Parole de l’éditeur

L’islam est l’unique règle de vie donnée par Allah à l’humanité. Après la disparition du dernier des prophètes, le grand homme de la création, Hazrat Muhammad (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), l’époque des quatre califes ainsi que celle d’Omar ibn Abd al-Aziz (qu’Allah l’agrée), connu comme le cinquième calife, est qualifiée d’âge d’or de l’islam. Cet ouvrage propose une analyse minutieuse de la situation sociale et politique de cette époque, ainsi que de l’ensemble des activités qui la caractérisaient : la crainte révérencielle d’Allah des califes des musulmans, leur haut niveau moral, leur service de la population, le fait de ne pas prendre du trésor public le moindre sou au-delà de leurs besoins, la paix sociale, la discipline, la justice, l’affection mutuelle, la compassion, etc. Tout cela constitue un exemple à suivre pour tous les temps et toutes les générations.

À l’époque actuelle de cette nouvelle jahiliyya, cet ouvrage contribuera, si Allah le veut, à la transformation radicale de la communauté musulmane et à permettre à chaque musulman, dans sa vie personnelle, d’acquérir une juste compréhension de l’appel fondamental de l’islam.

Qu’Allah le Très-Haut accorde aux lecteurs, par la lecture de cet ouvrage, la capacité d’en tirer un bénéfice particulier. Amen.

La force vitale fondamentale de l’islam

Lorsque nous jetons un regard sur l’histoire resplendissante de l’islam, nous y voyons sa force vitale fondamentale constamment à l’œuvre.

Celui qui s’efforcera de connaître la vraie religion et qui étudiera sa nature, son caractère et son histoire sera capable d’appréhender sa force vitale. Il la verra pleinement active dans les lois et les principes de l’islam. Elle est si influente qu’aucun être humain ne peut éviter d’en être marqué. Mais, de même qu’un sentiment profond ou une pensée fondamentale ne peuvent être décrits dans les limites du langage, il est extrêmement difficile de décrire cette force vitale. Certes, elle demeure active dans les émotions et l’enthousiasme, dans les buts et les objectifs, ainsi que dans les coutumes et les usages, mais il est extrêmement difficile de la revêtir de l’habit limité des mots.

Cette force vitale indique les contours de cet horizon élevé et lumineux vers lequel l’islam inspire et encourage ses adeptes à se diriger. L’islam exhorte ses adeptes à atteindre le but suprême de la vie et, à cette fin, les incite, au lieu de se contenter des devoirs indispensables et de l’accomplissement des formalités routinières, à fournir volontairement et avec joie davantage d’efforts et de dévouement. Le chemin menant au noble objectif est extrêmement difficile et ardu, et y demeurer fermement après l’avoir atteint est encore plus éprouvant. Les impulsions et les besoins biologiques, ainsi que la forte pression des nécessités quotidiennes, deviennent des chaînes aux pieds de la plupart des gens et font obstacle à leur marche vers le but supérieur de la vie. Et même s’il leur arrive parfois d’y parvenir grâce à l’intensité de leur émotion et de leur enthousiasme et à la force de leur résolution, il leur devient néanmoins impossible d’y rester longtemps après avoir surmonté les obstacles, les difficultés et les dangers qui s’y trouvent. Car ce degré éminent est lié à un certain nombre de responsabilités importantes concernant la vie et les biens, ainsi que la pensée et l’action. Parmi celles-ci, la plus grave est la responsabilité confiée à chaque individu envers lui-même, sa société et l’humanité, et surtout envers son Créateur. Maintenir éveillée en soi une conscience claire du fait que son Créateur observe constamment de Ses propres yeux chacun de ses actes, grands ou petits, et qu’Il connaît également les secrets cachés au plus profond de son cœur ainsi que ses activités silencieuses — ses activités silencieuses — constitue sa lourde responsabilité envers son Créateur. Pour lui faire prendre conscience de cette lourde responsabilité, l’islam a rendu sa conscience constamment éveillée et vigilante, et a aiguisé et intensifié sa compréhension et sa clairvoyance.

La difficulté de cheminer vers le but suprême et celle, non moins ardue, de s’y maintenir une fois parvenu ne signifient pas que l’islam soit une imagination poétique ou une conception surhumaine dont on pourrait prétendre triompher sans jamais pouvoir la toucher. Telle n’est pas la réalité. Il n’est pas obligatoire pour tous les êtres humains de toutes les époques d’atteindre le niveau éminent et sublime qui a été mentionné. Il ne s’agit que d’une limite idéale. Ses grandes lignes ont été tracées afin que l’être humain s’efforce constamment de l’atteindre. Cet effort a été accompli dans le passé ; il devrait se poursuivre aujourd’hui et à l’avenir. Les sociétés humaines du passé ont tenté d’atteindre cet objectif : elles y sont parfois parvenues et s’en sont parfois éloignées. C’est un idéal que l’on ne peut atteindre qu’en plaçant une profonde confiance dans la conscience humaine et dans ses forces intérieures. Il est ainsi démontré qu’il n’y a aucune raison de désespérer de l’être humain dans l’avenir à venir. Avant cet objectif suprême s’étend un vaste domaine. Ce vaste domaine est suffisamment large pour permettre à la majorité des êtres humains de fournir des efforts et de franchir l’épreuve de la réussite. Allah a pour principe immuable de n’imposer à personne un effort supérieur à ses capacités.

« Allah n’impose à aucun être humain une charge supérieure à ses capacités. » (Sourate al-Baqara — dernier verset) La nature de l’islam est si attachée à la justice et si modérée qu’elle se contente d’exiger des gens ordinaires uniquement les actes obligatoires. En effet :

« Les œuvres de chacun comportent différents degrés. » En vérité, les obligations imposées comme actes indispensables suffisent à assurer la réussite dans la vie. Ensuite, la voie menant au degré suprême demeure toujours ouverte, et l’islam ne cesse d’appeler avec force à avancer dans cette direction.

La force vitale que nous avons évoquée plus haut a pleinement contribué à donner une forme concrète à la société et à la civilisation islamiques. L’islam, qui n’était d’abord que le nom d’une croyance, s’est incarné à travers des personnes et des événements historiques. Désormais, l’islam n’est plus seulement le nom d’une doctrine ou d’une idéologie ; il n’est pas davantage un simple ensemble de sermons, d’exhortations et de conseils, ni une collection d’illusions. Il a pris la forme de caractères humains vivants et éveillés, s’est manifesté dans les événements de la vie réelle et, surtout, a établi des institutions sociales et accompli des œuvres de réforme que chacun peut voir de ses propres yeux et entendre de ses propres oreilles. Ces institutions sociales et ces œuvres réformatrices ont profondément influencé toute la vie humaine et l’histoire. En vérité, tout cela est l’œuvre de cette glorieuse « force vitale » de l’islam. C’est cette force vitale qui a provoqué une révolution dans la vie de personnes presque mortes intérieurement et y a insufflé une conscience nouvelle ainsi qu’une énergie vitale nouvelle.

En vérité, c’est là l’explication exacte de l’apparition de personnalités étonnantes aux débuts de l’histoire de l’islam et dans les périodes qui ont suivi, ainsi que de ceux dont les récits glorieux, qui ont bouleversé les esprits, sont conservés dans l’histoire de l’islam. C’est également là le secret de ces événements invraisemblables qui semblent n’être que des contes issus d’une pensée supérieure.

La pureté de l’âme, l’intrépidité de la conscience, le sacrifice et l’endurance inconcevables, la détermination à risquer sa vie pour atteindre les objectifs et les buts, l’élévation extraordinaire et impensable de la pensée et de l’âme, ainsi que les mérites exceptionnels dans les divers domaines de la vie, que même l’histoire est incapable de décrire pleinement : tout cela est l’œuvre de cette force vitale révolutionnaire de l’islam.

Nous devons reconnaître l’existence d’un lien profond entre les œuvres et les événements extraordinaires que l’on voit dispersés dans les pages de l’histoire et la force vitale révolutionnaire de l’islam. En réalité, cette force vitale intérieure est la source fondamentale de la puissance qui se manifeste dans l’histoire de l’islam.

Si nous entreprenons de considérer ces œuvres séparément et indépendamment de ladite force vitale, notre étude restera incomplète. À cause de cette étude erronée, nous serons nécessairement plongés dans une confusion extrêmement grave au sujet des forces qui influent activement sur la vie et le monde. Il en résultera que, cherchant à déterminer la source de la gloire et de l’honneur de chaque personnalité illustre, nous accorderons la primauté à sa grandeur personnelle et négligerons la « force vitale », premier moteur et cause la plus influente de tout cela. Pourtant, c’est cette force vitale qui avait influencé la conscience et l’esprit de ces grands hommes ; fortifiés par elle, ils avaient changé le cours de l’histoire et fait couler le flot des événements dans la direction qu’ils souhaitaient. Ensuite, ils avaient livré l’histoire au courant impétueux, exubérant et dynamique de la vie. C’est en s’appuyant sur ce courant que ces œuvres révolutionnaires inoubliables avaient fait leur apparition.

Si nous attribuons entièrement l’apparition de grandes personnalités glorieuses et la manifestation de leurs hauts faits à cette force vitale révolutionnaire, ce ne sera pas une exagération. En réalité, cette force vitale n’est rien d’autre qu’une inspiration transcendante. Toutes les œuvres et toutes les personnalités auxquelles elle s’est associée, bien qu’elles paraissent extérieurement être des forces modestes et isolées, sont en réalité autant de forces transcendantes. La grandeur de chaque personnalité se mesure à l’aptitude dont elle a fait preuve pour recevoir cette inspiration transcendante. Dès lors, est-il étonnant de considérer la prophétie de Muhammad, fils d’Abdullah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), comme le degré suprême de cette aptitude ? En réalité, son être avait accueilli pleinement cette inspiration transcendante et il demeura toute sa vie à ce rang éminent.

Après le rang de la prophétie, il existe de nombreux degrés de haute distinction. Les Compagnons de Muhammad (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), ainsi que leurs successeurs, ont occupé ces différents degrés. Chacun a atteint un rang élevé selon la mesure dans laquelle il a pu recevoir la force vitale de cette grande religion. En vérité, ce n’est qu’après une étude très approfondie que nous pourrons comprendre jusqu’à quel point cette inspiration a influencé les âmes humaines, comment elle a éveillé leur vie intérieure assoupie, les a rendues actives et capables d’agir, les a poussées à établir des exemples extraordinaires et merveilleux et, finalement, a changé le cours de toute l’histoire de l’humanité.

Nous pouvons voir l’influence de cette inspiration et de cette force vitale aussi bien dans les grands événements de l’histoire que dans les petits événements de la vie quotidienne. Il est bien connu que l’ampleur de la grandeur spirituelle ne peut être mesurée en pouces ou en mètres ; elle relève plutôt de la qualité. On ne peut en déterminer la mesure qu’à travers l’ensemble des événements survenus dans diverses circonstances et divers environnements.

En très peu de temps, une poignée d’hommes de la péninsule Arabique avait soumis deux immenses empires, ceux de Rome et de Perse. Dans toute l’histoire de l’humanité, on ne pourrait citer aucun autre exemple d’une conquête aussi vaste accomplie en si peu de temps. Mais la gloire et la grandeur de cet événement glorieux ne seraient nullement amoindries si nous disions que la même grandeur s’est également manifestée dans la patience dont fit preuve, à lui seul, l’esclave abyssin nommé Bilal (qu’Allah l’agrée) en réponse aux persécutions des Quraychites. Les tortures que les Quraychites infligèrent à Bilal l’Abyssin (qu’Allah l’agrée) pour le contraindre à abandonner l’islam dépassaient les limites de la patience humaine. Le sable brûlant le consumait par-dessous, une lourde pierre était posée sur son ventre et sa poitrine, sa poitrine se déchirait sous l’effet d’une faim et d’une soif extrêmes, et, par-dessus tout, il était violemment frappé. Pourtant, au milieu de ces tortures insupportables, les mots qui sortaient de sa bouche étaient : « Ahad », « Ahad ».

Lorsque cette inspiration pénètre chez un homme ordinaire issu du peuple, celui-ci tient des propos fermes et directs même face à un empereur tyrannique, et il ne craint, dans la voie d’Allah, les reproches ni les critiques de personne. Lorsque le calife bien guidé, maître d’un vaste empire, manifeste le comble de l’humilité, du contentement de peu et du sacrifice de soi, la même force vitale se révèle également à l’œuvre en lui. Ces deux hommes ont puisé leur force à la même source : la force vitale invincible et révolutionnaire de l’islam.

À propos de la conquête de Rome et de la Perse, il convient de préciser que la victoire de l’islam fut essentiellement celle d’une idéologie spirituelle. Cette idéologie avait été capable de conquérir les âmes humaines. Cet événement confirme l’analyse spirituelle de l’histoire, car une analyse matérielle est ici impossible. Il est impossible d’expliquer cette victoire extraordinaire par une analyse matérielle. Par la seule force matérielle, les Arabes n’auraient pas pu soumettre deux empires aussi vastes.

Il faut également garder à l’esprit que la révolution psychologique opérée par l’islam dans la pensée et les actes des Arabes, dans leurs objectifs et leurs buts, ainsi que dans leurs systèmes social et économique, n’était en rien moins importante que la conquête de ces pays ; elle l’était même davantage. Cela témoigne plus clairement de la supériorité de la force vitale de l’islam que les événements de la conquête des territoires. Chacun sait qu’entre la prophétie de Muhammad (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) et sa mort, aucune révolution économique indépendante ne se produisit dans la péninsule Arabique, en dehors de la révolution morale et culturelle qu’il y avait lui-même apportée. Par conséquent, aucun changement fondamental ne s’était produit dans la situation économique de la région qui aurait pu provoquer une révolution aussi profonde dans la pensée et la vision des Arabes, dans leurs activités et dans leur organisation sociale. En réalité, toutes ces réalisations furent l’œuvre de cette idéologie spirituelle.

Il ne nous est pas possible de donner ici un exposé détaillé de cette révolution. Nous n’en présenterons qu’un seul exemple. Cet exemple se trouve dans une déclaration faite par les Arabes de cette époque. Ils l’avaient prononcée devant les ennemis de l’islam, qui ne purent en réfuter un seul mot. Il s’agit d’un événement des débuts du mouvement. Exaspérés par les persécutions et les violences des Quraychites, les musulmans émigrèrent en Abyssinie afin de préserver leur religion et leur foi. Craignant qu’ils n’y acquièrent de la puissance, les Quraychites envoyèrent deux représentants auprès du roi Négus. Leur objectif était d’obtenir l’expulsion des émigrés musulmans. Ces deux représentants étaient Amr ibn al-As et Abdullah ibn Abi Rabi’a. Ils se rendirent auprès de lui et dirent :

« Ô Majesté ! Quelques jeunes gens irréfléchis de notre pays sont venus s’installer dans votre royaume. Ils ont abandonné la religion de leur peuple et n’ont pas non plus adopté votre religion. Ils ont inventé de leur propre chef une religion imaginaire, nouvelle pour nous comme pour vous. Leurs pères, leurs oncles, leurs autres proches ainsi que les dirigeants de notre peuple nous ont envoyés auprès de vous afin que, dans votre bienveillance, vous les renvoyiez dans leur pays. Ces dirigeants sont beaucoup plus avisés que ces jeunes gens. Ce à quoi les jeunes gens s’opposent et ce qu’ils considèrent comme mauvais, nos dirigeants le comprennent mieux. »

En entendant cela, le Négus demanda aux jeunes musulmans : « Quelle est donc cette religion pour laquelle vous avez abandonné votre peuple sans adopter ni ma religion ni aucune autre ? »

Jaʿfar, fils d’Abû Tâlib, répondit :

« Ô roi ! Nous étions plongés dans une profonde ignorance et une extrême stupidité : nous adorions les idoles, mangions les cadavres et commettions la fornication. Mépriser les liens de parenté et usurper les droits du voisin étaient nos habitudes quotidiennes. Parmi nous, les plus forts opprimaient et exploitaient les plus faibles. C’est dans cet état que Dieu nous envoya l’un des nôtres comme prophète. Nous connaissions sa noblesse de lignée, son honnêteté et sa véracité, sa loyauté et sa pureté. Il nous appela à Dieu, nous enseigna à croire en Son unicité et à n’adorer, ne servir et n’obéir qu’à Lui. Il nous demanda d’abandonner le culte des idoles et des statues de pierre que nous adorions, nous et nos ancêtres, en dehors de Dieu. Il nous ordonna d’être honnêtes et véridiques, de respecter nos proches et de bien traiter nos voisins. Il nous interdit les actes obscènes et indécents, le mensonge, l’appropriation des biens de l’orphelin et la calomnie contre les femmes chastes. Il nous ordonna d’adorer Dieu seul et nous interdit de Lui associer quiconque. Il nous ordonna également d’accomplir la prière, de verser la zakat et d’observer le jeûne… »

Les deux représentants des Quraysh étaient présents à la cour. L’un d’eux était ʿAmr ibn al-ʿÂs, dont nul n’égalait l’éloquence et l’habileté diplomatique. Pourtant, aucun des deux ne contesta le tableau que Jaʿfar avait brossé de la situation de l’Arabie préislamique, ni la présentation qu’il avait faite du code de vie apporté par le Messager de Dieu. Cela prouvait que cette description du passé et du présent de l’Arabie était parfaitement exacte.

Voilà un seul témoignage de l’histoire concernant la péninsule Arabique. Un non-musulman de l’époque moderne a livré un témoignage similaire sur le monde entier de cette période. J. H. Denison (J. H. Denison) a écrit dans son ouvrage Emotion as the basis of civilization :

« Aux Ve et VIe siècles, le monde civilisé était parvenu à une phase extrêmement dangereuse de l’anarchie. Il semblait que l’immense civilisation édifiée au terme de quatre mille ans d’efforts et de labeur ininterrompus fût sur le point de se disloquer, et que l’humanité aspirât à retourner à l’époque primitive de la sauvagerie et de la barbarie. De terribles querelles et rivalités opposaient les tribus. Au lieu de l’ordre et de la loi, elles engendraient la division et le désordre. C’était comme si un arbre immense cherchait à couvrir la terre entière de l’ombre de ses vastes branches. Mais, rongé de l’intérieur, de son tronc jusqu’à ses racines, il pouvait s’effondrer à terre à tout moment. La civilisation de cette époque s’était trouvée exactement dans une telle situation. Alors que les signes d’une destruction totale devenaient manifestes, naquit précisément l’homme qui allait unir le monde entier. »[Écrit par Maulana Muhammad Ali et traduit en arabe par Ustad Ahmad Jawaduthsanuhar, Islam and New World order].Quoi qu’il en soit, nous allons maintenant présenter quelques exemples historiques liés aux principes de justice sociale de l’islam.

Exemples de la vigilance de la conscience

Avant de présenter ces exemples, je considère qu’il est nécessaire de mentionner quelques exemples, plus importants encore, qui mettent en lumière la conscience que l’islam souhaite éveiller. Car c’est sur cette conscience que repose tout l’édifice de l’islam. Je l’ai déjà dit : l’islam enseigne à maintenir constamment la conscience de l’individu en éveil et à rendre sa perception et ses sentiments extrêmement aigus et intenses. L’histoire de l’islam a conservé tant d’exemples de cette vigilance de la conscience et de cette intensité des sentiments qu’il est impossible de les exposer dans le cadre limité de cet ouvrage. Nous ne pouvons ici en présenter que quelques exemples de nature diverse, au lieu de les présenter tous.

Hazrat Burayda (que Dieu l’agrée) rapporte que :

« Mâ’iz ibn Mâlik (que Dieu l’agrée) se présenta auprès du Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) et dit : “Ô Messager de Dieu ! Purifie-moi.” Le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) lui répondit : “Puisses-tu retrouver la raison ! Va donc te repentir auprès de Dieu.” Mâ’iz s’éloigna quelque peu, puis revint auprès du Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) et dit : “Ô Messager de Dieu ! Purifie-moi.” Le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) lui répondit comme auparavant. Cela se répéta trois fois. La quatrième fois, le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) lui demanda : “De quoi dois-je te purifier ?” Mâ’iz répondit : “De l’adultère.” Le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) demanda aux gens : “Cet homme n’est-il pas ivre ?” Tous répondirent qu’il ne l’était pas. Le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) demanda : “A-t-il bu du vin ?” Un homme alla sentir la bouche de Mâ’iz. Il apparut qu’il n’avait pas bu de vin. Le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) lui demanda de nouveau : “As-tu réellement commis l’adultère ?” Mâ’iz répondit : “Oui.” Il ordonna alors l’application de la peine, et celle-ci fut exécutée par lapidation. »

Deux ou trois jours après cet événement, le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) dit : « Priez Dieu de pardonner à Mâ’iz. S’il avait accompli un repentir tel que le sien et qu’on l’eût réparti entre tout un peuple, cela leur aurait suffi. »

Ensuite, une femme de la tribu des Azd vint le trouver. Elle dit : « Ô Messager de Dieu ! Purifie-moi. » Le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) lui répondit : « Puisses-tu retrouver la raison ! Va donc te repentir auprès de Dieu. » Elle dit :

« Voulez-vous me renvoyer comme Mâ’iz ? Je suis enceinte à la suite d’un adultère. » Le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) demanda : « Es-tu réellement enceinte à la suite d’un adultère ? » Elle répondit : « Oui. » Il lui dit : « Attends jusqu’à ce que tu aies accouché. » Puis il confia cette femme à la garde d’un Ansar jusqu’à son accouchement. Quelques jours plus tard, cet Ansar vint informer le Messager de Dieu que la femme avait accouché. Le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) dit : « Je ne la mettrai pas à mort alors qu’il n’y aurait personne pour allaiter l’enfant ; je ne ferai pas une telle chose. » Un Ansar dit alors : « Ô Messager de Dieu ! Je me charge d’allaiter l’enfant. » Le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) fit ensuite exécuter la peine capitale sur elle.

Selon une autre version, le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) dit à la femme : « Va, puis reviens après avoir accouché. » Lorsqu’elle revint après avoir accouché, le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) lui dit : « Va allaiter ton enfant, puis reviens lorsqu’il sera sevré. » Lorsque l’enfant fut sevré, elle vint auprès du Messager de Dieu en le portant dans ses bras. L’enfant tenait un morceau de pain à la main. Elle dit : « Ô Messager de Dieu ! J’ai sevré l’enfant. À présent, il a appris à manger du pain et d’autres aliments. » Il confia alors l’enfant à un musulman et ordonna l’exécution de la peine capitale sur la femme. Lorsqu’une fosse profonde jusqu’à sa poitrine eut été creusée, les gens, sur l’ordre du Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue), la lapidèrent. Khalid ibn al-Walid (que Dieu l’agrée) s’avança quelque peu et lui lança une pierre à la tête. Un peu de sang jaillit et éclaboussa le visage de Khalid. Celui-ci adressa alors des paroles insultantes à la femme. L’ayant entendu, le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) dit : « Khalid ! Surveille tes paroles. Je jure par Dieu que cette femme s’est tellement repentie que même celui qui aurait usurpé injustement des biens, s’il s’était repenti de la même manière, aurait été pardonné. » Puis, sur son ordre, la prière funéraire fut accomplie pour la femme, et elle fut enterrée comme il se devait. (Muslim, Nasâ’î.)

Le caractère de Mâ’iz ibn Mâlik et celui de cette femme apparaissent clairement devant nous. Aucun des deux n’ignorait la sévérité de la peine réservée à l’adultère. Personne ne les avait vus commettre ce péché, et il n’existait aucun moyen de le prouver. Malgré cela, tous deux insistèrent auprès du Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue). Sous l’effet de la douceur de son cœur et de la nature fondée sur la justice de l’islam, le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) voulut leur épargner la peine en raison du doute. Mais ils insistèrent tant que toutes les voies de leur libération se trouvèrent fermées. La femme alla même jusqu’à tenir des propos quelque peu durs, demandant s’il voulait la renvoyer comme Mâ’iz, comme si elle voulait accuser le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) de faire preuve de relâchement et de complaisance à l’égard d’une prescription incontestable de la loi islamique.

Pourquoi tout cela ? … Le fait qu’ils aient dit : « Ô Messager d’Allah, purifie-moi » témoigne en eux de l’existence d’une impulsion vivante et impétueuse, plus forte et plus vivace même que le désir de rester en vie. Cette impulsion n’est rien d’autre que la conscience éveillée et l’intensité du remords. Le désir ardent d’être purifiés d’un péché que nul, hormis Allah, ne connaissait, ainsi que la honte accablante née du sentiment qu’ils devraient se présenter devant Allah dans un état d’impureté, les avaient plongés dans l’agitation.

Voilà l’islam véritable. Le remords intense dans le cœur du coupable, puis, dans le cœur du Prophète, d’abord la miséricorde et la compassion, et ensuite, une fois le crime établi, la fermeté et la sagesse nécessaires pour appliquer la peine sans tenir compte de la grandeur du repentir et de la confession du coupable : tout cela est l’expression même de cet islam. Car, pour le coupable comme pour le gouvernant, le plus grand souhait était que l’islam demeure établi sur ses fondements solides et que sa gloire reste intacte.

Lorsque telle était la situation de la conscience musulmane face au droit pénal, on peut aisément deviner quel serait son rôle dans les œuvres sociales auxquelles il faut parfois consacrer jusqu’à sa vie.

À cet égard, il convient de retenir l’événement au cours duquel Khaled ibn al-Walid fut relevé du commandement de l’armée de Syrie et Abu Ubayda nommé à sa place. Khaled était ce glorieux commandant qui, jusqu’alors, n’avait essuyé aucune défaite. Le tempérament et les aptitudes du soldat étaient enracinés dans sa moelle. À l’époque de la Jâhiliyya comme après son entrée dans l’islam, il avait été le seul guerrier invincible. Pourtant, ce Khaled fut relevé de son commandement sans qu’il manifestât la moindre opposition ni nourrît la moindre rancœur. Ni la honte ni le sentiment de son honneur ne l’incitèrent à fuir le champ de bataille. Il ne pouvait absolument pas être question de songer à la rébellion. Seul, sur le champ de bataille, il continua de combattre avec la même ardeur et le même enthousiasme, animé par le désir de la victoire de l’islam et le souhait du martyre. À ce moment-là, il ne laissa place dans son cœur à aucune mauvaise pensée ni à aucune mauvaise impulsion. Car la conscience musulmane éveillée se situe très au-dessus de telles pensées. Pour lui, celles-ci n’avaient absolument aucune importance.

L’autre aspect de l’événement est également significatif. Le fait que Umar ait relevé Khaled de ses fonctions procédait de la même conscience et de la même motivation. Sous le califat d’Abu Bakr, il avait relevé chez Khaled ibn al-Walid plusieurs défauts qui faisaient trembler la conscience de Umar. Le premier était que Khaled s’était hâté de tuer Malik ibn Nuwayra et avait épousé sa femme peu après. Puis il observa un autre défaut du même ordre : le lendemain matin du jour où douze cents Compagnons éminents furent tués en martyrs dans la bataille contre Musaylima le Menteur, Khaled épousa la fille de Majja.

Face à ces actes, que je considère comme des actes fautifs, le calife n’accorda aucune importance à la bravoure de Khaled ni à ses victoires militaires. Il ne fait aucun doute que Khaled était le plus grand des commandants. Il avait remporté le plus grand nombre de batailles. De plus, la nation musulmane était confrontée en Syrie et en Irak aux batailles les plus importantes et les plus décisives. L’habileté militaire d’un commandant invincible comme Khaled y était absolument nécessaire. Mais aucune de ces qualités de Khaled ne fut capable d’apaiser l’agitation et le trouble que ses graves fautes avaient suscités dans la conscience de Umar. Rien de tout cela ne put modifier son opinion en faveur du retrait de Khaled du commandement, puis même de l’armée. Une autre raison était que Khaled exerçait ses responsabilités de manière extrêmement indépendante, ce qui était contraire au tempérament de Umar. Son sens du devoir l’incitait à intervenir et à surveiller jusque dans les moindres détails. (D’après l’ouvrage de Sadeq Urjun, « Khaled ibn al-Walid ».)

Quelqu’un pourrait demander : si Khaled avait commis une erreur aussi grave, pourquoi Abu Bakr ne l’a-t-il pas sanctionné ? En réalité, l’opinion d’Abu Bakr sur Khaled ibn al-Walid n’était pas aussi sévère que celle de Umar. Il estimait que Khaled s’était trompé dans son jugement et qu’il n’avait commis volontairement ni faute ni péché. C’est pourquoi, bien qu’irrité contre lui, il lui pardonna. Il est vrai qu’Abu Bakr lui-même considérait le second événement avec une vive désapprobation et lui envoya une lettre pleine de colère. Malgré tout, il estimait que les erreurs et les fautes de Khaled étaient pardonnables et finit effectivement par les lui pardonner.

