Note de l’auteur

Il y a près de dix-huit ans, on me confia la responsabilité d’écrire l’histoire des musulmans du Bengale. Il était prévu de retracer cette longue période, depuis l’arrivée des premiers musulmans au Bengale jusqu’à la partition de l’Inde en 1947. Il me fut toutefois demandé en particulier de mentionner dans cette histoire, avec des informations fiables, quelle avait été l’attitude du gouvernement britannique et des hindous envers les musulmans après que les Anglais eurent pris le pouvoir. Après avoir écrit l’histoire jusqu’au Government of India Act-1935, je ne trouvai absolument plus le loisir de reprendre la plume. Je rends d’innombrables grâces à Allah Tout-Puissant d’avoir récemment pu achever ce travail d’écriture historique, fruit de plusieurs années d’efforts et de labeur.

Je n’ai introduit dans cette histoire pas la moindre contrevérité, invention personnelle ou affirmation exagérée. Cela pourra paraître amer à certains, mais je me suis efforcé d’y consigner, du début à la fin, des faits véridiques.

Comme j’ai été un étudiant assidu de l’histoire, le désir d’en connaître et d’en écrire la véritable histoire naquit en moi dès cette époque. Alors que j’étais étudiant en quatrième année de licence au Carmichael College de Rangpur, je rédigeai en anglais un article de recherche sur Akbar et Aurangzeb. Malgré certaines oppositions et difficultés, l’article fut publié dans le magazine du collège.

Après avoir achevé ma vie d’étudiant, vingt-cinq années de ma vie s’écoulèrent dans des emplois publics et privés. Je fus totalement privé de la possibilité d’effectuer un quelconque travail de recherche historique. Bien plus, je commençai à oublier l’histoire elle-même. En m’acquittant de la responsabilité qui m’avait été confiée près de dix-huit ans auparavant, j’ai eu l’occasion de me consacrer de nouveau à l’étude de l’histoire.

L’histoire insuffle une force vitale à une nation. Pour détruire une nation, il faut lui faire oublier son histoire passée ou la lui présenter sous une forme défigurée. Si un musulman prétendu musulman n’a pas la possibilité d’acquérir une juste compréhension de l’islam et demeure ignorant de l’histoire passée de sa nation, il sortira de sa bouche des propos hostiles aux musulmans et à l’islam, propos qu’un non-musulman réfléchirait longuement avant de les prononcer. Le nombre de ces musulmans grossièrement ignorants ne cesse d’augmenter, et les ennemis jurés des musulmans les accueillent avec des guirlandes de fleurs.

Pour préserver l’existence de l’identité nationale musulmane, il est absolument indispensable de prendre une initiative de grande ampleur afin de transmettre à la nouvelle génération, en même temps que la juste histoire passée de cette nation, une connaissance et une compréhension justes de l’islam. Dans l’Histoire des musulmans du Bengale, les principes fondamentaux de l’islam ont été brièvement exposés à l’occasion. Pour résister à l’agression culturelle des forces hégémoniques et expansionnistes, il faut faire connaître à tous les niveaux l’examen de l’histoire et l’essence de la culture islamique.

La vie musulmane est une vie éternellement militante. L’islam n’accorde aucune place au refus du combat. Il faut donc jouer un rôle d’avant-garde dans la lutte contre les forces hostiles à l’islam et aux musulmans. Sinon, la nation devra, broyée sous le joug des persécutions de ses ennemis, dépérir et mourir lentement.

Dans « L’histoire des musulmans du Bengale », le récit de près de deux cents ans de persécutions et d’injustices infligées aux musulmans par les hindous a été exposé. Certains peuvent considérer le passé selon leurs propres inventions. Mais ne voient-ils pas ce qui se passe actuellement en Inde ? Ne voient-ils pas que, dans les massacres effroyables qui s’y produisent constamment, les musulmans sont exterminés ? Le verdict de la commission d’enquête judiciaire constituée à la suite des émeutes survenues récemment à Bombay a été publié. Dans ce verdict, la police a été tenue pour responsable d’avoir aidé les émeutiers. Le comportement discriminatoire du gouvernement de l’État et du Premier ministre a également été critiqué. Dès lors, où se trouve la sécurité des personnes et des biens des musulmans en Inde, pays d’ardents ennemis de l’islam ? Peut-être qu’une histoire exacte de tout cela sera écrite à l’avenir.

Il est profondément regrettable que, dans le cadre d’une conspiration, la nouvelle génération de la nation ait été maintenue dans une ignorance totale de son histoire passée. Le spectre de cette conspiration s’était également fermement abattu sur les dirigeants pakistanais de l’après-partition. On n’a rien appris à la nouvelle génération des raisons de la création du Pakistan, de son arrière-plan idéologique, des raisons pour lesquelles le mouvement pour le Pakistan avait été mené pendant sept longues années avec constance et sans compromis, ni des raisons pour lesquelles des millions de femmes, d’hommes et d’enfants avaient trouvé refuge au Pakistan après avoir traversé une mer de sang et de massacres.

De 1952 à 1962, j’ai dû exercer les fonctions de directeur d’un lycée. Dans les manuels d’histoire de l’époque, il n’était nullement fait mention de l’histoire du mouvement pour le Pakistan. De ce fait, les fondations du Pakistan continuèrent à s’affaiblir pour diverses autres raisons. Le mécontentement et la colère de la population envers le Pakistan et ses dirigeants ne cessèrent de croître ; il en résulta que la partie orientale du Pakistan fit sécession et apparut comme un Bangladesh indépendant.

Dans cette histoire, l’attention de la nouvelle génération a été attirée sur le glorieux passé historique de la nation musulmane. L’histoire de la nation musulmane n’a pas commencé à une époque particulière pour s’achever à une autre époque particulière. Elle commence avec l’arrivée sur terre du premier être humain, Hazrat Adam (paix sur lui). Depuis lors jusqu’à aujourd’hui, cette histoire s’est poursuivie sans interruption, en franchissant les hauts et les bas du temps, des époques et des circonstances, et elle continuera tant que le monde subsistera. Les musulmans doivent aller de l’avant en tirant les leçons de leur histoire passée.

Pour écrire cette histoire, j’ai rassemblé des matériaux tirés des ouvrages de nombreux historiens renommés. Je leur resterai à tous éternellement reconnaissant pour cela. Ensuite, puisque le Bangladesh Islamic Center a pris en charge la publication de cet ouvrage, j’adresse ma plus profonde et sincère gratitude à son directeur, mon ami et professeur éminemment respecté, A. K. M. Nazir Ahmad.

Chers lecteurs, si vous pouvez tirer de cet ouvrage quelque enseignement et quelque inspiration islamique, je considérerai que plusieurs années de persévérance et de labeur auront été récompensées. Qu’Allah Tout-Puissant accepte cet ouvrage — amîn.

Dhaka, le 15 de Jumada al-Awwal

Le 17 de Kartik

1er novembre 1993.

Auteur

Histoire des musulmans du Bengale

Premier chapitre

L’arrivée des musulmans au Bengale

Déterminer quand les premiers musulmans sont arrivés au Bengale et en établir la date exacte est une tâche extrêmement difficile. Il ne fait aucun doute qu’il est très ardu de retrouver cette information dans les amas épars de l’histoire ancienne. Je considère néanmoins qu’il serait souhaitable que les historiens portent leur attention sur cette question.

Les musulmans venus du monde extérieur dans le sous-continent indien de cette époque peuvent être répartis en deux catégories. Les musulmans de la première catégorie vinrent dans différentes régions de l’Inde pour se livrer au commerce et y propagèrent le sublime message de l’islam. Quelques awliya, derviches et fuqaha vinrent uniquement pour appeler à l’islam et en faire la prédication, puis consacrèrent toute leur vie à cette noble œuvre et moururent ici même.

Une autre catégorie de musulmans vint en conquérants, dans le cadre d’expéditions visant à soumettre le pays. Leur victoire permit aux musulmans de ce pays d’acquérir une implantation politique. Il va sans dire qu’en 712 de l’ère chrétienne, Muhammad ibn Qasim arriva le premier dans la province indienne du Sind, en conquérant, et que ce fut une grande victoire politique de l’islam. Sa victoire ne se limita pas à la province du Sind ; elle s’étendit au contraire jusqu’à Multan, au Pendjab. Nous en insérerons le récit à l’endroit approprié.

D’autre part, même si l’arrivée des musulmans au Bengale remontait à quelque moment propice d’un passé lointain, leur établissement politique eut lieu en l’an 600 de l’Hégire, c’est-à-dire en 1203 de l’ère chrétienne. À l’époque de Qutb ud-Dîn Aibak, empereur de l’Inde, Muhammad bin Bakhtiyar Khalji établit, pour ainsi dire miraculeusement, son pouvoir politique au Bengale. Le récit détaillé de ces deux victoires politiques des musulmans est inscrit dans les pages de l’histoire. Mais il est également une vérité indéniable que, bien avant ces événements, la graine de l’islam avait été semée dans ce pays et que cette graine, après avoir germé, avait fini par prendre la forme d’un arbre ; cependant, déterminer l’époque de ce fait constitue la tâche essentielle, à laquelle tout étudiant de l’histoire désireux de connaître la vérité doit absolument s’atteler. Essayons donc une fois de voir s’il est possible de trouver quelque indication à l’horizon de l’histoire.

Avant l’apparition de l’islam, les Arabes n’étaient pas seulement un peuple barbare, querelleur et assoiffé de sang. Au contraire, ceux d’entre eux qui étaient nobles et fortunés pratiquaient le commerce pour gagner leur vie. Dans ce pays désertique, ils devaient, depuis des temps immémoriaux, se livrer au commerce afin de se procurer de la nourriture et les autres produits de première nécessité indispensables à la vie. Le groupe de marchands qui retira Joseph du puits et le vendit à un haut fonctionnaire noble d’Égypte était arabe. Ainsi, la profession commerciale des Arabes était très ancienne et s’étendait à des pays lointains.

Les Arabes exerçaient leur commerce aussi bien par voie terrestre que par voie maritime. À l’aide de chameaux par voie terrestre et de navires par voie maritime, ils voyageaient de pays en pays pour leurs activités commerciales. Dès l’époque préislamique, ils avaient étendu leur champ commercial, d’une part par mer jusqu’à l’Abyssinie et, d’autre part, jusqu’à la Chine, en Extrême-Orient. À mi-chemin entre l’Arabie et la Chine lointaine se trouve un district côtier. Du point de vue géographique, toute la péninsule est appelée Malabar. Dans les transcriptions des géographes arabes, on l’appelle Malibar(Arabe****).

Maulana Akram Khan dit dans son ouvrage Histoire sociale du Bengale musulman :

« Le mot MALI des Grecs modernes semble faire référence au nom actuel de Malabar. Mais la décision de l’éditeur de l’Encyclopédie selon laquelle le nom complet de “Malabar” aurait été donné par les Arabes est tout à fait pertinente. À notre avis, Malabar est un mot arabe : Malay + abar = Malabar. Dans la transcription arabe,(Arabe***) Malay + abar. Malay est à l’origine le nom d’une montagne, tandis qu’abar signifie un ensemble de collines, un bassin. Les Arabes appelaient également ce pays Ma’bar(Arabe*****) . Cela signifie le lieu de passage, le gué. Dans la géographie actuelle, ce sont les Ghâts orientaux et les Ghâts occidentaux. Comme les marchands et les navigateurs arabes franchissaient ces deux Ghâts pour se rendre à Madras et dans la province du Hedjaz, et qu’ils allaient de l’Égypte à la Chine ainsi que dans les autres villes et ports situés sur leur route. Ces deux noms montrent également que leurs relations avec ce pays étaient très anciennes et leurs liens très étroits. » (Histoire sociale du Bengale musulman, p. 47-48).

Bien avant l’arrivée dans le monde du prophète Muhammad Mustafa, de nombreux marchands arabes étaient venus dans ce pays, au Malabar. Ils empruntaient constamment cette route, c’est-à-dire en passant par le Malabar, pour se rendre à Chittagong, puis de là en Chine en passant par Sylhet et Kamarupa. Ainsi, Chittagong au Bengale et Sylhet, dans l’Assam de l’époque, servaient également de bases à leurs déplacements. Il ressort clairement de cela que, dès l’époque préislamique, des colonies arabes s’étaient établies au Malabar, à Chittagong, à Sylhet et dans d’autres lieux.

Vers la fin du VIe siècle de l’ère chrétienne, le Prophète Mustafa naquit dans la ville de La Mecque, en Arabie, et à l’âge de quarante ans, c’est-à-dire au début du VIIe siècle, il entreprit de prêcher la religion de l’islam. Son mouvement de prédication était profondément révolutionnaire. Il va de soi que les vagues de cette révolution atteignirent également, par l’intermédiaire des marchands arabes, le Malabar, Chittagong, Sylhet et la Chine. De même qu’un groupe s’opposa avec la plus grande vigueur au mouvement révolutionnaire du prophète Muhammad, un autre groupe l’accepta de tout cœur. Les Arabes du Malabar adoptèrent très probablement l’islam dès le début de l’ère hégirienne. C’est également un fait historique que, jusqu’au VIIe siècle, le message de l’islam fut propagé en Asie et en Afrique par les seuls marchands arabes.

Les émigrés arabes qui, après avoir adopté l’islam au Malabar, s’y établirent définitivement sont connus sous le nom de Moplahs. Leur principale profession pour gagner leur vie consistait à pêcher à l’aide de petites et de grandes embarcations, ainsi qu’à transporter des marchandises et des passagers. Il leur fallait souvent traverser l’océan Indien et se rendre en Arabie pour gagner leur vie et satisfaire à d’autres besoins. C’est ainsi qu’ils furent mis en contact avec l’appel révolutionnaire de l’islam.

Je souhaite consacrer un chapitre ultérieur aux Mappilas. Ici, je veux seulement dire à leur sujet qu’ils étaient extrêmement travailleurs et persévérants. Ils possédaient des corps beaux et robustes. Ils sont depuis toujours réputés pour leur courage. Ils se laissent pousser la barbe et portent une calotte sur la tête. Beaucoup d’entre eux appartenaient à la communauté des pêcheurs, et leur principale activité consistait à prêcher le message de l’islam parmi les pêcheurs.

L’influence de l’islam se manifesta peu à peu également parmi les habitants non arabes du Malabar. À cette époque, les adeptes du bouddhisme et du jaïnisme en Inde subissaient les persécutions cruelles et inhumaines du brahmanisme hindou. Face à ces persécutions et à ces oppressions, la compagnie et la proximité de saints musulmans les attirèrent vers l’islam.

La principale raison de la rapide propagation de l’islam parmi les habitants non arabes du Malabar fut la conversion à l’islam du roi local du Malabar. Le récit saisissant de la conversion du roi du Malabar est rapporté.

Maulana Akram Khan dit dans l’ouvrage précité :

« On trouve quelques mentions du Malabar dans les anciens textes religieux et la littérature de la société hindoue. Le rédacteur de l’Encyclopédie en a cité un grand nombre. La plupart ne sont rien d’autre que quelques légendes extravagantes sur les exploits de Parashurama, tirées du Mahabharata et des Puranas, tirées du Mahabharata et des Puranas. Toutefois, cet encyclopédiste lui-même a mentionné un événement particulier concernant le roi hindou du Malabar. Il dit : Il ressort des récits anciens que Cherumal Perumal, dernier roi du royaume des Chera, renonça volontairement au trône et se rendit à La Mecque dans le désir d’embrasser la religion musulmane — (Encyclopédie, 14:234). »

Dans l’ouvrage Tuhfat al-Mujahidin, composé par Cheikh Zaynuddin, on trouve également le récit d’un roi qui se rendit à La Mecque, se présenta auprès du Messager vénéré de Dieu et embrassa volontairement l’islam. Il ressort de ce récit que, parmi les musulmans du Malabar, il était alors communément admis que le roi du Malabar s’était rendu à La Mecque et, s’étant présenté auprès du Prophète vénéré, lui avait prêté serment d’allégeance à l’islam. »

Maulana ajoute encore dans le même ouvrage :

« Même s’il existe des divergences sur les détails relatifs au lieu, à l’époque et à d’autres circonstances, et même si ceux-ci sont tenus pour invraisemblables, il n’y a aucune raison de rejeter comme dénué de fondement le récit du voyage du roi à La Mecque, de sa présence auprès du Prophète vénéré et de son retour au pays après avoir séjourné quelque temps à La Mecque. Il n’est en aucune manière raisonnable de rejeter comme anhistorique et dénuée de fondement la tradition que tous les habitants d’un pays, musulmans comme non-musulmans, ont collectivement transmise depuis des temps immémoriaux. À cet égard, le récit de l’Encyclopédie mérite une attention particulière. L’encyclopédiste dit : “Il ressort des récits anciens que Cherumal Perumal, dernier roi du royaume des Chera (Malabar), renonça volontairement au trône et se rendit dans la ville de La Mecque dans le désir d’embrasser la religion musulmane.” Il n’est donc nullement justifié de rejeter comme dénué de fondement le récit selon lequel le roi du Malabar renonça spontanément au trône, se présenta auprès du Prophète vénéré et embrassa l’islam. » (Histoire sociale du Bengale musulman)

À la lumière du récit de l’ouvrage Tohfat al-Mujahidin, composé par Cheikh Zayn al-Din, du récit de l’encyclopédie et de la tradition séculaire de tous les habitants du Malabar, musulmans ou non, il ne devrait y avoir aucune hésitation à accepter comme vraie la conversion du roi à l’islam. Mais une question demeure dans l’esprit. Pourquoi un événement d’une telle importance n’est-il relaté dans aucun recueil de hadiths ? Certes, Cheikh Zayn al-Din mentionne plusieurs transmetteurs dans son récit. Mais il est précisé que, selon les spécialistes du hadith, ceux-ci « ne sont pas exempts de tout soupçon ». Quelle était donc la réalité de l’affaire ? Si l’on considère l’événement comme totalement dépourvu de fondement, la question de sa mention dans les recueils de hadiths ne se pose même pas. Mais il n’y aurait rien d’étonnant non plus à ce que, de même que les émigrés arabes du Malabar embrassèrent l’islam en groupes dès la première année de l’Hégire, le roi du Malabar ait probablement abandonné son trône et embrassé l’islam avec ces émigrés arabes. Il n’est pas impossible non plus qu’après avoir renoncé au trône, il ait dissimulé son identité — et c’est peut-être pour cette raison que sa conversion à l’islam n’éveilla aucune curiosité parmi les Compagnons. Pourtant, l’auteur du Tohfat al-Mujahidin mentionne plusieurs hadiths et transmetteurs.

Après la conversion à l’islam des émigrés arabes du Malabar et du roi local, les habitants autochtones du Malabar furent eux aussi attirés par l’islam et l’embrassèrent en groupes. Ensuite, dix mosquées furent successivement construites au Malabar. La première fut construite par Malik ibn Dinar à Karnakror, capitale de Perumal, appelée aussi Kodungallur ou Cranganore. Des mosquées furent ainsi construites à Kurkbe, à Meilor, à Dharmapattanam, à Chaliyam, à Surukundapuram, à Pantharini et à Kanjarakot, toutes situées dans le Travancore.

« L’auteur de l’Encyclopédie dit : Il ne fait aucun doute que l’influence musulmane s’était étendue dans ce pays dès l’établissement des mosquées. De nombreux biens avaient également été donnés pour assurer les dépenses de ces mosquées. À cette époque, le nombre des musulmans du littoral et des habitants autochtones convertis à l’islam avait augmenté. Peu à peu, ils acquirent de l’influence au sein du royaume. » (Histoire sociale du Bengale musulman)

La discussion précédente fait clairement apparaître qu’au VIIe siècle de l’ère chrétienne déjà, le Malabar de l’Inde s’était constitué en un centre puissant pour les musulmans. Ils n’avaient aucun objectif politique. Le commerce ainsi que la prédication et la propagation de l’islam constituaient leur unique dessein.

Après le Malabar viennent les autres étapes de la route commerciale des émigrés arabes musulmans : Chittagong et Sylhet. Après l’installation permanente des émigrés arabes au Malabar, ils y établirent également des implantations plus ou moins importantes. Cela était tout naturel. La question est maintenant de savoir si, de même que l’islam avait commencé à prendre racine au Malabar dès le premier siècle de l’Hégire, sa prédication à Chittagong eut lieu à la même époque ou beaucoup plus tard. Il n’est pas possible de fournir à ce sujet des informations fiables. On peut toutefois affirmer sans crainte qu’au VIIIe et au IXe siècle de l’ère chrétienne, des relations étroites s’étaient établies entre les marchands musulmans d’Arabie et Chittagong.

Le Dr Abdul Karim écrit : « Il existait des relations entre Chittagong et les marchands musulmans arabes. On trouve par la suite d’autres preuves des allées et venues des commerçants arabes à Chittagong. Bien que les marchands arabes n’aient pas fondé de royaume indépendant à Chittagong, leur contact a laissé une influence encore perceptible aujourd’hui dans la culture de Chittagong. La langue de Chittagong emploie un grand nombre de mots arabes. L’emploi, dans cette langue, du mot indiquant la négation “na” avant le verbe est également le résultat de l’influence de la langue arabe. De nombreuses familles de Chittagong revendiquent une ascendance arabe. Beaucoup pensent aussi que les traits du visage des habitants de Chittagong ressemblent à ceux des Arabes. En outre, plusieurs quartiers de Chittagong, tels qu’Alkaran, Suluk Bahar (Suluk-ul-Bahr), Bakalia, etc., portent encore des noms arabes. Il a déjà été dit que certains érudits pensent que les mots arabes… » District Gazetteer, Chittagong, p. 1. »

Bien que des musulmans aient vécu à Chittagong pendant plusieurs siècles, ils n’y obtinrent aucune implantation politique. Leur activité consistait dans le commerce et la prédication de l’islam. Longtemps après que Muhammad ibn Bakhtiyar Khalji eut établi la domination musulmane au Bengale, le sultan indépendant de Sonargaon, Fakhr al-Din Mubarak Shah (1338-1349 de l’ère chrétienne), conquit Chittagong le premier et l’intégra au domaine de la domination musulmane.

Deuxième chapitre

Les musulmans sous les traits de conquérants

Il est généralement connu de tous que Muhammad ibn al-Qasim, menant la guerre contre le roi du Sind, Dahir, hissa l’étendard de la victoire de l’islam dans la province du Sind. Mais, en réalité, les opérations militaires jusqu’à la province du Sind avaient commencé bien auparavant. L’expédition du Sind débuta au milieu du premier siècle de l’Hégire. Avant la conquête du Sind par Muhammad ibn al-Qasim, les musulmans livrèrent à plusieurs reprises bataille contre cette province. Cependant, avant Muhammad ibn al-Qasim, les musulmans ne tentèrent pas d’y établir une influence durable. Comme des marchands musulmans étaient régulièrement pillés par des pirates avec l’aide du roi du Sind, il fallut combattre ces derniers. Après les avoir vaincus, récupéré les biens pillés et libéré les marchands captifs, les musulmans regagnèrent leur patrie.

Au cours du califat de ‘Umar, au quinzième année de l’Hégire, ‘Uthman ibn Abû al-‘Âs al-Thaqafî fut nommé gouverneur de Bahreïn et d’Oman. ‘Uthman laissa son frère al-Hakam à Bahreïn et se rendit lui-même à Oman. De là, il envoya une armée vers la frontière de l’Inde. Après cette expédition, il envoya de nouveau son frère al-Mughîra, avec une armée, en direction de Daybul (l’actuelle Karachi). Al-Mughîra vainquit les pirates du Sind et leurs forces alliées, puis retourna dans son pays.

Au début de l’an 39 de l’Hégire, sous le califat de ‘Alî, al-Hârith ibn Murra al-‘Abdî mena une expédition contre la frontière du Sind et remporta la victoire. Il fit de nombreux soldats ennemis prisonniers et s’empara d’un important butin.

Sous le règne de l’émir Mu‘âwiya, al-Muhallab ibn Abî Sufra attaqua la frontière du Sind et avança jusqu’à Banna et Ahwâz, entre Multan et Kaboul.

Lorsque, sous le règne du calife al-Walîd, al-Hajjâj ibn Yûsuf fut nommé gouverneur de l’Irak, il envoya successivement, pour l’expédition du Sind, Muhammad ibn Hârûn al-Nasîrî, ‘Ubayd Allâh ibn Nabahân et Budayl ibn Tuhfa al-Bajalî. Enfin, en l’an 93 de l’Hégire, Muhammad ibn al-Qasim mena une expédition par voie maritime et terrestre et conquit le Sind.

Bien avant la conquête définitive de la province du Sind par Muhammad ibn al-Qasim, l’islam avait été prêché et établi dans l’ouest de l’Inde de l’époque. La preuve en est qu’après la mort du roi Dahir au combat, toute la province du Sind tomba entre les mains des musulmans. Après y avoir instauré l’ordre administratif, Muhammad ibn al-Qasim, poursuivant sa marche, dut affronter les habitants de Sawandar. Chose étonnante, les habitants de la localité attaquée étaient musulmans. Il conclut naturellement un accord avec eux, puis, après avoir conquis de nombreux autres lieux, Muhammad ibn al-Qasim arriva à Multan, dans le Pendjab. Multan tomba également entre ses mains.

L’établissement politique des musulmans au Bengale

La conquête du Bengale par Malik Ikhtiyaruddin Muhammad Bakhtiyar permit aux musulmans d’établir pour la première fois leur pouvoir politique dans ce pays. À partir de cette époque, d’innombrables musulmans commencèrent à affluer continuellement au Bengale depuis l’ouest de l’Inde, l’Afghanistan, l’Iran, l’Arabie et la Turquie. La plupart étaient venus comme soldats, tandis que les autres venaient pour le commerce, la propagation de l’islam ou pour y trouver refuge. Ainsi, le nombre de musulmans au Bengale ne cessait de croître.

La conquête du Bengale par Muhammad bin Bakhtiyar fut un événement des plus extraordinaires. À vrai dire, cet homme lui-même était une merveille historique. Il était issu de la dynastie khaldjie du Turkestan. C’est pourquoi les mots Khalji ou Khilji furent ajoutés à la fin de son nom pour indiquer son ascendance. La terre d’origine de ses ancêtres se trouvait à Garamsir ou dans le Dasht-i Margo, situé à la frontière orientale de la région frontalière. Ikhtiyaruddin Muhammad Bakhtiyar Khalji quitta sa patrie pour gagner sa vie et se rendit à Ghazni, puis à Badaûn, en Inde. Il était de petite taille et ses deux bras étaient anormalement longs. C’est probablement pour cette raison que sa demande d’emploi dans les armées de Ghazni et de Delhi ne fut pas acceptée. Mais le sipahsalar de Badaûn, ayant compris son courage sans limites et son aptitude à conduire des expéditions audacieuses, l’enrôla dans l’armée. C’est à partir de là que commença son ascension. Après la bataille de Tirouri, ou de Taraïn, l’oncle de Bakhtiyar obtint de Ali Nagauri, gouverneur de Muhammad-i-Mahmud Nagauri, la possession de Kashmandi ou Kashtamandi. Après la mort de son oncle, Bakhtiyar en prit possession. Quelque temps plus tard, il se rendit auprès de Muazzam Hisabuddin, malik d’Ayodhya. À cette époque, il se procura des chevaux et des armes. Selon certains, les deux villages étaient Bhagwat et Doili ; selon d’autres, Sahaland et Sahili, ou encore Kampila et Patiyali. Dans le Riyaz-us-Salatin de Ghulam Husain Salim, les noms de ces deux villages sont donnés comme étant Kambala et Betali.

De là, Muhammad Bakhtiyar marcha vers le Bihar et, après avoir vaincu les propriétaires fonciers ou chefs de plusieurs localités, s’empara d’un important butin. Grâce à celui-ci, il continua à rassembler de nombreux chevaux et armes. La renommée de sa bravoure se répandit également de tous côtés. Comme des rébellions, des guerres et des effusions de sang se produisaient sans cesse dans des régions telles que le Ghor, Ghazni et le Khorasan, un grand nombre de leurs habitants quittèrent leur pays et vinrent en Inde, errant à la recherche de leur fortune. Ayant entendu parler de la réputation et de la renommée de Bakhtiyar, ils rejoignirent son armée par groupes entiers. Ainsi, Bakhtiyar devint extrêmement puissant.

Le sultan de Delhi de cette époque, Qutbuddin Aibak, ayant appris l’extraordinaire bravoure de Bakhtiyar, lui envoya une khilat en signe d’honneur ; la force et le courage de Bakhtiyar s’en trouvèrent considérablement accrus. Il parvint ensuite à étendre sa domination sur l’ensemble de la province du Bihar. Puis il dirigea son expédition vers le Bengale et, en 1203, conquit les régions de Rarh et de Varendra.

Au moment de l’invasion du Bengale, son souverain était Rai Lakshman Sen. La capitale était Nadia. Cette région, capitale comprise, était appelée Lakshmanavati. Le Tabaqat-i Nasiri rapporte à ce sujet une histoire fort amusante.

Les brahmanes astrologues de la cour royale firent une prophétie selon laquelle ce pays tomberait bientôt aux mains des musulmans turcs. Si le pays était attaqué, le roi devrait se soumettre. Dans le cas contraire, la population serait exposée à de grandes effusions de sang et à de nombreuses humiliations.

Le roi demanda aux brahmanes érudits si les anciennes écritures religieuses décrivaient quelque signe permettant de reconnaître à temps un tel envahisseur musulman. Ils répondirent que, si ce soldat turc se tenait bien droit, ses deux bras descendraient jusqu’à ses genoux. Rai Lakshman Sen nomma un groupe d’hommes de confiance pour enquêter à ce sujet. Après leur enquête, ceux-ci informèrent le roi que Muhammad Bakhtiyar portait le signe mentionné. Entre-temps, nul n’ignorait les expéditions audacieuses de Muhammad Bakhtiyar ni les acclamations qui saluaient ses victoires. Les brahmanes érudits, les notables, les hommes distingués et instruits, les propriétaires fonciers ainsi que les principaux personnages quittèrent le pays et cherchèrent refuge à Jagannath, au Kamrup et dans d’autres lieux sûrs. Le roi ne jugeait toujours pas opportun d’abandonner sa capitale. Soudain, Muhammad Bakhtiyar attaqua Nadia et entra dans la capitale ; le roi s’enfuit par la porte arrière du palais royal et se réfugia à Vikrampur. Ainsi, toute Lakshmanavati tomba entre les mains de Bakhtiyar. Le plus étonnant est que Muhammad Bakhtiyar attaqua et conquit Nadia avec seulement dix-sept cavaliers.

Par la suite, ses conquêtes s’étendirent, et Navadvip ainsi que Gaur tombèrent entre ses mains. Le Tarikh-i Firishta rapporte que Muhammad Bakhtiyar construisit au Bengale une nouvelle capitale appelée Rangpur. On peut en déduire que, à l’exception de la seule partie orientale du Bengale, l’ensemble des régions de Rarh et de Varendra, c’est-à-dire le Bengale occidental et septentrional, était soumis à son autorité. Bien que Rai Lakshman Sen se fût réfugié à Vikrampur, Bakhtiyar ne le poursuivit pas. La partie orientale du Bengale demeura donc en dehors de son gouvernement. Un siècle plus tard, en 1330, Muhammad Tughluq Shah conquit la région orientale et établit respectivement ses capitales à Satgaon et Sonargaon.

Quoi qu’il en soit, à la suite de la conquête du Bengale par Muhammad Bakhtiyar, des musulmans venus de l’extérieur s’établirent dans le pays en grand nombre. D’innombrables musulmans y arrivèrent pour gagner leur vie par le commerce, le service dans l’armée et diverses autres activités, et ce mouvement migratoire se poursuivit sans interruption jusqu’au milieu du XVIIIe siècle.

Depuis la conquête du Bengale par Muhammad Bakhtiyar Khalji jusqu’à la chute du royaume musulman sur le champ de bataille de Plassey en 1757, cent un souverains ou davantage gouvernèrent le Bengale au cours de ces cinq cent cinquante-quatre années.

La domination musulmane du Bengale peut être divisée en plusieurs périodes :

Bengale — sous les Khalji — 1230-1227 apr. J.-C.

Bengale — sous l’autorité de Delhi — 1227-1341 apr. J.-C.

Bengale — sous la dynastie Ilyas Shahi (première période) — 1342-1413 apr. J.-C.

Bengale — sous Ganesh-Jalaluddin — 1414-1441 apr. J.-C.

Bengale — sous la dynastie Ilyas Shahi (seconde période) — 1442-1487 apr. J.-C.

La Bengale sous la domination habshie — 1487-1493 apr. J.-C.

La Bengale sous la dynastie husain-shahie — 1493-1583 apr. J.-C.

La Bengale sous les Pathans (Sher Shah et la dynastie des Sur) — 1538-1564 apr. J.-C.

La Bengale sous la dynastie karranie — 1565-1576 apr. J.-C.

La Bengale sous la domination moghole — 1576-1757 apr. J.-C.

Parmi ceux qui siégèrent sur le trône du Bengale pendant plus de cinq siècles et demi, certains furent de ceux qui, par la force de leurs propres bras, montèrent sur le trône du Bengale et obtinrent l’approbation de l’empereur de Delhi. Certains souverains furent entièrement indépendants. Quant aux autres, ils reçurent leur lettre de nomination de la cour de Delhi et gouvernèrent la Bengale en qualité de gouverneurs ou de nazims.

Après être venus dans ce pays en conquérants, les musulmans l’aimèrent de tout leur cœur et de toute leur âme, l’adoptèrent comme leur résidence permanente et voulurent y vivre en bonne entente avec ses habitants non musulmans. En tant que dirigeants, ils ne commirent aucune injustice ni aucune iniquité envers leurs sujets. Le peuple accepta également leur domination. Après la conquête de la Bengale par Muhammad Bakhtiyar, il établit l’ordre et la sécurité intérieurs. Bien qu’il eût établi des mosquées et des madrasas en différents endroits du pays pour les musulmans, il adopta une politique libérale envers les non-musulmans. S’il l’avait voulu, il aurait pu poursuivre Lakshman Sen, qui avait pris la fuite, et le vaincre. Mais cette idée ne lui vint absolument pas à l’esprit. Jadunath Sarkar dit dans son « Histoire de la Bengale » :

« …mais il n’était pas assoiffé de sang. Il n’aimait ni les massacres ni l’oppression des sujets. En instituant dans le pays une sorte de système de jagirs, ou gouvernement féodal, il satisfaisait l’administration intérieure ainsi que les chefs militaires. »…

-(Histoire du Bengale, vol. 2, période musulmane, p. 9)

Les gouverneurs du BengaleLes empereurs contemporains de Delhi

1203-1206 apr. J.-C. Muhammad Bakhtiyar Khalji Qutb al-Din Aibak

1206-1208 apr. J.-C. Malik Izz al-Din Muhammad Shirîn Khalji Idem

1208-1210 apr. J.-C. Husam al-Din Iwaz Idem

12010-1213 apr. J.-C. Ali Mardan (sultan Ala al-Din Khalji) Idem

1213-1227 apr. J.-C. Sultan Ghiyath al-Din Iwaz Khalji Aram Shah (fils de Qutb al-Din Aibak)

Les sultans indépendants du Bengale

Le premier sultan indépendant de l’ensemble du Bengale fut Shamsuddin Iliyas Shah. Toutefois, l’empereur de Delhi, Firoz Shah Tughlaq, entreprit une campagne militaire contre lui, mais dut repartir profondément déçu. En 1358 apr. J.-C., le fils d’Iliyas Shah, Sikandar Shah, monta sur le trône en tant que sultan indépendant du Bengale et envoya à Delhi cinquante éléphants en présent, afin de gagner la faveur de l’empereur de Delhi. De cette époque jusqu’en 1409 apr. J.-C., ceux qui occupèrent le trône du Bengale furent les suivants :

Sikandar Shah (Ier)                              1358-1391 apr. J.-C.

Ghiyasuddin Azam Shah                          1391-1396 apr. J.-C.

Saifuddin Hamza Shah                             1396-1406 apr. J.-C.

Shamsuddin                                            1406-1409 apr. J.-C.

Raja Ganesh

Au début du XVe siècle, un mouvement de renaissance de la communauté hindoue commença au Bengale. Depuis la conquête du Bengale par Muhammad Bakhtiyar Khalji jusqu’à la fin du XIVe siècle, les souverains musulmans administrèrent le Bengale, tantôt en qualité de gouverneurs nommés par les sultans de Delhi, tantôt en qualité de sultans indépendants, et tantôt en maintenant la cour de Delhi favorable et satisfaite au moyen de présents et autres tributs. L’examen de l’histoire de ces deux siècles montre que les musulmans ne purent jamais régner en paix avec une pleine tranquillité d’esprit. Les dissensions intestines qui les divisaient et leur ardent désir de s’emparer du pouvoir par la force furent les causes de cette perturbation de la paix. Cela ne signifie pourtant pas que les souverains musulmans aient jamais opprimé la communauté hindoue ou persécuté leurs sujets. En conséquence, les sujets, sans distinction de caste ni de religion, jouirent du bonheur, de la paix et d’une pleine sécurité pour leur vie et leurs biens. Avant Bakhtiyar Khalji, de nombreux rois hindous indépendants vivaient dans ce pays. Après l’établissement de la domination musulmane, bien qu’ils ne l’eussent pas acceptée de tout leur cœur, ils ne jugèrent pas opportun d’entrer en conflit avec les musulmans. Deux raisons seulement peuvent l’expliquer. La première est que le pouvoir politique du Bengale se trouvait entre les mains des musulmans et que, depuis Bakhtiyar, d’innombrables musulmans continuaient d’arriver au Bengale depuis les pays étrangers. Les saints et prédicateurs musulmans ainsi que les derviches vinrent dans ce pays et se mirent à y prêcher le message sublime de l’islam, ainsi que l’égalité et la fraternité de l’islam. Ainsi, les masses hindoues écrasées par le brahmanisme commencèrent à être attirées par l’islam. Pourtant, les hindous de haute caste de ce pays auraient pu profiter de la faiblesse intérieure et des dissensions intestines des souverains musulmans pour proclamer une rébellion. Mais ils ne le firent pas. Il y avait aussi une raison à cela.

« La deuxième raison est qu’ils agissaient selon un plan à long terme. Il consistait, sans s’attirer l’hostilité des souverains musulmans, à se ménager une place dans les différents échelons de l’administration, afin de se révéler à un moment donné. Au milieu du XVIIIe siècle, ils avaient pleinement réussi dans leur plan. Toutefois, à cette époque, au lieu de prendre eux-mêmes le pouvoir, ils se contentèrent d’abolir la domination musulmane et de remettre le pouvoir aux Anglais. Au début du XVe siècle, bien que leur succès ne fût pas durable, ce fut la première manifestation de leur plan à long terme.

À cette époque, un zamindar hindou du Bengale devint extrêmement puissant. Dans les chroniques rédigées en persan, son nom est donné sous la forme de « Kans ». Kans était en réalité Kangs, ou Ganesh. Sous le règne de Ghiyâsuddin Azam Shah, il devint le responsable des départements des finances et de l’administration. Selon le récit du Riyâz-us-Salâtîn, Ganesh assassina Ghiyâsuddin Azam Shah, petit-fils de Shamsuddin. Puis il tua également Shamsuddin, petit-fils de Ghiyâsuddin, et monta sur le trône de Gaur et du Bengale.

La dynastie d’Ilyas Shah

Shamsuddin Ilyas Shah (1339-1358 ap. J.-C.)

Sikandar Shah (1358-1389 ap. J.-C.)

Ghiyâsuddin Azam Shah (1389-1396 ap. J.-C.)

Saifuddin Hamza Shah (1396-1406 ap. J.-C.)

Shamsuddin (1406-1409 ap. J.-C.)                Shahabuddin Bayezid Shah (1409-1414 ap. J.-C.)

Blockman affirme que Ganesh ne monta pas lui-même sur le trône. Après avoir assassiné Shamsuddin, il laissa le frère de celui-ci, Shahabuddin Bayezid Shah, comme une marionnette et gouverna lui-même. Dans le deuxième volume de son Histoire du Bengale, Rakhaldas Bandyopadhyay mentionne, pour la période allant de 1409 à 1414 ap. J.-C., les noms de deux gouvernants du trône du Bengale : Shahabuddin Bayezid Shah et Ganesh.

Le roi Ganesh était un brahmane bengali de Varendra. Le puissant roi Ganesh, du pargana de Bhaturia, dans le nord du Bengale (Dinajpur), entretenait sa propre armée. Il recrutait ses soldats dans l’intrépide clan Sangol. En raison de son influence et de son prestige, il fut nommé au service du sultan du Bengale et devint progressivement le maître exclusif du trésor royal, en qualité de mukhtar (sahib-i ikhtiyar-i mulk wa mal). En témoignage de gratitude pour cette dignité, il fit d’abord assassiner Ghiyâs al-Dîn Âzam Châh au moyen d’une profonde conspiration puis, quelques années plus tard, tua Chams al-Dîn Châh et monta sur le trône du Bengale.

L’accession de Ganesh au trône du Bengale fut le résultat d’un plan mûri de longue date et d’une profonde conspiration. Ganesh et les féodaux hindous qui partageaient ses opinions ne pouvaient accepter de tout cœur la domination des musulmans au Bengale. Bien que l’histoire des deux siècles précédents ne fournisse aucun exemple de persécution des non-musulmans par les souverains musulmans, ils considéraient néanmoins la domination musulmane comme une humiliation extrême pour la nation hindoue. C’est pourquoi, après son accession au trône, Ganesh s’employa à réprimer les musulmans. Il donna ainsi libre cours à la rancœur longtemps accumulée qu’il nourrissait à leur égard.

Le récit de Dinajpur rédigé par Buchanan Hamilton rapporte qu’un certain cheikh Badr-i Islâm et son fils Fayz-i Islâm furent tués par Ganesh pour ne pas l’avoir salué la tête inclinée. Bien plus, Ganesh fit massacrer impitoyablement de nombreux awliyâ musulmans, derviches, penseurs, érudits et savants des Écritures. Un jour, il entra dans une violente colère parce que le cheikh Badrul Islâm, père du cheikh Mu‘în al-Dîn ‘Abbâs, n’avait pas salué le roi hérétique Ganesh. Il convoqua ensuite ce cheikh à la cour. La porte de la chambre fut construite si étroite et si basse que quiconque y entrait devait se courber à plat ventre. Comprenant l’intention du roi, le cheikh introduisit d’abord ses deux pieds dans la chambre et y entra sans incliner la tête. En effet, selon les prescriptions de l’islam, aucun musulman ne peut incliner la tête devant quiconque en dehors d’Allah. Le roi Ganesh le tua aussitôt, puis fit embarquer les autres oulémas sur un bateau et les noya dans le fleuve.

Profondément affligé d’entendre ce récit atroce du massacre des musulmans, le cheikh Nûr-i Qutb-i ‘Âlam demanda au gouverneur de Jaunpur, le sultan Ibrâhîm Sharqî, de venir au Bengale pour défendre la religion islamique. Le sultan Ibrâhîm marcha vers le Bengale avec une immense armée et établit son camp à Sarai Firozpur. L’ayant appris, le roi Ganesh, saisi de terreur, se réfugia auprès de Qutb-i ‘Âlam. Celui-ci déclara qu’il pouvait conseiller au sultan Ibrâhîm de repartir à condition que Ganesh embrasse l’islam. Ganesh y consentit, mais son épouse s’y opposa. Finalement, on lui proposa de faire initier son fils Yadu à l’islam et de lui céder le trône à la place de Ganesh. Ganesh accepta. Yadu reçut le nom musulman de Jalâl al-Dîn et fut proclamé sultan du Bengale. Le sultan Ibrâhîm repartit, profondément mécontent. Dès qu’il apprit son départ, Ganesh reprit le trône à Jalâl al-Dîn. Qutb-i ‘Âlam, homme simple, ne comprit pas la ruse de Ganesh. Ainsi, lorsqu’il voulut faire initier son fils à l’islam, il pardonna au père son crime de meurtre.

Après avoir repris le trône, Ganesh fit accomplir la purification de Yadu, qui avait abjuré sa religion, au moyen de la cérémonie de la vache d’or. Il s’agissait d’entrer par la bouche d’une vache d’or fabriquée, puis d’en ressortir par l’orifice destiné à l’évacuation des excréments, selon une pratique religieuse particulière des textes sacrés hindous : telle était la méthode de purification.

Après cette cérémonie de purification, Ganesh entreprit d’extirper les musulmans du pays. Il poursuivit le massacre des musulmans avec une violence encore plus grande qu’auparavant. Il envoya captifs à Sonargaon le cheikh Anwâr, fils de Qutb-i ‘Âlam, et son petit-fils, le cheikh Zâhid. Ils furent ensuite soumis à diverses tortures afin de leur faire révéler où se trouvaient les richesses de leur père et de leur grand-père. Plus tard, le cheikh Anwâr fut tué. Ainsi, pendant sept ans, Ganesh établit au Bengale un règne de terreur et rendit la vie des musulmans insupportable.

Après la mort de Ganesh, Jalâl al-Dîn (Yadu) remonta de nouveau sur le trône.

La renaissance de la nation hindoue

Rakhaldas Bandopadhyay a écrit dans le deuxième volume de son Histoire du Bengale : « Ganesh avait tenté d’établir la prééminence de la religion hindoue dans le royaume nouvellement fondé. Le rituel du Suvarnadhenu, destiné à assurer l’expiation de Yadu, n’en constitue qu’une preuve quelque peu obscure. C’est à partir de l’époque du roi Ganesh que l’étude du sanskrit commença à Gauda et au Bengale. La composition d’ouvrages en sanskrit débuta également, et les prémices du développement de la langue bengalie apparurent. Pour toutes ces raisons, Ganesh occupa une place éminente dans l’histoire du Bengale, dans celle de l’Inde et dans celle de la littérature indienne. » (Ouvrage cité, p. 135-136)

Il est certes difficile de dire quelle fut la véritable raison pour laquelle le fils aîné de Ganesh devint musulman. Cependant, considérant la conversion d’un brahmane aussi puissant et prestigieux comme une humiliation extrême pour la nation hindoue, certains ont composé de nombreux récits imaginaires.

Rakhaldas dit dans l’ouvrage cité : « Selon la légende répandue dans le pays de Varendra, Yadu aurait renoncé à sa propre religion, ensorcelé par la beauté d’une noble musulmane issue de la lignée d’Ilyas Shah. »

Rakhaldas fait porter à un adepte d’une autre religion la honte de sa propre communauté et déclare :

« L’historien Stewart suppose que Yadu, ou Jalaluddin, était le fils né de la concubine musulmane de Ganesh. »

Le récit qui précède constitue un exemple éclatant de la manière dont l’histoire de la nation musulmane a été souillée.

Il est incontestable qu’à cette époque la déchéance morale des musulmans n’était pas allée jusqu’à ce que les femmes musulmanes se livrent à la prostitution ou prennent pour époux des non-musulmans. Elles ne circulaient pas non plus, comme à l’époque actuelle, sans voile devant des hommes étrangers, de sorte que Yadu, le fils de Ganesh, serait tombé amoureux d’une belle jeune musulmane et serait devenu musulman afin de l’épouser. L’histoire témoigne qu’à cette époque, des groupes de fakirs et de derviches musulmans propageaient dans ce pays le sublime message de l’islam, et que nombre d’entre eux participaient également à l’administration. Ils exerçaient une immense influence sur les souverains.

Prenons précisément l’époque de Ganesh. Le célèbre wali Nur Qutb-i Alam et son fils, le cheikh Anwar, étaient contemporains de Ganesh. Leur influence ne s’exerçait pas seulement sur les musulmans et les dirigeants du Bengale, mais aussi sur le gouverneur d’Aoudh, le sultan Ibrahim Sharqi, dont il a été question plus haut. En écoutant leur conduite, leur caractère irréprochable et le message suave de l’islam qui sortait de leurs lèvres, de nombreux hindous embrassèrent volontairement l’islam avec satisfaction ; Yadu, le fils de Ganesh, était de ceux-là. Malgré une influence aussi considérable dans la société, il est absolument inconcevable qu’une musulmane se soit livrée à la prostitution, c’est-à-dire qu’elle soit devenue la concubine d’un homme, ou qu’elle ait circulé sans retenue au point qu’un hindou en tombe amoureux. Ainsi, l’idée que Ganesh aurait eu une concubine musulmane et que Yadu serait tombé amoureux d’une musulmane est entièrement forgée de toutes pièces et empreinte de malveillance. Ce n’est rien d’autre qu’une tentative risible de faire porter à autrui sa propre honte.

Un autre point mérite particulièrement d’être mentionné. Les musulmans étaient arrivés dans ce pays en conquérants. Naturellement, les musulmans conquérants venus de l’extérieur éprouvaient un sentiment de supériorité (complexe de supériorité). Par « musulmans nobles », on entendait précisément les musulmans venus de l’extérieur. Il était inconcevable que l’une de leurs femmes accepte pour époux un hindou.

Reste ensuite cette question : après la conversion à l’islam des hindous des classes inférieures, il était tout aussi irréaliste que l’une de leurs femmes prît Ganesh pour époux. Car Ganesh était brahmane et portait le brahmanisme radical. Pour Ganesh, épouser une femme de la famille d’un hindou devenu yavana et mleccha après sa conversion à l’islam était chose inconcevable. Il ne fait donc aucun doute que ces récits ne sont que le fruit d’une imagination illusoire.

Certains disent que Yadu était devenu musulman par convoitise du pouvoir. Cette affirmation non plus n’est pas vraie. Certes, pour se protéger de l’attaque du sultan Ibrahim Sharqi, Ganesh remit son fils à Nur Qutb-i Alam afin qu’il embrasse l’islam. Après la conversion de Yadu à l’islam et sa proclamation comme sultan, le sultan Ibrahim Sharqi repartit sans attaquer le Bengale. Aussitôt après, Ganesh destitua de nouveau Yadu et remonta lui-même sur le trône. Puis Yadu accomplit une expiation selon les rites hindous. Ganesh régna pendant sept ans avec une grande puissance. Il fut absolument impossible de le détrôner. Si Yadu n’avait embrassé l’islam que pour obtenir le royaume, il aurait pu, après son expiation et la purification par la vache d’or, accéder sans entrave au trône de son père en tant qu’hindou. Mais Yadu n’abandonna pas l’islam.

En outre, l’être humain possède une conscience qui lui permet de discerner le vrai du faux. Il possède également un sentiment moral. Voyant les compétences et l’efficacité de Ganesh, le sultan du Bengale le nomma à la plus haute fonction de l’État.

Mais il s’empara du trône du Bengale par la conspiration et le meurtre. D’abord, il trahit son maître, puis il entreprit le massacre de musulmans innocents. Malgré cela, Nur Qutb-i Alam lui pardonna tous ses crimes en raison de la conversion de son fils à l’islam. Yadu a certainement été impressionné par le comportement du shaykh Nur Qutb-i Alam ainsi que par la tolérance et la générosité de l’islam. La trahison, l’ingratitude et la cruauté de son père ont assurément laissé une marque profonde dans le cœur de Yadu. De plus, au contact d’un wali accompli, Yadu fut véritablement illuminé par la lumière de l’islam. Telle est notre conviction. Elle n’est nullement déraisonnable ni impossible.

Or, selon les historiens hostiles aux musulmans, puisque Yadu était resté ferme dans l’islam, il fallait absolument le diffamer de diverses manières. On a d’abord affirmé qu’il était le fils d’une concubine musulmane. Autrement dit, leur thèse est qu’il n’était en réalité même pas hindou, mais un enfant illégitime (?) .

Rakhaldas Bandyopadhyay a relaté dans son histoire un récit saisissant de cette époque. À la page 137 de son Histoire du Bengale, tome II, il dit : « Ce que Ganesh ou Yadu n’avaient pu faire, ou n’avaient pas osé faire, fut aisément accompli par un autre roi hindou bengali.

Son nom était Danujamardan Deb ».

Ensuite, répétant ce qu’il avait dit à la page 139 de l’ouvrage en question, il déclare : « Ce que Ganesh ou Yadu n’avaient pu accomplir, ce qu’aucun roi hindou de l’Aryavarta n’avait pu accomplir, Danujmardan Dev et Mahendra Dev l’avaient réalisé ; c’est pourquoi leurs noms resteront à jamais gravés dans l’histoire. »

Le plus curieux est que son ouvrage ne mentionne nullement ce que Ganesh-Yadu n’a pas pu accomplir, ni ce qu’a fait Danujmardan Dev.

À ce propos, Sir Jadunath Sarkar dit :

« Cette même année, nous trouvons des pièces portant des inscriptions en caractères bengalis, frappées à Pandua et à Chatgaon par un roi nommé Mahendra Dev, et ressemblant exactement à celles de Danujmardan Dev. Il était très probablement le fils cadet de Ganesh, qui était resté hindou et à qui son frère aîné Jadusen Jalaluddin avait proposé de laisser le trône paternel au cas où il ne lui serait pas permis d’embrasser l’islam. Mahendra fut manifestement placé sur le trône par des ministres hindous juste après la mort de Ganesh. Je crois que Mahendra — qui n’avait alors pas plus de douze ans — n’était qu’une marionnette entre les mains d’une faction ministérielle égoïste… La tentative des faiseurs de rois fut de courte durée et s’acheva par leur défaite rapide, car aucune pièce ne fut frappée au nom de Mahendra après cette seule année, 1418 apr. J.-C. »

« Cette même année, nous voyons des pièces portant le nom de Mahendra Dev, en caractères bengalis, provenir de Pandua et de Chatgaon. Elles sont en tous points semblables aux pièces de Danujmardan Dev. Il était très probablement le fils cadet de Ganesh. Il était resté hindou, et Jadusen Jalaluddin lui avait dit que, s’il n’était pas autorisé à devenir musulman, il devait renoncer au trône de son père. Aussitôt après la mort de Ganesh, les ministres hindous installèrent Mahendra sur le trône. Je crois que Mahendra — qui n’avait pas plus de douze ans — n’était qu’une marionnette entre les mains d’un groupe de ministres égoïstes. La tentative de ces ministres pour faire de lui un roi ne put durer longtemps et ils furent bientôt vaincus. En effet, après cette seule année, l’année 1418 de l’ère chrétienne, aucune autre pièce ne fut frappée au nom de Mahendra. »

Jadunath Sarkar ajoute :

« Hanesh plaça son fils, un garçon âgé de seulement douze ans, sous une surveillance protectrice dans son harem et régna en son propre nom sous le titre prestigieux de Danujmaradan Dev. »

« Ganesh garda son fils âgé de douze ans sous surveillance protectrice dans le harem et gouverna lui-même à sa guise, en adoptant le titre prestigieux de “Danujmardan Dev”. »

Il apparut ainsi que Ganesh était en réalité Danujamardana Deva. Ou bien Danujamardana était son titre, qu’il considérait comme glorieux pour lui-même et pour l’ensemble de la communauté hindoue.

C’est ici que Rakhaldas s’est trompé. Considérant Danujamardana comme une personne différente, il a chanté ses louanges sans mesure.

Voyons maintenant quelle est la signification du mot Danujamardana. Le mot Danujamardana signifie « celui qui écrase les démons ». Ganesh, qui aspirait à instaurer un hindouisme militant, ne pouvait absolument pas tolérer les musulmans ni le pouvoir musulman. Son désir le plus ardent était d’anéantir les musulmans du Bangladesh et d’y établir un royaume hindou fanatique. À l’instar de Ganesh, les hindous considéraient les musulmans venus de l’extérieur comme des « Yavana-Mleccha ». Cependant, les musulmans étaient supérieurs aux hindous par leur constitution physique et leur vaillance guerrière. C’est pourquoi on les considérait comme des démons yavanas et mlecchas. Écraser et exterminer ces Yavanas et Mlecchas à l’apparence démoniaque constituait la mission de Ganesh. Après le retour d’Ibrahim Sharkhi dans son pays, Ganesh poursuivit cette œuvre d’écrasement et d’extermination avec une intensité cent fois supérieure à celle d’auparavant. Faisant l’éloge enthousiaste des activités d’extermination des musulmans menées par Danujamardana, Rakhaldas a déclaré : « Parce qu’il accomplit ce qu’aucun roi hindou n’avait pu accomplir en Aryavarta, les noms de Danujamardana Deva et de Mahendra Deva resteront à jamais gravés dans l’histoire. »

Immédiatement après la mort de Ganesh, les ministres hindous qu’il avait nommés installèrent sur le trône son fils Mahendra, âgé d’environ douze ans, et poursuivirent l’œuvre d’écrasement des musulmans en suivant les traces de Ganesh. Ainsi, transporté de joie par les actions de Ganesh et de son fils Mahendra, Rakhal Babu les a couverts d’éloges enthousiastes. Mais le règne de Mahendra ne dura que peu de temps.

La lignée de Ganesh

Ganesh — Danujamardana

Yadusen, alias Jalaluddin Muhammad Shah (1414-1431 apr. J.-C.)            Mahendra

Shamsuddin Ahmad Shah (1413-1442 apr. J.-C.)

La résurgence de la dynastie des Ilyas Shahi

Il a été mentionné plus haut que Ganesh tua deux sultans de la dynastie des Ilyas Shahi et s’empara du trône. Après que le petit-fils de Ganesh, Shamsuddin Ahmad Shah, eut été tué, la dynastie des Ilyas Shahi fut de nouveau rétablie sur le trône du Bengale.

Nasiruddin Mahmud Shah (1442-1459 apr. J.-C.)

Ruknuddin Barrak Shah (1459-1474 apr. J.-C.)

Shamsuddin Yusuf Shah (1474-1482 apr. J.-C.)

Sikandar Shah II (1482 apr. J.-C.)

Jalaluddin Fateh Shah (1482-1486 apr. J.-C.)

Les sultans abyssins sur le trône du Bengale

Depuis quelque temps, les Abyssins commençaient à arriver au Bengale. Barrak Shah et Yusuf Shah les nommèrent à divers postes importants. Irrité par leur conduite, Fateh Shah tenta de les réprimer, mais il fut tué, et un certain prince sultan monta sur le trône sous le nom de Barrak.

Le sultan Shahzada Barrak (1486-1487 apr. J.-C.)

Saifuddin Firoz Shah (1487-1490 apr. J.-C.)

Nasiruddin Mahmud Shah (1490-1491 apr. J.-C.)

Shamsuddin Muzaffar Shah (1491-1493 apr. J.-C.)

Alauddin Hussein Shah (1493-1519 apr. J.-C.)

Le quatrième sultan abyssin mentionné ci-dessus, Shamsuddin Muzaffar Shah, nomma à un poste dans son gouvernement un homme de noble naissance, mais inconnu, du nom de Hussein. Il fut progressivement promu et finit par tuer son propre maître, le premier ministre de Muzaffar Shah, puis s’empara du trône du Bengale. Dans l’histoire du Bengale, il est connu sous le nom d’Alauddin Hussein Shah Sharif Makki. Plus tard, il prit également le titre de « Khalifatullah ».

Hussein Shah

Husain Shah est l’une des grandes énigmes de l’histoire. De volumineux ouvrages ont été écrits à sa louange. Mais, à l’époque actuelle, diverses questions à son sujet surgissent dans l’esprit de l’étudiant avide de connaître l’histoire. Il faudra rechercher les réponses dans l’histoire.

En évoquant Husain Shah dans son ouvrage Histoire sociale du Bengale musulman, Maulana Akram Khan dit :

« Malgré de nombreuses recherches, nous n’avons jusqu’à présent trouvé aucune preuve fiable concernant la caste, la religion, l’origine et le titre de ce gentilhomme connu sous le nom de sultan Husain Shah. »

En réalité, un mélange confus d’histoire, de légendes et de récits imaginaires s’est constitué à son sujet.

Sir Jadunath Sarkar dit dans son Histoire du Bengale :

« Dans presque tous les récits historiques, il est mentionné comme étant un Arabe. Il vint s’installer au Bengale avec son père. Les événements de sa jeunesse devinrent le sujet de nombreux récits populaires et contes. La plupart de ces récits ont pour cadre un village de la subdivision de Jangipur, dans le district de Murshidabad, appelé : “Dans un village du Rarh nommé Ek-ani Chandpara, il fut accueilli dans la maison d’un qadi musulman de la région. Ayant appris l’ascendance de son hôte, le qadi maria sa propre fille à Husain, son fils cadet. Après avoir reçu une instruction, Husain obtint à Gaur un emploi subalterne sous les ordres du sultan abyssinien Muzaffar Shah. Salim consigna ce genre de récit en se référant à une brochure anonyme. »

On raconte également à son sujet que, durant son enfance, Husain servait auprès d’un brahmane local. Ayant discerné chez cet enfant des signes miraculeux annonçant qu’il deviendrait un personnage éminent, ce brahmane l’emmena à Gaur.

Plus tard, lorsque Husain devint sultan du Bengale, il donna au brahmane le village de Chandpara en échange d’un impôt d’un seul anna. Cette histoire est exactement semblable au récit de la jeunesse de Hasan Gangu Bahmani. On ne peut toutefois l’accepter comme vraie sans examen. Lorsqu’un homme ordinaire devient le maître absolu d’un royaume, toutes sortes de récits extravagants sont forgés à son sujet. Nous pensons qu’il en fut de même pour Husain Shah.

Certains historiens affirment que le père de Hussein, Saiyid Ashraf, était le chérif de La Mecque, mais qu’il résida longtemps à Tirmiz. Buchanan Hamilton rapporte que la tradition veut également que Hussein fût originaire du district de Rangpur. Il serait né dans le village de Debnagar, situé à seize miles de Gobindaganj. Certains historiens le présentent aussi comme l’arrière-petit-fils du sultan Ibrahim Shah de Gaur. Il apparaît donc que les historiens eux-mêmes sont profondément divisés au sujet de son ascendance et de son lieu de naissance.

Certains historiens affirment qu’il n’était pas seulement arabe, mais qu’il appartenait à la lignée des Saiyid. Puis, en enjolivant quelque peu les faits par l’imagination, on a cherché à rehausser la noblesse de la lignée de Hussein, en affirmant que son père, Saiyid Ashraf, était le chérif de La Mecque. Celui-ci serait venu au Bengale avec ses deux fils à la recherche de la fortune.

Il est maintenant tout à fait légitime de se demander si le père de Hussein était réellement le chérif de La Mecque ou même s’il était arabe. Il existe de bonnes raisons de penser que non seulement l’appartenance de Hussein aux Saiyid, mais même sa qualité de musulman, ne sont pas exemptes de doute. Sa conduite et ses actes après son accession au pouvoir en témoignent.

Examinons tout d’abord la question de son ascendance. Aucun témoignage historique fiable ne permet d’établir que son père, Saiyid Ashraf, était originaire de La Mecque et en était le chérif. De plus, l’idée que le chérif de La Mecque serait venu au Bengale avec ses deux fils à la recherche de la fortune n’est qu’une pure fiction. Pour quelle raison aurait-il été destitué de la dignité de chérif et dépouillé de ses biens meubles et immeubles, au point de devoir venir au Bengale à la recherche de nourriture et de vêtements ? Certains l’ont également présenté comme un habitant de Tirmiz. Alors, quelle version faut-il tenir pour vraie ? Il convient de rappeler qu’à cette époque, le chérif de La Mecque était le maître absolu du Hedjaz, un monarque sans égal, possesseur de richesses immenses et jouissant d’un palais royal incomparable. On ne trouve dans l’histoire aucune information indiquant qu’un chérif de La Mecque ait jamais abandonné son trône pour venir au Bengale avec sa femme et ses enfants à la recherche d’une vie meilleure et y devenir tributaire de la protection d’autrui. Il est probable que Hussein, homme rusé et imposteur, se soit présenté comme issu de la lignée des Saiyid et comme le fils d’un chérif afin de s’attirer la vénération et le respect des musulmans.

Voici encore un fait curieux : après avoir accédé au trône, Hussein fit don du village entier de Chandpara au qazi du village, qui était son beau-père — ou, selon une autre version, à un certain brahmane Thakur, son maître durant son enfance — en échange d’un impôt d’un seul anna. Par la suite, ce village, ou cette circonscription, fut appelé « Ek-anni Chandpara ». Mais l’histoire ne dit nulle part si Hussein prit la moindre disposition pour assurer la subsistance de son malheureux père et de son frère aîné.

Observez encore ceci : le prétendu père de Hussein, Saiyid Ashraf, aurait trouvé refuge chez un qazi du village de Chandpur, dans la subdivision de Jiaganj, à Murshidabad. Ayant constaté que Hussein appartenait à la lignée des Saiyid, le qazi lui donna aussitôt sa fille en mariage. Il est également très répandu de dire que Hussein servit comme garçon vacher sous les ordres d’un brahmane du village de Chandpara. Un jour, à cette époque, le brahmane lui infligea une sévère bastonnade pour une faute grave. Ailleurs encore, on présente Hussein comme un habitant du village de Debnagar, dans le district de Rangpur. Ces récits contradictoires montrent clairement que Hussein était en réalité d’origine inconnue. Il n’est donc pas étonnant qu’un homme d’origine inconnue, pour servir ses intérêts, se soit présenté comme musulman à la première occasion, même s’il ne l’était pas. En somme, après avoir accédé au trône du Bengale par la conspiration et la tromperie, on forgea diverses histoires imaginaires sur son ascendance et son enfance. Les conteurs épris de fantaisie auraient peut-être pu découvrir quelque tombe du prétendu père de Hussein et mentionner qu’il avait fait construire à côté une vaste mosquée et une madrasa ; mais ils étaient si absorbés par le récit de Hussein, le très puissant souverain du Bengale, qu’ils avaient complètement oublié son malheureux père et son frère.

Examinons maintenant en détail comment Hussein accéda au pouvoir et quelle fut sa conduite après y être parvenu.

Le souverain abyssin Muzaffar Shah nomma d’abord Hussein à un emploi subalterne. Puis, grâce à son intelligence aiguë, Hussein sut gagner la faveur et la satisfaction de son maître et finit par obtenir le poste de Premier ministre. Le rusé Hussein avait compris que les souverains abyssins étaient indésirables aux yeux des habitants du Bengale. Il entreprit donc de conspirer afin de s’emparer lui-même du pouvoir, en rendant son maître toujours plus impopulaire auprès de l’armée, des dignitaires et du peuple. Il ne cessa de donner de mauvais conseils à son maître, Muzaffar Shah.

Rakhaldas Bandyopadhyay dit : « Sayyid Husayn Sharif Makki fut nommé vizir et principal fonctionnaire de Muzaffar Shah. Suivant ses conseils, Muzaffar Shah réduisit la solde des soldats et se consacra à l’accumulation d’argent. » (Histoire du Bengale, t. II, p. 187).

Il est dit dans le Riyāḍ al-Salāṭīn et le Tārīkh-i Firishta qu’après être devenu vizir, Husayn se mit à bien traiter le peuple. En même temps, il ne cessait de lui dire que Muzaffar Shah était un homme de très basse nature et tout à fait indigne de devenir souverain. Sur les conseils de Husayn Shah, Muzaffar Shah commettait des actes répréhensibles. Husayn avait ainsi l’occasion de le faire passer pour coupable et méprisable aux yeux du peuple. De cette manière, il excita contre Muzaffar Shah l’armée, les amīr-umarāʾ et la population. Finalement, sous sa direction, une immense armée s’engagea dans une guerre contre Muzaffar Shah. Les historiens rapportent que cent vingt mille soldats des deux camps périrent au cours de la bataille. On ne sait pas qu’à cette époque une guerre aussi sanglante ait eu lieu ailleurs dans le monde.

Muzaffar Shah fut tué au combat. Certains disent qu’après s’être assuré le concours des gardes du palais, Husayn pénétra dans les appartements intérieurs et tua de sa propre main son propre maître.

Maulana Akram Khan, dans son ouvrage « Histoire sociale du Bengale musulman », affirme, en citant l’Encyclopédie,

« Les seigneurs féodaux musulmans de toutes les classes et les rois hindous, le considérant, lui (Sayyid Husayn), comme digne du trône royal, l’y intronisèrent. Pour leur plaire, il ordonna à son tour de piller, au moment fixé, la capitale, Gaur. À cette époque, nombre de sujets hindous fortunés de la ville de Gaur furent réduits à la ruine. »

Il est intéressant de noter que ceux qui avaient été pillés sur l’ordre même de Husayn furent ensuite tués, également sur son ordre. Ils étaient plus de douze mille. Pour satisfaire ses propres intérêts ignobles, Husayn se souilla les mains du sang de centaines de milliers de personnes. Peut-être l’ordre de piller n’était-il qu’un prétexte pour massacrer un certain nombre de musulmans.

Après ce massacre, auquel avaient péri des membres de l’armée, des amīr-umarāʾ, des dignitaires, des savants et d’autres encore, il ne resta plus personne pour prononcer le moindre mot contre Husayn. Il devint ainsi le maître absolu du pays.

Les lecteurs ne manqueront pas de s’interroger sur le rôle joué par Sayyid Husayn Makki (?) après son accession au trône. Une fois installé dans ses fonctions royales, il réorganisa entièrement son conseil des ministres. Son vizir et principal fonctionnaire fut Gopinath Basu, alias Purandar Khan ; son médecin royal, Mukunda Das ; son chef de la garde personnelle, Keshav Chhatri ; et le responsable de la Monnaie, Anup. Shrīrūpa et Sanātana, experts en diverses sciences religieuses et joyaux de la couronne du vishnouisme, devinrent eux aussi ses ministres. Sir Jadunath Sarkar, citant des auteurs vishnouites, affirme que Husayn Shah croyait de toute son âme que Shrī Chaitanya était un avatar. Lorsque Chaitanya arriva dans la ville de Gaur, Husayn lui témoigna une vénération particulière et adressa un farman aux fonctionnaires royaux afin qu’ils rendent hommage au seigneur Chaitanya et lui facilitent la possibilité de voyager où bon lui semblait.

L’honorable Akram Khan dit à la page 98 de l’ouvrage susmentionné :

« Selon les écrivains hindous, après l’accession de Hossain Shah au trône, le “Ramrajya” commença au pays de Gaur. L’éminent Dinesh Chandra Sen dit, en guise d’introduction à ce sujet : Que les musulmans soient venus d’Iran, du Turan ou d’autres régions, une fois arrivés dans ce pays, ils devinrent entièrement bengalis. Les fêtes de Durga, de Rama et de Dol commencèrent à se dérouler à côté des mosquées… C’est dans une telle situation que le sultan Hossain fit son apparition. Libéré des affaires royales, il se présenta très probablement le premier auprès de Chaitanyadeva et devint membre de son groupe de dévots. Il est écrit dans le “Chaitanya Charitamrita” que celui-ci (Hossain) était devenu un dévot de Shri Chaitanya. »

Le sultan Hossain et Shri Chaitanya furent contemporains, et la relation profonde de Hossain avec Chaitanya est un fait historique. Il ne sera donc certainement pas hors de propos de parler quelque peu ici de Shri Chaitanya.

Shri Chaitanya

La communauté vaishnava croit de toute son âme que Shri Chaitanya est une incarnation de Shri Krishna, voire Shri Krishna lui-même. Shri Chaitanya suscita une nouvelle renaissance dans l’ensemble de la société hindoue.

Sir Jadunath Sarkar dit :

« C’était une époque où l’esprit bengali s’épanouit pleinement sous le symbole du Seigneur Gauranga. Son message d’amour et de pardon fascina toute l’Inde. Le cœur et l’esprit des Bengalis, rompant tous les liens, furent envoûtés par les chants célébrant les jeux de Radha et de Krishna. L’exaltation de l’esprit, dans l’émotion de la religion vaishnava, la poésie, le chant, la tolérance sociale et la ferveur religieuse, se poursuivit sans interruption pendant le siècle et demi suivant. Cette renaissance hindoue était intimement liée à la dynastie Hussain Shahi. Pour comprendre les progrès accomplis à cette époque par la religion vaishnava et la littérature bengalie, on se souvient nécessairement du gouvernement libéral et cultivé des souverains musulmans de Gaur. »

‘Jadunath Sarkar, The History of Bengal, tome II, p. 147)

En réalité, nous pouvons comprendre très clairement, d’après ses propres paroles, quel était le but de l’avènement de Chaitanya. Dans le Chaitanya Charitamrita, Adi-lila, à la page 120, il dit sans aucune ambiguïté :

« Je suis apparu pour anéantir les hérétiques.

Après avoir anéanti les hérétiques, je proclamerai la dévotion ».

Il apparaît maintenant clairement que l’anéantissement des hérétiques constituait le véritable objectif de sa vie. L’étude de l’histoire nous apprend qu’au moment où les musulmans conquirent le Bengale, la doctrine bouddhiste avait disparu du pays. Les brahmanes refusèrent d’accueillir dans le giron de la religion l’immense nombre d’hindous des classes inférieures qui vivaient dans cette région. En conséquence, ceux-ci commencèrent à entrer dans la société vaishnava. Ainsi, à cette époque, en dehors des hindous, de la société vaishnava et des musulmans, il n’existait au pays aucun autre groupe religieux. Qui étaient donc ces hérétiques dont Chaitanya était apparu pour provoquer l’anéantissement ?

Maulana Akram Khan dit dans l’ouvrage mentionné plus haut :

« Selon Manu, tout non-hindou appartenant à une religion différente relève de cette catégorie (Saral Bangla Abhidhan). Le lexicographe Subal Chandra Mitra, dans son Beng-Eng Dictionary, donne pour le mot pāṣaṇḍī la définition suivante : “Ne se conformant pas aux préceptes des Védas : athée. Jaïn ou bouddhiste. Non-hindou” — ces trois interprétations de pāṣaṇḍī — celui qui rejette les Védas, celui qui porte les signes d’une autre caste et le non-hindou — sont généralement admises ».

Il ne subsiste désormais plus aucun doute que, par le terme « hérétiques », on désignait uniquement les musulmans.

La question est maintenant la suivante : Chaitanya a-t-il réellement réussi à expulser de ce pays les hérétiques, c’est-à-dire les musulmans ? À première vue, il apparaît que, même après le sultan Hussein Shah, contemporain de Chaitanya, le pouvoir musulman demeura établi dans ce pays pendant plusieurs siècles. Toutefois, l’adhésion de Hussein Shah à la condition de disciple de Chaitanya, ainsi que l’aide et le soutien qu’il lui apporta dans l’établissement de la société vaishnava, firent que les scories du shirk et des innovations religieuses qui s’étaient accumulées dans les croyances et la doctrine des musulmans devinrent, à l’époque suivante, la cause du déclin de la société musulmane.

L’auteur de l’ouvrage « Histoire sociale du Bengale musulman » dit :

« En vérité, après avoir complètement déraciné la société et la religion bouddhistes de leur patrie, ils avaient jeté leur dévolu sur la société musulmane. C’est pourquoi ils se mirent simultanément à tenter d’anéantir et de bouleverser les rois “yavanas” par la ruse politique. D’autre part, ils cherchèrent à maintenir la société musulmane dans l’oubli d’elle-même et l’hypnose, en déployant au nom de la religion un réseau d’illusions. Je l’ai dit précédemment : tel était le but ultime et suprême de l’avatar de cette époque, de ses dévots et de ses auxiliaires. »

La méthode du culte de Satya Narayan est mentionnée dans les Purana hindous. Ce culte est pratiqué dans presque chaque foyer hindou. Mais il était absolument impossible de faire accomplir ce culte de Satya Narayan à des musulmans. C’est pourquoi, dans le noble (?) dessein de mettre fin aux divisions entre hindous et musulmans, le sultan Husain fonda Satya Pir et institua son culte. En réalité, l’établissement du sanctuaire de Satya Pir, la formulation de vœux en son nom et la distribution de shirni, ainsi que la célébration de cérémonies dans son sanctuaire au son des tambours et des timbales, constituaient une version musulmane du culte de Satya Narayan, introduite par Husain Shah. C’est pour toutes ces raisons que la société hindoue considère Husain Shah comme un avatar.

Le roi Husain Shah devint un grand esprit,.

Dont la renommée fut suprême dans le cinquième Gaur..

Éminent connaisseur des armes, sa gloire était sans limites.

À l’âge de Kali, il sera tel l’avatar de Krishna..

(« Langue et littérature bengalies », Dinesh Chandra Sen).

Dinesh Chandra Sen dit dans son ouvrage « La langue et la littérature du Bengale » :

« Kavindra Parameshvar l’a décrit (Hossain Shah) comme une incarnation de Krishna. Il ressort du Chaitanya-charitamrita et du Chaitanya-bhagavata qu’il reconnaissait Chaitanya Prabhu comme une incarnation de Dieu. Par les mêmes qualités qui ont fait d’Akbar un joyau serti dans le collier de l’histoire de l’Inde, Hossain Shah sera considéré comme un joyau éclatant de l’histoire du Bengale. »

Selon la croyance religieuse générale des hindous, Chaitanya est une incarnation de Shri Krishna, ou Shri Krishna lui-même. C’est pourquoi ses dévots se sont trouvés attirés de manière extrêmement intense par les jeux de Krishna. La représentation intégrale des jeux amoureux, très suggestifs, entre les Vaishnavas et les Vaishnavis, au nom de la religion, se retrouve décrite dans de nombreux textes sacrés hindous. Les penseurs de la société hindoue reconnaissent le désastre provoqué dans celle-ci par les déviances sexuelles résultant de la propagation et de l’expansion de la religion vaishnava. Il est profondément regrettable qu’un puissant musulman du Bengale ait lui aussi conduit des millions de Bengalis à adopter ces pratiques et cérémonies répugnantes et obscènes comme modèle de vie, maudissant et dégradant ainsi la société musulmane. Dire que Shri Chaitanya a ainsi remporté un plein succès dans l’anéantissement des hérétiques ne serait pas une exagération.

Nous souhaitons ici répéter les propos de Rakhaldas Bandyopadhyay, en y apportant certaines corrections :

« Le nom du sultan Hossain Shah restera à jamais mémorable dans l’histoire, car il accomplit ce que Danujamardan Dev-Ganesh n’avait pu accomplir, et qu’aucun roi hindou de l’Aryavarta n’avait pu accomplir. »

Après toutes ces discussions, les doutes concernant l’origine et la religion de Hossain Shah se font maintenant plus profonds. Il se peut que Hossain Shah n’ait en réalité pas été musulman. Se présentant comme un musulman issu d’une lignée sayyide, il aurait progressivement accédé au pouvoir suprême par la tromperie, en s’attirant la vénération et le respect des musulmans. Ou bien un brahmane d’un village nommé Chandpara, dans le district de Murshidabad, aurait recueilli un garçon sans famille, hindou ou musulman, issu d’une caste inconnue du Bengale, et l’aurait employé comme gardien de troupeaux. Ce brahmane aurait discerné chez cet enfant un immense talent et, après l’avoir formé « en vue de l’anéantissement des hérétiques », l’aurait présenté à la cour de Muzaffar Shah. Grâce à la faveur de Muzaffar Shah, sa fortune aurait rapidement commencé à changer. Après avoir considéré l’ensemble de sa vie, les récits contradictoires des historiens à son sujet, ses croyances religieuses ultérieures, ses actes et sa conduite, ainsi que le fait qu’après avoir fait tuer d’innombrables musulmans talentueux, il ait embelli son conseil des ministres et sa cour royale avec des hommes issus des sociétés hindoue et vaishnava, serait-il erroné d’entretenir les conceptions précédentes au sujet de son origine et de sa religion ?

En somme, que Hossain Shah ait été musulman ou non, après avoir fait tuer d’innombrables soldats musulmans, émirs, nobles et musulmans distingués, et après avoir satisfait de puissants seigneurs féodaux hindous, avait-il seulement le loisir de réfléchir au désastre qu’il avait causé à la société musulmane ? À diverses périodes de l’histoire, les ennemis de l’islam ont transformé tel ou tel musulman en marionnette de bois et ont ainsi atteint leurs objectifs. C’est pourquoi nous voyons des historiens et des hommes de lettres non musulmans se répandre en éloges sur Hossain Shah.

Sous son règne, le mouvement de renaissance de la nation hindoue, porté par la langue bengalie, prit de la vigueur. Les auteurs bengalis Maladhar Basu, Bipradas, Vijayagupta et Yashoraj Khan ont exprimé dans leurs œuvres leur gratitude, accompagnée d’éloges enthousiastes envers Hossain Shah. Maladhar Basu traduisit en bengali les dixième et onzième chants du Bhagavata. Il composa une épopée bengalie intitulée « Shri Krishna Vijaya », consacrée aux jeux amoureux de Shri Krishna. Hossain, qui en fut satisfait, lui conféra le titre de « Gunraj Khan ». Il dit :

« Dépourvu de qualités, vil que je suis, je n’ai aucune vertu

Le seigneur de Gauḍa me donna le nom de Guṇarāj Khān. »

Gopīnath Basu, frère de Mālādhār Basu, également connu sous le nom de Purandar Khān, composa une épopée intitulée Kṛṣṇamaṅgal, consacrée aux jeux amoureux de Śrīkṛṣṇa. Le brahmane Vipradās composa le poème Manasāmaṅgal. Ḥusayn Shah donna à Pargal Khān de vastes propriétés foncières à Chittagong.

Ces ouvrages et cette épopée, le poème Manasāmaṅgal, exercèrent une telle influence sur les croyances religieuses des musulmans que, par la suite, le culte de Manasā se répandit dans la société musulmane. Pour l’information des lecteurs, j’insère ici un bref extrait de l’ouvrage de Maulana Akram Khan.

« Nous trouvons dans le Mahābhārata et la Devī Bhāgavata un récit partiel de Manasā. Bien que les opinions divergent au sujet de sa naissance, nous pouvons la considérer comme la fille de Śiva. Il n’est pas possible de raconter l’histoire de Manasā tout en préservant la décence du langage. En bref, dès l’instant de sa naissance, elle devint une femme en pleine maturité et Śiva, ou Mahādeva, l’emmena dans sa propre demeure. Cāṇḍī, ou Durgā, l’épouse de Śiva, entra, pour quelque raison que ce fût, dans une violente fureur dès qu’elle la vit. Dans le conflit qui éclata alors entre les deux déesses, Manasā perdit un œil. Manasā fut saisie de colère contre Durgā. Śiva lui-même n’échappa pas à sa fureur. (Nous omettons ici le récit de l’exhibition des serpents — Manasā est toutefois vénérée comme la déesse des serpents.) Manasā jura de ne pas laisser cette offense impunie. Après avoir consulté sa compagne Netravatī, elle décida de contraindre les adorateurs de Śiva et de Durgā à rendre un culte à Manasā. Dans ce but, elle apparut au Bengale sous une forme particulière et réussit très aisément, peu à peu, à inciter les gardiens de troupeaux, les pêcheurs et les musulmans pauvres à lui rendre un culte. (Bāṅlā Sāhityer Kathā, p. 16)

La femme de Cānd Sādagar était une fervente adoratrice de Manasā. Mais son mari refusa catégoriquement de rendre un culte à Manasā. Irritée, Manasā le soumit à toutes sortes de malheurs et de pertes. Pourtant, même après que tous ses navires eurent sombré en mer avec ses sept enfants et son immense fortune, le marchand resta ferme dans sa résolution. Finalement, malgré de sévères avertissements, son unique fils survivant, Lakhindar, mourut d’une morsure de serpent, et Behulā, l’épouse de Lakhindar, par sa profonde dévotion et grâce à la compassion de Manasā, parvint à le ramener à la vie. Tous les fils et toutes les richesses que Cānd Sādagar avait perdus lui furent rendus. Ce culte de Manasā, ainsi que le Bhāsān de Behulā qui lui était associé, resta pratiqué parmi les musulmans de Jessore, Khulna, Bācchech et d’autres parganas jusqu’au premier quart du XXe siècle. » (Histoire sociale du Bengale musulman, p. 78-79)

Ce n’étaient pas seulement ceux du sud du Bengale : dans presque toutes les régions du Bengale, une partie des musulmans, professant les conceptions de shirk et de kufr mentionnées plus haut, organisait avec enthousiasme et zèle, de village en village, le Bhāsān de Behulā, ou la procession du Bhāsān.

Nous voyons maintenant clairement comment, avec l’aide de Ḥusayn Shah et de ses descendants, les émanations toxiques de l’idolâtrie ont contaminé les croyances religieuses des musulmans. Il en résulta par la suite une tentative ridicule de rendre identiques et indivisibles les sociétés et les cultures hindoue et musulmane.

Dynastie de Husain Shahi

Alauddin Husain Shah (1493-1519 apr. J.-C.)

Daniyal                 Nasiruddin Nasrat Shah                                      Ghiyasuddin Mahmud Shah

                                    (1519-1532 apr. J.-C.                                       (1532-1538 apr. J.-C.)

                          Alauddin Firoz Shah (1532 apr. J.-C.)

L’histoire du Bengale révèle que c’est précisément sous la dynastie des Husain Shahi que le paganisme s’est introduit pour la première fois dans les pratiques et les croyances religieuses des musulmans. Il ne fait aucun doute que l’immense influence de Shri Chaitanya et de la communauté vaishnava avait corrompu les croyances religieuses des musulmans. Le massacre, par Husain Shah, de millions de musulmans nobles — émirs, dignitaires, hommes pieux et pīrs-awliyā — ainsi que l’acceptation par Husain Shah lui-même du statut de disciple de Shri Chaitanya, avaient facilité l’introduction des courants de pensée païens dans la société musulmane.

M. R. Tarafdar déclare dans son ouvrage Husain Shahi Bengal :

« Certains musulmans influents adoraient la déesse-serpent Manasa, par peur des morsures de serpent. C’était probablement le résultat de l’influence hindoue sur les musulmans. Nasrat Shah construisit un édifice en l’honneur du Prophète. Mais la conservation de l’empreinte du Prophète ne trouve aucun soutien dans l’islam orthodoxe. »

(Le Bengale des Husain Shahi, M. R. Tarafdar, p. 164, 166, 167, 89-91)

« Certains musulmans influents vénéraient l’autel de Manasa par peur des morsures de serpent. C’était probablement le résultat de l’influence hindoue sur les musulmans. Nasrat Shah fit construire des édifices. Rendre hommage aux empreintes du Prophète n’est pas conforme au véritable islam. »

Le Dr Jesam Wise affirme que les brahmanes de Gaya gagnent beaucoup d’argent en montrant aux pèlerins le Vishnupad (l’empreinte de Vishnu). À leur imitation, le culte du Qadam Rasul commença à se répandre dans la société musulmane du Bengale des Husain Shahi.

Après avoir gouverné le Bengale pendant quarante-cinq ans, la dynastie des Husain Shahi disparut sans laisser de trace. Ensuite, les dynasties de Sher Shah, des Sur et des Karrani occupèrent le trône du Bengale jusqu’en 1575. Puis, les gouverneurs nommés sous l’Empire moghol de Delhi commencèrent à administrer le Bengale. Toutefois, il ne fut pas possible de gouverner paisiblement le Bengale avant que Jahangir ne nomme Man Singh gouverneur du Bengale pour la deuxième fois, après la mort de l’empereur Akbar en 1605. La domination moghole sur le Bengale fut maintes fois repoussée et mise en péril. Après Man Singh, Jahangir nomma Qutbuddin Khan Koka subahdar du Bengale. En 1607, Jahangir Quli Khan, puis neuf autres subahdars, gouvernèrent le Bengale jusqu’en 1639. Après la nomination du prince Shuja au poste de gouverneur du Bengale en 1639, les Anglais arrivèrent pour la première fois au Bengale sous l’apparence de commerçants ; en 1757, ils déracinèrent définitivement la domination musulmane et devinrent les maîtres du Bengale et du Bihar.

Voici ceux qui occupèrent le trône du Bengale après le prince Muhammad Shuja et jusqu’en 1757 :

Prince Muhammad Shuja — 1639-1660 apr. J.-C.

Muazzam Khan Mir Jumla — 1660-1663 apr. J.-C.

Dilir Khan – Daud Khan — 1663-1664 apr. J.-C.

Shaista Khan (frère de Mumtaz Mahal) — 1664-1678 apr. J.-C.

Fida Khan, Ajn Khan Koka — 1678 apr. J.-C.

Le prince héritier Muhammad Azam — 1678-1679 apr. J.-C.

Shaista Khan — 1679-1688 apr. J.-C.

Khan-i Jahan — 1688-1689 apr. J.-C.

Ibrahim Khan — 1689-1698 apr. J.-C.

Le prince héritier Azimuddin — 1698-1717 apr. J.-C.

Murshid Quli Khan — 1717-1727 apr. J.-C.

Suzâuddîn Muhammad Khan — 1727-1739 apr. J.-C.

Sarfraz Khan — 1739-1740 apr. J.-C.

Alîvardi Khan — 1740-1756 apr. J.-C.

Sirâj al-Dawla — 1756-1757 apr. J.-C.

Troisième chapitre

L’arrivée de la Compagnie anglaise des Indes orientales au Bengale

Il est nécessaire que nous connaissions bien l’arrivée dans ce pays et les activités ultérieures de cette Compagnie des Indes orientales sous l’égide de laquelle les Anglais, après plus d’un siècle d’efforts acharnés et de persévérance, passèrent du statut de commerçants à celui de dirigeants, déracinèrent le pouvoir musulman établi pendant cinq siècles et demi et enchaînèrent les habitants de ce pays dans les chaînes de l’esclavage.

Vers la fin du XVIe siècle (1599 apr. J.-C.), la Compagnie des Indes orientales vit le jour à Londres grâce aux efforts conjugués de quelques commerçants. Avec l’autorisation de la reine Élisabeth, ils commencèrent à commercer avec l’Inde. En 1612 apr. J.-C., après avoir obtenu une charte de l’empereur Jahangir, la Compagnie établit sa toute première factorerie au port de Surat.

Au début, comme ils devaient avancer au milieu de nombreuses difficultés et vicissitudes, ils ne parvenaient pas à tirer grand avantage du commerce. En 1644, alors que l’empereur Shah Jahan se trouvait dans le Deccan, sa fille fut grièvement brûlée dans un incendie. Le Dr Gabriel Boughton, un chirurgien compétent envoyé par le directeur du comptoir anglais de Surat pour la soigner, la guérit. L’empereur Shah Jahan fut extrêmement impressionné par lui et, à la demande de Boughton, les marchands anglais obtinrent le droit de commercer au Bengale sans payer de droits. Lorsqu’ils arrivèrent au Bengale en 1644, munis du firman impérial, le gouverneur du Bengale, du Bihar et de l’Orissa était le prince Muhammad Shah Shuja.

Il faut considérer comme une chance exceptionnelle pour la Compagnie que le Dr Boughton se soit vu confier le traitement d’un membre de la famille de Shah Shuja et qu’il ait également acquis ici une grande réputation comme médecin. Shah Shuja accorda donc aux Anglais le privilège de commercer librement au Bengale en échange d’un simple versement de trois mille roupies. La générosité extrême et la faveur que l’empereur Shah Jahan et son fils avaient manifestées envers les Anglais, les marchands anglais ingrats les utilisèrent plus tard comme un arrêt de mort pour l’Empire moghol et pour l’indépendance du Bengale et du Bihar.

En vertu du firman de Shah Shuja, les marchands anglais établirent leur comptoir commercial à Hugli et une agence à Patna.

De Mir Jumla à Siraj-ud-Daulah

Après Shah Shuja, Mir Jumla, général d’Aurangzeb, fut nommé gouverneur du Bengale. Le clairvoyant Mir Jumla surveillait attentivement les activités des Anglais. Un jour, Mir Jumla intercepta plusieurs bateaux chargés de marchandises qui se rendaient de Patna à Hugli. Pour se venger, le directeur du comptoir anglais de Hugli intercepta un bateau chargé de marchandises appartenant à un musulman et s’empara des biens qu’il transportait. En raison de cette insolence, Mir Jumla ordonna de prendre possession du comptoir de Hugli. Voyant qu’il était dans une situation critique, le directeur du comptoir restitua au propriétaire le bateau et les marchandises saisis, puis demanda pardon à Mir Jumla.

Le nawab Shaista Khan

Après Mir Jumla, Shaista Khan fut nommé nawab et gouverneur du Bengale. Les Anglais étaient partout terrifiés par Shaista Khan. En raison de leur insolence, Shaista Khan annula les firmans précédents. Lorsqu’ils demandèrent pardon pour leur conduite et promirent de commercer honnêtement, les anciens firmans furent rétablis. Par la suite, Shaista Khan quitta le Bengale.

Fida Khan et le prince Muhammad Azam

Après Shayista Khan, Fida Khan puis le prince Muhammad Azam, fils de l’empereur Aurangzeb, furent nommés successivement subadars du Bengale. Après la nomination de Muhammad Azam comme subadar en 1678, la Compagnie lui versa un pot-de-vin de vingt et un mille roupies afin de satisfaire ses intérêts sordides. Ayant appris cela, l’empereur Aurangzeb le destitua et renvoya Shayista Khan au Bengale. À cette époque, l’arrogance des Anglais atteignit son comble. Un certain Akbar se livra à une conspiration contre l’empereur, et les Anglais l’aidèrent en lui fournissant des armes. Ayant découvert cette conspiration, Shayista Khan fit emprisonner M. Peacock, commandant de la factorerie de Patna. Comme les activités commerciales de la Compagnie avaient subi un préjudice, plusieurs navires de guerre furent envoyés en Inde depuis Londres sous le commandement du capitaine Nicholson, avec l’ordre de s’emparer de Chittagong. Mais le capitaine Nicholson essuya un échec. En raison de ces mauvaises intentions des Anglais, le nawab Shayista Khan les chassa de Sutanuti. En 1687, lorsque Job Charnock, chef de la factorerie de Kasimbazar, accepta toutes les conditions imposées par le nawab, l’autorisation de commercer leur fut de nouveau accordée. Lorsque la nouvelle de l’acceptation de ces conditions par Job Charnock parvint en Angleterre, les dirigeants de la Compagnie les jugèrent humiliantes. Ils envoyèrent alors en Inde un navire de guerre nommé « Defence », équipé de diverses armes et placé sous le commandement d’un marin audacieux appelé le capitaine Heath. Arrivé à Sutanuti, Heath se rendit à Baleshwar avec les gens de la Compagnie dans le but de faire la guerre aux Moghols. Là, ils infligèrent des cruautés inhumaines à la population et la dépouillèrent de tous ses biens. Ensuite, Heath se rendit de Baleshwar à Chittagong et sollicita l’aide du roi d’Arakan. Il échoua également dans cette entreprise et, découragé, partit pour Madras. Ayant appris toutes ces mauvaises intentions et ces conspirations, l’empereur Aurangzeb confisqua les factoreries commerciales anglaises de Masulipatnam et de Vizagapatam. Ainsi, la Compagnie fut confrontée à une catastrophe totale en raison de ses méfaits.

Le subadar Ibrahim Khan

Après Shayista Khan, Khan-i Jahan devint subadar du Bengale pour une courte période, puis, en 1689, Ibrahim Khan fut nommé subadar du Bengale, du Bihar et de l’Orissa. Afin de favoriser l’essor du commerce dans ce pays, la question concernant la Compagnie fut réexaminée. Ensuite, les Anglais détenus en Orissa furent libérés et Job Charnock fut de nouveau autorisé à établir une factorerie commerciale au Bengale. Job Charnock s’était enfui et résidait à Madras. Dès qu’il eut obtenu l’autorisation, le rusé Job Charnock revint au Bengale en 1691 avec les marchands anglais et fonda la ville de Calcutta. Il s’y établit si solidement que, par les conséquences lointaines de cette fondation, les Anglais conservèrent jusqu’en 1947 leur domination et leur impérialisme sur le Bengale et sur l’ensemble du territoire indien.

À cette époque, une grave accusation fut portée contre les Anglais. Le shaykh al-Islam de Constantinople informa l’empereur Aurangzeb que l’importante quantité de salpêtre que les Anglais recueillaient en Inde était exportée vers l’Europe et servait à fabriquer des munitions utilisées contre les musulmans. Aurangzeb interdit l’achat de salpêtre. Mais ils continuèrent à en faire passer clandestinement. Par la suite, l’empereur Aurangzeb édicta un firman interdisant le commerce avec les Européens. Lorsque le directeur de la factorerie de Hugli sollicita l’intervention du subadar du Bengale, celui-ci atténua la rigueur de cette interdiction.

Le subadar Azimushshan

En raison de l’incompétence d’Ibrahim Khan, l’empereur Aurangzeb nomma à sa place son propre petit-fils Azimushshan comme subadar du Bengale.

Azimushshan était extrêmement amateur de confort et avide d’argent. Profitant de cette situation, les Anglais lui offrirent de très nombreux présents et obtinrent l’autorisation de fortifier leur factorerie commerciale de Sutanuti. Puis, en versant de nouveau seize mille roupies de nazrana et en offrant de précieux présents, ils obtinrent les trois villages de Sutanuti, Govindapur et Calcutta.

Après la mort d’Aurangzeb en 1707, le père d’Azimushshan, Bahadur Shah, monta sur le trône de Delhi. Azimushshan fut donc de nouveau nommé subadar du Bengale, du Bihar et de l’Orissa. Afin d’aider ce subadar incompétent, inefficace et amateur de confort dans les affaires fiscales, Murshid Quli Khan fut nommé diwan et envoyé au Bengale.

Murshid Quli Khan

Après la mort de Bahadur Shah, Azim-ush-Shan fut tué par Farrukhsiyar alors qu’ils se disputaient la succession au trône, et Farrukhsiyar nomma précisément Murshid Quli Khan subahdar du Bengale. Murshid Quli Khan n’était pas homme à devenir une marionnette entre les mains des Anglais ni à se laisser soumettre par l’argent. Les Anglais échouèrent donc à obtenir de lui des privilèges illégaux. Voyant la situation leur échapper, ils envoyèrent une délégation auprès de l’empereur. Parmi eux se trouvait un médecin très compétent nommé Hamilton. Le subahdar du Bengale éprouvait de l’aversion pour les Anglais. L’empereur répugnait à agir contre son avis. Mais une intrigue amoureuse prit alors naissance, grâce à laquelle la fortune des Anglais devint extrêmement favorable.

Le jeune empereur Farrukhsiyar tomba amoureux de la fille d’une beauté exceptionnelle du maharana Singh d’Udaipur. Après la fixation du mariage, il fut soudain atteint d’une grave maladie. Le mariage fut reporté sine die. Aucun traitement ne produisit le moindre effet. Finalement, l’empereur fut placé sous les soins du docteur Hamilton. Son traitement ne produisit lui non plus aucun effet. Finalement, l’empereur fut placé sous les soins du docteur Hamilton. Après avoir recouvré une complète guérison grâce à ses soins, il épousa la fille du maharana.

Après avoir obtenu la femme qu’il aimait, l’empereur Farrukhsiyar fut extrêmement reconnaissant envers le docteur Hamilton et fit don aux marchands anglais de trente-huit villages situés sur les deux rives de la rivière Hooghly, au sud de Calcutta. Leur impôt annuel nominal fut fixé à seulement huit mille cent vingt et une roupies. Même après avoir obtenu tant de choses de l’empereur, ils ne purent tirer de grands avantages, par crainte de Murshid Quli Khan.

Shuja-ud-Din

Après la mort de Murshid Quli, son gendre Shuja-ud-Din accéda en 1725 à la fonction de subahdar du Bengale, du Bihar et de l’Orissa. Sous son règne, les Anglais firent de grands progrès dans le commerce, et leur arrogance s’accrut également de façon considérable. Le faujdar de Hooghly retint un jour, pour une raison légitime, un bateau chargé de marchandises appartenant aux Anglais. Lorsqu’ils l’apprirent, les Anglais envoyèrent un groupe de soldats qui reprit le bateau aux gardes. Ayant appris cette arrogance, le subahdar reconnut rapidement sa faute, versa une lourde amende et demanda pardon. C’est ainsi qu’ils échappèrent au châtiment.

Sarfaraz Khan

Après la mort de Shuja-ud-Din, son fils Sarfaraz Khan fut nommé subahdar. L’invasion de l’Inde par Nadir Shah eut lieu sous son gouvernement.

Alivardi Khan

Sarfaraz Khan était incompétent et faible de caractère. Il fut tué lors d’un affrontement avec son général, Alivardi Khan, qui devint en 1741 le subahdar du Bengale.

À l’époque d’Alivardi Khan, les pillards bargis attaquèrent à plusieurs reprises le Bengale. Afin de protéger le pays contre leurs exactions, il extorqua à plusieurs reprises de fortes sommes aux marchands anglais et aux autres marchands étrangers. Il encourageait le commerce afin de favoriser le développement économique du pays.

Malgré l’adoption de nombreuses mesures préventives, les pillards bargis pénétrèrent un jour dans le pays et s’y livrèrent au pillage et au massacre. Pour réprimer les pillards bargis qui arrivaient par les voies fluviales, Alivardi Khan jugeait nécessaire de solliciter l’aide et la coopération des Anglais. En effet, le Bengale ne possédait pour ainsi dire aucune force navale, tandis que les Anglais disposaient d’une flotte puissante. Le principal général d’Alivardi lui conseilla un jour d’expulser du pays cette force malfaisante et grandissante qu’étaient les Anglais. Le vieil Alivardi répondit qu’au moment même où les Bargis mettaient le feu au pays par voie terrestre, les Anglais, s’il les irritait, y mettraient le feu par voie maritime, et que le Bengale n’avait pas le pouvoir d’éteindre cet incendie. Profitant de la vieillesse d’Alivardi et de la fragilité de la situation, les Anglais s’implantèrent solidement et conçurent le projet d’établir leur pouvoir politique dans ce pays, projet qui aboutit quinze ans plus tard, en 1757.

Siraj ud-Daulah

En 1756, après être resté longtemps alité, Alivardi mourut et Siraj ud-Daulah lui succéda. Après son accession au trône, il déjoua habilement toutes les conspirations de Ghaseti Begum, fille d’Alivardi, et de son petit-fils Shaukat Jang, gouverneur de Purnia. Dès l’accession de Siraj ud-Daulah au trône après la mort d’Alivardi Khan, Ghaseti Begum réussit à rallier vingt mille soldats à sa cause et se mit en route vers Murshidabad. Siraj ud-Daulah vainquit rapidement les troupes de Ghaseti Begum et fit emprisonner la begum dans le palais royal. De son côté, Shaukat Jang se proclama subahdar du Bengale et fut tué au combat par Siraj ud-Daulah.

Rajballabh, diwan de Nawajesh Muhammad, attisait la rébellion de Ghaseti Begum et de Shaukat Jang. L’ayant appris, Siraj ud-Daulah lui demanda de présenter ses comptes. En tant que diwan sous l’autorité de Nawajesh Muhammad, gouverneur de Dacca, il était chargé de la perception des revenus. Comme il avait détourné une immense quantité de fonds collectés et se trouvait incapable de rendre ses comptes, le nabab Siraj ud-Daulah ordonna de saisir les biens de Rajballabh à Dacca. Voyant la situation devenir critique, son fils Krishnaballabh s’enfuit en 1756 en feignant d’aller se baigner dans le Gange, emportant avec lui les recettes perçues ainsi que tous les biens acquis illégalement, puis trouva refuge auprès des Anglais à Calcutta. Siraj ud-Daulah ordonna à M. Drake, gouverneur de Calcutta, de lui livrer Krishnaballabh, le fugitif, ainsi que ses trésors. Sur les conseils de Mahtab Chand, l’un des plus riches financiers de l’Inde à cette époque et l’un des hindous les plus influents du royaume, ainsi que d’autres marchands et négociants hindous, Drake refusa d’exécuter l’ordre de Siraj ud-Daulah. Alors, la conspiration ourdie par les Anglais ingrats et avides de pouvoir et par leurs principaux collaborateurs hindous, afin de détrôner Siraj ud-Daulah et d’abolir à jamais le pouvoir musulman, fut finalement mise à exécution sur le champ de bataille de Plassey. Avant d’examiner la bataille de Plassey, ses antécédents et la chute de Siraj ud-Daulah, il nous faut savoir quelle était, à cette époque, la situation religieuse, sociale et culturelle des musulmans du Bengale.

Quatrième chapitre

Contexte de l’abolition de la domination musulmane au Bengale

Il est incontestable qu’après le déclin de l’Empire moghol, une catastrophe extrême s’abattit sur la vie des musulmans indiens. Bien qu’un gouvernement central ne subsistât à Delhi que de nom, il était extrêmement faible ; profitant de cette situation, les dirigeants musulmans de diverses régions jouissaient d’une sorte d’indépendance. Ils s’efforçaient de toutes leurs forces de satisfaire les zamindars, les jagirdars ainsi que les classes des riches et des marchands. Ils devinrent ainsi naturellement victimes d’un sentiment d’infériorité. La nation vaincue, toujours à l’affût des occasions, osa alors s’infiltrer dans les croyances religieuses et le domaine culturel des musulmans. La traduction, la propagation et la diffusion des textes religieux hindous en bengali et en sanskrit, l’introduction par Shri Chaitanya de la religion vaishnava, ainsi que les activités sales, obscènes et sexuellement excitantes de la société vaishnava précipitèrent la société musulmane au fond de l’abîme de la décadence. Lorsqu’il est impossible de vaincre un ennemi dans un affrontement direct, on peut facilement le vaincre en établissant sa suprématie dans le domaine de ses croyances religieuses et de sa culture. C’est ainsi que l’ingénieuse nation hindoue de l’Inde, et en particulier du Bengale, a pris sa revanche sur les griefs accumulés pendant plusieurs siècles. En outre, à diverses étapes de l’histoire, elle a accéléré le déclin de la nation musulmane et, pour réaliser ses desseins, a choisi puis installé au pouvoir un musulman portant un nom qui lui convenait particulièrement. Grâce à cette marionnette, elle a pu satisfaire pleinement ses intérêts. À cela s’ajoutèrent l’infiltration du kufr et du paganisme dans la foi et l’aqida islamiques, ainsi que la suprématie de la nation hindoue sur la culture musulmane, qui transformèrent les musulmans en esclaves mentaux. La conséquence tout à fait naturelle fut précisément celle qui devait se produire.

Le Dr A. R. Mallick remarque dans son ouvrage :

« Ainsi, de longues années d’association avec un peuple non musulman qui les dépassait largement en nombre, coupés du foyer originel de l’islam et vivant avec des personnes à moitié converties depuis l’hindouisme, les musulmans s’étaient grandement écartés de la foi et étaient devenus indianisés. Indépendamment de cet éloignement de la foi, en adoptant le système des castes des hindous, les musulmans indiens avaient porté un coup désastreux à la conception islamique de la fraternité et de l’égalité, sur laquelle leur force avait reposé autrefois, et offraient ainsi au XIXe siècle le spectacle d’une société désintégrée, dégénérée et affaiblie par les divisions et subdivisions à un degré qui semblait dépasser toute possibilité de réparation. Il n’est pas étonnant que Sir Muhammad Iqbal ait dit : “En vérité, nous avons dépassé l’hindou lui-même dans l’hindouisation ; nous souffrons d’un système de castes social — d’un système de castes religieux, d’un système de castes confessionnel et social — que nous avons soit appris, soit hérité des hindous. C’est l’une des voies silencieuses par lesquelles les nations conquises se vengent de leurs conquérants.” » (British Policy and the Muslims in Bengal — A. R. Mallick)

— « Les musulmans, séparés du centre originel de l’islam et vivant depuis de nombreuses années parmi la majorité des non-musulmans de l’Inde, ainsi qu’avec des musulmans à moitié convertis, s’étaient éloignés de la foi originelle et étaient devenus indiens. De plus, en adoptant le système des castes des hindous, ces musulmans indiens portèrent un coup terrible à la fraternité et à l’égalité islamiques, dans lesquelles leur force avait résidé autrefois. Ainsi, au XIXe siècle, ils apparurent comme une nation divisée en de nombreuses factions, démembrée et dégénérée, dont aucune réforme ne semblait possible. Il n’y a donc rien d’étonnant à cette déclaration de Sir Muhammad Iqbal :

Nous avons certainement dépassé les hindous. Nous sommes atteints de la maladie d’un double système de castes — le système de castes religieux, celui des sectes et sous-sectes, et le système de castes social — que nous avons appris ou hérité des hindous. C’est l’une des voies silencieuses par lesquelles les peuples conquis se vengent de leurs conquérants. »

C’est une vérité incontestable que la nation hindoue du Bengale, comme celle de l’Inde, n’a jamais pu accepter la domination musulmane. C’est pourquoi, pendant des siècles et des siècles, elle a œuvré silencieusement à détruire entièrement la solidarité musulmane. Elle a pleinement réussi dans ses efforts. Elle a détaché les musulmans des croyances fondamentales de l’islam et souillé leur tahdhib et leur civilisation de la tache impure du paganisme. Elle savait parfaitement qu’il était très facile de servir les intérêts hindous en faisant des musulmans, non pas des convertis à l’hindouisme, mais des musulmans imprégnés de la mentalité hindoue ; et elle a réussi pleinement dans cette entreprise.

La situation religieuse, sociale et culturelle des musulmans

Pour comprendre pleinement par quelles voies la décadence des musulmans du Bengale s’était installée et quelle force néfaste l’alimentait dans les coulisses, nous devons savoir à quel point leurs croyances religieuses, leur société et leur culture s’étaient alors déformées.

En réalité, l’idolâtrie avait pénétré dans la croyance en l’‘aqîda, la société et la culture des musulmans du Bengale dès l’époque d’Alâ ud-Dîn Husain Shah, le souverain du Bengale. Dirigé par un conseil des ministres entièrement composé et entouré de défenseurs et de promoteurs du mouvement de renaissance hindoue, Husain Shah, attiré par Shri Chaitanya, était devenu son disciple. Si ce que rapportent les historiens est vrai, on peut aisément deviner dans quelle mesure Husain Shah croyait alors au tawhîd. Sous son patronage, le puissant flot du vishnouisme avait submergé la société musulmane du Bengale. Les pratiques de sâdhanâ obscènes, abjectes et criminelles des tantristes hindous, le pañcatattva des vamacharins, c’est-à-dire leurs rites sexuels et sordides, ainsi que les jeux amoureux des vishnouites, entre autres, avaient facilement attiré et influencé les musulmans convertis issus des basses castes hindoues. Bien que ces rites et ces jeux amoureux eussent largement détruit la pureté, le sens du goût et le sentiment moral de la société hindoue, cette arme destinée à se couper le nez pour gâter le voyage d’autrui avait rongé la foi religieuse. Les poètes et écrivains qui se réclamaient alors de l’islam furent utilisés comme des pantins par ceux qui, prétendument au nom du développement de la langue bengalie, étaient en réalité les porte-drapeaux du mouvement de renaissance hindoue. Prenant pour modèles les poètes hindous de la deuxième période, ces poètes musulmans se mirent à composer des poèmes, des padâvalî et des œuvres littéraires à la gloire des divinités hindoues. Ils écrivirent de nombreux manuscrits fondés sur les jeux amoureux de Shri Krishna, les kîrtan à caractère sexuel, les chants de l’immersion de Manasâ, les hymnes à Durgâ et à Gangâ, ainsi que les récits mythologiques hindous.

Sheikh Faizullah composa une épopée intitulée « Goraksha Vijay » et, s’étant attaché à la communauté nâtha du Bengale, à Goraksha Nâtha, fondateur du temple de Kâlî de Kolkata, ainsi qu’à sa doctrine nâtha, composa en sanskrit un hymne à Gangâ (Dinesh Chandra Sen, La langue et la littérature bengalies). De même, Abdus Shukur et Syed Sultan, séduits par les doctrines shivaïte et tantrique, produisirent des œuvres littéraires. (Voir Shukur Mahmud-er Panchali, publié par Golam Rasul.)

Les poètes Alaol et Mirza Hafez composèrent respectivement des poèmes célébrant Shiva et Kâlî (Dinesh Chandra Sen, La langue et la littérature bengalies). Syed Sultan fit figurer Brahma, Vishnou, Shiva et Krishna dans la liste de la lignée des prophètes (A. R. Mallik, La politique britannique et les musulmans du Bengale). À l’époque de Husain Shah, les musulmans commencèrent à vénérer Satya Narayan sous le nom de Satya Pir. Cela a déjà été mentionné.

Il n’existe aucun moyen de connaître les convictions religieuses et la vie des poètes et écrivains susmentionnés. Dans le domaine littéraire, seuls leurs noms nous sont parvenus. Peut-être étaient-ils simplement nés dans des familles de musulmans convertis et leur vie s’était-elle formée dans un environnement entièrement hindou. Ou bien, après s’être convertis de l’islam, étaient-ils devenus apostats, comme Haridas. Quoi qu’il en soit, leurs poèmes, leurs œuvres littéraires, leurs panchali, leurs chants et autres productions exercèrent une influence sur la société et la culture musulmanes de l’époque.

Par la suite, les ennemis de l’islam réussirent à utiliser l’empereur Akbar pour atteindre leurs objectifs. Jodhabai, la belle et gracieuse fille de Bihari Mal, le roi de Jaipur, rehaussa l’éclat du harem moghol en tant qu’épouse d’Akbar. On sait qu’Akbar avait plusieurs épouses hindoues. À cette époque, les rois hindous donnaient leurs filles à Akbar et l’utilisaient au service de leurs intérêts. Ces épouses hindoues reçurent au palais la pleine liberté de pratiquer l’idolâtrie et tous leurs rites religieux. Le palais impérial du souverain moghol musulman se transforma en temple d’idolâtrie et de culte du feu. Ainsi, Akbar subit non seulement l’influence considérable de ses épouses hindoues, mais aussi celle de l’hindouisme. Il n’est pas difficile d’imaginer l’ampleur de l’influence directe de l’idolâtrie sur les enfants nés de ces épouses, dont les yeux s’ouvrirent à la connaissance dans un tel environnement et qui y furent élevés. La conséquence naturelle en fut que l’empereur Jahangir, né d’une épouse hindoue, célébrait la fête de Diwali et invitait des pandits brahmanes et des yogis à dîner avec lui lors de Shivaratri. La huitième année de son règne, il accomplit, selon les rites hindous, la cérémonie funéraire de son père au mausolée d’Akbar, à Sikandra.

Dara Shikoh, fils de Shah Jahan, tenta dans son ouvrage « Majma-ul-Bahrain » de réaliser une synthèse entre l’hindouisme et l’islam.

Au milieu du XVIIIe siècle, Shahamat Jang, neveu d’Alivardi Khan, et Saulat Jang célébrèrent pendant sept jours les rites de Holi au palais de Motijhil. À cette occasion, de l’abir et du kumkum furent entassés. Mir Jafar participait lui aussi aux festivités de Holi avec les notables de la ville. On raconte qu’au moment de sa mort, Mir Jafar but l’eau ayant servi à laver la statue de la déesse Kiriteshwari. (A. R. Mallik, « La politique britannique et les musulmans du Bengale » ; Maulana Akram Khan, « Histoire sociale du Bengale musulman ».)

Le Holi est, à proprement parler, la fête du Dol de Shri Krishna. L’avatar de Shri Krishna, Shri Chaitanya, a établi le vishnouisme. Parmi leurs cérémonies cultuelles, la fête du Dol de Shri Krishna est l’une des principales. Ainsi, le récit qui précède permet de comprendre clairement que l’influence du vishnouisme avait alors pénétré jusqu’aux racines de la société musulmane.

En recherchant les causes d’une telle décadence religieuse de la société musulmane, les historiens déclarent que la cause principale de l’infiltration des conceptions païennes dans cette société réside dans le fait que les néo-musulmans indiens étaient des païens devenus des musulmans à moitié (« conversion partielle »). Autrement dit, un païen devient musulman sans comprendre l’islam. Ensuite, aucune formation islamique ne lui est dispensée. Sa pensée n’est pas purifiée. Il n’a pas l’occasion de prendre connaissance de la vanité du paganisme ni de la vérité et de la beauté de l’islam, qui lui est opposé. En vivant dans un environnement islamique, ses pratiques, ses mœurs, son caractère et sa mentalité ne sont ni transformés ni corrigés. C’est pourquoi ce type de musulman cherche peut-être à trouver quelque plaisir, à l’imitation de la fête hindoue de Durga, en illuminant les lieux et en tirant des pétards à l’occasion du Shab-e-Barat. Akbar, Jahangir et les souverains ultérieurs du Bengale n’hésitèrent pas à participer publiquement aux cérémonies du culte hindou.

L’historien M. Grassin de Tassy affirme que le tazia de Muharram est une imitation exacte de la Durga puja hindoue. De même que la fête de Durga se déroule pendant dix jours et que, le dernier jour, les fidèles, accompagnés de tambours et d’autres instruments, forment une procession avec l’idole avant de l’immerger dans une rivière ou un étang, les musulmans célèbrent également la fête de Muharram pendant dix jours. Le dernier jour, le tazia est porté en procession au son des tambours, à l’instar de l’immersion de Durga, puis immergé dans l’eau.

Le Dr James Wise a décrit la fête de Muharram comme analogue à la fête hindoue du Rath Yatra. Mme H. Ali affirme qu’après avoir vécu longtemps au contact des hindous, les musulmans ont transformé leurs fêtes religieuses, à l’imitation de celles des hindous, en processions d’une grande magnificence extérieure. Comme les Européens, les musulmans étrangers ont considéré ce genre de fêtes religieuses des musulmans du Bengale comme une déformation et une profanation de l’islam. (British Policy et les musulmans du Bengale : A. R. Mallik.)

Avec le déclin de l’islam et des musulmans, le mal du culte des pirs et du culte des tombes se répandit dans la société musulmane. Selon l’historien M. T. Titus, cette superstition fut importée d’Afghanistan, de Perse et d’Irak. L’antique système hindou du guru et du disciple, ainsi que leur foi invincible dans le culte de nombreuses divinités locales, incitèrent la société musulmane à s’adonner à cette superstition. Il affirme qu’ils pratiquent le culte des pirs avec beaucoup plus d’enthousiasme et d’ardeur que les rites religieux obligatoires de l’islam. Les saints et les derviches qui avaient jadis propagé le grand message de l’islam furent, par la suite, transformés par les musulmans ignorants en objets d’un culte funéraire.

Le Dr James Wise donne comme suit le nombre des saints et derviches dont les tombes, dans le seul Bengale, recevaient des musulmans des fleurs, de la shinni et des offrandes votives afin d’obtenir l’exaucement de leurs vœux :

Shah Jalal de Sylhet, les Cinq Pirs, le derviche Munnashah, Khondkar Muhammad Yusuf de Sonargaon, Shah Ali Baghdadi de Mirpur, Pir Badr de Chittagong, Shah Jalal de Dacca et Adam Shahid de Bikrampur. À Chittagong, il existe un sanctuaire prétendument consacré à Bayazid Bustami ; il s’agit peut-être d’un sanctuaire entièrement imaginaire, probablement découvert plus tard par le Dr James Wise.

L’ouvrage de Blochmann mentionne de nombreux sanctuaires de ce genre au Bengale et au Bihar.

On dit que les hindous et les musulmans de Sonargaon célébraient tous deux des fêtes et des cérémonies religieuses. Pour obtenir une bonne récolte de riz, les cultivateurs apportaient quelques gerbes de riz au dargah. Afin d’être protégés de toutes sortes de maladies et de périls, on y apportait du riz et du vent.

À l’est de la ville de Dacca, sur la rive de la rivière Shitalakshya, une pierre noire était conservée dans un dargah ; on l’appelait Kadam Rasul (l’empreinte du pied du Prophète (S.A.)). On dit qu’elle existe encore aujourd’hui. Le Dr James Wise affirme que les brahmanes de Gaya gagnent beaucoup d’argent en montrant aux pèlerins le Vishnupad (l’empreinte du pied de Vishnou). De même, le mutawalli du dargah gagne beaucoup d’argent en montrant le Kadam Rasul aux villageois ignorants et crédules.

À Ajmer, les intermédiaires du mausolée de Khwaja Muinuddin Chishti (R.H.) retirent le ghilaf du mausolée pour montrer la porte du paradis (?) et gagnent ainsi beaucoup d’argent auprès des visiteurs venus faire la ziyarat.

Une catégorie de bandes de faux pir et faqir a rempli le Bangladesh, l’Inde et le Pakistan d’innombrables tombes et dargahs de ce genre, dans toute la mesure où ces pays en étaient encore pourvus. Sous couvert de religion, ils ont même introduit des dépravations sexuelles en imitant les Vaishnavas et les tantrikas vamacharis. Puisque la doctrine et la voie qu’ils suivent sous le nom de musulmans ont pour origine le vaishnavisme bengali, je juge nécessaire de mentionner ici quelque peu les pratiques, cérémonies et coutumes des Vaishnavas. Maulana Akram Khan en a longuement traité dans son ouvrage Histoire sociale des musulmans du Bengale. J’en présente ici quelques extraits aux lecteurs.

« Chaitanyadeva est la divinité vénérée par les Vaishnavas bengalis de la communauté de Chaitanya. Selon la croyance ordinaire des hindous, Chaitanya est un avatar de Shri Krishna ou, au sens plein du terme, Shri Krishna lui-même. C’est pourquoi, après sa mort, ses dévots ont exclu l’homme Chaitanya de son être et l’ont entièrement élevé au rang de Krishnachaitanya ; ils se sont ainsi pris d’un attrait extrêmement pernicieux pour les jeux amoureux de Krishna. Le courant d’abominations sexuelles qui se répand, au nom de la religion, parmi les Vaishnavas et les Vaishnavis aux cheveux rasés, les nerā-nerī, n’est rien d’autre que la répétition ou l’imitation des jeux amoureux à caractère sexuel de Shri Krishna décrits dans les Purana. »

Le tantrika enseigne en termes dépourvus d’ambiguïté qu’à l’âge de Kali (l’époque actuelle), boire de l’alcool n’est pas seulement permis, mais que la pratique de la consommation d’alcool était établie ; de même, en cet âge de Kali, vous en boirez sans distinction de caste ni de religion — (Mahanirvana Tantra, 4e ullasa, verset 56). »

« Mahadeva dit à Gori : de même qu’il est impossible qu’une graine semée sur une pierre germe, de même la prière et le culte sont stériles sans les cinq éléments. De plus, si l’on accomplit la prière et le culte sans les cinq éléments, le prêtre doit affronter toutes sortes de dangers, de malheurs, d’obstacles et d’adversités — (Mahanirvana Tantra, 5e ullasa, versets 23-24). »

Nous invitons maintenant les lecteurs à entendre de la bouche même de Mahadeva l’explication du mystère de ces cinq éléments :

« Ô Adyā, dans le rituel du culte de la Śakti, il est prescrit, comme obligations indispensables, de boire de l’alcool, de manger de la viande, du poisson et des mudrā, ainsi que de pratiquer l’union sexuelle. »

(« L’alcool, puis la viande, ensuite le poisson, l’union sexuelle et les mudrā : tels sont les cinq éléments constitutifs du culte de la Śakti », Mahānirvāṇatantra, 5e ullāsa, verset 22.)

« Swami Dayananda, fondateur de l’Arya Samaj, écrit au sujet de cette méthode de culte des tantriques vāmācārins : les vāmācārins ont adopté comme religion suprême toutes ces pratiques de grande impiété, contraires aux Veda. Ils considèrent comme souhaitable un mélange écœurant d’alcool, de viande, de poisson, de mudrā et d’union sexuelle. En ce qui concerne les cinq éléments, c’est-à-dire l’union sexuelle, chaque homme peut s’imaginer être Śiva et chaque femme Pārvatī, réciter des mantras et s’adonner à l’union comme à un rite religieux. L’union avec une femme menstruée est interdite par les Écritures. Mais les vāmācārins les considèrent, c’est-à-dire les femmes ayant leurs règles, comme extrêmement sacrées. »

« Il est dit dans le Rudramaṅgalatantra, traité des vāmācārins : l’union avec une femme menstruée équivaut à se baigner dans un étang ; l’union avec une Caṇḍālī équivaut à un pèlerinage à Kāśī ; l’union avec une femme de la caste des tanneurs équivaut à se baigner à Prayāga ; l’union avec une blanchisseuse équivaut à un pèlerinage à Mathurā ; et l’union avec la fille d’un chasseur équivaut à visiter le lieu saint d’Ayodhyā. »

« Lorsque les vāmācārins se réunissent dans le cercle de Bhairavī (un cercle d’hommes et de femmes réunis pour avoir librement des rapports sexuels sans discernement), aucune distinction ne subsiste entre brahmane et Caṇḍāla. Un groupe d’hommes et de femmes se réunit dans un lieu isolé, inaccessible aux autres, y forme un cercle appelé bhairavīcakra et s’y assied ou s’y tient debout. Tous ces débauchés choisissent une femme, la dévêtent et lui rendent un culte. De même, toutes les femmes choisissent un homme, le dénudent et lui rendent un culte. Après le culte commence une période de consommation effrénée d’alcool. Lorsque l’ivresse accroît l’excitation sexuelle, ils jettent tous leurs vêtements, se retrouvent entièrement nus et se livrent avec ardeur à des rapports sexuels libres, chacun avec qui il veut et avec autant de personnes que possible ; peu leur importe que leur partenaire sexuel soit leur mère, leur sœur ou leur fille. Les traités tantriques des vāmācārins prescrivent qu’à l’exception de la mère, aucune femme ne doit être exclue des rapports sexuels, et qu’ils doivent avoir des relations avec toutes les autres femmes, qu’il s’agisse d’une fille ou d’une sœur. (Jñānasaṅkalpatantra : « Après avoir exclu la matrice maternelle, on doit s’unir à toutes les matrices. ») — Ces vāmācārins vaiṣṇava-tantriques ont encore tant de pratiques obscènes et abominables qu’il est impossible de les exprimer par des mots. » — (Histoire sociale du Bengale musulman, Maulana Akram Khan).

Sous l’influence de l’environnement abject et sordide décrit ci-dessus, la société musulmane du Bengale de cette époque tomba à un niveau particulièrement lamentable de déchéance religieuse et morale, ainsi que de désordre social et culturel. Pour faire apparaître clairement dans la société le tableau de cette décadence, il est nécessaire de mentionner ici les pratiques spirituelles des pīr et faqīr marfati ou nēṛā, qui se réclamaient de l’islam. Ces groupes de faux faqīr étaient divisés en diverses communautés et sous-communautés, notamment les Aul, les Baul, les Kartābhajā et les Sahajiyā. Il s’agissait de versions musulmanes des communautés hindoues vaiṣṇava et de Caitanya, destinées à égarer les musulmans ordinaires et ignorants.

Parmi eux, la communauté baul semble être la plus abjecte et la plus portée sur le sexe. La consommation d’alcool et les pratiques sexuelles libres entre hommes et femmes font inévitablement partie des pratiques spirituelles de toutes leurs communautés. Toutefois, comme les vāmācārins tantriques décrits plus haut, les Baul considèrent l’union sexuelle comme un culte sexuel, ou comme le véritable culte. Dans ce culte sexuel, ils doivent accomplir un rite appelé « bhed des quatre lunes ». Ils le considèrent comme une pratique sacrée indispensable. Selon eux, l’être humain obtient ces quatre lunes, ou essences du corps humain — le sang, le sperme, les excréments et l’urine — des testicules du père et de la matrice de la mère. C’est pourquoi ils pratiquent également, conjointement au rite des quatre lunes, le « rite des cinq essences ». Les cinq essences sont, dans leur langage, le noir, le blanc, le rouge, le jaune et la parole du murshid. Ces quatre couleurs désignent respectivement l’alcool, le sperme, le sang menstruel et les excréments. Après avoir eu des rapports avec leur propre épouse ou avec la femme d’autrui, ils mangent ces substances de quatre couleurs en accomplissant la parole du murshid.

