnes ont dû être expulsées, exilées et dispersées loin de leur patrie, où elles ont péri après avoir subi les coups du sort en divers lieux du monde. De nombreuses personnes, pourtant favorables au mouvement lui-même, ont poussé des cris de protestation devant la destruction si tragique de plusieurs centaines de milliers de propriétaires terriens des classes modestes et moyennes — les koulaks —, accomplie uniquement pour mettre en œuvre la politique nationale de gestion de l’agriculture.
Deuxièmement : si l’on tente de priver de force de leur propriété et d’en expulser tous ceux qui, selon les règles religieuses, morales et juridiques reconnues par le monde entier, sont les propriétaires légitimes de leurs biens, afin de mettre en œuvre le plan arbitraire et inédit d’un individu ou d’un groupe particulier, il faudra alors nier explicitement toutes ces normes religieuses, morales et civilisationnelles contraires à leur doctrine. Bien plus, parallèlement à la destruction de la propriété, ils devront mobiliser toutes leurs forces pour extirper de fond en comble ces règles religieuses et morales. En outre, pour appliquer leur plan au moyen de toutes sortes de brutalités, de cruauté, d’injustice, de mensonge et de tromperie, ils devront élaborer une philosophie morale inédite. Celle-ci devra permettre de considérer comme parfaitement légitimes toutes les formes d’injustice, d’iniquité, d’oppression, de persécution, de cruauté et de dureté. C’est précisément pour cette raison que les dirigeants et responsables communistes furent contraints de mener une vaste propagande contre Allah et la religion afin d’achever la révolution qu’ils avaient planifiée ; ils extirpèrent en même temps avec rigueur les personnes religieuses des sociétés musulmane et chrétienne, ainsi que de la classe bourgeoise, et durent élaborer une nouvelle doctrine concernant le caractère et la morale. Dans les termes de Lénine, cette doctrine est la suivante,
« Nous rejetons toutes les sortes de doctrines morales qui reposent sur une croyance en un monde supérieur ou qui sont tirées d’une pensée contraire aux idées et conceptions fondées sur les différences de classes. Selon nous, le caractère moral est entièrement et exclusivement subordonné à la lutte des classes. Tout acte et toute chose qui seront jugés indispensables pour éliminer l’ancien ordre social fondé sur le profit et organiser les travailleurs sont, du point de vue de la morale, parfaitement conformes et légitimes. Par caractère moral, nous entendons seulement que nous devons être très solides et bien organisés, et mener, en pleine conscience, la lutte contre la classe des profiteurs. Nous ne reconnaissons absolument aucun principe moral qui soit originel et éternel. Nous nous contenterons de déchirer le voile de cette tromperie. Le caractère communiste ne peut être rien d’autre que le combat pour établir solidement le régime de domination absolue des travailleurs. »
« Pour accomplir cette tâche, il est absolument indispensable de recourir à toutes sortes de stratagèmes, de tromperies, de ruses, de procédés contraires à la loi, de faux-fuyants et de mensonges. »
En vérité, pour établir la société communiste en Russie, il fallut payer ce prix exorbitant au cours de la deuxième étape. Autrement dit, ce ne furent pas seulement la vie de dix millions d’êtres humains, mais aussi la religion, la foi, le caractère moral, l’humanité, la dignité et l’honneur qui se dressèrent comme de puissants obstacles sur la voie de la mise en œuvre d’une doctrine et d’un plan aussi « inédits ».
Troisièmement : dans notre pays, nous avons nous-mêmes constaté que, lorsque les liens moraux se relâchent d’un côté et que, de l’autre, diverses denrées de première nécessité sont placées sous le contrôle de l’État, un déluge de pots-de-vin, de corruption, de détournements, de pillage et de tromperie engloutit toute la société. Toute denrée de première nécessité dont l’obtention dépend d’un permis, d’une licence, d’une carte de rationnement ou d’un quota expose le peuple à toutes sortes de difficultés. Il lui faut solliciter avec insistance les hauts fonctionnaires. Dans de telles circonstances, il est facile de comprendre que, lorsque les fondements de toutes les règles morales universellement reconnues sont arrachés et que l’on inculque aux gens que tout ce qui est nécessaire pour atteindre un objectif est vrai et doit être fait, tandis que les dirigeants du pays eux-mêmes donnent, par des actes d’oppression et de persécution inhumains, le plus haut exemple de cette morale inédite, et que, d’autre part, non seulement quelques denrées de première nécessité, mais l’ensemble des richesses du pays et tous les moyens de subsistance sont placés sous le contrôle de l’État, un raz-de-marée de pots-de-vin, de trahison, de pillage et de harcèlement des personnes se déchaîne nécessairement. Il ne s’agit pas d’une simple déduction ; parmi les informations qui, après avoir été triées et sélectionnées, parviennent malgré tout au monde extérieur depuis l’intérieur du rideau de fer russe, il en est une particulièrement grave : les fonctionnaires de l’État et les directeurs des diverses institutions du département des finances y ont engendré un immense problème de corruption. Et voir un tel problème surgir dans un pays comme la Russie n’a rien d’étonnant ni d’inédit. Ce qui aurait été étonnant, c’est qu’il ne se produise pas. Il est très facile de réduire en miettes un système établi en le frappant par la dépravation morale ; mais il est extrêmement difficile de faire fonctionner correctement un système nouveau sur le fondement de la dépravation morale. En vérité, pour administrer convenablement un tel système, il faut des personnes dotées d’un caractère excellent et ferme. Or, là-bas, ce caractère avait été déraciné auparavant.
Quatrièmement : pour faire fonctionner correctement et efficacement l’économie du pays sur la base de la propriété sociale et nationale, après avoir aboli la propriété privée, il est indispensable d’accomplir d’abord un certain nombre de tâches. Il faut pour cela extirper de l’esprit des gens l’égoïsme et la recherche prédatrice du profit personnel. En remplacement de ces idées, il faut renforcer extrêmement en eux la disposition à œuvrer pour le bien collectif, au point qu’elle devienne la principale source de leur motivation au travail. Les communistes prétendaient que la nature humaine, le tempérament et les tendances héréditaires n’étaient qu’une imposture de la philosophie et de la science bourgeoises. En réalité, affirmaient-ils, rien de tel n’existe. Nous bannirons et éliminerons de l’être humain la recherche du profit personnel et les conceptions égoïstes fondées sur l’intérêt, et nous créerons une mentalité collective et nationale en transformant l’environnement. Mais les communistes ont échoué de manière tragique à concrétiser cette prétention infondée. Ils n’ont pas accru le moins du monde, chez le peuple et les responsables économiques et sociaux de leur pays, le sentiment et la vision collectifs qui existent naturellement, dans chaque peuple, à un certain degré. Loin d’avoir éliminé l’égoïsme et la soif de profit du peuple et des fonctionnaires, ils n’ont même pas pu en réduire le niveau d’un iota. Au contraire, épuisés, ils ont finalement été contraints de les reconnaître ouvertement et de stimuler l’égoïsme des gens afin d’obtenir d’eux qu’ils travaillent. Jusqu’à ce point, ils se trouvent au même niveau que le système social bourgeois. Mais ce qui les a plongés dans une situation encore plus désastreuse que la société bourgeoise, c’est qu’après avoir fermé les voies naturelles de l’agriculture, de l’industrie, du commerce et des autres activités lucratives permettant au peuple de satisfaire sa recherche du profit personnel, ils ont, au moyen d’une propagande artificielle, déclaré gratuitement et de force répréhensible l’expression simple et raisonnable de cette recherche du profit. Cette tendance s’est alors enfoncée dans les profondeurs de l’esprit et, comme les autres tendances accumulées de l’être humain, s’est pervertie ; pour se manifester à l’extérieur, elle a emprunté une voie si erronée qu’elle a rongé de l’intérieur les fondements de la société et l’a vidée de sa substance. C’est à cette influence illimitée qu’il faut attribuer, au sein de la société communiste, la croissance et la prépondérance des pots-de-vin, de la trahison, du vol, de l’enlèvement, du pillage et de nombreuses autres tares graves de ce genre. Dans la société communiste, une seule chose est interdite : nul ne peut employer les richesses qu’il a lui-même gagnées pour obtenir davantage de richesses ni les investir dans une activité productive. En dehors de cela, tous les autres usages de la fortune et des biens y sont librement ouverts, comme dans les autres sociétés du monde. Chacun peut dépenser autant d’argent qu’il le souhaite pour acheter ses propres vêtements, sa nourriture, son logement, ses moyens de transport, ses meubles et toutes sortes d’articles de luxe et de confort. Il peut élever aussi haut qu’il le désire son niveau de vie. Même tous les moyens auxquels on peut recourir dans les sociétés occidentales pour satisfaire le luxe, le bien-être, le confort et le goût des plaisirs peuvent être employés sans restriction dans la société communiste. Tout l’argent qui reste encore en surplus peut être épargné. Cette somme accumulée peut être investie dans des activités lucratives par l’intermédiaire des dispositifs gouvernementaux, même si l’on ne peut pas le faire directement, et elle peut rapporter un intérêt annuel allant jusqu’à huit ou dix pour cent. On peut même mourir en laissant ces richesses accumulées à ses héritiers.
Cinquièmement : toute cette effusion de sang, ces destructions, ainsi que cette destruction et cette dévastation tragiques de la religion, du caractère et de l’humanité, n’avaient été tolérées que pour un seul objectif. Il s’agissait de faire en sorte que le profit situé entre le coût de production d’une marchandise et son prix de vente — la plus-value —, au lieu d’être accaparé par les seuls propriétaires fonciers, industriels et commerçants, ou de finir dans les poches d’une poignée de personnes, soit accumulé dans le trésor collectif de la société. Et qu’à partir de là, il puisse être réparti entre tous avec une parfaite égalité et justice. Tel était également l’objectif de l’abolition de la propriété privée. Si cela avait réellement pu être obtenu, on aurait pu considérer que c’était un grand avantage de la propriété collective et nationale. Mais cet objectif a-t-il réellement été atteint ? Examinez donc comment sont répartis les profits de l’agriculture, de l’industrie et du commerce qui, après l’abolition de la propriété privée, s’accumulent dans le trésor national.
Dans l’ensemble des services du gouvernement russe et dans les activités économiques, il existe, entre les salaires des employés subalternes et ceux des hauts fonctionnaires de toutes les institutions, une différence énorme, exactement comme dans toute société bourgeoise. D’un côté, les salaires et le niveau de vie des employés ordinaires sont honteusement inférieurs à ceux des ouvriers et travailleurs des États-Unis et de l’Angleterre. Leur situation est certes quelque peu meilleure que celle des travailleurs de l’Inde et du Pakistan, mais il est certain qu’elle n’est pas de beaucoup supérieure. De l’autre côté, les revenus des directeurs, des gestionnaires, des fonctionnaires, des officiers militaires, des acteurs et actrices, ainsi que des auteurs et compilateurs d’ouvrages, ont augmenté jusqu’à atteindre plusieurs centaines de milliers de roubles par an. Ainsi, même si ce n’est pas dans toute son ampleur, les profits du commerce et de l’industrie sont répartis de manière extrêmement inégale entre les classes supérieures et inférieures. Et ils le sont exactement comme ils l’étaient, à l’époque pré-révolutionnaire, entre les travailleurs et les bourgeois.
En outre, le feu de la haine, de l’hostilité et de la fureur générale inspirée par la vengeance, allumé entre les travailleurs et les bourgeois dans le but de déclencher la révolution communiste, a transformé les sociétés et les peuples non communistes du monde entier en adversaires de la Russie. Pour cette raison, après avoir aboli la propriété privée, la Russie a été contrainte de ne pas distribuer entre les bourgeois les profits du commerce et de la production industrielle, mais de les accumuler dans le trésor public et d’en consacrer une très grande partie aux préparatifs militaires.
Après ces deux grandes catégories de dépenses, seule la part du profit national revenant aux travailleurs pouvait être investie dans l’« assurance sociale ». Mais quelle proportion représente-t-elle par rapport au profit total ? Même en exagérant beaucoup, elle ne dépasserait en aucun cas un ou deux pour cent. (Note — En Russie, le fonds d’« assurance sociale » est constitué selon la méthode suivante : dans chaque service, une somme équivalant à dix à vingt pour cent du total dépensé pour les salaires des employés est versée, selon une règle particulière, au titre du programme d’« assurance sociale ». Ainsi, quatorze pour cent du montant total des salaires et rémunérations de l’ensemble du pays sont consacrés au bien-être collectif des employés. Or cela ne représente qu’un ou deux pour cent du profit financier total.)
Mais la question est la suivante : si une somme équivalente, ou même beaucoup plus importante, pouvait être obtenue par un autre moyen afin d’être dépensée pour le bien collectif, quelle nécessité et quelle justification pourrait-il alors y avoir à imposer à des populations innocentes, au prix de toutes les injustices, violences, persécutions et oppressions de la révolution russe, ainsi que de la destruction de la religion et de la morale et de l’abolition de la propriété privée, un système social artificiel fondé sur la propriété nationale ?
Six : le déchaînement qui s’est produit en Russie — destruction des biens et des vies, de la religion, de la morale et, en somme, de l’humanité — pour instaurer la propriété nationale, la discipline et l’ordre militaires ainsi que la planification nationale, n’était que le coût initial de cette expérience. Mais maintenant qu’elle est devenue effective, il est également indispensable de présenter une analyse comparative de ses bienfaits dans la vie quotidienne du peuple et du prix qui lui a été fait payer en échange.
Si l’on examine ce que le système global actuel de la Russie procure au peuple, on constate les éléments suivants :
Un revenu minimum a été assuré à chaque personne, lui permettant d’obtenir de quoi manger deux fois par jour, des vêtements suffisants pour couvrir son corps et un toit, tant bien que mal. En période difficile, elle a également bénéficié de l’avantage social que constitue la possibilité de disposer d’un abri. Ce nouveau système russe n’a essentiellement accordé à la population que ces deux choses, et rien de plus.
Il faut maintenant voir dans quelle mesure et quelles choses la Russie a prises au peuple en échange de cela.
Pour mettre en œuvre le système de propriété nationale à la place de la propriété privée, il a fallu nécessairement remettre tout le pouvoir du pays entre les mains du Parti communiste, porteur de cet idéal. L’idéologie de ce parti et cette exigence inéluctable ont entraîné l’instauration dans le pays d’un régime dictatorial absolu. En usant de tous les pouvoirs, ce parti a dû écraser le système de propriété privée et instaurer le nouveau système sous la poigne de fer d’une main inflexible. Ce régime dictatorial a été appelé « dictature du prolétariat » ; mais il est de notoriété publique que les ouvriers, les paysans et l’ensemble des employés des divers secteurs et départements de la société russe ne sont pas tous membres du Parti communiste. Parmi le peuple russe, probablement pas plus de 5 % des gens peuvent être membres du parti. Ainsi, bien qu’on l’appelle extérieurement la « dictature des ouvriers », il s’agit en réalité uniquement de la dictature du Parti communiste imposée aux travailleurs et aux ouvriers.
Et ce régime dictatorial n’a rien de bénin. L’instauration de la propriété nationale signifie que tous les propriétaires fonciers y ont été éliminés et que le gouvernement est devenu l’unique et indivisible propriétaire de toutes les terres et de tous les champs du pays. Il n’y existe désormais plus aucun propriétaire d’usine ni capitaliste commerçant ; après les avoir renversés, un capitaliste a pris la place de tous les autres, détenant le monopole absolu de tous les aspects et de toutes les formes des moyens de production. Parallèlement, toute la puissance de l’État s’est concentrée sous sa dictature. Telle est la réalité du Parti communiste russe.
Supposons maintenant que ceux qui exercent l’ensemble des pouvoirs économiques, culturels et politiques de la Russie soient élus par les seuls votes du peuple ; peut-on réellement qualifier cela de démocratie ? Même s’il avait l’audace de rivaliser avec le Parti communiste, aurait-il le moindre moyen de se procurer de la nourriture et un abri dans un pays aussi vaste que la Russie ? Pourrait-il utiliser une quelconque presse afin de diffuser des propos hostiles au gouvernement ?… Pour faire parvenir ses propres paroles au peuple, pourrait-il parcourir le pays à bord d’un quelconque moyen de transport ; combien de temps lui faudrait-il pour franchir la distance qui sépare la vie de la mort ?
La vérité est que, dans le système de propriété nationale, un pouvoir si immense se concentre entre les mains du gouvernement qu’il n’a jamais été maîtrisé par quiconque dans aucun chapitre de l’histoire humaine. Jamais autant de pouvoir n’a été réuni entre les mains d’un Gengis Khan, d’un Hulagu Khan, d’un tsar ou d’un Kaiser. En réalité, quel que soit le parti qui parvient une fois à s’emparer d’un tel pouvoir, les dizaines de millions d’habitants du pays se retrouvent totalement impuissants face à lui. Le remplacement de n’importe quel mauvais gouvernement dans le monde n’est pas aussi difficile et ardu que le devient, jusqu’à paraître difficile ou impossible, le remplacement d’un gouvernement communiste.
Dans un tel système de gouvernement, le parti au pouvoir utilise, selon une méthode particulière, la presse, la radio, le cinéma, les établissements d’enseignement, autrement dit l’ensemble de l’appareil administratif, ainsi que toute l’activité économique du pays, afin de diriger et de mettre efficacement en œuvre les plans et les programmes qu’il adopte pour la vie globale du pays. Pour assurer le succès d’un tel plan, le droit de réfléchir, de formuler des avis et de prendre des décisions dans tout le pays doit appartenir exclusivement à cette poignée d’individus qui, installés au sommet de l’appareil central de gouvernement, élaborent le plan. À l’exception de ces hommes, les dizaines de millions de gens ordinaires du pays ne seront plus que les mains et les pieds chargés d’agir selon leurs directives, sans pouvoir commettre la moindre faute dans l’exécution des ordres. Dans un tel système, les personnes qui critiquent, relèvent les fautes ou expriment une opinion contraire ne peuvent trouver d’autre place que la prison ou l’échafaud. Si un tel critique est exilé, il faut comprendre qu’on lui a accordé une très grande faveur. C’est précisément pour cette raison que même de grands dirigeants et responsables du Parti communiste russe ont été condamnés à mort ou à la réclusion à perpétuité. Pourtant, c’est grâce à leurs efforts sincères, à leurs capacités, à leur efficacité et à leurs sacrifices que l’expérience communiste avait un jour commencé à progresser vers le succès. Malgré cela, le simple audace d’avoir exprimé une divergence d’opinion avec le parti au pouvoir les a exposés à un tel sort.