L’interprétation susmentionnée de l’événement est parfaitement conforme au degré éminent auquel la conscience collective musulmane s’était élevée à cette époque. Mais l’interprétation que des personnes comme le Dr Heikal ont donnée de la position d’Abu Bakr et de Umar à l’égard de Khaled m’a véritablement stupéfait. Cette interprétation de Heikal n’a absolument aucun rapport avec la force vivante de l’islam. Elle est en revanche parfaitement conforme à la politique sordide de notre époque. Aux pages 150 à 152 de son ouvrage intitulé « As-Siddiq Abu Bakr », le Dr Heikal écrit :

« Le lecteur a certainement compris jusqu’où allait le désaccord entre Abou Bakr et Omar au sujet de Malik ibn Nuwayra. Il ne fait aucun doute que tous deux souhaitaient le bien de l’islam et des musulmans. La question essentielle est la suivante : l’erreur de Khalid était-elle extrêmement grave aux yeux de l’un et insignifiante aux yeux de l’autre, ou bien le véritable désaccord était-il né de la nécessité de définir la juste politique dans la situation délicate de la vie musulmane de la péninsule Arabique, accablée par les révoltes généralisées et l’apostasie ? »

À mon avis, le véritable désaccord portait sur la définition de la politique à suivre. Compte tenu des différences de caractère entre les deux califes, ce désaccord était tout à fait naturel. Omar (qu’Allah l’agrée) était l’incarnation d’une justice inflexible. À ses yeux, Khalid avait commis une injustice envers un musulman. Il fallait donc le retirer de l’armée afin qu’il ne puisse plus, à l’avenir, commettre de nouveau un acte aussi honteux et préjudiciable à sa réputation. Même si l’on pouvait pardonner à Khalid en admettant que son jugement et sa réflexion dans l’affaire de Malik avaient été erronés — bien que le vénérable Omar (qu’Allah l’agrée) ne pût l’admettre —, il n’aurait en aucun cas été convenable de ne pas punir son comportement indécent envers Layla, l’épouse de Malik.[Si l’opinion du vénérable Omar avait réellement été aussi rigoureuse et extrême, il aurait certainement appliqué la peine de l’adultère durant son propre califat — l’auteur.]« C’est un général invincible », « c’est l’épée de Dieu » : ces paroles n’auraient pas suffi à l’absoudre. Cela aurait signifié rendre le haram halal pour des hommes tels que Khalid. On aurait ainsi donné aux musulmans le pire exemple de mépris à l’égard des prescriptions d’Allah. En raison de cette opinion, Omar (qu’Allah l’agrée) attira à plusieurs reprises l’attention d’Abou Bakr (qu’Allah l’agrée) sur cette question. Finalement, Abou Bakr (qu’Allah l’agrée) convoqua Khalid (qu’Allah l’agrée) et lui adressa un sévère avertissement au sujet de ses actes.

En revanche, aux yeux d’Abou Bakr (qu’Allah l’agrée), la situation était si délicate qu’il n’était pas possible d’accorder de l’importance à ce genre d’affaires. À cette époque, l’existence même de tout le pays était menacée et les révoltes éclataient de toutes parts en Arabie. Dans une telle situation, quelle importance pouvait avoir le fait qu’une ou plusieurs personnes aient été tuées par erreur ou intentionnellement ? Le chef militaire accusé d’actes fautifs était le moyen le plus puissant de sauver le pays de ce danger épouvantable. Épouser une femme avant la fin de sa période de viduité ne contrevenait pas aux coutumes arabes, particulièrement dans le cas d’un chef militaire victorieux, car c’est précisément en raison de la guerre qu’il acquérait le droit de possession des captives de guerre.[Seul un homme qui ne connaît pas même les rudiments de la charia islamique peut tenir de tels propos. Si Khalid avait réellement violé l’épouse d’un musulman, il aurait été indispensable de lui appliquer la peine de l’adultère. De plus, puisque Malik était musulman, il ne pouvait nullement être question de réduire son épouse en esclave.]Il n’était pas indispensable d’appliquer la loi avec une rigueur extrême dans le cas d’un homme exceptionnel tel que Khalid, surtout dans une situation où une telle mesure aurait été contraire aux intérêts de l’État et aurait pu mettre son existence en péril. À cette époque, l’épée de Khalid était indispensable aux musulmans. Le jour où Abou Bakr (qu’Allah l’agrée) le convoqua pour le mettre en garde, les musulmans avaient plus que jamais besoin de lui. À proximité d’al-Battah, Yamama, où Khalid (qu’Allah l’agrée) était stationné, Musaylima s’était préparé au combat avec quarante mille jeunes hommes de Banu Hanifa. Sa révolte contre l’islam et les musulmans était la plus terrible de toutes. Il avait fait prisonnier Ikrima, l’un des chefs militaires musulmans, et tous les espoirs de victoire reposaient alors entièrement sur l’épée de Khalid. Dans ces circonstances, aurait-il été raisonnable de destituer Khalid, soit à cause du meurtre de Malik ibn Nuwayra, soit à cause de Layla, d’une beauté incomparable, qui avait charmé Khalid, et de donner ainsi à l’armée musulmane l’occasion d’être lamentablement vaincue par Musaylima ? N’aurait-on pas exposé de cette manière la religion d’Allah au plus grave danger sur terre ? Khalid était l’étendard de Dieu — l’épée de Dieu. C’est pourquoi Abou Bakr (qu’Allah l’agrée) estima que la conduite la plus appropriée consistait à le convoquer, à se contenter de le réprimander et à lui ordonner de se rendre immédiatement à Yamama pour affronter Musaylima.

Tel est, à mes yeux, le véritable tableau de la différence entre les politiques d’Abou Bakr et d’Omar concernant Khalid ibn al-Walid. Lorsque le prétendant à la fausse prophétie de Banu Hanifa captura Ikrima (qu’Allah l’agrée), Abou Bakr (qu’Allah l’agrée) envoya Khalid l’affronter. Son intention était probablement que les habitants de Médine et les partisans de l’opinion d’Omar comprennent ainsi que Khalid était le plus grand soutien de l’islam dans ses moments d’épreuve. Par cet ordre, le vénérable Abou Bakr (qu’Allah l’agrée) soumit Khalid à une dure épreuve. Il voulait que Khalid, soit tombe en martyr sur le champ de bataille — ce qui aurait constitué un châtiment préférable à l’injustice commise envers Malik et son épouse —, soit remporte la victoire, laquelle le purifierait de son péché. Finalement, il fut victorieux et revint dans la capitale avec un immense butin. Il délivra ainsi les musulmans d’un si grand danger. Face à ce péril, les fautes qu’il avait commises lorsqu’il se trouvait à al-Battah n’avaient plus aucune importance.

Voilà comment le docteur Haykal présente la situation. Je m’étonne de voir comment un homme peut, déployant les ailes de son imagination, pénétrer dans les premiers temps de l’histoire de l’islam et diriger sa plume depuis l’ombre de ces consciences éveillées et lucides. Pourtant, loin de s’élever au-dessus de la vision matérialiste moderne lorsqu’il interprète les événements, sa propre conscience et son esprit en sont profondément imprégnés. Sa perspective n’a aucun rapport avec la force vitale fondamentale de l’islam ni avec l’histoire réelle de cette époque particulière. Il s’agit là de la politique de l’époque contemporaine. Selon la perspective de cette politique, il est parfaitement légitime, pour atteindre des objectifs nobles, de recourir à des méthodes, des procédés et des moyens vils. Cette politique asservit la conscience et la raison humaines aux circonstances et aux nécessités, puis qualifie cette attitude de « diplomatie supérieure » et de compétence et d’efficacité d’un niveau élevé.

Dans le tableau présenté par le docteur Haykal, qu’il prétend être le seul tableau authentique, n’importe quel homme doté de la vue peut constater à quel point la personnalité du vénérable Abou Bakr (qu’Allah l’agrée) a été abaissée et dégradée.

Heureusement, la personnalité d’Abou Bakr s’élève bien au-dessus de la lunette à travers laquelle les hommes de la société vile et décadente d’aujourd’hui ont l’habitude de regarder. Il est absolument impossible d’observer, au moyen de cette lunette, ce degré élevé d’humanité. Surtout lorsque l’observateur ignore également la charia islamique, la situation devient encore plus confuse.

Dans son propre ouvrage, « Al-Farouq – Omar », le Dr Haïkal a de nouveau abordé cette question. Il a tenté d’analyser l’état d’esprit de Omar lorsqu’il prit la décision de destituer Khaled. Là encore, il s’est laissé influencer par la civilisation moderne décadente. C’est le caractère d’un chef de parti pour qui rien n’a d’importance, hormis le bien apparent et les nécessités régionales — un chef incapable de percevoir la force vitale de l’islam — qui s’est profondément enraciné dans l’esprit de l’auteur. Aux pages 99 et 100, il écrit :

« On ne comprend pas pourquoi Omar a pris une décision aussi dangereuse que la destitution de Khaled. Pourtant, toute la puissance militaire des musulmans en Syrie était placée sous l’autorité de Khaled. Pour l’armée musulmane, c’était un moment extrêmement critique. Elle se trouvait face aux troupes romaines. Il n’y avait pas de bataille ouverte, mais aucune des deux parties ne parvenait non plus à faire plier l’autre. La situation qui prévalait avant l’arrivée de Khaled d’Irak se poursuivit après son arrivée. Les deux camps attendaient l’occasion propice pour lancer une attaque. Le calife aurait dû comprendre que destituer Khaled affaiblirait l’enthousiasme et l’ardeur des musulmans et rendrait la situation encore plus dangereuse. En réalité, le calife aurait dû attendre que Khaled ait fait franchir aux musulmans ce moment périlleux ; ensuite, il aurait pu promulguer l’ordre qu’il souhaitait. »

« Dans les hauts et les bas de la guerre, ces questions revêtent une très grande importance, et il est indispensable d’y prêter attention. Abou Obeïda, faisant fi du mécontentement et du désaccord du calife, a accordé toute son attention à ces questions. Mais Omar a considéré l’affaire sous un autre angle. S’il avait différé la destitution de Khaled jusqu’à la fin de la guerre, sa politique aurait été compromise et la situation se serait compliquée. Il était évident que les musulmans remporteraient la victoire ou subiraient la défaite. En cas de défaite, destituer Khaled n’aurait servi à rien. Mais si les musulmans remportaient la victoire sous la direction de Khaled, Omar n’aurait plus pu le destituer en le faisant descendre de la gloire de la victoire et du succès. Une telle décision aurait été extrêmement erronée. »

« Dans l’ensemble, Omar avait pris la décision catégorique de ne maintenir Khaled au poste de commandant ni en Syrie ni ailleurs. C’est pourquoi il se hâta d’émettre l’ordre de sa destitution. Il justifiait cette décision par le fait que Khaled n’avait pas observé correctement les instructions d’Abou Bakr. Malgré cela, puisque les musulmans avaient remporté la victoire, personne ne pouvait élever d’objection contre Omar. Il avait fait ce qu’il jugeait bon. Quant à Khaled, il se trouvait dans une situation telle qu’on ne pouvait accuser celui qui l’avait destitué de lui avoir fait subir une injustice. »

Voilà la manière de penser d’un Haïkal du XXe siècle — qu’il cherche à attribuer à Omar al-Farouq du premier siècle de l’hégire. Il avait déjà agi de la même façon à propos d’Abou Bakr. Seul un homme dont l’âme n’a même pas pu toucher celles d’Abou Bakr et d’Omar, et qui, bien qu’ayant respiré quelque temps dans l’atmosphère de l’islam, n’a pas pu se libérer un seul instant de la souillure et de la laideur du XXe siècle, peut proférer des paroles aussi audacieuses. Il est parfaitement clair que les pires traits de la civilisation moderne et l’opportunisme, qui méprise la conscience, la véracité et la religion — toutes choses sans exception — n’ont pas cessé de poursuivre l’auteur. De plus, la philosophie du mensonge et de la tromperie de notre époque a obscurci sa pensée et son regard.

La question est de savoir ce que M. Haïkal a pensé de Omar al-Farouq. Si la situation avait été différente et qu’une telle occasion ne s’était pas présentée, Omar aurait-il laissé Khaled en paix ? Pourtant, selon le propre récit de Haïkal Pacha, la conscience de Omar était pleinement convaincue que, dans l’affaire de Malik ibn Nawaira, et en ce qui concernait Dieu et Sa religion, les agissements de Khaled étaient entièrement erronés et injustes.

Cet Omar qui pouvait déplacer les montagnes sans jamais dévier de ses principes, cet Omar dont la foi pouvait détourner la violence d’une tempête sans jamais être lui-même ébranlé — comment aurait-il pu se soumettre aux circonstances ?

C’étaient les rois omeyyades et abbassides qui accomplissaient ce genre d’actes. Les gens qualifiaient ces actes de « diplomatie » et de « ruse ». Mais Omar et Abou Bakr étaient très au-dessus de tout cela. Si quelqu’un en est venu à commencer à penser de la même manière à leur sujet, c’est l’influence de la mentalité la plus vile et des valeurs de bas niveau de l’époque actuelle.

J’ai consacré quelques développements à exposer cette manière de penser et à en mettre clairement en évidence les erreurs. Car, sans cela, il est impossible de délivrer les esprits et les consciences touchés par les égarements destructeurs de l’époque moderne. Certains veulent expliquer, à la lumière de la pensée matérialiste actuelle, le mode de pensée qui prévalait à l’époque où la vitalité de l’islam atteignit son apogée. Pourtant, ce mode de pensée contemporain est très éloigné de la conscience spirituelle et de l’éveil qui prévalaient alors. Je veux réfuter cette interprétation erronée et trompeuse, car elle risque de porter gravement atteinte à la conscience humaine et aux forces qui lui sont inhérentes.

Certes, je ne veux pas présenter les gens du premier siècle revêtus d’un habit artificiel, ni les montrer exempts de toutes les faiblesses humaines. Je veux seulement que l’homme réapprenne à se fier à sa conscience. Dans ce but, je veux présenter le véritable portrait de la vie des musulmans. Ainsi, les consciences qui possèdent la capacité de progresser vers ce niveau supérieur pourront en saisir la réalité.

Je vais maintenant présenter de nouveau des exemples de la conscience morale dont les musulmans du premier siècle firent preuve dans les différents domaines de la vie.

Un jour, on vit le Commandeur des croyants, Omar ibn al-Khattab (qu’Allah l’agrée), portant sur ses épaules une outre d’eau. Son fils lui demanda avec indignation : « Pourquoi faites-vous cela ? » Il répondit : « Mon âme s’était laissée gagner par l’orgueil et la vanité ; j’ai donc décidé de l’humilier. » Quelle intensité de conscience ! Dans un recoin de l’esprit de cet homme, la moindre vanité concernant le califat, la conquête des royaumes et l’honneur et la considération des générations futures avait momentanément relevé la tête. Il ne le toléra pas et entreprit aussitôt, devant tout le monde, de maîtriser ses penchants. Il ne songea pas un seul instant qu’il était le commandant suprême d’un immense empire, comprenant, outre la péninsule Arabique, la majeure partie des territoires des empires romain et perse.

Un autre jour, on vit Ali ibn Talib trembler violemment sous l’effet d’un froid intense. Il ne portait pas de vêtement adapté pour se protéger du froid. Le Bayt al-Mal était entre ses mains. Pourtant, sa conscience morale ne lui permettait pas d’y toucher, ne serait-ce que pour en prendre un seul sou.

Abou Oubaïda avait établi son camp avec ses troupes à Amwas. Une terrible épidémie éclata à Amwas. Omar (qu’Allah l’agrée) craignit qu’un malheur n’atteigne l’« Amin al-Umma » (Abou Oubaïda). Il lui écrivit donc pour le faire venir auprès de lui, afin de le préserver de l’épidémie. Il lui écrivit :

« Après les salutations, il est nécessaire que nous nous entretenions face à face au sujet d’une affaire urgente. J’insiste vivement : dès que tu auras lu cette lettre, mets-toi en route vers moi avant même de la ranger. » Dès qu’Abou Oubaïda (qu’Allah l’agrée) eut lu la lettre, il en comprit le véritable dessein. Il comprit que le calife avait cherché un moyen de le protéger de l’épidémie. Il s’exclama aussitôt : « Ô Allah, pardonne au Commandeur des croyants ! » Puis il envoya à Omar une réponse à sa lettre, rédigée en ces termes :

« J’ai compris ce que vous attendez de moi ; en ce moment, toute l’armée musulmane se trouve avec moi. Je ne veux pas me séparer des jeunes musulmans. Tant qu’Allah n’aura pas accompli le destin qui nous est écrit, à eux et à moi, je ne peux pas les abandonner. Commandeur des croyants, pour toutes ces raisons, je vous prie de ne pas m’obliger à exécuter cet ordre. Laissez-moi rester auprès de mes jeunes soldats. »

‘Umar se mit à pleurer après avoir lu la lettre. Les personnes présentes lui demandèrent : « Abû ‘Ubayda est-il mort ? » Il répondit d’une voix étouffée par les sanglots : « Non. »

En vérité, ces deux facteurs — la foi inébranlable dans le destin et le fait d’accorder à chaque soldat engagé dans la voie d’Allah une dignité égale à la sienne — avaient contraint Abû ‘Ubayda à rester ferme face à la mort.

Abû Ruwayha al-Khash‘ami, le frère en islam de Bilâl ibn Rabâh, le muezzin du Messager d’Allah, demanda à Bilâl de servir d’intermédiaire auprès de quelques habitants du Yémen en vue de son mariage. Bilâl leur dit : « Je suis Bilâl ibn Rabâh. Voici mon frère Abû Ruwayha. Sa religion et son caractère sont tous deux mauvais. Si vous le souhaitez, nouez avec lui des liens de parenté ; sinon, ne le faites pas. »

Il leur parla très clairement. Il ne les trompa pas en dissimulant les défauts de son propre frère.

Le fait qu’il serve d’intermédiaire dans une affaire de mariage ne l’a pas détourné du sentiment d’avoir à rendre des comptes devant Allah. Émerveillés par sa véracité, les habitants du Yémen acceptèrent de conclure l’alliance. Qu’un homme d’une telle véracité ait apporté une demande en mariage pour leur fille constituait à lui seul pour eux un motif de grande fierté.

Le caractère de l’imam Abû Hanîfa est remarquable. Il envoya des étoffes à son associé et partenaire commercial Hafs ibn ‘Abd al-Rahmân afin qu’il les vende. Il lui précisa qu’il devait informer l’acheteur qu’une des pièces présentait un défaut. Hafs vendit cette étoffe, mais oublia de mentionner le défaut. Il en perçut néanmoins le prix intégral. La valeur de cette cargaison se situait entre trente et trente-cinq mille dirhams. Abû Hanîfa demanda à son associé de rechercher l’acheteur, mais celui-ci resta introuvable malgré de nombreux efforts. Il se sépara alors de son associé et fit don de la totalité du prix de la cargaison dans la voie d’Allah. Il ne voulut même pas mêler cet argent à ses biens licites. [Extrait de l’ouvrage d’Abd al-Halîm al-Jundî, « Abû Hanîfa, champion de la liberté et de la tolérance en islam ».]

Il est rapporté que le célèbre imam Yûnus ibn ‘Ubayd avait dans sa boutique des étoffes destinées à la vente, à différents prix. Une sorte d’étoffe coûtait quatre cents dirhams la paire, tandis qu’une autre en coûtait deux cents. Il laissa son neveu dans la boutique et alla accomplir la prière. À ce moment-là, un homme arriva et demanda une paire valant quatre cents dirhams. Le jeune homme lui en montra une qui n’en valait que deux cents. Elle lui plut et il l’acheta fort satisfait, puis repartit. Alors qu’il rentrait chez lui avec l’étoffe, il rencontra Yûnus en chemin. Celui-ci reconnut l’étoffe et lui demanda combien il l’avait payée. Il répondit : « Quatre cents dirhams. » Yûnus lui dit : « Cette étoffe ne vaut que deux cents dirhams. Retourne la rendre. » Il répondit : « Dans notre pays, on trouve cette étoffe à cinq cents dirhams. C’est pourquoi je l’ai achetée en toute satisfaction. » Yûnus lui dit : « Tu dois absolument la rendre, car rien n’est meilleur, en islam, que de vouloir sincèrement le bien d’autrui. » Sur ces mots, il l’emmena à la boutique et lui rendit les deux cents dirhams. Puis il réprimanda son neveu en ces termes : « N’as-tu pas eu honte ? La crainte de Dieu ne s’est-elle pas éveillée dans ton cœur ? Tu fais cent pour cent de bénéfice sans te soucier du bien des musulmans ? » Le jeune homme jura que l’acheteur avait acheté l’étoffe de son plein gré et avec satisfaction. Yûnus lui dit alors : « As-tu oublié qu’il faut aimer pour autrui ce que l’on aime pour soi-même ? »

Il est rapporté que le serviteur de Muhammad ibn al-Munkadir vendit, en son absence, à un homme pour dix dirhams une étoffe qui en valait cinq. Lorsqu’il l’apprit, Muhammad passa toute la journée à rechercher cet acheteur. Lorsqu’il le retrouva enfin, il lui dit : « Mon serviteur a vendu par erreur à dix dirhams l’étoffe qui en valait cinq. » L’homme, étonné, répondit : « Mais je l’ai payée avec plaisir. » Il lui répondit : « Que vous soyez mille fois satisfait, je n’en veux pas moins pour vous ce que je veux pour moi-même. » Sur ces mots, il lui rendit cinq dirhams. (Ar-Risâlat al-Khâlida, de ‘Abd al-Rahmân ‘Azzâm)

La clé la plus puissante pour percer le mystère de ces trois événements réside dans cette parole de Yûnus ibn Ubayd : « N’as-tu pas honte ? » Il ne fait aucun doute que la seule force à l’œuvre derrière tous ces événements était la honte ressentie devant sa propre conscience et la crainte d’Allah. Lorsque la conscience, la nature et l’esprit de l’être humain accueillent la force vitale de l’islam, et que cette force vitale se mêle à sa moelle, l’islam fait naître en lui, avec toute sa puissance, un caractère de cette nature.

Il existe encore bien d’autres exemples en dehors de ceux-ci. Mais, pour nous guider vers le but suprême que l’islam se fixe en vue de purifier la conscience humaine, ces quelques exemples nous suffisent. L’islam veut élever la conscience de l’être humain au-dessus de l’attrait de tous les besoins matériels, des liens et des relations, des biens, de la vie et des positions honorifiques. Il veut inciter l’être humain à s’acquitter correctement de toutes les responsabilités de la vie, en demeurant constamment vigilant, conscient et doué d’une vive sensibilité.

Exemples d’égalité

L’islam est venu apporter à l’humanité le message d’une égalité parfaite. Il est venu libérer les êtres humains des chaînes de toutes les valeurs qui faisaient obstacle à l’égalité. Nous allons maintenant voir comment cette doctrine a été mise en pratique dans la vie réelle.

À cette époque, les esclaves du monde entier constituaient une classe distincte, séparée de l’humanité libre. Il en était de même dans la péninsule Arabique. Lorsque nous examinons à cet égard les actes du Prophète Muhammad (que Dieu le bénisse et lui accorde la paix), nous constatons qu’il maria Zaynab, sa cousine et fille du clan hachémite de Quraysh, à Zayd, son esclave affranchi. Le mariage est une affaire extrêmement délicate : dans celui-ci, l’égalité entre les deux parties devient plus importante que toute autre question.

Nul autre homme que le Prophète (que Dieu le bénisse et lui accorde la paix), et nulle autre force que l’islam, n’auraient pu accomplir une œuvre aussi extraordinaire ; même aujourd’hui, elle demeure impossible ailleurs que dans le monde musulman. L’esclavage est certes illégal aux États-Unis, mais il est légalement interdit à un Noir d’épouser une Blanche, aussi méprisable soit-elle. De plus, il est encore interdit à un Noir de s’asseoir à côté d’un Blanc dans un autobus ou tout autre véhicule, dans un restaurant, un théâtre ou tout autre lieu.

Au début de l’Hégire, lorsque le Prophète (que Dieu le bénisse et lui accorde la paix) établit un lien de fraternité entre les Ansar et les Muhajirun, Zayd, son esclave affranchi, fut lié par ce pacte de fraternité à son oncle Hamza, tandis qu’Abû Bakr et Khârija ibn Zayd furent liés comme deux frères. Une fraternité fut également établie entre Khâlid ibn Ruwayha al-Khashyani et Bilal ibn Abî Rabah. Cette fraternité ne se limita pas à des paroles ; elle prit la forme d’un lien solide et durable, comparable à un lien de sang. Ils devinrent véritablement parents dans toutes les affaires touchant aux biens, à la vie et à l’existence.

Ensuite, le Prophète (que Dieu le bénisse et lui accorde la paix) envoya Zayd comme commandant à la bataille de Mu’ta. Puis il nomma son fils Usâma (que Dieu l’agrée) commandant d’une armée destinée à combattre les Romains, dont la majorité était composée de Muhajirun et d’Ansar. Dans cette armée se trouvaient également Abû Bakr (que Dieu l’agrée) et ‘Umar (que Dieu l’agrée), qui étaient les compagnons et les vizirs les plus proches du Prophète (que Dieu le bénisse et lui accorde la paix), et qui furent ensuite élus califes avec un accord unanime. Cette armée, placée sous le commandement d’Usâma, comptait aussi parmi ses rangs Sa‘d ibn Abî Waqqâs, un proche parent du Prophète (que Dieu le bénisse et lui accorde la paix). Il appartenait au clan de Banû Zuhra, celui de la famille maternelle du Prophète (que Dieu le bénisse et lui accorde la paix). De plus, il était l’un des Qurayshites qui embrassèrent l’islam aux tout premiers temps de la prophétie. Allah lui accorda la grâce d’embrasser l’islam à l’âge de dix-sept ans. C’était un homme très riche et hautement considéré. Il était aussi un guerrier extrêmement expérimenté et, en même temps, animé d’un ardent esprit de jihad.

Après le décès du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), lorsque le vénérable Abû Bakr (qu’Allah l’agrée) décida d’envoyer de nouveau l’armée d’Usâma au combat, il maintint également le commandant nommé par le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Lorsqu’il sortit de Médine pour prendre congé du commandant, Usâma avançait monté sur sa monture, tandis que le calife des musulmans marchait à pied. Usâma en fut extrêmement gêné. Il ne pouvait naturellement pas accepter de chevaucher lui-même tandis que le vieux calife marchait à pied. Usâma dit donc : « Ô successeur du Messager ! Montez vous aussi sur une monture, sinon j’en descendrai. » Le calife jura : « Par Dieu, ne descends pas ! Par Dieu, ne descends pas ! Par Dieu, je ne monterai pas. Il ne m’arrivera aucun mal à marcher quelque temps dans le chemin d’Allah. » Puis le vénérable Abû Bakr (qu’Allah l’agrée) se souvint soudain qu’il pourrait avoir besoin de `Umar. La difficulté était que `Umar (qu’Allah l’agrée) était l’un des soldats de l’armée d’Usâma. Usâma étant le commandant de cette armée, il fallait donc obtenir son autorisation pour garder `Umar. Le calife dit : « Si vous le jugez bon, veuillez laisser `Umar auprès de moi pour m’aider. »

C’est ici que, dans l’émerveillement, le cours de l’histoire s’immobilise. « Si vous le jugez bon, veuillez laisser `Umar auprès de moi pour m’aider. » Nous ne disposons pas de mots assez appropriés pour expliquer avec quelle dignité suprême le calife pouvait s’adresser ainsi à son simple commandant.

L’histoire avance encore. Nous voyons que `Umar ibn al-Khattâb (qu’Allah l’agrée) nomma `Ammâr ibn Yâsir (qu’Allah l’agrée) gouverneur de Kûfa. Or lui aussi était issu de la classe des esclaves. Notre regard imaginatif s’élargit davantage lorsque nous voyons le vénérable `Umar convoquer d’abord les deux anciens esclaves Suhayb (qu’Allah l’agrée) et Bilâl (qu’Allah l’agrée), alors que Suhayl, fils de `Amr ibn Hishâm, Abû Sufyân ibn Harb et les autres chefs qurayshites se tenaient debout. C’était parce qu’ils étaient des Compagnons du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) et des combattants de la bataille de Badr. Face à cette priorité, Abû Sufyân laissa échapper d’une voix sourde et irritée une parole de l’époque de l’ignorance : « Je n’ai jamais vu pareille chose. On nous fait attendre à la porte et l’on fait entrer les esclaves. »

Un jour, le vénérable `Umar (qu’Allah l’agrée) se rendait quelque part à La Mecque. Il vit que les serviteurs ne s’étaient pas assis pour manger avec leurs maîtres, mais se tenaient à l’écart. Irrité, il dit aux maîtres : « Qu’est-ce que cela signifie ? Pourquoi traite-t-on ainsi ses propres serviteurs de manière discriminatoire ? » Puis il appela ces serviteurs et les fit asseoir de force au repas avec leurs maîtres.

Le vénérable `Umar (qu’Allah l’agrée) nomma Nâfi` ibn al-Hârith gouverneur de La Mecque. Lorsqu’il le rencontra à `Usfân, le calife lui demanda : « Quelles nouvelles ? Qui as-tu laissé comme remplaçant ? » Nâfi` répondit : « J’ai laissé Ibn Abzâ comme remplaçant. Il est l’un de nos esclaves affranchis. » `Umar (qu’Allah l’agrée) dit : « Comment cela ? Tu as laissé un esclave affranchi comme ton remplaçant auprès des habitants de La Mecque ? » On lui répondit : « Il connaît bien le Coran, il est savant en matière de sharî`a et il est équitable. » Le vénérable `Umar (qu’Allah l’agrée) dit : « C’est bien naturel ! Notre Prophète (paix et bénédictions d’Allah sur lui) nous a dit qu’Allah élèvera beaucoup de gens par ce Livre et en abaissera beaucoup d’autres. »

————Texte arabe——-

Il va sans dire que le vénérable `Umar (qu’Allah l’agrée) n’avait pas posé cette question pour formuler une objection, mais pour connaître l’identité d’Ibn Abzâ. Sinon, ce même `Umar n’aurait pas dit, lorsqu’il donna ses instructions au conseil de six membres chargé de choisir son successeur : « Si Sâlim, l’esclave de Hudhayfa, était encore en vie, je l’aurais nommé calife. » Cela montre qu’il le considérait meilleur que chacun des membres du conseil. Ces six hommes étaient `Uthmân, `Alî, Talha, az-Zubayr, `Abd ar-Rahmân ibn `Awf, Sa`d ibn Abî Waqqâs et `Abdullah ibn `Umar (qu’Allah l’agrée).