Le vénérable Maulana Akram Khan dit au sujet de ces Baul dans l’ouvrage cité plus haut :

« L’interprétation que cette bande de fakirs rasés et sataniques a donnée des différents mots et principes fondamentaux du Noble Coran est elle aussi étrange. Par “Hawz al-Kawthar”, ils entendent le sang menstruel des femmes au lieu de la céleste ambroisie vivifiante. Au début du rituel au cours duquel cette abominable bande de fakirs boit du sperme, elle prononce le mot “Bismillah” au sens de “Bîj mein Allah” (à Dieu ne plaise, à Dieu ne plaise), c’est-à-dire qu’Allah réside dans le sperme. »

« Les prêtres ou pirs de cette bande de fakirs musulmans, vivant d’aumônes et rasés, accomplissent une représentation analogue à l’enlèvement par Shri Krishna des vêtements des gopis. Lorsque le pir vient rendre visite à la maison de ses disciples, toutes les jeunes femmes et les jeunes filles vierges du village, vêtues de leurs plus beaux habits, se réunissent avec lui dans une pièce, à l’imitation des gopis de Vrindavan. Au premier acte de la pièce, toutes ces femmes commencent à danser et à chanter. Voici ci-dessous la version en prose de ce chant des sakhis : »

Ô sœur aînée, si tu veux aimer Shri Krishna,

et, cessant de te tromper toi-même, viens vite,

lève les yeux, regarde-le,

le guru est venu pour vous délivrer,

vous ne trouverez nulle part ailleurs un guru pareil.

Oui, ce qui fait le bonheur du guru,

N’ayez pas honte de le faire.

« Une fois le chant terminé, toutes ces femmes ôtent leurs vêtements et restent complètement nues, puis se mettent à danser joyeusement en tournant sur elles-mêmes. Le pir prend ici le rôle de Krishna ; et, de même que Shri Krishna dérobait les vêtements des gopis, les hissait dans un arbre et les gardait sur une étagère élevée de la maison, ce pir, puisqu’il n’a pas de flûte, excite sexuellement toutes ces femmes nues en chantant de la manière suivante :

« Ô jeunes femmes, pour accéder au chemin de votre délivrance, offrez votre corps au prêtre de la communauté des dévots. »

Il va sans dire que leur principal devoir religieux consiste à satisfaire, sans la moindre gêne, la concupiscence sexuelle du pir. » (Histoire sociale du Bengale musulman.)

Il ne fait aucun doute que l’acte sexuel est une chose agréable et plaisante. Mais l’être humain éprouve peur et appréhension à l’égard des rapports sexuels illicites, ainsi que honte et pudeur — par crainte du péché, par crainte de la religion. Mais si la religion elle-même proclame que cet acte n’est pas un péché, mais une œuvre méritoire, et qu’il permet précisément d’obtenir la délivrance, pourquoi l’être humain ne serait-il pas attiré par cette voie ? Une catégorie de débauchés et de pécheurs a ainsi pris au piège, trompé et égaré des gens ignorants et stupides au nom de la religion.

Le groupe de faux pirs et fakirs décrit plus haut a encore bien d’autres méfaits et pratiques obscènes. À titre d’exemple, nous en avons exposé quelques-uns ci-dessus. Les lecteurs pourront sans aucun doute comprendre, à partir de là, le déclin religieux et moral de la société musulmane de cette époque. Bien que le déclin de l’ensemble de la société musulmane n’ait pas atteint une telle ampleur, celle-ci n’avait pas la capacité de résister à la puissante déferlante des doctrines idolâtres et vishnouites qui submergeait le sentiment religieux des musulmans et le confondait avec ces doctrines. La raison en était que les souverains musulmans de l’époque soutenaient, directement ou indirectement, l’idolâtrie et le vishnouisme. Dans la première moitié du XIXe siècle, le mouvement islamique de Sayyid Ahmad Shahid (que Dieu lui fasse miséricorde) érigea une vigoureuse digue de résistance contre ces doctrines ; l’histoire lui a donné à tort le nom de « mouvement wahhabite ». Nous en parlerons en temps voulu. Sayyid Titumir et Haji Shariatullah les combattirent également. Pourtant, le poison de ces égarements et de ces déviations continua de ronger une partie de la société musulmane jusqu’aux premières décennies du XXe siècle. La preuve en apparaît dans le rapport du recensement de 1911 de l’ère chrétienne, qui indique que, lors du dénombrement de la population, on rencontra certaines communautés qui déclarèrent elles-mêmes n’être ni hindoues ni musulmanes, mais plutôt un mélange des deux. (Census of India Report, 1911 A.D.)

Mais certains poètes musulmans de langue bengalie, dévots du vishnouisme et imprégnés d’idées idolâtres, ont encore maintenu vivante, chez un certain nombre de musulmans, la saveur de la pensée idolâtre. Le poète dévot Lal Mamud est l’un d’eux. Il devint si attaché au vishnouisme qu’il installa un plant de tulsi au pied d’un banyan et se mit à lui rendre régulièrement un culte et des hommages. Le jour où le gosvami prabhu se rendit à l’ermitage de Lalu, il lui rendit hommage en chantant le chant suivant.

Où est mon compatissant Hari ?

Je suis tombé dans la prison de l’existence terrestre ; qui me délivrera ?

Parce que j’étais coupable de cent fautes, tu m’as fait naître dans une famille musulmane

Mes jours se sont écoulés en vain.

Vient ensuite le poète Lalon Shah. Voici quelques-unes de ses chansons : « Ô Gaur Chand, fais-moi traverser, le jour a décliné

Mes jours se sont écoulés dans l’insouciance, l’insouciance et la négligence.

Il faut traverser le fleuve de l’existence

Nitai Chand est le batelier.

Ô Gaur Chand, si seulement je pouvais te trouver, ô Gaur Chand,

réduisant sa lignée en cendres

Le fakir Lalon dit : « Je serai la servante des pieds sacrés. »

Plus haut, le poète Lal Mahmud déplore qu’étant né dans une famille musulmane, sa vie ait été vaine. Lalon Shah dit que, s’il obtient Gaur-Nitai, il renoncera à l’islam et se consacrera au service de leurs pieds sacrés.

Chant de Lalon Shah sur l’amour de Krishna :

Disant que j’aimerai Krishna, j’erre durant toute ma vie

Disant que je connaîtrai pleinement cet amour

je n’ai même pas assouvi le désir d’un seul rati.

La dette envers Radharani

Gaur est arrivé à Nadia, avec Kanai et Balai de Vrindavan

À Nadia, Gaur et Nitaï ont fait retentir le Nom.

Une catégorie de personnes à tendance idolâtre au sein de la société musulmane s’efforce de maintenir vivante la doctrine de Lalon Shah dans la société musulmane.

En décrivant les causes d’un tel déclin de la société musulmane, les historiens déclarent :

« De même que les autres nations du monde ont été influencées par les peuples conquis, les musulmans de l’Inde ont eux aussi été profondément influencés par la nation hindoue conquise. Cette influence demeure manifeste dans les coutumes et les comportements, dans la conception de la vie et même dans le domaine des croyances. L’interaction entre l’islam et l’hindouisme s’est poursuivie durant la période de domination musulmane. À diverses époques, cette interaction s’est intensifiée sous l’effet de la politique libérale des dirigeants musulmans. En conséquence, au début du XIXe siècle, l’islam en Inde avait pris une forme telle qu’un mouvement de renaissance islamique s’est dressé contre elle. Les musulmans indiens, en particulier ceux du Bengale et du Bihar, avaient adopté, en même temps que leur foi religieuse, des coutumes et des pratiques de kufr si singulières qu’elles étaient rares parmi les musulmans des autres pays. Au Bengale et au Bihar, les musulmans étaient aussi nombreux que leurs coutumes et leurs comportements étaient dépourvus de religion et de principes moraux. » — (A. R. Mallik, « La politique britannique et les musulmans du Bengale »).

« La raison de l’infiltration de pratiques non islamiques dans l’islam indien est que la conversion des non-musulmans était incomplète. » (Histoire de l’Inde — Elliot et Dowson.) On a décrit plus haut la situation religieuse, sociale et culturelle des musulmans du Bengale du XVIe siècle à la première moitié du XVIIIe siècle. Alors que les musulmans adeptes du tawhid étaient ainsi enfermés dans les rets de la déformation, et que les forces adverses, venant de l’intérieur comme de l’extérieur, lançaient une attaque en tenaille pour les vaincre et les anéantir, ils ne possédaient plus aucune force vitale capable de repousser cette attaque. Ceux dont dix-sept seulement avaient autrefois établi la domination politique sur le Bengale ne purent, plusieurs siècles plus tard, même en se comptant par millions, préserver cette domination politique.

Les causes politiques du déclin du Bengale

La défaite du nawab Sirajuddaula et le déclin du Bengale, dans la cinquième décennie du XVIIIe siècle, ne furent pas le résultat d’un événement isolé. Il importe que les lecteurs en quête de vérité connaissent l’enchaînement des événements politiques qui aboutit au dénouement de la tragédie de Plassey. En réalité, la chute de l’Empire moghol entraîna celle de la domination musulmane dans tout le sous-continent. Durant les cinquante années qui s’écoulèrent entre la mort de l’empereur Aurangzeb, en 1707, et la bataille de Plassey, livrée en 1757, au moins sept personnes montèrent sur le trône de Delhi. Mais aucune d’entre elles n’avait la capacité de sauver l’empire en voie de désagrégation. Certes, quelques historiens irréfléchis rendent Aurangzeb responsable de la destruction de l’Empire moghol. Mais un examen et une analyse minutieux de l’histoire font clairement apparaître que les graines de la destruction avaient été semées bien auparavant par l’empereur Akbar lui-même et qu’elles prenaient peu à peu la forme d’un arbre immense et gigantesque. Aurangzeb, durant toute sa vie, avait retenu cette destruction de toute la force dont il disposait. Si ses successeurs avaient été aussi puissants et avisés que lui, l’histoire de l’Inde aurait peut-être été écrite autrement. Le vénérable Akram Khan écrit dans son ouvrage Histoire sociale du Bengale musulman :

« Les conséquences de toutes les mauvaises actions commises sous le règne d’Akbar ne prirent pas fin avec sa mort. Jusqu’au dernier moment de l’existence de l’Empire moghol, tous ses héritiers durent payer de toute leur vie le prix de ces méfaits. Les cent millions de musulmans de l’Inde n’ont, jusqu’à ce jour, pas été libérés de la responsabilité successorale résiduelle de réparation due aux méfaits d’Akbar. Nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire d’exposer en détail aux lecteurs musulmans la nature de cet héritage. »

À vrai dire, Akbar était illettré ou très peu instruit. Il monta sur le trône à l’âge de quinze ou seize ans. Il aurait été absolument impossible à un jeune prince illettré de gouverner Delhi, encerclée par ses ennemis, si le très avisé et compétent Bairam Khan, en qualité de Premier ministre, ne l’avait aidé de toutes ses forces. Faute de bénéficier d’une bonne compagnie, Akbar, après avoir acquis un vaste empire, sombra naturellement dans le luxe, la débauche et la déchéance morale. Malgré tous ses efforts, Bairam Khan ne parvint pas à le ramener dans le droit chemin. L’ivrognerie et les turpitudes qui l’accompagnaient naturellement, ainsi que ses succès politiques inespérés, ne lui laissèrent aucune possibilité de former ou de corriger son caractère. Mais ce génie malade sema les graines de la future descendance. Le génie pénétrant mais malsain d’Akbar contribua pleinement à épuiser toutes les forces de la vie culturelle et politique des musulmans et à les transformer en esclaves politiques et mentaux d’autrui. Pour préserver intacte son autorité politique en Inde, Akbar ne se contenta pas de s’unir aux hindous par des liens matrimoniaux ; il s’efforça désespérément de détruire la religion et la culture des musulmans en établissant, pour satisfaire leur vanité, une doctrine religieuse extravagante appelée « Dîn-e-Ilâhî ». On en trouve un exposé détaillé dans l’Akbarnama.

Le plus curieux est que, malgré les intérêts politiques et personnels qui l’exigeaient, le plus grand rêve de la vie d’Akbar, ce « Dîn-e-Ilâhî » forgé par son imagination, n’attira nullement la nation hindoue. À l’exception de Birbal, personne n’accepta d’embrasser cette nouvelle religion. Parmi les Neuf Joyaux de sa cour, Man Singh et Todar Mal, qui comptaient parmi les joyaux les plus éminents, rejetèrent cette doctrine. Lorsque Akbar se présentait à la cour vêtu en ascète hindou, un chapelet de rudrāksha autour du cou et le corps enduit de pâte de santal, les pandits et les courtisans hindous faisaient retentir l’air de leurs acclamations : « Dilliśvaro » ou « Jagadīśvaro ». Bien que ces acclamations se répercutassent d’un bout à l’autre de l’Inde et qu’ils lui témoignassent ainsi une allégeance et une vénération artificielles, ils ne manifestèrent pas la moindre adhésion à sa religion extravagante. Ainsi, toute personne douée de conscience peut aisément comprendre qu’une puissance profondément maléfique a utilisé le génie d’Akbar dans le seul but de détruire la croyance musulmane en l’unicité divine et la culture islamique. Mais Akbar échoua totalement à réaliser le rêve de sa vie.

Voilà pour un aspect de sa vie. Sa vie politique fut elle aussi marquée par un échec complet et le déshonneur de la désillusion.

Akbar avait détruit la puissance afghane de l’Inde de son époque, c’est-à-dire la redoutable puissance militaire musulmane. Loin de créer une puissance musulmane capable de remplacer cette force militaire anéantie, il affaiblit et épuisa même ce qui en subsistait. La politique destructrice d’Akbar apparaît notamment dans les assassinats de Bairam Khan, d’Ahsan Khan, de Muazzam Khan et d’autres encore. Il prit même des mesures répressives contre diverses nobles familles musulmanes venues de l’extérieur. Ainsi, à l’instigation de ses ennemis, il mit lui-même le feu à sa propre demeure et la réduisit en cendres. Après avoir détruit toutes les forces et tous les talents susceptibles de servir à l’Empire moghol au moment des périls futurs, il fut saisi de peur et de stupeur. Il avait constaté que les nations chrétiennes de l’Occident étendaient rapidement leur puissance politique et que les vagues de leurs activités néfastes venaient battre les frontières de l’Empire moghol. L’islam qu’il avait détruit. Aussi, même en concluant des traités humiliants avec les intérêts politiques des chrétiens et en leur témoignant une soumission respectueuse envers leur religion, il ne put empêcher la voie de la ruine de l’Empire moghol.

Akbar n’ignorait pas davantage que, dans le pays même, une puissance hindoue se dressait rapidement, à l’instar de la puissance étrangère infidèle. Mais, sur le plan politique, il était devenu entièrement dépendant de la puissance hindoue de l’Inde. Il adopta donc divers moyens pour la satisfaire. Même en faisant venir des femmes hindoues au palais impérial comme reines et en y faisant régulièrement célébrer des rites d’idolâtrie et de culte du feu, il ne put sauver l’Empire moghol de la ruine. Après avoir abandonné le Dieu, souverain de la terre et des cieux, l’Être tout-puissant, et recherché le refuge auprès de divers autres dieux, il n’en tira aucun profit.

Son projet ridicule consistant à fondre complètement l’islam dans le moule de l’idolâtrie, à préserver l’hindouisme intact et à faire des hindous et des musulmans de l’Inde une seule nation sous l’ombre d’une nouvelle religion appelée « Dîn-e-Ilâhî » échoua lui aussi. Mais la mentalité qu’il créa à cet égard et le funeste héritage qu’il laissa ne furent pas seulement saisis par son fils capable, Jahangir ; jusque dans la seconde moitié du XXe siècle, une partie des musulmans a été élevée et entretenue par cet héritage.

Il ne fait aucun doute qu’il s’agit là d’un exemple extrêmement douloureux du déclin religieux, national et culturel des musulmans.

Jahangir accéléra la destruction de l’Empire moghol. En 1609, lorsque le capitaine Hawkins arriva à Agra, il fut reçu avec les honneurs royaux. L’empereur Jahangir le prit comme proche compagnon, lui conféra un titre et lui accorda une pension. Comme il souhaitait se marier et résider en Inde, l’empereur lui proposa d’épouser une jeune femme européenne du palais impérial.

L’influence du christianisme s’était tellement établie au palais impérial que plusieurs princes furent convertis au christianisme et se rendaient à l’église, sous la conduite de Hawkins, en procession avec d’autres chrétiens expatriés, escortés de cinquante cavaliers. Jahangir passait toute la nuit au palais impérial, plongé dans l’ivresse avec ses amis européens. Il a déjà été dit qu’Akbar lui-même avait entrepris l’édification du tombeau de l’Empire moghol. Ensuite, son fils Jahangir, dépourvu d’idéal et alcoolique, Sir Thomas Roe ainsi que son conseiller et maître, l’habile diplomate le révérend E. Feby, accélérèrent ensemble cette œuvre funéraire. Thomas Roe persuada Jahangir d’accepter leurs diverses revendications. Grâce à l’établissement de la factorerie de Surat, les Anglais n’eurent pas seulement l’occasion d’obtenir des avantages commerciaux ; cette factorerie se transforma au contraire en une puissante base militaire. Conformément aux conditions du firman impérial, des factoreries anglaises, c’est-à-dire des bases militaires, furent établies non seulement à Surat, mais aussi dans d’autres lieux de l’Empire moghol, notamment à Agra, Ahmedabad et Bharuch. Il a déjà été dit qu’Akbar lui-même l’avait fait. Ensuite, son fils Jahangir, dépourvu d’idéal, dépourvu d’idéal et alcoolique, Sir Thomas Roe ainsi que son conseiller et maître, l’habile diplomate le révérend E. Feby, accélérèrent ensemble cette œuvre funéraire. Thomas Roe persuada Jahangir d’accepter leurs diverses revendications. La factorerie établie à Surat se transforma en une puissante base militaire. Conformément aux conditions du firman impérial, des factoreries anglaises, c’est-à-dire des bases militaires, furent établies non seulement à Surat, mais aussi dans d’autres lieux de l’Empire moghol, notamment à Agra, Ahmedabad et Bharuch. Ainsi, Akbar et Jahangir creusèrent des canaux à l’intérieur de l’Empire moghol pour y importer de lointains pays un crocodile dévorant tout.

D’un côté, la puissance étrangère anglaise s’installa en Inde comme si elle y était venue du ciel ; de l’autre, la puissance hindoue de l’Inde devint également forte. Les Rajputs et les Marathes devinrent les ennemis jurés de l’Empire moghol. Aurangzeb Padshah Ghazi consacra toute sa vie à restaurer la puissance musulmane qu’Akbar avait détruite. Il dut pendant longtemps s’employer à réprimer les puissances marathe et rajpute. Si, après lui, ses héritiers avaient été puissants et clairvoyants, l’empire en voie de déclin aurait peut-être pu être sauvé. Mais, chose profondément regrettable, tous ceux qui occupèrent le trône de Delhi depuis sa mort jusqu’à la bataille de Plassey étaient incapables de gouverner, débauchés et dépourvus de clairvoyance.

Il convient de souligner ici que les historiens non musulmans rendent Aurangzeb seul responsable du déclin de l’Empire moghol. Ils étaient aussi éloquents dans leurs louanges exaltées de Husain Shah du Bengale et de l’empereur Akbar qu’ils l’étaient pour noircir le caractère d’Aurangzeb. Il a été présenté comme un ennemi acharné des hindous, et l’on a affirmé que sa politique gouvernementale contraire aux intérêts hindous, notamment le rétablissement de la jizya, avait contraint la nation hindoue de l’Inde à s’opposer aux Moghols. Mais ces accusations sont purement imaginaires et malveillantes. Aucune preuve ne peut en être produite par l’histoire. À vrai dire, les Rajputs et les Marathes n’ont jamais pu accepter de tout cœur la domination musulmane en Inde. Observant leur puissance croissante et leur hostilité, Akbar échoua malgré la politique extrêmement libérale qu’il adopta pour les apaiser. Sous la conduite de Shivaji, les Marathes s’opposèrent farouchement à Aurangzeb. Shivaji mourut en 1679, un an avant l’instauration de la taxe de jizya. Il n’est donc nullement juste d’affirmer que la taxe de jizya fut la cause de l’opposition de la nation hindoue.

Il est incontestable que ceux qui écrivirent l’histoire de l’Inde à cette époque étaient, pour ainsi dire, tous musulmans. Pour connaître l’histoire véritable de cette période, il faudra donc étudier Badauni, l’Akbarnama, Khafi Khan, le Tarikh-i Firishta, le Ma’asir-i Alamgiri, etc. Mais les historiens chrétiens européens ont présenté de manière déformée de nombreux événements de l’histoire. Par la suite, leur empire s’étendit sur la moitié du monde. Partout dans leur empire, l’anglais était employé comme langue officielle. Au moyen de cette langue anglaise et sous la protection du pouvoir politique, ils ont présenté aux étudiants anglophones de l’histoire une version déformée et imaginaire de l’histoire des musulmans. Durant les deux cents ans de domination anglaise en Inde, cette histoire déformée et erronée fut profondément ancrée dans l’esprit des étudiants.

Cette déformation avait aussi ses raisons. Prenons le cas de l’empereur Aurangzeb. Parce que les empereurs Akbar et Jahangir avaient accordé injustement une faveur excessive aux Anglais, ceux-ci étaient en train de se constituer en puissance contre l’Empire moghol. L’empereur Aurangzeb l’avait compris. Sous son règne, Mir Jumla du Bengale et le nawab Shaista Khan réprimèrent et tempérèrent à maintes reprises l’arrogance des Anglais. En raison de la corruption commerciale, de la contrebande, des conspirations contre l’Empire moghol et d’autres faits de ce genre, ils furent souvent punis et leurs comptoirs furent confisqués. Finalement, à un certain moment, l’empereur Aurangzeb promulgua un firman interdisant tout commerce avec les Européens. Après qu’Akbar eut détruit la puissance militaire musulmane et exposé l’Empire moghol aux ennemis, l’empereur Aurangzeb consacra toute sa vie à reconstruire cette puissance militaire musulmane. Pour les chrétiens et la nation hindoue, Aurangzeb était coupable pour les raisons susmentionnées. Ils s’employèrent donc à présenter son règne comme une période infamante et à propager contre lui toutes sortes de calomnies. Dans son ouvrage intitulé « Un regard sur Aurangzeb Alamgir », Shibli Nomani a réfuté, à l’aide de preuves historiques fiables, toutes les accusations dont les historiens non musulmans, poussés par leurs intérêts, avaient chargé le caractère d’Alamgir Aurangzeb. Dans ce bref ouvrage, riche en informations, il a apporté une réponse appropriée aux accusations portées contre Aurangzeb.

On peut donc affirmer sans hésitation, du point de vue de l’histoire, qu’il n’y a pas la moindre parcelle de vérité dans les accusations portées contre Aurangzeb. On ne peut en aucune façon le rendre responsable de la chute de l’Empire moghol. En réalité, après qu’Akbar eut supprimé la redoutable armée musulmane, sa dépendance à l’égard des hindous marathes et rajputs de l’Inde, l’accumulation par les Anglais étrangers et hétérodoxes d’une puissance politique sous couvert de commerce, la collusion funeste entre les hindous et les Anglais pour renverser la domination musulmane, ainsi que le déclin religieux et culturel des musulmans, entre autres facteurs, entraînèrent la suppression de la domination musulmane au Bengale et en Inde. Dans ce contexte, nous voyons comment, sur le champ de Plassey, le soleil de l’indépendance du Bengale et du Bihar se coucha, ouvrant la voie à la domination anglaise.

Derrière l’établissement de comptoirs commerciaux anglais en différents endroits de l’Inde se dissimulait une vaste arrière-pensée politique. Devenir, en venant faire du commerce, le maître d’un immense empire ne fut ni le fruit d’un hasard ni celui d’un événement miraculeux. Aux XVe et XVIe siècles, les découvertes géographiques ouvrirent les voies du commerce international, et une concurrence et une rivalité coloniales et commerciales réciproques commencèrent entre les nations européennes. Il en résulta l’établissement de l’empire espagnol en Amérique, de l’empire hollandais dans les îles aux Épices, de l’empire français en Asie du Sud-Est et de l’empire britannique en Asie du Sud. À la fin du XVIIe siècle, la Compagnie anglaise des Indes orientales adopta en Inde une politique d’expansion (Forward Policy), et son ardent désir était que les représentants qui résidaient dans les régions commerciales se transforment en une force politique. En 1682, les Anglais, battus par les Hollandais en Indonésie, plièrent bagage et quittèrent la région. L’année suivante (1683), la charte accordée à la Compagnie anglaise des Indes orientales par la couronne d’Angleterre leur conféra le pouvoir de faire la guerre à n’importe quel souverain de l’Inde, de conclure la paix ou de s’engager dans tout traité. La charte accordée par Jacques II leur attribua des pouvoirs encore plus étendus. En conséquence, ils déclarèrent la guerre aux Moghols en 1686 et subirent une défaite. Il a été mentionné précédemment qu’un navire de guerre nommé « Defence », équipé d’armes et de munitions et placé sous le commandement du capitaine Heath, fut envoyé en Inde. Heath, avançant depuis Sutanuti pour faire la guerre, essuya un échec. Bien que les directeurs de la Compagnie se fussent quelque peu découragés, ses représentants établis en Inde poursuivirent leur action avec un nouvel enthousiasme et une nouvelle énergie. Leur attention se porta alors sur les marchands français. Le principal comptoir français se trouvait à Pondichéry, et ils avaient établi des comptoirs à Musalipatam, Karikal, Mahé, Surat et dans d’autres lieux qui en dépendaient. En revanche, le quartier général commercial des Anglais se trouvait à Madras, avec d’importants comptoirs à Bombay et à Calcutta. Une vive rivalité commença entre eux et finit par prendre la forme d’une guerre. Les Français aidèrent leurs protégés, Muzaffar Jang et Chanda Sahib, à accéder respectivement aux trônes d’Hyderabad et du Carnatique. En 1751, Robert Clive s’empara d’Arcot, la capitale du Carnatique. Ainsi, les Anglais devinrent extrêmement puissants.

L’ambition des Anglais d’acquérir le pouvoir politique au Bengale

Dans le but de satisfaire leurs ambitions politiques au Bengale, les Anglais intensifièrent considérablement les travaux de construction d’une forteresse à Calcutta. Le nabab du Bengale, Alivardi Khan, était alors devenu très âgé et faible, et les Anglais rusés profitaient de cette faiblesse pour accélérer leurs travaux de fortification. Les sh Seth et la classe des banquiers hindous du Bengale leur donnaient courage et encouragement dans cette entreprise. Du dernier quart du XVIIe siècle au deuxième quart du XVIIIe siècle, un réseau commercial anglais s’était développé au Bengale ; en y travaillant comme courtiers et employés, une catégorie d’hindous était devenue extrêmement riche et influente. De plus, sous le régime des nababs, ils occupaient divers postes importants dans l’administration fiscale. Grâce au prêt à intérêt, à l’usure et aux activités bancaires, ils étaient également solidement implantés dans le domaine économique. Ils ne pouvaient accepter de tout cœur la domination musulmane. Ils n’osaient pas non plus se révolter ouvertement contre elle et ne considéraient pas une telle action comme appropriée dans les circonstances. Ainsi, pour mettre fin à la domination musulmane, ils n’avaient d’autre recours que l’aide et la coopération des Anglais. Les Anglais saisirent pleinement cette occasion en or. Les hindous avaient acquis une telle influence dans l’administration et l’économie qu’ils étaient devenus les faiseurs de rois (Kingmakers) des nababs du Bengale. Après la mort de Murshid Quli Khan en 1727, lorsque son petit-fils Sarfaraz Khan fut désigné comme héritier, les principaux hindous s’y opposèrent, car ils le considéraient comme contraire à leurs intérêts. Ils installèrent sur le trône Shuja-ud-Din, le père de Sarfaraz Khan. Sous son règne (1727-1739), ces sh Seth et banquiers hindous devinrent en fait les principaux instigateurs des intrigues de palais. Leurs chefs, Alam Chand et Jagat Seth, devinrent les véritables dirigeants du pays (de facto ruler).

Après la mort de Shuja-ud-Din, ce groupe d’intrigants aida Alivardi Khan, le naib-nabab de l’Orissa, à accéder au trône du Bengale. Sous son règne, les intrigues de palais atteignirent leur paroxysme. Profitant de cette situation, les Marathes lancèrent attaque après attaque contre le Bengale. Voyant la situation devenir critique, Alivardi Khan devint entièrement dépendant de ces intrigants du palais. Il s’en remit à eux. Il les nomma à des postes importants. Sous la direction de Rai Durlabh Rai, Mahtab Rai, Swarup Chand, Raja Janaki Rai, Raja Ram Narayan, Raja Manik Chand et d’autres, ce groupe devint ainsi extrêmement puissant. Après Murshid Quli Khan, le nombre de fonctionnaires musulmans distingués diminua progressivement jusqu’à devenir presque nul et, à cette époque, ils furent en pratique rejetés derrière le rideau. Le groupe Jagat Seth-Manik Chand ne pouvait obtenir que quelques postes importants sous l’autorité du nabab. Dès lors, seule la fin de la domination musulmane, obtenue par collusion avec la Compagnie des Indes orientales, pouvait éteindre le feu de leur vengeance contre les dirigeants musulmans.

Sous la direction du cercle Jagat Seth-Manik Chand, la communauté hindoue du Bengale poursuivait deux objectifs. L’un était politique, l’autre économique. Il s’agissait de satisfaire ses intérêts politiques par le changement ou le transfert du pouvoir au Bengale, et d’obtenir des avantages économiques en installant la Compagnie des Indes orientales au pouvoir politique. Pour atteindre ces deux objectifs, elle était toujours prête et extrêmement désireuse de s’allier à la Compagnie.

De son côté, la Compagnie des Indes orientales était elle aussi liée aux hindous par une dette de reconnaissance pour l’expansion et le développement de ses activités commerciales. En effet, son commerce ne pouvait fonctionner en rien sans l’aide de courtiers, de gomastas et d’entrepreneurs hindous. De plus, de 1736 à 1740, cinquante-deux marchands locaux participaient à ses investissements de capitaux à Calcutta, et ils étaient tous hindous. Vingt-cinq marchands hindous participaient à l’établissement du comptoir de Kasimbazar, et ils étaient tous hindous. Vingt-cinq marchands hindous étaient associés à l’établissement du comptoir de Kasimbazar. À Dacca seulement, deux de ses douze associés étaient musulmans. (La chute de Siraj-ud-Daulah — Dr Mohar Ali)

Dans une lettre écrite au colonel Scott, ingénieur militaire de la forteresse de Fort William à Calcutta, Charles F. Noble déclara que les rois et les habitants hindous étaient extrêmement hostiles à la domination musulmane. Leur désir secret était de savoir comment mettre fin à cette domination. Ils exprimèrent l’opinion que, si une révolution pouvait être déclenchée par les Anglais, ils se joindraient à eux.

Noble déclara : « Je pense qu’Ourmi Chand nous sera d’une grande utilité. Le prêtre Nimu Gosain exerce une influence considérable sur les rois hindous et la population. Un groupe armé très nombreux lui est entièrement dévoué. Nous pouvons également mettre à profit le groupe des sannyasis. Je suis convaincu que Nimu Gosain permettra de mener cette entreprise à bien. »

Nimu Gosain fournissait au colonel Scott des informations importantes et des conseils sur la situation du pays, et disait que, si nécessaire, il pourrait, avec l’aide des Anglais, rassembler mille hommes armés en seulement quatre jours. (La chute de Siraj al-Dawla — Dr Mohar Ali, p. 11)

Il faut se rappeler qu’à la suite du mouvement de renaissance de la nation hindoue, un groupe armé avait été secrètement constitué au Bengale sous le nom de mouvement des sannyasis, et qu’il avait lui aussi contribué à mettre fin à la domination musulmane. Afin d’atteindre ses objectifs politiques, le conseil de Fort William acheva les travaux de construction du fort de Calcutta. D’autre part, il établit également sa souveraineté sur le zamindari que la Compagnie anglaise des Indes orientales avait obtenu auprès du nawab du Bengale. Les criminels commencèrent à trouver refuge sous l’autorité du zamindari de la Compagnie afin d’échapper aux châtiments prévus par les lois du pays. Tous ces criminels étaient hindous. La Compagnie accorda sa protection à un commerçant nommé Ramkrishna Seth, reconnu coupable de contrebande, et refusa d’obéir à l’ordre de le remettre au nawab. Elle viola de même de nombreuses autres injonctions légales du nawab. En outre, elle enfreignit de nombreux accords commerciaux.

Le nawab Alivardi Khan n’ignorait ni les complots, ni les méfaits, ni la conduite vile des Anglais. Toutefois, le nawab, alité et à l’agonie, n’avait plus la force d’entreprendre quoi que ce soit. Son futur héritier, Siraj al-Dawla, avait voulu déjouer les complots des Anglais et s’était ainsi attiré leur hostilité. Après Alivardi, deux prétendants au trône du Bengale se manifestèrent : sa fille veuve, Ghaseti Begum, et le nawab de Purnia, Shaukat Jang. Les Anglais soutinrent la revendication de Ghaseti Begum. La Begum et son diwan Rajballabh confièrent tous leurs biens à la garde de la Compagnie à Calcutta afin de les mettre en sécurité. Ils envoyèrent Rajballabh chercher refuge auprès de la Compagnie. En accordant sa protection à Krishnaballabh, les Anglais commirent une trahison flagrante envers le nawab ; en outre, ils incitèrent Ghaseti Begum à marcher contre Siraj avec ses vingt mille soldats, commettant ainsi un acte de trahison envers l’État. Bien qu’il fût informé de tout cela, Siraj avança par la voie de discussions mutuelles au lieu de prendre des mesures sévères contre eux. Mais les Anglais n’étaient nullement disposés à prêter attention à ses paroles.

Un certain directeur anglais d’établissement commercial, William Tooke, déclara que, selon l’ancienne coutume de l’Orient, après le couronnement d’un nouveau roi, les ressortissants étrangers se rendaient auprès du nouveau padishah ou nawab avec divers présents. Mais, pour la première fois, ils enfreignirent cette coutume. Il ajouta que le fait d’avoir accordé sa protection à Krishnaballabh et d’avoir refusé de le remettre au nawab prouvait que la Compagnie anglaise des Indes orientales était profondément complice des ennemis politiques de Siraj al-Dawla, ce qui expliquait qu’elle eût osé faire preuve d’une telle arrogance. (Histoire de Hill, tome I, et La chute de Siraj al-Dawla — Dr Mohar Ali)

L’attitude arrogante du conseil de Fort William de la Compagnie anglaise des Indes orientales ressemblait à celle d’un gouvernement rival de celui du Bengale. Siraj al-Dawla échoua dans toutes ses tentatives pour parvenir à un accord avec eux. Il décida alors de les expulser du pays. À ce sujet, il adressa à un commerçant influent de Hugli, Khwaja Wajid, une lettre dont voici la teneur (1er juin 1756) :

Pour principalement trois raisons, il ne pouvait plus être permis aux Anglais de rester dans ce pays. Premièrement, ils avaient violé les lois du pays en construisant à Calcutta une forteresse solidement établie. Deuxièmement, ils avaient enfreint les accords commerciaux, recouru à des procédés malhonnêtes et causé au gouvernement de lourdes pertes financières en éludant les taxes commerciales. Troisièmement, en accordant leur protection à un détourneur de fonds publics, ils s’étaient rendus coupables de trahison envers l’État.

Le 3 juin, Siraj al-Dawla s’empara de l’établissement anglais de Qasim Bazar et fit pression sur eux afin qu’ils parviennent à un accord. Après s’en être emparé, il fit preuve de générosité en le faisant fermer à clé et en organisant une surveillance étroite afin qu’il ne fût pas pillé. William Watts et Matthew Collet étaient les directeurs de cet établissement et ce furent eux qui formulèrent le commentaire cité plus haut. (Histoire de Hill, tome II)

Siraj libéra tous les employés de l’établissement de Qasim Bazar. Il se mit en route vers Calcutta en emmenant seulement Watts et Collet. Avant son départ, il écrivit à plusieurs reprises au conseil de Fort William pour lui demander de parvenir à un règlement pacifique. Mais celui-ci n’y prêta absolument aucune attention. Au contraire, il se tenait constamment prêt à engager un affrontement. Après avoir reçu une aide militaire du Deccan, son audace s’accrut considérablement. Une semaine avant l’arrivée du nawab à Calcutta, Drake envoya des troupes s’emparer du fort de Thana, situé sur le cours inférieur du fleuve Hugli, ainsi que de Sukh Sagar, entre Hugli et Calcutta. L’avant-garde envoyée par le nawab repoussa les attaques anglaises dans les deux endroits. Le 16 juin, Siraj arriva avec trente mille soldats aux portes de Fort William. Après deux jours de combat, Drake s’enfuit à Falta avec le gros de son armée. Pour faciliter la fuite, Holwell fut maintenu au combat et on lui dit de se réfugier lui aussi à Falta le lendemain avec sa poignée de soldats. Mais Holwell fut contraint de se rendre aux troupes du nawab. Le témoignage livré par William Took (William Tokke) devant la commission spéciale de la Chambre des communes affirme qu’aucun mauvais traitement ne fut infligé aux soldats anglais qui s’étaient rendus. (Histoire de Hill, tome I.) Après avoir beaucoup bu pendant la nuit, certains soldats anglais se mirent à se livrer à des actes de violence ; on les enferma alors dans une pièce mesurant 18 sur 14 pouces. Cette pièce avait été construite par eux-mêmes précisément pour y enfermer les soldats désobéissants et indisciplinés ; on y enferma de quarante à soixante hommes. Une vingtaine de soldats moururent d’épuisement extrême dû aux combats. Cet événement a été relaté dans les pages de l’histoire en étant très fortement exagéré. Afin de perpétuer le souvenir de cet événement imaginaire, les dirigeants victorieux érigèrent à Calcutta, sur Dalhousie Square, un monument appelé le monument de Holwell. Ce pilier fut érigé par le nawab comme monument à Calcutta, sur Dalhousie Square. Ce pilier, portant la tache infamante imaginaire attribuée au nawab Siraj al-Dawla, demeura en place jusqu’à la première moitié du XXe siècle. Source d’une propagande délibérée et purement haineuse, ce pilier fut démoli avant 1937 face aux protestations véhémentes.

Quoi qu’il en soit, tous furent libérés à l’exception de Holwell et de trois autres personnes. Le 24 juin, après avoir nommé Manik Chand à l’administration de Calcutta, Siraj-ud-Daulah retourna à Murshidabad avec Holwell et ses trois compagnons. Le 26 juin, les soldats anglais restants quittèrent Calcutta pour se rendre à Fulta.

Le 30 juin, Siraj-ud-Daulah écrivit au gouverneur de Fort Saint-George, George Pigot. En substance, il disait que si les Anglais parvenaient à un règlement pacifique, renonçaient à leur ambition d’acquérir le pouvoir politique et continuaient à respecter les conditions du commerce, toutes les possibilités de commercer au Bengale leur seraient accordées.

Les Anglais à Fulta

Siraj-ud-Daulah souhaitait sincèrement parvenir à un règlement équitable avec les Anglais. Mais leur attitude était totalement opposée. Le réseau de conspirations qu’ils tissaient depuis Fulta avec les principaux notables hindous locaux révélait clairement leurs intentions.

Roger Drake comptait les jours en attendant l’aide militaire demandée à Madras. Entre-temps, le 6 juillet, ils entamèrent des discussions en vue d’un règlement, dans le but de tromper le nabab. Mais ils n’étaient nullement sincères. Dès que l’aide militaire arriverait de Madras, ils reprendraient leur lutte pour éprouver leurs forces. À cet égard, les notables locaux et la classe marchande ne cessaient d’encourager les Anglais par tous les moyens. En particulier, un homme influent nommé Shiv Babu, principal assistant de Khwaja Wajid, répétait constamment aux Anglais que le nabab Siraj-ud-Daulah n’était plus disposé à leur accorder la moindre facilité commerciale. Après avoir subi une défaite à Calcutta, il ne serait en aucune façon honorable pour eux de parvenir à un règlement. Un autre homme, nommé Govindaram, avait créé des obstacles pendant l’expédition de Siraj-ud-Daulah contre Calcutta en déracinant des arbres et en les laissant sur la route. Il se mit alors à fournir des informations secrètes aux Anglais. Manik Chand, à qui avait été confiée l’administration de Calcutta, trahit le nabab et continua d’aider de toutes les manières les Anglais stationnés à Fulta. Il ne cessait de présenter au nabab des informations trompeuses, selon lesquelles les Anglais désiraient ardemment parvenir à un règlement pacifique. Pensant qu’il ne pourrait rien faire avec de faibles effectifs, le major Kilpatrick s’abstint pour le moment d’engager les hostilités et demanda à Madras une aide militaire plus importante ainsi qu’une flotte. Le 15 août 1756, Kilpatrick informa le nabab qu’ils sollicitaient sa bienveillance. D’autre part, il écrivit à Manik Chand, Jagat Seth et aux autres principaux notables hindous pour leur demander d’aider les Anglais de toutes les façons.

Trompé par les fausses assurances de Manik Chand, le nabab déclara que, si les Anglais ne souhaitaient pas faire la guerre, toutes les facilités commerciales leur seraient accordées. À vrai dire, le nabab ne disposait pratiquement d’aucune force navale. Même s’il pouvait chasser les marchands étrangers du territoire du Bengale, il n’avait pas le pouvoir de les expulser du littoral. Les Anglais en profitèrent pleinement. Deuxièmement, un nouveau danger apparut devant Siraj-ud-Daulah. Shaukat Jang de Purnia réussit à obtenir de l’empereur moghol un firman en vertu duquel il fut nommé subahdar du Bengale, du Bihar et de l’Orissa. Les Anglais prirent parti pour Shaukat Jang et nourrissaient l’espoir de sa victoire. Mais Shaukat Jang ayant été tué lors de la bataille du 6 août, cet espoir fut momentanément réduit à néant.

En réponse aux lettres écrites par Drake et Kilpatrick au sujet de la chute de Calcutta, une aide militaire suffisante arriva de l’Angleterre à Madras vers le milieu du mois d’août. En septembre, les deux navires de la Compagnie, le Chesterfield et le Walpole, arrivèrent à Madras. En octobre, le Conseil de Fort Saint-George décida d’envoyer au Bengale une expédition militaire placée sous le commandement de Robert Clive et de l’amiral Watson. Le colonel Clive reçut l’ordre de commencer une guerre acharnée dès son arrivée au Bengale. Au nom du Conseil de Fort Saint-George, des lettres furent adressées aux députés des nababs de Dacca, de Purnia et de Cuttack pour leur demander de coopérer avec Clive. D’autre part, une lettre fut également envoyée au nabab pour exprimer leur indignation, au motif que les Anglais avaient été maltraités. Dans la lettre du gouverneur dudit Conseil, George Pigot, on lisait : « J’envoie un puissant chef nommé Clive. Il part avec des troupes et de l’infanterie et gouvernera à ma place. Une indemnisation satisfaisante devra être versée pour le préjudice qui nous a été causé. Vous devez certainement savoir que nous avons été victorieux partout où nous avons combattu. » (Histoire de Hill, tome I.)

Le sens de cette lettre montre clairement qu’il ne restait plus aucune voie vers un règlement. Le 15 décembre, Clive arriva à Fulta. Le jour même, il écrivit à Manik Chand pour le remercier de l’attitude amicale, de l’aide et de la coopération qu’il avait témoignées à la Compagnie. Manik Chand répondit en exprimant sa joie de l’arrivée de Clive en toute sécurité. Il ajouta qu’il se consacrerait entièrement au service de la Compagnie dans la mesure de ses possibilités. En outre, il envoya auprès de Clive un homme nommé Radhakrishna pour échanger des informations secrètes. Quelle trahison plus grande un Bengali pouvait-il commettre contre le Bengale ?

Chapitre cinq

L’attaque des Anglais et la défaite du nabab

Le vingt-neuf décembre, le navire de guerre de Clive remonta le fleuve Hooghly et s’empara de Budge Budge. Quatre jours auparavant, dans la lettre que Clive avait adressée au nabab par l’intermédiaire de Manik Chand, il était dit : « Nous sommes venus réclamer réparation pour les dommages que vous nous avez causés ; nous ne sommes pas venus vous présenter des excuses. Notre armée suffit à obtenir satisfaction de nos revendications. » On ignore si Manik Chand remit cette lettre au nabab. Il est possible qu’il ne la lui ait pas remise. S’il l’avait fait, le nabab aurait certainement pris des mesures préventives. Manik Chand maintenait constamment le nabab dans la confusion. Ainsi, sans rencontrer de résistance, Clive reprit le fort de Thana le 31 décembre, puis la forteresse de Fort William le 1er janvier 1757. Si Manik Chand l’avait voulu, il aurait pu facilement repousser l’attaque anglaise avec l’aide de l’immense armée du nabab. Il ne fit aucun effort en ce sens, car il se réjouissait de voir les Anglais réaliser ses propres aspirations et celles de sa communauté. Il ne jugea même pas nécessaire d’informer le nabab de la prise de ces différents lieux par les Anglais.

Pour ainsi dire, après avoir livré la forteresse de Fort William aux Anglais, il se rendit à Hooghly et s’employa à créer les conditions nécessaires pour remettre également Hooghly entre leurs mains. Dans une lettre que Clive lui adressa à Hooghly, il le pria de manifester ici aussi, comme auparavant, des dispositions amicales. Deux jours plus tard, Clive attaqua Hooghly et s’en empara facilement. Après la prise de tant de positions importantes par les Anglais, Manik Chand informa le nabab que l’attitude des Anglais avait changé. Après la prise de Hooghly, les troupes anglaises semèrent une vaste terreur dans toute la ville par leurs pillages, leurs incendies et leurs actes de destruction.

Dès qu’il apprit la chute de Hooghly et les ravages qui y avaient été commis, Siraj-ud-Daulah arriva le 20 janvier aux environs de Hooghly à la tête d’une immense armée. Les Anglais s’enfuirent alors précipitamment de Hooghly et trouvèrent refuge à Calcutta.

Le nabab Siraj-ud-Daulah les pressa à plusieurs reprises de parvenir à un règlement. Après de longues discussions, un traité de paix fut signé le 9 février entre le nabab et les Anglais. L’histoire le connaît sous le nom de traité d’Alinagar. Selon ce traité, tous les villages devaient être restitués aux Anglais conformément au firman de 1717. Leurs marchandises seraient exemptes de droits, et ils pourraient mieux fortifier Calcutta. En outre, ils pourraient y établir leur propre atelier de frappe monétaire.

Siraj-ud-Daulah avait dû signer un traité aussi humiliant. La première raison en était l’extrême trahison de ses hommes les plus dignes de confiance, tels que Manik Chand. La deuxième était la possibilité d’une invasion de l’Inde et d’une campagne au Bengale par Ahmad Shah Abdali.

En revanche, pour le rusé Clive, ce traité n’était qu’une nécessité temporaire. Les Anglais avaient simultanément jugé nécessaire de déposer le nabab et d’expulser les Français du Bengale. À cette fin, Clive envoya Watts et Umichand auprès de Siraj-ud-Daulah pour lui dire qu’ils voulaient prendre Chandernagor, occupée par les Français, et qu’il devait les y aider. C’était une vaste stratégie de leur part. Le nabab se trouva face à un grave problème. Dans son royaume, il avait toujours adopté une politique de neutralité à l’égard des marchands étrangers. Comment pouvait-il enfreindre cette politique ? Mais la difficulté était que, s’il n’aidait pas les Anglais, ceux-ci l’accuseraient d’hostilité à leur égard et de sympathie pour les Français. Il décida finalement de rester fidèle à sa politique de neutralité. En conséquence, il ordonna au général Nandkumar que, si les Anglais attaquaient Chandernagor, il devait aider les Français. De même, si les Français attaquaient les Anglais, il devait aider les Anglais. Clive s’attacha Nandkumar en lui versant un pot-de-vin de dix à douze mille roupies. Par le même procédé, il soumit également le chef du service de renseignement du nabab. Ainsi, Clive étendit de tous côtés un tel réseau de corruption et de trahison que Siraj-ud-Daulah ne pouvait faire preuve de fermeté en aucune affaire. De plus, les banquiers et marchands hindous, ainsi que ses fonctionnaires traîtres, qui souhaitaient ardemment la fin du pouvoir musulman, ne cessaient de donner de mauvais conseils à Siraj-ud-Daulah. Ils lui disaient qu’il ne fallait en aucun cas mécontenter les Anglais. Dans le même temps, ils lui conseillaient d’envoyer dans cette direction une immense armée afin de défendre le Bengale et le Bihar. C’est ainsi que la voie à l’avance des Anglais fut facilitée.

Entre-temps, le 5 mars, un nouveau navire, le « Cumberland », arriva à Calcutta avec des troupes et du matériel militaire en provenance d’Angleterre. Le 8 mars, Clive assiégea Chandernagor. Le Nawab envoya une armée vers Chandernagor sous le commandement de Ray Durlabh Ram et de Mir Jafar. Mais avant même leur arrivée, les Français se rendirent. Ils acceptèrent de quitter Chandernagor et de remettre toutes leurs fabriques situées au Bengale à l’amiral Watson et au Nawab. Clive exigea ensuite du Nawab l’élimination des Français du territoire du Bengale. En outre, il demanda l’autorisation au Nawab de faire avancer deux mille soldats de la Compagnie par voie terrestre jusqu’à Patna afin de poursuivre les Français. Le Nawab rejeta cette demande injuste. Il fut alors accusé d’avoir aidé les Français. Le comité du Conseil de Fort William adopta, le 23 avril, une résolution visant à destituer le Nawab. Il l’accusa également d’avoir violé le traité d’Alinagar.

Une conspiration solidement organisée fut ourdie dans le but de destituer le Nawab, avec la participation de Ray Durlabh Ram, d’Umichand et des frères Jagat Seth, les prétendus proches de Siraj. Sur leurs conseils, Mir Jafar, le bakhshi du Nawab (fonctionnaire chargé de la paie), fut désigné pour lui succéder. Les Anglais et Mir Jafar parvinrent également à une décision définitive sur tous les points. Seul Umichand créa quelque difficulté. Il exigea cinq pour cent de l’ensemble des richesses du Nawab, menaçant autrement de révéler toute la conspiration. Pour satisfaire Umichand, Clive fit fabriquer un document portant la fausse signature de Watson. Dans l’accord conclu avec Mir Jafar, celui-ci reconnut qu’il serait tenu d’observer intégralement toutes les clauses du traité d’Alinagar. Il reconnut en outre devoir verser, à titre d’indemnités, un crore de roupies à la Compagnie, cinquante lakhs aux Européens, vingt lakhs aux principaux Hindous et sept lakhs aux Arméniens. Toute la région de Calcutta et des territoires situés au sud devait être cédée à la Compagnie pour toujours.

L’habile Clive retira les troupes de Chandernagor afin de dissiper les soupçons du Nawab. Pour accélérer la révolution projetée, Mir Jafar consentit à verser à Clive une récompense supplémentaire de cinquante-deux lakhs de roupies.

Après le départ d’Ahmad Shah Abdali de l’Inde, Sirajuddaula ordonna à Mir Jafar, avec une armée, d’empêcher les Anglais d’avancer dans la plaine de Plassey s’ils progressaient vers le nord à la suite des Français. Clive informa Sirajuddaula que, puisqu’il n’avait pas respecté le traité d’Alinagar, Mir Jafar, Jagat Seth, Ray Durlabh Ram, Mir Madan et Mohanlal devaient être chargés d’examiner l’affaire. Mais, dans le même temps, Clive envoya immédiatement ses troupes en direction de Murshidabad. Siraj affronta les troupes anglaises dans la plaine de Plassey. Le commandement des troupes du Nawab était confié à Mir Jafar, Ray Durlabh Ram et d’autres. Au moment décisif, ils s’abstinrent de diriger les troupes. Clive remporta ainsi la victoire sans même livrer bataille. Le malheureux Siraj s’enfuit du champ de bataille, mais Miran, le fils de Mir Jafar, le tua en chemin. Ainsi tomba le rideau sur le douloureux drame politique de Plassey.

Le récit détaillé de l’arrière-plan de la bataille de Plassey permet d’établir clairement plusieurs faits.

Premièrement. Les principaux zamindars du Bengale, les riches marchands et le groupe des baniyas s’engagèrent dans une conspiration avec les Anglais en vue de mettre fin au pouvoir musulman, fût-ce au prix de l’indépendance du pays.

Deuxièmement. Ayant compris l’attitude des principaux Hindous, les Anglais utilisèrent pleinement les Hindous afin de servir leurs intérêts politiques.

Troisièmement. Tous ceux qui occupaient les postes à responsabilité du Nawab étaient hindous, et il devait dépendre entièrement d’eux. Pourtant, ceux sur lesquels il comptait étaient précisément engagés dans une conspiration visant sa chute.

4. On ne peut pas appeler la bataille de Plassey une guerre. Ce fut une parodie de guerre. Les troupes du Nawab étaient plusieurs fois plus nombreuses que celles des Anglais. Si l’armée du Nawab avait combattu, les soldats anglais auraient été anéantis et l’histoire aurait été écrite autrement. Ou bien, si Siraj ud-Daulah avait lui-même dirigé les opérations, il n’aurait pas non plus eu à subir la défaite.

5. Ce fut une erreur fatale de Siraj de ne pas comprendre que ceux qu’il considérait comme des patriotes et ses bienfaiteurs vendraient l’indépendance du pays pour satisfaire leurs intérêts mesquins. Ou bien, même s’il l’avait compris, il ne pouvait rien faire. Le serpent venimeux qu’il avait nourri et élevé, tout comme ses prédécesseurs, avec du lait et des bananes, finit par le mordre et mettre un terme au jeu de sa vie.

Après le drame poignant de Plassey

La défaite de Siraj ud-Daulah dans les plaines de Plassey ne fut pas seulement la défaite d’un homme. Ce fut la défaite du Bengale et du Bihar, et de tout le sous-continent indien. Cette défaite révéla la domination coloniale britannique sur l’Inde. Et pas seulement cela : celle de l’Asie devant l’Europe, de l’Orient devant l’Occident. La succession des événements ultérieurs en témoigne. À tout le moins, l’hégémonie et la domination britanniques sur le sous-continent indien durèrent cent quatre-vingt-dix ans.

L’histoire n’a pas manqué de rechercher qui ou quels furent les metteurs en scène de ce douloureux drame politique de Plassey, qui ou quels furent ceux qui passèrent autour du cou du Bengale et du Bihar, et plus largement du sous-continent indien, les chaînes de la servitude pour deux cents ans. En recourant à une conspiration abominable, à la trahison, à l’achat de têtes au moyen de pots-de-vin et à une politique féroce de vengeance fondée sur des accusations imaginaires, sans même manier les armes sur le champ de bataille, Clive et les siens parvinrent à vaincre et à tuer Siraj ud-Daulah et à établir leur domination dans ce pays.

L’histoire a été déformée lorsqu’il s’est agi de déterminer les causes de la chute de Siraj ud-Daulah. Dans une histoire fabriquée à leur convenance, on a tenté de rendre Siraj ud-Daulah lui-même responsable, alors que ceux dont les cris de victoire résonnèrent dans tout le vaste territoire de l’Inde et de l’Asie pendant près de deux cents ans après 1757, et qui avaient activement contribué à cette victoire, en étaient les véritables acteurs. Mais la véritable histoire est-elle vraiment celle-là ?

Le vaste Empire moghol s’était disloqué ; dans diverses régions de l’Inde, des souverains indépendants ou semi-indépendants avaient commencé à relever la tête. La puissance marathe avançait avec le projet d’engloutir l’Inde du Nord et du Centre. Mais Ahmad Shah Abdali, après avoir écrasé leur puissance lors de la troisième bataille de Panipat (1761), regagna son pays. L’empereur Akbar avait anéanti la redoutable puissance militaire musulmane de l’Inde. Aucune puissance militaire de remplacement n’avait pu être constituée. On peut même dire que les musulmans ne possédaient pour ainsi dire aucune puissance navale. Les marchands anglais étaient venus dans ce pays avec un double objectif. Sous prétexte de commerce, ils se renforçaient progressivement en construisant des forteresses en divers endroits, en établissant une flotte et en important une armée depuis leur patrie, afin d’établir leur prééminence politique. La classe aisée et commerçante des hindous bengalis, ces patriotes (?) du Bengale, les avait pleinement aidés et soutenus dans la réalisation de cet objectif.

Depuis l’époque de Murshid Quli Khan, les musulmans avaient été écartés de tous les domaines de l’administration au Bengale, afin d’y faire place aux hindous du Bengale. Ce fut le résultat d’un patriotisme excessif et d’une générosité partiale. Bien qu’il ait fallu, par la suite, en payer le prix jusqu’au dernier sou. Depuis l’époque d’Alivardi, ils devinrent les maîtres absolus de l’État. L’accession au trône du Bengale dépendait entièrement de leur faveur. Ils étaient les faiseurs de rois du Bengale (King-Makers).

Au moment où Sirajuddoula fut désigné pour succéder au nabab Alivardi, les frères Jagat Seth, Manik Chand, Durlabh Ram et d’autres étaient si puissants qu’il lui était impossible de se maintenir au pouvoir en s’attirant leur inimitié. Pourtant, bien que ces puissants fonctionnaires royaux fussent entretenus par le trésor royal, ils ne manifestaient pas la moindre gratitude envers leur maître. Non seulement ils ne cessaient de donner de mauvais conseils à Siraj, mais ils entretenaient secrètement une entente avec la Compagnie. Ils s’efforcèrent de toutes leurs forces de mettre fin au gouvernement musulman par la chute de Siraj et d’établir dans ce pays la domination anglaise.

Sirajuddoula n’était pas seulement un patriote. C’était aussi un homme extrêmement courageux et héroïque. La rapidité avec laquelle, dès son accession au pouvoir, il réprima les rébellions de Ghaseti Begum et de Shaukat Jang témoigne de son courage véritable et de sa perspicacité. Il remporta également plusieurs affrontements avec les Anglais. Si les principaux notables hindous, tels qu’Alam Chand et Jagat Seth, n’avaient pas joué un rôle de haute trahison, l’histoire du Bengale aurait été écrite autrement. Le rôle de Mir Jafar n’est pas moins condamnable. Pourtant, c’est lui qui a été désigné comme l’homme le plus odieux et le plus maudit de la tragédie de Plassey. Après avoir infligé aux Anglais une défaite écrasante lors de la bataille du fort William de Calcutta, le nabab Sirajuddoula confia à Manik Chand la charge de gouverner Calcutta. Manik Chand rétablit les Anglais à Calcutta et à Hugli. La conspiration visant à destituer le nabab fut consolidée sur les conseils de Rai Durlabh Ram, Umichand et des frères Jagat Seth. Il ne fait aucun doute que Mir Jafar était coupable dans cette affaire. Mais quelle part avait-il réellement dans cette vile conspiration ? Tout au plus un anna. Il faut pourtant voir l’ironie de son malheur : dans l’histoire, nul n’est plus odieux que lui. C’est pourquoi le nom de « Mir Jafar » est toujours employé comme qualificatif devant le nom d’un traître.

Le patriote Sirajuddoula supplia à plusieurs reprises Mir Jafar et les principaux notables hindous de ne pas vendre l’indépendance du Bengale et du Bihar à une puissance étrangère. Mais toutes ses supplications et ses demandes se perdirent dans le désert.

La bande des traîtres assouvit la rancœur accumulée pendant de longues années en échange de l’indépendance du pays. Même cela ne satisfit pas pleinement leur vengeance. Ce n’est qu’en assassinant Sirajuddoula avec une cruauté diabolique qu’ils éteignirent le feu ardent de leur vengeance.

L’objectif des Anglais n’était pas d’éliminer Sirajuddoula de la surface de la terre et d’installer quelqu’un d’autre sur le trône du Bengale. Ils voulaient établir leur domination politique dans ce pays. Comme Mir Jafar ne put satisfaire leurs exigences injustes et toujours croissantes, il dut finalement lui aussi se retirer. Sirajuddoula n’était pas le seul à être mal vu des principaux notables hindous. S’il en avait été ainsi, Qasim n’aurait pas été mal vu à sa place. Leur désir absolu était de mettre fin au gouvernement musulman. C’est pourquoi ils n’hésitèrent pas à sacrifier l’indépendance de leur propre pays et à passer volontairement autour de leur cou les chaînes de la domination étrangère, en remplacement du gouvernement musulman. Après Mir Jafar, Mir Qasim souhaita sincèrement améliorer considérablement l’administration du pays et rétablir en même temps sa stabilité économique. Mais, incapable lui aussi de satisfaire l’insatiable appétit des Anglais, il dut à son tour quitter la scène politique du Bengale. (Hill, Jadunath Sarkar ; Malleson, Dr Mohar Ali)

Au cours des deux cents années qui suivirent l’établissement de la domination britannique au Bengale, au Bihar et plus largement en Inde, le peuple du pays connut tout ce qu’il pouvait connaître. Certes, certains progrès matériels furent accomplis, mais la malédiction de la servitude, les humiliations et les affronts accablèrent la nation ; l’exploitation et l’oppression exercées contre les musulmans ont peu d’équivalents dans l’histoire. La famine, les épidémies et la pauvreté dévorèrent le pays. Une étude détaillée de cette question sera présentée dans le chapitre suivant.

La situation économique du Bengale après la chute de Sirajuddoula

Après les batailles de Plassey et de Buxar, l’indépendance du Bengale disparut complètement. En 1765, après que le prétendu empereur moghol de Delhi, Alamgir II, eut accordé à la Compagnie anglaise des Indes orientales le diwani du Bengale, du Bihar et de l’Orissa, ses droits légaux sur cette région furent solidement établis. Dès lors, le tableau qui se dessina au Bengale sur le plan économique fut extrêmement douloureux et désespérant. Après la bataille de Plassey, bien que Mir Jafar et d’autres demeurassent des nababs nominaux, le contrôle de la puissance militaire appartenait à la Compagnie anglaise des Indes orientales. Après 1765, l’économie du pays passa elle aussi entièrement sous son contrôle. La société musulmane du Bengale fut ainsi la plus durement touchée, et ce dans tous les domaines.

Pour satisfaire aux exigences financières de l’accord conspirateur conclu par la Compagnie avec Omichand et Mir Jafar afin de destituer Sirajuddaula, le trésor royal du Bengale se trouva vidé. Il a été dit précédemment qu’en vertu des clauses de cet accord, la Compagnie devait verser cent lakhs de takas à titre de fausse indemnité : cinquante lakhs aux Européens, vingt lakhs aux principaux chefs hindous et sept lakhs aux Arméniens. Afin d’accélérer la révolution, cinquante-deux lakhs de takas durent être versés à Clive avant même la signature de l’accord (Fall of Sirajuddowla – Dr. Mohar Ali).

Après l’accession de Mir Jafar au trône du Bengale en tant que faux nabab, les exigences de la Compagnie ne cessèrent de croître. Mir Jafar fut contraint de la satisfaire et de lui plaire. Après que l’administration des recettes fut passée sous la direction de la Compagnie, les collecteurs hindous et anglais, afin de satisfaire les autorités, continuèrent à percevoir les impôts par une exploitation et une oppression extrêmes, pour remplir le trésor de la Compagnie. Auparavant, tout l’argent collecté auprès des sujets était dépensé dans le pays, au profit de sa population. À partir de cette époque, il commença à être transféré vers les banques et les centres commerciaux d’Angleterre.

Lors de la famine de 1776, un tiers de la population du Bengale périt. Pourtant, aucune clémence ne fut manifestée dans la perception des impôts. Lorsque la famine atteignit son paroxysme, six lakhs de takas de recettes supplémentaires furent prélevés par rapport à l’année précédente ; l’année suivante, quatorze lakhs supplémentaires furent perçus au Bengale et au Bihar. Tandis que les êtres humains hurlaient sous les affres de la faim, de la soif et de la mort, les Anglais et leurs collecteurs de recettes dansaient dans une joie démoniaque en suçant leur sang. Ces collecteurs étaient les banias hindous de Calcutta, les usuriers et les commerçants. Quelle cruauté et quelle barbarie envers l’humanité pourraient être plus grandes que celles-ci ? (Baden Power-Land system etc. – British Policy & the Muslim in Bengal – A. R. Mallick).

Les richesses de ce pays étaient également pillées par une autre méthode odieuse. La Compagnie et ses employés pouvaient installer qui bon leur semblait dans la fonction de nabab et destituer qui bon leur semblait. En seulement huit ou neuf ans, de 1757 à 1765, la Compagnie et ses employés indigènes et étrangers empochèrent à ce titre au moins 6 261 165 livres sterling. Chaque nabab, après avoir accordé à la Compagnie divers avantages commerciaux, la comblait encore de présents d’une grande valeur afin de la satisfaire.

Abdul Mawdud dit :

À la veille de la bataille de Plassey, le bilan exact du prix exorbitant auquel le groupe des conspirateurs avait acheté le sceptre britannique pour les habitants de ce pays n’a toujours pas été établi. Il ne peut pas l’être. Car seule une partie peut être connue à partir des récits écrits. Mais comment mesurer l’immense quantité d’argent expédiée au-delà des mers, en dehors des comptes ?

Sous le régime britannique, l’économie du Bengale ne fut rien d’autre que l’histoire poignante d’une exploitation soigneusement planifiée. Les historiens ont estimé, de manière approximative, qu’en seulement vingt-trois ans, de 1757 à 1780, près de trente-huit millions de livres sterling furent expédiés du Bengale vers l’Angleterre, soit six cents millions de takas à la valeur de l’époque, mais trois milliards de takas selon la valeur de 1900 (I. O. Miller, cité par Misra, p. 15).

Du trésor de Murshidabad, on trouva quinze lakhs de livres sterling, notamment sous forme de pierres précieuses d’une grande valeur. À titre d’indemnité, l’armée de terre et la marine britanniques reçurent quatre lakhs de livres sterling ; les six membres du Select Committee reçurent neuf lakhs de livres sterling ; les membres du Conseil reçurent chacun de cinquante à quatre-vingt mille livres sterling ; et Clive lui-même reçut deux cent trente-quatre mille livres sterling, ainsi qu’un zamindari rapportant trente mille livres sterling par an et le titre conféré par l’empereur de « Sabat Jang ». Toutefois, selon les propres paroles de Clive, le vainqueur de Plassey, il s’étonna lui-même d’avoir fait preuve d’une telle retenue. Mir Qasim versa deux cent mille livres sterling en espèces pour aider le Conseil. Najmudd daula, fils de Mir Jafar, versa cent trente-neuf mille livres sterling. En outre, il est difficile de dire combien de centaines de milliers de pièces les soldats ordinaires et les employés anglais des comptoirs détournèrent. Le célèbre géomètre James Rennell fut engagé en 1764, à l’âge de vingt-deux ans, pour un salaire annuel de mille livres sterling, et retourna en Angleterre en 1777 après en avoir détourné de trente à quarante mille. On peut ainsi mesurer l’ampleur des sommes détournées par les employés de la Compagnie. En tant que représentants du pouvoir de la Compagnie dans ce pays, puis, après leur retraite, lorsqu’ils retournaient dans leur patrie, ils vivaient dans un luxe si royal qu’on les appelait les « Indian Nabobs ».

…Clive lui-même l’a reconnu : « Je ne peux que l’admettre : nulle part ailleurs qu’au Bengale n’a-t-on vu un spectacle aussi bestial d’anarchie, de désordre, de corruption, de perception de pots-de-vin et de spoliation forcée des richesses. » Pourtant, l’impudent Clive était lui-même le grand prêtre de cette orgie d’exploitation. (Le développement de la société bourgeoise : la transformation de la culture, Abdul Mawdud, p. 60-62).

Chapitre six

La détresse de la société musulmane

L’immense détresse qui frappa la société musulmane après que la Compagnie des Indes orientales eut anéanti l’indépendance du Bengale apparaîtra clairement dans l’exposé qui suit.

Avant la bataille de Plassey, les musulmans de noble naissance prédominaient dans les emplois militaires et civils. Dès la première étape de la réorganisation administrative, après que la Compagnie eut pris le pouvoir, l’armée musulmane fut dissoute. De ce fait, certains fonctionnaires des classes supérieures se retrouvèrent au chômage. Ainsi, des millions de personnes furent poussées vers le chômage et la pauvreté.

Deuxièmement, la réorganisation de l’ensemble du service des recettes du pays selon le système anglais entraîna le licenciement d’un grand nombre de musulmans. Conformément à la politique foncière du gouvernement, de nombreux zamindars musulmans furent expulsés de leurs domaines. L’abolition, en 1793, du système de police rurale mit également des milliers de musulmans au chômage. Ainsi, l’instauration de la domination britannique dans ce pays priva les musulmans des classes supérieures non seulement des emplois gouvernementaux, mais aussi des autres possibilités de gagner leur vie.

Les musulmans des classes inférieures exerçaient généralement les métiers de l’agriculture et du tissage. À partir du troisième quart du XVIIIe siècle, l’importation en grandes quantités de tissus fabriqués dans les filatures de Manchester entraîna la destruction de l’industrie textile du Bengale, et des millions de tisserands furent eux aussi voués à la ruine. Dès lors, il leur devint difficile de vivre en dépendant uniquement de l’agriculture.

Dès l’arrivée de la Compagnie dans ce pays, les banians hindous de Calcutta s’enrichirent considérablement en travaillant à son service. On les appelait des « gomastas ». Après la bataille de Plassey, la nouvelle situation politique leur fut extrêmement favorable. Ces gomastas jouèrent un rôle important dans le commerce monopolistique du sel de la Compagnie ainsi que dans les autres activités commerciales intérieures, et amassèrent de grandes fortunes. Mais ils détruisirent le commerce indigène et plongèrent la population dans une détresse extrême. Les employés indigènes et étrangers de la Compagnie contraignirent le peuple à acheter à des prix excessivement élevés les marchandises importées d’Angleterre et à vendre à des prix dérisoires les produits du pays. Il faudrait rédiger un ouvrage distinct pour relater leurs persécutions et leurs mauvais traitements. Les employés hindous du Bengale apportèrent un soutien total aux exactions et aux persécutions de la Compagnie. En 1786, un certain gomasta nommé Kalicharan, écarté de Tripura pour avoir poussé cette région au bord de la ruine par ses extorsions et ses persécutions, fut nommé diwan, ou directeur, du service des recettes à Chittagong. En une seule année, il extorqua illégalement trente mille roupies au zamindar de Chittagong. Lorsque l’affaire fut portée devant Lord Cornwallis, M. Bird, contrôleur des recettes de Chittagong, déclara que Kalicharan serait renvoyé et remplacé par son gomasta Nityanandan. Mais, grâce à l’intervention du très influent gomasta de Calcutta, Joy Narayan Gosain, l’affaire prit fin à cet endroit même, et Kalicharan resta honorablement en fonction.

On peut déduire de cet événement le rôle désastreux joué par les employés hindous de la Compagnie dans la destruction de la campagne bengalie. Un Anglais fit le commentaire suivant : « La seule classe que les Anglais et leurs lois aient sauvée de la ruine fut celle des gomasthas, courtiers et représentants indigènes employés à leur service. En dévorant la campagne bengalie avec la rapidité d’une nuée de sauterelles, ces hommes frappaient aux racines mêmes de l’existence de l’Inde. » — (Muinuddin Ahmad Khan, Muslim Struggle for Freedom in Bengal, p. 8).

La politique des Anglais consistait à établir à tous les niveaux de la société ceux grâce auxquels ils avaient privé ce pays de son indépendance et acquis la suprématie politique, afin d’évincer complètement les musulmans et de les empêcher ainsi d’acquérir à l’avenir la moindre force leur permettant de recouvrer un jour leur liberté. La politique d’affermage des terres de Hastings et le règlement permanent de Cornwallis permirent aux hindous de prendre la place des zamindars musulmans. En raison de la mise en œuvre de la politique d’affermage des terres au plus offrant payant comptant, les anciens zamindars musulmans de noble extraction se trouvèrent soudain incapables de verser le prix maximal en espèces. En revanche, la classe hindoue des banians, les usuriers, les banquiers et les riches négociants hindous saisirent cette occasion en or. La majeure partie des anciens domaines zamindaris fut bientôt transférée à ces financiers et négociants à la suite du règlement permanent. Le but profond du règlement permanent était de reconnaître les nayebs, gestionnaires et autres employés hindous nommés sous les zamindars musulmans. Selon les informations publiées dans la Calcutta Review de 1844, parmi une douzaine de zamindaris dont l’étendue équivalait à celle d’un district, deux seulement restèrent aux mains des anciens zamindars, tandis que les autres passèrent aux descendants des employés subalternes des anciens zamindars. C’est ainsi que se forma partout au Bengale une nouvelle classe de zamindars, qui devint entièrement dévouée et fidèle aux nouveaux maîtres étrangers.

Hunter dit dans son ouvrage The Indian Mussalmans : « Les collecteurs d’impôts hindous qui, jusque-là, n’occupaient que des emplois subalternes furent élevés, grâce au nouveau système, au rang de zamindars. Le nouveau système leur accorda des droits de propriété sur les terres ainsi que la possibilité d’accumuler des richesses. Pourtant, sous leur propre gouvernement, les musulmans avaient joui exclusivement de ces avantages. » — (Hunter, The Indian Mussalmans ; traduction d’Anisuzzaman, p. 141).

Sous le gouvernement musulman, la loi prescrivait aux zamindars de surveiller étroitement les antisociaux, les malfaiteurs et les brigands. S’ils étaient capturés, ils devaient les remettre au gouvernement avec les biens volés. En 1772, la Compagnie abrogea cette loi. Dès lors, au lieu de livrer les brigands et les voleurs, les nouveaux zamindars se mirent à les entretenir et à partager avec eux le produit des pillages. Il n’est pas difficile de deviner qui étaient ces brigands et ces voleurs, ni qui étaient les malheureuses victimes spoliées de la campagne bengalie. Selon les informations publiées dans la Calcutta Review en 1944, ces nouveaux zamindars entretenaient les brigands et les voleurs dans le but d’acquérir des richesses. Le rapport du magistrat de Dacca-Jalalpur, publié en 1799, reconnaissait également la réalité de ces méfaits.

— (Muinuddin Ahmad Khan, Muslim Struggle for Freedom in India, p. 10).

Le règlement permanent ne se contenta pas d’éliminer les zamindars musulmans et d’établir une nouvelle classe de zamindars ; il leur accorda également les pleins pouvoirs pour fixer de nouveau le montant des redevances foncières. Ils firent preuve à cet égard d’un arbitraire extrême. Ces zamindars confiaient leurs domaines à des contractuels, c’est-à-dire à des pattani-dars, moyennant une redevance très élevée, sous forme de revenu gouvernemental. Ceux-ci en confiaient à leur tour la responsabilité à des sous-pattani-dars contre de lourdes redevances. Ainsi, ils extorquaient aux sujets, par la force et la contrainte, une somme quatre à dix fois supérieure au revenu versé au gouvernement. En somme, cette nouvelle classe de zamindars était devenue maîtresse de la vie et de la mort des raiyats.

Des documents officiels conservés au bureau du magistrat du district de Faridpur révèlent qu’au moins vingt-trois sortes d’abwabs « injustes et illégaux » étaient prélevées sur les raiyats. Buchanan dit : « Il était tout à fait courant d’arracher les raiyats à leur maison, de les enfermer plusieurs jours, de les battre, puis de leur extorquer la redevance. En outre, on leur soutirait la redevance du zamindar au moyen de faux reçus et on la détournait, alors même qu’ils étaient illettrés. » (M. Martin, The History, Antiquities, Topography & Statistics of Eastern India, London, 1838, vol. 2).

Le récit des atrocités inhumaines commises par les zamindars hindous et le mouvement de Titumir contre les zamindars seront examinés en temps voulu.

Pour brosser un tableau fidèle de la situation de la société musulmane du Bengale au début du XIXe siècle, il faut connaître l’état dans lequel se trouvaient ses trois principaux éléments ou composantes. Ces trois composantes étaient les nababs, les classes supérieures et la communauté paysanne.

1. Les nababs

Après la bataille de Plassey, les nababs du Bengale devinrent les marionnettes de la Compagnie. Ils durent céder à la Compagnie les districts de Chabbis Pargana, Bardhaman, Midnapore et Chittagong. La Compagnie obtint le monopole du commerce à l’intérieur du pays. En outre, il fallait lui verser, ainsi qu’à ses employés européens et indigènes, de généreux présents. Selon les comptes du Comité sélect de la Compagnie pour 1772, la valeur des présents offerts par Mir Jafar s’élevait à douze cent cinquante mille livres sterling. Après 1865, le nabab reçut une allocation annuelle de 5 386 000 takas. En 1770, celle-ci fut réduite à trente-deux lakhs, puis, en 1772, à seulement seize lakhs de takas. Auparavant, les nababs employaient à leur service de nombreux musulmans. Ils accordaient également une aide financière considérable, des jagirs et d’autres dons aux familles nobles. La suppression de toutes ces pratiques les plongea dans une extrême détresse. Certains quittèrent le Bengale pour aller chercher fortune ailleurs, tandis que les autres continuèrent à être écrasés par la pauvreté.

2. Les musulmans nobles ou des classes supérieures

Les musulmans nobles arrivèrent à diverses époques dans ce pays, soit en conquérants, soit en audacieux chercheurs de fortune. Par la suite, ils se prirent de tout leur cœur d’affection pour ce pays et l’adoptèrent comme leur patrie permanente. En tant que conquérants, ils avaient naturellement le droit d’occuper les diverses hautes fonctions de l’État. Hunter affirme qu’une famille musulmane noble tirait ses richesses de trois sources principales : le commandement de l’armée, la perception des recettes et l’exercice de fonctions dans la justice et l’administration.

La première de ces sources était, pour ainsi dire, entièrement leur monopole. Mir Jafar congédia à lui seul quatre-vingt mille soldats. Nazm-ud-Daulah ne pouvait conserver que le nombre de soldats nécessaire au maintien de sa propre dignité. Ainsi, plusieurs centaines de milliers de musulmans du Bengale et du Bihar furent accablés par le chômage et la pauvreté.

Hunter affirme que la première source de subsistance était l’armée. L’accès des musulmans à celle-ci leur fut fermé. Aucun fils d’une famille musulmane noble ne pouvait plus entrer dans notre armée. Même lorsqu’on leur accordait exceptionnellement une place pour répondre à nos besoins militaires, cela ne leur offrait aucune possibilité de gagner leur vie.

Leur deuxième source de revenus était constituée par les postes importants dans la perception des recettes. Mais il a été décrit plus haut comment les percepteurs hindous de rang inférieur devinrent, d’un seul coup, grâce à la faveur de la Compagnie, les propriétaires des domaines fonciers des musulmans.

Lord Metcalfe observe en 1820 : les terres du pays furent arrachées à leurs véritables propriétaires et transférées à une catégorie de babous, qui s’étaient enrichis par les pots-de-vin et une corruption extrême. Cela fut accompli au moyen d’une politique si atrocement oppressive qu’elle trouve peu d’équivalents dans le monde.

— (E. Thompson, The Life of Charles Lord Metcalfe ; A. R. Mallick, British Policy and the Muslims of Bengal).

Avant même le XIXe siècle, les Anglais et les hindous avaient pris la place des fonctionnaires musulmans qui occupaient les postes élevés de l’administration des revenus, ainsi que celle des véritables propriétaires des terres.

Depuis des temps immémoriaux, les souverains musulmans de l’Inde accordaient aux érudits musulmans, afin de favoriser l’instruction du peuple, des terres exemptes d’impôt sous les noms de jagir, tamgha, ayma, maddad-e-ma‘ash, entre autres. Buchanan

estime que, dans les seuls districts de Bihar et de Patna, vingt et une sortes de terres exemptes d’impôt avaient été données à divers particuliers et institutions. Sous le régime anglais, on déposséda ces détenteurs de lakhéradj de leurs propriétés sous toutes sortes de prétextes. À titre d’exemple, le représentant spécial du percepteur à Bardhaman, M. Taylor, rendit en un seul jour, en leur absence, des décisions contre 429 détenteurs de lakhéradj.

Sous l’autorité des Tribunals of Resumption du gouvernement anglais, les propriétés lakhéradj furent reprises par le gouvernement. Un fonctionnaire du Board of Revenue de Chittagong fit le commentaire suivant : il n’y aurait rien d’étonnant à ce que les détenteurs de lakhéradj en viennent à douter des intentions du gouvernement. C’est tout à fait naturel. Dans les 1 463 affaires, sans exception, la décision fut rendue en faveur du gouvernement en l’absence des détenteurs de lakhéradj. Après cette amère expérience, il était inévitable qu’ils perdent confiance dans les Tribunals of Resumption (Commentaire de Smith dans le rapport de Harvey du 19e juin 1840 ; A. R. Mallick, British Policy and the Muslims of Bengal).

On employait diverses méthodes viles pour déposséder les détenteurs musulmans de lakhéradj de la propriété légitime de leurs terres, et une mentalité empreinte d’hostilité régnait à cet égard parmi les fonctionnaires anglais. De nombreuses propriétés lakhéradj furent confisquées parce que les certificats des détenteurs n’avaient pas été enregistrés. Les percepteurs des districts traînaient délibérément les pieds pour enregistrer les certificats en temps voulu. Malgré leurs efforts, les détenteurs de lakhéradj ne parvenaient donc pas à faire enregistrer leurs certificats.

À Chittagong, aucun avis n’était donné aux détenteurs de lakhéradj pour leur demander de comparaître devant le tribunal. On a même constaté dans de nombreux cas que les propriétés avaient été attribuées ailleurs bien avant l’émission du jugement. Entre 1828 et 1851, dans l’ensemble du Bengale et du Bihar, des espions, de faux témoins et des agents de la reprise, tels des nuées de sauterelles, se dispersèrent de tous côtés pour recueillir de fausses informations sur les détenteurs de lakhéradj et impliquèrent les musulmans dans des procès. Dans ces affaires, outre le gouvernement, une troisième partie tira d’immenses bénéfices. Ceux qui rendaient de faux témoignages et ceux qui fournissaient aux fonctionnaires des informations imaginaires gagnaient des sommes considérables. En revanche, les classes musulmanes aisées et moyennes furent anéanties. La confiscation des propriétés lakhéradj entraîna également la fermeture de nombreux établissements d’enseignement.

Le pandit Jawaharlal Nehru dit :

Après l’établissement des Anglais au Bengale, il y existait de nombreuses propriétés foncières « mu‘âfî », c’est-à-dire des terres exonérées de revenus. Beaucoup d’entre elles étaient privées, mais la plupart avaient été constituées en waqf afin de subvenir aux dépenses des établissements d’enseignement. Presque toutes les écoles primaires, les maktabs et de nombreux établissements d’enseignement supérieur dépendaient des revenus de ces « mu‘âfî ». La Compagnie des Indes orientales ressentit le besoin de réunir rapidement des fonds afin de verser des bénéfices à ses actionnaires en Angleterre. Les directeurs de la Compagnie exerçaient en effet de fortes pressions à cette fin. Une politique de confiscation des propriétés foncières « mu‘âfî » fut alors adoptée selon un plan soigneusement élaboré. L’ordre fut donné de produire des preuves rigoureuses à l’appui de ces propriétés foncières.

Mais les anciens certificats et les documents connexes avaient entre-temps soit disparu quelque part, soit été dévorés par les insectes. Ainsi, presque toutes les propriétés « mu‘âfî », ou terres exonérées de revenus, furent confisquées. De nombreux propriétaires fonciers issus de familles anciennes furent privés de leurs droits. Les sources de revenus de nombreuses écoles et de nombreux collèges furent taries. De cette manière, de vastes étendues de terres passèrent sous la possession directe du gouvernement, tandis que de nombreuses familles anciennes furent déracinées. Les établissements d’enseignement qui dépendaient jusque-là des revenus des « mu‘âfî » susmentionnées durent fermer. Un grand nombre d’enseignants et d’employés des services de l’enseignement se retrouvèrent au chômage. — (Pandit Jawaharlal Nehru, The Discovery of India, p. 376-377)

Le troisième moyen de subsistance des musulmans des classes élevées et nobles était l’emploi au service du gouvernement, dans les départements judiciaire et administratif. Même après que la Compagnie eut obtenu le diwani, ils conservèrent leurs emplois pendant près de cinquante ans, car la langue officielle était encore le persan. Mais, soudainement, l’anglais fut adopté comme langue officielle à la place du persan. Les musulmans n’y étaient absolument pas préparés. En 1832, le capitaine T. Macam soumit au comité spécial la proposition d’introduire progressivement la langue anglaise et d’en notifier les employés musulmans en leur accordant un délai d’au moins cinq ou six ans. Hunt Mackenzie présenta également une proposition analogue. Il déclara que l’anglais devait être introduit progressivement et successivement dans les districts. Mais, comme le changement fut brusquement appliqué partout, des milliers d’employés musulmans furent destitués, eux dont les moyens de subsistance dépendaient entièrement de leur emploi. En 1829, l’enseignement de la langue anglaise commença dans les écoles et les collèges, celle-ci étant considérée comme le véhicule de toute instruction. À partir du 1er avril 1837 — premier jour de l’exercice financier de l’époque — l’anglais fut soudainement introduit comme langue officielle.

M. Hunter reconnut également ces faits et déclara ironiquement :

« Désormais, ces anciens maîtres de l’Inde ne trouvent plus de place nulle part, à l’exception de quelques emplois subalternes dans les prisons. Dans les différents bureaux, aux postes de commis, dans les fonctions à responsabilité des tribunaux, et même aux postes supérieurs de la police, on nomme de jeunes hindous enthousiastes issus des écoles publiques. »

La communauté hindoue tira pleinement profit de ce changement. Ayant appris l’anglais dans différents collèges, ses membres obtinrent partout le monopole des emplois gouvernementaux. En revanche, à la suite du bouleversement survenu dans l’arène politique, les familles musulmanes nobles furent privées de toutes les possibilités et de tous les avantages de subsistance, et précipitées dans la pauvreté, la faim et la ruine.

3. Les musulmans des classes inférieures : cultivateurs et tisserands

Un aperçu de l’extrême détresse dans laquelle la communauté paysanne fut plongée par le règlement permanent a été donné plus haut.

Il a également été mentionné qu’entre les zamindars et les véritables cultivateurs existaient encore deux niveaux intermédiaires : les patnidars et les sous-patnidars. Par l’intermédiaire de ces deux catégories, on extorquait aux rayats plusieurs fois le montant des redevances dues aux zamindars, si bien qu’il n’y avait aucune limite à l’exploitation et à l’oppression des rayats, c’est-à-dire des cultivateurs. Sous les sévices des zamindars et des patnidars, leur vie devenait insupportable. Contraints par les circonstances, ils devaient se tourner vers les prêteurs hindous. Ils devaient emprunter de l’argent à des taux d’intérêt allant de 37 à 60 %. En outre, ils devaient mettre leurs bœufs ou leurs buffles en gage auprès du prêteur. Lorsqu’en raison de leur dénuement ils recevaient du prêteur une avance de céréales, ils devaient en rembourser le double. Comme, de plus, la récolte devait être transportée chez le prêteur lui-même, ils y étaient également trompés. En somme, ces zamindars et prêteurs se divertissaient en jouant avec la vie des malheureux cultivateurs.

Les cultivateurs ne disposaient d’aucun moyen de remédier à une telle misère. Car cela coûtait extrêmement cher. De plus, les zamindars et leurs agents augmentaient les dépenses plusieurs fois par les pots-de-vin et diverses pratiques corrompues. Il en résultait que les zamindars et les prêteurs les chassaient de leurs foyers et de leurs terres et les réduisaient à la condition de mendiants.

Parallèlement à la production de riz et d’autres céréales, la communauté paysanne cultivait également l’indigo. Cette culture était pratiquée dans ce pays depuis fort longtemps. Au milieu du XVIIe siècle, le colorant indigo fut exporté pour la première fois de l’Inde vers l’Europe. Les Britanniques organisèrent la culture de l’indigo dans leurs colonies américaines et antillaises. Après avoir perdu celles-ci, le Bengale devint le principal pays fournisseur d’indigo. En 1805, la quantité d’indigo cultivée au Bengale était de 64 803 maunds ; en 1843, elle avait doublé. Au Bengale et au Bihar, et particulièrement dans les districts à population musulmane tels que Dacca, Faridpur, Rajshahi, Pabna, Nadia et Murshidabad, la culture de l’indigo fut pratiquée à grande échelle sous la supervision des Britanniques au milieu du XVIIIe siècle. Mais les dirigeants étrangers fixèrent un prix si bas pour l’indigo que les cultivateurs subissaient une perte de sept takas par bigha, soit sept fois le montant de la redevance par bigha. Malgré cela, on les contraignait à cultiver l’indigo. L’histoire a conservé le récit poignant et terrifiant des sévices et des atrocités inhumaines infligés aux cultivateurs d’indigo du Bengale par les dirigeants. Les dirigeants grisés par le pouvoir et leurs agents avaient totalement perdu tout sens de l’humanité. Sinon, les lamentations poignantes des paysans de tous âges et des deux sexes, écrasés sous leur oppression, n’auraient pas déchiré le ciel et l’air du Bengale.

Les cultivateurs pauvres et indigents espéraient gagner quelque argent grâce à la culture de l’indigo afin de survivre. Profitant de leur pauvreté et de leur impuissance, les planteurs d’indigo anglais les contraignaient à souscrire à divers contrats contraires à leurs intérêts. Il arrivait souvent qu’ils arrêtent les cultivateurs récalcitrants et les brûlent. S’ils ne parvenaient toujours pas à les faire consentir, les planteurs d’indigo s’emparaient de leurs terres au moyen de contrats falsifiés et y faisaient cultiver l’indigo par leurs employés. Parfois, un zamindar tyrannique, pour punir son sujet, lui confisquait ses terres et les remettait aux planteurs d’indigo. En 1860, alors qu’il témoignait devant la Commission de l’indigo, Ashley Eden déclara que divers dossiers criminels faisaient état de quarante-neuf incidents dans lesquels des planteurs d’indigo avaient été impliqués dans de graves crimes tels que l’émeute, le meurtre, l’incendie criminel, le brigandage, le pillage et l’enlèvement forcé. Plusieurs années auparavant, un magistrat avait déclaré devant un missionnaire chrétien qu’aucune caisse d’indigo n’était expédiée en Angleterre sans être teinte du sang humain. (Rapport de la Commission de l’indigo de 1861 et Calcutta Christian Observer, novembre 1855.)

Les cultivateurs d’indigo ne disposaient d’aucun moyen de remédier à leur détresse. Même lorsque les cultivateurs étaient cruellement torturés devant les chowkidars et les dafadars, ceux-ci n’avaient pas le pouvoir d’en révéler le moindre détail. Un jour, lorsque de cruels planteurs d’indigo mirent le feu à un village, un homme cria et rassembla des gens pour l’éteindre. Pour cela, il fut sauvagement battu, puis détenu pendant quatre mois, blessé, dans une pièce obscure. Par ailleurs, les planteurs d’indigo s’assuraient la soumission de la police en lui versant de généreux pots-de-vin. (Rapport de la Commission de l’indigo de 1861.)

Les malheureux cultivateurs sans défense ne pouvaient espérer aucun recours ni aucune justice auprès des magistrats. Le rapport de la Commission de l’indigo susmentionné affirme que les magistrats à peau blanche prenaient systématiquement le parti de leurs compatriotes. Les lois pénales avaient été conçues de telle manière qu’il était impossible de punir un sujet anglais. Un pauvre sujet n’osait pas se rendre à Calcutta depuis une région reculée pour y déposer une plainte en laissant derrière lui sa femme, ses enfants et sa famille. Car, en son absence, les planteurs d’indigo auraient détruit les biens, la vie, l’honneur et la pudeur de sa femme, de ses enfants et de ses proches. La culture de l’indigo était pratiquée en plus grande quantité dans les régions à majorité musulmane. Ainsi, les musulmans des classes inférieures devinrent les victimes permanentes des sévices et de l’oppression extrêmes des planteurs d’indigo.

Les tisserands

À l’instar de la classe paysanne, la classe des tisserands de ce pays connut elle aussi une détresse extrême. Des millions de tisserands musulmans du Bengale et du Bihar subvenaient à leurs besoins grâce à l’industrie textile. Avant même la fin du XIXe siècle, le tissage avait cessé d’être une activité rentable. Pourtant, faute d’autre moyen de subsistance, les musulmans qui s’y accrochaient encore étaient, selon le recensement de 1891, au nombre de 771 237 dans la province du Bihar et dans plusieurs districts du Bengale. Les tisserands de Nadia, Dinajpur, Rangpur, Bogra, Jalpaiguri, Noakhali, Tripura et Chittagong n’étaient pas compris dans ce chiffre. On peut donc affirmer sans hésitation qu’au début de l’époque de la Compagnie, le nombre des tisserands musulmans dans l’ensemble du Bengale et du Bihar était au moins dix fois supérieur au chiffre susmentionné. On trouvera ci-dessous un aperçu de la manière dont ces artisans du textile furent ruinés.

Avant l’arrivée de la Compagnie des Indes orientales dans ce pays, l’industrie textile y avait atteint un degré d’excellence exceptionnel. Dans chaque district, on fabriquait des étoffes d’une qualité remarquable et d’un type particulier. De grandes quantités de coton étaient importées pour répondre à la demande. Cette industrie produisait des étoffes aussi bien grossières que fines. L’Inde était le marché des étoffes grossières, tandis que les étoffes fines et très fines étaient exportées vers diverses régions d’Europe. Avec l’aide, le soutien et le patronage des souverains musulmans, les étoffes extrêmement fines en soie de Dacca étaient exportées vers diverses régions d’Europe. Grâce au même soutien et au même patronage, les mousselines extrêmement fines en soie de Dacca avaient suscité pendant deux siècles un immense attrait sur les marchés européens. Qu’il s’agît d’étoffes grossières ou de soieries extrêmement fines, les deux types constituaient une contribution majeure des tisserands musulmans. Un marchand anglais nommé William Bolts, décrivant les sévices inqualifiables infligés aux tisserands par la Compagnie, dit que tout le commerce était le monopole des compagnies. Les Anglais, ainsi que les négociants hindous et les gomastas placés sous leur autorité, fixaient à leur gré le prix des étoffes et obligeaient les tisserands à fournir, à ce prix, une quantité déterminée de tissu. Comme les planteurs d’indigo, ils les forçaient également à signer des contrats contraires à leurs intérêts. Ces contrats obligeaient les tisserands à fournir, dans un délai déterminé, une quantité déterminée d’étoffes d’une qualité déterminée, au prix fixé par leurs oppresseurs. Ce prix était encore inférieur de quinze à quarante pour cent à celui du marché. Si les tisserands ne parvenaient pas à satisfaire la volonté de la Compagnie et de ses agents tyranniques, ils étaient fouettés. C’était comme arracher la peau d’un homme vivant pour dévorer sa chair. On raconte que, dans les temps primitifs, les hommes sauvages et barbares vivant dans les forêts assouvissaient parfois leur faim avec la chair d’hommes et de femmes. Mais en quoi ces Anglais prétendument civilisés et leurs agents étaient-ils supérieurs à eux ?

Par la suite, les directeurs de la Compagnie portèrent un coup terrible à l’industrie textile du Bengale. Au lieu d’importer en Angleterre les étoffes fabriquées au Bengale, ils se mirent à y importer du coton et de la soie comme matières premières. Ils recommandèrent ensuite que les artisans de la soie fussent contraints de travailler dans les manufactures appartenant à la Compagnie, plutôt que sur leurs propres métiers. En conséquence, ce pays, autrefois dominé par cette industrie, devint un marché de matières premières pour les fabricants de textiles anglais. Après 1789, les exportations des étoffes de soie fines de Dacca commencèrent à diminuer. En 1799, la valeur des étoffes exportées de Dacca seulement s’élevait à douze lakhs de roupies. En valeur monétaire actuelle, les douze lakhs de l’époque pourraient aisément être estimés à douze crores. En 1813, les exportations tombèrent à trois lakhs de roupies. En 1817, les exportations des étoffes produites à Dacca cessèrent complètement.

En somme, l’industrie textile du Bengale et du Bihar fut détruite, et l’industrie textile de Manchester se développa avec le sang et la chair d’une communauté de tisserands privés de revenus. Peu à peu, le pays exportateur devint un marché pour les marchandises importées. De 1786 à 1790, des textiles d’une valeur annuelle de douze lakhs de livres sterling étaient importés dans ce pays. En 1809, leur valeur atteignit un crore et quatre-vingt-quatre lakhs de livres sterling. La politique britannique consistait à exterminer progressivement la communauté des tisserands, qui était en grande partie musulmane. (Abdul Mawdud : Le développement de la société moyenne.)

Le pandit Jawaharlal Nehru a dépeint dans son ouvrage The Discovery of India le tableau tragique de la misère et des souffrances des tisserands. Il dit : « L’ancienne profession de ces tisserands disparut complètement. Aucune porte ne s’ouvrait vers une nouvelle profession. La seule porte ouverte était celle de la mort. Des millions périrent. » Dans son rapport de 1834, Lord Bentinck déclara que leurs souffrances étaient sans égales dans l’histoire du commerce. Les routes et les chemins de l’Inde étaient jonchés des ossements des tisserands. (Pandit Nehru : The Discovery of India, p. 352.)

En somme, l’examen de l’histoire exacte et des divers faits relatifs au siècle qui suivit la remise de l’indépendance et de la souveraineté de ce pays aux mains des impérialistes étrangers, après la bataille de Plassey, montre clairement que l’histoire de cette période est celle de l’exploitation, du pillage, de la persécution et de l’oppression, de la tromperie et de la perfidie, ainsi que des massacres des musulmans du Bengale. Ce sont les groupes de « babus » indigènes, favorisés par le gouvernement de la Compagnie, qui ont attisé cette entreprise et lui ont apporté toute leur aide et leur collaboration. Ils reçurent pleinement le prix de leur trahison envers le pays. Ce prix fut le suivant : toutes les propriétés zamindari et jotdari du pays furent arrachées à leurs véritables propriétaires et données à ces « babus », afin qu’ils en jouissent à perpétuité, de génération en génération. Par la corruption et les pots-de-vin, ils devinrent propriétaires d’immenses richesses. (E. Thompson : The Life of Charles Lord Metcalfe ; A. R. Mallick : British Policy & the Muslims of Bengal.)

Un exemple déchirant de cette exploitation et de cette oppression est le suivant : lors de la famine de 1770, un tiers de la population du Bengale mourut et l’agriculture connut un déclin extrême. Pourtant, Warren Hastings, après avoir calculé les impôts et les avoir recouvrés sous une pression rigoureuse au-delà même du montant fixé, ne dépensa rien pour soulager la misère des paysans agonisants. Au contraire, il vendit 33 913 man de riz du district de Bakarganj et en tira un bénéfice de 67 593 roupies. Il fit entreposer 40 000 man de riz de Dacca dans les magasins de la garnison de Bankipur, rapporte Abdul Mawdud dans son ouvrage Le développement de la société moyenne (p. 63).

Abdul Mawdud ajoute que le Taj Mahal, que les architectes considèrent comme le plus grand chef-d’œuvre de l’architecture au monde, dont la construction avait coûté 230 millions de dollars et dont la conception éclipse et humilie même l’esprit du plus grand conquérant du monde, Lord Bentinck, célébré en Inde comme l’un des vice-rois les plus cléments et les plus bienfaisants, avait un jour conclu un accord pour le vendre à un entrepreneur hindou pour seulement 150 000 dollars, afin qu’il fût démoli et que ses matériaux fussent détournés. (The Round the World Traveller, Loreng : p. 379.) Warren Hastings fit arracher le hammam du Diwan-i-Khas et l’envoya en cadeau à George IV en Angleterre ; Lord Bentinck vendit les autres parties du palais et augmenta ainsi les recettes de l’Inde. (India : Chirol, p. 54 ; The Story of Civilization, Our Oriental Heritage, de Will Durant, pp. 609-610.)

Ainsi, le précieux Koh-i-Noor, pillé, continue encore aujourd’hui d’accroître la splendeur du palais royal d’Angleterre. Ce pillage révèle la bassesse extrême des Anglais, si fiers de leur instruction, de leur civilisation et de leurs bonnes manières.

Edmund Burke a prononcé une parole véritablement cinglante : « Si nous devons quitter l’Inde aujourd’hui, il ne restera rien pour prouver que ce pays ait jamais été soumis à l’autorité d’un animal meilleur qu’un orang-outan ou qu’un tigre. » (Abdul Mawdud : Le développement de la classe moyenne, p. 64.)

À la veille de la fin du règne de la Compagnie, John Bright déclara : « L’histoire d’un siècle imposé au peuple innocent de l’Inde est une histoire de crimes indicibles. » (Oxford History of India, p. 680.)

Relations hindou-musulmanes : religion et culture

Dès le début du Moyen Âge, les musulmans arrivèrent au Bengale et dans le sous-continent indien depuis l’Arabie, la Turquie, l’Iran-Touran, l’Afghanistan et d’autres pays. Par la suite, ils aimèrent ce pays de tout leur cœur et de toute leur âme, l’adoptèrent comme leur patrie éternelle et y vécurent côte à côte avec les hindous pendant des siècles. Mais la dure vérité historique est que, bien que hindous et musulmans aient vécu ensemble côte à côte pendant plus de mille ans, élevés sous le même ciel et dans le même climat, ces deux communautés non seulement ne se sont pas fondues l’une dans l’autre, mais n’ont pas non plus réussi à établir entre elles de lien spirituel. Certes, au cours de cette très longue période, il leur est arrivé de travailler ensemble et de partager les joies et les peines les uns des autres. Mais cela ne s’est produit qu’en certains lieux, à certaines époques et dans certains domaines — non pas en tant que communautés, mais en tant que voisins. Et encore, de manière temporaire. Jamais des racines durables de cordialité et d’unité ne se sont profondément implantées entre eux. En décrivant la raison pour laquelle, malgré leur coexistence côte à côte, la distance entre eux est demeurée intacte, le docteur Ramesh Chandra Majumdar dit :

« Les croyances religieuses et l’organisation sociale de ces deux communautés sont entièrement opposées… Les hindous puisent l’inspiration de la littérature bengalie dans le sanskrit, tandis que les musulmans la puisent dans l’arabe et le persan. Le fanatisme religieux des musulmans avait également rendu les musulmans hostiles à leur égard. … Afin que les hindous ne puissent manifester la moindre sympathie envers la société musulmane, les dirigeants de la société hindoue avaient instauré des règles rigoureuses. » (Ramesh Chandra Majumdar : Histoire du Bangladesh au Moyen Âge, p. 242-243 et 334-350.)

Le poète Rabindranath Tagore a décrit la raison pour laquelle la distance entre les deux communautés ne s’est pas dissipée et qu’un lien spirituel ne s’est pas établi. Il dit :

« Le courant de la parenté la plus profonde coule dans les veines, non dans les paroles. Si, parmi ceux qui s’imaginent former une grande nation, la voie de l’union des sangs demeure à jamais obstruée par la loi religieuse, alors leur union ne sera jamais une union des cœurs. » — [Œuvres complètes de Rabindranath Tagore (édition du centenaire), vol. 13, p. 308]

Il apparaît donc que cette différence et cette distance ne sont pas seulement extérieures et artificielles. Elles ont pour fondement profond les croyances religieuses et les cultures distinctes et opposées des deux parties. On peut ici citer le commentaire de H. V. Hodson, conseiller constitutionnel de Lord Linlithgow, ancien vice-roi de l’Inde, au sujet des deux nations hindoue et musulmane de l’Inde. Il dit :

« …..Il existe ici deux vastes communautés qui vivent dans le même pays, pour ainsi dire dans le même village, partageant les mêmes joies et les mêmes peines et soumises au même gouvernement. Elles ne sont pas non plus distinctes par leur origine ethnique. En effet, la plupart des musulmans indiens descendent des mêmes ancêtres lointains que leurs voisins hindous. Elles sont néanmoins séparées et distinctes. Elles ne le sont pas seulement par leurs croyances et leurs pratiques religieuses, mais aussi par l’ensemble des règles de la vie et leur vision mentale. Chaque groupe ou communauté est durablement fondé sur l’hérédité. Il n’existe entre eux ni pratique des mariages réciproques, ni possibilité de se mêler et de se fondre les uns dans les autres. » — (H. V. Hodson, The Great Divide, p. 10).

Au Bengale comme dans le sous-continent indien, hindous et musulmans ont, depuis des temps immémoriaux, préservé leur particularité religieuse et culturelle. Le docteur Ramesh Chandra Majumdar dit :

« Du début à la fin du Moyen Âge, les musulmans, tout en vivant côte à côte avec les hindous pendant sept cents à treize cents ans selon les régions, sont restés exactement comme auparavant. … Lorsque, au début du VIIIe siècle, les musulmans conquirent le Sind et établirent pour la première fois des implantations en Inde, les différences fondamentales qui existaient entre hindous et musulmans demeurèrent, même après mille ans, exactement les mêmes, à l’exception de la différence de langue. …. Depuis le début du siècle actuel, une théorie s’est répandue dans notre pays selon laquelle, au Moyen Âge, les deux communautés auraient perdu leur particularité en raison du mélange des cultures hindoue et musulmane, et qu’une nouvelle culture aurait été formée, qui ne serait ni la culture hindoue ni la culture islamique, mais la culture indienne. Dans la première moitié du XIXe siècle, Raja Rammohan Roy, Dwarkanath Tagore et d’autres, puis, dans sa seconde moitié, Bankim Chandra Chatterjee et d’autres des plus grands dirigeants contemporains du Bengale, professaient exactement l’opinion contraire, et la littérature bengalie du XIXe siècle confirme cette opinion contraire. Il suffit de comparer ce qu’étaient la société et la religion hindoues en 1200 de notre ère avec ce qu’étaient la religion et la société hindoues en 1800 pour que la vérité soit démontrée. » — (Ramesh Chandra Majumdar, Histoire du Bangladesh médiéval, p. 242-243 et 334-350).

Depuis l’arrivée des musulmans en Inde, après avoir vécu pendant plus de mille ans avec les hindous, les deux communautés, au lieu de former une seule nation, ont vu leur particularité devenir plus nette et plus solidement établie. K. M. Panikkar écrit dans son ouvrage Survey of India History : « La principale conséquence sociale de l’introduction de l’islam en Inde en tant que religion fut que le corps social fut divisé verticalement en deux. Avant le XIIIe siècle, les divisions apparues dans la société hindoue étaient quelque peu horizontales par nature. Le bouddhisme pouvait alors assimiler ces sous-religions qui, avec le temps, avaient établi leurs propres foyers régionaux à l’intérieur des limites de l’hindouisme. L’islam, en revanche, divisa nettement la société indienne de part en part en deux. Et ce que nous appelons aujourd’hui, dans le langage moderne, les deux entités, naquit dès cette première époque. À partir de là, deux sociétés parallèles continuèrent d’exister, verticalement séparées, sur une même base. Dans tous les domaines de la vie, les deux sociétés devinrent séparées et distinctes et se manifestèrent séparément. Il ne subsista entre elles aucune relation sociale ni aucun échange dans les affaires de la vie. Certes, les conversions de l’hindouisme à l’islam se poursuivirent sans interruption. Mais, parallèlement, de nouvelles doctrines et communautés apparurent, ainsi qu’un nouvel état d’esprit de résistance et de sécurité. Ainsi, le corps de la société hindoue se montra progressivement plus puissant. »

On peut présenter aux lecteurs la déclaration d’une vérité impitoyable faite par l’éminent érudit, le docteur Syed Mujtaba Ali, qui avait étudié à Visva-Bharati, fondée par Rabindranath Tagore. Il dit :

« Les fils et petits-fils, fiers de l’héritage des grands penseurs aryens qui avaient édifié de vastes systèmes philosophiques, étudièrent la philosophie pendant des centaines d’années dans leurs propres écoles traditionnelles, mais ne découvrirent rien de la philosophie que l’on étudiait depuis des centaines d’années en arabe dans la madrasa du village voisin, depuis Platon jusqu’au néoplatonisme, ainsi que celle de penseurs tels que Kindi, Farabi, Avicenne, Al-Ghazali et Averroès. Les maîtres musulmans ne firent pas preuve de moins de négligence : pas une seule fois ils ne cherchèrent à savoir ce qui s’étudiait dans l’école traditionnelle voisine. … On dit que Shri Chaitanya connaissait l’islam … mais nous ne savons pas qu’il ait tenté de réaliser une rencontre doctrinale entre les deux religions. Le principal objectif de sa vie était l’organisation et la réforme de l’hindouisme, afin de le conduire de la voie de la destruction vers une nouvelle jeunesse. …. Les hindous érudits en textes religieux et les philosophes de ce pays ne tirèrent absolument aucun profit des connaissances, des sciences, de la religion et de la philosophie apportées par les musulmans, ni, plus tard, surtout à l’époque moghole, des milliers et des milliers de poètes, savants, théologiens et philosophes venus de l’Iran et du Touran ravagés par les Mongols, depuis Akbar jusqu’à Aurangzeb, qui déployèrent tout leur talent poétique et leur érudition à la cour moghole… Aucun lien ne s’établit avec les pandits hindous. » — (Bôrobabou, Syed Mujtaba Ali).

Le message révolutionnaire et bouleversant du tawhid islamique, la soumission totale au Créateur, la fraternité universelle et l’amour de l’islam, son message d’égalité et de justice, son idéal démocratique : l’appel et l’émotion qu’ils suscitaient dans l’esprit des hommes étaient irrésistibles. Ainsi, les hindous, par groupes entiers, commencèrent à chercher refuge sous l’ombre fraîche et bienfaisante de l’islam. Dès lors, l’hindouisme eut pour tâche de se défendre. Se défendre face au message de l’islam n’était pas chose aisée. C’est pourquoi, çà et là en Inde, des messages de synthèse et d’unité religieuses furent propagés et répercutés à travers les âges, avec l’apparition de prédicateurs et de saints tels que Ramananda, Eklavya, Dadu, Nanak et Kabir. S’appuyant sur le non-dualisme de l’islam, ils voulurent réformer l’hindouisme afin de le défendre contre l’islam. Ou bien ils ne firent que tenter d’introduire l’influence et la pénétration de l’hindouisme dans la religion islamique, afin de pousser l’islam, comme le bouddhisme et le jaïnisme, face à un hindouisme dévorant et tout-puissant.

À ce sujet, Abdul Mawdud dit :

« Ces mouvements ont certes vu le jour dans le champ politique du XXe siècle grâce aux nombreuses occasions et facilités offertes aux brahmanistes ; les politiciens hindous, les qualifiant de “nationalistes”, ont alors fait miroiter l’idée d’une culture indienne unique. En outre, peu de temps après, ils se sont engagés dans des efforts actifs pour entraver la puissance musulmane, porteuse de l’islam, et, si possible, l’expulser. Leur rôle politique et les nécessités de l’État ont alors clairement révélé le caractère purement rhétorique de ces discours de synthèse. (Abdul Mawdud, Le développement de la société de classe moyenne : la transformation de la culture, p. 25).»

Abdul Mawdud, citant l’ouvrage Muslim Pad Sahitya, composé par Ahmad Sharif (Sahitya Patrika, numéro de la saison des pluies, 1367), dit :

« De nombreuses preuves montrent que cet objectif s’était clairement manifesté dans les mouvements sikh ou vishnouite. Pour des raisons d’État, la voie de la synthèse s’est poursuivie depuis l’empereur Akbar jusqu’à l’époque de Gandhi. La musique Ramdhun de Gandhi et quelques poèmes de Nazrul peuvent être considérés comme les dernières tentatives dans cette voie. »

Il ajoute ensuite qu’en réalité, il s’agissait de tentatives inédites de l’hindouité brahmaniste, avide de tout engloutir : par cette voie, on s’efforçait désespérément de faire disparaître l’islam comme un python dévorant sa proie. Pour des raisons d’État, ce grand mantra de la synthèse des religions et de l’unité culturelle avait été chanté autrefois, et l’est encore aujourd’hui. (Abdul Mawdud, même ouvrage, p. 25).

Il ressort clairement de la brève discussion qui précède que l’effort ridicule visant, pour de simples raisons politiques, à fabriquer un amalgame entre hindous et musulmans — depuis l’empereur Akbar jusqu’au deuxième quart du XXe siècle — afin de le faire passer pour une nation et une culture indiennes uniques, ou pour une nation et une culture bengalies uniques, a été rejeté par les gens attachés à la vérité, comme une monnaie fausse et sans cours. Car il était anormal, hors de propos et impossible.

 Les conflits communautaires

Il est aussi évident que la lumière du jour que les deux grandes nations du Bengale et, plus largement, du sous-continent indien — les hindous et les musulmans — sont les dépositaires de deux croyances religieuses et de deux cultures distinctes. Mais la question est la suivante : pourquoi ces adeptes de deux croyances religieuses distinctes n’ont-ils pas pu vivre ensemble, en paix et sans conflit, dans un même pays ? Pourquoi, bien qu’ils appartiennent à des religions différentes, n’ont-ils pas pu établir entre eux des relations de bonne entente, de cordialité et d’affection ? Qui en est responsable ? Les deux communautés, ou l’une d’elles seulement ? Il ne sera certainement pas très difficile d’en trouver la réponse exacte dans les pages de l’histoire.

Il ne fait aucun doute que la cause principale des dissensions et des conflits entre hindous et musulmans est essentiellement politique. Pour atteindre cet objectif politique, on a appelé ses compatriotes au nom de la religion et qualifié l’adversaire de destructeur de la religion et de spoliateur d’autrui. On l’a décrit comme un étranger envahisseur, un tueur d’hommes et un violeur de femmes. En le présentant comme un étranger envahisseur, un meurtrier, un violeur de femmes et un destructeur d’idoles et de temples, on a suscité une frénésie religieuse parmi ses compatriotes.

Il a déjà été indiqué que le peuple hindou n’avait pu accepter de tout cœur ni en son âme et conscience le pouvoir musulman qui s’était établi dans ce sous-continent en remplacement de la domination hindoue. À partir du VIIIe siècle et pendant plusieurs siècles par la suite, la puissance militaire musulmane — véritable flot impétueux de la jeunesse, déferlant comme les vagues de la mer — répandait ses inondations à travers les pays et les contrées. Face à cette puissance irrésistible, les forces politiques indiennes ne purent subsister, si bien qu’il ne fut pas possible de repousser la domination musulmane. Mais cela ne signifie pas que les hindous vaincus de ce pays aient pu, malgré le chagrin, l’humiliation et la honte causés par la perte de leur royaume, accepter intérieurement la domination musulmane. Leur âme était prête à éclater de révolte. L’explosion de la colère et du désir de vengeance accumulés pendant plusieurs siècles se produisit à travers les révoltes des Rajputs, des Marathes et des Sikhs dans l’Inde centrale, et elle aboutit à la chute de Siraj-ud-Daulah en 1757. À partir de là et jusqu’à la fin du XIXe siècle, pendant un siècle et demi, les musulmans connurent une période de malheur extrême. Toutes sortes d’efforts et de manœuvres furent employés, par la force conjuguée des hindous et des Anglais, pour les extirper de la surface de la terre. Durant cette période, le peuple hindou couvrit les Anglais d’éloges dithyrambiques et répandit d’innommables calomnies contre l’ancien pouvoir musulman et ses dirigeants. La littérature et la poésie bengalies sont remplies de calomnies imaginaires contre l’islam et les musulmans. Depuis les poètes Ishwar Chandra Gupta, Ranglal Bandyopadhyay, Hemchandra Bandyopadhyay et Nabinchandra, ainsi que l’écrivain et romancier Bankimchandra Chattopadhyay, jusqu’à tous les écrivains et poètes hindous, petits ou grands, ils firent de la diffamation du caractère de l’islam et des musulmans une véritable mission. Beaucoup estiment que, dans la déformation du caractère des musulmans, Sarat Chandra Chattopadhyay était en tête de tous ; pourtant, sa plume non plus ne fut pas avare de fiel.

Dans le sous-continent indien, les efforts et les entreprises visant à unir hindous et musulmans n’ont pourtant pas manqué. Alors que ces tentatives d’union étaient en cours, la plume de Sarat Babu ne manqua pas de lancer des piques aux musulmans ; dans un passage de son essai intitulé « L’histoire de quelques directions », il dit :

« …J’appris qu’un jour, l’unité hindou-musulmane avait été parfaitement réalisée au sein de l’assemblée nationale. Tout le monde sortit en poussant des soupirs de soulagement et en disant : “Dieu merci, nous voilà sauvés, plus d’inquiétude. Les dirigeants ont résolu le problème hindou-musulman ; désormais, il ne reste plus qu’à travailler, uniquement à libérer le pays.” Ayant obtenu congé, les délégués se précipitèrent en groupes pour aller voir tous les anciens monuments, louant des tangas, des ekkas et des automobiles. Et il n’y en avait pas seulement un ou deux, mais beaucoup. Accompagnés de guides, papier et crayon en main, ils parcouraient les lieux et revenaient après avoir recueilli quantité d’informations : quelles mosquées avaient été construites en démolissant combien de temples hindous, quelle proportion de chaque ruine était hindoue et quelle proportion musulmane, qui, et quand, avait coupé le nez et les oreilles de telle idole, etc. Enfin, à la fin de la journée, beaucoup s’asseyaient sous un arbre, le corps épuisé, et de longs soupirs s’échappaient de leurs lèvres : “Ah ! l’unité hindou-musulmane !” » — (Bijli, 25 Ashwin 1330).

M. Chattopadhyay ajoute :

« Quels que soient les autres défauts des Anglais, ils ne brisent pas la flèche d’un temple auquel ils ne croient pas, pas plus qu’ils ne coupent le nez et les oreilles d’une idole qu’ils n’adorent pas. Ainsi, il suffit de regarder la partie supérieure de n’importe quel sanctuaire pour comprendre son âge. Le Swami nous montra : “Celui-ci est le temple de telle divinité : l’empereur Aurangzeb l’a détruit ; celui-là est le temple de telle autre divinité : tel empereur l’a rasé ; celui-ci était un sanctuaire qui a été démoli pour construire une mosquée (par les Anglais).” En emplissant complètement nos esprits de douceur grâce à ces pieuses histoires, nous regagnâmes l’ashram au milieu de la nuit. »

— (Bijli, 23 Kartik 1330).

D’une seule et même plume, on déverse des fleurs sur les Anglais en les couvrant d’éloges, tout en décapitant les anciens dirigeants musulmans. Bien plus, dans les temples hindous, on excite les hindous contre les musulmans. Il faut donc dire que les efforts en faveur de l’unité entre hindous et musulmans ne sont qu’une farce, où il n’y a pas la moindre trace de sincérité.

Le poète Hemchandra Bandyopadhyay se mit à chanter les louanges exaltées du maître anglais :

« Si cet Anglais n’existait pas,

qui aurait instruit, qui aurait montré à l’Inde, aujourd’hui une jungle,

qui l’aurait conduite sur le chemin

que tu avais abandonné depuis si longtemps ? »

— (Shatabdi Parikrama, édité par le Dr Hasan Zaman, p. 284)

Dans le premier quart du XIXe siècle, les musulmans du Bengale étaient persécutés, opprimés et accablés par les zamindars hindous et le gouvernement de la Compagnie ; en réaction, le mouvement Faraïzi et le mouvement de Sayyid Titumir prirent au Bengale une ampleur considérable. Plus tard, le mouvement djihadiste de Sayyid Ahmad Shahid suscita une profonde agitation dans toute l’Inde. Ensuite, le premier mouvement d’indépendance de l’Inde commença en 1857. Comme tous ces mouvements aboutirent à l’échec, on verra au moment opportun quelle vie insupportable les musulmans indiens durent mener, exposés à la colère des Anglais. Alors que le corps de la communauté musulmane était ravagé par les emprisonnements, les pendaisons, la déportation aux îles, la confiscation des biens mobiliers et immobiliers, ainsi que par diverses autres cruautés inhumaines et diaboliques infligées par les Anglais, Bankimchandra Chattopadhyay commença à frapper impitoyablement de sa plume le corps meurtri de la nation musulmane. Dans ses romans Anandamath, Rajsingha, Durgेशनandini, Devi Chaudhurani et autres, les invectives qu’il lança contre les musulmans sont de nature à faire frissonner le lecteur. Par sa littérature, il s’efforça avec succès de susciter la haine contre les musulmans et d’attiser le feu de la vengeance de la nation hindoue au moyen d’affirmations telles que la « destruction des temples hindous » et le « viol des femmes hindoues » prétendument commis par les musulmans. En 1898, lors de la session de la Muslim Education Society, une résolution fut adoptée, à l’initiative du Nawab Ali Chaudhuri, pour protester vivement contre la propagande de haine envers les musulmans dans la littérature bengalie. La résolution fut publiée en anglais et remise aux journaux hindous afin qu’ils la publient. Aucun journal ne l’imprima ; seul le journal Bharati formula un commentaire sarcastique. — (Bengali Muslim Public Opinion as reflected in the Bengal Press-1901-30: Mustafa Nural Islam, pp. 141-142).

Voici, à titre d’exemples de la propagande de Bankimchandra contre les musulmans à travers la littérature, quelques citations :

« La princesse rajpoute dit : “Je pose à terre ce portrait de l’empereur Alamgir ; que chacun lui donne un coup de pied du pied gauche au visage. Voyons du coup de qui son nez se brisera.” — [Rajsingh (1er tome, deuxième chapitre, Chitrodalana).] »

« Les deux sœurs d’Aurangzeb : Jahanara et Roshanara. Jahanara était le principal soutien de la souveraineté de Shah Jahan. …Elle était particulièrement dévouée à son père. Mais dans la mesure où elle possédait ces qualités, elle était davantage encore adonnée aux plaisirs des sens. D’innombrables hommes étaient à sa dévotion pour satisfaire ses sens. Parmi eux, les voyageurs européens mentionnent le nom d’un homme que je n’ai pu écrire sans souiller ma plume ! » — (Rajsingh, 2e tome, deuxième chapitre : Zeb-un-Nissa.)

« Les trois filles d’Aurangzeb. …L’aînée, Zeb-un-Nissa, ne se maria pas. À l’instar de ses tantes paternelles, elle se mit à aller de fleur en fleur, telle une abeille printanière, pour en boire le miel. » — (Rajsingh, 2e tome, deuxième chapitre : Zeb-un-Nissa.)

Tout étudiant en histoire devra reconnaître la quantité de calomnies dont le caractère de ces femmes musulmanes chastes et vertueuses a été chargé. Bankimchandra a exprimé son regret en disant : « Je n’ai pu souiller ma plume. » Mais il ne devrait pas rester au lecteur à comprendre jusqu’à quel point la conscience et le goût d’un homme doivent être déformés et maladifs par la seule haine des musulmans pour qu’il puisse ainsi ternir le caractère d’une femme musulmane pieuse, craignant Dieu, chaste et vertueuse, vivant dans les appartements intérieurs et observant le purdah.

Pour représenter de manière encore plus odieuse le caractère de la vertueuse Zeb-un-Nissa, Bankim n’a pas éprouvé la moindre hésitation. Il ne pouvait en être autrement. Dans sa haine aveugle des musulmans, Bankimchandra a déformé de bout en bout, de la façon la plus odieuse, le caractère de l’empereur Aurangzeb-Alamgir et de sa fille érudite Zeb-un-Nissa, satisfaisant ainsi le désir de son cœur.

Dans l’ouvrage « Durgೇಶnandini », est racontée l’histoire d’un amour illicite entre Jagat Singh et une femme musulmane imaginaire nommée Ayesha. Sir Jadunath Sarkar dit à propos de « Durgeshnandini » : « Quelle part d’histoire véritable y a-t-il dans le “Durgeshnandini” de Bankimchandra ? Man Singh, Jagat Singh, Kutlu Khan, Khwaja Isa et Usman sont tous des personnages historiques… À part cela, tout le reste de “Durgeshnandini” est imaginaire. …

Ayesha, Tilottama et Bimala sont toutes imaginaires. Elles sont issues de l’ouvrage d’un historien extrêmement imaginatif, quoique historiquement célèbre : le capitaine Alexander Dow (Alexnder Dow). Ce sahib, prétendant traduire fréquemment en anglais l’histoire de l’Hindoustan composée par Firishta, et ajoutant le nom de Firishta au titre de son propre ouvrage, a fait circuler d’innombrables récits fabriqués que Firishta n’a jamais écrits ; une telle chose aurait été impossible de la part d’un auteur persan. » — [Œuvres de Bankim, 6e édition, 1382 (section consacrée aux romans), p. 29-30.]

Il est vrai que les Anglais comme les hindous ont fait preuve d’une grande éloquence pour déformer l’histoire et le caractère des musulmans. Toutefois, il est difficile de dire lequel des deux a été le plus avancé dans ce domaine.

Dans « Anandamath », Bankimchandra, déversant son fiel contre la domination musulmane, dit : « Voyez tous les pays qui existent : Magadha, Mithila, Kashi, Kanchi, Delhi, le Cachemire. Dans quel pays trouve-t-on une telle misère ? Dans quel pays les gens, faute de nourriture, mangent-ils de l’herbe ? des épines ? des termites ? des lianes de la forêt ? Dans quel pays les gens mangent-ils des chacals et des chiens, mangent-ils des cadavres ? Dans quel pays les gens n’ont-ils aucune tranquillité à garder de l’argent dans leur coffre, aucune tranquillité à placer un shalagrama sur le trône, aucune tranquillité à garder chez eux leurs servantes et leurs épouses, aucune tranquillité à laisser des enfants dans le ventre de leurs servantes et de leurs épouses ? Ils leur ouvrent le ventre pour en sortir les enfants. … Où donc nos rois musulmans nous protègent-ils ? La religion est perdue, la caste est perdue, l’honneur est perdu, la lignée est perdue ; maintenant, c’est même la vie qui s’en va. Si l’on ne chasse pas ces ivrognes rasés, reste-t-il encore quelque hindouité aux hindous ? » — (« Anandamath », première partie, dixième chapitre.)

Bankimchandra et ses disciples initiés considéraient comme un péché de prendre la plume dans leurs œuvres littéraires, leurs poèmes et leurs essais sans employer, devant les noms des musulmans, des épithètes telles que « rasé », « simple rasé », « mleccha » et autres. Dans « Durgeshnandini », Jagatsingh et l’Ayesha imaginée par l’auteur sont présentés comme épris l’un de l’autre. Pourtant, on s’y est accordé la satisfaction de qualifier Ayesha de Yavani. À la fin du vingt-deuxième chapitre, il est dit : « Bien qu’Ayesha fût une Yavani, elle était Tilottama et, par suite de l’affection excessive de Jagatsingh, elle devint résidente de l’intérieur du fort avec ses compagnes. »

En se moquant d’Allah, du noble Coran et des cinq prières quotidiennes, le quatrième tome, cinquième chapitre, d’« Anandamath » dit :

Les musulmans se mirent à dire : « Allahou akbar ! Après tant de jours de jeûne, le noble Coran est-il donc devenu tout à fait inutile ? Nous qui accomplissons les cinq prières quotidiennes, nous n’avons pas réussi à vaincre cette bande d’hindous aux corps huilés ? »

Bipin Chandra Pal fait le commentaire suivant à propos d’« Anandamath » :

« Dans Anandamath, il a établi la mère patrie comme une partie de Mahavishnou ou de Narayana, et a ainsi uni notre amour de la patrie et notre vœu de la servir à l’amour de l’humanité en général et au service de l’humanité universelle. Il n’est pas possible de rendre un culte à la mère patrie sans Mahavishnou, Narayana ou l’humanité universelle. C’est là une idée tout à fait fondamentale d’Anandamath. » — (La littérature bengalie de l’ère nouvelle, p. 109)

Ramesh Chandra Dutt déclare dans son article intitulé « Bankimchandra Chattopadhyay » dans l’« Encyclopaedia Britannica » (11e édition, tome VI, p. 110) :

« L’idée essentielle d’Anandamath est de mettre fin à la domination musulmane oppressive en adoptant la domination britannique et le système éducatif britannique. … Qu’elle soit établie tôt ou tard, Anandamath est animée par l’idéal d’instaurer en Inde un royaume hindou. »

En somme, en écrivant « Anandamath », Bankim Chandra a, d’une part, incité ses compatriotes à se dresser contre la nation musulmane et, d’autre part, par le chant « Vande Mataram », suscité au sein de la nation hindoue, au nom de la religion — au nom de la déesse Mère-Patrie — l’élan d’une renaissance. Cette renaissance ne pouvait s’accomplir que par l’écrasement des musulmans et en accueillant favorablement le pouvoir britannique dans ce pays pour l’y établir solidement : cette conception parcourt chaque ligne d’« Anandamath ». L’expression accomplie du mantra « Vande Mataram » d’« Anandamath » se manifesta dans le mouvement pour l’abrogation de la partition du Bengale, au début du XXe siècle.