Bien plus, quiconque était arrêté pour avoir exprimé une divergence d’opinion était accusé d’actes graves et terrifiants. Selon les accusations portées par le parti au pouvoir devant les tribunaux communistes, chaque accusé était contraint d’énumérer lui-même, avec force détails, la liste de ses propres crimes ; et il ne la récitait pas d’une voix indistincte : il reconnaissait clairement être un traître à la patrie de la pire espèce, un agent des capitalistes et un serpent venimeux élevé et nourri à l’intérieur de la Russie. Tout cela révèle d’un côté la forme hideuse et abjecte de la morale communiste et, de l’autre, les prodiges étonnants des tribunaux communistes, devant lesquels les habitants du monde ne peuvent qu’être stupéfaits.
Deuxièmement : puisque le système communiste n’a été instauré qu’après l’abolition de la propriété privée et la répression impitoyable des groupes religieux, les personnes sur les sentiments, les croyances, les espoirs et les aspirations desquelles cet édifice communiste a été construit n’ont pas encore été totalement éliminées de la terre, ni même du territoire russe ; c’est pourquoi le gouvernement dictatorial communiste demeure à chaque instant terrifié par la menace d’une contre-révolution. En outre, les responsables communistes savent et comprennent parfaitement que, malgré tous leurs démentis, il existe une chose appelée la nature et le caractère humains, et que cette nature revendique clairement le droit au profit personnel. Elle s’efforce avec force de rétablir une organisation sociale fondée sur la propriété privée. Pour toutes ces raisons, le Parti communiste s’emploie d’un côté à purger constamment son propre système et à malmener sans cesse tous ceux chez qui l’on décèle la moindre sympathie pour l’ancien système ou la moindre trace de réformisme. [Note — Jusqu’à présent, cette purge a été menée contre plusieurs centaines de milliers de membres du Parti communiste. En Russie, cette opération ne signifie pas seulement que les personnes jugées inaptes à être membres du Parti communiste sont exclues du parti, mais aussi qu’une fois l’opération achevée, bien peu de chanceux échappent au supplice d’être envoyés dans les chambres de torture de la police secrète russe. La sortie de ces chambres mène soit au cimetière, soit aux camps de concentration et de travail forcé, où l’être humain est contraint de subir, vivant, les tourments mêmes de l’enfer.] De l’autre côté, le gouvernement du parti reste constamment occupé à extirper à jamais, dans tout le pays, jusqu’à la moindre trace de soupçon ou de possibilité, même la plus lointaine, d’une menace contre-révolutionnaire. Ce gouvernement a étendu sur l’ensemble du pays un vaste et immense réseau de soldats et de police secrète. Ses innombrables agents cherchent, dans chaque institution, chaque maison et chaque famille, chaque rassemblement public, la moindre odeur d’opposition au progrès. L’invisible et mystérieux réseau de la police secrète a dressé un mur de suspicion et de méfiance jusque dans les couples. Les enfants eux-mêmes n’hésitent pas à remplir, contre leurs propres parents, les fonctions de la police secrète. Selon l’opinion prétendument soigneusement planifiée et judicieusement réfléchie (?) de la police et de la CID russes, si, par erreur, quelques centaines ou quelques milliers d’innocents sont arrêtés et tués, cela vaut mieux que de laisser quelques coupables échapper au châtiment et leur faciliter la création d’une contre-révolution. C’est pourquoi ils parcourent les usines, les fabriques, chaque bureau et chaque établissement : si un ouvrier ou un employé n’aime pas la gestion du pays ou celle de son propre service, ou s’il manifeste la moindre gêne ou insatisfaction, il est naturellement arrêté dès qu’il existe le moindre soupçon à son sujet — sans même parler du fait qu’il ait réellement commis un tel acte, il suffit qu’il y ait seulement songé. De tels événements étant quotidiens, lorsqu’un employé ne rentre pas chez lui le soir, sa femme comprend naturellement qu’il a été arrêté. Le lendemain, elle commence à porter d’elle-même au commissariat les affaires dont il a besoin, et le fait que ces objets soient acceptés signifie que ce qu’elle avait supposé était exact. Si elle pose des questions, le bureau ne lui donne évidemment aucune réponse. Il arrive parfois que les objets qu’elle a envoyés lui soient retournés ; dès lors, elle comprend que son mari a été sacrifié au « grand Lénine ». Si cette femme ne veut pas elle-même subir un sort semblable, son devoir est de commencer à vivre dans un silence total, comme une camarade digne de confiance, sans prononcer le moindre mot à ce sujet ; elle doit aussi chercher un mari au sujet duquel aucun soupçon de « réactionnarisme » ne soit nourri.
En vérité, les dizaines de millions d’habitants de la Russie communiste ont dû payer ce prix exorbitant en échange de deux repas par jour et d’une sécurité en période difficile. Mais la question est de savoir si, au prix d’un tel sacrifice, on peut vraiment qualifier cette affaire de bon marché. Il est vrai qu’une personne affamée est parfois tellement accablée par les coups terribles de la faim — au point de s’avouer vaincue — qu’elle préfère la vie en prison à sa liberté accablée de souffrances, uniquement parce qu’elle y obtiendra au moins deux repas par jour, de quoi se vêtir et un abri où loger. Mais l’humanité entière se trouve-t-elle aujourd’hui confrontée à un problème tel qu’elle ne puisse obtenir à la fois la nourriture et la liberté ? Transformer la terre entière en prison et nommer quelques camarades « geôliers » et gardiens de ses portes, est-ce donc, à notre époque, le seul et ultime moyen d’obtenir de la nourriture ?
Réaction
Le communisme a perpétré des atrocités et des actes d’oppression d’une ampleur considérable pour instaurer un régime d’État fondé sur son propre idéal, et le succès qu’il a ainsi remporté a versé de l’huile sur les flammes ardentes de la lutte des classes dans tous les pays du monde. Les penseurs de tous les pays non communistes ont donc été contraints de s’engager dans une réflexion nouvelle. Ils se sont consacrés à la recherche de moyens permettant de corriger les règles et les principes de l’économie libérale, de faire disparaître les privations et les plaintes des travailleurs, et de préserver leurs pays du danger d’une révolution communiste. Bien que tous les défauts et toutes les lacunes internes de l’économie libérale fussent signalés, que sa critique et l’indication de ses défauts et de ses lacunes fussent constamment formulées, et que des réformes extérieures, grossières et partielles y fussent continuellement apportées, la nécessité du changement et de la réforme ne fut véritablement ressentie qu’après avoir observé directement l’activité, l’influence et les résultats du communisme russe. Cette réaction prit deux formes opposées dans les deux grandes régions du système capitaliste.
Le fascisme et le nazisme naquirent dans les pays où le premier conflit mondial avait brisé toute la structure de la vie de certains peuples, où le danger de leur destruction définitive s’était aggravé sous l’effet de la brève lutte des classes communiste, et où la démocratie n’avait pas pu prendre solidement racine.
Quant aux peuples chez lesquels la démocratie était solidement établie et dont la guerre n’avait pas particulièrement bouleversé le mode de vie, ils conservèrent leur ancien capitalisme démocratique, libéral et ouvert, fondé sur ses bases idéologiques, et tentèrent seulement d’apporter à son caractère libre et inconditionnel certaines réformes grâce auxquelles la possibilité de ses méfaits disparut.
Fascisme et nazisme
Les communistes tentent généralement de dénoncer les mouvements du fascisme italien et du nazisme allemand comme une réaction des capitalistes. Ils ont avancé que les capitalistes bourgeois, craignant de perdre la lutte, avaient porté Hitler et Mussolini au pouvoir. Mais la réalité est qu’ils n’étaient pas les agents mal intentionnés d’un intérêt particulier appartenant à une classe particulière. Eux aussi, comme Marx et Lénine, étaient les porteurs d’un idéal particulier. Ils étaient aussi dévoués, doués et retors qu’eux. Ils constatèrent, d’une part, que les coups tragiques et dévastateurs de la guerre avaient si profondément accablé leur peuple qu’ils avaient réduit en poussière toute la gloire et tout le prestige accumulés pendant plusieurs siècles. D’autre part, les défauts internes de l’économie libérale et le brillant éclat extérieur du communisme menaçaient de plonger les partisans des diverses opinions de la nation dans de rudes guerres sanglantes et de graves conflits réciproques. C’est pourquoi ils se consacrèrent à trouver des moyens efficaces de mettre fin aux conflits cachés des intérêts de classe et de préserver leur unité nationale de la destruction. Dans le même temps, ils s’efforcèrent de consolider les forces économiques, civilisationnelles et politiques de leurs nations respectives, et de rétablir leur supériorité et leur prééminence. Mais eux-mêmes, ainsi que tous leurs partisans et leurs adeptes, avaient hérité des défauts historiques et des faiblesses de la mentalité occidentale. Comme les penseurs et les dirigeants qui les avaient précédés, ils adoptèrent quelques principes vrais et éternels, auxquels ils mêlèrent certaines idées et certains principes extrêmement excessifs. Ils rejetèrent quelques principes vrais et leur substituèrent quelques aberrations erronées et dénuées de raison. C’est ainsi qu’au moyen de ce compromis ils établirent les fondements d’un mode de vie dépourvu d’équilibre.
On peut examiner dans quelle proportion et selon quelles règles les bons et les mauvais principes, les principes erronés et les principes justes, furent mélangés dans le mode de vie qu’ils avaient composé de compromis, et quel fut le résultat net de ses avantages et de ses dommages. Bien qu’après leur défaite lors de la Seconde Guerre mondiale ces deux « frères jumeaux » aient, en apparence, capitulé, ils existent encore dans divers pays sous des noms et des apparences différents, avec les innovations qu’ils ont propagées. Notre propre pays n’est pas au-dessus de ces dangers ni à l’abri de ceux-ci. Il est donc devenu extrêmement nécessaire d’identifier les aspects bons et les éléments mauvais du fascisme et du nazisme. Cette nécessité est aujourd’hui tout aussi pressante qu’elle l’était avant la guerre.
Les œuvres bonnes et bénéfiques
Les communistes soutiennent que la haine réciproque, l’hostilité et la guerre entre la classe des propriétaires fonciers et des capitalistes de la société et de la nation, d’une part, et la classe laborieuse, d’autre part, constituent les relations véritables et naturelles. Mais les fascistes et les nazis le contestent. Leur protestation est parfaitement fondée. Selon eux, l’essentiel n’est pas la « classe » : c’est la société et la nation qui constituent la réalité et le fondement véritables. Leurs différentes parties et leurs divers ensembles d’organes accomplissent diverses œuvres bénéfiques pour le tout. La justesse de cette conception des fascistes et des nazis est indéniable. En réalité, les relations véritables entre la société, la nation et les travailleurs ne sont pas des relations d’hostilité, de guerre et de conflit, mais des relations de soutien, de coopération et d’action réciproque. Leur responsabilité consiste à produire les biens nécessaires à tous et à accroître la production à l’échelle générale et nationale, afin d’augmenter la puissance et les richesses nationales. Si l’on constate une quelconque insuffisance, imperfection ou exception dans ce soutien et cette aide réciproque et cette coopération, il convient de l’éliminer. Lorsque des conflits et des divergences apparaissent, il est nécessaire de les faire disparaître. Il n’est nullement souhaitable de leur permettre de s’amplifier ni de laisser les différentes composantes d’une même société s’employer à se détruire mutuellement et à produire.
Les communistes soutiennent que, dans l’intérêt général, la propriété privée et la recherche du profit personnel sont fondamentalement nuisibles et qu’il est souhaitable de les faire disparaître. Les fascistes et les nazis ont également démontré que cette opinion était erronée. Leur conception selon laquelle ces deux éléments sont en eux-mêmes bénéfiques et absolument nécessaires à l’intérêt général est tout à fait juste. Toutefois, à cette fin, une condition s’impose : contrairement au « système économique libre », ils ne doivent pas être illimités ; il est au contraire nécessaire de leur fixer certaines limites. Ils ont déclaré que tout individu a le droit de s’efforcer et de travailler pour obtenir son propre profit ; mais ce droit doit être subordonné à l’intérêt général et être exercé dans son intérêt, et non à son encontre. La haute finance (High Finance), l’extraction des minerais, la construction et l’exploitation des navires, le matériel de guerre, l’industrie et les autres grandes entreprises de ce genre (Big Business) ne devraient pas relever de la propriété privée. Les concessions et les monopoles commerciaux dans lesquels l’intérêt général est sacrifié à l’intérêt individuel doivent être supprimés sans délai. La spéculation doit être définitivement éliminée du domaine des affaires. Il faut supprimer complètement l’intérêt dans les opérations de prêt et de recouvrement des dettes.[Note — Bien qu’ils n’aient pas pu abolir effectivement l’intérêt, l’État lui-même a emprunté et versé des intérêts. Certains nazis comme certains fascistes considéraient l’intérêt comme injuste et étaient favorables à sa suppression.]
Il faut soumettre le commerce et les affaires à un ensemble de règles qui soient compatibles avec les intérêts de toutes les personnes qui y sont liées, et non favorables aux seuls intérêts d’une classe. Dès lors, si un propriétaire d’usine fixe correctement le prix de ses produits, fabrique des produits de qualité, veille au bien-être et à la satisfaction de ses ouvriers, s’efforce de développer son industrie et reçoit, en échange de tout cela, un bénéfice dans des limites raisonnables, quel crime commet-il pour qu’on doive absolument le considérer comme un ennemi de la nation et de la société ?
Ils ont également abandonné, à juste titre, la conception libérale et impartiale selon laquelle le gouvernement ne devrait s’occuper que de la police et des tribunaux, sans prêter la moindre attention aux affaires économiques ni aux activités importantes de la vie. Ils ont déclaré qu’assurer l’harmonie entre les différents secteurs de l’économie nationale, établir entre eux bienveillance et coopération, et éliminer les causes de conflit et de lutte relevaient des devoirs essentiels de l’État national. D’un côté, ils ont tenté d’interdire les grèves et, de l’autre, de contrôler l’utilisation des moyens et des forces de production.[Note — Lorsque le parti nazi arriva au pouvoir en 1933, l’Allemagne comptait environ huit millions de chômeurs et de personnes sans emploi ; en quelques années, la situation changea et une pénurie de main-d’œuvre apparut.] Ils ont interdit par la loi la déclaration de « lock-out » dans les usines. Ils ont créé des conseils réunissant employeurs et employés. Ils ont tenté de définir équitablement leurs droits et leurs responsabilités et ont instauré, pour régler les différends, un système bien organisé comprenant des discussions réciproques, la désignation d’arbitres et, en dernier ressort, une décision judiciaire.
Dans le système capitaliste, aucune responsabilité n’est assumée à l’égard des chômeurs, des invalides et des personnes incapables de travailler. Le fascisme et le nazisme ont toutefois tenté de remédier à cette lacune du capitalisme. Les nazis et les fascistes ont compris que laisser sans soutien les personnes dépourvues de moyens de subsistance pouvait causer de graves dommages, et ils ont instauré, sur une large base, une « assurance sociale » — un système de sécurité sociale. Celui-ci permettait d’accorder des prestations aux employés en cas de maladie, de vieillesse, de chômage ou d’accident. En outre, ils ont créé de vastes institutions pour la maternité, l’entretien des enfants, la protection de l’enfance, la prise en charge des invalides et des personnes incapables de travailler, l’aide aux mutilés de guerre, l’assistance aux personnes âgées sans héritiers et d’autres œuvres sociales de ce genre. Avant la guerre, les institutions de cette nature qui fonctionnaient en Allemagne assuraient la sécurité et l’entretien d’environ cinq millions de personnes.
Dans le capitalisme, toutes les activités économiques se déroulent sans planification, réflexion ni coordination. Les ressources et les moyens économiques ne peuvent donc pas être utilisés pleinement. Quant à ce qui est utilisé, et dans la mesure où cela l’est, l’équilibre n’est pas maintenu. Les fascistes et les nazis ont accordé toute leur attention à l’élimination de ce défaut de l’économie libre. À cette fin, ils ont confié à l’État, c’est-à-dire au gouvernement, la planification de l’économie nationale ainsi que l’organisation et la coordination. Ils ont créé des conseils spéciaux pour l’ensemble des secteurs de la vie économique et, grâce à un système et à une méthode bien organisés et structurés, ont ainsi augmenté de façon étonnante le volume de la production et amorcé un progrès harmonieux entre les différents secteurs.
Stupidité et dommages
Les aspects bénéfiques du fascisme et du nazisme ont été examinés en détail plus haut. Mais il est également indispensable d’examiner quel prix l’Italie et l’Allemagne ont dû payer, et à quel point il a été élevé, pour obtenir ces bienfaits.
Afin de contrer les effets pernicieux de la haine de classe, les partis nazi et fasciste ont organisé l’ivresse enivrante du culte de la nation, l’exaltation de la gloire et de l’orgueil du lignage, l’excitation de la haine, de l’envie, de la colère et de l’hostilité envers les autres nations, ainsi que l’exaltation enthousiaste de la conquête du monde et de la prise de possession des États. Mais de telles actions n’ont jamais été bénéfiques à aucune nation. Le véritable essor et l’épanouissement d’une nation ne peuvent reposer que sur une moralité constructive et sur un objectif de vie pur et élevé. Le dirigeant qui, au lieu de cette voie, fait de la haine, de la prise de risques et de l’excitation les moyens de former, de développer et de renforcer la nation détruit le tempérament et la nature mêmes de son propre peuple. Et il ne peut subsister le moindre doute qu’une nation élevée et façonnée de cette manière sera, tôt ou tard, nécessairement frappée de plein fouet.