Un jour, un esclave affranchi exprima à un homme issu de la tribu de Quraysh le désir d’épouser sa sœur et proposa de lui donner une importante somme d’argent. Mais celui-ci rejeta la proposition. Lorsque `Umar (qu’Allah l’agrée) l’apprit, il lui demanda : « Pour quelle raison n’as-tu pas voulu lui donner ta sœur en mariage ? C’est un homme excellent et il voulait aussi donner à ta sœur beaucoup de biens et de richesses. » L’homme répondit : « Nous appartenons à une famille de haute noblesse. Mais il n’est pas du même rang que ma sœur. » `Umar (qu’Allah l’agrée) dit : « Cet homme est noble dans ce monde comme dans l’au-delà : il est noble ici-bas parce qu’il est très riche, et noble dans l’au-delà parce qu’il craint Dieu et accomplit de bonnes œuvres. Si la jeune fille est d’accord, marie-la à cet homme. » L’homme demanda l’avis de sa sœur et constata qu’elle était consentante. Il la maria alors à cet homme.

Les esclaves avaient toute latitude pour s’élever, selon leur volonté, aux rangs les plus élevés. C’est ainsi qu’Ikrimah, l’esclave d’Abdullah ibn Umar, Nafi, l’esclave d’Abdullah ibn Abbas, Ibn Shirîn, l’esclave d’Anas ibn Malik, et Ibn Hurmuz, l’esclave d’Abû Hurayra, devinrent des figures inséparables et inoubliables de l’histoire. À Bassora, Hasan al-Basrî, et à La Mecque, Mujâhid ibn Jubayr, Atâ ibn Abî Rabâh et Tâwûs ibn Kaysân étaient des jurisconsultes renommés, et ils étaient tous issus de familles d’esclaves. De même, le mufti d’Égypte à l’époque de Umar ibn Abd al-Azîz, Yazîd ibn Abû Dhîb, était l’esclave d’un homme nommé Aswad Dînqâlâr. (Abû Hanîfa : Abd al-Halîm Jundî).

La politique des musulmans à l’égard des travailleurs était similaire. Ceux qui gagnaient leur subsistance par le travail manuel jouissaient d’un très grand respect dans la vie sociale musulmane. Le travail lui-même était tenu en très haute estime. Ainsi, tout travailleur — quel que fût son métier — recevait le même respect. Le métier d’un travailleur ne pouvait l’empêcher d’acquérir le savoir ; il ne constituait même aucun obstacle sur la voie qui menait à devenir un grand savant et un maître.

L’imam Abû Hanîfa était marchand de tissus, et nombre de grands penseurs qui lui succédèrent furent commerçants ou artisans. L’imam Ahmad ibn Amr était cordonnier. Son père était un compagnon de l’imam Abû Hanîfa et un disciple de Muhammad et de Hasan. D’un côté, il gagnait sa subsistance en fabriquant des chaussures ; de l’autre, il rédigea pour le calife al-Muhtadî bi-llâh le Kitâb al-Kharâj, ou « La politique fiscale de l’islam ». À cette époque, il composait également ses précieux ouvrages sur la jurisprudence islamique. Les mains d’al-Qaffâl portaient les marques de la fabrication des serrures ; Ibn Qattândubâga exerçait le métier de tailleur ; et le célèbre imam al-Jassâs était fabricant de récipients en verre. De même, les pages de l’histoire nous présentent, comme témoins, un vendeur de récipients en cuivre (al-Saffâr), un vendeur de parfums (al-Saydalânî), le fils d’un vendeur de halva (al-Halwârî), un vendeur de farine (al-Daqqâq), un vendeur de savon (al-Sâjûnî), un cordonnier (al-Na‘âlî), un vendeur de légumes (al-Baqqâlî) et un vendeur de marmites (al-Qudûrî), entre autres.

Dès l’aube de la civilisation islamique, c’est-à-dire dès le premier siècle, les musulmans accomplirent ce que le monde occidental ne put réaliser malgré des siècles d’efforts : aucune profession n’est en elle-même vile ou noble ; ce sont les hommes qui possèdent des qualités supérieures ou qui en sont privés. (Abû Hanîfa : Jundî)

La liberté individuelle et la liberté d’expression

Il sera impossible de donner une description complète de la haute dignité de cette égalité humaine tant que nous ne connaîtrons pas précisément la politique de la société islamique à l’égard des personnes occupant de hautes fonctions. L’égalité véritable ne pourra être instaurée que lorsque les grands se tiendront sur le même rang que les petits et que le seul fondement de la supériorité et de la noblesse sera le caractère, et non la naissance, le rang ou la richesse. Le simple fait d’honorer et de respecter les petits ne suffit pas à établir une véritable égalité.

L’imam Abû Yûsuf a écrit dans son Kitâb al-Kharâj : « Un jour, Umar ordonna à ses fonctionnaires de venir le rencontrer pendant le pèlerinage. Lorsqu’ils se présentèrent au moment fixé, Umar s’adressa à eux ainsi qu’à la foule rassemblée :

« Mes frères ! Je n’ai nommé ces fonctionnaires que pour vous surveiller et vous servir avec honnêteté. Je ne les ai pas désignés pour porter atteinte à vos vies, à vos biens ou à votre honneur. Si l’un de vous a donc une plainte contre un fonctionnaire, qu’il se lève et l’exprime. Ce jour-là, un seul homme se leva et dit : “Ô commandeur des croyants ! Tel de vos fonctionnaires m’a injustement frappé de cent coups de fouet.” »

Le vénérable Omar (qu’Allah l’agrée) demanda : « Veux-tu, toi aussi, le frapper ? Viens, prends ta revanche. » Alors Amr ibn al-As se leva et dit : « Ô Commandeur des croyants ! Si vous commencez à traiter ainsi les fonctionnaires, cela leur sera extrêmement pénible. Cela deviendra une règle permanente, et ceux qui viendront après vous agiront de la même manière. »

Le vénérable Omar (qu’Allah l’agrée) dit : « Est-ce une raison pour que je n’autorise pas cet homme à prendre sa revanche ? Pourtant, j’ai moi-même vu le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) permettre à quelqu’un de prendre sa revanche sur lui. » Puis, s’adressant à l’homme : « Viens, prends ta revanche. » Amr ibn al-As dit : « Donnez-nous la possibilité de satisfaire cet homme. »

Le vénérable Omar (qu’Allah l’agrée) donna son autorisation. Ils satisfirent alors l’homme en lui donnant deux cents dinars. Il fallut lui donner deux dinars pour chaque coup de fouet. Il est vrai qu’Amr ibn al-As épargna cette épreuve à un autre fonctionnaire ; mais lorsque son propre fils fut accusé d’avoir frappé un jeune Égyptien, Omar (qu’Allah l’agrée) lui fit subir la juste revanche et ne permit pas à Amr de protester le moins du monde. Au moment de faire appliquer la revanche, le vénérable Omar (qu’Allah l’agrée) avait dit : « Frappe le fils de ce grand notable. » Le châtiment d’Amr ibn al-As lui-même était également devenu inévitable. Mais l’Égyptien pardonna et renonça à le frapper.

Un autre jour, le vénérable Omar (qu’Allah l’agrée) était assis et distribuait de l’argent parmi les musulmans. La foule rassemblée devint très dense. Sa’d ibn Abi Waqqas s’avança et, repoussant les autres, parvint jusqu’au vénérable Omar. Ce compagnon était issu d’une famille éminemment noble. Le vénérable Omar (qu’Allah l’agrée) lui administra un coup de fouet en disant : « Tu ne reconnais pas la majesté du gouvernement d’Allah sur la terre ; mais j’ai jugé nécessaire de te montrer que, du point de vue du gouvernement d’Allah, ton influence et ton prestige ne valent pas même un sou. »

Quelqu’un pourrait dire : « Mais lui était le calife. Qui peut-on lui comparer ? » Nous allons donc voir maintenant dans quelle mesure les sujets des califes et des rois ont fait preuve de liberté d’esprit et de courage pour exprimer leurs opinions et les critiquer en leur présence. La véritable source de cette liberté d’esprit et de ce courage dans l’expression des opinions réside dans la liberté de conscience et de sagesse accordée par l’islam, ainsi que dans l’égalité parfaite mise en pratique dans les paroles et dans les actes.

En prononçant un discours en tant que calife, le vénérable Omar (qu’Allah l’agrée) dit : « Si vous voyez en moi quelque déviation, redressez-moi. » Un homme parmi les musulmans réunis s’écria : « Si nous voyons en toi quelque déviation, nous te redresserons avec une épée acérée. » En entendant cela, Omar (qu’Allah l’agrée) dit : « Mille fois merci à Allah d’avoir fait naître, sous le califat d’Omar, des hommes capables de le redresser avec une épée acérée. » Un jour, les musulmans reçurent en butin plusieurs manteaux yéménites. Comme tous les musulmans, le vénérable Omar reçut un manteau, et il en donna également un à son fils Abdallah. Comme le calife avait besoin d’une tunique, Abdallah lui remit son propre manteau afin que les deux manteaux puissent être réunis pour en confectionner une. Vêtu de cette tunique, le vénérable Omar (qu’Allah l’agrée) monta prononcer un discours et dit : « Écoutez-moi et obéissez-moi. » Aussitôt, Salman se leva et dit : « Nous ne t’écouterons ni ne t’obéirons désormais. » Omar (qu’Allah l’agrée) demanda : « Pourquoi ? » Salman répondit : « Réponds d’abord : comment as-tu confectionné cette tunique ? Tu n’as certainement reçu, toi aussi, qu’un seul manteau, alors que tu es un homme très grand. » Il dit : « Ne tire pas de conclusion hâtive. » Puis il appela Abdallah ibn Omar et lui dit : « Je te le demande par Allah : le manteau avec lequel j’ai fait confectionner ma tunique était-il le tien ? » Il répondit : « Oui. » Salman dit alors : « À présent, dites-nous quelle est votre décision. Nous vous écouterons et nous vous obéirons. »

Quelqu’un pourrait dire : « Mais ceci concerne Omar (qu’Allah l’agrée). Qui peut-on lui comparer ? »

Prenons l’exemple d’Abou Ja‘far al-Mansour. L’État qu’il fonda avait pour base juridique, non pas la charia, mais, selon notre terminologie, les usages sociaux, les coutumes et les traditions. Sufyan al-Thawri se rendit auprès de lui et dit : « Ô Commandeur des croyants ! Vous dépensez les biens d’Allah et ceux des musulmans sans leur volonté ni leur consentement. Quelle réponse avez-vous à cela ? » Le vénérable Omar (qu’Allah l’agrée) avait un jour accompli le pèlerinage aux frais de l’État ; en tout, seize dinars avaient été dépensés pour lui et ses compagnons. Pourtant, Omar (qu’Allah l’agrée) avait dit : « J’ai l’impression que nous avons imposé un lourd fardeau au trésor public. » Vous savez certainement quel hadith Mansour ibn Ammar nous avait rapporté, car vous étiez vous aussi présent à cette assemblée et c’est vous qui, le premier, l’aviez consigné par écrit. D’après Ibn Mas‘ud, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) a dit : « Celui qui intervient à sa guise dans les biens d’Allah et de Son Messager est voué au feu de l’Enfer. » Sur quoi un scribe nommé Abou Obeida, flagorneur chevronné du roi, s’écria : « Quoi ! Vous tenez de tels propos au Commandeur des croyants ! » Sufyan le réprimanda : « Tais-toi, misérable ! C’est ainsi que Haman et Pharaon, en se flattant mutuellement, se sont l’un et l’autre conduits à la destruction. » Sur ces mots, il quitta la cour.

Aussi grande que soit la tyrannie des dirigeants despotiques, il leur était impossible d’intervenir contre une personne dont le cœur était illuminé et qui, s’élevant au-dessus des besoins matériels, s’était entièrement soumise aux commandements d’Allah.

Wâthiq était lui aussi un dirigeant despotique. Un jour, un philosophe musulman vint le trouver. Il le salua, mais Wâthiq lui répondit : « La sallamallâhu alayka » (c’est-à-dire : « Qu’Allah ne fasse pas descendre la paix sur toi »). Dès qu’il entendit ces paroles, le philosophe réprimanda Wâthiq en disant : « Tes maîtres t’ont appris des manières extrêmement grossières. » Allah le Très-Haut a dit :

« Lorsque vous êtes salués, rendez un salut meilleur ou rendez le même salut. » Pourtant, loin de me rendre un salut meilleur, tu ne m’as même pas répondu par un salut équivalent. (Abû Hanîfa-Jundî).

Le juge Abû Yûsuf siégeait en audience. Un homme vint lui soumettre une affaire. Il était en conflit avec le souverain abbasside Hâdî au sujet d’un jardin. Abû Yûsuf estima que le jardin revenait à cet homme. La difficulté était que le souverain avait des témoins. Il déclara : « Le demandeur soutient que les témoins du souverain sont véridiques ; le souverain doit donc prêter serment à ce sujet. » Hâdî refusa de prêter serment, considérant cela comme une humiliation, et restitua le jardin à son propriétaire. Dans une autre affaire, il contraignit Hârûn al-Rachîd à faire une déposition sous serment. Lorsque Fadl ibn al-Rabî se présenta comme témoin en faveur de Hârûn al-Rachîd, il rejeta son témoignage. Le calife, irrité, demanda : « Pour quelle raison le témoignage de Fadl a-t-il été rejeté ? » Abû Yûsuf répondit : « Je l’ai entendu dire : “Je suis votre esclave.” Si ses paroles sont vraies, le témoignage d’un esclave n’est pas recevable ; et s’il est menteur, le témoignage d’un menteur ne peut être accepté. » (Abû Hanîfa-Jundî)

La lampe de la liberté individuelle qu’Islam avait allumée dans la conscience des hommes demeura inextinguible, même à l’époque la plus sombre de l’histoire. À chaque époque de l’histoire, on observe de nombreux exemples de cette liberté glorieuse de la conscience.

En Égypte, Ahmad ibn Tûlûn vouait un profond respect au qadi hanafite nommé Bakkâr ibn Qutayba. Lorsqu’Ahmad lui demanda de maudire le prince abbasside al-Muwaffaq, il marqua un instant de réflexion puis dit :

—-Texte arabe—-

« Prenez garde : malédiction contre les oppresseurs ! » Un homme dit alors à Ahmad ibn Tûlûn que Bakkâr l’avait maudit, lui, Ahmad. Ibn Tûlûn demanda donc qu’on lui rende tous les présents qu’il lui avait offerts. Il les récupéra exactement dans l’état scellé où il les avait donnés. Ensuite, Ibn Tûlûn fit enfermer Bakkâr dans une maison louée. De nombreuses personnes obtenaient auprès d’Ibn Tûlûn l’autorisation de lui rendre visite. Bakkâr conversait avec elles à travers la fenêtre. Puis Ibn Tûlûn fut atteint d’une maladie si grave qu’il ne subsista plus aucun espoir pour sa vie. Il ordonna alors la libération de Bakkâr. Au messager venu apporter la nouvelle de sa libération, il dit : « Dis à Ibn Tûlûn que je suis devenu très vieux et qu’il est malade. Nous nous rencontrerons bientôt. Entre nous, seul Allah a créé une séparation. » À la mort d’Ibn Tûlûn, Bakkâr disait : « Ah ! Le pauvre homme est mort ! » (Abû Hanîfa-Jundî)

Par cette parole : « Le pauvre est mort ! », son sentiment s’est concrétisé : Ibn Touloun détenait certes le pouvoir, mais il était inférieur et impuissant en comparaison de lui.

Sous le règne ayyoubide, le roi d’Égypte Ismaïl apporta son soutien aux Anglais dans la guerre des Croisés. Ayant reçu l’assurance que les Anglais l’aideraient contre le sultan Najm ad-Dîn Ayyoub, il leur céda plusieurs régions, dont Saïda. Mais lorsque Izz ad-Dîn ibn Abd as-Salam protesta fermement, le roi, irrité, le fit arrêter. Puis il lui envoya un émissaire pour le menacer et le tenter par des promesses. L’émissaire lui dit : « Si vous n’intervenez pas dans les affaires du roi, vous serez rétabli dans votre ancienne fonction et vous serez même davantage promu. » Izz ad-Dîn répondit : « Par Dieu ! Je ne le tolérerais même pas si le roi venait me baiser la main. En réalité, vous êtes d’un monde et moi d’un autre. » (Abou Hanifa – Abd al-Halim Joundi)

Sous le règne d’Az-Zâhir Baybars, Cheikh Mouhy ad-Dîn an-Nawawi résidait à Damas. Il prodiguait souvent de bons conseils à Az-Zâhir, tantôt par écrit, tantôt oralement. L’Allama Jalâl ad-Dîn as-Souyouti a cité, dans son célèbre ouvrage « Hunsul Mahâdara », nombre de ses lettres adressées au roi. Dans la plupart de ces lettres, il demandait l’exonération des impôts, en évoquant la détresse économique du peuple. Dans l’une d’elles, il écrivit : « Cette année, les pluies n’ont pas été suffisantes. En raison de la hausse des prix, de la grave pénurie de denrées alimentaires et de l’épidémie qui a frappé le bétail, les habitants de Syrie sont tombés dans une situation affligeante. Dans ces circonstances, vous devriez témoigner votre bienveillance aux populations pauvres. Je vous le dis dans votre intérêt et dans celui du peuple, car souhaiter le bien est le fondement même de l’islam. »

Le roi ne se contenta pas de rejeter ce conseil ; il exprima en outre sa vive colère devant le manque de coopération des oulémas à son égard, en disant : « Où étaient ces messieurs lorsque les Tatars attaquaient le pays et le pillaient ? » Cheikh Mouhy ad-Dîn répondit fermement à cette raillerie. Réitérant son opinion et le conseil donné précédemment, il dit : « La question des envahisseurs non musulmans ne peut être assimilée à celle des dirigeants musulmans du pays. Lorsque ces mécréants rebelles n’avaient pas la moindre foi en notre religion, quel conseil pouvions-nous leur donner et quel profit cela aurait-il apporté ? Je tiens à déclarer clairement que personne ne pourra m’empêcher de dire la vérité et de prodiguer de bons conseils. Je suis fermement convaincu qu’il s’agit d’un devoir impératif pour moi et pour ceux qui me ressemblent. Quels que soient les dangers auxquels nous devons faire face en accomplissant ce devoir, ils seront auprès d’Allah une cause de grand bien et contribueront à notre élévation en dignité. Je me soumets entièrement à Allah. Allah connaît parfaitement la situation de Ses serviteurs. Le Messager d’Allah nous a recommandé de continuer en toutes circonstances à dire la vérité et de ne tenir aucun compte des reproches des détracteurs à ce sujet. Nous aimons le roi en toutes circonstances et souhaitons son bien ici-bas et dans l’au-delà. »

Poussé par cette sollicitude, le cheikh continua à écrire des lettres. Mais Az-Zâhir, sans tenir compte de ses conseils, continua à percevoir les impôts sous prétexte de préparer la guerre imminente. Le roi avait rassemblé des fatwas d’oulémas en faveur de son opinion ; ces oulémas les avaient émises conformément à ses instructions. Il convoqua le cheikh et lui demanda de signer les fatwas des autres oulémas. Le cheikh adopta alors une position extrêmement ferme. Il dit : « Je sais que tu étais un esclave captif. Tu étais ruiné. Puis Allah t’a accordé Sa grâce et t’a élevé au rang de roi. Je sais que tu possèdes mille esclaves vêtus de brocart et cent servantes couvertes de bijoux d’or de la tête aux pieds. Si maintenant tu dépenses les brocarts de ces esclaves et les bijoux de ces servantes, je rendrai une fatwa déclarant qu’il t’est permis de percevoir des impôts auprès de tes sujets. »

En entendant cela, Az-Zâhir entra dans une violente colère et l’expulsa immédiatement de Damas. Le cheikh continua à vivre dans une localité de Syrie appelée Nava. Plus tard, tous les oulémas et les faqihs dirent au roi : « C’est notre savant le plus unanimement respecté et le meilleur de tous. Ramenez-le à Damas. » Le roi l’autorisa alors à retourner à Damas, mais le cheikh refusa en disant : « Tant qu’Az-Zâhir y restera, je ne reviendrai pas. » Un mois plus tard, Az-Zâhir fut frappé par la mort. (D’après « Ibn Taymiyya », du professeur Abou Zouhra.)

L’histoire des temps modernes ne manque pas non plus d’exemples de caractères aussi nobles. Je me contenterai de mentionner deux événements.

Sous le règne d’Ismaïl, le sultan Abd al-Aziz arriva un jour en Égypte. Ismaïl comptait les jours dans l’attente de son arrivée, car celle-ci était extrêmement importante pour l’obtention du titre de khédive. En outre, la visite du sultan offrait de nombreuses possibilités d’obtenir pour l’Égypte divers avantages politiques. À cette époque, un programme de rencontres du sultan avec les oulémas fut élaboré

Cela se faisait. Lors de cette cérémonie d’audience, de nombreuses coutumes contraires à l’islam étaient observées. L’une d’elles voulait que le visiteur s’agenouille et s’incline en frappant la tête contre le sol, à la manière turque. Les intendants du palais royal étaient chargés d’enseigner ces coutumes aux savants venus en audience, de peur qu’ils ne commettent une erreur devant le sultan.

Puis le moment de l’audience approcha. Les savants commencèrent à entrer un à un et, poussés par l’avidité de vulgaires intérêts terrestres, se prosternèrent devant une créature semblable à eux. Ensuite, ils ressortirent en reculant, le visage tourné vers le sultan, conformément à la méthode qui leur avait été enseignée. Un seul savant échappa à cet acte répugnant : le cheikh Hassan al-Adadi. Il méprisait les mesquins intérêts terrestres et entretenait en lui la conviction que toute puissance réside entre les mains d’Allah. Il entra la tête haute, comme un homme libre, puis, arrivé devant le sultan, le salua selon la tradition islamique en disant : « As-salamou alaykoum ». Ensuite, comme tout savant devrait le faire lorsqu’il rencontre un gouvernant, il lui recommanda de craindre Allah et de traiter les gens avec équité et bonté. Après avoir achevé ses paroles, il le salua de nouveau et sortit, la tête haute, comme un homme libre et intrépide.

À cette vue, les intendants de la cour et le khédive lui-même faillirent perdre connaissance. Ils pensèrent que la situation leur échappait et que la colère du sultan n’aurait probablement aucune limite. Leur soigneuse préparation ayant échoué, ils s’effondrèrent de désespoir.

Mais l’effet de la vérité ne peut jamais être vain. La force et l’autorité avec lesquelles elle sort du cœur s’implantent avec la même force et la même autorité dans le cœur des autres. Il en fut ainsi ici. Le sultan déclara spontanément : « Il n’y a parmi vous qu’un seul savant. » Il ne récompensa que celui-ci et priva tous les autres de récompense.

Le deuxième événement se produisit entre le khédive Tawfiq Pacha et le cheikh Hassanouviil, au Dar al-Ouloum.

Le cheikh Hassanouviil était professeur au Dar al-Ouloum. Il portait une robe de type mamlouk, ordinaire et peu coûteuse (djellaba). Un jour, le directeur du Dar al-Ouloum apprit que le khédive allait bientôt venir inspecter la madrasa. Il entreprit aussitôt de nettoyer et de décorer l’établissement. On demanda au cheikh Hassanouviil de changer de tenue et de venir vêtu d’un caftan et d’une djoubba, vêtements relativement plus distingués. Le cheikh accepta cette demande d’un signe de tête.

Le jour fixé, le cheikh vint vêtu de son ancienne tenue. Il tenait toutefois à la main un mouchoir dans lequel était noué quelque chose en forme de petit paquet. En le voyant dans ses vieux vêtements, le visage du directeur se décomposa. D’un ton quelque peu irrité, il demanda : « Cheikh ! Où sont la djoubba et le caftan ? » Le cheikh lui montra le mouchoir en indiquant qu’ils se trouvaient là. Le directeur pensa qu’à l’approche de l’arrivée de l’invité, il changerait peut-être de vêtements.

Un peu plus tard, l’invité tant attendu arriva. Une vague de joie parcourut toute la madrasa. L’instant d’après, un événement extraordinaire se produisit. Le cheikh Hassanouviil se présenta devant le khédive avec le paquet qu’il tenait à la main et dit d’un ton parfaitement détaché : « On m’a dit que je devais absolument venir vêtu d’une djoubba et d’un caftan. Si c’est ma djoubba et mon caftan que vous voulez, les voici ; mais si c’est Hassanouviil que vous voulez, eh bien, Hassanouviil est présent. »

Comme il était naturel, Khadêv répondit qu’il voulait son Hasanunovil.

Telle est la véritable condition des croyants. Ils ne désirent aucun honneur autre que celui de l’islam. Leur esprit, leur sensibilité et leur conscience n’accordent aucune importance aux valeurs méprisables et vaines ni aux intérêts éphémères. Ils comprennent la véritable essence de l’islam et la mettent pleinement en pratique dans leur vie. Après avoir acquis l’irrésistible force vitale de l’islam, ils n’éprouvent plus le besoin de satisfaire qui que ce soit. En vérité, voilà ce qu’est l’islam authentique.

L’attitude envers les pays conquis

Nous allons maintenant examiner l’attitude qui a été adoptée envers les habitants des pays conquis et les peuples non musulmans des pays musulmans. Car cette question est étroitement liée à l’égalité, à la justice et à la liberté de conscience. L’égalité et la justice instaurées par l’islam dépassent le cadre de l’individu, du groupe et de l’islam pour s’étendre à l’ensemble de l’humanité.

Lorsqu’on aborde la question des pays conquis, il est naturellement nécessaire d’évoquer les véritables objectifs, buts et raisons qui, selon l’islam, président à la conquête des territoires. C’est un sujet qui mériterait une longue étude. Nous n’en examinerons ici que ce qui est indispensable et se rapporte à la justice sociale universelle de l’islam.

L’appel islamique s’adresse à la conscience, à l’esprit et à l’intelligence de l’être humain. Il n’y a place ni pour la contrainte ni pour l’usage de la force. Même la pression psychologique qui, dans les religions antérieures, se manifestait sous la forme de phénomènes miraculeux, l’islam ne l’a pas tolérée. L’islam est le seul système qui ait témoigné un plein respect à la raison, à la conscience et aux sentiments de l’être humain ; au lieu de le fasciner par des phénomènes surnaturels ou des miracles et de le séduire par des procédés psychologiques, il s’est contenté de s’adresser à lui dans un langage simple et direct. Il n’a jamais eu recours à la contrainte par la force de l’épée.

————Texte arabe——

« Il n’y a pas de contrainte en matière de mode de vie. »

————Texte arabe——

« Appelle au chemin de ton Seigneur par la sagesse et la bonne exhortation, et discute avec eux de la meilleure manière. »

Mais, dès le premier jour, les Quraysh ont fait obstacle, par la force matérielle, à cette nouvelle manière de vivre. Ils ont infligé d’inhumaines persécutions à tous ceux auxquels Allah avait permis d’embrasser l’islam. Ils ont séparé certains musulmans de leurs foyers, de leurs épouses, de leurs enfants et de leurs familles, puis les ont expulsés du pays. Ils ont comploté pour les faire mourir de faim en les retenant dans des grottes montagneuses et en les soumettant à un « boycott » social. En somme, ils n’ont laissé de côté aucun moyen d’employer la force matérielle pour éloigner les gens de l’islam.

Dans ces circonstances, il n’y avait d’autre choix que de protéger les adeptes de l’islam contre l’oppression—

————Texte arabe——

« L’autorisation de prendre les armes a été accordée à ceux contre qui la guerre est menée, parce qu’ils sont opprimés. Certes, Allah est capable de les secourir. »

————Texte arabe——

« Combattez, dans le chemin d’Allah, ceux qui vous combattent. Mais ne commettez pas d’excès, car Allah n’aime pas les transgresseurs. »

Puis, à un moment donné, toute la péninsule Arabique se retrouve sous l’égide de l’islam. La conquête des pays s’étend alors au-delà de l’Arabie. La question se pose : quels étaient le but et l’objectif de ces conquêtes ?

Comme je l’ai déjà dit, l’islam vous a présenté une idéologie internationale et un mode de vie universel. Il ne peut se limiter aux frontières d’un quelconque élan particulier. Il veut porter le courant de son bienfait jusqu’à chaque recoin du monde et à l’ensemble de l’humanité. Mais deux vastes empires, ceux de Rome et de Perse, se dressent en travers de sa route. Ils restent à l’affût, prêts à le détruire. Ces puissances n’étaient pas disposées à permettre aux porte-étendards du mouvement islamique de parcourir le monde afin de transmettre aux populations le message essentiel de l’islam. Dans ces circonstances, l’islam n’avait d’autre choix que de supprimer la puissance étatique qui faisait obstacle entre la loi divine et les gens ordinaires. Après la suppression de cet obstacle, il offre aux hommes la possibilité de n’obéir qu’à Allah et de se libérer de l’obéissance et de la servitude envers les hommes. Voilà le sens de l’instauration du système islamique à la place du système du faux. L’homme y acquiert la liberté complète de parole. Après la suppression de l’obstacle constitué par la puissance étatique et la victoire de la loi d’Allah, l’obéissance devient réservée exclusivement à Allah et l’homme est libéré de la servitude envers l’homme. Dès lors, celui qui le souhaite embrassera l’islam volontairement, avec joie et en pleine possession de ses droits ; celui qui ne le souhaite pas ne l’embrassera pas. Car chaque individu dispose du plein droit de déterminer lui-même ses propres principes. Telle est la signification de la réserve de la religion, ou de l’obéissance, à Allah seul, dans la déclaration suivante du Coran :

————Texte arabe——

« Combattez ces mécréants jusqu’à ce que l’obéissance soit entièrement réservée à Allah seul. » Ici, le mot dîn signifie l’obéissance. L’objectif est que l’homme, libéré de l’autorité et de la souveraineté des hommes, se place sous l’autorité et la souveraineté d’Allah. Ensuite, sans aucun obstacle ni contrainte, les hommes choisiront eux-mêmes leurs croyances et leurs convictions.