La partition du Bengale et le mouvement qui s’y opposa seront examinés au moment approprié. Mais je vais ici donner un bref aperçu du terrorisme né de l’idéologie de « Vande Mataram ».

Abdul Maudud dit :

Au XIXe siècle, le terrorisme ne trouva pas de terrain d’implantation au Bengale et ne bénéficia pas non plus de la sympathie des bhadraloks. Avant 1903, Barindra Kumar Ghosh revint de Londres à Calcutta et tenta d’accroître l’agitation, mais ne reçut aucune sympathie.

… Après cet échec, il se rendit à Baroda auprès d’Aurobindo Ghosh. Aurobindo avait fait des études supérieures en Angleterre. Il était alors vice-président du collège Gaekwad. À Baroda, Barindra comprit qu’un simple mouvement politique ne pourrait aboutir si la politique n’était pas fusionnée avec la religion. C’est pourquoi il conçut le projet de l’« Anushilan Samiti », afin d’enseigner la politique parallèlement à l’étude de la Bhagavad-Gîtâ, et attendit le moment propice.

« L’occasion se présenta en 1904, et Aurobindo les rejoignit en 1905. La partition du Bengale fut mise en œuvre ; la communauté hindoue instruite du Bengale éclata de colère. La partition fut présentée sous une forme religieuse, comme le démembrement de la “Mère-Bengale”, et tout le Bengale hindou se lança dans le mouvement. » — Abdul Maudud, Le développement de la société de classes moyennes : transformation culturelle, p. 202.

C’est précisément après avoir été initié au mantra « Vande Mataram » d’« Anandamath » que le terrorisme naquit sur le sol bengali. La reconnaissance d’Aurobindo Ghosh en est la preuve. Le 16 avril 1907, il écrivit en anglais un article mentionnant la contribution de Bankim Chandra. En voici un bref extrait :

« Le Bankim des débuts n’était qu’un poète et un styliste ; le Bankim de la fin était un saint et un bâtisseur de nation. »

Autrement dit : « Le Bankim des débuts était un poète et un artiste, tandis que le Bankim de la fin était un sage et un constructeur de la nation. » Il ajoute :

« C’était il y a trente-deux ans que Bankim écrivit son grand chant. Le mantra avait été prononcé et, en un seul jour, tout un peuple s’était converti à la religion du patriotisme. La Mère s’était révélée. Une grande nation qui a eu cette vision ne pourra plus jamais être placée sous le pied du conquérant. »

Autrement dit : « Il y a trente-deux ans, Bankim avait composé son célèbre chant “Vande Mataram”. Le mantra fut récité et, en un seul jour, toute la nation fut initiée à la religion de la Mère-Patrie. La Mère-Patrie se révéla… Une grande nation qui nourrissait ce rêve ne serait plus jamais foulée aux pieds du conquérant. » — [Shri Yogeshchandra Bagal — auteur de la notice sur Bankim dans la préface des œuvres de Bankim, p. 25-26.]

Au cours de la première partie du XXe siècle, les périodiques musulmans publièrent de vives protestations et manifestèrent une forte indignation contre les attaques virulentes dirigées contre la société musulmane à travers la littérature de Bankim. Mais cela ne produisit aucun résultat. Au contraire, le terrorisme et la violence du côté hindou ne cessaient de s’intensifier. Le numéro de Jyeshtha 1314 de l’ère bengalie (1907), du mensuel Islam Prachar publié à Calcutta, rapporta la nouvelle sensationnelle suivante :

« Avec la résolution d’expulser les Anglais et les musulmans, des hindous de toutes les classes — des personnes hautement instruites jusqu’aux écoliers — sont enrôlés en groupes pour apprendre le maniement du bâton et la lutte. Leurs activités terrifiantes ont allumé le feu de la rébellion dans tout le Bengale. Ces bandits ont tué un musulman à Comilla, en ont égorgé deux à Jamalpur et, déguisés en fakirs et en sannyasis hindous et musulmans, répandent la terreur dans tout le Bengale. Déguisés en maulvis, ils incitent les musulmans à piller les hindous, à épouser des veuves hindoues et à violer des femmes hindoues, en affirmant qu’un soutien assuré du gouvernement et du nawab de Dacca sera obtenu dans cette affaire. »

Ce même numéro d’Islam Prachar rapportait également qu’au Pendjab, des réunions de protestation étaient organisées par des associations musulmanes contre les activités terroristes des hindous, et notamment contre celles des escrocs congressistes de l’Arya Samaj. Elles déclaraient en termes dépourvus d’ambiguïté que les musulmans n’avaient absolument aucun lien avec ce terrorisme et cette anarchie hindous.

L’objet de notre étude dans ce chapitre est le « conflit communautaire ». La source principale de ce conflit communautaire est la littérature de Bankim. Dans la littérature de Bankim, les musulmans sont désignés par des termes vulgaires tels que « Yavana », « Mleccha », « Nere » et « Pati Nere », et l’extermination de ces Yavana et Mleccha est présentée comme le vœu et l’œuvre méritoire de la nation hindoue. Le mantra « Vande Mataram » les incite à exterminer les Yavana. Pourtant, dans la première partie du XXe siècle, alors que des chants d’unité hindoue-musulmane retentissaient dans tout le pays, le chant « Vande Mataram » était inévitablement entonné lors des réunions et assemblées communes aux hindous et aux musulmans. Malgré les nombreuses objections et protestations des musulmans, ils ne cessèrent pas de le faire.

Dans le numéro d’Agrahayan 1335 de l’ère bengalie (1928), le mensuel Shariyat-e Islam publia un éditorial demandant que le chant « Vande Mataram » soit interdit lors des réunions communes aux hindous et aux musulmans. Maulvi Mujibur Rahman, rédacteur en chef de The Mussalman, présenta au Comité national du Congrès une résolution lui demandant d’interdire « Vande Mataram » dans les réunions et assemblées. Mais cela non plus ne produisit aucun résultat.

Une autre cause des affrontements entre hindous et musulmans réside dans l’usage, par les hindous, d’instruments de musique devant les mosquées, ainsi que dans les entraves au sacrifice des bovins par les musulmans sous la domination de propriétaires terriens hindous et dans les régions à majorité hindoue. Les nombreuses controverses et protestations à ce sujet n’aboutirent à rien.

Les mouvements de « purification » et d’« organisation » des membres de l’Arya Samaj portèrent un coup extrêmement violent à l’Inde musulmane. Dans une déclaration faite par Lala Hardayal, l’un des principaux dirigeants de ce mouvement, publiée dans le Times of India le 25 juillet 1925, on lit :

« Les musulmans devront soit adopter l’hindouisme, soit quitter l’Inde avec leur vie et leur honneur. » Au même moment, Satyadev, le principal disciple de Swami Shraddhanand de l’Arya Samaj, déclara :

« Après avoir acquis la force, nous présenterons ces conditions aux musulmans : “Le Coran ne devra plus être considéré comme un livre révélé ; il ne sera plus permis de reconnaître Muhammad comme prophète de Dieu ; il faudra abandonner les rites et les fêtes musulmanes et observer les fêtes hindoues. Il faudra abandonner les noms musulmans et prendre des noms tels que Ramdhin, Krishnakhan, etc. Au lieu de prier en arabe, il faudra prier en hindi.” » Extrait de A History of the Freedom Movement, p. 262. — (Mustafa Nurul Islam : Bengali Muslim Public Opinion as refcted in the Bengal Press 1901-1930, 0=p. 125).

Les troubles politiques commencèrent pour la première fois à Bombay, lorsque le dirigeant hindou Bal Gangadhar Tilak, en donnant la priorité à deux fêtes religieuses hindoues, se mit à exaspérer et à exciter l’opinion publique hindoue. L’une de ces deux fêtes était la célébration de Ganesh, et la seconde, la fête de Shivaji. En donnant une formation militaire aux jeunes des écoles et des collèges, on éveilla, autour de ces deux fêtes, la puissance guerrière hindoue. Lorsqu’il présidait la fête de Shivaji, Tilak cita la Bhagavad-Gita et déclara que, sauf pour un motif personnel, tuer un maître ou un parent pour la cause de la nation ou de la mère patrie n’était pas un péché. Sous l’effet de son enseignement, les élèves et les enseignants des écoles et des collèges, exaltés et excités, commencèrent à former des sociétés secrètes en vue d’activités violentes.

Après la partition du Bengale, en 1906, ce mouvement se renforça soudainement et l’on entreprit de tenter de faire renaître l’hindouisme en célébrant la « fête de Shivaji » dans toute l’Inde. Tous les dirigeants éminents de la société hindoue, les hommes politiques, les poètes et les écrivains participèrent avec enthousiasme à cette fête. Le poète Rabindranath participa directement au mouvement de renaissance de l’hindouisme en écrivant « La fête de Shivaji ». En prononçant « Victoire à Shivaji au son de la conque sacrée », il reçut l’initiation à ce « mantra de méditation » :

Je hisserai comme drapeau le vêtement safran du renonçant —

La force des pauvres.

Cette grande maxime : « En cette Inde, il y aura un État d’une seule religion »

en fit son appui.

(Indian Sedition Committee Report, 1918, p. 2 ; B. B. Misra : The Indian Middle Class: Their Growth ; voir Abdoul Maoudoud : Le développement de la société de classe moyenne.)

Au Bengale comme dans toute l’Inde, la politique et le mouvement de renaissance de l’hindouisme finirent par se confondre. Le fanatisme religieux empoisonna et corrompit l’atmosphère politique, si bien que les affrontements et les conflits entre hindous et musulmans commencèrent partout. Ils se mirent à teindre leurs mains du sang les uns des autres.

Pendant le mouvement du Khilafat, les relations entre hindous et musulmans s’étaient temporairement améliorées. Mais à cette époque, la communauté hindoue était, pour ainsi dire, atteinte de la maladie de la « peur des musulmans ». Cette maladie était principalement propagée par Bipin Chandra Pal, le pandit Madan Mohan Malaviya, Lala Lajpat Rai et Swami Shraddhanand. Ces quatre hommes étaient les initiateurs du mouvement de la « shuddhi et de l’organisation », et leur contribution à l’établissement de la suprématie de l’hindouisme dans la politique nationale du Congrès fut la plus importante. En outre, ils plaidèrent avec vigueur pour l’introduction de la langue hindi, écrite en caractères devanagari, dans toute l’Inde.

Dans un éditorial intitulé « La peur de Rabibabu », publié au mois de Jyaiṣṭha 1923 par l’hebdomadaire kolkatien Sultane, dirigé par Riyazuddin Ahmad et le maulana Moniruzzaman Islamabadi, on déplorait :

« Nous sommes attristés de constater que même Rabindranath Tagore est atteint par cette maladie. On l’aurait entendu dire : “Si l’autonomie est instaurée en Inde, le pouvoir musulman y sera établi. Ce serait donc une erreur grave pour les hindous de rejoindre le mouvement du Khilafat. Les musulmans ont transformé le Mahatma Gandhi en marionnette. Les intérêts hindous n’ont absolument aucun rapport avec la Turquie et le Khilafat.” »

En conclusion, Sultane déclare : « Certes, nous reconnaissons Rabindranath comme un poète, un poète célèbre, un poète mondialement renommé… mais ce n’est pas un politicien ; il est terrifié par la peur imaginaire du pouvoir musulman en Inde. »

-(Mustafa Nurul Islam, Bengali Muslim Public Opinion as reflected in the Bengali press 1901-1930, p. 147-148).

À vrai dire, le Congrès n’avait nullement adhéré au mouvement du Khilafat avec sincérité ; les musulmans avaient pensé que, cette fois, le conflit entre hindous et musulmans prendrait peut-être fin. Mais il n’en fut rien.

S. K. Majumdar écrit dans son ouvrage « Jinnah et Gandhi » :

« À l’époque du mouvement du Khilafat, l’unité hindoue-musulmane ne reposait sur aucune base solide. Pour les musulmans, c’était un mouvement religieux ; il ne comportait aucune idée d’indépendance de l’Inde. Gandhi, en revanche, l’avait adopté comme le principal instrument pour atteindre ses propres objectifs. Gandhi avait dit : “Je crois que le Khilafat était pour nous deux une question centrale : pour Maulana Muhammad Ali, c’était sa religion ; pour moi, c’est que, en sacrifiant ma vie pour le Khilafat, je garantis la protection de la vache et la rends sans crainte. Autrement dit, je protège ma religion du poignard du musulman.” »

Il va sans dire que, par « religion », Gandhi entendait ici précisément la « religion de la vache ». Protéger la « religion de la vache », ou la race bovine, du poignard du musulman signifiait mettre fin pour toujours, sur le sol de l’Inde, au sacrifice des vaches par les musulmans.

Si l’on examine le bilan de toutes les émeutes survenues entre hindous et musulmans de 1870 à 1893, on constate que leur cause immédiate était la suivante : durant les quatre premières années, la Durga Puja des hindous et le sacrifice des musulmans avaient lieu à la même période, pour ainsi dire le même jour. Il aurait fallu dire : très bien, que chacun célèbre sa propre fête — que les hindous célèbrent la Durga Puja et que les musulmans accomplissent le sacrifice. Mais il n’en était pas ainsi. Les musulmans ne devaient absolument pas sacrifier de vaches, tandis que les hindous, eux, devaient bien célébrer la Durga Puja. Pis encore, le jour de l’immersion, ils passaient en procession devant les mosquées, en frappant tambours et gongs et en jouant de la musique. Les émeutes et les troubles devenaient donc inévitables. Après avoir délibérément provoqué l’excitation et déclenché les émeutes, on faisait comparaître les musulmans comme des meurtriers devant le tribunal et on rendait le verdict suivant : « Mon cher, maintenant, repars dans le pays d’où tu étais venu, avec ta vie, tes biens, ton honneur et ta dignité. » Il existe d’ailleurs de bonnes raisons de penser que tout cela était fait selon un plan préétabli. Par la suite, les membres de l’Arya Samaj et les dirigeants du Hindu Mahasabha l’ont répété à maintes reprises. Dans l’Anandamath, Bankim avait initié, par le mantra Vande Mataram, au sacrifice rituel des « Yavana-Mlechchha » ; et leur mot d’ordre était : « Après le massacre, vous qui aurez survécu, quittez l’Inde. »

Les Anglais eux aussi avaient un grand désir de soutenir le camp hindou dans les émeutes planifiées. Car, jusqu’à la fin du XIXe siècle, les musulmans étaient une épine dans leur pied. En 1883, John Bright fonda à Londres une association appelée Indian Committee et en fit membres cinquante députés anglais. En 1885, Allan Hume fonda le Congrès national indien. Hume était un ancien fonctionnaire du Service civil provincial du Bengale. Trois Anglais devinrent présidents de ce Congrès ; ce furent eux qui menèrent en Angleterre la propagande du Congrès et le firent connaître aux Anglais comme une institution populaire. En 1888, Charles Bradlaugh fut nommé employé permanent et rémunéré du Congrès. William Digby fut chargé de sa propagande à Londres. En 1889, 2 500 livres furent dépensées pour la propagande du Congrès. Digby proclamait que le Congrès était l’unique porte-parole de toutes les nations, communautés et classes de l’Inde — y compris des musulmans.

Alors que le sol de l’Inde était ensanglanté par les émeutes entre hindous et musulmans, il n’existait ni personne ni institution pour parler au nom des musulmans. Pourtant, l’India Committee de Grande-Bretagne, soutenant le Congrès, affirmait : « La concorde entre les communautés demeure intacte en Inde. »

Lors des élections britanniques de 1905, un certain nombre d’anciens fonctionnaires de l’ICS revenus d’Inde devinrent membres de la Chambre des communes. Ils formèrent le Comité parlementaire indien. Sir Henry Cotton en était l’un des membres. Il s’enorgueillissait de la responsabilité qui lui incombait de faire connaître au Parlement britannique les espoirs et les aspirations des Indiens. Il proclamait : « Tous les Indiens, sans distinction de race ni de religion, sont fiers d’appartenir à une seule nation. » Alors que de violentes émeutes communautaires faisaient rage à Lahore, Karnal et ailleurs, et que, dans le mouvement d’opposition à la partition du Bengale, les terroristes hindous semaient la terreur par leurs pillages, Henry Cotton disait : « Les intérêts des musulmans ne sont soutenus nulle part ailleurs que dans la presse hindoue. » En ce qui concerne l’abrogation de la partition du Bengale, les intérêts ne sont soutenus nulle part ailleurs que dans la presse. Le comportement des messieurs anglais, alliés des hindous, au sujet de l’abrogation de la partition du Bengale a été examiné dans le chapitre précédent.

Il a été dit plus haut qu’une tentative de rapprochement entre hindous et musulmans avait été menée par l’intermédiaire du mouvement du Khilafat. Mais, après que l’état d’esprit de la nation hindoue se fut manifesté avec tant de netteté au Bengale et dans toute l’Inde à la suite de la partition du Bengale, la tentative de lui appliquer, à travers le mouvement du Khilafat, une sorte de revêtement artificiel s’est elle aussi soldée par un échec. L’événement le plus douloureux et le plus terrifiant de cette période fut la persécution et l’oppression inhumaines et démoniaques infligées à la communauté musulmane mopla.

Des récits contradictoires à ce sujet commencèrent à paraître dans les journaux et périodiques indiens. Les journaux et les dirigeants hindous, en particulier les dirigeants de l’Hindou Mahasabha et de l’Arya Samaj, exagérèrent à l’extrême les faits réels et provoquèrent des troubles dans l’Inde hindoue. En 1922, une brochure intitulée « Dastane Zulm » fut publiée à Amritsar. Une autre brochure, intitulée « Malabar ki Khuni Dastan », fut publiée à Saharanpur. La plupart des informations contenues dans ces deux brochures étaient exagérées, imaginaires et tirées de sources peu fiables.

Voici le résumé des informations publiées dans la première brochure :

La communauté mopla armée du Malabar se livrerait à des meurtres, des pillages, des viols de femmes, à la conversion forcée des hindous à l’islam, et à d’autres actes de ce genre. Il est dit qu’ils faisaient d’abord prendre un bain à l’homme hindou. Puis ils lui coupaient les cheveux à la manière musulmane et le forçaient ensuite à réciter la profession de foi musulmane. Après avoir revêtu les filles de vêtements moplas, ils leur perçaient les oreilles et leur mettaient des boucles d’oreilles.

La deuxième brochure affirme que les musulmans du Malabar forçaient les hindous à rejoindre le mouvement du Khilafat et à devenir musulmans. S’ils refusaient, ils les enfermaient chez eux et leur fourraient de la viande de bœuf dans la bouche. Leurs proches et leurs parents étaient battus sous leurs yeux. S’ils refusaient encore de devenir musulmans, ils étaient tués, découpés en morceaux et jetés dans un puits, tandis que leurs maisons étaient incendiées. Les temples étaient détruits et les idoles réduites en morceaux. Les ascètes hindous étaient contraints de revêtir des peaux de vache brutes. — (A. Hamid, Muslim Scparalismin India, p. 158-159) ; (Dastane Zulm — secrétaire de la Malabar Hindu Sahayak Sabha, Amritsar, 1922).

On lançait à la nation hindoue cet appel vibrant :

« Nation hindoue, réveille-toi. Ton sommeil entraînera ta mort. Sois fermement résolue à te défendre. Ta faiblesse te détruira. La mort vaut cent fois mieux qu’une vie de déshonneur. Les souffrances et les malheurs de tes frères sont les tiens. » — (A. Hamid, Muslim Separation in India, p. 159, Dastane Zulm, op. cit.).

Afin de connaître les faits réels, une commission constituée par l’organisation centrale du Khilafat fut chargée de l’enquête. Voici le résumé du rapport présenté après son investigation sur le terrain : il est inexact de qualifier, comme le fit la déclaration officielle, les événements du Malabar de « rébellion contre le gouvernement ». La situation était normale et il n’y avait pas la moindre trace de rébellion. Comme les musulmans des autres régions de l’Inde, les Moplahs rejoignirent eux aussi le mouvement du Khilafat. Mais le secrétaire du comité local du Khilafat fut arrêté et attaché à un arbre. Sa femme fut amenée sur les lieux et, sous ses yeux, on lui arracha la peau. Ensuite, pour une infraction insignifiante au code de la circulation, un agent de police gifla au visage un notable respecté des Moplahs. Un autre militant du Khilafat fut injustement impliqué dans une affaire de fabrication d’armes. Finalement, la police pénétra de force dans les maisons des Moplahs, les dépouilla de tous leurs biens et infligea des sévices barbares aux propriétaires. Ne s’arrêtant pas là, elle tira sans discernement sur eux. La communauté moplah était extrêmement courageuse et guerrière. Elle sortit donc victorieuse de ses affrontements avec la police. Les Moplahs, exaspérés, endommagèrent ensuite les fils télégraphiques et les voies ferrées. Jusqu’alors, ils entretenaient des relations parfaitement cordiales avec les hindous. Car, bien que militants du Khilafat, ils étaient congressistes. Ils prêchaient l’unité hindoue-musulmane et montaient la garde dans les quartiers hindous ainsi que pour protéger leurs biens. — (A. Hamid, Muslim Separation in India, p. 159-160 ; Kashfe Haqiqat-e Malabar-Badaun, 1923).

Deux semaines plus tard, d’importants contingents de police et de troupes, lourdement armés, revinrent et reprirent le contrôle de la situation. La plupart des hindous commencèrent à servir d’espions afin de fournir des renseignements sur les Moplahs « rebelles ». Les Moplahs en vinrent ainsi à éprouver du ressentiment envers les hindous. La police lança les hindous contre les Moplahs. Les militants de l’Arya Samaj leur apportèrent également leur aide. La police et l’armée s’employèrent conjointement à se venger des Moplahs. Sous le régime militaire, ceux-ci durent subir des traitements inhumains. Des centaines de Moplahs furent expulsés de chez eux et réduits à la misère. Des centaines d’hommes furent emprisonnés et deux cents furent condamnés à mort. — (A. Hamid, op. cit., p. 160 ; Kashfe Haqiqat-e Malabar).

L’Indian Annual Register rapporte qu’après avoir vaincu la police et l’administration gouvernementale, les Moplahs instaurèrent le Khilafat et proclamèrent le djihad contre les dirigeants. Les informations faisant état de conversions massives d’hindous étaient dénuées de fondement. Les Moplahs se cachèrent dans les forêts et les jungles et menèrent des activités de guérilla.

Le registre en question mentionne un acte de barbarie sans égal. Cent prisonniers moplahs furent entassés dans un wagon de marchandises, dont les portes furent fermées, puis transportés ailleurs. À l’arrivée, lorsqu’on ouvrit les portes, on constata que 66 d’entre eux étaient morts et que les autres étaient à l’agonie. Le registre commente : « Le seul avenir pourra révéler combien d’événements inhumains et terrifiants, restés inconnus, se trouvent dans les pages sombres de l’histoire du Malabar à cette époque. » — (A. Hamid, Muslim Senaratism in India, p. 160 ; Indian Annual Register 1922, p. 266).

Ces événements attirèrent l’attention des hindous et des musulmans de toute l’Inde. L’Inde musulmane fut profondément bouleversée et lança un appel à l’aide en faveur des Moplahs. Une réponse extraordinaire vint de toutes parts. En revanche, les journaux et les dirigeants hindous continuèrent d’exciter les hindous à se venger.

De nouveaux affrontements entre hindous et musulmans éclatèrent dans tout le pays, d’abord à l’occasion de la fête de Muharram. Ils se reproduisirent en 1923, et de violents affrontements eurent lieu à Saharanpur. On dit que le nombre de morts y dépassa trois cents. L’année suivante, dix-huit émeutes firent 86 morts et 776 blessés. Le conflit le plus violent eut lieu à Kohat. La cause principale en fut la publication, par un hindou, d’un poème hostile à l’islam. Les émeutes durèrent deux jours : 36 personnes furent tuées et 145 blessées, des boutiques furent pillées et des biens d’une valeur d’environ soixante-dix mille roupies furent détruits. Bien que la situation se fût quelque peu apaisée l’année suivante, en 1925, le feu se ralluma avec violence en 1926. Cette année-là, 36 émeutes au total eurent lieu dans tout le pays, faisant deux mille morts. Les troubles commencèrent cette année-là dans la ville de Calcutta, à propos de la musique jouée par les hindous devant une mosquée. Avant que la situation ne fût maîtrisée, deux cents boutiques furent pillées, douze édifices religieux furent détruits ou endommagés, 150 incendies furent allumés et le nombre des victimes atteignit environ mille quatre cent cinquante.

En 1927, trente et une émeutes éclatèrent dans tout le pays, battant tous les records précédents. Le nombre des victimes atteignit cette fois mille six cents, dont cent quarante morts.

En 1928, la situation s’apaisa quelque peu. Mais entre février et mai 1929, des émeutes éclatèrent dans la ville de Bombay, faisant au total mille cent victimes. Comme lors des précédentes émeutes de Calcutta, les boutiques y furent également pillées. En 1931, de violentes émeutes commencèrent à Kanpur et les meurtres, les pillages et les incendies se poursuivirent pendant trois jours. Des affrontements entre hindous et musulmans éclatèrent lorsqu’on voulut fermer de force les boutiques en l’honneur d’un meurtrier hindou ; de nombreuses mosquées et de nombreux temples furent détruits, et beaucoup de maisons furent incendiées. — (A. Hamid, Muslim Separation in India, p. 162 ; Cumming, Political India, p. 114-17).

Lorsque Gandhi fut informé des récits de ces affrontements du côté hindou et du côté musulman, il en fit porter la responsabilité aux seuls musulmans. Gandhi déclara : « Je ne doute nullement que, dans la plupart des querelles, les hindous n’occupent la seconde place. Je fonde cette remarque sur mon expérience personnelle : les musulmans sont naturellement de caractère violent, tandis que les hindous sont naturellement timorés. Or, partout où se trouvent des gens timorés, il y aura toujours des bandes de voyous. »

(The Indian Quarterly Register, p. 647 ; A. Hamid : Separation in India, p. 105).

M. Gandhi ne contribua pas à réprimer la désunion et les querelles entre hindous et musulmans. Bien au contraire, sa remarque susmentionnée établit la culpabilité des musulmans et devint, pour les émeutiers hindous, un puissant certificat de légitimité.

M. Gandhi ne fut certes pas sans être embarrassé lorsqu’il comprit que la désunion ou les conflits entre hindous et musulmans constituaient un obstacle sur la voie de l’indépendance de l’Inde. Toutefois, aucun effort de sa part ne se manifesta en vue d’une solution saine et durable à l’union entre hindous et musulmans.

Il déclara un jour qu’un règlement durable entre hindous et musulmans ne pouvait être fondé que sur un accord ou un pacte. Mais, par la suite, il dit : « L’unité peut résulter d’un pacte. Mais on ne peut devenir un par ce moyen. Si le pacte constitue la base de l’unité, il sera totalement dépourvu de sens, et même pire encore. La nature du pacte est le séparatisme. Le pacte ne fait pas naître le désir de rapprocher les uns des autres, il ne crée pas un esprit de sacrifice et ne peut pas non plus unir les parties pour atteindre l’objectif principal. Au lieu de chercher à se rapprocher les unes des autres, les parties liées par le pacte cherchent à obtenir les unes des autres tout ce qui est possible. Au lieu de consentir des sacrifices pour la réalisation des intérêts communs à tous, les parties liées par le pacte veillent toujours à ce que le sacrifice de l’une ne profite pas à l’autre. …Sans une union des cœurs entre hindous et musulmans, le “swaraj” ne restera qu’un rêve. »

Mais, l’instant d’après, il déclara de nouveau : « Le problème du “swaraj” n’est pas moins important que le problème de la vache ; tant que nous ne serons pas capables de protéger les vaches, nous ne pourrons pas obtenir l’indépendance. » Ces déclarations de Gandhi prouvent que l’indépendance de l’Inde n’était autre que la réalisation des intérêts étroits de l’hindouité. Dans un discours présidentiel prononcé lors d’une conférence de l’unité à Lahore, il exprima sa crainte de la majorité musulmane au Pendjab. Il manifesta également la crainte que, dans un avenir proche, si le Pendjab devenait la patrie d’une nation experte dans l’art de la guerre, la paix du sous-continent ne fût détruite. — (Muhammad Amin Zuberi, Siyasat-e Millia, p. 175-84).

Alors que le corps social hindou et musulman était ensanglanté par les émeutes et les troubles, il aurait pu mettre son immense personnalité et son influence au service des intérêts bénéfiques des deux communautés. Au lieu de cela, il se retira de la politique, commença une vie solitaire à l’ashram de Sabarmati, près d’Ahmedabad, et passa ses journées en spectateur impartial de la politique indienne. Toutefois, au lieu de rester complètement inactif, il écrivit des articles sur la grandeur du khadi et des vêtements fabriqués de ses propres mains, les bienfaits du lait de chèvre, les méfaits des vaccins et des injections, les vertus nutritives du soja, entre autres sujets ; mais il garda le silence au sujet des relations entre hindous et musulmans. (Muhammad Amin Zuberi : Siyasat-e Millia, p. 170).

Le véritable visage de la nation hindoue de l’Inde se dévoila par l’intermédiaire du Congrès national indien après 1937, lorsque, après 1935, sous l’India Act de 1935, des ministères furent constitués dans les provinces de l’Inde sur la base de l’autonomie provinciale ; des ministères furent constitués dans les provinces musulmanes sur la base de l’autonomie provinciale, et l’on confia la formation de ministères à quatre provinces musulmanes et à sept provinces hindoues. Le Congrès indien — l’unique institution politique représentative de toutes les nations et communautés de l’Inde, hindoues comme musulmanes. Le pouvoir de gouverner l’Inde à l’avenir devait être confié au seul Congrès. En revanche, la Ligue musulmane, unique institution représentative des musulmans indiens, ne cessait d’exprimer la crainte que, si le pouvoir gouvernemental était transféré au Congrès, tous les intérêts des musulmans indiens seraient écrasés et piétinés, et que la nation musulmane, après avoir sacrifié sa religion, ses traditions et sa tahzib-tamaddun, serait réduite à l’esclavage des hindous.

Après 1937, les prétentions du Congrès furent démenties par les faits et les craintes des musulmans se transformèrent en réalité. Le Congrès forma des gouvernements à majorité congressiste à Madras, dans les Provinces-Unies, les Provinces centrales, le Bihar, l’Orissa, Bombay et la Province de la Frontière du Nord-Ouest.

Avant les élections, on espérait que, dans les provinces à majorité musulmane, notamment dans les Provinces-Unies et à Bombay, le Congrès formerait des gouvernements de coalition en y intégrant des membres de la Ligue musulmane. Il fut ordonné aux gouverneurs de faire en sorte que ceux-ci soient inclus dans les gouvernements. Dans les Provinces-Unies, les musulmans constituaient un sixième de la population totale. Leur influence et leur unité y étaient bien plus grandes que ne le laissait supposer leur nombre ; c’est pourquoi un accord tacite s’était établi entre le Congrès et la Ligue musulmane, selon lequel au moins deux ministres seraient choisis dans les rangs de la Ligue musulmane. Pourtant, aucun membre de la Ligue musulmane ne fut admis au gouvernement dans les Provinces-Unies ni à Bombay. Le Congrès commit ici une grave erreur. Il déclara sans ambiguïté qu’il était le seul à représenter l’ensemble de l’Inde. Pour les musulmans, cela revenait à se soumettre à la domination hindoue. Le slogan « l’islam est en danger » se fit alors entendre, et le « règne du Congrès » fut considéré comme bien pire que le règne britannique. Dans l’échange de lettres qui eut lieu entre le pandit Jawaharlal Nehru et M. Jinnah au début de 1938, la revendication de Nehru était celle d’une Inde unie et laïque, tandis que celle de M. Jinnah consistait à faire reconnaître à la Ligue une dignité égale à celle du Congrès. Dans l’échange de lettres qui eut lieu entre le pandit Jawaharlal Nehru et M. Jinnah au début de 1938, la revendication de Nehru était celle d’une Inde unie et laïque, tandis que celle de M. Jinnah consistait à faire reconnaître à la Ligue une dignité égale à celle du Congrès. Il ne fut pas possible de régler la question sur la base d’une formule ou d’un compromis quelconque (H. V. Hodson, The Great Divide, p. 63, pp. 66-67).

Après l’instauration du gouvernement du Congrès en Inde, les grandes déclarations du Congrès selon lesquelles toutes les classes et communautés seraient traitées avec justice, les intérêts des minorités seraient protégés, et ainsi de suite, furent démenties par les faits après 1937. De 1937 à 1939, les deux années et demie de gouvernement du Congrès dans sept provinces de l’Inde acquirent une sinistre réputation sous le nom de « Ramraj hindou » ; en raison des injustices infligées aux musulmans et de ses tentatives d’abolir leur religion, leur culture et leur civilisation, le Congrès perdit complètement la confiance des musulmans de toute l’Inde. Lors de la session de la Ligue musulmane tenue à Patna en décembre 1938, M. Muhammad Ali Jinnah déclara que tous les espoirs d’une paix et d’une harmonie entre les communautés avaient été réduits en miettes par le « fascisme du Congrès ». Partout en Inde, des manifestations furent organisées par les musulmans pour exiger la fin du gouvernement oppressif du Congrès.

La Ligue musulmane constitua un comité chargé d’enquêter sur les injustices infligées aux musulmans dans les provinces gouvernées par le Congrès. Le rapport présenté par ce comité fut connu sous le nom de « rapport Pirpur ». Un comité constitué par la Ligue musulmane provinciale du Bihar présenta un rapport intitulé « Les doléances des musulmans du Bihar ». Il fut appelé « rapport Sharif ». Le « rapport Sharif » fut présenté en mars 1939, après le « rapport Pirpur ». Puis, en décembre, le Premier ministre du Bengale, M. A. K. Fazlul Huq, présenta un rapport intitulé « Les souffrances et les malheurs des musulmans sous le gouvernement du Congrès ». Les journaux et périodiques hindous nièrent les accusations exposées dans ces rapports, et le gouvernement du Bihar rejeta le « rapport Pirpur ».

H. V. Hodson écrit dans son ouvrage The Great Divide :

« C’est un fait bien connu de l’histoire de l’Inde que, depuis que les hindous et les musulmans ont commencé à vivre côte à côte dans ce pays, une certaine tension religieuse y a toujours régné. Citons par exemple le culte de la vache, les entraves à l’appel à la prière, la profanation des mosquées, le viol et l’enlèvement de femmes, ainsi que d’autres agressions personnelles. D’autre part, de nouvelles accusations d’ordre politique et administratif se manifestent, en particulier celles qui sont exposées dans le raisonnable « rapport Pirpur ». L’ourdou est tenu à l’écart au profit de l’hindi ; la police et les magistrats font preuve de partialité ; les musulmans sont privés de leur juste part dans les emplois publics ; ils n’attendent aucune justice du gouvernement du Congrès ; des gouvernements parallèles du même genre sont laissés fonctionner par les comités du Congrès ; le gouvernement du Congrès, c’est-à-dire le gouvernement hindou ; ainsi, le drapeau du Congrès est hissé partout, le chant anti-islamique « Vande Mataram » est chanté comme hymne national et un système d’enseignement rural est introduit conformément au « plan de Wardha ». Tel est l’idéal imaginé par M. Gandhi, fondé sur la non-violence, la production et le tissage du fil, ainsi que l’abstention de religion. Les musulmans doivent se révolter contre cela, car leur enseignement primaire a toujours été fondé sur le Coran. » (H. V. Hodson, The Great Divide, pp. 73-74).

M. Hodson ajoute :

« Les gouverneurs britanniques des provinces gouvernées par le Congrès estimaient généralement que, même si leurs ministres s’efforçaient souvent de rester neutres sur le plan communautaire, la tendance des congressistes au pouvoir, dans les villes de district et les campagnes, les poussait à adopter un comportement arrogant et provocateur. En bref, le pays serait à l’avenir dirigé par un centre majoritaire. Derrière celui-ci se trouverait une organisation qui ne tolérerait jamais l’opposition et n’accepterait de partager son pouvoir avec personne. Il ne fait aucun doute que les deux années et demie d’autonomie provinciale, de 1937 à 1939, furent à l’origine de la propagation de la théorie des deux nations et du mouvement pour le Pakistan. » (H. V. Hodson, The Great Divide, p. 74).

Afin de résoudre les conflits et les différends entre hindous et musulmans en Inde, le poète Iqbal conseilla, le 21 juin 1937, de partager la cour. Le 7 juillet, le poète Rabindranath Tagore déclara à l’intention de la communauté des étudiants musulmans :

Rendez cette catastrophe précieuse au prix de la religion

Vous insultez Dieu

En partageant la cour, vous et moi de part et d’autre

Quel démon adorons-nous ?

Puis dix années s’écoulèrent dans une atmosphère de conflits et d’affrontements toujours plus graves. Il a été fait allusion plus haut aux deux années et demie de l’infâme gouvernement du Congrès. Le 17 octobre 1939, pendant la Seconde Guerre mondiale, le vice-roi des Indes, lord Linlithgow, publia une déclaration appelant le Congrès et la Ligue musulmane à aider et à soutenir le gouvernement britannique dans la guerre. Ce ne fut pas par sympathie pour les protestations des musulmans, mais parce qu’il ne pouvait accepter la déclaration du vice-roi, que le haut commandement du Congrès ordonna aux ministères de démissionner. Ils obéirent silencieusement à cet ordre, et la mauvaise gouvernance du Congrès prit fin dans les sept provinces. Pour cette raison, les musulmans, sous la direction de la Ligue musulmane, célébrèrent dans tout le pays la « Journée de la délivrance ».

Que la célébration, dans tout le pays à l’initiative de la Ligue musulmane, de la « Journée de la délivrance » fût ou non justifiée, une chose devint claire comme le jour : dans ce pays, l’unité et la concorde entre hindous et musulmans dans le domaine du gouvernement n’étaient plus possibles en aucune manière. Ainsi, conformément au conseil d’Allama Iqbal, il ne restait aucune autre voie vers une solution durable que de partager la cour. Mais ils n’étaient nullement disposés à partager la cour. Un affrontement toujours plus violent entre les deux parties devint donc inévitable. Finalement, la cour fut divisée après dix années sanglantes. Autrement dit, l’Inde fut partagée et, le 14 août 1947, l’État du Pakistan naquit pour les musulmans. Mais les musulmans qui restèrent dans la cour de l’Inde durent payer pendant de nombreuses années un lourd tribut pour le crime d’avoir voulu le partage de la cour.

Septième chapitre

L’éducation et la formation traditionnelles des musulmans

Les musulmans ont toujours accordé une importance infinie à l’instruction et à l’acquisition du savoir. Car tel était le commandement de leur Prophète. Quelque coûteuses et pénibles que soient ces études, et même s’il fallait, si nécessaire, aller de pays en pays pour s’instruire et acquérir le savoir, tel était l’ordre explicite du Prophète de l’islam, Muhammad Mustafa (que la paix et les bénédictions soient sur lui). Dans le passé, la communauté musulmane a observé cet ordre à la lettre. Ce sont eux qui, à une époque, ont allumé le flambeau du savoir et illuminé l’Europe plongée dans les ténèbres, en l’ouvrant au monde de l’éducation et de la connaissance. C’est une vérité historique. Partout dans le monde musulman, les savants sont tenus en particulier honneur et en grande estime. Tout père musulman s’efforce, dans la mesure de ses moyens, de donner une éducation à ses enfants, et considère cela comme un devoir et une prescription religieuse.

L’étude de l’histoire passée des musulmans de l’Inde nous apprend que, lorsqu’un enfant avait atteint l’âge de quatre ans et quatre jours, on commençait son éducation. Au cours d’une cérémonie particulière, on récitait à l’enfant une partie du Saint Coran, que celui-ci répétait ensuite. C’était une coutume indispensable dans chaque famille musulmane. (A.R. Mallick, Br. Policy & the Muslims in Bengal, p. 149 ; M. Fazlur Rahman, The Bengali Muslims & Eng. Education, P. I ; L.F. Smith, Appendix to Chahar Darvesh, p. 253).

M. Smith a assisté de ses propres yeux à cette cérémonie en 1801, dans la Province de la Frontière du Nord-Ouest, et l’a décrite dans son ouvrage Chahar Darvesh.

Les souverains musulmans de l’Inde ont encouragé de diverses manières l’instruction et l’acquisition du savoir, et leur ont consacré des sommes considérables. À la cour royale, les savants, les érudits et les hommes de science étaient particulièrement honorés. De vastes domaines fonciers exonérés d’impôt étaient donnés en divers endroits du royaume pour l’instruction. Il n’y avait pas de mosquée ou d’imambara où des professeurs n’enseignassent l’arabe et le persan.

Là où les musulmans étaient nombreux, on ouvrait des maktabs pour l’enseignement primaire, et les enfants musulmans y apprenaient l’arabe, le persan et l’enseignement islamique. Les sultans du Bengale, en particulier, étaient très attachés à l’instruction et lui apportaient tout leur soutien afin de la diffuser. Inspirés par eux, les zamindars musulmans, les détenteurs de terres exonérées d’impôt, les ayمadars et autres notables musulmans établissaient des maktabs et des madrasas dans leurs propres régions, et leur faisaient don de grandes richesses et de vastes terres pour en assurer les dépenses.

Le premier sultan du Bengale, Muhammad Bakhtiyar Khalji, était extrêmement passionné par le savoir et, à l’exemple de l’empereur de Delhi Qutbuddin Aibak, il établit en divers endroits du pays des mosquées, des collèges et des dargahs (centres d’enseignement du Coran et du hadith). (S.M. Jaffar, Education in Muslim India, 1935, p. 66 ; N.N. Law, Promotion of Learning in India during Muhammadan Rule, pp. 19-22).

Peu après son accession au trône du Bengale, le premier Ghiyasuddin (1212-1227 apr. J.-C.) fit construire dans la capitale du Bengale, Lakhnauti ou Lakshmanavati, une très belle mosquée, un collège et une auberge. Le deuxième Ghiyasuddin (1367-1373) était lui-même un poète renommé. Il fonda un collège à Darsbari, près du village d’Omorpur. (M. Fazlur Rahman, The Bengali Muslims & English Education, p. 4). Sous le règne de sultans tels que Husain Shah et Nasrat Shah, l’éducation connut également un essor considérable.

Murshid Quli Khan était un homme très érudit et un excellent homme de lettres, et il honorait toujours les savants et les hommes de mérite. Il entretenait près de deux mille oulémas et membres de cercles savants. Ceux-ci étaient constamment occupés à réciter le Saint Coran, à dispenser un enseignement religieux et à accomplir des rites et cérémonies. Ghulam Husain rapporte dans son histoire qu’inspiré par Murshid Quli Khan, un certain zamindar nommé Asadullah, de Birbhum, consacrait la moitié de ses revenus à l’entretien des hommes instruits et à d’autres œuvres de bienfaisance. Ghulam Husain ajoute qu’Alivardi Khan invita à venir s’installer à Murshidabad des cercles de savants instruits de l’ouest de l’Inde et leur assura à chacun une généreuse pension. Ils apportèrent avec eux un si grand nombre de livres précieux que la seule bibliothèque d’un certain Mir Muhammad Ali en comptait deux mille, voire davantage. — (M. Fazlur Rahman : The Bengali Muslims & English Education, p. 5 ; Ghulam Husain Seiyere, Mutakherin, vol. 2, p. 63, 69, 70 et 165).

Sous le régime musulman, il existait dans le pays d’innombrables établissements d’enseignement — maktabs, madrasas, collèges, etc. — destinés à l’instruction et à l’étude du savoir, mais il est très difficile d’en obtenir un relevé exact. Après la fin du régime musulman, ces établissements d’enseignement disparurent presque entièrement. On trouve quelques informations fragmentaires sur ceux qui subsistaient encore dans les rapports sur l’éducation rédigés par Buchanan Hamilton et W. Adam, respectivement entre 1807 et 1814, puis entre 1835 et 1838. W. Adam dit que quarante-deux villages furent donnés à Kasba Bagha, dans le district de Rajshahi, pour des établissements d’enseignement et des œuvres d’intérêt public. (Adam, Second Report, p. 37.) Toutes les dépenses des élèves qui étudiaient dans l’établissement d’enseignement de Kasba Bagha — logement, nourriture, vêtements, livres, nourriture et crayons, encre et plumes, articles de toilette, etc. — étaient prises en charge par l’établissement. — (A.R. Mallik, Br. Policy & Muslims in Bengal, p. 150).

Inspirés par le Coran et les hadiths à s’instruire, les membres fortunés de la société prenaient en charge les études des élèves pauvres. Dans les familles riches et distinguées, il était également d’usage d’assurer l’instruction des enfants au moyen de précepteurs compétents. Les élèves pauvres recevaient eux aussi gratuitement leur enseignement auprès d’eux. À Pandua, il était courant que les propriétaires fonciers musulmans, à leurs propres frais, engagent des enseignants pour instruire les élèves pauvres du voisinage. Il n’y avait aucun propriétaire riche ni aucun chef de village qui n’eût engagé un enseignant à cette fin. — Adam, First Report, p. 55 ; M. Fazlur Rahman, The Bengali Muslims and English Education, p. 6).

L’enseignement du Coran, des hadiths et de la doctrine islamique était considéré comme une œuvre pieuse, et presque tous les frais des établissements d’enseignement étaient pris en charge par une seule personne, directement ou par l’intermédiaire de dons, de waqfs ou de trusts. Ces personnes payaient le salaire des enseignants et assumaient toutes les dépenses relatives aux établissements, à leurs bâtiments et à leurs dépendances. Comme il n’existait pas de manuels scolaires à cette époque, l’enseignement était dispensé gratuitement. Les enseignants subvenaient généralement eux-mêmes à leurs besoins, soit comme imams de mosquée, soit grâce à quelque petit emploi public. Ils enseignaient donc gratuitement aux élèves. Ainsi se constituèrent de nombreux établissements d’enseignement privés musulmans, dont les dépenses étaient prises en charge par des personnes riches et généreuses. Chez les enseignants et ces généreux bienfaiteurs, on observait tout particulièrement la conviction que le but de l’enseignement n’était pas de gagner sa vie. Leur objectif était au contraire d’élever le niveau religieux et moral de la nation par la diffusion de l’instruction. — (M. Fazlur Rahman, The Bengali Muslims & English Education, p. 7-8).

Le rapport de W. Adam montre également très clairement qu’à cette époque on pouvait recevoir une instruction à très peu de frais, voire, pour ainsi dire, gratuitement. Chaque mosquée était le principal centre d’attraction de la population musulmane et, dans les madrasas rattachées aux mosquées, n’importe quel garçon pouvait apprendre gratuitement à lire et à écrire ; dans ces madrasas, tout garçon pouvait apprendre gratuitement à lire et à écrire. Comme il n’existait aucun manuel imprimé, l’achat de livres ne coûtait rien. On pouvait fabriquer l’encre et les plumes chez soi. Il fallait certes payer quelque chose pour l’enseignement supérieur, mais la somme était très modique. Après l’arrivée des Anglais, l’enseignement de l’anglais fut dispensé dans les écoles missionnaires chrétiennes. Personne ne pouvait y étudier gratuitement. Lorsqu’une personne adoptait la religion chrétienne, ses enfants avaient la possibilité d’y étudier sans payer de frais de scolarité. Si les musulmans pouvaient ainsi recevoir une instruction gratuitement ou à très faible coût, c’était uniquement parce que les dirigeants musulmans et les musulmans fortunés donnaient généreusement des richesses, des terres et d’autres biens à cette fin. — (M. Fazlur Rahman, The Bengali Muslims & English Education, p. 11).

Après l’arrivée des Anglais

L’instruction et le développement culturel de toute nation reposent sur la bienveillance, l’aide et la coopération. Il va sans dire que, peu après la disparition du pouvoir musulman au Bengale sur le champ de bataille de Plassey, l’« économie politique » s’effondra, le pays tout entier fut plongé dans la pauvreté, la misère et la détresse, et une terrible catastrophe s’abattit particulièrement sur la vie nationale des musulmans. Dès les débuts du régime de la Compagnie, les musulmans du Bengale se trouvèrent en péril et dans la détresse. Écrasé par le moulin de la tyrannie et de l’oppression sans limites engendrées par le sanad de la « diwani » que la Compagnie des Indes orientales avait obtenu afin de détenir le pouvoir sans responsabilité (Power without responsibility), le système social établi des musulmans commença à se disloquer complètement.

Après avoir été écartés du pouvoir politique, toutes les voies leur permettant de gagner leur vie commencèrent à se fermer ; la structure sociale se désagrégea, et les relations réciproques entre les différentes classes se rompirent également. — (M. Fazlur Rahman, The Bengali Muslims & English Education, p. 14).

Du fait du transfert du pouvoir des mains des musulmans à celles des Anglais, l’instruction des musulmans a été aussi gravement affectée que leur vie politique et économique. Comme cela a été exposé plus haut, leur système éducatif dépendait entièrement de l’aide gouvernementale ainsi que des dons des principaux musulmans, des biens waqf, des trusts, etc. Les musulmans considéraient la diffusion et l’extension de l’instruction comme une œuvre religieuse extrêmement méritoire et, à cette fin, ils donnaient généreusement d’immenses richesses, terres et biens. En de nombreux endroits, par l’intermédiaire de trusts ou d’organisations religieuses, les enfants de tous, riches ou pauvres sans distinction, pouvaient recevoir une instruction gratuitement et sans frais. Après avoir été écartés du pouvoir politique, le système éducatif des musulmans fut détruit. Les musulmans furent écartés de tous les emplois gouvernementaux, petits ou grands ; les chefs militaires musulmans partirent pour d’autres pays ou se rendirent dans les régions reculées du pays à la recherche de moyens de subsistance. Les emplois, notamment ceux exigeant une formation moderne, c’est-à-dire l’anglais, furent alors attribués aux Anglais et aux hindous, ce qui entraîna la disparition de la classe moyenne musulmane et l’émergence d’une nouvelle classe moyenne hindoue. Il est donc tout à fait naturel qu’en l’absence d’un gouvernement musulman, de fonctionnaires musulmans de haut rang et d’une classe moyenne musulmane, le système éducatif musulman ait été complètement anéanti ; et c’est bien ce qui arriva.

Sans même parler de l’instruction des musulmans, à vrai dire, pendant un siècle après l’instauration de la domination anglaise, l’existence même de la communauté musulmane était en fait menacée. Lorsqu’il ne s’agissait pour eux que de survivre, comment auraient-ils pu songer à l’instruction de leurs enfants ?

Il a été démontré au chapitre précédent que la Compagnie des Indes orientales mit fin à la domination musulmane au moyen d’une profonde conspiration menée avec les riches marchands hindous du Bengale, la classe des banias, les banquiers, etc. Il va sans dire que les intérêts des deux parties y étaient pareillement engagés : d’un côté, la Compagnie, désireuse du pouvoir politique, accédait au pouvoir ; de l’autre, les hindous qui souhaitaient la fin de la domination musulmane obtenaient de la Compagnie des avantages matériels, commerciaux et économiques. Après l’accession de la Compagnie au pouvoir, les hindous se rapprochèrent d’elle. Pour occuper des emplois sous son autorité et exercer le commerce, ils jugèrent nécessaire d’apprendre la langue anglaise.

Calcutta s’était développée comme centre commercial et ses habitants étaient, pour ainsi dire, presque tous hindous. Les marchands, banquiers, banias et membres de la classe moyenne hindous voulaient bâtir leur avenir autour de cette ville de Calcutta. Pour travailler sous l’autorité de la Compagnie et se livrer au commerce, ils estimaient que « English is money » — l’anglais était synonyme d’argent — et se prirent d’un vif intérêt pour apprendre autant d’anglais qu’ils le pouvaient. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, des écoles anglaises surgirent un peu partout, à Calcutta et dans ses environs, comme des champignons après la pluie, et les hindous y apprirent un anglais suffisant pour leurs besoins pratiques.

Examinons à présent quelque peu quelle était, en revanche, la situation des musulmans. Dans son ouvrage, W. W. Hunter écrit : « Des centaines d’anciennes familles musulmanes ont été anéanties. Par conséquent, le système éducatif des musulmans, qui était financé par des propriétés exemptes de taxe, a lui aussi cessé pour toujours de fonctionner. » — (W. W. Hunter, The Indian Mussalmans, édition du Bangladesh, 1975, p. 167).

Sans même parler des musulmans ordinaires, M. Hunter lui-même a dépeint dans son ouvrage un tableau poignant du traitement barbare et oppressif infligé à la société musulmane après l’arrivée des Anglais, traitement qui conduisit les descendants des nababs à une destinée tragique :

« Dans chaque district, quelque descendant d’anciens nababs se meurt lentement, consumé par ses tourments intérieurs, dans un palais en ruine sans toit ou au bord d’un étang délabré couvert de mousse et d’algues. J’ai eu l’occasion de connaître personnellement nombre de ces familles. Dans leurs bâtiments délabrés, leurs fils et filles adultes, leurs petits-fils et petites-filles, leurs neveux et nièces grouillent, et aucun de ces descendants affamés n’a la moindre possibilité de faire quoi que ce soit dans la vie. Ils restent assis sur des vérandas délabrées ou dans des salons de réception au toit percé, attendant l’heure de la mort et s’enfonçant dans le gouffre profond de la dette. Finalement, le prêteur hindou du voisinage provoque une querelle avec eux et crée une situation telle qu’ils se voient soudain contraints d’hypothéquer tout ce qu’ils possèdent pour acquitter leurs dettes. Ainsi, la dette les dévore et l’existence des anciennes familles musulmanes disparaît de la surface de la terre. » — (W. W. Hunter, The Indian Mussalmans, édition de Dhaka, 1975, p. 138).

Après l’arrivée des Anglais, l’ensemble de la communauté musulmane de l’Inde de l’époque a été frappé. Toutefois, ce sont les musulmans du Bengale qui ont été le plus durement touchés.

Hunter dit : « Je connais particulièrement bien les événements de cette province. Par conséquent, autant que je sache, ce sont les habitants musulmans d’ici qui ont le plus souffert sous la domination anglaise. » — (W. W. Hunter, The Indian Mussalmans, p. 140-141).

À cette époque, par le Bengale, on entendait le Bengale, le Bihar et l’Orissa. Une pétition adressée alors par les musulmans de l’Orissa à M. E. W. Saloni, C.S., commissaire divisionnaire, dépeint leur situation misérable. La pétition disait :

« En tant que sujets loyaux de Sa Gracieuse Majesté la Reine, nous croyons avoir des droits égaux à tous les emplois de l’administration du pays. Mais, à dire vrai, les musulmans de l’Orissa sont progressivement opprimés et n’ont aucun espoir de pouvoir relever la tête. Bien que nés dans des familles nobles, nous sommes devenus pauvres, les moyens de gagner notre subsistance nous ayant été fermés ; et, faute de protection de l’État, notre situation est semblable à celle de poissons tirés de l’eau et jetés sur la terre ferme. Nous exposons devant vous la triste détresse des musulmans, convaincus que vous êtes le représentant de la Reine dans la division de l’Orissa, et nous espérons que vous rendrez justice à toutes les classes, sans distinction de couleur, de caste ou de religion. Privés d’emplois publics, nous sommes tombés dans le dénuement le plus complet. Notre situation est devenue si désespérée que nous sommes prêts à aller dans n’importe quelle région reculée du monde — qu’il s’agisse des sommets enneigés de l’Himalaya ou des contrées peu peuplées de la Sibérie — si seulement nous recevons l’assurance qu’après avoir ainsi voyagé de pays en pays, nous obtiendrons un emploi public payé à raison de dix shillings par semaine. » — (W. W. Hunter, The Indian Mussalmans, p. 158-159).

Après l’arrivée des Anglais, les membres des familles musulmanes nobles qui occupaient divers postes publics furent privés de leur emploi. Ce ne furent pas seulement ces familles qui furent frappées par la pauvreté et anéanties ; la situation des familles musulmanes ordinaires du Bengale devint également similaire. Les paysans et les tisserands du Bengale furent eux aussi confrontés à une détresse extrême.

Au début du règne de la Compagnie, les musulmans connurent des souffrances et des malheurs sans fin. Le système social établi fut brisé et réduit en miettes sous l’oppression et les exactions de la Diwani, ce pouvoir « exercé sans responsabilité » (Power without responsibility). Avant l’acquisition de la Diwani, l’impôt foncier n’était pas perçu avec la rigueur qu’on lui applique aujourd’hui. En outre, auparavant, les revenus de l’État, de quelque manière qu’ils fussent perçus, étaient dépensés dans le pays même, de sorte que ses habitants en tiraient quelque avantage. Selon les mots d’un poète indien, l’impôt prélevé par le roi est semblable à l’humidité de la terre. Cette humidité, desséchée par les rayons du soleil, revient ensuite sur la terre sous forme de pluie fertilisante. Mais aujourd’hui, l’humidité extraite du sol indien retombe sous forme d’une pluie semblable dans un autre pays, et non sur le sol de l’Inde. (R. C. Dutt, Economic History of India, p. 11-12). Après l’arrivée des Anglais, le tiers du revenu total était envoyé en Angleterre. Le trésor royal ne demeura plus un « bayt al-māl », d’où le peuple pouvait recevoir de l’aide dans les moments de crise. Les recettes furent également doublées. Le prétendu dernier nabab du Bengale percevait, durant sa dernière année (1764), 817 553 livres de recettes ; trente ans plus tard seulement, les Anglais en percevaient 2 680 000. (R. C. Dutt, Economic History of India, p. 9 ; M. Fazlur Rahman, The Bengali Muslims & English Education, p. 14).

Nul n’ignore la destruction totale à laquelle la paysannerie fut confrontée durant les quelques années qui suivirent la bataille de Plassey, puis par la suite. D’un côté, les richesses du pays s’écoulaient continuellement et en quantités croissantes vers l’étranger ; de l’autre, à la suite du Permanent Settlement, les nouveaux zamindars infligeaient aux paysans des traitements inhumains. En conséquence, ceux-ci ne purent en aucune façon améliorer leur sort et, jusqu’à ce jour, ils continuent à cultiver la terre dans l’intérêt des zamindars, comme des esclaves. (M. Fazlur Rahman, The Bengali Muslims & English Education, p. 20 ; R. C. Dutt, p. 27).

Examinons également quelque peu à quel point la fortune de la société hindoue avait été favorisée. Dans le domaine foncier comme dans celui du commerce, elle fut extrêmement chanceuse. À la suite du Permanent Settlement de Cornwallis, presque tous les zamindaris des musulmans passèrent aux mains des hindous. En revanche, aucun hindou ne perdit son zamindari. Certes, certains anciens zamindaris hindous rencontrèrent des difficultés dans quelques cas, mais leur administration fut confiée à de nouveaux hindous favoris et à des parvenus. À la place de l’ancienne aristocratie apparut une nouvelle classe fortunée. C’était un aspect important du développement et de l’expansion de la société hindoue. En revanche, chez les musulmans, cela fut réduit à zéro. — (M. Fazlur Rahman, The Bengali Muslims & English Education, p. 25).

Après avoir évincé les musulmans des emplois, des zamindaris, des jagirs, de l’artisanat et d’autres secteurs, on établit une classe moyenne hindoue en expansion. L’histoire du Bengale au début du XIXe siècle est précisément l’histoire de cette nouvelle classe moyenne. Or cette classe était issue de la classe marchande hindoue. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’elle ait attiré pleinement l’attention du gouvernement. — (M. Fazlur Rahman, The Bengali Muslims & English Education, p. 118).

Le système des castes de la nation hindoue avait facilité la naissance de cette classe moyenne. En effet, ce système avait réservé une classe particulière aux activités commerciales comme moyen de subsistance. Les membres de cette classe s’intéressaient à cette nouvelle instruction anglaise. Comme ils étaient étroitement liés à la Compagnie et employés comme intermédiaires commerciaux ainsi qu’à des postes subalternes de l’administration, ils avaient pu attirer tout particulièrement l’attention des nouveaux gouvernants. La lecture des petits ouvrages écrits par les premiers fonctionnaires et les missionnaires au sujet de l’administration du pays permet de constater que le gouvernement mentionnait à plusieurs reprises ces gentilshommes hindous (la classe moyenne) et se préoccupait vivement de leur plaire et d’améliorer leur situation. Le gouvernement avait également été influencé par plusieurs autres raisons à cet égard. La première était qu’il considérait la domination musulmane comme une domination étrangère sous laquelle les habitants de ce pays, c’est-à-dire les hindous, avaient été opprimés. Deuxièmement, au moment où certaines mesures étaient prises pour améliorer la situation, les musulmans misérables avaient quitté les villes et gagné des régions reculées afin de subsister. Ils n’avaient donc pas pu attirer l’attention du gouvernement.

Troisièmement, le gouvernement avait adopté à l’égard des musulmans une politique de laisser-faire extrême, car il éprouvait naturellement méfiance et défiance envers ceux auxquels il avait arraché le pouvoir. En revanche, les hindous du Bengale et ceux des autres régions conquises par les Anglais avaient attiré l’attention du gouvernement de telle manière que celui-ci s’attachait surtout à leur plaire. De plus, les missionnaires chrétiens avaient constaté que les hindous étaient plus sensibles que les musulmans à la doctrine chrétienne et à sa propagande ; les gouvernants anglais s’étaient donc excessivement tournés vers les hindous, qui se mirent à désirer ardemment, à tout le moins, une connaissance rudimentaire de la langue anglaise. Les musulmans ne disposaient d’aucune possibilité à cet égard. Mais surtout, il n’existait parmi les musulmans aucune classe moyenne capable de faire valoir leurs revendications et de profiter de certains avantages dans la situation nouvelle. Le General Committee of Public Instruction, constitué ultérieurement par le gouvernement, a véritablement déclaré que, puisqu’ils ne possédaient pas en leur sein cette classe moyenne qui aurait été leur « richesse nationale, leur force et leur véritable protectrice », ils n’avaient pu bénéficier de l’instruction ni des autres possibilités. — (M. Fazlur Rahman, The Bengali Muslims & English Education, pp. 25-27 ; C. E. Trevelyan, On the Education of the People of India, pp. 4-8).

Les missionnaires chrétiens et les débuts de l’instruction anglaise

La manière dont les innombrables établissements d’enseignement qui existaient partout sous le règne musulman, selon leur propre système éducatif, furent détruits a été exposée en anglais dans le chapitre précédent. Cela était tout à fait naturel. La classe hindoue avait très bien compris la situation nouvelle et s’était donc rapidement engagée dans l’apprentissage de la langue anglaise. Cela ne signifie nullement que les musulmans ne l’avaient pas comprise. Mais nous voulons examiner ici les obstacles à l’adoption de la nouvelle instruction, c’est-à-dire de l’instruction anglaise, et les raisons pour lesquelles, malgré leurs nombreux efforts et leurs persévérances dans ce domaine, ils n’avaient souvent pas réussi.

En réalité, l’enseignement de la langue anglaise au Bengale et en Inde était lié à la prédication de la parole de Jésus, ou de l’Évangile, par les missionnaires britanniques. En 1659, la Cour des directeurs exprima dans un message sa profonde faveur pour la propagation de la parole de Jésus par tous les moyens possibles. Les missionnaires étaient autorisés à se rendre en Inde à bord de leurs navires et encouragés, une fois arrivés ici, à apprendre la langue maternelle du pays afin de prêcher la parole de Jésus parmi les pauvres et les ignorants. La charte accordée à la Compagnie des Indes orientales en 1698 insistait sur le fait que, là où la Compagnie s’établirait, ses membres devaient apprendre la langue maternelle du lieu afin de pouvoir les former. Car ils seraient les serviteurs ou les esclaves de la Compagnie, ou ses représentants auprès de la religion protestante. — (M. Fazlur Rahman, Bengali Muslims & Eng. Education, p. 28 ; Shap, p. 3, Parochial Annals of Bengal, par H. B. Hyde ; lettre de la Cour des directeurs à Fort St. George, 25 février 1695 ; LAW, Promotion of Learning in India by Early European Settlers, p. 19).

Sir John Shore, gouverneur général du Bengale, déclare que, pour des raisons politiques plutôt que religieuses, il est d’autant plus nécessaire de convertir les habitants de ce pays au christianisme.

Tant que nos sujets ne seront pas liés à nous par une foi religieuse vivante, le royaume que nous avons conquis ne sera pas à l’abri des invasions extérieures ni des mouvements et agitations intérieurs. — (M. Fazlur Rahman, Bengali Muslims & English Education, p. 34 ; Sharp, Review of Buchanan’s Treatise, vol. 1, p. 113).

Il est désormais clairement démontré que, pour affermir et prolonger leur domination britannique au Bengale et en Inde, ils jugèrent nécessaire d’apprendre la langue des habitants de ce pays, afin de pouvoir leur propager aisément la doctrine chrétienne.

Dans ce pays, la diffusion de l’éducation par les Anglais s’est faite par étapes successives. Au premier stade, les missionnaires chrétiens fondèrent, avec le patronage du gouvernement, des écoles où l’on enseignait le bengali. Au deuxième stade, ils établirent des institutions d’enseignement en langue anglaise afin de dispenser une éducation occidentale ainsi que la civilisation et les mœurs occidentales.

Les missionnaires poursuivirent leur travail sans interruption, année après année. Ils installèrent une imprimerie à Hugli-Sérampour, grâce à laquelle ils publièrent de nombreux ouvrages en bengali. Ils ne rencontrèrent aucun obstacle dans leur campagne de propagation ; ils reçurent au contraire des encouragements. Ainsi, grâce à leurs efforts inlassables, ils avaient établi, en 1815, 202 écoles rien que dans les environs de Calcutta. Bien auparavant, en 1794, un certain Carey avait fondé à Maldah une école dotée d’un internat gratuit. Arrivé au Bengale, il avait commencé à travailler comme surveillant dans une plantation d’indigo. Dans l’école qu’il avait fondée, on enseignait le sanskrit, le persan et le bengali. On y dispensait également des connaissances dans diverses matières, ainsi que la doctrine chrétienne. Un certain M. Archer fonda en 1780 une école pour garçons, puis, peu après, une école destinée à la fois aux garçons et aux filles. Une autre fut fondée par John Stranshenow. Toutefois, la particularité de l’école fondée par Brown était qu’elle avait été créée pour les jeunes hindous.

—(M. Fazlur Rahman, The Bengali Muslims & Eng. Education, p. 30 ; Calcutta Review, 1913 : « Old Calcutta »: Its Schoolmaster, par K. N. Dhas, p. 338).

Plusieurs sociétés furent fondées en Angleterre avec le soutien de l’État pour propager la doctrine chrétienne. Parmi elles, les plus remarquables furent la SPCK (Society for Promotion of Christian Knowledge), la S. P. G. (Society for the Propagation of the Gospel), la CMS (Church Missionary Society), entre autres. Leur contribution à la propagation de la doctrine chrétienne au Bengale est incontestable. Les missionnaires du Bengale soumirent le rapport suivant à leurs sociétés respectives :

« Le commerce a fait naître une nouvelle manière de penser et révélé une nouvelle énergie d’action. Si nous pouvons dispenser gratuitement un enseignement avec compétence, des centaines de personnes afflueront pour apprendre la langue anglaise. J’espère que nous serons un jour capables de le faire et que cela ouvrira une voie agréable à la propagation du message de Jésus-Christ. » —(M. Fazlur Rahman, Bengali Muslims & Eng. Education, p. 35 ; Mussalmans, vol. 1, p. 130-131).

Sous prétexte de fonder des écoles bengalies et anglaises, les missionnaires chrétiens, en propageant la doctrine chrétienne, n’hésitèrent pas à mener une campagne contre l’islam et son grand Prophète. Cornwallis interdit la prédication du christianisme sur les voies publiques et dans les villages (Beveridge, Hist. of India, vol. 2, p. 850-851).

Ils poursuivirent néanmoins cette activité. Finalement, après que Minto eut pris ses fonctions, il prit des mesures sévères contre les missionnaires pour avoir publié des brochures contenant des propos inconvenants et incongrus à l’égard de l’islam et du prophète Muhammad (paix et bénédiction sur lui). —(M. Fazlur Rahman, Bengali Muslims & Eng. Education, p. 36 ; Lethbridge, p. 59).

En 1818, le collège de Sérampour (Hugli) fut fondé sous la direction de William Carey. L’objectif de sa création était de dispenser les connaissances de l’Orient et de l’Occident, et de convertir les habitants du pays au christianisme par l’intermédiaire de leur langue maternelle. À cette époque, le collège de Sérampour était le seul établissement d’enseignement supérieur délivrant des diplômes en Asie. —(Mc. Cully, p. 41 ; M. Fazlur Rahman, Bengali Muslims & Eng. Education, p. 39-40).

Comme cela a été dit précédemment, l’objectif premier du collège de Serampore était la propagation et l’extension du christianisme en Inde ; il fallait pour cela former des chrétiens indigènes qui traduiraient en bengali les doctrines chrétiennes et s’occuperaient également de leur publication. À cette fin, les portes de ce collège étaient largement ouvertes aux non-chrétiens, et l’on encourageait les notables locaux à apporter leur aide et leur coopération à la propagation des doctrines chrétiennes. Jusqu’en décembre 1838, on constata que, sur un total de 101 étudiants dans ce collège, il n’y avait que 34 étudiants non chrétiens. C’étaient les fils de brahmanes et de familles d’autres castes de Serampore et des régions environnantes (Mc. Cully, p. 64-65).

Il n’y avait aucun étudiant musulman pour deux raisons. Premièrement, l’objectif de l’enseignement dispensé dans ce collège était la propagation du christianisme et, deuxièmement, on y enseignait une forme de bengali qui était incompréhensible pour les musulmans. En effet, ce bengali était fondé sur la connaissance de la grammaire sanskrite, que les musulmans n’étaient absolument pas censés posséder. — (M. Fazlur Rahman, Bengali Muslims & English Education, p. 140).

Dans les écoles et collèges fondés par les missionnaires, ainsi qu’au collège de Fort William (1800), fondé par le gouvernement, on continua, avec la collaboration d’enseignants hindous, à enrichir la langue bengalie selon les méthodes de la langue sanskrite ; or ce genre de bengali était inconnu des musulmans. Certes, les musulmans du Bengale inférieur parlaient bengali, mais leur bengali était mêlé d’arabe et de persan. Témoignant devant le comité restreint de la Chambre des communes britannique, D. H. H. Wilson déclara que le bengali et l’hindi étaient étroitement liés au sanskrit. Selon lui, dans le Shakiespear’s Hindustanee Dictionary, sur 500 mots, 305 étaient des mots sanskrits. Dans le manuel scolaire bengali intitulé « Hitopadesh », sur les 147 premiers mots, cinq seulement n’étaient pas sanskrits. [A. R. Mallik : Br. Policy and the Muslims in Bengal, p. 156 ; Sixth Report, Select Committee (HC), 1853, Minutes of Evidence, p. 9. En réponse à une question, Wilson déclara que personne ne pouvait comprendre le bengali sans posséder quelques connaissances du sanskrit.]

Dans les écoles de langue maternelle, on enseignait un bengali riche en mots sanskrits — les portes de ces écoles étaient fermées aux musulmans. Au Bihar, on enseignait également l’hindi dans l’alphabet devanagari, ce qui était lui aussi totalement inconnu des musulmans. — (Report of Bengal Provincial Committee, Education Commission, p. 215. Témoignage d’Abdul Latif en réponse à la question 1).

En outre, Dakshina, Amar Singh, Chanakya, Saraswati Vandana, Manbhanjan, Kalanka Bhanjan, etc.

Des ouvrages hindous tels que Dan Lila, Dadhi Lila, etc., qui traitaient des jeux amoureux de Krishna durant son enfance. Au Bihar, on enseignait en outre Sudam Charit, Ram Yamuna, etc. — (A. R. Mallick : British Policy and the Muslims in Bengal, p. 156).

Ces informations prouvent clairement que les missionnaires chrétiens, les dirigeants anglais et leurs agents indigènes avaient élaboré un plan conspiratif pour priver les musulmans de la lumière de l’instruction. Alexander Duff fonda à Calcutta un établissement d’enseignement destiné à l’instruction en anglais ; grâce aux efforts de Duff, celui-ci devint un établissement d’enseignement particulièrement remarquable. Mais il était réservé uniquement aux hindous des basses castes et avait été fondé avec la coopération de Raja Rammohan Roy. Cette école fut délibérément installée dans un quartier hindou et sur le site où avait autrefois été établi le Hindu College. Duff ne fit absolument aucun effort pour fonder une école dans un quartier musulman. — (M. Fazlur Rahman, Bengali Muslims & English Education, p. 41 ; N. Chattaerhce : Life of Mahatma Raja Rammohan Roy (bengali), p. 394).

Entre 1807 et 1814, le Dr Francis Buchanan, sur ordre du gouvernement, effectua une enquête dans les districts du Bengale et du Bihar. En 1938, son rapport fut publié en trois volumes par R. S. Martin. Sous le mandat de Lord Bentinck, entre 1835 et 1838, W. Adam rédigea trois rapports à partir des documents de Buchanan. Le troisième rapport fut établi en 1938, après ses propres examens et observations sur le terrain. Il présenta un état comparatif de l’instruction chez les communautés hindoue et musulmane, comme suit :

Hindous                              Musulmans

(a) Écoles primaires indigènes                         11                                16

(b) Écoles secondaires                                             38                               0

(c) Dans les familles où les parents ou des amis

enseignaient aux garçons et aux filles         1277                           311

Le relevé ci-dessus est donné à titre d’exemple pour le thana de Natore, dans le district de Rajshahi, où la population hindoue s’élevait alors à 656 558 personnes et la population musulmane à 1 296 401. Dans un tel thana à majorité musulmane, la proportion de musulmans recevant une instruction était aussi insignifiante que l’indique la description ci-dessus. Ce relevé donne le nombre total d’enseignants, parmi lesquels il n’y avait qu’un seul enseignant musulman.

Expliquant les raisons d’une situation aussi déplorable des musulmans dans le domaine de l’éducation, il déclare que, sur le plan financier, ils menaient une existence extrêmement misérable. Il ajoute que, dans ces conditions, leur conseiller de s’instruire revenait à tenter de monter au ciel au moyen d’une échelle, ce qui était une entreprise absolument impossible et absurde. Adam dit que, dans tout le district de Rajshahi, il n’y avait qu’une seule école destinée à l’instruction des musulmans, à Kasbabaghate, dans le thana de Bilmar ia, qui était vieille de plusieurs centaines d’années et avait été fondée grâce au patronage des sultans musulmans du Bengale et de nobles musulmans magnanimes.

W. Adam rédigea son troisième rapport (1838) après avoir visité cinq districts du Bengale et du Bihar. Le relevé qu’il établit sur cette base est le suivant :

Tableau n° 1 : écoles arabo-persanes, leur nombre et le nombre d’élèves hindous et musulmans.

District                 Persanes                 Écoles arabes         Élèves hindous         Élèves musulmans                 Total

Murshidabad          17                    2                      62                    47                               109

Bardhaman              93                   8                      477                 494                             971

Birbhum              71                    2                      245                 245                             490

Tirhut              234                 4                      445                 153                             598

Sud de Bihar       279                 12                    867                 619                              1486

Total                  694                 28                   2096               1558                           3654

Il est intéressant de noter que le nombre d’élèves hindous fréquentant les écoles arabes-persanes est supérieur dans une proportion de trois à quatre. Si l’on ajoute ensuite le nombre d’élèves hindous fréquentant les écoles sanskrites, leur nombre s’élève à 4651, contre 1558 élèves musulmans. Tableau n° 2 : écoles de langue maternelle — leur nombre, le nombre d’élèves, et les hindous et les musulmans.

District        Écoles bengalies     Écoles hindies     Élèves hindous     Élèves musulmans     Autres     Total

Murshidabad     62                     5                     998                     82                     0         1080

Burdwan         630                   0                     12408                   769                   13        13190

Birbhum         407                   0                     6125                    232                   26        6383

Tirhut          0                     80                    502                      5                     0         507

Bihar méridional 0                    286                   2918                     172                   0         3090

Total           1099                 376                   22951                    1260                  39        2425

Il ressort du tableau ci-dessus que les musulmans sont très en retard sur les hindous dans l’enseignement de la langue maternelle. La raison en est également très claire. Premièrement, le bengali fortement sanskritisé leur était incompréhensible et, deuxièmement, les manuels étaient remplis d’articles et de récits imprégnés d’idolâtrie. Troisièmement, faute d’écoles en ourdou en remplacement des écoles hindies, les musulmans restèrent en retard dans le domaine de l’éducation. W. Adam recommanda l’ouverture d’écoles en ourdou pour les musulmans ainsi que la rédaction de manuels bengalis adaptés à leurs besoins. Mais le gouvernement n’y prêta aucune attention.

[N.B. : A.R. Mallick, British Policy and Muslims in Bengal, p. 161-65]

À l’initiative de la branche de Calcutta de la Christian Missionary Society (C.M.S.), une école anglaise destinée aux hindous fut fondée à Burdwan en 1819. Lorsque les représentants de la branche de Calcutta, M. Shew et M. Thompson, la transférèrent régulièrement dans leurs locaux, l’école périclita par crainte que les élèves ne fussent convertis au christianisme. De même, en 1832, l’évêque Corrie fonda une école anglaise à Collingah, un quartier de Calcutta à forte population musulmane. Mais lorsqu’une église fut construite à côté, un grand nombre d’élèves musulmans quittèrent l’école. Dans son rapport, M. Thomson expliqua en 1841 la cause de la diminution du nombre des élèves en déclarant que, contrairement aux hindous, les musulmans n’étaient pas aussi attirés par les langues et la littérature occidentales. — (M. Fazlur Rahman, Bengali Muslims & English Education, p. 44-45 ; Long, Handbook of Bengal Mission, p. 125).

M. Thomson a fait porter la faute sur les musulmans en dissimulant la véritable raison. La véritable raison était que la question de la religion occidentale était intimement liée aux langues et à la littérature occidentales. Il était bien plus difficile pour les musulmans de se préparer mentalement à fréquenter une école missionnaire que pour les hindous. Les musulmans éprouvaient de l’aversion, voire même, pourrait-on dire, de la haine envers le christianisme. En effet, ils avaient fondé leurs croyances religieuses en rejetant le christianisme. Les hindous, en revanche, ne possédaient aucune connaissance préalable de cette nature et étaient donc facilement influencés par le christianisme.

Les missionnaires savaient que leurs contacts avaient amené un grand nombre d’hindous à embrasser le christianisme. C’est pourquoi tous leurs efforts étaient dirigés vers les hindous. En 1858, un missionnaire fit remarquer dans une brochure qu’il avait écrite qu’aucun effort véritablement sincère n’avait été déployé pour développer l’éducation parmi les musulmans. Les Européens chargés d’inspecter les établissements d’enseignement publics ne possédaient aucune connaissance de la langue, du caractère, ni des coutumes et du comportement des musulmans. — (M. Fazlur Rahman, Bengali Muslims & English Education, p. 46 ; India Office Tract, 242).

La fin du pouvoir musulman dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et l’obtention par la Compagnie des Indes orientales du diwani firent, pour ainsi dire, des Anglais les maîtres absolus de ce pays. Dès lors, leurs activités commerciales centrées sur Calcutta se développèrent au centuple. D’immenses édifices commencèrent à s’élever à Calcutta. Les hindous grâce à l’aide et à la coopération desquels la domination anglaise avait pu s’établir dans ce pays avancèrent en groupes pour occuper des emplois sous la Compagnie, devenir associés dans ses affaires ou travailler comme courtiers. Ils comprirent l’urgente nécessité d’apprendre la langue anglaise. C’est pourquoi la première initiative visant à fonder des écoles anglaises vint de leur part. Avec l’aide et la coopération de leurs amis marchands européens, des commerçants, riches négociants et hommes d’affaires hindous fondèrent des écoles anglaises privées en divers endroits. Dans les années 1790 du XVIIIe siècle, un certain Nityananda Sen fonda une école de ce type à Kolutola, à Calcutta.

Il convient ici de mentionner un autre point important. Dans ce pays, les missionnaires entreprirent de propager largement le christianisme en fondant des écoles de langue bengalie. Lorsqu’ils commencèrent à aller trop loin dans cette entreprise, le gouvernement britannique imposa certaines restrictions à leurs activités. Mais le Charter Act de 1813 abolit les restrictions qui leur avaient été imposées. Cette loi ouvrit la voie à l’établissement de l’épiscopat (Episcopacy) en Inde. En 1814, l’évêque Middleton arriva à Calcutta. Encouragés par son zèle et son énergie, les missionnaires se mirent à l’œuvre avec un nouvel élan. Il s’impliqua étroitement dans le Bishop’s College de Calcutta. À sa demande, le gouverneur général fit don de soixante-deux bighas de terrain à cet établissement. Par la suite, une aide gouvernementale plus importante lui fut accordée. L’évêque Middleton lui-même fit don de cinq cents livres sterling et de cinq cents ouvrages à la bibliothèque du collège afin d’y établir une église.

Les marchands européens se mobilisèrent pour aider et soutenir l’œuvre des missionnaires, et ce furent en fait eux qui jetèrent les bases de l’enseignement anglais au Bengale. Grâce à leurs efforts, et notamment avec l’aide et la coopération de M. David Hare et de Sir Edward Hyde East, le Hindu College fut fondé à Calcutta en 1817 pour l’éducation des jeunes hindous. Le 27 août 1816, lors d’une assemblée générale tenue en présence d’hindous à la résidence de Sir Edward, furent élaborés les statuts et le règlement de ce collège projeté. Il fut déclaré que l’objectif premier de cet établissement était d’enseigner aux enfants de familles hindoues distinguées les langues anglaise et indiennes, ainsi que la littérature et les sciences de l’Europe et de l’Asie. — (M. Fazlur Rahman, The Bengali Muslims & English Education, p. 48-51, cité d’après les règles approuvées par les souscripteurs et l’assemblée générale tenue le 27 août 1816, Calcutta Christian Observer, juillet 1832, p. 72).

Ce Hindu College devint un collège gouvernemental en 1832. Ainsi, le gouvernement favorisa une communauté particulière dans le domaine de l’éducation. On reproche généralement aux musulmans d’avoir été extrêmement réfractaires à l’enseignement anglais et occidental. Ils auraient même été indifférents à la langue bengalie. Il a été dit plus haut comment, afin d’écarter les musulmans du domaine de l’éducation, la langue bengalie fut rendue abondamment sanskritisée. Était-ce réellement la raison pour laquelle les musulmans auraient refusé d’apprendre l’anglais ? Une telle conception serait injuste à leur égard. Les études dans les écoles et collèges anglais coûtaient extrêmement cher, tandis que les musulmans étaient accablés par la pauvreté. Les riches marchands et prêteurs hindous, avec l’aide et le soutien de leurs amis anglais, fondèrent eux-mêmes des écoles anglaises privées et facilitèrent, sans aide gouvernementale, l’accès de leurs enfants à l’enseignement anglais. De telles initiatives étaient impossibles et irréalistes pour les musulmans. On peut affirmer sans hésitation que, par nature, par appartenance ethnique et du point de vue de leur religion, les musulmans étaient plus attachés à l’éducation que n’importe quelle autre communauté. Mais, leur structure politique et économique ayant été entièrement détruite, ils prirent du retard dans le domaine de l’éducation. Ils étaient également favorables à l’enseignement anglais, et donc à l’enseignement occidental. Cependant, ils ne purent obtenir la moindre sympathie du gouvernement à cet égard. La madrasa de Calcutta fut fondée en 1780 par Warren Hastings comme établissement gouvernemental destiné à l’éducation des musulmans. Mais l’histoire de cette madrasa durant les quarante années allant de 1780 à 1829 est extrêmement douloureuse. Le gouvernement aurait pu en faire un établissement d’enseignement supérieur pour les musulmans, comprenant l’enseignement anglais et occidental. Mais il ne le fit pas. Malgré les demandes répétées visant à ouvrir des classes d’anglais à la madrasa de Calcutta, le gouvernement tergiversa pendant de longues années. Outre le Hindu College, de nombreuses écoles anglaises furent fondées pour l’enseignement supérieur des hindous par des hindous, des Anglais, des missionnaires et la Calcutta School Society. Mais les musulmans n’avaient aucun moyen d’y accéder. Selon le récit de M. Adam, deux écoles avaient été fondées à Calcutta, sur Upper Circular Road et à Bara Bazar, l’une par un chrétien et l’autre par un hindou. Leurs fondateurs y enseignaient également. Il y en avait une autre à Shobhabazar. Trois cents élèves y étudiaient. Cette école aussi était dirigée par un chrétien et un hindou. Comme ces écoles étaient privées, elles étaient entretenues grâce aux élèves. Comme elles étaient privées, des frais de scolarité élevés étaient prélevés auprès des élèves. On ignore si les musulmans y étaient admis. Mais, même si cela avait été le cas, on peut assurément dire qu’ils n’auraient pas pu y envoyer leurs enfants faute de moyens. La Calcutta Review (1850) mentionne encore plusieurs écoles de ce type, parmi lesquelles l’Oriental Seminary est particulièrement remarquable. L’école fut fondée en 1823. En 1850, elle comptait 585 élèves. Elle occupait la deuxième place après le Hindu College. On dit qu’un certain Gaur Mohan Addy fonda cette école pour ses compatriotes et qu’il nomma à l’enseignement un certain M. Charnbull ainsi qu’un avocat, Herman Geoffery. Il est très probable que les élèves musulmans n’y aient pas non plus été admis. En outre, certaines écoles spéciales furent fondées pour les enfants chrétiens, où l’admission des hindous et des musulmans était autorisée. Il s’agissait notamment de The Calcutta High School, The Parental Academic Institution, The Philanthropy-Academy et The Verulam Academy. La Parental Academy était située dans un endroit où les musulmans aisés pouvaient envoyer leurs fils. Les musulmans distingués et aisés envoyaient leurs enfants à St. Paul’s School et à la Parental Academy. Ils les y envoyaient parce que les garçons y acquéraient une bonne maîtrise de l’anglais et que ces deux établissements n’étaient pas des écoles de type missionnaire. Expliquant pourquoi les musulmans fréquentaient ces deux écoles, M. Mouat (Mouat 1952) — [F. J. Mouat, secrétaire du Comité de l’éducation] — dit que, comme l’enseignement n’était pas satisfaisant à la madrasa de Calcutta et qu’elle présentait encore d’autres défauts, ils avaient été contraints de se rendre ailleurs. — (M. Fazlur Rahman: The Bengali Muslims & English Education, p. 57-58; Calcutta Review, 1850, p. 457; Adam, op. cit., pp. 37, 41).

La madrasa de Calcutta, fondée en 1780 pour l’éducation des musulmans, fit l’objet de la part de la Compagnie et du gouvernement britannique d’une telle négligence qu’il semble que le but des autorités ait été de dispenser, au lieu de l’éducation, l’ignorance et la mauvaise instruction. Il me paraît nécessaire d’apporter quelques éclaircissements à ce sujet.

À la demande d’un certain nombre d’éminents érudits musulmans, Hastings fonda en 1780 la madrasa de Calcutta pour l’éducation des musulmans. Jusqu’alors, les musulmans exerçaient diverses responsabilités dans les tribunaux criminels et civils ainsi que dans la police, et le persan étant en usage dans l’administration, le gouvernement de la Compagnie avait lui aussi besoin de maintenir un système éducatif destiné aux musulmans afin d’assurer provisoirement la conduite de l’administration. La responsabilité de la direction de la madrasa fut confiée à [texte incomplet]. Mais, de 1780 à 1791, aucun progrès ne fut observé dans la madrasa. Des erreurs et des irrégularités furent relevées dans la gestion de Majduddin, qui fut relevé de ses fonctions et remplacé par un certain Muhammad Ismail. Le comité de la madrasa fut réorganisé et le programme suivant fut établi :

Philosophie naturelle (Natural Philosophy), fiqh, droit, astronomie, géométrie, mathématiques, logique et grammaire. Mais la situation ne changea pas jusqu’en 1922. C’est pourquoi le Dr Lamsden (Lamsden), membre influent du comité de la madrasa, recommanda dans son rapport la nomination d’un directeur européen. Le gouvernement rejeta cette recommandation, mais Lamsdan demanda dans son rapport que l’on nomme un directeur européen. En 1818, le comité proposa de nommer un secrétaire européen. Le gouvernement accepta cette proposition, mais en confia la charge financière au comité afin qu’elle n’impose aucune pression aux recettes publiques. Il est regrettable que les propositions du Dr M. Lamsden visant à traduire en arabe et en persan les ouvrages de savoir et de science occidentaux, à introduire l’enseignement de l’anglais à la madrasa et à enseigner l’anglais aux élèves musulmans aient été rejetées par le gouvernement, ou que celui-ci ait continué à tergiverser pendant de nombreuses années. — (M. Fazlur Rahman, Bengali Muslims & English Education, p. 68-70; A. R. Mallick, British Policy & the Muslims of Bengal, p. 176).

Lorsqu’un membre responsable du comité, le Dr M. Lamsden, proposa d’ouvrir des classes d’anglais à la madrasa, il faut certainement comprendre que les élèves musulmans et leurs parents étaient favorables à l’enseignement de l’anglais. Sinon, ils se seraient opposés à cette proposition. Il convient de se rappeler qu’une proposition visant à ouvrir des classes d’anglais au collège sanskrit de Bénarès avait été formulée en 1815. Le comité de la madrasa resta en retard sur ce point. En revanche, le Hindu College fut fondé en 1816 et l’enseignement en anglais y commença. En 1854, à la suite des demandes et des représentations des musulmans, ce Hindu College fut transformé en Presidency College et ses portes furent ouvertes aux élèves de toutes les religions et de toutes les communautés. (Abdul Mawdud, Madhyabitta Samajer Bikash: Sanskritir Rupantar, p. 94; Shatabdir Parikrama: Dr Hasan Zaman, professeur Abdur Rahim, p. 239).

Quoi qu’il en soit, conformément à la proposition de Lamsden, le capitaine Irwin fut nommé secrétaire du comité avec un salaire mensuel de trois cents roupies. En août 1821, le premier examen fut organisé selon le nouveau règlement, et ses résultats furent satisfaisants. Les résultats des deux années suivantes furent également bons. En 1823, M. John Adam constitua le General Committee of Public Instruction. Le comité déclara satisfaisants les résultats des examens de 1824 et de 1825. Lamsden proposa de nouveau que les manuels anglais fussent traduits en arabe et en persan afin d’encourager les élèves à apprendre l’anglais. Il insista particulièrement sur la nécessité de créer une école préparatoire (Preparatory) pour améliorer la qualité de l’enseignement élémentaire de la madrasa. Cependant, le comité de la madrasa, influencé par les Européens, accepta toutes les propositions de Lamsden. Mais il refusa d’accepter la clause relative à l’expansion de l’enseignement européen. La majorité des membres exprimèrent l’opinion que l’introduction de l’enseignement anglais ou européen ferait échouer l’objectif pour lequel la madrasa avait été fondée. (Board’s Collection, 909, p.321. pp.365-67,909. p.322; Lamsden to Madrasah Committee, 30 May, 1823; Madrasah Committee to Governor-General, 3 July 1832). Ainsi, le refus du comité créa un obstacle majeur à l’accès des élèves musulmans à l’enseignement anglais. En revanche, le comité de l’Instruction publique examina avec enthousiasme la proposition d’ouvrir des cours d’anglais au Sanskrit College de Calcutta et prit le Hindu College sous son contrôle afin d’en assurer la bonne administration. Il nomma le Dr. H. H. Wilson secrétaire du comité et inspecteur officiel de cet établissement. Des fonds publics considérables furent également affectés à cette fin. Bien que des demandes répétées eussent été adressées au gouvernement pour introduire l’enseignement anglais dans la madrasa, établissement public d’enseignement, celui-ci n’y accorda aucune importance. En revanche, la faveur, l’aide, la sympathie et les dons du gouvernement affluaient en faveur du Hindu College, établissement privé. Il apparaît donc clairement combien le gouvernement était indifférent aux musulmans, et plus particulièrement à leur enseignement de l’anglais. Cela prouve également que l’accusation selon laquelle les musulmans auraient rejeté l’enseignement anglais est sans fondement. L’accusation portée contre eux au nom d’une classe particulière est elle aussi dépourvue de fondement. C’est précisément pour dissimuler le crime de favoritisme envers une classe particulière que l’on fit porter la faute aux musulmans. Quiconque connaît bien l’histoire de l’activité des missionnaires chrétiens et de la propagation du christianisme parmi les hindous, et même l’histoire de leur propre institution, le Hindu College, reconnaîtra nécessairement que le dégoût ou l’indifférence des hindous envers l’enseignement anglais n’étaient pas plus grands que ceux des musulmans. — (M. Fazlur Rahman, Bengali Muslims & English Education, p. 73-74).

Après l’examen annuel de la madrasa en 1825, les examinateurs, M. Mill et M. Thomson, constatant les résultats remarquables des élèves, proposèrent de leur enseigner les connaissances et les sciences occidentales. Encouragé par leur proposition, Lamsden insista pour introduire l’enseignement de l’anglais à la madrasa. Dans le rapport qu’il adressa au comité, il déclara que ses contacts étroits et prolongés avec les élèves musulmans et la population musulmane lui avaient donné l’impression que, si la langue anglaise était acceptée uniquement comme un moyen d’acquérir les connaissances nécessaires, les musulmans n’y verraient aucune objection et l’adopteraient au contraire avec empressement. Mais si les manuels servaient à faciliter la propagation de la Bible, ou si l’on portait atteinte aux croyances religieuses des musulmans, il était naturel que des objections fussent soulevées. — (M Fazlur Rahman, Bengali Muslims & English Education, p. 74; Board’s Collection, 909, pppp. 713; Lamsden to General Committee, 19 February 1825). Lamsden proposa en outre d’accorder à chaque élève une bourse de huit roupies afin de l’encourager à apprendre l’anglais. Macaulay s’y opposa vivement et la proposition fut rejetée.

Bien qu’aucun cours d’anglais n’eût été ouvert à la madrasa, les élèves étaient devenus si désireux d’apprendre l’anglais qu’ils commencèrent à en étudier quelques rudiments auprès de professeurs moyennant une rémunération dérisoire. De ce fait, ils ne parvenaient même pas à bien apprendre l’anglais. Lamsden proposa alors au comité de nommer un professeur de langue anglaise. Cette proposition ne produisit elle non plus aucun résultat. Ainsi, ce ne fut pas par la faute des musulmans, mais en raison de l’attitude partiale des autorités et de leur manque de sincérité dans le développement de l’instruction des musulmans, que les élèves de la madrasa furent privés d’enseignement anglais.

Entre-temps, l’éminent spécialiste de l’éducation, le Dr. H. H. Wilson, qui était lié au Hindu College, demanda une aide publique accrue afin d’assurer le développement continu de cet établissement. M. Holt Mackenzie, responsable du département de l’Instruction, proposa de créer un collège privé destiné à une classe et à une communauté particulières. Mais le gouvernement rejeta cette proposition, au motif qu’elle entraînerait des dépenses considérables. Ce rejet fut une véritable bénédiction pour le Hindu College. À partir de ce moment, le comité concentra toute son attention sur ce Hindu College, qui fut établi comme l’unique foyer de l’enseignement anglais. Dans son rapport de 1825 consacré à cet établissement, le comité général exprima sa satisfaction en déclarant que le nombre d’élèves était passé de cent à deux cents et que, si un nombre aussi élevé d’élèves pouvait recevoir les connaissances nécessaires et une formation en langue anglaise, on pouvait sans aucun doute espérer le développement et le perfectionnement des qualités intellectuelles des principaux et éminents habitants de la ville de Calcutta (Principal Inhabitants of Calcutta). L’expression « principaux et éminents habitants de la ville de Calcutta » mérite ici une attention particulière. Il ne fait aucun doute qu’elle désigne exclusivement la « classe moyenne hindoue » de Calcutta. Cette expression révèle clairement l’attitude véritable du gouvernement britannique dans le domaine de l’éducation.

En réalité, la politique ou doctrine éducative des dirigeants anglais était une politique de filtration (Policy fo filtration), par laquelle les possibilités d’accéder à l’enseignement supérieur, c’est-à-dire aux connaissances et aux sciences occidentales par l’intermédiaire de la langue anglaise, étaient limitées à une classe choisie d’hindous, désignée sous le nom de Principal Inhabitants of Calcutta (les principaux et éminents habitants de Calcutta), c’est-à-dire la classe moyenne hindoue. Ceux-ci recevraient une éducation anglaise et se consacreraient à la diffusion de cette instruction dans le pays. Autrement dit, dans les établissements d’enseignement qu’ils créeraient, les enseignants seraient hindous tout comme les élèves. C’est effectivement ce qui s’est produit. À vrai dire, cet enseignement était lui-même principalement limité aux hindous des classes supérieures, c’est-à-dire aux brahmanes. La classe des commerçants hindous bénéficia également des fruits de cette politique de filtration. Les musulmans, cela va sans dire, mais aussi les autres classes de la société hindoue en furent exclues. Le révérend Lal Behari Dey observe : « En Inde, le filtre des classes supérieures n’est nullement un filtre. C’est un vase de terre dont l’ouverture est si hermétiquement fermée qu’aucune lumière ni aucun air extérieur ne peut y pénétrer. D’un côté, un brahmane se nourrit à satiété de logique, de métaphysique et de théologie ; de l’autre, le shudra, avec le lépreux, attend avec des regards avides de savoir quand un morceau de nourriture provenant de la table de son maître lui échoira. » (L.B. Dey in reply to Babu Kishori Chand Meeting of British India Association, 1868 – Quoted by H.A. Stark, Vernacular Education in Bengal, p. 89).

Conformément à cette politique de ruissellement, le gouvernement accorda toute son attention au Hindu College. Huit bourses de seize roupies chacune et une allocation mensuelle de trois cents roupies furent accordées aux étudiants. Ensuite, 49 376 roupies furent allouées à l’impression de livres élémentaires et 5 000 roupies à l’achat de livres en Angleterre.

Après avoir ainsi donné au Hindu College la possibilité d’atteindre les sommets du progrès, Wilson porta son attention sur le Sanskrit College. Dès l’annonce de l’ouverture d’une classe d’anglais, 40 des 136 étudiants manifestèrent leur intérêt pour l’apprentissage de l’anglais. Un certain M. Tytler (Tytler), professeur au Hindu College, fut chargé en outre d’enseigner au Sanskrit College. Après toutes ces mesures, le gouvernement, peut-être honteux de son attitude, décida en 1829 d’ouvrir une classe d’anglais à la madrasa de Calcutta. Le rapport d’avril de la première année indiqua que le nombre d’étudiants était passé de 136 à 102. La pauvreté fut présentée comme la cause principale. En effet, la plupart des étudiants musulmans venaient de régions éloignées de la province pour apprendre l’anglais. En raison de leur pauvreté, ils étudiaient dans les logements des intendants de gentilshommes anglais et grâce à l’aide financière des sahibs. (M. Fazlur Rahman, Bengali Muslims & English Education, p. 74-80 ; Hunter, The India Mussalmans, p. 203).

La longue discussion qui vient d’être consacrée à l’éducation des musulmans sous le régime britannique avait deux raisons. La première était de démontrer l’attitude partiale du gouvernement anglais à l’égard des musulmans. La seconde était de prouver que l’accusation selon laquelle les musulmans avaient rejeté l’éducation anglaise était infondée. J’espère que ces deux points sont devenus clairs dans la discussion précédente. À titre de preuve, permettons-nous encore quelques remarques.

Lord Macaulay fut nommé membre chargé des affaires juridiques au Parlement britannique en 1834. Décrivant l’objectif de la politique éducative du gouvernement britannique en Inde, il déclara :

« Nous devons actuellement former une classe qui servira d’intermédiaire entre les gouvernants et les gouvernés. Elle sera indienne par la constitution de sa chair et la couleur de sa peau, mais authentiquement anglaise par ses goûts, ses opinions, sa morale et son intelligence. (Woodrow, Macauly’s Minutes on Education in India, 1862 ; Abdul Mawdud, Développement de la société de classe moyenne : transformation de la culture, p. 97).

Macaulay ajouta : « Je suis fermement convaincu que, si notre politique éducative est mise en œuvre, dans trente ans, il n’y aura plus aucun idolâtre dans la société bengalie instruite et distinguée. » (Trevelyan, Life and Letters of Lord Macaulay, vol. 1, p. 455)

Ce que M. Macaulay souhaitait voir trente ans plus tard dans sa première déclaration avait déjà commencé, mais peut-être ne pouvait-il pas s’en rendre compte depuis l’Angleterre. Des informations sur l’augmentation de la demande de produits britanniques furent recueillies en 1832. Ce rapport indiquait que, dans la classe moyenne de Calcutta, la demande de tissus britanniques n’était pas la seule à avoir augmenté : la demande et l’attrait pour les boissons britanniques avaient également progressé. L’attrait pour les articles de luxe britanniques s’était accru. Ils possédaient des maisons meublées de mobilier britannique et des voitures à attelage, et ils buvaient aussi de l’alcool. Les indigènes buvaient certainement davantage. Ils voulaient ainsi prouver qu’ils n’éprouvaient ni répugnance, ni haine, ni aversion pour le firangipanisme (pour reprendre les termes de Macaulay : être authentiquement anglais par ses goûts, ses opinions et sa morale). Ils buvaient de l’alcool, du brandy et de la bière. (Select Committee Report, House of Commons, 1831-32 ; Mawdud, p. 10).

Expliquant la « politique de ruissellement » du gouvernement en matière d’éducation, M. Trevelyan déclara : « Les riches commerçants et les communautés instruites en bénéficieront les premiers ; un groupe de nouveaux enseignants apparaîtra ; davantage de livres seront publiés dans les langues indigènes. Grâce à cela, nous progresserons de la ville vers les villages, d’un petit nombre vers les foyers de l’immense population ; des écoles primaires seront fondées. Cependant, nos moyens sont limités, alors qu’il nous faut instruire des millions de personnes. C’est pourquoi une sélection est nécessaire, et l’attention s’est d’abord portée sur les membres de la classe moyenne supérieure. Car, s’ils sont instruits, les possibilités se répandront également parmi le peuple. »

(Abdul Mawdud : Le développement de la classe moyenne, p. 97-98 ; Trevelyan, p. 48).

Les véritables pensées des gouvernants anglais sont sorties de la bouche de M. Trevelyan. Avec la coopération des riches, des marchands et de la classe moyenne hindoue, ils ont arraché le pouvoir politique aux musulmans. Grâce aux relations d’affaires et de commerce, leur alliance avec cette classe moyenne s’est resserrée. En la maintenant entièrement satisfaite, ils pourront préserver leur pouvoir de gouvernement dans ce pays. Il n’y a donc rien d’étonnant, même si cela est injuste, à ce que toute leur faveur se déverse sur cette classe particulière. Les missionnaires chrétiens s’efforcèrent de répandre l’instruction dans ce pays. Cependant, leurs intentions n’étaient nullement nobles. Comme leurs appels et leurs invitations à faire connaître leur « bonne nouvelle » aux musulmans, sous prétexte d’éducation, se soldèrent par un échec, ils ne pouvaient guère considérer les musulmans avec bienveillance. Cet échec finit par les conduire à se livrer à une propagande contre l’islam et son Prophète. Ainsi, dans le cercle formé par les missionnaires, les gouvernants anglais et la classe moyenne hindoue qui leur servait d’alliée, le sort des musulmans fut écrasé ; ils furent rejetés loin du domaine de l’instruction et des moyens de subsistance, et privés de tous les autres avantages et possibilités.

Les habitants de ce pays n’avaient pas à faire venir de l’étranger l’argent nécessaire à l’instruction et au bien-être. L’argent de ce pays devait être dépensé pour les habitants de ce pays. Et cela n’était jamais considéré comme une faveur ou une bienveillance. C’était le droit des habitants de ce pays. Mais les musulmans furent privés de ce droit. Loin d’allouer des crédits du Trésor public à l’instruction des musulmans, les autorités détournèrent même les dons destinés à leur instruction et les employèrent à mauvais escient. Prenons par exemple le don du généreux philanthrope Haji Muhammad Muhsin. Plutôt que de présenter ici le point de vue des musulmans à ce sujet, rapportons ce qu’en a dit l’éminent Anglais et chrétien, M. Hunter :

En 1806, un riche et éminent musulman du district de Hooghly légua, à l’heure de sa mort, son immense domaine foncier afin que ses revenus soient dépensés à des œuvres charitables. Plus tard, un conflit éclata entre ses deux administrateurs fiduciaires. En 1810, lorsqu’ils s’accusèrent mutuellement de mauvaise gestion des biens, la crise atteignit son paroxysme et le collecteur anglais du district prit possession des biens, sous réserve de la décision du tribunal. Le procès se poursuivit jusqu’en 1816 ; il les destitua alors tous deux et le gouvernement prit lui-même en charge l’administration du domaine. Le gouvernement assuma lui-même la fonction de l’un des administrateurs fiduciaires et nomma un remplaçant pour le second. L’année suivante, l’ensemble des biens fut donné à bail à condition de verser le revenu foncier fixé. Pendant la durée du procès, le montant total des revenus tirés des baux, y compris les arriérés dus, s’éleva à 105 700 livres sterling. (C’est sur ces revenus que le coût de la construction du collège fut payé.) En outre, le revenu annuel du domaine a jusqu’à présent produit un excédent de plus de 12 000 livres sterling.

« Comme je l’ai déjà dit, un trust fut constitué afin que les revenus du domaine soient consacrés à diverses œuvres pieuses. Parmi les œuvres auxquelles le testament prescrivait de les affecter figuraient la célébration de certaines cérémonies de prédication religieuse, l’entretien de l’Imambara de Hooghly ou de la grande mosquée, d’un cimetière, de certaines bourses d’études, ainsi que le financement de divers établissements religieux. Le financement d’un établissement d’enseignement entre dans le cadre de l’objet pour lequel le trust a été constitué. Mais, conformément à la volonté du fondateur, cet établissement devait être un établissement d’enseignement destiné aux musulmans et conforme à leurs usages. Dans les pays musulmans, la fondation de collèges pour les étudiants pauvres et doués est considérée comme une œuvre religieuse. En revanche, employer les fonds de ce testament au fonctionnement d’un collège non musulman serait considéré comme contraire à la volonté du testateur et constituerait un grave abus de pouvoir de la part des administrateurs fiduciaires.

« Il est donc facile d’imaginer avec quelle colère les musulmans pouvaient accuser le gouvernement anglais de détourner les fonds, pour avoir employé l’argent de ce fonds à la création d’un collège anglais. C’est effectivement ce qui s’est produit. Avec l’argent d’un bien affecté exclusivement à des œuvres religieuses islamiques, le gouvernement a créé un établissement d’enseignement où l’on enseigne des matières contraires aux principes de l’islam et dont les musulmans ont été, en pratique, exclus. »

Aujourd’hui, le directeur de cet établissement est un gentleman anglais qui ne connaît pas même une lettre de persan ou d’arabe. Pour enseigner toutes sortes de matières que les musulmans détestent, ce directeur reçoit un salaire annuel de 1 500 livres sterling, prélevé sur un fonds affecté exclusivement aux intérêts des musulmans. Ce n’est certes pas la faute de ce directeur. Les coupables sont le gouvernement, qui l’a nommé à cette fonction. Depuis trente-cinq ans, le gouvernement détourne délibérément les fonds de cet immense fonds d’instruction. Dans une vaine tentative de dissimuler sa grave trahison de la confiance, le gouvernement a annexé au collège anglais une petite école musulmane (la madrasa de Hooghly). Outre le détournement des fonds du fonds pour la construction du bâtiment du collège, une somme annuelle de 5 000 livres sterling est prélevée sur le fonds pour l’entretien du collège. En réalité, sur les 5 260 livres sterling de revenus du fonds, 250 livres sterling seulement sont consacrées à cette petite école musulmane ; et, comme preuve de la nature fondamentale du trust, seule cette petite école musulmane subsiste.

« Il est très difficile de discuter l’accusation de détournement, car il est impossible de la réfuter. Les musulmans ne cessent d’accuser le gouvernement anglais infidèle d’avoir, dans le dessein malhonnête de s’emparer de la propriété de cet immense bien religieux musulman, profité de la mauvaise gestion des administrateurs fiduciaires musulmans, puis d’avoir créé, en violation de la pieuse intention religieuse du donateur, un établissement d’enseignement contraire aux intérêts des musulmans ; ce qui a rendu le crime commis par le gouvernement encore plus grave. On a dit qu’il y a quelques années, parmi les trois cents étudiants du collège anglais en question, les musulmans ne représentaient même pas un pour cent. Bien que cette discrimination humiliante ait ensuite diminué, le mécontentement des musulmans face à l’injustice perdure encore. Un fonctionnaire civil qui a examiné la question en profondeur a écrit : »

a évoqué des établissements où sont enseignées des matières contraires aux principes de l’islam et dont les musulmans ont été effectivement exclus.

Actuellement, le directeur de cet établissement est un gentleman anglais qui ne connaît pas même une lettre des langues persane ou arabe. Pour enseigner toutes sortes de matières que les musulmans détestent, ce directeur reçoit un salaire annuel de 1 500 livres sterling, prélevé sur un fonds affecté exclusivement aux dépenses en faveur des musulmans. Ce n’est évidemment pas la faute de ce directeur. Les coupables sont les autorités qui l’ont nommé à cette fonction. Depuis trente-cinq ans, le gouvernement détourne délibérément les fonds de cette vaste institution éducative. Le gouvernement a rattaché au collège une petite école musulmane, la madrasa de Hugli. Outre le détournement des fonds destinés à la construction du bâtiment du collège, une somme annuelle de 5 000 livres sterling est prélevée sur le fonds pour l’entretien du collège. En réalité, sur les 5 260 livres sterling de revenus du fonds, seules 250 livres sterling sont consacrées à ladite petite école musulmane, et cette petite école musulmane est la seule à subsister comme preuve de la vocation fondamentale du trust.

« Il est très difficile de discuter l’accusation de ce détournement, car il est impossible de la réfuter. Les musulmans ne cessent d’affirmer que le gouvernement anglais infidèle a profité de la mauvaise administration musulmane de cette vaste propriété religieuse, dans le dessein malhonnête d’en prendre possession, puis qu’en violant la pieuse intention religieuse du donateur, le gouvernement a créé un établissement d’enseignement contraire aux intérêts des musulmans, ce qui rend son offense encore plus grave. On a dit qu’il y a quelques années, parmi les trois cents élèves du collège anglais en question, il n’y avait même pas un pour cent de musulmans. Bien que cette discrimination humiliante ait ensuite diminué, le mécontentement des musulmans face à cette injustice persiste. Un civil qui a examiné la question en profondeur a écrit :

« Je peux démontrer qu’il est difficile d’exagérer le dégoût et le mépris que le gouvernement britannique s’est attirés par ses propres actes dans cette affaire : durant les vingt-huit années que j’ai vécues en Inde, j’ai vérifié la véracité de cette question (je me suis rendu à Hugli quelques semaines seulement après mon arrivée dans ce pays), et je peux affirmer qu’à cette époque je n’ai rien entendu d’autre, ni de la part des habitants du pays ni de celle des Européens. Que cela soit vrai ou non, les musulmans estiment que, dans cette affaire, le gouvernement s’est comporté envers eux de manière injuste et étroite d’esprit, et que cela s’est transformé pour eux en une amère expérience durable. »

(W. W. Hunter, The Indian Mussalmans, traduction bengalie de M. Anisuzzaman, p. 163-165).

Telles furent les déclarations explicites de deux gentlemen anglais venus dans ce pays en tant que fonctionnaires très responsables du gouvernement britannique. Peut-être que, devant l’injustice extrême infligée aux musulmans, leur conscience s’est mise à sangloter. C’est cette émotion qui s’est exprimée dans leurs écrits. Mais cela a-t-il seulement éveillé la conscience de ce gouvernement irréfléchi et tyrannique ? Ils considéraient une classe de ce pays comme leur ennemie et une autre comme leur amie intime. En s’appropriant les droits légitimes de leurs ennemis, ils ont ainsi satisfait leurs amis. Cette injustice s’est poursuivie jusqu’à la fin de la domination britannique. L’auteur a passé son enfance, de 1925 à 1930, dans la petite école musulmane attenante audit collège. Même alors, aucun changement n’était visible dans la situation décrite par M. Hunter. On peut affirmer sans hésitation qu’on ne trouverait nulle part dans l’histoire humaine un détournement et un mauvais usage plus considérables d’un don religieux. Il faut bien parler de la malchance des musulmans : après le départ des Britanniques de ce pays, ce sont leurs anciens complices qui ont reçu, par voie d’héritage, les biens et les fonds de ce don. Il est donc inconcevable que la situation change.

C’est le résultat de la profonde conspiration de ce triumvirat — le groupe dirigeant anglais, les missionnaires chrétiens et la classe moyenne hindoue du Bengale — que les musulmans furent privés du patronage de l’État et que, par conséquent, les voies de l’instruction et des moyens de subsistance leur furent fermées. À partir du 1er avril 1837, la langue anglaise fut introduite dans les affaires du gouvernement, les bureaux et les tribunaux. Il convient de relever que les Anglais, recourant à la ruse, instaurèrent en secret la politique d’anglicisation, afin de mettre leur dessein à exécution sans en informer la population. Cependant, la classe favorisée par eux connaissait cette conspiration secrète. Ainsi, dès que l’anglais fut brusquement adopté le 1er avril, ses membres s’installèrent dans tous les bureaux gouvernementaux. Par ailleurs, grâce aux manœuvres des missionnaires anglais, fut créée la langue hindoustanie, riche en mots sanskrits, qui délogea même l’ourdou, la plus éminente contribution linguistique des musulmans, fondée sur des mots arabes et persans ; elle fut reconnue comme l’unique langue indigène approuvée par le gouvernement et comme le certificat permettant d’obtenir un emploi.

(Abdul Mawdud, Le développement de la classe moyenne, p. 98-99). Leur objectif était de fermer aux musulmans les portes de tous les emplois.

Ainsi, l’introduction de l’enseignement en anglais répondait principalement à des considérations politiques et visait le bien-être d’une seule classe de citadins. En réalité, l’enseignement de l’anglais était l’unique passeport permettant aux habitants du pays d’obtenir un emploi dans les bureaux et tribunaux du gouvernement. C’est pourquoi l’apprentissage de cette langue se répandit rapidement, sûrement et partout. Mais l’aspect le plus désastreux de cette politique éducative fut qu’elle fut limitée à la seule société respectable de la classe moyenne, tandis que le peuple fut tragiquement négligé. De plus, les hindous de la classe moyenne s’approprièrent tous les avantages de l’enseignement en anglais ; les hindous aristocratiques et l’ensemble des musulmans restèrent à l’écart. Dans cette guerre d’infiltration visant à angliciser le pays, les partisans de Macaulay furent victorieux. (Abdul Mawdud : Le développement de la société de la classe moyenne, pp. 99-100 ; John Marshal, An Advanced History of India, pp. 818-19).

Afin de se faire une idée précise de la situation des musulmans dans les domaines de l’éducation et de l’emploi au XIXe siècle, nous ajoutons ci-dessous quelques relevés.

Effectifs des élèves hindous et musulmans dans les écoles et collèges publics au 30 avril 1852 :

Établissement d’enseignement Hindous Musulmans Autres Total

Collège hindou 471 0 0 471

Pathmala 216 0 0 216

École-annexe 255 0 0 255

Collège sanskrit 299 0 0 299

Madrasa 0 433 0 433

Collège de Hugli 389 6 2 397

École annexe de Hugli 160 2 2 164

Madrasa de Hugli 18 145 0 163

Maktab de Hugli 9 47 0 56

Madrasa de Sitapur 0 40 0 40

Collège de Dacca 323 29 31 383

Collège de Krishnagar 205 7 1 213

Collège de Chittagong 97 8 20 125

Collège de Comilla 81 6 4 91

Collège de Sylhet 80 11 1 92

Collège de Baulia 83 0 2 85

Collège de Medinipur 117 7 1 125

Collège de Jessore 96 7 0 103

Collège de Burdwan 71 3 0 74

Collège de Bankura 74 0 0 74

Barasat College             174                 0                                 0                                 174

Howrah College                123                 6                                 0                                 129

Uttarpara College            175                 0                                 0                                 175

Barrackpore College            88                   2                                 0                                 90

Raspagla College            10                    37                               0                                 47

Total                             3841               796                             64                               4674

(A.R. Mallick, British Policy & the Muslims in Bengal, p. 280)

Effectifs des étudiants dans les établissements d’enseignement susmentionnés en avril 1856. Entre-temps, le Hindu College est devenu le Presidency College, et une section anglo-persane (A.P.) a été ouverte à la madrasa de Calcutta pour l’enseignement de l’anglais.

Établissement d’enseignement                            Hindous                  Musulmans                       Autres             Total

Presidency College                      127                 0                                  5                      132

Hindu College                               462                 0                                  0                      462

Colootola School                             567                 0                                  4                      571

Madrasa (arabe)             0                      59                               0                      59

Madrasa (A.P.)                0                      111                              0                      111

Kalinga School                                124                 15                                4                      143

Sanskrit College                            339                 0                                  0                      339

École primaire 345 0 0 345

Collège médical 148 96 34 278

Madrasa de Hooghly 4 175 0 179

École annexe de Hooghly 169 8 0 177

Collège de Dacca 390 24 41 455

Collège de Krishnanagar 240 7 0 247

Collège de Berhampore 227 10 5 242

École de Howrah 229 3 4 236

École d’Uttarpara 203 0 0 203

École de Birbhum 104 10 0 114

École de Medinipur 145 10 0 155

École de Bankura 146 1 0 147

École de Baulia 129 5 0 134

École de Raspagla 40 63 0 103

École de Barasat 192 3 0 195

École de Barrackpore 116 2 0 118

École de Jessore 134 5 2 141

École de Patna 144 4 0 148

École de Faridpur 102 4 0 106

École de Barisal 209 22 3 234

École de Comilla 93 16 7 116

École de Noakhali 66 1 4 71

École de Chittagong 166 42 14 222

École de Bogra 85 6 0 91

École de Dinajpur                            114                  8                                  4                      126

École de Mymensingh                        167                 9                                  8                      184

École de Sylhet                                157                 5                                  2                      164

Total                                        6338              731                             147                 2216

(A.R. Mallick, British Policy & the Muslims in Bengal, p. 281)

Dans son ouvrage, M. Hunter ajoute un état de la situation des musulmans dans les emplois bénéficiant du patronage de l’État au Bengale en avril 1871. Le voici :

Européens                Hindous                  Musulmans                 Total

Service civil contractuel

(Nommés par la Reine depuis l’Angleterre

Nommés 260 0 0 260

Dans les districts non soumis aux Règlements

Officiers judiciaires 47 0 0 47

Commissaires assistants extraordinaires 26 7 0 33

Magistrats adjoints et collecteurs adjoints 53 113 30 196

Évaluateurs de l’impôt sur le revenu 11 43 6 60

Service de l’enregistrement 33 25 2 60

Juges de la Small Causes Court et

Juges subalternes 14 25 8 47

Munsifs 0 178 37 216

Département de la police, tous grades

Officiers gazettés 106 3 0 109

Département des travaux publics, établissement d’ingénierie

Établissement 154 19 0 173

Département des travaux publics, subalterne

Personnel                             ৭২                            ১২৫                 ৪                      ২০১

Département des travaux publics, comptabilité

Personnel                             ২২                             ৫৪                   ০                      ৭৬

Département médical,

dans les collèges médicaux, les prisons,

les dispensaires gratuits, la santé

publique et le département de la prophylaxie

les employés affectés et les districts

Agents médicaux, etc.            89                            65                   4                      158

Département de l’instruction publique                             38                            14                    1                      53

Douanes, navigation intérieure, arpentage, opium

contrôle, etc., divers départements         412              10                    0                      422

                                    Total         1334                        681                 92                    2111

W W Hunter, The Indian Mussalmans, édition du Bangladesh, 1975, p. 152).

Après avoir ajouté le relevé ci-dessus, M. Hunter fait le commentaire suivant :

Il y a cent ans, tous les postes gouvernementaux étaient exclusivement détenus par les musulmans. Lorsque, à de rares occasions, les dirigeants distribuaient quelques faveurs, les hindous les acceptaient avec gratitude ; et l’on voyait çà et là un ou deux Européens, ou deux ou quatre dans des emplois de bureau. Mais les chiffres ci-dessus montrent que, par la suite, la proportion des musulmans par rapport aux hindous est tombée à moins d’un septième. Et le nombre des hindous est supérieur à la moitié de celui des Européens. Quant aux musulmans, leur nombre est inférieur au quart de celui des Européens. Ceux qui, il y a cent ans, détenaient le monopole des emplois gouvernementaux ne représentent plus maintenant qu’un vingt-troisième du nombre total. Cela vaut encore pour les emplois gazettés, où l’on apporte suffisamment de soin à la répartition du patronage de l’État. Dans les emplois relativement subalternes de la ville de la Présidence, le recrutement des musulmans a presque cessé. Il y a quelques jours, on a constaté qu’il n’y avait dans aucun service un seul employé connaissant la langue des musulmans, et il est rare de voir à Calcutta un bureau gouvernemental où un seul musulman occupe un poste supérieur à celui de porteur ou de domestique.

La raison de tout cela est-elle que les hindous sont plus capables que les musulmans et qu’eux seuls ont droit à un traitement équitable ? Ou bien est-ce parce qu’ils ne souhaitent pas entrer dans la fonction publique et qu’ils ont laissé leurs postes aux hindous ? Les hindous possèdent certes des facultés intellectuelles supérieures ; cela ne signifie pas pour autant qu’ils disposent actuellement du génie universel et exceptionnel nécessaire pour jouir d’un monopole sur les emplois publics, et leur histoire passée contredit également cette affirmation. La vérité est que, jusqu’au moment où le pouvoir de gouverner ce pays passa entre nos mains, les musulmans constituaient la nation supérieure. Ils étaient supérieurs non seulement par leur courage moral et leur force physique, mais aussi par leur aptitude à diriger une organisation politique et par leur expérience pratique de l’administration de l’État. Malgré cela, l’accès des musulmans aux emplois publics et privés leur a été fermé. (W. W. Hunter, The Indian Mussalmans, p. 152-153).

La situation des musulmans dans le département de l’Instruction publique, telle qu’elle est présentée dans le relevé ci-dessus, montre clairement comment ils furent tenus à l’écart du domaine de l’éducation afin de leur fermer les voies de la subsistance. Des demandes répétées furent adressées au gouvernement pour qu’il organise l’enseignement de l’anglais destiné aux musulmans. Mais tout cela fut un cri dans le désert. Les musulmans étaient accablés par la pauvreté. Ils n’étaient pas en mesure de supporter les frais de l’enseignement supérieur. Pourtant, même les sommes données par les musulmans à cette fin ne furent pas utilisées convenablement ; elles furent au contraire détournées.

En 1837, un musulman de Patna nommé Sayyid Amir Hossain fut nommé membre de l’Assemblée législative du Bengale, à la place d’Ishwar Chandra Mitra. Parmi les musulmans, il publia une brochure sur leur éducation et insista vivement sur la nécessité d’en développer l’enseignement. Il disait :

L’enseignement de l’anglais ne progresse pas parmi les musulmans. Le gouvernement reste indifférent à cette question. Faute d’étudier l’anglais, les musulmans ne peuvent rivaliser avec les autres communautés de l’Inde. Pourtant, les musulmans souhaitent apprendre l’anglais… On a entendu nombre de personnes instruites en arabe et en persan se plaindre de n’avoir pas eu la possibilité d’étudier l’anglais. De ce fait, elles n’ont aucun moyen de subsistance. L’enseignement dispensé dans les madrasas de Hooghly, Rajshahi et Chittagong grâce aux fonds du Fonds Mohsin ne présente aucune utilité. Il faut donc supprimer la madrasa de Hooghly. Il faut réduire les dépenses des madrasas de Rajshahi et de Chittagong. De cette manière, les 93 000 roupies qui resteront disponibles dans le Fonds Mohsin permettront d’ouvrir un collège indépendant délivrant des diplômes dans les locaux de la madrasa de Calcutta. L’enseignement supérieur en anglais se développera ainsi parmi les musulmans, sans entraîner de dépenses supplémentaires pour le gouvernement.

Mais un raisonnement aussi judicieux ne fut pas accepté par le gouvernement. Le gouverneur de l’époque ne prêta aucune attention à la proposition d’Amir Hossain. Il s’y opposa en avançant le prétexte suivant : « Les musulmans ne se sont pas encore désintéressés de l’enseignement dans les madrasas, et leur intérêt pour l’enseignement de l’anglais n’a pas augmenté. Dans tout le Bengale, 32 garçons musulmans en moyenne réussissent chaque année l’examen d’entrée. Tout au plus 20 d’entre eux fréquentent ensuite un collège. Il ne serait pas raisonnable d’ouvrir un collège comme le Presidency avec un nombre d’étudiants aussi réduit. Il suffirait d’organiser, dans les collèges de Calcutta, l’admission des étudiants musulmans moyennant le tiers des frais de scolarité. »

D’un côté, il y avait l’oppression, l’indifférence et la négligence dues à l’attitude hostile de la puissance étrangère au pouvoir ; de l’autre, l’exclusion impitoyable et méthodiquement organisée des musulmans de tous les domaines de l’éducation et des moyens de subsistance, sous l’effet de la protection dont bénéficiait la communauté voisine auprès de cette même puissance et de son souci de défendre ses intérêts : telles étaient les causes du retard des musulmans.

(Abdul Mowdud, Le développement de la société de classe moyenne, p. 332-334).

En prenant conscience de la nécessité de l’enseignement de l’anglais, les garçons musulmans ne furent pas les seuls à le désirer ardemment. Derrière le purdah, les jeunes filles musulmanes le souhaitaient également. Pourtant, aucune disposition ne fut prise en leur faveur. Bien que l’école Bethune de Calcutta eût été fondée en 1849 — puis transformée en collège Bethune — les jeunes filles musulmanes n’y étaient pas admises. Abdul Mowdud, citant le périodique Muslim Bangla publié le 23 Magh 1309, écrit :

Un article du journal « Mihir o Sudhakar », intitulé « L’instruction anglaise dans la société des femmes musulmanes », écrivait ce qui suit :

Nous n’aurions jamais imaginé en rêve que le recensement de 1901 nous révélerait l’existence de quatre cents (400) femmes musulmanes instruites en anglais. Après cette révélation, quel est notre devoir ? Si l’enseignement de l’anglais est possible dans les appartements intérieurs, pourquoi s’opposer à la création d’écoles pour instruire les jeunes filles ? Les jeunes filles musulmanes n’ont pas accès à l’école Bethul de Calcutta. En dehors de l’école Bethun, elles peuvent fréquenter les autres écoles. En particulier, organiser l’enseignement de l’anglais dans nos madrasas de jeunes filles serait la meilleure solution. (Abdul Mawud : Le développement de la classe moyenne…, p. 335).

Mais toutes les requêtes et supplications des musulmans, toutes leurs revendications visant à établir leurs droits, se sont transformées en cris dans le désert. En conséquence, la malheureuse communauté musulmane resta privée de la lumière de l’instruction pendant près d’un siècle. Au premier quart du XXe siècle, en 1925, l’établissement scolaire pour jeunes filles Calcutta Memorial fut fondé pour l’enseignement supérieur des musulmanes. Peu avant la partition de l’Inde, le Lady Brabourne College fut fondé à Calcutta pour les musulmans.