Au lieu de mettre en œuvre de manière simple, directe et rationnelle le programme de réformes économiques et civilisationnelles qu’ils avaient élaboré dans le but d’assurer le bien-être de leurs propres nations, ils ont construit une philosophie sociale et étatique totalement dénuée de sens et de substance. Elle accumule d’innombrables excès, ruses, inepties pratiques et absurdités. Ils ont donc formulé ce premier principe : l’individu n’a de valeur que dans le cadre de la société ; en dehors de celui-ci, il n’a aucune valeur. Puis, allant plus loin, ils ont affirmé : celui qui n’est pas intégré à ce cadre social, ou qui en entrave la stabilité et l’efficacité, ne devrait ni exister ni subsister. Ensuite, édifiant tout un palais de raisonnements, ils ont déclaré que le fonctionnement et la manifestation véritables de la société ne sont possibles que par l’intermédiaire de l’État national, et que l’organisation, la direction et la consolidation de l’État national dépendent entièrement du parti qui s’est constitué en faisant de l’unité et du progrès nationaux son propre programme. Ainsi, « Si tu es Allemand, rejoins le parti nazi » et « Si tu es Italien, sois fasciste » : la nation et l’État, le gouvernement et le parti au pouvoir ont été entièrement transformés en une seule et même chose. Quiconque osait exprimer un désaccord, sur quelque point que ce soit, avec le parti au pouvoir était déclaré ennemi de la nation et de l’État national. La critique, le débat et la liberté d’exprimer son opinion ont été présentés comme des choses terrifiantes. Aucun parti autre que le parti unique n’a été autorisé à vivre dans tout le pays. Les élections ont été transformées en une farce, en un jeu dépourvu de sens. Afin de s’emparer entièrement et globalement de l’esprit national, le gouvernement a pris totalement le contrôle de la police, de la radio, des établissements d’enseignement, des arts, de la littérature, du théâtre, etc., afin qu’une seule voix, et aucune autre, puisse parvenir aux oreilles de la nation. Ce n’est pas tout : toutes les mesures nécessaires ont été prises pour qu’aucune opinion autre que celle du parti au pouvoir ne puisse naître dans l’esprit des gens ; et si une pensée contraire aux idées et aux opinions de la « divinité » de la nation venait à surgir dans un esprit indocile, elle devait soit rester ensevelie dans son propre cerveau, soit être enterrée avec sa tête tout entière. Ils s’étaient élaboré une idéologie apparemment très rationnelle. Cette idéologie soutenait que, sans planification centrale de la vie sociale et nationale, le désordre, les particularismes et les conflits réciproques apparaissent, tandis que les forces, les capacités, les moyens et les ressources sont, dans l’ensemble, largement gaspillés. Toute la vie nationale devait donc être organisée, et l’ensemble des habitants devait travailler méthodiquement comme les différentes pièces d’une machine, conformément au plan et au programme déterminés par une force centrale sous l’autorité d’un gouvernement centralisé. Selon eux, c’était le moyen de faire progresser très rapidement les activités de production, de développement et d’amélioration du bien-être. Conformément à cette idéologie, ils ont lié la vie de l’ensemble de la population, dans tous ses aspects et domaines — économiques, civilisationnels, religieux, culturels et politiques — par les liens indissolubles d’un système réglementaire. Ils ont commencé à tout diriger selon des règles rigides. Dans leur mode de vie, tout était défini et organisé : la fonction de chaque institution était définie, la rémunération fixée ; les prix, les droits et les devoirs étaient définis ; les méthodes d’utilisation des forces et des capacités étaient définies, ainsi que les domaines d’emploi du capital, des moyens et des ressources. Même la pensée et l’imagination, la recherche, ainsi que les voies d’expression des courants et tendances intérieurs y étaient définies. Pour tout cela, un programme détaillé couvrant plusieurs années était même fixé. Or, ceux qui, uniquement pour le bien de la nation, avaient enduré tant de peines et mobilisé tant d’intelligence pour concevoir un plan aussi vaste pour l’ensemble de la vie nationale, comment auraient-ils pu tolérer qu’un individu les critique et que cette critique trouble l’esprit des gens ordinaires ? Comment aurait-on pu supporter que des fonctionnaires, qui devaient se consacrer à leurs tâches précises, soient au contraire entraînés dans des disputes, et que la confiance et la foi du peuple dans un plan élaboré au prix d’un labeur et d’efforts sans limites soient détruites ? C’est pourquoi, conformément à la tendance inhérente à cette vie « planifiée », ils n’étaient nullement disposés à tolérer la liberté de critiquer et d’exprimer son opinion. Leur exigence catégorique était plutôt que toute personne exprimant une opinion le fasse en accord avec le programme fixé par les dirigeants et en le soutenant. Sinon, chacun devait garder la bouche fermée ; autrement dit, dès lors qu’un plan était établi, il fallait se taire et cesser en même temps toute activité de pensée et d’imagination. La voie du désaccord devait être fermée, le débat fermé, la critique fermée, les questions et toute vérification fermées ; en un mot, à l’exception de l’esprit de quelques personnes, la pensée de toute la nation devait rester complètement paralysée et inactive.
La question initiale se pose de nouveau ici. Tout ce que les doctrines nazie et fasciste offrent mérite-t-il d’être accepté en échange d’un prix aussi exorbitant ? Dans toute la nation, seuls quelques individus seraient des êtres humains, tandis que tous les autres seraient assimilés à des bêtes, ou plutôt ne seraient que les pièces d’une machine sans vie. Ce n’est qu’en payant ce prix que l’on pourrait y obtenir la sécurité d’un approvisionnement en nourriture nécessaire ; autrement, non.
Réformes et corrections internes du système capitaliste
Nous examinerons à présent quelles corrections et quelles réformes les populations des pays où les racines de la démocratie libérale étaient solidement implantées ont appliquées au système capitaliste, tout en le maintenant fondé sur ses bases essentielles, et quels en ont été les résultats.
Comme cela a déjà été indiqué, au XVIIIe siècle, la classe bourgeoise présentait d’un côté l’« économie libérale » pour servir ses propres intérêts et avantages économiques ; de l’autre, cette même classe bourgeoise remplissait l’air et la terre de slogans en faveur de la démocratie, de l’égalité, de l’égalité des droits et de la souveraineté du peuple, afin de réaliser ses intérêts politiques. Elle revendiquait la liberté d’exprimer ses opinions, la liberté de pensée et de recherche, la liberté d’écrire, de parler et de prononcer des discours, ainsi que le droit de réunion et d’association. Elle proclamait même avec une grande force que, face à une oppression et à une tyrannie insupportables et à l’emploi de la force, le peuple pouvait se révolter contre le gouvernement. Au début, lorsqu’elle exprimait ces opinions, elle ne les formulait qu’en ayant devant les yeux les dynasties royales, les propriétaires fonciers et les prêtres du clergé. Ce sont eux qu’elle voyait devant elle, et face à eux, elle ne voyait qu’elle-même. C’est pourquoi elle n’a même pas pu concevoir ni prévoir que le système économique fondé sur l’individualisme sans entraves, ainsi que le régime politique fondé sur la démocratie et l’égalité civilisationnelle qu’elle cherchait à établir, pourraient un jour se contredire et entrer tous deux dans un conflit violent.
Grâce à leurs efforts, lorsque de nouvelles formes de démocratie commencèrent à être mises en œuvre dans différents pays et que le droit de vote s’étendit des propriétaires fonciers aux commerçants, aux industriels et aux prêteurs, il ne fut plus possible, sous aucun prétexte, d’en exclure les ouvriers, les travailleurs agricoles et les masses paysannes. Pourtant, le groupe bourgeois continua de s’efforcer de les en exclure. Ainsi, ses propres manœuvres commencèrent à se retourner contre lui. Finalement, il fut contraint de reconnaître progressivement le droit de vote de l’ensemble du peuple, de même que, quelque temps auparavant, les propriétaires fonciers avaient eux-mêmes été contraints de reconnaître ce droit. Dès lors, on ne trouva plus aucun argument permettant de considérer comme raisonnable l’idée que les propriétaires puissent s’organiser eux-mêmes, mais qu’il ne soit pas convenable pour les ouvriers de s’organiser. De même, il fut prouvé que tout cela était incohérent et infondé : les propriétaires pouvaient imposer leurs conditions et leurs règlements aux ouvriers grâce à leur force collective, tandis que les travailleurs n’auraient pas le droit, grâce à leur force collective, de faire reconnaître leurs propres conditions et revendications. Peu à peu, on reconnut ainsi aux ouvriers et aux employés le plein droit de constituer leurs propres associations, de négocier, non pas individuellement mais par la force du groupe, au sujet des salaires et des autres conditions de travail, de recourir à l’arme de la grève pour remédier à leurs besoins et à leurs griefs, et d’organiser une résistance afin d’assurer le succès de la grève.
L’ancienne conception politique selon laquelle le rôle de l’État se limitait à préserver la liberté individuelle et l’État national n’avait aucun devoir ni aucune responsabilité positive disparut avec la fin du XIXe siècle. À sa place, de nouvelles conceptions des droits populaires et de la démocratie commencèrent à prendre forme. Un État démocratique est l’expression de l’opinion collective des habitants du pays ; le peuple transforme son propre pouvoir politique en État, le centralise et l’organise au sein de l’État. Pourquoi faudrait-il donc continuer à limiter le champ d’action de l’autorité démocratique, comme celui des anciens gouvernements monarchiques ? Le devoir d’un gouvernement démocratique ne devrait pas être uniquement négatif ; il lui incombe plutôt d’agir positivement dans l’intérêt général. Lorsque des formes quelconques d’oppression, d’injustice ou de désordre se manifestent dans la société, il devrait relever des devoirs du gouvernement démocratique d’y remédier à la fois par la législation et par l’intervention administrative.
C’est précisément dans de telles circonstances que retentit le tambour de la Première Guerre mondiale. Puis la révolution communiste eut lieu en Russie. Cette révolution attela les femmes et les enfants de la classe bourgeoise aux moyens de production comme des bœufs au pressoir. Ensuite, sa réaction se manifesta en Allemagne et en Italie sous la forme du fascisme et du nazisme, respectivement. Bourgeois et travailleurs se trouvèrent ainsi tous pris dans les tentacules d’un régime fortement oppressif. Ces événements rendirent dans une certaine mesure le système capitaliste plus « libéral » et, en partie sous la pression de la puissance croissante du peuple et en partie de sa propre volonté, introduisirent les changements suivants dans l’ancienne économie de libre concurrence :
Un : le droit des ouvriers et des employés à des organisations représentatives fut dûment reconnu dans chaque secteur de la vie économique. Parallèlement, on reconnut la possibilité d’adopter, conformément à certains usages et à la loi, diverses mesures concrètes que les syndicats d’ouvriers et d’employés pouvaient utiliser pour obtenir leurs revendications et exercer à cette fin une pression aussi forte que possible. Ainsi, bien que le conflit et les tensions réciproques entre le capital et le travail n’aient pas pris fin de manière définitive, le travail et l’effort des travailleurs ne demeurèrent plus, à cette époque, impuissants face au capital de l’ère de l’économie libre.
Deux : l’augmentation des salaires, la réduction du temps de travail, l’amélioration des conditions de travail, l’imposition de restrictions à l’emploi des femmes et des enfants comme travailleurs, une attention relativement plus grande accordée à la vie et à la santé des ouvriers, les efforts visant à améliorer leurs logements et leur environnement, l’indemnisation en cas de dommage physique, de mutilation ou d’incident analogue, ainsi que la mise en œuvre de certains régimes de sécurité sociale : tout cela, bien que n’ayant pas atteint le niveau souhaité, fit néanmoins que la condition des ouvriers et des employés subalternes ne resta pas aussi dégradée qu’auparavant.
Trois : dans le conflit réciproque entre le travail et le capital, le gouvernement fut reconnu comme juge et « conciliateur ». Divers procédés et moyens conformes à la loi furent définis afin de supprimer leur conflit et de régler leurs querelles et leurs différends. Bien que cette mesure n’ait pas été appliquée à très grande échelle, bien qu’il ne soit pas possible, sur cette base, de définir pleinement et équitablement les droits et les devoirs des travailleurs et des propriétaires dans chaque secteur économique, et bien que le gouvernement n’ait pas encore assumé directement la mission de fournir un règlement judiciaire des différends économiques, son droit et son devoir d’intervenir furent néanmoins reconnus en principe.
Quatre : on reconnut également comme principe qu’il était nécessaire d’imposer à la prédation du profit privé des restrictions telles qu’elle ne puisse devenir contraire à l’intérêt social et à l’intérêt général. Et c’est au gouvernement qu’il incombe d’imposer de telles restrictions.
Cinq : de nombreux gouvernements assumèrent la responsabilité d’accomplir des activités économiques qui ne pouvaient absolument pas être réalisées au niveau individuel, ou dont la remise entre les mains de particuliers risquait de nuire à l’intérêt général. Il s’agissait notamment des services postaux et télégraphiques, des transports, de la construction et de l’entretien des routes, de la gestion et de la distribution des forêts, de l’approvisionnement en eau et de l’irrigation, de la production et de la distribution de l’hydroélectricité, ainsi que de la distribution et de la régulation financière. En outre, l’État prit en charge l’exploitation des ressources minérales sous sa propre administration. Il commença également à gérer directement les grandes industries.
Sixièmement : des dispositions ont été prises pour les ouvriers et employés à faibles revenus, afin qu’ils puissent épargner peu à peu et acheter des actions à bas prix d’entreprises commerciales et de sociétés industrielles. Dans de nombreux endroits, selon des règles particulières, les employés et les ouvriers reçoivent une partie de leur rémunération en espèces, tandis qu’une autre partie est versée en leur nom au capital de la compagnie. Ainsi, d’innombrables employés et travailleurs sont également devenus copropriétaires de leur entreprise ou société. Dans beaucoup d’usines renommées, 80 à 90 % des ouvriers et employés sont devenus copropriétaires, et comme il est facile d’acheter des actions à tempérament, leur participation dans les établissements industriels ne cesse d’augmenter.
Les défauts résiduels de la société capitaliste
Mais, même après tous ces changements, corrections et réformes, les défauts fondamentaux de la société capitaliste subsistent encore tels quels et n’ont nullement disparu.
Jusqu’à présent, il n’a pas été possible d’éradiquer le problème du chômage de la société capitaliste. Au contraire, hormis en temps de guerre, il est devenu, en tout temps et en toutes circonstances, une maladie permanente de la société capitaliste. Dans un pays comme l’Amérique, qui a atteint des sommets dans l’industrie, le commerce et la production de richesses, dès que l’activité due à la guerre diminue, plus de 3,2 millions de personnes se retrouvent au chômage. Entre avril et mai de l’année 1149, leur nombre dépassa 3,5 millions, puis atteignit jusqu’à 4 millions au mois de juin. En vérité, que le marché du commerce, de l’industrie et des affaires soit florissant ou en récession, le chômage demeure dans les deux cas une composante indispensable de la société capitaliste.
Le mystère étonnant auquel nous avons fait allusion précédemment demeure encore incompréhensible et inexpliqué. D’un côté, des milliards de personnes souffrent du manque de moyens de subsistance et désirent même obtenir des biens de luxe ; des quantités incommensurables de ressources naturelles et de matières premières sont entassées, alors qu’elles pourraient servir à produire davantage de biens ; et des millions de personnes pourraient être employées. Mais, de l’autre côté, dans le système capitaliste, même les marchandises produites en quantité bien inférieure aux besoins du monde et à la consommation potentielle restent invendues sur le marché. C’est que les gens ne disposent pas de l’argent nécessaire pour les acheter. Et lorsque cette faible quantité de marchandises elle-même ne se vend pas, on n’ose ni employer davantage de personnes ni utiliser davantage les ressources et moyens naturels. Or, lorsque les gens ne peuvent pas être employés, il n’existe aucun moyen de créer en eux un pouvoir d’achat.
Ce n’est pas tout : le système capitaliste comporte encore un autre défaut. Chaque année, au lieu de mettre sur le marché d’immenses quantités de marchandises, de récoltes, de fruits et d’autres produits, on les détruit délibérément. Pourtant, des milliards de personnes souffrent du manque de ces produits. Le capitaliste est prêt à les détruire et à dépenser des millions dans cette destruction ; mais il n’est nullement disposé à les mettre sur le marché pour en faire baisser le prix et les rendre accessibles, à un prix relativement bas, aux personnes qui en ont besoin.
Un autre défaut du système capitaliste est extrêmement grave. L’État, la société, les classes riches — en un mot, personne — ne se considère responsable de nourrir les innombrables millions de personnes dans le besoin et de subvenir à leurs nécessités. Parmi elles se trouvent pourtant beaucoup de gens qui, bien qu’aptes au travail, sont au chômage ou n’ont pas encore pu devenir actifs, ou qui sont devenus temporairement ou définitivement invalides et infirmes. Dans la société capitaliste, seuls les malades qui ont de l’argent dans leur poche ont encore droit aux soins ; seul l’orphelin reçoit une éducation lorsque son père est mort en lui laissant une police d’assurance-vie. Même après un accident, seul celui dont les jours heureux sont révolus et qui s’est lui-même préparé un refuge pour les mauvais jours peut encore se relever. En somme, jusqu’à présent, la responsabilité des personnes démunies, en détresse et sans recours n’a été confiée à personne ; qu’une personne puisse exceptionnellement recevoir une aide quelconque est une tout autre question.
Dans la société capitaliste, on continue jusqu’à présent à augmenter artificiellement le prix des marchandises ; on crée méthodiquement la pénurie de certains produits au moyen de plans soigneusement élaborés. Et ce n’est nullement un défaut moins grave. Les diverses règles et pratiques du commerce clandestin et de la spéculation commerciale continuent jour et nuit à détruire la nature de l’économie dans son ensemble. Aujourd’hui encore, quiconque parvient d’une manière ou d’une autre à réunir suffisamment de capitaux peut, par avidité de profit personnel, produire n’importe quelle marchandise en quantité aussi grande qu’il le souhaite et tenter de l’imposer aux membres de la société par n’importe quel moyen. Qu’elle soit nécessaire ou non à la société, rien ne l’en empêche ; même si cette marchandise est nuisible à la société, elle peut néanmoins être produite et vendue. Aujourd’hui encore, les travaux indispensables à la société et à la nation sont suspendus, tandis que le travail et le capital sont dépensés en quantités considérables pour produire des biens de luxe destinés aux divertissements, rassembler des objets servant à satisfaire les désirs bestiaux et édifier des montagnes de plaisir et de confort, de jouissance et de volupté. N’est-ce pas une chose étonnante ? Aujourd’hui encore, les rois de l’industrie et du commerce ainsi que les empereurs de la finance mettent en œuvre, secrètement et ouvertement, toutes sortes de manœuvres et de machinations diplomatiques pour servir leurs propres intérêts ; il en résulte que le feu des conflits internationaux, de la haine et de l’hostilité, ainsi que des guerres, s’embrase violemment.