À la lumière de cette explication, il devient clair que les conquêtes de l’islam sont totalement différentes des guerres expansionnistes et impérialistes menées contre les peuples étrangers dans le but d’exploiter et d’opprimer des nations enivrées par leur puissance. La portée de ces guerres réside uniquement dans le fait qu’elles constituaient une lutte visant à supprimer les puissances étatiques qui faisaient obstacle entre la nouvelle croyance et l’idéologie apportées par l’islam, d’une part, et les autres peuples, d’autre part. Pour les peuples, il s’agissait d’une lutte morale et spirituelle ; contre les puissances étatiques qui s’imposaient à eux comme des divinités à l’aide de la force matérielle, il s’agissait d’une lutte matérielle et armée.

L’islam se considère comme la loi destinée à toute l’humanité et n’emploie pas la force matérielle pour sa propagation et son expansion. Conformément à ce principe fondamental, il a placé trois voies devant toutes les nations du monde. Chaque nation doit en choisir une : embrasser l’islam, manifester sa coopération et son obéissance en versant la djizya, ou faire la guerre.

L’appel qu’il adresse aux peuples du monde à « embrasser l’islam » est indéniablement juste. Car c’est la seule voie de la guidance. C’est la doctrine la plus moderne et la plus parfaite concernant Dieu, l’homme, la vie et l’univers. C’est la grande porte par laquelle, après être entré, un non-musulman devient le frère de tous les musulmans ; ses droits et ses devoirs deviennent les mêmes que ceux des musulmans. Aucun autre musulman ne peut prétendre lui être supérieur par la couleur, l’ascendance, la richesse ou le rang.

L’appel à verser la djizya est similaire. Pour défendre le pays, les musulmans doivent aller jusqu’à sacrifier leur vie. Ils versent également la zakat afin de préserver les intérêts de la société. Un non-musulman bénéficie lui aussi d’une pleine paix et d’une pleine sécurité sous l’autorité de l’État islamique. Il participe à égalité avec tous les autres citoyens de l’État islamique à la jouissance des avantages intérieurs, extérieurs et de toutes les autres facilités. Dans la vieillesse ou l’incapacité, il peut également bénéficier du système de sécurité sociale. Dans ces conditions, les exigences de la justice et de l’équité veulent qu’il contribue lui aussi financièrement à toutes ces activités. Puisque la zakat revêt davantage le caractère d’un acte d’adoration que celui d’un impôt financier, l’islam ne les contraint pas à accomplir cet acte d’adoration. En effet, l’islam respecte également les émotions et les sentiments de ceux qui ne l’ont pas accepté. C’est pourquoi il prélève auprès d’eux un impôt sous la forme de la djizya, en remplacement de la zakat. Lors de l’établissement de la djizya, il a été tenu compte du fait que, s’il devient nécessaire de sacrifier sa vie pour le pays, seuls les musulmans le font. En outre, la djizya est un signe d’obéissance et de soumission. Cela montre que ceux qui la versent ne feront pas obstacle à la voie de l’islam par la force et que personne ne s’opposera à la transmission de l’islam au peuple. Tel était l’objectif de l’islam.

Le dernier recours est la guerre. Refuser à la fois l’islam et la jizya signifie qu’il est résolu à demeurer un obstacle entre l’islam et la population. Dans ces conditions, il devient inévitable de mettre fin, par la force, à cette insolence démontrée avec arrogance, car il n’existe aucun autre remède.

Dans les pays conquis, l’islam a pleinement mis en œuvre son programme humanitaire et international. Ceux qui embrassaient l’islam bénéficiaient, dans tous les domaines, des mêmes droits que les musulmans. Même lorsqu’ils acquittaient la jizya, il leur garantissait tous les droits humains supérieurs. Même en temps de guerre, il a donné, dans ses relations avec eux, un exemple éclatant de justice et d’humanité.

Lorsque le gouverneur d’un pays conquis embrassait l’islam, celui-ci le maintenait généralement dans ses fonctions de gouverneur. Hazrat Abu Bakr maintint Bazan, d’origine perse, comme gouverneur du Yémen. De même, il conserva à son poste Firoz, le gouverneur perse de Sanaa. Lorsque Qays ibn Abd Yaghus, d’origine arabe, chassa Firoz de cette région, Abu Bakr soutint le musulman perse contre le musulman arabe, le fit revenir et le rétablit dans ses anciennes fonctions. De la même manière, les musulmans maintinrent dans leurs postes les fonctionnaires subalternes ainsi que les responsables non musulmans de rang inférieur à celui des émirs.

Selon la loi islamique, la confiscation par les conquérants de tous les biens des rebelles qui ne se convertissent pas à l’islam, n’acceptent pas non plus de payer la jizya et choisissent la guerre est parfaitement légale. Pourtant, lorsque la Perse fut conquise à l’époque de Hazrat Omar, il institua une autre politique, conformément aux exigences des valeurs morales et humanitaires de l’islam. Il reconnut aux propriétaires fonciers leurs droits de propriété sur les terres, tout en leur imposant un impôt foncier. Il prit simultanément en considération deux intérêts. Le premier était celui des pays conquis eux-mêmes : bien qu’ils eussent combattu les musulmans, il ne voulait pas les priver de leurs moyens de subsistance. Le second était celui des générations futures de musulmans. Si toutes les terres avaient été attribuées aux conquérants de l’époque, les générations suivantes auraient été privées de leurs revenus. Il estima donc préférable de percevoir un impôt sur les terres. Ainsi, les recettes pourraient toujours être consacrées au bien public, et les générations futures pourraient elles aussi en recevoir une part raisonnable.

C’est une vérité universellement reconnue que l’islam a toujours traité les pays conquis avec une humanité d’un très haut niveau. Il a offert à tous la possibilité libre et inconditionnelle de tirer profit de sa beauté, de ses particularités et de ses qualités bénéfiques. En outre, il a invité chacun à en bénéficier, sans distinction de couleur, d’ascendance, de langue, de nation ou de religion. Il a donné à chacun la possibilité de faire tout ce qui était en son pouvoir pour le bien de la société. Dans un domaine particulier de l’islam, à savoir le droit et la jurisprudence, les habitants des pays conquis ainsi que les esclaves acquirent une grande expertise. Dans aucun secteur important de la vie publique les Arabes ne détenaient un monopole. Même aux postes d’émirs et de gouverneurs, on nommait des hommes qui dépensaient d’abord, au profit du pays concerné, les recettes supplémentaires de celui-ci, et n’en déposaient que le surplus dans le bayt al-mal central. Les pays conquis n’étaient pas des colonies, et les conquérants n’avaient pas la possibilité d’utiliser les vies et les biens de leurs habitants pour leur confort et leurs plaisirs. De même, l’islam accorda aux habitants des pays conquis une liberté sans égale dans l’accomplissement de leurs rites religieux. Il prit lui-même en charge la protection de leurs lieux de culte, de leurs khanqahs, de leurs églises, ainsi que de leurs savants et de leurs prêtres. Il respecta les traités et les engagements conclus avec eux avec une telle honnêteté et une telle fidélité qu’il est difficile d’en trouver un équivalent dans l’histoire des relations internationales. Aujourd’hui encore, c’est la pratique instaurée par l’islam qui demeure en vigueur à cet égard.

Lorsque nous comparons le comportement de la civilisation occidentale moderne envers les malheureuses colonies à celui de l’islam, nous voyons l’islam resplendir, à chaque époque de son histoire, comme l’idéal le plus libéral, le plus noble et le plus pur. Aujourd’hui, nous constatons que les pays colonisés sont délibérément privés des qualités et des avantages de la civilisation occidentale dans les domaines de la recherche scientifique et du développement économique, afin de pouvoir les exploiter aussi longtemps que possible, comme des vaches à lait. En outre, le mépris de la dignité et des bonnes mœurs humaines aux niveaux individuel et collectif, la propagation délibérée de l’anarchie morale, la création et l’extension des haines entre groupes et factions, ainsi que l’exploitation et l’oppression économiques sont devenus des habitudes des puissances impérialistes.

Les Occidentaux déclament aujourd’hui de grands discours sur la liberté religieuse, mais leur histoire passée est souillée par les châtiments barbares des prétendus tribunaux espagnols et par la sauvagerie des croisades en Orient. Aujourd’hui encore, la liberté religieuse n’est qu’une simple mise en scène. Par exemple, au Soudan du Sud, les missionnaires chrétiens bénéficient de toutes les facilités, tandis que l’entrée est interdite aux musulmans. Pendant la dernière guerre mondiale, lorsqu’un général britannique, Allenby, entra à Bayt al-Muqaddas, il exprima ainsi l’état d’esprit de tous les Européens : « En réalité, la croisade vient de prendre fin. » Après le soulèvement de Damas en 1940, le général français Catroux déclara sur place : « Nous sommes les descendants des croisés. Ceux que notre gouvernement n’apprécie pas peuvent partir d’ici. » Un de ses sympathisants fit exactement la même déclaration en Algérie en 1945.

La situation dans le monde socialiste est encore plus terrible. Une campagne visant à éliminer progressivement les musulmans y est en cours. En seulement un quart de siècle, le nombre de musulmans en Russie est passé de quarante millions deux cent mille à vingt millions six cent mille. Même les cartes de rationnement, sans lesquelles il est impossible d’y obtenir les moyens de subsistance, sont aujourd’hui refusées aux musulmans. On leur dit : « Vous êtes libres de prier quand vous le souhaitez. Mais le gouvernement ne peut pas vous fournir de nourriture. Demandez donc votre nourriture à votre Dieu. » On les traite de la même manière en Yougoslavie et dans d’autres pays.

L’islam a toujours établi un modèle si éminent de justice sociale intégrale et universelle que la civilisation européenne n’a même pas pu s’en approcher, et ne le pourra jamais, car elle est une civilisation purement matérialiste et attachée au monde sensible. Elle repose entièrement sur le meurtre, le pillage, l’effusion de sang, la violence et la barbarie.Pour une étude détaillée à ce sujet, voir l’ouvrage de l’auteur, As-Salam al-‘Alami al-Islami (La paix mondiale et l’islam), ainsi que le chapitre « La nature et la portée des conquêtes territoriales de l’islam » de Dirasat Islamiya.

La coopération mutuelle et le système de sécurité sociale

Je présenterai quelques exemples concrets tirés de l’histoire concernant les qualités de compassion, de sympathie, de bienveillance et de coopération mutuelle que l’islam souhaite voir régner entre les forts et les faibles, les riches et les pauvres, l’individu et la société, les gouvernants et les gouvernés, et, de manière générale, entre tous les groupes humains. L’histoire de l’islam regorge d’exemples de ce genre.

Au moment où Abou Bakr embrassa l’islam, il possédait quarante mille dirhams provenant des bénéfices de son commerce. Même après sa conversion, il continua à faire du commerce et amassa une grande fortune. Mais le jour où il émigra à Médine avec son noble ami, le Prophète Muhammad ﷺ, il ne lui restait de ce capital que cinq mille dirhams. Il dépensa tout son capital restant pour affranchir les esclaves musulmans persécutés et maltraités, et il aidait les pauvres et les démunis grâce à cette fortune.

Omar était extrêmement pauvre. À Khaybar, il reçut un morceau de terre. Il se rendit auprès du Messager d’Allah ﷺ et lui dit : « J’ai obtenu une parcelle de terre à Khaybar. Je n’ai jamais possédé un bien d’une telle valeur. Que m’ordonnez-vous à son sujet ? » Le Messager d’Allah ﷺ lui répondit : « Si tu le souhaites, conserve la terre elle-même sous ta propriété et donne ses revenus en aumône. »

Omar la constitua en waqf au profit des pauvres et des malheureux, de ses proches nécessiteux, pour affranchir les esclaves, aider les faibles et les incapables, et financer les œuvres d’intérêt public. Ainsi, en donnant dans la voie d’Allah son bien le plus précieux, il confirma la vérité de cette parole du Coran :

————Texte arabe——

« Vous ne pourrez atteindre le véritable bien tant que vous ne dépenserez pas dans la voie d’Allah ce que vous aimez le plus. »

Avant le califat, une caravane commerciale arriva de Syrie chez Ḥazrat ʿUthmān. Cette caravane comptait mille chameaux chargés de blé, d’huile d’olive et de raisins. À cette époque, en raison de la famine, les musulmans étaient tombés dans une situation extrêmement pénible. De nombreux commerçants vinrent le trouver et lui dirent : « Vous savez parfaitement combien la demande de denrées alimentaires est pressante dans le pays. Vendez-nous ces marchandises. » Ḥazrat ʿUthmān (qu’Allah l’agrée) répondit : « Je peux les vendre avec plaisir, mais dites-moi quel bénéfice vous m’offrirez. » Les commerçants dirent : « Nous vous en donnerons le double du prix. » Ḥazrat ʿUthmān répondit : « On m’a proposé un bénéfice bien supérieur à celui-ci. » Étonnés, ils demandèrent : « Votre caravane commerciale vient à peine d’arriver et, dès qu’elle est parvenue ici, tous les commerçants de Médine se sont présentés. Personne d’autre ne vous a rencontré avant nous. Alors, qui vous a proposé un bénéfice aussi important ? » Ḥazrat ʿUthmān répondit : « Allah Très-Haut m’a promis un bénéfice décuplé. Pouvez-vous m’offrir davantage ? » Ils répondirent : « Non. » Alors Ḥazrat ʿUthmān prit Allah à témoin et déclara : « Je fais don, pour Allah, de toutes les marchandises de cette caravane commerciale aux pauvres et aux nécessiteux. »

Un jour, la famille de Ḥazrat ʿAlī (qu’Allah l’agrée) ne possédait que trois galettes d’orge. Il donna ces quelques galettes à un orphelin, à un pauvre et à un prisonnier. Après les avoir rassasiés, il se coucha, avec toute sa famille, le ventre vide.

Les dettes de Ḥazrat Ḥusayn s’étaient considérablement accumulées. La source d’Abū Najr lui appartenait ; s’il l’avait voulu, il aurait pu la vendre pour rembourser ses dettes. Mais les musulmans pauvres s’en servaient pour leurs travaux d’irrigation ; c’est pourquoi il ne la vendit pas. Ainsi, bien qu’il fût issu de la plus noble famille des Banū Hāshim, il continua à porter le fardeau de ses dettes.

À Médine, les Anṣār firent des Muhājirūn des associés dans leurs biens, leurs maisons et toutes leurs possessions. Ils les accueillirent comme leurs propres frères. Ils versèrent pour eux la diya (indemnité financière due pour un homicide involontaire ou une blessure) et libérèrent leurs prisonniers en payant leur rançon. En un mot, ils les adoptèrent pleinement comme les leurs. Selon les termes du Coran :

————Texte arabe——

« Ils ne ressentent dans leur cœur ni gêne ni réticence à propos de ce qu’ils donnent aux Muhājirūn. Ils accordent la priorité aux intérêts d’autrui sur leurs propres intérêts, même s’ils doivent eux-mêmes rester privés de nourriture. »

En vérité, tant que les pays musulmans restent à l’abri de l’influence de la civilisation occidentale, cette force vitale demeure active dans leur vie sociale. Monsieur ʿAbd al-Raḥmān ʿAẓẓām écrit dans son ouvrage « Ar-Risālat al-Khālida » :

« J’ai vu la tribu des Touaregs d’Afrique du Nord mener une vie fondée sur l’entraide et la sécurité mutuelle. Dans leur tribu, nul ne vit uniquement pour lui-même, mais pour l’ensemble de la société. C’est dans les œuvres qu’ils accomplissent pour la société qu’ils éprouvent la plus grande fierté. Un événement remarquable attira mon attention sur eux. Un citadin émigra du territoire des Français et alla s’installer à Fazzān auprès des Touaregs, vivant grâce à leur bienveillance. Puis il partit à la recherche de moyens de subsistance. Il était également résolu à leur rendre ce qu’ils lui avaient donné. Il laissa sa famille sous la protection de cette tribu musulmane. Mais, malheureusement, il ne trouva aucun emploi. Il vint nous demander de l’aide à Misrāta. Nous lui fournîmes une somme suffisante pour qu’il puisse retourner auprès de sa famille. Pourtant, près d’un an plus tard, il revint nous voir. Nous pensâmes qu’il revenait de chez sa famille. Mais, démentant notre supposition, il déclara qu’il était désormais en mesure de rejoindre sa propre famille. Nous lui demandâmes : “Comment cela ?” Il répondit : “Avec l’argent que j’avais reçu lors de notre dernière rencontre, j’ai fait du commerce. À présent, les économies que j’ai réunies me permettront de me rendre auprès des Touaregs.” Nous lui demandâmes : “Vas-tu rejoindre ta propre famille ou les Touaregs ?” Il répondit : “J’irai d’abord auprès des Touaregs, car ils ont pris soin de ma famille pendant mon absence. Maintenant, j’irai subvenir aux besoins des familles de ceux d’entre eux qui sont éloignés de leur propre famille, et je distribuerai l’argent que j’ai gagné entre mes enfants et ceux de mes voisins.” Je lui demandai : “Dans votre société, les relations entre voisins sont-elles réellement ainsi ?” Il répondit : “Oui. Nous partageons tous les uns les autres le bonheur comme le malheur. Nous avons profondément honte de rentrer chez nous les mains vides après être allés à l’étranger, car nos voisins nous attendent eux aussi, tout comme les membres de notre propre famille.”

Après avoir relaté cette expérience, l’auteur, en l’examinant, donne une explication extrêmement précise de l’événement :

« Cette étonnante forme de vie sociale n’est pas limitée à la tribu des Touaregs ou aux nomades bédouins. Elle n’est pas non plus le résultat de leur tribalisme. C’est là la véritable méthode islamique. On observe une très large diffusion de ce système social précisément parmi les tribus qui sont très éloignées de la civilisation moderne matérialiste et fondée sur le culte de la matière. J’ai vu de nombreuses villes et de nombreux ports d’Occident et d’Orient imprégnés d’esprit islamique, et j’y ai constaté la diffusion d’un tel système social parmi leurs habitants, sans distinction entre Blancs et Noirs, Arabes et non-Arabes. En de nombreux endroits, j’ai encore vu des musulmans mener une vie extrêmement heureuse, fondée sur l’entraide et la coopération mutuelles. Ils sont sans aucun doute plus heureux et plus prospères que les dizaines de millions d’hommes qui adorent la civilisation matérialiste occidentale. Ils sont encore très proches du système social établi par le Prophète Muhammad (paix et bénédiction de Dieu sur lui). Les adorateurs de l’Occident croient à la primauté de leur intérêt personnel, même au prix de grands dommages et bouleversements pour la société. Pour satisfaire leurs caprices personnels et les désirs de leurs instincts et passions, ils n’hésitent pas, lorsque c’est nécessaire, à léser même les intérêts de leur propre famille ; quant à bien se comporter dans l’intérêt du voisin, il n’en est même pas question. »

En réalité, ce système de sécurité mutuelle est une création de la force vitale de l’islam. Mais il n’a pas été laissé à la seule conscience des individus et de la société, ni à leur compassion et à leur pitié. Le gouvernement prenait lui aussi des dispositions pour le mettre en œuvre. Le fait que Hazrat Omar (r.a.) ait fixé, sur le Bayt al-Mal, des allocations mensuelles pour les enfants sevrés, les personnes âgées et les malades en constitue un exemple remarquable. Il convient de noter que ces postes de dépenses étaient entièrement distincts des catégories bien connues de dépenses de la zakat. Par sa nature et ses caractéristiques, ce poste peut être appelé « système de sécurité sociale » (Social security). Pendant les périodes de famine, il avait supprimé la peine du vol, car une faim extrême pouvait avoir poussé quelqu’un à voler. En islam, la peine est levée lorsqu’elle repose sur le doute. L’événement rapporté ci-dessous offre l’exemple le plus éclatant de la mise en œuvre du système de sécurité sociale et montre clairement la véritable nature et les limites de la propriété individuelle.

Il est rapporté que certains esclaves d’Abd al-Rahman ibn Hatib ibn Abi Balta‘a volèrent un chameau appartenant à la tribu des Muzayna. Après avoir été arrêtés et conduits devant Hazrat Omar (r.a.), ils avouèrent le vol. Hazrat Omar (r.a.) ordonna à Kathir ibn al-Salt de leur couper les mains. Alors que celui-ci s’avançait pour exécuter l’ordre, Omar (r.a.) l’arrêta et lui dit : « Écoute, j’ai appris que vous exigez beaucoup de travail de ces esclaves tout en les laissant affamés. Leur faim devient même si intense que, s’ils mangent des choses interdites, celles-ci leur deviennent licites. Je jure par Dieu que si je ne l’avais pas appris, je leur aurais coupé les mains. » Puis il s’adressa à Abd al-Rahman ibn Abi Hatib ibn Abi Balta‘a : « Il est vrai que je ne leur ai pas coupé les mains, mais je vais t’imposer une amende telle que tu t’en souviendras. » Il demanda à l’homme de la tribu des Muzayna : « Combien vaut ton chameau ? » Celui-ci répondit : « Quatre cents dirhams. » Omar (r.a.) dit à Ibn Hatib : « Va lui en donner huit cents. » Il grâcia les esclaves de la peine du vol, car leur maître les avait contraints à voler en les laissant affamés.

Dans l’histoire de l’islam, le système de sécurité sociale et économique revêt également une importance particulière sous un autre aspect. Cet aspect est son universalité. En effet, ce système reste intact même au-delà des frontières de l’islam.

Un jour, Hazrat Omar (r.a.) vit un vieillard aveugle mendier de porte en porte. En l’interrogeant, il apprit que l’homme était juif. Il lui demanda : « Pourquoi mendiez-vous ? » L’homme répondit : « La jizya, la pauvreté et la vieillesse réunies m’y ont contraint. » Hazrat Omar (r.a.) le prit par la main, le conduisit chez lui et lui donna une somme suffisante pour subvenir à ses besoins immédiats. Puis il fit dire au responsable du Bayt al-Mal de rechercher cet homme et tous ceux qui lui ressemblaient. « Je jure par Dieu qu’il n’est nullement juste que, dans sa jeunesse, nous profitions du fruit de son travail, puis que, dans sa vieillesse, nous le chassions avec mépris. La zakat revient aux pauvres et aux démunis. Or cet homme est un démuni parmi les gens du Livre. » Il exonéra de la jizya cet homme ainsi que tous ceux qui lui ressemblaient.

Lors d’un voyage à Damas, il passa près d’un village. Il apprit que plusieurs chrétiens atteints de la lèpre y vivaient. Il ordonna de leur venir en aide sur les fonds de la zakat et de leur fournir des rations alimentaires.

Plus de treize siècles se sont écoulés. La force vitale de l’islam avait élevé Omar à ce noble degré d’humanité, d’où il conféra à la sécurité sociale le statut d’un droit humain universel. Pour bénéficier de ce droit, il n’était exigé d’appartenir à aucune religion ni communauté particulière ; il n’était pas nécessaire non plus de savoir de quelle loi religieuse ou de quelle croyance on était adepte.

C’est le degré éminent que l’humanité a épuisé ses forces à atteindre, tout en en demeurant encore très éloignée.

Le système politique

L’histoire témoigne qu’une époque rare et idéale de l’islam s’est écoulée, caractérisée par un système politique et économique parfaitement structuré. Il est profondément regrettable que cette époque de l’islam n’ait pas pu durer très longtemps. Nous tenterons plus loin d’en comprendre les véritables causes. Certains pensent que celles-ci résident dans la nature même du système politique et économique de l’islam. Mais nous examinerons ultérieurement si elles se trouvent réellement en lui ou à l’extérieur de lui. Nous commencerons par étudier le système politique, car le système économique est toujours subordonné au système politique et suit sa nature.

Alors que la mort du noble Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) approchait, il ordonna un jour à Abou Bakr (qu’Allah l’agrée) de diriger la prière. ‘Aïcha (qu’Allah l’agrée) s’y opposa, faisant valoir qu’Abou Bakr avait le cœur extrêmement tendre. Elle craignait donc que, s’il dirigeait la prière, les gens n’entendent pas sa voix, et lui demanda de reconsidérer son ordre. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) se mit alors en colère et insista pour qu’on fasse venir Abou Bakr afin qu’il dirige la prière.

La question est donc la suivante : cela signifie-t-il que le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) l’avait désigné comme calife ? Les musulmans l’avaient-ils clairement compris ainsi ?

À notre avis, ces deux affirmations sont tout à fait déraisonnables. Si le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) avait décidé de désigner un calife et si l’islam avait prévu une règle concernant la désignation du calife, il l’aurait énoncée de la même manière explicite que les autres règles et principes de l’islam. Et si les musulmans avaient clairement compris que le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) avait désigné Abou Bakr comme calife, le débat sur le califat qui eut lieu entre les Muhajirun et les Ansar à Saqifa n’aurait pas eu lieu. En effet, les Ansar n’étaient nullement disposés à contester une décision du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui).

En réalité, toute la question du califat fut laissée à la consultation mutuelle des musulmans. L’objectif était que les gens choisissent, en toute liberté et avec leur consentement, la personne la plus digne d’exercer le califat. Si, après les discussions tenues à Saqifa, il fut décidé que le calife serait choisi parmi les Muhajirun, ce n’était pas une règle particulière de l’islam, mais une décision adoptée à l’unanimité après consultation et discussion entre les musulmans. Si les Ansar s’y étaient opposés, personne n’aurait pu le leur reprocher. Mais, en réalité, les Ansar consentirent au califat d’Abou Bakr, car il était le plus apte de tous. Certes, à Médine, les tribus Aws et Khazraj tentèrent de troubler la situation en attisant une hostilité fondée sur le particularisme tribal, mais les Ansar firent échouer cette conspiration.

Dans ce cas, décider que le calife serait choisi parmi les Muhajirun ne signifiait pas qu’il devait nécessairement appartenir à la tribu de Quraych. S’il en avait été ainsi, ‘Omar (qu’Allah l’agrée), au moment de nommer le conseil consultatif, n’aurait pas dit : « Si Salim, l’affranchi de Hudhayfa, était encore vivant, je le désignerais comme calife. » Il est bien connu que Salim (qu’Allah l’agrée) n’était pas issu de Quraych. De plus, selon les principes fondamentaux de l’islam, on ne peut considérer un Quraychite comme supérieur aux autres musulmans simplement parce qu’il est quraychite ou descendant du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui). Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) lui-même a dit :

——-Texte arabe——

« Celui dont les actes le retardent ne pourra pas être avancé par la noblesse de sa lignée. »

Hazrat Abou Bakr (qu’Allah l’agrée) avait désigné Hazrat Omar (qu’Allah l’agrée) comme calife. Mais cela ne signifiait pas qu’il avait contraint les musulmans à l’accepter. Ceux-ci avaient pleinement le droit d’annuler cette désignation. Hazrat Omar (qu’Allah l’agrée) ne devint pas calife en raison de la désignation d’Abou Bakr, mais à la suite du choix du peuple. De même, Hazrat Omar (qu’Allah l’agrée) constitua un conseil consultatif de six membres. Il lui laissa pour instruction d’élire en son sein un calife. Mais les musulmans n’étaient pas obligés d’accepter l’un de ces six hommes comme calife. Ils élurent librement et spontanément l’un d’entre eux. Car, en réalité, ces six hommes étaient les personnes les plus aptes parmi la communauté musulmane de l’époque.

Des divergences apparurent au moment de l’élection de Hazrat Ali (qu’Allah l’agrée). En raison de ces divergences, une guerre éclata pour la première fois entre les musulmans. Il s’ensuivit, l’un après l’autre, de tels événements déchirants que la force vitale de l’islam, ses principes politiques et économiques ainsi que les idées qu’il avait instaurées dans les autres domaines de la vie subirent de graves dommages.

Ce bref exposé fait clairement ressortir devant nous la véritable conception de l’islam concernant le mode de gouvernement. Elle est que nul ne peut accéder à la dignité de gouvernant si ce n’est sur la base d’une élection libre et impartiale des musulmans. Hazrat Ali (qu’Allah l’agrée) était le cousin du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui), son gendre et son proche parent. Bien qu’ils le sussent parfaitement, les musulmans ne l’installèrent au siège du califat qu’après un long délai. Peut-être ce retard dans l’accession de Hazrat Ali, en particulier après Hazrat Omar, équivalait-il à porter atteinte à ses droits. Mais il est indéniable que c’est précisément ce retard qui permit l’évaluation la plus parfaite du mode de gouvernement islamique. Il en résulta ce bienfait considérable que l’idée de succession héréditaire ne put même approcher du siège du califat. Car cette idée est celle qui se trouve le plus éloignée de l’essence de l’islam et de ses principes fondamentaux. Même si une certaine injustice personnelle fut ainsi commise envers Hazrat Ali, il ne fait aucun doute que la mise en pratique de cet idéal était plus importante encore que lui.

Vint ensuite l’époque des Banou Omeyya. Ils ne se contentèrent pas de limiter le califat islamique à la lignée des Banou Omeyya ; ils le transformèrent également en un système monarchique despotique. Ce ne fut pas le résultat des enseignements de l’islam, mais celui de l’influence de la « jahiliyya ». Cette influence de la jahiliyya étouffa la force vitale de l’islam.