Les musulmans du Bengale et la nouvelle langue bengalie éveillée

Les érudits de la langue bengalie ont longuement étudié la naissance et l’évolution de la langue bengalie, et de très nombreux ouvrages ont été écrits à ce sujet. Il n’y a pas lieu de reprendre ici cette discussion. Toutefois, si l’on excluait l’étude de la langue bengalie de l’histoire des musulmans du Bengale, ce serait commettre une injustice envers l’histoire. Il convient donc, même brièvement, d’en exposer ici quelques éléments essentiels. Lorsqu’on étudie l’histoire de la langue bengalie, on constate qu’avant 1778, sa forme et sa physionomie étaient d’un certain type, puis que cette langue en adopta une autre.

Avant l’arrivée des Anglais dans ce pays, la forme que revêtait la langue bengalie comportait un mélange de très nombreux mots arabes et persans. C’était alors la langue maternelle de l’ensemble du Bengale. Cette littérature se développa principalement en vers. La littérature en prose n’était pas aussi répandue. Même lorsqu’elle existait, aucun effort n’avait été entrepris pour la perfectionner. Cette langue bengalie riche en mots arabes et persans n’était pas seulement la langue des musulmans de ce pays. Hindous et musulmans sans distinction, tous l’employaient. Dans leurs lettres, actes et documents, ainsi que dans leurs requêtes au gouvernement, hindous et musulmans utilisaient tous deux cette langue. À titre d’exemple, on présente ci-dessous la citation d’une lettre écrite par un hindou, tirée d’anciens documents :

À Shri Ram. Salut à Garib Nawaz. Dans ma zamindari, dans la pargana de Kakjol, les deux villages qui en dépendent étaient tombés en ruine ; ces deux villages ont depuis été remis en culture. Mais Shri Hare Krishna Ray Chaudhuri d’Ekbelpur, dans le chakla, les a aujourd’hui saisis de force et en jouit. Je suis acculé par les difficultés d’acquittement du revenu foncier. Je demande qu’un chobdar soit envoyé par le gouvernement ; qu’il se rende sur place, convoque les deux parties, rende la justice au tribunal et me fasse obtenir mon droit. Ainsi fait, en 1185, le 11 Shravan. Votre humble serviteur, Jagatadhib Ray. (La date anglaise de cette lettre est le 26 juillet 1778.)

À propos de cette lettre, Sajanikanta fit le commentaire suivant sur la littérature et la culture bengalies de l’époque :

En un sens, la manifestation authentique de cette langue en 1778 fut le résultat de l’influence musulmane dans le pays. Par la suite, Henry-Peter Fromter et William Carey plaidèrent avec insistance contre l’intrusion illégitime de l’arabe et du persan, considérant la langue bengalie comme l’enfant de la mère sanskrite. (Histoire de la littérature bengalie, p. 62).

Sajanikanta ajoute : « Mais si les Anglais n’étaient pas arrivés, nous aurions encore aujourd’hui dû commencer par dire “Gharib Nawaz salamat” et finir par dire “fidwi”. Que cela eût été bénéfique ou nuisible, il ne sert à rien aujourd’hui d’en juger. … En 1778 commença cette cérémonie d’extermination de l’arabe et du persan, et en 1838, avec l’aide de la loi, son offrande finale fut accomplie lorsque, dans les tribunaux centraux et de district de l’époque de la Compagnie, le bengali et l’anglais remplacèrent l’arabe et le persan. Bankimchandra naquit également cette année-là. L’histoire de cette cérémonie est extrêmement intéressante. À cette époque, plusieurs dictionnaires furent composés et publiés afin de déclarer l’arabe et le persan impurs et de promouvoir des termes “purs”. Dès qu’ils en avaient l’occasion, les Anglais s’opposaient à l’arabe et au persan et accordaient la priorité au bengali et au sanskrit. En conséquence, en dix ou quinze ans seulement, la forme et la nature de la prose bengalie furent complètement transformées. » (Histoire de la littérature bengalie en prose, p. 32).

Il y avait une raison à l’opposition de William Carey et des autres Anglais mentionnés plus haut à l’arabe et au persan. Abdul Mawdud a dit avec justesse : « La conquête de l’Orient par l’Europe s’est déroulée selon trois moyens soigneusement planifiés : d’abord sous la forme de marchands transportant des marchandises, puis derrière eux avec des armes sous prétexte d’assurer la sécurité des marchandises, et enfin derrière eux avec des missionnaires, dans le noble dessein d’y dispenser l’éducation et la culture occidentales. » (Abdul Mawdud : Le développement de la classe moyenne…, p. 363).

Les missionnaires chrétiens vinrent au troisième stade pour dispenser l’éducation et la culture occidentales. Le fait est extrêmement significatif. Plusieurs organisations religieuses avaient été fondées en Angleterre pour propager le christianisme dans les pays soumis à l’Empire britannique ; parmi elles, le groupe de Clapham, dirigé par Wilberforce, mérite une mention particulière (Clapham Seer). Charles Grant était membre de ce groupe et directeur de la Compagnie anglaise des Indes orientales. Après avoir visité l’Inde, il brossa un tableau désespérant de la situation religieuse et morale des habitants de ce pays et déclara : « La seule solution à l’obscurité dans laquelle ils sont plongés consiste à allumer parmi eux la lumière du christianisme. Les hindous se trompent parce qu’ils sont ignorants. Leurs erreurs ne leur ont pas été révélées. Le meilleur moyen de les débarrasser du désordre et des péchés auxquels ils se livrent est de leur diffuser notre lumière et notre savoir. »

(Observations de Grant, publiées dans le document parlementaire imprimé relatif aux affaires de l’Inde, plusieurs volumes, vol. 8 (734), appendice 1. Publié en 1832, p. 3-60 ; M. Fazlur Rahman : Les musulmans bengalis et l’éducation anglaise, p. 30-32).

Les missionnaires chrétiens avaient principalement choisi les hindous de ce pays pour propager leur religion. Pour cette tâche, il leur était absolument nécessaire d’apprendre et d’enseigner la langue bengalie. À Hugli, à Srirampur, ils établirent à cette fin une imprimerie. Comme on l’a dit précédemment, la forme que la langue bengalie avait prise jusqu’alors était celle d’un bengali mêlé, c’est-à-dire un bengali comportant des mots arabes et persans. Bien que ce bengali fût la langue parlée aussi bien par les hindous que par les musulmans, les pandits brahmanes hindous le détestaient néanmoins. À leurs yeux, la nation musulmane était composée de « mleccha », de « Yavana » et d’êtres méprisables. Leur langue arabe et persane leur était également odieuse. Il est probable que les pandits hindous orthodoxes percevaient dans les mots arabes et persans l’odeur de la chair bovine. Ils maudirent cette langue en la qualifiant de prakrit ou de langue vulgaire. Sous le règne antérieur des sultans musulmans, de nombreux textes de la religion hindoue avaient pourtant été traduits dans cette langue. Les pandits de cette époque émirent alors la fatwa suivante :

Les dix-huit Purāṇa, les récits de Rāma, etc.,

en langue vulgaire — c’est-à-dire dans la langue populaire — quiconque entendra les dix-huit Purāṇa, le Rāmacharita, etc., sera envoyé en enfer, au Raurava.

(Abdul Mawdud : Le développement de la société moyenne… p. 344).

Les missionnaires chrétiens comprirent eux aussi parfaitement que, sans purifier la langue que les pandits hindous méprisaient, il serait difficile de s’en servir pour attirer les gens vers le christianisme. Ils entreprirent donc de faire d’une pierre deux coups : préserver la langue de la contamination de l’arabe et du persan afin de la rendre acceptable aux Hindous, et accomplir le sacrifice de purification — ou de destruction — de la langue maternelle bengalie des musulmans, évoqué par Sajanikanta. Dans ce noble (?) dessein, Nathaniel Brassey Halhed (Halhed) composa en 1778 une grammaire du bengali intitulée A Grammar of the Bengali Literature, qui fut publiée par la presse de Srirampur. En tant qu’ouvrage imprimé, ce fut le premier à utiliser les premiers caractères bengalis. Cette grammaire donna naissance à une nouvelle langue bengalie, en remplacement de la langue jusque-là en usage : une langue totalement dépourvue de mots arabes et persans et abondante en mots sanskrits. Dans la préface de sa grammaire, Halhed dit : « À cette époque, seuls parlent une langue raffinée ceux qui mêlent aux verbes indiens une multitude de substantifs arabes et persans. » Il ne fait donc aucun doute que la langue parlée raffinée et la langue prosaïque du XVIIIe siècle comportaient une multitude de mots arabes et persans, comme nous pouvons le constater dans la lettre d’un certain Jagatadhiv Ray, hindou, mentionnée plus haut.

Il convient de souligner qu’en 1801, une section de bengali fut ouverte au collège de Fort William afin d’enseigner cette langue aux civils anglais de la Compagnie. William Carey en devint le directeur. Huit pandits furent nommés sous ses ordres. Parmi eux, les noms de Mrityunjay Tarkalankar et de Ramram Basu sont particulièrement célèbres. Avec leur aide, Carey se mit à rédiger et à publier des ouvrages en prose bengalie. Il composa d’abord Kathopakathan, puis Itihasmala. Il va sans dire que la langue de ces deux ouvrages était de style sanskrit et que leur contenu excluait les musulmans. Pratapaditya, Rupa-Sanatana et Birbal en étaient les personnages principaux, empruntés à l’histoire de l’Inde. Ainsi, sous le patronage anglais, le champ fut largement ouvert aux efforts des pandits pour exalter leur œuvre et la grandeur de l’hindouisme, tant par la langue que par le contenu. D’un côté, les missionnaires étaient animés par l’arrogance de conduire une nation prétendument inculte des ténèbres vers la lumière. De l’autre, les pandits manifestaient un zèle et un intérêt infinis pour exalter la grandeur des Hindous en établissant fermement le bengali comme la fille du sanskrit. Ces deux objectifs se reflètent parfaitement lorsque l’on évalue la langue et le contenu des ouvrages composés à cette époque par les pandits sous la direction de Carey.

(Histoire de la littérature bengalie en prose, Sajanikanta Das, p. 112 ; Abdul Mawdud : Le développement de la société moyenne : la transformation de la culture, p. 364).

Ainsi, à la lumière de ces faits, il apparaît aujourd’hui aussi clairement qu’en plein jour que, de connivence, les Anglais et les Hindous n’ont pas seulement chassé les musulmans des domaines politique et économique. La langue maternelle qu’ils avaient façonnée au cours des siècles précédents fut elle aussi anéantie. Ils furent précipités du sommet de la société vers le bas. On leur arracha leur subsistance pour la donner à d’autres, et même leur dernier bien, la langue de leur bouche, fut détruit au moyen du « sacrifice de purification ».

Le vénérable Abdul Mawdud dit : « Au moment même où une littérature commençait à se développer dans cette langue bengalie de style mixte, la balance du marchand se transforma en sceptre royal, et les missionnaires, porteurs de l’équipage du marchand, modifièrent eux aussi l’orientation de la langue littéraire.

Les promoteurs de l’enseignement occidental façonnèrent également la structure de la langue bengalie selon un nouveau modèle, pour la communauté des babous. Il en résulta l’avènement de la culture des babous dans une langue non seulement proche du sanskrit, mais véritablement sanskritisée. Cela aussi se produisit dans le cadre de l’introduction d’une nouvelle langue et d’une nouvelle culture, tandis que les missionnaires s’employaient à arracher la langue des lèvres des musulmans et à les dépouiller également sur les plans littéraire et culturel. »

(Abdul Mawdud : Le développement de la société moyenne, p. 358).

La nouvelle langue bengalie des musulmans, formée sur la base du bengali antérieur à l’anglais et aux missionnaires, et dans laquelle l’arabe et le persan insufflaient force et inspiration, peut être appelée le bengali musulman. Il va de soi qu’elle n’était nullement acceptable aux yeux des hindous. Après 1837, lorsque le bengali hindou — un bengali riche en mots sanskrits et dépourvu de termes arabes et persans — fut reconnu par le gouvernement comme langue maternelle provinciale, la progression du bengali musulman fut entravée. Le persan, employé jusque-là dans les bureaux et les tribunaux, perdit son prestige propre, tandis que le nouveau bengali bénéficiait du patronage de l’État. Le nouveau bengali progressa peu à peu et, après la fondation de l’Université de Calcutta, acquit le prestige de véhicule de la culture hindoue et des aspirations nationales hindoues.

Cette nouvelle langue bengalie fut rendue obligatoire comme langue maternelle dans les écoles et les collèges. Même à la madrasa de Calcutta, où nombre d’élèves ne connaissaient pas même le bengali musulman, ce nouveau bengali fut introduit dans l’enseignement. Des universitaires européens tels que le professeur Wilson commencèrent à défendre le sanskrit avec une telle ardeur que l’apprentissage du sanskrit par les Européens devint une véritable manie. Wilson rédigea une grammaire sanskrite élémentaire, facilitant ainsi l’étude du sanskrit par les Européens. En 1828, il devint président de la Société de traduction des connaissances européennes en langue bengalie et, sous le patronage du General Committee of Public Instruction, ou Comité général de l’instruction publique, fit rédiger de nombreux ouvrages dans le nouveau bengali. Ces livres devinrent des manuels scolaires. Entre le bengali musulman et le nouveau bengali, la différence était si grande non seulement du point de vue de la langue, mais aussi de celui du contenu, de la culture et des croyances religieuses, que l’adoption de la nouvelle langue devint extrêmement dangereuse pour les musulmans.

À titre d’exemple, voici les titres de quelques ouvrages :

Karuna-Nidhan-Bilas, Padanka-Dut, Bishwa-Mangal, Gita-Govinda — relatifs à Shri Krishna,

Chandi, Ananda-Mangal — relatifs à Durga,

Mahima-Stava, Ganga-Bhakti — relatifs à Shiva et au Gange,

Chaitanya-Charitamrita, Rasa-Manjari, Adirasa, Padavali, Ratikal, Rati-Vilas — propres à éveiller l’amour,

adoptés comme manuels scolaires dans les écoles :

Le Shishu Bodhok était largement enseigné dans toutes les écoles primaires et villageoises du Bengale. Il contenait la traduction de nombreux vers sanskrits, principalement consacrés aux divinités hindoues. Ses premières leçons commençaient par des prières adressées à Sarasvati, au Gange et à d’autres divinités.

Vient ensuite l’Anandamangal. Lui aussi est entièrement rempli de louanges et d’hymnes à l’hindouisme et à ses divinités. On trouve encore les titres de nombreux manuels scolaires de ce genre. (M. Fazlur Rahman : The Bengalu Muslims & English Education, p. 106-108).

Il convient de souligner qu’avant le bengali hindou sanskritisé, la langue bengalie qui avait été cultivée et enrichie pendant plusieurs siècles était principalement celle de la littérature poétique populaire ou de la littérature des puthi. À l’époque moderne, cette littérature est précisément désignée comme la littérature des puthi. Cependant, deux de ceux qui l’ont pratiquée, « Male Muhammad » et « Muhammad Danish », ont appelé son style le « bengali courant », tandis que « Rezaullah » (1861) l’a appelé « bengali islamique ». En 1855, le révérend Long, dans sa bibliographie, a appelé cette langue le « bengali musulman » et a nommé la littérature écrite dans cette langue « littérature bengalie musulmane ».

(Abdul Maudud : Le développement de la société moyenne… Transformation de la culture, p. 355).

L’attention de M. Hunter fut attirée par cette littérature, et il déclara :

Jusqu’à aujourd’hui, la société paysanne de la région du delta est musulmane. Dans le Bas-Bengale, l’islam est si profondément enraciné qu’il y a fait naître une littérature religieuse propre et un dialecte populaire. De même que l’ourdou de l’Inde du Nord se distingue du persan de Hérat, le dialecte connu sous le nom de « bengali musulman » se distingue de l’ourdou. » (W. W. Hunter : The Indian Mussalmans, p. 146).

Quel que soit le nom qu’on donne à cette littérature, elle n’était pas dépourvue de vie. Pendant plusieurs siècles, elle a fait vibrer l’âme littéraire de millions d’hommes et de femmes. Elle a influencé leurs pensées, leurs réflexions, leurs espoirs et leurs aspirations. Shri Shri Kumar Bandyopadhyay dit :

Le trésor narratif de la littérature musulmane n’était pas non plus particulièrement pauvre. Des récits tels que les « Romans arabes », « Hatim Taï », « Laila-Majnun », « Chahar Darvesh » et « Gole Bakawali » avaient certainement ouvert aux lecteurs bengalis un monde de mystère et de beauté jusqu’alors inconcevable. Au milieu du XIXe siècle, alors que notre littérature romanesque se formait peu à peu sur le modèle de la littérature anglaise, la traduction de ce genre de récits musulmans était devenue une composante majeure de notre activité littéraire. Si ces récits n’avaient pas touché le cœur des lecteurs et attiré leur goût, une part essentielle de notre effort littéraire n’aurait jamais pu être consacrée à leur traduction. Ces histoires possèdent à tout le moins une abondance prodigieuse de sensationnel, de romanesque et d’un plaisir esthétique démesuré, dépourvu de toute règle et de toute retenue ; c’est précisément cela qui avait irrésistiblement attiré le goût d’une partie de nos lecteurs, lassé par la fréquentation des traités religieux et accablé de fatigue. (Le courant du roman dans la littérature bengalie, Shri Shri Kumar Bandyopadhyay, 4e éd., p. 18-19).

La littérature bengalie moderne et le communautarisme

Parmi ceux qui ont contribué à la création, à l’enrichissement et au développement de la littérature bengalie moderne, les noms de Râmrâm Basu, de Mrityunjay Vidyalankar et du roi Râmmohan méritent une mention particulière. Les deux premiers appartenaient aux pandits nommés par William Carey. L’ouvrage de Râmrâm Basu, Pratâpâditya, fut publié en 1801. Mrityunjay Vidyalankar rédigea cinq ouvrages, parmi lesquels Râjâvali (1808) est particulièrement remarquable. Vient ensuite le nom de Râmmohan. Sa prose était vigoureuse et vivante. Cependant, leurs œuvres ne contenaient ni communautarisme ni hostilité envers les musulmans. Il faut toutefois préciser que le Râjâvali de Mrityunjay constituait la première tentative d’écrire une histoire suivie, depuis les descendants naturels de la dynastie lunaire, présentés dans Vichitrâvali, jusqu’à l’établissement du gouvernement de la Compagnie au Bengale, et que la période musulmane y était traitée avec une extrême négligence et dans un esprit hostile.

Plus tard, deux sommités apparurent sur la scène de la littérature bengalie : Michael Madhusudan dans la poésie bengalie et Bankimchandra dans la prose. Leur contribution éminente à la littérature bengalie est incontestable.

Abdul Mawdud dit :

Alors que le ciel de midi régnait sur le champ d’épanouissement du génie de Bankimchandra, le ciel politique du Bengale avait lui aussi changé de direction. À cette époque, une partie de ceux qui revendiquaient avec force, en pleine conscience, la totalité des faveurs anglaises se manifestait. Le problème du chômage apparaissait dans la société des hindous de caste instruits. Et le sentiment de désespoir qui en résultait dans leur esprit était un enfant de la conscience de l’époque. Il apparut dans le firmament littéraire du Bengale comme représentant de l’esprit de la société hindoue conservatrice et comme le sage initiateur du mantra de la nationalité hindoue. Ainsi, la marque empoisonnée du communautarisme virulent qu’il répandit par sa plume n’a pas de second exemple dans l’histoire du monde. Bien qu’il fût doué d’une érudition profonde, d’une intelligence acérée et d’un puissant esprit d’analyse, il devint le jouet des idéaux et des objectifs de l’étroite société hindoue réactionnaire et conservatrice ; le mal et le déshonneur qu’il infligea à l’humanité n’ont eux non plus aucun équivalent dans l’histoire du monde. La blessure causée par une arme finit même par disparaître sous l’effet du temps.

Mais la blessure causée par une plume ne disparaît ni ne guérit jamais : de génération en génération, elle continue de saigner.

— Abdul Mawdud, Le développement de la société moyenne : la transformation de la culture, p. 369-370.

Nous avons déjà examiné, avec des exemples, dans un chapitre précédent, une partie du feu empoisonné que Bankim a allumé par sa littérature contre la société et la nation musulmanes. Sa littérature est principalement responsable de la dégradation extrême des relations entre hindous et musulmans au Bengale, et plus largement dans le sous-continent indien.

Le feu empoisonné de la haine des musulmans que Bankim a vomi dans son « Rajsingha » et son « Anandamath » a, sous l’effet de cette brûlure empoisonnée, tari et anéanti complètement le mince courant d’harmonie qui subsistait entre les deux grandes communautés de ce vaste sous-continent. … Bankimchandra a également nié l’existence des musulmans dans ce sous-continent et, les en chassant, s’est maintes fois élevé pour appeler et établir la bienveillante nation britannique. (Ibid., p. 370).

La pratique littéraire des musulmans antérieure à la littérature bengalie moderne ne reflète ni l’influence de sa doctrine et de ses intentions allégoriques dissimulées, ni, dans ses événements, la vie quotidienne. Elle est imprégnée des teintes délicates de l’imagination d’un idéal supérieur né de la vie et illuminée par le contact de l’extraordinaire.

— La tradition du roman dans la littérature bengalie, Shri Shri Kumar Bandyopadhyay, 4e éd., p. 18-19).

Il convient de mentionner que le premier à semer la graine du communautarisme dans le domaine de la littérature fut Bhudeb Mukhopadhyay, dans son « Anguri Binimoy » (1857). C’est probablement sous son inspiration que Bankim transforma cette graine en un immense arbre empoisonné du communautarisme. Après la mort de Bankim, la littérature bengalie ne parvint pas à se libérer de la fange du communautarisme. Suivant ses traces, des hindous de caste supérieure — érudits ou ignorants, écrivains ou non-écrivains — continuèrent par la suite à manier la plume.

Les écrits des deux éminents poètes, Rabindranath Tagore et Sarat Chandra Chattopadhyay, qui ont paré la littérature bengalie de splendeur et l’ont couronnée, n’ont pas non plus pu échapper au contact de cette fange. Nous avons cité plus haut un extrait de l’écriture empoisonnée par le communautarisme de Sarat Chandra.

Mais lorsque je vois le poète Rabindranath lui aussi se plonger dans ce tourbillon, alors, dans l’indignation et la honte, moi, musulman, je m’écrie spontanément d’une voix douloureuse : plutôt que d’exprimer une opinion personnelle au sujet de Jules César, je prie le public des lecteurs de lire le récit « Durasha » et le poème « Shivaji Utsav » de Rabindranath.

(Abdul Maudud : La transformation de la culture, p. 317).

Chapitre huit

La littérature bengalie moderne et les musulmans

Lorsque l’œuvre littéraire de Bankimchandra atteignit le sommet du succès, un musulman de la même époque apparut à l’horizon de la littérature bengalie. Il s’agissait de Mir Mosharraf Hossain. Sa littérature était véritablement moderne et se situait très au-dessus de la politique et du communautarisme. Tandis que Bankimchandra répandait le poison du communautarisme dans le domaine littéraire, Mosharraf Hossain, sans y prêter la moindre attention, se consacra, avec une sensibilité d’artiste, à la rédaction d’une littérature didactique destinée aux musulmans. Il se consacra à la littérature pendant plus de quarante ans, et son œuvre comprenait des romans, des biographies, des récits historiques, des pièces de théâtre, des écrits humoristiques, des poèmes et des chansons. Son œuvre la plus remarquable est Bishad Sindhu. Bien que les personnages de Bishad Sindhu soient tirés de l’histoire, on ne peut pas considérer cet ouvrage comme un livre historique. Il n’en demeurait pas moins le livre le plus lu dans la société musulmane.

Un autre astre apparut au firmament de la littérature bengalie contemporaine : le poète rebelle Nazrul Islam. À la même époque, beaucoup d’autres poètes et écrivains musulmans firent leur entrée dans le domaine de la littérature bengalie, notamment Kaykobad, Ismail Hossain Siraji, Moniruzzaman Islamabadi, Munshi Meherullah, entre autres. En créant une littérature selon leur propre voie, ils éveillèrent chez la nation musulmane la conscience d’elle-même et le sentiment de sa singularité. Avant Nazrul, de nombreux poètes et écrivains musulmans étaient déjà apparus sur la scène de la littérature bengalie. Mais il existait une différence manifeste entre leur courant littéraire et celui de Nazrul. Les autres semblaient être entrés dans l’arène littéraire à pas timides, avec faiblesse de cœur. Considérant la littérature bengalie comme celle des hindous, fille du sanskrit, ils évitaient prudemment d’y laisser toucher les mots arabes, ourdous et persans des musulmans ; jusque dans les comparaisons, les ornements et le style, ils s’appliquaient à écarter les marques et les signes musulmans. Mais l’apparition soudaine de Nazrul dans l’histoire de la littérature bengalie suscita autant la stupeur qu’elle inaugura une ère révolutionnaire. Alors que la langue et la littérature bengalies des musulmans avaient été éveillées puis orientées vers les Védas, les Purânas et l’identité hindoue, Nazrul en réorienta le cours vers la qibla des musulmans. Revenant du champ de bataille rougi du sang frais des hommes, il entra avec une impétuosité fulgurante et une bravoure héroïque dans le champ de la littérature ; de même, revenant du champ de bataille, il entra avec une impétuosité fulgurante et une bravoure héroïque dans le champ de la littérature. Jamais le doute, la réserve, la timidité ni la lâcheté ne trouvèrent place dans son esprit. C’est pourquoi il put faire flotter son étendard de victoire dans le champ de la littérature. Il débarrassa les poètes et écrivains musulmans de son époque de leurs hésitations et de leurs réserves, et apporta dans le domaine littéraire une liberté propre aux musulmans. Le retentissement de l’arabe et du persan recommença à se faire entendre dans chaque vers de ses poèmes. Sa manière d’employer les mots arabes et persans était si habile, ordonnée et vivante que la langue acquit une aisance nouvelle, le rythme devint fluide et la mélodie, douce et touchante. En introduisant des mots arabes et persans dans la langue bengalie moderne, il ne se contenta pas de l’embellir : il rétablit aussi, dans la langue bengalie, la singularité et les droits propres des musulmans. Il ouvrit ainsi un nouvel horizon aux serviteurs musulmans de la littérature bengalie. Le poète Nazrul fut une véritable merveille du monde de la poésie et de la littérature. Ce talent lui avait été entièrement donné par Dieu. Il apparut comme une comète à une époque où Rabindranath Tagore s’était déjà assuré une place honorable dans le cénacle de la littérature mondiale. Le poète révolutionnaire dut reconnaître le génie de Nazrul en ces paroles de bénédiction :

Viens, viens donc, ô comète

Dans les ténèbres, construis un pont de feu

Sur le sommet de cette forteresse des mauvais jours —

Déploie ton étendard de victoire.

La marque tilak du mauvais présage

Que l’écriture se fasse au rythme de la nuit

Réveille-les d’un éclair foudroyant

Ceux qui sont à demi conscients

De même que le talent poétique de Nazrul l’a installé au plus haut rang du monde littéraire, sa poésie révolutionnaire a éveillé la conscience musulmane assoupie, lui donnant, sur la voie nouvelle qu’elle empruntait, une inspiration et une force vitale indomptables. Jusqu’alors, les musulmans étaient tenus à l’écart du champ littéraire ; cette humiliation prit fin. Leur inertie fut brisée. Dans tous les domaines de la vie, ils se lancèrent avec un enthousiasme et une ardeur renouvelés. Nazrul appela ainsi les musulmans assoupis :

De toutes parts, le rouge flambeau de la foi islamique s’est rallumé,

Ô toi qui ne sais rien, lève-toi, éveille-toi, et allume toi aussi la lampe de ta vie.

Son appel ne resta pas sans réponse. Ce ne fut pas seulement dans le domaine littéraire : dans le domaine politique également, la nouvelle caravane musulmane se mit à avancer sans relâche.

Les musulmans au XIXe siècle

Les musulmans face à l’épreuve ultime du feu

De 1800 à 1857, et même pendant plusieurs décennies par la suite, ce fut pour les musulmans une époque de feu. À cette période, les musulmans du Bengale, en tant que peuple, se trouvaient au bord d’un gouffre ardent. Après avoir perdu le pouvoir politique, ils connurent également une catastrophe extrême dans les domaines économique, religieux et culturel. Malgré les persécutions et l’oppression des dirigeants étrangers et de leurs collaborateurs locaux favorisés par eux, le peuple musulman ne put accepter leur domination et leur exploitation. Au cours de ce siècle, cette opposition se manifesta à maintes reprises et en de nombreux lieux par des révoltes et des combats sporadiques contre les dirigeants. La révolte des fakîrs, le mouvement fârâ’izî, le mouvement de Titu Mir, le mouvement du jihâd de Sayyid Ahmad et le mouvement pour l’indépendance de 1857 furent de puissantes explosions contre le traitement inhumain et bestial infligé aux musulmans par les Britanniques et les hindous. L’examen distinct de chacun de ces mouvements constitue le sujet principal de ce chapitre.

Le mouvement des fakîrs

L’histoire du mouvement des fakîrs, dans la mesure où elle nous est connue, prouve qu’après la bataille de Plassey, et plus particulièrement après la défaite de Mir Qasim en 1764, la révolte des fakîrs commença lorsque la Compagnie des Indes orientales, après avoir obtenu le « diwani », entreprit d’exercer son pouvoir oppressif, et qu’elle prit fin en 1833 ou 1834. Il est difficile de dire si la révolte des fakîrs poursuivait un grand objectif et si elle disposait d’une armée bien organisée et disciplinée pour la mener. Il est également difficile de savoir s’il existait un lien entre les révoltes de fakîrs qui eurent lieu à différentes époques et en différents endroits. Toutefois, la raison pour laquelle ils se révoltèrent fut l’oppression et les persécutions inhumaines exercées conjointement par la Compagnie des Indes orientales ainsi que par les nouveaux zamîndârs hindous et les prêteurs sur gages qu’elle favorisait.

L’objectif principal de leurs expéditions était d’expulser les zamîndârs exploiteurs créés et protégés par la Compagnie des Indes orientales, et de piller leurs trésors. À la suite de leurs expéditions dans le nord du Bengale, de nombreux zamîndârs étaient déjà venus se réfugier, en 1773, dans différents endroits du district de Mymensingh. (Mymensingh-e Fakir Abhiyan, Khalekdad Chowdhury, dans « Shatabdi Parikrama », édité par le Dr Hasan Zaman, p. 26).

Parmi les dirigeants du mouvement des fakîrs, les plus remarquables furent Majnu Shah, Maju Shah, Tipu Pagla et Ghaznafar Turkshah. Dans son article Mymensingh-e Fakir Abhiyan, Khalekdad Chowdhury mentionne que Majnu Shah était le frère aîné de Maju Shah. On sait de lui qu’il forma une force armée contre le pouvoir de la Compagnie des Indes orientales. La défaite de Mir Qasim Ali en 1764 affermit définitivement la domination anglaise dans ce pays. Mais, à Kumarkhali, dans l’actuel district de Kushtia, au sud, les forces britanniques durent au même moment subir une défaite infligée par les partisans de Majnu (Majnu Shah). (« La contribution du sud du Bengale au mouvement révolutionnaire », Azizur Rahman, dans « Shatabdi Parikrama », édité par Hasan Zaman, p. 180).

En 1784, Maju Shah pilla toutes les richesses des zamîndârs des parganas de Mymensingh, Alapsing, Jafarsahi et Sherpur. La rumeur courut que le frère de Maju Shah, Majnu Shah, arrivait dans le pargana de Jafarsahi avec deux cents fakîrs redoutables. Craignant cette expédition, les zamîndârs et les paysans s’enfuirent ailleurs. Toutefois, le rapport de M. Day, chef de Dacca, révèle que ce fut l’armée de Begambari qui repoussa l’expédition. Les fakîrs se retirèrent donc. Le rapport de M. Day précise également que le pillage des biens des zamîndârs n’était pas réel. Afin d’échapper au paiement de l’impôt, des zamîndârs rusés et malhonnêtes avaient envoyé cette fausse information au Comité des revenus. (Shatabdi Parikrama, p. 27).

Les expéditions des fakîrs reprirent deux ans plus tard, en 1786. Afin de protéger Mymensingh contre leurs attaques, le lieutenant Field fut envoyé à Dacca. Le capitaine Creighton fut envoyé de Goalpara, en Assam, pour venir en aide à Routon, le collecteur de Mymensingh. Lors du violent affrontement qui opposa les fakîrs aux soldats anglais bien équipés, l’armée des fakîrs fut vaincue et dispersée. On ne connaît ensuite aucune activité de leur part pendant longtemps.

Après la fin des expéditions des fakirs, les zamindars se mirent à percevoir auprès des paysans des impôts plus élevés, sous prétexte de compenser leurs pertes, et à instaurer de nouvelles taxes. La détresse des paysans atteignit alors son comble.

En 1826, afin de mettre un terme aux persécutions infligées aux paysans, un fakir influent nommé Tipu Pagal forma une puissante armée avec les paysans. Les zamindars, au mépris de tous les principes de justice et du règlement n° 8 de 1793, continuèrent d’imposer aux paysans diverses « abwabs ». Ces abwabs et ces taxes de plus en plus oppressives étaient perçues de force. En outre, les zamindars donnaient temporairement leurs zamindaris à bail à prix fort à des hommes influents. Dans le délai fixé, les preneurs à bail extorquaient aux paysans des impôts élevés par toutes sortes de sévices. Tipu organisa les paysans afin de mettre fin à ces persécutions.

Dans l’histoire, beaucoup ont qualifié ces fakirs en expédition de bandits pillards. En réalité, il n’en était rien. Ils appartenaient en fait à la catégorie des awliya et des derviches, vénérés par le peuple.

Tipu Pagal était le mastan d’un fakir influent du village de Letirkanda, dans la pargana de Sabub. Tous croyaient qu’il était un derviche kamil. De nombreux récits miraculeux le concernant circulent encore aujourd’hui, et une foule nombreuse se rassemble encore à son mausolée à l’occasion de l’urs (Khalekdad Chowdhury, Shatabdi Parikrama, p. 28-29).

La mission de ces fakirs était d’enseigner aux gens les pratiques religieuses. Mais, voyant l’extrême détresse du peuple, leur âme en fut bouleversée. C’est pourquoi, voyant l’extrême détresse du peuple, leur âme en fut bouleversée. Ils lancèrent ainsi, de temps à autre, des expéditions contre les oppresseurs.

Ces groupes de fakirs n’étaient pas pour autant des sauvages barbares. Ils étaient instruits et doués de goût. Même la mère de Tipu possédait des aptitudes organisationnelles extraordinaires. C’est la mère de Tipu qui inspirait Tipu et son armée. En 1825, sous la direction de Tipu, les fakirs lancèrent un mouvement visant à empêcher les zamindars de percevoir les impôts. Lors d’un affrontement entre les troupes de barkandaz des zamindars et les fakirs, les troupes de barkandaz furent anéanties. Lors d’un affrontement entre les zamindars, les troupes de barkandaz furent anéanties. Les zamindars se tournèrent vers la Compagnie. La Compagnie envoya une armée armée pour capturer Tipu et son adjoint Gazanfar Turkshah. Une unité fut vaincue et prit la fuite, mais une autre captura Tipu. Turkshah attaqua avec ses hommes cette unité de la Compagnie et libéra Tipu.

Après cet événement, le magistrat Dempier arriva à Sherpur à la tête d’une armée puissante et bien entraînée. Au cours d’une bataille acharnée contre les forces de Tipu, celui-ci fut capturé avec sa mère.

Plus tard, en 1833, les fakirs se regroupèrent de nouveau sous la direction de deux puissants compagnons de Tipu et attaquèrent le poste de police de Sherpur, qu’ils incendièrent. Une armée fut ensuite envoyée sous le commandement du capitaine Seal et du lieutenant Younghusband pour réprimer les forces fakirs. Un affrontement acharné eut lieu, au cours duquel les forces fakirs furent vaincues et dispersées.

Voici quelques informations sur la révolte des fakirs. Il existe toutefois de bonnes raisons de supposer que les conceptions erronées concernant les fakirs, consignées dans les ouvrages des écrivains et historiens anglais, ont été délibérément déformées. Warren Hastings les a qualifiés de Bédouins, tandis que Hunter les a appelés des « bandits ». Leurs expéditions offensives avaient ébranlé pendant plusieurs décennies le tout récent Raj britannique dans cette région ; c’est probablement sous l’effet de cette rancœur que leur histoire a été rédigée de manière déformée. Il a été dit plus haut que Majnu Shah et Mazu Shah étaient deux frères. Nous ne disposons d’aucune donnée ni d’aucun document historique permettant d’en vérifier la véracité. Certains ont toutefois affirmé que Majnu Shah était né dans la région de Mewat, dans l’État indien de Gwalior. Majnu Shah résidait au sanctuaire de Shah Madar, situé à Makanpur, à quarante miles de Kanpur. C’est de là qu’il menait, accompagné de milliers de partisans armés, des expéditions dans diverses régions du Bengale et du Bihar contre les Anglais et les zamindars tyranniques. On dit que son champ d’action comprenait la région de Purnia au Bihar, ainsi que Rangpur, Dinajpur, Jalpaiguri, Cooch Behar, Rajshahi, Malda, Pabna et Mymensingh au Bengale.

Au début de l’année 1772, Majnu Shah apparut dans le nord du Bengale avec un grand nombre de partisans armés. On apprend cette apparition par une lettre adressée à la Compagnie par le superviseur de Rajshahi, en date du 22 janvier 1772. Il y était dit qu’un groupe de trois cents fakirs avait emporté mille takas de revenus collectés et qu’il était à craindre qu’ils ne s’emparent même du kachari du pargana. Ils étaient armés d’épées, de lances, de fusils à mèche et d’armes pyrotechniques. Certains disaient même qu’ils possédaient des canons mobiles. (Histoire de la lutte pour l’indépendance, Abu Jafar, p. 33)

En 1776, Majnu Shah se rendit à Mahasthan, dans le district de Bogra, et y construisit une forteresse. À cette époque, le responsable du district de Bogra était M. Gladwin. Pris de peur, il demanda par écrit l’envoi de renforts militaires au Conseil provincial. En août et septembre 1786, le chef des fakirs, Majnu Shah, dut affronter successivement deux combats contre les Anglais. Dans les deux cas, les fakirs subirent des pertes humaines, tandis que les Anglais durent eux aussi reconnaître des pertes comparables. … Les données historiques permettent de supposer qu’après cela Majnu Shah franchit le Gange et regagna son pays. On ne le revit plus jamais au Bangladesh. Des sources officielles indiquent qu’il mourut vers 1787 dans la région de Makhanpur, dans le district de Kanpur. Sa dépouille fut transportée de là dans sa terre natale, à Mewan, où elle fut inhumée (Histoire de la lutte pour l’indépendance, Abu Jafar, p. 40-41).

Après la mort de Majnu Shah, ses disciples, notamment son fils Parag Ali, son fils adoptif Cherag Ali, son dévot intime Musa Shah, ainsi que Sobhan Shah et Shamsher Shah, poursuivirent la lutte contre les Anglais jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

Neuvième chapitre

Le mouvement faraïzi

Les Anglais ne se contentèrent pas de vaincre Siraj ud-Daulah par des manœuvres perfides, après avoir simulé une bataille sur le champ de Plassey, puis de vaincre Mir Qasim en 1764 et de s’emparer du pouvoir en matière de gouvernement du Bengale, du Bihar et de l’Orissa. Au contraire, ils se mirent à chercher de nouveaux stratagèmes pour anéantir la nation musulmane. Leur insatiable cupidité les poussa à opprimer la population. Les ayma et les terres lakhéradj des musulmans furent confisqués. Afin de percevoir les impôts auprès des musulmans, ils commencèrent à imposer aux sujets une exploitation et une oppression impitoyables. Pour créer un marché pour les étoffes britanniques, on entreprit d’éliminer les tisserands (1770-1825). En 1766, une taxe de deux roupies par maund de sel fut imposée, et le commerce du sel fut placé sous le monopole exclusif des Européens. Ainsi, les musulmans furent chassés de tous les secteurs économiques et commencèrent à être écrasés par la pauvreté.

Ce ne fut pas tout : les musulmans commencèrent également à être empêchés d’accomplir leurs rites religieux. Dans les domaines des zamindars hindous tyranniques, le sacrifice des bovins et l’appel à la prière furent interdits. Les zamindars hindous imposèrent une taxe sur la barbe des sujets musulmans. Lors de leurs fêtes religieuses, les musulmans furent contraints de verser des contributions, de fournir des services pour les cérémonies et d’accomplir des corvées. Ils furent contraints de porter le dhoti, de se raser la barbe et de garder la moustache. Un funeste projet visant à détruire la religion et la culture des musulmans et à les fondre dans la nation hindoue fut mis en œuvre. Les musulmans pieux se retrouvèrent désorientés. Au moment où les musulmans du Bengale traversaient cette période de détresse extrême, Haji Shariatullah naquit en 1784 dans le pargana de Bandar, dans le district de Faridpur. À l’âge de dix-huit ans, demeurant là, il reçut une instruction en religion, en sciences sociales et en politique ; à l’âge de dix-huit ans, demeurant là, il reçut une instruction en religion, en sciences sociales et en politique. C’est probablement à cette époque qu’il acquit une compréhension claire de l’islam et une connaissance de la conception islamique de la vie. L’islam n’est pas simplement un ensemble de quelques rites et cérémonies ; c’est au contraire un code de vie complet. Il comprit également qu’il était absolument impossible de respecter intégralement les préceptes de l’islam dans tous les domaines de la vie sans pouvoir politique. Il retourna ensuite dans son pays en 1820.

Durant son séjour à La Mecque, il entra également en contact avec le mouvement de réforme islamique de Muhammad ibn Abd al-Wahhab al-Najdi et se prit d’intérêt pour ce mouvement.

À Delhi, sous la direction de Shah Abd al-Aziz Dehlavi, un mouvement de réforme islamique, inspiré de celui d’Abd al-Wahhab al-Najdi, vit également le jour en Inde — mouvement auquel les historiens ont donné le nom déformé de « mouvement wahhabite ». Sayyid Ahmad Barelvi, Shah Ismail, neveu de Shah Abd al-Aziz, et le maulana Abd al-Hayy, son gendre, s’engagèrent activement à proclamer l’Inde « dar al-harb » et à transformer le « dar al-harb » en « dar al-islam », c’est-à-dire en un État islamique.

Haji Shariatullah déclara lui aussi ce pays « dar al-harb » et proclama que, tant qu’il ne serait pas devenu « dar al-islam », il ne serait pas légitime d’y accomplir la prière du vendredi ni celle des fêtes. Il qualifia d’anti-islamiques — shirk et haram — toute aide financière ou physique apportée aux cérémonies cultuelles hindoues. Il déclara en outre que les musulmans devaient abandonner le dhoti et porter le tahband-pyjama, laisser pousser leur barbe et se repentir de toutes les superstitions. En somme, ils devaient renoncer à toute pratique pécheresse et mener désormais une vie islamique.

Les masses musulmanes exploitées, privées de leurs droits et opprimées sentirent renaître une énergie nouvelle à l’appel de Haji Shariatullah et commencèrent à venir à lui en grand nombre pour recevoir son enseignement. En peu de temps, dix mille musulmans rejoignirent son mouvement. Ce fut pour les zamindars hindous un sujet de grande terreur. L’oppression des musulmans allait désormais cesser, et les musulmans pauvres des classes inférieures qu’ils avaient réduits à l’état d’esclaves et même éloignés de l’islam allaient eux aussi leur échapper. Il était donc naturel qu’ils deviennent inquiets et terrifiés. « Les zamindars furent alarmés par la propagation de la nouvelle doctrine qui liait la paysannerie musulmane comme une seule… » — (Dr James Wise, Journal of the Asiatic Society of Bengal, vol. LXII, 1894, no 1).

Les zamindars hindous s’unirent et se résolurent à réprimer Haji Shariatullah. Un certain nombre de demi-musulmans intéressés, qui étaient les esclaves des zamindars hindous, se joignirent à leur groupe. Les mollahs, maulavis et pirs dépourvus de clairvoyance, qui gagnaient quelques sous en invoquant auprès des musulmans des superstitions telles que le shirk et la bid‘a, se dressèrent eux aussi contre le mouvement faraïzi.

D’un côté les Britanniques, de l’autre les exactions et l’oppression répétées des cruels zamindars et prêteurs hindous : réduits à l’impuissance, les musulmans courbaient la tête et supportaient tout. À l’appel de Shariatullah, les musulmans opprimés commencèrent à se rassembler auprès de lui en grand nombre et jurèrent de mettre sur pied un mouvement irrésistible contre les Britanniques et les hindous. Le mouvement faraïzi, probablement dérivé du mot « farz », avait été oublié, tandis que de nombreuses pratiques et cérémonies non islamiques s’étaient répandues dans la société musulmane. L’abandon de toutes les coutumes contraires à l’islam et le rétablissement de l’islam institué par le prophète Muhammad (paix et bénédiction sur lui) constituaient l’objectif principal des mouvements menés par les penseurs Muhammad ibn Abd al-Wahhab al-Najdi d’Arabie, Sayyid Ahmad Shahid, Haji Shariatullah, Sayyid Nisar Ali, dit Titumir, et d’autres. L’abandon de toutes les coutumes contraires à l’islam et le rétablissement de l’islam institué par le prophète Muhammad (paix et bénédiction sur lui) constituaient l’objectif principal de ces mouvements.

Comme le mouvement de Haji Shariatullah avait porté un coup extrêmement grave aux intérêts hindous, ceux-ci déployèrent toutes leurs forces, avec l’aide des autorités britanniques, pour le réprimer. L’attitude de la société hindoue de l’époque envers Haji Shariatullah était profondément hostile, comme le prouve une lettre publiée dans le Samachar Darpan du 22 avril 1837. Cette lettre est reproduite ci-dessous :

Dernièrement, dans le village de Bahadurpur, situé aux limites du poste de police de Shivchar, dans le district de Faridpur, un certain Saritulla, désireux de devenir souverain, a rassemblé environ douze mille tisserands et musulmans, promulgué une nouvelle charia et fait pousser la barbe à ses partisans, leur faisant ôter le cordon de taille et porter autour des reins une corde religieuse ; puis ils ont attaqué les maisons des hindous des environs et infligé d’innombrables offenses au culte des divinités. Dans le poste de police de Matlabganj, dépendant du district de Dacca, ils ont brisé les douze lingams de Shiva établis par le diwan Mrityunjay Ray, résident de Rajnagar, et les ont jetés dans la rivière. Dans le village de Poragacha, aux limites de ce poste de police, ils ont attaqué de nuit la maison d’un notable, l’ont entièrement pillée, puis y ont mis le feu et réduit en cendres ce qui restait ; un de ces musulmans ayant été tué, son corps a été envoyé à Dacca pour y être jugé.

« On apprit encore que les méchants Yavans appartenant au groupe de Saritulla, après s’être livrés à toutes sortes de violences contre Babu Tarini Charan Mazumdar, du village de Patkanda, dans le district de Faridpur, notamment en profanant le culte des divinités dans sa demeure et en commettant des méfaits tels que l’abattage de vaches, Babu Mazumdar, estimant qu’il devait affronter les Yavans en combat ouvert, informa de ces violences le magistrat de Faridpur. Après enquête, celui-ci fit incarcérer plusieurs Yavans et poursuit activement ses investigations à ce sujet. Monsieur le Rédacteur, les méchants Yavans, loin de mettre fin à ces persécutions et violences dans les districts, se sont au contraire mis à attaquer les tribunaux. On apprit que tous les employés et avoués engagés auprès du magistrat de Faridpur sont partisans du Yavan Saritulla. Leur méthode est la suivante : lorsqu’il faut porter une fausse accusation contre quelqu’un, l’un se présente comme plaignant et l’autre comme témoin, puis ils introduisent l’affaire ; ainsi, douze mille personnes sont organisées en groupe. Quel défaut peut-il donc y avoir dans les témoignages des plaignants… Je pense que, si les Yavans de Saritulla continuent à s’organiser de la sorte, l’hindouisme aura bientôt disparu et une catastrophe prématurée surviendra. Titumir n’avait pas commis le centième des exactions de Saritulla. Fait en l’an 1243, le 24e jour de Chaitra. » (« Ce que disaient autrefois les journaux », édité par Brajendranath Bandyopadhyay, Shatabdi Parikrama, p. 194-195).

Chaque ligne de cette lettre révèle l’attitude mentale de la société hindoue à l’égard des musulmans.

Également attiré par le mouvement de Sayyid Ahmad Barelvi visant à établir un État islamique, Haji Shariatullah envoyait du Bangladesh au centre de Sittana, dans l’ouest de l’Inde, de nombreux moudjahidines, d’importantes sommes collectées au titre de la zakat, de la fitra et de la lillah, ainsi que diverses formes d’aide.

Le nouveau champ d’action de Shariatullah fut d’abord établi à Naya Bari, dans le district de Dhaka. Mais, en raison de l’opposition extrême des zamindars hindous, il dut retourner dans son propre village pour y commencer sa prédication. Son mouvement s’étendit aux districts de Dhaka, Barisal, Nadia, Pabna, Mymensingh et à plusieurs autres. L’accomplissement des prières et du jeûne par les musulmans illettrés, les cultivateurs, les tisserands et les autres gens du peuple, le port du tahband et du bonnet à la place du dhoti, la rénovation des mosquées et d’autres activités se poursuivirent avec le plus grand dynamisme. Haji Shariatullah lui-même portait sur la tête un immense turban et, par-dessus sa tunique, un huduriya, vêtement qu’aucun musulman n’avait coutume de porter. Après sa mort en 1840, son fils éminent, Dudu Miyan, poursuivit son mouvement.

Mohammad Muhsin, fils de Haji Shariatullah, connu sous le nom de Dudu Miyan, naquit en 1819. En 1831, il se rendit à La Mecque pour accomplir le hajj, y séjourna cinq ans, puis, à son retour, aida son père dans son œuvre.

À l’instar de son père, Dudu Miyan entreprit lui aussi un mouvement contre les zamindars tyranniques. Il dut affronter les zamindars à maintes reprises. En 1842, il attaqua la demeure d’un zamindar de Faridpur, captura Madan Narayan Ghosh, puis le tua. La police arrêta 117 Faraizis, lui compris. À l’issue du procès, 22 furent condamnés à l’emprisonnement. Mais Dudu Miyan fut acquitté faute de preuves. En 1846, Kali Prasad, le gomasta d’Andrew Anderson, se jeta sur la demeure de Dudu Miyan avec sept ou huit cents hommes, sur ordre de son maître, et s’en alla après avoir pillé de nombreux biens, notamment des bijoux d’une valeur d’environ cent cinquante mille. Bien qu’il eût demandé justice au magistrat, il n’en résulta rien.

Après avoir demandé justice contre les exactions des zamindars et des planteurs d’indigo sans obtenir la moindre justice véritable, Dudu Miyan résolut cette fois de punir lui-même ses ennemis comme ils le méritaient. En novembre 1846, un mois après le pillage de sa demeure, il incendia et réduisit en cendres la fabrique du planteur d’indigo Dunlop, instigateur des exactions et des persécutions de ses ennemis, et tua le gomasta Kali Prasad. Après deux années de procès, Dudu Miyan fut libéré des accusations portées contre lui.

Constatant l’influence et le prestige extraordinaires de Dudu Miyan parmi la population, le gouvernement se trouva embarrassé. Pendant le mouvement d’indépendance de 1857, il fut maintenu en détention sous prétexte qu’il pouvait provoquer des troubles. Il fut d’abord détenu à Alipore, puis à la prison de Faridpur. Libéré en 1859, il se rendit à Dhaka, où il mourut.

Dudu Miyan avait certes renforcé davantage le mouvement de son père. Mais, sur le plan des principes, il avait quelque peu modifié l’idéal de son père. Les six points sur lesquels Haji Shariatullah avait fondé son mouvement étaient les suivants

>> La prière du vendredi et celle des fêtes ne sont valides nulle part ailleurs que dans un pays gouverné par des musulmans ;

>> Célébrer les fêtes et les cérémonies de Muharram est contraire à l’islam et constitue un péché ;

>> Employer les termes « ustad » et « shagird » à la place des deux termes « pir » et « murid ». En effet, le « murid » abandonne tout ce qu’il possède entre les mains de son « pir », ce qui n’est pas juste. En revanche, le « shagird » n’est pas tenu de le faire.

>> Parmi tous ceux qui adhéreront à ce mouvement, il n’y aura aucune distinction entre supérieurs et inférieurs, entre « ashraf » et « atraf ». Au contraire, une égalité de statut sera établie entre tous, ce qui fait défaut dans le rapport « pir-murid ».

>> Déclarant que le culte des pirs et le culte des tombes sont condamnés par l’islam, il protesta vivement contre ces pratiques.

>> Au lieu de la coutume alors en vigueur consistant à prêter « bay‘a » en prenant la main du pir, celui qui adhérait au mouvement Faraizi devait se repentir (« tawba »), d’un cœur sincère, de tous les actes pécheurs et s’engager par serment à mener une vie pleinement islamique.

>> Il déclara également que le fait, pour une sage-femme, de couper le cordon ombilical d’un enfant nouveau-né était contraire à l’islam, affirmant que cette tâche incombait au père et non à une sage-femme étrangère.

James Taylor affirme que l’objectif du mouvement faraïzi était d’observer le Coran à la lettre et que toutes les pratiques que le Coran ne soutient pas devaient être abandonnées. Il n’était pas seulement interdit de célébrer les cérémonies de Muharram, mais également d’en regarder les rites. (Dr A. R. Mallick : British Policy & the Muslims in Bengal, p. 69).

Après la mort de Haji Shariatullah, Dudu Mia divisa tout l’est du Bengale en plusieurs régions afin de renforcer le mouvement et nomma un khalifa dans chacune d’elles. Leur tâche consistait à appeler la population à rejoindre le mouvement, à recruter des militants et à collecter des fonds pour administrer l’organisation. C’est ainsi que fut créée une structure organisationnelle à la tête de laquelle Dudu Mia siégea en tant que « pir », renouant avec l’institution des pirs que son père avait rejetée. (Journal of the Asiatic Society of Bengal, vol. LXIII, partie 2, no 1, 1894, p. 50 ; Encyclopedia of Islam, vol. 2, p. 59).

Le mouvement dirigé du vivant de Haji Shariatullah était essentiellement un mouvement de réforme religieuse. À l’exception de quelques affrontements provoqués par des zamindars tyranniques, son mouvement n’entra pas en conflit avec les intérêts établis. Mais, à l’époque de Dudu Mia, le mouvement prit dans une large mesure un caractère politique. Tous les zamindars et les planteurs d’indigo s’unirent contre son mouvement. C’est pourquoi toute la vie de Dudu Mia se passa à lutter contre eux. D’un côté, les diverses formes d’oppression exercées par les zamindars et les planteurs d’indigo sur les pauvres tenanciers, et de l’autre, les efforts inlassables de Dudu Mia pour mettre fin à leurs souffrances, les unirent sous sa direction. Les aptitudes organisationnelles de Dudu Mia étaient également remarquables. Les zamindars du Bengale étaient presque tous hindous, tandis que les planteurs d’indigo étaient des chrétiens anglais et que leurs employés, les gomastas, étaient tous hindous. Pour cette raison également, les paysans-tenanciers s’unirent sous la direction de Dudu Mia contre les zamindars et les planteurs d’indigo. Toute la vie de Dudu Mia se passa à lutter contre les zamindars et les planteurs d’indigo. On l’impliqua dans des procès et des poursuites judiciaires toujours nouveaux et mensongers. C’est finalement pour cette raison qu’il dut accepter la pauvreté.

Après la mort de Dudu Mia, ses premier et deuxième fils, Giasuddin Haidar et Naya Mia, dirigèrent successivement le mouvement faraïzi. Après la mort de Naya Mia, le troisième fils de Dudu Mia, Aladin Ahmad, prit la direction du mouvement. Il coopéra avec le nawab Salimullah pour soutenir la partition du Bengale de 1905. Après Aladin, son fils Badshah Mia dirigea le mouvement. En 1922, il rejoignit le mouvement du Khilafat, et le gouvernement l’arrêta alors. Après cela, le mouvement faraïzi s’affaiblit. Le mouvement de réforme religieuse avec lequel ce mouvement avait commencé s’affaiblit progressivement et s’engagea peu à peu dans une autre voie. Le système des pirs et des murids que Haji Shariatullah avait rejeté, donnant au mouvement la forme d’un authentique mouvement de réforme islamique, finit par devenir précisément ce système de pirs et de murids. Ainsi, l’inspiration combative et l’esprit de lutte qui caractérisaient auparavant les activités et les méthodes d’action des adeptes de ce mouvement disparurent.

Dixième chapitre

Le martyr Titumir

Le martyr Titumir fut une personnalité profondément opprimée de son époque. Comme Haji Shariatullah, il lança un mouvement de réforme au sein d’une société musulmane décadente. Dans ce mouvement de réforme purement religieuse, les zamindars hindous ne se contentèrent pas de faire obstacle : leur haine aveugle de l’islam et du peuple musulman devint manifeste. Il est profondément regrettable que, dans l’historiographie contemporaine, le caractère de Titumir ait été présenté de manière extrêmement déformée. La raison en est également très claire. Les commentaires empreints de haine qui ont été formulés sont déformés, imaginaires et inspirés par des desseins particuliers. Un sage d’un caractère aussi pur et épris de Dieu que Titumir a été qualifié d’homme immoral, de malfaiteur et de brigand. À la page 76 de son ouvrage British Policy & the Muslims in Bengal, le Dr A. R. Mallick a présenté des informations déformées en citant notamment Calcutta Review, Boards Collections, 54222, p. 401, Colvin to Barwell, 8 March 1832, para. 6, Magistrate of Banaset to Commissioner of Ciccuit, 18 Div. 28 November 1831, para. 35. Il a été affirmé que Titumir n’était pas né dans une famille notable, mais qu’il avait épousé une femme issue de la famille d’un certain Munsi Amir, un jotedar distingué. Il a également été affirmé que Titumir était connu comme un malfaiteur immoral et qu’il avait travaillé comme homme de main à la solde d’un zamindar hindou du Nadia. Ces affirmations ne sont rien d’autre qu’un déni complet de la vérité. Se fondant sur ces récits, ou aveuglé par sa haine de l’islam, M. Hunter fit lui aussi le commentaire suivant : « À cette époque, parmi les disciples, les acolytes et les adeptes des chefs religieux qui se trouvaient à Calcutta, il y avait un homme du nom de Titumir, lutteur professionnel et de nature brutale. Bien qu’ayant commencé sa vie comme fils d’un paysan distingué, cet homme avait amélioré sa condition en épousant une femme de la maison d’un zamindar. Mais, en raison de son caractère violent et indomptable, il ne conserva pas cette situation. » (W. W. Hunter, The Indian Mussalmans, B. D., première édition, 1975, p. 34-35).

Le chrétien anglais M. Hunter a également formulé des propos bien connus au sujet de Sayyid Ahmad Shahid, sage éminent et inoubliable du monde musulman. Nous examinerons cette question en temps voulu. Nous étudierons le mouvement et les activités du martyr Titumir sur la base de toutes les informations fiables dont nous disposons à son sujet. Il apparaîtra ainsi, nous l’espérons, que son enseignement, son caractère, son amour de Dieu et son esprit combatif, manifesté tout au long de sa vie contre le mensonge, l’injustice et l’oppression, n’ont absolument aucun rapport, même lointain, avec le récit imaginaire présenté plus haut.

Vingt-cinq ans après la bataille de Plassey et soixante-quinze ans avant la lutte pour l’indépendance qui embrasa toute l’Inde dans la cinquième décennie du XIXe siècle (1857), Saiyid Nisar Ali, connu sous le nom de Titumir, naquit en 1782 dans le village de Chandpur, dans le district des Vingt-Quatre-Parganas, au Bengale occidental. Son père s’appelait Mir (Saiyid) Hasan Ali et sa mère Abeda Rokaiya Khatun. (Shahid Titumir, Abdul Gafur Siddiqi, p. 1).

Les historiens anglais, par mépris et afin de rabaisser Titumir, l’ont décrit comme issu d’une famille paysanne insignifiante. En réalité, il naquit dans la célèbre lignée des Saiyid. Parmi les saints et derviches qui vinrent autrefois au Bengale pour y propager l’islam, les anciens documents mentionnent les noms de Saiyid Shah Hasan Razi et de Saiyid Shah Jalal Razi. Mir Nisar Ali, connu sous le nom de Titumir, descendait à la trentième génération de deux frères germains, Saiyid Abbas Ali et Saiyid Shah Shahadat Ali, eux-mêmes descendants respectivement de Saiyid Shah Jalal Razi et de Saiyid Shah Hashmat Ali. (Shahid Titumir, Abdul Gafur Siddiqi, p. 3-4).

Titumir épousa Maymuna Khatun Siddiqi, petite-fille du célèbre derviche de l’époque, Shah Sufi Muhammad Asmatullah Siddiqi, et fille de Shah Sufi Muhammad Rahimullah Siddiqi. (Shahid Titumir, Abdul Gafur Siddiqi, p. 16).

Abu Jafar affirme que le père de Mir Nisar Ali s’appelait Mir Hasan Ali et sa mère Abeda Rokaiya Khatun. Titumir épousa Maymuna Siddiqi, fille de Hazrat Shah Sufi Muhammad Rahimullah Siddiqi. Quatorze jours après le mariage, son petit grand-père paternel, Saiyid Umar Daraz Razi, mourut. Six mois plus tard, son père, Mir Hasan Ali, décéda. (Histoire de la lutte pour l’indépendance, Abu Jafar, p. 117-118). Le grand-père paternel de Nisar Ali, Saiyid Shah Qadam Rasul, était mort avant sa naissance. C’est auprès de son frère cadet, Shah Umar Daraz Razi, que le père de Nisar Ali, Mir Hasan Ali, devint murid.

Ces informations prouvent que Saiyid Nisar Ali, connu sous le nom de Titumir, naquit dans une famille de très haute lignée. Pourtant, on l’a ensuite dépeint comme un jeune homme indiscipliné et de mauvaise nature, ainsi que comme un membre salarié de la bande de sbires d’un certain zamindar hindou. L’examen de données fiables concernant son instruction et la formation de son caractère démontrera que les remarques précédentes à son sujet sont dépourvues de fondement.

Selon la coutume alors en vigueur dans les familles distinguées de la société musulmane, lorsque Nisar Ali eut quatre ans, quatre mois et quatre jours, ses parents chargèrent le maître de leur fils, Munshi Lalmia, de lui enseigner l’arabe, le persan et l’ourdou. Ses parents ne négligeaient nullement non plus l’enseignement de sa langue maternelle. À cette fin, ils engagèrent Pandit Rarakamal Bhattacharya, du village voisin de Sherpur, pour lui enseigner le bengali, le dharapath, l’arithmétique, etc. À cette époque, un savant pédagogue du nom de Hafiz Niamatullah arriva au village de Chandpur depuis Bihar Sharif ; les parents du village le nommèrent directeur principal, et Nisar Ali devint hafiz du Coran. En outre, il acquit une grande maîtrise de la grammaire arabe, de la science des faraïd, du hadith et de la philosophie, de la logique, du tasawwuf, ainsi que de la poésie et de la littérature arabes et persanes. Il pouvait prononcer avec aisance des discours en arabe, en persan et en bengali.

À l’époque où Titumir naquit, les adolescents et les jeunes hommes du Bengale pratiquaient régulièrement l’exercice physique. L’enceinte de la madrasa établie entre les villages de Chandpur et de Haïdarpur servait de terrain d’entraînement. Sheikh Muhammad Hanif, habitant de Haïdarpur, y enseignait l’exercice physique. On y enseignait notamment la lutte au sol, le ha-du-du, le maniement du bâton, le jeu du bouclier et du bâton, le maniement de l’épée, le tir à l’arc et à la fronde, ainsi que l’usage des fusils de bambou. Hafiz Niamatullah continuait à enseigner non seulement l’arabe et le persan, mais aussi le Coran. Chaque jour, lors des séances et le soir, il enseignait diverses techniques d’exercice physique et de maniement des armes. Les deux élèves principaux de ce terrain d’entraînement étaient Sheikh Muhammad Hanif et Saiyid Nisar Ali, connu sous le nom de Titumir.

Il se maria probablement au cours de la première décennie du XXe siècle. Environ un an et demi plus tard, il commença à séjourner avec son maître Hafiz Niamatullah à Calcutta et dans la maison de Hafiz Muhammad Israël, à Talibtola (aujourd’hui appelée Taltala). Hafiz Israël était lui aussi originaire de Bihar Sharif. Il fut nommé imam principal de la mosquée Jama de Taltala ; c’est là qu’il se maria et devint habitant de Calcutta. Une partie de Talibtola, ou Taltala, s’appelait alors Misriganj. Il s’y trouvait un terrain ou centre de compétitions de lutte, présidé par Jamaluddin Afendi. À cette époque, les compétitions professionnelles de lutte n’existaient pas encore. Les riches offraient au vainqueur une récompense et un khilat afin d’encourager l’acquisition de la force physique et de la bravoure, tandis qu’ils ne remettaient au vaincu qu’une récompense. Les lutteurs n’envisageaient pas alors de gagner de l’argent en pratiquant la lutte.

Pendant le séjour de Titumir à Calcutta, des compétitions de lutte se tenaient à l’akhara de Misriganj et le lutteur victorieux recevait une généreuse récompense. Titumir acquit ici une grande renommée dans les compétitions de lutte. Hafiz Niamatullah et Hafiz Muhammad Israël étaient de fervents amateurs de lutte.

Un autre grand amateur de lutte était Mirza Ghulam Ambia. Il ne sera pas sans intérêt de donner ici quelques indications à son sujet. Il appartenait à une famille royale et était sans enfant. Il était zamindar et, n’ayant pas d’enfant, consacrait la plus grande partie des revenus de son zamindari à de bonnes œuvres.

Sa demeure de zamindar se trouvait, dans le Calcutta d’avant la partition de l’Inde, dans le quartier de Mirzapur, près d’Ahharst Street. Sa maison s’appelait Mirza Manzil. La rue de Mirzapur fut nommée d’après lui. Au sud de Mirza Manzil se trouvaient Mirza Talab et Mirzabagh. Ce Mirzabagh fut ensuite appelé Mirzapur Park. L’endroit où se trouvait sa salle de réception reçut plus tard le nom de Baithakhana Road. Mirza Sahib se consacrait constamment à l’adoration et à la dévotion. Dans sa vieillesse, il fit don à la municipalité de Calcutta des terrains de Mirzapur et de Baithakhana Road, de Mirza Talab, de Mirzabagh, etc., puis, après avoir vendu sa maison et ses autres biens, il émigra à La Mecque. Mirza Talab et Mirzabagh, qui furent appelés Mirzapur Park et restèrent célèbres sous ce nom presque jusqu’à la fin de la domination britannique, furent rebaptisés Swami Shraddhanand Park dans les années trente du XXe siècle. La municipalité n’en avait pourtant aucun droit légitime. Vingt à vingt-cinq mille musulmans indignés se rassemblèrent à Mirzapur Park pour protester contre cette injustice. Mais cela ne servit à rien.

Après être entré en contact avec ledit Mirza Ghulam Ambia, Mir Nisar Ali éprouva un désir ardent de prêter bay‘a entre les mains d’un murshid accompli. Plus tard, lorsqu’un derviche nommé Zaki Shah arriva à Talibtola, à Calcutta, Nisar Ali se présenta à sa cour et exprima le désir de devenir son murid. Après avoir fixé son visage pendant quelque temps, Shah Sahib lui dit : « Si tu ne fais pas la ziyarat de la Maison sacrée de Dieu, tu ne trouveras pas le pir qui t’est destiné. »

Dans l’espoir de trouver un véritable murshid, Mir Nisar Ali se rendit finalement à La Mecque, où il rencontra Saiyid Ahmad Barelvi. C’est là que Mir Nisar Ali lui prêta bay‘a et devint son murid.

Après avoir accompli le hajj et les autres rites, Saiyid Ahmad Barelvi donna les instructions suivantes à ses khalifas, Mawlana Shah Muhammad Ismaïl et Mawlana Ishaq :

« Une fois arrivés chacun chez vous, vous vous reposerez quinze jours. Ensuite, lorsque vous serez arrivés à Bareilly, je parcourrai avec vous différentes régions de l’Inde. Après quelques jours de repos à Patna, nous irons à Calcutta.

Ses instructions aux khalifas du Bangladesh étaient les suivantes :

À mon arrivée à Patna, j’informerai le maulana Abdul Bari Khan (père du maulana Akram Khan), le maulana Muhammad Hossain, le maulana Haji Shariatullah, le maulana Sayyid Nisar Ali (Titumir), le maulana soufi Khodadad Siddiqi et le maulana Karamat Ali. Vous pourrez leur demander la date de mon arrivée à Calcutta. Lors de la réunion qui se tiendra à Calcutta, notre programme d’action définitif sera adopté.

Ensuite, tous retournèrent de La Mecque dans leurs foyers respectifs. Plus tard, à la date fixée, ils se réunirent dans la maison de campagne de Shansunnisa Khanam, à Calcutta. Après discussion, il fut décidé que Patna serait la capitale centrale des moudjahidines et que chaque province aurait sa propre capitale provinciale. Les fonds destinés à mener le djihad seraient envoyés au centre depuis les capitales provinciales.

Après ces décisions, le discours prononcé par le maulana Sayyid Nisar Ali (Titumir) lors de cette réunion mérite une mention particulière. Il déclara :

La foi des musulmans du Bengale est devenue très faible. Il serait dangereux de les envoyer au djihad tant qu’ils ne seront pas devenus de vrais musulmans. J’assume la responsabilité de leur transmettre l’appel islamique. De plus, je pense que les hindous des classes inférieures peuvent eux aussi se joindre à notre lutte. … Car les hindous des classes inférieures ne sont pas satisfaits des castes des brahmanes, des vaidya, des kshatriya et des kayastha. Si nous parvenons à faire des musulmans des musulmans solides et à unir les hindous des classes inférieures et les musulmans, alors … il ne nous sera pas difficile d’établir des contacts avec le centre et de lui apporter notre aide.

La réunion consultative décida ensuite que le Bengale aiderait secrètement le centre dans tous les autres domaines. Mais il ne participerait pas ouvertement au djihad. Toutefois, ceux qui souhaiteraient rejoindre le centre ne seraient pas empêchés de le faire.

(Titumir le martyr, Abdul Gafur Siddiqi, p. 22-37).

Ensuite, Sayyid Nisar Ali commença ses activités, que nous souhaitons examiner en détail ci-dessous. Le récit de ses activités, depuis ses années d’études jusqu’à sa vie à Calcutta, ses voyages à la recherche d’un pir, l’accomplissement du hajj et son entrée comme disciple de Sayyid Ahmad Barelvi, a été donné plus haut. L’affirmation selon laquelle il aurait un jour travaillé comme lathial mercenaire dans la bande de nervis d’un quelconque zamindar hindou est absolument infondée et dépourvue de toute base. Il s’agit d’une tentative délibérée de déformer ses nobles idéaux, son caractère et sa grandeur afin de le rabaisser et de le rendre odieux aux yeux du public.

Dans le discours cité plus haut, Titumir avait déclaré : « La foi des musulmans du Bengale est devenue très faible. » Avant d’examiner son mouvement et ses activités, nous devons savoir à quel point la foi des musulmans était faible et dans quel contexte il avait commencé son œuvre d’appel islamique. En conspirant avec les Anglais et en se rendant coupable d’une trahison extrême envers leur propre patrie, les hindous du Bengale ne se contentèrent pas de dépouiller les musulmans de leur royaume : ils leur fermèrent toutes les voies permettant de gagner leur subsistance et ne négligèrent aucun effort pour détruire même la foi, le bien le plus précieux du musulman. Ils cherchèrent à ne laisser des musulmans que de nom, à les éloigner de la foi, du mode de vie islamique et de la culture, à les transformer en êtres plus vils encore que les hindous des classes inférieures et à les réduire à l’esclavage le plus abject.

Nous avons exposé, dans le chapitre précédent intitulé « La situation religieuse, sociale et culturelle des musulmans », à quel point la communauté musulmane était tombée dans la décadence sur les plans religieux et culturel au début du XVIIIe siècle. Il nous paraît également nécessaire d’examiner quelque peu l’ampleur de la dégradation de cette situation à l’époque de Titumir.

Les nouveaux zamindars hindous du Bengale étaient devenus les grands favoris des Anglais. Leur domination durable dans ce pays reposait entièrement, d’une part, sur le fait de les satisfaire à tous égards et, d’autre part, sur l’assujettissement des musulmans. Les zamindars hindous osaient donc imposer des ordres justes ou injustes aux musulmans des classes populaires.

De même que les brahmanes avaient privé les hindous des classes inférieures de la liberté d’accomplir les rites religieux et du droit d’entrer dans les temples, les hindous des classes supérieures dressèrent pareillement, parmi les musulmans, un groupe de personnes en guise de « brahmanes musulmans » et privèrent les masses musulmanes de la lumière de l’islam.

Abdul Gafur Siddiqi dit dans son ouvrage :

Les zamindars hindous et les hindous des hautes castes du Bengale-Occidental firent comprendre aux musulmans illettrés : « Vous êtes pauvres. Si vous ne vous consacrez pas aux travaux agricoles et au travail journalier, vous ne pouvez pas faire vivre votre famille. Dans ces conditions, quand avez-vous le temps d’accomplir vos prières quotidiennes, hebdomadaires et annuelles, ainsi que le jeûne, le pèlerinage, la zakat, les rites funéraires, les prières, les ablutions des morts et les autres devoirs religieux ? Et quand trouverez-vous le temps de gagner votre vie après avoir accompli toutes ces tâches, et comment pourrez-vous donc subvenir aux besoins de votre famille ? Ainsi, nous accomplirons nous-mêmes ces devoirs religieux pour vous ; vous ne perdrez pas non plus votre temps. »

Les musulmans des classes paysanne et ouvrière agricole du Bengale-Occidental, privés de l’enseignement de la religion islamique, acceptèrent sincèrement ce conseil des babus. Peu à peu, ce mal se répandit également dans la société musulmane du Bengale-Oriental. Dans le même temps, Satan Azazil et le nafs ammara les incitèrent. En réponse aux propos des babus, ils dirent :

« Babu, vous avez parfaitement raison. Jusqu’à présent, personne ne nous avait jamais donné un conseil aussi salutaire. Nous sommes ignorants, nous ne comprenons rien. Faites de nous ce que vous jugerez bon. »

(Shaheed Titumir, Abdul Gafur Siddiqi, p. 5-6).

Il va sans dire qu’il ne manqua pas non plus de gens pour se parer des dehors des brahmanes musulmans. Dans les temps anciens, à la cour royale musulmane, une certaine catégorie de musulmans recevait, en récompense de ses mérites, de beaux titres honorifiques ; de plus, on lui attribuait des ayma, des terres lakhéraj et diverses propriétés foncières pour assurer sa subsistance. Après l’arrivée des Anglais, tous ces biens furent confisqués. Ils se retrouvèrent démunis et sans fortune. Comme ils n’étaient pas habitués au travail physique, leurs moyens de subsistance leur furent également fermés. Ils n’avaient pas non plus la capacité de poursuivre des études.

À vrai dire, ils avaient fini par former une classe de mendiants distingués. Parmi eux se trouvaient quelques personnes portant les noms de cheikh, Sayyid, Mir, qadi, et autres. Ils étaient issus d’anciennes familles fondamentales. Mais, poussés par la nécessité, ils durent désormais se tourner vers les paysans, les ouvriers et les travailleurs journaliers. Profitant de leur situation désemparée, les hindous des castes supérieures se mirent à leur dire sur un ton compatissant :

« Les musulmans des classes inférieures, tels que les paysans et les ouvriers, ne vous respectent plus comme autrefois et ne veulent plus vous respecter. Ils ne vous témoignent même plus de dévotion ni de révérence. Leur conduite nous cause également une grande douleur au cœur. Que peut-on y faire ? C’est l’âge de Kali. Nous voulons vous aider en vous confiant la responsabilité d’accomplir leurs devoirs religieux. Acceptez dans la société musulmane les fonctions d’akhundji, de mollah, d’ustadji, de munshi, de qadi et autres, et exercez votre influence sur eux. Alors votre avenir sera brillant. Ils vous resteront eux aussi soumis. » La troupe des cheikhs, Sayyid, Mir et qadi, dépouillés de leurs richesses, ignorants ou semi-ignorants, revendiquant leur noblesse, se laissa abuser par les paroles des babus brahmanes, kayasthas et vaidya hindous. Ils acceptèrent les fonctions d’akhundji, de mollah, d’ustadji et de munshi, et s’installèrent en se faisant passer pour les brahmanes de la nation musulmane. Ils ouvrirent la voie à la ruine nationale de la communauté musulmane. À l’image des brahmanes de la société hindoue, une fonction de brahmane fut également créée au sein de la société musulmane. Plongés dans une douceur seulement apparente, les musulmans ordinaires s’écartèrent très loin de la voie de l’islam et de la charia islamique. Sous l’effet de la conspiration politique de la caste brahmane hindoue, ils se suicidèrent. (Voir Shahid Titumir — Abdul Gafur Siddiqi, p. 7.)

Les établissements d’enseignement nationaux et traditionnels des musulmans étaient tombés en ruine. Dans chaque village, des écoles rurales furent fondées par des pandits hindous. Les musulmans des classes ordinaires devaient se mêler aux maîtres d’école, aux potiers, aux blanchisseurs, aux barbiers, aux astrologues et autres personnes de ces écoles. Tous ensemble préparèrent le terrain aux brahmanes musulmans.

Parmi les musulmans, ceux qui en avaient les moyens envoyaient leurs enfants dans ces écoles. Là, avec les élèves hindous, les élèves musulmans devaient eux aussi apprendre par cœur les louanges et les hymnes consacrés à diverses divinités, en particulier les invocations à Sarasvati.

Les manuels scolaires étaient remplis de louanges à la gloire de l’hindouisme, d’invocations aux divinités et d’hymnes. L’empreinte de l’hindouisme s’imprimait dans le goût et le cœur tendre des élèves musulmans. Après les cours, ils devaient réciter la comptine suivante, saluer le maître d’école et rentrer chez eux :

Sarasvati, bienheureuse, accorde-moi une faveur,

Allons, frère, étudions tous ; rentrons chez nous.

Scintillant, étincelant, éclat d’or,

Avance avec le pat-dot, gloire au Gourou divin.

Reste ensuite la question morale. Au XVIe siècle, l’introduction de la doctrine vaishnava par Shri Chaitanya entraîna la déchéance morale extrême de la nation hindoue. Le flot de débauche sexuelle qui se répandit parmi les Vaishnavas et les Vaishnavis — sous couvert des jeux amoureux de Shri Krishna, de la religion et des hommes et femmes à la tête rasée — n’emporta pas seulement une grande partie de la société hindoue : il attira également les musulmans ordinaires et illettrés vers cette dépravation. Sous l’influence de la débauche sexuelle des tantrikas vamacharis, une catégorie de débauchés sexuels hypocrites apparut également parmi les musulmans, et ils plongèrent les musulmans ordinaires, au nom de la religion, dans le bourbier de l’anarchie sexuelle (SEXUAL ANARCHY). De plus, la large diffusion du culte des pirs et du culte des tombeaux avait amené les musulmans au même niveau que les communautés hindoues idolâtres.

Ensuite, les hindous ne cessèrent pas non plus d’intervenir injustement dans la question des noms donnés aux musulmans. Sous couvert d’un nationalisme fondé sur la langue bengalie, ils égarèrent les musulmans. Les maîtres hindous commencèrent à dire :

Ainsi, suivant les recommandations des maîtres, les musulmans commencèrent à recevoir des noms tels que Gopal, Népal, Govardhan, Nabai, Kushai, Padma, Chini, Champa, Badal, Patal, Mukta, etc. Dans mon enfance, dans les campagnes, j’avais fait la connaissance de nombreux musulmans portant des noms de ce genre.

Puis, égarés par les bons conseils des maîtres, les musulmans commencèrent à abandonner le tahband pour porter le dhoti, à se raser la barbe et à garder la moustache. À vrai dire, il n’existait plus aucun moyen de reconnaître un musulman en tant que musulman.

C’est à l’époque de cette déchéance religieuse et morale extrême des musulmans qu’apparut Sayyid Nisar Ali, connu sous le nom de Titumir. Certes, il ne put achever la grande œuvre qu’il avait entreprise, mais la lutte totale qu’il avait commencée contre la dépravation religieuse et morale ainsi que contre l’oppression injuste des zamindars hindous servit par la suite de phare sur la voie de la liberté politique, économique et religieuse des musulmans.

Après la clôture de la réunion de consultation de Sayyid Ahmad Barelvi à Calcutta, Titumir retourna dans son village de Chandpur et, après s’y être reposé quelque temps, commença son œuvre de prédication islamique.

L’essentiel de la da‘wa de Titumir était d’avoir une foi entière en l’islam et de suivre, dans chacun de ses actes, les directives d’Allah et de Son Messager. Il ne pouvait fermer les yeux sur les exactions et les persécutions des zamindars hindous et des planteurs d’indigo. Il disait donc qu’il fallait s’unir aux hindous de la communauté paysanne et organiser la résistance contre leurs oppressions. À la demande des habitants du village de Sarfarazpur, il fit restaurer la mosquée en ruines datant de l’époque impériale et y établit une khanqah pour sa prédication. Après la prière du vendredi, il prononça devant l’assemblée des hindous et des musulmans un discours particulièrement significatif. Il dit :

L’islam est une religion de paix. Allah et Son Messager n’approuvent en aucune façon que l’on se querelle ou se dispute avec ceux qui ne sont pas musulmans sous le seul prétexte qu’ils diffèrent de nous par leur religion. Toutefois, l’islam enseigne que si un non-musulman puissant et fort opprime injustement un musulman faible, les musulmans sont tenus de venir en aide à ce dernier.

Il ajouta que les musulmans devaient être de vrais musulmans dans leurs paroles, leurs mœurs et leur conduite. S’ils appréciaient les coutumes, les manières de vivre et les actes des non-musulmans, Allah les placera, au Jour du Jugement dernier, avec les non-musulmans. Titumir disait que la charia islamique, la tariqa, la haqiqa et la ma‘rifa, prises ensemble, constituent la vie complète des musulmans, et que leur salut dans ce monde et dans l’au-delà réside en elles. Quiconque les négligerait, Allah le châtierait sévèrement. Accomplir la prière, observer le jeûne, porter la barbe et tailler la moustache sont des devoirs que les musulmans doivent absolument respecter. Ceux qui les abandonneraient en suivant l’exemple des non-musulmans, Allah les châtierait sévèrement.

Telle était l’essentiel de sa da‘wa initiale. Il savait prononcer sans interruption des discours éloquents et touchant le cœur, et ses discours ainsi que son activité de prédication éveillèrent les musulmans égarés et assoupis d’une manière sans précédent.

Rien de ce que Titumir avait entrepris n’était injuste. Au contraire, en tant que musulman, c’était là sa responsabilité et son devoir. Mais comment les hindous de haute caste auraient-ils pu le tolérer ? Leur profonde conspiration visant à anéantir la communauté musulmane avait été réduite à néant, et ils devinrent furieux contre Titumir et ses partisans. Une nouvelle intrigue commença afin de les exterminer.

La restauration de la mosquée en ruines de Sarfarazpur, la reprise de la prière en assemblée et les discours enflammés de Titumir devant les gens réunis après la prière rendirent le zamindar de Pûr, Krishnadeb Ray, inquiet et agité. La responsabilité de recueillir des informations sur les déplacements et la prédication de Titumir fut confiée à Mati, un païk musulman loyal et fidèle au zamindar. Le zamindar dit à Mati :

Titu est adepte de la religion wahhabite. Les wahhabites sont les ennemis jurés de la doctrine religieuse de votre Hazrat Muhammad. Mais ils sont si rusés qu’on ne pourra pas les identifier comme wahhabites à leurs paroles. Je ne peux donc pas laisser mes sujets musulmans s’égarer. À partir d’aujourd’hui, surveille les mouvements de Titu et rapporte-moi tout.

Par la suite, après s’être concerté avec Debnath Ray, le zamindar de Gobra-Gobindpur, et Kali Prasanna Mukhopadhyay, le zamindar de Gobardanga, Krishnadeb Ray contraignit certains sujets à porter plainte contre Titumir pour trouble à l’ordre public. Puis, sur ordre du zamindar, Matiullah se rendit au bureau du zamindar avec son oncle Gopal, ses parents Népal et Gobardhan, et y déposa une plainte. En voici le résumé :

Titumir, originaire de Chandpur, est venu dans notre village de Sarparajpur (nom musulman : Sarfarajpur) pour y propager sa religion wahhabite et y a établi son camp ; il nous inflige toutes sortes de violences et de contraintes afin de nous convertir à la doctrine wahhabite. Nous pratiquons depuis des générations la religion de nos ancêtres comme nous l’ont transmise nos pères et nos grands-pères, mais Titumir nous en empêche. Nous portons plainte auprès de Votre Honneur afin que Titumir et les membres de son groupe ne puissent infliger aucune violence aux habitants de Sarparajpur pour les convertir à leur religion, ni nous contraindre à porter la barbe, à tailler nos moustaches, à abattre des vaches ou à donner à nos enfants des noms arabes, ni provoquer des troubles entre hindous et musulmans ; nous demandons à Votre Honneur de prendre les mesures qui s’imposent. Votre Honneur est notre maître. Votre Honneur est notre père et notre mère.

Après avoir reçu ladite requête, portant les empreintes digitales de Gopal, de Népal et de Gobardhan, le zamindar Krishnadeb Ray édicta une ordonnance.

1. Ceux qui deviendront wahhabites en devenant les disciples de Titumir, porteront la barbe et tailleront leur moustache devront verser au gouvernement du zamindar un impôt de deux takas et demi pour chaque barbe et de cinq sikas pour chaque moustache.

2. Lorsqu’une mosquée sera construite, il faudra verser au gouvernement du zamindar cinq cents takas pour chaque mosquée en matériaux précaires et mille takas pour chaque mosquée en matériaux durables.

3. Si l’on abandonne les noms que les pères et les grands-pères ont donnés à leurs enfants pour leur attribuer, selon la coutume wahhabite, des noms arabes, il faudra déposer auprès du gouvernement du zamindar une taxe de cinquante takas pour chaque nom.

4. Quiconque abattra une vache aura la main droite tranchée, afin qu’il ne puisse plus jamais en abattre.

5. Tout wahhabite qui hébergera Titumir sera expulsé de sa maison et de ses terres.

(Shahid Titumir – Abdul Gafur Siddiqi, p. 48-49 ; Histoire de la lutte pour l’indépendance, Abu Zafar, p. 119 ; Bengal Criminal Judicial Consultation, 3 avril 1832, nos 5 et 6).

Les noms du zamindar de Taragunia, Ram Narayan, de Gaur Prasad Choudhury, nayeb du zamindar de Kurgachhi et résident de Nagarpur, ainsi que de Krishna Dev Ray, zamindar de Pura, apparaissent dans les archives du Bengal Criminal Judicial Consultancy, 3 avril 1832, n° 5. (Dr AR Mallick, British Policy & the Muslims in Bengal, p. 76).

Une affaire avait été déposée contre le zamindar Ram Narayan devant le tribunal du magistrat adjoint de Barasat ; un témoin y déclara que ledit zamindar lui avait infligé une amende de vingt-cinq roupies pour avoir porté la barbe et lui avait ordonné de se l’arracher. Bengal Criminal Judicial Consultancy, 3 avril 1832, n° 5 ; (Dr AR Mallick, British Policy & the Muslims in Bengal, p. 76).

Par une lettre, Titumir fit savoir à Krishna Dev Ray qu’il n’avait commis aucune injustice et qu’il œuvrait à propager l’islam parmi les musulmans. Il ne pouvait en aucun cas être légitime d’intervenir dans cette œuvre. Prier, observer le jeûne, porter la barbe, tailler la moustache, entre autres, sont des prescriptions religieuses pour les musulmans. Empêcher ces pratiques revient à s’ingérer dans la religion d’autrui.

Il est également nécessaire que le lectorat sache quelle fut la réaction de Krishna Dev Ray après que l’un des messagers de Titumir lui eut remis la lettre ; je la rapporte ici.

Lorsqu’on lui demanda qui avait remis la lettre, le messager cita le nom de Titumir Sahib, de Chandpur. Dès qu’il entendit le nom de Titumir, le zamindar entra dans une violente colère. Grondant de rage, il dit : « Qui est donc ce Titou wahhabite ? Et toi, espèce de vaurien, qui es-tu ? »

Un certain Muchiram Bhandari se trouvait à proximité. Il dit : « Il s’appelle Aman Mondal. Son père s’appelle Kaman Mondal. C’est un de vos sujets. Autrefois, il se rasait la barbe ; maintenant, comme il la porte, Votre Honneur ne le reconnaît plus. »

Le messager dit : « Votre Honneur, je m’appelle Aminullah et mon père s’appelle Kamaluddin ; les gens nous appellent Aman-Kaman. Porter la barbe est un commandement de notre religion. Je l’ai donc observé. »

Krishna Dev, tremblant de rage, dit : « Espèce de vaurien, as-tu payé la taxe sur la barbe et celle sur le changement de nom ? Très bien, je vais te montrer ce qu’il en coûte. Tu oses discuter avec moi, et tu as une telle insolence ? » Sur ces mots, il ordonna à Muchiram de l’enfermer au cachot et de lui infliger le châtiment approprié. Il va sans dire qu’en raison des tortures et des coups inhumains qu’il subit, Aminullah devint le premier martyr du mouvement islamique de Titumir. La nouvelle se répandit partout. Les musulmans furent profondément affligés, mais, faute de témoins et de preuves, ils restèrent silencieux, incapables de rien faire contre un zamindar d’une puissance redoutable.

Réunion conspiratrice des zamindars à Calcutta

Dans le but de réprimer Titu Mir et ses partisans, les personnes suivantes se réunirent à Calcutta, dans la maison d’un certain Latu Babu : Latu Babu (Calcutta), le zamindar de Gobardanga, Kali Prasanna Mukhopadhyay, Debnath Ray de Gobra-Gobindapur, le gérant du zamindar de Nurnagar, le naib en chef du zamindar de Taki, le gérant du zamindar de Ranaghat, Krishnadeb Ray de Pura, le daroga du thana de Basirhat, Ramram Chakrabarti, Durgacharan Chakrabarti de Jadur Ati, entre autres.

Il fut décidé lors de la réunion que, puisque la chute de la nation hindoue serait inévitable si Titu Mir ne pouvait être réprimé, il fallait, par quelque moyen que ce soit, le mettre au pas, et que tous les zamindars lui apporteraient toute l’aide et toute la coopération possibles à cet égard. Il fut également décidé de solliciter l’aide des planteurs anglais d’indigo. On leur ferait comprendre que Titu Mir avait également commencé à lutter contre les Anglais. Il fallait répandre parmi la population hindoue que Titu avait détruit la caste en faisant fourrer de la viande de vache dans la bouche des gens. Il fut demandé au daroga Chakrabarti, de Basirhat, d’apporter toute l’aide possible dans cette affaire. Kali Prasanna Mukhopadhyay dit au daroga : « Vous êtes brahmane, et nous aussi. De plus, vous êtes notre parent. Vous devez nous aider de toutes les manières dans ce péril qui nous frappe. » Le daroga répondit : « Je vous aiderai au prix même de ma vie et je ferai passer Titu Mir pour un traître. »

Après la réunion conspiratrice de Calcutta, Krishnadeb Ray envoya des hommes à Sarfarazpur pour y percevoir auprès des habitants la taxe sur la barbe et la moustache ainsi que les frais de kharijana pour l’adoption de noms arabes. Mais ceux-ci refusèrent de payer la taxe ; l’employé du zamindar revint donc en informer ce dernier. Ensuite, douze barkandaz armés furent envoyés pour capturer Titu Mir. Cependant, ils n’osèrent pas le ramener.

Krishnadeb envoya ensuite les personnes suivantes en différents lieux pour les consulter :

1. Anukul Chandra Mukhopadhyay à Gobardanga,

2. Khareswar Mukhopadhyay à Gobra-Gobindapur,

3. Lal Bihari Chattopadhyay auprès de M. Benjamin, à la nilkuthi de Serpur,

4. Banamali Mukhopadhyay à la fabrique d’indigo de Hugli,

5. Loknath Chakrabarti au commissariat de Bashirhat.

Il convient de noter que Loknath Chakrabarti est le beau-frère de Ramram Chakrabarti, le daroga de Bashirhat.

Ensuite, plus d’un millier de valeureux combattants — lathials, porteurs de sarakis et hommes armés de boucliers et d’épées — arrivèrent de divers endroits à la maison de Krishna Dev, à Pura, pour lui prêter assistance. Le lendemain, vendredi, l’ordre fut donné d’attaquer Titumir et ses hommes à Sarfarazpur.

Le lendemain, vendredi, lorsque Krishna Dev Ray, à cheval en tête, suivi de ses forces armées, arriva à Sarfarazpur, les fidèles, après le sermon de la prière du vendredi, s’étaient levés pour accomplir la prière. Les soldats de Krishna Dev encerclèrent la mosquée en poussant divers slogans hostiles aux musulmans, puis y mirent le feu. Lorsque Titumir et les fidèles sortirent de la mosquée, légèrement brûlés, ils furent attaqués. Deux hommes furent transpercés par des lances et tombèrent en martyrs, et beaucoup d’autres furent blessés.

Par la suite, les musulmans déposèrent au poste de police de Kalinga une plainte contre Krishna Dev Ray et ses troupes pour meurtre, blessures, voies de fait et autres délits. Le fonctionnaire responsable du poste de police reçut certes la déposition, mais ordonna l’inhumation des corps sans même se rendre sur les lieux.

Le rapport de J. R. Colvin indique que, lorsque les employés du zamindar se rendirent à Sarfarazpur pour percevoir notamment la taxe sur la barbe et la moustache, ils furent frappés et l’un d’eux fut arrêté. Krishna Dev Ray les attaqua ensuite avec une force armée et incendia la mosquée.

(Board’s Collection 54222, p. 405-406, rapport de Colvin, paragraphe 9, Dr AR Mallick : British Policy & the Muslims in Bengal, p. 79).

Dix-huit jours après l’incident susmentionné, Krishnadeb Roy porta plainte contre Titumir et ses disciples, les accusant d’avoir battu ses hommes et d’avoir eux-mêmes incendié la mosquée afin de le compromettre. (Bengal Criminal Judicial Consultations, 3 avril 1832, n° 6).

Dans sa déposition, Krishnadeb Roy porta en outre l’accusation suivante : « Un musulman wahhabite de nature féroce, nommé Titumil, rebelle à la culture de l’indigo, aux zamindars et à la Compagnie des Indes orientales, ainsi que plus d’un millier de ses disciples, ont injustement et illégalement séquestré et fait disparaître deux barkandaz et un gomasta de Son Honneur Shri Krishnadeb Roy, le zamindar de Pûra. Malgré de nombreuses recherches, nous ne parvenons pas à les retrouver. Nos paiks et notre gomasta s’étaient rendus dans le mahal de Sarfarazpur pour y percevoir les taxes auprès des tenanciers. Une querelle ayant éclaté avec ceux-ci au sujet du paiement et du recouvrement des taxes, les hommes de Titumir, sur son ordre, ont emmené de force nos gomasta et nos paiks et les ont détenus quelque part, sans que l’on sache où. Titumir proclame avec arrogance qu’il est le roi de ce pays. Par conséquent, il ne sera plus nécessaire de payer les taxes au zamindar. » (Shahid Titumir — Abdul Gafur Siddiqui, p. 60).

Ramram Chakrabarti savait au moins très bien comment monter de fausses affaires. Car il était résolu à prouver que Titumir était un traître à l’État. Quoi qu’il en soit, il va de soi que la déposition du zamindar, faite dix-huit jours après l’incident, n’était pas crédible. Elle n’avait été déposée que pour se tirer d’affaire. Néanmoins, l’enquête sur les deux affaires fut ouverte.

Le jamadar du poste de Kalinga ouvrit l’enquête préliminaire. Son rapport déclarait que les accusations des deux parties étaient extrêmement graves. Il ajoutait : « J’ai vu de nombreux indices étayant les accusations des musulmans. » L’enquête sur l’affaire intentée par le naib du zamindar Krishnadeb Roy contre Titumir et ses hommes révéla que tous les employés dont l’enlèvement avait été dénoncé se trouvaient avec le naib. Celui-ci répondit qu’après son départ pour les districts, les hommes de Titu les avaient relâchés. À mon avis, il convient de confier l’enquête sur ces deux affaires complexes ainsi que le rapport final à Ramram Chakrabarti, le daroga expérimenté de Basirhat.

Entre-temps, le magistrat conjoint de Barsat convoqua Krishnadeb Roy au tribunal, lui accorda la mise en liberté sous caution et ordonna à Ramram Chakrabarti de mener l’enquête et de remettre le rapport final.

Sous prétexte de mener l’enquête, Ramram Chakrabarti se rendit à Sarfarazpur, y insulta Titumir et les villageois dans des termes indicibles et les maltraita, puis passa plusieurs jours dans la maison du zamindar Krishnadeb Roy, traité comme un gendre choyé, avant de remettre le rapport suivant :

1. Les gomasta et les paiks du zamindar Krishnadeb Roy avaient été détenus illégalement par Titu et ses hommes. Ils s’étaient ensuite évadés par ruse et s’étaient cachés. Après l’arrivée de la police, ils réapparurent. L’affaire est donc sans objet et doit être classée.

2. Titumir et ses lathíyals ont porté de fausses accusations de meurtre et blessures, de pillage, d’incendie criminel et autres méfaits contre le zamindar Krishnadeb Roy ainsi que contre ses paiks et barkandaz.

3. Titu et ses hommes ont eux-mêmes incendié la salle de prière. Par conséquent, cette affaire ne peut être instruite.

Le rapport du daroga est entièrement fabriqué de toutes pièces et n’est que l’expression de son esprit hostile. Quand bien même les musulmans auraient cent défauts, jamais ils n’auraient osé commettre un acte aussi impie que de réduire une mosquée en cendres.

Il est profondément regrettable que la question de la perception illégale des impôts fonciers, qui était la cause principale de l’émeute, n’ait pas attiré l’attention du magistrat. En conséquence, non seulement le zamindar a remporté le procès, mais la perception illégale de ses impôts fonciers a également été légalisée. Le commissaire divisionnaire déclara que le jugement rendu par le magistrat adjoint ne visait d’une part nullement à mettre fin aux impôts fonciers illégaux et oppressifs des zamindars et ne prévoyait d’autre part rien pour apaiser l’attitude provocatrice de la partie adverse. (Bengal Criminal Judicial Consultations, 3 April 1832, No. 3; Commissioner to Deputy Secretary; 28 Nov. 1831, para. 3).

À la suite de cette décision injuste du magistrat, le zamindar osa prendre des mesures frauduleuses et oppressives. En vertu de la réglementation n° 7 de 1799, il obtint le pouvoir d’arrêter les paysans et de les détenir sous prétexte d’arriérés d’impôts fonciers. Même ceux qui n’étaient pas ses tenanciers mais avaient témoigné contre lui furent arrêtés et détenus après qu’on leur eut faussement imputé 38 roupies d’arriérés, et ils subirent diverses formes de châtiments corporels. Ensuite, après avoir perçu une partie des arriérés, on leur fit signer une obligation de payer le reliquat, afin qu’ils ne puissent pas recourir aux tribunaux. (Board’s Collection, 54222, Enclosure No 4, the Colvin’s Report; Also in Bengal Criminal Judicial Consultations, 3 April 1832 No. 6).

Le 25 septembre 1831, les musulmans se rendirent à Calcutta avec une copie du jugement afin de faire appel devant le tribunal du commissaire. Mais, en raison de l’absence du commissaire, il leur fut impossible de déposer leur appel et ils revinrent le cœur brisé.

La mosquée du village de Sarfarazpur fut détruite, de nombreuses personnes furent tuées ou blessées, les maisons d’Habibullah, Hafizullah, Golam Nabi, Ramzan Ali et Rahman Bakhsh furent réduites en décombres, et de nombreux biens furent incendiés et pillés ; pourtant, le gouvernement anglais ne prit aucune mesure pour y remédier. La vie des habitants de Sarfarazpur, et en particulier celle de Saiyid Nisar Ali, étant devenue dangereuse, Saiyid Nisar Ali, alias Titumir, fut, sur le conseil de tous, transféré malgré lui de Sarfarazpur au village de Narikelbaria le 17 octobre, avec les cinq hommes précités qui s’étaient retrouvés sans domicile. Le 29 octobre 1831, Krishnadeb Ray attaqua le village de Narikelbaria à la tête de plus d’un millier de lathiyal et d’une bande de voyous armés de diverses armes, frappant et blessant de nombreux hommes et femmes. Une plainte fut déposée au poste de police le 30 octobre. Mais cela ne produisit aucun résultat. La police ne vint même pas enquêter.

Les musulmans furent désorientés par les attaques successives des forces des zamindars. Ils furent alors contraints de se préparer à se défendre. Le 6 novembre, lorsque Krishnadeb Ray se jeta de nouveau sur les musulmans avec ses troupes, un violent affrontement eut lieu et de nombreuses personnes furent tuées ou blessées des deux côtés. Ensuite, Krishnadeb Ray répandit partout dans la société hindoue que les musulmans persécutaient les hindous sans raison ; il répandit partout dans la société hindoue que les musulmans persécutaient les hindous sans raison. Cette propagande suscita une vive agitation parmi les hindous, et le zamindar planteur d’indigo de Gobardanga, Kaliprasanna Mukhopadhyay, excita contre les musulmans M. Davis, le directeur de la fabrique d’indigo de Mollaati. Davis attaqua Narikelbaria avec près de quatre cents guerriers abyssins et diverses armes meurtrières. Cette fois encore, de nombreuses personnes furent tuées ou blessées des deux côtés. Davis prit la fuite. Les musulmans détruisirent sa barge. Quelques jours après cet événement, Debanath Ray, le zamindar de Gobra-Gobindpur, attaqua Narikelbaria à la tête d’une immense armée. Au cours d’un combat acharné, Debanath Ray fut tué d’un coup de lance.

La lettre que le zamindar de Chatuna, Manohar Ray, écrivit au zamindar de Pura, Krishnadeb Ray, après les événements susmentionnés mérite une attention particulière. Il y écrivait :

L’obsession de la culture de l’indigo s’est emparée de vous. C’est à cause d’elle qu’aujourd’hui nous avons perdu un homme aussi héroïque que Debnath Ray. Il est encore temps. Cessez vos excès, laissez Titumir accomplir sa tâche et occupez-vous de la vôtre. Titumir prêche sa religion ; pourquoi vous coaliser pour y faire obstacle ? Sous l’emprise de la culture de l’indigo, vous vous êtes alliés aux planteurs anglais d’indigo et aux missionnaires, et vous causez la ruine des habitants du pays et de la communauté paysanne : comment pourraient-ils l’oublier ? Si vous continuez ainsi à infliger de votre propre initiative des violences aux habitants du pays, je serai contraint d’avancer au secours de Titumir. Je le répète : ne vous attirez pas la malédiction des habitants du pays à cause de la culture de l’indigo.

— Srimanohar Ray Bhushan (Shaheed Titumir, Abdul Gafur Siddiqi, p. 79).

Si l’on avait suivi les sages conseils de Manohar Ray, un épisode aussi honteux de l’histoire ne se serait pas joué. Mais, d’un côté, la cupidité illimitée de Krishnadeb Ray et, de l’autre, son hostilité extrême les avaient privés de tout discernement. Il ne put donc renoncer à ses activités diaboliques.

Le daroga de Bashirhat, Ramram Chakrabarti, avait présenté au gouvernement des rapports imaginaires, déformés et tendancieux contre Titumir et ses hommes ; les zamindars hindous avaient également adressé des lettres au gouverneur pour demander au collecteur et au magistrat adjoint de réprimer Titumir. Le gouverneur donna alors des instructions au collecteur de Nadia et au juge d’Alipore, en leur transmettant les rapports susmentionnés. Dès qu’il reçut l’ordre du gouverneur, le collecteur de Nadia demanda à Krishnadeb Ray de venir le rencontrer au plus vite. Le juge d’Alipore se trouvait alors lui aussi à Nadia. Lorsque Krishnadeb Ray arriva au moment convenu, il partit vers Narikelbariya à bord du bajra du collecteur et du juge, en qualité de guide.

Entre-temps, des milieux intéressés firent courir la rumeur que M. Benjamin, le directeur de l’indigoterie de Sherpur, s’était mis en route pour attaquer Narikelbariya avec de nombreux hommes armés de bâtons et de lances. Ayant appris cette nouvelle, Ghulam Masum s’avança avec les hommes de la troupe de Titumir pour leur barrer la route, puis se dissimula dans les taillis et les broussailles du village de Bargharia. Lorsque le bajra accosta au débarcadère de Bargharia, les hommes de Titumir virent qu’il transportait deux Anglais ainsi que leur ennemi juré, Krishnadeb. Pensant que les deux Anglais étaient Davis et Benjamin, ils se préparèrent à attaquer. Krishnadeb dit : « Monsieur, regardez là-bas. Le principal commandant de Titumir, Ghulam Masum, est venu jusqu’ici pour attaquer le bajra. » Le sahib ordonna alors de faire feu. L’autre camp se mit également à tirer des flèches et des lances. Après que plusieurs hommes des deux camps eurent été tués ou blessés, le collecteur interrompit le combat et se réfugia au milieu de la rivière.

Des milieux intéressés trompèrent la troupe de Titumir au moyen de fausses informations. Croyant qu’il s’agissait de Davis et de Benjamin, ils attaquèrent le bajra. Ces milieux intéressés voulaient ainsi exciter le gouvernement de la Compagnie des Indes orientales contre la troupe de Titumir. Leur objectif fut atteint. S’ils avaient connu les faits réels, ils ne seraient pas venus attaquer le bajra de cette manière. En particulier, en voyant Krishnadeb Ray à bord du bajra, ils le prirent nécessairement pour un ennemi.

Le plus singulier est que, lorsqu’ils se hâtèrent de monter à bord du bajra depuis le débarcadère de Bargharia pour se réfugier au milieu de la rivière, Krishnadeb ne put y parvenir. Il lui arriva donc ce qui devait lui arriver. Cependant, les musulmans ne le tuèrent pas. Il mourut d’une mort tragique en se noyant dans la rivière.

Titumir n’avait aucune intention d’affronter le gouvernement des Indes orientales. Le cours des événements, quelques rumeurs infondées et un milieu particulièrement intéressé provoquèrent un affrontement entre Titumir et le gouvernement. Des missionnaires, des planteurs d’indigo indigènes et étrangers, ainsi que des zamindars hindous, adressaient sans cesse des rapports incendiaires contre Titumir à M. Alexander, magistrat adjoint de Barasat. La conception que M. Alexander se forma de Titumir et de sa troupe — la conception que M. Alexander se forma de Titumir et de sa troupe — le résolut à réprimer Titumir. Après la mort probable de Ramram Chakrabarti dans l’affrontement, un nouveau daroga fut nommé au poste de police de Bashirhat. Il reçut l’ordre de se rendre à Narikelbariya avec quelques sipahis et un jemadar afin d’avertir Titumir, puis de rendre compte de tout ce qui s’y passerait. Le daroga, probablement sans se rendre à Narikelbariya, rédigea depuis le poste un rapport affirmant qu’il avait échappé de justesse à la mort lors d’une attaque des hommes de Titu. Alexander fut donc contraint d’adresser aux autorités un rapport sévère au sujet de Titumir.

Le 14 novembre 1831, M. Alexander arriva à Baduria, à trois krosh de Narikelbaria, accompagné d’un havildar, d’un jemadar et de cinquante cipayes armés de fusils et de sabres. Le daroga de Basirhat rejoignit Alexander à Baduria avec un jemadar et des cipayes. Les deux forces comptaient au total cent vingt hommes. Il s’ensuivit un violent affrontement au cours duquel des hommes des deux camps furent tués ou blessés. Alexander fut stupéfait par la bravoure des musulmans dirigés par Gholam Masum, et le daroga ainsi qu’un jemadar furent faits prisonniers par les musulmans. Voyant la situation tourner mal, Alexander prit la fuite pour sauver sa vie.

Le rapport d’Alexander et ses conséquences

De retour à Barasat, le magistrat adjoint M. Alexander remit à ses supérieurs un rapport dans lequel il demandait qu’on mate Titumir. Les autorités, c’est-à-dire le gouvernement de la Compagnie des Indes orientales, nommèrent le colonel Stuart commandant en chef et lui ordonnèrent de marcher vers Narikelbaria avec, sous ses ordres, cent soldats européens montés, trois cents soldats indigènes d’infanterie et deux canons. Dans la nuit du 13 novembre, les troupes de la Compagnie arrivèrent à Narikelbaria et encerclèrent le village.

Pour se protéger contre les attaques ennemies, Titumir et ses hommes avaient entouré de tous côtés la hujra de Titumir de gros pieux de bambou robustes ; cet ouvrage est connu dans l’histoire sous le nom de « fort de bambou de Titumir ».

Abdul Gafur Siddiqi relate certains événements qui précédèrent le début de la bataille : le colonel Stuart, arrivé devant l’entrée principale située face à la hujra de Titumir, vit un homme vêtu d’un pirhan blanc et d’un turban blanc, paré de ces habits et plongé dans le souvenir d’Allah, un tasbih à la main. Stuart, profondément impressionné et stupéfait, demanda à son guide, Ramchandra Bandyopadhyay : « Cet homme est-il Titumir ? Il ne ressemble pourtant pas à un rebelle, n’est-ce pas ? »

Ramchandra répondit : « C’est bien Titumir. Il se présente comme Titu Badshah. À l’occasion de votre arrivée aujourd’hui, il a changé d’attitude et s’est déguisé en saint. »

Alors Stuart dit à Ramchandra : « Dites à Titu que je suis venu comme commandant en chef au nom du gouverneur général Lord Bentinck. Que Titumir se rende. Ou bien rapportez-moi mot pour mot ce qu’il dira. »

Ramchandra dit à Titumir : « Après avoir combattu le gouvernement de la Compagnie, vous avez maintenant pris le chapelet. Venez donc saisir le sabre et montrer que vous êtes digne du titre de Badshah. »

Titumir dit : « Je n’ai pas fait la guerre au gouvernement de la Compagnie. Comme les hindous, nous sommes nous aussi des sujets du gouvernement de la Compagnie. Je n’ai fait qu’un effort modeste pour mettre fin aux exactions des zamindars et des planteurs d’indigo, et pour rendre véritablement musulmans ceux qui ne portent que le nom de musulmans. »

Après avoir entendu la réponse de Titumir, Ramchandra déclara à Stewart, en qualité d’interprète, que le rebelle Titumir disait qu’il ne se rendrait pas et qu’il combattrait. Il disait qu’il ne se souciait ni des canons ni des boulets. Il disait qu’en vertu de son pouvoir, il les avalerait tous l’un après l’autre. C’était lui, le souverain de ce pays ; qui donc était la Compagnie ? (Shahid Titumir, Abdoul Gafour Siddiqui, p. 95-96).

Il ne devrait pas être difficile au moindre lecteur de comprendre quel incendie Ramchandra alluma en s’acquittant de son rôle d’interprète.

Il est ensuite facile de deviner quelle pouvait être l’issue de la bataille qui s’ensuivit. Combien de temps des bâtons, des flèches et des lances pouvaient-ils tenir face aux soldats anglais bien entraînés et aux tirs de leurs canons lourds ? Pourtant, Sayyid Nisar Ali, dit Titumir, Golam Masum et leurs compagnons, sans se laisser gagner par la peur ni incliner la tête en signe d’allégeance devant l’adversaire, affrontèrent l’ennemi avec calme jusqu’à leur dernier instant et burent le nectar du martyre. Leur conduite demeurera éternellement, d’une part, comme une gloire impérissable de l’histoire et, d’autre part, elle maintiendra vivantes, pour les générations humaines futures, l’inspiration et la conscience d’une lutte acharnée contre le mensonge, l’injustice et l’oppression.

Quarante ans après l’événement en question, un article anonyme fut publié dans la Calcutta Review. Le gouvernement de la Compagnie, contemporain de Titumir, y était critiqué au motif qu’il était resté indifférent aux activités séditieuses de celui-ci. Selon l’auteur de l’article, Titumir aspirait à acquérir le pouvoir politique. Le gouvernement aurait donc dû prendre à son encontre des mesures sévères par anticipation. Il ajoutait que Titumir et ses partisans réclamaient la fin de la domination de la Compagnie et revendiquaient pour les musulmans dépossédés du pouvoir par les Anglais la succession au pouvoir souverain. Hunter formula lui aussi une remarque de ce genre. (Calcutta Review, n° CL, p. 36).

M. Hunter s’est contenté de croire aveuglément aux accusations infondées et intéressées de zamindars hindous, de planteurs d’indigo et de quelques prêtres, puis de les intégrer dans son ouvrage. Hunter a également formulé des remarques extrêmement odieuses et indécentes au sujet de Sayyid Ahmad Shahid. Nous en discuterons au moment approprié.

J.R. Colvin fut chargé de déterminer les causes et la nature des troubles de Narikelbariya, dans la juridiction de Barasat. Le rapport qu’il présenta, fondé sur des informations tirées de sources authentiques, mérite ici une attention particulière. Il affirme avec certitude que les troubles étaient une affaire entièrement locale et que les habitants qui y étaient directement ou indirectement impliqués ne possédaient aucune personnalité notable. À l’exception de deux ou trois personnes, ils étaient tous originaires de la région septentrionale de Barasat. Ils étaient tous des sujets (rayat), des tisserands et des musulmans issus des classes ordinaires. (Board’s Collection, 54222, p. 400 ; Colvin à Barwell, 8 mars 1832, § 4 ; A. R. Mallick, British Policy & the Muslims in Bengal, p. 87).

Après le rapport susmentionné de Colvin, le gouvernement n’accorda pas une grande importance à cette affaire. Le docteur A. R. Mallick, se référant à la Board’s Collection et aux Bengal Criminal Judicial Consultations, affirme que les troupes de la Compagnie étaient commandées par le major Scott. Environ cinquante personnes, dont Titumir, furent tuées et 250 furent arrêtées. Les cadavres furent brûlés. Les maisons des hommes de l’entourage de Titumir furent pillées et des personnes suspectes furent également arrêtées. (Dr A. R. Mallick, British Policy & the Muslims in Bengal, p. 86).

Au total, 197 personnes furent jugées. Parmi elles, Ghulam Masum fut condamné à mort, 11 à la réclusion à perpétuité et 128 à des peines d’emprisonnement de durées diverses.

Quatre personnes moururent au cours du procès. Cinquante-trois furent acquittées.

Comme le bras droit de Sayyid Gawhar Ali, le fils aîné de Titumir, avait été arraché par l’impact d’un boulet, il fut dispensé de peine d’emprisonnement. L’autre fils, Torab Ali, étant encore mineur, fut condamné à deux ans de travaux forcés. Plus tard, le gouvernement de l’époque, ayant compris son erreur, prit des dispositions pour verser une allocation aux trois fils de Titumir. Mais, par les efforts du lobby hindou, cette allocation fut ensuite supprimée. (Shahid Titumir, Abdul Gafur Siddiqi, p. 100).

Il ressort clairement de l’analyse qui précède que, si le gouvernement avait connu les faits réels, l’affaire ne serait peut-être pas allée aussi loin. L’hostilité des zamindars envers les musulmans, leurs fausses propagandes, leur influence illimitée sur les paysans pauvres et, en outre, le rapport partial, unilatéral et fantaisiste du daroga Ramram Chakravarti ont empêché les autorités de connaître la réalité. D’autre part, les injustices et les atrocités inhumaines sans limites commises par les zamindars et les planteurs d’indigo, ainsi que la déception de ceux qui, après avoir demandé justice au gouvernement, furent déboutés, contraignirent leurs adversaires à adopter des méthodes extrêmes. Ils n’avaient pas d’autre choix. Le rapport de Colvin affirme lui aussi la même chose. Les zamindars détenaient un pouvoir illimité leur permettant de maltraiter et d’opprimer les paysans par tous les moyens. Colvin décrit cela comme la cause fondamentale des troubles. Il ajoute que, dans une telle situation, lorsque le coupable possède d’immenses richesses, parvenir à une décision correcte était une tâche impossible. (A.R. Mallick: British Policy & the Muslims in Bengal, p. 88; Board’s Collection, 54222, Colvin’s Report, para 36).

Chapitre onzième

Le mouvement de djihad de Sayyid Ahmad, le martyr

Le mouvement de djihad de Sayyid Ahmad de Bareilly a été décrit dans l’histoire comme le mouvement wahhabite. Cette affirmation est totalement contraire à la vérité et la contredit. On peut dire sans crainte qu’il s’agit d’une présentation profondément déformée des faits historiques. À vrai dire, il n’a jamais existé nulle part dans le monde de mouvement appelé mouvement wahhabite. Au début du XVIIIe siècle, Muhammad ibn Abd al-Wahhab al-Najdi avait lancé en Arabie un mouvement de réforme islamique. Son mouvement était un mouvement purement islamique. C’est ce mouvement qui a été appelé mouvement wahhabite. Ce nom lui fut donné par les Européens hostiles à l’islam. Il fut appelé WAHABISM ou WAHABI MOVEMENT. Le dernier et le plus éminent des prophètes, le vénérable Muhammad, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, avait donné sa forme parfaite à l’islam, la religion révélée par Allah. Au lieu d’appeler « islam » l’islam prêché par Muhammad (que la paix soit sur lui), ils l’ont appelé « mahométanisme », et ont appelé le musulman « mahométan » (MEHOMEDAN). Jusqu’aux années trente du siècle actuel, les musulmans étaient officiellement désignés par le terme MEHOMEDAN. Sous le ministère en chef de Sher-e-Bangla, le mot MEHOMEDAN fut remplacé par MUSSALMAN ou MUSLIM par une proclamation officielle. De même, le mouvement islamique de Muhammad ibn Abd al-Wahhab n’a pas seulement été appelé mouvement wahhabite : afin de susciter chez les musulmans haine et hostilité à son égard, une propagande l’a présenté comme farouchement hostile à l’islam. Le mouvement wahhabite a été qualifié dans l’histoire d’anti-islamique, et le mot « wahhabite » de terme injurieux. Cette propagande a également influencé et trompé certains musulmans. Ainsi, pour rabaisser quelqu’un dans la société musulmane et le rendre odieux, on l’insulte en le traitant de « wahhabite ». Depuis près de trois siècles, certaines personnes sont plongées dans une erreur profonde. Il est donc incontestable qu’il est nécessaire d’en faire un examen et une explication détaillés.

Muhammad ibn Wahhab

Au début du XVIIIe siècle, naquit en Arabie un grand réformateur religieux ou mujāhid, nommé Muhammad. Son père s’appelait Abd al-Wahhab. Selon la coutume arabe d’adjoindre au nom celui du père, son nom complet était Muhammad ibn Abd al-Wahhab. Wahhab est l’un des noms qualificatifs d’Allah et signifie « le Très-Donateur ». Muhammad ibn Abd al-Wahhab voulait extirper de l’islam toute pénétration du paganisme, établir pleinement la grandeur du message du tawhid pur et, en mettant fin à toutes les dissensions politiques de l’Arabie, unir l’ensemble des terres arabes en un seul État, fondé uniquement sur les principes islamiques d’égalité et de fraternité.

Au début de sa vie, alors qu’il accomplissait le hajj, il fut profondément affligé de voir à La Mecque et à Médine les pratiques non islamiques des musulmans. À cette époque, une grande partie de l’Arabie était soumise à l’autorité des sultans turcs. Au contact de la civilisation européenne, les Turcs, en particulier la classe dirigeante turque, avaient adopté de nombreuses coutumes et pratiques européennes. Celles-ci s’étaient répandues dans les pays arabes, jusque dans La Mecque et Médine. De vastes mausolées avaient été construits autour des tombes, et les musulmans se tenaient auprès des sépultures pour implorer la prospérité dans ce monde et le bien-être dans l’au-delà. On allumait des lampes sur les tombes, on les ornait de guirlandes de fleurs, on présentait des offrandes votives et on faisait des vœux, entre autres pratiques. Tout cela n’était qu’une imitation du paganisme. Maulana Masud Alam Nadwi rapporte dans sa biographie intitulée Muhammad ibn Abd al-Wahhab Nadji qu’à cette époque il existait en Arabie certains arbres auprès desquels les musulmans célébraient une sorte de culte et de fête, à l’imitation des païens. Ils accomplissaient même des actes plus répréhensibles encore que le culte hindou du lingam de Shiva. En somme, horrifié par cette forme extrêmement défigurée de l’islam, Muhammad ibn Abd al-Wahhab éleva une voix énergique contre toutes ces pratiques. Il commença son mouvement de réforme dans la ville de Damas. Il s’éleva également avec vigueur contre les pratiques antislamiques de la classe dirigeante turque. Il s’attira ainsi la colère de la classe dirigeante et fut expulsé de Damas. Après avoir finalement parcouru divers lieux, il arriva dans sa patrie, la région du Najd, en un endroit appelé Dariya ou Dir‘iya. (Le chef ou souverain de Dariya soutint son mouvement de réforme et épousa sa fille. Ensuite, avec l’aide du souverain de Dariya, Muhammad ibn Saoud, le mouvement politique se poursuivit simultanément par le mouvement de réforme islamique et la formation de la Ligue arabe.

Il n’y a pas lieu d’examiner ici en détail son mouvement politique. Il est toutefois vrai qu’en l’absence de pouvoir politique, la pleine mise en pratique de l’islam est absolument impossible. Des millions de Bédouins rejoignirent le puissant mouvement politique lancé avec l’aide et le soutien de Muhammad ibn Saoud. Il en résulta que, malgré des revers répétés, tout le pays arabe finit par tomber entre leurs mains. La monarchie de la dynastie des Saoud fut établie sur l’ensemble des terres arabes ; c’est pourquoi ce pays est appelé l’Arabie saoudite. Le succès du mouvement de réforme islamique de Muhammad ibn Abd al-Wahhab eut pour résultat direct l’acquisition de ce pouvoir politique.

Il a été dit plus haut que le souverain de Dariya, Muhammad ibn Saoud, épousa la fille de Muhammad ibn Abd al-Wahhab. En peu de temps, l’autorité de Muhammad ibn Abd al-Wahhab s’établit dans les régions désertiques, en particulier au Najd. Il remit tout le pouvoir gouvernemental entre les mains de son gendre Muhammad ibn Saoud et demeura seulement le chef suprême des affaires religieuses, c’est-à-dire du mouvement de réforme islamique. Par la suite, des affrontements répétés eurent lieu avec les dirigeants turcs. Victoires et défaites furent le lot des deux camps. Après l’établissement de leur pouvoir sur l’ensemble du Najd, certains estiment que, pour la première fois depuis l’époque du quatrième calife, on entreprit de bâtir dans un pays un système religieux, politique, social et économique fondé sur le Coran. Selon certains, notamment Masud Alam Nadwi, Muhammad ibn Abd al-Wahhab fut un mujaddid accompli, qui eut la pleine satisfaction de voir de son vivant le succès de son œuvre de réforme, ou mujaddidiyya.

Examinons maintenant quelque peu les principes fondamentaux de son mouvement de réforme. Il a déjà été dit qu’il n’avait prêché aucune doctrine nouvelle contraire à l’islam, de sorte que sa doctrine ne peut être qualifiée de doctrine wahhabite. Il n’existe en Arabie aucun madhhab ni aucune tariqa portant le nom de wahhabite. Cette appellation s’est répandue en dehors de l’Arabie ; le terme « wahhabite » a été forgé par les ennemis étrangers des partisans de cette doctrine, en particulier les Turcs et les Européens, et ne s’est diffusé que parmi eux. Certains auteurs européens, comme Neibuhr, ont appelé Muhammad ibn Abd al-Wahhab un prophète. Ces idées extravagantes n’ont elles non plus aucun fondement. En réalité, Muhammad ibn Abd al-Wahhab n’a créé aucun madhhab. Il était un adepte de l’imam Ahmad ibn Hanbal, l’un des quatre imams, et son effort consistait à revenir à l’islam originel, simple et dépouillé, tel qu’il était à l’époque du Prophète de l’univers et des califes bien guidés. Il enseignait en outre que la religion n’est le monopole d’aucune classe particulière. L’interprétation du Coran et du hadith n’appartient à aucun individu ni à aucune classe particulière et n’est pas limitée à une époque déterminée ; tout savant a le droit d’interpréter le Coran et le hadith. Ses enseignements et sa doctrine furent principalement influencés par les doctrines consignées dans les ouvrages d’Ibn Taymiyya et de ses disciples, bien qu’il ne fût pas d’accord avec eux sur de nombreux points. — (Le mouvement wahhabite, Abd al-Mawdu d, p. 116).

Les principes fondamentaux du mouvement de réforme de Muhammad ibn Abd al-Wahhab, qu’il a consignés dans son Kitab al-Tawhid, sont en gros les suivants :

1. En dehors d’Allah, il n’existe aucun être ni aucune puissance à qui l’on puisse vouer un culte, rendre un service servile, obéir, ou dont on puisse suivre les ordres et le gouvernement.

2. La plupart des gens ne sont pas attachés au tawhid. Ils vont auprès des awliya, des derviches et d’autres personnes semblables pour solliciter leurs bénédictions. Leurs pratiques et leurs cérémonies ressemblent à celles des polythéistes de La Mecque décrits dans le Coran.

3. Invoquer les noms des prophètes, des saints et des anges pendant l’adoration, pour prier, est aussi blâmable que le shirk ou le culte de nombreuses divinités.

4. Se placer sous la médiation de quiconque autre qu’Allah n’est rien d’autre que du shirk.

5. Faire un vœu au nom de quelqu’un d’autre qu’Allah est également du shirk.

6. Se fier à une source de connaissance autre que les indications simples et impératives du Coran, des hadiths et de la raison relève de la mécréance.

7. Douter de la croyance au qadar, ou destin, est de l’athéisme.

En outre, il insista particulièrement sur l’éradication des innovations religieuses — toutes les nouveautés introduites dans l’islam qui ne sont pas conformes au Coran et aux hadiths ou qui n’ont pas été instituées par le Prophète lui-même — lorsqu’elles favorisent le shirk et la mécréance. Son enseignement fondamental était une dépendance exclusive et inébranlable envers Allah, l’Unique, ainsi que l’abolition de toute existence ou conception d’une médiation entre le Créateur et les hommes. C’est au nom de cette médiation qu’avaient été instaurés le culte des pirs et une sorte de brahmanisme musulman, éloignant les musulmans de l’enseignement de l’islam véritable. Il voulait abolir le culte que les musulmans vouaient aux pirs et aux saints ainsi qu’à leurs tombes, et même la conception semi-divine de Hazrat Muhammad (s.a.). (On observe également cette doctrine chez les musulmans. Par exemple,

Le voile de ce mîm d’Ahmad

t’a gardé caché.)

La construction de mausolées sur les tombes n’est rien d’autre que le dernier vestige du paganisme, contre lequel le Prophète d’Allah a lancé de sévères mises en garde. C’est pourquoi il avait été ordonné de les démolir, afin que les musulmans ne puissent pas leur témoigner de la vénération ni s’y rendre pour implorer leur propre prospérité.

La conséquence naturelle de son mouvement fut que deux catégories de musulmans devinrent extrêmement hostiles. La première était constituée de ceux qui, debout auprès des tombes, imploraient la prospérité en ce monde et le salut dans l’au-delà, et qui gagnaient leur vie en extorquant de l’argent aux visiteurs sous prétexte de garder et de servir les tombes. La seconde était constituée des dirigeants turcs, car leur autorité sur La Mecque et Médine avait disparu. Le sultan de Turquie était alors le calife autoproclamé du monde musulman. La perte de La Mecque et de Médine, les deux seuls — pourrait-on dire — lieux saints suprêmes de l’islam, rendait sa prétention au califat dépourvue de sens. Comme il n’était pas facile de reconquérir La Mecque et Médine par la force, on souleva les musulmans du monde entier contre Muhammad bin Abd al-Wahhab et ses disciples en formulant contre eux toutes sortes d’accusations infondées et mensongères. Aussi opposé à l’islam que fût le caractère des dirigeants turcs, lorsque le calife des musulmans émit une fatwa contre Muhammad bin Abd al-Wahhab, les musulmans le crurent sans réserve. En raison de cette propagande, de 1803 à 1806, le nombre de pèlerins venus des pays étrangers à La Mecque fut très faible.