Dans le système capitaliste, les riches capitalistes, propriétaires de banques et prêteurs usuraires exercent encore leur domination sur la société et l’État. Ils évaluent toute la valeur nationale globale à l’aune du taux d’intérêt et la font graviter autour de ce même centre. Ce sont encore ces capitalistes qui décident dans quelles activités le capital sera dépensé et dans lesquelles il ne devrait pas l’être. Et, dans ces décisions, ils ne tiennent nullement compte des besoins et du bien-être de la société et de la nation. Ils se demandent seulement dans quelles activités il sera possible d’obtenir un profit égal ou supérieur au taux d’intérêt courant du marché. Selon ce principe d’évaluation, si l’exportation d’alcool semble plus profitable que la distribution d’eau ou l’irrigation, ils n’éprouveront ni la moindre hésitation ni la moindre honte à laisser la population souffrir de la soif faute d’eau, tout en se consacrant à la recherche d’idées et de moyens pour fournir de l’alcool aux gens aisés et amateurs de luxe.
Le mal du cycle commercial (Trade Cycle) sévit encore dans le corps de la société capitaliste. Ainsi, après chaque période de prospérité qui dure quelques années, un cycle de dépression apparaît dans l’économie mondiale. Le monde du commerce et des affaires continue de fonctionner librement, avec une grande intensité et une apparente régularité, lorsque soudain les commerçants constatent que les marchandises qui s’accumulent dans leurs entrepôts ne sortent pas et ne se vendent plus au rythme voulu. Ils cessent alors pendant quelque temps de passer de nouvelles commandes. Les producteurs industriels, voyant cette situation, réduisent quelque peu leur production. Dès que le détenteur de capitaux perçoit ce signal de danger, il cesse d’accorder des prêts et cherche même à récupérer ceux qu’il avait consentis auparavant. En conséquence, les usines commencent à fermer, le problème du chômage s’aggrave et les prix des marchandises diminuent progressivement. Dans l’espoir de voir les prix baisser davantage, commerçants et acheteurs suspendent temporairement leurs commandes et leurs achats. Les usines qui continuent encore à fonctionner réduisent leur rythme de production. Le chômage devient ainsi encore plus aigu. Voyant leurs recettes diminuer, les gouvernements réduisent leurs dépenses, et la dépression s’aggrave encore. De cette manière, chaque pas en arrière devient la cause d’un recul plus important. Finalement, lorsqu’on approche de la limite d’une faillite totale et générale, le mouvement change soudainement de direction. Peu à peu, les prix commencent à augmenter, et une nouvelle période de prospérité s’amorce. Ce cycle est devenu une maladie chronique de la société capitaliste. Jusqu’à présent, aucun traitement ni aucun remède n’a été trouvé contre lui.
D’innombrables défauts, petits et grands, de ce genre subsistent encore dans le système capitaliste contrôlé et réformé, tout comme dans le système capitaliste libre et violent du XIXe siècle. Cela prouve clairement que la démocratie n’a nullement essayé, avec prudence et discernement, d’identifier les causes profondes des défauts inhérents à ce système économique pour les éliminer, et qu’elle n’a adopté aucun moyen efficace à cette fin. En réalité, il s’est seulement produit ceci : à mesure que la pression des masses laborieuses augmentait, ou que la menace croissante du communisme devenait plus aiguë, la classe bourgeoise a introduit de nombreuses corrections et modifications dans ses propres règles, principes et méthodes d’action. Les revendications populaires s’en sont trouvées suffisamment atténuées pour que les trompeurs communistes ne puissent guère en tirer profit.
Les leçons de l’histoire
Si l’on porte un regard d’ensemble sur l’exposé historique du système économique présenté précédemment, plusieurs points importants apparaîtront clairement à chacun.
Cet exposé permet tout d’abord de comprendre clairement l’histoire économique des pays occidentaux ainsi que les problèmes et les complexités communs de notre vie collective actuelle. On constate qu’ici aussi le système jagirdari subsiste bel et bien, avec nombre de ses particularités. À cela s’est ajouté le capitalisme moderne, qui a relevé la tête avec toutes sortes de défauts. Certaines maladies nous sont parvenues en héritage de notre époque de déclin. D’autres nous ont atteints grâce à la révolution industrielle et au système capitaliste occidentaux. La seule différence est qu’il n’existe ici ni papauté ni système de domination ecclésiastique. Il n’y existe pas non plus de classe sacerdotale (Priest Class) susceptible de nouer des liens avec les riches et de soutenir et de justifier, au nom d’Allah et de la religion, une domination injuste, des privilèges et des droits imposés par la force.
Tout lecteur peut comprendre, à partir de l’exposé historique qui précède, d’où viennent les propositions extravagantes que les prétendus grands personnages de notre pays présentent sans cesse pour résoudre les problèmes et les difficultés du pays et de la société. Nous entendons ceci : les uns exposent l’importance de la planification sociale, les autres expriment le désir d’apporter des changements « révolutionnaires » à l’économie du pays ; certains déclarent qu’il est nécessaire de libérer les terres et les champs de la propriété privée pour les transformer en propriété nationale ; d’un autre côté s’élève le mot d’ordre de nationaliser l’ensemble de la grande industrie ; quelque « médecin » inexpérimenté présente encore, après de profondes réflexions et recherches, une merveilleuse recette pour abolir la propriété privée de la terre. Tout cela n’est rien d’autre que du vol dans le « brouillon » des penseurs maladroits des pays occidentaux. On tente maintenant de mettre ici exactement en œuvre les mêmes plans expérimentaux que ceux qui ont été appliqués auparavant en Russie, en Allemagne, en Italie, en Amérique et en Angleterre. Mais, à cet égard également, il existe une différence entre eux et nous, malgré la ressemblance. Les maladroits de ces pays pensent eux aussi de manière indépendante. Quant aux prétendus grands personnages de notre pays, ils se sont contentés d’ouvrir une boutique de médicaments. Ils sont non seulement incompétents, mais aussi des imitateurs qui les suivent aveuglément. Lorsque les maladroits des pays occidentaux constatent qu’un remède cause du tort, ils modifient la prescription elle-même. Ici, sauf si l’on apprend qu’un changement a été opéré dans ce pays, les médecins continueront à administrer les médicaments selon la même prescription jusqu’à l’agonie finale du malade. Ils ne ressentiront pas le moindre besoin d’y apporter une modification.
Dans la société, la civilisation, la culture, la pensée, la recherche et les activités de l’Occident, un autre aspect de l’histoire est apparu avec une grande netteté. En un mot, cette histoire est celle de conflits et de luttes incessants, de tiraillements, de querelles, de disputes et de guerres. Un groupe s’empare du champ de la vie et commence à orienter dans une direction particulière la morale, la religion, le droit, les coutumes, ainsi que l’ensemble de l’organisation sociale et culturelle. Il en résulte que l’autre groupe est accablé par l’extrême injustice et l’iniquité. Puis certains membres de ces groupes opprimés se soulèvent et entrent en conflit avec les oppresseurs. Tout en rejetant manifestement l’importance des bonnes actions avec les mauvaises actions de ceux-ci, ils ramènent l’ensemble du système de pensée, de recherche et d’action de sa première extrémité vers l’extrémité opposée. Il s’ensuit une situation d’injustice et d’iniquité extrêmes. Ensuite, après avoir franchi le stade des plaintes et des attaques, une troisième révolte éclate. Le courant de la haine, de l’hostilité, de l’entêtement et de l’obstination emporte avec le mensonge la vérité elle-même. Finalement, un système encore plus extrême que ceux de ses prédécesseurs est instauré. En voyant la violence de ce courant et de ce déferlement, ainsi que son pouvoir de destruction catastrophique, une autre contre-tempête se forme dans la direction opposée. Elle n’est en rien moins extrémiste que les précédentes. Sous l’effet de ces tiraillements, l’histoire de l’Occident semble progresser comme un ivrogne qui traverse un chemin tortueux et détourné d’un pas chancelant, au lieu d’avancer d’un pas ferme et droit comme un homme conscient et doué d’une saine raison. Hegel et Marx, observant ce spectacle, ont cru que telle était la forme naturelle du développement progressif de la civilisation humaine ; mais, en réalité, tout cela n’est que la conséquence d’une seule chose : les Occidentaux vivent depuis longtemps sans la loi d’Allah et sans la lumière d’Allah. La doctrine chrétienne qu’ils avaient reçue par l’intermédiaire de saint Paul s’était déjà séparée de la Loi originelle. Chez eux, en dehors de quelques paroles précieuses d’exhortation de Jésus, il ne subsistait absolument aucune part de la guidance d’Allah. Ainsi, pour édifier le vaste palais de leur civilisation, de leur économie et de leur politique, ils ne disposaient d’aucune fondation divine. Dans l’Ancien Testament de la Bible, deux pour cent seulement de la loi d’Allah avaient été mêlés à quatre-vingt-dix-huit pour cent de paroles inventées par les hommes. C’est pourquoi, même si, par la suite, ils s’en sont rapprochés avec une foi à moitié mêlée d’incrédulité, ils n’ont pas été capables d’en tirer une orientation particulière. L’islam fut présenté à l’Europe immédiatement après l’effondrement de l’Empire romain et au début de l’obscurité médiévale ; mais l’Europe, qui avait accepté le christianisme à condition d’être libérée des liens de la Loi, ne pouvait aucunement se tourner vers l’islam ni s’en approcher dans le but d’obtenir la guidance. Car l’islam n’est nullement disposé à proposer la religion et la foi en écartant la Loi. Pour cette raison, et aussi en partie à cause de la haine et de l’hostilité suscitées par les prêtres chrétiens, l’Europe ne put recevoir la lumière abondante de l’islam. Dès lors, les Européens n’eurent d’autre choix que de composer eux-mêmes, à partir de leur seule raison et de leur seul discernement, un mode de vie et un système pour eux-mêmes. C’est effectivement ce qu’ils firent ; mais l’être humain n’est absolument pas capable de prendre une décision rationnelle dans une pure objectivité. Il est évident et universellement reconnu que, parallèlement à sa raison, le Satan qui égare par les désirs demeure constamment attaché à lui. Il n’est pas davantage inconnu que l’ensemble des hommes ne compose pas collectivement un système de vie. Ce sont quelques personnes douées d’intelligence et d’esprit éveillé qui élaborent les modes de vie. C’est pourquoi ce mode de vie ne peut convenir et être acceptable qu’aux personnes animées d’une tendance hostile semblable à la leur. C’est précisément pour cette raison que tous les systèmes et modes de vie élaborés de temps à autre en Europe sont déséquilibrés. Et, comme conséquence inévitable de ce déséquilibre, les conflits, les luttes et les tiraillements se poursuivent avec violence dans ce pays.
Mais, en vérité, aucun livre ne nous a été donné dans ce monde pour nous guider, orienter notre pensée et notre croyance, nous instruire véritablement dans les sciences et les connaissances, ou dissiper le brouillard de l’ignorance concernant le mode de vie. Les problèmes complexes auxquels nous ont confrontés l’ignorance des anciens Hindous, le système de gouvernement hégélien du Moyen Âge et la civilisation et la culture occidentales des temps modernes, réunis, combinés et entremêlés, doivent-ils être résolus par l’adoption des mêmes moyens et méthodes que ceux employés dans les pays occidentaux par le communisme, le nazisme, le fascisme et le capitalisme ? N’avons-nous donc aucune autre issue ?… Ne possédons-nous vraiment aucune torche lumineuse qui nous permettrait d’élaborer un système de vie harmonieux ?
Quiconque possède la moindre connaissance et compréhension de l’islam ne peut jamais répondre par l’affirmative à cette question.
Le véritable problème — la véritable complexité
Comment pouvons-nous résoudre correctement ces problèmes sur la base des idéaux et des principes islamiques ? Pour le comprendre, nous devons d’abord saisir clairement à quel problème, à quelle difficulté nous sommes réellement confrontés à l’époque actuelle, en tant qu’habitants de ce monde. En résumé, voici la nature de cette difficulté, de ce problème :
Si nous adoptons le système économique selon lequel chaque individu peut s’emparer librement des moyens de production conformément à sa volonté et à ses désirs, s’efforcer et œuvrer comme il l’entend pour remplir à ras bord le trésor de ses profits, et selon lequel il faut s’en remettre entièrement à la concurrence, ainsi qu’aux lois établies et aux objections suscitées par la destruction et la reconstruction, pour instaurer la justice et l’équité dans la société, alors l’apparition de toutes les tares et de tous les défauts imputés au système capitaliste devient inévitable ; dans notre société, toutes les tares du système féodal évoquées précédemment relèveront inévitablement la tête. (Ces questions ont été examinées en détail dans l’article intitulé « Le capitalisme moderne ».)
En revanche, si nous abolissons le principe de la propriété privée et plaçons à sa place l’ensemble des moyens de production sous l’autorité de la propriété nationale, la plupart de ces défauts disparaîtront certainement ; mais, en premier lieu, un tel changement fondamental ne peut absolument pas être réalisé sans une destruction incalculable des vies et des biens, ainsi qu’une révolte ouverte contre la religion et la morale, exactement comme en Russie. Deuxièmement, même en admettant que cette entreprise puisse être menée de manière parfaitement pacifique et conforme aux règles, il ne peut subsister aucun doute que la propriété nationale et la politique totalisante — le socialisme — anéantissent complètement la liberté des individus. Établir le socialisme par des voies régulières et démocratiques revient en réalité à mettre fin définitivement à la démocratie par l’intermédiaire de la démocratie. En effet, pour que la démocratie fonctionne correctement, il est absolument indispensable qu’un grand nombre de personnes, dans la société et la nation, soient indépendantes et capables de subvenir à leurs besoins par leurs propres revenus. Or, dans le socialisme, la situation inverse apparaît pleinement : tous ceux qui disposent d’une profession et de moyens de subsistance indépendants en sont privés pour toujours. En réalité, quelle que soit la branche de l’économie placée sous la propriété nationale, tous ses employés seront exactement comme des fonctionnaires. La mesure de la liberté d’expression et d’action dont jouissent les fonctionnaires de chaque pays n’est inconnue de personne. À mesure que cette politique économique sera modifiée et étendue, il ne fait aucun doute que la liberté de penser, de parler, de se réunir, de s’organiser, d’écrire et de publier, ainsi que d’agir, se rétrécira et se réduira toujours davantage. Le jour où la nationalisation de l’ensemble de l’économie sera achevée, tous les habitants du pays seront précisément devenus des fonctionnaires. Or la nature même d’un système global de ce genre est telle que le groupe qui aura une fois pris le pouvoir ne pourra plus jamais en être dépossédé.
Au lieu d’abolir le système économique fondé sur la propriété privée, si nous lui imposons un contrôle gouvernemental rigoureux et dirigeons l’ensemble de l’économie nationale selon un plan centralisé, comme dans le fascisme et le nazisme, nous remédions à bon nombre des défauts du système capitaliste ; mais même un contrôle de cette ampleur peut s’avérer fatal pour la liberté individuelle. Son résultat sera en pratique analogue à celui du socialisme, cela ne fait aucun doute.
Mais si, tout en maintenant le système économique capitaliste sur ses fondements essentiels, nous lui apportons quelques modifications — comme cela se pratique jusqu’à présent dans des pays tels que l’Amérique et l’Angleterre — la démocratie et la propriété privée seront peut-être maintenues, mais aucune des grandes causes pour lesquelles le système économique capitaliste est devenu un grave danger, une immense malédiction pour le monde, ne disparaîtra.
Autrement dit, si d’un côté un immense puits béant nous menace, de l’autre se trouve exactement un immense précipice. Lorsqu’on adopte un système de bien-être collectif, la liberté de l’individu est anéantie. Et si l’on préserve la liberté individuelle, le bien-être collectif est entravé et mis en pièces. Le monde n’a pu trouver aucun système de vie sous lequel la révolution industrielle continuerait à fonctionner correctement et à se développer avec l’ensemble de ses contributions et de ses effets bénéfiques, tandis que la liberté individuelle et le bien-être social collectif seraient tous deux pleinement effectifs, simultanément et dans un parfait équilibre. En réalité, l’avenir du monde dépend de la découverte d’un tel système de vie. S’il est réellement impossible de le trouver, les peuples du monde se suicideront avec le pistolet de la révolution industrielle. Mais s’il est réellement possible de l’obtenir, l’État qui sera capable d’en présenter au monde une forme accomplie deviendra le dirigeant incontesté du monde à venir.
Les principes fondamentaux du système économique islamique
L’islam a adopté un projet économique intermédiaire entre le communisme et le capitalisme. Conformément à ce projet, il établit, entre l’individu et la société, certaines bases morales et pratiques pour construire un édifice social, afin que ces bases puissent soutenir solidement sur elles-mêmes l’édifice de l’économie islamique. À cette fin, il façonne correctement l’esprit de chaque membre de la société et s’efforce d’y faire naître de manière juste une conception qui est absolument indispensable à ceux qui administrent ce système économique équilibré. L’islam impose aux individus certaines limites d’action et obligations, afin qu’ils ne nuisent pas à l’intérêt général, mais qu’ils lui soient au contraire positivement bénéfiques et utiles. Dans la société également, l’islam établit certaines règles et certains principes qui éliminent les facteurs destructeurs de la vie économique.
En vérité, pour comprendre correctement la solution proposée par l’islam afin de résoudre les complexités économiques modernes, il est absolument indispensable de saisir les principes fondamentaux susmentionnés du système économique islamique.