Il suffira de présenter ici quelques récits sur la manière dont la désignation et la bay‘a de Yazid furent accomplies pour que l’affaire devienne claire.

Après avoir obtenu en Syrie la « bay‘a » en faveur de Yazid — on appelle bay‘a l’allégeance, le soutien et l’accord de la population envers le calife proposé ou désigné — Mouawiya chargea Saïd ibn al-As d’obtenir, par quelque moyen que ce soit, le soutien des habitants du Hedjaz. Mais Saïd échoua. Alors Mouawiya se rendit lui-même à La Mecque, accompagné d’une imposante armée, et, après avoir rassemblé les musulmans les plus éminents, leur dit :

« Voyez, vous savez parfaitement de quelle manière je me suis comporté avec vous et avec quel respect j’ai préservé vos liens de parenté et vos relations. Yazid est votre frère, le fils de votre oncle paternel. Mon souhait est que vous reconnaissiez Yazid comme calife uniquement de nom. Vous vous chargerez vous-mêmes de toutes les nominations et destitutions, ainsi que de la collecte et de la répartition des impôts, entre autres. »

Abdullah ibn al-Zubayr répondit : « Vous devez suivre l’une de ces deux voies : soit faire comme le Messager d’Allah, qui avait désigné pour lui succéder un homme extérieur à sa propre lignée, soit constituer un conseil impartial, semblable à celui que le calife Omar avait formé de six hommes qui n’étaient pas ses proches parents. »

Muawiya (qu’Allah l’agrée) sembla s’embraser de colère. Il demanda : « Tu ne vois pas de troisième voie ? » Ibn al-Zubayr répondit : « Non. » Muawiya se tourna vers les autres et demanda : « Quel est votre avis ? » Tous répondirent d’une seule voix : « Nous partageons l’avis d’Ibn al-Zubayr. » Muawiya (qu’Allah l’agrée) les menaça alors en ces termes : « Lorsqu’un avertissement est donné avant l’adoption d’une mesure extrême, il ne reste ensuite plus place à aucune objection. Je vous ai fait un discours et aussitôt l’un d’entre vous s’est levé pour contester publiquement mes paroles. Je l’ai supporté et lui ai pardonné.

Mais à présent, je me suis levé pour prononcer une décision définitive. Je vous avertis : si l’un d’entre vous prononce le moindre mot en réponse, avant même qu’une deuxième parole ne puisse parvenir à vos oreilles, l’épée séparera sa tête de son corps. Chacun devrait désormais songer à préserver sa propre vie. »

Après avoir pris ces dispositions, Muawiya fit placer, au-dessus de la tête de chacun des principaux notables du Hedjaz opposés à la désignation de Yazid, deux hommes aux épées dégainées, puis il ordonna à leur commandant que, si l’un d’eux prononçait le moindre mot pour soutenir ou contester sa proclamation, les deux hommes le frappent simultanément de leurs épées.

Après avoir pris ces dispositions, Muawiya monta en chaire et déclara : « Ces hommes sont les dirigeants des musulmans et les meilleurs d’entre eux ; rien ne devrait être décidé sans leur avis. Ils ont prêté le serment d’allégeance à Yazid en acceptant son califat. Vous aussi, prêtez serment d’allégeance au nom d’Allah. » Aussitôt, les gens prêtèrent serment d’allégeance. [Ibn al-Amir, , Hawadith, année 56 de l’Hégire. Nous ne tenons pas particulièrement à affirmer que ce récit est authentique. Mais, afin de préserver les principes fondamentaux de l’islam contre toute déformation, nous dirons certainement ceci :, si ce récit est véridique, une telle action était totalement contraire à la nature même de l’islam. Aucun argument, aucune excuse ni aucune objection ne peut démontrer que cet acte était juste. — L’auteur]

Telle est la base du gouvernement de Yazid. L’islam ne saurait jamais accepter une telle base. Et quel genre d’homme Yazid était-il lui-même ? Le témoignage d’Abdullah ibn Hanzala (qu’Allah l’agrée) à son sujet est édifiant.

« Par Dieu ! Nous avons commencé à nous soulever contre Yazid lorsque nous avons craint qu’une pluie de pierres ne s’abatte sur nous du haut du ciel. Cet homme épouse simultanément une mère, sa fille et plusieurs sœurs, boit du vin et abandonne la prière. Par Dieu ! Même si personne d’autre ne m’avait accompagné, je me serais sacrifié seul dans la voie d’Allah. »

C’est peut-être le récit exagéré d’un ennemi de Yazid. Mais les actes odieux que Yazid commit par la suite — notamment le meurtre de Husayn de la manière la plus vile, le siège de la Kaaba et les jets de pierres contre elle — montrent que les ennemis de Yazid n’avaient nullement donné un récit exagéré. Quelle qu’ait été la situation réelle, personne ne peut avoir l’audace d’affirmer que, malgré la présence parmi les musulmans des nobles Compagnons et des Tabi‘in, Yazid était le plus digne d’exercer le califat. En réalité, tout cela visait à limiter le gouvernement à la seule dynastie omeyyade et à le transformer en régime monarchique. Cette tendance équivalait à planter un poignard dans le cœur de l’islam et de ses préceptes.

L’objectif véritable de la présentation de ces faits n’est pas de condamner une personne, mais de montrer clairement que le régime monarchique instauré en islam sans aucun fondement conforme à la charia n’a absolument aucun lien avec l’esprit vital et les principes fondamentaux de l’islam. Nous entreprenons cette discussion afin de préserver l’islam et son système politique de toute souillure et d’en révéler la véritable nature.

Quelques exemples du mode de gouvernement

Afin de contribuer à une compréhension correcte de cette vérité, nous tenterons de présenter quelques exemples concrets des modes de gouvernement à différentes époques du califat bien guidé : l’époque d’Abu Bakr et d’Umar, celle d’Uthman et de Marwan, puis celle d’Ali, ainsi que les époques abbasside et omeyyade.

Lorsque les musulmans intronisèrent Abu Bakr comme calife, il ne voyait d’autre tâche que d’appliquer aux musulmans la religion d’Allah et la charia. L’idée ne pouvait même pas l’effleurer que les actes qui lui étaient auparavant interdits en tant que simple citoyen deviendraient licites du fait de cette fonction. Pas davantage qu’il acquérait de nouveaux droits dont il ne disposait pas auparavant, ou qu’il était désormais libéré des responsabilités et des devoirs qui lui incombaient jusque-là.

Lorsque son investiture fut achevée à Saqifa, il prononça le discours suivant : « Si je m’acquitte correctement de mes responsabilités, vous m’apporterez votre aide et votre soutien. Mais si je commence à suivre une voie tortueuse, vous me redresserez. La véracité est une marque de fidélité, tandis que le mensonge est une trahison. Celui qui est le plus faible parmi vous est, à mes yeux, le plus fort, jusqu’à ce que je lui rende son droit. Et celui qui est le plus fort est, à mes yeux, le plus faible, jusqu’à ce que j’exige de lui le droit dû à l’État. Souvenez-vous que chaque fois qu’un peuple se détourne du jihad, Allah l’humilie et le couvre d’opprobre. Chaque fois qu’un peuple se remplit d’obscénité, Allah le Très-Haut fait descendre sur tous un châtiment général. Tant que j’obéirai à Allah et à Son Messager, vous m’obéirez. Mais si je m’écarte de l’obéissance à Allah et à Son Messager, vous ne serez plus tenus de m’obéir. »

La maison d’Abu Bakr se trouvait à Sanh, dans les environs de Médine. C’était une petite maison très ordinaire. Même après être devenu calife, il ne la fit pas réparer. Chaque matin et chaque après-midi, il se rendait à pied de cette maison à Médine et en revenait. Il lui arrivait parfois d’utiliser un cheval, mais celui-ci n’appartenait pas au Bayt al-Mal : il était à lui personnellement. Plus tard, lorsque sa charge de travail s’accrut, il s’installa à Médine.

Il subvenait à ses besoins grâce au commerce. Le lendemain de son élection comme calife, alors qu’il partait pour exercer son activité commerciale, les musulmans l’arrêtèrent et lui dirent : « Il n’est pas possible d’assumer la responsabilité du califat tout en s’occupant de commerce. » Il demanda : « Comment vais-je vivre, puisque je ne connais aucun autre moyen de subsistance ? » Après avoir examiné sa situation, tous décidèrent de lui fixer, sur le Bayt al-Mal, une allocation suffisante pour subvenir aux besoins de sa famille, en contrepartie de son impossibilité de commercer et de l’exercice permanent de ses responsabilités califales.

Malgré cela, au moment de sa mort, il recommanda que tout ce qu’il avait pris au Bayt al-Mal soit évalué, prélevé sur ses terres et ses autres biens, puis restitué au Bayt al-Mal.

Animé par la conscience et le sens des responsabilités que l’islam éveillait dans l’esprit et le cœur des gouvernants comme des gouvernés, Hazrat Abou Bakr (رضي الله عنه) se considérait personnellement responsable de remédier aux besoins et aux plaintes de chacun de ses sujets. Lorsqu’il résidait à Sanh, il trayait chaque jour les chèvres de ses voisins faibles et nécessiteux. Après son accession au califat, une petite fille de ses voisins lui dit : « Maintenant, vous ne viendrez plus traire nos chèvres, n’est-ce pas ? » Abou Bakr (رضي الله عنه) répondit : « Pourquoi ne le ferais-je pas ? Je continuerai certainement à les traire. » Et, en effet, il continua à leur traire le lait. Il demandait parfois à la fillette, propriétaire des chèvres : « Dois-je seulement traire le lait, ou dois-je aussi en faire du beurre ? » Tantôt elle répondait : « Fais du beurre », tantôt : « Laisse seulement le lait. » Bref, il faisait exactement ce qu’elle lui demandait.

Sous le califat de Hazrat Abou Bakr, Hazrat Omar (رضي الله عنه) s’occupait à Médine d’une femme aveugle. Après quelques jours, il remarqua qu’avant même son arrivée, quelqu’un venait accomplir les tâches de cette femme. Cela se répétait chaque jour. Un jour, il se cacha pour observer. Il vit alors Hazrat Abou Bakr (رضي الله عنه) venir accomplir toutes les tâches de la femme. Le califat et ses lourdes responsabilités ne l’avaient pas empêché de s’en acquitter. Dès qu’il le vit, Hazrat Omar (رضي الله عنه) s’écria : « C’est bien vous ! Par Dieu, c’est bien vous qui accomplissez cette tâche chaque jour. »

Voilà quelques exemples ordinaires de la politique de gouvernement de Hazrat Abou Bakr ! Lorsque Hazrat Omar lui succéda, cette politique resta également intacte. Omar (رضي الله عنه) ne considéra jamais le califat comme un privilège supplémentaire qui lui était accordé. Il le considérait toutefois certainement comme une responsabilité supplémentaire. Il va sans dire que cette responsabilité ne consistait en rien d’autre qu’à appliquer la loi d’Allah.

Dans le discours qu’il prononça lors de la cérémonie de la bay‘a, il déclara : « Mes frères ! Je ne suis que l’un des vôtres. Je ne suis rien de plus. S’il avait été convenable de refuser la demande du Khalifat al-Rasul (Hazrat Abou Bakr), je n’aurais en aucune manière accepté cette responsabilité parmi vous. »

Dans un autre discours, il déclara : « Je vais énumérer certaines responsabilités qui m’ont été confiées à votre égard. Vous devrez toujours me demander des comptes à leur sujet. Il m’incombe de percevoir vos tributs et vos impôts. Je répartirai vos biens entre vous avec honnêteté, je ne vous exposerai pas au danger, je ne vous maintiendrai pas trop longtemps dans les garnisons frontalières et, lorsque vous serez à l’étranger pour la guerre, je veillerai sur vos familles. »

Il disait : « Je considère, pour moi-même, les biens d’Allah comme les biens d’un orphelin. Je n’y toucherai pas si je n’en ai pas besoin et, si j’en ai besoin, je n’en prendrai qu’avec honnêteté. »

On lui demanda un jour : « Quelle part des biens d’Allah considérez-vous comme licite de prendre pour vous-même ? » Il répondit : « Deux vêtements, pour l’hiver et pour l’été, une monture pour le hajj et la ‘umra, et pour ma famille une nourriture équivalente à celle d’une famille moyenne parmi les Quraysh. Après cela, je ne suis qu’un musulman comme les autres. Ce qu’ils recevront, je le recevrai moi aussi. »

Il vivait généralement de cette manière. Mais il lui arrivait parfois d’appliquer une rigueur exceptionnelle même à ce qu’il avait déclaré licite pour lui-même. Un jour, il tomba malade. On lui conseilla d’utiliser du miel pour se soigner.

Il y avait une grande quantité de miel dans le Bayt al-Mal. Il monta sur le minbar et dit : « Si vous m’y autorisez, je peux utiliser du miel ; sinon, il m’est interdit. » Aussitôt, toutes les personnes présentes lui en donnèrent l’autorisation.

Voyant cette rigueur de Omar, les musulmans se rendirent auprès de sa fille, la Mère des croyants Hafsa (que Dieu l’agrée), et lui dirent : « Omar (que Dieu l’agrée) a dépassé les limites de l’austérité envers lui-même. À présent, Allah le Très-Haut a accordé l’aisance. Il devrait prendre, selon ses souhaits et ses besoins, une part des biens pris à la guerre. Les musulmans lui en donnent pleinement l’autorisation. » Lorsque Hafsa (que Dieu l’agrée) rapporta ces paroles à Omar (que Dieu l’agrée), il répondit : « Hafsa, tu as pris le parti de ton peuple et tu as agi envers ton père comme une personne malintentionnée. Les membres de ma famille ont des droits sur ma personne et mes biens, mais ils n’ont aucun droit sur ma religion ni sur mon intégrité. »

Il attachait une importance extrême à l’égalité entre lui-même et ses sujets. Lorsque survint la célèbre famine de l’année de la Cendre, Omar (que Dieu l’agrée) jura de ne toucher ni au beurre clarifié ni à la viande tant que la situation normale ne serait pas rétablie. Il tint cette promesse à la lettre. À force de ne manger que de l’huile, la peau de son corps se dessécha et noircit. Quelque temps plus tard, on vit vendre au marché deux récipients de lait et de beurre clarifié. Un serviteur de Omar les acheta pour quarante dirhams et les lui apporta. Il lui dit : « À présent, Allah a permis que vous teniez votre promesse. Du lait et du beurre clarifié sont arrivés au marché pour être vendus ; je les ai achetés et je vous les ai apportés. » Mais lorsqu’il apprit leur prix, Omar dit : « Tu les as achetés beaucoup trop cher. Donne-les tous deux en aumône. Je n’aime pas manger avec prodigalité. » Il baissa la tête et réfléchit un moment. Puis il dit : « Si je ne subis pas moi aussi les difficultés que connaît le peuple, comment pourrais-je comprendre la gravité de ses problèmes ? »

Omar (que Dieu l’agrée) estimait que ce dont ses sujets étaient privés devait également lui être refusé. Comme il le disait lui-même, il n’y avait pas dans un seul recoin de son esprit l’idée qu’après avoir été investi de la fonction de calife, il aurait acquis le droit à quelque privilège particulier. Il pensait que s’il ne s’établissait pas lui-même sur l’égalité et la justice dans cette affaire, il n’aurait aucun droit à l’obéissance du peuple. Cela permet de connaître un principe important de la politique et du système de gouvernement islamiques : même si un dirigeant applique la loi d’Allah et reconnaît la souveraineté d’Allah, il ne peut mériter l’obéissance s’il ne respecte pas l’équité et la justice dans ses jugements et ses décisions. Ce principe de l’islam était profondément enraciné dans l’esprit de Omar (que Dieu l’agrée), et sa conscience à cet égard demeurait constamment éveillée.

Un jour, il négocia le prix d’un cheval avec un homme. Ensuite, afin de l’examiner et de le mettre à l’épreuve, il le monta et le fit courir. Entre-temps, le cheval trébucha, tomba et se blessa. Omar voulut le rendre, mais son propriétaire refusa de le reprendre. Finalement, tous deux se présentèrent devant le tribunal du juge Shurayh pour régler leur différend. Après avoir entendu la déclaration des deux parties, Shurayh dit : « Ô Commandeur des croyants ! Gardez ce que vous avez acheté ; sinon, rendez-le dans l’état où vous l’avez reçu. » Omar s’exclama spontanément : « Voilà ce qu’est la justice ! » Puis, satisfait de sa justice, il nomma Shurayh juge de Koufa.

Si la règle de Omar était aussi stricte envers lui-même, il n’était évidemment pas question qu’il traite différemment les proches du calife et les autres citoyens. Ainsi, lorsque son fils Abd al-Rahman eut bu du vin, il devint indispensable de lui appliquer la peine islamique. Son histoire à ce sujet est connue de tous. De même, lorsque le fils de Amr ibn al-As maltraita un jeune Égyptien, il fut puni conformément au code pénal de la charia.

À l’égard des fonctionnaires, sa règle était qu’après leur accession au pouvoir, ils devaient rendre compte des biens supplémentaires trouvés en leur possession. Une enquête minutieuse était menée afin de déterminer si ces biens avaient été accumulés au détriment des musulmans ou par abus de pouvoir. « Comment ces biens ont-ils été acquis ? » : telle était la question fondamentale ; aussi, chaque fois qu’il soupçonnait un fonctionnaire de corruption, il lui demandait des explications. C’est conformément à ce principe que la moitié des biens de Amr ibn al-As, gouverneur de l’Égypte, fut confisquée et déposée dans le Bayt al-Mal. Il appliqua également cette règle à Sa’d ibn Abi Waqqas, son représentant à Koufa. De même, il confisqua les biens de Abu Hurayra, gouverneur de Bahreïn.

En résumé, la politique de Hazrat Omar était la suivante : les sujets devaient, tout en restant dans les limites de l’islam, obéir au gouvernement et lui souhaiter le bien, tandis que le gouvernement devait assurer la justice et le bien-être général du peuple. C’est pourquoi il admit la déclaration d’un simple sujet : « Si nous voyons de l’égarement en toi, nous te redresserons par l’épée. » Il reconnut ainsi que les sujets avaient le droit de critiquer le dirigeant et de le corriger. Un jour, au cours d’un sermon, il dit : « Je n’ai pas nommé les fonctionnaires pour qu’ils interviennent injustement dans vos vies, vos biens, votre honneur et votre dignité. Je les ai nommés pour vous enseigner concrètement le Coran et la Sunna. Si un fonctionnaire opprime ou maltraite quelqu’un, je ne le tolérerai en aucune manière. La personne concernée doit porter plainte contre lui auprès de moi. » Il fixa ainsi les limites du pouvoir des fonctionnaires et leur interdit de les transgresser.

C’est précisément en raison de cette lourde responsabilité du dirigeant qu’il ne souhaitait pas qu’un deuxième calife fût choisi parmi les descendants de Khattab. Il donna clairement l’ordre de ne pas élire Abdallah calife. Il l’inclut toutefois dans le conseil consultatif. La déclaration qu’il fit alors représente fidèlement sa conception du califat. Il dit :

« Nous n’avons absolument aucune ambition d’exercer autorité sur vous. Moi-même, je n’ai pas trouvé de bonheur à le faire. Je ne souhaite donc pas qu’un autre membre de ma descendance assume cette responsabilité. Si cette tâche a véritablement été bien accomplie, nous en avons tous reçu la juste part. Sinon, il suffit qu’Omar, seul parmi toute la famille, en rende compte. »

La méthode de gouvernement de Hazrat Othman

Il ne fait aucun doute que cette conception de la méthode de gouvernement se modifia quelque peu sous le califat de Hazrat Othman (que Dieu l’agrée). Malgré ce changement, elle demeura dans son ensemble comprise dans le cadre de l’islam.

Hazrat Othman (que Dieu l’agrée) avait plus de quatre-vingts ans lorsque la responsabilité du califat lui fut confiée. Marwan profita de sa vieillesse pour adopter, dans de nombreux domaines, des politiques contraires à l’islam. Par ailleurs, en raison de la douceur de caractère de Hazrat Othman et de son affection et de sa tendresse anormales envers ses proches, certaines mesures furent prises qui parurent particulièrement répréhensibles aux Compagnons. Ces mesures eurent des conséquences extrêmement néfastes. Le terrible trouble et le désordre qui s’ensuivirent portèrent gravement atteinte à l’islam.

Le jour de son mariage, Hazrat Othman (que Dieu l’agrée) donna à son gendre Harith ibn al-Hakam deux cent mille dirhams prélevés du Bayt al-Mal. Le lendemain matin, Zayd ibn Arqam (que Dieu l’agrée), trésorier du Bayt al-Mal, se présenta devant le calife, le visage attristé et les yeux remplis de larmes, et lui demanda de le relever de ses fonctions. En lui demandant la raison de cette requête, il apprit qu’il souhaitait démissionner précisément parce qu’un don avait été fait à son gendre sur le trésor des musulmans. Hazrat Othman (que Dieu l’agrée) demanda avec étonnement : « Ibn Arqam, tu pleures parce que j’ai traité mes proches avec bienveillance ? » L’homme, animé d’un sentiment profond à l’égard de l’essence vivante de l’islam, répondit : « Non, émir des croyants ! Ce n’est pas cela. Je pleure en pensant que vous n’auriez tout de même pas accepté cet argent en contrepartie des sommes considérables que vous donniez aux musulmans du vivant du Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et lui accorde la paix) ? Par Dieu, même si vous lui aviez donné cent dirhams, cela aurait été excessif. » Hazrat Othman se mit en colère contre cet homme dont la conscience ne jugeait même pas raisonnable de dépenser cent dirhams pour les proches du calife, et lui dit : « Ibn Arqam ! Laisse les clés. Je trouverai certainement quelqu’un d’autre. »

On trouve de nombreux exemples de ce genre chez Hazrat Othman. Un jour, il donna six cent mille à Zubayr, deux cent mille à Talha et un cinquième de l’Afrique à Marwan ibn al-Hakam. Lorsqu’un groupe de Compagnons dirigé par Hazrat Ali protesta vivement, le calife répondit : « J’ai beaucoup de proches et je dois les traiter avec bienveillance. » Les gens jugèrent cette réponse encore plus répréhensible et demandèrent : « Hazrat Abu Bakr et Omar n’avaient-ils pas, eux aussi, des proches ? » Hazrat Othman (que Dieu l’agrée) répondit : « Abu Bakr (que Dieu l’agrée) et Omar (que Dieu l’agrée) privaient leurs proches, espérant une meilleure récompense auprès de Dieu, tandis que moi, je veux gagner des mérites en leur donnant des biens. » Furieux, ils se levèrent et partirent en disant : « Par Dieu ! S’il en est ainsi, la politique de ces deux hommes nous est plus chère que la vôtre. »

En dehors des richesses, les postes et les emplois furent distribués aux proches d’Othman (qu’Allah l’agrée) comme une pluie abondante. L’un des principaux bénéficiaires fut Mouʿawiya. Othman (qu’Allah l’agrée) étendit les frontières du gouvernorat de Mouʿawiya en y incluant également la Palestine et Hims. Il le nomma commandant en chef de toute l’armée et lui ouvrit la voie afin qu’il puisse, fort de toute sa puissance financière et militaire, se dresser contre Ali et revendiquer le califat. Parmi ces proches qui bénéficiaient de postes figuraient notamment al-Hakam ibn Abi al-ʿAs, rejeté par le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui), son fils Marwan ibn al-Hakam, ainsi que son frère de lait ʿAbdullah ibn Saʿd ibn Abi Sarh. Il installa Marwan dans la fonction de son principal vizir.

Les Compagnons, songeant aux conséquences terribles et inévitables de toutes ces actions, accouraient régulièrement à Médine et s’efforçaient de préserver les principes islamiques de toute déformation et le calife des musulmans de tout danger. Mais, en raison de son grand âge et de sa faiblesse, le calife n’avait aucun contrôle sur Marwan. Il est exact qu’il n’y a aucune raison de douter de la présence d’un esprit islamique chez Othman (qu’Allah l’agrée), ni de lui adresser le moindre reproche à cet égard. Mais il est tout aussi difficile de le considérer comme entièrement exempt d’erreurs. Selon nous, la cause de ses fautes et de ses égarements ne fut rien d’autre que le vizirat de Marwan et les troubles psychologiques liés à la vieillesse d’Othman.

Un jour, le peuple se réunit et envoya Ali s’entretenir avec Othman. Il se rendit auprès de lui et lui dit :

« Je suis venu en tant que représentant du peuple. Ils m’ont dit bien des choses à votre sujet. Mais je ne sais vraiment pas quoi vous dire. Ce que je sais ne vous est pas inconnu, et je ne suis pas capable de vous faire comprendre quoi que ce soit, car vous comprenez vous-même toute chose. Aucun d’entre nous n’est plus savant que vous. Avant vous, nous n’avions acquis aucune connaissance de l’islam. Il n’existe aucune information que nous seuls connaîtrions et qu’il serait nécessaire de vous transmettre à présent. Rien ne nous a été enseigné en vous le cachant. Vous avez vu le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui), vous avez entendu ses paroles, vous avez vécu à ses côtés et vous êtes apparenté à lui. Abou Bakr (qu’Allah l’agrée) et Omar (qu’Allah l’agrée) n’étaient pas plus proches du bien que vous. Que ce soit par les liens du sang ou par le lien de parenté résultant du mariage, vous étiez plus proche du Messager d’Allah qu’eux deux. Aucun d’eux ne vous a devancé en cela. Craignez donc Allah pour vous-même. Il n’est nullement nécessaire de vous faire passer des ténèbres à la lumière, ni de l’ignorance à la connaissance. La voie droite est parfaitement lumineuse et claire. Les signes de l’islam demeurent encore intacts. Othman, sachez-le : le meilleur des hommes auprès d’Allah est le gouverneur juste qui demeure lui-même dans la bonne voie, y guide les autres, établit la Sunna et abolit l’innovation. Par Dieu, toute chose est claire. La loi d’Allah est encore établie et Son étendard flotte toujours. Le plus vil des hommes auprès d’Allah est celui qui abolit la Sunna et introduit l’innovation. J’ai entendu le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) dire que, le Jour de la Résurrection, le gouverneur injuste sera amené dans un état de profonde impuissance. Ses excuses ne seront pas entendues et il sera jeté en Enfer. » (Tabari)

Othman (qu’Allah l’agrée) répondit : « Je sais que les gens disent eux aussi ce que tu viens de dire. Écoute ! Je jure par Dieu que si j’avais été à ta place, je ne t’aurais ni blâmé ni critiqué, et je ne t’aurais pas abandonné, impuissant, face aux critiques. Je n’aurais pas objecté : pourquoi as-tu favorisé tes proches ? Pourquoi as-tu aidé les pauvres et les nécessiteux ? Pourquoi as-tu nommé aux postes de gouverneurs ceux qu’Omar (qu’Allah l’agrée) nommait ? Ali, je te le demande par Dieu : ne sais-tu pas que Mughirah ibn Shuʿbah occupe ce poste ? »

Il répondit : « Si, je le sais. »

Othman : « Sais-tu que le gouverneur avait été nommé à ce poste par Omar (qu’Allah l’agrée) ? »

Ali : « Oui. »

Othman : Alors, si j’ai nommé Ibn Amer gouverneur en raison de nos liens de parenté, pourquoi me le reprochez-vous ?

Ali : « Je vais vous dire la vérité. Tout gouverneur nommé par Omar (qu’Allah l’agrée) avait la chaussure d’Omar au-dessus de sa tête. Au moindre mot prononcé contre lui, Omar lui ordonnait immédiatement de se présenter devant lui et ne s’arrêtait qu’après avoir réglé définitivement son cas. C’est précisément ce que vous ne faites pas. Vous êtes vous-même devenu faible et avez commencé à vous montrer indulgent envers vos proches. »

Othman : « Pourtant, tu agis de même avec tes proches. »

Ali : « Il ne fait aucun doute que je leur suis étroitement apparenté, mais d’autres personnes leur sont supérieures. »

Othman : « Tu sais certainement qu’Omar (qu’Allah l’agrée) a maintenu Muawiya au poste de gouverneur pendant toute la durée de son califat. Moi aussi, je l’ai maintenu comme gouverneur. »

Ali : « Je vous le demande au nom de Dieu : ne savez-vous pas que Muawiya craignait Omar encore plus que l’esclave Yarfaa ne le craignait ? »

Othman : « Oui. »

Ali : « Mais la situation est maintenant telle que Muawiya prend des décisions sans même vous consulter, tandis que vous n’en êtes pas informé. Il fait passer ses propres ordres parmi les gens pour les ordres d’Othman. Ces faits vous parviennent, mais vous ne protestez pas contre les propos de Muawiya. »

Finalement, une terrible insurrection éclata contre le vénérable Othmân ; des causes de toutes sortes, vraies et fausses, bonnes et mauvaises, s’y mêlaient. Toutefois, si l’on considère globalement cette affaire sous l’angle islamique, force est de reconnaître que cette insurrection fut, dans une large mesure, une explosion populaire de l’esprit islamique. En exprimant cette opinion, nous n’ignorons certes pas la vérité selon laquelle Ibn Saba, ce maudit chef terroriste juif, y avait également une main secrète active.