Au Bengale et en Inde, des penseurs tels que Sayyid Ahmad Shahid, Haji Shariatullah et Titumir élevèrent la voix, à l’instar de Muhammad bin Abd al-Wahhab, contre les diverses superstitions des musulmans. Le gouvernement britannique, cette fois dans son propre intérêt, se mit à qualifier ces penseurs de wahhabites et à mener une campagne de calomnies contre eux. Que pourrait-il y avoir de plus grand déni de la vérité et de plus cruel paradoxe ?

Mohammad Waliullah dit :

Craignant que, si la haine des non-musulmans s’éveillait une seule fois parmi les masses musulmanes, leur empire en Asie et en Afrique ne s’effondrât comme un château de cartes, les Britanniques impérialistes commencèrent à verser des larmes de crocodile pour l’islam. Ainsi, au XIXe siècle, chaque fois qu’un patriote musulman de l’Inde tentait de s’opposer à la domination étrangère, les Anglais le qualifiaient de « wahhabite » et lançaient contre lui les masses ignorantes ; ils obtenaient de leurs oulémas serviles des fatwas contre lui en leur versant des millions de roupies de pots-de-vin ou en les menaçant de persécution ; ils faisaient également délivrer des certificats en leur faveur par un fonctionnaire obéissant du chérif turc, salarié par les Turcs. Ils firent même venir des prédicateurs des régions arabes elles-mêmes pour leur faire proclamer, contre lui, les récits fantaisistes qu’ils avaient fabriqués. En outre, par l’intermédiaire des magistrats de district et de hauts fonctionnaires, ils firent établir dans chaque district, avec l’aide de musulmans réactionnaires, des organisations telles que l’« Anjuman-i Islamia », la « Société Hizbullah » et l’« Anjuman-i Ishaat-i Islam », puis les firent utiliser contre les musulmans patriotes. En échange de cela, on ne saurait dire si Allah Tout-Puissant leur accordera le paradis de Firdaws. Mais il est certain que, dans cette campagne de défense de l’islam, ils parvinrent à tendre des pièges à des centaines de musulmans, à les pendre et à les exiler dans les lointaines îles Andaman, contribuant ainsi au moins à ouvrir la voie à leur délivrance dans l’au-delà.

(Notre lutte pour la liberté, Mohammad Waliullah, p. 60-61).

Chronologie de l’essor et du déclin de l’État fondé par Muhammad bin Abd al-Wahhab et son gendre Muhammad bin Saud

1703 apr. J.-C. — Naissance de Muhammad bin Abd al-Wahhab dans la région d’al-Uyayna, au sein de la lignée Banu Sinan, branche de la tribu des Tamim.

1747 apr. J.-C. — Affrontement avec le cheikh de Riyad.

1773 apr. J.-C. — Dahham, le souverain de Riyad, est vaincu.

1787 apr. J.-C. — Décès de Muhammad ibn Abd al-Wahhab.

1791 apr. J.-C. — Attaque de La Mecque.

1797 apr. J.-C. — L’ensemble des possessions turques en Asie passe aux mains de Saoud, petit-fils de Muhammad ibn Saoud.

1803 apr. J.-C. — Prise de La Mecque.

1804 apr. J.-C. — Prise de Médine.

1806 apr. J.-C. — Reprise de La Mecque.

1811 apr. J.-C. — Des mains de Saoud, depuis Alep au nord jusqu’à l’océan Indien, et, à l’est au-delà de la frontière du golfe Persique et de l’Irak, jusqu’à la mer Rouge.

1811 apr. J.-C. — Des mains de Saoud, depuis Alep au nord jusqu’à l’océan Indien, et, à l’est au-delà de la frontière du golfe Persique et de l’Irak, jusqu’à la mer Rouge.

1811 apr. J.-C. — L’armée égyptienne s’empare de Médine.

1812 apr. J.-C. — L’armée égyptienne s’empare de Médine.

1812 apr. J.-C. — L’armée égyptienne s’empare de La Mecque.

1814 apr. J.-C. — Mort de Saoud.

1818 apr. J.-C. — La capitale de Dariya est dévastée.

1904 apr. J.-C. — Rétablissement. Le petit-fils de Saoud, Abdelaziz ben Abderrahmane, établit son pouvoir au Nedjd.

1924 apr. J.-C. — La conquête de La Mecque.

1925 apr. J.-C. — Ils s’emparent de Médine et de Djeddah.

Ainsi, presque toute la Jazirat al-Arab, à l’exception de quelques petits émirats, fut transformée en un État national arabe nommé Arabie saoudite, qui existe encore aujourd’hui. (Voir Le mouvement wahhabite, Abd al-Mawdud, p. 112-115.)

Voici également la citation du commentaire que M. Hunter formule dans son ouvrage au sujet de Muhammad ibn Abd al-Wahhab.

Les principes qu’ils avaient inscrits en lettres de sang étaient nobles. La première question à laquelle ils accordaient de l’importance était que les Turcs avaient souillé la Ville sainte, La Mecque, par leur sensualité. La polygamie elle-même ne leur suffisait pas. Lorsqu’ils venaient accomplir le pèlerinage, ils amenaient avec eux des femmes de la pire moralité et se livraient à toutes sortes d’actes infâmes, entièrement interdits par le Coran. Dans les rues de la Ville sainte, ils buvaient ouvertement du vin et consommaient de l’opium. Les groupes de pèlerins turcs se livraient, sur la route de La Mecque, à la débauche la plus abjecte. Muhammad ibn Abd al-Wahhab fut le premier à élever une voix de protestation véhémente contre ces actes odieux. Peu à peu, ses opinions prirent la forme d’une doctrine religieuse et se répandirent sous le nom de doctrine wahhabite. — Le terme « wahhabite » ou « wahabi » est une création de l’imaginaire du monde extérieur, en particulier des Européens. La majorité des musulmans indiens adhère aujourd’hui à cette doctrine. Selon celle-ci, la religion prêchée par Muhammad avait été transformée en un monothéisme pur et reposait sur sept principes. Un : une confiance inébranlable en l’unicité d’Allah. Deux : le rejet de l’existence de tout intermédiaire entre le Créateur et l’être humain. Il faut rejeter le fait de prier les saints et les derviches, ainsi que même la conception semi-divine de Muhammad. Trois : le droit d’interpréter personnellement les textes religieux musulmans et le rejet de l’interprétation cléricale des Saintes Écritures. Quatre : le rejet des coutumes, usages et pratiques extérieures que les musulmans du Moyen Âge et de l’époque moderne ont imposés à la croyance sacrée en l’unicité divine. Cinq : l’attente de l’imam sous la direction duquel les véritables croyants remporteront la victoire dans leur lutte contre les infidèles. Six : reconnaître toujours, en théorie comme en pratique, qu’il est un devoir impératif pour les musulmans de lutter contre tous les infidèles. Sept : une ferme obéissance au guide spirituel.

Selon Hunter, grâce aux efforts de Muhammad ibn Abd al-Wahhab, la religion prêchée par Muhammad, c’est-à-dire l’islam, avait été transformée en un monothéisme pur. Autrement dit, son œuvre consistait précisément à libérer l’islam de l’intrusion de l’irréligion, de l’hétérodoxie et de l’idolâtrie, afin de lui rendre sa véritable forme et son véritable aspect islamiques. Par là, il a véritablement servi l’islam. Telle est précisément la tâche du vrai musulman. Le Prophète de l’islam avait annoncé que, pour transformer la forme dénaturée de l’islam et le rétablir dans sa forme véritable, des réformateurs viendraient à chaque époque ; ceux-ci sont appelés « mujaddid » dans la terminologie islamique. Mais pourquoi ses activités furent-elles considérées comme hostiles à l’islam et sa doctrine qualifiée de doctrine distincte de l’islam, sous le nom de doctrine « wahhabite » ? Quelle réponse les Européens et une certaine catégorie de musulmans plongés dans un océan profond d’erreurs peuvent-ils apporter à cette question ? Les chrétiens européens peuvent agir ainsi en raison de leur éternelle disposition hostile à l’égard de l’islam et des musulmans. C’est conforme à leur nature ; il n’y a là rien d’étonnant. Mais ceux qui ont déformé l’islam, y ont introduit diverses pratiques idolâtres et non islamiques ainsi que des superstitions, l’ont transformé en une religion réduite à des rites extérieurs et ont ainsi fait — et font encore — prospérer leur commerce, ceux-là n’ont véritablement aucune réponse à donner. Les dirigeants turcs dépravés et débauchés commencèrent une odieuse campagne de calomnies contre le mujaddid Muhammad ibn Abd al-Wahhab. Plus tard, lorsque Sayyid Ahmad Barelvi lança un mouvement de réforme analogue en Inde britannique, les Britanniques, intéressés et impérialistes, le qualifièrent de « wahhabite » et se mirent à faire pleuvoir sans relâche sur lui, par l’intermédiaire de gens à gages se faisant passer pour des oulémas, les projectiles d’une mitrailleuse de fatwas. Cependant, durant le mouvement jihadiste de Sayyid Ahmad, les balles et les obus de ces mitrailleuses se soldèrent par un échec. C’est pourquoi Hunter a déclaré : « La majorité des musulmans indiens adhère aujourd’hui à cette doctrine. »

Shah Waliullah

Quatre ans avant la mort de l’empereur Aurangzeb Alamgir, en 1703, Shah Waliullah naquit dans la ville de Delhi, au sein d’une famille très distinguée. Son père, Shah Abd al-Rahim, était un éminent alim. Les ancêtres de Shah Waliullah descendaient du deuxième calife de l’islam, Umar al-Faruq (que Dieu l’agrée).

Shah Waliullah reçut son instruction et sa formation auprès de son père, Shah Abd al-Rahim. Par la suite, il enseigna pendant douze ans dans l’école fondée par son père. Il se rendit ensuite en Arabie et séjourna longtemps à La Mecque et à Médine. Durant son séjour à La Mecque et à Médine, Shah Sahib acquit les qualités et les compétences nécessaires à l’ijtihad. Shibli affirme qu’après Ibn Rushd et l’imam Ibn Taymiyya, Shah Waliullah Dehlavi (que Dieu lui fasse miséricorde) ranima le monde musulman, tombé dans un profond déclin. L’inspiration qu’il tira de ses longs voyages à La Mecque et à Médine l’incita à entreprendre un mouvement révolutionnaire.

Après la mort d’Aurangzeb, l’anarchie et le désordre qui s’étaient installés entraînèrent peu à peu la ruine de l’Empire moghol et du sultanat en Inde ; les Anglais arrivèrent dans ce pays sous l’apparence de marchands et en prirent progressivement le contrôle sous les yeux de Waliullah. Ce spectacle affligea et tourmenta profondément Shah Sahib. Il comprit parfaitement que la principale cause du déclin des musulmans était leur déchéance morale et religieuse.

Grâce à sa connaissance complète de l’islam ainsi qu’à sa réflexion et à ses recherches, il conçut dans son esprit les grandes lignes d’un État islamique. Mais il comprit parfaitement qu’aucun État ne pouvait être fondé par la seule force des armes tant que les véritables compétences et qualités requises ne seraient pas réunies. La formation d’hommes possédant une véritable connaissance islamique et un caractère islamique était une condition préalable à la gouvernance d’un État islamique. Or il ne manquait pas seulement des hommes dotés de telles qualités et compétences : les musulmans étaient en outre pris dans les rets de diverses superstitions jahilies ou non islamiques. Pour libérer la société musulmane de ces entraves, il se consacra d’abord au mouvement de réforme islamique. Le principal objectif de son mouvement était, par la réforme islamique, de ramener l’islam à sa pureté originelle et à sa force vitale, puis de détruire la puissance anglaise croissante dans le pays et de faire à nouveau flotter l’étendard de la victoire de l’islam. C’est pourquoi Shah Waliullah, à l’instar du mujaddid et mujahid arabe Muhammad ibn Abd al-Wahhab, s’efforça d’extirper les pratiques non islamiques, les superstitions et les abus des musulmans.

Shah Waliullah avait observé que l’indifférence et le mépris des soufis attachés au tasawwuf à l’égard de la charia islamique étaient nuisibles à l’islam et à la société musulmane ; les nombreuses pratiques condamnables qu’ils observaient et les doctrines contraires à l’islam qu’ils propageaient avaient rendu la vie religieuse musulmane impure et déformée. L’intrusion de soufis mercenaires avait rendu la vie religieuse musulmane impure et déformée. La prolifération de ces soufis mercenaires ainsi que les pratiques du culte des pirs et du culte des tombeaux ne cessait également de s’accroître. Waliullah ne souhaitait certes pas abolir le tasawwuf ; il voulait le réformer et le purifier entièrement. Il voulait réformer le soufisme et l’orienter vers le bien. Dans son Wasiyyatnama, il expose de nombreux arguments irréfutables et directives contre les pirs professionnels, les faqirs, le culte des tombeaux, les prétendus prodiges et autres pratiques similaires.

Ayant compris la nécessité de former les caractères dans un environnement paisible et sans troubles, Shah Waliullah entreprit son mouvement de réforme, c’est-à-dire son œuvre constructive. Par sa plume acérée, il désignait d’une part les défauts et les superstitions de la société musulmane et, d’autre part, en précisait clairement la conduite à suivre. Il rédigea de nombreux ouvrages précieux, parmi lesquels le Fath al-Kabir et le Hujjat Allah al-Baligha sont particulièrement remarquables. Il s’efforça de toutes ses forces de rendre vivante et éveillée, sous les coups de fouet de sa plume, la nation morte, endormie et égarée, et de la guider sur le droit chemin. En 1762, ce penseur de génie quitta ce monde.

Shah Abd al-Aziz Dehlavi (que Dieu lui fasse miséricorde)

Après le décès de Shah Waliullah, son fils aîné éminemment capable, Shah Abd al-Aziz (1746-1823), poursuivit sa route en suivant la voie qu’il lui avait indiquée. Il fut le premier parmi les oulémas indiens à émettre sans crainte une fatwa déclarant ce pays « dar al-harb ». La question de savoir quelle serait la situation sociale et religieuse des musulmans dans ce pays gouverné par les Anglais infidèles agitait les esprits et les cœurs des musulmans. Le vaillant mujahid Shah Abd al-Aziz déclara d’une voix forte et sans la moindre crainte que vivre dans une société et un État non islamiques était contraire à la foi des musulmans. Il fallait soit mener le djihad pour transformer ce pays en État islamique, soit émigrer ailleurs par la hijra. Cette déclaration fit déferler dans le cœur et l’âme des musulmans une vague d’inspiration irrésistible pour le djihad.

Désireux de libérer l’Inde musulmane de l’emprise des tyrans, Shah Abd al-Aziz lança un mouvement de réforme sociale appelé « Tahrik-e-Muhammadiya ». Ce mouvement avait pour objectif d’extirper les coutumes, rites et superstitions contraires à l’islam qui s’étaient introduits dans la société musulmane, et d’inciter les musulmans à adopter les véritables enseignements et idéaux de l’islam. Selon une méthode soigneusement planifiée, Shah Sahib dirigea ce mouvement dans toute l’Inde et chargea de cette tâche un groupe d’hommes désintéressés et infatigables, formés auprès de lui. En très peu de temps, le mouvement « Tahrik-e-Muhammadiya » prit progressivement la forme d’un mouvement de djihad et lança un mouvement de libération contre les Sikhs tyranniques et les Anglais. Sayyid Ahmad Shahid Barelvi donna à ce mouvement sa réalisation concrète ; ses principaux collaborateurs furent son neveu, Shah Ismail Shahid, et son gendre, le maulana Abd al-Hayy.

Généalogie de Shah Waliullah

                                                Shah Waliullah (1703-1762 apr. J.-C.)

(1) Shah Abdul Aziz (2) Shah Rafiuddin (3) Shah Abdul Qader (4) Shah Abdul Ghani

(5) Mawlana Abdul Hai (gendre) (6) Shah Mahfuzullah (7) Shah Ismail

(5_1) Mawlana Ishaq (5_2) Mawlana Yaqub

Sayyid Ahmad Shahid

Au début du XIXe siècle, un vaste mouvement d’indépendance, solidement organisé, se développa dans toute l’Inde. Ce mouvement était dirigé exclusivement par les musulmans indiens. La force vive de ce mouvement était Sayyid Ahmad Shahid Bareilvi (que Dieu lui fasse miséricorde). Dans l’histoire, ce mouvement a été appelé « mouvement wahhabite », alors qu’il était à la fois un mouvement islamique et un mouvement de libération. Son objectif était d’établir, de la mer jusqu’à l’Himalaya, un État islamique indépendant et unifié. Toutefois, en raison de la trahison extrême de quelques individus, il ne fut pas possible d’atteindre le but visé. Néanmoins, la manière dont ce mouvement progressa du début à la fin, en secret et selon un programme remarquablement habile, étonne et laisse même l’imagination stupéfaite.

Sayyid Ahmad naquit le 6 Safar 1201 de l’hégire (1786 apr. J.-C.) à Rae Bareli, dans le district d’Allahabad. Les auteurs de sa biographie mentionnent un événement extraordinaire lié à sa naissance. Alors qu’il se trouvait encore dans le sein maternel, sa pieuse mère rêva qu’une feuille de papier, sur laquelle était écrit un texte avec son sang, flottait en claquant au vent. Après avoir entendu ce rêve, l’un de ses proches parents lui dit : « Il n’y a aucune raison de vous inquiéter. Celui qui naîtra de votre sein deviendra une personnalité très célèbre de l’histoire. » — (Sayyid Ahmad Shahid, Ghulam Rasul Mehr, p. 56).

Ce rêve s’est réalisé dans ses moindres détails. Le sol de l’Inde, du Bangladesh jusqu’à Balakot, a été teint du sang frais de Sayyid Ahmad Shahid et de ses compagnons. Le souvenir inscrit dans leur sang a insufflé aux musulmans, pendant tout un siècle, un élan ininterrompu vers le djihad, qui a abouti en 1947 à la création du Pakistan, libérant les musulmans de l’étau de la domination et de l’exploitation étrangères et non musulmanes.

Lorsque Sayyid Ahmad eut quatre ans, quatre mois et quatre jours, on l’envoya au maktab, conformément à la coutume des musulmans de bonne famille. Mais le jeune Sayyid Ahmad n’éprouvait absolument aucun intérêt pour l’instruction.

Ghulam Rasul Mehr dit qu’il est difficile de dire pourquoi, durant son enfance, il manifestait de l’aversion pour les études. Cependant, on a constaté par la suite qu’il avait parfaitement maîtrisé le persan et qu’il pouvait parler cette langue avec aisance. Il avait également appris suffisamment l’arabe pour pouvoir lire seul le « Mishkat al-Masabih ». Il pouvait réciter des poèmes de Hafiz, de Bedel et d’autres poètes. Pourtant, conformément à la tradition familiale, son éducation durant l’enfance n’était pas satisfaisante. Ses frères aînés, Sayyid Ibrahim et Sayyid Ishaq, insistaient beaucoup pour qu’il étudie. Mais son père disait avec résignation : « Laisse cette affaire entre ses mains. »

Lorsqu’il se rendit plus tard à Delhi, Shah Abdul Aziz lui aménagea un logement dans la mosquée d’Akbarabadi et chargea Shah Abdul Qadir de son instruction. Sayyid Ahmad étudiait auprès de lui l’arabe et le persan. Il est vrai qu’il n’acquit pas une formation scolaire comparable à celle de Shah Ismail ou de Mawlana Abdul Hayy, mais il pouvait parler l’arabe et le persan et les comprendre facilement.

Mawlavi Saiyid Jafar Ali Naqvi rapporte que Shah Ismail expliquait les hadiths chaque jour après la prière du fajr. Sayyid Sahib exposait également l’importance de certains hadiths, et les auditeurs en tiraient un grand profit. — (Sayyid Ahmad Shahid, Ghulam Rasul Mehr, p. 56, 71, 73)

Dès son enfance, Sayyid Ahmad pratiquait l’exercice physique et possédait une force corporelle extraordinaire. Dès son plus jeune âge, l’inspiration du jihad s’était éveillée en lui, et il disait souvent devant ses camarades : « Je ferai le jihad », « Je ferai le jihad ». Tous considéraient ces paroles comme une bravade enfantine. Mais sa mère croyait que les paroles de l’enfant étaient sincères. Ghulam Rasul Mehr, citant le Tawarikh-e Azmiya, rapporte que le jeune Sayyid Ahmad formait, parmi les garçons du quartier, un groupe appelé « l’armée de l’Islam » ; il attaquait une « armée des infidèles » imaginaire au milieu de slogans de jihad lancés à pleine voix, puis remplissait l’air de ses cris en proclamant : « L’armée islamique a remporté la victoire et l’armée des infidèles a été vaincue ! » — (Sayyid Ahmad Shahid, Ghulam Rasul Mehr, p. 59)

Ainsi, imaginant d’un côté des « soldats de l’Islam » et de l’autre des « soldats non musulmans », et menant des attaques et des contre-attaques, Sayyid Ahmad développa dès son enfance un esprit porté vers le jihad, qui se manifesta plus tard dans sa vie réelle.

À l’âge de dix-huit ans, Sayyid Ahmad se rendit à Lucknow avec un groupe de huit personnes. Les autres avaient pour objectif de chercher un moyen de subsistance. Mais l’objectif de Sayyid Sahib était tout autre. Après avoir séjourné quatre mois à Lucknow, il exhorta ses compagnons à renoncer au désir d’obtenir un emploi et à se rendre à Delhi afin de recevoir une initiation spirituelle auprès de l’Imam de l’Inde, Shah Abdul Aziz. Ils gagnèrent ensuite à pied, en quelques jours, la résidence de Shah Sahib ; Sayyid Ahmad y prêta serment d’allégeance de sa main et devint son disciple.

Comme indiqué plus haut, alors qu’il séjournait à la mosquée d’Akbarabad, Sayyid Ahmad se consacra tout à la fois à l’acquisition des connaissances du Coran, du hadith, du fiqh et d’autres disciplines, ainsi qu’à sa formation spirituelle auprès de Shah Abdul Aziz. Après avoir ainsi poursuivi sa formation pendant cinq ans, Sayyid Ahmad retourna dans son lieu de naissance, Rae Bareli. Il venait alors d’atteindre l’âge de vingt-trois ans. À cette époque, il épousa une jeune fille issue d’une famille noble, nommée Sayyida Zohra. L’année suivante, une fille leur naquit. Mais l’inspiration jihadi qu’il nourrissait dans son cœur depuis l’enfance ne lui permit pas de rester attaché aux liens, aux charmes et à l’affection du foyer. Il quitta sa maison et rejoignit l’armée du nawab Amir Khan. Son intention était d’inciter Amir Khan au jihad et, avec son aide, de former une armée de moudjahidines. Après avoir servi pendant sept ans dans l’armée d’Amir Khan, il la quitta, déçu. Amir Khan ayant conclu une alliance avec les Anglais, contre lesquels il projetait de mener le jihad, ses espoirs et ses aspirations furent complètement anéantis. Il écrivit à Shah Abdul Aziz la lettre suivante : « Le projet de formation d’une armée a échoué ici. Le nawab s’est allié aux Anglais. Il n’est plus possible de rester ici. » —

(Sayyid Ahmad Shahid, Ghulam Rasul Mehr, p. 109).

Après avoir quitté l’armée du nawab Amir Khan, Sayyid retourna se mettre au service de Shah Abdul Aziz. Le but et l’objectif de sa vie étaient de former les musulmans pour en faire de véritables musulmans, de raviver l’inspiration jihadi qui animait les musulmans de la première époque et d’établir en Inde les fondements d’un véritable État islamique.

Sayyid avait atteint un si haut degré sur le plan spirituel que des personnalités éminentes de la famille de Shah Waliullah, telles que Mawlavi Muhammad Yusuf, Shah Ismail et Maulana Abdul Hayy, prêtèrent allégeance entre ses mains. Dès lors, les gens commencèrent à devenir ses disciples par groupes entiers. Le message du jihad auquel il initiait ses disciples avait pour but de lutter sur le chemin de la vérité et de suivre la voie droite et juste indiquée par Allah. C’est sur cette voie qu’il guida ses adeptes toute leur vie.

Dans une lettre adressée à Shah Ismail, il décrit le jihad en ces termes :

« Le but du jihad n’est pas d’acquérir des richesses. Le jihad n’a pas davantage pour but de conquérir divers territoires, de satisfaire ses intérêts personnels ou d’établir un royaume pour soi-même. Le véritable objectif du jihad est de satisfaire Allah et de détruire les superstitions qui se sont répandues dans la société musulmane. » — (Histoire de la lutte pour l’indépendance, Abu Jafar, p. 83)

À propos de cet homme dont le dessein était si noble et si pur, dont le caractère était immaculé et irréprochable, qui s’élevait très au-dessus des intérêts personnels et dont l’unique objectif dans la vie était d’obtenir l’agrément d’Allah, Hunter dit : « L’origine de cette influence étonnante ne reposait pas uniquement sur une base malfaisante. Sayyid Ahmad avait commencé sa vie comme chef religieux, en se faisant le défenseur de deux grands principes. Ces deux principes étaient l’unicité de Dieu et l’égalité des hommes. Tous les véritables prédicateurs de la religion suivent ces deux principes. Dans le cœur de ses compatriotes, le sentiment religieux était resté longtemps latent ; et les superstitions nées de la fréquentation de l’hindouisme pendant des siècles s’étaient tellement développées qu’elles avaient envahi l’esprit des musulmans et presque étouffé l’islam. Inspiré par un élan spontané, Sayyid Ahmad avait frappé à la porte de cette conscience religieuse des musulmans. Bien qu’il soit vrai que lui et ses disciples proches aient fini par former un groupe d’imposteurs, je ne peux m’empêcher de croire qu’il y eut, dans la vie de Sayyid Ahmad, une période où, le cœur profondément affligé et de toute son âme, il souhaita la libération de ses compatriotes et où son cœur était attaché uniquement à Allah. »

[W. W. Hunter, The Indian Mussalmans — traduction d’Anisuzzaman (avec quelques modifications), p. 36]

Tout lecteur doué de raison pourra comprendre quelles déclarations contradictoires M. Hunter a formulées dans son ouvrage. Celui dont « le cœur était attaché à Allah » et qui « souhaitait de tout son cœur, dans une profonde douleur, la libération de ses compatriotes », Hunter l’a qualifié de brigand, de malfaiteur et d’hypocrite.

M. Hunter ajoute : « Il était si absorbé par la méditation religieuse que, selon la science occidentale, on pouvait qualifier cet état d’épilepsie. » [W. W. Hunter, The Indian Mussalmans — traduction d’Anisuzzaman, avec quelques modifications, p. 36]

Dans la terminologie du tasawwuf, le fait d’être absorbé dans la méditation d’Allah est appelé murāqaba-mushāhada. Les savants occidentaux athées comme Hunter l’appellent, eux, de l’épilepsie. Il est aisé d’imaginer à quel point la maladie de la haine de l’islam doit avoir atteint l’esprit et le cerveau pour permettre de telles déclarations indécentes. Si Sayyid Ahmad s’était contenté d’être « absorbé par la méditation religieuse », les écrivains occidentaux ne l’auraient probablement pas critiqué défavorablement. Mais puisqu’il « souhaitait la libération de ses compatriotes » de la domination des infidèles et des étrangers, il était, à leurs yeux, un malfaiteur « atteint d’épilepsie » et un hypocrite. Ce n’était que le signe de leur mentalité haineuse et déformée.

Le célèbre savant Shah Ismaïl, neveu de Shah Abd al-Aziz Dehlavi, et son gendre, Mawlana Abd al-Hayy, devinrent les disciples de Sayyid Sahib. Il en résulta que la renommée de Sayyid Sahib se répandit à la vitesse de l’éclair dans le centre de l’Inde. De toutes parts, le peuple continuait à l’inviter, et, avec l’autorisation de son maître spirituel Shah Abd al-Aziz, il entreprit de vastes tournées dans les localités de la région du Doab, notamment Ghaziabad, Meerut, Muzaffarpur, Saharanpur et Deoband. Près de quarante mille personnes reçurent son initiation, et de nombreux non-musulmans embrassèrent également l’islam auprès de lui. Au cours de ces voyages, il entendit pour la première fois le récit des persécutions infligées aux musulmans par les sikhs, et son cœur fondit de compassion. En 1819, il retourna pour la dernière fois à Delhi, puis peu après regagna Rae Bareli.

Il passa quelque temps à Rae Bareli. Là, le mode de vie de ces hommes pieux était exemplaire et digne d’instruire les visiteurs. Dans cette région frappée par la famine, quelque soixante-dix ou quatre-vingts personnes vivaient dans des huttes qu’elles avaient construites de leurs propres mains autour de l’ancienne mosquée de la famille Sayyid, sur les rives de la Sai. Cette année-là, en été (1819), de fortes pluies tombèrent et les rivières furent submergées par de violentes crues. La nourriture devint coûteuse et rare. Pourtant, dans une parfaite sérénité, Sayyid Sahib resta jour et nuit occupé, avec ses quatre-vingts compagnons pieux et dévoués à Allah, à l’adoration, au service du peuple et à la prédication. Dans l’intense activité qui remplissait alors ses journées, on peut voir l’observance littérale des célèbres recommandations de Jésus (que la paix soit sur lui) dans le « Sermon sur la montagne » : ne te préoccupe pas de ce que tu mangeras et boiras au cours de ta vie ; ne te préoccupe pas de ce que tu mangeras et boiras au cours de ta vie — ne te préoccupe même pas de ton corps ni de ce dont tu te vêtiras. Mais établis le royaume de l’amour d’Allah, et tout cela te sera accordé.

— (Le mouvement wahhabite, Abd al-Mawdud, p. 154-155)

Ce groupe comptait de nombreuses lumières du savoir du monde islamique, notamment Hujjat al-Islam Mawlana Shah Muhammad Ismaïl, Shaykh al-Islam Mawlana Abd al-Hayy, Qutb-i-Waqt Mawlana Muhammad Yusuf, entre autres. Shah Ismaïl, avec son immense savoir et son érudition, resta jusqu’au dernier instant de sa vie comme une ombre auprès de son propre pir et maître spirituel, et c’est avec lui qu’il but le nectar du martyre. Prêcher à l’aube, donner des exhortations et des conseils, expliquer le Coran et les hadiths, accomplir durant la journée un travail physique rigoureux, puis passer toute la nuit en tahajjud et en actes de dévotion : tel était le programme quotidien de ces hommes épris d’Allah.

La principale caractéristique de l’enseignement de Sayyid Sahib était d’éliminer de la religion l’hypocrisie et le faste, et de suivre, à tous les niveaux de la vie, le mode de vie simple et naturel du Prophète de l’univers. Dans sa foi, il était entièrement partisan du tawhid, inébranlable dans sa croyance en la souveraineté d’Allah et strictement attaché à la sunna dans les rites religieux. Il enseignait à se tenir éloigné de toute forme de shirk : souhaiter le bien-être dans ce monde et dans l’au-delà auprès des pirs et des awliya, demander une aide surnaturelle, pratiquer diverses formes de vénération des tombes, observer les rites et cérémonies des idolâtres et des autres infidèles, entre autres. Plutôt que de réduire l’islam à de simples formalités, il insistait davantage sur le fait de mener une vie véritablement pieuse, car c’est ainsi que l’être humain devient dépendant d’une grande miséricorde. Il est vrai comme la lumière du jour qu’il avait entièrement remis sa volonté et ses espoirs aux volontés et au bon plaisir d’Allah ; c’est pourquoi il était prêt, à chaque instant de sa vie, à agir conformément à la volonté d’Allah.

Avant de poursuivre la voie qu’il s’était fixée, Sayyid Sahib exprima le désir d’accomplir le pèlerinage à la Maison sacrée de Dieu. Des hommes et des femmes commencèrent à se rassembler auprès de lui par groupes entiers afin de participer avec lui au saint pèlerinage. Le 30 Chawwâl 1236 de l’hégire, en juillet 1821, une vaste caravane d’environ quatre cents femmes et hommes atteignit le nombre de sept cents personnes. Les gens vinrent en groupes recevoir son enseignement initiatique. Il les exhorta à mener une véritable vie musulmane et leur expliqua également la nécessité du pèlerinage.

La caravane du pèlerinage, voyageant en bateau, partit d’Allahabad et, après avoir traversé Bénarès, Mirzapur, Chunargarh, Ghazipur, Danapur, Phulwari Sharif et plusieurs autres lieux, atteignit Azimabad.

Pendant son séjour à Azimabad, une délégation du Tibet vint le rencontrer. Il lui confia la mission de faire connaître l’islam au Tibet et lui dit qu’il fallait poursuivre cette œuvre avec une patience infinie. Ainsi, l’appel à la religion de Sayyid Sahib continua également à se répandre au Tibet.

Lorsque la caravane du pèlerinage arriva à Hooghly depuis Azimabad, un certain Munshi Aminuddin, habitant de Calcutta, l’emmena tout entière à Calcutta comme son hôte. Là, des milliers d’hommes et de femmes, fous d’amour pour Dieu, devinrent ses disciples. Beaucoup lui offrirent de nombreux présents et cadeaux pour le pèlerinage. Sayyid Sahib étancha à son tour leur soif spirituelle par ses discours mélodieux et suaves. Ghulam Rasul Mehr a consigné dans son ouvrage un récit détaillé de tout le voyage du pèlerinage. Mais il n’y a pas inscrit la date du départ de Calcutta pour La Mecque par bateau.

La caravane de Sayyid Sahib comptait au total sept cent cinquante-trois pèlerins. Ils furent répartis entre dix navires. Sayyid Sahib voyagea avec cent cinquante passagers sur un vieux navire appelé « Daria Baka ». Il réserva les meilleurs navires aux autres.

Dix mois après son départ de Rae Bareli, le 28 Chaabane 1237 de l’hégire, soit le 21 mai 1822, Sayyid Sahib entra avec sa caravane dans la sainte ville de La Mecque.

Après le pèlerinage, Sayyid Sahib séjourna quelques mois à La Mecque. Il passa tout le mois de Ramadan dans le Haram Sharif. Puis, au début du mois de Dhou al-Qa‘da, il quitta Djeddah pour retourner chez lui et arriva à Bombay le 20 Dhou al-Hijja. De Bombay, il se rendit à Calcutta, puis, le 29 avril 1824, il atteignit Rae Bareli, son lieu de naissance.

Après son retour du pèlerinage, partout où il se rendait, une foule innombrable se pressait pour l’apercevoir ne serait-ce qu’un instant et prêter allégeance de sa main sainte. Des milliers de personnes reçurent son initiation auprès de lui et rejoignirent son groupe.

Après être arrivé à Raï Bareli, Sayyid Sahib se mit à préparer une lutte totale, ou djihad. Shah Ismaïl entreprit un travail de réforme afin de libérer les musulmans des superstitions non islamiques et d’en faire de véritables monothéistes. L’ouvrage qu’il composa, « Taqwiyat al-Iman », est un livre de référence précieux sur cette question. Bien entendu, ceux qui avaient prospéré en fondant leur commerce sur le culte des pir et le culte des tombes s’y opposèrent également.

Lorsque la clairvoyance de Sayyid Sahib s’éveilla, il vit clairement que le vaste Empire moghol de ce pays avait été réduit en morceaux et détruit. Les quelques États musulmans qui avaient relevé la tête sur ses ruines avaient eux aussi disparu. Bien que les Anglais eussent étendu leur domination sur toute l’Inde, un État sikh avait été établi dans une vaste région. Les musulmans n’avaient pas seulement perdu leur royaume : ils s’étaient aussi éloignés de leur propre dîn et de la « Sirat al-Mustaqim ». Leurs croyances, leurs conceptions, leurs idées et leurs pratiques étaient influencées par des pensées et des rites non islamiques. Les émirs et dignitaires musulmans qui subsistaient étaient plongés dans le luxe et la volupté ; leur seul objectif était de préserver, par quelque moyen que ce fût, les moyens et les ressources de leur propre jouissance. Quelle que fût la situation nationale, ils n’avaient pas le loisir d’y réfléchir. La plupart des gens étaient dans une situation telle qu’ils semblaient avoir été frappés par la foudre et avoir perdu toute connaissance et tout discernement, ou qu’un violent tremblement de terre avait commencé et les avait laissés complètement désorientés. Ceux qui possédaient encore quelque intelligence ne trouvaient aucune solution. Ils considéraient l’avenir sombre comme un destin écrit et restaient tranquillement assis, les bras et les jambes repliés, en se disant que ce qui devait arriver arriverait. Mais lorsque le bateau tombe dans un tourbillon au milieu du fleuve, que ses voiles sont mises en pièces, que l’ancre ne sert plus à rien et que le pilote demeure introuvable, quel espoir reste-t-il aux passagers de sauver leur vie ? Les musulmans se débattaient alors dans une mer de désespoir semblable.

C’est dans une situation aussi désespérée de la vie nationale des musulmans que Sayyid Sahib ouvrit les yeux de sa clairvoyance. Il vit que trois voies seulement s’ouvraient devant lui.

Premièrement : abandonner la vérité et établir des relations avec le faux.

Deuxièmement : ne pas abandonner la vérité, mais supporter en silence les épreuves, les calamités, les souffrances et la pauvreté qui surviendraient en restant attaché à elle.

Troisièmement : avec un courage et une vaillance virils, affronter le faux et s’efforcer de toutes ses forces de créer une situation permettant que s’annoncent la victoire et le succès de la vérité.

La première est la voie de la mort, non celle de la vie. La conséquence de la deuxième pourrait être que, peu à peu, dans une agonie douloureuse, la flamme de la vie de la nation s’éteigne. La troisième voie est celle de la dignité nationale, de l’héroïsme et du courage sincère. C’est la voie qui permet de renaître à la vie et de retrouver sa place dans la dignité. Sayyid Sahib choisit précisément cette troisième voie. Il possédait pleinement toutes les aptitudes et toutes les qualités nécessaires pour la suivre.

Pendant plusieurs années après son retour de La Mecque Sharif à Raï Bareli, il se consacra à la préparation et à la propagande du djihad. Il écrivit aux chefs religieux du pays afin qu’ils prennent conscience de l’importance et de la nécessité du djihad en tant qu’obligation religieuse. Il avait lui-même clairement compris que la réforme et l’organisation de la société exigeaient absolument la puissance et l’établissement d’un État. Il demanda à quelques musulmans éminents de participer pleinement au djihad et de lui apporter leur aide. Dans une lettre, il écrivit au nawab Sulaimanja :

Par un revers de fortune, l’Hindoustan est passé quelque temps sous la domination des chrétiens et des hindous, qui ont commencé à infliger de vastes persécutions aux musulmans. Le pays est envahi par l’incroyance et les innovations religieuses, et les pratiques islamiques ont presque disparu. En voyant et en entendant tout cela, mon cœur s’est rempli de douleur. J’ai décidé d’émigrer ou de mener le djihad.

-(Le mouvement wahhabite, Abdoul Mawduud, p. 157)

Sayyid Sahib fit du djihad dans la voie d’Allah l’unique objectif de sa vie et l’unique voie du salut dans l’au-delà. Non seulement pour lui-même, mais aussi afin d’exhorter au djihad, il écrivit, dans un langage enflammé, de nombreuses lettres à de nombreux souverains et émirs musulmans du pays et de l’étranger. Dans son ouvrage, Golam Rasul Mehr mentionne quelques-unes de ses nombreuses lettres.

Sayyid Sahib adressa des lettres aux souverains suivants :

1. L’émir Dost Muhammad Khan Barakzai — Kaboul.

2. Yar Muhammad Khan — Peshawar.

3. Sultan Muhammad — Kohat et Bannu.

4. Sayyid Muhammad Khan — Hashtnagar.

5. Shah Mahmoud Durrani – Hérat.

6. Zaman Shah Durrani.

7. Nasrullah – Boukhara.

8. Souleyman Shah – Chitral.

9. Ahmad Ali – Rampur.

10. Muhammad Bahawal Khan Abbasi Nusrat Jang – Bahawalpur.

En outre, il adressa par lettre un appel à trente ou trente-cinq des émirs et dignitaires les plus influents de l’Inde, afin qu’ils rejoignent le djihad et apportent toute l’aide et le soutien possibles. Parmi eux, il envoya également une lettre à un certain roi hindou de Gwalior, Hindu Rao. La teneur de la lettre était la suivante :

« Des marchands étrangers se sont installés comme dirigeants de ce pays. Ils nous conduisent de toutes parts vers la ruine. Ceux qui tiennent les rênes de l’État jouent maintenant le rôle de spectateurs silencieux. Dans une telle situation, contraints par le simple devoir, quelques hommes démunis et pauvres, s’en remettant à Allah, sont sortis de chez eux pour servir Sa religion. Ils ne convoitent ni les richesses ni les honneurs de ce monde. Leur objectif est que, s’ils remportent la victoire, le gouvernement de ce pays soit remis entre les mains de ses propres habitants. »

En vue de préparer largement le mouvement, Sayyid Sahib fonda une organisation et nomma ses califes, ou représentants, de confiance dans les principales villes de l’Inde. Parmi eux, les personnes suivantes sont particulièrement remarquables :

1. Mawlana Sayyid Muhammad Ali Rampuri fut envoyé à Hyderabad (dans le Deccan) avec trois compagnons.

2. Lorsque Sayyid Muhammad Ali se rendit ensuite à Madras, Mawlana Belayet Ali Azimabadi y fut envoyé.

3. Mawlana Enayet Ali Azimabadi fut envoyé au Bengale.

4. Mawlana Sayyid Awlad Hasan Kanauji et Sayyid Hafizuddin furent chargés de cette mission dans l’Uttar Pradesh.

5. Cette responsabilité fut confiée à Mian Din Muhammad, Mian Pir Muhammad et à beaucoup d’autres : ils devaient parcourir diverses régions de l’Inde pour y lancer l’appel au djihad et recueillir des fonds.

Patna fut choisie comme centre principal pour mener les activités du djihad. En 1822, lorsque Sayyid Ahmad fut choisi pour faire de Patna le centre principal, Belayet Ali et Muhammad Hossain lui réservèrent un accueil grandiose lorsqu’il se rendit à Patna. Après avoir établi Patna comme centre principal du mouvement, Sayyid Sahib nomma quatre représentants. Il s’agissait de Mawlana Belayet Ali, Muhammad Hossain, Enayet Ali et Farhad Hossain.

Après avoir achevé la propagande et les préparatifs du djihad dans toute l’Inde, Sayyid Ahmad quitta en 1826 sa terre natale, Rae Bareli. Il ne lui fut ensuite plus possible d’y retourner. Il consacra les années restantes de sa vie au djihad dans la voie d’Allah et sanctifia son existence en buvant le nectar du martyre.

Quoi qu’il en soit, avant le départ, on commença à faire venir de diverses régions de l’Inde de l’argent, des armes et du matériel de guerre, des chevaux, des provisions, etc. Des milliers de moudjahidines commencèrent à se rassembler sous sa bannière afin de sacrifier leur vie dans la voie d’Allah. Ainsi, au moment du départ, son armée de moudjahidines comptait douze mille hommes. Le nawab de Tonk, dévot et fervent admirateur de Sayyid Sahib, invita l’armée des moudjahidines et, après lui avoir fourni sous sa propre supervision tout l’équipement nécessaire au djihad, lui fit ses adieux.

Ensuite, l’armée des moudjahidines partit de Tonk, traversa le Sind, Hyderabad, Shikarpur et d’autres régions, puis pénétra en Afghanistan par le col de Bolan et atteignit Kandahar.

Auparavant, Mir Rustam Ali de Khairpur, dans le Sind, était devenu un murid de Sayyid Sahib et lui avait accordé une aide financière substantielle, à l’instar du nawab de Tonk. Arrivé en Afghanistan, Sayyid Sahib sollicita l’aide de l’émir afghan. Celui-ci refusa de lui promettre la moindre aide. Quoi qu’il en soit, l’armée des moudjahidines se rendit de là à Nowshera, sur la frontière. Tout au long de cette longue route, elle dut endurer de très grandes difficultés et de grandes souffrances. Cependant, partout sur son itinéraire, des chefs, des gouverneurs, des fonctionnaires locaux et la population prêtèrent allégeance à Sayyid Sahib. Les uns lui offrirent divers présents, les autres prêtèrent bay‘a entre ses mains, et d’autres encore rejoignirent son armée. Des hommes venus de différentes provinces de l’Inde rejoignirent ses rangs — parmi eux, un grand nombre de moudjahidines venus de la lointaine Bangla. Il faut notamment citer le soufi Nur Muhammad NizamPuri, de Chittagong, qui, après la catastrophe de Balakot, retourna dans sa patrie en ghazi. Son murid et khalifa était le soufi Fateh Ali Sahib, qui repose dans le sommeil éternel à Maniktala, à Calcutta. Un grand nombre de Bangladais tombèrent en martyrs, tandis que beaucoup d’autres s’établirent définitivement à Balakot, au Swat et dans d’autres régions. Leurs descendants y existent encore aujourd’hui. En 1963, l’auteur eut la chance de rencontrer à Balakot l’un de leurs descendants.

Lorsque Sayyid Sahib, parti de Rae Bareli pour Delhi, recevait son instruction auprès de Shah Abdul Aziz, il apprit les terribles persécutions infligées aux musulmans sous le règne sikh au Pendjab. Son cœur s’émut de compassion pour les musulmans opprimés et il résolut alors d’y remédier. Il voulait établir un État islamique dans les régions frontalières peuplées de musulmans, puis lancer de là des expéditions contre les forces ennemies des musulmans dans les autres régions. C’est pourquoi il avait choisi la frontière comme centre initial de sa lutte. Mais il est profondément regrettable que la trahison absolue des musulmans de la frontière, dont Sayyid Sahib avait espéré l’aide et la coopération en élaborant le plan de son djihad, ait finalement voué sa lutte à l’échec. Après son arrivée à Nowshera et jusqu’à la bataille de Balakot, il invita publiquement les Sikhs, à onze reprises ou davantage, selon diverses procédures, à embrasser l’islam, à se soumettre ou à combattre les armes à la main. Finalement, la guerre éclata et, au cours d’un combat nocturne, neuf cents moudjahidines seulement vainquirent une grande armée sikh. À la suite de cette victoire, les habitants de la frontière, qui ne tarissaient pas d’éloges à leur sujet, rejoignirent en masse l’armée des moudjahidines. De nombreux chefs locaux, en particulier les Yusufzais, se rallièrent au parti de Sayyid Sahib.

Quelque temps plus tard, les Sikhs subirent également une défaite à Manpuri Panjtar. Grâce à ce succès des moudjahidines, les dix mille guerriers de Garhi Imazi reconnurent Sayyid Sahib comme imam. Les habitants de Peshawar demandèrent à Sayyid Sahib d’établir une base à Nowshera et de commencer une offensive générale contre les Sikhs. À cette époque, près de cent mille hommes rejoignirent l’armée des moudjahidines.

Mais les chefs de la frontière étaient extrêmement égoïstes et cupides. Le général sikh Budh Singh gagna à sa cause, par l’appât de l’argent, le chef de Peshawar. Ils tombèrent à un tel degré de bassesse qu’ils empoisonnèrent secrètement Sayyid Sahib pour de l’argent. Mais, par l’infinie puissance d’Allah, il survécut miraculeusement. Lors de la bataille qui les opposa alors aux Sikhs, les chefs prirent parti pour ces derniers et l’armée des moudjahidines fut vaincue.

Les revirements et les trahisons des chefs pachtounes de la frontière causèrent de grandes difficultés à l’armée des moudjahidines. Une lettre écrite par Sayyid Sahib au nawab de Tonk révèle qu’environ trois cent mille hommes avaient prêté bay‘a et rejoint son parti. Mais presque tous étaient des habitants de la région. Il est probable qu’ils aient rejoint le parti de Sayyid Sahib uniquement dans l’intention de piller le butin de guerre. Ils ne possédaient rien du caractère islamique. Sayyid Sahib, en raison de sa trop grande simplicité, fut trompé par eux. Ses seuls compagnons dignes de confiance étaient ceux qui étaient venus de l’extérieur. Dans l’épreuve et l’adversité, ils restaient auprès de Sayyid Sahib comme son ombre et, lorsque cela était nécessaire, donnaient généreusement leur vie. Ils étaient environ un millier. Ceux d’entre eux qui tombaient en martyrs au combat étaient remplacés par des recrues. Des caravanes arrivaient de régions lointaines, amenant des hommes désireux de participer au djihad, de l’argent, des provisions et des lettres. Les activités clandestines de l’organisation « Targhib-e Muhammadiya », établie dans toute l’Inde, leur fournissaient ces provisions. En trompant la vigilance des services de renseignement du gouvernement britannique, l’argent arrivait du Bihar et du Bengale. Avec lui venaient des groupes de moudjahidines consacrés à la voie de Dieu.

Les provisions de guerre, les denrées alimentaires, l’argent et autres biens qui arrivaient étaient déposés dans le bayt al-mal, dont le gardien était le neveu de Shah Wâsi‘ullah, le qutb de l’armée des moudjahidines, le maulana Muhammad Yusuf. Les provisions et l’argent étaient distribués entre les membres de l’armée des moudjahidines avec la plus grande équité, impartialité et discipline. Sayyid Sahib lui-même ne recevait pas davantage qu’un moudjahidine ordinaire.

Ironie du destin : ces serviteurs bien-aimés d’Allah, consacrés à Sa voie, devaient affronter trois forces. Les sikhs, les chefs pachtounes traîtres et Khadé Khan, maître de la forteresse de Hund, formaient ces trois ennemis de l’armée des moudjahidines. Ils durent affronter ces trois forces simultanément.

Les combats contre les sikhs étaient presque incessants. Les moudjahidines du Bengale, du Bihar et des Provinces centrales combattaient avec bravoure. Les sikhs et les Pachtounes traîtres essuyaient des défaites de leur fait. Les chefs dourranis de Peshawar se joignirent eux aussi ouvertement aux sikhs, tandis que Khadé Khan excitait constamment les Pachtounes locaux contre les moudjahidines.

Cette fois, afin de châtier Khadé Khan, Sayyid Sahib envoya Shah Ismaïl s’emparer de la forteresse de Hund avec seulement cent cinquante moudjahidines. Dans l’obscurité de la nuit, ils attaquèrent soudainement Hund, s’en emparèrent et Khadé Khan fut tué. Le frère de Khadé Khan, Yar Muhammad, s’avança avec une immense armée pour reprendre la forteresse de Hund. Il s’ensuivit un violent affrontement, au cours duquel Yar Muhammad fut tué. De nombreux canons de l’ennemi furent capturés, ainsi qu’une grande quantité de matériel et d’équipements militaires, qui tombèrent entre les mains de l’armée des moudjahidines. Mais les habitants en pillèrent la majeure partie. Après la mort des principaux ennemis traîtres de l’armée des moudjahidines — Khadé Khan, Yar Muhammad Khan et Amir Khan —, il ne restait plus comme adversaires que Mik et le sultan Muhammad Khan de Peshawar. Après la bataille de Hund, lorsque Sayyid Sahib résolut d’établir une base à Peshawar, Payenda Khan d’Amb s’y opposa. Là encore, l’armée des moudjahidines dut affronter les forces réunies de Mik et des Pachtounes. Là encore, celles-ci furent vaincues, et l’autorité de l’armée des moudjahidines fut reconnue d’Amb jusqu’à Mardan. Il ne leur restait désormais plus aucun obstacle pour avancer jusqu’à Peshawar.

Voyant sa situation se dégrader, l’astucieux sultan Muhammad prêta serment d’allégeance entre les mains de Sayyid Sahib et demanda son pardon. Lorsqu’il s’engagea à gouverner conformément à la charia islamique, Sayyid Sahib lui pardonna et lui confia la responsabilité du gouvernement. Maulana Jafar Thanесwari fait remarquer dans son ouvrage « Sîrat-i Sayyid Ahmad Shahid » que, par excès de simplicité, Sayyid Sahib commit l’erreur de confier désintéressément cette charge au sultan Muhammad. Beaucoup s’interrogèrent, mais personne n’eut le courage de s’opposer à la décision de Sayyid Sahib. Maulana Shah Mazhar Ali fut nommé qadi pour rendre la justice selon la loi de la charia.

Sayyid Sahib et les moudjahidines qu’il avait formés n’avaient aucune ambition de parvenir à des charges ou à des honneurs. Établir la religion d’Allah et appliquer la loi de Dieu dans la vie sociale constituait le but de leur existence. Le fait que Sayyid Sahib confie la responsabilité au sultan Muhammad répondait aussi à un objectif politique : bien qu’il y eût des hommes compétents parmi les moudjahidines venus de l’extérieur, il confia la charge à un habitant du pays. Car son objectif était d’appliquer les préceptes de la charia, et non de jouir lui-même du pouvoir.

Quoi qu’il en soit, en apparence, l’autorité islamique fut établie sur une vaste région. Sayyid Sahib entreprit des efforts particuliers pour instaurer une société islamique et le droit islamique. Des prédicateurs furent affectés à Peshawar et dans toute la région frontalière. Ils s’employèrent, de village en village, à diffuser le mode de vie islamique ainsi que les lois et règles de la charia.

Mais, chose regrettable, les habitants étaient pauvres, ignorants, avides d’argent et enfermés dans les chaînes de superstitions jahilites anciennes. Lorsque les prédicateurs commencèrent à les appeler à abandonner ces superstitions et à adopter un mode de vie islamique, leurs intérêts familiaux, sociaux, tribaux et économiques subirent un coup extrêmement rude. Ils commencèrent donc à refuser toute coopération. Les mollahs avides de pouvoir et d’argent, engendrés par l’ignorance et la superstition, s’opposèrent eux aussi avec virulence. Les habitants se déchaînèrent alors dans une hostilité aveugle contre Sayyid Sahib. Le traître sultan Muhammad le souhaitait également et en profita pleinement. Un vaste réseau de conspiration fut secrètement étendu dans toute la région ; le même jour, à la même heure, pendant la prière de l’aube, les prédicateurs moudjahidines qui priaient furent impitoyablement exterminés. Un homme échappa miraculeusement au massacre et, après avoir fui, raconta les événements à Sayyid Sahib.

Sayyid Sahib fut profondément affligé. En un seul coup, plusieurs centaines de ses serviteurs consacrés à la voie d’Allah perdirent la vie. Son espoir de fonder une société islamique idéale disparut également. Il résolut de quitter le pays des traîtres et des ingrats pour partir ailleurs.

Jafar Thanessari rapporte que Sayyed Sahib réunit ensuite ses compagnons et leur dit : « Je suis réduit en morceaux. Les Pachtounes ont commis une trahison extrême. Il n’y a désormais plus ici aucun espoir de créer une société islamique. À présent, je n’ai d’autre choix que d’émigrer. Je partirai vers un autre pays par la route de Balakot et Gilgit. Si Allah m’en donne la possibilité, je reprendrai cette œuvre. La voie que je souhaite suivre est extrêmement difficile et, à chaque pas, elle est pleine de dangers. Je ne vous inviterai pas à emprunter cette voie. Si vous le souhaitez, chacun de vous peut retourner dans son foyer. »

Alors, tous déclarèrent d’une seule voix : « Après avoir entrepris le djihad, reculer est contraire à la foi. Nous voulons rester en toutes circonstances les compagnons inséparables de notre maître. »

Ensuite, Sayyed Sahib se mit en route vers Balakot avec ses moudjahidines restants. À cette époque, les troupes de Sher Singh se trouvaient face aux moudjahidines.

Voici en substance la lettre que Sayyed Sahib écrivit de Balakot au nawab Waziruddaula :

« Les habitants de Peshawar sont si malheureux qu’ils ne se sont pas joints à notre armée de moudjahidines dans le djihad. De plus, ils se sont laissé séduire et ont tué nombre des hommes éminents qui, dans tout le pays, étaient engagés dans diverses activités pour notre cause. … Le véritable objectif de notre présence là-bas était d’obtenir l’aide et la sympathie d’un grand nombre de musulmans locaux pour le djihad contre les infidèles. Maintenant qu’il ne reste plus aucun espoir, nous avons décidé de nous déplacer de là vers la région montagneuse de Pakhli. Les ennemis ne pourront même pas nous retrouver. Continuez jour et nuit à adresser des invocations à Allah pour la progression de l’islam et le succès de l’armée des moudjahidines. »

— (Le mouvement wahhabite, Abdul Mawdud, p. 164)

Sayyed Sahib avait choisi, pour permettre à son armée de moudjahidines de se reposer, la vallée pittoresque de Balakot. À l’est coulait sans interruption, dans un doux murmure, la rivière de montagne Kunhar, ou Kaghan. Du nord-ouest descendait l’étroit torrent de montagne Barna, qui jouait à cache-cache entre d’énormes blocs de pierre ; au nord du torrent s’étendait la paisible plaine de Nuri. Lorsqu’on pénètre dans ce théâtre des jeux de la nature, on a l’impression que quelqu’un vous fait signe depuis l’autre rive du fleuve de la vie. Bien que les moudjahidines épuisés par les combats y eussent dressé leur camp pour se reposer, l’appel de l’autre rive n’avait peut-être pas échappé à leur regard. Ainsi, le repos ne leur fut pas accordé.

Pendant ce temps, les Sikhs recherchaient l’armée des moudjahidines. Ils pensaient que seuls quelques centaines des centaines de milliers de moudjahidines de Sayyed Sahib avaient survécu et qu’ils étaient tombés dans le découragement. C’était précisément l’occasion de les frapper.

À cette époque, il n’y avait que deux chemins pour se rendre à Balakot. L’un traversait une région montagneuse couverte d’une telle forêt sauvage qu’il était extrêmement dangereux de l’emprunter sans la connaissance des habitants du lieu. L’autre passait par un étroit défilé et sur un pont. Des gardes avaient naturellement été postés sur ces deux chemins. Mais quelques traîtres, attirés par une forte somme d’argent, indiquèrent aux sikhs le chemin couvert de forêts. Ceux-ci encerclèrent donc soudainement l’armée des moudjahidines. Bien que l’armée des moudjahidines fût complètement prise au dépourvu, elle combattit avec un courage héroïque. Sayyid Ahmad, Shah Ismaïl et les autres principaux compagnons de Sayyid Sahib tombèrent en martyrs en combattant dans le djihad.

Abdul Mawdud dit : « Le grand mouvement qu’il avait entrepris ne s’est pas interrompu. Même après ce massacre, nombre de ceux qui avaient survécu établirent, à Tonk ou à Chhatana de Bihar Sharif, les centres de ce mouvement sous la direction d’un fidèle serviteur de Sayyid Sahib. Par la suite, lorsque les Anglais impérialistes du Pendjab commencèrent à exercer des persécutions semblables à celles des sikhs, toute la colère des moudjahidines se tourna contre eux. Mais leur sort fut l’emprisonnement, les persécutions et le cruel châtiment de la mort sur l’échafaud ; plus ignoble encore furent les calomnies gratuites et les discours mensongers répandus contre ces pionniers combattants par des mollahs de basse condition et de prétendus oulémas. »

Il ajoute : « Le moment est venu de reconnaître et d’honorer les actes glorieux et d’une audace incomparable de ces héroïques moudjahidines, car ce sont eux qui, en réalité, avaient depuis longtemps posé les fondations du Pakistan dans le sous-continent en menant le djihad contre toutes les formes d’injustice. Bien que le Pakistan n’ait pas été obtenu par l’intermédiaire de l’institution de Sayyid Sahib, il est néanmoins indéniable qu’elle en portait le germe ; et toute personne informée comprendra que la contribution de Sayyid Ahmad Shahid de Raebareli à l’éveil de cette conscience fut immense. »

— (Le mouvement wahhabite, Abdul Mawdud, p. 165-166)

Il a été dit plus haut que plusieurs milliers de moudjahidines et une somme considérable d’argent furent envoyés du Bangladesh dans le mouvement de djihad de Sayyid Ahmad Shahid. Lorsque de nombreux habitants du Bangladesh partirent de Raebareli pour rejoindre le djihad, ils devinrent les compagnons de Sayyid Sahib ; et, pendant le djihad, de même que d’importantes ressources financières arrivèrent du Bangladesh à la frontière, des milliers de moudjahidines y arrivèrent également.

Ghulam Rasul Mehr dit : « Les moudjahidines rejoignirent Sayyid Sahib par différents itinéraires, en groupes successifs. Dans l’un de ces groupes se trouvait Mawlavi Fateh Ali Azimabadi. Parmi les membres de son groupe dont il dressa la liste — naturellement, ceux dont il se souvenait des noms — six étaient originaires du Bangladesh. Voici leurs noms : »

1. Mawlavi Imamuddin

2. Zahurullah

3. Lutfullah

4. Talebullah

5. Fayezuddin

6. Qazi Madani

(Sayyid Ahmad Shahid, Golam Rasul Mehr, p. 412, appendice) Les moudjahidines ont livré environ onze ou douze affrontements acharnés aux sikhs et aux Pachtounes. Au cours de ces combats, beaucoup de moudjahidines ont naturellement trouvé le martyre. On ne connaît ni leurs noms ni ceux des quelques centaines d’entre eux qui furent martyrisés un jour pendant la prière de l’aube. Toutefois, Golam Rasul Mehr a présenté une liste nominative de ceux qui furent martyrisés à Balakot. Selon la liste qu’il a fournie, cent trente-cinq moudjahidines au total furent martyrisés à Balakot. Cinq d’entre eux étaient originaires du Bangladesh. Leurs noms sont les suivants : Alimuddin, Fayezuddin, Lutfullah, Sharafuddin et Sayyid Muzaffar Hossain. La liste comprend également les quatre noms de Qader Bakhsh, Abdul Qader, Ghaziuddin et Bakhshullah. Mais leur lieu d’origine n’y est pas indiqué. À la fin du nom de Bakhshullah, il est seulement précisé : « frère de Mehr Ali ». — (Sayyid Ahmad Shahid, Golam Rasul Mehr, p. 432-434)

Alors que les moudjahidines venus de toute l’Inde étaient engagés dans le djihad à la frontière, Sayyid Nisar Ali, connu sous le nom de Titu Mir, menait précisément au même moment le djihad contre les zamindars hindous, les planteurs d’indigo et les Anglais. Titumir était un disciple de Sayyid Sahib. Mais il s’était tellement engagé dans sa propre patrie qu’il n’eut pas la chance de trouver le martyre auprès de Sayyid Sahib. Cependant, le martyr Titumir suivit le même chemin que son maître spirituel, par lequel celui-ci rejoignit Dieu. Le vendredi 6 mai 1831, vers midi, le plus éminent des moudjahidines du sous-continent, Sayyid Ahmad Barelvi (que Dieu lui fasse miséricorde), trouva le martyre. Le 19 novembre 1931, Sayyid Titumir trouva le martyre sous les tirs de canon des soldats anglais.

Les causes de la catastrophe de Balakot

Il nous faut assurément rechercher les causes du mouvement irrésistible que, sous la direction de Sayyid Ahmad Barelvi, Shah Muhammad Ismail, Mawlana Abdul Hayy et d’autres éminents penseurs avaient édifié en Inde pour instaurer la liberté islamique, c’est-à-dire un gouvernement ou un système de शासन islamique, mouvement qui, après s’être avancé jusqu’aux portes du succès, se trouva confronté à l’échec. Car l’examen minutieux et l’analyse approfondie de l’histoire passée peuvent permettre de déterminer correctement la ligne de conduite à suivre à l’avenir. Examinons brièvement les causes de l’échec du mouvement susmentionné exposées par des penseurs réfléchis. Bien que ce mouvement ait temporairement échoué, ses répercussions furent considérables. L’inspiration irrésistible de suivre la voie rougie de sang que Sayyid Ahmad Shahid avait insufflée aux musulmans indiens fut suivie pendant près d’un siècle par les musulmans de l’Inde, qu’ils fussent bengalis, biharis, pendjabis, sindhis ou pachtounes. Emprisonnement et persécutions, pendaisons, déportation outre-mer, confiscation des biens meubles et immeubles, tortures physiques inhumaines et barbares : rien de tout cela ne put, même un instant, les détourner de cette voie. Il nous faut néanmoins identifier également les raisons pour lesquelles le chef de ce mouvement lui-même ne put en voir le succès de son vivant. Beaucoup ont estimé que les principales raisons sont les suivantes.

1. Pour mener le mouvement islamique, c’est-à-dire le djihad dans la voie d’Allah, chaque membre de l’organisation nécessaire devait avoir un caractère forgé selon un idéal islamique parfaitement pur. Ils devaient être entièrement dévoués à la voie d’Allah. Les moudjahidines que Sayyid Sahib avait amenés de l’extérieur possédaient sans aucun doute ce caractère. Et ceux qui les rejoignirent possédaient eux aussi un caractère similaire, ils étaient détenteurs de ce même caractère. Et ceux qui les rejoignirent possédaient eux aussi un caractère similaire : durant le djihad, ils avaient quitté leurs proches, leurs foyers et leurs terres dans diverses régions, notamment le Bengale, le Bihar et les Provinces centrales, afin d’obtenir exclusivement l’agrément de Dieu, puis étaient venus rejoindre l’armée des moudjahidines de Sayyid Sahib. Mais leur nombre resta toujours limité à un ou deux milliers. En entendant les discours enflammés de Sayyid Sahib en faveur du djihad et en voyant, au début, les victoires inattendues remportées sur les Sikhs, les Pachtounes rejoignirent son camp. Mais ils ne possédaient aucun véritable caractère islamique. Ils avaient en eux une grande motivation et un grand enthousiasme islamiques. Cependant, la plupart étaient pauvres, ignorants, avides d’argent et prisonniers d’un réseau de superstitions accumulées depuis longtemps. Ceux qui étaient chefs ou dirigeants tribaux étaient eux aussi extrêmement égoïstes et opportunistes. À certaines périodes, le nombre des moudjahidines atteignit jusqu’à trois cent mille. Ils étaient presque tous issus de diverses tribus pachtounes. Par avidité d’argent, ils trahirent, rejoignirent les soldats sikhs adverses au moment critique, ou, pendant les combats contre l’armée des moudjahidines, se livrèrent uniquement au pillage du butin, rompant ainsi la discipline et l’organisation de l’armée. Dans le puissant flot de l’égoïsme aveugle et de l’avidité de l’argent, leur motivation et leur enthousiasme islamiques, semblables à des bulles, furent emportés et anéantis.

2. Bien que Sayyid Sahib lui-même et Shah Ismail fussent de redoutables guerriers et stratèges, l’ensemble de l’armée des moudjahidines ne fut pas formé à l’art militaire de l’époque.

3. Il ne fallait pas non plus accorder une confiance totale aux Pachtounes traîtres et dépourvus de moralité. Il n’était pas judicieux de confier le gouvernement de Peshawar à Sultan Muhammad Khan, alors que celui-ci et ses frères s’opposaient catégoriquement à Sayyid Sahib. Ce fut précisément Sultan Muhammad qui, en fin de compte, porta un coup décisif au mouvement et, par une conspiration soigneusement préparée, fit assassiner, la même nuit, plusieurs centaines des meilleurs moudjahidines de Sayyid Sahib. Il en résulta que Sayyid Sahib dut se retirer de Peshawar.

4. Les Pachtounes locaux avaient pour objectif de sauver leur vie et d’obtenir des avantages matériels, plutôt que de donner leur vie dans la voie d’Allah. C’est pourquoi, pendant les combats, ils obligeaient les véritables moudjahidines à rester en première ligne, tandis qu’eux-mêmes demeuraient aussi inactifs que possible et guettaient les occasions de piller.

5. Après avoir conquis le pays, on agit également à l’encontre de la sagesse en ce qui concernait l’application de la loi de la charia. Les diverses superstitions qui s’étaient enracinées depuis longtemps dans la population étaient si profondément ancrées que l’application de la loi de la charia porta un coup très dur à ces croyances. Les groupes de mollahs ignorants qui gagnaient leur subsistance en entretenant ces superstitions devinrent furieux. Les chefs opportunistes en profitèrent également. Ainsi, la population, les groupes de mollahs et les chefs commencèrent de concert à s’opposer aux moudjahidines. Il aurait d’abord fallu entreprendre de réformer et d’améliorer le caractère de la population, puis appliquer progressivement la loi de la charia lorsque les esprits et les mentalités seraient devenus aptes à la respecter. La population était certes fermement attachée à l’islam et constituait une armée intrépide dans la lutte pour la liberté, mais sa vie sociale et politique n’était en rien supérieure à celle de l’époque préislamique de la « période de l’ignorance ».

Parmi la population locale et les autochtones étaient répandues toutes sortes de mauvaises coutumes, totalement contraires à la charia islamique. Par exemple, épouser de force qui bon leur semblait, vendre les filles à un prix élevé en vue du mariage, répartir les veuves entre les héritiers du défunt, prendre plus de quatre épouses, ne pas permettre le remariage des veuves, verser aux mollahs une somme déterminée pour le salut des morts, et ainsi de suite. La loi de la charia promulguée par Sayyid Ahmad comprenait notamment l’annulation complète de toutes les cérémonies, coutumes, usages et pratiques contraires à la charia. Elle prévoyait également que des tribunaux de la charia seraient établis pour trancher les affaires civiles et pénales, que le « ‘ushr », c’est-à-dire le dixième des récoltes, ainsi que la zakat, seraient perçus puis déposés au bayt al-māl, et que ce bayt al-māl serait distribué équitablement entre les moudjahidines et les autres. En cas de conflit entre autochtones et membres des tribus, le droit de rendre la décision définitive appartiendrait exclusivement au calife. Un service de police serait créé pour contrôler la vie religieuse et morale de la population, et chaque musulman serait contraint d’accomplir le jeûne (sawm, roza) et la prière rituelle (salat, namaz). Beaucoup d’autres lois constructives et bénéfiques furent également promulguées. Il ne fait aucun doute qu’il s’agissait d’une méthode idéaliste, adoptée en imitant la conduite du Prophète Mustafa et des califes bien guidés. Mais les autochtones, les Pachtounes tribaux, la population et les groupes de mollahs n’avaient pas été préparés dans leur esprit et leur mentalité à les accepter. Ainsi, parce que la loi de la charia leur fut imposée soudainement au lieu d’être introduite progressivement, ils refusèrent de s’y conformer.

Une autre raison majeure de l’opposition des Pachtounes autochtones était que, pour maintenir la paix et l’ordre, tous avaient été placés sous une autorité centrale. Or la disposition innée des Pachtounes autochtones consistait précisément à ne se soumettre aux ordres de personne. Pour eux, la liberté signifiait une licence sans frein. Mais lorsqu’un gouvernement civilisé voulut contrôler leur arbitraire au nom de la loi et de l’ordre, ils adoptèrent une attitude insurrectionnelle contre le gouvernement islamique.

Abdul Maudud dit : « Dans une telle situation, il convient de se demander dans quelle mesure l’introduction soudaine de la loi de la charia était opportune. Si l’on en juge à la lumière des enseignements de l’histoire et du critère de la prévoyance, il semble qu’un tel changement ne puisse être réalisé de cette manière. Il faut progressivement modifier et corriger le cours de la vie nationale, en s’efforçant de le façonner de manière adaptée à la mentalité collective. Si l’on cherche à la transformer du jour au lendemain en ignorant cette mentalité, les doutes et les conflits intérieurs détournent le peuple de cette transformation, qu’il ne peut accepter du fond du cœur. Dans bien des cas, les tentatives de modifier rapidement le mode de vie en négligeant la mentalité collective et l’environnement ont échoué de manière douloureuse et se sont révélées vaines. »

-(Le mouvement wahhabite, Abdul Mawdu d, p. 177)

« Se dresser contre le souverain tyrannique est le meilleur des jihads » : telle fut la déclaration résolue du Prophète universel. Alors que, sous le régime oppressif de la Compagnie au Bengale, et sous les persécutions et les exactions des zamindars hindous, des mahajans, des planteurs d’indigo et de leurs collaborateurs indigènes, la société musulmane était menacée de disparition, Haji Shariatullah, puis Sayyid Nisar Ali, dit Titumir, le digne khalifa de Sayyid Ahmad Barelvi, élevèrent la voix contre eux. De même, Sayyid Ahmad proclama ouvertement le jihad au moyen d’un vaste programme d’action contre la domination étrangère et mécréante des Anglais. C’était l’exigence de la foi d’un véritable musulman. En choisissant l’une des trois voies — l’hijra, le jihad ou le martyre — le musulman témoigne de sa foi. C’est pourquoi Maulana Muhammad Ali Jauhar disait que la vie du musulman ne comporte que trois chapitres : l’hijra, le jihad et le martyre. La vie de Sayyid Ahmad et de Shah Ismail incarne ces trois chapitres.

Après le désastre de Balakot

Bien que les moudjahidines eussent subi un désastre complet dans la plaine de Balakot, et que Sayyid Ahmad Barelvi, le dirigeant de l’armée des moudjahidines, ainsi que Shah Ismail, eussent connu le martyre avec d’autres, l’activité de ceux qui avaient eu la chance de devenir des ghazis ne diminua nullement. Beaucoup d’entre eux maintinrent vivant le mouvement du jihad parmi les musulmans de l’Inde, mouvement qui aboutit à la révolte des cipayes de 1857, c’est-à-dire au mouvement d’indépendance dans toute l’Inde. Ce mouvement ne s’éteignit pas en 1857 ; au contraire, il continua jusqu’en 1868 à embarrasser et à mettre en péril le gouvernement britannique. À l’avant-garde de ce mouvement se trouvaient les khalifas de Sayyid Ahmad le Martyr, notamment Maulana Belayet Ali, Maulana Mahmudullah et le soufi Nur Muhammad Nizam-puri. Sans dire quelques mots à leur sujet, on ne pourra pas faire apparaître une image complète du mouvement du jihad.

Maulana Belayet Ali

Maulana Belayet Ali était le fils du maulvi Fateh Ali de Patna et un descendant du célèbre émir Raf iuddin Husain Khan de cette ville. Belayet Ali fut élevé dans le sein d’une grande opulence. Il passa son adolescence et sa jeunesse à Lucknow, la ville glorieuse des émirs et des nobles. À cette époque, lorsque Sayyid Ahmad vint à Lucknow pour y présenter l’appel au jihad, Belayet Ali abandonna sa vie luxueuse, répondit à l’appel du jihad et se rendit à Rae Bareli. Là, il se mit à étudier la science du hadith auprès de Maulana Shah Muhammad Ismail et commença à mener une vie de faqir au lieu de sa vie de luxe. Avec Sayyid Ahmad le Martyr, il travaillait comme maçon et ramassait du bois dans les forêts pour cuisiner de ses propres mains. Sayyid Sahib aimait profondément une âme aussi dévouée à la cause d’Allah. Lorsqu’il partit pour La Mecque afin d’accomplir le hajj, il le nomma pour le remplacer et lui confia la mission de propager l’islam. Sur l’ordre de Sayyid Sahib, il mena pendant deux mois une activité de prédication en Afghanistan. Avec un certain Maulana Muhammad, il poursuivit son activité de prédication au Swat, à Hyderabad et dans le Deccan. Alors qu’il se trouvait dans le Deccan, Sayyid Sahib connut le martyre à Balakot.

Après le désastre de Balakot, Maulana Belayet Ali entra en Inde britannique et reprit l’œuvre inachevée de Sayyid Sahib. Il envoya diverses personnes mener des activités de prédication en différents lieux. Il dépêcha son frère cadet, Maulana Enayet Ali, au Bengale. Il nomma Maulana Zaynul Abedin et Maulana Abbas Ali missionnaires, respectivement en Orissa et dans les Provinces-Unies.

Après avoir établi le siège central à Patna, Maulana Belayet Ali commença son activité de prédication. Deux ans plus tard, il se rendit à La Mecque pour accomplir le hajj. Après le hajj, il visita notamment le Yémen, le Najd, Mascate et le Hadramout. À cette époque, il obtint une ijaza en science du hadith auprès du célèbre muhaddith, le qadi Muhammad ibn Ali al-Shawkani.

Après son retour d’Arabie, il envoya à la frontière une armée de moudjahidines, sous la direction de son frère Enayet Ali, pour mener le djihad contre Golab Singh. Voyant la situation devenir critique, Golab Singh conclut un traité avec les Britanniques. Il s’ensuivit des dissensions internes parmi les musulmans de la frontière, et l’armée de moudjahidines d’Enayet Ali se désagrégea.

Après l’échec de l’expédition à la frontière, Maulana Belayet Ali retourna à Lahore. Le commissaire de police de Lahore contraignit les deux frères maulanas à signer un engagement par lequel ils s’abstiendraient de toute activité pendant deux ans. Ils retournèrent ensuite à Patna et commencèrent à œuvrer à la propagation de l’islam.

Après l’expiration de l’engagement de deux ans, Maulana Belayet Ali se rendit de Patna à Delhi, accompagné de quelques collaborateurs, dans l’intention d’accomplir l’hégire. Durant cette période, il continua à prêcher l’islam à la mosquée Jama de Delhi et à la mosquée Fatehpur. Ces événements se produisirent seulement quelques années avant le mouvement de libération de 1857. À cette époque, à l’invitation de Bahadur Shah, il le rencontra une fois au Fort Rouge.

Après avoir séjourné quelque temps à Delhi, Maulana Belayet Ali se rendit à Sittana, à la frontière du Pendjab, en passant par Ludhiana. Sittana était le principal centre de l’armée des moudjahidines. Une khanqah et une madrasa y avaient été fondées. Pour les moudjahidines, la khanqah désignait leur centre d’opérations. Patna était appelée la petite khanqah et Sittana la grande khanqah. La petite khanqah envoyait des fonds, des provisions et des moudjahidines à la grande khanqah.

À son arrivée à Sittana, Maulana Belayet Ali constata que l’activité y avait considérablement diminué. C’était un orateur enflammé. Il insuffla un nouvel élan à l’armée des moudjahidines.

À cette époque, une affaire de conspiration contre le gouvernement britannique fut intentée contre Maulana Belayet Ali. Pendant le procès, ses biens meubles et immeubles, d’une valeur de plusieurs centaines de milliers de roupies, notamment ses deux demeures et sa maison de campagne à Sadeqpur, Patna, furent réduits en ruines. Les habitants de ses maisons, en particulier les femmes et les enfants, furent laissés sans ressources et sans abri. En 1853, il tomba malade et mourut.

Au sujet des deux frères, Maulana Belayet Ali et Maulana Enayet Ali, Hunter écrit dans son rapport The Indian Muslim : « Les deux califes susmentionnés (Maulana Belayet Ali et Maulana Enayet Ali) étaient très connus au Pendjab sous le nom de moudjahidines ; c’est pourquoi ils furent arrêtés et envoyés à Patna sous la garde de la police. Le magistrat leur fit souscrire un engagement de bonne conduite à l’avenir, ainsi qu’à deux de leurs coreligionnaires fortunés. Mais en 1850, je les ai vus mener une propagande séditieuse dans le district de Rajshahi, dans la plaine du Bengale. Pour avoir mené plusieurs fois ce genre de propagande, ils furent expulsés à deux reprises de Rajshahi. Bien que ces deux califes fussent maintenus aussi étroitement qu’on le pouvait dans leur propre maison à Patna au moyen d’un engagement sous caution, on les vit de nouveau, dès 1851, vomir le feu contre la domination anglaise à la frontière du Pendjab. »

Ahmadullah, le révolutionnaire

Dans le mouvement jihadiste de Sayyid Ahmad, les musulmans de toute l’Inde, Bengalis et non-Bengalis indistinctement, participèrent activement, tout comme les musulmans de l’ensemble du pays. Paysans, ouvriers, tailleurs, bouchers, mollahs, maulavis, maulanas et hauts fonctionnaires des administrations y prirent part, au péril de leur vie, dans le seul but d’obtenir l’agrément de Dieu. Le magistrat adjoint Ahmadullah fut l’un d’entre eux.

Le père d’Ahmadullah s’appelait Elahi Bakhsh. Ahmadullah naquit dans la première décennie du XIXe siècle, au sein d’une famille très distinguée de Sadikpur, localité historiquement célèbre de la région de Patna. Ahmadullah reçut une instruction supérieure en arabe, en persan et en ourdou. Il possédait également une grande maîtrise de l’anglais. Son père ne devint pas le disciple de Sayyid Shahid, mais il fit de ses trois fils, Yahya Ali, Fayez Ali et Ahmadullah, les disciples de Sayyid Sahib. Au début de sa vie, Ahmadullah fut employé au département de l’Instruction publique du gouvernement britannique. Le nom donné à Ahmadullah par son père était Ahmad Bakhan. Sayyid Sahib le changea et lui donna le nouveau nom d’Ahmadullah. Son premier nom tomba dans l’oubli et il fut désormais connu sous le nom d’Ahmadullah.

Pendant la guerre contre les sikhs à la frontière, l’armée de Sayyid Sahib comptait plus de deux cent mille hommes. Pour cette immense armée, des hommes et des fonds furent rassemblés dans presque toutes les provinces de l’Inde de l’époque, notamment au Bengale, au Bihar, en Orissa, dans les Provinces-Unies, les Provinces centrales, le Sind et la Province de la Frontière. Cette activité était menée par l’intermédiaire d’une organisation secrète parfaitement structurée, dont le gouvernement britannique n’eut pas le moindre soupçon pendant vingt-cinq ans, jusqu’en 1852. L’importance de l’implication du haut fonctionnaire Ahmadullah dans cette organisation secrète et dans toutes ses activités ressort d’un rapport présenté au gouvernement du Bengale par M. Raven Shaw le 9 mai 1865. Le rapport déclarait :

En 1852, les autorités du Pendjab mirent la main sur une lettre conspiratrice. Elle prouvait que les fanatiques hindoustani (les moudjahidines) avaient tenté, depuis les sommets montagneux, de provoquer des troubles avec le quatrième régiment de l’infanterie indigène (Regiment of Native Infantry). On constata que plusieurs maulavis de la famille de Sadikpur et de nombreux convois armés étaient alors partis vers la frontière. Une lettre non signée, provenant de Peshawar, révélait que les maulavis Belayat Ali, Enayat Ali, Fayez Ali et Yahya Ali (les deux frères d’Ahmadullah), ainsi qu’un certain maulavi Karam Ali, tailleur de Dinajpur, avaient dressé leurs tentes à Sittana, dans le district de Surat, et se préparaient à combattre le gouvernement avec l’aide du roi Sayyid Akbar. J’ai déjà dit que Sayyid Akbar était un roi de Swat nommé par le gouvernement. La lettre disait notamment ceci : le maulavi Farhat Ali, frère du maulavi Belayat Ali, recueillait des fonds à Azimabad ; Ahmadullah, frère du maulavi Fayez Ali, ainsi que le maulavi Yahya Ali, en collectaient chacun dans leur propre quartier et envoyaient des armes et des provisions. D’autres lettres révélaient que les troupes et les provisions étaient acheminées de Patna à travers Meerut et Rawalpindi. Des agents distincts étaient affectés dans ces deux endroits et prenaient toutes les dispositions nécessaires pour fournir les provisions destinées au jihad à la frontière.

« À la demande du gouvernement du Pendjab, le magistrat de Patna, Hossain Ali Khan, procéda à une perquisition. C’était la demeure d’Ahmadullah, et la correspondance circulait sous son nom. En réalité, la nouvelle de la perquisition du magistrat s’était déjà répandue deux jours auparavant par l’intermédiaire d’un hakim (médecin indigène) revenu du Pendjab, et toute la correspondance de leur maison avait été détruite. Quoi qu’il en soit, dans son rapport daté du 10 août 1852, le magistrat informa le gouvernement que les wahhabites étaient alors devenus très nombreux et que, chez le maulavi Belayat Ali, Ahmadullah et son père Elahi Bakhsh, toutes sortes de consultations secrètes concernant le jihad avaient lieu et que la prédication y était organisée. Il ajouta que les wahhabites avaient des relations avec la police locale. De ce fait, aucune preuve digne de foi de leurs activités ne lui était parvenue. Toutefois, six à sept cents hommes armés étaient prêts, dans la maison du maulavi Ahmadullah, à s’opposer à la perquisition du magistrat et à brandir l’étendard de la rébellion. »

« Lors de la réunion du Conseil du 7 septembre 1852, un procès-verbal (Minute) fut consigné au sujet de ces lettres, conformément à la lettre du gouvernement du Pendjab ; la nécessité de déclarer la guerre aux habitants de la frontière y était également reconnue. Munshi Muhammad Wali, du quatrième régiment indigène, fut remis à la justice criminelle ; il fut jugé et condamné à Rawalpindi le 12 mai 1853. À cette occasion, les noms du maulavi Ahmadullah et d’autres habitants de Patna apparurent encore dans les témoignages et les preuves, et la question de l’envoi de provisions à la frontière par leur intermédiaire fut également examinée. »

« Il est extrêmement regrettable que le gouvernement n’ait adopté aucune mesure active et n’ait pas non plus démantelé la conspiration de Patna. La rébellion aurait certainement été évitée, aucune troupe n’aurait été perdue dans l’expédition d’Ambala et les fonctionnaires auraient été épargnés de beaucoup de peines et d’humiliations inutiles, car le rebelle armé Ahmadullah de 1852 n’est autre qu’un “simple homme de livres” et le “gentleman wahhabite” de 1857. »

— (Le mouvement wahhabite, Abdul Moudoud, p. 198-200)

Lorsque le mouvement pour l’indépendance s’embrasa dans toute l’Inde en 1857, le commissaire de l’époque, M. Taylor, fit arrêter et incarcérer de nombreux musulmans de Patna, dont Ahmadullah. Taylor soupçonnait ces musulmans d’avoir été impliqués dans le mouvement de 1857. Il se mit à tirer une satisfaction personnelle de faire pendre chaque jour, sans jugement, quelques-uns des musulmans détenus, avec une cruauté extrême et une sauvagerie démoniaque, sur la potence dressée dans la cour de son bungalow. Mais dès que cette injustice cruelle et arbitraire parvint aux oreilles des autorités, l’ordre fut donné de libérer les détenus restants et Taylor fut sommé de s’expliquer. C’est ainsi qu’Ahmadullah échappa au massacre organisé par Taylor. Pour ces meurtres sauvages, Taylor fut relevé de ses fonctions de commissaire.

Après la répression et l’apaisement du mouvement pour l’indépendance de 1857, les Anglais entreprirent de gagner la faveur des musulmans. De son côté, Sir Sayyid Ahmad s’efforça de toutes ses forces de rétablir les relations entre les musulmans et les Anglais. La sympathie du gouvernement se porta également sur Ahmadullah. Ainsi, par une proclamation du 21 septembre 1860, il fut nommé magistrat adjoint. Cependant, depuis la grande khanqah de Patna, ou principal centre, l’approvisionnement régulier en moudjahidines et en provisions à destination de Moulka et de Sittana se poursuivait. Bien qu’il fût un haut fonctionnaire du gouvernement, Ahmadullah coopérait pleinement avec les forces moudjahidines, uniquement pour obtenir l’agrément de Dieu. Sous sa supervision, la collecte de moudjahidines et de provisions au Bengale et au Bihar se poursuivait avec un zèle soutenu. Sa propre maison constituait la principale base de cette activité. Chaque vendredi, après la prière du maghrib, une séance de mawlid était organisée chez lui ; sous prétexte d’y assister, les moudjahidines s’y réunissaient et y établissaient leur programme quotidien. Pour leurs activités, ils utilisaient un système de signes (CODE) que nul autre qu’eux ne pouvait comprendre. Chacun était connu des autres sous un nom différent.

Ahmadullah disposait au Bengale et au Bihar d’agents fidèles, actifs et dévoués à la cause de Dieu. L’agent du Bengale était Haji Badruddin, célèbre marchand de cuir de Dacca. Il rassemblait tous les fonds de la région orientale et les envoyait par hundi à Patna, au nom d’un commerçant appelé Farulal. Dans le quartier de Murigunj, à Calcutta, Abdoul Jabbar et un autre homme, du nom de Mukshed Ali, mandataire auprès de la Haute Cour, étaient ses agents. Mukshed Ali possédait également une maison à Patna. Il y avait en outre des agents dans les districts de Vingt-Quatre-Parganas, Jessore, Faridpur, Murshidabad, Maldah, Rangpur et dans plusieurs autres. Des agents étaient également installés dans les grandes villes du Bihar, de l’Orissa, des Provinces-Unies et des Provinces centrales. Ahmadullah échangeait avec eux une correspondance chiffrée. De 1860 à 1865, le maulvi Ahmadullah fut le principal dirigeant du mouvement jihadiste. Il était parfaitement naturel qu’il dirigeât ce mouvement sans entraves en tirant pleinement parti de sa haute fonction officielle. Car, pour faire réussir toute révolution, le concours et la coopération de la police, des forces militaires et de l’administration du gouvernement en place sont indispensables.

Le mouvement révolutionnaire qui se déroula dans toute l’Inde en 1857 fut inspiré par les forces moudjahidines. Celles-ci y prirent une part active. Toutefois, bien que ce mouvement n’eût pas porté ses fruits en raison de circonstances défavorables, les moudjahidines ne furent ni écrasés ni découragés. Leur ardeur au travail ne diminua nullement. Même s’il ne leur fut pas possible de remporter la victoire finale, ils poursuivirent ce mouvement pendant une décennie après la catastrophe de 1857, le conduisant presque au seuil du succès.

Des milliers de musulmans venus de tout le Bengale se rassemblaient à la maison de M. Ahmadullah, à Sadikpur, Patna, dans le désir de devenir des ghazis ou des martyrs, puis ils se mettaient en route vers Sittana après s’être divisés en petits groupes. Quatre musulmans bengalis appartenant à l’un de ces groupes furent arrêtés en chemin vers Ambala par un sergent pendjabi nommé Gujjar Khan. Ils furent présentés devant le magistrat. Comme ils déclarèrent être de simples passants, innocents et inoffensifs, le magistrat les relâcha. Gujjar Khan en fut profondément attristé et révéla qu’un certain Jafar Ali, habitant de Thanesar, envoyait des moudjahidines et des provisions à Sittana. Dès qu’elles en furent informées, les autorités fouillèrent la maison de Jafar Ali à Thanesar et saisirent de nombreux documents suspects. Jafar Ali prit la fuite, mais fut arrêté à Aligarh avec de nombreux moudjahidines. Leurs dépositions révélèrent qu’ils étaient les espions d’Elahi Bakhsh de Sadikpur. Même après la perquisition de la maison d’Elahi Bakhsh, on y trouva encore de nombreux documents compromettants.

À partir de ces documents, les autorités découvrirent l’existence d’une vaste conspiration et chargèrent le magistrat de Patna, Raven Shaw, de l’enquête. Au cours de celle-ci, M. Ahmadullah fut arrêté et renvoyé de son emploi. Après quatre mois d’enquête, huit chefs d’accusation, notamment celui de sédition, furent retenus contre Ahmadullah, qui fut incarcéré. Au procès, le juge des sessions le condamna à mort. Un appel contre cette condamnation fut interjeté à Calcutta. Les juges Trevor et O. Lock (Trevor and O. Lock J.J.) rendirent leur décision le 13 avril 1865. Ils déclarèrent dans leur jugement : « Au lieu d’approuver la condamnation à mort, nous ordonnons qu’il soit condamné à la déportation à perpétuité et que tous ses biens soient confisqués par le gouvernement. »

Dès le mois de juin de la même année, il fut envoyé aux îles Andaman et, après avoir vécu près de seize ans en captivité, ce vaillant moudjahid embrassa la mort avec le sourire en 1881.

Son frère cadet, Yahya Ali, avait lui aussi été condamné à la déportation à perpétuité et était décédé auparavant aux Andaman. Le dernier souhait d’Ahmadullah était d’être enterré auprès de son frère. Mais le gouvernement anglais ne satisfit même pas ce souhait innocent et inoffensif.

La demeure de la famille Sadikpur était l’une des résidences les plus distinguées et les plus célèbres de Patna. La demeure fut rasée et le marché municipal de Patna fut construit à son emplacement. Les frais de cette construction furent couverts par le produit de la vente des autres biens de la famille.

Il est rare que l’histoire offre un exemple comparable à la destruction totale de cette famille noble et célèbre de Sadikpur, qui, en suivant la voie d’Allah, laissa derrière elle un témoignage d’un sacrifice et d’un renoncement sans pareil. Chaque membre de la famille, femmes et enfants compris, fut peu à peu consumé par la colère du gouvernement. Le plus poignant est que, le jour sacré et joyeux de l’Aïd des musulmans, le gouvernement anglais éprouva une profonde satisfaction à expulser la famille d’Ahmadullah de sa demeure, vêtue d’un seul habit et les mains vides. Une telle humiliation ne se retrouve dans l’histoire d’aucune nation civilisée. Ce jour-là, les cris silencieux et les lamentations des femmes et des enfants innocents déchirèrent le ciel. C’est peut-être en souvenir de ce jour qu’Ahmadullah composa le poème funèbre suivant :

Quand ils firent poindre l’aube après la nuit de l’Aïd,

Ils nous chassèrent de notre demeure,

Notre joie se transforma en chant de deuil,

Notre Aïd devint le Muharram de Karbala.

À la fin de la nuit de l’Aïd, lorsque la lumière de l’aube apparut, nous fûmes tous chassés de notre demeure. Toute l’exubérance de la joie prit l’aspect du deuil : notre Aïd se transforma en la Karbala de Muharram.

La barbarie ne s’arrêta pas là. Le vaste cimetière familial de la famille Sadikpur fut détruit par la charrue, puis attribué à des hindous.

Mawlana Yahya Ali

Mawlana Yahya Ali était le frère aîné du révolutionnaire Ahmadullah. Afin d’achever l’œuvre inachevée de Sayyid Ahmad Shahid Barelvi, il maintint, de manière tout à fait étonnante, éveillé le mouvement d’opposition aux Britanniques en restant en contact avec les moudjahidines d’un bout à l’autre de l’Inde. Pour cette œuvre, il sacrifia sa vie et ses biens sur la voie de Dieu. On peut dire qu’après le martyre de Sayyid Sahib, Mawlana Yahya Ali fut le guide spirituel, ou imam, des moudjahidines. Après avoir dirigé le mouvement du djihad jusqu’en 1864, il fut, avec d’autres, inculpé dans l’affaire de conspiration contre les Britanniques.

Hunter dit dans son ouvrage : « L’imam principal Yahya Ali avait de nombreuses responsabilités. En tant que guide spirituel de la communauté wahhabite en Inde, il devait correspondre régulièrement avec les prédicateurs qui lui étaient subordonnés. Il devait rédiger ses lettres dans une sorte de langue secrète, qu’il avait lui-même inventée. C’était également lui qui organisait l’envoi régulier de sommes considérables aux camps rebelles de la frontière. Diriger la prière à la mosquée, examiner les fusils des fanatiques religieux et les leur remettre, faire des conférences religieuses aux étudiants et, par des études personnelles, approfondir sa connaissance des doctrines enseignées par les maîtres religieux arabes : tout cela faisait partie de son programme. »

En somme, il était à la fois le directeur de l’armée des moudjahidines, leur instructeur militaire, l’imam de la mosquée, le mourchid de la science du tasawwuf et l’inventeur d’un système de signaux destiné à diriger la guerre. Citant le jugement rendu en juillet 1864 par Sir Herbert Edwards, juge des sessions d’Ambala, Hunter dit : « À la mosquée de Patna, il (Yahya Ali) se consacrait à la propagande religieuse en vue d’établir en Inde le règne du croissant (islamique). Il nomma un grand nombre d’agents subalternes pour collecter des fonds et diriger le djihad des musulmans. »

Il dit encore : « Le procès fit apparaître trois faits particulièrement étonnants : la sagacité des organisateurs dans la mise en place d’une organisation couvrant un vaste territoire, l’habileté des agents à préserver le secret dans la conduite de leurs activités et leur fidélité absolue les uns envers les autres. Leur succès reposait en grande partie sur l’adoption de pseudonymes et sur l’introduction d’une sorte de langage secret pour l’échange des messages. »

Les accusés dans cette affaire étaient au nombre de onze. Les chefs du mouvement furent condamnés à mort. Mais ils accueillirent cette condamnation avec une telle satisfaction qu’ils stupéfièrent le gouvernement britannique. En effet, la conception que ces moudjahidines avaient de la vie et de la mort différait de celle des dirigeants. Ils étaient fermement convaincus que mourir en martyr sur la voie d’Allah constituait le plus grand succès de la vie. La plus haute cour de la province commua donc leur peine de mort en emprisonnement à perpétuité. Reconnaissant ce fait, Hunter dit : « Le gouvernement britannique a fait preuve de sagesse en refusant même aux principaux chefs de la conspiration l’occasion de devenir des martyrs. »

Les accusés dans cette affaire étaient les suivants :

Mawlana Yahya Ali, Abdul Ghaffar, trésorier du centre de prédication de Patna, Jafar Thaneshwari, Muhammad Shafi, entrepreneur fournissant de la viande aux cantonnements britanniques, Abdul Rahim, Elahi Bakhsh, Muhammad Husain, Qazi Mianjan, Abdul Karim, Husseini de Thaneshwar et Abdul Ghaffar (2).

Les moudjahidines bengalis se rassemblaient et séjournaient dans la maison d’Abdur Rahim, le cinquième accusé. Le khadim gardait leur argent, leur procurait nourriture et logement, les traitait avec égards et leur rendait leur argent au moment de leur départ. Yahya Ali les exhortait à s’engager dans le djihad.

Elahi Bakhsh envoyait les fonds collectés à Jafar Thaneshwari, qui les faisait parvenir aux camps rebelles de Mulka et de Sitana.

Muhammad Husain, de Patna, était le khadim d’Elahi Bakhsh. Il cousit des pièces d’or dans la manche de son vêtement, se rendit de Patna à Delhi et les remit à Jafar Thaneshwari conformément aux instructions.

Qazi Mianjan s’occupait de recruter des moudjahidines ; il était également chargé de collecter et d’envoyer l’argent ainsi que d’échanger la correspondance.

Abdul Karim était l’espion de Muhammad Shafi, le fournisseur de viande. Lui aussi transportait de l’argent depuis Patna. Muhammad Jafar Thaneshwari raconte dans son ouvrage Tawarikh-i-Ajib que Mianjan était originaire de Kumarkhali, dans le district de Kushtia. Il mourut en prison.

Husaini, de Thaneshwar, entretenait des relations avec Muhammad Jafar Thaneshwari et Muhammad Shafi. Un jour, alors qu’il transportait 290 pièces d’or de chez Muhammad Jafar Thaneshwari pour les remettre à Muhammad Shafi, il fut pris en flagrant délit.

Alors qu’il purgeait sa peine de réclusion à perpétuité aux îles Andaman, le maulana Yahya Ali y rendit son dernier souffle. C’est ainsi que l’un des principaux pionniers du mouvement visant à établir la domination islamique en Inde acheva sa vie sous la répression des dirigeants anglais.

Jafar Thaneshwari était l’un des trois hommes condamnés à mort — le maulana Yahya Ali, Haji Muhammad Shafi et Muhammad Jafar Thaneshwari. Il était l’une des personnalités les plus influentes de Thaneshwar. Sa condamnation à mort fut commuée en réclusion à perpétuité. Après avoir purgé dix-huit ans de détention aux îles Andaman, il retourna dans son pays. Il rédigea un ouvrage intitulé Tawarikh-i-Ajib. Il y consigna de nombreuses informations précieuses tirées de sa longue expérience de la vie aux Andaman, des traitements inhumains infligés aux prisonniers, du mouvement pour l’indépendance de 1857 et du mouvement du djihad. Il y consigna les nombreuses informations précieuses de son mouvement. Il y donna un récit saisissant de la bataille d’Ambala de 1863. Il dit :

« En 1863, une guerre effroyable éclata sur la frontière occidentale de l’Inde, en raison des actes de coercition extrême du gouvernement britannique. Le général Chamberlain était le commandant en chef du côté anglais. Ses troupes eurent à subir de grandes souffrances dans la base d’Ambala. Cette entreprise équivalait à une invasion d’un pays étranger et à une violation de ses frontières. C’est pourquoi le célèbre pir sahib du Swat partit lui aussi en guerre contre les soldats anglais, accompagné d’un grand nombre de disciples, afin de venir en aide à l’armée musulmane des moudjahidines. Les Afghans se jetèrent dans la bataille pour défendre l’honneur de leur pays et de leur nation. »

La terrible bataille se poursuivit. Le général Chamberlain lui-même fut grièvement blessé. Près de sept mille soldats anglais furent tués ou blessés. Le gouvernement britannique avait envoyé cette expédition, même à l’intérieur d’un pays étranger, dans le seul but d’anéantir complètement l’armée des moudjahidines. La résolution des moudjahidines était la suivante : soit la victoire, soit le martyre. Ils se mirent à faire preuve d’un courage extraordinaire. La bataille prit donc une ampleur considérable.

Entre-temps, le vice-roi de l’Inde, Lord Elgin, succomba soudainement à la mort au sommet des montagnes de Kumbhan, accablé par les conséquences de ses actes déraisonnables et de son agression injuste. L’Inde se retrouva sans représentant du souverain. La guerre et la mort du vice-roi survenues simultanément créèrent indubitablement une situation de crise. C’est alors que, le 11 décembre 1866, Guzzan Khan, policier pachtoune de cavalerie chargé du poste de Panipat, dans le district de Karnal, apprit par quelque moyen que ce fût mes relations avec l’armée des moudjahidines. De nature, il considéra cela comme une occasion en or d’obtenir une promotion. Il en informa alors le deputy commissioner de Karnal dans une longue déposition. Il déclara que, dans la terrible lutte qui se poursuivait à la frontière entre l’armée des moudjahidines et les forces ennemies, Muhammad Jafar, le numérotar de la ville de Thanesar, fournissait de l’argent et des hommes. Dès qu’il reçut la nouvelle, le deputy commissioner la transmit par télégramme aux autorités du district d’Ambala, sous la juridiction desquelles se trouvait la ville de Thanesar. Aussitôt l’informateur sorti, l’un de mes amis policiers se rendit au bungalow du deputy commissioner. Ayant appris de lui cette information secrète, il envoya un officier de police pour m’en informer ; comme j’étais alors endormi, celui-ci repartit en pensant me le faire savoir le lendemain matin. Malheureusement, avant que mon ami policier n’ait pu espérer quoi que ce soit, le superintendent de police, le capitaine Parsons, fit encercler ma maison. »

(Tawarikh-i-Ajib, traduction bengalie de « L’autobiographie d’un prisonnier de l’Andaman », p. 1-2).

Maulana Imamuddin

Maulana Imamuddin naquit dans le village de Hajipur (Sadullapur), relevant du thana সদর du district de Noakhali, au Bangladesh. Dans son enfance, il se rendit à Calcutta pour y recevoir une instruction, puis partit de là pour Delhi afin d’étudier auprès de Shah Abdul Aziz Dehlavi. Pendant son séjour à Delhi, il eut l’occasion de rencontrer Sayyid Ahmad Shahid. Mais il ne reçut pas alors son initiation. Plus tard, il rencontra de nouveau Sayyid Ahmad dans la ville de Lucknow. Cette fois, il prêta allégeance entre ses mains, rejoignit l’armée des moudjahidines et, quelque temps après, Sayyid Sahib l’accepta comme son khalifa.

Lorsque Sayyid Sahib se rendit au Hedjaz pour accomplir le pèlerinage, Maulana Imamuddin prit congé de son murshid à Calcutta, puis alla à Noakhali rendre visite à son vieux père. Ensuite, accompagné de son jeune frère Alimuddin et de trente ou quarante hommes, il se rendit au Hedjaz et rejoignit la caravane de Sayyid Sahib.

Après le pèlerinage, il participa à l’expédition du jihad et se tint aux côtés de Sayyid Sahib dans la région de Balakot. Son frère Alimuddin tomba en martyr au combat, tandis que lui revint en tant que ghazi. Après la débâcle de Balakot, il se rendit dans l’État de Tonk à l’invitation du nawab Waziruddaula de Tonk. Le nawab acquit auprès de lui des connaissances dans de nombreux domaines.

Soufi Nur Muhammad Nizampuri

Le soufi Nur Muhammad était originaire de Chittagong. Bien que sa biographie détaillée ne soit pas connue, il fut l’un des principaux khalifas de Sayyid Ahmad Shahid. Il rejoignit dûment l’armée des moudjahidines, accomplit le pèlerinage du hajj en faisant partie de la caravane de Sayyid Sahib, et participa jusqu’au bout, aux côtés de Sayyid Sahib, à l’expédition du jihad. Après la bataille de Balakot, il eut lui aussi la chance de devenir un ghazi.

Le célèbre pir Shah Soufi Fateh Ali Sahib, du Bengale-Occidental, reçut l’initiation au savoir du tasawwuf auprès du soufi Nur Muhammad et lui succéda. Le mausolée de Soufi Fateh Sahib se trouve à Maniktala, à Calcutta. Son khalifa et successeur fut le maulana Shah Soufi Abu Bakr Siddiqi, originaire de Furfura, dans le district de Hugli.

Douzième chapitre

La première lutte pour la liberté dans l’Inde britannique

En 1857, une lutte d’une grande violence contre les Britanniques éclata dans toute l’Inde. Le groupe dirigeant lui donna le nom de « révolte des cipayes ». La lutte engagée en 1857 par les cipayes, les masses populaires et les moudjahidines ébranla les fondements mêmes de la domination britannique dans ce pays. Du point de vue des dirigeants, on peut l’appeler une « révolte ». Mais en réalité, il s’agissait d’une véritable lutte pour la liberté contre la domination et l’exploitation étrangères.

Dans l’histoire de l’Inde au cours des deux derniers siècles, trois événements historiques sont particulièrement mémorables. Ces trois événements eurent lieu en 1757, en 1857 et en 1947. En 1757 eut lieu la bataille de Plassey. Par la ruse, la tromperie et la trahison, le subtil Clive remporta la victoire sans même livrer bataille et mit fin à un pouvoir musulman solidement établi dans l’est de l’Inde. L’expédition de Plassey fut le résultat d’une conspiration conjointe de la Compagnie anglaise des Indes orientales et des hindous de la classe moyenne. Mir Jafar Ali fut bien entendu placé en avant comme un paravent. En 1857 eut lieu la bataille de Plassey. Par la conspiration, la tromperie et la trahison, le subtil Clive remporta la victoire sans même livrer bataille et mit fin à un pouvoir musulman solidement établi dans l’est de l’Inde. L’expédition de Plassey fut le résultat d’une conspiration conjointe de la Compagnie anglaise des Indes orientales et des hindous de la classe moyenne. Mir Jafar Ali fut bien entendu placé en avant comme un paravent. La lutte de 1857 fut celle des cipayes et des masses populaires pour libérer la terre de l’Inde des chaînes de l’esclavage imposées par les dirigeants britanniques despotiques. Quatre-vingt-dix ans plus tard, en 1947, la lutte des musulmans indiens consistait à chasser les Britanniques et à établir leur propre patrie indépendante, plutôt que de vivre sous la domination de la majorité hindoue. Les musulmans remportèrent la victoire dans cette dernière lutte.

Il n’est pas question ici de déformer la longue histoire de la lutte pour la liberté de 1857. Le but de cet article est simplement d’en exposer brièvement le contexte, les principaux événements de la lutte et les causes fondamentales de sa défaite.

Contexte

Pour déterminer le contexte et les causes de cette lutte, il nous faut porter notre regard sur l’histoire des cent années précédentes. Après la bataille de Plassey, les musulmans ne perdirent pas seulement leur pouvoir politique. Bien plus, leur identité étatique, leur situation économique, leur instruction ainsi que leur culture et leur civilisation furent également mises en péril. Sous le règne musulman, les marchands anglais étaient venus en Inde sous prétexte de faire du commerce. Pour obtenir des facilités commerciales, ils sollicitaient assidûment les souverains musulmans et attendaient leurs faveurs avec espoir. Les souverains musulmans, dans leur générosité, leur accordèrent dans ce pays toutes les facilités nécessaires au commerce. Mais ils ne cessèrent d’abuser de ces possibilités. C’est pourquoi il fallut parfois prendre à leur encontre des mesures sévères. Ainsi s’alluma en eux un feu de vengeance contre les souverains musulmans eux-mêmes et contre la domination musulmane. Ils projetèrent de mettre fin à la domination musulmane dans ce pays et de s’emparer du pouvoir. La société hindoue de la classe moyenne du Bengale alimenta ce projet.

Ironie du sort : lorsque ces mêmes marchands anglais eurent pris possession des trônes du Bengale et de Delhi, ils commencèrent à regarder avec mépris et suspicion les anciens maîtres de l’Inde, grâce à la faveur desquels ils avaient pu étendre dans ce pays leur réseau commercial. Considérant les musulmans comme un obstacle à l’expansion de leur royaume, ils adoptèrent à leur égard une politique de répression extrême. En revanche, leur clémence et leurs bénédictions se mirent à pleuvoir à flots sur la communauté hindoue.

Sur le plan économique, les dirigeants anglais adoptèrent une politique visant à opprimer et à anéantir l’ensemble de la société musulmane. À l’époque musulmane, les musulmans détenaient la majorité des emplois publics de toutes sortes. Après que les Anglais furent devenus les maîtres absolus de ce pays, les musulmans commencèrent progressivement à être chassés de tous les services. Finalement, la politique officiellement proclamée par le gouvernement en vint à stipuler que, chaque fois qu’un poste devenait vacant dans un service quelconque, les annonces précisaient expressément que toute personne autre qu’un musulman pouvait se porter candidate. Deuxièmement, le gouvernement anglais promulgua une loi de confiscation et retira aux musulmans toutes les propriétés foncières — jagirs, ayma, lakhéradj, altamgha, maddad-i ma‘ash et autres — accordées par les souverains musulmans, les réduisant à la mendicité. Dans le seul Bengale, au moins cinquante mille propriétés lakhéradj furent confisquées, et, dans le Deccan, vingt mille le furent par la Commission des Inam. Le gouvernement plaça injustement sous sa propre administration les biens waqf de Haji Muhammad Muhsin, qui rapportaient plusieurs centaines de milliers de roupies, privant ainsi les ayants droit légitimes de leurs droits. En raison de l’adoption de ces mesures répressives par le gouvernement, de nombreuses anciennes familles musulmanes furent ruinées, tandis que nombre de khanqahs, de madrasas, de mosquées et d’autres institutions musulmanes d’enseignement et de bienfaisance disparurent.

Troisièmement, par le Règlement permanent du Bengale et la loi du coucher du soleil, toutes les propriétés zamindari, talukdari, ijara et autres furent retirées aux musulmans et réparties entre les hindous. Les familles musulmanes distinguées furent ainsi chassées de leurs terres. Soixante-quinze pour cent des cultivateurs du Bengale étaient musulmans. Du fait du Règlement permanent, la classe des zamindars devint hindoue et détentrice exclusive des terres. La paysannerie devint entièrement dépendante de leur faveur et de leur bon vouloir. Elle ne conserva que la permission de cultiver la terre, sans aucun droit ni titre sur celle-ci. Les zamindars hindous se mirent à exploiter les sujets de multiples façons. L’augmentation incessante du fermage, les abwabs, les frais de salami, les nazrana et diverses sortes d’impôts menacèrent de briser l’échine des cultivateurs. Les zamindars hindous commencèrent à prélever de force sur les musulmans une taxe sur la barbe, une taxe sur les mosquées, une taxe sur l’attribution de noms musulmans, une taxe sur les fêtes religieuses et d’autres encore. Des penseurs éminents tels que Haji Shariatullah et Titumir luttèrent contre ces pratiques. Ces questions ont été examinées en leur lieu.

Quatrièmement, les musulmans furent également rejetés très loin des domaines du commerce et de l’éducation. Le commerce ainsi que les industries et l’artisanat disparurent.

Abdul Maudud dit : « En écrasant impitoyablement la classe des artisans indigènes, on mit également fin à la production des produits industriels du pays. De ce fait, la seule voie de subsistance qui resta ouverte aux travailleurs fut la culture de la terre. Dans le domaine du commerce, une nouvelle classe de marchands intermédiaires apparut également, abritée dans les comptoirs du roi marchand, sous les titres de baniyan, mutsuddi, munshi et diwan. La classe d’intermédiaires qu’il créa en s’emparant de tous les secteurs du commerce extérieur et intérieur devint elle aussi hostile à l’industrie et à l’artisanat indigènes, par avidité de jouir de ses intérêts. Du fait de cette nouvelle organisation économique, une nouvelle classe de propriétaires fonciers et d’intermédiaires vit le jour ; pas un seul de ses membres n’était musulman — les musulmans n’avaient pas accès à cette société — et cette communauté constituait le principal adversaire des vastes soulèvements populaires ou du réveil national. Lord Bentinck lui-même l’a reconnu : »

« Il est vrai que le Règlement permanent comporte de nombreuses lacunes importantes ; toutefois, il a créé un groupe nombreux de riches propriétaires fonciers exerçant une pleine autorité sur la population. Il présente notamment cet avantage que, si de vastes soulèvements populaires ou une révolution venaient à perturber la continuité de l’administration, cette communauté serait toujours prête, dans son propre intérêt, à maintenir la domination britannique. »

-[Les origines de la révolte des cipayes, Abdul Mawdud (Shatabdi Parikrama), p. 62].

À ce sujet, Abdul Mawdud dit :

« Il ne manque pas non plus, parmi les habitants de ce pays, de partisans de cette opinion. Pas plus tard qu’il y a quelque temps, lors d’une conférence sur le peuple du Bengale à Visva-Bharati, M. Qazi Abdul Odud a déclaré : à cette époque, au Bengale — du moins à Calcutta, le cœur du Bengale — on ne ressentit aucun effet de la révolte des cipayes. Harish Mukherjee, rédacteur en chef du Hindu Patriot, commenta cette révolte en ces termes : la révolte des cipayes n’était rien d’autre que l’œuvre de cipayes superstitieux ; elle n’avait aucun rapport avec les populations du pays. Le peuple était attaché et reconnaissant envers le gouvernement anglais, et sa fidélité au pouvoir royal demeurait inébranlable. »

Qazi Sahib ajoute que la meilleure preuve que l’opinion générale du Bengale de l’époque était celle du rédacteur du Hindu Patriot est que même des Bengalis indépendants d’esprit, comme Vidyasagar et Debendranath, ne manifestèrent alors la moindre curiosité à l’égard de la révolte des cipayes. […] À cette époque, la révolte des cipayes ne suscita aucune réaction chez les Bengalis instruits et n’émut pas les Bengalis hindous illettrés. » (Les origines de la révolte des cipayes, Abdul Mawdud, p. 58).

Le commentaire de Qazi Sahib est juste, tout comme celui du rédacteur du Hindu Patriot. Par « Bengalis », Qazi Sahib et par « peuple », Harish Mukherjee désignaient la communauté hindoue. Il est certes vrai qu’à quelques exceptions près, l’ensemble de la communauté hindoue du Bengale et de l’Inde ne participa pas à la révolte des cipayes, c’est-à-dire au mouvement de libération de l’Inde. Les hindous qui, en dehors du Bengale, participèrent à cette lutte avaient été durement lésés dans leurs intérêts par le gouvernement anglais. À plus forte raison, pourquoi la communauté hindoue du Bengale se serait-elle révoltée contre les Britanniques ? C’était le gouvernement britannique qui l’avait établie solidement dans la société ; toutes les possibilités et tous les privilèges du pays lui avaient été ouverts. Dans tous les domaines de la vie, elle avait été installée à la place des musulmans. Elle était l’unique amie fidèle et bienveillante des maîtres anglais. Les musulmans, en revanche, étaient considérés comme suspects et ennemis. Il était donc tout à fait naturel que Vidyasagar, Debendranath et, plus généralement, la population hindoue demeurent attachés et reconnaissants envers le gouvernement anglais, et que leur loyauté envers le pouvoir royal reste inébranlable. C’est pourquoi, après la défaite dans cette lutte, seuls les musulmans de l’Inde furent livrés aux flammes de la colère britannique : ils furent massacrés en grand nombre, expulsés de tous leurs biens mobiliers et immobiliers, et durent subir la prison, la pendaison et la condamnation à perpétuité.

Dans sa brochure intitulée Risala Asbab-i Baghawat-i Hind, Sir Sayyid Ahmad Khan a exposé certaines causes de la « révolte des cipayes ». Sayyid Sahib était un fonctionnaire dévoué aux Britanniques. La révolte éclata alors qu’il était en poste à Bijnor. Les insurgés brisèrent les portes de la prison et pillèrent les vivres. À cette époque, Sir Sayyid sauva la vie de nombreux Anglais en danger.

Avant d’exposer dans sa brochure les causes de la révolte, Sir Sayyid Ahmad affirme que les insurgés n’avaient pas rejoint le combat dans le but de mener le djihad ; selon lui, ceux qui avaient lancé l’appel au djihad n’étaient ni des hommes pieux ni des savants religieux. C’étaient des individus dépravés et issus des couches les plus viles, ivres de boisson (Depraved and filthy bacchanals). Aucun musulman, passé ou présent, n’a jamais été ni n’est d’accord avec Sayyid Ahmad. Il est toutefois possible qu’il ait formulé ce commentaire après avoir été témoin des pillages et des massacres qui s’étaient déroulés sous ses yeux. Cependant, les activités révolutionnaires de 1857 échappaient au contrôle de ceux qui, depuis plusieurs décennies, insufflaient aux musulmans l’esprit du djihad. Cette révolte ne fut dirigée par aucune autorité centrale. Les masses populaires, éclatant d’une fureur terrible contre les Britanniques, se livrèrent sans retenue aux pillages et aux massacres bestiaux. Mais on ne trouve aucun exemple d’un tel comportement chez ceux qui, animés d’un véritable esprit et d’une véritable inspiration de djihad, avaient lutté durant plusieurs décennies.

Quoi qu’il en soit, revenons au sujet principal. Les causes de la révolte des cipayes exposées par Sayyid Ahmad sont les suivantes :

1. La cause de la violente indignation populaire contre le gouvernement de la Compagnie résidait dans les activités de conversion menées par les missionnaires chrétiens. Tous partageaient la conviction que le gouvernement anglais finirait progressivement et inévitablement par convertir les habitants de ce pays au christianisme. Leur plan avançait secrètement, et, en raison de la pauvreté et de l’ignorance du peuple, celui-ci devait être un jour converti au christianisme. Cette accusation fut largement diffusée contre eux lorsque, pendant la famine de 1837, un grand nombre d’enfants orphelins furent remis aux missionnaires afin d’être élevés comme chrétiens. En 1856, un fonctionnaire nommé Edmond, depuis le palais du gouverneur général situé à Calcutta, adressa à tous les employés de la Compagnie, à tous les niveaux, une lettre les pressant de réfléchir à la vérité de la religion chrétienne. En outre, on exerça sur eux des pressions afin de donner à l’unité indienne sa forme définitive, au moyen des transports modernes et sur la base des liens spirituels du christianisme. On expliqua cela comme un appel général destiné aux renégats, et les soupçons se trouvèrent confirmés lorsqu’il apparut que les missionnaires étaient nommés par le gouvernement et payés sur les fonds publics. Les hauts fonctionnaires continuaient à recevoir leur salaire des fonds missionnaires à pleines mains. Les hauts fonctionnaires contribuaient généreusement aux fonds missionnaires et engageaient des débats religieux avec les employés indiens subalternes. Ils obligeaient les employés faiblement rémunérés à se rendre chez eux pour écouter la propagande et la prédication chrétiennes. Les missionnaires commencèrent à distribuer ouvertement au public des brochures de propagande contenant des propos indécents contre les autres religions. Conformément à la politique gouvernementale de 1854, selon laquelle toutes les écoles missionnaires recevraient une aide de l’État, des écoles missionnaires surgirent partout comme des champignons. Les fonctionnaires gouvernementaux visitaient fréquemment ces écoles et encourageaient les élèves à lire la Bible, en leur promettant une récompense s’ils répondaient aux questions conformément à la croyance chrétienne. Dans les écoles rurales, on n’enseignait que l’ourdou, tandis que l’arabe et le persan avaient été retirés du programme.

2. Les détenus de toutes les communautés étaient nourris avec une même cuisine. Cela était contraire à leur système traditionnel des castes. En 1950, une loi déclara que le renégat serait privé de son héritage et que cette privation serait légalement punissable. Dès lors, nul ne pouvait plus ignorer que cette loi encourageait l’adoption du christianisme. Une loi de 1856 encouragea le remariage des veuves. Elle porta ainsi atteinte à l’hindouisme.

3. L’insatiable avidité de la classe des prêteurs usuriers pour exploiter financièrement les sujets, ainsi que les charges excessives imposées à ceux-ci, poussèrent de nombreuses familles nobles au bord de la ruine et les rendirent hostiles à l’allégeance britannique. L’instauration du système des timbres pour demander justice fut considérée comme la vente de la justice ou comme un refus de la rendre. Dans certaines provinces, on accorda aux juges des pouvoirs arbitraires.

4. Sous le gouvernement de la Compagnie, la confiscation des propriétés lakhéradj détruisit d’innombrables familles. L’industrie et le commerce indigènes furent détruits, et l’économie du pays fut réduite à la faillite.

5. Comme dernière cause, Sir Sayyid affirme que les musulmans avaient été écartés des emplois gouvernementaux de haut rang. L’objectif véritable était de nommer aux postes gouvernementaux des personnes compétentes au moyen d’examens compétitifs. Mais les postes importants étaient pourvus par des individus qui étaient de « basse extraction » (Low form), vulgaires et grossiers (Vulgar), et mal élevés (ill-bed). Ils ne pouvaient gagner le respect de la population.

— (Muslim Separatism in India, Abdul Hamid, p. 2-4 et 6).

Dans sa brochure, Sayyid Ahmad a finalement proposé une solution à cette révolte. Il dit :

« La solution à ces difficultés consistait à rapprocher le dirigeant et les gouvernés en admettant des membres indiens à l’Assemblée législative, afin de garantir que les lois adoptées par cet organe répondent aux besoins du pays et ne soient pas simplement théoriques. Je ne souhaite pas aborder la question de savoir comment les habitants ignorants et illettrés de l’Hindoustan pourraient être autorisés à participer aux délibérations du Conseil législatif, ni comment ils devraient être choisis pour former une assemblée semblable au Parlement britannique. Ce sont des questions épineuses. » Ibid., p. 4).

—« Ce n’est qu’en admettant des membres indiens à l’assemblée législative et en resserrant ainsi les relations entre gouvernants et gouvernés que ces différends pourront être réglés. Afin que les lois ne soient ni irréalistes ni inefficaces, il faut garantir que celles qui seront adoptées par l’assemblée législative puissent répondre aux besoins du pays. Je ne veux certes pas m’engager dans le débat sur la manière dont des hommes illettrés et inexpérimentés de l’Inde pourraient avoir la possibilité de participer aux discussions de l’assemblée législative, ni sur la manière dont ils seraient choisis dans une assemblée législative semblable au Parlement britannique. »

Altaf Hossain Hali rapporte dans son ouvrage Hayat-e Javid un exemple montrant que les relations entre gouvernants et gouvernés n’étaient nullement bonnes ; bien au contraire, la classe dirigeante regardait les habitants avec mépris. En 1867, une exposition fut organisée à Agra, puis une cérémonie de durbar du gouverneur eut lieu. Le magistrat du district d’Agra ordonna que, lors du durbar, les Européens et les Indiens prennent place séparément. Un invité indien de distinction, voyant un siège libre, s’assit sur un siège réservé à un fonctionnaire britannique. On lui ordonna aussitôt de quitter ce siège et d’aller prendre place parmi les siens. Sir Sayyid en éprouva une profonde humiliation et fut extrêmement irrité par cette expression éhontée du racisme. Une vive altercation verbale eut également lieu avec un fonctionnaire britannique. Un certain Thornhill entra dans une fureur noire et se mit à gronder : « Vous avez commis les pires atrocités lors de la révolte des cipayes. Comment pouvez-vous ensuite espérer être assis sur un pied d’égalité avec nous et nos femmes ? » Sayyid Ahmad quitta la salle, furieux et humilié. Ses supérieurs manifestèrent leur vif mécontentement à ce sujet et il dut s’en expliquer.

(Muslim Separatism in India, A. Hamid, p. 6).

Ces récits prouvent que les raisons pour lesquelles toute l’Inde explosa de fureur contre les Britanniques en 1857 étaient nombreuses et diverses. Les ressentiments accumulés au cours des siècles éclatèrent cette année-là comme un volcan. L’inspiration du jihâd que Shah Waliullah et les shahs moudjahidines avaient insufflée sembla jouer le rôle d’une allumette jetée sur un amas de poudre. De tous côtés, le feu de la révolution s’embrasa avec violence. De leur propre initiative, tous ceux qui le purent se joignirent à la lutte. Aux côtés de la majorité des cipayes, qui n’avaient pas véritablement un caractère islamique, se joignit la population ordinaire : paysans, ouvriers et nombreux employés du gouvernement ou du secteur privé. Cette lutte ne fut pas dirigée sous le contrôle d’une direction centrale attachée à un idéal. De plus, de nombreux opportunistes vinrent se mêler au mouvement. C’est pourquoi les principes islamiques furent parfois violés, et que des pillages ainsi que des massacres inutiles furent commis. Du vivant du Prophète Mustafa (paix sur lui), de nombreuses guerres eurent lieu ; durant l’âge d’or des califes bien guidés, des pays furent conquis les uns après les autres ; Salâh al-Dîn al-Ayyûbî et Nûr al-Dîn Zengî livrèrent bataille après bataille. Pourtant, nulle part dans ces conflits les principes islamiques ne furent violés, il ne fut porté atteinte aux droits humains et aucun sang injustement ou inutilement versé. Sayyid Ahmad Shahid non plus ne vit ses disciples initiés adopter un quelconque comportement contraire aux principes.

Certaines mesures répressives du gouvernement anglais accélérèrent la révolution. En 1843, le gouvernement anglais s’empara du Sind aux dépens des émirs. En 1849, lord Dalhousie annexa toute la province du Pendjab à l’Empire britannique. Auparavant, le gouvernement de la Compagnie avait promulgué une loi abolissant le droit de succession du fils adoptif désigné par un souverain sans fils. En application de cette politique de déchéance (Doctrine of Lapse), lord Dalhousie s’empara notamment des États de Satara, Jhansi, Nagpur et Sambalpur. En outre, il supprima les pensions des fils adoptifs des souverains d’Anjor, du Karnataka et d’autres États. Après la guerre de 1818, le peshwa Baji Rao II, privé de son royaume, vivait à Bithur, près de Kanpur, avec une pension annuelle de huit lakhs de roupies. Après sa mort, la pension de son fils adoptif fut supprimée. En 1850, lorsque Dalhousie promulgua une loi accordant aux chrétiens nouvellement convertis le droit d’hériter des biens, un mémorandum signé par soixante-dix mille habitants de la seule ville de Calcutta fut présenté au gouverneur général pour protester, sans produire aucun résultat. La population acquit ainsi la ferme conviction que le gouvernement anglais voulait convertir les habitants du pays au christianisme. En 1856, Dalhousie annexa injustement à l’Empire britannique l’Oudh, dernier royaume indépendant des musulmans. Toutes les richesses mobilières et immobilières du malheureux nawab d’Oudh, Wajid Ali Shah, furent vendues aux enchères publiques pour remplir les coffres de la Compagnie, y compris les manuscrits de sa bibliothèque personnelle, d’une valeur de deux lakhs de roupies. Un traitement et une barbarie plus atroces encore furent infligés aux begums vivant dans le zenana. Elles furent expulsées de force du zenana ; leurs objets précieux furent alors détruits et pillés. En échange d’une pension annuelle de douze lakhs de roupies, le naïf nawab fut amené à Calcutta et maintenu en résidence surveillée. Sir Charles Outram se rendit lui-même en Oudh pour accomplir cette œuvre diabolique. Il a reconnu que la vue de cet acte cruel et barbare avait suscité une profonde indignation et une grande tristesse chez les cipayes de sa propre escorte. Ces cruautés, ces actes contraires à l’humanité et cette insatiable soif d’expansion impériale transformèrent l’oppression et l’écrasement en une lamentation déchirante et en des cris de détresse qui bouleversèrent l’atmosphère de l’Inde, avant de se manifester en 1857 sous la forme d’une immense révolution.