Un : la distinction entre les moyens licites et illicites de gagner de l’argent
La première chose à considérer est qu’Islam n’a pas accordé à ses adeptes une liberté absolue et illimitée pour acquérir des richesses. Au contraire, parmi les moyens et procédés de gain, il a établi, du point de vue de l’intérêt national et général, une distinction entre ce qui est licite et illicite, permis et interdit. Cette distinction repose sur un principe fondamental particulier : tous les moyens et procédés de gain par lesquels le profit d’une personne entraîne un préjudice pour une autre personne ou pour d’autres personnes ont été déclarés illicites. En revanche, tout ce qui assure un partage équitable du profit et du bien entre les parties concernées est licite et convenable. Ce principe fondamental est exposé de la manière suivante dans le Coran Majîd :
بأَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا لَا تَأْكُلُوا أَمْوَالَكُم بَيْنَكُم بِالْبَاطِلِ إِلا أَنْ تَكُونَ تِجَارَةًعن تراض مِنْكُمْ قد وَلَا تَقْتُلُوا أَنْفُسَكُمْ ، إِنَّ اللَّهَ كَانَ بِكُمْ رَحِيْمَانَ وَمَنْ يفعل ذلك عنوانًا وظُلْمًا فسوف تصليه نارا – – النساء : ٢٩-٣٠
« Ô vous qui croyez ! Ne dévorez pas les biens les uns des autres par des moyens illicites. Toutes les transactions doivent être conclues d’un commun accord et avec consentement mutuel. Et ne vous tuez pas vous-mêmes. Certes, Allah est miséricordieux envers vous. Quiconque transgresse les limites et commet ces actes avec injustice, Nous le jetterons dans le Feu. » — Sourate An-Nisâ’ : 29-30
Ce verset déclare que les transactions mutuelles ne peuvent être légitimes qu’à deux conditions. La première est que toutes les transactions soient conclues sur la base du consentement et de l’accord réciproques. La seconde est que la transaction ne serve pas à préserver l’avantage et l’intérêt de l’un au détriment de l’autre, ni à lui causer préjudice ou dommage. Dans cette perspective, l’expression « Et ne vous tuez pas vous-mêmes » est particulièrement riche de sens et d’une grande portée. Elle peut avoir deux significations, et toutes deux sont visées ici : premièrement, ne vous tuez pas les uns les autres ; deuxièmement, ne vous détruisez pas vous-mêmes. Autrement dit, celui qui porte préjudice à autrui pour son propre intérêt est comme s’il buvait son sang et, en définitive, ouvrait la voie à sa propre ruine totale. Le vol, la corruption et les pots-de-vin, le jeu, la tromperie et la fraude, l’usure, ainsi que toutes les formes de commerce interdites par l’Islam, présentent pleinement ces deux motifs d’illicéité. Même lorsque, dans certains cas, un certain consentement mutuel peut exister, les autres conditions exprimées dans le verset par la formule « ne vous tuez pas vous-mêmes » ne s’y trouvent pas (au contraire, ces pratiques deviennent une cause d’autodestruction).
Deux : l’interdiction d’accumuler les richesses
Le deuxième commandement important est que les richesses acquises par des moyens licites ne doivent pas être thésaurisées et transformées en capital. En effet, cela bloque la circulation des richesses et empêche de maintenir un équilibre dans leur répartition et leur diffusion. Celui qui accumule et capitalise les richesses ne se trouve pas seulement atteint lui-même d’une grave maladie morale ; en réalité, il commet un crime sérieux contre l’ensemble de la société humaine. Il en résulte finalement le commencement de son propre malheur extrême. C’est pourquoi le Coran s’oppose fermement à l’avarice et à la conduite de Coré. Le Coran dit :
ولا يَحْسَبَنَّ الَّذِينَ يَبْخَلُونَ بِمَا أَنَّهُمُ اللَّهُ مِنْ فَضْلِهِ هُوَ خَيْرًا لَّهُمْ بَلْهوَ شَرٌّ لَّهُمْ – – ال عمران : ۱۸۰
« Que ceux qui se montrent avares de la grâce qu’Allah leur a accordée ne pensent pas que cela soit un bien pour eux. Au contraire, c’est un mal pour eux. » — Sourate Âl ʿImrân : 180
وَالَّذِينَ يَكْذِرُونَ الذَّهَبَ وَالْفِضَّةَ وَلَا يُنْفِقُونَهَا فِي سَبِيلِ اللَّهِفيشر هم بعذاب اليمن – التوبة : ٣٤
« Ceux qui thésaurisent l’or et l’argent (la monnaie) et ne les dépensent pas dans la voie d’Allah, annonce-leur un châtiment douloureux. » — Sourate At-Tawba : 34
Cela porte un coup sévère aux fondements mêmes du capitalisme. Épargner l’argent excédentaire et ne pas investir les richesses accumulées dans la production de richesses supplémentaires, telle est la doctrine fondamentale du capitalisme. Mais l’islam n’approuve nullement que l’on transforme en capital et que l’on thésaurise des richesses dépassant les besoins.
Trois : l’injonction de dépenser et d’investir
Au lieu de thésauriser les richesses, l’islam ordonne de les dépenser et de les investir. Mais l’ordre de dépenser ne signifie en aucun cas que l’on puisse profiter de cette occasion pour gaspiller son argent dans le confort personnel, le luxe et les plaisirs, ou pour satisfaire ses convoitises. L’ordre de dépenser est soumis à la condition que ce soit « dans la voie d’Allah ». Autrement dit, tout ce qui restera à une personne en surplus de ses propres besoins devra être dépensé et investi au service du bien-être de la nation et de la collectivité. Car telle est la voie d’Allah.
ويَسْئَلُونَكَ مَاذَا يُنْفِقُونَه قُل العقود – البقرة : ۲۱۹
« Ils t’interrogent sur ce qu’ils doivent dépenser. Dis-leur : ce qui dépasse vos besoins et constitue un surplus, dépensez-le. » — Sourate Al-Baqara : 219
وبالوالدين إحسانًا وبذي القربى واليتمى والمسكين والجاردي القربى والجَارِ الْجُنُبِ َالصَّاحِبِ بِالْجَنبِ وَابْنِ السَّبِيلِ ، وَمَا مَلَكَتَْيْمَانُكُمْ – – النساء : ٣٦
« Traitez bien vos père et mère, vos proches parents, les orphelins et les nécessiteux, vos voisins apparentés et vos voisins non apparentés, ceux qui sont à vos côtés, vos amis, les voyageurs et les esclaves. » — Sourate An-Nisa : 36
وَفِي أَمْوَالِهِمْ حَقٌّ لِلسَّائِلِ وَالْمَحْرُومِ . – الذاريات : ١٩
« Dans leurs biens, il y a un droit pour le demandeur et le nécessiteux. » — Sourate Adh-Dhariyat : 19
À cet égard, la conception de l’islam est totalement indépendante de la conception capitaliste, totalement différente.
Le capitaliste pense que dépenser ses richesses rend la pauvreté inévitable, et que c’est en les épargnant qu’il est possible de s’enrichir. Mais l’islam proclame que la dépense apporte la bénédiction et accroît l’aisance ; les biens ne s’épuisent ni ne diminuent, ils augmentent sans cesse.
الشيطنُ يَعِدُكُمُ الْفَقْرَ وَيَأْمُرُكُمْ بِالْفَحْشَاءِ وَاللَّهُ يَعِدُكُمْ مَّغْفِرَةً مِّنْهُوفضلاً – – البقرة : ٢٦٨
« Satan vous menace de pauvreté et de dénuement, et vous incite à des actes honteux tels que l’avarice. Mais Allah vous promet Son pardon et une grâce abondante. » — Sourate Al-Baqara : 268
L’islam considère que ce qui est dépensé ne disparaît pas : son meilleur bienfait revient vers vous.
ومَا تُنْفِقُوا مِنْ خَيْرٍ يوف اليكم وانتم لا تُظْلَمُونَ – البقرة : ۲۷۲
« Tout ce que vous dépenserez dans les bonnes œuvres vous sera intégralement rendu, et aucune injustice ne vous sera faite. » — Sourate Al-Baqara : 272
وَانْفَقُوا مِمَّا رَزَقْتُهم سراً وعلانية يُرْجُونَ تِجَارَةً أَنْ تَبُورَ ، لِيُوفِّيهمأجورهم ويزيدهم من فَضْلِهِ – – فاطر : ۲۹-۳۰
« Ceux qui dépensent, publiquement et en secret, des biens que Je leur ai accordés, espérant une transaction qui ne connaîtra jamais de perte. Allah leur accordera pleinement leur récompense. » — Sourate Al-Fâtir : 29-30
Les capitalistes pensent qu’en accumulant et en transformant les richesses en capital, puis en les investissant dans des opérations usuraires, ils réaliseront des profits considérables et accroîtront leur patrimoine. L’islam affirme que cela est faux : les opérations usuraires entraînent au contraire une diminution des richesses ; le véritable moyen d’accroître ses biens consiste à les dépenser dans les bonnes œuvres.
يَمْحَقُ الله الربوا وَيُربي الصدقت – – البقرة : ٢٧٦
« Allah anéantit l’usure et fait fructifier les aumônes. » — Sourate Al-Baqara : 276
ومَا أَتَيْتُمْ مِنْ رِبًا لِيَرْبُوا فِي أَمْوَالِ النَّاسِ فَلَا يَرْبُوا عِنْدَ اللَّهِ ، وَمَاَتَيْتُمْ مِنْ زَكَاةٍ تُرِيدُونَ وَجْهَ اللَّهِ فَأُولَئِكَ هُمُ الْمُضْعِفُونَ
« Vous donnez des intérêts dans l’espoir que les biens des gens s’accroîtront ainsi ; sachez qu’auprès d’Allah ils ne s’accroissent jamais. L’accroissement ne se produit que pour les biens que vous donnez au titre de la zakat afin d’obtenir l’agrément d’Allah. » — Sourate Ar-Rûm : 39
C’est en vérité une conception tout à fait originale de l’islam, totalement opposée à la conception capitaliste. Que les richesses s’accroissent lorsqu’elles sont dépensées, que l’argent dépensé ne soit pas anéanti mais soit récupéré dans son intégralité, avec un profit et un bienfait supplémentaires ; qu’en revanche les richesses engagées dans les affaires à intérêt ne s’accroissent pas mais se réduisent ; et que, grâce à la zakat et à l’aumône, la quantité des richesses augmente au lieu de diminuer : voilà une conception qui, en apparence, semble fort étonnante. L’auditeur en vient à penser que ces paroles ne concernent peut-être que la récompense de l’au-delà. Il ne fait aucun doute qu’elles ont également un rapport avec la récompense de l’au-delà. De même, il est incontestable que c’est là, du point de vue de l’islam, leur valeur et leur importance véritables. Mais il suffit d’y réfléchir un peu plus profondément pour comprendre que ce type de conception repose aussi, du point de vue économique de ce monde, sur des fondements extrêmement solides. L’accumulation des richesses et leur placement dans des affaires à intérêt entraînent inévitablement la concentration progressive des richesses entre les mains d’un petit nombre de personnes, la diminution graduelle du pouvoir d’achat (Purchasing Power) de la majorité des habitants, l’apparition d’une stagnation dans l’industrie, le commerce et l’agriculture, la ruine imminente de la vie économique de la nation et, finalement, l’absence, pour le capitalisme, de toute possibilité d’investir ses richesses accumulées dans des activités productives. [Note : il est fait ici allusion à un hadith rapporté par le noble Prophète, qui a dit :
ان الربا وان كثير فان عاقبته تصير إلى اقل
« Quelle que soit l’importance de l’intérêt, sa quantité est finalement vouée à diminuer. » — Ibn Mâjah, Al-Bayhaqî, Ahmad]
Les conséquences du système économique islamique sont à l’opposé. Dans ce système, le fait de dépenser les richesses et de donner la zakat et l’aumône a pour conséquence que ces richesses se répandent et se diffusent parmi tous les membres de la nation, si bien que chacun peut disposer d’un pouvoir d’achat suffisant. La production industrielle augmente, les champs et les fermes deviennent abondants en récoltes, et le commerce et les affaires atteignent un niveau exceptionnel de prospérité. Dans cette société, même si personne ne devient millionnaire, cela ne porte aucun préjudice ; car tous y seront aisés et à leur aise, et leur vie sera tranquille et heureuse. Pour comprendre la vérité de cette conception économique aux conséquences bénéfiques, on peut observer la situation économique actuelle sous le régime capitaliste ; car c’est uniquement à cause du système de l’intérêt que l’équilibre de la répartition des richesses y a été détruit. La stagnation de l’industrie et du commerce a conduit la vie économique de la population au bord de la ruine. Observez, à l’inverse, la situation de la société islamique à ses débuts. Lorsque le système économique islamique y fut pleinement établi, la prospérité financière de la population atteignit un niveau très élevé en seulement quelques années. Les gens se mirent à chercher des personnes susceptibles de recevoir la zakat. Pourtant, ils en trouvaient très peu qui ne fussent pas aptes à donner la zakat mais aptes à la recevoir. Il suffit d’examiner comparativement ces deux situations opposées pour comprendre clairement comment Allah « anéantit l’intérêt et fait croître et prospérer la zakat et l’aumône ».
L’islam suscite parmi les gens une attitude totalement opposée à la mentalité capitaliste. Un capitaliste ne peut même pas concevoir qu’une personne donne son propre argent à une autre sans intérêt. En échange du prêt, il ne se contente pas de percevoir des intérêts ; pour recouvrer le capital et les intérêts, il n’hésite pas non plus à saisir jusqu’aux vêtements et aux biens du débiteur. Mais l’enseignement de l’islam est totalement opposé. L’islam enseigne à l’être humain de ne pas seulement accorder un prêt à l’indigent et à celui qui est dans le besoin : si celui-ci se trouve réellement dans une situation financière très difficile, il ne faut faire preuve d’aucune rigueur pour réclamer le remboursement du prêt. Et même s’il n’a absolument pas les moyens de le rembourser, il faut lui en faire remise.
وَإِنْ كَانَ نُو عُسرة فنظرة إلى ميسرة ، وَأَنْ تَصَدِّقُوا خَيْرٌ لَّكُمْ إِنْ كُنتُمْ تَعْلَمُونَ – البقرة : ٢٨٠
« Si le débiteur est dans la gêne, accordez-lui un délai jusqu’à ce que sa situation s’améliore. Et si vous lui faites remise de sa dette, c’est certes meilleur pour vous. Si vous saviez, vous en comprendriez le bienfait. » — Sourate Al-Baqara : 280
Dans la société capitaliste, il existe un système d’entraide mutuelle ; mais son fonctionnement consiste à devoir d’abord devenir membre d’une coopérative en lui versant soi-même de l’argent. Ensuite, en cas de besoin, cette organisation prêtera à l’un de ses membres de l’argent à un taux inférieur au taux d’intérêt courant. Si l’on ne possède pas soi-même d’argent, on ne peut bénéficier d’aucune aide de ce type de coopérative. La conception islamique de l’« entraide mutuelle » est exactement à l’opposé. Les personnes capables et aisées ne doivent pas seulement accorder un prêt, au moment du besoin, à ceux qui disposent de moins de moyens qu’elles ; elles doivent également les aider, pour l’amour d’Allah, à rembourser ce prêt. C’est pourquoi, parmi les catégories déterminées auxquelles la zakat doit être dépensée, figure celle des al-ghârimîn : acquitter les dettes des endettés.
Même lorsqu’un capitaliste dépense de l’argent pour une bonne œuvre, le désir de paraître et d’acquérir renom et célébrité demeure fortement présent derrière son acte. En effet, pour une personne à la vision étroite, obtenir en échange de sa dépense au moins la réputation, la renommée, la popularité, l’influence et le prestige lui paraît indispensable et extrêmement important. Mais l’islam a prescrit qu’aucune attitude ostentatoire ne devait entrer dans la manière de dépenser son argent. Que tu dépenses publiquement ou en secret, tu ne dois pas avoir pour objectif d’en tirer immédiatement quelque profit que ce soit en contrepartie. Vous devez plutôt porter votre regard sur les conséquences de l’acte. Aussi loin que votre regard s’étende d’ici-bas jusqu’à l’au-delà, vous verrez votre dépense s’épanouir et se parer de fruits, produisant profit après profit. En vérité, « celui qui dépense ses biens uniquement pour être vu ressemble à un sol pierreux recouvert de terre, dans lequel on a semé des graines ; mais un torrent est venu emporter toute la couche de terre. En revanche, ceux qui dépensent leurs biens pour obtenir l’agrément d’Allah, en gardant une intention droite, ressemblent à un jardin établi sur une excellente terre fertile : lorsqu’il pleut, il produit le double de fruits ; et même lorsqu’il ne pleut pas, une simple pluie fine lui suffit. »
إِنْ تُبْدُوا الصَّدَقْتِ فَنِعِمَّا هِيَ ، وَإِنْ تُخْفُوهَا وَتُؤْتُوهَا الْفُقَرَاء فَهُوَخَيْرٌ لَّكُمْ – – البقرة : ٢٧١
« Si vous faites l’aumône ouvertement, c’est certes bien ; mais si vous la faites secrètement et la faites parvenir aux pauvres, ce sera meilleur pour vous. » — Sourate al-Baqara, 271
Même lorsqu’un capitaliste accomplit quelque bonne action, il le fait à contrecœur et cherche à s’en acquitter en donnant ses biens les plus médiocres. Et lorsqu’il donne quelque chose à quelqu’un, il lui en ôte la moitié de sa vie par l’amertume de ses propos. L’islam ne soutient cela en aucune manière. Il demande à l’être humain de dépenser pour Allah les biens les meilleurs et les plus excellents, et lui interdit, après avoir donné quelque chose à quelqu’un, de lui rappeler la faveur qu’il lui a accordée. Il est même totalement inconvenant de souhaiter secrètement que celui qui a bénéficié de ta générosité manifeste devant toi sa reconnaissance et le sentiment d’être ton obligé.
انْفِقُوا مِنْ طَيِّبَتِ مَا كَسَبْتُمْ وَمِمَّا أَخْرَجْنَا لَكُمْ مِّنَ الْأَرْضِ مَن وَلَا تَيَمَّمُواالخبيث مِنْهُ تُنْفِقُونَ – البقرة : ٢٦٧
« Dépensez dans la voie d’Allah les meilleures choses parmi ce que vous avez gagné et ce que Nous avons fait pousser pour vous de la terre. Ne choisissez pas délibérément les choses les plus médiocres pour les dépenser. » — Sourate al-Baqara, 267
لا تُبْطِلُوا صَدَقَتِكُمْ بِالْمَنِّ وَالأذى ٧ – البقرة : ٢٦٤
« Ne réduisez pas vos aumônes à néant et ne les rendez pas vaines en les rappelant avec insistance ni en faisant subir des torts à ceux qui les ont reçues. » — Sourate al-Baqara : 264
يُطْعِمُونَ الطَّعَامَ عَلَى حُبِّهِ مِسْكِينًا وَيَتِيمًا وَأَسِيرَانِ إِنَّمَا نُطْعِمُكُمْ لوَجْهِ اللَّهِ لَا نُرِيدُ مِنْكُمْ جَزَاءً وَلَا شُكُورًا – الدهر : ۸-۹
« Ils donnent à manger, par amour pour Allah, au pauvre, à l’orphelin et au captif. Et ils leur disent : “Nous ne vous donnons à manger que pour agréer Allah. Nous n’attendons de vous ni récompense, ni rétribution, ni remerciement.” » — Sourate ad-Dahr : 8-9
Sans même parler de la différence qui existe entre ces deux sortes de dispositions sous l’angle purement moral, on peut, en se plaçant uniquement au point de vue économique, examiner quelle idéologie, parmi ces conceptions du gain et de la perte, est la plus solide et la plus étendue dans ses conséquences, et laquelle est la plus saine et la plus juste quant à ses résultats. En outre, puisque la conception de l’islam concernant le gain, la perte, le dommage et l’avantage est celle qui a été exposée plus haut, comment l’islam pourrait-il tolérer, d’une manière ou d’une autre, les transactions usuraires ? Comment cela pourrait-il seulement être possible ?