Pour présenter les circonstances atténuantes du vénérable Othmân, nous voudrions rappeler que la responsabilité du califat lui fut confiée alors qu’il était déjà arrivé au terme de sa vie. C’était un vieillard de plus de quatre-vingts ans, et des membres de la tribu des Omeyyades l’entouraient. Ali a donné la description la plus exacte de sa situation. Il dit : « Si je reste chez moi, il dira : “Tu m’as oublié, tu as négligé mes droits et nos liens.” Et si je discute avec lui, il agit néanmoins selon ses propres caprices. Marwân lui fait faire tout ce qu’il veut. Bien qu’il ait vécu aux côtés du Messager d’Allah, il est, en raison de sa vieillesse, entièrement tombé entre leurs griffes. Ils le conduisent où bon leur semble. »

En réalité, durant la vieillesse du troisième calife, le fait que ce système de vie dynamique soit tombé entre les mains du cercle omeyyade lui causa un dommage irréparable. Car il ne fut plus possible de prolonger le temps nécessaire pour maintenir ses pratiques concrètes fondées sur leurs principes idéologiques.

Durant son long califat, l’influence, le prestige et la puissance du cercle omeyyade devinrent extrêmement grands et solides. Ils eurent l’occasion de consolider leur pouvoir en Syrie et dans d’autres pays. En outre, conséquence naturelle de la politique suivie par le vénérable Othmân, la concentration des richesses s’accrut démesurément. Ainsi, le soulèvement populaire contre lui affaiblit les fondements de la communauté musulmane dès les premiers temps de l’islam.

L’histoire de cette époque porte, d’une part, le témoignage de quelques qualités rares de la vraie religion. D’autre part, elle témoigne également d’une profonde révolution intellectuelle concernant la société, l’État et les droits des gouvernants et des gouvernés. Certes, les effets dangereux et durables du désordre qui se produisit ne sont pas moins graves.

 

Le vénérable Othmân Après

Lorsque le vénérable Othmân mourut, le royaume omeyyade était en fait déjà établi. Le calife lui-même leur en avait fourni l’occasion. Dans tout le pays, et particulièrement en Syrie, ils parvinrent à établir leur pouvoir. Ils s’emparèrent des richesses prises à la guerre ainsi que de toutes les autres richesses. Ils commencèrent à négliger la fraternité, la priorité accordée aux intérêts d’autrui, la garantie de la sécurité sociale et économique, ainsi que d’autres œuvres de ce genre. Tout cela continua à être nourri et entretenu sous l’égide du califat du vénérable Othmân. De ce fait, la force motrice et l’esprit de l’islam s’affaiblirent et s’estompèrent fortement au sein de la nation musulmane.

En réaction à certaines mesures du calife, une émotion intense et amère naquit dans l’esprit du peuple, tantôt naturellement, tantôt de manière déraisonnable. Les musulmans se mirent à se plaindre bruyamment, affirmant que le calife traitait ses proches avec partialité et leur accordait des présents se chiffrant en millions de dirhams. Ils lui reprochaient d’avoir destitué ses Compagnons bien-aimés afin de nommer gouverneurs les ennemis du Messager d’Allah, et d’avoir persécuté un Compagnon au caractère éminent tel qu’Abû Dharr, uniquement parce que celui-ci s’opposait à la concentration des richesses ainsi qu’aux excès de luxe et de divertissement des classes supérieures. Abû Dharr appelait à instaurer la générosité et la dépense dans la voie du bien, ainsi qu’à créer une atmosphère de décence et de pureté.

Toutes ces pratiques affligeaient et troublaient les musulmans. Lorsque de telles tendances se répandirent largement, la révolte commença à se manifester chez certains, tandis qu’un sentiment d’infériorité naquit chez d’autres. Ceux dans le cœur desquels l’idéal islamique était profondément enraciné en vinrent à considérer comme un péché le fait de garder le silence face à ces pratiques. Cette conviction les poussait à exprimer leur révolte. Quant à ceux qui n’utilisaient l’islam que comme une étiquette, leurs convoitises et leur avidité terrestres les rendaient égoïstes ; ceux qui changeaient constamment d’objectif au gré des changements de vent devinrent indisciplinés et corrompus. C’est cette situation qui mit fin au califat de ‘Uthmân.

Lorsque Hadrat ‘Alî (qu’Allah l’agrée) s’installa sur le trône du califat, il ne fut pas facile de maîtriser la situation. Ceux qui, à l’époque de ‘Uthmân (qu’Allah l’agrée), s’étaient livrés à des profits illicites, en particulier les Banû Umayya, avaient parfaitement compris que Hadrat ‘Alî (qu’Allah l’agrée) ne garderait pas le silence à leur sujet. Réfléchissant à ces considérations, ils se rangèrent du côté de Mu‘âwiya dans leur propre intérêt.

Hadrat ‘Alî (qu’Allah l’agrée) était arrivé au pouvoir avec l’objectif de rétablir le peuple et le gouvernement sur les véritables principes politiques de l’islam. Sa situation était telle que son épouse moulait elle-même le blé, dont il se nourrissait. Un jour, il apposait le sceau officiel sur un sac de son propre blé afin de le déposer dans le Bayt al-Mâl. Il dit : « Je ne veux introduire dans mon ventre que ce dont je suis certain qu’il est licite. » Il lui arriva parfois de devoir vendre jusqu’à son épée pour acheter de la nourriture et des vêtements. À Kûfa, il résidait dans le Palais blanc. À propos du mode de vie qu’il menait, le récit d’Ibn Mansûr mérite d’être retenu. Il dit :

« Je me rendis auprès de Hadrat ‘Alî et vis devant lui du lait aigre à l’odeur désagréable ainsi que du pain sec. Je demandai : “Ô Commandeur des croyants ! Mangez-vous ces choses ?” Il répondit : “Le Messager d’Allah (qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix) mangeait un pain plus sec encore et portait des vêtements plus grossiers. Si je ne suis pas sa voie, je crains de ne peut-être pas pouvoir être son compagnon.” »

De même, Hârûn ibn ‘Antara rapporte : « Je me rendis à l’endroit appelé Khawarnaq pour rencontrer Hadrat ‘Alî. C’était en hiver. Hadrat ‘Alî (qu’Allah l’agrée) portait une vieille couverture déchirée et tremblait de froid. Je lui dis : “Ô Commandeur des croyants ! Allah a établi dans ces richesses une part pour vous et votre famille. Pourtant, vous vous imposez une telle rigueur.” ‘Alî (qu’Allah l’agrée) répondit : “Par Dieu ! Je ne léserai pas vos droits. Voici la couverture que j’ai apportée de Médine.” »

Il est certain, cependant, qu’en adoptant une telle conduite à l’égard de lui-même et de sa famille, Hadrat ‘Alî (qu’Allah l’agrée) savait que l’islam lui permettait d’accepter bien davantage. L’islam n’oblige personne à se priver de tout confort et à mener une vie d’ascète complètement détaché du monde. Il savait qu’à cette époque, même en tant que simple citoyen, il acceptait beaucoup moins que ce qui lui revenait des richesses du Bayt al-Mâl. En outre, en tant que gouvernant constamment consacré aux affaires du peuple, il avait droit à davantage encore. S’il l’avait voulu, il aurait pu au moins recevoir le salaire que Hadrat ‘Umar (qu’Allah l’agrée) fixait aux gouverneurs des différentes régions. Hadrat ‘Umar (qu’Allah l’agrée) avait fixé un salaire mensuel de six cents dirhams à ‘Ammâr ibn Yâsir, gouverneur de Kûfa, ainsi qu’à ses adjoints. Les parts des allocations qu’ils recevaient comme les gens ordinaires étaient distinctes de ce salaire. Ils recevaient en outre chaque jour la moitié d’une chèvre et un demi-sac de farine. De même, il nomma ‘Abdullah ibn Mas‘ûd (qu’Allah l’agrée) pour enseigner les préceptes de l’islam aux habitants de Kûfa et superviser le Bayt al-Mâl ; il lui fixa une allocation mensuelle de cent dirhams et le quart d’une chèvre par jour. Pour ‘Uthmân ibn Hunayf, il fixa une allocation annuelle de cinq mille dirhams, le quart d’une chèvre par jour et un salaire mensuel de cent cinquante dirhams.

Hadrat ‘Alî (qu’Allah l’agrée) n’adopta pas pour lui-même cette voie rigoureuse sans connaître tous ces éléments. La conception qui le conduisit à suivre ce principe était que le gouvernant doit toujours être un modèle pour le peuple et qu’il est particulièrement exposé aux soupçons. Puisque le trésor public est placé sous son autorité, le soupçon de détournement peut également surgir. Il doit être pour le peuple et pour les fonctionnaires placés sous ses ordres un modèle d’honnêteté et de modération. C’est pourquoi il fit de lui-même un adepte de la politique de modération de Hadrat Abû Bakr et de Hadrat ‘Umar (qu’Allah les agrée). Pour ceux qui avaient succédé au Messager d’Allah dans la gestion des affaires de la religion d’Allah, cette norme élevée était la plus appropriée.

Hadrat ‘Alî (qu’Allah l’agrée) déploya tous ses efforts pour conformer l’ensemble du système de gouvernement à l’idéal du Prophète (qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix) et de ses deux califes successeurs.

Un jour, ayant retrouvé sa propre armure chez un chrétien, il l’attrapa, l’emmena devant le juge Chourayh et porta plainte contre lui comme un simple citoyen. Il affirma que cette armure lui appartenait. Chourayh demanda au chrétien ce qu’il répondait à la prétention de l’émir des croyants. Le chrétien répondit : « L’armure est certainement à moi, mais je ne veux pas pour autant traiter l’émir des croyants de menteur. » Chourayh dit : « Émir des croyants, avez-vous une preuve ? » Alî, que Dieu l’agrée, sourit et répondit : « Je n’ai aucune preuve. » Chourayh rendit alors son jugement : l’armure devait être remise au chrétien. Celui-ci partit avec l’armure, tandis que l’émir des croyants le regardait impuissant. Après avoir fait quelques pas, il revint et déclara : « J’atteste que la religion dont le calife se présente lui-même devant le juge et contre lequel le juge rend un verdict est assurément la vraie religion. » Sur ces mots, il récita la profession de foi et annonça son adhésion à l’islam. Puis il dit : « Émir des croyants, je jure par Dieu que cette armure est à vous. Lorsque vous vous êtes mis en route vers Siffîn, je suivais l’armée. Cette armure est tombée du dos de votre chameau brun. » Alî, que Dieu l’agrée, lui dit : « Puisque tu as embrassé la foi, je te la donne en cadeau. »(Al-Abqariyya Imam– Ustadh Abbas Mahmoud Al Aqqad)

Il exposa les grandes lignes du mode de gouvernement qu’il allait suivre dans le discours prononcé lors de son investiture :

« Ô vous tous ! Je suis un être humain comme vous. J’ai les mêmes droits que vous, et les responsabilités qui vous sont confiées me sont également confiées. Je vous gouvernerai conformément à la conduite de votre Prophète et j’appliquerai sa loi. Écoutez ! Tout ce qu’Othman, que Dieu l’agrée, a accordé à qui que ce soit en terres et en biens provenant des richesses de Dieu sera restitué au trésor public. Car rien ne peut modifier la réalité. Même si je constate que ces biens de l’État ont été dépensés pour des mariages ou l’achat d’esclaves, ou qu’ils ont été dispersés à l’étranger, je les ferai néanmoins restituer. Car celui pour qui la justice est insupportable trouvera l’oppression et la tyrannie plus insupportables encore. »

« Ô vous tous ! Prenez garde ! Lorsque je priverai de tout cela ceux que les intérêts terrestres avaient récemment dominés et qui étaient devenus propriétaires de grandes demeures, de chameaux et de chevaux, d’esclaves, de servantes et de domestiques, et que je les ramènerai dans le cadre de leurs droits véritables, qu’ils ne commencent pas à dire : “Le fils d’Abû Tâlib nous a privés de nos droits.” Sachez-le ! Si quelqu’un, parmi les Compagnons du Messager de Dieu, les Émigrés et les Ansâr, s’imagine que sa proximité et sa compagnie du Messager de Dieu lui confèrent une préférence et une supériorité sur les autres, qu’il sache que la reconnaissance de cette supériorité et de cette préférence ne peut être obtenue qu’auprès de Dieu, et que c’est auprès de Lui qu’il en recevra la récompense appropriée. Sachez-le ! Quiconque répondra à l’appel de Dieu et du Messager, adoptera notre communauté, entrera dans notre vraie religion et se tournera vers notre qibla jouira de tous les droits accordés par l’islam et sera tenu de s’acquitter des responsabilités et des devoirs qui lui sont prescrits. Vous êtes tous les serviteurs de Dieu, et ces biens sont les biens de Dieu. Ils seront répartis équitablement entre vous. Nul ne bénéficiera d’une préférence sur un autre à cet égard. Les pieux trouveront auprès de Dieu la meilleure récompense. »

Les milieux d’affairistes, de partisans de la discrimination, d’égoïstes et d’opportunistes ne purent se réjouir de la politique de répartition équitable d’Alî, que Dieu l’agrée ; il était d’ailleurs naturel qu’il en fût ainsi. C’est pourquoi ces milieux finirent par rejoindre le camp omeyyade insurgé. Une fois dans ce camp, ils s’employèrent à préserver leurs intérêts mesquins, quitte à sacrifier la justice et l’équité.

Ceux aux yeux desquels Muawiya manifestait davantage de ruse, de discernement, de prudence et d’habileté que le vénérable Ali, et qui estiment que c’est pour cette raison que Muawiya finit par l’emporter, se trompent dans leur appréciation de la situation et ne parviennent pas à porter un jugement juste sur la véritable valeur du vénérable Ali ni sur l’accomplissement de sa véritable mission. Le premier et le dernier devoir du vénérable Ali étaient de restaurer la tradition islamique dans sa véritable puissance et de rendre à nouveau la vitalité au corps presque inanimé de la vraie religion. L’une des principales missions du vénérable Ali consistait à libérer l’islam de la souillure et de la laideur dont les intrigants de la dynastie omeyyade, profitant de la faiblesse et de la vieillesse du vénérable Uthman, avaient corrompu sa force vitale.

S’il avait adopté, dans sa lutte pour mener cette mission à bien, la méthode d’action de Muawiya, que Dieu l’agrée, sa mission aurait précisément échoué. Cela aurait signifié qu’il n’avait lutté pour obtenir le califat que dans un intérêt personnel. Dans ce cas, sa lutte n’aurait eu aucune valeur. Ali devait rester « Ali » ; sinon, telle était la résolution du vénérable Ali, que Dieu l’agrée : « Même si le califat, et avec lui sa vie, lui étaient arrachés, il n’y voyait pas d’objection. » Cette résolution ne vacillait pas dans son esprit, ne serait-ce qu’un instant. Selon un récit — s’il est authentique — le vénérable Ali, que Dieu l’agrée, disait : « Par Dieu, Muawiya n’est pas plus rusé que moi, mais c’est un trompeur. Il désobéit ouvertement. Si j’aimais la ruse et la tromperie, je serais le plus rusé de tous. »

Après la mort du vénérable Ali, vint l’époque des Banou Omeyya. La foi du vénérable Uthman, sa crainte de Dieu et la douceur de son cœur constituaient un obstacle pour les Omeyyades. Mais cet obstacle avait déjà été éliminé. Avec la mort du vénérable Ali, le dernier obstacle disparut à son tour et la voie de l’indiscipline fut ouverte.

L’islam continua pourtant à s’étendre dans le monde. Mais il ne fait aucun doute que sa force vitale avait été gravement affaiblie. Si une puissance considérable n’avait été cachée dans la nature même de l’islam, et si sa force spirituelle n’avait pas possédé la capacité de se mettre en mouvement, l’époque omeyyade aurait suffi à le détourner de sa voie véritable. Mais sa force vitale continua de lutter sans relâche et de gagner en puissance. Aujourd’hui encore, il recèle une force secrète de lutte et de victoire.

À partir de l’époque omeyyade, le trésor des musulmans devint excessivement prodigue et se transforma en butin pour les souverains, leurs flatteurs et leurs courtisans. Les fondements de la justice et de l’équité islamiques s’effondrèrent. Les dirigeants devinrent des privilégiés, tandis que leurs flatteurs se transformèrent en bénéficiaires de présents. En somme, le califat se transforma en monarchie, et même en la pire des monarchies despotiques. C’est à propos de ce despotisme que le Messager de Dieu, paix et bénédictions de Dieu sur lui, avait prophétisé. Il en résulta que nous dûmes entendre quantité de récits sur les récompenses accordées à nos chanteurs, à nos poètes et à nos flatteurs. Un souverain omeyyade offrit douze mille dinars au poète nommé Maʿbad, et le souverain abbasside Haroun al-Rachid donna quatre mille dinars au chanteur Ismaïl ibn Jamiʿ pour une seule chanson, ainsi qu’une belle maison ravissante, ornée de magnifiques arabesques. Ainsi s’écoule le courant du temps. Il s’interrompt parfois pour peu de temps, puis reprend sa course à pleine vitesse.

Omar ibn Abd al- Aziz

Il convient maintenant d’évoquer l’époque d’Omar ibn Abd al-Aziz. Cette époque fut le prolongement du califat des bien-guidés. Ce fut un éclair intense qui illumina toute la route. Il inaugura son règne califal en restituant au peuple musulman, son véritable propriétaire, le pouvoir gouvernemental usurpé illégalement. En effet, selon l’islam, le seul moyen légitime de former un gouvernement est que le peuple musulman choisisse librement son dirigeant, et non par la force militaire ni par succession héréditaire. Debout sur la chaire, il déclara :

« Mes frères ! Cette lourde responsabilité m’a été confiée sans que ni mon propre avis ni celui de la nation aient été pris en compte. Je rejette moi-même le fardeau de mon obéissance qui pèse sur vous. Choisissez vous-mêmes quelqu’un. »

La foule s’écria : « Émir des croyants ! C’est vous que nous choisissons. Nous avons pleine confiance en votre direction. »

Ainsi, il rétablit la véritable méthode de désignation du gouvernant. Nul ne peut en effet être nommé gouvernant sans le consentement et la consultation de la nation.

Puis il s’adressa au peuple en ces termes :

« Mes amis ! Avant moi, plusieurs gouvernants se sont succédé. Ils étaient injustes. Vous ne les avez soutenus que pour vous protéger de leur oppression. Sachez-le bien : on ne peut obéir aux créatures en désobéissant au Créateur. Il est obligatoire d’obéir à celui qui obéit lui-même à Allah. Mais il ne faut pas obéir à celui qui désobéit à Allah. Tant que je vous commanderai en obéissant à Allah, vous devrez suivre mes ordres. Mais si je désobéis à Allah, il ne vous sera pas obligatoire d’exécuter mes ordres. »

Après son accession au pouvoir, il commença par restituer les biens illicitement accaparés et confisqués. Il commença par ses propres biens. En recherchant la source des revenus de tous ses biens immobiliers, il constata qu’ils avaient tous été acquis illicitement. Il les restitua aussitôt. Il avait même une bague au doigt. Après l’avoir regardée, il dit : « Al-Walid me l’a injustement donnée sur les fonds collectés dans les régions occidentales. » Il la déposa immédiatement au Bayt al-Mal. Il restitua tous les fiefs qu’il possédait. Il renonça à tous ceux qui lui appartenaient — plusieurs fiefs d’Imama, Yaman Muqaydis, Jabal al-ʿArs et Fadak — et les restitua aux musulmans ; il ne conserva que la source située à Suwayda. Il l’avait fait creuser à ses propres frais. Elle lui rapportait chaque année un revenu d’environ cent cinquante dinars.

Lorsqu’il décida de restituer aux musulmans tout ce qui était en sa possession, il ordonna de proclamer à la population que tous les droits détenus injustement par des musulmans devaient être restitués. Debout sur la chaire, il prononça un discours devant la foule rassemblée :

« Citoyens, vous nous aviez donné bien des choses ; nous n’aurions dû ni les accepter ni les donner à qui que ce soit. Tous ces biens étaient passés entre mes mains. Nul autre qu’Allah n’aurait pu me demander des comptes. Sachez-le, j’ai décidé de restituer tous les biens de cette nature. Toutefois, je commence par mes biens personnels.

Muhajim ! Commence à lire. »

Auparavant, les documents concernés avaient été apportés dans une sacoche. Moujahim commença à les lire l’un après l’autre. Chaque fois qu’il achevait la lecture d’un document, Omar le prenait ; il tenait une paire de ciseaux à la main et s’en servait pour découper les documents. Finalement, aucun document n’échappa à ses coups de ciseaux. Ensuite, il s’occupa du cas de son épouse, Fatima bint Abd al-Malik. Il lui dit : « Remets tes bijoux au Bayt al-Mal, ou bien permets-moi de me séparer de toi. Choisis l’une de ces deux options. Il m’est impossible de vivre avec eux dans notre maison. » Fatima répondit : « Ô amir al-mu’minin ! C’est vous que je choisirai. Quelle valeur peut bien avoir un seul diamant ? Même s’il s’agissait d’un objet mille fois plus précieux, je vous aurais préféré à lui. » Sur son ordre, le diamant fut ensuite déposé au Bayt al-Mal. Lorsque Omar ibn Abd al-Aziz mourut et que Yazid ibn Abd al-Malik monta sur le trône, il dit à sa sœur Fatima que, si elle le souhaitait, son diamant pouvait lui être rendu. Elle répondit : « Je l’avais donné avec le plus grand plaisir du vivant d’Omar ; maintenant qu’il est mort, je ne l’accepterai en aucune façon. »

Omar ibn Abd al-Aziz ne s’est pas contenté de restituer les biens acquis illégalement ; selon les récits des historiens, il ne prenait rien non plus du Bayt al-Mal pour lui-même. Il ne dépensait pas un seul sou des biens pris à la guerre pour ses affaires personnelles. Pourtant, le vénérable Omar al-Faruq avait fixé pour lui-même une allocation quotidienne de deux dirhams prélevée sur les biens du fay’. Lorsqu’on demanda au vénérable Omar ibn Abd al-Aziz de se considérer comme l’égal d’Omar al-Faruq, il répondit : « Omar ibn al-Khattab ne possédait absolument aucun bien personnel ; quant à moi, les biens personnels que je possède me suffisent amplement. »

Il encouragea les descendants de Marwan à restituer la moitié de leurs biens à leurs propriétaires légitimes. Il est rapporté qu’un non-musulman de Homs vint lui dire : « Ô amir al-mu’minin ! Je vous demande de régler mon affaire conformément à la loi d’Allah. » Il demanda : « De quelle affaire s’agit-il ? » L’homme répondit : « Abbas ibn al-Walid ibn Abd al-Malik m’a pris mes terres. » Abbas était assis là. Il lui demanda : « Abbas, qu’as-tu à dire ? » Abbas répondit : « Mon père, al-Walid ibn Abd al-Malik, me les avait données. Il m’a également remis un document écrit à ce sujet. » Il dit au plaignant : « Quelle est maintenant ta réponse ? » L’homme répondit : « Ô amir al-mu’minin ! Rendez votre décision selon le Livre d’Allah. » Omar dit : « Oui. Le commandement d’Allah est plus important que le document d’al-Walid ibn Abd al-Malik. Restitue-lui ses terres. » L’homme lui restitua immédiatement ses terres.

Al-Walid avait un fils nommé Rawh. Comme il avait été élevé au village depuis son enfance, il avait une apparence tout à fait rustique. Quelques personnes intentèrent auprès d’Omar un procès au sujet de plusieurs boutiques situées à Homs. En réalité, ces boutiques appartenaient aux plaignants, mais al-Walid les avait fait inscrire au nom de Rawh. Omar convoqua Rawh et lui ordonna de restituer les boutiques à leurs propriétaires. Rawh répondit que, selon le document écrit par al-Walid, elles lui appartenaient. Il répliqua : « Le document d’al-Walid ne te sera d’aucune utilité. Des témoignages et des preuves ont établi que ces boutiques leur appartiennent. Restitue-les. » Rawh et un habitant de Homs se levèrent alors et quittèrent la cour. En chemin, Rawh menaça l’habitant de Homs. Celui-ci retourna auprès d’Omar et l’informa de la menace. Omar ordonna à Ka‘b ibn Hamed, chef de sa garde du corps : « Va trouver Rawh et dis-lui de restituer les boutiques à leurs propriétaires. S’il les restitue, tant mieux ; sinon, tranche-lui la tête et apporte-la-moi. » En entendant cela, un proche de Rawh sortit de la cour et lui rapporta l’ordre de l’amir al-mu’minin. Rawh faillit perdre connaissance. Ka‘b se présenta devant lui, l’épée à demi tirée à la main. Dès que Ka‘b lui parla, il alla libérer les boutiques.

Le peuple ne cessait d’affluer à sa cour pour se plaindre d’oppression, de violences et de persécutions. Toutes les affaires concernant des biens saisis illégalement lui étaient soumises, et il les transférait à leurs véritables propriétaires, qu’ils lui appartiennent ou qu’ils appartiennent à quelqu’un d’autre. Il récupérait également auprès des Banu Marwan les biens arrachés par la force et les restituait à leurs propriétaires légitimes. Pour remédier à ce genre d’injustices, il n’exigeait pas non plus de preuves irréfutables ; il considérait comme suffisante la moindre preuve. Dès qu’il lui semblait qu’une injustice avait été commise au sujet d’un bien, il décidait aussitôt d’en restituer la propriété. Il savait en effet que les dirigeants précédents avaient été injustes envers le peuple. Il est rapporté qu’en restituant les richesses acquises par l’oppression, il vida le Bayt al-Mal d’Irak. Il devint donc indispensable d’y transférer des ressources depuis la Syrie.

Sulayman ibn Abd al-Malik offrit vingt mille dinars à ʿAmr ibn Saïd ibn al-ʿÂs, issu des Omeyyades. Après être passée par divers services administratifs, l’autorisation parvint au bureau des sceaux, et Sulayman mourut alors qu’il ne restait plus qu’à percevoir l’argent. ʿAmr était un ami de ʿUmar ibn Abd al-ʿAzîz. Dès l’aube, il se mit en route vers ʿUmar afin de discuter avec lui de ce don. À son arrivée, il vit des membres des Banû Umayya se tenir à sa porte. Eux aussi attendaient une audience pour parler de leurs propres affaires. En voyant ʿAmr, ils se dirent : « Avant de discuter nous-mêmes, observons donc comment on va le traiter. » ʿAmr s’approcha de lui et dit : « Ô commandeur des croyants ! Sulayman avait ordonné de me donner vingt mille dinars. Cette autorisation était parvenue au bureau des sceaux et il ne restait plus qu’à les percevoir. C’est alors qu’il est mort. Je suis convaincu que vous achèverez cet acte de générosité, d’autant que mes liens avec vous sont plus étroits qu’avec Sulayman. » ʿUmar demanda : « De quelle somme s’agit-il ? » Il répondit : « Vingt mille dinars. » ʿUmar ibn Abd al-ʿAzîz dit : « Vingt mille dinars suffisent à quatre mille familles musulmanes. Comment pourrais-je donner une telle somme à un seul homme ? Je ne le peux absolument pas. » ʿAmr raconte : « En entendant cela, je jetai au loin le document sur lequel était inscrite la somme. ʿUmar dit : “Tu peux garder ce document. Car après moi, il se peut qu’un homme arrive au pouvoir qui soit plus audacieux que moi concernant les fonds publics et qui te verse peut-être la somme inscrite sur ce document.” » Après ces paroles, je ramassai le document et, sorti, je racontai aux membres des Banû Umayya la manière dont le calife m’avait traité. Ils s’écrièrent : « Après cela, nous n’avons plus aucun espoir. Va demander au calife de nous autoriser à aller nous établir dans une autre région. » Je retournai auprès de lui et dis : « Ô commandeur des croyants ! Les membres de votre famille se tiennent à votre porte et demandent que les allocations qui leur étaient auparavant versées continuent de l’être. » ʿUmar répondit : « Par Dieu ! Cet argent ne m’appartient pas et je ne vois aucune possibilité de faire de tels dons. » Je dis : « Ô commandeur des croyants ! Ils demandent alors l’autorisation d’aller tenter leur chance dans une autre région. » Il répondit : « Ils ont mon autorisation de faire ce qu’ils veulent. » Je dis également : « Moi aussi, je veux partir. » Il répondit : « Oui, je t’en donne aussi l’autorisation. Toutefois, à mon avis, il vaut mieux que tu restes ici. Tu disposes d’un capital suffisant. Pour ma part, je vais vendre les biens laissés par Sulayman. Tu pourrais peut-être y acheter quelque chose dont les bénéfices compenseraient ta perte. » ʿAmr raconte : « J’attendis là-bas, puis j’achetai, parmi les biens abandonnés par Sulayman, des marchandises pour cent mille dinars et les vendis en Irak pour deux cent mille dinars. J’avais également conservé le document. Après la mort de ʿUmar, je me rendis auprès de Yazîd ibn Abd al-Malik avec ce document, et il me versa ces vingt mille dinars. »

Le vénérable Omar ibn Abd al-Aziz convoqua un descendant de Marwan et lui dit : « Allah vous a accordé une abondance de richesses et de biens. À mon avis, vous détenez la moitié, voire les deux tiers, de la richesse totale de la communauté. Rendez donc au peuple ce qui lui revient et qui se trouve en votre possession. Ne me contraignez pas à recourir à la force. » Mais personne ne répondit à ces paroles. Il leur dit : « Répondez-moi donc. » L’un d’eux s’écria : « Nous ne pouvons pas abandonner nos biens ancestraux. Nous ne pouvons pas ainsi réduire nos enfants à la misère ni faire preuve d’ingratitude envers nos ancêtres, quand bien même cela devrait nous coûter la tête. » Omar dit : « Par Dieu ! Si je ne craignais pas que vous enrôliez dans votre camp le peuple même dont je défends les droits avec tant d’efforts, je vous aurais soumis en peu de temps. Mais je crains de provoquer des troubles. Si Allah me laisse vivre encore quelque temps, je ne cesserai qu’après avoir rendu à chaque citoyen son droit légitime. »(Omar ibn Abd al- Aziz, Ahmad, Zaki, Safwat)।

Mais il ne lui fut pas accordé, selon son désir, une vie assez longue pour restituer à chacun ses droits. Ses successeurs suivirent la voie des Omeyyades au lieu de celle qu’il leur avait montrée. Puis les Abbassides arrivèrent à leur tour au pouvoir en tant que rois. Lorsqu’ils arrivèrent, le pays était plongé dans le désastre et la confusion, et ses habitants s’étaient écartés de l’islam. En effet, les dirigeants omeyyades les avaient longtemps tenus éloignés du mode de vie islamique. En réalité, le régime abbasside ne valait pas mieux que le régime omeyyade. C’était lui aussi un régime monarchique et autocratique du même type.