On trouve un récit détaillé de la révolte des cipayes dans Annals of the Indian Rebellion, dans History of the Sepoy War, écrit par Sir J. W. Kaye, et dans History of the Indian Mutiny, écrit par le colonel J. B. Malleson. Un signe avant-coureur manifeste de la révolution apparut en janvier 1857 à Barrackpore, dans le Bengale d’alors. Le 22 janvier, le capitaine Wright, de l’école de mousqueterie de Dum Dum, signala que les cipayes étaient profondément indignés et agités au sujet des substances utilisées pour graisser les cartouches des nouveaux fusils Enfield. Le 28 janvier, depuis la caserne de Barrackpore, le major général Hearsey informa l’adjudant général de l’armée britannique que la propagande des opposants au remariage des veuves à Calcutta avait fait naître l’idée que les cipayes seraient contraints d’embrasser le christianisme et que la distribution des nouvelles cartouches des fusils Enfield avait été organisée précisément à cette fin. Ces cartouches contenaient un mélange de graisse de vache et de porc et devaient être déchirées avec les dents avant usage. Cela ferait perdre leur religion aux hindous comme aux musulmans. Hearsey ajouta que trois bungalows, dont celui d’un chirurgien de Raniganj et celui de l’officier télégraphiste de Barrackpore, avaient été réduits en cendres.

Le 11 février, Hearsey informa de nouveau le secrétaire du gouvernement de l’Inde :

Nous vivons à Barrackpore sur une mine prête à exploser.

Le 26 février, le 18e régiment de Berhampore refusa d’utiliser les cartouches au moment de la parade. Le lieutenant-colonel Mitchell déclara alors aux cipayes, sur un ton sévère, que s’ils n’utilisaient pas les cartouches, ils seraient envoyés en Chine et à Rangoon. Les cipayes s’emportèrent davantage et préférèrent mourir dans leur patrie plutôt que de mourir à l’étranger. Pour cette désobéissance, ils furent conduits de Berhampore à Barrackpore, où leur régiment fut dissous. Parmi les mille cipayes de ce 19e régiment, il y avait 409 brahmanes, 250 Rajputs, 150 musulmans et, pour le reste, des hindous de basse caste.

On les fit se tenir devant des canons en batterie, on les désarma, puis on leur fit franchir le ghât de Fulta sous la garde du 85e régiment européen. Cette opération de désarmement fut menée le 31 mars.

Il ressort de cela que la cause principale et immédiate (Immediate cause) de la révolte des cipayes du Bengale fut de les contraindre à utiliser des cartouches graissées. La plupart de ces cipayes étaient des hindous de haute caste et des brahmanes.

Entre-temps, vers la fin du mois de mars, une rumeur se répandit : des soldats européens arrivant par bateau se rendaient à Barrackpore pour châtier les insurgés. En apprenant cette nouvelle, un certain Mangal Pandey, de la 5e compagnie du 34e régiment, pensa que l’heure de leur ruine était proche. Presque fou, il sortit alors, une arme à la main, et tira en direction du sergent général Hewson et de Hearsey. Mais il les manqua. Pandey fut condamné à la pendaison. Le 6 mai, le 34e régiment fut licencié en bloc.

La nouvelle de Berhampore parvint rapidement à Ambala. Les casernes de cette ville furent incendiées. Le 1er mai, la révolution éclata à Bijnor sous la direction du nawab Ahmadullah Khan de Naginah. Le 30 mai, les cipayes du 48e régiment incendièrent les bungalows des Européens dans le cantonnement. Les troupes de Sir Henry Lawrence subirent une défaite désastreuse au cours de l’affrontement. Les soldats anglais durent se réfugier dans la Résidence, où ils restèrent assiégés pendant trois mois.

Il existe suffisamment de raisons de penser que de nombreuses scènes de la lutte pour l’indépendance de 1857 demeurent cachées derrière le rideau. Sikandar Dara Shikoh dit :

À une phase critique de la révolution, Birjis Qadr fut placé sur le trône d’Awadh grâce aux efforts de Dilawar Jang et du maulvi Ahmadullah, tandis que Begum Hazrat Mahal, en qualité de régente, prit en charge la supervision de l’administration du pays.

Ahmadullah Shah et Hazrat livrèrent un combat acharné contre les forces britanniques. … Shah Sahib établit un « gouvernement islamique » à Muhammadipur. Le prince Firoz Shah et Rana Rao furent nommés vizirs de ce gouvernement. Le général Bakht Khan fut nommé commandant en chef.

…mais Firoz Shah lui-même rêvait de devenir empereur. Ahmadullah ne put donc pas rester longtemps ici non plus. À l’invitation du roi Baldev Singh, il se mit en route vers Gaddi. Un jour, poussé par des traîtres, il monta sur un éléphant et, dans cette position, fut martyrisé par les balles ennemies. On lui trancha la tête, qui fut suspendue au kotwali, tandis que son corps fut démembré et brûlé. Quelques jours plus tard, sa tête sacrée fut inhumée dans le quartier d’Ahmadpur. Le roi (Balbed Singh) versa une récompense de cinquante mille roupies au meurtrier d’Ahmadullah Shah. — (Shatabdi Parikrama, p. 147-148)

L’une des raisons pour lesquelles la lutte de l’Inde, en 1857, échoua alors qu’elle était parvenue au seuil de l’indépendance, fut la trahison extrême de quelques hommes guidés par leurs intérêts personnels.

La principale fabrique de cartouches pour les fusils Enfield se trouvait à Meerut. Lorsque 85 sepoys du troisième régiment de cavalerie refusèrent d’y toucher aux nouvelles cartouches, ils furent, après leur procès militaire, envoyés en prison enchaînés, le 9 mai. Le lendemain soir, les coups de feu de la foule des sepoys retentirent de toutes parts. Ils libérèrent de la prison les 85 sepoys enchaînés et incendièrent les bungalows des Européens. À cet égard, les habitants de la ville et du bazar principal se montrèrent encore plus actifs que les sepoys. Sayyid Hasan Ali Bareilvi était le chef des insurgés. La foule et les sepoys insurgés commirent ici une grave erreur. Sans prêter attention aux deux régiments européens, à la caserne et à l’arsenal, ils partirent de nuit en direction de Delhi.

Quoi qu’il en soit, après avoir parcouru quarante miles, ils réussirent tant bien que mal à entrer dans la ville de Delhi. À cette époque, Delhi comptait trois régiments d’infanterie, les 38e, 54e et 74e, ainsi que 35 000 soldats indigènes répartis en deux compagnies et 50 officiers anglais. À sept heures du matin, un groupe de cavaliers insurgés demanda à être reçu par Bahadur Shah. Le capitaine Douglas, le résident Fraser et le magistrat Habbinson moururent en tentant de s’y opposer. À trois heures de l’après-midi, lorsque les insurgés pénétrèrent en deux endroits dans l’arsenal, le chef de la poudrière, le lieutenant Willoughby, voyant que la situation devenait désespérée, ordonna à Scully d’incendier les amas de poudre. Le chaos s’abattit alors sur la ville de Delhi. Dans un fracas assourdissant, la poudrière explosa. Près de cinq cents personnes des environs périrent et beaucoup d’autres furent brûlées. Les insurgés, pris de fureur, commencèrent alors à incendier et à piller. Ils pillèrent le trésor et s’emparèrent de 2 184 000 roupies, qui furent placées sous la garde de l’empereur. Dans la nuit, vingt et un canons tonnèrent successivement, saluant ainsi solennellement l’empereur Bahadur Shah Zafar.

Le 12 mai, l’empereur monta lui-même sur un éléphant pour inspecter la ville et fit rouvrir les boutiques des marchés. Les princes furent envoyés aux différentes portes de la ville afin d’y maintenir la paix.

Le 16 mai, quelques sepoys insurgés informèrent l’empereur, par une lettre secrète scellée, que le médecin de l’empereur, Hakim Ahsanullah, et le conseiller, le nawab Mahbub Ali Khan, conspiraient avec les Britanniques. Les accusés nièrent l’accusation, affirmant que la lettre était un faux. L’empereur fut ainsi trompé. Les princes furent nommés commandants de l’infanterie, et son petit-fils Mirza Abu Bakr commandant de la cavalerie. Le prince Mirza Jawan Bakht fut nommé grand vizir. Hakim Ahsanullah, dans l’intention d’éloigner Mirza Abu Bakr de Delhi, fit en sorte qu’il soit nommé commandant de Meerut. Le 31 mai, ses troupes furent vaincues par les Anglais sur les rives de la rivière Hindan, faute de munitions suffisantes.

Le feu de la révolte flambait de toutes parts. Les sepoys indigènes s’étaient révoltés à Firozpur, Bareilly, Kanpur, Jaunpur, Sitapur et dans d’autres lieux. Tous les soldats européens de Kanpur s’étaient réfugiés dans deux hôpitaux militaires. Le général Sir Hugh Wheeler apprit, le 6 juin, que les insurgés allaient attaquer leur refuge. La « Safeda Kothi » de Nana Sahib était devenue le quartier général des insurgés. Les conseillers étaient Azimullah Khan, les commandants Tika Singh, Tatya Tope, Jwala Prasad et Bal Rao. Baba Bhatt et Minabai avaient pris la direction de l’armée nationale. Les femmes et les enfants européens furent transférés de la « Safeda Kothi » à la « Bibighar », tandis que le colonel Havelock partit vers Kanpur avec le 64e régiment européen. Ils affrontèrent Jwala Prasad à Fatehpur. Le général Renaud fut tué au combat lors d’un affrontement avec les troupes de Bal Rao. Pris d’une ivresse de victoire, les soldats indigènes massacrèrent cruellement les femmes et les enfants détenus à la Bibighar. Profondément affligé par cette tuerie cruelle et contraire aux principes, Azimullah Khan quitta Kanpur pour Lucknow, où il rejoignit l’armée des moudjahidines du maulvi Ahmadullah. Il mourut au Népal.

Il ressort de tout cela que ceux qui s’étaient formés à la doctrine du djihad dans la voie d’Allah afin de libérer leur pays de la domination étrangère se tenaient à l’écart des meurtres injustes et des activités contraires aux principes. Ils étaient empreints de tolérance et de crainte révérencielle d’Allah, et leur seul objectif était d’obtenir l’agrément d’Allah. « Combattez dans la voie d’Allah ceux qui vous combattent, mais ne transgressez pas. Car Allah n’aime pas les transgresseurs » —

Ils s’efforcèrent de vivre en respectant la parole de Dieu.

Quoi qu’il en soit, les Anglais, de leur côté, ne restèrent nullement inactifs. Ils commencèrent à recruter des soldats en divers endroits. Des Européens furent amenés de Chine, de Ceylan et d’autres régions, et des Gurkhas furent amenés des provinces montagneuses. Trois armées furent amenées de Perse au Bengale. Les soldats anglais se rassemblèrent sur une colline près de Delhi et y établirent leur base. Les deux camps commencèrent à se préparer pour la bataille décisive. Le 29 mai, un certain nombre de soldats sikhs du roi Narendra Singh, du côté anglais, rejoignirent les révolutionnaires. Les Anglais entreprirent alors une vile propagande, fouillant les poubelles de l’histoire passée afin de ramener les Sikhs dans leurs rangs. Dans cette entreprise, le traître Rajab Ali leur apporta son aide. Depuis la cour de l’empereur, il fournissait aux Anglais des informations secrètes sur le camp impérial ; il conclut également un accord secret avec Hakim Ahsanullah.

Malheureusement, de fortes pluies s’abattirent sur Delhi. Les denrées de première nécessité vinrent à manquer dans la ville. Les marchandises devinrent très chères. Pendant ce temps, les Anglais établirent un blocus autour de Delhi et interrompirent l’approvisionnement en nourriture et autres produits essentiels. Le 23 juin, les Anglais s’emparèrent de Sabzi Mandi. Au cours de la première semaine de juillet, le général Muhammad Bakht Khan, commandant des forces de Bareilly, arriva à Delhi avec quatre corps d’infanterie, sept cents cavaliers, quatorze éléphants, beaucoup d’argent et des armes. L’effectif total des troupes à Delhi atteignit alors 90 000 hommes. Mais, l’arsenal d’Uzrabad ayant été pillé par les brigands, la poudre et les munitions vinrent à manquer dans le fort. En août, une explosion soudaine détruisit la fabrique de poudre. Tout le monde soupçonna Hakim Ahsanullah d’avoir saboté l’installation. Mais comme il avait déjà pris la fuite, on ne put le retrouver. Sa demeure fut toutefois pillée. Le 7 septembre, sur l’ordre du commandant anglais Wilson, des canons furent installés face à toutes les portes de Delhi. Le 11 septembre, ces canons commencèrent à effectuer un bombardement intense. Sous les impacts répétés, la porte du Cachemire finit par s’effondrer. Le 18 septembre, la porte du Diwan-i-Khas fut fermée. Le général Bakht Khan continuait à anéantir l’ennemi avec une bravoure sans limites. Mais partout où Mirza Mughal dirigeait les troupes, un désastre se produisait. Les tirs anglais ouvrirent deux brèches dans les murailles de la ville. Une confusion extrême s’installa dans l’armée nationale. Le 20 septembre, le général Bakht Khan dit au souverain : « De tous côtés, les traîtres conspirent. Tous nos plans parviennent à l’ennemi. Des milliers de Rohillas sont encore prêts à donner leur vie. Sortez, et nous nous regrouperons pour remporter de nouveau la victoire. »

Mais, comme Mirza Elahi Baksh et la Begum Zinat Mahal n’y consentirent pas, le souverain rejeta la demande du général Bakht Khan. Contraint par les circonstances, Bakht Khan se rendit à Ayodhya, rejoignit l’armée d’Ahmadullah et participa aux batailles de Lucknow et de Shahjahanpur. Mais lorsque l’ombre noire du désastre s’étendit de toutes parts, il se rendit, le cœur brisé, dans la vallée du Népal, où il rendit son dernier souffle.

C’est en raison de l’espionnage du traître Hakim Ahsanullah Khan, de Sheikh Rajab Ali et de Mirza Elahi Baksh que l’empereur Bahadur Shah, la Begum Zinat Mahal et le prince Jawan Bakht furent capturés par le capitaine Hodson. Trois princes se réfugièrent dans le tombeau d’Humayun. Alors qu’il les faisait prisonniers pour les ramener, le démon inhumain Hodson les tua lui-même par balles en chemin. Dans le but de semer la terreur, leurs cadavres furent suspendus publiquement devant la kotwali. Les Anglais transformèrent ensuite la ville de Delhi en un effroyable cimetière. Les grandes artères de la ville se remplirent des cadavres de citoyens innocents.

Pour réprimer la révolte de toutes parts, ils commencèrent partout un massacre d’une sauvagerie démoniaque. Dans les centres révolutionnaires d’Aligarh, Allahabad, Lucknow, Bareilly, Kanpur, Fatehpur, Jhansi, Gwalior, Danapur, Chota Nagpur et ailleurs, ils déclenchèrent une persécution inhumaine et une campagne d’extermination.

Dès que les cipayes de Chittagong commencèrent la révolte, les Anglais s’enfuirent par la forêt pour sauver leur vie. Les cipayes pillèrent sans rencontrer d’opposition le trésor, libérèrent les prisonniers, incendièrent la caserne et firent sauter la poudrière, puis partirent par les voies d’eau vers Sylhet et les régions montagneuses.

Au matin du 22 novembre, un acte atroce eut lieu dans la ville de Dacca : les Anglais attaquèrent par surprise le Fort Rouge. Un violent affrontement les opposa aux révolutionnaires ; finalement, ceux-ci s’enfuirent en traversant la rivière à la nage. Ceux qui furent capturés furent conduits au terrain d’Andaghар — l’actuel parc Bahadur Shah —, à Sadarghat, Lalbagh et Chowk Bazar, où ils furent pendus.

Une commission militaire constituée sur ordre de Sir John Lawrence jugea l’empereur Bahadur Shah. Il lui était reproché de s’être proclamé empereur de l’Inde et d’avoir fait la guerre au gouvernement britannique. C’est une cruelle ironie de l’histoire que le maître de la maison soit devenu le brigand, et le brigand le maître de la maison. Le fait historique est qu’en 1765, par un traité signé avec la Compagnie des Indes orientales, l’empereur de l’Inde fut reconnu comme le dépositaire de l’autorité suprême. Après cela, aucun autre traité ne fut conclu entre la Compagnie et l’empereur. En réalité, l’empereur Bahadur Shah était donc le véritable souverain légal de l’Inde à cette époque, et c’est la Compagnie des Indes orientales qui, contre l’autorité royale, s’était rendue coupable d’infidélité et de rébellion. Ainsi, ce qui était une lutte pour la défense de la liberté et de la souveraineté, les tenants des intérêts établis le qualifièrent de rébellion. Le jugement de la commission militaire fit disparaître à jamais le dernier vestige de plusieurs siècles de domination musulmane en Inde.

Les principales raisons de l’échec de ce mouvement de libération de l’Inde furent les suivantes :

Premièrement — Face aux armes modernes et perfectionnées des Anglais, les armes des insurgés étaient anciennes et inadaptées.

Deuxièmement — Les soldats indigènes manquaient d’unité et de discipline.

Troisièmement — Bien que la révolte eût éclaté spontanément dans toute cette vaste région, de Chittagong, Dacca, Barrackpore et Berhampore jusqu’à Delhi, elle ne disposait d’aucun commandement central. Il n’existait non plus aucun lien réciproque entre les différents groupes.

Quatrièmement — Les agissements de quelques traîtres provoquèrent la défaite des insurgés. Toutes sortes d’informations secrètes concernant les insurgés étaient transmises à l’ennemi et, au moment crucial, les soldats indigènes se trouvèrent privés de munitions lorsque, à deux reprises, les traîtres firent exploser la poudrière.

Cinquièmement — Beaucoup de soldats indigènes manquaient de caractère moral. De nombreux individus indésirables rejoignirent les rangs des insurgés dans le but de piller et de commettre des meurtres injustes. À cela s’ajouta la méfiance réciproque entre hindous et musulmans.

Sixièmement — Les forces d’Hyderabad, de Gwalior, du Népal et les Sikhs, entre autres, furent pour ainsi dire passives ou se rangèrent du côté des Anglais.

Sept — les soldats indigènes n’avaient d’autre grand idéal que de chasser les Anglais. Avant même qu’une décision mûrement réfléchie ait été prise par ceux qui, depuis l’époque de Sayyid Ahmad Shahid, avaient entretenu chez les musulmans de ce pays l’inspiration du djihad, la révolution avait éclaté, et le cours de cette action révolutionnaire échappait à leur contrôle.

Bien que ce mouvement pour la liberté ait temporairement échoué, ses conséquences furent extrêmement durables. Il est vrai que, pendant la guerre, des actes d’une cruauté démoniaque furent commis çà et là par des soldats indigènes déchaînés. Mais la cruauté avec laquelle les Anglais prirent leur revanche a ajouté un chapitre d’une immense infamie à l’histoire de la civilisation humaine. Les moudjahidines musulmans poursuivirent néanmoins leur lutte contre les Anglais pendant encore une décennie.

Après les six premières décennies du XIXe siècle, l’état de calme et de paix qui régnait en Inde pouvait être comparé au silence d’un cimetière. Les musulmans de l’Inde de cette époque furent rendus seuls responsables du mouvement pour la liberté. La communauté musulmane fut ainsi accablée par la colère furieuse des Britanniques, leurs persécutions et leur oppression. De la lointaine région du Bengale jusqu’à la frontière, les rafles massives de musulmans, les emprisonnements, les pendaisons, les déportations outre-mer, la confiscation de leurs biens meubles et immeubles, entre autres mesures, firent planer sur la communauté musulmane l’ombre noire, silencieuse et immobile d’un cimetière. Pourtant, ce silence était militaire. Au cours de leur longue lutte, les musulmans avaient élevé l’idéal lumineux de l’amour de la liberté, qui demeura gravé dans les pages de l’histoire. C’est précisément ce grand idéal qui, par la suite, insuffla du courage aux habitants de l’Inde. En conséquence, quatre-vingt-dix ans après 1857, les habitants de l’Inde furent enfin capables de briser pour toujours les chaînes de leur servitude envers les Anglais.

Il demeure toutefois incontestable qu’après l’échec de la lutte de Sayyid Ahmad Shahid, du mouvement Faraïzi, de la lutte de Titumir, de la guerre d’indépendance de 1857 et, par la suite, de la lutte contre les Britanniques à la frontière, la nation musulmane de l’Inde fut confrontée à une extrême détresse et à des jours très sombres. En ces temps difficiles, le rôle de Sir Sayyid Ahmad Khan contribua particulièrement à alléger les souffrances des musulmans.

Chapitre treizième

Sir Sayyid Ahmad Khan

Il a été indiqué précédemment que Sir Sayyid Ahmad Khan occupait un poste élevé au sein du gouvernement britannique. Il en était venu à croire qu’un gouvernement britannique bien organisé s’était solidement établi en Inde sur les ruines de l’Empire moghol. Dans les domaines du savoir moderne et de la science, ainsi que dans l’art moderne de la guerre, les Britanniques étaient également très supérieurs aux musulmans. Il n’était pas facile de les chasser soudainement de ce pays. Dans ces circonstances, entrer en conflit avec eux aurait équivalu à un suicide pour les musulmans. Il soutint les Britanniques dans la guerre d’indépendance. Mais il fut profondément affligé de voir que toute la faute de la lutte pour l’indépendance — appelée par eux une rébellion — était rejetée uniquement sur les musulmans, qui subissaient une oppression inhumaine à grande échelle. Par ses célèbres brochures intitulées « Asbâb-e-Baghâwat-e-Hind » et « Les musulmans de l’Inde », il tenta d’apaiser la colère furieuse des Britanniques contre les musulmans. Il indiqua que le retard des musulmans dans les sciences et le savoir occidentaux était la cause de leur déclin. Sa parole était : « Guéris d’abord la racine de la maladie. Alors seulement l’arbre pourra croître. » En 1865, il fonda à Ghazipur une société de traduction. Grâce à cette société, de nombreux ouvrages étrangers furent traduits et publiés.

Sa plus grande contribution au progrès de la communauté musulmane fut la fondation, en 1875, du Muhammadan Anglo-Oriental College d’Aligarh, sur le modèle des universités de Cambridge et d’Oxford. Dans ce collège, un enseignement religieux fut également dispensé parallèlement au savoir et aux sciences occidentaux. À cette époque, les écoles gouvernementales anglaises ne dispensaient pas d’enseignement religieux, si bien que les musulmans hésitaient à y envoyer leurs enfants. Le collège d’Aligarh permit de supprimer cet obstacle à l’accès à l’éducation moderne.

Par la fondation de ce collège, le mouvement de réforme de la société musulmane et de diffusion de l’éducation qu’avait lancé Sir Sayyid Ahmad acquit la célébrité sous le nom de « mouvement d’Aligarh ». Des penseurs éminents tels que le poète Hali, Muhsin-ul-Mulk, Nazir Ahmad et Chiragh Ali se joignirent à ce mouvement de renaissance musulmane et en firent progresser l’œuvre.

Afin de protéger les intérêts musulmans, Sir Sayyid Ahmad réclama, dans les institutions autonomes, un système distinct de nomination officielle pour les musulmans. Il déclara que, si un système général d’élections communes était instauré dans ces institutions, les intérêts des musulmans seraient piétinés. Le 12 janvier 1883, devant le Conseil du gouverneur général, il déclara, en faveur d’un système distinct de nomination pour les musulmans : « Le système général d’élections communes ne représente que l’opinion et les intérêts de la majorité. Dans un pays où ne vivent que des membres d’une seule nation et d’une seule religion, ce système est acceptable. Mais l’Inde est habitée par diverses communautés : certaines sont majoritaires, d’autres minoritaires, et des distinctions de caste et de religion existent entre elles. Dans ces conditions, l’introduction d’élections communes ne peut nécessairement produire que de mauvais effets. Si ce système est instauré, les intérêts des minorités seront piétinés par les communautés majoritaires. L’hostilité entre communautés et l’hostilité religieuse prendront alors une ampleur considérable. Le gouvernement lui-même devra en être tenu responsable. »

Cette proposition raisonnée ouvrit une voie de réflexion à la société musulmane et porta ses fruits vingt-six ans plus tard. Le 1er octobre 1906, une délégation de trente-six musulmans éminents de l’Inde, conduite par l’Aga Khan, remit au gouverneur général de l’Inde, Lord Minto, un mémorandum réclamant un système électoral séparé. Cette revendication fut reconnue par les réformes Morley-Minto de 1909. La majorité de la société hindoue de l’Inde s’en irrita, car la politique proclamée du Congrès national indien était celle d’un nationalisme unitaire. Sur cette question, des discussions et des rancœurs opposèrent hindous et musulmans pendant de nombreuses années. Finalement, en 1916, les sessions annuelles du Congrès et de la Ligue musulmane se tinrent dans la ville de Lucknow. À l’issue des discussions, les représentants dûment habilités des deux organisations signèrent, sur la base de leurs décisions, un accord. Celui-ci fut appelé le célèbre pacte de Lucknow. Le pacte fut officiellement approuvé par le Congrès et la Ligue musulmane. Le pacte de Lucknow reconnut aux musulmans le droit à des élections séparées pour l’élection des membres des conseils législatifs. Ainsi, le Congrès hindou accepta en Inde, au lieu d’une nation unique, l’existence de deux nations, ce qui constitua le fondement principal de la création du Pakistan en 1947.

On peut ne pas être d’accord avec chacune des politiques et chacune des paroles de Sir Sayyid Ahmad ; néanmoins, grâce à sa clairvoyance politique aiguë, il avait averti les musulmans de l’Inde de ne pas rejoindre le Congrès, en déclarant que le Congrès ne représenterait que les intérêts hindous de l’Inde et que les intérêts musulmans seraient négligés. Bien que des penseurs musulmans tels que Maulana Muhammad Ali et M. Muhammad Ali Jinnah n’en aient pas pris conscience au début, la justesse de l’avertissement de Sir Sayyid leur apparut par la suite avec l’évidence du plein jour. Il en résulta que l’idée d’une nationalité distincte s’éveilla parmi les musulmans et que la pensée musulmane progressa dans cette voie. Il faut donc dire que Sir Sayyid Ahmad avait semé bien auparavant le germe de la formule vitale qui permettrait aux musulmans de l’Inde de subsister comme une nation distincte.

La partition du Bengale

Avant d’aborder la partition du Bengale et ses conséquences, il nous faut savoir quelle était la position des hindous et des musulmans sur la scène politique du Bengale et de l’ensemble de l’Inde au dernier quart du XXe siècle. Après 1857, la blessure qui avait déchiré tout le corps de la société musulmane n’était toujours pas cicatrisée et continuait encore à saigner. La société hindoue de l’Inde avait pleinement adopté l’éducation et les idées occidentales et tirait entièrement parti des avantages offerts par le gouvernement britannique. Ayant acquis la connaissance de la langue anglaise, ses membres s’étaient fermement installés dans les bureaux et les tribunaux grâce aux emplois publics. Ils entretenaient depuis le régime de la Compagnie une profonde amitié avec le gouvernement britannique. Pour mieux réprimer la nation musulmane révolutionnaire, il était nécessaire, pour les uns comme pour les autres, d’approfondir cette amitié. Les Britanniques imputèrent aux musulmans les mouvements des Faraizi et de Titumir au Bengale, le mouvement de Sayyid Ahmad Shahid, ainsi que le premier mouvement de libération de l’Inde, mené par la révolte des cipayes en 1857, entre autres. Ils entreprirent ensuite de persécuter les musulmans, ayant décidé de les extirper totalement ou de les paralyser à jamais. Le deuxième procès de Patna, qualifié d’anti-britannique, prit fin à la fin de 1871 ou en 1872.

Le gouvernement arrêta et inculpa sept personnes en se fondant uniquement sur un rapport incohérent de M. J. H. Ralli, responsable du service de renseignement. …Cinq des accusés furent condamnés à la déportation à perpétuité dans les îles, et tous leurs biens furent confisqués.

-(Mohammad Waliullah, Notre lutte pour la libération, p. 153)

À un moment aussi critique de l’histoire des musulmans de l’Inde, Sayyid Ahmad Khan s’avança. Il comprit qu’un affrontement avec les Britanniques ne ferait aucun bien aux musulmans, mais leur causerait du tort. La communauté hindoue avait fait de grands progrès dans l’instruction, l’emploi, le commerce et d’autres domaines. Les musulmans devaient, après avoir acquis une instruction, notamment en anglais et dans les sciences et connaissances modernes, entrer dans la lutte pour la vie. Selon lui, le devoir urgent de la nation musulmane était de gagner une position dans la société en manifestant sa loyauté envers le gouvernement. C’est pourquoi Sayyid Ahmad Khan insista particulièrement sur l’enseignement aux musulmans des sciences et connaissances modernes par l’intermédiaire de la langue anglaise et, grâce à ses efforts inlassables, fonda en 1877 l’English Public School, le Mohammedan Anglo-Oriental College (M.A.O. College). En 1886, Sayyid Ahmad fonda la Mohammedan Educational Conference, offrant ainsi pour la première fois aux musulmans du sous-continent l’occasion d’exprimer leurs idées.

L’Arya Samaj

D’autre part, en 1857, Dayanand fonda l’Arya Samaj dans la ville de Bombay. Par la suite, son siège principal fut transféré à Lahore. Dayanand lança en Inde une campagne en faveur de la protection des vaches et constitua une association à cette fin.

Au nom de l’Arya Samaj, une immense pétition fut adressée au gouvernement pour faire cesser l’abattage des vaches dans le pays. Il exhorta la communauté hindoue à revenir aux anciennes croyances védiques et mena une vigoureuse campagne pour extirper les religions étrangères telles que l’islam et le christianisme. « L’Inde aux Indiens » : cet appel à la lutte de sa part entraîna d’immenses conséquences politiques.

-(A Hamid, Muslim Separatism in India, p. 27 ; Farquhar, Modern Religious Movement in India, p. 205)

Pour les musulmans, il n’en était même pas question ; bien qu’une étroite alliance politique existât entre les hindous et le gouvernement britannique, l’attitude des dirigeants envers les gouvernés était tout autre. Sir Bampfyde Fuller rapporte dans son ouvrage fondé sur ses expériences personnelles : « Certains Anglais venus en Inde avaient même oublié les règles élémentaires de la politesse. Dans les cercles, les restaurants et les clubs anglais, l’accès des Indiens était interdit. Un jardin avait été aménagé à Kanpur en mémoire des Anglais tués lors de la révolte des cipayes ; aucun Indien ne pouvait y entrer. Dans les lieux fréquentés par les Anglais, les déplacements des Indiens étaient dangereux. Leur haine et leur aversion envers les Indiens avaient atteint un tel degré que ceux-ci étaient souvent maltraités et même tués. Les coupables ne recevaient aucune punition ou, lorsqu’ils en recevaient une, elle se limitait à une amende dérisoire. À leurs yeux, la vie des Indiens n’avait aucune valeur. On trouve même des exemples d’accusés abattus ou condamnés à mort sans procès. Les excès des officiers en la matière étaient également passés sous silence. Sir Bampfylde consigne aussi dans son journal que, lorsqu’il circulait dans les rues de Kanpur, le chef du district frappait à coups de bâton les passants pour les faire quitter la route. »

-(Sir Fuller Bampfylde, Some Personal Experiences, p. 56, Muorag, Londres, 1930 ; A. Hamid, Muslim Separatism in India, p. 28)

Le Congrès national indien

De nombreux incidents isolés, grands et petits, de ce genre se produisaient, faisant gronder un mécontentement latent contre les Britanniques. C’est à cette époque, en 1885, que fut fondé le Congrès national indien. Fait remarquable, son fondateur était un ancien fonctionnaire civil anglais du nom d’« Allan Hume ». Il possédait non seulement les compétences nécessaires, mais aussi une immense fortune. Tout comme il déploya des efforts sincères pour créer le Congrès, celui-ci bénéficia également de la bénédiction du vice-roi de l’Inde de l’époque, Dufferin. Après avoir pris sa retraite du Bengal Civil Service, M. Hume resta en Inde et comprit la nécessité d’une organisation panindienne destinée à favoriser le progrès politique par la réforme sociale de l’Inde. À cette fin, il lança, dans une lettre ouverte, un appel aux diplômés de l’Université de Calcutta en faveur de l’unité et de l’organisation. Il insista sur le fait que le gouvernement restait éloigné du peuple et que, pour cette raison, il avait échoué à résoudre les problèmes économiques du pays. La tâche de reconstruction devait être accomplie par les habitants du pays eux-mêmes ; les étrangers ne pouvaient s’en charger. Lors de la deuxième session annuelle du Congrès, le gouverneur de Madras reçut les délégués autour d’un thé. Ainsi, durant sa première période, le Congrès entretenait des relations cordiales avec le gouvernement. Les politiques et les idéaux de deux dirigeants incontestés du Congrès, Bal Gangadhar Tilak et Surendranath Banerjee, permettent de comprendre son objectif fondamental.

Bal Gangadhar Tilak

Après avoir reçu une formation supérieure à l’Université de Bombay, Bal Gangadhar Tilak entra, dans les années 1880 du siècle dernier, dans les domaines du journalisme et de la politique. On le vit au premier plan du mouvement d’opposition à la partition du Bengale. C’était un politicien très habile. Au lieu de s’opposer par des méthodes parlementaires, il croyait au principe de l’action directe (Direct Action). Il ressuscita les traditions religieuses et politiques du peuple marathe, porté vers la guerre, et les introduisit au sein du Congrès.

-(C.Y. Chintamoni, India Politics Since the Mutiny, p. 81, Andhara University, Waltar-1937 ; A. Hamid, Muslim Separatism in India, p. 29)

Dans les années 1860 du siècle dernier, Surendranath Banerjee entra dans la fonction publique. Quelques années plus tard, après avoir été renvoyé de son emploi, il se tourna vers le journalisme. Il avait compris depuis longtemps que le nationalisme hindou ne pourrait en aucun cas acquérir de la force s’il n’abandonnait pas son caractère séculier. C’est pourquoi, plusieurs années auparavant déjà, il avait étendu les activités de la société de prévention de l’abattage des vaches (Ati-cow-killinh society) et organisé la composition, la publication et la distribution d’un chant particulier destiné à la célébration de la fête de Ganapati. Ces chants étaient remplis de thèmes relatifs à l’« affrontement sanglant entre hindous et musulmans » historique et à l’« annonce de l’arrivée du jour des comptes ». Il éveilla une conscience de classe hindoue radicale. Bien que la société de prévention de l’abattage des vaches de Tilak eût été fondée principalement dans le Deccan, ses activités se répandirent dans tout le pays. Des groupes de propagandistes commencèrent à distribuer dans les villes et les villages du pays des tracts intitulés « Le cri de la vache » (The cry of the cow). Lors des réunions publiques, les hindous adoptèrent des résolutions pour protester contre l’abattage des vaches, et ces résolutions commencèrent à susciter l’agitation parmi la population par l’intermédiaire des journaux. Il en résulta naturellement des affrontements entre hindous et musulmans en divers endroits.

-(A. Hamid, Muslim Separatism in India, p. 45, 48)

Alors que ce genre de situation tendue régnait dans tout le pays, Lord Curzon prit ses fonctions de vice-roi de l’Inde en 1899. Il convient de préciser qu’à cette époque, la capitale de l’Inde britannique était Calcutta. Durant ses premières années, Curzon était apprécié des hindous bengalis. Mais lorsqu’il accorda une importance excessive à l’efficacité administrative et s’attacha à améliorer la qualité de l’administration en éliminant l’incompétence, la corruption et la négligence du devoir, les milieux intéressés commencèrent à le condamner et à le critiquer au lieu de le louer, de célébrer sa grandeur et de l’encenser. Curzon apporta de nombreux changements et développements dans le domaine administratif. Bien que tous ne fussent pas appréciés, ils furent acceptés sans discussion. Mais sa partition du Bengale exaspéra au plus haut point les réactionnaires.

La partition du Bengale fut la mesure la plus fructueuse de l’administration de Curzon. Elle entraîna néanmoins de funestes conséquences : elle modifia l’évolution politique future de l’Inde et suscita la haine, l’hostilité et la méfiance entre les peuples hindou et musulman. La conscience politique se réveilla de nouveau chez les musulmans, qui s’étaient tenus à l’écart de la scène politique depuis quelque temps. Il ne fait donc aucun doute que la partition du Bengale occupe une place très importante dans la politique indienne.

Il nous faut maintenant examiner, avec impartialité, quelles furent les véritables raisons de la partition du Bengale et pourquoi celle-ci fut annulée cinq ans plus tard.

La partition du Bengale fut réalisée pour des raisons administratives, afin d’assurer une administration efficace et bénéfique. À cette époque, le Bengale était la principale province de l’Inde britannique. Le Bihar et l’Orissa en faisaient partie. Sa superficie était de 179 000 miles carrés et sa population de 79 000 000 d’habitants. Une province aussi vaste était placée sous l’autorité d’un lieutenant-gouverneur ou d’un gouverneur. Il était absolument impossible d’administrer correctement une province d’une telle étendue, d’y maintenir fermement l’ordre public et de veiller au développement de toutes ses régions. Comme l’est du Bengale était sillonné de rivières et dépourvu de moyens de communication adéquats, le lieutenant-gouverneur ne pouvait pas s’occuper de cette région. Au cours de son mandat de cinq ans, il n’avait même pas l’occasion de la visiter une seule fois ; cette partie du pays était donc extrêmement négligée et sous-développée. (A. R. Mallick, Parition of Bengal, p. 2 ; M. A. Rahim, Histoire des musulmans du Bengale, p. 201).

Dans les années 1860 du siècle dernier, la commission d’enquête chargée d’étudier les causes de la famine en Orissa déclara que la mauvaise administration de l’immense province du Bengale en était la cause. Le gouverneur du Bengale, William Grey, en 1867, puis Sir John Campbell, en 1872, affirmèrent qu’il était extrêmement difficile pour une seule personne d’administrer une province aussi vaste. En conséquence, Sylhet, Cachar et Goalpara furent placés sous l’autorité d’un commissaire en chef. Toutefois, la province du Bengale demeurait immense, ce qui continuait à entraver son administration. En 1892 puis en 1896, les autorités gouvernementales proposèrent de nouveau de créer une nouvelle province réunissant l’Assam, la division de Chittagong au Bengale-Oriental et les deux districts de Dacca et de Mymensingh. À la fin du siècle, lorsque Lord Curzon prit ses fonctions de vice-roi, cette proposition lui fut soumise.

Avant même d’examiner cette proposition, une autre question grave attira l’attention de Lord Curzon. Sir Andrew Fraser, commissaire en chef des Provinces centrales, proposa que, puisque la langue oriya était utilisée dans les tribunaux de Sambalpur, qui relevait des Provinces centrales, alors qu’elle n’était pas parlée dans l’ensemble de la province, on y employât l’hindi à la place de l’oriya, ou que Sambalpur fût rattaché à l’Orissa. Il convient de rappeler que l’Orissa était rattachée au Bengale. Il fut également proposé, à défaut, de détacher l’ensemble de l’Orissa du Bengale et de l’intégrer aux Provinces-Unies.

D’une part, les propositions des gouverneurs du Bengale visant à réduire l’étendue de la province et, d’autre part, la proposition de Sir Andrew Fraser embarrassèrent Lord Curzon. Lui-même s’employait à rattacher le Berar à l’Inde britannique. En mai 1902, il fit consigner dans un dossier du secrétariat le commentaire suivant : la question du Bengale pouvait être examinée en même temps que celle du Berar.

Après discussion, il fut proposé de rattacher le port de Chittagong à l’Assam. On avança à l’appui de cette proposition qu’elle allégerait la lourde charge administrative du gouvernement du Bengale, remédierait aux défauts et aux irrégularités constatés dans l’administration des districts du Bengale-Oriental et fournirait à l’Assam la voie maritime dont il avait absolument besoin. En 1903, Lord Curzon approuva cette proposition et en informa le secrétaire d’État pour l’Inde. Il observa ensuite l’opinion et les réactions de la population à ce sujet. Il comprit clairement que la population n’accepterait en aucune manière l’incorporation du Bengale-Oriental à l’Assam.

Lord Curzon se rendit ensuite en Angleterre et revint au Bengale au début de 1905. En son absence, le projet de création d’un Assam élargi fut adopté. Après le retour de Curzon, le projet fut soumis au secrétaire d’État pour l’Inde, Brodrick. Brodrick donna à la nouvelle province projetée le nom de « Bengale-Oriental et Assam » (Eastern Bengal and Assam).

— (A. Hamid : Muslim Separatism in India, p. 51-52)

Bien que la partition du Bengale fût extrêmement bénéfique à la société musulmane, meurtrie et dévastée par tant d’épreuves, les musulmans n’y avaient aucunement contribué. Les immenses avantages qui allaient découler pour eux de la partition du Bengale étaient tout à fait inattendus. Cette partition avait été conçue par les dirigeants afin de rendre l’administration plus facile, plus rapide, plus efficace et mieux organisée, et de permettre à la région orientale du Bengale, négligée et sous-développée, d’en recueillir également les fruits. Elle n’était pas l’œuvre des musulmans. Ses raisons étaient parfaitement justes et les voici :

Premièrement, cette région était sous-développée à tous égards. Les zamindars hindous exploitaient les paysans de la région et dilapidaient à Calcutta, dans le luxe, l’argent tiré de cette exploitation. Ils faisaient preuve d’une négligence et d’une indifférence extrêmes à l’égard de l’instruction des sujets, de leur bien-être, de leur confort et de leurs possibilités économiques. La ville de Calcutta et le Bengale occidental gravissaient progressivement les sommets du développement. Le système administratif était lui aussi défectueux. De ce fait, la région orientale était poussée au bord de la ruine. Comme cette région était sillonnée de rivières, les pirates dépouillaient impunément les voyageurs en bateau de leurs biens, sans qu’aucune mesure ne puisse être prise pour y remédier. Les forces de police étaient insuffisantes et faibles, si bien que l’anarchie et le désordre régnaient à tous les niveaux de la société. Les dirigeants de la province s’étaient dérobés à la responsabilité d’administrer cette région, consacrant tout leur temps et tous leurs efforts à Calcutta. Ils étaient saisis de crainte dès qu’était évoquée la région orientale et considéraient leur transfert dans cette région comme une peine d’exil.

La partition du Bengale fut réalisée pour résoudre les problèmes exposés ci-dessus. La nouvelle province fut formée de l’Assam, du Bengale septentrional et du Bengale oriental, et sa superficie s’éleva à 106 500 miles carrés, dont les deux tiers de la population étaient musulmans. La province devint donc une province à majorité musulmane. La création de la nouvelle province fut annoncée le 20 juillet 1905 et elle entra en fonction le 16 octobre. Le premier gouverneur de la nouvelle province, Sir Bampfylde Fuller, arriva à Dacca le premier jour et se trouva embarrassé. Les musulmans accueillirent chaleureusement le nouveau gouverneur, tandis que les hindous manifestèrent leur opposition. Ils refusèrent de lui présenter les félicitations d’usage. Une foule en colère attaqua trois Anglaises alors qu’elles se déplaçaient dans la rue.

(Fuller, Some Personal Experiences, p. 126 ; A. Hamid, Muslim Separatism in India, p. 53)

Les hindous du Bengale adoptèrent une attitude extrêmement agressive à la suite de la partition du Bengale. Le milieu hindou la qualifia d’abord d’atteinte à « l’unité nationale ». Puis il en donna diverses interprétations : « le châtiment infligé pour avoir dirigé le mouvement politique », « le favoritisme du gouvernement envers les musulmans » et, finalement, « l’établissement de l’autorité musulmane ». Du jour au lendemain, les hindous commencèrent à mener une agitation contre la partition du Bengale. Par des déclarations incendiaires telles que « la nation a été divisée en deux », « le Bengale sacré a été coupé en deux » et « une alliance néfaste entre le gouvernement britannique et les musulmans traîtres à la patrie », la société hindoue du Bengale commença à empoisonner l’atmosphère du pays.

Les avocats hindous soulevèrent la question de sa validité juridique, tandis que les écrivains de langue bengalie commencèrent à proclamer qu’un coup extrêmement grave avait été porté à la langue et à la littérature bengalies. Tout le Bengale hindou se mit à tenir ce genre de propos délirants.

Quelle était la raison de cette propagande incohérente et irréaliste ? Pourquoi cette attaque soudaine contre les musulmans et ces propos inconvenants avaient-ils commencé ? En réalité, les intérêts établis avaient été menacés et déstabilisés par la partition du Bengale. Le monopole que les hindous bengalis avaient établi sur les emplois et les moyens de subsistance dans les deux Bengales grâce à leur supériorité numérique fut anéanti par la partition. Dans le nouveau Bengale, les musulmans devinrent majoritaires. Les musulmans de la région orientale du Bengale furent libérés de la sujétion et de la domination de la majorité hindoue, et l’espoir naquit en eux qu’ils auraient désormais le droit de faire entendre leur voix sur les problèmes locaux. L’écrivain contemporain Sardar Ali Khan déclare : « Tout ce tapage et ce mouvement patriotique qui a soudainement commencé du jour au lendemain n’ont aucun rapport avec le bien de la patrie ou de l’Inde. Dans une province où les hindous sont manifestement minoritaires, ce mouvement n’a aucun objectif noble, si ce n’est de maintenir intacte leur prééminence de classe. » (Sardar Ali Khan, India of Today, p. 62. Bombay, Times Press, 1908)

L’un des principaux dirigeants du mouvement contre la partition du Bengale, Surendranath Banerjee, déclare :

L’annonce de la partition du Bengale fut comme un coup de foudre inattendu. Le 16 octobre, jour où prit naissance le nouveau Bengale (Bengale oriental et Assam), les hindous de Calcutta observèrent une journée de deuil national. Ce jour-là, ils portèrent des brassards noirs, se couvrirent la tête de cendres, renoncèrent à boire et à manger, puis, au milieu de diverses clameurs de protestation, défilèrent jusqu’au Gange pour s’y baigner. Dans l’après-midi, ils se réunirent en assemblée publique et jurèrent d’obtenir l’annulation de la partition du Bengale.

Mohammad Waliullah dit dans son ouvrage Notre lutte pour la liberté : « À l’époque dont il est question, le Bengale, le Bihar et l’Orissa étaient tous trois placés sous l’autorité d’un même lieutenant-gouverneur. Depuis longtemps, le gouvernement britannique réfléchissait à la formation d’une nouvelle province, en rattachant le Bengale oriental à l’Assam afin de faciliter l’administration. Le vice-roi Lord Curzon finit par prendre, après consultation du secrétaire d’État pour l’Inde, une décision définitive en faveur de la partition du Bengale. Dès que cette décision fut rendue publique, la société hindoue instruite du Bengale se mit à protester avec véhémence. Même dans les districts éloignés, des assemblées et des réunions commencèrent à adopter des résolutions contre la partition du Bengale. » (Notre lutte pour la liberté, p. 177).

Waliullah évoque la manière dont le mouvement contre la partition du Bengale prit de l’ampleur et se renforça :

« Le mouvement continua de s’étendre des villes aux villages, puis d’un village à l’autre. Les révolutionnaires de premier plan, restant quelque peu à distance, commencèrent à recruter des membres parmi les étudiants exaltés et à renforcer ainsi leur groupe. Entre-temps, Sri Aurobindo Ghose démissionna de son emploi dans l’État de Baroda et revint au Bengale. Les révolutionnaires reçurent de lui une nouvelle inspiration. Par ses discours, prononcés dans son style habituellement éloquent et énergique, Sri Bipin Chandra Pal continua de semer les graines de la révolution dans tout le pays. » —(Notre lutte pour la liberté, p. 179).

Quelques musulmans, égarés par la propagande hindoue et par le mouvement dit patriotique, rejoignirent le mouvement contre la partition du Bengale. Mais lorsqu’ils virent que des dirigeants hindous tels que Bal Gangadhar Tilak, faisant de Shivaji le symbole du mouvement, s’efforçaient de réveiller la haine et l’hostilité latentes de la nation hindoue contre les musulmans, ils comprirent les bienfaits durables de la partition du Bengale ainsi que le véritable secret de son opposition, et quittèrent le mouvement. À ce propos, Abdul Maudud écrit dans son ouvrage Le développement de la classe moyenne : transformation de la culture : « Cependant, l’immense agitation menée par la communauté des hindous de caste instruits autour de cette partition du Bengale trouva un écho retentissant dans les journaux britanniques et chez les journalistes rémunérés. Les lettres et dépêches des correspondants, qui rapportaient des informations contradictoires, désorientèrent l’opinion publique britannique, incapable de comprendre la situation réelle, notamment dans le Times et le Manchester Guardian. Le Times publia de beaux éditoriaux favorables à la partition du Bengale et approuvant pleinement l’action de Curzon ; dans le Manchester Guardian, en revanche, paraissaient des articles enflammés condamnant la partition, ainsi que les récits saisissants de son correspondant sur le mouvement, qui soutenaient les manifestations. Cotton, Nevinson et Hardy diffusèrent des déclarations favorables aux protestations. Nevinson était le correspondant du Manchester Guardian à Calcutta et un proche du Congrès. En Grande-Bretagne, il fit paraître l’information cocasse suivante : “La commémoration de l’injustice nationale s’est transformée en mercredi des Cendres de l’Inde. Ce jour-là, des milliers et des milliers d’Indiens portent une marque de cendre sur le front. À l’aube, ils se baignent silencieusement dans le Gange et jeûnent, comme dans le cadre d’une cérémonie religieuse. À la maison, en ville et au marché, tous les magasins ferment ; les femmes ne cuisinent pas et renoncent aux parures et aux soins de beauté. Les hommes se nouent mutuellement des fils jaunes au poignet, afin de rendre mémorable cette journée de honte, et passent presque toute la journée dans la pénitence, le deuil et le jeûne. » (The New Spirit of India, p. 167-170).

Un certain avocat, Abdur Rasul, ainsi que quelques musulmans, rejoignirent ce mouvement pour des intérêts personnels. On proclama largement que les deux communautés, hindoue et musulmane, participaient au mouvement contre la partition du Bengale. À ce sujet, les informations publiées par Abdul Maudud sont particulièrement dignes d’attention. Il dit :

« Les rapports de police contemporains montrent que M. Rasul, rémunéré 125 takas, Liaquat Hossain, de Noakhali, 60 takas, et un certain Dilwar Ahmad, de Madaripur, 40 takas par mois, étaient employés par le Congrès pour faire connaître le mouvement aux musulmans. Le rapport le montre. Le rapport précisait clairement : “M. Rasul est un dirigeant musulman des hindous” (M. Rasul, le dirigeant musulman des hindous).

—(Abdul Maudud, Le développement de la classe moyenne : transformation de la culture, p. 282)

Ce qui est amusant, c’est que, vers la fin de 1907, M. Hardy vint dans ce pays pour observer le mouvement. À son arrivée au Bengale, le journal Amrita Bazar publia : « Les gens, en le voyant, sont devenus fous de joie. Et Dieu l’a envoyé pour révéler une vaste conspiration contre les hindous. »

Ainsi, Hardy, le « dieu envoyé par Dieu » aux yeux des hindous, reçut leur vénération infinie et un accueil des plus chaleureux. De retour dans son pays, il déclara que les deux communautés, hindoue et musulmane, s’opposaient vivement à la partition du Bengale. À Sirajganj, il avait entendu des musulmans chanter « Bande Mataram » ; à Barisal, des hindous et des musulmans lui avaient tous deux chanté ce chant, et ainsi de suite. Mais lorsque le rédacteur en chef de l’Englishman lui demanda de citer le nom de deux ou trois musulmans, il répondit que c’était extrêmement confidentiel. Il faut dire que, par malheur pour lui, il ne connaissait peut-être même pas le nom d’Abd ar-Rasul. Le journal Times le réprimanda sévèrement, tandis que d’autres journaux le qualifièrent d’« ignorant », de « risible », de « bouffon et de fou ».

— Abdul Mawdud : même ouvrage, p. 282-283

Les discours et déclarations de Khwaja Salimullah de Dacca, ainsi que ceux d’A. K. Fazlul Huq, alors jeune dirigeant émergent du Bengale musulman et futur Sher-e-Bangla, constituent une preuve éclatante que les musulmans ne soutenaient pas le mouvement d’opposition à la partition. Après avoir échoué malgré ses nombreux efforts pour empêcher l’annulation de la partition du Bengale, Khwaja Salimullah en fut profondément affligé. Dans le discours présidentiel qu’il prononça lors de la session de la Ligue musulmane tenue à Calcutta en mars 1912, ses propos ne firent que refléter le mécontentement et les protestations des musulmans du Bengale. Il déclara que l’annulation de la partition avait répandu la tristesse. Il ajouta que, du fait de cette annulation, les musulmans du Bengale oriental sous-développé avaient subi un coup extrêmement douloureux et que la tristesse s’était répandue dans tous leurs foyers. Il déclara encore que les opposants à la partition, incapables de supporter les possibilités qu’elle avait offertes aux habitants négligés du Bengale oriental et de l’Assam sous-développés, et en particulier les possibilités de progrès offertes aux musulmans, avaient eu recours à une conspiration séditieuse afin de faire échouer la partition. Il ajouta que, ce faisant, le gouvernement britannique avait porté atteinte à son prestige en s’inclinant devant ce mouvement. Le nawab Salimullah critiqua sévèrement le gouvernement britannique et déclara : « Jusqu’à présent, dans tout l’Orient, on pensait que, quoi qu’il arrive, le gouvernement britannique ne rompait jamais ses promesses. Si, pour quelque raison que ce soit, cette croyance venait à être ébranlée, le prestige des Britanniques en Inde et en Orient en serait diminué. »

— Dr M. A. Rahim : Histoire des musulmans du Bengale, p. 209-210 ; A. Hamid, Muslim Separatism in India, p. 94-95

Le nawab Salimullah déclara en outre lors de cette session :

« Nous n’avions pas tellement tiré profit de la partition du Bengale. Pourtant, comme nos compatriotes de l’autre communauté ne pouvaient la supporter, ils provoquèrent un immense tumulte pour nous l’arracher. Ils commencèrent à se venger par des meurtres, des violences et des actes de brigandage. Ils boycottèrent les produits britanniques. Tout cela était dépourvu de sens aux yeux du gouvernement. Les musulmans, au lieu de participer à ces entreprises criminelles, manifestèrent leur loyauté envers le gouvernement. …La communauté des cultivateurs musulmans avait tiré profit de cette partition. Leurs zamindars hindous tentèrent de les entraîner dans la lutte d’opposition. Ils n’y prêtèrent aucune attention.… »

Cela provoqua des affrontements entre hindous et musulmans. …Le gouvernement adopta une politique de répression. Cela ne produisit aucun résultat. D’un côté se trouvait une communauté aisée et irritée ; de l’autre, les musulmans pauvres, qui prenaient le parti du gouvernement. La situation se prolongea ainsi pendant des années. Soudain, le gouvernement annula la partition du Bengale pour des raisons administratives. …Auparavant, on ne nous avait même pas consultés. Nous avons tout supporté en silence. » Par la suite, il exprima sa tristesse au sujet du titre de GCIE que le gouvernement lui conféra lors du Durbar de Delhi, considérant ce titre comme un pot-de-vin et comme un lien d’humiliation autour de son cou. (A. Hamid, Muslim Separatism in India, p. 92 ; Ahmad, Ruh-e-Rawshan Mustaqbel, p. 58-59)

Plus tard, Maulana Muhammad Ali déclara :

Les musulmans du Bengale oriental furent entraînés dans la guerre par leurs dirigeants…

…et lorsque poursuivre la guerre ne leur parut plus avantageux, ils conclurent une trêve au moment qui leur convenait.

On ne saurait trouver dans l’histoire d’exemple plus odieux : les droits nouvellement acquis furent retirés en récompense de la loyauté, tandis que l’expression de la satisfaction fut considérée comme un crime suprême et punie.

(Iqbal, Select Writings and Speeches, p. 262)

À la suite de la partition du Bengale, les malheureux musulmans du Bengale oriental entrevirent l’espoir de nouvelles possibilités et de nouveaux avantages. Le mouvement acharné lancé par les Hindous du Bengale pour l’annuler et réduire cet espoir à néant alarma les hommes politiques musulmans clairvoyants. Tous les musulmans réfléchis et les responsables politiques de l’Inde se mirent à œuvrer pour dévoiler la conspiration des Hindous et défendre les intérêts musulmans du Bengale et de l’Inde tout entière. En 1906, le nabab Salimullah de Dacca convoqua dans cette ville une conférence sous le nom de Conférence éducative musulmane de toute l’Inde. Tous comprirent la nécessité d’une telle conférence en cette heure de crise pour les musulmans, et huit mille délégués venus de différentes régions de l’Inde y participèrent. Parmi eux figuraient notamment Mohsin-ul-Mulk, Vikhar-ul-Mulk, l’Aga Khan, Hakim Ajmal Khan et Maulana Muhammad Ali. L’assemblée décida à l’unanimité de créer un parti distinct pour les musulmans de l’Inde. En effet, le mouvement contre la partition avait clairement démontré, à travers l’action du Congrès national indien, que l’objectif de ce parti était uniquement de préserver les intérêts hindous et d’écraser les intérêts musulmans. Diverses manœuvres déloyales furent employées pour faire échouer la partition. Après de fréquentes réunions des Hindous de caste à Calcutta, il fut proclamé : « L’impérialisme britannique a partagé en deux la Mère Bengale afin d’exterminer la nation bengalie ; c’est une odieuse conspiration visant à employer les paysans bengalis comme ouvriers agricoles dans les plantations de thé de l’Assam. Ô nation bengalie ! Accepte donc l’« annulation de la partition du Bengale » comme ta « charte de libération » et jette-toi dans la lutte. Ceux qui ne croient pas à la « charte de libération » ne sont pas Bengalis : ce sont des traîtres et des laquais des Anglais. » Lors de la session de la Ligue musulmane, la responsabilité de tenir les musulmans du Bengale à l’écart du mouvement en faveur de la « charte de libération », produit de l’imagination fertile des Hindous, fut confiée au nabab Salimullah. Toute la fureur des Hindous de caste se déchaîna dès lors contre Khwaja Salimullah. Des activités fascistes et terroristes commencèrent. Lorsque Khwaja Sahib se rendit à Barisal, on lui montra des drapeaux noirs ; on l’injuria, le traitant de laquais des Anglais et d’« ennemi du Bengale ». Il fut attaqué lors d’un rassemblement public à Kushillah. Alors que les enseignants, les élèves de la madrasa Hossainia et la population musulmane défilaient avec lui, un Hindou nommé Jogiram Pal l’humilia depuis le balcon d’un étage en lui brandissant un balai. Lorsqu’il traversait les rues de Rajganj, on tira sur lui. Il en réchappa, mais un jeune homme nommé Saïd perdit la vie. Bien que le mouvement terroriste bengali fût en apparence dirigé contre les Anglais, son objectif était de faire d’une pierre deux coups : présenter les musulmans comme des laquais des Anglais et les exterminer, tout en chassant les Anglais du pays.

Le 30 mai 1908, le journal Yugantar de Calcutta lança un appel enflammé aux Hindous et excita la population contre les partisans de ceux qui avaient divisé la Mère Bengale. On y lisait : « La mère patrie, assoiffée, demande à ses enfants quelle seule chose peut étancher sa soif. Rien, hormis le sang humain et les têtes tranchées, ne peut l’apaiser. Les enfants de la mère doivent donc l’adorer et la satisfaire en lui offrant ce qu’elle désire. Pour obtenir tout cela, même s’il faut sacrifier sa propre vie, il ne faut pas reculer. Le jour où la mère sera ainsi adorée dans chaque village, ce jour-là les habitants de l’Inde seront consacrés par la puissance et les bénédictions célestes. »

— (Ibn Rayhan, Histoire de la partition du Bengale, p. 6-7).

Après l’appel vibrant lancé pour réjouir la mère patrie bengalie, commencèrent les actes de violence et le jeu sanglant.

Mohammad Waliullah écrit dans son ouvrage « Notre lutte pour la liberté » : « C’est principalement autour de Calcutta et de Dacca que le mouvement révolutionnaire s’est développé. Les révolutionnaires de Calcutta et ceux de Dacca constituèrent respectivement leurs organisations sous les noms de “Jugantar” et “Anushilan”. En général, ce furent les membres de ces deux associations qui organisèrent la fabrication de bombes et l’importation d’armes à feu. Par la suite, des sociétés secrètes furent également constituées sous d’autres noms en divers endroits des districts. »

-(Mohammad Waliullah : Notre lutte pour la liberté, p. 180)

Sir Surendranath Banerjee, condamnant vigoureusement la partition du Bengale, déclara qu’en divisant le Bengale, on avait insulté et humilié les hindous. Pour protester contre la partition du Bengale, le Congrès national indien lança le mouvement swadeshi le 7 août 1906. Les produits britanniques furent boycottés et brûlés. Les élèves des écoles, des collèges et des universités quittèrent leurs établissements. Bal Gangadhar Tilak entreprit d’ériger le héros marathe Shivaji au rang de héros national de tous les hindous de l’Inde, afin d’éveiller et de consolider le nationalisme hindou contre la partition du Bengale. Dans tout le pays, l’anniversaire de la naissance de Shivaji fut célébré officiellement. Dans les réunions successives, les dirigeants du Congrès se mirent à faire l’éloge de la lutte de Shivaji contre l’empereur musulman. Ils qualifièrent Shivaji de héros national des hindous et sa lutte de lutte nationale. À cette époque, des organisations terroristes se formèrent parmi les hindous du Bengale. Leur objectif était d’annuler la partition du Bengale en assassinant de hauts fonctionnaires britanniques. -(M. A. Rahim : Histoire des musulmans du Bengale, pp. 205-206 ; Surendranath Banerjee : Nation in Making, p. 18 ; A. Hamid : Muslim Separatism in India, pp. 57, 69-70).

Après la partition du Bengale, les hindous du Bengale devinrent à ce point hostiles aux musulmans que la presse et les réunions publiques commencèrent à employer à leur égard toutes sortes d’expressions insultantes et moqueuses. On écrivit une histoire fictive, accompagnée de récits sur la prétendue barbarie passée des musulmans. Sir Syed Ahmad Khan fut présenté comme un traître à la patrie, et les musulmans comme des agents des Anglais. … Chaque jour, les journaux publiaient des informations de ce genre : le gouvernement excitait les musulmans à attaquer les hindous et négligeait leur sécurité. Les hindous étaient appelés à s’armer afin de se défendre. Un journal alla jusqu’à déclarer que même si l’on brûlait vifs les voyous musulmans et les fonctionnaires gouvernementaux qui les soutenaient, la vengeance de la société hindoue ne serait pas suffisante. -(Khan, India of Today, p. 87 ; A. Hamid, Muslim Separatism in India, p. 61)

M. N. C. Chowdhury déclare que la partition du Bengale détruisit pour toujours les relations entre hindous et musulmans et qu’au lieu de l’amitié, elle fit naître dans nos esprits de la haine à leur égard. Dans les rues, les écoles, les marchés, partout, cette haine se manifesta. À l’école, les garçons hindous répugnaient à s’asseoir près des musulmans, disant qu’une odeur d’oignon sortait de leur bouche. M. Chowdhury dit avoir vu lui-même ce comportement en se rendant à l’école. On finit donc par installer dans les classes des places séparées pour les hindous et pour les musulmans. Il ajoute : « Avant même que nous apprenions à lire et à écrire, on nous disait qu’autrefois, lorsque les musulmans gouvernaient ce pays, ils nous avaient persécutés. Ils avaient imposé l’islam dans ce pays, le Coran dans une main et l’épée dans l’autre. Les souverains musulmans avaient enlevé nos femmes, détruit nos temples et profané nos lieux religieux. Par conséquent, ce n’est pas la partition du Bengale qui a créé la haine et l’hostilité des hindous envers les musulmans. Elles existaient depuis bien longtemps. La partition du Bengale n’a fait que les accroître. »

-(N. C. Chowdhury : The Auto-biography of an Unknown Indian, pp. 227, 230 ; Zuberi, TAZKIRA WADAR, pp. 169-170 ; A. Hamid : Muslim Separatism in India, pp. 61-62)

On a tenté d’induire en erreur les générations futures en leur présentant une histoire déformée, fictive et absurde, selon laquelle les hindous et les musulmans des deux Bengales auraient mené ensemble le mouvement visant à annuler la partition du Bengale. On affirme également qu’à l’exception de Khwaja Salimullah, aucun musulman bengali n’aurait accepté la partition du Bengale. Rien n’est plus éloigné de la vérité. Il ressort clairement de la discussion précédente que, parce que la partition du Bengale semblait offrir la possibilité de refléter les espoirs et les aspirations de la communauté musulmane négligée, les hindous du Bengale, poussés par la pure jalousie, lancèrent le mouvement contre la partition. Leurs discours et déclarations, leur conduite, leurs efforts pour éveiller le nationalisme hindou en faisant apparaître le dirigeant marathe Shivaji, et bien d’autres choses encore, ont anéanti l’unité et la concorde entre hindous et musulmans ; des émeutes et des troubles ont éclaté partout, et les musulmans ont commencé à être persécutés. Après tout cela, affirmer que les hindous et les musulmans se seraient unis pour annuler la partition du Bengale est sans aucun doute le signe d’un esprit dérangé ou d’une arrière-pensée malveillante.

Il convient de mentionner qu’à la suite de la partition du Bengale, les hindous du Bengale déclenchèrent un mouvement terroriste auquel les musulmans n’apportaient aucun soutien ; au contraire, la vie et les biens des musulmans furent menacés. C’est pour se protéger de ce terrorisme et pour déterminer le devoir des musulmans en cette période de crise qu’en 1906 fut convoquée à Dacca la Conférence éducative musulmane de toute l’Inde. La contribution la plus importante à la réussite de cette conférence fut celle d’Abul Kasem Fazlul Huq, alors jeune dirigeant émergent des musulmans du Bengale. Le comité préparatoire constitué pour cette conférence avait pour secrétaires conjoints A. K. Fazlul Huq et Vikharul Mulk. Afin d’assurer le succès de la conférence, A. K. Fazlul Huq, jeune homme de 33 ans, parcourut toute l’Inde avec un enthousiasme et une énergie considérables ; 8 000 délégués participèrent ainsi à la conférence. C’est au cours de cette conférence que fut fondée la Ligue musulmane, afin de protéger les intérêts des musulmans du Bengale et de toute l’Inde et de guider la communauté dans la bonne voie. On peut dire que c’est le brasier de haine, de colère et de vengeance hindoues allumé contre les musulmans à la suite de la partition du Bengale qui donna naissance à la Ligue musulmane. Par la suite, Fazlul Huq ne put jouer aucun rôle politique, car il fut nommé magistrat adjoint dès 1906 et resta au service du gouvernement jusqu’en 1911. Après avoir démissionné de la fonction publique en 1911, il commença, sur les conseils de Khwaja Salimullah, à exercer le droit à la Haute Cour de Calcutta. En 1913, il fut élu membre du Conseil législatif du Bengale. Il fut élu dans la circonscription de Dacca après avoir largement battu son adversaire, Rai Bahadur Kumar Mahendra Mitra. Ensuite, dans son premier discours prononcé lors de la première session budgétaire du Conseil législatif, il critiqua vivement l’annulation de la partition.

Il est incontestable qu’il est impossible de penser aux musulmans du Bengale sans A. K. Fazlul Huq. Dès lors, puisqu’il était favorable à la partition du Bengale et qu’il protesta au Conseil législatif du Bengale contre son annulation, il est incroyable, ridicule et inconcevable que les hindous et les musulmans aient pu s’unir pour diriger le mouvement en faveur de l’annulation de la partition du Bengale. Le discours de M. A. K. Fazlul Huq au Conseil législatif du Bengale rend encore plus clair que l’annulation de la partition du Bengale était contraire aux intérêts des musulmans et leur causa des dommages irréparables. Le 4 avril 1913, lors de la session budgétaire du Conseil législatif du Bengale pour 1913-1914, le populaire dirigeant des musulmans du Bengale, M. A. K. Fazlul Huq, déclara dans son premier discours :

« Je voudrais seulement rappeler aux autorités qu’elles sont tenues par l’honneur d’accorder une compensation adéquate à la communauté musulmane pour tout le grave tort qui lui a été infligé par l’annulation sans ménagement de la partition. Notre part, nous la revendiquons comme notre droit indivisible, et le surplus, nous le revendiquons à titre de compensation pour le tort que nous a causé l’annulation de la partition. Telle est l’opinion de l’ensemble de la population musulmane, et si les autorités ne satisfont pas pleinement à ces revendications, il est certain qu’un mécontentement naîtra au sein de la communauté. »

-(Discours budgétaire de M. A. K. Fazlul Huq. Conseil législatif du Bengale, daté du 4e avril 1913. Bangladesh Historical Studies — Journal de la Bangladesh Itihash Samiti, vol. 1, 1976, p. 148)

_Je tiens à rappeler aux fonctionnaires du gouvernement qu’ils sont en principe tenus d’accorder une indemnisation appropriée pour les souffrances atroces qu’ils ont infligées à la société musulmane en annulant arbitrairement la partition du Bengale. ..Nous revendiquons notre part comme un droit inaliénable, et nous formulons une revendication supplémentaire à titre de compensation parce qu’une injustice nous a été faite par l’annulation de la partition. Cette revendication est celle de la population musulmane, et si elle n’est pas satisfaite, il est certain que la société musulmane se soulèvera. »

Dans le discours budgétaire précité de M. Fazlul Huq, dirigeant des musulmans bengalis, ce sont les sentiments profonds de la population musulmane du Bengale qui ont été exprimés. Le discours précité de M. Huq constituait l’expression même de l’indignation suscitée par l’injustice extrême infligée aux musulmans par l’annulation de la partition du Bengale, et du fait que ceux-ci en avaient été profondément meurtris et révoltés. Comment peut-on alors affirmer que la partition du Bengale était indésirable aux yeux des musulmans ? Et comment peut-on dire qu’en vue de l’annulation de la partition du Bengale, ils se seraient alliés à une classe dont l’hostilité envers les musulmans ainsi que la politique et le programme d’oppression des musulmans étaient devenus aussi manifestes, au Bengale comme dans toute l’Inde, qu’en plein jour ?

Après la partition du Bengale, les intérêts exclusifs et les avantages des hindous ayant été compromis, le Bengale hindou tout entier, le Congrès national indien et, pour ainsi dire, la nation hindoue de toute l’Inde entreprirent de bouleverser ciel et terre pour faire échouer cette partition et commencèrent simultanément à recourir au terrorisme contre les dirigeants musulmans et anglais ; les Anglais en furent extrêmement alarmés et embarrassés, car ils n’avaient aucun moyen de connaître la situation réelle de l’Inde et du Bengale. Les différents journaux de Londres publiaient des informations contradictoires sur le cours des événements au Bengale et en Inde. En outre, le Congrès national indien ayant été fondé par un Anglais et de nombreux anciens fonctionnaires de l’Indian Civil Service en étant devenus membres, leur soutien et leur collaboration allaient naturellement au Congrès et à la nation hindoue.

Lors des élections au Parlement britannique qui eurent lieu en 1905, un certain nombre d’hommes élus à la Chambre des communes étaient d’anciens fonctionnaires de l’Indian Civil Service. Ils entretenaient des liens étroits avec le mouvement opposé à la partition du Bengale et embarrassaient le gouvernement en soulevant question après question au Parlement. L’un d’entre eux, Sir William Wedderburn (William Wedderburn), fut élu président du Comité parlementaire indien. Un autre membre de ce groupe, Sir Henry Cotton, tirait fierté de représenter les espoirs et les aspirations des Indiens. Tous ces membres ne cessaient de répéter que le seul moyen d’instaurer la paix en Inde était de réunifier les deux Bengals. Un membre du Parlement écrivit de Londres à un ami indien et alla jusqu’à lui dire dans une lettre : « Morley finira par céder, continuez l’agitation. » La lettre fut publiée dans les journaux bengalis et, de ce fait, le mouvement prit progressivement de l’ampleur. — (S. M. Mitra, Indian Problems, p. 72, Murray, Londres, 1908 ; A. Hamid, Muslim Separatism in India, p. 66)

Deux dirigeants du Parti travailliste, Ramsay MacDonald et Keir Hardie (Keir Hardie), vinrent en Inde sous prétexte d’une mission de paix. Le Congrès indien établit le programme de leur visite et leur réserva partout un accueil royal. Après six semaines de voyage, MacDonald déclara que la partition du Bengale avait été une erreur désastreuse. Il rassura un Hindou en lui disant que, si le gouvernement britannique n’écoutait pas leurs revendications, les membres du Parti travailliste ne soutiendraient pas le cabinet. Hardie séjourna deux mois en Inde. Les journaux hindous de Calcutta publiaient largement son itinéraire ainsi que ses discours et déclarations. Il affirma que la situation du Bengale oriental était plus poignante encore que celle de la Russie. Ici, les Hindous subissaient une oppression extrême. Il accusa presque ouvertement les musulmans de déshonorer les veuves hindoues. Cela entraîna une dégradation extrême des relations entre hindous et musulmans. Il déclara que Dieu l’avait envoyé, lui, Hardie, pour déjouer chaque conspiration. » De retour en Angleterre, Hardie proposa que la prochaine session du Congrès indien se tienne à Londres, afin d’attirer l’attention du monde entier sur les privations et les griefs de l’Inde.

-(A. Hamid, Le séparatisme musulman en Inde, p. 67. The Times Edition, Londres, octobre 1907, janvier-avril 1908, décembre 1910)

Lord MacDonald, connu pour son hostilité extrême envers les musulmans, qualifia la partition du Bengale, après la victoire de Clive à Plassey, de grave erreur du gouvernement britannique en Inde dans le domaine administratif. (Times Weekly Edition, Londres, janvier 1908, p. 4)

Vers la fin de 1910, lord Minto succéda au vice-roi Curzon. L’année suivante, le prince George devait visiter l’Inde (il devint par la suite le roi George V). Lord Minto fut extrêmement préoccupé à l’idée que, si les Hindous irrités par la partition du Bengale manifestaient un comportement indésirable pendant sa visite, cela constituerait un manque de respect envers le prince et ternirait la réputation du gouvernement indien. Il s’entretint donc avec Surendranath Banerjee et Gokhale. Il s’efforça donc, en rencontrant Surendranath Banerjee et Gokhale, de leur faire comprendre qu’il n’était nullement responsable de la partition du Bengale. Ses discussions les apaisèrent dans une certaine mesure. Minto ne put dès lors accorder autant d’attention à la mise en œuvre complète de la partition. Cependant, certains événements survinrent à cette époque et, bien que Fuller, gouverneur du Bengale oriental, n’en fût nullement responsable, le mouvement contre la partition reprit de la vigueur en prenant sa personne pour cible. Voici ce qui s’était passé : un tribunal inférieur avait condamné à mort un certain Uday Pande pour meurtre. Lorsque la question fut soulevée à la Chambre des communes en Angleterre, le secrétaire d’État pour l’Inde donna une réponse qui fit retomber la faute sur Fuller. Personne ne resta non plus pour soutenir Fuller. Cela alimenta le mouvement contre la partition. Un groupe d’élèves excités d’une école attaqua un employé de banque anglais et assaillit une charrette à bœufs chargée de tissus britanniques. Conformément aux règlements gouvernementaux, Fuller demanda au Sénat de l’université de Calcutta de retirer l’école de la liste des établissements agréés. Le gouvernement indien jugea cette mesure irréfléchie et demanda à Fuller de retirer sa requête. Fuller refusa d’obéir aux instructions du gouvernement indien, estimant que cela révélerait la faiblesse du gouverneur provincial. Il menaça même de démissionner s’il en était autrement. Le vice-roi resta ferme sur sa position et Fuller dut démissionner. Le vice-roi accepta aussitôt sa démission. Ainsi, la destitution de Fuller, menée de manière planifiée, n’améliora en rien la situation. Le mouvement se développa cent fois davantage. La destitution de Fuller agit comme l’allumage d’un tas de poudre. Les adversaires de la partition semblèrent recevoir un nouvel enthousiasme, une nouvelle énergie et une nouvelle inspiration. À vrai dire, les mentors à peau blanche des agitateurs battaient déjà le tambour de guerre depuis Londres. Il y avait le cercle d’amis hindous du Congrès indien, bien sûr, ainsi qu’un assez grand nombre de membres du Parlement britannique de 1905 ; le secrétaire d’État pour l’Inde, Morley, se joignit à eux, sinon directement, du moins indirectement. Ils commencèrent à faire danser les Hindous de l’Inde au rythme de l’abolition de la partition du Bengale.

Il convient de noter que le Congrès national indien, fondé en 1885 par un Anglais, ne prononça pas un seul mot contre les dirigeants anglais avant 1905. L’idée même du « swaraj » ne trouva jamais place dans leur esprit. Les organisations d’Arya Samaj, de Dayanand Saraswati, et de Brahmo Samaj, de Raja Ram Mohan Roy, entre autres, bien qu’elles élevassent la voix contre les musulmans, n’ouvrirent jamais la bouche contre les maîtres anglais. Au contraire, on disait au nom de la société hindoue du Bengale : « Nous prions toujours le Seigneur suprême de nous permettre de rester, de génération en génération, sous la domination anglaise. Que la terre de l’Inde avait dû accomplir de mérites pour obtenir un maître anglais. » — Sangbad Bhaskar, 20 juin 1857, Calcutta — reproduit avec l’aimable autorisation de Sepoy Revolt and Bengali Hindu Society, publié par la Society for Pakistan Studies.

Jusqu’en 1905, la société conserva donc cette attitude envers les Anglais. Depuis la bataille de Plassey jusqu’à la fin du XIXe siècle, les musulmans du Bengale et de l’Inde étaient persécutés et opprimés par les Anglais et les Hindous. Mais lorsque la partition du Bengale fit apparaître certains signes d’amélioration du sort des musulmans du Bengale oriental, la société hindoue éclata de jalousie. Le Bengale hindou se lança dans un mouvement véhément pour abolir la partition du Bengale. Dans l’ouvrage Glimpses of Old Dhaka, il est dit : « Ce mouvement sinistre fut parrainé et dirigé par les babous Surendra Nath Banerjee (anobli par la suite) et Bepin Chandra Pal, dirigeant et démagogue de la jeunesse hindoue. Ils commencèrent à boycotter et à brûler les produits fabriqués en Grande-Bretagne, ce qui affecta les filatures du Lancashire. Les terroristes et leurs organisations secrètes commencèrent à harceler les Anglais au moyen de bombes et de revolvers. Cette bande de gangsters instruits commettait des vols à main armée afin de créer un sentiment d’insécurité dans le pays. » (Glimpses of Old Dhaka, p. XXVII).

« Les instigateurs et les dirigeants de ce mouvement funeste étaient les babous Surendra Banerjee (ensuite anobli), dirigeant de la jeunesse hindoue, et Babu Bipinchandra Pal. Ils commencèrent également à boycotter et à brûler les produits britanniques, ce qui causait des dommages aux usines du Lancashire. Les terroristes et leurs organisations secrètes commencèrent à harceler les Anglais par des attaques à la bombe et au revolver. Leur bande de voyous instruits se mit également à commettre des vols à main armée afin de troubler la sécurité dans le pays. »

L’un des principaux terroristes, Barindra Kumar Ghosh, arriva de Londres à Calcutta en 1904, alors que le projet de partition du Bengale avait été définitivement arrêté. L’année suivante, son frère Aurobindo arriva. La partition du Bengale reçut une dimension religieuse, étant présentée comme le démembrement de la « mère Bengale ». L’ensemble du Bengale hindou se lança dans le mouvement terroriste.

L’hostilité des hindous de toute l’Inde envers les musulmans s’accrut au centuple pour deux raisons supplémentaires. Jusqu’alors, il n’existait aucune institution pour parler des intérêts politiques des musulmans. Le mouvement d’opposition à la partition du Bengale donna naissance, en 1906, à une institution politique musulmane appelée la Ligue musulmane de toute l’Inde. La même année, le 1er octobre, une délégation de trente-six musulmans éminents, conduite par l’Aga Khan, rencontra le vice-roi et réclama des élections séparées pour les musulmans. Le vice-roi donna son accord et, après de nombreuses pressions ainsi que grâce aux efforts inlassables de Syed Amir Ali, le système des élections séparées fut approuvé par le Parlement britannique en 1909. Ces deux choses — l’institution politique distincte des musulmans, la « Ligue musulmane », et le système d’élections séparées pour les musulmans — mirent le feu à toute l’Inde hindoue. Le terrorisme et le mouvement pour le « swaraj » provoquèrent ainsi simultanément une agitation dans toute l’Inde. Leur premier objectif était de faire échouer la partition du Bengale. Afin de ressusciter et de satisfaire la « mère Bengale » démembrée, on forma les gens à l’usage des armes meurtrières. La destruction des bureaux et tribunaux gouvernementaux par des explosions de bombes, le sabotage des réunions et associations, les meurtres, les blessures, les pillages et autres actes semblables se poursuivirent avec une énergie redoublée. Khudiram de Midnapore et Prafulla Chaki de Bogra se consacrèrent à ces activités destructrices et à ces assassinats. Quiconque ne soutenait pas le mouvement d’opposition à la partition n’avait plus aucun espoir de salut. Même ceux qui critiquaient les actes de brutalité et les assassinats étaient décapités. Pour ces raisons, un procureur hindou du gouvernement fut abattu en 1909. En 1910, le DSP Shamsul Alam fut également assassiné. Le lieutenant-gouverneur du Bengale fut attaqué pas moins de quatre fois. Une bombe à main fut lancée sur Allen, le magistrat de district de Dacca.

Ces terroristes se montraient impitoyables envers les musulmans qui soutenaient la partition du Bengale. Pour rallier au mouvement d’opposition à la partition certains musulmans innocents et de nature simple, les hindous adoptèrent cependant une autre méthode. Dans « L’histoire de la partition du Bengale », Ibn Rayhan dit :

Les jeunes filles hindoues allaient de maison en maison chez les musulmans et leur attachaient au poignet le rakhi, symbole de l’union des deux êtres, hindou et musulman, c’est-à-dire de l’union des deux Bengales ; afin de gagner leur cœur et leur esprit, des mélodies suaves et harmonieusement chantées s’élevaient de toutes parts —

La terre du Bengale, les eaux du Bengale,

L’air du Bengale, les fruits du Bengale.

Puissent-ils être vrais, puissent-ils être vrais, puissent-ils être vrais,

ô Seigneur.

L’âme du Bengale, l’esprit du Bengale

Que tous les frères et sœurs des foyers bengalis

Ne fassent qu’un, ne fassent qu’un, ne fassent qu’un

Ô Bhagavân.

-(L’histoire de la partition du Bengale, Ibn Rayhan, p. 10-11)

À cet appel exalté et envoûtant lancé par une voix féminine, certains musulmans furent égarés. Parmi eux se trouvait l’avocat Abdul Rasul, résident de Brahmanbaria. Il a été question de lui précédemment. Mais l’erreur de ces musulmans qui se trompaient eux-mêmes se dissipa lorsqu’ils virent que la littérature et les brochures de propagande des terroristes regorgeaient d’appels exaltés à la renaissance de l’hindouisme. Des brahmanes hindous se trouvaient à leur avant-garde, et les meurtres étaient consacrés. Cela se faisait en touchant l’eau du Gange et en récitant des mantras particuliers. La sanction des Écritures hindoues en faveur de meurtres atroces fut obtenue de la manière suivante : la « Bhagavad-Gîtâ » enseigne que, pour défendre l’hindouité, tuer un être humain n’est pas répréhensible, mais constitue au contraire une œuvre méritoire. Le serment du mouvement « Swadeshi » était prêté dans l’enceinte des temples de Kali. Ainsi, ce mouvement opposé à la partition était animé par les pratiques religieuses hindoues. Après avoir constaté tout cela, il était absolument impossible à un musulman de rester lié à ce mouvement. (A. Hamid, Muslim Separatism in India, p. 60)

Les Écritures hindoues n’affirment pas seulement que l’homicide est licite, mais qu’il est indispensable. Dans le Kapalkundala de Bankim, nous voyons comment le Kapâlika tantrique pratiquait son culte en adorant Bhairavî avec de la chair humaine. Afin de le rappeler aux lecteurs, j’en cite ici quelques phrases :

« Le Kapâlika conduisit Nabakumar jusqu’à cette grève en passant près de la maison ; à ce moment, une femme déjà vue passa à côté de lui, à la vitesse d’une flèche, en longeant la rive ; en continuant son chemin, elle lui dit à l’oreille : Fuis encore. Tu ne sais donc pas que le culte tantrique ne peut être célébré sans chair humaine ?

-Voyant que Nabakumar résistait, le Kapâlika dit : « Insensé ! Pourquoi déploies-tu ta force ? Aujourd’hui, ta naissance a trouvé son accomplissement. Cette chair qui est la tienne sera offerte au culte de Bhairavî ; quel plus grand bonheur pourrait-il arriver à un homme tel que toi ? »

-(Extrait de Kapālakundalā de Bankim, sixième chapitre, « Avec le kapālikā »)

Ainsi, le terrorisme et les assassinats auxquels on avait donné une forme religieuse, une forme hindoue, ne pouvaient avoir aucun lien ni aucun rapport avec les musulmans. Et c’est précisément parce qu’ils ne pouvaient en avoir que des musulmans furent eux aussi victimes de ce terrorisme et de ces assassinats.

Le terrorisme et l’insécurité qui pesait sur la vie des citoyens, en particulier des Anglais, avaient certes fortement embarrassé le gouvernement britannique, mais la politique de boycott des produits britanniques l’avait probablement embarrassé davantage encore. Les usines de Manchester avaient subi d’énormes pertes. L’association des marchands hindous exerçait une pression incessante sur la Chambre de commerce de Manchester. On leur disait sans ambiguïté : « Si vous voulez écouler vos tissus et autres produits dans ce pays, annulez la partition du Bengale. »

Le Congrès indien déclara également que le seul moyen d’obtenir l’annulation de la partition du Bengale était de boycotter les produits britanniques. Le Congrès précisa toutefois que cette politique de boycott resterait limitée au Bengale.

Il convient de souligner ici tout particulièrement que le mouvement d’opposition à la partition s’orientait progressivement dans une autre direction. Il s’agissait ni plus ni moins que d’éradiquer la nation musulmane du sol de l’Inde. Lorsque l’empereur George V arriva en Inde en 1911, des requêtes qui lui furent présentées au nom de nombreuses institutions hindoues affirmaient que diverses réformes accordaient des faveurs particulières aux musulmans. Les journaux hindous déclaraient que les musulmans étaient des traîtres et des renégats, que leur loyauté envers le gouvernement n’était qu’une feinte, qu’ils n’éprouvaient aucune sympathie pour la Grande-Bretagne et qu’ils étaient de connivence avec les rebelles égyptiens (A. Hamid, Muslim Separatism in India, p. 83). Sir Valentine, correspondant du Times de Londres, affirme qu’on entendait souvent Tilak ainsi que les hindous nationalistes du Pendjab et du Bengale, formés dans les écoles fondées à Pune selon ses idées, dire en substance que, de même que les musulmans avaient été exterminés d’Espagne plusieurs siècles auparavant, ils seraient également exterminés de l’Inde. Sir Walter Lawrence, qui avait été lié à l’état-major personnel du vice-roi Curzon, commentant le maharaja Sir Pratap Singh d’Indore, déclara :

« Un jour, Sir Pratap Singh fut invité à un dîner d’adieu offert à Simla par Lord Curzon à ma femme et à moi. Après le dîner, je m’entretins avec lui jusqu’à deux heures du matin. Il me confia nombre de ses espoirs et de ses aspirations pour sa vie. L’un d’eux était d’éradiquer les musulmans de l’Inde. Je protestai contre ses propos en citant les noms de certains amis musulmans que nous avions en commun. Il répondit : “Oui, je les apprécie, mais je préfère encore les voir morts.” »

Sir Lawrence poursuit : « Je réfléchis souvent à ce genre de propos de Sir Pratap. On peut connaître des Indiens pendant de nombreuses années. Mais vient soudain un moment où ils ouvrent les portes de leur cœur et révèlent le secret qu’ils portent en eux. Sir Pratap Singh est un bon Hindou rajpoute. Il a beaucoup voyagé. Il a côtoyé beaucoup de gens. Il connaît bien l’anglais. Il est en relation avec des gens de nombreuses nations. On peut dire qu’il est le porteur et le représentant d’une civilisation cosmopolite. Mais, dans les recoins les plus profonds de son cœur, une haine invétérée des musulmans a pris racine. »

(Sir Walter Lawrence, The India We Served, p. 209, Cassell, Londres, 1928 ; A. Hamid, Muslim Separatism in India, p. 83-84)

Sir Lawrence a révélé une vérité particulièrement saisissante. L’idée d’exterminer les musulmans du sol de l’Inde n’était pas seulement celle qui habitait le cœur de quelques rares gentilshommes hindous comme Sir Pratap Singh ; elle était aussi celle qui habitait le cœur de toute la nation hindoue. Plus tard, durant le mouvement pour le Pakistan en Inde, les dirigeants de l’Hindu Mahasabha, notamment Shyamaprasad Mukherjee, exprimèrent à maintes reprises cette même attitude dans des discours et des déclarations publics.

Quatorzième chapitre

L’annulation de la partition du Bengale et ses conséquences

Le gouvernement avait pris des mesures sévères contre le terrorisme au Bengale. En conséquence, ce mouvement s’était progressivement essoufflé. À la fin de 1910, la situation commençait à revenir à la normale. Les soldats du mouvement étaient en quelque sorte épuisés par les combats. Cette même année, un Hindou bengali tenta en vain de soulever de nouveau la question à l’Assemblée législative. Il finit ensuite par accepter de retirer sa proposition. Sir Surendranath Banerjee était l’un des initiateurs du mouvement. Finalement, lui aussi déclara dans son journal « Bengalee » : « Nous reconnaissons certes que cette partition a été faite pour subsister, et nous ne voulons pas la faire échouer. »

-(Fraser, India Under Cuzon and After, p. 391. A. Hamid : Muslim Separatism in India, p. 86)

Mais on ne savait pas quelle main puissante, au cœur de Londres, continuait à fabriquer des armes meurtrières contre la partition du Bengale.

Le roi George V vint en Inde en 1911 dans l’intention d’annoncer de sa propre bouche son accession au trône de l’Empire britannique. Venir dans une colonie lointaine après avoir parcouru des milliers de kilomètres, uniquement pour annoncer son couronnement, constituait un événement sans précédent et sans équivalent dans l’histoire de la domination britannique en Inde. La crainte des sinistres complots des terroristes n’avait pas encore disparu des esprits. Une famine sévissait alors en Inde. Les musulmans étaient agités en raison de la guerre italo-turque. Pour ces motifs, le cabinet de George V jugea sa visite en Inde imprudente et tenta de l’en dissuader. Le roi, ignorant tous les conseils, continua de préparer son voyage. Il partit pour l’Inde au mois de novembre et débarqua à Bombay dans la première moitié de décembre. Il se mit à distribuer aux habitants de l’Inde diverses récompenses et gratifications. Enfin, le moment décisif arriva. Lors d’une assemblée extrêmement fastueuse, dans une atmosphère solennelle, le roi George V se mit à répandre, l’une après l’autre, les marques de son infinie bienveillance sur ses chers sujets. Une amnistie générale fut proclamée pour tous les prisonniers politiques ; une somme considérable fut affectée au développement de l’éducation ; l’inéligibilité des soldats indiens à l’honneur de recevoir la « Victoria Cross » fut supprimée ; un demi-mois de salaire supplémentaire fut accordé aux fonctionnaires modestement rémunérés ; la capitale de l’Inde fut transférée de Calcutta à Delhi. Enfin, il fut annoncé que la « partition du Bengale » était annulée. Les Hindous éclatèrent de joie et d’enthousiasme. L’avantage immédiat de l’annonce de l’annulation de la partition du Bengale fut que le voyage du couple royal à travers les régions criminogènes de l’Empire des Indes put être assuré en toute sécurité.

Quelques jours plus tard, lorsque le roi arriva à Calcutta, les Hindous du Bengale, transportés de joie, organisèrent d’immenses processions afin de manifester leur indéfectible loyauté envers l’Empire britannique. La presse hindoue alla jusqu’à proposer d’installer dans les temples hindous des statues du souverain et de la souveraine blancs. Le Congrès national indien adopta une résolution exprimant sa gratitude au roi et se répandit en louanges à l’égard de Lord Hardinge.

D’autre part, l’annulation de la partition constitua une trahison suprême envers les musulmans. Curzon réalisa la partition et Hardinge l’annula. Mais la grande différence entre les méthodes suivies par l’un et l’autre est que Curzon proposa ouvertement la partition du Bengale et en présenta des arguments légitimes. La question fit l’objet de longues discussions et coûta beaucoup de papier et d’encre. La proposition fut dûment adoptée comme décision finale et mise en œuvre en temps voulu. En revanche, le plan de Hardinge progressa dans le plus grand secret et ne fut révélé au public que de façon tout à fait soudaine et sous une forme extrêmement surprenante. Bien que cette décision du gouvernement britannique ait entraîné la ruine des uns et apporté la prospérité aux autres, leur arrogance, leurs volte-face et leur disposition injuste et inique à restituer à la communauté d’une région sous-développée ses droits légitimes, pour ensuite les lui reprendre, resteront à jamais gravées dans les pages de l’histoire.

Tout ce que l’on peut discerner des raisons de cette comédie ridicule du gouvernement britannique, c’est que le projet d’annuler la partition avait germé dans l’esprit de « Crew », alors secrétaire d’État aux Indes. L’intention de Crew était d’apaiser ceux qui, qualifiant la partition de grave erreur, s’étaient indignés. Hardinge déclare : « On m’informa par la suite que, si l’on voulait établir la paix dans les deux parties du Bengale, il était devenu absolument indispensable de faire quelque chose pour supprimer ce que tous les Bengalis considéraient comme une injustice. À cette époque, on espérait naturellement aussi à l’étranger que quelque chose serait fait pour supprimer cette “injustice”. Je compris que, si rien n’était fait, nous serions exposés à l’avenir à des dangers plus grands que par le passé. »

— Hardige of Penhurst, My India Years, p. 36, Murray, Londres, 1948 ; A. Hamid, Muslim Soparatism in India, p. 88

Il ressort de la déclaration précitée de Sir Surendranath Banerjee que les militants opposés à la partition, gagnés par une certaine désillusion, s’étaient apathiquement résignés et avaient même voulu accepter la partition. Mais les amis à la peau blanche qui attisaient le mouvement à Londres n’avaient pas renoncé. Ils poursuivaient leur action, qui influença nécessairement Crew, le secrétaire d’État aux Indes.

Abdul Hamid affirme que, parmi les divers arguments avancés en faveur de l’annulation de la partition, l’un d’eux était le suivant : « Les hindous des deux parties du Bengale possédaient presque toutes les terres. Ils exerçaient également un monopole dans le commerce et dans les emplois. Ils avaient donc acquis une influence excessive sur la population. Les richesses et la culture qui leur conféraient leur influence et leur prestige allaient, du fait de la partition du Bengale, les priver de cette influence et de ce prestige. Voilà un argument en faveur du maintien des intérêts établis et de la domination de classe. »

L’annulation de la partition ne répondait à aucune intention noble ; c’était plutôt, à vrai dire, une manœuvre extrêmement perfide. Les propos précédents montrent clairement que le gouvernement les avait trompés. En échange de leur loyauté, ils furent privés de leurs droits légitimes. À ce sujet, Mushtaq Hossain écrit dans un article :

« Les musulmans considéreront cette mesure (la réunification des deux parties du Bengale) avec mépris. Le cabinet britannique a refusé de réexaminer la décision de Curzon. Dès lors, la réunification des deux parties du Bengale prouve que les autorités sont devenues impotentes. À l’avenir, personne ne pourra avoir confiance dans les promesses du gouvernement britannique. …Nous ne lancerons aucun mouvement pour faire revenir cette décision finale. Mais nous exigeons que les avantages dont les musulmans du Bengale oriental avaient bénéficié grâce à la partition leur soient assurés d’une manière ou d’une autre. …La politique britannique à l’égard de Tripoli et de la Perse a poussé les musulmans aux limites de leur patience. …Cette mesure rigoureuse a engendré de l’amertume dans l’esprit de notre nation. Ils ont commencé à penser qu’il n’y avait pas eu grand avantage à se retirer du Congrès. Certains quitteront peut-être la Ligue musulmane pour rejoindre le Congrès. C’est précisément ce que le Congrès espérait depuis si longtemps. Mais nous ne partageons pas cette manière de penser. Nous ne pouvons pas sacrifier nos propres institutions et nous fondre entièrement dans une majorité puissante. C’est la voie du suicide. Un cours d’eau, après s’être jeté dans la mer, perd son identité. Nous ne sommes pas hostiles au Congrès parce que nous sommes loyaux envers le gouvernement. La loyauté n’est pas notre objectif véritable ; elle n’est qu’un moyen d’atteindre nos objectifs. La loyauté est toujours conditionnelle. Elle ne peut supporter une pression déraisonnable. »

…Il est clair comme le jour que les musulmans ne peuvent plus faire confiance au gouvernement. Nous devrons compter sur Dieu et sur nos propres efforts. …Si nous parvenons, de ce point de vue, à nous organiser solidement, le gouvernement sera contraint de respecter nos sentiments. Nous devons tirer les leçons de tout ce qui s’est produit.

…….Le gouvernement estime inutile de discuter avec nous de notre avenir. La proclamation faite au nom du roi est venue, telle une force d’artillerie, écraser impitoyablement les dépouilles des musulmans. »

-(Zuberi, Tazkira Waqar, p. 228-240 ; A. Hamid, Muslim Separatism in India, p. 91)

Dans le discours présidentiel prononcé lors de la session de la Ligue musulmane tenue à Kolkata en mars 1912, Khwaja Salimullah, vétéran blessé de la lutte contre la partition du Bengale, déclara :

Après l’arrêt du mouvement contre la partition du Bengale, aucune personne responsable et douée de conscience ne put découvrir de raison légitime de remettre la question à l’ordre du jour. Cette partition, instaurée en 1905, resta en vigueur jusqu’en 1911. Nos ennemis furent affligés de voir les perspectives qu’elle ouvrait aux espoirs et aux aspirations des musulmans. En réalité, nous n’avions guère tiré de bénéfices particuliers de la partition. Le peu que nous avions obtenu, la communauté voisine nous l’arracha en provoquant un bouleversement général. Elle se vengea par des meurtres et des actes de brigandage, et boycotta les produits britanniques. Le gouvernement n’y trouva rien à redire. Bien que les musulmans n’eussent pas pris part à ces assassinats, ils demeurèrent fidèles au gouvernement. …La paysannerie musulmane avait bénéficié de la partition. Les zamindars hindous tentèrent de l’entraîner dans le mouvement, mais elle n’y prêta pas attention. C’est ainsi que commencèrent les affrontements entre hindous et musulmans. Le gouvernement adopta une politique de répression, mais celle-ci ne produisit aucun résultat. D’un côté se trouvait une communauté aisée et en révolte, de l’autre les musulmans pauvres, qui étaient du côté du gouvernement. Plusieurs années s’écoulèrent ainsi. Soudain, le gouvernement abrogea la partition. Nous ne fûmes même pas consultés à ce sujet. (Ahmed, Ruh-i-Raushan Mustaqbil, p. 58-59 ; A. Hamid, Muslim Separatism in India, p. 92)

Lors de la session spéciale du Congrès national indien tenue à Cocanada en 1923, Maulana Muhammad Ali, dans son discours présidentiel, protesta vivement contre l’abrogation de la partition du Bengale et déclara : « En récompense de leur loyauté, ils furent privés des droits qu’ils venaient d’acquérir, et l’expression de leur satisfaction à l’égard du gouvernement fut punie comme un crime capital. C’est un exemple si odieux qu’il serait difficile d’en trouver un autre dans l’histoire. »

-(Iqbal, Select Writings & Speeches, p. 162)

Beaucoup d’entre eux finirent par prendre conscience que le gouvernement britannique avait trahi les musulmans, qu’il avait fait volte-face, qu’une injustice extrême avait été commise à leur encontre et que, du fait d’une série d’actes terroristes et violents, leurs têtes jusque-là fièrement dressées s’étaient inclinées. Ils comprirent également que la réputation de la Grande-Bretagne avait été ternie aux yeux du monde lorsque, sept ans plus tard, une décision mûrement réfléchie, approuvée par le Parlement britannique après de longues délibérations, fut modifiée par une proclamation prononcée par le roi George V. C’est pourquoi certains tentèrent de déformer l’histoire des causes et des circonstances de la partition du Bengale afin de ménager le roi George V. Finalement, pour consoler les musulmans du Bengale oriental et compenser l’immense préjudice qu’ils avaient subi du fait de l’abrogation de la partition du Bengale, le gouvernement décida de créer une université à Dacca, afin de permettre aux populations sous-développées de cette région d’accéder à l’enseignement supérieur. Il est vrai que les hindous du Bengale furent transportés de joie par la réunification des deux Bengales, mais ils n’étaient absolument pas disposés à tolérer le moindre progrès ni la moindre prospérité des musulmans. Aussi la décision du gouvernement de créer une université à Dacca leur porta-t-elle un nouveau coup de tonnerre. Plusieurs dirigeants du Congrès, furieux, protestèrent vivement contre cette décision. Comme l’université de Kolkata était le principal foyer de l’éducation, de la culture et de l’influence hindoues, ils se mirent à soutenir que sa réputation serait diminuée si un autre centre d’enseignement concurrent était créé. Une délégation dirigée par Surendranath Banerjee rencontra immédiatement le vice-roi Lord Hardinge. Ses membres déclarèrent que la création d’une autre université dans la province compromettrait la paix et l’harmonie de la vie nationale. Les divisions existant entre les habitants relevant des deux universités ne feraient que s’aggraver. Ils avertirent également le vice-roi que la nouvelle université commencerait dans des conditions extrêmement modestes et ridicules. Selon eux, elle manquerait d’étudiants suffisamment doués et l’établissement d’enseignement supérieur destiné principalement aux cultivateurs musulmans n’aurait, à leurs yeux, aucune valeur.

-(Gouvernement de l’Inde, Speeches by Lord Hardinge of Penhurst, vol. 1, p. 203-220, Calcutta, 1916)

À ce propos, je citerai un court extrait du discours prononcé par feu A. K. Fazlul Huq, dirigeant musulman du Bengale, lors de la session budgétaire de 1913-1914 de l’Assemblée législative du Bengale, car ce discours est particulièrement remarquable. Il y déclara :

« Dans le rapport du gouvernement de l’Inde daté du 25 août, il a été promis que les intérêts musulmans ne seraient pas lésés par les changements résultant de l’annulation de la partition du Bengale. Dix-huit mois se sont ensuite écoulés, et le moment est venu de voir dans quelle mesure ils tiennent leur promesse. Peu après la proclamation du Delhi Durbar, lorsque Son Excellence le vice-roi arriva à Dhaka, chacun espérait qu’il ferait une déclaration destinée à satisfaire les musulmans. Certes, nous avons entendu annoncer la fondation de l’Université de Dhaka. Mais je dois dire que, par rapport à ce que nous espérions, cela est extrêmement insignifiant. Je ne veux pas minimiser l’importance de l’Université de Dhaka, car elle supprimera l’obstacle qui entravait le progrès de l’éducation au Bengale oriental. Je ne nie pas non plus les immenses avantages qu’offre une université résidentielle dans un centre musulman. Mais je proteste contre l’affirmation selon laquelle cette université serait créée uniquement au bénéfice des musulmans, ou qu’elle constituerait une mesure particulière destinée à les satisfaire. Le vice-roi a clairement déclaré : “Cette université est destinée à la fois aux hindous et aux musulmans, et il doit en être ainsi.” Cela a été restreint par crainte de susciter chez les hindous une réaction à la partition du Bengale. Un collège musulman et une Faculté d’études islamiques prévus dans le cadre de cette université ne peuvent pas davantage être considérés comme une faveur accordée aux musulmans. En effet, depuis plus d’un demi-siècle, le gouvernement entretient à Calcutta un collège exclusivement hindou, doté d’un personnel enseignant et administratif complet ainsi que de tout l’équipement nécessaire ; la création d’un collège musulman à Dhaka constituerait donc la reconnaissance tardive d’une revendication musulmane longtemps négligée. En ce qui concerne le département d’études islamiques, il faut dire que, dans une région où les musulmans aspirent depuis longtemps à l’enseignement de l’arabe et du persan, ce département n’est que le résultat naturel du programme de l’université de cette région. Tout le monde ne sait peut-être pas qu’un grand nombre d’élèves originaires des districts du Bengale oriental étudient dans les madrasas du Bengale, et qu’une université aurait été totalement injustifiable sans aucune disposition destinée à répondre aux besoins de cette catégorie d’habitants et à lui permettre d’acquérir les qualifications requises. J’espère que les responsables du gouvernement comprendront que, bien que les musulmans aient voté en faveur de l’Université de Dhaka, ils ne considèrent ni celle-ci, ni même un collège musulman et une Faculté d’études islamiques, comme une faveur qui leur serait accordée. »

— Bangladesh Historical Studies, discours sur le budget de 1913-1914, p. 149-150

La discussion qui précède a clairement montré quelle furent la mentalité et l’attitude de l’Inde hindoue et des Anglais à l’égard de la partition du Bengale, de la fondation d’une université à Dhaka et, plus généralement, de l’octroi de possibilités et d’avantages aux musulmans.

Il nous faut donc examiner et évaluer ce que les musulmans ont gagné et ce qu’ils ont perdu du fait de la partition du Bengale et de son annulation.

Depuis longtemps, les fonctionnaires britanniques de l’Inde réfléchissaient à la redistribution et à la réorganisation de certaines régions provinciales, afin d’assurer une administration ordonnée et harmonieuse, et dossier après dossier avait été constitué au secrétariat à ce sujet. En s’appuyant sur ces travaux, Lord Curzon divisa le Bengale, la plus vaste des provinces, et forma une nouvelle province appelée « Bengale-Oriental-et-Assam ». Les musulmans du Bengale n’avaient aucune idée de cette question. Toutefois, la partition fit naître l’espoir d’un bien-être et d’un progrès à tous égards pour les musulmans du Bengale oriental, à majorité musulmane. Les dirigeants hindous du Bengale, par pure jalousie à l’égard des possibilités et des avantages futurs des musulmans, lancèrent une vive agitation contre la partition. Cette agitation prit ensuite la forme du terrorisme et d’activités violentes. À cette occasion, l’attitude des hindous envers les musulmans devint manifeste. Les musulmans en Inde en vinrent à considérer comme menacés leur existence, leur culture, leur civilisation et leur héritage. Pour se défendre, une institution politique panindienne destinée aux musulmans de l’Inde fut créée sous le nom de « Ligue musulmane ». Les musulmans comprirent également le complot visant, sous le couvert d’une nation unique réunissant hindous et musulmans de l’Inde, à abolir leur particularité et à les fondre dans la nation hindoue. Une délégation de trente-six éminents dirigeants musulmans, conduite par l’Aga Khan, exposa ses aspirations au vice-roi et obtint l’instauration du système des élections séparées. Les musulmans furent reconnus comme une nation distincte ; il en résulta la partition de l’Inde et l’existence de deux États indépendants, l’Inde et le Pakistan.

Quinzième chapitre

De 1906 à 1936

L’histoire de ces trente années, de 1906 à 1936, constitue un chapitre important du mouvement d’émancipation des musulmans. Il faut pourtant dire qu’au cours de ces trois décennies, ils furent accablés par le conflit entre espoir et désespoir, et que l’on voit parfois leur état d’esprit politique sombrer dans le découragement.

Les deux extrémités de ces trois décennies furent marquées par deux caractéristiques éclatantes et pleines de vitalité. En 1906, elles furent illuminées par la vive lumière de l’espoir née de l’émergence d’une nationalité distincte des musulmans ; en 1936, conformément au Government of India Act de 1935 (India Act of 1935), ceux-ci s’employèrent à participer aux élections sur la base d’un scrutin séparé, en tant que nation distincte. La période intermédiaire s’écoula dans les conflits et les querelles avec la communauté hindoue voisine, dans la lutte et la compétition pour s’affirmer, dans l’analyse de l’assurance des musulmans auprès du gouvernement britannique ; parallèlement, le mouvement pour l’indépendance se poursuivait également.

En 1905, Lord Curzon avait proposé la partition du Bengale pour des raisons administratives. Mais lorsque la partition du Bengale fut réalisée et qu’elle ouvrit aux populations négligées de la région orientale à majorité musulmane la voie de l’instruction et du progrès matériel, toute la société hindoue commença à s’y opposer vivement. Cette opposition aveugle révéla précisément cette vérité : les hindous et les musulmans sont deux nations distinctes ; leurs espoirs et leurs aspirations, leur religion et leurs pratiques, leur vision de la vie, leur société et leur culture, leur politique et leurs orientations économiques sont entièrement distincts et séparés. Inspirée par cette prise de conscience, une puissante délégation musulmane soumit au gouvernement, en 1906, la demande d’élections séparées. Puisque l’autonomie politique était indispensable à la distinction nationale, une organisation politique musulmane fut fondée à Dacca en 1906 sous le nom de « Muslim League » : elle était le résultat inévitable d’une conscience politique et nationale nouvelle.

Le slogan ronflant du Congrès national indien était celui d’un nationalisme unique. Mais le mouvement unifié de l’ensemble de la nation hindoue pour l’annulation de la partition du Bengale dévoila le masque de ce nationalisme unitaire. La distinction entre hindous et musulmans devint manifeste, leur amertume réciproque ne cessa de croître et finit par prendre la forme d’affrontements communautaires. Depuis le drame tragique de Plassey jusqu’au dernier quart du XIXe siècle, dans la répression des musulmans menée par les Anglais, les hindous étaient les serviteurs les plus dociles et les favoris des Anglais. Les musulmans, en revanche, étaient à leurs yeux suspects et ennemis. Mais lorsque la partition du Bengale, les élections séparées et d’autres mesures semblables leur donnèrent l’impression que l’attitude britannique envers les musulmans avait changé et que les Britanniques leur étaient devenus favorables, la colère des hindous se tourna également contre leurs maîtres britanniques. Le terrorisme antibritannique commença alors.

Le roi George V et la reine Mary vinrent en Inde en 1911. À l’occasion de leur arrivée, une grande et somptueuse durbar fut organisée à Delhi. À l’issue de la durbar, le roi stupéfia tout le monde en annonçant que la capitale de l’Inde serait transférée de Calcutta à Delhi. L’annonce suivante fut encore plus surprenante et inattendue. Il annonça que la partition du Bengale était annulée. Ce fut une trahison extrême envers les musulmans, et l’opposition des musulmans aux Britanniques s’intensifia.

En revanche, les hindous éclatèrent de joie à l’annulation de la partition du Bengale. Il en résulta, d’une part, un accroissement des divergences et de la distance idéologiques et politiques entre hindous et musulmans et, d’autre part, une intensification de l’opposition des musulmans aux Britanniques. Le premier des trois objectifs de la Muslim League mentionnait précisément l’instauration de la loyauté envers les Britanniques. Mais la seconde déclaration du roi George V orienta leur réflexion dans une tout autre direction. Lors de la session de la Muslim League tenue en 1912, une proposition visant à élargir les objectifs de l’organisation fut adoptée, conformément à la protestation croissante des musulmans. C’était une proposition extrêmement importante. Cette proposition amendée fixa devant la Ligue l’objectif ferme de parvenir à l’indépendance complète. L’attention de la classe moyenne musulmane se porta donc également dans cette direction.

Il convient de signaler que Muhammad Ali Jinnah participa à cette session de la Ligue. Toutefois, on ne percevait encore chez lui aucun enthousiasme pour l’organisation de la Ligue. La raison de son manque d’intérêt pour la Ligue était qu’il croyait alors encore que sa politique était fondée sur la communauté. Il était un membre extrêmement enthousiaste du Congrès et croyait à l’unité entre hindous et musulmans. Il fut initié à la politique auprès de Gopal Krishna Gokhale. Gokhale fit remarquer : « Jinnah possède les qualités requises pour être l’ambassadeur de l’unité entre hindous et musulmans. »

Comme il ne considérait pas que son adhésion officielle à la Ligue fût incompatible avec son appartenance au Congrès, il devint membre de la Ligue. Son désir le plus ardent était de tenter d’unir les hindous et les musulmans en demeurant membre de la Ligue et du Congrès. Il s’y employa également de toutes ses forces. Mais, au cours de ses efforts inlassables pour les rapprocher, il constata que, loin de s’unir, hindous et musulmans voyaient leur distinction se préciser à travers les affrontements communautaires. Leurs objectifs et leurs buts politiques respectifs étaient différents, et leurs activités s’écoulaient dans des voies également différentes.

Lorsque la Première Guerre mondiale éclata en 1914, le Congrès et la Ligue musulmane aidèrent tous deux les Britanniques. À cette époque, les efforts en faveur de l’unité entre hindous et musulmans s’intensifièrent considérablement. En 1916, le pacte de Lucknow fut conclu par un comité commun du Congrès et de la Ligue. Ce pacte eut deux conséquences. Premièrement, il marqua le prélude à l’unité entre le Congrès et la Ligue pendant le mouvement du Khilafat qui allait suivre. Deuxièmement, par ce pacte, le Congrès national indien, porte-drapeau de l’idéologie d’une nation unique, reconnut l’existence politique et l’importance de la Ligue. Le Congrès reconnut l’existence et l’importance des conseils législatifs indiens. Il accepta d’accorder aux musulmans 40 % des sièges au Bengale, 50 % au Pendjab, 25 % au Bihar et 30 % dans les Provinces unies ; en acceptant en outre le système des élections séparées, le Congrès reconnut la spécificité musulmane.

Cependant, une vive opposition au pacte de Lucknow commença à se manifester du côté hindou, et des troubles communautaires éclatèrent également dans diverses régions de l’Inde.

On a observé à plusieurs reprises que chaque fois qu’une tentative de rapprochement entre hindous et musulmans était entreprise sur quelque base que ce soit, le groupe majoritaire la faisait échouer en déclenchant des troubles communautaires.

Trois événements de cette époque sont devenus célèbres dans l’histoire : le mouvement du Khilafat, la révolte mopla et le mouvement de l’Hijrat. Il me paraît également nécessaire d’en exposer le contexte.

Pendant la Première Guerre mondiale, le Congrès et la Ligue musulmane apportèrent une coopération totale aux Britanniques. En retour de cette loyauté, ils espéraient que le gouvernement britannique accepterait leurs revendications minimales. En 1917, la déclaration lue à la Chambre des communes par le secrétaire d’État de l’époque promettait l’établissement progressif d’un gouvernement responsable dans le sous-continent indien. Mais le plan de réformes Montagu-Chelmsford, annoncé en 1919, était très insuffisant au regard des revendications formulées dans le pacte de Lucknow. Une autre loi statutaire adoptée cette année-là, connue sous le nom de loi du vice-roi, plongea les Indiens dans la stupeur et l’indignation. Cette loi accordait au gouvernement le pouvoir de prendre des mesures rigoureuses contre les opposants à l’État, sans même l’avis d’un jury. Il ne restait plus à personne le moindre doute que cette loi avait été adoptée précisément pour réprimer tout mouvement en Inde. Voilà donc la récompense accordée aux habitants de l’Inde pour leur soutien sans réserve pendant la guerre. La loi fut adoptée le 18 mars et, pour protester, Gandhi appela à une grève générale dans tout le pays le 30 mars. De violents affrontements eurent lieu au Pendjab lors de la grève. Ils aboutirent au massacre de Jallianwala Bagh. Le général Dyer fit impitoyablement tirer 1 650 balles, tuant 379 personnes et en blessant 1 137, ajoutant ainsi un chapitre particulièrement honteux à l’histoire de la domination britannique dans ce pays.

Le mouvement du Khilafat

Le mouvement du Khilafat était lié à ces événements. Il convient toutefois d’ajouter quelques précisions à ce sujet. Les musulmans indiens, ayant perdu le pouvoir de gouverner ce pays, vivaient dans la douleur et l’orgueil blessé. Ils cherchèrent à trouver quelque réconfort à cette souffrance en s’appuyant sur le sultan de Turquie. La Turquie n’était pas seulement un État musulman ; son sultan était considéré comme le calife du monde musulman et comme le symbole de l’unité de celui-ci. Bien entendu, tant que l’Empire moghol fut puissant en Inde, le sultan de Turquie ne bénéficia pas de cette dignité. Quoi qu’il en soit, par la suite, la conscience panislamique qui se développa parmi les musulmans adopta la Turquie comme symbole de l’unité musulmane. Pendant la Première Guerre mondiale, la Turquie rejoignit le camp opposé aux Britanniques. Les musulmans indiens espéraient qu’en raison du soutien sans réserve qu’ils avaient accordé aux Britanniques, la Turquie serait épargnée par toute forme de châtiment. Lloyd George leur avait d’ailleurs donné des assurances en ce sens. Mais l’objectif des Britanniques était de détruire le symbole de l’unité du monde musulman. C’est pourquoi Lawrence fut envoyé parmi les Arabes pour y prêcher le poison du nationalisme arabe. Influencé par la propagande de Lawrence, le chérif de La Mecque, Chérif Hussein Hachémite, commença, au nom de « l’indépendance nationale des Arabes », une guerre contre les musulmans eux-mêmes, au mépris de l’unité du monde musulman, poignardant ainsi la Turquie dans le dos. Détruire, par les vapeurs empoisonnées d’un nationalisme régional étroit fondé sur la langue, le sultanat turc, c’est-à-dire le symbole de l’unité du monde musulman, tel était l’objectif des Britanniques, et ils l’atteignirent. Les puissances alliées remportèrent la victoire dans la Première Guerre mondiale et, dès leur victoire, elles se partagèrent le vaste Empire turc au moyen d’un accord secret, comme on partage un gâteau entre des singes. En mai 1919, il ne resta dans la capitale ottomane qu’un sultan réduit à un rôle nominal. Toutes les régions, de l’Algérie à Bahreïn, furent morcelées et distribuées entre la France, la Grèce et la Grande-Bretagne.

Le morcellement de l’État ottoman provoqua ainsi un vif mécontentement parmi les musulmans indiens. Les dirigeants musulmans firent part de leur indignation au vice-roi de l’Inde. Une délégation de dirigeants, parmi lesquels Maulana Muhammad Ali Jauhar et Sayyid Sulayman Nadwi, se rendit à Londres pour exposer leur position aux autorités britanniques. Il leur fut répondu que la Turquie ne pourrait récupérer que ses propres territoires, à l’exclusion des autres régions. C’est alors qu’un puissant mouvement du Khilafat éclata en Inde pour rétablir le califat en Turquie.

Un puissant comité du Khilafat fut constitué en Inde. Face à la crise du Khilafat, les souffrances et les douleurs accumulées par les musulmans pendant un siècle et demi firent jaillir les flammes ardentes d’une intense protestation. Le pionnier de l’éveil de la conscience musulmane fut Maulana Muhammad Ali Jauhar. Il était le visionnaire qui rêvait d’instaurer un « islam libre dans une Inde libre ». Par l’intermédiaire d’un journal en anglais intitulé Comrade, il s’efforçait de susciter un renouveau parmi les musulmans. Il affirmait que répondre à l’appel du mouvement du Khilafat était un devoir impératif pour chaque musulman.

Le Congrès et la Jamiat Ulama-e-Hind, qui le soutenait, exprimèrent leur soutien sans réserve au mouvement du Khilafat. Le 10 août 1919, un appel fut lancé pour observer dans tout le pays la Journée du Khilafat. Dans l’ensemble du pays, une agitation sans précédent et irrépressible commença, avec des grèves générales, des manifestations et des réunions. En l’espace d’un mois, vingt mille musulmans se livrèrent afin d’être emprisonnés. Dans les marchés et les champs, dans les villes et les ports, dans les villages et les campagnes, les gens ne parlaient que du mouvement du Khilafat et de leur disposition à consentir pour lui tout sacrifice et toute offrande.

En novembre, la session du comité du Khilafat s’ouvrit à Delhi. M. Gandhi y participa. Dans son discours, il conseilla d’adopter une politique de « non-coopération » avec le gouvernement britannique.

Lors de la conférence du comité du Khilafat tenue en mai 1920, la décision de lancer le « mouvement de non-coopération » (Non-Cooperation Movement) fut adoptée. Grâce au mouvement de non-coopération, les protestations contre les Britanniques ne cessèrent de s’intensifier.

C’est en 1922 que je reçus pour la première fois les rudiments de l’instruction dans une école d’un village reculé du Bangladesh. Autant que je m’en souvienne, durant mon enfance, je vis la population tout entière — élèves et enseignants, cultivateurs et ouvriers, gens de toutes conditions — ferme et inébranlable dans sa résolution de rétablir le Khilafat. Elle était toujours prête à consentir n’importe quel sacrifice et à donner sa vie avec le sourire.

Pourtant, malgré tout cela, ce mouvement du Khilafat, si plein de vie, connut une fin prématurée. Kemal Atatürk de Turquie reconquit, avec un courage et une bravoure extraordinaires, de nombreux territoires aux mains des Anglais. Il unifia le peuple turc et rendit à la Turquie son ancienne gloire. Mais dès qu’il eut pris le pouvoir, il destitua, en novembre 1922, le sultan Muhammad Hashim, puis, en mars 1924, exila du pays le dernier calife de Turquie, le sultan Abdul Majid, décrit comme une marionnette de bois, et abolit ainsi le Khilafat. En Inde, le mouvement du Khilafat aboutit à l’échec. Le désespoir s’abattit sur les musulmans. Le docteur Moinul Huq dit : « La décision de Kemal Atatürk porta un coup extrêmement dur au cœur des musulmans du sous-continent indien liés au mouvement du Khilafat. Maulana Muhammad Ali fut le plus profondément atteint, car il était lui-même la source et le centre vital de ce mouvement. Sharif Husain, qui avait été au service des Britanniques et qui, par ses agissements, était devenu impopulaire auprès du monde musulman, se proclama alors prétendant au califat. Les Britanniques ne lui apportèrent aucune aide à cet égard. De son côté, il ne possédait pas non plus la force nécessaire pour entraver l’expédition du chef wahhabite Ibn Saoud. Dès la fin de l’année, Ibn Saoud lança une expédition contre La Mecque et Taïf, s’en empara et étendit ainsi son autorité sur la majeure partie du Hedjaz. »

-(Dr Moyenal Huq, History of Freedom Movement, vol. 3, partie 1 ; Abul Afak — une vie, une pensée, un mouvement — (ouvrage en ourdou), p. 69)

Le mouvement de l’Hijra

Pendant le mouvement du Califat, le mouvement de l’hégire commença en Inde. Le maulana Abul Kalam Azad lança le mouvement de l’hégire après sa libération de la prison de Ranchi. Les oulémas émirent une fatwa selon laquelle l’Inde était un dar al-harb et qu’il fallait émigrer d’ici vers un quelconque dar al-islam. Le roi d’Afghanistan, l’émir Amanullah Khan, déclara lors d’une assemblée publique : « Les musulmans indiens peuvent assurément émigrer et venir dans notre pays. » Sur la proposition du maulana Azad, les musulmans, sans la moindre réflexion, se résolurent fermement à accomplir l’hégire. Un comité de l’hégire fut établi à Delhi et un bureau fut dûment ouvert. Sous l’effet de ce mouvement, dont le principal instigateur était le maulana Abul Kalam Azad lui-même, des milliers de musulmans vendirent tous leurs biens et prirent la route de l’Afghanistan. Rien qu’au mois d’août 1920, dix-huit mille personnes émigrèrent. Entre cinq cent mille et deux millions de musulmans furent dépossédés de leur foyer par ce mouvement et connurent un malheur indescriptible.

Mais ce mouvement reposait essentiellement sur un simple élan irréfléchi. On s’y était lancé sans aucun plan mûrement réfléchi et sans examiner ni analyser les conséquences de l’hégire.

Ali Sufian Afaki raconte : « Le maulana Maududi et son frère décidèrent d’accomplir l’hégire. M. Tajammul Hossain, secrétaire du comité de l’hégire, était leur parent. Il incita les deux frères à émigrer. Mais la discussion révéla que le comité de l’hégire n’avait aucun plan convenable à ce sujet. Bien que des groupes entiers de gens fussent partis pour l’Afghanistan, aucune discussion n’avait eu lieu à ce propos avec le gouvernement afghan. Le mufti Kifayatullah et le maulana Ahmad Saeed n’avaient eu aucune discussion à ce sujet. Le mufti Kifayatullah et le maulana Ahmad Saeed y étaient les plus avancés. M. Maududi rencontra ces deux hommes et signala du doigt les défauts et les lacunes d’un mouvement dépourvu de plan. Après avoir reconnu ces défauts, ils prièrent M. Maududi d’élaborer un plan. M. Maududi déclara qu’il fallait d’abord demander au gouvernement afghan s’il acceptait de réinstaller les émigrés venus de l’Hindoustan et, dans l’affirmative, de quelle manière cette réinstallation aurait lieu. On s’entretint avec l’ambassadeur afghan. Il déclara : “Mon gouvernement se trouve actuellement dans une situation très embarrassante. Certes, le gouvernement hésite à renvoyer ceux qui sont partis en Afghanistan. Mais, malgré cela, il est au-delà de ses capacités de prendre leur charge.” Ainsi, la question de l’hégire prit fin ici même. »

— Abul Afak, Une vie, une pensée, un mouvement, p. 77-78.

Ainsi, l’élan impétueux du mouvement du Califat et de celui de l’hégire en Inde s’arrêta soudainement, et les deux mouvements échouèrent. Les musulmans indiens n’étaient nullement responsables de cet échec. C’est la Turquie qui en était responsable. Kemal Pacha ne mit pas seulement fin au califat ; il exila également le calife pendant deux ans. La flamme ardente qui s’était allumée en Inde à la faveur du mouvement du Califat et qui avait terrifié le gouvernement indien s’éteignit, en quelque sorte à travers un écran de fumée, réduisant en miettes l’espoir et l’enthousiasme des musulmans.

L’effort d’unité entre hindous et musulmans qui se poursuivait à travers ce mouvement échoua lui aussi avec l’échec du mouvement. Des affrontements sanglants recommencèrent entre hindous et musulmans. Que la coopération de Gandhi au mouvement du Califat ait été sincère ou non, nombre de membres hindous du Congrès ne purent soutenir ce mouvement de tout cœur. Beaucoup d’entre eux se demandaient : quel avantage les musulmans retireraient-ils du rétablissement du califat ? Ainsi, même si le mouvement du Califat avait réprimé pour quelque temps leur tendance aux affrontements communautaires, celle-ci releva de nouveau la tête après l’échec du mouvement. Ils provoquèrent des émeutes et des troubles sous prétexte de faire jouer de force de la musique devant les mosquées, et ces émeutes prirent la forme d’affrontements sanglants avant de s’étendre de tous côtés. Les différences communautaires commencèrent à apparaître plus nettement entre eux. Chaque fois que les musulmans, négligés et arriérés depuis un siècle et demi, cherchaient à obtenir la moindre possibilité ou le moindre avantage dans la vie, ils entraient inévitablement en conflit avec la communauté majoritaire et puissante. À cette époque, les zamindars hindous du Bengale et les commerçants du Pendjab commencèrent à infliger de cruelles persécutions à leurs sujets et débiteurs musulmans. L’agitation que les mouvements du Califat et de la Non-Coopération avaient éveillée dans l’esprit des gens trouva, après l’arrêt de ces deux mouvements, son expression dans les affrontements communautaires.