Quatrième : la zakat
Comme je l’ai dit précédemment, l’objectif de l’islam est que les richesses ne se concentrent ni ne s’accumulent dans aucun secteur. L’islam ordonne aux membres de la nation qui, grâce à une capacité relativement supérieure ou à la faveur de la fortune, ont pu acquérir des richesses dépassant leurs besoins de ne pas les amasser pour eux-mêmes. Ils ont au contraire le devoir de les dépenser. Ils doivent les dépenser dans des domaines et des secteurs où la circulation des richesses permettra aux membres les moins favorisés de la société d’en obtenir une part suffisante. À cette fin, l’islam veut, d’une part, instaurer un esprit sincère de générosité et d’entraide véritable en employant les moyens efficaces que sont l’éducation morale, l’encouragement et l’avertissement. Il veut que les gens en viennent, sous l’effet de leurs inclinations naturelles, à détester de tout leur cœur le fait d’accumuler les richesses et qu’ils soient davantage enclins et désireux de les dépenser. D’autre part, l’islam a également établi un certain nombre de lois et de règles. Malgré cet enseignement et ces conseils admirables sur la générosité, ceux qui, sous l’influence d’un caractère pervers, s’habitueraient davantage à piller l’argent et à accumuler les richesses, ou ceux auprès desquels des richesses viendraient à s’accumuler d’une manière ou d’une autre, se verront obligatoirement prélever sur leurs biens au moins une part déterminée afin qu’elle soit dépensée au service du bien-être de la population : tel est l’objectif essentiel des lois et règles mentionnées. Et c’est cela, la zakat. Dans le système économique de l’islam, la zakat est si importante qu’elle est considérée comme l’un des piliers de l’islam. Après la salat, c’est à elle que l’importance la plus grande a été accordée. Il a été clairement déclaré que quiconque amasse et accumule des richesses ne pourra en aucun cas les considérer comme licites s’il n’en acquitte pas régulièrement la zakat.
خُذْ مِنْ أَمْوَالِهِمْ صدقة تطهر هم وتزكيهم بها – التوبة : ١٠٣
« Préleve la zakat sur leurs biens et, par elle, purifie-les et rends-les licites. » — Sourate at-Tawba : 103
Le terme zakat prouve de lui-même que les biens accumulés auprès d’une personne fortunée ne peuvent jamais lui être licites si leur propriétaire n’en dépense pas chaque année au moins deux et demi pour cent dans la voie d’Allah.
Que signifie l’expression « dans la voie d’Allah » ? Allah est au-dessus de tout besoin et n’a besoin de personne. Aucun bien ne Lui parvient, et rien ne Lui est le moins du monde nécessaire. Sa voie consiste pour le riche à s’efforcer, en dépensant ses propres ressources, de rendre autonomes les pauvres et les nécessiteux, et à dépenser et investir ces ressources dans le développement d’œuvres bénéfiques dont l’ensemble de la nation puisse profiter sans distinction.
انما الصدقات للفقراء والمسكين والعملينَ عَلَيْهَا وَالْمُؤَلَّفَةِ قُلُوبُهُمْوفِي الرِّقَابِ وَالْغَارِمِينَ وَفِي سَبِيلِ الله وابن السبيل – التوبة : ٦٠
« Les aumônes-zakat sont essentiellement destinées aux pauvres et aux indigents, aux employés chargés de collecter les aumônes-zakat, à ceux dont on souhaite gagner les cœurs, à la libération des personnes de la captivité, aux endettés, aux dépenses dans la voie d’Allah, ainsi qu’aux voyageurs et aux passants en détresse. »
En réalité, c’est l’organisme coopératif et d’entraide des musulmans. C’est aussi leur « assurance-vie ». Elle joue également le rôle de leur fonds de prévoyance. C’est encore le fonds d’aide constitué pour les chômeurs et les personnes sans revenus, ainsi que le moyen de prendre en charge les incapables, les infirmes, les invalides, les malades, les orphelins et les veuves. Par-dessus tout, la zakat est un système qui libère entièrement le musulman de l’inquiétude de l’avenir. Sa règle simple est la suivante : vous qui êtes aujourd’hui fortunés, aidez les autres. Si, à l’avenir, vous devenez pauvres, les autres vous aideront à leur tour. Nul n’a besoin de se tourmenter ni de se laisser accabler par la crainte de ce qui arrivera s’il devient pauvre, de ce qu’il adviendra de sa femme et de ses enfants après sa mort, de la manière dont il fera face à un malheur soudain, à la maladie, à l’incendie de sa maison, à une inondation, à la faillite, ni de la façon dont il affrontera ces graves épreuves ; nul n’a non plus besoin de s’angoisser à l’idée de se retrouver sans ressources à l’étranger ou de se demander comment il pourra subvenir à ses besoins. Car seule la zakat peut délivrer l’être humain de toutes ces inquiétudes et lui procurer la tranquillité d’esprit. Il lui suffit de donner deux et demi pour cent de ses richesses accumulées et de souscrire ainsi une assurance pour lui-même auprès de la compagnie d’assurance-vie d’Allah. En effet, il peut aujourd’hui se passer de cette somme. Elle sera alors dépensée pour le bien d’autres personnes nécessiteuses. Mais si, à l’avenir, il devient lui-même nécessiteux, ou si ses enfants tombent dans une grande pauvreté, on lui rendra non seulement les biens qu’il aura donnés, mais bien davantage.
On constate ici encore une opposition et une divergence générales entre les principes et les méthodes du capitalisme et ceux de l’islam. Le capitalisme vise à amasser et à accumuler les richesses, puis à percevoir des intérêts afin de les accroître davantage, de sorte que les richesses actuellement dispersées se concentrent et s’entassent en un seul endroit entre les mains de ces gens.
L’objectif de l’islam est établi dans une direction totalement opposée. Il veut tout d’abord que les richesses ne soient ni centralisées ni capitalisées. Si elles le deviennent malgré tout, il faut faire couler de leur réservoir le flot de la zakat, afin que les champs secs et arides qui les entourent puissent être irrigués et que toute la terre alentour devienne verdoyante, couverte de moissons, de fleurs et de fruits. Dans la société capitaliste, la circulation des richesses est bloquée et son champ est limité ; dans l’islam, elle est libre, ouverte et sans entraves. Pour puiser de l’eau dans l’étang des richesses de la société capitaliste, il faut avoir auparavant déposé sa propre « eau » dans cet étang. Sinon, personne ne peut y obtenir la moindre goutte ; mais les règles du réservoir d’eau de l’islam sont exactement inverses. Celui qui possède de l’eau en excédent doit la verser dans l’étang, et celui qui en a besoin y puisera. Il est donc évident que ces deux systèmes et méthodes sont opposés dans leur essence et leur nature mêmes, et que ces deux principes ne peuvent jamais être réunis au sein d’un même système économique.
Cinq : le droit successoral
Après avoir satisfait ses propres besoins, dépensé dans la voie d’Allah et acquitté la zakat, l’islam a adopté une méthode particulière afin de disperser et de répartir les richesses qui se seraient néanmoins accumulées en un lieu quelconque. Cette méthode particulière est la « loi successorale ». L’objectif de cette loi est de fragmenter les biens laissés en héritage — qu’ils soient peu ou beaucoup —, de les répartir entre les proches et les parents éloignés, et de les distribuer selon les catégories établies. Même lorsqu’une personne n’a aucun héritier ou qu’il est impossible de retrouver un héritier, on ne lui accordera pas le droit de conserver ses biens concentrés en désignant un fils adoptif ; ses biens seront versés au bayt al-māl des musulmans, afin que l’ensemble de la nation puisse en bénéficier. Une telle loi de répartition successorale, telle qu’elle existe en islam, ne se trouve dans aucun autre système économique. L’objectif des autres systèmes économiques en vigueur dans le monde se limite à maintenir les richesses entre les mains d’une seule personne ou de quelques personnes [note — la loi de primogéniture (Law of Primogeniture) et le système de famille indivise (Joint Family System) ont également ce même objectif]. Mais l’islam n’approuve pas que les richesses soient concentrées et accumulées en un seul endroit. Son objectif est de les disperser, de les répartir entre un grand nombre de personnes et de faciliter ainsi la circulation des richesses.
VI : Répartition du butin ou des biens conquis
L’objectif de l’islam s’applique également pleinement à la répartition du butin et des biens et propriétés conquis. Il a été établi que les richesses saisies par les soldats au cours d’une guerre islamique seraient divisées en cinq parts. Quatre parts seraient distribuées entre les soldats, tandis qu’une part serait déposée au bayt al-māl afin d’être consacrée aux œuvres d’intérêt général de la nation.
وَاعْلَمُوا أَنَّمَا غَنِمْتُمْ مِّنْ شَيْءٍ فَإِنَّ لِلَّهِ خُمُسَهُ وَلِرَّسُولِ وَلِذِي الْقُرْبي واليتمى والمسكين وابن السبيل – – الانفال : ٤١
« Sachez que le cinquième du butin que vous avez pris est réservé à Allah, à Son Messager, aux proches parents, aux orphelins, aux nécessiteux et aux voyageurs démunis. » — Sourate al-Anfāl : 41
La part d’Allah et de Son Messager désigne la part réservée aux objectifs sociaux et au bien-être général. Elle est confiée au gouvernement islamique, conformément aux prescriptions d’Allah et de Son Messager.
La raison particulière pour laquelle une part du butin a été réservée aux proches parents du Messager est qu’aucune part ne leur a été attribuée sur la zakat.
En outre, au sein de ce cinquième, une part a été spécialement réservée à trois autres catégories :
a. Les enfants orphelins de la nation : cette part servira à assurer leur éducation et leur instruction. Elle sera consacrée à les rendre aptes à participer aux efforts et aux travaux nécessaires dans la lutte pour la vie.
b. Les indigents, les veuves, les infirmes, les incapables, les malades et les nécessiteux : toutes ces catégories de personnes y sont incluses.
c. Les voyageurs et les étrangers. Grâce à son enseignement moral, l’islam fait naître chez les gens un sentiment particulier d’hospitalité envers les hôtes. En outre, les voyageurs ont également un droit reconnu sur la zakat, les aumônes et les biens du butin de guerre. En vérité, il s’agit là d’une disposition extrêmement importante en islam. Dans les pays musulmans, les déplacements des gens à des fins commerciales, touristiques, éducatives, d’étude, ainsi que pour visiter des monuments commémoratifs et des vestiges du passé, sont rendus plus faciles grâce à elle.
Une loi particulière a été établie afin que toutes les terres et tous les biens qui tomberaient sous l’autorité de l’État islamique à la suite d’une guerre restent la propriété exclusive de l’État.
ما أَفَاءَ اللَّهُ عَلَى رَسُولِهِ مِنْ أَهْلِ الْقُرَى فَلِلَّهِ وَلِرَّسُولِ وَلِذِي الْقُرْبي واليتمى والمسكين وابن السبيل ( كى لا يَكُونَ دُولَةً بَيْنَ أَغْنِيَاء مِنْكُمْ . الفُقَرَاءِ الْمُهَاجِرِينَ الَّذِينَ أُخْرِجُوا مِنْ دِيَارِهِمْ … وَالَّذِينَ تَبَوَّهُ الدَّارَ والإِيمَانَ مِنْ قَبْلِهِمْ …. وَالَّذِينَ جَاءُوا مِنْ بَعْدِهِمْ – الحشر : ٧-١٠
« Les biens qu’Allah a accordés en butin (fay) à Son Messager, provenant des habitants des cités, sont réservés à Allah, à Son Messager, aux proches parents du Messager, aux orphelins, aux indigents et aux voyageurs. ………… Il en est ainsi afin que ces richesses ne circulent pas uniquement parmi les riches d’entre vous. ……… Il y en a également une part pour les Muhajirun nécessiteux, ceux qui ont été expulsés de leurs demeures et de leurs biens et exilés. ……… Il y en a aussi une part pour ceux qui avaient embrassé la foi à Médine avant l’arrivée des Muhajirun. Et il y en a une part pour les générations futures qui viendront par la suite. » — Sourate al-Hashr : 7-10
Dans le verset précité, les domaines auxquels doivent être consacrés les biens obtenus comme fay sont exposés clairement. De plus, l’objectif qui n’est pas seulement établi pour la répartition des biens du fay, mais qui se trouve également au fondement de l’ensemble du système économique islamique, y est exprimé en termes limpides. Cet objectif est le suivant :
كي لا يَكُونَ دُولَةً بَيْنَ الْأَغْنِيَاء مِنْكُمْ.
« Afin que toutes les richesses ne restent pas limitées aux seuls riches parmi vous. » — Sourate al-Hashr : 7
Dans le Noble Coran, cette idée est certes exprimée en une très brève formule ; néanmoins, elle constitue la pierre angulaire de l’édifice du système économique islamique.
Sept : l’injonction d’adopter une politique modérée
D’une part, l’islam a établi un système visant à faire circuler les richesses parmi les membres de la nation et à faire participer les pauvres à l’opulence des riches (nous en avons exposé précédemment les détails) ; d’autre part, il a ordonné à chacun d’adopter, dans ses dépenses, une politique modérée et l’économie. L’objectif est qu’en adoptant la modération et une politique équilibrée en matière de dépenses, les individus ne compromettent pas l’équilibre de la répartition des richesses en faisant preuve de restriction, d’excès, d’avarice ou de gaspillage dans l’utilisation de leurs moyens financiers. L’enseignement général du Noble Coran à ce sujet est exposé dans le verset suivant :
ولا تجعل يدك مغلولة الى عنقك ولا تبسطها كُلَّ الْبَسْطِ فَتَقْعُدَملوما محسورا – بنى اسرائي : ٢٩
« Ne garde pas ta main attachée à ton cou (comme si elle ne devait jamais se délier) ; et ne l’ouvre pas non plus complètement, car tu te retrouverais alors blâmé et accablé de regrets. » — Sourate Banî Isrâ’îl : 29
وَالَّذِينَ إِذَا أَنْفَقُوا لَمْ يُسْرِفُوا وَلَمْ يَقْتُرُوا وَكَانَ بين ذلك قومًا .
« Les serviteurs vertueux d’Allah sont ceux qui, dans leurs dépenses, ne gaspillent ni ne dépensent en vain, et ne se montrent pas non plus avares. Ils suivent plutôt une voie ferme entre ces deux extrêmes. » — Sourate Al-Furqân : 67
L’objectif de cet enseignement coranique est que chacun dépense dans les limites de ses moyens et de ses revenus. Il ne doit jamais les dépasser ni dépenser davantage qu’il ne gagne, au point de finir par être contraint, en raison de dépenses inconsidérées, de tendre la main à la porte d’autrui, de priver les autres de leurs moyens de subsistance et d’emprunter aux gens sans nécessité réelle. Il ne doit pas non plus emprunter l’argent d’autrui sans être en mesure de le rembourser, ni s’endetter à tel point qu’il doive consacrer tous ses moyens financiers au remboursement de ses dettes et, par le résultat de ses propres actes, se retrouver au rang des pauvres et des miséreux. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit là d’une situation profondément affligeante.
D’autre part, il ne faut pas non plus être extrêmement avare. Ne pas dépenser même autant que ses moyens financiers permettent de le faire est tout à fait répréhensible. En outre, dépenser dans les limites de ses revenus ne signifie pas que, si l’on gagne bien sa vie, on doive consacrer tous ses gains à son confort, à ses plaisirs et à son apparat. Car ses proches parents, ses amis et ses voisins vivraient dans une détresse extrême, tandis que lui serait plongé dans un tel luxe et une telle opulence : une dépense aussi égoïste est également considérée, du point de vue de l’islam, comme un gaspillage extrême.
وات ذا القربي حقه والمسكين وابن السبِيلِ وَلا تُبَذِّرْ تَبْنيران انالمُبَذِّرِينَ كَانُوا إِخْوَانَ الشَّيطين ، وَكَانَ الشَّيْطَنُ لِرَبِّهِ كَفُورًا.
« Donne à ton proche parent ce qui lui revient, ainsi qu’au pauvre et au voyageur. Ne dépense pas avec prodigalité. Les prodigues sont les frères de Satan, et Satan est ingrat et désobéissant envers son Seigneur. » — Sourate Banî Isrâ’îl : 26-27
L’islam ne s’est pas contenté de dispenser un enseignement moral à ce sujet, ni considéré qu’il suffisait de s’en tenir à cela. Il a également établi les lois nécessaires pour empêcher les formes et les manifestations odieuses de l’avarice et du gaspillage. Il a aussi cherché à abolir toutes les règles et coutumes qui déséquilibrent la répartition des richesses. L’islam a déclaré le jeu illicite. Il a totalement interdit la consommation d’alcool, les divertissements, les dépenses consacrées aux réjouissances et nombre de mauvaises habitudes liées à la recherche du superflu. Car leur conséquence inévitable est le gaspillage du temps et des richesses. L’islam ne laisse pas l’attrait naturel du chant et de la musique atteindre le point où cet attrait humain, en plus de faire naître de nombreux défauts moraux et spirituels, devient également une cause de bouleversement dans la vie économique. Il réglemente aussi l’usage de la beauté et de l’apparence dans des limites précises. Les règles rapportées du Prophète au sujet des vêtements très coûteux, des bijoux sertis de diamants et de pierres précieuses, des récipients en or et en argent, des images et des statues recèlent une grande utilité et une profonde sagesse. Un principe majeur et hautement bénéfique à cet égard est le suivant : consacrer uniquement à son propre corps et à son foyer des richesses qui pourraient servir à satisfaire les besoins les plus élémentaires de vos innombrables frères pauvres et à leur fournir les biens et produits indispensables à leur vie ne témoigne véritablement d’aucun sens du goût. Cela ne fait au contraire que révéler une cruauté extrême et un égoïsme abject. En somme, par ces deux moyens que sont l’enseignement moral et la législation pénale, l’islam encourage l’être humain à mener une vie simple et modeste. Le genre de vie simple et modeste auquel l’islam exhorte l’être humain ne permet pas que le champ des besoins impérieux et de la satisfaction des convoitises s’élargisse au point que ses revenus ne suffisent pas à lui assurer un niveau de vie moyen, qu’il soit contraint de dépasser les limites naturelles qui lui sont propres et de prendre part aux moyens de subsistance et aux gains d’autrui. De même, même si quelqu’un peut gagner plus que le revenu moyen, il ne saurait être question qu’il dépense toute sa fortune pour lui-même et qu’il lui soit impossible d’en consacrer une part à ceux dont les revenus sont inférieurs à la moyenne.