 

La monarchie

Puisque nous ne souhaitons pas examiner ici l’État islamique et son mode de gouvernement, mais plutôt l’histoire de la vitalité islamique en matière de système de gouvernement, nous nous contenterons de présenter trois discours de l’époque du régime monarchique afin d’analyser les différents degrés de déformation de cette vitalité et les marques de souillure qui l’ont affectée. Si nous comparons ces trois discours aux trois discours déjà mentionnés de l’époque du califat des bien-guidés, l’immense différence entre les deux apparaîtra clairement.

Après la conclusion de la trêve, Muawiya, s’adressant aux habitants de Koufa, déclara : « Habitants de Koufa ! Pensez-vous que je vous ai combattus au sujet de la prière, de la zakat et du pèlerinage ? Je sais parfaitement que vous accomplissez régulièrement la prière, la zakat et le pèlerinage. En réalité, je vous ai combattus pour exercer mon autorité sur vous. Malgré votre opposition, Allah a réalisé mon ambition. Sachez-le : quels que soient les dommages causés aux vies et aux biens durant cette émeute, aucune compensation ne sera accordée. Et toutes les promesses que j’ai pu faire, je les ai réduites en poussière sous mes pieds. » De la même manière, lorsqu’il s’adressa aux habitants de Médine, il déclara :

« Par Dieu ! Autant que je sache, je n’ai pas accédé au pouvoir grâce à votre affection et à votre amour. Je sais également que vous n’en étiez pas heureux. J’ai combattu avec cette épée. À votre égard, j’avais voulu suivre la conduite d’Abou Bakr et d’Omar, mais je n’ai pas réussi à m’y résoudre. J’ai donc décidé de m’engager sur une voie qui assurerait le bien-être de nous deux, de vous comme de moi. Tous doivent désormais vivre ensemble en parfaite harmonie et partager nourriture et boisson. Même si vous ne me considérez pas comme le meilleur des dirigeants, je suis néanmoins pour vous le meilleur dirigeant. »

Al-Mansour, l’Abbasside, poussa la tradition du gouvernement omeyyade sur la voie d’une déformation extrême et inculqua aux masses l’idée que la royauté et le pouvoir monarchique étaient des réalités sacrées, justes et véridiques, émanant de Dieu. Or cette conception était totalement étrangère à l’islam. Après avoir commis une telle forfaiture, Al-Mansour prononça le discours suivant :

« Gens du pays ! Je suis le lieutenant d’Allah sur Sa terre. C’est avec Son aide et Son soutien que je vous gouvernerai. Je suis, de Sa part, le gardien de Ses biens. Selon Sa volonté et avec Sa permission, je les dépense ou les donne à qui je veux. Allah m’a fait la serrure du trésor public. S’Il veut que je l’ouvre, je l’ouvre afin de distribuer de la nourriture parmi vous ou de faire des dons ; et s’Il veut que je le ferme, je le ferme. »

Par la suite, le système de gouvernement fut complètement rejeté hors du cadre de l’islam et de ses principes fondamentaux.

Système économique

À l’âge d’or, le système économique était subordonné au système politique. L’économie des dirigeants correspondait à la conception qu’ils avaient de la méthode de gouvernement et à leurs idées concernant les droits du gouvernant et des gouvernés. À l’époque de Muhammad (que la paix soit sur lui), d’Abou Bakr, d’Omar et d’Ali (qu’Allah les agrée), l’idéal islamique était en vigueur ; autrement dit, le principe selon lequel tous les biens publics appartenaient à la nation et au peuple était appliqué. Le dirigeant ne pouvait en prendre quelque chose qu’après avoir établi son droit sur ce bien, pour lui-même ou pour ses proches. De même, il était tenu de n’accorder à chacun que ce qui lui revenait réellement, ni plus ni moins, car le dirigeant et les autres personnes étaient égaux à cet égard. Une légère déformation de ce principe apparut à l’époque d’Othman, mais le peuple continuait alors à obtenir l’intégralité de ses droits. Toutefois, probablement en raison de l’abondance des richesses, il restait d’importantes sommes après le versement aux gens de leurs allocations fixées et autres prestations. Le calife estimait avoir pleinement le droit de faire des dons à ses proches ainsi qu’à d’autres personnes selon sa volonté. Puis, lorsque le pouvoir passa aux mains de dirigeants despotiques, toutes les restrictions disparurent et les dirigeants se mirent à distribuer les biens au peuple ou à l’en priver à leur gré. Les biens des musulmans furent largement ouverts à la jouissance des dirigeants, de leurs enfants et de leurs descendants, de leurs séides et de leurs flatteurs. Ils continuèrent ainsi à franchir toutes les limites fixées par l’islam dans ce domaine.

Voilà, dans ses grandes lignes, la situation. Nous allons maintenant en présenter le détail à travers plusieurs exemples historiques.

Les sources de revenus du Bayt al-Mal qui existaient depuis l’époque du Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) étaient les suivantes :

Premièrement : la zakat– est prélevée sur différentes catégories de biens appartenant aux musulmans, telles que l’or, l’argent, les produits agricoles, les fruits, le bétail, les marchandises commerciales, les minerais et les trésors enfouis, entre autres. En général, le taux moyen de la zakat est d’un quarantième. Elle est dépensée dans huit catégories bien connues.

Deuxièmement : la jizya– est un impôt particulier versé à l’État par les non-musulmans résidant dans l’État islamique. Elle est considérée comme l’équivalent de la zakat et du sacrifice physique exigés des musulmans.

Troisièmement : ‘le fay’’- est l’ensemble des biens et richesses obtenus des polythéistes sans combat et sans le moindre effort. Selon les dispositions explicites du Saint Coran, la totalité de ces biens revient à Allah, à Son Messager, aux proches, aux orphelins, aux nécessiteux et aux voyageurs.

Quatrièmement : le butin de guerre– : les quatre cinquièmes reviennent aux combattants, tandis que le reste est semblable au fay’ et doit être dépensé dans les mêmes catégories.

Ou bien, à la place du butin, le kharaj : un impôt particulier prélevé sur les terres des polythéistes conquises par les musulmans à la suite de la guerre, comme le fit Umar (qu’Allah l’agrée) à propos des terres de Perse.

À l’époque du Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui), les revenus du Bayt al-Mal n’étaient pas suffisants. Les Muhajirun avaient quitté leurs maisons et étaient venus à Médine, tandis que les Ansar les avaient accueillis, les avaient faits leurs frères et leur avaient accordé une part de leurs biens. À cette époque, le nombre des musulmans était limité. Avant les guerres, l’unique source de revenus des musulmans était les dons volontaires.

Lorsque les expéditions militaires commencèrent à se succéder et que la zakat devint obligatoire au cours de la deuxième année de l’Hégire, une autre source, le butin de guerre, s’ajouta à la principale source de revenus, à savoir la zakat. Un cinquième de celui-ci était remis aux combattants. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) accordait une part au fantassin et deux parts au cavalier ; selon une autre version, il lui accordait trois parts. Il établit ainsi le principe suivant : « La part de chacun est proportionnelle à son sacrifice et à son dévouement. » Il accordait une part au célibataire et deux parts à l’homme marié. De même, il établit ce deuxième principe : « La part de chacun est proportionnelle à ses besoins. » Les catégories auxquelles devait être consacré le cinquième restant du butin ont déjà été mentionnées.

Ensuite, un nouvel événement se produisit. Lors de l’expédition contre les Banû Nadîr, le fay fut acquis pour la première fois. Le Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — le réserva aux Muhâjirûn. Seuls deux pauvres parmi les Ansâr en reçurent une part. Puis, un verset du Coran proclama ce principe :

« afin que les richesses ne circulent pas exclusivement parmi vos riches. »

À mesure que les conquêtes se poursuivaient sans entrave et que l’empire islamique s’étendait, les revenus du Bayt al-Mâl ne cessaient d’augmenter. Grâce à la prospérité et à l’abondance, les musulmans devenaient progressivement autonomes. En effet, conformément à la part fixée par l’islam, ils étaient tous des ayants droit à parts égales sur les fonds du Bayt al-Mâl.

Lorsque le Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — mourut et que certains renièrent l’islam en refusant de verser la zakat, le rôle assumé par Abû Bakr — qu’Allah l’agrée — demeura inoubliable dans l’histoire. Il proclama d’une voix tonitruante :

« Par Allah ! S’ils refusent de donner ne serait-ce qu’une corde servant à attacher les chameaux et les autres bestiaux soumis à la zakat, je les combattrai. » À ce sujet, il prit une décision contraire à l’avis de `Umar ibn al-Khattâb — qu’Allah l’agrée. Plus tard, `Umar soutint l’avis d’Abû Bakr et l’accepta en toute sérénité. Mais, au début, il estimait qu’il n’était pas juste de les combattre puisqu’ils reconnaissaient : « Il n’y a de divinité qu’Allah. » Son désaccord était si vif qu’il s’écria d’un ton quelque peu élevé : « Comment pouvons-nous prendre les armes contre eux », alors que le Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — avait dit :

« Il m’a été ordonné de combattre les gens jusqu’à ce qu’ils attestent qu’il n’y a de divinité qu’Allah et que Muhammad est le Messager d’Allah. Celui qui l’attestera mettra ses biens et sa vie à l’abri de moi. Toutefois, il en va autrement lorsqu’il est nécessaire d’y intervenir conformément aux prescriptions islamiques. Dans ce cas, le jugement concernant leurs intentions relève entièrement d’Allah. » Abû Bakr — qu’Allah l’agrée — lui répondit avec une pleine fermeté : « Par Allah ! Je combattrai quiconque établit une distinction entre la prière et la zakat. En effet, la zakat est un droit prescrit sur les biens. » Aussitôt, `Umar — qu’Allah l’agrée — s’écria : « Par Allah ! J’ai compris qu’Allah avait ouvert la poitrine d’Abû Bakr au combat. Je comprends maintenant que c’est la bonne voie. »

En prenant cette grande décision historique et révolutionnaire, il mit en pratique, dans l’histoire, l’un des principes fondamentaux de l’islam. Il démontra qu’il est légitime de combattre pour recouvrer le droit de la société sur les richesses, selon la proportion et les modalités fixées par Allah.

Abû Bakr — qu’Allah l’agrée — continua de suivre l’exemple du Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — en affectant les fonds de la zakat, du butin et du fay aux catégories prévues. Il recevait pour lui-même l’allocation modeste fixée pour les musulmans, qui ne s’élevait qu’à deux dirhams par jour. Ensuite, il versait aux gens les allocations qui leur étaient fixées. Puis il dépensait le reste des fonds dans les affaires militaires.

À l’époque d’Abou Bakr, un autre désaccord l’opposa également à Omar. Abou Bakr estimait que, dans la répartition des richesses, il fallait accorder une part égale à tous : à ceux qui avaient accepté l’islam les premiers comme à ceux qui l’avaient accepté plus tard, aux hommes libres comme aux esclaves, aux femmes comme aux hommes. Mais Omar, qu’Allah l’agrée, ainsi qu’un groupe de Compagnons, étaient favorables à ce que les premiers à s’être engagés en faveur de l’islam soient reconnus comme prioritaires selon leur rang. Abou Bakr, qu’Allah l’agrée, leur dit : « Je connais parfaitement la supériorité et la priorité dont vous parlez. Mais en réalité, c’est une affaire dont Allah Très-Haut accordera la récompense dans l’au-delà. En revanche, il s’agit ici d’une question économique. Dans ce domaine, le principe de l’égalité est préférable à celui de la priorité. »

En réalité, c’est le principe de l’égalité qui continua d’être appliqué ; et plus les revenus augmentaient progressivement, plus il faisait avancer les musulmans, dans une mesure égale, vers l’aisance et la prospérité. Enfin vint l’époque d’Omar ibn al-Khattab, qu’Allah l’agrée. Il demeurait alors du même avis. Il disait : « Je ne peux pas accorder la même considération à celui qui a combattu le Messager d’Allah, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix, qu’à celui qui a combattu aux côtés du Messager d’Allah, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. »

Un jour, Abou Hourayra, qu’Allah l’agrée, gouverneur de Bahreïn, se présenta auprès du calife avec une grande quantité d’argent et de biens. Selon son récit : « Un soir, je rencontrai Omar avec cinq cent mille dirhams. Je lui dis : “Ô Commandeur des croyants ! Voici l’argent.” Il demanda : “Quelle somme ?” Je répondis : “Cinq cent mille dirhams.” Il dit : “Sais-tu ce que représentent cinq cent mille ?” Je répondis : “Oui, cinq cent mille.” Mais il ne voulut pas me croire. Il dit : “J’ai l’impression que tu n’as pas toute ta raison. Va te reposer cette nuit et reviens demain matin.” Après m’être reposé toute la nuit, je revins à l’aube et lui dis : “Ô Commandeur des croyants ! Prenez l’argent.” Il demanda de nouveau : “Cet argent a-t-il été acquis par des moyens licites ?” Je répondis : “Autant que je sache, il a été acquis par des moyens licites.” Alors Omar, qu’Allah l’agrée, s’adressa aux personnes présentes : “Mes frères ! Une grande somme d’argent nous est parvenue. Répartissez-la comme vous le souhaitez, en la mesurant ou en la pesant.” Un homme se leva et dit : “Ô Commandeur des croyants ! Établissez, comme il se doit, un registre comptable, puis distribuez-la aux gens conformément à ce registre.” Omar, qu’Allah l’agrée, approuva cette proposition. Il fixa une allocation annuelle de cinq mille dirhams par personne pour les émigrés, de trois mille dirhams par personne pour les Ansar, et de douze mille dirhams pour chacune des épouses du Prophète, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. »

Nous avons rapporté ce récit afin que la politique d’Omar, qu’Allah l’agrée, en matière de priorité apparaisse clairement. Il permet également de se faire une idée exacte de l’abondance qui régnait à cette époque. Un demi-million de dirhams semblait alors être un rêve, au point que personne ne pouvait imaginer qu’une personne saine d’esprit puisse en parler. Cependant, la situation changea complètement à une époque ultérieure, à la suite de grandes conquêtes.

L’imam Abou Youssouf (qu’Allah lui fasse miséricorde) écrit dans son Kitab al-Kharaj : « Le vénérable Omar (qu’Allah l’agrée) a dit : “Par Dieu ! Chaque citoyen a un droit sur ces richesses — les richesses du Bayt al-Mal. Nul n’y a un droit supérieur à celui d’un autre. Dans ce domaine, je suis moi aussi comme l’un d’entre vous. Toutefois, les différences entre nos rangs seront déterminées à la lumière du Livre d’Allah et en fonction de notre proximité avec le Messager d’Allah, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. Il faut prendre en considération la part de souffrances, de difficultés et de sacrifices que chacun a consentie pour l’islam, ainsi que l’ancienneté de son entrée dans l’islam ; il faudra également tenir compte de l’aisance ou de la pauvreté dont il a fait preuve en tant que musulman. Par Dieu ! Si je reste en vie, même le berger qui fait paître ses moutons dans les montagnes de Sanaa pourra recevoir sa part de ces richesses sans effort, assis à sa place.” »

« Il fixa une allocation annuelle de 5 000 dirhams pour chacun des participants à la bataille de Badr, de 4 000 dirhams pour chacun des participants à la bataille d’Uhud et de ceux qui avaient émigré en Abyssinie, ainsi que de 2 000 dirhams par personne pour les enfants des combattants de Badr. Il fixa une allocation annuelle de 5 000 dirhams au vénérable Hasan et au vénérable Husayn, qu’Allah les agrée. Il fixa également une allocation annuelle de 3 000 dirhams pour chacun de ceux qui avaient émigré avant la conquête de La Mecque, de 2 000 dirhams par personne pour ceux qui avaient embrassé la foi après la conquête de La Mecque, ainsi qu’une allocation du même montant pour les jeunes fils des Ansar et des émigrés. Pour fixer les allocations des musulmans ordinaires, il prit comme critères leur rang social, leur connaissance du Coran et leur engagement dans le jihad sur la voie de l’islam. Il plaça tous les autres sur un pied d’égalité. Tout musulman qui venait s’installer à Médine recevait une allocation de 25 dinars. Comme pour les habitants de Syrie et d’Irak, les habitants du Yémen recevaient des allocations respectives de 2 000, 1 000, 900, 500 et 300 dirhams. Personne ne recevait moins de 300 dirhams. Il disait : “Si les richesses augmentent encore, je fixerai pour chacun une allocation de 4 000 dirhams : 1 000 pour son voyage, 1 000 pour ses armes, 1 000 à laisser pour l’entretien de sa famille et 1 000 pour son cheval et son mulet.” » (Al-Farouq Omar, deuxième tome ; Dr Muhammad Husayn Haykal)

Pour fixer les allocations, le vénérable Omar (qu’Allah l’agrée) ne jugea pas nécessaire d’appliquer le principe qu’il avait établi à certaines personnes. Il accorda à ces personnes des allocations supérieures à celles des autres individus de leur rang.

Il fixa une allocation de 4 000 dirhams pour Omar ibn Abi Salama. Celui-ci était le fils de la Mère des croyants, Umm Salama. Muhammad ibn Abdallah ibn Jahsh s’y opposa et dit au Commandeur des croyants : « Sur quelle base accordez-vous à Omar la priorité sur nous ? Nos pères, tout comme le sien, avaient émigré et participé à la bataille de Badr. » Le Commandeur des croyants lui répondit : « Je lui accorde la priorité en raison du rang qu’il occupait auprès du Messager d’Allah, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. Que celui qui s’oppose à ma décision à ce sujet amène une mère semblable à Umm Salama, et j’accepterai sa demande. » Il fixa une allocation de 4 000 dirhams pour Usama ibn Zayd. Abdullah ibn Omar lui dit alors : « Vous m’avez fixé 3 000 dirhams, mais vous en avez fixé 4 000 pour Usama. Pourtant, j’ai participé à de nombreuses batailles auxquelles Usama n’a pas pris part. » Le vénérable Omar (qu’Allah l’agrée) lui répondit : « Je lui ai accordé davantage parce qu’il était plus aimé que toi du Messager d’Allah, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. Son père aussi était plus aimé du Messager d’Allah que ton père. » Il fixa une allocation de 1 000 dirhams à Asma bint Umays, l’épouse du vénérable Abou Bakr (qu’Allah l’agrée), de 1 000 dirhams à Umm Kulthum bint Uqba et de 1 000 dirhams à la mère d’Abdullah ibn Masud. Il accorda à ces femmes davantage qu’aux autres femmes de leur rang, car les hommes dont elles étaient les épouses ou les mères avaient priorité sur les autres hommes. »(Al-Farouq Omar, deuxième tome, Haykal)

On voit ici deux opinions distinctes d’Abou Bakr et d’Omar concernant la répartition des richesses. L’opinion d’Omar reposait sur ceci : « Je ne peux pas considérer ceux qui ont porté les armes contre le Messager d’Allah comme égaux à ceux qui ont combattu à ses côtés. » En outre, l’islam possède également un fondement permettant de prendre comme critère le fait d’avoir supporté les souffrances et les sacrifices sur le chemin de l’islam. Ce fondement est le principe d’égalité entre le travail et la rémunération du travail. De même, l’opinion d’Abou Bakr, qu’Allah l’agrée, reposait sur ceci : « Les gens ont embrassé l’islam pour obtenir l’agrément d’Allah, et leur récompense est entre Ses mains. Il leur accordera leur pleine récompense au Jour de la Résurrection. En ce monde, nul n’a droit à davantage que la satisfaction de ses besoins fondamentaux. »

Mais nous donnerons sans la moindre hésitation la préférence à l’opinion d’Abou Bakr, car elle est la plus propre à établir l’égalité entre les musulmans. Il est bien connu que l’égalité constitue l’un des principes fondamentaux les plus importants de l’islam. Ce principe contribue également davantage à préserver de la terrible conséquence qui apparut après l’adoption de la politique discriminatoire. Les richesses d’une catégorie de personnes s’étaient accrues et continuaient d’augmenter progressivement, année après année, grâce aux profits. Du point de vue de la science économique, il est universellement reconnu que l’accroissement de la richesse par les profits est beaucoup plus important que l’augmentation du capital. Constatant les terribles conséquences de la politique qu’il avait suivie, Omar, qu’Allah l’agrée, promit vers la fin de sa vie que, s’il vivait jusqu’à l’année suivante, il égaliserait les allocations de tous. À cette époque, cette parole de sa part devint très célèbre :

« Si j’avais la possibilité de revenir sur les décisions que j’ai prises auparavant, je prendrais aux riches leurs biens excédant leurs besoins et les distribuerais aux pauvres. »

Mais, malheureusement, le temps passa et la situation échappa à son contrôle. Les effets néfastes de la politique de répartition discriminatoire perturbèrent l’équilibre de l’ensemble de la société islamique. Puis, lorsque les agissements arbitraires de Marwan commencèrent et qu’Othman, qu’Allah l’agrée, continua de les tolérer, la société fut plongée dans une grave crise.

Après avoir constaté les effets néfastes de la répartition des richesses selon les différences de rang, Omar, qu’Allah l’agrée, abandonna son opinion et adopta celle d’Abou Bakr, qu’Allah l’agrée. Ali, qu’Allah l’agrée, partageait également l’opinion du premier calife.

Il convient de préciser ici que nous considérons le califat d’Ali comme la continuation naturelle du califat des deux premiers califes. Quant à l’époque d’Othman, nous la considérons comme une parenthèse qui a dressé un mur de division entre Ali et les deux califes précédents. En effet, à cette époque, Marwan était le véritable dirigeant. Nous allons donc maintenant parler d’Ali, qu’Allah l’agrée, puis nous parlerons de l’époque d’Othman, qu’Allah l’agrée.

Ali adopta le principe d’égalité dans la répartition des allocations. Dans son premier discours, il déclara clairement :

« Écoutez ! Parmi les compagnons du Messager d’Allah, qu’il s’agisse des Ansar ou des Émigrés, quiconque pense que sa compagnie du Messager d’Allah lui confère une supériorité et une priorité sur les autres doit savoir qu’il obtiendra cette priorité auprès d’Allah au Jour de la Résurrection et qu’il en recevra également la récompense là-bas. Comprenez bien ! Celui qui répond à l’appel d’Allah et de Son Messager, reconnaît notre identité nationale, adopte notre loi de vie et se tourne vers notre qibla se voit conférer tous les droits et devoirs de l’islam. Vous êtes tous les serviteurs d’Allah, et tous ces biens appartiennent à Allah. Ils seront répartis équitablement entre tous. À cet égard, nul ne bénéficiera d’une priorité sur un autre. Quant aux gens pieux, ils trouveront auprès d’Allah la meilleure récompense. »

C’est là la véritable loi islamique, qui s’accorde pleinement avec l’idéal islamique d’égalité. Elle garantit le maintien de l’équilibre dans la société islamique et ne permet d’accroître les richesses que par un travail et des efforts assidus. Ce principe ne laisse aucune possibilité d’accorder à quelqu’un, pour une activité lucrative, davantage de moyens financiers et d’avantages qu’à autrui.

Vers la fin de sa vie, le vénérable Omar voulut appliquer ce principe, mais il n’en eut pas le temps. Sa mort en martyr, survenue brusquement, l’empêcha de réaliser ses deux projets. Le premier consistait à prélever les richesses excédentaires des riches pour les distribuer aux pauvres, car ces richesses supplémentaires s’étaient accumulées uniquement en raison de la répartition inégale des fonds publics. Son second projet était d’instaurer le principe de l’égalité des droits dans la répartition des richesses.

Lorsque le vénérable Othman devint calife, il ne jugea nécessaire de mettre en œuvre aucune de ces deux décisions. Il laissa les revenus supplémentaires entre les mains de leurs détenteurs et maintint l’inégalité dans la distribution des allocations. De plus, il continua à leur accorder généreusement d’autres présents. Il en résulta que les riches devinrent encore plus riches et les pauvres encore plus pauvres. Certes, les pauvres connaissaient parfois eux aussi une certaine aisance. Il accorda également de grandes sommes d’argent à ceux qui ne manquaient pourtant nullement de richesses. Il donna aux Quraychites toute latitude pour faire du commerce dans le monde entier. Il permit aussi aux grands riches d’acheter des bâtiments et des terres dans la région du Sawad ou à l’étranger. Il en résulta qu’à la fin de son califat, une immense inégalité apparut dans la répartition des richesses au sein de l’ensemble de la société musulmane. Qu’Allah lui accorde Sa miséricorde.

Le vénérable Abou Bakr, puis le vénérable Omar, appliquaient très strictement le principe qui consistait à contraindre un groupe important de chefs quraychites à résider en permanence à Médine. C’est pourquoi Abou Bakr et Omar ne leur permettaient pas de circuler librement dans les pays conquis. En effet, en raison de leur proximité avec le Messager d’Allah, de leurs sacrifices et de leur dévouement pour l’islam, ainsi que de leur engagement avancé dans le djihad, le peuple pouvait leur vouer une admiration et une affection particulières ; ces hommes auraient alors pu développer une convoitise pour les richesses, les compétences et les fonctions. On ne peut toutefois pas considérer cela comme une violation du principe islamique relatif à la liberté individuelle, car, en islam, la liberté individuelle est liée aux exigences de l’intérêt général de la société. Lorsque vint l’époque d’Othman, il leur accorda la liberté de circuler partout sans restriction. De plus, il les encouragea à acheter des maisons et des terres dans les pays conquis, et cela après leur avoir déjà donné des millions de dirhams.

Il ne fait aucun doute que tout cela avait été fait par générosité et bienveillance envers les musulmans, et en particulier envers les dirigeants musulmans. Mais cette politique eut des conséquences extrêmement graves. Ces conséquences n’échappaient pas au regard d’Abou Bakr et d’Omar. Il en résulta de profondes inégalités économiques et sociales dans la société musulmane. Il en résulta également la formation d’une classe oisive et inactive. Malgré son inactivité extrême, ses richesses étaient inépuisables. Sans fournir le moindre effort, ses membres menaient une vie des plus satisfaisantes.

Ainsi, le luxe releva de nouveau la tête. Pourtant, l’islam n’avait cessé de déclarer une guerre acharnée à ce luxe, tant par ses lois que par ses principes. Les deux califes qui précédèrent Othman luttèrent eux aussi contre lui et s’efforcèrent de l’empêcher à tout prix de refaire surface. Lorsque la situation atteignit ce point, la force vitale islamique explosa chez certains hommes. Le plus remarquable d’entre eux fut le vénérable Abou Dharr. Il était le plus franc et le plus révolutionnaire.

Il est regrettable que, qualifiant récemment de fausse la position du vénérable Abou Dharr, le Dar al-Ifta d’Égypte ait tenté, par une fatwa, de se targuer de mieux comprendre l’islam qu’Abou Dharr. La religion de Dieu semble être devenue pour eux une marchandise commerciale.

Abou Dharr contesta avec la plus grande vigueur le luxe des membres de la classe supérieure de la société musulmane, car celui-ci était absolument contraire à l’islam. Il critiqua les Banou Omeyya et le vénérable Muawiya pour avoir soutenu ce luxe, car leur politique ne faisait qu’accroître les richesses des riches et le luxe des gens aisés.

Abû Dharr (qu’Allah l’agrée) apprit que ʿUthmân (qu’Allah l’agrée) avait donné à Marwân un cinquième des recettes de l’Afrique, deux cent mille dirhams à al-Hârith et cent mille dirhams à Zayd ibn Thâbit. Sa conscience ne pouvait le supporter. Il protesta vivement et prononça le discours suivant lors d’une assemblée publique :

« De nos jours, on accomplit toutes sortes d’actes qui dépassent mon entendement. Par Dieu ! Rien de tout cela ne trouve le moindre fondement dans le Coran d’Allah ni dans les hadiths du Messager. Par Dieu ! Je vois clairement que la vérité est foulée aux pieds, que le faux est ramené à la vie, que les véridiques sont déclarés menteurs et que certains sont favorisés sans piété ni crainte de Dieu. Ô riches ! Traitez les pauvres avec bienveillance. Faites savoir à ceux qui accumulent l’argent et ne le dépensent pas dans la voie d’Allah qu’ils seront marqués au fer par le feu sur le front, le dos et les flancs. Ô capitalistes ! Sachez que la richesse compte trois associés :Premièrement :le destin,।qui peut, à tout moment, vous arracher votre richesse sans votre permission, par la destruction ou par la mort. Deuxièmement :l’héritier,।qui attend toujours que vos yeux se ferment pour s’emparer de votre richesse. Troisièmement :votre droit,।et si vous ne voulez pas être le plus faible de ces trois associés, vous devez absolument vous y employer. Allah le Très-Haut dit :

« Vous ne pourrez atteindre le véritable bien tant que vous n’aurez pas dépensé dans la voie d’Allah vos biens les plus chers. » Mes amis ! Vous avez commencé à utiliser des rideaux de soie et des coussins de velours. De nos jours, il vous est devenu pénible de dormir sur des matelas d’Azerbaïdjan. Pourtant, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) ne dormait que sur une natte. Vous mangez aujourd’hui des mets variés, alors que le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) n’avait même pas de pain d’orge à satiété. »

Mâlik ibn ʿAbdallah ibn Ziyâd rapporte qu’un jour, Abû Dharr (qu’Allah l’agrée) exprima le désir de rencontrer ʿUthmân (qu’Allah l’agrée). Lorsque celui-ci le convoqua pour le recevoir, Abû Dharr se présenta à la cour, un bâton à la main. À ce moment-là, ʿUthmân (qu’Allah l’agrée) demandait à un Compagnon nommé Kaʿb : « Kaʿb, ʿAbd al-Rahmân est mort. Il a laissé beaucoup d’argent. Quelle est ton opinion à ce sujet ? » Kaʿb répondit : « S’il en a acquitté le droit dû à Allah, nul ne peut plus y toucher. » Dès qu’il entendit ces paroles, Abû Dharr (qu’Allah l’agrée) leva son bâton et en frappa Kaʿb. Il dit : « J’ai entendu le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) dire :

« Si je possédais autant d’or que cette montagne et que je le dépensais dans la voie d’Allah, et qu’Allah continuait à l’accepter, je n’aimerais pas en laisser même six uqiyya. » Après avoir rapporté ce hadith, il demanda à trois reprises à ʿUthmân, en lui faisant jurer par Dieu : « Avez-vous entendu ce hadith ? » Il répondit : « Oui ! » (Hadith n° 453 — Musnad d’Ahmad)

Marwân et Muʿâwiya (qu’Allah les agrée) ne pouvaient tolérer de tels reproches. Ils ne cessèrent donc d’inciter ʿUthmân (qu’Allah l’agrée) contre lui. Finalement, Abû Dharr fut contraint de s’exiler et de se rendre à Rabdha, sans avoir commis aucun délit dûment établi par la loi islamique.