La révolte moplah

La révolte moplah de cette époque était liée au mouvement du Califat. La répression de cette révolte moplah révéla, d’une part, la férocité des dirigeants anglais et, d’autre part, l’expression de l’attitude violente des hindous à l’égard des musulmans.

Au début de l’ouvrage, quelques indications sont données sur les Moplahs. Ils étaient des habitants musulmans de la région du Malabar, dans le Deccan méridional, et se disaient descendants de marchands arabes. Ils étaient extrêmement courageux et profondément religieux. Parce qu’ils étaient exploités et opprimés par les Anglais, ils se révoltèrent contre les Britanniques en 1873, 1885, 1894 et 1896. Ils furent ainsi maintes fois persécutés par les Britanniques. L’agriculture et le commerce du poisson constituaient leurs principales activités. Ils étaient en retard sur le plan de l’instruction, tandis que les zamindars, les prêteurs et les percepteurs hindous les soumettaient à de cruelles exactions et persécutions. Malgré leurs requêtes et leurs représentations auprès des autorités britanniques, ils n’obtinrent aucun résultat. Leur histoire de persécution remontait donc à une longue période. Écrasés par les Britanniques ainsi que par les zamindars et prêteurs hindous, ils dépérissaient et mouraient lentement depuis des générations. Puis, à la fin de la deuxième décennie du XXe siècle, le mouvement du Khilafat et le mouvement de non-coopération commencèrent en Inde. La vague de ces mouvements atteignit également le Malabar. Comme on l’a déjà dit, les Moplahs étaient épris de liberté, courageux et profondément religieux. Pensant que la restauration du califat islamique et, avec elle, l’indépendance de l’Inde mettraient fin à leurs longues années de persécution et d’oppression, ils participèrent eux aussi au mouvement du Khilafat et au mouvement de non-coopération avec un enthousiasme et une ardeur considérables. C’est alors que leur conflit avec les autorités commença. Les populations hindoues voisines aidèrent de toutes leurs forces la classe dirigeante à les réprimer. Les Moplahs durent donc lutter à la fois contre les autorités et contre la communauté hindoue.

Il est impossible de trouver les mots pour décrire le récit terrifiant et poignant de la barbarie et de la cruauté dont fit preuve le gouvernement britannique en réprimant les Moplahs. Pendant que les exactions et les persécutions se poursuivaient, le gouvernement interdit dans tout le Malabar la tenue de réunions publiques, l’entrée des nouvelles et des journaux depuis l’extérieur, ainsi que l’envoi sans censure, du Malabar vers l’extérieur, de nouvelles, de télégrammes et de lettres. Le Malabar fut placé derrière un rideau de fer. Pourtant, si, d’une manière ou d’une autre, le récit de leurs persécutions parvenait à filtrer à l’extérieur et si les habitants du monde extérieur, en particulier les musulmans, commençaient à leur témoigner de la sympathie, des milieux guidés par leurs intérêts lancèrent une intense campagne contre les Moplahs. Ces campagnes étaient infondées, fabriquées de toutes pièces et imaginaires. En 1922, deux brochures de propagande furent publiées par des hindous à Saharanpur et à Amritsar.

Dans la brochure intitulée « Dastan-e Zulm », publiée à Amritsar, on tenta d’exciter la communauté hindoue contre les musulmans en relatant, au nom des Moplahs, des récits d’atrocités indicibles commises contre les hindous. Les Moplahs y étaient accusés de meurtre, de pillage, d’incendie, d’enlèvement de femmes hindoues et de conversions forcées à l’islam, entre autres. Le récit affirmait que, si la victime des persécutions était un homme hindou, on lui faisait d’abord prendre un bain, puis on lui coupait les cheveux selon la coutume musulmane ; ensuite, on l’emmenait à la mosquée, où on le contraignait à réciter la kalima, on le circoncisait et on lui faisait revêtir des vêtements musulmans. S’il s’agissait d’une femme, on lui faisait seulement porter un certain vêtement moplah coloré et on lui mettait un certain type de boucles d’oreilles.

La brochure intitulée « La sanglante histoire du Malabar », publiée à Saharanpur, affirmait que les Moplahs invitaient les hindous voisins à rejoindre le mouvement du Khilafat. Selon cette brochure, ceux qui acceptaient étaient épargnés ; quant à ceux qui refusaient, ils étaient enfermés dans les maisons des Moplahs et contraints par la force de manger du bœuf. Ensuite, leurs proches étaient tués sous leurs yeux. S’ils refusaient encore, ils étaient tués, leurs cadavres démembrés étaient jetés dans un puits et leurs maisons étaient réduites en cendres.

D’un côté, les efforts pour unir hindous et musulmans se poursuivaient, et, grâce à leur action commune dans le cadre du mouvement du Khilafat et du mouvement de non-coopération, on s’employait à préparer en Inde les esprits à la lutte pour l’indépendance ; de l’autre, on ne se contentait pas d’exciter la communauté hindoue contre les musulmans et de la détourner ainsi du mouvement du Khilafat et du mouvement de non-coopération : on appelait encore, dans tout le pays, au massacre massif des musulmans. Pour certains, le massacre des musulmans était plus cher que l’obtention de l’indépendance. Ils empoisonnèrent donc l’atmosphère communautaire en diffusant des récits imaginaires, ce qui provoqua le début de nouvelles émeutes et de nouveaux troubles dans toute l’Inde.

Ces graves campagnes de propagande n’échappèrent pas à l’attention des musulmans qui soutenaient le mouvement du Khilafat. Le Comité central du Khilafat dépêcha une commission chargée de recueillir des informations exactes sur les Moplahs ; dans le rapport qu’elle présenta, elle rendit principalement et en premier lieu les fonctionnaires locaux responsables de la révolte moplah. Elle déclara que la situation était parfaitement normale et paisible et qu’aucun signe de révolte n’avait été observé. Comme les musulmans des autres régions de l’Inde, les musulmans moplahs rejoignirent le mouvement du Khilafat, et l’administration locale se mit à le réprimer avec la plus grande rigueur. La brutalité de la police les contraignit à se révolter. Le conflit commença de la manière suivante : la police arrêta le secrétaire du comité local du Khilafat et l’attacha à un arbre. Puis sa femme fut amenée devant lui et dévêtue, tandis qu’il la regardait, impuissant. Un constable de police le gifla. Ensuite, un autre militant du Khilafat fut accusé, sous un prétexte fallacieux, de fabriquer des armes. Finalement, la police s’attaqua aux maisons des Moplahs, pilla tous leurs biens et, dans certains endroits, infligea des sévices bestiaux aux membres des familles. Comme cela ne les désarmait toujours pas, ils ouvrirent un feu déchaîné sur les Moplahs. Ceux-ci étaient naturellement épris de liberté, courageux et valeureux combattants. Lorsqu’ils furent soumis à de telles atrocités, ils résistèrent à la police au péril de leur vie et finirent par se résoudre à poursuivre la lutte. Dans le combat qui commença alors, les forces réunies de la police et des magistrats subirent la défaite et furent chassées de leurs postes. Elles s’enfuirent en abandonnant de nombreuses armes. La situation passa alors entièrement sous le contrôle des Moplahs. Jusqu’alors, leurs relations avec les hindous étaient bonnes. Dans cette situation tendue, les Moplahs protégèrent la vie et les biens des hindous. En août 1921, les Moplahs proclamèrent officiellement leur indépendance. Dans la semaine qui suivit le début de la révolte, ils arrachèrent au gouvernement britannique deux grands taluks, Ernad et Walluvanad, et y établirent un État indépendant du Khilafat.

Deux semaines plus tard, le gouvernement britannique envoya au Malabar des centaines de soldats, des tanks de toutes tailles, des canons, des bombes, plusieurs canonnières et des navires de guerre, créant une situation telle qu’on aurait dit qu’une grande guerre avait commencé contre une puissance considérable. Lors des premiers combats, comme cela s’était produit avec la police, quelques zamindars et prêteurs tyranniques trouvèrent la mort sous la fureur de la population. Le gouvernement britannique donna à l’affaire un caractère communautaire et lança les hindous contre les Moplahs. La population hindoue ainsi que les zamindars et les prêteurs avancèrent alors avec l’aide des soldats et de la police. La plupart des hindous commencèrent à espionner les Moplahs et à les livrer injustement aux autorités. Ceux-ci durent donc se lancer dans la lutte contre les Britanniques comme contre les hindous. Mais combien de temps ces malheureux Moplahs pouvaient-ils combattre la formidable armée britannique, parfaitement organisée ? Des centaines de volontaires de l’Arya Samaj venus de l’Inde au Malabar sous prétexte de distribuer des secours se mirent à aider de diverses manières la police et les soldats.

Les Moplahs poursuivirent leur lutte contre les Britanniques et les hindous pendant un mois avec un courage infini. Le gouvernement bombarda sans distinction les régions moplahs depuis les airs, les navires de guerre et les canons, tuant près de dix mille hommes, femmes et enfants, et réduisant leurs maisons, leurs boutiques et leurs champs à l’état de ruines. Puis, avec l’aide de la population hindoue, commencèrent les arrestations massives ainsi que les tortures et persécutions d’une cruauté diabolique. Un événement suffit à démontrer la cruauté et la barbarie du gouvernement. Près d’une centaine de dirigeants moplahs éminents furent arrêtés, entassés dans un wagon de marchandises et envoyés à Calicut, portes fermées. À l’arrivée, lorsqu’on ouvrit les portes, on constata que soixante d’entre eux étaient morts et que les survivants se trouvaient à l’agonie. Même leurs cadavres ne reçurent aucun respect. Un traitement humain aussi diabolique et aussi brutal envers des êtres humains est introuvable dans l’histoire de l’humanité, à plus forte raison dans l’âge d’or, et même dans les récits des temps primitifs.

Après les tortures et les persécutions infligées par la police et les soldats du gouvernement britannique, le procès de ceux qui avaient survécu commença. Près de vingt mille hommes, femmes et enfants moplahs furent arrêtés. Même en prison, ils subirent des sévices inhumains. Le gouvernement constitua des tribunaux spéciaux pour les juger. Comme aucun avocat venu de l’extérieur ne fut autorisé à entrer au Malabar, les malheureux Moplahs ne purent même pas assurer leur propre défense. Pendant les procès, les cris de détresse dus au manque de nourriture et de vêtements commencèrent à retentir dans chaque foyer des accusés. De nombreux hommes, femmes et enfants moururent de faim. À cette époque, le ciel et l’air du Malabar résonnaient des lamentations et des pleurs déchirants des opprimés. Près d’un millier de personnes furent condamnées à mort. Plus de deux mille Moplahs furent condamnés à la réclusion à perpétuité, aux travaux forcés de longue durée ou à la déportation. Très peu de Moplahs furent acquittés. Près de huit mille Moplahs furent condamnés à cinq ou dix ans de travaux forcés. Parmi les autres, aucun ne fut condamné à moins de six mois de prison. Presque tous les imams des mosquées des régions touchées furent accusés de sédition. Ainsi, les mosquées elles-mêmes furent poussées au bord de la destruction. Après que les Moplahs condamnés eurent enduré plusieurs années de souffrances indescriptibles en déportation, le gouvernement autorisa leurs familles à se rendre aux îles Andaman pour y vivre avec eux. De cette manière, le gouvernement britannique se félicita d’avoir presque entièrement expulsé les Moplahs du Malabar.

Dans l’histoire des mouvements du Khilafat et de la non-coopération en Inde, le récit des tortures et des persécutions infligées aux Moplahs par le gouvernement britannique est le plus déchirant et le plus poignant. Gandhi et le Congrès observèrent à cet égard un silence complet.

Sous le puissant déferlement des mouvements du Khilafat et de la non-coopération, les musulmans se trouvaient alors comme des morts-vivants, et la faible voix de leurs appels ne parvint pas aux oreilles du gouvernement britannique. Au prix de grands efforts, seul le Comité du Khilafat put apporter quelque aide aux Moplahs sans défense. Sans cela, bien d’autres hommes, femmes et enfants moplahs auraient prématurément succombé. Le comportement du Congrès envers les Moplahs peina nombre de ses membres musulmans ; c’est parce que le Congrès bénéficiait de leur soutien qu’il adopta le silence.

Lorsqu’on examine côte à côte le gouvernement britannique et les hindous et musulmans, dans l’histoire de l’Inde au cours des derniers siècles, il apparaît clairement que, dans ce sous-continent, les Britanniques et la communauté hindoue n’ont en rien manqué à jouer leur rôle d’ennemis jurés des musulmans. Leur seul objectif était d’éradiquer la nation musulmane de ce sous-continent. L’examen de l’histoire ultérieure rendra cette vérité encore plus évidente.

(Voir Muslim Separatism in India, Abdul Hamid, et Notre lutte pour la libération, Muhammad Waliullah.)

La répression de la révolte des Moplahs avec une cruauté extrême, l’échec des mouvements du Khilafat et de la non-coopération, ainsi que l’indifférence totale du Congrès et de Gandhi envers les Moplahs, provoquèrent une nouvelle rupture dans les relations entre hindous et musulmans. En 1924, le docteur Mahmud, envoyé par M. Gandhi, recueillit des informations auprès de la communauté hindoue du Malabar et remit à Gandhi un rapport qui déclarait que les accusations portées contre les Moplahs étaient dénuées de tout fondement. L’accusation selon laquelle ils auraient converti des hindous à l’islam par la force était entièrement fausse et infondée. Gandhi répondit : « Personne ne connaît la vérité véritable. »

-(Tha Indian Quarterly Register, 1942, vol. 1, no 2, p. 645 ; Muslim Separatism in India, A. Hamid, p. 160)

La déclaration précitée de Gandhi prouve que rien de ce que disent les musulmans ne lui paraît digne de foi, tandis qu’il est prêt à accepter tout ce que dit un hindou comme une parole védique.

Ce qui se produisit après ces événements douloureux fut encore plus douloureux. En septembre 1922, à Multan, les hindous attaquèrent les musulmans à l’occasion du Muharram. L’année suivante, la situation se dégrada considérablement à Saharanpur, où, l’année précédente, la distribution de brochures intitulées « La sanglante histoire du Malabar » attisait le feu communautaire chez les hindous. Dans cet affrontement communautaire à Saharanpur, 300 personnes furent tuées, dont la plupart étaient musulmanes. En 1924, dix-huit émeutes éclatèrent en différents endroits. Ces affrontements communautaires s’étendirent rapidement jusqu’au Bihar et au Bengale, et prirent une grande ampleur jusqu’en 1926.

Attaques soigneusement planifiées contre l’islam et les musulmans

La Ligue musulmane indienne perdait progressivement sa popularité. Lors des mouvements du Khilafat et de la non-coopération, elle avait déjà pris du retard en matière de popularité. Pendant les émeutes communautaires entre hindous et musulmans dans tout le pays, elle ne parvenait pas à tenir tête aux hindous soutenus par la police. Il lui était donc également impossible d’apporter une aide significative aux musulmans lors des émeutes. Par ailleurs, comme de nombreux membres du Congrès, attachés à la non-violence et confiants dans l’unité communautaire, continuaient à provoquer des troubles, le Congrès devint lui aussi un objet de haine aux yeux des musulmans. Dans l’espoir de l’unité communautaire, les musulmans firent preuve d’une générosité excessive et enfreignirent les principes traditionnels de l’islam. Ils autorisèrent Swami Shraddhanand, dirigeant de l’Arya Samaj, à prononcer un discours depuis le minbar sacré de la grande mosquée de Delhi. La générosité sans précédent dont les musulmans firent preuve envers lui et envers la communauté hindoue, au mépris de la sainteté de la mosquée, leur fut rendue par Swami Shraddhanand d’une manière qui demeure un exemple incomparable dans l’histoire de la trahison.

Il convient de signaler que ce dirigeant de l’Arya Samaj était également un membre éminent du Congrès et qu’il avait été emprisonné après avoir rejoint le mouvement de non-coopération. Alors qu’il se trouvait dans la prison de Lahore, il eut des consultations secrètes avec un haut fonctionnaire anglais du Pendjab et fut libéré avant l’expiration de sa peine. Dès sa sortie de prison, son objectif fut d’initier les musulmans à l’hindouisme et de les transformer en une nouvelle caste inférieure d’intouchables. Il se lança ainsi dans une entreprise visant à reléguer la nation musulmane au rang d’une caste impure. À Gurgaon, Alwar, Bharatpur et dans d’autres lieux, un grand nombre de musulmans illettrés furent progressivement convertis sous l’effet de diverses promesses et menaces. Avant leur conversion, les musulmans étaient contraints de boire de l’eau mêlée de bouse de vache et de s’en laver de la tête aux pieds. La conversion forcée de musulmans innocents et illettrés à l’hindouisme se poursuivit ainsi avec une énergie redoublée.

Le gouvernement britannique n’avait jamais éprouvé la moindre considération pour les musulmans ni pour leur religion. Sinon, s’il l’avait voulu, il aurait pu mettre fin sans difficulté à cette persécution religieuse. Mais il demeura dans un silence total. Cette activité néfaste des membres de l’Arya Samaj — probablement sur l’instigation de quelques puissants fonctionnaires britanniques — avait à ce point exaspéré et enflammé les musulmans qu’un certain Abdul Rashid mit fin à cette activité néfaste en assassinant Shraddhanand en plein jour. Condamné à mort après son procès, cet Abdul Rashid, d’origine obscure, monta sur l’échafaud le sourire aux lèvres.

Après cet événement, Gandhi lui-même commença à tenir publiquement des propos outrageants contre l’islam. Il déclara à maintes reprises lors de réunions publiques : « L’islam initie les adeptes des autres religions au meurtre, et les musulmans considèrent celui-ci comme un moyen d’obtenir le salut dans l’au-delà. »

Cette déclaration de Gandhi affligea et exaspéra l’Inde musulmane. Lors d’un discours prononcé un jour à la grande mosquée de Delhi, Maulana Muhammad Ali exprima sa tristesse et déclara : « Il faut répondre à cette déclaration de Gandhi d’une manière qui lui brise les dents. Car par cette déclaration, il donne une interprétation erronée du djihad sacré et sublime de l’islam. »

Par la suite, le maulana Sayyid Abul A‘la Maududi rédigea un ouvrage d’une grande rigueur argumentative et faisant autorité, intitulé « Al-Jihadu fil Islam ». Dans cet ouvrage, il expose avec une érudition approfondie les principes fondamentaux de l’islam, ses buts et ses objectifs, la guerre et la paix en islam, ainsi que les principes et relations internationaux, entre autres sujets, et réfute les conceptions erronées que Gandhi tenta de faire naître, par ses déclarations, au sujet de l’islam et du djihad islamique.

Je pense qu’il ne serait pas déplacé de porter quelques remarques concernant cet ouvrage à l’attention des lecteurs.

Les cinq premiers chapitres de ce volumineux ouvrage exposent en détail les règles du droit islamique relatives à la valeur du djihad islamique, à la guerre défensive, à la guerre réformatrice, à la propagation de l’islam et à l’épée, ainsi qu’à la guerre et à la paix.

Le sixième chapitre traite des principes de la guerre dans les religions hindoue, bouddhiste, juive et chrétienne.

Le septième chapitre est consacré à la guerre et à la paix telles qu’elles sont conduites sous la civilisation actuelle. On peut affirmer sans la moindre hésitation qu’à ce jour, dans aucune langue du monde, personne n’a écrit sur ce sujet un ouvrage aussi riche en informations, aussi argumenté et faisant autant autorité.

C’est au seul maulana Sayyid Abul A‘la Maududi qu’Allah Tout-Puissant a accordé cet honneur.

Allah Iqbal fait un éloge extrêmement chaleureux de cet ouvrage. Celui-ci a été traduit en bengali et compte 592 pages.

Le mouvement de l’organisation

Le dirigeant du « mouvement Sangathan », Lala Hardayal, déclara publiquement que les musulmans devaient soit se convertir à l’hindouisme, soit plier bagage et quitter l’Inde.

En 1925, un dirigeant hindou nommé Satyadev déclara : « Puisque nous sommes puissants en tant que majorité, nous soumettrons aux musulmans les conditions suivantes :

« Il ne sera pas permis de reconnaître le Coran comme un livre révélé, ni d’admettre que Muhammad est un prophète. Il faudra abandonner les fêtes musulmanes et célébrer les fêtes hindoues. Il faudra renoncer aux noms musulmans et prendre des noms tels que Ramdid et Krishnakhan. Il faudra prier en hindi au lieu de l’arabe. »

— (Une histoire du mouvement pour la liberté, L’opinion publique musulmane bengalie reflétée dans la presse bengalie, 1901-1930, Mustafa Nurul Islam.)

À l’époque contemporaine du mouvement de purification shuddhi de l’Arya Samaj, le Dr Moonje et Bhai Parmanand excitèrent les hindous contre les musulmans par l’intermédiaire du mouvement « Sangathan ». Il en résulta des affrontements communautaires sanglants en divers endroits. Lorsque la situation se dégrada à l’extrême, le Dr Saifuddin Kitchlew entra lui aussi dans l’arène avec le mouvement. Grâce à leurs efforts inlassables, l’élan dévastateur des mouvements « shuddhi » et « Sangathan » fut quelque peu contenu.

Mais la flamme communautaire ne s’éteignit nullement dans le cœur des hindous. Un certain Rajpal, membre de l’Arya Samaj à Lahore, raviva la haine envers les musulmans. Il publia un ouvrage intitulé « Rangila Rasul », dans lequel étaient imputées au caractère du Prophète universel Muhammad Mustafa des calomnies infâmes et odieuses. Cela porta un coup极ême aux sentiments religieux des musulmans. Alors un musulman nommé Ilmuddin assassina Rajpal et se rendit en souriant au gibet.

Revendiquer l’autonomie des régions à population musulmane

Au lieu de s’apaiser, les troubles et les émeutes communautaires continuèrent à s’intensifier et prirent une ampleur effroyable. En 1927, Maulana Hasrat Mohani, de Kanpur, présenta dans la presse, sous forme de déclaration, une proposition revendiquant l’autonomie des régions de l’Inde à population musulmane. On peut la considérer comme le premier guide montrant la voie au mouvement pour le Pakistan.

La conférence de tous les partis

Entre-temps, Maulana Muhammad Ali, M. Muhammad Ali Jinnah, Maulana Abul Kalam Azad, Hakim Ajmal Khan, Mme Sarojini Naidu, Raja Gopalacharia, le Dr Ansari et d’autres dirigeants s’efforçaient de toutes leurs forces de rétablir l’harmonie communautaire, mais ils ne parvenaient à trouver aucun moyen d’empêcher les émeutes. Finalement, à la veille de la session du Congrès qui devait se tenir à Calcutta en 1928, une conférence de tous les partis fut convoquée. Les principaux dirigeants hindous, musulmans et sikhs de l’Inde y participèrent. Le président sortant du Congrès, le Dr Mukhtar Ahmad Ansari, présida la conférence. Mais, en raison de l’obstination des hindous extrémistes, la conférence se solda par un échec.

Dans le but d’établir l’harmonie communautaire, les musulmans se montrèrent disposés à céder aux non-musulmans une partie des sièges qui leur revenaient dans les assemblées législatives de leurs provinces à majorité musulmane, tout en y conservant la majorité absolue, et, en échange, ils se montrèrent disposés à céder aux non-musulmans une partie des sièges correspondant à trois pour cent de leur représentation à l’Assemblée législative centrale, et, en échange, ils réclamèrent trois pour cent de sièges supplémentaires par rapport au nombre de sièges qui leur revenait légitimement à l’Assemblée législative centrale. C’était une demande visant à céder un plus grand nombre de sièges afin d’obtenir un avantage dérisoire au centre. Mais la plupart des dirigeants hindous et sikhs de la conférence s’opposèrent vivement à cette proposition et exprimèrent leur désaccord avec une extrême fermeté. Les appels répétés de M. Muhammad Ali Jinnah, qui demandait qu’une légère générosité soit manifestée en échange d’une générosité plus grande de la part des musulmans, échouèrent. Ainsi, la conférence de tous les partis prit fin dans un échec complet, sans parvenir à aucune décision.

Les historiques quatorze points de Muhammad Ali Jinnah

M. Muhammad Ali Jinnah avait d’abord été un membre extrêmement enthousiaste et dévoué du Congrès, et il avait été l’ambassadeur de l’unité entre hindous et musulmans. Mais ses efforts de longue date en faveur de l’unité échouèrent. Il fut profondément peiné par l’attitude des membres hindous du Congrès et par leur politique hostile envers les musulmans. Puis, lors de la session du Congrès à Nagpur, en décembre 1921, il rompit ses relations de longue date avec le Congrès. Toutefois, jusqu’à la conférence de tous les partis tenue en 1928, il s’abstint de s’opposer ouvertement au Congrès. Constatant l’attitude hostile des hindous et des sikhs à cette conférence, il en fut profondément affligé. Peu après, lors de la conférence musulmane tenue à Delhi, il présenta ses propositions en quatorze points. Parmi les aspects les plus remarquables de ces quatorze points figuraient la séparation du Sind de Bombay et la création de la province du Sind, l’introduction de réformes administratives au Baloutchistan et dans la Province frontière, la répartition des sièges dans les assemblées législatives des provinces à majorité musulmane selon la population, ainsi que l’introduction d’élections séparées pour les musulmans lors de l’élection des représentants dans les institutions autonomes du pays. Dès lors, M. Jinnah — devenu par la suite Quaid-e-Azam — se fit ouvertement l’adversaire du Congrès. Plus tard, la plupart des points de ses « quatorze points » furent reconnus dans l’Accord communal du Premier ministre britannique Ramsay MacDonald. En dehors de ces quatorze points, l’Orissa et l’Assam, à majorité hindoue, obtinrent le statut de deux provinces distinctes.

La commission Simon

Dans le but de déterminer la future politique relative au gouvernement de l’Inde, ou de réprimer le mouvement pour l’indépendance de l’Inde, le gouvernement britannique envoya en Inde, en 1928, une commission royale. Cette commission était présidée par Sir John Simon. Comme aucun membre indien n’y avait été nommé, le Congrès, la Ligue musulmane et les autres partis politiques décidèrent de boycotter cette commission. Lorsque les membres de la commission débarquèrent à Bombay, on leur montra des drapeaux noirs. Quoi qu’il en soit, la commission Simon présenta à Londres une recommandation en faveur de la tenue d’une conférence autour d’une table ronde.

La conférence autour d’une table ronde

Conformément aux recommandations de la Commission Simon, une conférence de la Table ronde fut convoquée à Londres en 1930. Le Congrès s’abstint de participer à cette conférence. Parmi les dirigeants qui acceptèrent l’invitation figuraient Maulana Muhammad Ali, M. Muhammad Ali Jinnah, M. A. K. Fazlul Huq, Sir Muhammad Ismail, l’Aga Khan, Sir Abdul Qaiyum, Sir Abdul Halim Ghaznavi, Sir Haidari, Sir Muhammad Shafi, Sir Shah Nawaz Bhutto et d’autres. À leur arrivée à Londres, les membres musulmans élurent Son Altesse l’Aga Khan comme leur chef.

La conférence dura près de deux mois. Maulana Muhammad Ali y participa malgré une santé très fragile et, malade, prononça assis sur son siège son plus long discours, d’une durée de quatre-vingt-dix minutes. Le discours enflammé de cet homme de feu était, d’une part, une œuvre littéraire de haut niveau et, d’autre part, une contribution éminente à l’histoire du mouvement pour l’indépendance de l’Inde. Les sévères critiques qu’il adressa au gouvernement britannique lors de la conférence présidée par le roi George V constituaient pour lui la chose la plus chère de sa vie. À un moment de son discours, il déclara d’une voix profondément émue : « Je veux retourner dans ma patrie avec l’essence de l’indépendance de l’Inde. Si vous ne nous accordez pas l’indépendance, je préférerais mourir dans un pays libre plutôt que de retourner dans mon pays. »

Cette déclaration sincère fut une prophétie qui ne tarda guère à se réaliser à la lettre. Il ne devait plus retourner dans sa chère patrie. L’Inde n’obtint pas son indépendance ; quelques jours plus tard, c’est sa vie qui prit fin à Londres.

Après avoir été incarcéré à maintes reprises et avoir passé de longues années en prison, Maulana Muhammad Ali était devenu extrêmement affaibli. Sa mort soudaine plongea des dizaines de millions d’hommes et de femmes en Inde dans un océan de chagrin. Il mourut le 4 janvier 1930, et cette terrible nouvelle se répandit à la vitesse de l’éclair dans tout le monde musulman. Les milieux éclairés du monde, profondément attristés, commencèrent à envoyer des télégrammes pour rendre un dernier hommage à ce lion de l’Inde.

Après avoir été incarcéré à maintes reprises et avoir passé de longues années en prison, Maulana Muhammad Ali était devenu extrêmement affaibli. Sa mort soudaine plongea des dizaines de millions d’hommes et de femmes en Inde dans un océan de chagrin. Il mourut le 4 janvier 1930, et cette terrible nouvelle se répandit à la vitesse de l’éclair dans tout le monde musulman. Les milieux éclairés du monde, profondément attristés, commencèrent à envoyer des télégrammes pour rendre un dernier hommage à ce lion de l’Inde.

Conformément aux dernières volontés de Maulana Muhammad Ali, sa dépouille ne fut pas ramenée sur le sol de l’Inde assujettie ; elle fut inhumée dans l’enceinte de la mosquée du calife Omar, à Bayt al-Maqdis.

À la mort de Maulana Muhammad Ali Jauhar, patriote, poète et écrivain, journaliste et orateur, le vide créé dans la vie politique de l’Inde ne fut jamais comblé. Pourtant, lorsqu’il fut embarqué sur un navire au port de Bombay, à l’aide d’un brancard, pour son voyage vers Londres, beaucoup demandèrent d’une voix étouffée par les larmes : « Qui vous remplacera en Inde ? » Il répondit alors : « Muhammad Ali Jinnah est parmi vous. » Cette dernière volonté fut également exaucée. Par la suite, les espoirs et les aspirations des musulmans se réalisèrent grâce aux efforts inlassables de Muhammad Ali Jinnah.

La deuxième conférence de la Table ronde

Le Congrès national indien avait boycotté la première conférence de la Table ronde. En outre, M. Gandhi lança le mouvement de désobéissance à la loi sur le sel, mettant le gouvernement britannique en Inde dans l’embarras. Le gouvernement tenta lui aussi de réprimer durement les manifestants. Dans ces circonstances, Sir Tej Bahadur Sapru, le nawab de Bhopal Hamidullah Khan, Srinivasa Shastri, Sri Jayakar et d’autres dirigeants rencontrèrent M. Gandhi afin de parvenir à un compromis avec le gouvernement. Les discussions permirent de dégager les bases d’un compromis. Après des entretiens directs entre Gandhi et le vice-roi, le Congrès accepta de participer à la deuxième conférence de la Table ronde.

M. Gandhi se rendit à Londres en tant qu’unique représentant du Congrès à la conférence de la Table ronde qui devait se tenir en août 1931. À son arrivée à Londres, il apprit que le gouvernement était déterminé à considérer la communauté des Intouchables, à l’instar des musulmans, comme une communauté distincte. Gandhi refusait de l’accepter et retourna en Inde pour protester. Gandhi fut incarcéré avec les militants du mouvement antibritannique.

Après le départ de Gandhi de la conférence de la Table ronde, celle-ci se poursuivit pendant deux mois et plusieurs sous-comités furent constitués. Afin d’examiner les rapports de ces comités, la troisième session de la conférence de la Table ronde fut convoquée en août de l’année suivante.

La troisième conférence de la Table ronde

Sur le nombre de sièges réservés aux musulmans dans les différentes assemblées législatives et sur le mode d’élection, les membres hindous adoptèrent leur habituelle attitude hostile. De la même manière, ils tentèrent de faire échouer la conférence de la Table ronde, comme les hindous avaient fait échouer la conférence tenue à Calcutta en 1928 en affichant une attitude intransigeante. Cependant, sous la direction compétente de l’Aga Khan, les dirigeants musulmans, notamment M. Mohammed Ali Jinnah, exposèrent leurs revendications légitimes avec une telle compétence et une telle force d’argumentation que le gouvernement britannique accepta d’en reconnaître la plupart. Outre l’Aga Khan et M. Muhammad Ali Jinnah, le rôle de dirigeants tels que Sir Muhammad Shafi, Sir Abdul Halim Ghaznavi et Sir Akbar Hydari fut également particulièrement remarquable. Ayant été vaincus dans le débat, les dirigeants Pandit Madan Mohan Malaviya, le Dr Moonje, Sri Jayakar et d’autres, après s’être concertés avec les autres membres hindous, confièrent au Premier ministre britannique de l’époque, Ramsay MacDonald, le soin de régler la question susmentionnée — la répartition des sièges des musulmans dans les assemblées législatives et le mode d’élection.

Les hindous avaient une grande confiance en MacDonald, car il avait par le passé manifesté sa sympathie envers les hindous et était un fervent soutien du Congrès. Mais, dans l’arbitrage communal (Communal Award) qu’il proclama, il fixa le nombre de sièges réservés aux musulmans et aux autres communautés dans les différentes assemblées législatives. Le système des élections séparées fut également reconnu. On tenta seulement de rendre la décision acceptable aux deux parties en modifiant quelque peu le nombre de sièges.

L’annonce de MacDonald plongea les hindous dans la stupeur et la consternation, car ils ne s’y étaient jamais attendus. Ils furent particulièrement bouleversés par la proposition d’élections séparées également pour les hindous appartenant à la communauté des Intouchables. M. Gandhi purgeait alors sa peine à la prison de Yerwada. Il annonça une grève de la faim jusqu’à la mort pour protester contre les élections séparées.

Le pacte de Poona

D’une part, les dirigeants hindous se rendirent à Poona et ne cessèrent d’adresser des appels répétés à Gandhi pour le dissuader de poursuivre sa grève de la faim ; d’autre part, les hindous de caste exercèrent des pressions sur les communautés répertoriées afin de modifier les dispositions pertinentes de l’accord. Une conférence se tint sous la présidence du poète Rabindranath Tagore. Le Dr Ambedkar, dirigeant des communautés répertoriées, s’inclina devant les hindous de caste, et il fut décidé que des sièges seraient certes réservés aux communautés répertoriées dans les différentes assemblées législatives, mais qu’elles devraient être élues au moyen d’un système électoral mixte. Cet accord devint célèbre dans l’histoire sous le nom de pacte de Poona.

Il convient de noter que l’objectif du Congrès national indien, et plus largement des hindous de caste de l’Inde, était de broyer l’ensemble des habitants de l’Inde dans le mécanisme d’une nationalité unique et de faire naître une nationalité dont l’autorité et la direction seraient entre les mains des hindous majoritaires. La nation musulmane aurait ainsi été fondue dans cette nationalité artificielle et son individualité aurait été anéantie. Mais, par la reconnaissance par le gouvernement d’élections séparées pour les musulmans, leur particularité nationale fut également reconnue. Le rêve caressé depuis longtemps par les hindous de caste s’en trouva complètement brisé, et toute leur rancœur se reporta sur le gouvernement britannique, autrefois leur ami très cher, leur bienfaiteur et leur protecteur. C’est ainsi que le terrorisme apparut. Des actes de destruction, des pillages d’arsenaux, des assassinats politiques et d’autres événements inédits se succédèrent. Parmi les événements marquants de ces quelques années figurent le pillage de l’arsenal de Chittagong sous la direction du terroriste hindou Surya Sen, l’assassinat de Khan Bahadur Ahsan Ullah, l’un des principaux officiers du service de renseignement, l’attaque d’un club européen accompagnée du meurtre de plusieurs hommes et femmes, l’assassinat du magistrat de district de Medinipur, la conspiration à la dynamite, entre autres. Ces événements générateurs de terreur se produisirent dans les deux ou trois années qui suivirent le début de la conférence de la Table ronde à Londres.

La loi sur le gouvernement de l’Inde

L’événement important suivant fut la loi sur le gouvernement de l’Inde de 1935. L’établissement d’un gouvernement quelque peu responsable dans les provinces et d’un gouvernement fédéral au centre constituait le contenu ou l’objectif de cette loi. Dans la loi sur le gouvernement de l’Inde, le vice-roi et les gouverneurs provinciaux conservaient davantage de pouvoirs que ceux que le gouvernement britannique avait confiés aux Indiens dans le cadre des réformes constitutionnelles de Montagu-Chelmsford. Il fut également annoncé que cette nouvelle loi sur le gouvernement de l’Inde entrerait en vigueur à partir d’avril 1937.

Les autorités du Congrès ne purent nullement se satisfaire de ce pouvoir réduit ou contrôlé (Controlled Power). Néanmoins, après toutes sortes de tergiversations, elles participèrent aux élections organisées en vertu de la nouvelle loi. Elles refusèrent toutefois d’accepter des portefeuilles ministériels. La manière dont le Congrès forma ensuite des ministères dans sept provinces de l’Inde, et dont, durant leurs deux années et demie de gouvernement, ils infligèrent aux musulmans injustice, oppression et persécution, ouvrant ainsi la voie au mouvement pakistanais des musulmans, sera examinée en détail ultérieurement.

Lorsque la loi sur le gouvernement de l’Inde de 1935 fut promulguée, M. Muhammad Ali Jinnah lança un appel vibrant à tous pour qu’ils se rassemblent sous la bannière de la Ligue musulmane. Lors des élections générales de 1937, un certain nombre de membres furent également élus sous l’étiquette de la Ligue musulmane. Jusqu’alors, le mouvement de la Ligue musulmane n’avait pas encore pris la forme d’un mouvement de masse. Après les élections, M. Jinnah tendit la main au Congrès en vue d’une coopération. Mais le Congrès la rejeta. Un juriste aussi énergique et renommé que Jinnah ne pouvait se soumettre à l’arrogance susmentionnée du Congrès. Après bien des ressentiments et des déceptions, lorsque le Congrès accepta de former un gouvernement à la suite des assurances du vice-roi Linlithgow, M. Jinnah ordonna aux membres de la Ligue de s’y opposer.

Le mouvement pour l’indépendance de l’Inde se poursuivit au milieu des conflits et des querelles entre la Ligue et le Congrès. Le comportement de marâtre des hindous envers les musulmans, le mépris affiché à l’égard de la civilisation et de la culture musulmanes, la tentative d’instaurer un royaume hindou de Rāma dans les provinces gouvernées par le Congrès, ainsi que les injustices et les mauvais traitements infligés aux musulmans par le Congrès hindou, contraignirent les musulmans à lutter pour obtenir une patrie distincte. Cette lutte s’acheva en 1947 par la naissance de deux États indépendants, l’Inde et le Pakistan.

Deuxième partie

Premier chapitre

Dans la première partie de l’« Histoire des musulmans du Bengale », a été exposée en détail l’histoire de la domination musulmane du Bengale, ou plus largement de la partie orientale du sous-continent indien, depuis l’arrivée des musulmans dans cette région jusqu’à la fin de leur règne, qui dura plus de cinq siècles et demi (1302-1757 ap. J.-C.). Puis a été retracée l’histoire de la période allant du début de la domination anglaise dans ce territoire jusqu’à l’entrée en vigueur du Government of India Act de 1935.

Nous souhaitons maintenant aborder, dans la deuxième partie de cette histoire, la période allant de l’application de la loi susmentionnée de 1935 à la partition de l’Inde en 1947.

Bien que la partition de l’Inde ait été considérée comme malheureuse par certaines personnes, elle constituait une réalité inévitable et naturelle. Dans un pays où, après l’établissement de la domination d’une poignée de musulmans sur une majorité d’habitants non musulmans, celle-ci s’est maintenue pendant mille deux cents ans environ, musulmans et non-musulmans ont vécu côte à côte dans la paix et la concorde durant toute cette longue période ; pourquoi n’ont-ils donc plus pu vivre ensemble au milieu du XXe siècle ? Les générations présentes et futures doivent impérativement connaître l’histoire exacte et objective de cette situation. Si l’on examine, avec un regard impartial, l’histoire suivie de l’attitude des hindous et des Britanniques envers les musulmans depuis l’instauration de la domination anglaise, et en particulier les deux années et demie de mauvaise gouvernance du Congrès dans l’Inde britannique, on parviendra à la conclusion que la partition de l’Inde était une réalité inévitable et naturelle.

L’entrée en vigueur du Government of India Act de 1935 instaura une autonomie limitée dans les provinces. Le Congrès parvint à former seul le gouvernement dans sept provinces à majorité hindoue, sans le concours d’aucun autre parti, et, enivré par le pouvoir, commença à traiter les musulmans avec une telle inhumanité que ceux-ci en vinrent à considérer leur existence même comme menacée dans le sous-continent. Les relations entre hindous et musulmans se dégradèrent au plus haut point ; dans tout le pays, de terribles affrontements communautaires éclatèrent, tandis que la vie, les biens, l’honneur et la pudeur des musulmans étaient constamment saccagés. La situation finit par prendre une direction dont il n’était plus possible de revenir. L’Inde se trouva divisée en deux États indépendants distincts. À l’origine de cette partition se trouvaient la foi et les idéaux religieux inébranlables des musulmans indiens, leur conception d’une nationalité distincte, leur histoire, leurs traditions, leur civilisation et leur culture propres, ainsi que la crainte profonde de voir leur existence nationale disparaître avec tout cela. Un camp voulait maintenir l’autre dans l’esclavage, voire l’exterminer du sol de l’Inde. L’autre voulait vivre avec sa dignité et tous ses droits. J’espère qu’un examen impartial de l’histoire établira cette vérité.

Government of India Act de 1935

Cette loi entra en vigueur le 1er avril 1937. La deuxième partie de la loi relative à la Fédération indienne ne fut pas mise en application. En effet, elle ne le fut pas parce qu’un nombre déterminé d’États princiers indiens ne purent accepter la Fédération.

La caractéristique particulière de cette loi était qu’elle accordait pour la première fois aux provinces une existence distincte reconnue par la loi. Le Sind fut séparé de Bombay et élevé au rang de province distincte. La Province de la Frontière du Nord-Ouest reçut pour la première fois le plein statut provincial. Le nombre des électeurs fut augmenté par l’abaissement du seuil de fortune exigé des votants.

Conformément à la loi, chaque province disposera d’un conseil des ministres, et le gouverneur devra suivre ses recommandations. Toutefois, dans certains cas, il pourra, s’il le souhaite, prendre une décision selon sa propre appréciation. La dyarchie fut abolie. Chaque province disposera d’un cabinet sur le modèle britannique, et le gouverneur exercera ses fonctions conformément à ses conseils.

Élections aux assemblées provinciales

Les élections aux assemblées provinciales eurent lieu en février et mars 1937. À la fin de 1936, la Ligue musulmane et le Congrès annoncèrent leurs manifestes électoraux. Leurs politiques sociales étaient similaires. Sur les questions politiques également, aucun des deux ne s’éloignait beaucoup de l’autre. Cependant, ils divergeaient profondément sur deux points. Premièrement, la Ligue musulmane s’était engagée à préserver et à promouvoir la langue et l’alphabet ourdous. Le Congrès, en revanche, était résolu à faire de l’hindi la langue nationale de l’Inde. Deuxièmement, la Ligue musulmane demeurait fermement attachée aux élections séparées, tandis que le Congrès y était farouchement opposé. En 1916, le Congrès avait accepté les élections séparées et signé avec la Ligue musulmane un accord connu sous le nom de pacte de Lucknow. De nombreux dirigeants du Congrès louèrent avec enthousiasme le pacte de Lucknow et le considérèrent comme un pont entre hindous et musulmans. Par la suite, cependant, le Congrès renia cet accord et commença à s’opposer aux élections séparées. Malgré la vive opposition du Congrès, les élections séparées restèrent en vigueur jusqu’à la partition de l’Inde.

Le manifeste de la Ligue musulmane ne contenait rien qui fût susceptible de faire obstacle à l’unité entre hindous et musulmans. Il appelait au contraire clairement à la coopération. Le Congrès rejeta avec arrogance cet appel à la coopération de la Ligue musulmane. Le Congrès prétendait que tous les habitants de l’Inde formaient une seule nation et que le Congrès était l’institution politique représentant les habitants de l’Inde. Mais les élections de 1937 démontrèrent que cette prétention était fausse.

Les résultats publiés montrèrent que, sur un total de 1 771 sièges, le Congrès n’en avait remporté que 706, soit moins de la moitié. La plupart des sièges musulmans furent remportés par le Parti unioniste du Pendjab de Sir Fazlul Hossain. Comme la Ligue musulmane était encore désorganisée à cette époque, elle ne remporta que 102 des 482 sièges. Mais combien de sièges musulmans le Congrès remporta-t-il en tant que parti représentant à la fois les hindous et les musulmans ? Ayant concouru dans 58 circonscriptions, il ne fut élu que dans 26 d’entre elles. Au Pendjab, il obtint 18 sièges sur un total de 175, et au Bengale, 60 sur 250.

(The Struggle for Pakistan, I. H. Qureshi. Tableau des résultats des élections en Inde, novembre 1937)

Sur un total de trente-cinq millions de suffrages, le Congrès en obtint environ quinze millions. Sa prétention à être l’unique institution politique de l’Inde fut donc démentie.

Dans les Provinces unies, un seul musulman fut élu sous l’étiquette du Congrès. Il fut élu au scrutin conjoint dans une circonscription universitaire spéciale. Le président provincial du Congrès — un musulman — fut battu aux élections. — (The Struggle for Pakistan, I. H. Qureshi)

Dans six des onze provinces du pays, le Congrès parvint à obtenir la majorité des sièges. Ces six provinces étaient Bombay, Madras, les Provinces-Unies, les Provinces centrales, le Bihar et l’Orissa. Toutefois, malgré de nombreux efforts, il ne parvint pas à trouver un nombre suffisant de candidats musulmans dans les provinces à majorité musulmane. Dans trois des six provinces susmentionnées — Bombay, les Provinces centrales et l’Orissa — aucun candidat musulman désigné par le Congrès ne remporta l’élection.

Conformément à la nouvelle loi en vigueur, les gouverneurs provinciaux convoquèrent les dirigeants des partis majoritaires des assemblées législatives provinciales. Des cabinets furent formés dans cinq provinces — la Province de la Frontière et l’Assam comprises — et commencèrent à fonctionner comme unités autonomes à partir du 1er avril. Dans les six provinces restantes, le Congrès refusa de former des cabinets tant que les gouverneurs ne garantiraient pas qu’ils s’abstiendraient d’exercer leurs pouvoirs spéciaux prévus par la Constitution. Les gouverneurs refusèrent de donner une telle garantie. Ils entreprirent alors de former des cabinets intérimaires avec les représentants des partis ou groupes disposés à en constituer un. Des cabinets intérimaires furent formés sous la direction de musulmans à Bombay, au Bihar et dans les Provinces-Unies, et certains membres de la Ligue musulmane y obtinrent également des postes ministériels. Toutefois, ils ne furent pas appelés « cabinets de la Ligue musulmane ».

L’impasse sur la question des garanties

Les instructions adressées aux gouverneurs des provinces en vertu de la loi sur le gouvernement de l’Inde de 1935 leur conféraient une responsabilité particulière. La responsabilité spéciale des gouverneurs consistait à veiller aux garanties (Safeguard) prévues par la loi pour protéger les intérêts des minorités.

Il y était dit :

Les Instructions adressées aux gouverneurs en vertu de la loi sur le gouvernement de l’Inde de 1935 conféraient certaines responsabilités particulières aux dirigeants provinciaux. Elles comprenaient la « sauvegarde de tous les intérêts légitimes des minorités », ce qui exigeait notamment de garantir que les communautés raciales ou religieuses dont les membres bénéficiaient d’une représentation spéciale à l’assemblée législative, ainsi que les catégories de la population placées sous son autorité qui, en raison de leur faible nombre, de leur manque d’avantages éducatifs ou matériels, ou pour toute autre cause, ne pouvaient pas encore compter pleinement sur l’action politique commune au sein de l’assemblée législative pour assurer leur bien-être, ne subiraient aucun préjudice et n’auraient aucune raison raisonnable de craindre la négligence ou l’oppression.

La loi susmentionnée garantissait la protection de tous les intérêts légitimes de toutes les communautés minoritaires. Les gouverneurs provinciaux reçurent la responsabilité particulière de veiller à ce que leurs intérêts soient protégés.

Il existe certaines communautés raciales et religieuses dont les membres bénéficient d’une représentation spéciale à l’assemblée législative et qui, en raison de leur statut sous la tutelle du gouverneur, de l’absence d’avantages matériels ou pour toute autre raison, ne peuvent pas encore compter pleinement, pour leur bien-être, sur l’action politique commune menée au sein de l’assemblée législative. Ces communautés et catégories ne subiront aucun préjudice et n’auront aucune raison de craindre d’être négligées ou opprimées. C’est ainsi que la responsabilité de protéger leurs intérêts fut confiée aux gouverneurs.

Par minorité de l’Inde, on entend principalement les musulmans, et ceux-ci luttent depuis longtemps pour la sauvegarde de tous leurs intérêts, autrement dit pour obtenir des garanties.

Ce sous-continent était la patrie de plusieurs nations, parmi lesquelles il y avait aussi une majorité et des minorités. Le Congrès ne reconnaissait pas cette réalité. Il prétendait qu’il n’existait qu’une seule organisation représentative de tous les habitants de l’Inde, à savoir le Congrès. M. Gandhi déclara au représentant du News Chronicle : « Il n’existe ici qu’un seul parti capable d’œuvrer au bien du pays, et c’est le Congrès. Nous n’accepterons aucun parti autre que le Congrès. »

Il ajouta : « Quel que soit le nom que vous lui donniez, il ne peut y avoir qu’un seul parti en Inde, et c’est le Congrès. » (Muslim Separatism in India, A. Hamid, p. 217)

L’attitude de Jawaharlal Nehru était également semblable. Il déclara : « Même à l’aide d’un microscope, on ne pourrait découvrir l’existence d’une quelconque communauté minoritaire en Inde. Il n’y a que deux partis dans le pays : le Congrès et le gouvernement. Quant à ceux qui existent, ils doivent accepter notre méthode d’action et rester avec nous. Ceux qui ne sont pas avec nous sont nos adversaires. »

Telle était l’expression de la mentalité fasciste susmentionnée du pandit Nehru. — Muslim Separatism in India, A. Hamid.

La loi de 1935 prévoit des garanties destinées à protéger les intérêts des minorités et confie aux gouverneurs provinciaux des responsabilités particulières afin que les intérêts des minorités ne soient pas lésés. Mais puisque, selon les propos du pandit Jawaharlal Nehru, rien de ce qu’on pourrait appeler une minorité n’existe dans ce pays, le Congrès estimait qu’il n’était pas non plus nécessaire que les gouverneurs exercent leurs pouvoirs spéciaux pour s’acquitter de leurs responsabilités particulières. Cela signifie clairement que le Congrès n’était nullement disposé à protéger les intérêts des musulmans. C’est pour cette raison que le Congrès, en refusant de former des gouvernements, maintint le blocage.

Finalement, un compromis fut conclu entre le Congrès et le vice-roi, lord Linlithgow ; sur cette base, le Comité de travail du Congrès adopta, le 7 juillet, une résolution autorisant le Congrès à former des gouvernements.

Après avoir obtenu secrètement du vice-roi des garanties complètes, le Congrès abandonna toutes ses réticences et forma des gouvernements dans sept provinces en juillet 1937. En 1938, après la démission du Premier ministre d’Assam, Sir Muhammad Saadullah, un gouvernement de coalition du Congrès fut formé en Assam par Gopinath Bordoloi. Dans toutes ces provinces, les intérêts des musulmans continuèrent d’être piétinés. Nous examinerons cette question plus loin.

Résultats des élections

Avant d’examiner la vive réaction qui se manifesta dans l’Inde musulmane après la formation des ministères du Congrès, examinons d’abord quelle était la situation des provinces où des gouvernements furent constitués dès le début de 1937.

Bengale

Après les élections, la composition des partis à l’Assemblée législative du Bengale était la suivante :

Congrès 54

Hindous non membres du Congrès 42

Musulmans indépendants 43

Ligue musulmane 40

Autres musulmans                                    38

Européens et Anglo-Indiens                31

Musulmans indépendants                                   2

Total  >>>  250

Parmi les musulmans qui n’étaient pas membres de la Ligue musulmane, 35 étaient membres du Parti Krishak Praja. Le chef de ce parti était le maulvi A. K. Fazlul Huq (Sher-e-Bangla). Il n’y avait ici aucune autre possibilité de former un gouvernement que celle d’une coalition. Ainsi, en avril 1937, un gouvernement de coalition fut formé avec la Ligue musulmane, le Parti Krishak Praja, les communautés répertoriées (Scheduled Castes) et les hindous de caste indépendants ou non congressistes ; son chef était Sher-e-Bangla A. K. Fazlul Huq. Il forma un gouvernement de dix membres, comprenant cinq musulmans et cinq hindous.

Il convient de noter qu’après les élections, lors du meeting public tenu à Munshiganj le 3 février, M. Fazlul Huq annonça le programme de son parti. Le 15 février, le comité exécutif du Parti Krishak Praja approuva l’accord conclu avec les dirigeants dudit parti en vue de mettre en œuvre la nouvelle constitution de la Ligue musulmane. Le 6 mars, M. Fazlul Huq accepta de former le gouvernement. À la demande de Qaïd-e-Azam Muhammad Ali Jinnah, M. Huq adhéra à la Ligue musulmane. Il prêta ensuite serment en tant que Premier ministre du Bengale.

Le gouvernement de coalition de Fazlul Huq ne put fonctionner sans heurts, car le Congrès s’y opposa avec acharnement à chaque étape. Mais il en résulta que, dans la mesure même où l’opposition s’intensifiait, l’unité musulmane se consolidait et se renforçait au sein comme en dehors de l’assemblée.

Après la formation du gouvernement de coalition, les relations entre le Parti Krishak Praja et la Ligue musulmane s’améliorèrent. Lors de la session de la Ligue musulmane de toute l’Inde tenue à Lucknow en septembre 1837, il y participa et déclara que les membres de son parti adhéreraient à la Ligue musulmane. Khwaja Nazimuddin et Huseyn Shaheed Suhrawardy faisaient partie de son gouvernement.

Les quatre années et demie de gouvernement de Fazlul Huq Sahib insufflèrent un nouvel élan à sa vie ainsi qu’à la force politique musulmane du Bengale indivis. Son cabinet parvint à susciter de grands espoirs parmi la population et à faire naître la confiance en soi parmi les musulmans. Leur complexe d’infériorité, qui avait duré jusqu’alors, disparut, et ils commencèrent à considérer les hindous comme leurs égaux. À l’assemblée, les discours de Fazlul Huq et de Suhrawardy, leurs réponses cinglantes aux propos de leurs adversaires et leur vivacité d’esprit étaient d’un niveau supérieur à celui des dirigeants du Congrès et de l’Hindu Mahasabha. Par leur énergie et leur sagesse, la finesse de leur intelligence, leur éloquence intarissable, leurs capacités d’organisation, leur labeur acharné et leur acuité intellectuelle, ils prouvèrent à l’assemblée leur supériorité sur les membres hindous.

La nouvelle vie qui s’éveilla parmi les musulmans du Bengale ne resta pas limitée aux quatre murs du bâtiment de l’assemblée. Elle se manifesta dans tous les domaines de l’activité humaine : l’organisation politique, la littérature, les arts, le journalisme, les sports, entre autres. La Ligue musulmane se transformait en une organisation puissante et vivante, et insufflait une nouvelle vie et une nouvelle confiance aux musulmans.

La domination que les poètes et écrivains hindous avaient exercée pendant près d’un siècle sur la littérature bengalie prit fin avec l’apparition de Kazi Nazrul Islam à l’horizon littéraire. Il ne fut pas seul : les contributions immortelles au monde de la poésie de poètes tels que Jasimuddin, Golam Mostofa et Benazir Ahmad sont également incontestables. Les chants islamiques, mourchidîs et bhatiyali, interprétés sur les mélodies envoûtantes du souverain de la musique Abbasuddin, firent naître une inspiration islamique dans le cœur des musulmans.

L’essor d’une nouvelle presse musulmane apporta une contribution considérable à cette renaissance musulmane. Bien que quelques périodiques mensuels et hebdomadaires fussent publiés à Calcutta dans le monde du journalisme, il n’existait aucun quotidien régulier. En 1936, Maulana Akram Khan fonda le quotidien Azad et rendit ainsi un immense service à la communauté musulmane ; Fazlul Huq lui apporta un soutien actif en tant que ministre de la coalition. À cette époque, le quotidien Star of India, publié par Abdul Karim Ghaznavi, et le quotidien Morning News, publié par Khwaja Nuruddin, représentaient les espoirs et les aspirations des musulmans.

Le premier cabinet de Sher-e-Bangla A. K. Fazlul Huq (1937-1941) peut être considéré comme un âge d’or dans l’histoire du gouvernement parlementaire du Bengale. Durant cette période, il se rendit dans les provinces du Bihar, de l’Orissa et de l’Assam, y organisa la Ligue musulmane et la transforma en une organisation puissante. Il prononça des discours lors des conférences de la Ligue musulmane tenues à Lucknow en 1937, à Karachi en 1938 et à Cuttack en 1939. En 1940, la conférence de la Ligue musulmane se tint à Lahore les 22, 23 et 24 mars, sous la présidence de Quaid-e-Azam Muhammad Ali Jinnah. Lors de sa séance du 23 mars, il présenta la célèbre résolution sur le Pakistan.

Fazlul Huq avait compris que l’éducation était la clé du développement et du progrès de la communauté musulmane. C’est pourquoi, dans son cabinet de coalition, il prit lui-même la responsabilité du ministère de l’Éducation. Il créa de nombreux établissements d’enseignement afin de favoriser le progrès des musulmans dans le domaine éducatif, notamment le Lady Brabourne College (collège pour femmes), à Calcutta ; l’Eden Girls’ College, à Dacca ; le Collège d’agriculture (Tejgaon, Dacca) ; le Fazlul Huq Muslim Hall, à Dacca ; et le Fazlul Huq College, à Chakhār, Barisal.

Il voulut quelque peu réduire l’orgueil et l’arrogance de l’université de Calcutta. Celle-ci était en réalité un sanctuaire du savoir protégé des hindous, un puissant instrument de la renaissance hindoue et de l’établissement de la domination intellectuelle hindoue au Bengale. C’était une institution immense et invincible qui contrôlait même les examens d’entrée et du secondaire. Son influence sur l’enseignement supérieur était donc bien plus grande que celle du ministre de l’Éducation et de son ministère. Afin de protéger les candidats contre cette influence, il tenta de présenter au Conseil législatif un projet de loi visant à créer un conseil de l’enseignement secondaire. Toute la communauté hindoue entra alors dans une violente fureur et, oubliant toutes ses divisions internes, s’unit contre le projet de loi proposé. Depuis la partition du Bengale de 1905, on n’avait pas vu de manifestation aussi virulente. En 1940, une conférence de protestation se tint à Calcutta sous la présidence d’un érudit tel que Sir Prafulla Chandra Ray. Près de dix mille délégués venus de toute la province y participèrent. Le poète Rabindranath Tagore souffrait alors d’une maladie due à son grand âge. Malgré cela, il saisit l’occasion de faire utiliser son nom et son prestige lors de cette conférence. Dans la conclusion du message qu’il lui adressa, il déclara :

Mon âge avancé et ma santé m’empêchent de participer à la conférence. Mais le danger qui menace l’existence culturelle de notre province m’a terriblement bouleversé. C’est pourquoi je n’ai pu m’empêcher d’adresser quelques mots à la conférence depuis mon lit de malade.

En raison de l’opposition farouche des hindous, le projet de création d’un Conseil de l’enseignement secondaire que le Premier ministre du Bengale avait élaboré ne fut pas mis en œuvre.

Cependant, la mesure la plus importante prise par Sher-e-Bangla Fazlul Huq en tant que Premier ministre fut d’attribuer cinquante pour cent de tous les emplois gouvernementaux de la province aux hindous et cinquante pour cent aux musulmans. En raison du monopole exclusif que les hindous avaient établi de longue date dans le domaine des emplois publics, les musulmans étaient victimes d’une injustice extrême ; l’adoption de la mesure susmentionnée fit naître un immense espoir et une grande joie chez les jeunes musulmans instruits. Ce fut un immense service rendu à la nation musulmane.

Pendjab

Le Pendjab, le Sind et l’Assam figuraient parmi les provinces où le Congrès n’avait pas pu former de gouvernement. À la suite des élections, la répartition des partis au Pendjab était la suivante :

Congrès 18

Hindous et sikhs non membres du Congrès 36

Ligue musulmane 2

Autres musulmans 4

Unionistes 88

Indépendants 27

Total >>>175

Par la suite, huit membres rejoignirent le parti unioniste, portant le nombre total de membres de ce parti à 96. Le parti sikh nationaliste Khalsa apporta également son soutien à Sir Sikandar Hayat, qui profita de cette occasion pour former un gouvernement. Après sa mort en 1942, Malik Khizr Hayat Khan devint Premier ministre, et ce gouvernement resta en fonction jusqu’à la dissolution de toutes les assemblées provinciales en 1945.

Sind

La répartition des partis dans la province du Sind était la suivante :

Congrès 8

Hindous non-congressistes 14

Musulmans indépendants 9

Autres musulmans 7

Parti musulman uni du Sind 18

Indépendants 4

Total >>> 60

Comme personne n’avait obtenu la majorité, il fallut constituer un gouvernement de coalition de circonstance. Par conséquent, aucun ne put être stable. Les gouvernements se succédèrent ici au gré des ruptures et des recompositions. Sir Ghulam Hussain Hidayatullah forma d’abord le gouvernement. Par la suite, la fonction de Premier ministre passa alternativement entre Allah Bakhsh et Mir Bande Ali Khan.

Assam

La répartition des partis ici est la suivante

Congrès 32

Hindous non congressistes 9

Musulmans indépendants 30

Indépendants 33

Total >>> 108

Là non plus, aucun gouvernement stable ne put être formé. Sir Muhammad Saadullah constitua un ministère et démissionna en septembre 1938. Ensuite, à l’invitation du gouverneur, le dirigeant du Congrès Gopinath Bordoloi forma un ministère. Après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le ministère de Gopinath démissionna lui aussi, avec tous les autres ministères. Par la suite, Sir Muhammad Saadullah eut de nouveau l’occasion de former un ministère. Mais, à la fin de 1941, son ministère tomba et le gouverneur prit lui-même en charge l’administration de la province en vertu de l’article 93 de la loi de 1935 sur le gouvernement de l’Inde.

Deuxième chapitre

Les ministères du Congrès dans les provinces

Examinons maintenant la réalité de la gouvernance, durant cette courte période, des provinces, afin de voir quel comportement elles ont adopté à l’égard des musulmans.

Nous avons appris précédemment que le Congrès n’accepterait de former un gouvernement que si l’on garantissait que les pouvoirs spéciaux accordés par la loi aux gouverneurs pour protéger les intérêts des minorités ne seraient pas exercés. Autrement dit, leur position était parfaitement claire : ils n’étaient nullement disposés à protéger les intérêts des minorités, c’est-à-dire des musulmans. L’essentiel de la politique britannique en Inde était qu’il fallait, à tout prix, satisfaire le Congrès, c’est-à-dire la nation hindoue indienne. Dans le passé, on a vu à maintes reprises les intérêts musulmans être foulés aux pieds pour satisfaire les hindous. Cette fois encore, le vice-roi, lord Linlithgow, donna secrètement au Congrès l’assurance que les gouverneurs n’exerceraient pas les pouvoirs spéciaux que leur conférait la loi de 1935, afin de le convaincre de former le gouvernement. Ce n’est qu’après cette garantie que le Congrès accepta de former un cabinet.

Le Congrès forma des cabinets dans sept provinces, et toute la politique des partis provinciaux resta entièrement sous son contrôle.

À Madras, le Congrès obtint 74 sièges et Raja Gopalachari forma le cabinet. À Bombay, le Congrès ne réussit à obtenir que 48 sièges. B. J. Kher forma un cabinet avec plusieurs autres petits partis partageant les mêmes idées. À Bombay, le Congrès ne réussit à obtenir que 48 sièges. B. J. Kher forma un cabinet avec plusieurs autres petits partis partageant les mêmes idées.

Dans les Provinces-Unies, le Congrès obtint 59 % des sièges et G. B. Pant devint Premier ministre. Au Bihar, après avoir obtenu 62 % des sièges, Shri Krishna Sinha forma le gouvernement. Dans les Provinces centrales, après avoir obtenu 63 % des sièges, le Dr Khare, puis Shukla, devinrent Premiers ministres.

Dans la Province de la Frontière du Nord-Ouest, bien que le Congrès n’eût obtenu que 38 % des sièges, le Dr Khan forma le gouvernement.

L’Orissa constitua une certaine exception. Avant le cabinet du Congrès, le maharaja de Parlakimedi forma un gouvernement de courte durée pour quatre mois (d’avril à juillet). Bishwanath Das dirigea le cabinet du Congrès jusqu’en juillet 1937. Après la démission du cabinet du Congrès, le gouverneur prit en charge l’administration. À la fin de 1941, plusieurs députés, sous la direction de Godavari Mishra, se révoltèrent contre le haut commandement du Congrès et aidèrent le maharaja de Parlakimedi à former un cabinet. Le maharaja forma un cabinet de trois membres — lui-même, Mishra et un ministre musulman. Malgré l’opposition acharnée du haut commandement du Congrès, le cabinet continua de fonctionner.

Le gouvernement du Congrès dans les provinces

Parmi les onze provinces de l’Inde, le règne de près de deux ans et demi du Congrès dans sept d’entre elles, y compris la Province de la Frontière (de juillet 1937 à octobre 1939), constitue une histoire extrêmement douloureuse des relations entre hindous et musulmans. Dans ces provinces, les clés de tout le pouvoir se trouvaient entre les mains du Congrès. Examinons à présent comment le Congrès a usé de ce pouvoir et quelles conséquences néfastes cela a entraînées pour les progrès politiques et constitutionnels.

Refus de former un gouvernement de coalition

Peu après les élections de 1937, le président de la Ligue musulmane, M. Muhammad Ali Jinnah, déclara dans un communiqué :

La Constitution et la politique de la Ligue musulmane ne nous empêchent pas de coopérer dans l’intérêt des autres partis. Nous pouvons coopérer avec n’importe quel parti, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’assemblée législative.

Tous, y compris certains partisans du Congrès, espéraient qu’un gouvernement de coalition Congrès-Ligue musulmane serait formé dans les provinces à majorité hindoue. Mais le refus du Congrès de coopérer de quelque manière que ce soit avec la Ligue musulmane empêcha cet espoir de se réaliser. La situation des Provinces-Unies peut être citée ici à titre d’exemple. Dans cette province, sur un total de 228 sièges à l’assemblée législative, 64 étaient réservés aux musulmans. Parmi ceux-ci, le Congrès en obtint un, la Ligue musulmane 26, les musulmans indépendants 28 et le Parti agricole national 9. De longues discussions eurent lieu entre la Ligue musulmane et le Congrès au sujet de la formation d’une coalition Congrès-Ligue musulmane. Finalement, Maulana Abul Kalam Azad, l’un des membres de la haute direction du Congrès, informa le dirigeant de la Ligue musulmane, Chaudhuri Khaliquzzaman, des conditions auxquelles la Ligue musulmane pourrait participer aux gouvernements provinciaux. Les conditions étaient les suivantes :

1. À l’assemblée législative des Provinces-Unies, la Ligue musulmane ne fonctionnerait pas comme un groupe distinct.

2. Le groupe actuel de la Ligue musulmane à l’assemblée législative des Provinces-Unies serait considéré comme faisant partie du Congrès ; en tant que membres du parti du Congrès, ses membres bénéficieraient de tous les privilèges et avantages accordés aux autres membres du parti. Ils auraient également le droit de participer aux discussions du parti. Ils auraient également le droit de participer aux discussions du parti. Toutes les décisions seraient prises à la majorité des voix. Chaque membre n’aurait droit qu’à une seule voix.

3. Les membres du Congrès et ces membres respecteraient la politique que le Comité exécutif du Congrès fixerait pour les membres de l’assemblée législative, ainsi que les directives qu’il donnerait.

4. Le conseil parlementaire de l’U.P. et de la Ligue musulmane doit être dissous. À l’avenir, ce conseil ne pourra présenter aucun candidat à une élection partielle. Si un siège devient vacant, il faudra soutenir le candidat que le Congrès désignera pour l’élection.

5. Si le Congrès décide de démissionner des fonctions de membre du cabinet et de membre de l’assemblée législative, les membres issus de la Ligue musulmane seront tenus de se conformer à cette décision.

Les conditions susmentionnées imposées à la Ligue musulmane par le haut commandement du Congrès étaient ridicules, malhonnêtement motivées et révélatrices d’une mentalité fasciste. Aucun individu ni aucun parti doté du moindre sentiment de dignité n’aurait pu accepter ne serait-ce qu’une seule de ces conditions. Car cela aurait été suicidaire.

Il n’est nullement difficile de déterminer la cause de cette arrogance irréfléchie du Congrès. M. Gandhi et Jawaharlal Nehru n’étaient pas disposés à reconnaître l’existence en Inde d’un parti autre que le Congrès. Ils n’étaient pas davantage prêts à admettre qu’il existait dans ce pays un problème hindou-musulman. Le 12 mai 1937, Jawaharlal Nehru déclara à Chaudhry Khaliquzzaman que, selon lui, le problème hindou-musulman en Inde se limitait à un petit nombre d’intellectuels, de zamindars et de capitalistes, qui créaient un problème que la population ne reconnaissait pas. Il lança des traits de raillerie contre l’idée que les musulmans puissent disposer d’un groupe distinct au sein de l’assemblée législative.

Conformément à la politique proclamée par le Congrès, les musulmans dirigeants furent invités à dissoudre leurs propres partis et à rejoindre le Congrès afin d’acquérir les qualifications requises pour devenir membres du cabinet. Dans les Provinces-Unies, Hafiz Muhammad Ibrahim, et à Bombay, M. Y. Noori, signèrent le serment du Congrès et rejoignirent les cabinets du Congrès. En Orissa, aucun musulman ne fut admis au cabinet. Dans les Provinces centrales, un certain Sharif fut admis, mais il fut par la suite remplacé par un hindou.

Dans les provinces où le Congrès était majoritaire, il n’était absolument pas question de former un gouvernement de coalition. En revanche, dans les provinces où il ne l’était pas, le Congrès fut autorisé à participer aux coalitions. Cela ouvrit la voie à la division de la communauté musulmane. Dans le discours qu’il prononça à la conférence de la Ligue musulmane de Calcutta en 1938, le Premier ministre du Bengale, Fazlul Huq, déclara que le Congrès insistait à maintes reprises sur le fait qu’un gouvernement de coalition avec le Congrès, à l’exclusion de la Ligue musulmane, serait plus stable. Au Sind, les avantages stratégiques obtenus par les hindous grâce au Communal Award leur permirent de créer d’immenses obstacles à la formation d’un groupe de la Ligue musulmane au conseil législatif du Sind. Le cabinet non congressiste de la Province de la Frontière du Nord-Ouest fut renversé après être tombé dans les griffes du Congrès. Le Congrès voulait dissoudre tous les autres partis et s’imposer comme l’unique parti du pays. Il croyait au principe d’« un pays, un parti, un dirigeant ». Cette direction était entre les mains de M. Gandhi. Tous les gouvernements du Congrès s’en remettaient à Gandhi pour chaque décision politique et suivaient ses directives comme des paroles d’Évangile. Qu’il s’agisse d’une crise constitutionnelle, d’un conflit ou d’une querelle avec le gouverneur, ou encore de l’adoption d’une politique ordinaire, les Premiers ministres des provinces gouvernées par le Congrès s’adressaient à lui afin d’obtenir directives et conseils. M. Gandhi menait, au nom du Congrès, des discussions avec le vice-roi, mais se présentait comme un observateur politique impartial. Bien que son autorité et son contrôle dictatoriaux sur le Congrès fussent manifestes, son nom ne figurait pas sur la liste de ses membres. L’un de ses admirateurs, Seth Govind Das, déclara que, pour les congressistes, le statut de Gandhi était comparable à celui de Mussolini pour les fascistes, de Hitler pour les nazis et de Staline pour les communistes (Le séparatisme musulman en Inde, Abdul Hamid, p. 218).

La prétention du Congrès à préserver l’esprit parlementaire en son sein s’avéra infondée. En effet, les ministres congressistes n’étaient responsables ni devant l’électorat ni devant l’assemblée législative. Ils étaient comme des sujets dociles soumis au Comité de travail du Congrès. L’attitude du haut commandement du Congrès envers le Premier ministre des Provinces centrales, le Dr Khare, et envers Subhas Chandra Bose à Calcutta prouva son caractère dictatorial.

Subhas Chandra Bose fut élu président du Congrès national indien en 1938. L’année suivante, il se présenta de nouveau et fut dûment réélu. Certains dirigeants du Congrès s’opposèrent à sa candidature et créèrent de sérieux obstacles à l’élection. Beaucoup estimaient que cela constituait une défaite pour M. Gandhi. Les membres du comité exécutif du Congrès démissionnèrent en bloc. Finalement, afin de satisfaire Gandhi, le président élu du Congrès fut destitué.

Le gouvernement du Congrès et les musulmans

Dans les provinces à majorité hindoue, le gouvernement ministériel constituait pour les musulmans un cauchemar effroyable. Le refus du Congrès de former dans ces provinces des gouvernements de coalition avec la Ligue musulmane fut pour les musulmans un avertissement. Mais lorsque, dans la réalité, le Congrès mit en œuvre dans ces provinces l’autonomie provinciale qu’il avait conçue, les musulmans se trouvèrent confrontés à une situation bien plus insupportable que ce qu’ils avaient redouté. Leurs croyances religieuses ainsi que leur civilisation et leur culture furent menacées d’extinction, et une campagne visant à les évincer méthodiquement des domaines social, administratif et économique commença. Même leurs biens, leurs vies, leur honneur et leur dignité commencèrent à être totalement spoliés sous le gouvernement du Congrès.

Parmi les comportements du gouvernement du Congrès et de la population hindoue qui blessaient gravement les sentiments religieux des musulmans figuraient le chant « Vande Mataram », l’entrave à l’appel à la prière, les attaques contre les fidèles en prière, l’organisation de processions accompagnées de musique devant les mosquées, l’interdiction de la viande de bœuf, entre autres.

À la veille du début des travaux quotidiens de l’assemblée législative, le chant « Vande Mataram » était invariablement entonné malgré l’opposition des musulmans. Bankim Chandra Chatterjee composa ce chant en 1882 comme un cri de guerre des hindous contre les musulmans dans son roman Anandamath, publié cette année-là. Après 1905, lors du mouvement hindou pour l’annulation de la partition du Bengale, Vande Mataram fut chanté comme hymne national. Le but de ce chant était de susciter chez les hindous la haine et l’hostilité envers les musulmans.

Les quelques musulmans qui occupaient des emplois dans l’administration ne virent pas seulement leur honneur, leur prestige et leur influence atteints ; la durée de leurs fonctions fut également menacée. On peut citer ici, à titre d’exemple parmi tant d’autres, un cas. Lors d’un entretien, le Premier ministre des Provinces centrales déclara que son cabinet s’opposait catégoriquement à la titularisation du seul officier civil musulman de district de la province. L’unique raison en était qu’il était musulman.

La population musulmane devint la victime de l’arbitraire extrême de ses voisins hindous et de l’appareil administratif. Dans certains quartiers des Provinces centrales, les maisons de musulmans furent incendiées et l’honneur des femmes musulmanes fut bafoué. Cent cinquante hommes musulmans d’un village, accusés d’avoir commis un meurtre, furent détenus plusieurs jours au commissariat sans recevoir ni nourriture ni eau, et furent humiliés et torturés de diverses manières. Le tribunal les acquitta ensuite. Pendant le procès des musulmans accusés devant les tribunaux, les ministres des Provinces centrales exprimaient leur opinion sur les affaires en instance (in sub judice cases), ce qui mettait les juges dans un très grand embarras. Dans le jugement d’une affaire, le président de la Haute Cour de Nagpur déclara courageusement que la police, les dirigeants du Congrès, les magistrats, les juges et les ministres poussaient conjointement des innocents vers l’échafaud. Ces malheureux n’avaient commis d’autre crime que d’être musulmans. (Muslim Separatism in India, Abdul Hamid, p. 122)

Afin de remédier aux diverses formes de persécution et d’oppression subies par les musulmans dans les provinces gouvernées par le Congrès, la session du Conseil de la Ligue musulmane de toute l’Inde, tenue le 20 mars 1938, décida de créer une commission d’enquête. Une commission de huit membres fut constituée sous la présidence du Raja Saiyed Muhammad Mahdi de Pirpur. Cette commission remit son rapport complet le 15 novembre de la même année. Le rapport fut présenté après une enquête personnelle menée sur le terrain.

Au mois de mars de l’année suivante, un autre rapport, appelé rapport Sharif, fut publié. Ce rapport relatait les persécutions infligées par les hindous aux musulmans dans la province du Bihar. Un autre rapport contenant des plaintes écrites contre les gouvernements du Congrès fut publié en décembre 1939. Son auteur était A. K. Fazlul Huq, Premier ministre du Bengale.

Ces trois documents informatifs et précieux, ainsi que les dossiers d’événements publiés dans les périodiques musulmans contemporains, fournissent les éléments fondamentaux et les matériaux des plaintes des musulmans contre le rôle antidémocratique et hostile aux musulmans des ministères provinciaux du Congrès. Puisque la nature véritable du régime du Congrès a par la suite popularisé l’idéologie du Pakistan et éloigné les musulmans de l’idéologie d’une Inde indivise, il est nécessaire de présenter en détail les faits révélés par le rapport d’enquête et de les examiner.

Rapport de Pirpur

Le rapport de Pirpur met l’accent sur les points suivants :

1. Le gouvernement du Congrès n’a pas réussi à garantir aux minorités (aux musulmans) la liberté religieuse et culturelle.

2. Le Congrès s’est révélé être une organisation communautariste hindoue.

3. L’adoption par le Congrès, enivré de pouvoir, d’une politique à huis clos (Closed door policy), ainsi que son refus de former un gouvernement de coalition, ont entraîné une détérioration extrême des relations entre hindous et musulmans.

4. Selon la conception du nationalisme du Congrès, rien ne peut être plus oppressif que le règne de la majorité, l’injustice et la tyrannie.

5. Des propositions extrêmement humiliantes ont été présentées à la Ligue musulmane : par exemple, dissoudre le groupe parlementaire de la Ligue musulmane, dissoudre le groupe de la Ligue au sein de l’assemblée législative et signer sans hésitation le serment du Congrès, etc.

6. Le mouvement de contact avec les masses (Mass Contact Movement), destiné à semer la division parmi les musulmans, ainsi que l’achat, de diverses manières, de certains musulmans afin de les employer à une propagande calomnieuse contre la Ligue musulmane, et

7. De vastes affrontements intercommunautaires dans les provinces soumises au gouvernement du Congrès, ainsi que de lourdes pertes en vies humaines et en biens parmi les musulmans.

Déclaration de M. Fazlul Haq

La déclaration faite par M. A. K. Fazlul Haq, Premier ministre du Bengale, immédiatement après la démission des cabinets ministériels du Congrès, fut republiée sous forme de tract. Il y déclarait :

Dans le but de faire déborder la coupe de la patience, le Congrès a lancé les hindous belliqueux dans la rue afin qu’ils fassent preuve d’une arrogance extrême. Il a entrepris cette action pour imposer sa volonté et ses résolutions à la minorité musulmane. Que veut le Congrès ? Il veut que la vache sacrée soit protégée et que les musulmans n’aient pas le droit de manger de la viande bovine. Il faut maintenir la religion des musulmans dans l’abaissement et la soumission. Parce que ce n’est pas le pays des hindous ?

Puis commencèrent les restrictions et les interdictions visant l’adhan. Des fidèles furent attaqués dans les mosquées. Au moment de la prière, des processions passaient devant les mosquées en faisant retentir tambours et timbales. Quoi d’étonnant à ce qu’un événement regrettable en entraîne un autre ?

La déclaration mentionnait ensuite soixante-douze incidents survenus au Bihar, trente-trois dans les Provinces-Unies et plusieurs dans les Provinces centrales. Lorsqu’un musulman abattait quelque part une vache pour le sacrifice, des musulmans étaient tués, leurs maisons incendiées et des femmes et des enfants musulmans soumis à des sévices. Aucun remède n’était apporté à ces exactions. En conséquence, les musulmans de la minorité menaient une existence extrêmement pénible.

Les journaux hindous s’abstinrent de publier la déclaration de M. Fazlul Haq, qui décrivait l’extrême détresse des musulmans sous le gouvernement du Congrès. Au contraire, ils continuèrent à publier en grande pompe des accusations imaginaires contre les musulmans. (I.H. Qureshi – The Struggle for Pakistan, A. Hamid – Muslim Separatism in India))

Même dans le domaine de l’éducation, de graves injustices et discriminations avaient commencé à être infligées aux musulmans, ce qui plongea les notables musulmans dans une profonde inquiétude et une grande agitation. Sous la domination britannique, les musulmans étaient très en retard dans le domaine de l’éducation et devaient, pour cette raison, faire face à de nombreuses difficultés. Sous le régime du Congrès, sa politique éducative les alarma et les troubla profondément. À la fin de 1938, lors de la 52e session de la Conférence éducative musulmane de toute l’Inde (All India Muslim Educational Conference), tenue à Calcutta, il fut décidé de constituer un comité sous la présidence de Nawab Kamal Yar Jung Bahadur.

L’objectif était d’examiner minutieusement le système éducatif de l’Inde et d’élaborer un programme d’éducation musulmane permettant de préserver les particularités de leur culture et de leur organisation sociale. Un sous-comité fut constitué sous la direction de Sir Azizul Huq, président de l’Assemblée législative du Bengale et vice-chancelier de l’Université de Calcutta. Afin de recueillir des informations exactes, le sous-comité visita différentes régions de l’Inde et présenta son rapport définitif en 1942. Le rapport critiquait vivement le Wardha Scheme of Education qui avait été introduit dans les établissements scolaires. Cette politique prit notamment une forme particulièrement odieuse dans les Provinces centrales. Malgré l’opposition catégorique des musulmans, un projet de loi hostile à l’islam et aux musulmans fut présenté devant cette assemblée législative. Tous les membres musulmans, ainsi que quelques membres hindous, dont le Dr Khare, s’y opposèrent. Malgré toute cette opposition, le projet de loi fut adopté.

Dans le cadre de ce système, les comités de gestion des écoles seraient élus au moyen d’élections communes. Aucune disposition particulière n’avait été prévue pour les écoles musulmanes. Les élèves devaient se tenir devant le portrait de M. Gandhi, les mains jointes comme dans les rites de dévotion hindous, et chanter des louanges en son honneur. Ce projet fondamental — le Wardha Scheme — était une création de la mentalité gandhienne. Son objectif était d’imprimer dans l’esprit des enfants les conceptions religieuses hindoues et de susciter chez eux une attitude de vénération et de respect envers les grandes figures de la mythologie hindoue. Ainsi, le but de ce système éducatif était d’éloigner les musulmans de leur religion, de leur culture et de leurs traditions ancestrales. Outre les principes fondamentaux du système éducatif du Congrès, certains de ses détails suscitèrent également une profonde inquiétude parmi les musulmans. On peut citer à titre d’exemple le fait que, dans les écoles de la province de Bombay, le programme était établi à partir de nombreux nouveaux manuels scolaires élémentaires. Les musulmans s’opposaient vivement à ce que ces ouvrages fassent l’éloge des traditions hindoues et des cérémonies religieuses hindoues, et qu’ils n’emploient qu’un vocabulaire hindou.

La Ligue musulmane de la province de Bombay exprima une vive indignation à ce sujet, déclarant qu’en élaborant de tels manuels scolaires élémentaires, le Congrès voulait détruire la civilisation et la culture musulmanes en Inde, en laissant les générations futures de musulmans totalement ignorantes de leur civilisation et de leur culture, tout en imprégnant leurs jeunes esprits des conceptions de la civilisation et de la culture hindoues.

Lorsque les membres musulmans de la Corporation municipale de Bombay présentèrent une motion demandant le retrait des manuels scolaires élémentaires, celle-ci fut rejetée. En signe de protestation, les membres de la Ligue musulmane quittèrent la séance. Après la démission des cabinets ministériels du Congrès, le Comité des manuels scolaires en ourdou examina de nouveau les ouvrages en question et conclut dans son rapport qu’ils n’étaient pas propres à l’enseignement ; ils furent donc retirés de la liste approuvée.

(Times of India, 11 et 26 juillet et 14 décembre 1939)

Les deux années et demie de gouvernement du Congrès dans sept des onze provinces du sous-continent prouvent que, sous le régime du Congrès, la tentative d’effacer l’existence même des musulmans, minoritaires, ainsi que leur civilisation, leur culture et leurs traditions, se poursuivra. En octobre 1938, M. Jinnah déclara que le Congrès tentait d’instaurer un pouvoir hindou dans l’ensemble du sous-continent. Dans un entretien accordé au Manchester Guardian, il déclara que quiconque observerait la scène politique de l’Inde durant la période allant de 1937 à 1939 constaterait que le but et l’objectif du Congrès étaient d’éliminer de ce pays toutes les autres organisations et d’y établir une organisation fasciste de la pire espèce. Dans ces conditions, il est impossible de faire fonctionner un gouvernement parlementaire en Inde. Ici, la démocratie signifie le pouvoir hindou. Les musulmans ne peuvent en aucun cas accepter cette situation. [Jamiluddin Ammed (éd.) — Some Recent Speeches & Writings of Mr. Jinnah (Lahore, 1952]

Même les milieux impartiaux reconnaissent ouvertement, au sujet de l’attitude hostile aux musulmans des cabinets ministériels du Congrès, que, sous le règne de la majorité, les craintes des musulmans ne sont pas sans fondement. Selon un chrétien indien, le Congrès est la version indienne du parti nazi allemand. (Rév. Pitt Banarjee — Lettre au Manchester Guardian, 18 août 1942 ; I. H. Qureshi — The Struggle for Pakistan)

L’opinion de divers journaux

À propos de la manière dont, après la formation de gouvernements du Congrès dans sept provinces, le nationalisme hindou prit une forme extrême et l’amertume communautaire s’accrut, le journal The Statesman de Calcutta écrit : « Tout Indien patriote sera bouleversé en constatant l’effroyable aggravation de la tension communautaire consécutive à l’instauration de l’autonomie provinciale. » Le journal The Economist remarque que les provinces peuvent être directement divisées en deux : l’Inde musulmane et l’Inde du Congrès. Un ancien rédacteur en chef du Times of India déclarait que l’antagonisme hindou-musulman n’était pas uniquement dû à la religion, mais qu’il existait entre les deux communautés une différence profonde dans leur mode de vie. Les gouvernements provinciaux congressistes continuèrent à administrer leurs provinces suivant les directives du Comité du Congrès de toute l’Inde. C’est pourquoi les partisans du Congrès en Grande-Bretagne commencèrent à se sentir mal à l’aise devant une telle manifestation de la domination congressiste dans tous les domaines. La politique d’hindouisation du Congrès, l’introduction du chant Vande Mataram et du culte du portrait de Gandhi dans les établissements scolaires prouvent aisément que le nouveau régime avait entièrement instauré un raj hindou. (The British Achivement in India: A Survey, Rawlinson ; p. 214 ; Le développement de la société de classe moyenne : la transformation de la culture, Abdul Mawdud, p. 287)

Le brahmanisme hindou n’est nullement disposé à tolérer quelque autre communauté que ce soit, et surtout pas les musulmans. C’est pourquoi l’union entre hindous et musulmans n’a pas été possible en Inde. Les musulmans ne sont absolument pas responsables de cette situation. L’Inde hindoue qualifie M. Muhammad Ali Jinnah de communaliste. Mais qui pourra nier qu’il fut le pionnier de l’union entre hindous et musulmans ? Pendant de nombreuses années, il s’efforça de toutes ses forces de réaliser cette union ; désespéré, il quitta l’Inde en jurant de ne plus jamais y revenir. Mais il dut par la suite retourner en Inde afin de lutter pour faire valoir les justes revendications et les droits des musulmans, et prendre la direction de la Ligue musulmane.

Loin de parvenir à une union entre hindous et musulmans, le pays tout entier fut ravagé pendant huit ans, à partir de 1920, par des émeutes communautaires dues à l’extrême hostilité des hindous envers les musulmans. Il y eut 11 grandes émeutes en 1923, 18 en 1924, 16 en 1925, 35 en 1926 et 31 jusqu’en novembre 1927. Dans la Fortnightly Review, un auteur anglais écrivit que l’union entre hindous et musulmans était une impossibilité, au même titre que bien d’autres choses impossibles dans le monde. Dans la revue Asiatic Review, un certain Patrick Fagan écrivit que les musulmans de l’Inde assujettie avaient deux voies ouvertes devant eux : soit se fondre dans la nation hindoue, soit, par la force physique, établir un État indépendant dans certaines régions de l’Inde. (Le développement de la société de classe moyenne : la transformation de la culture, Abdul Mawdud, p. 286)

En Inde, les émeutes et troubles communautaires n’ont cessé aucune année. Ces émeutes se produisaient dans les régions à majorité hindoue. Il est également vrai que c’était la communauté hindoue majoritaire qui les fomentait et en était principalement responsable. Mais M. Gandhi, fermant les yeux, a dans tous les cas rendu les musulmans responsables. Ainsi, les véritables coupables ont été encouragés.

On a évoqué plus haut, ne serait-ce que brièvement, le modèle de raj hindou, ou Ram Rajya, instauré durant les deux années et demie de gouvernement congressiste, ainsi que l’extrême détresse qui s’abattit alors sur les musulmans. À cette époque, en 1938, Subhas Chandra Bose fut élu président du Congrès. On le considérait comme quelque peu plus libéral que les autres. Il échangea une longue correspondance avec Quaid-e-Azam Muhammad Ali Jinnah. Quaid-e-Azam déclara à plusieurs reprises à M. Subhas Chandra Bose qu’il fallait que le Congrès et la Ligue musulmane s’unissent afin de régler tous leurs différends et divergences d’opinion. Quaid-e-Azam fit une ultime tentative en faveur de l’entente entre le Congrès et la Ligue musulmane, et donc de l’union entre hindous et musulmans. Mais, en réponse à la lettre de Quaid-e-Azam, Subhas Bose déclara :

En ce qui concerne les discussions avec la Ligue, le comité de travail n’a plus rien à faire. (Muslim Political Thought through the Ages 1562-1947, G. Allana Moqbul, Lahore, p. 242)

Quaid-e-Azam Muhammad Ali Jinnah déclara dans son discours présidentiel lors de la session de la Ligue musulmane tenue à Patna en 1938 :

Les dirigeants du Congrès veulent que les musulmans acceptent sans condition la domination hindoue en Inde. ….Vous savez certainement que le Congrès a fermé toutes les voies de l’entente entre hindous et musulmans dans le but d’exercer une domination et une autorité fascistes. Il dit qu’en Inde quatre forces sont à l’œuvre : (1) les Britanniques, (2) les souverains des États indiens, (3) les hindous et (4) les musulmans. Quels que soient l’ampleur avec laquelle les journaux et périodiques du Congrès le proclament, qu’ils publient leurs éditions à midi, l’après-midi et le soir, et quels que soient les grands discours des dirigeants du Congrès affirmant que le Congrès est une organisation nationale, je dis que cela n’est absolument pas vrai. Ce n’est rien d’autre qu’une organisation hindoue. Voilà la vérité, et les dirigeants du Congrès le savent parfaitement. La simple participation de quelques musulmans — quelques musulmans égarés et dévoyés — aux visées mal intentionnées ne suffit pas à en faire une organisation nationale, et elle ne peut pas le devenir. Le Congrès est principalement une organisation hindoue, et je mets au défi quiconque de le nier. Je demande : le Congrès représente-t-il les musulmans ?

Les auditeurs répondent d’une seule voix : « Non, non, non. »

Je demande : le Congrès représente-t-il la communauté chrétienne ? Représente-t-il les communautés répertoriées ? Représente-t-il les non-brahmanes ? À chacune de ces questions, la foule répond d’une seule voix : « Non, non, non. »

Il ajoute que le Congrès ne représente même pas tous les hindous. Il ne représente pas non plus la Hindu Mahasabha ni la Fédération libérale. Toutefois, il ne fait aucun doute que le Congrès est un parti majoritaire à lui seul. Rien de plus.

Il dit qu’il est malheureux pour le pays que le haut commandement du Congrès soit absolument résolu à établir la domination hindoue en éliminant les autres communautés et les autres cultures.

Le Quaid-e-Azam énumère ensuite, une à une, les actions du Congrès et démontre ainsi que le Congrès n’est pas une organisation nationale. Il demande : que fait le Congrès une fois au pouvoir ? Tout en feignant le nationalisme, il commence par « Vande Mataram ». Il est universellement reconnu que « Vande Mataram » n’est pas un hymne national.

Pourtant, il est chanté comme hymne national et imposé aux autres. Il n’est pas seulement chanté lors de leurs rassemblements de parti. Au contraire, dans les écoles publiques et municipales également, tout le monde est contraint de le chanter. Que leurs convictions religieuses leur permettent ou non de le chanter, les musulmans doivent absolument accepter « Vande Mataram » comme hymne national. C’est une glorification de l’idolâtrie qui suscite la haine envers les musulmans.

Il dit : prenons ensuite la question du drapeau du Congrès. Ce n’est pas le drapeau national unanimement reconnu de l’Inde. Pourtant, chacun doit lui témoigner du respect et il doit être hissé sur tous les bâtiments publics et privés. Quelles que soient les objections des musulmans à ce sujet, cela ne change rien. Le drapeau du Congrès doit absolument être hissé comme drapeau national de l’Inde et imposé de force aux musulmans. Il parle ensuite du projet hindi-hindoustani et affirme que son objectif est de refouler l’ourdou et de l’étouffer jusqu’à sa disparition.

Le projet éducatif de Wardha

Les conséquences désastreuses du projet éducatif de Wardha, conçu de toutes pièces par M. Gandhi (Warda Scheme of Education), ont été exposées dans l’analyse précédente.

Dans son discours, le Quaid-e-Azam déclara : De nos jours, la mentalité et la vision hindoues sont soigneusement nourries, et les musulmans sont contraints d’adopter, dans leur vie quotidienne, les idéaux et les conceptions hindous. Les musulmans font-ils quelque chose de semblable quelque part ? Imposent-ils quelque part la culture musulmane aux hindous ? Au contraire, dès qu’ils élèvent la moindre voix de protestation contre l’imposition de la culture hindoue aux musulmans, ils sont qualifiés de communautaristes. On les accuse de troubler la paix et, aussitôt, l’appareil administratif gouvernemental autocratique se met en action contre eux. Prenons seulement le cas des événements survenus au Bihar : sous le gouvernement du Congrès, contre quelle culture une atteinte a-t-elle été portée ? Contre celle des musulmans. Contre qui des mesures de répression ont-elles été prises, des interdictions prononcées et des arrestations effectuées ? Toutes ces mesures ont été prises contre les musulmans. Mais quelqu’un peut-il citer un seul exemple où la Ligue musulmane ou un musulman aurait tenté d’imposer la culture musulmane aux hindous ? (Creation of Pakistan, Justice Syed Shameem Hossain Kadir, pp.139-143)

Troisième chapitre

Discussions entre la Ligue musulmane et le Congrès

De 1935 au début de la Seconde Guerre mondiale, la Ligue musulmane fit de nombreuses tentatives pour parvenir à un accord avec le Congrès. À cette fin, le Quaid-e-Azam Muhammad Ali Jinnah rencontra à plusieurs reprises Babu Rajendra Prasad, président du Congrès. Mais ces rencontres ne produisirent aucun résultat. Finalement, une déclaration commune fut publiée au nom des deux dirigeants ; ils y exprimaient leur regret que les efforts entrepris pour résoudre la question communautaire d’une manière acceptable pour tous les partis concernés aient finalement échoué.

Au début de 1938, Jinnah et Gandhi échangèrent des lettres. Cette correspondance fit clairement apparaître les divergences fondamentales qui séparaient les deux partis. Dans la lettre qu’il adressa à M. Gandhi le 3 mars 1938, le Quaid-e-Azam Muhammad Ali Jinnah exposa en deux phrases le point central de leur discussion. Il déclara : Reconnaissez la Ligue musulmane comme l’unique parti représentatif et seul porte-parole des musulmans de l’Inde ; pour votre part, représentez le Congrès et l’ensemble du pays. C’est uniquement sur cette base que nous pouvons avancer et élaborer un processus de progrès. En réponse, M. Gandhi déclara le 8 mars : Dans le sens où vous l’entendez, je ne représente ni le Congrès ni les hindous. Toutefois, afin de parvenir à une solution honorable, j’exercerai mon influence morale sur les hindous. (The full Text of Jinnah-Gandhi letters in Durlab Singh, pp.16-32. The Struggle for Pakistan- I.H Quershi, p.109)

La réponse précitée de M. Gandhi ne comportait ni vérité ni sincérité. Quels que soient les principes et la politique officiellement déclarés d’une organisation, sa véritable nature se révèle dans ses activités et son comportement réels. Nier que le Congrès était une organisation entièrement hindoue reviendrait à déformer la vérité. Dans la conduite et le comportement du Congrès, la conscience et les intérêts hindous se sont toujours manifestés. La coopération du Congrès au mouvement du Khilafat en Inde peut avoir créé une fausse impression dans l’esprit de certains. Mais cette coopération n’était nullement sincère. Elle dissimulait une arrière-pensée, comme le prouve cette propre déclaration de Gandhi. Il dit : Je crois que le Khilafat est une question centrale pour nous deux — pour Muhammad Ali, c’est sa religion ; pour moi, c’est qu’en sacrifiant ma vie pour le Khilafat, je rends certaine la protection de la vache. Autrement dit, Jinnah & Gandh, p.61 ; Le développement de la société de classe moyenne : la transformation de la culture, Abdul Mawdud, p. 168)

M. Gandhi déclara au représentant du News Chronicle qu’il n’existait en Inde qu’un seul parti capable d’assurer le progrès et le bien-être. Et ce parti, c’était le Congrès. Je ne suis disposé à accepter aucun autre parti que le Congrès.

Il ajouta que, quel que soit le nom péjoratif qu’on puisse lui donner, il n’existait en Inde qu’un seul parti, et c’était le Congrès. (Muslim Separatism in India, Abdul Hamid, p. 217)

Le Quaid-e-Azam échangea également une correspondance avec le pandit Jawaharlal Nehru. Il convient de signaler qu’après les élections aux assemblées provinciales, le pandit Jawaharlal Nehru avait déclaré qu’il n’y avait que deux partis dans le pays : le Congrès et le gouvernement. Quant à tous les autres, ils devaient nécessairement suivre la méthode d’action du Congrès. Ceux qui ne sont pas avec nous sont nos adversaires. (Muslim Separatism in India, Abdul Hamid, p. 217)

Bien qu’il connût la mentalité fasciste de Jawaharlal Nehru, le Quaid-e-Azam entreprit de sincères efforts pour parvenir à un compromis entre les deux partis. Dans une longue lettre datée du 6 avril 1938, le pandit Nehru réfuta toutes les accusations du Quaid-e-Azam. Il déclara que le Congrès n’était pas disposé à abandonner le chant « Vande Mataram », car il ne serait pas convenable qu’une organisation nationale agisse de la sorte. Je ne vois pas non plus que quiconque s’oppose à l’utilisation du drapeau du Congrès. Le Muslim League étant une importante organisation communautaire, nous le traitons en conséquence. On ne peut pas non plus négliger les autres organisations musulmanes. Dès lors, il n’est pas question de reconnaître le Muslim League comme l’unique organisation des musulmans indiens.

Dans sa lettre, il ajoutait qu’il ignorait toute tentative du Congrès visant à rabaisser l’ourdou ou à établir un Ram Rajya. Qui fait cela ? Il ajoutait également qu’il ignorait ce que l’on entendait par un gouvernement de coalition.

Le sens simple et clair de ses propos était que le Congrès n’était absolument pas disposé à partager le pouvoir dans les provinces avec le Muslim League ou avec quelque autre parti que ce soit, et qu’il restait inflexible sur ce point. À la fin de sa lettre, Nehru déclara : personnellement, je n’aime aucun traité, aucun compromis ni rien de ce genre.

Subhas Chandra Bose fut élu président du Congrès en 1938. Après l’échec de sa correspondance avec Gandhi et Nehru, le Quaid-e-Azam échangea des lettres avec Subhas Bose. En mai, le Quaid-e-Azam soumit au Conseil exécutif du Muslim League la lettre écrite par M. Bose afin qu’elle y fût examinée. La résolution adoptée à ce sujet stipulait que le Muslim League ne consentirait à aucune discussion avec le Congrès sur les questions relatives au règlement du différend entre hindous et musulmans, tant que le Muslim League ne serait pas reconnu comme l’organisation de confiance et représentative des musulmans indiens. En conséquence, le Quaid-e-Azam déclara à M. Bose dans une lettre écrite le 2 août :

Dans l’accord Congrès-Muslim League signé à Lucknow en 1916, le Muslim League avait été reconnu comme l’organisation de confiance et représentative des musulmans indiens. De cette époque jusqu’aux discussions entre Jinnah et Rajendra Prasad en 1935, aucune question ne fut soulevée à ce sujet. Les musulmans qui se trouvent au Congrès ne peuvent pas représenter les musulmans indiens. Le Muslim League ne sait pas non plus qu’un quelconque parti politique musulman ait revendiqué le droit de représenter les musulmans indiens. La réponse du Congrès fut étonnante : autrement dit, le Congrès refuse d’accepter quelque revendication que ce soit du Muslim League. (The Struggle for Pakistan, I. H. Qureshi, pp. 107-112)

Les discussions et les échanges de lettres entre le Congrès et la Ligue musulmane ont permis de clarifier plusieurs points d’une importance considérable. Premièrement, le Congrès nie les accusations d’oppression et d’injustice portées contre les ministères congressistes. Deuxièmement, le Congrès ne considère pas le problème hindou-musulman comme un problème véritable. Selon lui, il ne s’agit que d’une émotion et d’un enthousiasme passagers. Avec le changement des temps, ils sombreront dans les profondeurs de l’oubli. Troisièmement, le Congrès affirme être l’organisation représentant le mouvement nationaliste de toute l’Inde. Le Congrès est la seule organisation nationale authentique, représentant tous les peuples sans distinction de caste ni de religion. De nombreux partis politiques musulmans soutiennent le Congrès. Seule la Ligue musulmane se tient à l’écart. Combien de temps resteront-ils ainsi ? Peut-être rejoindront-ils bientôt les rangs du Congrès. Dès lors, est-il nécessaire d’accorder de l’importance aux revendications de la Ligue musulmane ?

La vision du Congrès exposée ci-dessus suscite naturellement une réaction au sein de la Ligue musulmane et la rend unie, cohésive et puissante. Au terme de cette longue discussion, il apparaît clairement que le Congrès est un parti représentant l’Inde hindoue. Son objectif n’est pas seulement de maintenir les musulmans dans la soumission dans le domaine politique, mais aussi de les éliminer. Le mouvement de Bal Gangadhar Tilak, le mouvement de purification de Swami Shraddhanand, ainsi que les conceptions politiques du Congrès et de la Hindu Mahasabha poursuivaient le même objectif : maintenir les musulmans opprimés et assujettis, ou les éliminer afin d’établir un royaume hindou de Ram.

Il convient de signaler qu’en 1906, pendant le mouvement d’abrogation de la partition du Bengale, la « fête de Shivaji » fut célébrée dans toute l’Inde dans le but de faire revivre l’hindouisme. Tous les dirigeants de la société hindoue, hommes politiques, poètes, écrivains et éducateurs participèrent avec enthousiasme à cette fête. À cette occasion, le poète Rabindranath Tagore prit directement part à l’œuvre de renaissance de l’hindouisme en écrivant « La fête de Shivaji » et, en prononçant « Victoire à Shivaji au son de la conque auspicieuse », il reçut l’initiation à ce mantra de méditation :

Je prendrai l’étendard et ferai flotter le vêtement supérieur de l’ascète —

la force des pauvres.

« Un royaume de la religion s’établira dans cette Inde », cette grande parole

me servira de soutien.

La politique et la renaissance de l’hindouisme se mêlèrent intimement. Dans l’atmosphère ardente de la conscience religieuse, on tenta de transformer la politique en mouvement de masse.

(B.B. Misra, The Indian Class Their Giowth). Abdul Mawdud : L’essor de la classe moyenne : transformation de la culture)

Avant la Première Guerre mondiale, un ami musulman de Sir Valentine Chirol, correspondant du « Times », lui dit qu’on entendait Tilak, ses partisans ainsi que les nationalistes hindous du Pendjab et du Bengale déclarer ouvertement que, de même que les musulmans avaient autrefois été expulsés d’Espagne, ils seraient pareillement expulsés de l’Inde. Sir Walter Lawrence tient lui aussi des propos similaires. Il était membre de l’état-major du vice-roi Curzon. Il entendit également le maharaja d’Indore, Sir Pratap Singh, exprimer une attitude semblable. Il dit : « Je n’avais pas auparavant compris la profondeur de sa haine. Lord Curzon se rendit à Simla en mon honneur et en celui de mon épouse. Sir Pratap vint également à Simla pour assister au dîner qu’il avait donné. Après le dîner, Sir Pratap discuta jusqu’à deux heures du matin de ses espoirs, de ses aspirations et de ses ambitions. L’une de ses ambitions était d’exterminer les musulmans du sol de l’Inde. »

… il connaissait bien l’anglais, avait fréquenté de nombreuses nations et croyait en une civilisation cosmopolite. Mais sous son cœur noble se dissimulait une haine inexpiable des musulmans.

(Sir Walter Lawrence : The India We Served, p. 209 ; Abdul Hamid : Muslim Separatism in India, p. 83-84)

Quiconque a été capable d’analyser avec impartialité, jusque dans les moindres détails, les relations entre hindous et musulmans dans le sous-continent a perçu cette mentalité hindoue à l’égard des musulmans. C’est pourquoi Patrick Fagan écrit dans un article publié dans l’Asian Review que, dans l’Inde asservie, deux seules voies sont ouvertes aux musulmans : l’une consiste à se fondre dans la nation hindoue, l’autre à créer, par la force physique, un État indépendant dans certaines régions de l’Inde. En définitive, il ne leur restait d’autre choix qu’une lutte acharnée pour établir une patrie distincte et indépendante pour les cent millions de musulmans de l’Inde.

Quatrième chapitre

Le mouvement pour le Pakistan

Le mouvement visant à établir, dans le sous-continent, une patrie indépendante et souveraine pour les musulmans sous le nom de « Pakistan » était tout à fait naturel et parfaitement juste au regard de tous les raisonnements et de tous les arguments. Car l’existence même des musulmans du sous-continent dépendait entièrement de la création du Pakistan. D’un côté, le gouvernement britannique ne pouvait accepter la revendication du mouvement pour le Pakistan ; de l’autre, le Congrès hindou ne se contenta pas de refuser de l’accepter : il s’y opposa de toutes ses forces. Néanmoins, grâce à la lutte unie menée pendant sept années consécutives par les cent millions de musulmans du sous-continent et au prix du sang de millions d’hommes et de femmes musulmans, un pays indépendant nommé Pakistan trouva sa place sur la carte du monde. L’idéal et la conscience islamique qui animaient et soutenaient le mouvement pour le Pakistan constituent un héritage impérissable de la nation musulmane ; il est absolument indispensable que les futures générations musulmanes en connaissent et en gardent en mémoire l’histoire objective.

Dans cet ouvrage, il a été question en détail de la partition du Bengale en 1905, décidée par Lord Curzon pour des raisons purement administratives, du mouvement des hindous pour l’annuler, de son abolition en 1911, des affrontements communautaires provoqués çà et là et à tout moment par les hindous contre les musulmans dans le sous-continent, des lourdes pertes en vies humaines et en biens infligées aux musulmans, ainsi que de la mauvaise administration du Congrès pendant deux ans et demi dans sept provinces. Cette analyse a clairement établi que, du fait de son écrasante majorité et de sa puissance dans le sous-continent, la nation hindoue cherche soit à réduire la nation musulmane à une servitude absolue, soit à l’anéantir. C’est précisément pour atteindre cet objectif que le Congrès revendiquait d’être l’unique institution politique des habitants du sous-continent et exigeait que le gouvernement britannique lui transfère le pouvoir. Le Congrès formulait en outre une autre revendication aussi étrange qu’irréaliste : tous les habitants du sous-continent formeraient une seule nation, la nation indienne. Or, en réalité, ce sous-continent n’appartient pas à une seule nation ; il est la patrie de nombreuses nations. Parmi elles, les principales et les plus importantes sont les nations hindoue et musulmane. Le seul objectif du Congrès était la renaissance de la civilisation, de la culture et de l’hindouisme, ainsi que l’instauration du Ramrajya hindou. Les divers comportements adoptés à différentes époques par le Congrès et ses dirigeants ont profondément ancré cette conviction dans le cœur des musulmans ; c’est pour cette raison que ceux-ci furent contraints d’entreprendre le mouvement pour le Pakistan.

Voyons maintenant ce que disent les historiens hindous au sujet de la nationalité indienne du Congrès et de l’instauration du Ramrajya.

Le Dr Ramesh Chandra Majumdar dit : « L’éveil de la conscience nationale hindoue qui se manifesta dans la seconde moitié du XIXe siècle avait pour véritable nature la renaissance de l’hindouisme, dont l’unique objectif était l’instauration du “Ramrajya”. À cette époque, la création du Hindumela au Bengale, de la Sarvajanik Sabha à Pune et de la Mahajan Sabha à Madras révélaient essentiellement une tentative de renaissance de l’hindouisme ancien. La fondation par Dayanand de la “Gorakshini Samiti” en 1882 et la célébration par Bal Gangadhar Tilak de la “fête de Shivaji” en 1896 procédaient de la même inspiration. L’œuvre littéraire de Bankimchandra était également animée du même objectif. Son ouvrage Anandamath et le mantra Vande Mataram ont proclamé d’une seule voix que l’hindouisme, la nation et la conscience nationale étaient trois aspects inséparables — l’expression d’une même pensée. C’est pourquoi il ne ménageait nullement ses malédictions, ses insultes et ses torrents de haine contre les musulmans. […] À cette époque, il fallut importer des biographies de héros. Le patriotisme du roi Pratap et les exploits héroïques de Shivaji étaient alors célébrés dans toutes les maisons. Aucune autre littérature ne présente de poèmes d’une telle veine héroïque, comme ceux que Rabindranath écrivit sur Shivaji et sur les gourous sikhs Banda et Guru Gobind. En vérité, le mouvement intense d’hostilité entre communautés qui s’éleva et s’intensifia dans la littérature et la presse bengalies contemporaines n’a d’équivalent dans la littérature d’aucun pays au monde. » (Dr R.C. Majumdar, *History of Freedom Movement*, p. 202-205 ; Abdul Mawdud, *Développement de la société bourgeoise : transformation de la culture*, p. 267.)

Les propos de l’historien Dr Ramesh Chandra Majumdar ont clairement montré que la nationalité du Congrès signifiait la renaissance de l’hindouisme et l’instauration du Ramrajya hindou. Quelle place les musulmans pouvaient-ils avoir dans une telle nationalité ? Après cela, la revendication par le Congrès d’une nationalité indienne pouvait-elle être autre chose qu’une tromperie absolue ? Le Dr Majumdar a également mis cette revendication en lumière. Il dit : « En 1833, existait-il une nationalité indienne ? La réponse est non… À cette époque, les dirigeants bengalis, y compris Rammohun Roy, priaient Dieu pour la victoire des Britanniques dans leur guerre contre les autres puissances indiennes. […] En 1833, deux nations vivaient au Bengale : les hindous et les musulmans. Bien qu’habitant le même pays, ils étaient différents en tout, sauf par la langue. Dans la religion, l’éducation et la vie sociale et culturelle, ils avaient vécu pendant six cents ans comme dans deux mondes distincts. Rammohun Roy, Dwarkanath Tagore, Prasanna Kumar Tagore et les autres notables de Calcutta considéraient les musulmans comme la source de tous les malheurs et de toutes les calamités que les hindous avaient été contraints de subir pendant neuf cents ans. Ils considéraient en revanche la domination britannique comme une bénédiction divine, grâce à laquelle les hindous avaient été délivrés de l’infâme domination musulmane. Dans toute la littérature et toute la presse bengalies, les musulmans étaient désignés sous le terme de “Yavana”. À cette époque, personne ne souhaitait chasser les Britanniques et instaurer une domination hindoue ou indienne. Rammohun Roy lui-même n’en avait pas le désir. Même des notables tels que Prasanna Kumar Tagore déclaraient ouvertement que, si Dieu leur demandait de choisir entre le “swaraj” et la domination britannique, ils choisiraient cette dernière sans la moindre hésitation. » (Dr R.C. Majumdar, *History of Freedom Movement*, p. 193.)

Le Dr Majumdar a précisément démontré que les hindous et les musulmans constituaient deux nations distinctes. Les penseurs hindous mentionnés plus haut considéraient les musulmans comme les ennemis mêmes de la nation hindoue. Comment était-il possible de former une seule nation indienne à partir de ces deux nations distinctes et antagonistes ? Quand cette idée a-t-elle pris naissance, et qui en fut l’initiateur ?

Le défunt Maulana Abul Kalam Azad resta associé au Congrès hindou jusqu’au dernier moment de sa vie, sans aucune raison logique. Lui aussi considérait les hindous et les musulmans comme deux nations distinctes. À une époque, dans le journal « Daily Al-Hilal », publié à Kolkata sous sa direction, il déclara sans ambiguïté :

« Que signifie donc construire une nation en réunissant hindous et musulmans ? L’un est-il de l’huile et l’autre de l’eau ? »

« Comme il est ridicule de former une seule nation en réunissant hindous et musulmans ! L’un d’eux n’est-il pas de l’huile et l’autre de l’eau ? »

Le Dr Majumdar a lui aussi mis en évidence les caractéristiques entièrement distinctes des hindous et des musulmans. Il faut donc dire que l’idée d’une nationalité indienne unique est purement imaginaire et trompeuse. Le premier mouvement pour l’indépendance du sous-continent, lancé en 1857 grâce aux efforts des soldats musulmans, fut également combattu par la communauté hindoue. Raja Rammohun a même prié « Dieu » d’accorder la victoire aux Britanniques dans cette guerre d’indépendance. À ce sujet, l’historien Benoy Ghosh dit : « Au moment de la révolte des cipayes (le mouvement d’indépendance des cipayes), notre presse nationale ne manifesta aucune sympathie envers les insurgés………. Toute la presse, à cette époque, fit l’éloge des bienfaits de la domination britannique et injuria les insurgés en les traitant de gens appartenant aux classes inférieures de la société. Presque tous les journaux et périodiques jouèrent le même rôle. Car la classe moyenne hindoue de l’époque n’était disposée à tolérer aucune forme de révolte contre la domination britannique. » (Benoy Ghosh, History of Bengal 1757-1905, C.U. Contribution, p. 227-228)

Les propos de M. Nirod Chandra Chaudhuri démontrent à quel point l’idée de réunir les hindous et les musulmans du sous-continent en une seule nationalité indienne était absurde. Il dit : « La partition du Bengale créa une séparation éternelle entre hindous et musulmans ; elle fit naître dans nos esprits de la haine à leur égard et rompit pour toujours les liens de l’amitié. Cette haine se manifesta dans les rues, sur les marchés, dans les établissements d’enseignement, et prit place dans le cœur des hommes. »

Il dit également que, dans l’école où il étudiait, ses camarades et lui répugnaient à s’asseoir avec leurs condisciples musulmans, car une odeur d’oignon émanait de leur bouche. Ainsi, à la demande des hindous, les places où s’asseyaient les élèves hindous et musulmans furent séparées.

M. Chaudhuri dit qu’avant même de commencer leur instruction, on leur racontait qu’autrefois, sous la domination musulmane dans ce pays, les musulmans les avaient opprimés et persécutés, et qu’ils avaient propagé leur religion en Inde, le Coran dans une main et l’épée dans l’autre. En outre, les dirigeants musulmans auraient enlevé leurs femmes, détruit leurs temples et profané leurs lieux religieux sacrés. (N. C. Chaudhury : The Autobiography of an Unknown Indian: Abdul Hamid : Muslim Separatism in India)

Cette propagande diffamatoire, incessante depuis des siècles, dirigée contre les musulmans, ainsi que le fait que les poètes et écrivains hindous les aient désignés par les termes « yavana » et « mleccha », signifiait que, sous prétexte de former une seule nation avec eux, les hindous voulaient, conformément à leurs pratiques religieuses, maintenir les musulmans dans la condition d’une classe extrêmement inférieure, comme les esclaves des esclaves des hindous. Ou bien les exterminer entièrement par la force. « Les musulmans en étaient parfaitement conscients et ne pouvaient en aucune manière accepter l’idée d’une nation unique. »

Examinons donc une fois l’histoire de la naissance du Congrès, qui prétend être la seule organisation représentative du sous-continent et se réclame d’une nationalité indienne unique, afin de voir s’il était réellement favorable aux musulmans et les représentait.

La fondation du Congrès

Deux ans avant la naissance du Congrès, en 1883, John Bright fonda l’« India Committee » et en fit membres cinquante députés britanniques. En 1885, Allen Octavian Hume (A. O. Hume), un influent fonctionnaire civil britannique retraité de l’Indian Civil Service, fonda l’Indian National Congress. Même après avoir pris sa retraite, il resta en Inde. Il envisageait de créer une organisation panindienne destinée à la régénération sociale de l’Inde, qui pourrait contribuer à son progrès politique. Dans ce but, il adressa une lettre ouverte aux diplômés de l’université de Calcutta. Dans cette lettre, il insistait sur la nécessité de créer une association et une organisation, affirmant avec force que le gouvernement avait échoué à résoudre les problèmes économiques parce qu’il n’entretenait pas de liens ni de contacts avec la population. La tâche de reconstruction devait être accomplie par les habitants eux-mêmes ; on ne pouvait l’attendre des étrangers, aussi aimassent-ils ce pays.

Quoi qu’il en soit, c’est à la suite des réflexions et des efforts susmentionnés d’Allan Hume que fut fondé l’Indian National Congress. Bien que le vice-roi, Lord Dufferin, lui ait accordé une grande bienveillance, il ne souhaitait pas s’y associer directement. Il espérait toutefois que l’organisation deviendrait solide et bien structurée, et serait capable de jouer le rôle d’une opposition responsable. Hume proposa qu’un gouverneur provincial soit autorisé à en assurer la présidence. Lord Dufferin s’y opposa. Après la deuxième session annuelle du Congrès, le gouverneur de Madras offrit un dîner aux délégués. Ainsi, puisque le gouvernement et le Congrès avaient été formés, un groupe d’Anglais leur apporta son plein soutien. Parmi eux figuraient notamment Sir William Wedderburn (WEDDERBURN), George Yule (YULE) et Charles Bradlaugh (BRADLAUGH). Charles Bradlaugh (BRADLAUGH) fut nommé, en 1888, employé salarié du Congrès. William Digby en était le principal propagandiste à Londres. Par l’intermédiaire du journal India, le programme du Congrès et les questions indiennes furent largement présentés au public anglais. William Hunter était un fervent soutien du Congrès et son biographe affirme que le mérite de Hunter fut le seul moyen efficace d’influencer l’opinion publique britannique. Le professeur Seeley enseignait aux étudiants d’Oxford. Il disait qu’il n’était pas possible de comparer l’Inde à l’Angleterre ou à la France. Comme l’Europe, qui abrite de nombreuses nations, l’Inde en abritait également plusieurs. Selon Sir Henry James, les pratiques religieuses hindoues étaient responsables des conflits communautaires en Inde. Sir Theodore Morrison déclare que, bien que les musulmans ne constituent pas une nation selon la définition européenne, ils se considèrent comme distincts des autres Indiens et sont en train de se former en tant que nation. (Abdul Hamid, Muslim Separatism in India, p. 29 ; Justice Syed Shameem Hussain Kadir, Creation of Pakistan, p. 12 ; Abdul Mawdud, Le développement de la société de classe moyenne ; La transformation de la culture, p. 279-280)

On pouvait aisément prévoir quel serait le caractère et la nature du Congrès en tant qu’organisation politique à partir des méthodes, de la philosophie politique et des principes de deux de ses dirigeants éminents et extrêmement influents. Il s’agissait de Bal Gangadhar Tilak et de Surendranath Banerjee.

Après ses études universitaires, Tilak embrassa la carrière de journaliste et entra dans le domaine politique au début des années 1880 du siècle dernier. Il se trouvait toutefois à l’avant-garde du mouvement visant à abroger la partition du Bengale. C’était un homme politique habile, qui croyait à l’action directe (direct action). Il ranima les traditions religieuses et politiques de la nation marathe, portée vers le militarisme, et inspira le Congrès de cet élan. Il fonda une Société pour l’interdiction de l’abattage des vaches (anti-cow-slaughter society), mena une agitation contre les musulmans et protesta contre l’interdiction de jouer de la musique devant les mosquées, ce qui provoqua des troubles communautaires en Inde. Ainsi, l’activité de renaissance hindoue qui avait commencé dans tous les domaines sous la direction de Tilak était incontestablement hostile aux musulmans, et il n’y avait aucune différence entre son « nationalisme indien » et son « nationalisme hindou ». (Abdul Hamid, Muslim Separatism in India, p. 30)

Surendranath Banerjee entra dans l’Indian Civil Service (ICS) dans les années 1860 du XIXe siècle. Mais, après avoir été révoqué quelques années plus tard, il entra en politique. Il était l’une des figures centrales les plus influentes du Congrès. Il consacra cependant toutes ses aptitudes et ses compétences à des activités hostiles aux intérêts musulmans.

C’est lui qui, le premier, lança le mouvement contre la partition du Bengale. Il déclara qu’en apprenant l’annonce de la partition du Bengale, il avait eu l’impression que la foudre nous était tombée dessus du haut du ciel. Nous avons été humiliés, offensés et trompés. Ensuite, à son initiative, une journée nationale de deuil fut observée à Calcutta le 16 octobre 1905. Tous les hindous portèrent des insignes noirs et se couvrirent la tête de cendres. Ils observèrent un jeûne et se baignèrent dans le Gange. Surendranath Banerjee dirigea ce mouvement.

À la suite de six années d’intense mouvement terroriste hindou, la partition du Bengale fut annulée en 1911. Pour apaiser les musulmans mécontents, le gouvernement annonça la création d’une université à Dacca. Cette décision du gouvernement suscita la vive indignation de certains dirigeants du Congrès. Ils déclarèrent que l’établissement d’une autre université au Bengale nuirait à l’image de l’université de Calcutta. Une délégation conduite par Surendranath Banerjee rencontra donc le vice-roi, Lord Hardinge. Son porte-parole, Surendranath Banerjee, déclara que la présence d’une autre université dans la province multiplierait les divergences existant entre les habitants des deux régions. (A. Hamid, Muslim Separatism in India, p. 30, 93)

Ces exemples prouvent que le Congrès est une institution hindoue. Son objectif est la renaissance de l’hindouisme et l’établissement du Ram Rajya.

Parmi les musulmans du sous-continent, Sir Syed Ahmad Khan fut le premier à ne pas considérer le Congrès d’un œil favorable. En analysant l’histoire de la naissance du Congrès, sa structure centrale, ses dirigeants, sa politique, ainsi que ses objectifs et ses buts, le lucide et clairvoyant Syed Ahmad avait compris que

Le Congrès portera atteinte aux intérêts musulmans à chaque étape. C’est pourquoi il appelle les musulmans du sous-continent à s’abstenir d’adhérer au Congrès. Il déclare que même si le vice-roi, le secrétaire d’État et même l’ensemble de la Chambre des communes soutenaient ouvertement le Congrès, il s’y opposerait fermement. Il ajoute : « Je suis fermement convaincu que, si les résolutions du Congrès étaient mises en œuvre, il deviendrait impossible au gouvernement britannique de maintenir la paix ou de mettre fin à la violence et à une guerre civile certaine. » (Justice Syed Sharneem Hussain Kadir, Creation of Pakistan, p. 12 ; I. H. Qurrshi, Struggle for Pakistan, p. 29 ; The Times, 12 novembre 1888.)

Les craintes et les prédictions de Syed Ahmed se sont révélées par la suite. Les journaux musulmans contemporains exprimèrent eux aussi leur opinion contre le Congrès. Parmi eux figuraient notamment le Muhammadan Observer, The Victoria Paper, The Muslim Herald, Rafiq-e-Hind, etc. Les organisations et institutions musulmanes suivantes adressèrent également d’une seule voix un appel au Congrès :

La Central National Muhammadan Association, la Muhammadan Literary Society of Bengal, l’Anjuman-e-Islam de Madras, l’Anjuman de Dindigul et la Muhammadan Central Association of the Punjab. (Justice Syed Shameem Kadir, Creation of Pakistan, p. 13-14.)

Le Congrès tenta de tromper les musulmans et le monde extérieur par une propagande mensongère et hypocrite. Quelques Anglais favorables au Congrès menèrent également une propagande du même genre. Digby, propagandiste du Congrès au Royaume-Uni, affirma que le Congrès était le porte-parole de toutes les nations et de toutes les classes, y compris des musulmans. Allan Hume, le fondateur du Congrès, ne pouvait tolérer que celui-ci fût critiqué. Le India Committee, constitué en Angleterre, parlait également à l’unisson avec le Congrès. Mais, malgré tout cela, les musulmans du sous-continent acquirent leur identité en tant que nation distincte, et ce fut là le fondement du Pakistan.

 

Les fondements idéologiques du Pakistan

Fondée sur la croyance religieuse, les idéaux, sa propre civilisation et sa propre culture, son histoire, ses traditions, une conception distincte de la vie, un système de vie et la responsabilité devant le Créateur et le Messager des mondes dans l’au-delà, la communauté musulmane constitue une nation qui rejette toutes les autres définitions de la nationalité. Le fondement de cette nationalité, c’est-à-dire de la nationalité islamique, fut établi dans le sous-continent au mois de Rajab de l’an 93 de l’Hégire, soit en 712 de notre ère, lorsqu’un jeune commandant âgé de dix-sept ans, nommé Imad ad-Din Muhammad bin Qasim, débarqua dans le port de Debal (l’actuelle Karachi) et libéra les femmes et les enfants musulmans des prisons du roi Dahir. Après avoir vaincu le roi Dahir, il y construisit la toute première mosquée.

Le Quaid-e-Azam Muhammad Ali Jinnah déclara : « Le mouvement pour le Pakistan commença lorsque le premier musulman posa le pied sur le territoire du Sind. » (Justice Shameem Hussain Kadir, Creation of Pakistan, p. 1.) Après Debal, c’est-à-dire Karachi, puis Nirun (l’actuelle Hyderabad), et ensuite Sehwan, le drapeau victorieux de l’islam fut hissé. Puis, le 10 Ramadan al-Mubarak (93 de l’Hégire), la forteresse de Rawar fut prise, et le roi de Debal fut vaincu et tué au combat. En peu de temps, Brahmanabad (l’actuelle Sanghar) et Alor (ville située à l’est de l’actuelle Rohri) tombèrent aux mains des musulmans, ce qui entraîna la capitulation de Multan. En l’an 96 de l’Hégire, l’Inde du Nord se préparait elle aussi à se soumettre volontairement à Muhammad bin Qasim, lorsque le calife le convoqua à Damas.

L’habile commandant musulman Muhammad bin Qasim instaura dans les territoires qu’il avait conquis un système de gouvernement islamique exemplaire. Celui-ci gagna tellement le cœur de ses sujets hindous et bouddhistes qu’un grand nombre de sujets non musulmans embrassèrent volontairement l’islam. L’influence de l’enseignement islamique sur les nouveaux convertis fut si grande qu’ils réorganisèrent leur vie conformément aux directives du Coran et de la Sunna. L’alphabet arabe fut également adopté pour la langue sindhie.