La solution islamique aux problèmes économiques modernes
Dans le cadre de notre étude intitulée « La leçon de l’histoire », nous avons mentionné certains problèmes économiques. Nous allons maintenant examiner comment ils peuvent être résolus sur la base des principes fondamentaux présentés par l’islam. À ce stade, nous estimons tout d’abord nécessaire de garder à l’esprit quelques vérités fondamentales.
Quelques vérités fondamentales
Pour comprendre correctement l’organisation de la société islamique, il est tout d’abord indispensable de savoir que, selon la perspective islamique, l’importance essentielle revient à l’individu, et non à la société, à la nation ou à la collectivité. En réalité, ce n’est pas l’individu qui existe pour la nation ou la collectivité, mais la collectivité ou la nation qui existe pour l’individu. Devant Allah, une société, une nation ou une collectivité ne sera pas tenue de rendre des comptes en tant qu’ensemble ; chaque individu, en tant que personne distincte, jouissant de sa pleine dignité propre, sera responsable et devra rendre des comptes. C’est sur le fondement de cette responsabilité et de cette reddition de comptes individuelles que reposent toute la valeur morale et toute la dignité de l’être humain. Le but essentiel de la vie sociale n’est pas seulement le bien-être collectif ; en réalité, c’est le bien-être de l’individu distinct qui est recherché. Le véritable critère permettant de déterminer si un système social est bon ou mauvais, bénéfique ou désastreux, réside dans la réponse à la question suivante : dans quelle mesure favorise-t-il ou entrave-t-il l’épanouissement et le développement des individualités distinctes, ainsi que l’expression des aptitudes et des capacités d’action personnelles des individus ? C’est pourquoi l’islam ne peut en aucune manière accepter comme légitime une forme d’organisation sociale ni un dispositif établi au nom du bien-être collectif qui obligerait les individus à perdre leur individualité et une immense population à se retrouver captive, telle une partie de machine, entre les mains d’une poignée de dirigeants.
Sans la liberté absolue de pensée et d’action, l’individualité de la personne humaine ne peut se développer correctement, et l’expression véritable de sa personnalité devient également impossible. À cette fin, il ne suffit pas de disposer de la liberté d’exprimer ses opinions, d’écrire et de parler, de faire des efforts et de s’appliquer, ainsi que de se réunir, de tenir des assemblées et de s’organiser ; la liberté de gagner sa vie est tout aussi indispensable. C’est là une vérité naturelle et évidente qui ne nécessite aucune longue démonstration. Le simple bon sens suffit à en comprendre la nécessité et le caractère indispensable. Même un simple voyageur sait parfaitement que celui qui n’est pas libre de subvenir à ses besoins et de gagner sa vie ne peut jouir d’aucune autre forme de liberté : ni de la liberté d’exprimer ses opinions, ni de parler, ni d’écrire, ni de faire des efforts et de s’appliquer. Par conséquent, la seule société véritablement bénéfique à l’humanité est celle où un serviteur d’Allah peut, sans se vendre lui-même, obtenir de quoi manger deux fois par jour grâce à ses propres efforts. À l’époque de la révolution industrielle, cette possibilité est très limitée : les grandes industries, les établissements commerciaux et l’agriculture à grande échelle ont tellement restreint la vie des artisans individuels, des ouvriers qualifiés, des petits commerçants et des cultivateurs qu’ils ne peuvent plus exercer avec succès leur commerce et leur profession indépendants en concurrence avec les grandes entreprises. Malgré cela, dans une société où le principe de la propriété privée est reconnu, les personnes aisées et capables de travailler peuvent avoir la possibilité de créer leur propre entreprise industrielle, commerciale ou agricole. D’autre part, les travailleurs démunis y conservent au moins cette possibilité : si quelqu’un ne souhaite pas travailler comme employé ou salarié dans un établissement particulier, il peut se présenter à n’importe quelle autre porte. Mais lorsque la totalité ou la majeure partie des moyens de production est placée sous propriété nationale, ou lorsque, malgré la possibilité de la propriété privée, toutes les activités économiques sont soumises à l’emprise absolue de l’État selon les méthodes nazie ou fasciste et dirigées sur la base d’une planification globale et totalisante, la liberté financière personnelle du peuple ne peut en aucun cas être préservée dans une telle société. Et dès qu’elle disparaît, les libertés mentale, sociale et politique sont elles aussi nécessairement anéanties complètement. Ainsi, pour un système de vie qui aime l’individualité humaine et accorde une importance essentielle au développement et à l’épanouissement de la personnalité humaine, il ne reste d’autre choix que de rejeter toutes les politiques, tous les idéaux et toutes les doctrines prétendument orientés vers le bien-être social, élaborés en vue de nationaliser les terres, les usines et les entreprises, ou de faire fonctionner l’ensemble de l’appareil économique selon une direction centralisée soumise à la domination absolue de l’État.
C’est précisément le rôle qu’a adopté l’islam à cet égard. Ce n’est pas là la seule raison de l’opposition de l’islam au communisme. Les communistes recourent à la force ainsi qu’à une oppression et à des persécutions inhumaines pour retirer les moyens de production de la propriété privée et les placer au niveau de la propriété nationale. Mais même si, pour mettre ce projet en œuvre, on n’adoptait pas cette méthode de spoliation oppressive et tyrannique, et qu’on lui substituait la politique d’un socialisme progressif consistant à transformer peu à peu, par la loi, les terres et les établissements industriels et commerciaux en propriété nationale, la nature de l’islam ne pourrait en aucun cas l’accepter. En effet, une telle politique sociale est, par nature, nuisible et destructrice pour l’humanité. La réglementation et les méthodes de planification nazies et fascistes sont elles aussi totalement contraires à la nature de l’islam. Car, quels que soient l’intérêt général et les intérêts collectifs de ces principes et idéaux, ils sont manifestement opposés au développement progressif et à l’accomplissement de la personnalité humaine.
Il faut également considérer un autre aspect. La mentalité et la perspective morale que l’islam veut créer chez l’être humain reposent sur la crainte d’Allah et sur le sentiment aigu de sa propre responsabilité quant à devoir rendre des comptes devant Allah. Si ces deux qualités existent chez les individus ou les membres d’une société, et qu’on leur confie la responsabilité des affaires collectives et nationales, ils ne peuvent se préparer eux-mêmes à établir et à diriger un système dans lequel, tout en assumant leur responsabilité personnelle, ils porteraient également sur leurs épaules la responsabilité personnelle de dizaines de millions de personnes. C’est précisément ce que le Noble Prophète (paix et bénédictions sur lui) déclara à Médine lors d’une famine. On lui avait demandé, alors que les prix des marchandises augmentaient rapidement, de fixer lui-même leurs prix. Le Noble Prophète (paix et bénédictions sur lui) refusa clairement de le faire. Pour expliquer son incapacité à cet égard, il dit :
إِنِّي أُرِيدُ أَنَّ الْقَى اللَّهَ وَلَيْسَ لِأَحَدٍ عِنْدِي مَظْلَمَةٌ يَطْلُبْنِي بِهَا .
« Je souhaite rencontrer Allah sans qu’il y ait contre moi la moindre plainte selon laquelle j’aurais commis une injustice envers qui que ce soit, ni qu’une telle réparation me soit réclamée. »
Note — Cela ne signifie pas que le Noble Prophète (paix et bénédictions sur lui) approuvait que la cherté se poursuive sans aucune restriction, ni qu’il n’ait accordé la moindre attention à sa prévention et à son traitement. En réalité, ce qu’il refusa de faire, c’était bouleverser le mécanisme complexe des prix par une intervention artificielle du gouvernement. Renonçant à cette méthode, il consacra ses efforts à la réforme morale des commerçants. Par une prédication et un enseignement constants et ininterrompus, il leur inculqua l’idée qu’augmenter volontairement les prix de manière excessive constituait un péché très grave. Cette prédication et cet enseignement du Prophète ne furent pas vains : on en observa des résultats remarquables. En peu de temps, les prix de toutes les marchandises commencèrent à revenir à leur niveau normal.
En outre, l’islam veut, dans tous les domaines, maintenir l’être humain aussi près que possible de sa condition naturelle. L’islam n’approuve absolument aucune artificialité dans quelque aspect de la vie que ce soit. En réalité, dans le domaine de l’économie humaine, l’état naturel devrait être que les individus prennent sous leur contrôle les moyens de subsistance qu’Allah a créés sur cette terre, qu’ils les consomment et les utilisent individuellement ou collectivement, et qu’ils en tirent profit. Ils devraient continuer à échanger librement les marchandises, le travail et les services. Depuis des temps immémoriaux, l’économie humaine de la subsistance a précisément fonctionné de cette manière. Pour une personne vivant au sein de la société, seul un tel système naturel peut lui assurer la liberté dans ses moyens de subsistance ainsi que la stabilité et l’autonomie dans sa vie. Les innombrables doctrines, petites et grandes, élaborées par des hommes inexpérimentés ou à l’expérience incomplète, proposent toutes une société et une économie artificielles d’une forme ou d’une autre ; conformément à ces systèmes, l’être humain ne peut vivre comme une personnalité consciente, douée d’une âme indépendante et constituant une entité dotée d’une importance propre et d’un but. Il est contraint d’y demeurer une partie inerte d’une machine sociale.
L’islam ne soutient pas davantage une politique d’action révolutionnaire fondée sur des moyens artificiels. À l’époque de la jahiliyya, les Arabes avaient recours à diverses façons de gagner leur subsistance, dont beaucoup furent par la suite déclarées haram et sévèrement réprouvées par l’islam. Cependant, l’islam ne souleva aucune question au sujet des biens et des richesses que les gens avaient acquis antérieurement, et ne proclama pas non plus la confiscation des biens obtenus auparavant par des moyens haram. Il ne jugea même pas nécessaire d’interroger les usuriers, les prostituées, les voleurs et les bandits sur leurs actes et leurs activités passés. La loi civile islamique reconnut à chacun le droit de propriété sur ce qu’il possédait. Toutefois, elle interdit pour l’avenir toutes les formes de revenus haram et, par ses lois successorales, répartit progressivement les anciennes propriétés en parts de plus en plus petites.
Diagnostic de la maladie
Après avoir assimilé les théories exposées précédemment, il faut se remémorer une fois encore les discussions initiales de l’ouvrage. Dès le début de ce livre, nous avons dit que, bien que le système social capitaliste, à l’époque de la révolution industrielle, se fût établi sur des pratiques économiques héritées d’un passé immémorial, quatre causes fondamentales de ses graves bouleversements étaient présentes dès l’origine, et que celles-ci finirent par provoquer de graves réactions. Ces quatre causes sont les suivantes :
Premièrement : les fondateurs et les dirigeants de ce système poussèrent à l’extrême ces principes éternels, alors qu’une telle exagération n’était nullement appropriée à l’époque industrielle.
Deuxièmement : ils ajoutèrent plusieurs principes erronés à ces règles naturelles éternelles.
Troisièmement : ils négligèrent certains principes fondamentaux d’un système économique conforme à la nature, alors qu’ils étaient tout aussi importants que les sept principes fondamentaux de la société capitaliste.
Ensuite, nous avons expliqué en détail dans ces chapitres que les efforts entrepris, d’une part par le socialisme, le communisme, le fascisme et le nazisme, et d’autre part par le système capitaliste, pour remédier aux erreurs, aux déviations et aux maladies engendrées par ce système, ont tous échoué pour la seule raison qu’aucun d’eux n’a été capable d’identifier la cause véritable et fondamentale de la maladie. Les uns en vinrent à considérer les pratiques employées depuis l’Antiquité comme la véritable cause de la maladie et, en les éliminant, supprimèrent également l’individualité. Les autres concentrèrent tous leurs efforts sur la réfutation des accusations et laissèrent subsister comme auparavant les causes fondamentales des fautes et des bouleversements. Dans le système social qu’ils avaient établi, la liberté individuelle subsista, mais elle devint en pratique, du point de vue de l’intérêt collectif, tout aussi nuisible qu’elle l’avait été au stade sombre du capitalisme.
Si l’on réfléchit quelque peu à cette méthode de diagnostic de la maladie, il faut facilement admettre que l’humanité véritable a besoin d’un système économique scientifique, harmonieux et équilibré qui,
Premièrement : elle maintiendra les principes naturels de l’économie — car ils sont indispensables à la liberté individuelle — mais, au lieu d’en pousser l’application à l’extrême, elle régulera la liberté d’effort et d’entreprise des individus de telle sorte qu’ils ne deviennent pas les ennemis de l’intérêt et du bien-être sociaux et collectifs. Bien plus, dans les faits, ils en deviendront les serviteurs.
Deuxièmement : elle écartera de l’ensemble du système économique toute forme de mélange des principes erronés avec les principes naturels susmentionnés.
Troisièmement : parallèlement à ces principes, elle mettra en application les autres principes fondamentaux d’un système économique conforme à la nature.
Quatrièmement : elle ne permettra pas aux individus de s’opposer à ces principes naturels ni de continuer à en nier les exigences véritables.
Le remède de l’islam
C’est précisément cette voie que l’islam a adoptée. L’islam transforme le « système économique sans entraves » en « système économique libre » et l’assujettit à certaines règles, restrictions et limites, de la même manière qu’il restreint la liberté humaine dans tous les autres domaines de la société et de la civilisation. En même temps, il ferme complètement toutes les voies susceptibles de faire naître, dans le système économique libre, les effets particuliers et les méfaits du système économique capitaliste destructeur. Nous nous efforcerons ensuite de présenter, avec autant de détails que possible, le système économique qui se forme sur la base des principes de l’islam.
1. La propriété foncière
En islam, la propriété privée de la terre est reconnue et approuvée, comme celle des autres biens. La terre, à l’instar des autres choses, peut devenir la propriété d’une personne sous toutes les formes juridiques déterminées pour établir et rendre effective la propriété de quelqu’un sur un bien. Aucune limite n’est fixée à cet égard : quelle que soit l’étendue du terrain, d’un yard carré à plusieurs milliers d’acres, dès lors qu’il devient la propriété de quelqu’un par des moyens et selon des règles légaux, celui-ci en sera nécessairement le propriétaire légitime ; il sera considéré comme son bien de propriété légal. Il n’est pas non plus exigé, pour que cette propriété soit valide, que chacun cultive lui-même sa propre terre. De même que les maisons et le mobilier peuvent être donnés en location, la terre peut également être louée. L’agriculture peut aussi être pratiquée selon le principe du partage de la récolte. Si l’on donne une terre à quelqu’un sans loyer, ou si on lui permet de cultiver sa propre terre sans prendre de part à la récolte, cela sera considéré comme une aumône ou un don. En revanche, les opérations fondées sur le loyer, la fermage annuel et le partage de la récolte, ainsi que l’association commerciale, sont licites, tout comme le fait de louer un bien quelconque. Cependant, les défauts du système féodal qui existent dans notre société ne sont pas le simple résultat du régime des propriétaires fonciers, et l’abolition de la propriété privée de la terre ne saurait constituer leur remède ni leur correction. De plus, l’imposition de contraintes artificielles, à l’image des réformes agricoles proposées par les demi-médecins de notre époque, ne peut pas non plus être bénéfique. Au contraire, leur remède approprié peut être le suivant, fondé sur les principes fondamentaux de l’idéal islamique :
Premièrement : il est indispensable de supprimer tous les obstacles et toutes les entraves introduits sur la voie de l’achat et de la vente des terres, et de faciliter leurs transactions comme celles de tous les autres biens ordinaires de ce monde.
Deuxièmement : il faut abolir définitivement, sous tous les rapports et sous toutes les formes, la coutume d’établir une distinction permanente entre les classes agricoles et non agricoles.
Troisièmement : il est souhaitable d’abolir légalement tous les droits particuliers accordés aux propriétaires fonciers dans notre vie et notre société.
Quatrièmement : les droits, devoirs et responsabilités réciproques des propriétaires fonciers et des cultivateurs doivent être déterminés du point de vue de la loi. En dehors de ces droits précisément définis, aucun autre droit ne doit être reconnu aux propriétaires fonciers sur les cultivateurs.
Cinquièmement : la zamindari, au sens simple de propriété foncière, ne sera maintenue que sous une forme particulière : entre le propriétaire et le cultivateur, il ne sera permis qu’une relation analogue à celle qui existe entre deux associés à parts égales dans une entreprise. En revanche, les zamindari qui servent d’instruments d’oppression, de tyrannie et d’exploitation, qui obtiennent la possibilité de devenir un « État dans l’État », ou qui sont injustement transformées en moyens d’acquérir le « pouvoir » politique, étant étrangères au cadre d’une zamindari légale et légitime, ne pourront bénéficier de la même protection qu’une propriété licite.
Sixièmement : toutes les coutumes contraires à l’islam qui sont en vigueur concernant le partage de l’héritage doivent être abolies. Les biens actuels des propriétaires fonciers doivent être répartis entre leurs héritiers vivants conformément aux dispositions de la charia, et, à l’avenir également, le droit successoral islamique doit être pleinement appliqué aux propriétés agricoles.
Septièmement : il faut réglementer le fait de laisser les terres agricoles incultes. Ainsi, si des terres que le gouvernement a attribuées gratuitement à quelqu’un restent incultes pendant plus de trois ans, cette « donation » doit être annulée. De même, si des terres achetées sont laissées improductives, elles doivent être soumises à l’impôt à l’expiration d’un délai déterminé.
Huitièmement : une part déterminée des récoltes produites par les propriétaires fonciers et les cultivateurs doit être prélevée afin d’être dépensée dans les catégories prévues pour la zakat.