Cet appel solennel fut lancé par une conscience éveillée que la cupidité, malgré l’abondance illimitée des richesses dans le pays, n’avait pas réussi à subjuguer. À cette époque, la concentration des richesses était devenue si flagrante que la société islamique était sur le point de se diviser en différentes classes et que les principaux principes de l’islam risquaient de disparaître. Nous présentons quelques exemples de l’opulence financière de cette époque, rapportés par Masʿûdî. Il rapporte :

« Sous le règne d’Othman — qu’Allah l’agrée —, les Compagnons amassèrent d’immenses richesses. Le jour où Othman — qu’Allah l’agrée — mourut en martyr, son trésorier détenait en dépôt, en espèces, un million cinq cent mille dinars et dix millions de dirhams. Les propriétés foncières qu’il possédait à Wadi al-Qura, à Hunayn et en d’autres lieux valaient cent mille dinars. En outre, il laissa un grand nombre de chevaux et de chameaux. Après la mort d’al-Zubayr — qu’Allah l’agrée —, la valeur d’une seule de ses propriétés foncières s’élevait à cinquante mille dinars. Il laissa également mille chevaux et mille esclaves femmes. Talha — qu’Allah l’agrée — tirait chaque jour mille dinars de l’Irak et encore davantage de Sarât. Dans les écuries d’Abd al-Rahman ibn Awf, il y avait mille chevaux, ainsi que mille chameaux et dix mille chèvres et moutons. Après sa mort, le quart de ses biens fut évalué à quatre-vingt-quatre mille dirhams. Zayd ibn Thabit laissa tant d’or et d’argent qu’il fallut les couper à la hache. Les biens immobiliers et mobiliers qu’il laissa sont distincts de cela. Al-Zubayr construisit un palais à Bassora, en Égypte, à Koufa et à Alexandrie. De même, Talha — qu’Allah l’agrée — construisit un immense palais à Koufa. Il bâtit également à Médine une grande demeure en bois de teck et en mortier de chaux. Sa‘d ibn Abi Waqqas construisit à Aqîq un palais élevé, doté d’une vaste cour et d’un dôme. Al-Miqdad édifia, à l’intérieur et à l’extérieur de Médine, un magnifique palais orné de motifs décoratifs. Ya‘la ibn Munabbih laissa cinquante mille dinars en espèces et des propriétés foncières d’une valeur de trois cent mille dirhams. »(Othman — Oustad Sadeq Urjun)

Sous le règne d’Omar — qu’Allah l’agrée —, cette abondance déséquilibrée des richesses apparut comme la conséquence inévitable des différences de rang dans la distribution des biens. Omar — qu’Allah l’agrée — était résolu à mettre fin à cette politique et à ses conséquences. Il y aurait certainement mis fin si un poignard ne lui avait pas transpercé la poitrine. Après son martyre, cette abondance ne cessa de croître. Othman — qu’Allah l’agrée — poursuivit cette politique, ce qui rendit la situation encore plus complexe. Outre la distribution inégale, les cadeaux, présents, concessions foncières et autres qu’Othman — qu’Allah l’agrée — accorda contribuèrent également à renforcer les tendances ploutocratiques au sein de la société musulmane. Puis apparurent plusieurs facteurs qui entraînèrent une expansion anormale de cette abondance déséquilibrée des richesses. En particulier, la concentration de diverses propriétés immobilières et mobilières dispersées, ainsi que la mainmise d’un petit nombre de personnes sur les moyens et instruments des activités lucratives, provoquèrent une large extension des tendances capitalistes dans la société musulmane. La situation échappa également à tout contrôle parce que l’appel profond et sincère sorti du cœur d’Abou Dharr fut combattu et ignoré. Si son appel avait abouti et s’il avait pu convaincre le chef de l’État d’adopter son point de vue, il aurait été capable de maîtriser la situation. Le dernier dessein d’Omar, qui consistait à prélever les richesses excédentaires des riches pour les distribuer aux pauvres, aurait ainsi été réalisé. Pour protéger la nation de la malédiction du capitalisme, une telle mesure de la part du chef de l’État n’était pas seulement parfaitement légitime : elle constituait aussi un devoir impérieux au nom du plus grand bien social.

D’un côté, les richesses se concentraient. Une vague d’abondance déferlait sur la vie des membres d’un petit nombre de familles aristocratiques. De l’autre, la faim, la pauvreté et la détresse frappaient avec une intensité et une violence tout aussi grandes la vie des gens ordinaires. La haine et la colère ne pouvaient naturellement que commencer à s’exacerber. Tous ces facteurs continuèrent de s’accumuler sans relâche et finirent par déclencher un soulèvement violent et terrifiant. Ce soulèvement ne profita qu’aux ennemis de l’islam et entraîna la mort d’Othman — qu’Allah l’agrée. En même temps, la paix et la sécurité de la communauté musulmane furent gravement compromises, et celle-ci fut précipitée dans le tourbillon le plus profond du désordre et de l’agitation. Le feu de ce désordre ne s’éteignit qu’après que la force vitale même de l’islam eut été embrasée par ses flammes et que la communauté eut été saisie par les griffes féroces d’un pouvoir despotique.

Après Othman — qu’Allah l’agrée —, la politique d’égalité et de justice adoptée par Ali — qu’Allah l’agrée — irrita les milieux capitalistes et ceux qui avaient largement profité de la distribution inégale des richesses ; cela n’avait rien d’inattendu. Ils conseillèrent à Ali d’abandonner cette politique et exprimèrent la crainte qu’une rébellion n’éclate contre lui. Conformément à la lumière de l’islam qui brillait dans sa conscience éveillée, il était naturel qu’il leur répondît : « Me conseillez-vous donc de recourir à l’aide de quelqu’un d’autre en opprimant mes compatriotes ? Même si ces richesses m’appartenaient, j’en assurerais la distribution avec équité. Puisqu’elles appartiennent à Allah, comment pourrais-je commettre une injustice ? Sachez que donner injustement des biens à quelqu’un relève du gaspillage. Il ne fait aucun doute qu’une telle conduite peut conférer au donateur un certain prestige ici-bas, mais dans l’au-delà elle le couvrira nécessairement d’opprobre. »

Les Omeyyades suivirent une politique différente en matière financière. Puis vint l’époque d’Omar ibn Abd al-Aziz, qui adopta une politique rigoureuse de restitution des richesses acquises injustement et de lutte contre le gaspillage. Nous en avons déjà parlé. À cette époque, les membres des Omeyyades obtinrent, concernant les richesses du Bayt al-Mal, les mêmes droits que les autres sujets. Les courtisans, les poètes flagorneurs et les chanteurs n’y eurent alors plus aucune part. Il rompit tout lien avec les poètes et abolit la pratique consistant à les récompenser sur les fonds du Bayt al-Mal.

Un jour, le poète Jarir lui récita un poème à sa louange. Omar ibn Abd al-Aziz — qu’Allah lui fasse miséricorde — lui dit : « Jarir ! Es-tu le fils d’un Émigré, pour que je te donne ce que je donne aux Émigrés ? Es-tu le fils d’un Auxiliaire, pour que je te donne ce que je donne aux Auxiliaires ? Ou bien es-tu un pauvre, pour que j’ordonne de te donner quelque chose provenant des fonds de charité et de zakat de ton peuple ? »

Il répondit : « Ô commandeur des croyants ! Je ne suis rien de tout cela. Je suis plutôt le fils d’une famille extrêmement aisée. Les anciens gouvernants me donnaient, en récompense, quatre mille dirhams, ainsi que des vêtements précieux et une monture. J’ai pris l’habitude de les recevoir ; c’est pourquoi je vous demande cette récompense. »

Omar répondit : « Chacun recevra auprès d’Allah la récompense de ses propres actes. Cependant, autant que je sache, tu n’as aucun droit sur les biens d’Allah (le trésor public). Attends donc que je reçoive mon allocation personnelle. Je calculerai ce qui est nécessaire à l’entretien de ma famille pour toute l’année. Je garderai cette somme et, s’il reste quelque chose, je te le donnerai. » Jarir dit : « Non, je n’en ai pas besoin. Je souhaite qu’Allah accorde davantage à l’émir des croyants et qu’il soit davantage loué. Je prends congé entièrement satisfait. » Il répondit : « C’est pour moi la manière la plus souhaitable. » Lorsque Jarir sortit de là, Omar pensa qu’il pourrait encore le blâmer. Il fallait y remédier. Dans cette pensée, il ordonna qu’on le rappelle. Lorsque Jarir revint, il lui dit : « Je possède quarante dinars et deux paires de vêtements. Je lave l’une pendant que je porte l’autre. Je peux te donner la moitié de ces biens. Mais Allah est témoin que ces biens sont plus nécessaires à Omar qu’à toi. » Jarir dit : « Émir des croyants ! Qu’Allah vous accorde davantage. Par Dieu ! Je pars le cœur satisfait. Je n’ai aucun besoin de ces choses. » Il dit : « Très bien ! Puisque tu me l’as juré, je veux te dire que le fait que tu nous aies délivrés de la gêne en refusant cette prière et cette récompense m’a davantage touché que tes poèmes et tes éloges. Désormais, deviens mon ami. »

Les biens des musulmans ayant ainsi été préservés et remis à leurs véritables ayants droit, il n’y a plus rien d’étonnant dans le récit des chroniqueurs selon lequel, à l’époque d’Omar ibn Abd al-Aziz, les gens étaient devenus si aisés que l’on ne trouvait personne pour recevoir la zakat, car, ayant reçu leurs droits injustes et justes, ils étaient devenus exempts de tout besoin à l’égard de la zakat.।

Yahya ibn Sa‘d rapporte : « Omar ibn Abd al-Aziz m’envoya en Afrique pour y collecter la zakat et la sadaqa. Après les avoir collectées, je cherchai des pauvres auxquels les distribuer. Mais je ne trouvai aucun pauvre dans cette région. Personne n’acceptait d’y recevoir de l’argent, car Omar ibn Abd al-Aziz les avait tous enrichis. Finalement, j’utilisai cet argent pour acheter des esclaves et les affranchir. »

En réalité, la pauvreté et le dénuement sont uniquement le produit de la concentration des richesses. À chaque époque, les pauvres sont victimes de l’oppression, de la tyrannie et de l’exploitation des grands capitalistes ; et ces grands capitalistes apparaissent grâce aux importantes donations, aux présents, aux récompenses, aux concessions foncières, à l’exploitation, à l’oppression et à la recherche du profit.

Sous les règnes omeyyade et abbasside qui lui succéda, le trésor public était devenu pour les souverains aussi « licite » que leurs biens personnels. À cette époque, deux trésors distincts furent établis : l’un général, l’autre particulier. Il était communément admis que les revenus et les dépenses de ce dernier étaient réservés au souverain. Pourtant, il arrivait souvent que les recettes d’un poste général fussent versées au trésor particulier, tandis que certaines dépenses particulières fussent effectuées à partir du trésor général.

Le professeur Adam Mez (Adam Mez) écrit dans son ouvrage « La civilisation islamique au quatrième siècle » :

Les fonds destinés aux allocations et aux dépenses liées à la capitale étaient prélevés sur le trésor général. Nous possédons un document historique du début du quatrième siècle qui décrit en détail les différentes sources de revenus du trésor particulier :

1. Les biens laissés par le père à ses enfants : On dit que celui qui laissa les biens les plus considérables fut Haroun al-Rachid, à savoir 40 800 000 dinars. Durant son règne, al-Mu‘tadid (279-289 de l’Hégire) épargnait chaque année, après toutes les allocations de dépenses, un million de dinars provenant des recettes particulières. Il accumula ainsi neuf millions de dinars. Il espérait, lorsqu’il aurait atteint dix millions de dinars, les faire fondre pour en former un grand lingot. Il décida également de suspendre ce lingot dans la salle d’audience publique afin de donner l’impression que, puisqu’il possédait dix millions de dirhams, il n’avait plus aucune convoitise d’argent. Il promit que, lorsque ses économies atteindraient dix millions de dirhams, il exonérerait le peuple du tiers de l’impôt pendant une année. Mais il mourut avant que ce souhait ne se réalise.

Après al-Muʿtadid vint l’époque d’al-Muktafi (289-295). Il porta les recettes du trésor à quatorze millions.

2. Des impôts et des revenus provenant des propriétés de l’État en Perse et au Kirman : en moyenne annuelle, de 299 à 320 de l’Hégire, ils s’élevaient à vingt-trois millions de dinars, après déduction des dépenses. Sur cette somme, quatre millions étaient versés au trésor général et les dix-neuf millions restants au trésor particulier. Il était toutefois jugé nécessaire d’en déduire les sommes consacrées aux besoins urgents de ces pays. Ainsi, en 303 de l’Hégire (915 apr. J.-C.), il dépensa plus de sept millions pour conquérir ces contrées.

3. Les revenus provenant de l’Égypte et de la Syrie : par exemple, la jizya prélevée sur les non-musulmans était déposée dans le trésor du calife au lieu d’être versée au trésor public. En effet, en tant qu’Amir al-Muʾminin, elle constituait en principe son droit légitime.

4. Les revenus des vizirs, secrétaires et fonctionnaires démis de leurs fonctions, ainsi que les biens qui leur étaient confisqués : en outre, le calife devenait propriétaire des revenus de ses serviteurs sans enfants et des esclaves sans enfants de la famille royale. Comme ceux-ci étaient généralement des fonctionnaires de haut rang et fortement rémunérés, cette pratique permettait d’amasser d’immenses sommes dans le trésor du calife.

5. Les revenus provenant du Sawad, d’Ahwaz et des autres régions de l’Est et de l’Ouest, ainsi que ceux issus des propriétés de l’État : ils étaient eux aussi versés au trésor particulier.

6. Les sommes épargnées par les califes : ainsi, les deux derniers califes du IIIe siècle de l’Hégire, al-Muʿtadid et al-Muktafi, épargnaient chaque année un million de dinars. Al-Muqtadir épargnait également une somme comparable. Ainsi, le montant accumulé en quinze ans atteignit quinze millions, soit environ la moitié de la fortune du calife Hârûn al-Rachîd.

Cette description montre clairement comment ces rois qui portaient le titre de « calife » intervenaient dans les richesses du peuple musulman et à quel point la structure du système financier s’était éloignée des principes islamiques.

D’un côté, l’abondance des richesses, le goût du confort et le luxe avaient atteint leur apogée ; de l’autre, les scènes de privation, de faim et de pauvreté étaient tout aussi effroyables. La société islamique, s’étant éloignée des règles et coutumes islamiques et ayant dévié des principes islamiques, avait atteint le degré le plus bas de la décadence.

Quelques principes fondamentaux

Mais, malgré tout cela, la pratique concrète de l’islam a établi plusieurs principes fondamentaux en matière d’organisation économique. Le grand malheur de l’humanité est que, sous l’effet des dirigeants omeyyades, l’islam dut faire face, dès ses débuts, à la déformation et au bouleversement. Néanmoins, l’histoire islamique a montré que plusieurs idéaux de l’islam pouvaient être concrètement réalisés.

L’histoire réelle a définitivement établi ce qui suit :

1. Dans l’islam, les pauvres ont davantage droit aux fonds du Bayt al-Mal que les personnes qui ont embrassé l’islam les premières। Il est rapporté dans le Musnad d’Ahmad : « Adi ibn Hatim raconte : je me rendis auprès de ʿUmar ibn al-Khattab avec quelques hommes de ma tribu. Il était en train de fixer une allocation de deux mille [unités] pour plusieurs hommes de cette tribu. Adi dit : je me présentai de nouveau devant lui. Pourtant, il ne me prêta aucune attention. Je me présentai encore devant lui, mais il m’ignora toujours. Je dis : “Ô Commandeur des croyants ! Me reconnaissez-vous ?” ʿUmar, qu’Allah l’agrée, éclata de rire. Puis il dit : “Par Dieu ! Je te connais parfaitement. Tu as cru alors que tous les autres demeuraient fermes dans la mécréance. Tu as avancé alors que les autres reculaient. Tu as fait preuve d’une loyauté sincère alors que beaucoup se montraient trompeurs. Je me souviens très bien que le premier argent de la zakat à la vue duquel les visages du Messager d’Allah, paix et bénédictions d’Allah sur lui, et de ses Compagnons, qu’Allah les agrée, s’illuminèrent de joie, était l’argent de la zakat de cette tribu. C’est moi qui l’avais apporté auprès du Messager d’Allah, paix et bénédictions d’Allah sur lui.” » Ensuite, ʿUmar, qu’Allah l’agrée, commença à s’excuser en disant : “De cet argent, je n’ai fixé une allocation qu’à ceux qui souffrent de la faim parce qu’ils ne parviennent pas à nourrir les personnes à leur charge. Car ce sont les notables de la tribu.” »

Cette déclaration de ʿUmar, qu’Allah l’agrée — lui qui était partisan de donner la priorité aux personnes ayant embrassé l’islam les premières — est extrêmement significative et permet de démontrer bien des choses. En réalité, dans la société islamique, le « besoin » constitue le premier fondement du droit. Ce principe montre à quel point l’islam est un grand adversaire de la pauvreté et de la misère, et combien il accorde davantage d’importance à leur élimination qu’à tous les autres efforts.

2. L’islam n’est absolument pas disposé à tolérer qu’une classe de la société se laisse emporter par le flot déchaîné d’une abondance sans limites, tandis qu’une autre demeure privée, démunie et dépouillée de tout। Dans une telle situation, l’islam accorde au gouvernement les pleins pouvoirs pour prendre, selon les circonstances, les mesures nécessaires à la réforme. Il s’agit d’un principe historiquement attesté par le Messager d’Allah, paix et bénédictions d’Allah sur lui. Il distribua la totalité des biens du fay’ recueillis auprès des Banû al-Nadîr uniquement parmi les pauvres émigrés, afin d’établir dès que possible un certain équilibre dans la société islamique. Il n’y joignit que deux Ansar pauvres. Puis le Coran intervint pour confirmer cet exemple historique :

« Afin que les richesses ne circulent pas uniquement parmi ceux d’entre vous qui sont riches. »

Cet exemple est extrêmement significatif et important. À sa lumière, un gouvernement musulman qui gouverne conformément aux prescriptions d’Allah a toujours le pouvoir d’aider, depuis le Bayt al-Mal, les nécessiteux et les pauvres dans une mesure appropriée, afin d’établir l’équilibre économique au sein de la société musulmane. Le gouvernement a le devoir impératif de prendre les mesures adéquates afin qu’aucune inégalité perturbant l’équilibre général ne subsiste entre les différentes catégories de la société.

3. Il est indispensable de moduler le taux de l’impôt en fonction de la capacité et de l’incapacité contributive। Lors de l’imposition de la djizya aux non-musulmans, les personnes appartenant aux différentes catégories étaient soumises aux taux suivants :

a. Classe aisée — 48 dirhams par personne et par an.

b. Classe moyenne — 24 dirhams par personne et par an.

c. Travailleurs pauvres — 12 dirhams par personne et par an.

La djizya était supprimée pour les personnes totalement indigentes, insolvables, incapables de travailler, ou atteintes d’un handicap physique ou mental. Seuls les hommes libres et sains d’esprit étaient tenus de payer la djizya. Les femmes et les enfants n’avaient pas à la payer.

Pendant l’année de famine, le calife Omar (que Dieu l’agrée) n’envoya pas de percepteurs pour recueillir la zakat ; au contraire, il en suspendit la collecte jusqu’à la fin de la famine. Après la famine, il envoya des percepteurs et réclama une zakat double aux personnes capables de la payer. L’une concernait l’année de famine, l’autre l’année en cours. Il exonéra les personnes incapables de payer. Puis il ordonna au percepteur de remettre à ces personnes incapables l’une des deux parts de la somme double qu’il avait recueillie, et d’apporter l’autre part à la capitale.

4. Il était interdit de recourir à la force ou de percevoir l’impôt en privant quelqu’un des ressources nécessaires à sa vie। L’Imam Ali (que Dieu l’agrée) donna à l’un de ses agents l’instruction suivante : « Lorsque tu iras auprès d’eux, tu ne vendras pas, pour percevoir l’impôt, leurs vêtements d’été ou d’hiver, leurs denrées alimentaires ni leurs bêtes de somme ; tu ne frapperas personne, pas même d’un coup de bâton, et tu ne feras tenir personne debout sur un seul pied, quelle que soit la quantité de tribut ou d’impôt restant due. Car il nous a seulement été ordonné de percevoir l’excédent des ressources nécessaires au peuple.

5. Parallèlement au principe « à chacun selon son sacrifice », il est également indispensable d’appliquer le principe « à chacun selon ses besoins »। Le noble Prophète (paix et bénédictions sur lui) attribuait une part du butin aux célibataires et deux parts aux personnes mariées. Cela prouve qu’il faut, dans la fixation des allocations, tenir compte des besoins aussi bien que des efforts. Car il est évident que, dans le djihad, les personnes mariées et célibataires doivent fournir le même effort. C’est uniquement parce que les besoins des personnes mariées sont doubles qu’il a été prévu de leur accorder une allocation double. Cela prouve également que le seul « besoin » peut, en islam, constituer un moyen distinct d’acquérir la propriété. Ce principe est extrêmement important en matière de « sécurité sociale ».

6. Dispositions de sécurité sociale pour toute personne incapable et nécessiteuse। ʿUmar (ra) fixa une allocation de cent dirhams pour chaque nouveau-né. Lorsque l’enfant grandissait un peu, il recevait deux cents dirhams, et après avoir atteint l’âge adulte, on lui en accordait davantage. Pour l’enfant trouvé, cent dirhams étaient alloués, ainsi qu’une allocation supplémentaire à la personne qui l’élevait ; les frais d’allaitement et autres dépenses de l’enfant étaient pris en charge par le « Bayt al-Mal », et lorsqu’il grandissait, il recevait la même allocation que les autres enfants.

La générosité de ʿUmar était en réalité le fruit direct de la générosité de l’islam, car l’enfant abandonné sur la route était, de son côté, totalement innocent. Il n’était en rien responsable des péchés de ses parents coupables. Nous avons déjà mentionné que ʿUmar (ra) avait accordé, sur le Bayt al-Mal, des aides aux lépreux juifs et chrétiens aveugles. La générosité de ʿUmar (ra) s’étendait à tous les êtres humains, et non aux seuls musulmans. Il s’agissait d’un dispositif de sécurité sociale contre la pauvreté, l’incapacité et la privation.

7. Il est extrêmement important de résoudre la question fondamentale : « D’où cette richesse a-t-elle été acquise ? »। Car la société musulmane a le droit de demander si les richesses détenues par le dirigeant appartiennent réellement à la nation ou lui sont personnelles ; il ne peut en aucune façon se soustraire au contrôle des comptes par le peuple. L’établissement de ce principe de contrôle a largement protégé le trésor national de l’ingérence des administrateurs. Avant d’entreprendre quoi que ce soit de ce genre, le dirigeant doit y réfléchir à plusieurs reprises. ʿUmar (ra) appliquait cette règle à tous ses gouverneurs. ʿAlî adopta lui aussi ce principe dans certains cas.

8. Le système de la zakat n’a pas été suspendu, même durant l’époque la plus sombre de l’histoire , bien que cette époque ait été rejetée très loin de la force vitale de l’islam. Après les guerres menées contre les apostats au début de l’époque d’Abû Bakr (ra), personne, jusqu’à ce jour, n’a nié la zakat, que ce soit en paroles ou en actes. Ce n’est qu’à notre époque, lorsque la civilisation occidentale s’est installée sur le trône de la victoire, que, par voie de conséquence, la dernière des prescriptions fondamentales de l’islam, la zakat elle aussi, a disparu de la vie réelle de la société musulmane.

9. Système général de sécurité sociale : selon ce système, les habitants de chaque localité sont tenus responsables de toute personne qui y meurt de faim. Cette responsabilité leur incombe en vertu du droit pénal. Pour la personne morte de cette manière, tous les habitants de la localité concernée doivent collectivement verser une amende, c’est-à-dire une diyya. Car l’ensemble de la société est considéré comme le meurtrier de celui qui, vivant parmi eux, est mort lentement de faim.

Cette règle est également appuyée par une autre disposition de la sharîʿa. Elle prévoit que, lorsqu’une personne accablée par la faim et la soif craint de mourir de faim ou de soif, elle est autorisée, en dernier recours, à combattre la personne qui possède de la nourriture ou des boissons ; si elle la tue, elle ne subira aucune peine ni amende dans ce monde, et ne sera pas châtiée dans l’au-delà.

10. Principe de l’abolition de l’intérêt et de la prolongation du délai de remboursement des dettes en cas de pauvreté : jusqu’à ce que la civilisation moderne déclare l’intérêt halal, celui-ci était dûment interdit dans la société musulmane. La loi française nous imposa cette malédiction et en fit l’un des piliers de notre vie économique quotidienne. Pourtant, cela n’était nullement nécessaire. Cette pratique ne s’est répandue que parce que l’influence des valeurs morales avait disparu de notre vie réelle, et que l’honnêteté ainsi que l’esprit de coopération mutuelle s’étaient éteints dans le cœur des hommes. Or l’islam fait de cet esprit le fondement de la société et des transactions réciproques.

Outre ces éléments, il existe de nombreux principes et valeurs de compassion mutuelle et de sécurité sociale qui ne sont pas destinés à être mis en œuvre par la seule force de la loi. Notre passé récent lui-même témoigne de l’existence de l’influence des valeurs islamiques sur la société musulmane. Ce ne sont pas nos grands-pères, mais nos pères, qui ont observé de leurs propres yeux cette époque dans les campagnes à population musulmane. Malgré la domination totale de la civilisation matérialiste occidentale sur le monde musulman, cette influence demeure encore aujourd’hui largement intacte. Il n’a nullement été nécessaire d’employer la loi ou la force pour mettre ces valeurs en pratique. Les institutions de waqf que l’on observe dans les gouvernements actuels — et qui sont aujourd’hui utilisées à l’encontre de leur véritable objectif, tandis que diverses classes exploiteuses se les sont accaparées sous des noms et dans des groupes différents — témoignent en réalité de l’état d’esprit sacré de bonté, de compassion, de vertu, de sécurité sociale et de coopération mutuelle qui habitait le cœur des musulmans du passé lointain comme du passé récent. La cruauté de l’Occident, sa conscience morte et sa civilisation matérialiste, rigide et figée, n’ont pas été capables de déformer leur âme.

À notre âge d’or, l’esprit consistant à assurer la sécurité sociale aux faibles était devenu si puissant que les animaux, et pas seulement les êtres humains, en ont bénéficié. En de nombreux endroits, certains terrains ont été constitués en waqf afin d’y aménager des refuges pour les animaux faibles, où ils pouvaient venir se libérer de la faim et de la détresse.

Malgré les dommages considérables causés par une certaine déformation apparue aux premiers niveaux dans le système de gouvernement et les pratiques économiques, voilà pourtant l’islam véritable.

Tel est le rôle de l’islam sur la scène réelle de l’histoire, rôle qui s’est clairement manifesté à travers divers événements. Quant à ses principes généraux, on peut dire qu’il possède, qu’il a toujours possédé et qu’il possédera à jamais la pleine aptitude à répondre aux exigences de situations nouvelles et à résoudre de nouveaux problèmes. Dans les temps à venir, lorsque sera établie une société fondée sur les principes de l’islam et que la charia islamique aura le statut de loi de l’État, l’islam sera capable de satisfaire toutes les exigences et tous les besoins de cette société avec une ampleur et un équilibre remarquables. Alors que la société humaine actuelle, sous les heurts et les affrontements entre diverses doctrines et expériences humaines, passe sans cesse d’un extrême à l’autre et s’y heurte, et que l’humanité sacrifie ainsi nombre de ses biens les plus précieux, l’islam la préservera et la protégera à jamais contre ces pertes irréparables. [Voir le chapitre « Iztirab wa Intimar » (Anxiété et confusion) de l’ouvrage de l’auteur « Al-Islam wa Mushkilat al-Hadara » (L’islam et la crise de la civilisation moderne).]

…….. Fin ……..