Neuf : pour mener une agriculture de grande envergure selon les méthodes scientifiques modernes, il faut établir des organisations d’entraide permettant aux petits propriétaires fonciers de transformer leurs propriétés en grandes exploitations agricoles, tout en conservant leurs droits de propriété individuelle, sur la base de leur accord et de leur satisfaction mutuels, puis d’en assurer collectivement le fonctionnement en tant qu’organisation.
Une fois ces mesures de réforme mises en œuvre, il ne pourra subsister dans le régime des grands domaines et de la grande propriété foncière aucun défaut qui puisse être raisonnablement invoqué.
2. Les autres moyens de production
Du point de vue de l’islam, aucune distinction n’est admise entre les biens utiles et les moyens de production ; il est donc absolument inacceptable que la propriété privée soit autorisée dans un cas et interdite dans l’autre. Lorsqu’une personne fabrique ou procure, pour autrui, un bien répondant à ses besoins courants et le lui vend, l’islam considère cette activité comme licite. Elle peut l’accomplir de ses propres mains ou la faire réaliser par d’autres en échange d’un salaire. Elle peut être propriétaire de toutes les matières premières, de tous les outils et de tous les lieux de travail utilisés pour produire ou procurer de tels biens. Cela était licite avant la révolution industrielle, et l’est également dans la période qui lui a succédé. En revanche, l’industrie et le commerce sans restriction n’étaient jamais licites auparavant et ne peuvent pas davantage être justifiés aujourd’hui, sous quelque aspect que ce soit. Selon les prescriptions de l’islam, il était nécessaire de les contraindre à respecter les règles suivantes — et cela demeure nécessaire aujourd’hui.
Un : avant d’appliquer dans l’industrie, l’agriculture et le commerce toute invention technique qui ouvre la voie au remplacement de la force, du travail et de l’effort humains par la puissance des machines, il est absolument indispensable d’examiner et d’évaluer soigneusement le nombre de personnes dont les moyens de subsistance seront détruits et la manière dont on assurera la subsistance de ces chômeurs ; sans cela, l’utilisation d’une telle invention ne doit en aucun cas être autorisée.
Deux : la définition détaillée des droits et devoirs réciproques des travailleurs et des employeurs, des conditions de travail, etc., doit nécessairement être confiée à l’accord mutuel des deux parties. Mais le gouvernement doit lui-même fixer certaines règles fondamentales de justice, notamment le taux du salaire ou de la rémunération minimale d’un travailleur, la durée maximale du travail, les soins médicaux en cas de maladie, l’indemnisation des infirmités physiques et le droit minimal à une pension en cas d’incapacité totale de travail, entre autres.
Trois : le gouvernement doit prendre directement en charge le règlement des différends entre travailleurs et employeurs et établir à cette fin une procédure de conciliation mutuelle, d’arbitrage et de recours aux tribunaux qui empêche l’apparition de toute situation susceptible de conduire à la proclamation d’une grève ou d’un lock-out.
Quatre : il faut fermer définitivement la voie à l’accaparement dans le commerce et les affaires (Hoarding) (le fait d’accumuler peu à peu des biens de première nécessité dans le but d’en augmenter le prix, puis de les retenir sans les vendre, est appelé ihtikâr dans la terminologie islamique), à la spéculation (Speculation), aux jeux de hasard commerciaux et aux achats et ventes fictifs. Il faut également interdire par la loi tous les procédés qui exercent une influence artificielle sur les prix des marchandises.
Note : la législation de la charia islamique relative au commerce constitue essentiellement un moyen important de réformer la vie économique. Mais les habitants de ce monde n’ont pas tenté de l’appliquer pour en tirer un bienfait. Au contraire, la société musulmane elle-même lui a témoigné un mépris extrêmement coupable. Il n’est pas possible de présenter ici les détails de cette législation. Un ouvrage distinct sera rédigé et publié à ce sujet, si Dieu le veut. Il s’agit seulement de préciser ici que toutes les règles et méthodes commerciales qui sont graves et nuisibles à l’intérêt général doivent être interdites par la loi.
Cinq : La destruction délibérée des produits et des récoltes doit être considérée comme un crime.
Six : Toutes les branches de l’industrie et du commerce doivent être rendues, autant que possible, ouvertes et libres à la concurrence. Aucun individu ni aucun groupe ne peut se voir accorder un droit particulier et discriminatoire lui permettant d’exercer un monopole commercial, ni les autres en être privés.
Sept : Les industries et les commerces nuisibles au caractère moral ou à la santé de la population ne peuvent être autorisés. Si une chose de cette nature est considérée comme indispensable à quelque égard, il faut imposer à son industrie et à son commerce les obstacles et les contrôles nécessaires.
Huit : Le gouvernement ne placera certes pas, conformément au système nazi, l’ensemble de l’industrie et du commerce entièrement sous son propre contrôle (Control), mais il assurera nécessairement les fonctions de direction (Direction) et de coordination (Co-ordination), afin que l’industrie et le commerce du monde ne s’engagent pas dans une voie erronée et qu’une parfaite harmonie soit établie entre toutes les branches de la vie économique.
Neuf : Grâce au droit successoral islamique, les richesses monétaires accumulées par les industriels et les commerçants doivent, tout comme les biens des propriétaires fonciers, être continuellement réparties, afin qu’aucune classe permanente de riches ne puisse se constituer.
Dix : À l’instar des agriculteurs, une part des revenus des commerçants, des industriels et des hommes d’affaires doit nécessairement être prélevée afin d’être dépensée dans les catégories de dépenses de la zakat.
Les dispositions économiques de l’islam
Dans le domaine de l’économie, l’islam soutient les droits de l’individu. Il ne s’oppose pas à ce qu’une personne épargne la part de ses revenus qui dépasse ses besoins, la prête à autrui, l’investisse dans une de ses propres entreprises, ou apporte son capital à une entreprise industrielle ou commerciale et participe à ses profits et à ses pertes. Bien que, du point de vue de l’islam, le meilleur usage soit d’affecter l’argent excédentaire à des œuvres de bien-être social, il déclare néanmoins licites les quatre types d’activités mentionnés ci-dessus. Pour cette raison, il est toutefois absolument nécessaire d’observer scrupuleusement les règles et dispositions suivantes.
Premièrement : lorsque des richesses monétaires sont thésaurisées, il faut obligatoirement en prélever chaque année 2,50 % au titre de la zakat et les consacrer aux catégories de dépenses prévues pour la zakat. À sa mort, l’ensemble de ses biens doit être réparti entre ses héritiers conformément au droit successoral islamique.
Deuxièmement : lorsqu’un prêt est accordé à quelqu’un, le prêteur ne pourra récupérer que le capital qu’il a lui-même fourni. En aucune circonstance il n’aura le droit de percevoir des intérêts. Que l’emprunteur contracte ce prêt pour subvenir à ses dépenses personnelles ou dans le but de l’investir dans une activité industrielle ou commerciale, cela revient au même. De même, si une terre ou un bien a été pris en gage auprès de l’emprunteur afin de garantir le remboursement du prêt accordé, le prêteur ne pourra en tirer aucun avantage. Tout avantage reçu en contrepartie d’un prêt constitue un intérêt. Il ne peut donc en aucun cas être accepté. Sur la base de cette question, on peut aisément établir ce qiyâs : il n’est pas davantage licite de fixer un prix pour la marchandise en cas d’achat au comptant et un autre prix en cas d’achat à terme.
Troisièmement : lorsque des capitaux sont directement investis dans l’industrie, le commerce ou l’agriculture, les règles et procédures exposées à propos de la terre et des autres moyens de production doivent impérativement être respectées.
Quatrièmement : dans une activité fondée sur le partenariat, les deux parties doivent participer aux profits et aux pertes selon la même proportion. Elles doivent toutes deux être associées selon un taux déterminé. Toute activité de partenariat dans laquelle le propriétaire du capital ne participerait qu’aux bénéfices et recevrait obligatoirement un bénéfice selon un taux déterminé — sans avoir à supporter aucune part des pertes — sera juridiquement rejetée et illégale.
La zakat
L’islam n’a pas imposé à la société et à l’État la responsabilité de procurer aux citoyens un travail et des moyens de subsistance. En effet, il ne serait jamais possible d’assumer la responsabilité de procurer du travail sans nationaliser tous les moyens de production — ou, à tout le moins, sans instaurer une domination semblable à celle de la méthode nazie. Mais l’erreur et les graves préjudices de cette méthode ont déjà été exposés. Néanmoins, l’islam ne peut approuver le fait de laisser totalement les individus, dans la vie sociale, à leurs propres moyens, à leurs propres ressources et à leur propre situation, sans assumer aucune responsabilité à l’égard de la prise en charge des personnes en difficulté. D’une part, l’islam impose à chaque individu, à titre personnel, le devoir moral d’aider, selon ses moyens, toute personne, proche ou étrangère, qu’il voit avoir besoin d’aide et de soutien. D’autre part, l’islam exige des industriels, des commerçants et des propriétaires fonciers qu’ils s’acquittent convenablement des droits de tous ceux qu’ils emploient dans leurs activités. Au-delà de cela, il a confié à l’ensemble de la société et à l’appareil d’État tout entier la responsabilité de veiller à ce qu’aucune personne relevant de son autorité ne soit privée de ses besoins fondamentaux les plus élémentaires. Il incombe à l’appareil d’État d’apporter l’aide et l’assistance nécessaires à tous ceux qui, dans la société, sont au chômage et privés de moyens de subsistance, qui sont temporairement incapables de travailler pour une quelconque raison, qui sont durablement invalides, ou qui ont été frappés par un malheur ou un accident imprévu. L’État a le devoir d’assurer la prise en charge et l’éducation des enfants démunis. Il lui incombe même de libérer de leurs dettes les personnes endettées qui sont incapables de les rembourser. En réalité, il s’agit d’un vaste programme d’instauration de la sécurité sociale (Social Insurance), qui doit impérativement être mis en œuvre directement sous la gestion de l’État. Pour réunir les ressources financières nécessaires à cette tâche, l’islam a proposé les moyens suivants :
Premièrement : toute personne qui aura accumulé un capital supérieur à une certaine quantité de richesses devra prélever chaque année 2,50 % de son capital au titre de la zakat.
Deuxièmement : chaque propriétaire foncier et chaque agriculteur-cultivateur devra obligatoirement consacrer à cette fin dix pour cent de la récolte de ses terres naturellement irriguées et cinq pour cent de la récolte de ses terres irriguées artificiellement.
Trois : chaque industriel et chaque commerçant donnera, à la fin de chaque année, une somme équivalant à 2,50 takas par cent de la valeur de ses marchandises commerciales.
Quatre : tout éleveur qui possède un nombre de bêtes supérieur à un seuil déterminé versera chaque année au Bayt al-Mal de l’État une part de son cheptel, selon un taux et un calcul déterminés.
Cinq : un cinquième des minerais et des trésors enfouis devra être prélevé à ce titre.
Six : si une guerre quelconque est engagée, vingt pour cent du butin de guerre seront prélevés à cette fin.
Les richesses accumulées par ces moyens seront gardées en réserve afin d’être dépensées dans les catégories de la zakat et du khumus mentionnées dans le Coran. Parmi ces catégories, une part considérable est consacrée à la gestion de la sécurité sociale précédemment évoquée.
L’intervention limitée de l’État
L’islam n’approuve pas, par principe, que l’État devienne lui-même industriel, commerçant ou propriétaire foncier. Du point de vue de l’islam, le rôle de l’État devrait se limiter à administrer, à établir la justice, à éliminer les troubles, les dommages et le désordre, et à assurer le bien-être général de la société. En effet, il est absolument impossible de tolérer, pour quelques avantages extérieurs, les conséquences très néfastes de la réunion de l’activité commerciale avec la force et le pouvoir politiques. Toutefois, l’islam n’autorise l’État à gérer que les industries et les entreprises indispensables à la vie nationale, mais que les particuliers ne sont pas disposés à diriger, ou dont la gestion sous propriété privée risquerait essentiellement de nuire à l’intérêt général de la société. Même lorsqu’il entreprend d’autres activités industrielles ou commerciales dans le but de promouvoir le développement et le bien-être du pays, l’État doit les mener avec succès jusqu’à une certaine limite, puis les confier à des particuliers afin qu’ils les exploitent eux-mêmes.
Les quatre principes fondamentaux d’un système économique équilibré
Dans notre discussion antérieure du « système capitaliste moderne », nous avons mentionné sept principes fondamentaux plausibles concernant l’économie. Si l’on parvient à les harmoniser avec les limites, les règles, les procédures et les mesures correctives décrites plus haut, il pourrait être possible, grâce à eux, d’extirper tous les défauts et toutes les tares du féodalisme et du capitalisme. En outre, il pourrait se constituer sur cette base un système économique équilibré, dans lequel l’individualité, la liberté et le bien-être collectif seraient tous deux établis convenablement, dans une justice parfaitement pure, sans que cela entrave le moins du monde les progrès de la révolution industrielle actuelle.
Voici les quatre principes fondamentaux de ce système économique équilibré :
Un : une économie libre et non entravée, avec certaines limites et certains contrôles juridiques et administratifs. Deux : le caractère obligatoire de la zakat. Trois : le droit successoral. Quatre : l’interdiction de l’intérêt.
Tous ceux qui ont sous les yeux l’effondrement du capitalisme sans entraves de notre époque et la malédiction du communisme et du fascisme ont commencé à soutenir, en principe, le premier des quatre principes fondamentaux mentionnés. Certes, certaines hésitations et difficultés subsistent encore dans les esprits quant à ses modalités détaillées. Mais nous espérons que la lecture de tout ce que nous avons exposé dans ce chapitre au sujet de la terre et des autres moyens de production dissipera ces hésitations et ces difficultés. Notre autre ouvrage intitulé « La propriété foncière » contribuera également beaucoup à dissiper cette complexité et ces hésitations.
L’importance du deuxième principe est aujourd’hui devenue presque manifeste aux yeux des habitants du monde. Le communisme, le fascisme et la démocratie capitaliste ont proposé, à travers ces trois doctrines, un vaste système de sécurité sociale ; mais la zakat est capable d’assurer un système de sécurité sociale beaucoup plus étendu en comparaison. Cependant, l’ignorance des dispositions détaillées de la zakat suscite également de nombreuses complications dans l’esprit humain. Les gens ont du mal à comprendre comment la zakat et le « khums » peuvent être intégrés harmonieusement au système financier de l’État moderne. La brochure intitulée « Les dispositions de la zakat » sera en mesure d’apporter une profonde sérénité à leur esprit à ce sujet.
En ce qui concerne le troisième fondement, l’islam a adopté une voie et une méthode qui lui sont propres, distinctes de toutes les autres formes de législation dans le monde. Autrefois, les gens n’étaient pas conscients de sa pertinence ; c’est pourquoi ils soulevaient à son sujet toutes sortes de questions et d’objections. Mais désormais, l’ensemble de la société humaine commence progressivement à s’orienter dans cette direction. Même le communisme russe a été contraint de l’imiter.
[Note — Dans la nouvelle loi successorale de la Russie soviétique, les enfants, l’épouse, l’époux, les père et mère, les frères et sœurs ainsi que les enfants adoptifs ont été désignés comme héritiers. Il a également été établi que chacun peut léguer ses biens à ses proches parents nécessiteux et à des institutions de bienfaisance. Toutefois, les droits des parents sont prioritaires. En même temps, il a été déclaré interdit de rédiger un testament dans le but de priver de leurs droits les enfants mineurs ou les héritiers pauvres. À la lecture de cette loi, nul ne peut s’empêcher de constater que les « progressistes communistes », en 1945, sont revenus à la loi qui avait été rédigée en 625.]
Mais les gens de notre époque éprouvent une difficulté particulière à comprendre la pertinence de ce quatrième fondement dans le programme économique de l’islam. Depuis le siècle dernier, la pensée bourgeoise en matière d’économie s’est profondément enracinée dans l’idée que considérer l’intérêt comme illicite n’est qu’une exaltation sentimentale, et que prêter de l’argent sans intérêt n’est rien d’autre qu’une faveur accordée par pure courtoisie. La religion, dans son zèle excessif et injustifié, n’aurait fait que formuler une telle exigence. Sinon, du point de vue de la rationalité, l’intérêt serait une chose parfaitement compréhensible et raisonnable ; du point de vue économique, non seulement il ne serait nullement répréhensible, mais il serait en pratique extrêmement utile et nécessaire. C’est sous l’influence de cette idéologie erronée et de sa vigoureuse propagande que tous les défauts du capitalisme moderne apparaissent aux yeux des critiques. Mais personne ne remarque le système le plus fondamentalement défectueux — l’intérêt. Même les communistes russes entretiennent cette pratique satanique suprême du capitalisme, tout comme la Grande-Bretagne et l’Amérique. Et ce n’est pas tout : les musulmans, qui furent autrefois les plus grands ennemis de l’intérêt dans le monde, sont aujourd’hui gravement influencés par la propagande trompeuse des pays occidentaux. Parmi nos religieux à l’esprit vaincu, l’idée erronée s’est répandue que l’intérêt ne peut être répréhensible que lorsqu’il est prélevé sur des emprunteurs qui contractent un prêt pour financer leurs besoins personnels. En revanche, dans les prêts contractés pour investir dans l’industrie et le commerce, les transactions à intérêt seraient entièrement fondées sur la raison, justes et appropriées ; elles seraient pures et halal. Ainsi, au regard des principes de l’islam, de la morale, de la raison et de l’économie, elles ne pourraient aucunement comporter le moindre défaut. Il existe en outre quelques autres motifs d’autosatisfaction. On pense que l’intérêt pratiqué par les anciens marchands-usuriers et le système bancaire fondé sur l’intérêt des temps modernes sont deux choses différentes. On pense également que les opérations « propres » de ces banques constituent des activités parfaitement pures et qu’il est convenable d’entretenir avec elles toutes sortes de relations.
Mais même ceux qui se sont libérés de toutes ces conceptions erronées et de celles qui leur sont apparentées ne comprennent pas comment il serait possible de gérer le système économique à notre époque après avoir interdit légalement l’intérêt.
Il est nécessaire de consacrer un ouvrage distinct à ces questions. Ce petit livre ne permet pas d’en donner une explication détaillée. Mon ouvrage « L’intérêt et la banque moderne » est précisément consacré à l’examen de ces questions ; aussi ceux qui souhaitent dissiper les idées erronées à ce sujet voudront-ils bien étudier le livre intitulé « L’intérêt et la banque moderne ».
Fin