L’établissement de l’État islamique dans le sous-continent, son essor et sa chute

Muhammad ibn Qasim ne fut pas seulement le fondateur d’un État islamique dans ce sous-continent ; il fut également un pionnier de l’établissement de la civilisation et de la culture islamiques. La domination islamique ainsi que la civilisation et la culture islamiques créèrent l’impulsion première qui conduisit à la fondation du Pakistan. La graine de cette civilisation et de cette culture, une fois semée, germa, se développa et s’épanouit au fil du temps ; puis, grâce à l’arrivée ultérieure dans ce sous-continent de nombreux souverains musulmans en conquérants victorieux, le drapeau islamique flotta dans toutes ses régions. Après la conquête du Sind par Muhammad ibn Qasim, la domination musulmane du sous-continent prit fin au milieu du XIe siècle, en raison des luttes intestines extrêmes, de la décadence morale et des attaques de puissances étrangères.

Les caractéristiques innées et naturelles de l’islam

L’islam signifie se soumettre spontanément à la servitude et à l’obéissance absolues envers Allah le Très-Haut. Sa caractéristique naturelle est que ses adeptes ne peuvent accepter ni un système sans Dieu ni la domination des non-musulmans. L’islam propose à l’humanité un système de vie complet, dont les principes fondamentaux s’appliquent également à tous les aspects spirituels et matériels de l’existence. Dans l’islam, l’État et la religion ne sont pas séparés l’un de l’autre ; au contraire, les aspects matériels et terrestres de la vie sont intégrés à ses aspects spirituels. Qu’il agisse en dirigeant de l’État ou en simple citoyen, le musulman accomplit toutes ses activités avec la ferme conviction qu’Allah le Très-Haut les observe et qu’il devra finalement Lui rendre compte de tous ses actes. C’est sur les principes fondamentaux, les idéaux et la morale susmentionnés de l’islam que la domination musulmane fut établie dans le sous-continent et qu’elle se maintint pendant plusieurs siècles. Bien que la loi du pays (Law of the land) fût islamique, chaque autre communauté avait le droit, en matière de droit personnel et familial, de se conformer à ses propres prescriptions religieuses.

Parmi les souverains musulmans du sous-continent, tous, à l’exception d’Akbar, furent les dépositaires et les défenseurs de la civilisation et de la culture islamiques. Bien que certains d’entre eux n’aient pas réussi à observer pleinement les préceptes islamiques dans leur vie personnelle — 414, Histoire des musulmans du Bengale —, le pays demeura partout islamique. Les souverains ne s’occupèrent pas directement de la propagation et de l’expansion de l’islam. Cette œuvre fut accomplie avec dévouement par de nombreux savants, saints et derviches venus de l’extérieur. Toutefois, les souverains musulmans établirent d’innombrables mosquées, madrassas et khanqahs afin de diffuser l’enseignement islamique. Pour en assurer les dépenses, ils firent don de nombreuses terres lakhéradj. Ces institutions jouèrent sans aucun doute un rôle efficace dans l’extension de l’enseignement islamique et de la prédication islamique dans le sous-continent. En conséquence, les non-musulmans du sous-continent, charmés par la beauté de l’islam, se réfugièrent en foule sous son ombre fraîche et protectrice. Avec le temps, les régions du nord-ouest et du sud-est du sous-continent devinrent à majorité musulmane, et furent plus tard transformées en l’État du Pakistan.

Après l’établissement de la domination britannique dans le sous-continent, la domination islamique fut progressivement abolie, puis l’Indian Civil and Criminal Codes of Procedure et l’Indian Penal Code, contraires aux croyances et aux principes fondamentaux de l’islam, furent introduits et appliqués. Les musulmans furent maintenus dans une dépossession économique totale.

Par la collusion et la conspiration des Britanniques et de la nation hindoue, les musulmans furent dépouillés de tous leurs biens et accablés par la faim, la pauvreté et l’oppression. Malgré cela, il ne fut pas possible d’extirper de leurs esprits et de leurs cœurs les croyances fondamentales de l’islam ni la pensée et la conscience islamiques. En réaction naturelle, des protestations furent élevées et des révoltes furent proclamées au cours du siècle dernier contre le gouvernement britannique. Le Tahрик-i Mujahidin et le jihad armé de Sayyid Ahmad Shahid Bareilvi, le mouvement Faraïzi au Bengale et le mouvement islamique de Titumir, entre autres, exprimèrent cette conscience islamique irrésistible. C’est la lutte pour l’établissement de la civilisation et de la culture islamiques dans le sous-continent, pour leur entretien pendant plusieurs siècles et pour leur préservation intacte, qui jeta les fondements du mouvement pour le Pakistan.

Les musulmans constituent une nation

Il est clairement apparu dans la discussion précédente que les musulmans constituent une nation. Par la foi et la croyance (‘aqîda) — c’est-à-dire les convictions religieuses —, les pratiques religieuses, la distinction entre le bien et le mal, le juste et l’injuste, le licite et l’illicite selon la religion, le sentiment d’avoir à rendre compte à Allah le Très-Haut dans l’au-delà de chacun de ses actes publics et secrets, ainsi que par sa civilisation, sa culture, ses goûts, sa réflexion, sa pensée et sa conscience, le musulman forme une nation distincte. Ce sentiment de différence découle précisément de la foi religieuse. Ceux qui croient véritablement à l’unicité divine, à la mission prophétique et à l’au-delà, et qui accomplissent pleinement, dans tous les domaines de leur vie, les responsabilités confiées par Dieu, constituent au sein de l’humanité tout entière une nation distincte ; Allah le Très-Haut a reconnu cette nation sous le nom d’« ummat musulmane ». L’ensemble humain possédant les qualités susmentionnées constitue la nation musulmane, tandis que l’ensemble humain possédant les qualités opposées constitue la nation non musulmane ; il comprend notamment les hindous, les chrétiens, les juifs et les bouddhistes. Même en s’accordant avec l’un de ces groupes, les musulmans ne peuvent former une seule et même nation avec lui. Dans le sous-continent, hindous et musulmans sont deux nations entièrement distinctes : leurs croyances religieuses, leurs pratiques religieuses, ainsi que leurs critères du juste et de l’injuste et du licite et de l’illicite étant totalement différents et opposés, ils forment deux nations séparées. C’est sur le fondement de cette théorie des deux nations que le Pakistan a été créé.

La théorie selon laquelle les musulmans constituent une nation distincte n’est pas une invention de l’époque moderne. Le premier être humain au monde était musulman ; il était le prophète d’Allah et Son calife. Allah lui accorda un immense trésor de connaissances. C’est de lui que débutèrent l’islam et la nationalité islamique. Afin de préserver l’existence des musulmans dans le sous-continent, on revendiqua, sur la base de cette théorie, une patrie séparée et indépendante. Cette nationalité est la « théorie », ou doctrine, éternelle de l’islam. Pour établir la domination des hindous majoritaires sur les musulmans minoritaires du sous-continent, le Congrès hindou suscita la confusion au sujet d’une nation unique. Un éminent savant, le cheikh al-hadîth de Deoband, Mawlânâ Sayyid Husayn Ahmad Madanî, déclara, reprenant le ton du Congrès, que tous ceux qui vivent à l’intérieur des mêmes frontières géographiques, musulmans sans distinction, forment une seule nation. Par la suite, la Ligue musulmane revendiqua le Pakistan précisément sur la base de la théorie des deux nations (Two Nation Theory). La déclaration susmentionnée de Mawlânâ Madanî stupéfia et consterna non seulement la Ligue musulmane, mais aussi les oulémas et les musulmans ordinaires. Même si la revendication du Pakistan n’avait pas encore été formulée, tout le monde savait déjà que les musulmans constituent une nation distincte, et cette vérité fut proclamée à maintes reprises et en diverses occasions.

La déclaration de Mawlânâ Madanî fut portée à la connaissance du poète philosophe Allâma Iqbâl, visionnaire du Pakistan. Il était alité, gravement malade. Lentement, le corps tremblant, il se redressa sur son lit et, fidèle à sa nature de poète, malgré les souffrances de la maladie, critiqua vivement les propos de M. Madanî en récitant quelques vers :

Les Persans n’ont pas encore compris le secret de la religion,

Quelle étrange absurdité que celle de Husayn Ahmad de Deoband !

Il proclame du haut de la chaire que la nation procède de la patrie,

Comme il ignore la place de Muhammad l’Arabe !

Attache-toi à Mustafa, car la religion tout entière, c’est lui,

Si tu ne parviens pas jusqu’à lui, tout n’est qu’Abou Lahab.

(Allama Iqbal : Armaghan-e Hijaz, p. 278)

Sens : les gens de l’Ajām n’ont absolument pas compris l’essence de la religion.

Alors, quelle étrange parole que celle de Husain Ahmad de Deoband !

Du minbar, il proclame : « La millat naît de la patrie. »

Il ignore la dignité de Muhammad al-Arabi. S’il ne peut l’atteindre, tout devient alors Abou Lahab.

Bien que les quelques vers du Dr Iqbal aient réfuté la doctrine de Maulana Madani, ils ne suffisaient pourtant pas à démontrer la fausseté de la théorie de l’unité nationale. À cette époque, Maulana Sayyid Abul Ala Maududi, après avoir procédé à une analyse minutieuse de la situation politique, religieuse et culturelle du sous-continent, exposa abondamment la question de la nationalité islamique dans le long article intitulé « Musulmans et la présente lutte politique », qu’il publia en plusieurs parties dans le mensuel Tarjuman al-Qur’an, dont il était le rédacteur. Un ouvrage distinct de plus d’une centaine de pages fut publié sur ce sujet. Dans cet ouvrage, en décrivant les fondements de la nationalité islamique, il dit :

« Allah et Son Messager ont réduit en poussière les fondements étroits, matériels, sensibles et superstitieux sur lesquels se sont élevés les édifices des différentes nationalités du monde. La race, la tribu, la patrie, l’économie et l’ignorance politique avaient divisé l’humanité en groupes divers et en fragments toujours plus petits ; l’islam a accordé à toutes ses classes une dignité égale et des droits égaux.

« Dans la nationalité islamique, on distingue certes les hommes, mais non pour une quelconque raison matérielle, mondaine ou extérieure. La distinction se fait du point de vue spirituel, moral et humain. On présente aux hommes une loi naturelle et véridique appelée l’islam. Toute l’humanité est invitée à la servitude et à l’obéissance envers Allah, à la pureté et à la rectitude du cœur et de l’esprit, à la sincérité des actes, à la probité et à l’observance de la religion. Il est ensuite dit que ceux qui accepteront cette invitation seront considérés comme une seule nation, tandis que ceux qui la rejetteront appartiendront à une nation entièrement différente. En d’autres termes, l’une est la nation de la foi et de l’islam, et l’ensemble de ses membres forme une ummah. L’autre est la nation de la mécréance et de l’égarement. Ses adeptes, malgré leurs divergences et leurs différences réciproques, sont considérés comme appartenant au même groupe et à la même communauté. »

« Il n’existe entre ces deux nations aucune différence du point de vue de la descendance ou de la tribu. La différence réside dans la croyance et les actes. Ainsi, même deux enfants du même père peuvent, en raison de la différence susmentionnée entre l’islam et la mécréance, être comptés parmi deux nations distinctes, tandis que deux personnes sans lien de parenté et étrangères l’une à l’autre peuvent, du fait de leur conversion à l’islam, appartenir à une seule nation. »

« La différence de patrie ne peut pas non plus être la cause de la distinction entre ces deux nations. Ici, la distinction se fait sur la base du vrai et du faux. Or le vrai et le faux n’ont ni “patrie” ni terre natale. La nationalité de deux personnes vivant dans la même ville, le même quartier et la même maison peut être différente en raison de la différence entre l’islam et la mécréance. Un Noir peut, par le lien de l’islam, devenir le frère d’un Marocain. »

« La différence de race n’est pas non plus ici la cause d’une différence de nationalité. La couleur de l’apparence extérieure est insignifiante en islam. Ici, seule la couleur d’Allah a de l’importance. C’est elle qui est la meilleure des couleurs. »

« La diversité des langues n’est pas non plus la cause de la différence entre l’islam et la mécréance. En islam, la langue parlée n’a aucune valeur. Ce qui compte, c’est la parole sans langue du cœur et de l’esprit. »

« Le centre de la circonférence de la nationalité islamique est la kalima : il n’y a de divinité qu’Allah et Muhammad est le Messager d’Allah. L’amitié et l’inimitié reposent précisément sur cette kalima. Son acceptation unit les hommes, tandis que son refus provoque entre eux une séparation définitive. Celui que cette kalima sépare ne peut être uni à nous par aucun lien — ni le sang, ni la terre, ni la langue, ni la race, ni la nourriture, ni le système de gouvernement, ni aucune parenté. De même, rien ne peut séparer ceux que cette kalima unit. »

Le maulana poursuit :

« Il convient de noter que les relations entre la nation musulmane et les nations non musulmanes comportent deux aspects. Le premier est que, en tant qu’êtres humains, musulmans et non-musulmans sont tous égaux. Le second est que, du fait de la différence entre l’islam et la mécréance, nous devons les traiter avec compassion, bonté, générosité et courtoisie. Car, du point de vue de l’humanité, c’est ce genre de traitement qu’ils peuvent recevoir. Même s’ils ne sont pas ennemis de l’islam, il est possible d’avoir avec eux des relations d’amitié, de paix et de coopération en vue d’un objectif commun (Common Cause). Mais aucune relation matérielle ou mondaine, quelle qu’elle soit, ne peut nous unir à eux au point de faire de nous une “seule nation”. »

Cet ouvrage de Maulana Maududi consacré à la nationalité islamique suscita un grand émoi dans la société musulmane réfléchie de l’époque et dissipa complètement la confusion créée par les discours et les brochures de Maulana Madani. Les dirigeants et les militants du mouvement pour le Pakistan l’utilisèrent comme une arme acérée. En vérité, c’est cet ouvrage qui établit les fondements scientifiques de la théorie des deux nations et qui devint la cause principale de la création du Pakistan. Il réfuta le projet funeste du Congrès d’instaurer le Ram Rajya ainsi que les arguments de Maulana Husain Ahmad Madani en faveur d’une nationalité régionale, en les démontrant non scientifiques, illogiques, non islamiques et dépourvus de substance.

C’est précisément pour les raisons fondamentales exposées ci-dessus que, depuis les débuts de l’humanité, sont apparues deux entités nationales distinctes, musulmane et non musulmane ; cette situation demeure jusqu’à présent et perdurera à jamais. Pour la même raison, dans le sous-continent, les musulmans et les autres peuples sont totalement distincts. Ici, hindous et musulmans vivent ensemble depuis des centaines d’années, dans les mêmes villes, villages et quartiers, de part et d’autre de la même cour. Ils parlent la même langue, naissent sur la même terre et sont élevés, nourris et grandissent sous la même lumière et dans le même air. Pourtant, ils ne se sont pas fondus l’un dans l’autre et ne sont pas devenus une seule nation. Nombre de savants du sous-continent reconnaissent également cette vérité. Prenons le cas du poète Rabindranath lui-même. Il dit :

« Il n’est plus nécessaire de dire des mensonges. Il nous faut désormais admettre qu’il existe un antagonisme entre hindous et musulmans. Nous ne sommes pas seulement distincts l’un de l’autre ; nous sommes aussi opposés. »

Nous avons vécu côte à côte pendant de nombreux siècles, jouissant des fruits d’un même champ, de l’eau d’un même fleuve et de la lumière d’un même soleil. Nous parlons la même langue, nous sommes des hommes partageant les mêmes joies et les mêmes peines. Pourtant, la relation humaine et conforme à la religion qui devrait exister entre voisins n’a pas existé entre nous. Entre nous, depuis de très longues années,

nous avons entretenu un tel péché que, même en nous réunissant, nous n’avons pas pu empêcher la séparation.

Nous savons que, dans de nombreux endroits du Bangladesh, hindous et musulmans ne s’assoient pas sur le même tapis : lorsqu’un musulman vient dans une maison, on soulève une partie du tapis et l’on jette l’eau du narguilé. » (Rabindra Rachanavali, vol. 12, p. 909 ; Abdul Maudud, Le développement de la société de classe moyenne : la transformation de la culture, p. 420)

Babu Nirad Chaudhuri dit :

« À vrai dire, la théorie des deux nations avait été élaborée bien avant M. Jinnah ou la Ligue musulmane. Et ce n’est pas seulement une théorie : c’est un fait historique réel. Tout le monde savait qu’elle existait au début du siècle présent. Même lorsque nous étions enfants, nous le savions déjà, avant le mouvement Swadeshi. » (Autobiographie d’un Indien inconnu, p. 229-231)

Cette vérité n’a pas non plus échappé à l’attention des Européens. Un historien anglais l’exprime clairement :

« Bien qu’ils vivent dans le même village, la même ville ou le même district, les hindous et les musulmans ont toujours conservé leur existence en tant que deux nations distinctes. Ils sont demeurés encore plus séparés, notamment dans le domaine religieux, que deux nations européennes. À titre d’exemple, les Français et les Allemands sont, aux yeux des Européens, deux nations d’ennemis acharnés. Pourtant, un jeune Français se rendant en Allemagne pour y faire du commerce ou des études peut facilement loger dans n’importe quelle famille allemande, partager un repas avec elle et entrer dans le même lieu de culte. Mais aucun musulman ne bénéficie d’un tel droit d’accès dans une famille hindoue. » (S. T. Morison, Political India, p. 103)

L’étroitesse extrême, le fanatisme, les superstitions et l’absence totale de tolérance envers les autres religions, qui caractérisent les prescriptions religieuses imaginées par l’hindouisme lui-même ou par les brahmanes, sont responsables du traitement inhumain infligé aux musulmans. La caractéristique de l’hindouisme est son système des castes (caste system). Selon ce système, certaines personnes décrites comme appartenant à l’hindouisme sont désignées comme appartenant aux classes inférieures. L’hindouisme ne leur accorde aucun droit humain. Elles sont considérées comme méprisables, impures et intouchables ; en les déclarant membres de l’hindouisme, on leur a inculqué l’idée qu’elles ont été créées uniquement pour servir les hindous des classes supérieures, et que c’est là leur religion et leur plus grand acte de mérite. Un hindou de classe inférieure ne peut étudier dans la même école qu’un hindou de classe supérieure. Bien qu’hindou, il ne peut lire les livres religieux ni entrer dans les temples. Si la société hindoue traite ainsi une personne réputée appartenir à l’hindouisme, il est naturel qu’elle se montre encore plus barbare envers les musulmans. Ainsi, tout contact avec les musulmans devient impur et inacceptable aux yeux des hindous. Toutefois, une rigueur encore plus grande fut adoptée dans le traitement des musulmans après la fin de la domination musulmane et l’établissement de la domination britannique ; leur simple existence dans le sous-continent leur était devenue insupportable.

Poussés par la haine et l’hostilité envers les musulmans, les hindous cherchaient des prétextes pour entrer en conflit avec eux. Ainsi, dans l’Antiquité, la consommation de viande de bœuf n’était pas interdite aux hindous. La viande de bœuf est un aliment très savoureux, et tous les peuples du monde, y compris les musulmans, en consomment. L’islam ordonne aux musulmans de sacrifier des animaux pour obtenir la satisfaction d’Allah. Parmi les animaux dont le sacrifice est licite, le bœuf occupe une place importante. Dans le sous-continent, la vache fut élevée au rang de divinité adorée par les hindous afin de fournir un prétexte aux affrontements avec les musulmans. Puis, en créant notamment la « Société pour l’interdiction de l’abattage des vaches » et la « Société de protection des vaches », on provoqua le début d’affrontements communautaires avec les musulmans. La même chose constitue la nourriture d’une nation et la divinité adorée d’une autre. Après avoir reconnu la vache comme une divinité, l’élimination de tout mangeur de bœuf dans le monde devient le principal devoir religieux de l’hindouisme. Dès lors, comment la nation adoratrice des vaches pourrait-elle accepter la formation de deux nations, l’une consommant le bœuf et l’autre adorant la vache ? La tentative d’unir ces deux nations pour en former une seule n’est pas seulement ridicule : elle est également inspirée par de mauvaises intentions.

Que les hindous et les musulmans constituent deux nations distinctes, le Quaid-e-Azam Muhammad Ali Jinnah le démontra lui aussi par des arguments irréfutables. Lors de son discours présidentiel à la 27e session annuelle de la Ligue musulmane, tenue le 22 mars 1940 au parc Minto de Lahore, il déclara :

« Il est très difficile de comprendre pourquoi nos frères hindous ne parviennent pas à saisir la véritable nature de l’islam et de l’hindouisme. En réalité, ceux-ci ne sont pas deux religions, mais plutôt deux ordres sociaux distincts et clairement définis (Social order), et l’idée de réunir les hindous et les musulmans pour former une seule nationalité n’est qu’une fantaisie. La conception erronée d’une nationalité indienne unique a dépassé toutes les limites et est devenue la cause de notre instabilité politique. Si nous ne changeons pas notre point de vue à temps, l’Inde sera poussée au bord de la destruction. Les hindous et les musulmans possèdent des philosophies religieuses, des coutumes sociales et des littératures distinctes. Ils sont également détenteurs de deux civilisations et cultures distinctes, fondées sur deux conceptions et croyances opposées. L’histoire de leur vie tire son inspiration de sources différentes. Ils possèdent des épopées distinctes, de grands ouvrages distincts, des héros nationaux distincts, ainsi que des éléments de référence et des chronologies d’événements distincts. »

Dans la plupart des cas, le héros national de l’un est l’ennemi de l’autre. Si l’on réunit dans un même État ces deux nations antagonistes, dont l’une est majoritaire et l’autre minoritaire, les troubles ne cesseront de s’aggraver, et toute structure créée pour gouverner un tel État finira par s’effondrer.

Selon toute définition de la nation, les musulmans constituent une nation et doivent nécessairement disposer d’une patrie, d’un territoire ou d’une région, ainsi que d’un État. Notre souhait est que, conformément à nos capacités nationales et sur la base de nos propres idéaux, nous progressions dans les domaines spirituel, culturel, économique, social et politique. »

Enfin, le Qaïd-e-Azam déclara :

« Avancez en tant que serviteurs dévoués de l’islam. Organisez le peuple dans les domaines économique, social, politique et éducatif. Je suis certain que vous deviendrez une telle force qu’aucune puissance au monde ne pourra vous vaincre. »

Le lendemain, c’est-à-dire le 23 mars, la proposition de créer un État indépendant regroupant les régions du Nord-Ouest du sous-continent à majorité musulmane et les régions orientales à majorité musulmane fut adoptée à l’unanimité. Cette proposition fut présentée par le Premier ministre du Bengale, Sher-e-Bangla Maulvi A. K. Fazlul Huq. Le texte original de la résolution était le suivant :

Il est résolu que, de l’avis mûrement réfléchi de la présente session de la Ligue musulmane de toute l’Inde, aucun plan constitutionnel ne pourra être applicable dans ce pays ni acceptable pour les musulmans, à moins d’être conçu selon les principes fondamentaux suivants : à savoir que les unités géographiquement contiguës soient délimitées et fassent l’objet des réajustements territoriaux nécessaires, et que les régions où les musulmans sont numériquement majoritaires, comme dans les zones nord-occidentale et orientale de l’Inde, soient regroupées afin de constituer des « États indépendants », dans lesquels les unités constituantes seront autonomes et souveraines.

Que des garanties adéquates, effectives et obligatoires soient spécialement prévues dans la Constitution pour les minorités de ces unités et des régions où elles sont minoritaires, afin de protéger, après consultation de celles-ci, leurs droits et intérêts religieux, culturels, économiques, politiques, administratifs et autres ; et que, dans les autres parties de l’Inde où les musulmans sont minoritaires, des garanties adéquates, effectives et obligatoires soient spécialement prévues dans la Constitution pour eux et pour les autres minorités, afin de protéger, après consultation de celles-ci, leurs droits et intérêts religieux, culturels, économiques, politiques, administratifs et autres.

Justice Syed Shameem Husain Kadir, Création du Pakistan, p. 192.

Avec la résolution de Lahore, il fut également déclaré explicitement que les droits et intérêts religieux, culturels, économiques, politiques et administratifs des communautés minoritaires vivant dans ces régions seraient protégés après consultation de celles-ci. De même, dans les régions de l’Inde où les musulmans sont minoritaires, leurs droits et intérêts religieux, culturels, économiques, politiques et administratifs devront être protégés sur la base de consultations avec eux.

L’opposition des hindous

Sans examiner ni considérer le moindre aspect positif de la résolution de Lahore, des déclarations et propos grossiers exprimant l’opposition la plus virulente de la part des hindous commencèrent à être publiés. Toutes les activités visant à égarer les musulmans et à semer la discorde parmi eux commencèrent. Wardha continua également à tenir le même discours. M. Gandhi espérait que les dirigeants et les divers journaux influencés par les hindous resteraient fermes dans leur opposition à la résolution de Lahore. Il déclara : « J’espère encore que les hindous dotés de conscience examineront attentivement notre proposition. Car elle contient la possibilité d’obtenir l’indépendance dans un bref délai. Nous pourrons préserver cette indépendance pacifiquement, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. » Le 26 mai 1940, la conférence provinciale de la Ligue musulmane de Bombay se tint. Le Quaid-i-Azam, faisant référence à la fausse propagande du Congrès, déclara :

Il est extrêmement surprenant que des hommes tels que M. Gandhi et M. Rajagopalachari qualifient la résolution de Lahore de « vivisection de l’Inde » (Vivisection of India) et de « division d’un enfant en deux ». L’Inde est pourtant divisée par la nature elle-même. Sur la carte géographique de l’Inde figurent l’Inde musulmane et l’Inde hindoue. Alors pourquoi ce tapage autour de ce qui est divisé et coupé en deux ? Où est donc le gouvernement central dont les ordres et l’autorité seraient violés ? Le fait que l’Inde soit sous domination britannique a donné naissance à l’idée d’une Inde indivise et d’un gouvernement central unique. Il n’existait ni nation indienne ni gouvernement central. Ce n’est qu’un caprice du haut commandement du Congrès. […] Notre idéal et notre lutte ne visent pas à porter atteinte aux intérêts de quiconque, mais à assurer notre propre défense.

(Justice Syed Shameem Husain Kadir, Creation of Pakistan, p. 193-194)

Il convient de noter que, bien que le mot « Pakistan » ne figurât pas dans la résolution de Lahore, c’est l’Inde hindoue qui la désigna sous le nom de résolution du Pakistan. Et c’était parfaitement justifié. Le nom donné bien des années auparavant par Chaudhry Rahmat Ali s’est ainsi réalisé.

La réflexion sur le Pakistan

La réflexion ou le projet du Pakistan ne constitue pas une philosophie politique originale. La véritable signification de ce terme est un système étatique islamique. C’est pourquoi le Quaid-i-Azam Muhammad Ali Jinnah déclara que le Pakistan avait commencé à exister lorsque Muhammad ibn Qasim, en conquérant, avait mis le pied au Sind. Par la suite, un système étatique islamique resta en vigueur dans le sous-continent pendant plusieurs siècles. Vers la fin de la domination britannique, les réflexions et les efforts en faveur de la distinction de la nation musulmane et de l’établissement d’un État musulman dans l’Inde britannique recommencèrent. La majorité musulmane des régions du nord-ouest et du sud-est du sous-continent n’échappa pas à l’attention des penseurs politiques. Ainsi, le précurseur de l’unité islamique mondiale, Sayyid Jamaluddin, réfléchit le premier à la possibilité de créer une république musulmane comprenant l’Afghanistan et la région nord-occidentale du sous-continent ; certains appelèrent cela le panislamisme.

En 1915, dans un discours prononcé à l’occasion de la cérémonie de Bazm-e Shibli, Chaudhry Rahmat Ali revendiqua que, puisque l’Inde du Nord était à majorité musulmane, elle devait être considérée comme un pays musulman. Il déclara en outre : « Nous en ferons un État musulman. Cela ne sera possible que lorsque nous et notre région septentrionale renoncerons à être indiens. C’est une condition préalable. Par conséquent, plus tôt nous renoncerons à l’indianité (indianism), plus cela sera bénéfique pour nous et pour l’islam. » (I. H. Qureshi, The Struggle for Pakistan, p. 115-116)

Puis, en 1917, le Dr Abdul Jabbar Khairi et le professeur Abdus Sattar Khairi — connus sous le nom de frères Khairi — présentèrent, lors de la conférence tenue à Stockholm, une proposition de plan pour la partition de l’Inde. (Syed Sharifuddin Pirzada, Evolution of Pakistan, Lahore, 1963, p. 68-90)

Dans le journal « Zulkarnaï » de Badaun, une lettre ouverte adressée à M. Gandhi fut publiée en mars-avril 1920 au nom d’un certain Abdul Qadir Bilgrami. Dans ces lettres, il exposait les arguments en faveur de la partition du sous-continent. Il présentait également une liste des districts à majorité musulmane, qui correspondait presque aux limites géographiques des deux parties du Pakistan établi. Comme les sujets évoqués dans ces lettres attirèrent l’attention de nombreuses personnes, elles furent publiées deux fois sous forme de brochure. La deuxième édition parut en 1925. (Muhammd Abdul Qadir Bilgrami, Hindu Muslim Ittehad par Khula Khat Mahatma Gandhi Ken am, Aligarh, 1925)

Au début de la Première Guerre mondiale, Lovatt Fraser, rédacteur en chef du Times of India, publia dans le Daily Express de Londres une carte sur laquelle une flèche était tracée de Constantinople vers Saharanpur, en Inde. Elle représentait un corridor musulman en direction des régions à majorité musulmane. (I.H. Qureshi, The Muslim Community of the Indo-Pakistan Subcontinent, p. 295-96)

Savarkar, président de la Hindu Mahasabha, répétait souvent que les hindous et les musulmans constituaient deux nations distinctes. Lala Lajpat Rai, autre dirigeant du Congrès et de la Hindu Mahasabha, proposa la partition de l’Inde en 1924. (L.H. Qureshi, The Struggle for Pakistan, p. 116 ; Richard Symonds, The Making of Pakistan, 1950, p. 59)

En 1923, Sardar Muhammad Gul Khan, du district de Dera Ismail Khan, exposa devant la Frontier Inquiry Committee des arguments en faveur de la partition de l’Inde, dans l’intérêt des hindous et des musulmans. Il demanda que la région allant de Peshawar à Agra soit réservée aux musulmans. (I.H. Qureshi, The Struggle for Pakistan, p. 116-17)

En 1928, lors de la Convention de tous les partis tenue à Calcutta, l’Aga Khan réclama l’indépendance de chaque province. (Ouvrage cité)

Après avoir discuté des divers problèmes de l’Inde lors de la conférence annuelle de la Ligue musulmane tenue à Allahabad en 1930, le Dr Muhammad Iqbal proposa la création d’un État indépendant pour les musulmans, à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Empire britannique.

Le Dr Iqbal ne donna aucun nom à l’État musulman qu’il proposait. Ce fut Chaudhry Rahmat Ali qui s’en chargea. En janvier 1933, Chaudhry Rahmat Ali et trois de ses collègues de Cambridge publièrent une brochure intitulée Now or Never.

Chaudhry Rahmat Ali envoya sa brochure aux dirigeants musulmans de l’Inde, aux délégués musulmans participant à la troisième conférence de la Table ronde tenue à Londres, ainsi qu’aux principaux dirigeants politiques d’Angleterre. Une brochure accompagnée d’une lettre fut envoyée, dans laquelle il était dit : « Par la présente, je soumets à votre attention, au nom des trente millions de musulmans du Pakistan, une requête de ceux qui vivent dans les cinq provinces du nord de l’Inde, à savoir le Pendjab, la Province de la Frontière du Nord-Ouest, le Cachemire, le Sind et le Baloutchistan. » Il convient de signaler que Chaudhry Rahmat Ali réclamait la création d’un État musulman regroupant ces cinq provinces, auquel il donna le nom de Pakistan.

Cet appel fut lancé à un moment critique où la vie et la mort des musulmans étaient en jeu. Il y était dit que l’Inde n’était pas le pays d’une seule nation, mais celui de nombreuses nations. ………… Notre religion et notre culture, notre histoire et nos traditions, nos mœurs sociales et notre système économique, nos lois relatives à l’héritage et au mariage sont essentiellement différents de ceux des autres nations vivant en Inde. Nos usages et coutumes nationaux, ainsi que nos calendriers de l’année, des mois et des jours, sont différents. Même notre alimentation et notre habillement sont entièrement distincts. Si nous, musulmans du Pakistan, étions trompés quant aux traits clairement distinctifs de notre nationalité et incorporés à la fédération indienne proposée, nous serions réduits au statut de minorité. Cette proposition équivaut au glas de la mort de notre nation. — (G. Allana, Muslim Political Thought Through the Ages 1562-1947, pp. 295-300)

On peut affirmer sans aucun doute que le nom « Pakistan » fut créé par Chaudhry Rahmat Ali ; il s’imposa sur la scène politique de l’Inde grâce à la résolution de Lahore et devint une réalité environ sept ans plus tard.

Sayyid Sharifuddin Pirzada écrit dans son ouvrage (Evolution of Pakistan) : toutes ces propositions et recommandations présentées notamment par Sir Abdullah Haroon, Maulana Maududi et Chaudhry Khaliquzzaman constituaient, en un sens, des orientations conduisant à la création du Pakistan.

Finalement, en 1940, la résolution de Lahore, c’est-à-dire la résolution en faveur du Pakistan, fut adoptée à l’unanimité par la Ligue musulmane dans des termes dépourvus de toute ambiguïté.

 

Chapitre six

L’opposition au mouvement pour le Pakistan

Les hindous ne pouvaient accepter la proposition du Pakistan, c’est-à-dire de la partition de l’Inde, qu’ils considéraient contraire à leurs intérêts ; ils commencèrent donc à s’y opposer vivement. Le pandit Jawaharlal Nehru déclara à Pune, le 6 mai, que la Mahasabha hindoue et la Ligue musulmane n’avaient aucun programme d’action positif. Qualifiant la proposition du Pakistan de pure sottise, il affirma qu’elle ne survivrait pas plus de vingt-quatre heures. Le 19 mai, la Mahasabha hindoue déclara que la proposition du Pakistan était anti-hindoue et antinationale.

Malgré l’opposition extrême et les obstacles du Congrès et de la nation hindoue, le mouvement pour le Pakistan se poursuivit, tandis que l’opposition et la propagande hostile des hindous continuaient à renforcer l’unité des musulmans.

Afin de rendre le mouvement pour le Pakistan populaire et puissant, une vaste campagne de propagande fut menée dans l’histoire de l’Inde musulmane ; notamment, un comité d’écrivains fut constitué sous la direction de Jamiluddin Ahmad, de l’Université musulmane d’Aligarh. Des essayistes renommés rédigèrent divers tracts, qui furent publiés à Lahore par Sheikh Muhammad Ashraf sous le titre Pakistan Literature series. Jamiluddin Ahmad déclara que le Pakistan indépendant et l’Hindoustan indépendant continueraient de coexister dans un climat amical et fraternel. L’unité de l’Inde est une illusion chimérique, contraire à la vérité historique. (I.H. Qurshi, The Struggle for Pakistan, p. 136)

Le 1er juillet 1940, alors que le Quaid-e-Azam se trouvait à Simla, il soumit plusieurs propositions au vice-roi et les qualifia de « provisoires ». Les propositions étaient les suivantes :

Aucune déclaration du gouvernement ne pourra être publiée si elle est contraire aux principes de la résolution de Lahore, qui prévoyait la division de l’Inde et la création d’États musulmans dans les régions du Nord-Ouest et de l’Est.

Le gouvernement devra donner aux musulmans de l’Inde l’assurance explicite qu’aucun schéma constitutionnel, provisoire ou définitif, ne sera élaboré sans l’autorisation de l’Inde musulmane. Compte tenu de l’évolution rapide de la situation en Europe et du danger auquel l’Inde est exposée, nous comprenons pleinement qu’il convient d’intensifier l’effort de guerre afin d’assurer la sécurité intérieure, la paix et l’ordre, si le gouvernement britannique est disposé à accepter la direction musulmane comme partenaire égal dans l’administration des gouvernements central et provinciaux.

À titre temporaire et pendant la guerre, les mesures suivantes devront être prises afin qu’une formule de coopération avec le gouvernement, fondée sur un partenariat égal dans l’exercice de ses pouvoirs et de sa compétence, puisse être appliquée :

a. Dans le cadre de la loi constitutionnelle actuelle, le Conseil exécutif du vice-roi devra être élargi. Le nombre de membres supplémentaires sera fixé après discussion. Toutefois, la représentation musulmane devra être égale en nombre à la représentation hindoue si le Congrès y participe. Dans le cas contraire, la majorité des membres supplémentaires devra être musulmane, car les principales responsabilités devront être assumées par les musulmans.

b. Dans les provinces où l’article 93 de la loi est en vigueur, des conseillers non officiels devront être nommés. Leur nombre sera fixé après discussion. Toutefois, les représentants musulmans devront constituer la majorité des conseillers. Dans les provinces dotées d’un gouvernement de coalition, il incombera aux partis concernés de prendre une décision sur la base de discussions.

c. Un Conseil de guerre (War Council) de quinze membres, président compris, sera constitué. Le vice-roi en assurera la présidence. Là encore, le nombre de musulmans devra être égal à celui des hindous si le Congrès y participe.

Enfin, la Ligue musulmane choisira les représentants musulmans parmi ceux qui siégeront au Conseil de guerre, au Conseil exécutif du vice-roi (Executive Council) et parmi les conseillers non officiels du gouverneur.

Le 1er juillet, Subhas Chandra Bose fut arrêté et, le 3 juillet, M. Gandhi demanda à chaque citoyen britannique d’adopter une politique de non-violence et de renoncer aux armes. Aussitôt, lors de la réunion du Comité exécutif du Congrès tenue à Delhi, on renouvela la demande de proclamer l’indépendance complète de l’Inde. On demanda également la formation d’un gouvernement national au centre.

Dans une lettre datée du 6 juillet, le vice-roi fit connaître à M. Jinnah son point de vue au sujet des propositions expérimentales (Tentative) que celui-ci lui avait présentées. Il acceptait d’élargir son Conseil, mais refusait d’y accorder une participation musulmane. Il n’acceptait pas non plus que la Ligue musulmane nomme les membres musulmans du Conseil. Il déclara que cela relevait du Secrétaire d’État pour l’Inde et que les membres du Conseil ne seraient pas nommés par les partis politiques. Il ne pouvait pas davantage accepter la nomination de conseillers non officiels auprès des gouverneurs provinciaux. La formation d’un Conseil de guerre (War Council) était importante. Les détails en seraient fixés ultérieurement.

Les conditions des propositions expérimentales de M. Jinnah furent rejetées. Mais M. Jinnah, politicien expérimenté, n’était pas homme à se laisser décourager. Il poursuivit ses discussions.

Les propositions d’août du gouvernement britannique

Le gouvernement britannique ne fut pas découragé par les désaccords entre le Congrès et la Ligue musulmane, ni par les divergences entre le Congrès et le vice-roi. La déclaration faite par le gouvernement britannique le 8 août 1940 fut appelée les propositions d’août. Cette déclaration apportait quelques idées nouvelles. Premièrement, pour la première fois dans l’histoire indo-britannique, on promettait de constituer une Assemblée constituante comprenant des représentants indiens. Jusqu’alors, la volonté du Parlement britannique était définitive et la loi de 1935 sur le gouvernement de l’Inde lui accordait la prééminence. Désormais, non seulement l’idée d’une Assemblée constituante indienne était soutenue, mais sa formation était également promise. Deuxièmement, la conception du Congrès concernant l’Assemblée constituante était rejetée. Il était aussi clairement précisé que l’Assemblée constituante ne prendrait aucune mesure susceptible de porter atteinte aux droits des minorités. Troisièmement, le statut de dominion était considéré comme l’objectif de l’Inde. Ces mesures seraient adoptées après la fin de la guerre. Les propositions d’août comportaient également certains aspects négatifs, qui furent soulignés dans les propositions de la Ligue et du Congrès.

M. Jinnah échangea des vues sur les propositions susmentionnées les 12 et 14 août. Toutefois, la décision définitive fut prise lors de la réunion du Comité exécutif de la Ligue musulmane tenue à Bombay les 1er et 2 septembre. La Ligue musulmane se déclara satisfaite que fût acceptée sa demande selon laquelle la future constitution du pays ne serait élaborée sans son approbation. Par ailleurs, le Comité exécutif jugea bon de déclarer qu’il demeurait fermement attaché aux principes fondamentaux de la résolution de Lahore et de ses conditions, à savoir que les musulmans de l’Inde constituaient une nation et qu’eux seuls avaient le droit de déterminer leur destin futur. Les propositions du gouvernement concernant les dispositions transitoires étaient insatisfaisantes. Les revendications formulées par le Comité exécutif de la Ligue musulmane le 16 juin n’avaient pas été acceptées. La Ligue musulmane déclara qu’elle n’acceptait pas les propositions d’août du gouvernement pour les raisons suivantes :

1. Aucune consultation n’avait eu lieu avec le président de la Ligue ou avec le Comité exécutif au sujet de la proposition concernant le nombre de membres du Conseil exécutif du vice-roi.

2. Le Comité de travail n’a pas été informé de la manière dont le Conseil serait constitué.

3. Le Comité de travail n’a pas été informé avec quel autre parti la Ligue serait appelée à collaborer.

4. La Ligue n’a aucune idée des portefeuilles qui seront attribués aux nouveaux membres du Conseil.

5. La proposition concernant le Conseil consultatif de guerre est vague et incompréhensible.

Le Comité de travail de la Ligue musulmane habilita son président à demander au vice-roi des éclaircissements sur la constitution proposée, le mode de composition du Conseil consultatif de guerre ainsi que ses responsabilités et ses devoirs, et sur l’élargissement du Conseil exécutif du vice-roi.

M. Jinnah rencontra le vice-roi le 20 septembre et, le lendemain, le vice-roi répondit aux questions soulevées par la Ligue. Lors de la session du Comité de travail de la Ligue, tenue à New Delhi le 28 septembre, les réponses du vice-roi furent examinées. Le Comité estima que les explications du vice-roi n’étaient pas satisfaisantes. La réaction du Congrès à la proposition d’août du gouvernement fut extrêmement vive. Le président du Congrès, le maulana Abul Kalam Azad, refusa de rencontrer le vice-roi le 10 août. Le Congrès rejeta la proposition. Il fut déclaré que le gouvernement n’était pas disposé à abandonner le pouvoir et que la proposition incitait directement à la lutte. La question des minorités constituait un obstacle infranchissable au progrès de l’Inde. On fit planer sur le Congrès la menace de devoir engager une lutte directe.

La proposition d’août du gouvernement ne fut acceptée par aucun parti politique. Mais elle apporta certains avantages aux musulmans. Le gouvernement s’engagea à ce que, dans le futur régime constitutionnel, qu’il soit intérimaire ou définitif, l’approbation satisfaisante des musulmans soit obtenue. Le fait que le gouvernement ait fait une déclaration aussi dépourvue d’ambiguïté dans l’année qui suivit le début de la guerre et cinq mois après la résolution de Lahore n’est pas un mince mérite de la Ligue musulmane. Ce mérite fut acquis en raison de l’attitude du Congrès envers les musulmans. Le gouvernement ne jugea pas opportun de laisser le sort des musulmans entre les mains du Congrès.

 Le mouvement de non-coopération du Congrès et les musulmans

M. Gandhi rencontra le vice-roi, Lord Linlithgow, les 27 et 30 septembre, mais ne put accepter ce point de vue. Il déclara qu’un opposant animé par sa conscience, s’il ne pouvait pas faire la guerre, pouvait exposer son point de vue au peuple. Mais il ne pouvait être autorisé à inciter autrui à entraver la guerre. Le 11 octobre, le Comité de travail du Congrès décida de commencer le satyagraha.

Sur les instructions de Gandhi, Vinoba Bhave fut le premier à se présenter pour être arrêté. Raja Gopalacharia et Abul Kalam Azad furent eux aussi emprisonnés. Les incarcérations massives des partisans du Congrès ne suscitèrent aucune émotion parmi la population. Le satyagraha ne parvint notamment pas à attirer les habitants des provinces musulmanes. De toute l’Inde, c’est dans la Province de la Frontière du Nord-Ouest que la réaction fut la plus faible. Au début, le Dr Khan manifesta peu d’empressement à rejoindre le mouvement. Mais son arrestation, le 14 décembre, ne provoqua qu’une légère ondulation à la surface du calme régnant dans l’opinion publique.

En avril 1941, M. Gandhi ouvrit le satyagraha à tous les membres du Congrès. En conséquence, près de 20 000 personnes se firent volontairement emprisonner. Pour le Congrès, ce nombre était très insignifiant. Le mouvement s’essouffla progressivement.

Les musulmans ne purent accepter le mouvement de satyagraha du Congrès, car ils en comprenaient les arrière-pensées. Dans un discours prononcé à Delhi en novembre 1940, M. Jinnah se moqua des revendications du Congrès et déclara que celui-ci menait un mouvement pour l’indépendance. Il était clair, à ses yeux comme à ceux du gouvernement britannique, que le Congrès voulait intimider le gouvernement afin d’obtenir la reconnaissance qu’il était la seule organisation représentative du peuple indien. L’attitude du Congrès était la suivante : « Rejetez les revendications des musulmans et des autres minorités et acceptez les nôtres. » Le Congrès voulait prendre le pouvoir et voulait faire pression sur le gouvernement britannique afin qu’il lui transfère le pouvoir d’employer la force contre les autres communautés.

Une résolution adoptée en soutien au discours de M. Jinnah lors de la session du Conseil de la Ligue musulmane tenue en février 1941, ainsi que lors de la session annuelle de la Ligue musulmane de Madras tenue en avril, déclarait que, si le gouvernement rompait les promesses qu’il avait faites à diverses reprises et acceptait les revendications du Congrès, la Ligue musulmane serait prête à prendre toute mesure nécessaire pour faire face à la situation qui en résulterait.

(The Struggle for Pakistan, Ishtiaq Hussain Qureshi, p. 163-164)

Proposition du Parti libéral — 1941

Après avoir examiné les politiques des deux principaux partis, le Congrès et la Ligue musulmane, voyons quelle attitude adopte la Fédération libérale nationale. Elle dispose d’un petit groupe à l’Assemblée législative. Elle compte toutefois dans ses rangs des hommes expérimentés et compétents, tels que Sir Tej Bahadur Sapru, Sir Chimanlal Setalvad et Sir Srinivasa Sastri. Il est également nécessaire de connaître leurs points de vue et leur attitude. Lors de leur session annuelle tenue à Calcutta en décembre 1940, les libéraux proclamèrent les principes fondamentaux de leur programme politique et estimèrent qu’ils devraient servir de base à la solution. La proposition qu’ils formulèrent à ce sujet est la suivante :

1. Apporter un soutien total à l’effort de guerre.

2. Le gouvernement britannique devrait annoncer que

l’Inde deviendra un dominion.

3. Le gouvernement central doit être réorganisé afin que le vice-roi puisse être le chef constitutionnel d’un gouvernement national pleinement constitué.

4. La partition de l’Inde doit être rejetée et le système électoral communautaire doit être progressivement aboli.

5. Le mouvement de non-coopération du Congrès est regrettable. En mars 1941, les libéraux se réunirent à Bombay pour une conférence non partisane. Bien que la conférence fût qualifiée de non partisane, elle était influencée par l’Hindou Mahasabha. Trois ou quatre musulmans y participèrent, mais ils ne purent rien dire au nom des intérêts musulmans. Trois dirigeants de l’Hindou Mahasabha — Savarkar, le Dr Munje et le Dr Syama Prasad Mukherjee — participèrent à la conférence. Tej Bahadur Sapru la présida, et Sir Nripendra Nath Sarkar soumit plusieurs résolutions, qui furent adoptées. Ces résolutions furent rejetées par le gouvernement. Les prétendus libéraux exprimèrent alors leur mécontentement et, le 29 juin, le conseil de la National Liberal Federation se réunit à Pune. Le gouvernement fut vivement critiqué pour avoir rejeté les propositions qu’ils avaient présentées en vue de résoudre la crise. L’on exprima son indignation devant le refus du secrétaire d’État pour l’Inde d’accepter toute mesure sans le consentement de la Ligue musulmane. La proposition de partition de l’Inde fut rejetée, et un appel fut lancé à tous les Indiens pour s’opposer à la partition proposée.

Réagissant à la proposition ou recommandation de Sapru, le Quaid-i-Azam Muhammad Ali Jinnah déclara que la revendication du Congrès en faveur de la formation d’un gouvernement national au centre revenait à annuler la proposition de Sapru. Le secrétaire d’État pour l’Inde, L. S. Amery, déclara à la Chambre des communes, le 22 avril 1941, que l’impasse constitutionnelle qui régnait en Inde n’était pas due au fait que la Grande-Bretagne refusait d’accorder l’indépendance à l’Inde, mais au fait que l’Inde n’était pas parvenue à s’accorder sur ses revendications. Le nouvel exécutif, d’un type nouveau et doté de pouvoirs accrus, qui avait été proposé, ne ferait pas disparaître les dissensions entre hindous et musulmans : il les aggraverait davantage. Je demanderai à des hommes comme Sapru de s’efforcer d’établir l’unité entre le Congrès et la Ligue musulmane.

La réaction de Gandhi

M. Gandhi protesta vivement contre la déclaration du secrétaire d’État pour l’Inde. Il déclara qu’en affirmant que l’indépendance de l’Inde était retardée par la désunion, Amery avait insulté l’intelligence indienne. Les politiciens britanniques étaient responsables des divisions de classes en Inde. Tant que les Britanniques maintiendraient l’Inde sous leur domination par la force des armes, ces divisions et ces désaccords persisteraient. Je reconnais qu’il existe malheureusement un fossé infranchissable entre le Congrès et la Ligue musulmane. Les politiciens britanniques ne reconnaissent-ils pas qu’il s’agit d’une querelle domestique (Domestic quarrel) ? Qu’ils quittent l’Inde ; je promets ensuite que le Congrès, la Ligue et les autres partis, réunis dans leur propre intérêt, trouveront une solution pour former le gouvernement de l’Inde. … Si nous convenons de ne faire appel à aucune intervention extérieure, cette crise ne durera probablement qu’une quinzaine de jours. En d’autres termes, une fois le pouvoir britannique abandonné et les Britanniques partis, les hindous seront suffisamment forts pour ramener à la raison les minorités, en particulier les musulmans. Personne ne devrait avoir de difficulté à comprendre ces propos de Gandhi. Jusqu’en juillet 1947, il ne cessa de les répéter. Son intolérance à l’égard de l’existence de la nation musulmane et les propos inconvenants susmentionnés accélérèrent la création du Pakistan.

Création du Conseil de défense (Defence Council)

Le 20 juillet 1941, le gouverneur de Bombay, Sir Roger Lumley, fit parvenir à M. Jinnah un message du vice-roi l’informant que, avec l’approbation du gouvernement britannique, le vice-roi avait décidé d’élargir son Conseil exécutif (Executive Council) en y ajoutant cinq portefeuilles. Ceux qui acceptèrent ces nouvelles fonctions furent Sir Homi Mody, Sir Akbar Hydari, R. Rao, M. S. Aney et Sir Firoz Khan Noon. Il fut également annoncé qu’un Conseil de défense (Defence Council) de trente membres serait constitué. Dix membres seraient aussi choisis dans les États princiers. La représentation de la communauté musulmane étant indispensable, les Premiers ministres du Bengale, de l’Assam, du Pendjab et du Sind furent également invités à en devenir membres.

Le lendemain, dans sa réponse à la lettre de Sir Roger Lumley, M. Jinnah exprima son vif mécontentement à l’égard de la démarche du vice-roi, déclarant qu’il était contraire aux principes d’inviter ces personnes en passant outre le président et le comité exécutif de la Ligue musulmane. Les 24, 25 et 26 août, le comité exécutif de la Ligue musulmane se réunit à Bombay. Dans la résolution adoptée le 25, il fut ordonné aux Premiers ministres du Pendjab, du Bengale et de l’Assam, respectivement Sir Sikandar Hayat Khan, Fazlul Huq et Sir Saadullah, de démissionner du Conseil national de défense.

Huit musulmans acceptèrent l’invitation à rejoindre le Conseil de défense. Parmi eux, cinq — Sikandar Hayat, Fazlul Huq, Saadullah, Begum Shah Nawaz et le Nawab de Chhatari — furent concernés par la décision de la Ligue ; les Premiers ministres du Pendjab, du Bengale et de l’Assam démissionnèrent du Conseil de défense le 11 septembre. Le Nawab de Chhatari avait démissionné auparavant parce qu’il était président du Conseil exécutif d’Hyderabad. Begum Shah Nawaz et Sir Sultan Ahmad furent expulsés de la Ligue pour cinq ans pour n’avoir pas démissionné. Lors de ses réunions des 26 et 27 à Delhi, la Ligue décida de se retirer de toute la session de l’Assemblée centrale. En conséquence, le 28, le groupe de la Ligue musulmane quitta la Chambre. Ses membres accusèrent le gouvernement britannique de refuser à la Ligue sa juste part de responsabilité et de droits au centre comme dans les provinces. (The Struggle for Pakistan, I. H. Qureshi, p. 169-191)

Vers le milieu du mois d’octobre, l’élargissement du Conseil exécutif du vice-roi fut achevé. Le même jour, de nombreux membres du Congrès impliqués dans le mouvement de non-coopération furent libérés de prison. Une partie du Congrès proposa de reprendre le pouvoir dans les provinces. Mais M. Gandhi n’y consentit pas.

Entre-temps, la situation de la Ligue n’était pas exempte de difficultés. En effet, les partis qui estimaient que leurs intérêts étaient lésés s’unirent contre la Ligue musulmane. Bien que le Premier ministre du Bengale, A. K. Fazlul Huq, eût démissionné du Conseil de défense, il l’avait fait à contrecœur. Les milieux opposés à la Ligue lui assurèrent indirectement leur soutien. Un groupe de la Ligue exigeait l’expulsion de M. Fazlul Huq de la Ligue. Un autre était favorable à la modération. Le Quaid-e-Azam lui-même était en faveur de l’octroi d’un certain délai, afin que le Premier ministre du Bengale puisse revenir à sa position antérieure. L’affaire prit fin après l’examen par le comité exécutif de la Ligue de la lettre dans laquelle Fazlul Huq exprimait ses regrets.

Mais à la fin de l’année, M. Fazlul Huq et l’un de ses collègues, le Nawab de Dacca, quittèrent le groupe de la Ligue au Conseil législatif du Bengale et formèrent un gouvernement de coalition avec le Congrès et les autres partis hindous. Le groupe européen du Conseil lui accorda également son soutien. Le nouveau gouvernement de coalition démontrait que, d’une part, le Congrès et, d’autre part, le gouvernement britannique voulaient détruire l’influence de la Ligue musulmane au Bengale. Lorsque la Ligue demanda à M. Fazlul Huq de fournir des explications, il continua à temporiser. En conséquence, le 11 décembre 1941, M. Fazlul Huq fut expulsé de la Ligue. (Creation of Pakistan, Justice Sayed Shameem Husain Kadir, p. 226-227)

Huitième chapitre

La mission Cripps

Vers la fin de 1941, la Seconde Guerre mondiale prit une tournure terrifiante et commença à s’avancer vers le sous-continent indien. Singapour, la forteresse de la Grande-Bretagne et de ses alliés, tomba aux mains du Japon, et la chute de la Birmanie était également imminente. Certaines personnes éprouvaient de la sympathie pour le Japon. Nombre de dirigeants du Congrès regardaient la Grande-Bretagne et ses ennemis du même œil. Gandhi déclara que Dieu avait envoyé Hitler pour punir les méfaits de l’Empire britannique. Le Congrès pensait que, si la Grande-Bretagne se retrouvait acculée par la guerre, il serait possible d’en tirer des avantages politiques toujours plus importants.

Le 7 mars 1942, le Japon s’empara de la Birmanie. Quatre jours seulement plus tard, le 11 mars, après que le Premier ministre britannique, Sir Winston Churchill, eut fait une importante déclaration à la Chambre des communes, le Cabinet de guerre (War Cabinet) prit plusieurs décisions. Ces décisions furent réunies dans un projet de déclaration. Sir Stafford Cripps arriva en Inde le 29 mars, porteur de ce projet de déclaration. Dans son préambule, il était indiqué que l’objectif de cette déclaration était de créer un nouveau dominion indien.

Le résumé du projet de déclaration est le suivant :

Dès la fin de la guerre, une « instance » ou assemblée serait constituée en Inde pour rédiger une Constitution. Cette assemblée serait élue sur la base d’une représentation proportionnelle des assemblées provinciales du pays. Les États princiers y seraient représentés.

La Grande-Bretagne accepterait toute Constitution rédigée par cette instance ou assemblée à trois conditions :

1. Toute province pourrait s’abstenir d’adhérer à l’Union proposée, tout en conservant son statut constitutionnel. De telles provinces pourraient, si elles le souhaitaient, former leurs propres unions séparées, sur le modèle de l’Union proposée.

2. Puisque le pouvoir doit être entièrement transféré des mains des Britanniques à celles des Indiens, un accord sera conclu entre la Grande-Bretagne et l’Assemblée constituante sur toutes les questions connexes. Cet accord prévoira la protection des intérêts des minorités.

3. Si les États princiers n’acceptent pas la Constitution, il faudra négocier avec eux certaines modifications de leurs accords.

Sir Stafford Cripps expliqua le projet de déclaration dans une allocution radiodiffusée le 30 mars. Après cette allocution, Cripps lança un appel à tous les Indiens pour qu’ils acceptent le plan Cripps.

La réaction de l’Inde

Sir Stafford Cripps poursuivit ses discussions avec les dirigeants politiques de l’Inde. Ces discussions portaient principalement sur trois questions : premièrement, la liberté pour les provinces de l’Union indienne proposée de ne pas y adhérer ; deuxièmement, la représentation des États princiers à l’Assemblée constituante ; et troisièmement, la formation immédiate d’un gouvernement responsable.

La clause de non-adhésion (Non-accession Clause) du projet de déclaration accordait aux provinces la liberté de ne pas adhérer à l’Union indienne, soit pour l’ensemble des provinces, soit pour certaines d’entre elles. La réaction du Congrès à ce sujet fut extrêmement vive. Selon lui, cela porterait un coup fatal à l’intégrité de l’Inde. Il était donc absolument impossible de l’accepter.

La réaction du Congrès à la question de la représentation des États princiers fut extrêmement vive. Selon lui, cela porterait un coup fatal à l’intégrité de l’Inde. Il était donc absolument impossible de l’accepter.

Concernant la représentation des États princiers, le Congrès exigeait que les représentants soient élus au moyen d’un système électoral commun. L’avantage de ce système pour le Congrès était que les représentants élus soutiendraient le Congrès majoritaire. La Ligue musulmane, cependant, ne pouvait accepter ce dispositif. Troisièmement, le Congrès exigeait avec insistance qu’un gouvernement responsable soit formé sans délai au centre. La Ligue musulmane ne pouvait accepter cette exigence, car elle deviendrait ainsi une petite minorité.

Le président du Congrès échangea des lettres avec sir Stafford Cripps pendant quelque temps. Mais, le Congrès ayant vu ses revendications rejetées, il annonça le 11 avril son refus de la proposition de Cripps.

La Ligue musulmane ne put pas non plus accepter la proposition de Cripps. Selon la Ligue musulmane, aucune solution ou proposition future ne pourrait être acceptée tant que les principes fondamentaux du projet du Pakistan n’auraient pas été acceptés et que le droit des musulmans à l’autodétermination n’aurait pas été reconnu selon une méthode reflétant véritablement l’opinion de l’Inde musulmane.

Après l’échec de la mission Cripps

Après l’échec de la mission Cripps, le Congrès fut frappé par un échec complet et le désespoir. Le Congrès voulait établir son pouvoir de gouvernement sur le sous-continent en formant un gouvernement national. C’était une cruelle manœuvre visant à maintenir les musulmans indiens écrasés sous le joug. Quoi qu’il en soit, le gouvernement britannique ne put accepter cette injuste exigence du Congrès, ne serait-ce que dans son propre intérêt.

Tenant pour acquis que la Grande-Bretagne avait perdu la guerre, Gandhi écrivit au vice-roi, en mai 1940 : « Il faut mettre fin à ce carnage. Vous êtes en train de perdre. Si, malgré cela, vous persistez dans votre entêtement, il y aura davantage d’effusion de sang. Hitler n’est pas un homme mauvais. Si vous arrêtez la guerre aujourd’hui, il vous imitera. » Le vice-roi répondit très courtoisement à cette arrogance et à cette trahison : « Nous sommes actuellement en guerre. Nous ne dévierons pas avant d’avoir atteint notre objectif. Nous comprenons votre inquiétude à notre sujet. Mais tout finira par s’arranger. »

Insatisfait de la réponse du vice-roi, Gandhi déclara, dans un appel adressé le 6 juillet à tous les habitants de l’Angleterre : « Déposez les armes. Car elles ont échoué à vous protéger vous-mêmes et à protéger l’humanité. Vous attirerez Hitler et Mussolini, et ils vous prendront tout. Très bien, laissez-les s’emparer de votre belle île, avec vos agréables demeures. »

-(The Struggle for Pakistan, I. H. Qureshi : Les deux lettres sont citées dans G. D. Birla, In the Shadow of the Mahatma: A Personal Memoir (Bombay, 1953, p. 302)

Le discours radiophonique de Cripps

Sir Stafford Cripps, dans une allocution radiophonique qu’il prononça le 26 juillet à l’intention des Américains, expliqua le contexte de la politique du Congrès, depuis son voyage en Inde jusqu’à ses dernières menaces. Il déclara qu’aucun gouvernement responsable ne pouvait prendre en considération les revendications du Congrès. Les musulmans, farouchement opposés à la domination du Congrès, ainsi que plusieurs dizaines de millions de membres des communautés défavorisées, ne pouvaient pas non plus accepter ces revendications. Accepter les revendications de Gandhi revenait à provoquer une anarchie et un désordre extrêmes.

Il ajouta que nous ne pouvions pas permettre à un visionnaire de faire obstacle aux efforts des Nations unies pour remporter la victoire en Orient, quelle qu’ait été l’importance de son combat pour la liberté dans le passé.

En protestation contre cette allocution radiophonique, Pandit Nehru qualifia Stafford Cripps d’« avocat du diable » (Devil’s Advocate). Il déclara que, pour le mal que la Grande-Bretagne avait fait et faisait encore à l’Inde, elle aurait dû se repentir et nous adresser sa requête avec la plus grande humilité.

Rejetant l’opposition des musulmans aux revendications du Congrès, Nehru déclara : « Je connais mes compatriotes musulmans bien mieux que Sir Stafford Cripps, et ce qui a été dit à leur sujet n’est rien d’autre qu’une calomnie. » (The Struggle for Pakistan, I.H. Quershi ; Documents in the Indian Situations Since the Cripps Mission, p. 47-48)

Le mouvement « Quittez l’Inde » (Quit India Movement)

Le Comité du Congrès de toute l’Inde adopta la résolution « Quittez l’Inde » (Quit India) lors de sa session tenue à Bombay le 8 août 1942. La raison psychologique de cette décision est profondément regrettable.

Les dirigeants du Congrès pensaient que la défaite des puissances alliées dans la guerre était inévitable. Le plan du Congrès consistait à profiter de cette occasion pour provoquer un désordre extrême dans le pays et s’emparer du pouvoir de gouverner l’ensemble du pays. C’est ainsi qu’il serait possible de rejeter toutes les revendications des musulmans et d’établir la domination hindoue dans le sous-continent. La confirmation de ce projet du Congrès se trouve dans l’ouvrage du Maulana Abul Kalam Azad, India Wins Freedom. Il déclare :

Il avait conçu le plan suivant : dès que les Japonais atteindraient le Bengale et que les troupes britanniques se replieraient au Bihar, le Congrès prendrait le contrôle de tout le pays. Mais ce projet du Congrès se révéla infondé et irréaliste.

Cependant, dans la résolution adoptée le 8 août, le Congrès déclara que les exigences du moment imposaient la fin de la domination britannique en Inde. Aucune promesse ni garantie pour l’avenir ne pouvait améliorer la situation actuelle. Il fallait donc proclamer très rapidement l’indépendance de l’Inde. Ensuite, un gouvernement provisoire serait constitué avec la coopération des principaux partis du pays. Il aurait pour tâche d’assurer la défense de l’Inde et de repousser l’agression. Le comité du Congrès approuva la proposition de lancer, en soutien à l’indépendance de l’Inde et par des moyens non violents, un mouvement populaire d’une ampleur extrême. Gandhi le qualifia de « rébellion ouverte » (Open rebellion), qu’aucun gouvernement ne pouvait tolérer. En conséquence, le lendemain, le 9 août, tous les dirigeants du Congrès furent arrêtés et le Congrès fut déclaré illégal.

Même après l’adoption de telles mesures immédiates, il ne fut pas possible d’entraver le programme du Congrès. Ce que Gandhi qualifiait de non-violent était en réalité violent. On vit donc débuter, dans toutes les provinces hindoues, des troubles généralisés et des activités destructrices. Des activités prétendument « non violentes » (?) — incendier les gares, arracher les voies ferrées, couper les fils télégraphiques, piller et incendier les bureaux de poste, entre autres — se poursuivirent à grande échelle. Des meurtres furent également commis en de nombreux endroits.

Sans même parler de la Ligue musulmane, de nombreuses organisations hindoues ne purent soutenir un programme aussi irréfléchi du Congrès. Le Dr Ambedkar critiqua vivement l’action du Congrès. Les libéraux, ainsi que Tej Bahadur Sapru et Jayakar, formulèrent des commentaires défavorables. L’Indian Nationalist League condamna cette conduite insensée de Gandhi. Le Parti communiste de l’Inde resta lui aussi à l’écart de ce mouvement. Bhai Parmanand, vice-président de l’Hindu Mahasabha, critiqua le mouvement « Quit India », et son président, V. D. Savarkar, ordonna à ses partisans de ne pas soutenir l’action du Congrès. (The Struggle for Pakistan, I. H. Wuershi, p. 190)

Quaid-e-Azam Muhammad Ali Jinnah considérait le mouvement « Quit India » comme l’équivalent d’une tentative d’imposer leurs revendications par la force, sous la menace des baïonnettes, et d’une guerre civile dévastatrice. Cette rébellion contre le gouvernement constituait en réalité une déclaration de guerre contre la Ligue musulmane et les autres organisations non congressistes. Il ne faisait aucun doute que ce mouvement du Congrès était illégal et anticonstitutionnel, car son objectif était de renverser un gouvernement établi.

Les Britanniques et les différents journaux de leur pays critiquèrent vivement ce mouvement. Les journaux d’Europe et d’Amérique le critiquèrent eux aussi défavorablement.

En cette période critique de la Seconde Guerre mondiale, l’objectif de la rébellion proclamée par le Congrès contre le gouvernement britannique était de s’emparer à la hâte du pouvoir sur l’ensemble de l’Inde. À cette fin, de vastes activités destructrices furent menées. C’est pour cette raison que les propositions Cripps furent rejetées.

Une autre raison de ce mouvement d’août était la suivante : si, après la fin de la guerre, le transfert du pouvoir était retardé, la partition du pays, c’est-à-dire la création du Pakistan, deviendrait certaine. Ainsi, pour empêcher la partition de l’Inde et la création du Pakistan, il n’y avait d’autre solution que de s’emparer du pouvoir en Inde. Telle était la réflexion et la politique irréfléchies du Congrès.

La formule C. R.

L’attitude hostile du Congrès hindou envers les musulmans du sous-continent, ainsi que le rêve insensé des dirigeants du Congrès d’établir un Ram Rajya après les avoir exterminés ou, à tout le moins, réduits à l’état de sujets foulés aux pieds, avait fait perdre tout équilibre à ces derniers. C’est pourquoi sa politique, du début à la fin, consistait à ne permettre à aucun prix que les musulmans obtiennent le moindre avantage, dans quelque domaine que ce soit — comme si, en se coupant le nez, on empêchait le voyage d’autrui. Ayant décelé dans la proposition Cripps un certain parfum de Pakistan ou de partition de l’Inde, le Congrès la rejeta. Ensuite, considérant la défaite britannique dans la guerre comme inévitable, il lança le mouvement « Quit India » (Quit India), ainsi que des activités extrêmement destructrices dans toute l’Inde, particulièrement dans les provinces à majorité hindoue. Il espérait que, si les Japonais occupaient une partie de l’Inde, le gouvernement britannique serait contraint d’accepter les revendications du Congrès et que celui-ci pourrait établir sa domination sur toute l’Inde. Mais le résultat fut contraire. Aucun milieu ne soutint le mouvement « Quit India ». Même le Hindu Mahasabha et le Parti communiste le critiquèrent vivement. Le Congrès fut déclaré illégal, et tous ses dirigeants, Gandhi compris, furent arrêtés et envoyés en prison.

En revanche, la politique clairvoyante de la Ligue musulmane a accru sa popularité à l’intérieur comme à l’extérieur. En 1943 et 1944, des ministères de la Ligue musulmane étaient en fonction au Bengale, en Assam, au Sind et dans la Province de la Frontière du Nord-Ouest. Au Pendjab, bien que le ministère fût dirigé par le Parti unioniste, ses membres soutenaient la Ligue musulmane et la partition de l’Inde. Ainsi, grâce à ses liens étroits avec la population, la popularité de la Ligue musulmane ne cessa de croître, et le mouvement pour le Pakistan se renforça également. Les dirigeants du Congrès en furent profondément accablés.

Dans une lettre adressée au vice-roi, lord Wavell, le 27 juillet 1943, Gandhi déclara qu’il était prêt à conseiller au Comité de travail du Congrès de retirer le mouvement de non-coopération et d’apporter une pleine coopération à l’effort de guerre, à condition que l’indépendance de l’Inde fût proclamée sans délai ; les opérations militaires pourraient alors se poursuivre comme auparavant pendant la guerre, mais aucune charge financière ne devrait être imposée à l’Inde.

Le vice-roi répondit à cette lettre le 15 août. La proposition de Gandhi y était rejetée. Il y était déclaré que, lorsque la guerre serait terminée et qu’une constitution acceptée par tous aurait été élaborée, le gouvernement britannique serait prêt à proclamer l’indépendance de l’Inde. Un accord devrait auparavant être conclu avec la Grande-Bretagne. Pour former, conformément à la demande de Gandhi, un gouvernement national responsable devant le Parlement central, il faudrait modifier la constitution en vigueur. Cela était absolument impossible pour le moment. Le vice-roi déclara toutefois qu’il invitait chacun à coopérer à la formation, dans le cadre de la constitution existante, d’un gouvernement de transition (Transitional Govt.). Si tous les partis s’accordaient en principe sur les méthodes et les procédures d’élaboration de la future constitution, le gouvernement proposé pourrait fonctionner efficacement.

Gandhi, exprimant une réaction conforme à son habitude, déclara que le gouvernement britannique n’était pas disposé à transférer le pouvoir qu’il exerçait sur quatre cents millions de personnes tant que les habitants de l’Inde n’auraient pas acquis la capacité de le lui arracher.

Ces paroles de M. Gandhi dissimulaient la menace d’un nouveau mouvement violent.

Quoi qu’il en soit, après avoir reçu cette réponse décourageante du vice-roi, quelques dirigeants du Congrès ressentirent la nécessité de prendre contact avec Quaid-i-Azam Muhammad Ali Jinnah. Ils estimaient qu’il aurait été très souhaitable que le Congrès parvînt, grâce à ses efforts, à un accord avec le gouvernement. Mais puisque cela était impossible, un accord avec la Ligue musulmane était devenu absolument indispensable.

Avant même que le Congrès ne modifie une telle attitude, son dirigeant chevronné Raja Gopalacharia parvint à la conclusion que la partition de l’Inde était indispensable pour mettre fin à l’impasse constitutionnelle. Il continua d’exprimer son opinion dans des réunions publiques afin de convaincre les dirigeants du Congrès sur ce point. Lors d’une réunion publique à Madras, en avril 1943, il déclara : « Je suis favorable au Pakistan. Car je ne veux pas d’un État où ni les hindous ni les musulmans ne jouissent d’aucun honneur ni d’aucun respect. Que les musulmans obtiennent le Pakistan. Nous pouvons assurer l’honneur et le respect tant aux hindous qu’aux musulmans. Si le gouvernement britannique crée des difficultés, nous y ferons face. … Je suis favorable au Pakistan — mais je pense que le Congrès ne l’acceptera pas. » (The Struggle for Pakistan, I.H. Quershi, p. 205, discours prononcé à Madras en avril 1943, cité dans Khaliquzzaman, p. 309)

Raja Gopalachari déclare en outre : « Nous voulons mettre fin à la domination britannique. Nous voulons également résoudre les divergences politiques entre hindous et musulmans. Nous devons reconnaître la Ligue musulmane comme représentative des musulmans. Ils souhaitent que nous acceptions leurs revendications. La plus importante de leurs revendications est le Pakistan. »

(La lutte pour le Pakistan, I. H. Quershi, p. 205)

En 1943, Raja Gopalachari élabora une formule appelée la formule C. R. Il estima que cette formule servirait de base à un accord entre le Congrès et la Ligue. Alors que Gandhi observait une grève de la faim en prison, on lui rendit visite et on lui présenta la formule ; Gandhi l’approuva. Ensuite, le 10 juillet 1943, la formule fut publiée dans les journaux.

En acceptant la formule comme base d’un accord entre le Congrès et la Ligue musulmane, le Mahatma Gandhi et M. Jinnah s’efforceraient respectivement d’obtenir l’adhésion du Congrès et de la Ligue musulmane. La formule était la suivante :

1. Sous réserve des conditions énoncées ci-dessous concernant la constitution de l’Inde indépendante, la Ligue musulmane soutient la revendication de l’indépendance de l’Inde et coopérera avec le Congrès à la formation d’un gouvernement intérimaire pendant la période de transition.

2. Dans les régions du nord-ouest et de l’est de l’Inde où les musulmans sont en majorité absolue, une commission sera nommée pour en fixer les frontières. Ensuite, un référendum sera organisé dans ces régions sur la base du suffrage des adultes, et la question de leur séparation d’avec l’Inde sera tranchée par ce référendum. Si la majorité des voix se prononce en faveur d’un État souverain séparé de l’Inde, la décision sera mise à exécution. Toutefois, les districts frontaliers auront le droit de choisir l’État auquel ils souhaitent être rattachés.

3. Avant la tenue du référendum, tous les partis auront le droit de présenter leur position.

4. Après la décision de se séparer de l’Inde, des accords réciproques devront être conclus concernant la défense, le commerce et les communications.

5. Le transfert des habitants sera entièrement volontaire et facultatif.

6. Lors du transfert par la Grande-Bretagne de tous les pouvoirs et responsabilités pour gouverner l’Inde, les conditions de la formule devront impérativement être respectées.

Après avoir examiné la formule, le comité exécutif de la Ligue musulmane chargea Jinnah de prendre une décision à ce sujet.

Gandhi et Jinnah échangèrent de nombreuses lettres à ce sujet. Jinnah souleva plusieurs questions. Gandhi ne parvint pas à répondre de manière satisfaisante à toutes ces questions.

Les raisons de l’échec de la formule C. R.

Lorsqu’on cherche les raisons de l’échec de la formule de Raja Gopalachari, plusieurs questions viennent à l’esprit. Quel était le but de la longue correspondance échangée par Gandhi avec Jinnah à ce sujet ? Quelle était l’attitude du Congrès dans cette affaire ? Quelle était l’opinion des autres partis ?

La principale raison de l’échec des discussions est que Gandhi ne pouvait en aucune manière accepter la revendication des musulmans en faveur du Pakistan. Il rejetait la théorie des deux nations et croyait que seul le Congrès était une organisation représentative de l’ensemble des habitants de l’Inde. Le but des discussions était de montrer au monde qu’il avait tenté de parvenir à un compromis.

Les propositions de Sapru

Après l’échec de la formule C. R., Sir Tej Bahadur Sapru soumit plusieurs propositions et tenta de parvenir à un accord entre le Congrès et la Ligue musulmane. En 1941, il convoqua une conférence indépendante. Celle-ci ne produisit aucun résultat.

Le comité permanent de la conférence indépendante de Sapru se réunit à Allahabad le 3 décembre 1944 et constitua un comité de conciliation. Ses membres étaient Sir Tej Bahadur Sapru (président), M. R. Jayakar (qui ne se présenta pas), l’évêque Foss Westcott, S. Radhakrishnan, Sir Homi Mody, Sir Maharaj Singh, Muhammad Yunus, N. R. Sarkar, Frank Anthony et Sant Singh.

Par la suite, le 10 décembre, Sapru écrivit à Jinnah pour lui exposer les buts et objectifs du Conseil de conciliation et solliciter un entretien.

Dans sa réponse du 14 décembre, Jinnah déclara qu’il refusait d’accorder la moindre reconnaissance à une conférence indépendante ou à son comité permanent. L’année suivante, le 8 avril 1945, Sapru annonça les propositions de son comité de conciliation.

Les propositions du comité en révélaient clairement l’attitude. Le premier point s’opposait fermement à la partition de l’Inde. Il proposait également l’abolition des élections séparées. Il n’est pas nécessaire de préciser que ces propositions étaient totalement inacceptables pour les musulmans. Jinnah compara ce comité à une servante domestique du Congrès et déclara qu’il ne faisait que parler à l’unisson de Gandhi.

L’accord Desai-Liaquat

Après l’arrivée de la nouvelle année 1945, un nouveau vent politique commença à souffler. Les dirigeants du Congrès étaient encore en prison pour leur participation au mouvement d’août précédent. Les journaux indiens commencèrent à publier des informations ou des rumeurs concernant un accord entre le Congrès et la Ligue. Depuis plusieurs mois, les membres du Congrès à l’Assemblée législative centrale assistaient régulièrement aux séances et travaillaient de concert avec les membres de la Ligue musulmane à l’Assemblée. On apprit que Bhulabhai Desai, dirigeant du Parti parlementaire du Congrès, travaillait en plein accord avec Liaquat Ali Khan, dirigeant du groupe de la Ligue. On apprit également que les deux dirigeants étaient parvenus à un accord sur la constitution d’un gouvernement national provisoire. Le 13 janvier, Desai rencontra le secrétaire privé du vice-roi, Sir Evan Jenkins, puis, le 20 janvier, le vice-roi lui-même. Au cours de cet entretien, le vice-roi fut informé de la conclusion d’un accord entre Desai et Liaquat. Desai déclara que Gandhi soutenait cet accord. Il ajouta que Jinnah était informé de l’objet des discussions avec Liaquat Ali et qu’il approuvait cet accord prétendument conclu.

L’accord prétendument conclu était le suivant :

Le Congrès et la Ligue conviennent qu’ils participeront à un gouvernement intérimaire au centre. Celui-ci sera constitué de la manière suivante :

(a) Le Congrès et la Ligue désigneront un nombre égal de membres (il ne sera pas nécessaire que les personnes désignées soient membres de l’Assemblée législative centrale).

(b) Des représentants des minorités (en particulier des communautés classées et des sikhs).

(c) Le commandant en chef des forces armées.

Après sa formation, le gouvernement continuera à fonctionner conformément au Government of India Act de 1935. Si le Conseil des ministres ne parvient pas à faire adopter par l’Assemblée législative une politique ou une mesure particulière, il ne recourra pas aux pouvoirs spéciaux du gouverneur général ou du vice-roi pour la faire appliquer. Cela lui donnera la possibilité d’agir librement, à l’abri de l’influence du vice-roi.

Le Congrès et la Ligue conviennent également que, si un tel gouvernement provisoire est formé, sa première tâche sera de libérer de prison les membres du Comité de travail du Congrès.

Sur la base de cet accord, il sera demandé au gouverneur général de soumettre au gouvernement une proposition indiquant qu’il souhaite la formation d’un gouvernement provisoire fondé sur l’accord entre le Congrès et la Ligue.

Le gouverneur général communiqua au secrétaire d’État pour l’Inde les propositions de l’accord Desai-Liaquat. Il souleva plusieurs questions à ce sujet et en demanda l’explication.

Au moment où le gouverneur général devait rencontrer Desai et Liaquat Ali, Jinnah déclara dans un communiqué qu’il ne savait rien de l’accord. Sans se laisser décourager, Desai continua d’affirmer la validité de l’accord. Pour examiner la question, le gouverneur général demanda au gouverneur de Bombay, Sir John Colvin, de rencontrer Jinnah et de lui dire qu’il serait heureux que celui-ci vienne le rencontrer à Delhi. Jinnah déclara qu’il ne savait rien de l’accord Desai-Liaquat Ali et que cet accord avait été conclu sans l’autorisation de la Ligue musulmane.

Entre-temps, bien qu’il eût l’approbation de Gandhi, les dirigeants du Congrès critiquèrent Desai. Le Congrès comme la Ligue musulmane rejetèrent l’accord.

Chapitre neuf

Le plan Wavell de 1945

Après l’échec de l’accord Desai-Liaquat Ali, le vice-roi se rendit à Londres en mai pour s’entretenir avec le gouvernement britannique. Il revint ensuite en Inde avec une proposition du gouvernement destinée à sortir de l’impasse.

Le secrétaire d’État pour l’Inde présenta, le 14 juin, à la Chambre des communes, une proposition visant à résoudre les futurs problèmes constitutionnels de l’Inde. La proposition prévoyait que le vice-roi réorganiserait son Conseil exécutif de manière à pouvoir nommer comme conseillers certaines personnes issues des partis politiques indiens. Celui-ci assurerait une représentation équilibrée des principales communautés, à parité entre musulmans et hindous de caste. Tous les membres de ce Conseil, à l’exception du vice-roi et du commandant en chef, seraient indiens. Après avoir obtenu la coopération de tous pour la reconstitution de ce Conseil, la section 93 serait retirée dans toutes les provinces, afin de permettre la formation de ministères populaires.

Le même jour, le vice-roi, Lord Wavell, expliqua cette proposition dans un discours radiodiffusé depuis Delhi. Gandhi et le Congrès refusèrent d’accepter une représentation en nombre égal des musulmans et des hindous de caste au sein du Conseil.

La conférence de Simla

Afin de poursuivre ses efforts, le vice-roi convoqua, le 25 juin, une conférence de tous les partis à Simla. Vingt et un représentants du Congrès, de la Ligue musulmane et des autres partis y participèrent, dont six membres de la Ligue musulmane, parmi lesquels Jinnah et Liaquat Ali. Lors de la conférence, un profond désaccord apparut entre le Congrès et la Ligue musulmane. Maulana Abul Kalam Azad déclara que le Congrès ne pouvait accepter aucun arrangement, temporaire ou permanent, qui porterait atteinte à sa dignité nationale, entraverait les progrès de sa revendication nationaliste et réduirait le Congrès à une organisation communautaire. Jinnah déclara que la Ligue ne pouvait accepter une constitution fondée sur quoi que ce soit d’autre que le Pakistan. Les discussions se poursuivirent les 26 et 27. Comme Jinnah s’entretenait avec G. B. Pant, ancien Premier ministre des Provinces-Unies (PANT), la réunion du 27 fut ajournée peu après son ouverture. Les séances de la conférence se tinrent ensuite les 28 et 29. Il fut rapporté que les discussions entre Jinnah et Pant avaient échoué. Le vice-roi adopta alors une autre voie de négociation et demanda à chacun des partis participant à la conférence de soumettre une liste de noms des personnes qui deviendraient membres du Conseil du vice-roi. Il espérait que le Congrès et la Ligue musulmane présenteraient chacun une liste de huit à douze noms.

Le 3 juillet, le Congrès transmit sa liste de noms au vice-roi. Le 6 juillet, après avoir consulté le Comité de travail de la Ligue musulmane, Jinnah soumit le lendemain au vice-roi les propositions suivantes :

1. Au lieu d’accepter une liste de noms de la part de la Ligue musulmane, les représentants au Conseil seront choisis après une discussion personnelle entre Jinnah et le vice-roi.

2. La Ligue musulmane choisira tous les membres musulmans du Conseil.

3. Des garanties efficaces devront être prévues afin de protéger les intérêts musulmans contre les décisions de la majorité des membres du Conseil.

Après les dernières discussions entre le vice-roi et Jinnah, le 11 juillet, le vice-roi déclara que quatre membres musulmans seraient pris parmi ceux proposés par la Ligue musulmane et que le cinquième serait un musulman pendjabi n’appartenant pas à la Ligue, et que le cinquième serait un musulman pendjabi n’appartenant pas à la Ligue.

Après cela, Jinnah déclara que la Ligue ne pouvait pas coopérer avec le gouvernement à la formation du Conseil. Ainsi, la conférence de Simla du vice-roi échoua elle aussi.

Causes de l’échec

La cause de l’échec de la conférence de Simla est la même que celle qui a fait échouer toutes les tentatives d’entente entre le Congrès et la Ligue. Des hommes qui croient au tawhid, à la risalat et à l’au-delà ne peuvent en aucun cas former une seule nation avec ceux qui nient le tawhid, la risalat et l’au-delà. La revendication de la Ligue musulmane selon laquelle les musulmans constituent une nation distincte est donc une vérité irréfutable, prouvée par d’innombrables événements survenus sur le sol de ce sous-continent. Par conséquent, si Jinnah affirme que, puisque les musulmans constituent une nation distincte, le droit de nommer les représentants musulmans au Conseil du vice-roi revient à la Ligue musulmane, l’organisation représentative de la nation musulmane, tous devraient l’accepter en principe. C’est précisément parce que les musulmans constituent une nation distincte qu’un État indépendant et séparé, le Pakistan, a été revendiqué pour eux, et que la lutte en sa faveur se poursuit. En revanche, la revendication injuste et irréaliste du Congrès est que tous les habitants du sous-continent, hindous et musulmans sans distinction, forment une seule nation, représentée par le Congrès. Le Congrès revendique le pouvoir de gouverner le pays à l’avenir et, s’il l’obtient, les musulmans pourront être exterminés sous la domination de la majorité hindoue. La crainte des musulmans n’est pas née de leur imagination : c’est une vérité démontrée. Le Congrès refuse d’admettre cette vérité. La conférence échoua lorsque le vice-roi, soutenant les revendications du Congrès, rejeta la proposition de Jinnah ; cet échec entraîna celui de la conférence.

Les élections générales

Après la capitulation du Japon, la Seconde Guerre mondiale prit fin le 15 août 1945.

Auparavant, à la fin du mois de juillet, le Parti travailliste remporta une large majorité aux élections générales en Angleterre. Le Parti travailliste entretenait depuis longtemps des relations étroites avec le Congrès, et les résultats de ces élections réjouirent grandement ce dernier. Le Congrès commença à s’activer afin d’en tirer un avantage politique. La politique britannique était favorable à l’unité de l’Inde, et le Congrès espérait obtenir un soutien accru du Parti travailliste sur cette question. Or c’était précisément cette question qui maintenait une grande distance entre le Congrès et la Ligue musulmane. Le Congrès revendiquait une seule nation, sans distinction entre musulmans et non-musulmans, ainsi que le gouvernement du parti majoritaire dans une Inde indivise. La Ligue musulmane, au contraire, revendiquait que les musulmans constituaient une nation totalement distincte et qu’ils devaient, pour cette raison, disposer d’un État indépendant séparé. Le gouvernement annonça que, pour trancher définitivement ces deux revendications opposées, des élections générales aux assemblées législatives centrale et provinciales auraient lieu à la fin de l’année, pendant la saison hivernale.

Les revendications de la Ligue musulmane furent pleinement reconnues lors des élections. La Ligue musulmane remporta tous les sièges musulmans de l’assemblée législative centrale. Sur les 495 sièges musulmans des assemblées législatives provinciales, elle en obtint 446. Le Congrès remporta la majorité dans les provinces à majorité hindoue, ce qui était tout naturel. Au Bengale, la Ligue musulmane obtint 113 des 119 sièges musulmans. À cause de A. K. Fazlul Huq, la Ligue musulmane perdit six sièges. C’est là que Hussain Shaheed Suhrawardy forma un gouvernement provincial.

Au Pendjab, la Ligue musulmane remporta 79 des 86 sièges musulmans. Un gouvernement de la Ligue musulmane fut également formé au Sind. Dans la Province de la Frontière, en raison de l’influence considérable d’Abdul Ghaffar Khan, fervent partisan du Congrès surnommé le Gandhi de la Frontière, la Ligue musulmane n’obtint que 17 des 36 sièges, et le Dr Khan forma un gouvernement provincial.

Il est toutefois incontestable que ces élections générales ont démontré de manière irréfutable que la Ligue musulmane était la seule institution politique représentative de l’Inde. L’opposition du Congrès à la Ligue musulmane s’en trouva intensifiée. Au lieu de reconnaître le caractère représentatif de la Ligue musulmane et de parvenir avec elle à un accord politique, le Congrès adopta une politique visant à diviser les musulmans et refusa de transférer le pouvoir politique aux représentants jouissant de la confiance des musulmans, même dans les provinces à majorité musulmane. Il en résulta une aggravation des divergences communautaires, rendant impossible tout compromis entre les deux parties.

La politique adoptée par le Congrès à l’égard du Pendjab est un exemple éclatant de son état d’esprit hostile. Au Pendjab, la Ligue musulmane obtint 79 des 86 sièges musulmans. Ce groupe ne comptait que dix membres, dont trois non-musulmans. Le Congrès en avait 51 et les sikhs akalis 22. Il était parfaitement logique que le gouvernement provincial soit formé par la Ligue musulmane, le plus grand parti. Celle-ci aurait pu former un gouvernement avec les hindous et les sikhs. Mais l’hostilité aveugle du Congrès envers les musulmans et l’imprévoyance des sikhs l’en empêchèrent. Le président du Congrès, Abul Kalam Azad, et Baldev Singh persuadèrent et convainquirent Khizar Hayat, dirigeant du parti unioniste, de former un gouvernement avec le soutien du Congrès et des sikhs akalis. Cette alliance sans principes avait été constituée dans le but d’empêcher la Ligue musulmane d’accéder au pouvoir au Pendjab, pourtant à majorité musulmane. Abul Kalam Azad éprouva une grande satisfaction et une grande fierté d’avoir réussi à former au Pendjab un gouvernement sans la Ligue musulmane. (Maulana Abul Kalam Azad : India Wins Freedom, p. 137)

Jawaharlal Nehru condamna la participation du Congrès au gouvernement du Pendjab, tandis que Gandhi, soutenant Abul Kalam Azad, déclara que, du point de vue du Congrès, aucune meilleure solution n’était possible. (The Emergence of Pakistan: Choudhury Muhammad Ali, p. 49)

Dixième chapitre

Le plan de la mission du Cabinet

Le gouvernement britannique annonça, le 19 février 1946, qu’une mission spéciale composée de trois ministres du Cabinet serait envoyée en Inde afin de parvenir, après des discussions avec le vice-roi, lord Wavell, et les dirigeants indiens, à un accord sur les questions constitutionnelles.

À ce propos, lors d’un débat à la Chambre des communes, le 15 mars, le Premier ministre Attlee déclara : « La suppression de la situation complexe qui s’est créée en Inde, pays de nombreuses nations, religions et langues, sera l’œuvre des Indiens eux-mêmes. Nous sommes conscients des droits des minorités. … Cela ne signifie toutefois pas que nous puissions autoriser une minorité à opposer son veto aux progrès de la majorité. »

Cette déclaration du Premier ministre réjouit énormément le Congrès. Mais elle suscita des doutes dans les milieux de la Ligue, et Jinnah, prenant l’exemple d’une mouche invitée dans la toile d’une araignée, déclara : « Si la mouche refuse, on dit qu’elle exerce son veto et qu’elle est intransigeante » (si la mouche refuse l’invitation de l’araignée, on dit qu’elle oppose son veto et qu’elle n’est pas conciliante).

-(Cabinet Mission and after, Muhammad Ashraf, p. 1-3, Choudhury Mohammad Ali: Emergnce of Pakistan, p. 52)

Il ne pourrait y avoir de meilleur exemple. Si une minorité refuse de tomber dans le piège de la prépondérance et de la domination absolues de la majorité, le Premier ministre britannique considère cela comme équivalant à un veto et déclare qu’il ne faut pas le permettre. L’attitude d’Attlee, et par là même celle du gouvernement britannique, apparaît ainsi clairement.

Quoi qu’il en soit, la mission du Cabinet, composée de Pethick-Lawrence (secrétaire d’État pour l’Inde), de Sir Stafford Cripps (président du Board of Trade) et de M. A. V. Alexander (First Lord de l’Amirauté), arriva à New Delhi le 24 mars 1946.

Les membres de la mission rencontrèrent les dirigeants des partis politiques, les Premiers ministres des provinces ainsi que diverses autres personnalités représentatives, avec lesquels ils échangèrent leurs points de vue. Ils s’entretinrent également avec les souverains et les ministres des États princiers.

Abul Kalam Azad exprima sa profonde satisfaction en apprenant que Cripps faisait partie de la mission du Cabinet. Il était en effet depuis longtemps un ami intime des congressistes. Cripps était auparavant venu en Inde et avait accepté l’hospitalité d’un Hindou indien nommé Sudhir Chandra Gupta. (Moulana Abul Kalam Azad : « India Wins Freedom », p. 146)

Azad rencontra la mission le 3 avril. Il avait bâti l’édifice de son argumentation sur le fondement de l’indépendance. Il estimait qu’une Assemblée constituante élaborerait la future Constitution et que le Congrès revendiquait la formation d’un gouvernement fédéral auquel seraient confiés au moins la défense du pays, les communications et les affaires étrangères. Le Congrès n’accepterait en aucun cas la partition de l’Inde.

Jinnah rencontra la mission le 4 avril. Le 7 avril, Azad la rencontra de nouveau. Le Congrès et la Ligue musulmane présentèrent chacun leur position. La position de la Ligue musulmane fut communiquée au président du Congrès.

Le Congrès souhaitait qu’il n’y ait qu’une seule Assemblée constituante, qui élaborerait la Constitution du gouvernement fédéral de toute l’Inde et de l’Assemblée législative. Le gouvernement fédéral central serait chargé des affaires étrangères, de la défense, des communications, des droits fondamentaux, de la monnaie, des douanes et de la planification.

La résolution adoptée lors de la convention réunissant les membres de la Ligue musulmane des assemblées législatives centrale et provinciales, tenue à Delhi le 9 avril 1946, demandait la création d’un État souverain et indépendant du Pakistan, comprenant, au nord-est, le Bengale et l’Assam, et, à l’ouest, le Pendjab, la Province de la Frontière, le Sind et le Baloutchistan, ainsi que la création de deux Assemblées constituantes distinctes, composées l’une des habitants du Pakistan et l’autre de ceux de l’Hindoustan, afin qu’ils élaborent leurs propres Constitutions. Conformément à cette résolution, la Ligue musulmane soumit à la mission du Cabinet la proposition de créer une Assemblée constituante pour les six provinces du groupe pakistanais et une autre pour les six provinces du groupe hindoustani.

Le Congrès et la Ligue musulmane ne purent accepter les propositions l’un de l’autre. La principale question litigieuse était de savoir si le sous-continent formerait un seul État indépendant et souverain ou deux États indépendants et souverains. Dans les deux cas, le problème des minorités subsistait. La mission du Cabinet se révéla incapable de surmonter les divergences entre les deux partis.

Finalement, la Mission du Cabinet et le vice-roi publièrent, le 16 mai, une déclaration en vue de résoudre le problème constitutionnel. Le thème central de leur déclaration était le maintien d’un seul État en Inde. Pour des raisons administratives, économiques et militaires, le gouvernement britannique rejeta la proposition de deux États indépendants et souverains.

La Mission du Cabinet arriva en Inde le 24 mars 1946 et, après y être restée plus de trois mois, quitta le pays le 29 juin. Le gouvernement britannique avait envoyé la Mission du Cabinet en Inde afin de proposer une solution constitutionnelle dans la situation qui s’était créée. Les membres de la Mission du Cabinet ne ménagèrent pas leurs efforts à cet égard. Il est toutefois vrai que, dans la recherche d’une solution, ils accordèrent la priorité aux intérêts du Congrès et, par conséquent, de la communauté hindoue, notamment en raison de l’amitié intime de son membre le plus influent, Stafford Cripps, avec le Congrès.

Maulana Abul Kalam Azad dit que la Mission du Cabinet arriva en Inde le 23 mars. Lors d’une précédente venue de Stafford Cripps en Inde, J. C. Gupta avait pris en charge son accueil. Il me dit qu’il se rendait à Delhi pour rencontrer Cripps. Je lui remis une lettre destinée à Cripps, le félicitant de revenir en Inde. (Abul Kalam Azad: India Wind Freedom, p. 140)

Il ajouta que, pendant le séjour de Cripps en Inde, je continuai à échanger régulièrement des lettres avec lui. (Abul Kalam Azad: India Wins Freedom, p. 172)

Ishtiaq Husain Qureshi a mentionné dans la note de bas de page de la page 266 de son ouvrage The Struggle for Pakistan :

Sudihir Ghosh, dans Gandhi’s Emissary (Bombay, 1967), donne un récit révélateur des négociations secrètes menées en coulisses entre la Mission du Cabinet et les dirigeants du Congrès. Il n’existait pas de contacts aussi intimes entre la Ligue musulmane et le gouvernement britannique, et les relations de ce dernier avec la Ligue jouèrent contre les intérêts musulmans à chaque étape critique. Les Britanniques avaient en vue les avantages futurs qu’ils pourraient tirer de leur amitié avec la communauté la plus nombreuse et la plus puissante, et ils étaient disposés à aller très loin pour satisfaire ses désirs.

Il a été mentionné précédemment que la cause fondamentale du conflit entre le Congrès et la Ligue musulmane était la revendication de créer un État indépendant et souverain appelé Pakistan. C’était la revendication des musulmans du sous-continent, que le Congrès et le gouvernement britannique n’étaient nullement disposés à accepter. Par le biais du plan de la Mission du Cabinet, le Congrès tenta par tous les moyens de piéger la Ligue musulmane et d’établir sa domination exclusive. Le dirigeant politique clairvoyant, Quaid-e-Azam Muhammad Ali Jinnah, comprit parfaitement cette conspiration destinée à la piéger et consentit à accepter sous conditions les propositions de la Mission du Cabinet. Mais, en raison de l’obstination du Congrès, tout échoua.

En retraçant brièvement la longue histoire des activités de la Mission du Cabinet, qui s’étendirent sur plus de trois mois, ainsi que de ses discussions avec le Congrès, la Ligue musulmane et le vice-roi, je veux dire en résumé que le Congrès créa un obstacle considérable à la conclusion d’un compromis. Car le Congrès aspirait à obtenir la domination et l’autorité exclusives sur l’Inde indépendante de l’avenir. Il n’était absolument pas disposé à partager le pouvoir avec la Ligue musulmane. À cette époque, dans une lettre adressée à Cripps, Gandhi écrivit : « Si vous avez du courage, faites donc ce que je dis depuis le début. … Choisissez entre le Congrès et la Ligue musulmane. » (Pyarelal, Mohatma Gandhi: The Lasy Phase, vol. 1, p. 225 ; Chudhury Muhammad Ali: The Emergence of Pakistan, p. 62)

Finalement, la mission du Cabinet et le vice-roi décidèrent de publier une déclaration en vue de former un gouvernement intérimaire fort et représentatif. La déclaration publiée le 16 mai annonçait les noms de quatorze personnes que le vice-roi invitait à rejoindre le Cabinet intérimaire. Celui-ci devait comprendre six membres du Congrès, cinq membres de la Ligue musulmane, un sikh, un chrétien indien et un parsî, dont l’un serait issu des communautés répertoriées.

Il convient de noter que le paragraphe 8 de la déclaration publiée le 16 mai garantissait que, si les deux principaux partis, ou l’un d’eux, refusaient de rejoindre un gouvernement de coalition selon la procédure susmentionnée, le vice-roi poursuivrait la formation d’un gouvernement intérimaire. Ce gouvernement serait aussi représentatif que possible et réunirait ceux qui accepteraient d’y participer en se conformant à la déclaration publiée le 16 mai.

Pendant toute une semaine, les dirigeants du Congrès, les hauts fonctionnaires hindous et la presse hindoue déclenchèrent une violente campagne contre la mission du Cabinet et le vice-roi. Des rumeurs furent répandues selon lesquelles les sièges musulmans vacants du Cabinet seraient attribués à des membres de la Ligue musulmane. On affirma que Gandhi menaçait de quitter Delhi si un musulman nationaliste n’était pas admis au Cabinet, bien que le président du Congrès, Abul Kalam Azad, eût donné par écrit l’assurance que le Comité de travail ne s’y opposerait pas. Gandhi déclara d’un ton menaçant que l’Assemblée constituante deviendrait alors une organisation rebelle. Lorsque Cripps accourut auprès de Gandhi pour solliciter son intervention, celui-ci déclara que la mission du Cabinet devait choisir l’un des deux partis et qu’il ne fallait pas tenter de les combiner.

-(Pyarelal, Mohatma Gandhi: The Last Phase, vol. 1, p. 234-37 ; Chodhury Muhammad Ali, The Emergence of Pakistan, p. 62-63)

En l’espace d’une semaine, la mission du Cabinet capitula devant Gandhi. Le 22 juin, Sudhir Ghosh, un ami de Cripps, déclara à Gandhi qu’il avait rencontré Cripps. Il ajouta que, si le Congrès refusait de participer, on ne pouvait pas compter uniquement sur la Ligue musulmane.

Sudhir Ghosh rencontra de nouveau Cripps, puis alla dire à Gandhi que la mission du Cabinet avait décidé que, si le Congrès rejetait la proposition à court terme et acceptait le plan à long terme, tout ce qui avait été fait jusque-là en vue de former un gouvernement intérimaire serait annulé et qu’une nouvelle tentative serait entreprise. Ils demandèrent à rencontrer Gandhi et Patel. Gandhi se rendit auprès de la mission du Cabinet avec Patel (Sardar Vallabhbhai Patel) et Sudhir Ghosh. Patel avait auparavant parlé à Pethick-Lawrence. Pethick-Lawrence dit à Gandhi : « J’ai compris que vous souhaitez rejeter l’ensemble du projet de gouvernement intérimaire sur lequel nous avons progressé jusqu’à présent et réexaminer la situation à nouveaux frais. Fort bien. »

L’accord intervenu ensuite entre la mission du Cabinet et Gandhi fut communiqué au Comité de travail ; puis, le 25 juin, le président du Congrès informa par écrit le vice-roi que le Congrès rejetait la proposition de gouvernement intérimaire et adoptait le plan à long terme.

Cette mentalité du Congrès et de Gandhi s’est manifestée jusqu’à la veille même de la partition de l’Inde. Le bref exposé ci-dessus a fait apparaître dans les pages de l’histoire le visage hideux de l’esprit de Gandhi et de la mission du Cabinet.

La réaction de la Ligue

La lueur d’espoir qui était apparue quant au règlement des problèmes constitutionnels de l’Inde s’est éteinte en raison de la violation, par la Mission du Cabinet et le vice-roi, de leurs promesses. Pour examiner cette situation, le Conseil de la Ligue se réunit à Bombay durant la dernière semaine de juillet. Au cours de cette session, Jinnah déclara que, dans ses discussions avec la Mission du Cabinet, la Ligue musulmane avait accordé concession après concession au Congrès (made concession after concession). Nous le faisions parce que nous voulions parvenir à un règlement amical et pacifique, afin que non seulement les hindous et les musulmans, mais aussi tous les peuples vivant dans le sous-continent, puissent s’engager sur la voie de la liberté. Mais, par ses sophismes méprisables et ses marchandages, le Congrès a causé un immense tort au peuple de l’Inde. Tout au long des discussions, la Mission du Cabinet est devenue la victime de la terreur et de l’intimidation du Congrès. Tout cela prouve sans aucun doute que la seule solution à tous les problèmes de l’Inde est le Pakistan.

Je pense que nous n’avons rien laissé de côté pour démontrer la justesse de notre argumentation. Il n’existe désormais aucun tribunal auquel nous puissions nous adresser. La nation musulmane est notre seul tribunal.

Par la suite, une résolution adoptée lors de la session annula l’acceptation des propositions de la Mission du Cabinet, ce qui fut officiellement porté à la connaissance du secrétaire d’État pour l’Inde.

Onzième chapitre

Action directe

Une autre résolution adoptée lors de cette session déclara que le moment était venu pour la nation musulmane d’entreprendre une Action directe afin d’obtenir le Pakistan et de se libérer de la servitude britannique ainsi que de la future domination des hindous de caste. Il fut demandé d’élaborer un programme visant à organiser les musulmans et à mener la lutte au moment nécessaire. En outre, il fut demandé aux personnes concernées de renoncer à tous les titres conférés par des gouvernements étrangers, en signe de protestation contre l’attitude et le comportement des Britanniques.

Lors d’une conférence de presse convoquée le 31 juillet, Jinnah déclara d’une voix sans équivoque que l’Action directe ne constituait pas une déclaration de guerre contre qui que ce soit. Il déclara que seule la Ligue musulmane avait agi par des moyens constitutionnels, dans le cadre de la Constitution. Au cours des discussions sur le plan de la Mission du Cabinet, la Ligue musulmane constata que le gouvernement britannique était terrorisé par la peur du Congrès. Il craignait que, s’il ne parvenait pas à satisfaire le Congrès, celui-ci ne déclenche une lutte mille fois plus terrible que celle de 1942. Les Britanniques disposent de mitrailleuses et peuvent les utiliser à leur gré. Le Congrès est équipé d’un autre type d’arme, qu’il ne faut pas sous-estimer. Nous sommes donc désormais contraints d’abandonner les moyens constitutionnels pour notre autodéfense et notre protection. Nous avons décidé de nous préparer à engager la lutte au moment opportun. (Cabinet Mission and After, Muhammad Ashraf, pp. 311-319 ; Emergence of Pakistan, Choudhury Mohammad Ali, pp. 69-70)

Le 16 août fut fixé pour l’Action directe. Deux jours auparavant, dans une déclaration qu’il avait faite, Jinnah précisa que cette journée devait servir à expliquer à la population musulmane de l’Inde la résolution adoptée le 29 juillet par le Conseil de la Ligue musulmane, et non à engager quelque affrontement direct que ce soit. Je demande donc aux musulmans de suivre pleinement nos directives, de se conduire avec le plus grand calme et la plus grande discipline, et de ne pas devenir les jouets entre les mains de l’ennemi.

La déclaration d’Abul Kalam Azad

J’ai constaté dans la population la conviction que, le 16 août, la Ligue musulmane attaquerait les membres du Congrès et pillerait leurs biens. Le 16 août est un jour noir dans l’histoire de l’Inde. Ce jour-là, des centaines de personnes perdirent la vie et des biens d’une valeur de plusieurs dizaines de millions de roupies furent pillés. Les cortèges de la Ligue musulmane commencèrent à piller et à incendier. (Abul Kalam Azad, India Wins Freedom, p. 168-169)

Malgré le respect sincère et profond que je voue à Maulana Azad, je dirai qu’il n’a fait qu’exprimer le sentiment intime du Congrès hindou. Ce jour-là, il se trouvait à Delhi. Ainsi, sans avoir été témoin des événements, il a formulé le commentaire ci-dessus en se fondant uniquement sur les récits d’autrui.

Dans l’ouvrage cité, il dit que la journée d’Action directe de la Ligue musulmane semblait être d’une nature particulière. À Calcutta, j’ai constaté que l’opinion générale était que, le 16 août, la Ligue musulmane attaquerait les partisans du Congrès et pillerait leurs biens. La proclamation du 16 août comme jour férié par le gouvernement du Bengale provoqua une panique d’une ampleur considérable. Le groupe du Congrès à l’Assemblée législative du Bengale protesta contre cette décision. Comme leur protestation n’eut aucun effet, ses membres quittèrent le bâtiment de l’Assemblée. Une inquiétude effroyable régnait dans la population de Calcutta, et cette inquiétude ne cessait de croître parce qu’un gouvernement de la Ligue musulmane était au pouvoir et que Huseyn Shaheed Suhrawardy était Premier ministre. (India Wins Freedom, d’Abul Kalam Azad, p. 168-169)

Dans les propos ci-dessus de Maulana Abul Kalam Azad, les véritables causes des terribles affrontements communautaires de Calcutta ont été identifiées. Ces causes sont les suivantes :

1. Un ministère de la Ligue musulmane avait été constitué au Bengale, ce qui était insupportable pour les hindous.

2. Le Premier ministre était Huseyn Shaheed Suhrawardy, que les hindous considéraient comme hostile aux hindous.

3. Quelques jours avant le 16 août, une fausse rumeur se répandit : la Ligue musulmane, et plus précisément les musulmans de Calcutta, allaient attaquer les hindous et piller leurs biens. Cette rumeur avait pour but de préparer les hindous à exterminer près de 25 % des musulmans de Calcutta.

Bien qu’à cette époque j’occupasse un poste important dans la fonction publique, je soutenais de tout cœur le mouvement pour le Pakistan. Je n’avais entendu absolument rien d’un quelconque projet de la Ligue musulmane visant à attaquer les hindous. Je vivais alors à Calcutta avec ma famille ; à la maison, je n’avais que ma femme et ma fille de quatre ans. Si j’avais soupçonné le moindre trouble, je n’aurais certainement pas pu les laisser seules pour me rendre l’esprit tranquille au meeting de la Ligue musulmane, le 16 août.

Comme beaucoup d’autres, je participai au meeting qui se tenait au Maidan. Une fois arrivés, nous vîmes Raja Ghazanfar Ali Khan prononcer un discours en anglais.

Nous ne vîmes entre les mains des militants de la Ligue musulmane non seulement aucune arme, mais même pas le moindre bâton. En revanche, tous semblaient joyeux et enthousiastes dans l’espoir d’obtenir le Pakistan.

Après Raja Sahib, lorsque Sahib Suhrawardy monta à la tribune, des nouvelles commencèrent à parvenir au sujet d’attaques armées perpétrées par des hindous contre les cortèges de la Ligue musulmane et les personnes venues au meeting. Ensuite, nombre de musulmans attaqués se présentèrent à la réunion, leurs vêtements ensanglantés, et se mirent à raconter les attaques armées des hindous. La joie des auditeurs se transforma en tristesse. L’excitation, la peur et l’appréhension terribles ne cessèrent de croître. Les musulmans représentaient entre 20 et 25 % de la population de Calcutta. Presque tous étaient pauvres. Environ 5 % d’entre eux étaient originaires d’autres régions et travaillaient en différents endroits.

L’inquiétude de savoir comment les participants au meeting regagneraient leur domicile en sécurité, et ce qu’il adviendrait de leurs familles sans protection, devint visible sur tous les visages. Le Premier ministre le comprit. Je ne me souviens d’aucun mot de son discours. Mais, pour réconforter la foule, il lui demanda de rentrer chez elle en bon ordre, en disant : « Ham sab dekh lenge » (« Nous verrons bien »). Nous regagnâmes notre maison tant bien que mal, en répétant « Allah, Allah ». Nous eûmes la vie sauve parce que nous habitions dans le quartier musulman de Park Circus, à Calcutta ; autrement, nous aurions certainement été victimes des attaques hindoues.

À propos de cet événement terrifiant, l’éditeur du quotidien de Calcutta The Statesman de l’époque, Ian Stephens, déclara : « Il est probable que, lors des affrontements du premier jour, et certain que durant les deuxième et troisième jours, les musulmans subirent les pertes les plus lourdes en vies humaines et en biens.

(Ian Stephens, Pakistan, Londres, Ernest Benn, 1963, p. 106 ; Choudhury Mohammad Ali, The Emergence of Pakistan, p. 76)

Ces événements prouvent sans aucun doute que la Ligue musulmane n’avait aucun plan d’attaque contre les hindous le 16 août. Bien au contraire, le Congrès élabora un plan minutieux pour massacrer les musulmans, afin d’utiliser l’Action directe de la Ligue à ses propres fins mesquines. Toutefois, les musulmans en ont tiré avantage. La création du Pakistan s’en est trouvée accélérée — sa probabilité s’étant quelque peu amoindrie après la proposition de la mission du Cabinet. Jinnah condamna ouvertement et sans réserve les atrocités commises à Calcutta et exprima sa profonde sympathie aux personnes tuées et aux victimes.

Après l’Action directe de la Ligue musulmane

Les affrontements communautaires de Calcutta devinrent un sujet de controverse. De temps à autre, des émeutes entre hindous et musulmans éclatent çà et là dans le sous-continent. Mais les atrocités et la barbarie perpétrées le 16 août 1946 furent sans précédent. Ces massacres furent commis dans le cadre d’un plan mûrement réfléchi visant à exterminer les musulmans de Calcutta.

Le vice-roi annonça le 24 août les noms des membres du gouvernement intérimaire.

Ils devaient prendre leurs fonctions le 2 septembre.

Il convient de rappeler que, le 6 août, le vice-roi invita Nehru à former un gouvernement intérimaire. Le 7 août, le Comité de travail du Congrès donna son accord à la formation du gouvernement. Le 17 août, Nehru déclara au vice-roi qu’il souhaitait former un gouvernement fort en pourvoyant les sièges musulmans avec des personnes extérieures à la Ligue. Le vice-roi exprima son désaccord et proposa que les sièges musulmans restent, pour le moment, vacants pendant quelque temps. Nehru refusa cette proposition et resta fermement attaché à la sienne.

Il fut révélé par la suite qu’à la veille de la prestation de serment du gouvernement intérimaire du Congrès, le vice-roi avait demandé au gouvernement britannique de reporter la cérémonie jusqu’à ce que la Ligue musulmane accepte de participer au gouvernement. Le Premier ministre Attlee rejeta l’argument du vice-roi, affirmant que tout nouveau délai ne ferait qu’aigrir davantage les dirigeants du Congrès et provoquerait une rupture entre le Congrès et le gouvernement britannique. Par la suite, un communiqué officiel publié à Delhi annonça que le nouveau Conseil entrerait en fonction le 2 septembre.

Les membres qui rejoignirent le nouveau Conseil exécutif (The New Executive Council) étaient : Nehru, Patel, Raja Gopalchari, Rajendra Prasad, Asaf Ali, Sarat Chandra Bose, John Matthai, Baldev Singh, Sir Shafaat Ahmad Khan, Jagjivan Ram, Ali Zaheer et C. H. Bhabha. Deux musulmans seraient nommés ultérieurement. (The Indian Register, 1946, vol. 2, p. 228, Ishtiaq Hossain Qureshi, The Struggle for Pakistan, pp. 274-275).

Après avoir accompli un acte contraire à la nature de son tempérament, le vice-roi visita Calcutta, ravagée par les émeutes communautaires. Après cette visite, il se convainquit que, faute d’un accord entre le Congrès et la Ligue, toute l’Inde deviendrait la proie d’une terrible guerre civile. À son retour de Calcutta, il tenta de convaincre les dirigeants du Congrès et, à cette fin, rencontra Gandhi le 27 août. Il proposa la formation de gouvernements de coalition au Bengale et au Centre, et présenta une formule. Le 28 août, Nehru informa le vice-roi que le Comité de travail avait rejeté cette formule.

Le vice-roi, lord Wavell, échoua après avoir déployé des efforts acharnés pour parvenir à un règlement. Le Congrès interpréta cette démarche d’une manière différente. Il considérait Wavell comme un obstacle à l’établissement de la domination et de l’autorité exclusives du Congrès sur le sous-continent, et s’employa activement à obtenir sa punition. De retour de leurs entretiens avec Wavell, Gandhi et Nehru se mirent tous deux à rédiger des lettres. Gandhi envoya d’abord à Attlee un télégramme indiquant que l’état d’esprit du vice-roi était tel qu’il fallait remédier rapidement à la situation. On lui reprochait d’avoir perdu son équilibre mental lors des événements de Calcutta. Gandhi réclama qu’une personne plus compétente soit nommée à sa place. Il adressa également une lettre à Wavell pour lui reprocher de vouloir amener le Congrès à se conformer à sa volonté par l’intimidation. Il ajouta que, si le vice-roi était effrayé par la détérioration des relations communautaires et voulait recourir à la force pour la réprimer, les Britanniques devraient rapidement quitter l’Inde et confier au Congrès la responsabilité d’y établir la paix.

De son côté, Nehru informa par lettre certains de ses amis influents en Grande-Bretagne que le vice-roi était un homme extrêmement faible et qu’il avait perdu toute souplesse d’esprit. Pour faire plaisir à Jinnah, il poussait l’Inde au bord du danger. Il déclara que le vice-roi suivait les conseils de sir Francis Mudie et de George Abel et, selon Nehru, tous deux étaient ouvertement favorables aux musulmans (Rabidly pro-Muslim). Nehru les qualifia également de mollahs anglais. En somme, le sens des lettres de Nehru était le suivant : « Wavell doit partir. »

-(Leonard Mosley, op. cit., p. 44 ; la lettre de Gandhi à Wavell est reproduite intégralement dans Pyarelal, Miahatma Gandhi, The Last Phase (Ahmedabad, 1956) ; I. H. Qureshi, The Struggle for Pakistan, p. 276).

Douzième chapitre

L’entrée de la Ligue au Conseil exécutif

Le gouvernement intérimaire entra en fonctions à la date prévue, c’est-à-dire le 2 septembre 1946. Le Congrès était très enthousiaste. Pattabhi Sitaramayya déclara que, dans quelques années, un gouvernement national serait établi en Inde. Que la Ligue musulmane y participe ou non, cela n’avait aucune importance. La caravane continuerait d’avancer. Désormais, nous devons prendre en main le gouvernement de ce territoire. (I. H. Qureshi : The Struggle for Pakistan, p. 277)

Les musulmans de l’Inde et divers observateurs politiques britanniques exprimèrent leur profonde tristesse face à l’établissement d’un régime à parti unique en Inde. Le 25 août, Jinnah fit une déclaration dans des termes extrêmement sévères. Déplorant la décision du vice-roi, il déclara qu’elle était incompatible avec les assurances données à la Ligue musulmane et avec toutes les promesses qui lui avaient été faites. Le jour où le nouveau gouvernement entra en fonctions, les musulmans hissèrent des drapeaux noirs sur leurs maisons et leurs boutiques dans toute l’Inde.

En Grande-Bretagne, Sir Winston Churchill protesta vivement contre la décision du gouvernement et avertit que toute tentative d’instaurer le règne de la majorité hindoue ne pourrait réussir sans une guerre civile. Cripps avait injustement usé de son influence pour accorder des avantages aux hindous. Il déclara ensuite que confier la responsabilité du gouvernement de l’Inde à M. Nehru, un hindou de haute caste, avait été une erreur fondamentale. Lord Templewood, l’un des principaux auteurs de la loi de 1935 sur le gouvernement de l’Inde, mit en garde contre la formation d’un gouvernement avec le concours d’une seule communauté. Lord Scarborough prédit que le gouvernement britannique subirait une pression terrible depuis l’Inde afin de transférer le pouvoir à un seul parti, et il exprima l’espoir que cette pression serait repoussée. Lord Crasborne critiqua vivement le gouvernement pour avoir, en août, autorisé le Congrès à former un gouvernement, rompant ainsi la promesse faite aux musulmans en juin. C’est ainsi que divers milieux britanniques exprimèrent leurs réactions. (I.H. Qureshi : The Struggle for Pakistan, pp. 277-278

Moins d’un mois après la formation du gouvernement intérimaire, la Ligue musulmane comprit que rester en dehors du gouvernement était totalement contraire aux intérêts musulmans. En principe, la Ligue musulmane avait refusé de participer au gouvernement. Cette politique devait rester en vigueur. Cependant, les nécessités politiques et, parallèlement, l’établissement dans le pays d’un gouvernement hindou hostile contraignirent la Ligue à modifier sa politique. Tant que la Ligue musulmane resterait à l’écart, les musulmans continueraient à souffrir. L’ordre public se dégradait et l’on craignait que les musulmans ne soient éliminés de nombreuses régions. Le Congrès ne s’en préoccupait nullement. Le maintien au pouvoir d’un gouvernement hindou semblait encourager les malfaiteurs. Dans ces circonstances, afin de défendre l’Inde musulmane, la Ligue musulmane devait absolument rejoindre le gouvernement. Selon Jinnah, il pourrait mener plus efficacement, de l’intérieur plutôt que de l’extérieur du gouvernement de coalition, la lutte pour établir le Pakistan.

Le vice-roi lui-même était très désireux d’intégrer la Ligue musulmane au gouvernement de coalition, car il était conscient des crises à venir. C’est pourquoi de longues et complexes discussions se poursuivirent, d’une part entre Jinnah et Nehru et, d’autre part, entre Jinnah et le vice-roi. Finalement, le 25 octobre 1946, le Conseil exécutif fut réorganisé comme suit :

Congrès

Jawaharlal Nehru – (Affaires étrangères et relations avec le Commonwealth)

Vallabhbhai Patel – (Intérieur, Information et Radiodiffusion)

M. Raja Gopalacharia – (Éducation et Arts)

Asaf Ali – (Transports et Chemins de fer)

Jagjivan Ram –(Travail)

Ligue musulmane

Liaquat Ali Khan –(Finances)

I. I. Chundrigar –(Commerce)

Abdur Rab Nishtar –(Communications)

Ghazanfar Ali Khan –(Santé)

Jogendra Nath Mandal –(Législation)

Minorité

John Mathai – (Industries et Approvisionnements)

C. H. Bhabha – (Travaux, Mines et Énergie)

Baldev Singh – (Défense)

Nehru n’avait pas vu d’un bon œil la participation de la Ligue musulmane au gouvernement de coalition. De plus, il fit preuve d’une extrême obstination dans la répartition des portefeuilles. Le vice-roi souhaitait que l’un des trois portefeuilles très importants — les Affaires extérieures, l’Intérieur et la Défense — soit attribué à la Ligue musulmane. Nehru s’y opposa catégoriquement. Finalement, parmi les cinq portefeuilles attribués à la Ligue musulmane, il y avait celui des Finances (Finance). Le Congrès avait accepté de confier le portefeuille des Finances à la Ligue musulmane parce qu’il croyait que celle-ci serait incapable de le gérer — ou plutôt qu’en essayant de le gérer, elle se ridiculiserait. Maulana Abul Kalam Azad exprima sa tristesse devant cette décision du Congrès et déclara que ses collègues avaient pris une mauvaise décision. Dans son ouvrage India Wins Freedom, Abul Kalam Azad a présenté une discussion intéressante sur cette question ; nous la reproduisons ici à l’intention des lecteurs, afin qu’ils puissent en apprécier la teneur.

Maulana Azad dit :

Puisque la Ligue avait accepté de participer au gouvernement, le Congrès devait réorganiser celui-ci et y faire une place aux représentants de la Ligue musulmane. La question était maintenant de savoir qui quitterait le gouvernement. On estima que Sarat Chandra Bose, Sir Shafaat Ahmad Khan et Syed Ali Zaheer démissionneraient afin de faire place aux candidats de la Ligue. La proposition du vice-roi était d’attribuer le portefeuille de l’Intérieur à la Ligue musulmane. Sardar Patel s’opposa vivement à cette proposition. À mon avis, le maintien de l’ordre est nécessairement une question provinciale ; dans le cadre présenté par le plan de la mission du Cabinet, le Centre n’a pratiquement rien à y faire. Par conséquent, dans la nouvelle structure gouvernementale, le ministère de l’Intérieur n’a guère d’importance au Centre. C’est pourquoi je soutenais la proposition de lord Wavell. Mais Patel était absolument inflexible. Il déclara : « Je préférerais quitter le gouvernement plutôt que de céder le ministère de l’Intérieur. »

Nous avons alors envisagé une autre solution. Rafi Ahmad Kidwai proposa que le ministère des Finances soit attribué à la Ligue musulmane. Il ajouta qu’il s’agissait d’un portefeuille extrêmement important. Mais c’était un domaine hautement technique, et il n’y avait personne au sein de la Ligue musulmane capable de le diriger correctement. Kidwai pensait que la Ligue musulmane refuserait d’accepter ce portefeuille. Le Congrès n’y perdrait rien. Et si elle l’acceptait, elle finirait par se ridiculiser.

Patel s’empressa de soutenir cette proposition avec la plus grande vigueur (Patel sauta sur la proposition et lui apporta son soutien le plus ferme). Je tentai de faire valoir que le ministère des Finances était la clé de voûte d’un gouvernement et que, s’il passait sous le contrôle de la Ligue musulmane, nous serions confrontés à de grandes difficultés. Patel s’opposa à mon point de vue et déclara que la Ligue serait incapable de diriger ce ministère et serait obligée de rejeter la proposition. Je ne pus me réjouir de cette décision. Cependant, puisque tout le monde était d’accord, je dus l’accepter.

Lorsque Lord Wavell informa Jinnah de la proposition, celui-ci déclara qu’il répondrait le lendemain.

Jinnah avait lui aussi des doutes quant à la capacité de Liaquat Ali, principal représentant de la Ligue au cabinet, à diriger ce département. Après avoir appris cela, quelques fonctionnaires musulmans du département des Finances vinrent rencontrer Jinnah. Ils lui dirent que la proposition du Congrès était comme un fruit mûr tombé tout seul, et qu’elle annonçait une grande victoire pour la Ligue. …Du fait du contrôle du département des Finances, l’autorité de la Ligue s’exercerait dans chaque département du gouvernement. Ils assurèrent à Jinnah qu’il n’avait aucune raison de s’inquiéter. Ils promirent de fournir à Liaquat Ali toute l’aide et toute la coopération nécessaires afin qu’il puisse s’acquitter correctement de ses responsabilités.

Le Congrès comprit rapidement qu’il avait commis une grave erreur en confiant le département des Finances à la Ligue. (Abul Kalam Azad : India Wins Freedom, p. 177-179)

À ce propos, Choudhury Mohammad Ali dit :

En juin, lorsque la possibilité de former pour la première fois un gouvernement intérimaire apparut, le Quaid-e-Azam discuta avec moi des départements susceptibles d’être attribués à la Ligue. Il exprima le souhait de prendre les départements de l’Intérieur et de la Défense (Home & Defence). Je lui dis que le maintien de l’ordre et la police relevaient des provinces, sur lesquels le centre n’exerçait aucun contrôle. Les provinces dirigées par le Congrès ne prêteraient aucune attention au ministre de l’Intérieur de la Ligue. De même, les gouvernements provinciaux de la Ligue musulmane ne jugeraient pas nécessaire de suivre ses conseils. Je lui dis que le département de la Défense était certes avantageux. Mais si la Ligue voulait influencer la politique du gouvernement dans chaque département, elle devait prendre le département des Finances. Je ne parvins pas alors à lui faire comprendre l’importance stratégique du département des Finances. Mais les circonstances voulurent maintenant que le département des Finances échût à la Ligue. Lorsque je fus de nouveau convoqué, je répétai avec beaucoup d’insistance mon conseil antérieur. Il hésitait à voir confier le département des Finances à Liaquat Ali, en tant que principal représentant de la Ligue. Je proposai de lui apporter toute l’aide et toute la coopération possibles, et garantis au Quaid-e-Azam ainsi qu’à Liaquat Ali Khan une issue favorable. Ma proposition fut acceptée et Liaquat Ali devint ministre des Finances. (Chowdhury Mohammad Ali : The Emergence of Pakistan, p. 84).

Le gouvernement de coalition

En raison de la méfiance totale et de l’hostilité du Congrès envers la Ligue, le Congrès souhaitait faire reconnaître Nehru comme le chef de l’ensemble du cabinet. La Ligue refusa de l’accepter. Lors d’une conférence de presse, Liaquat Ali Khan déclara clairement que Nehru n’était le chef de personne au cabinet, si ce n’est du parti du Congrès. Tout en refusant la responsabilité collective au sens constitutionnel, il déclara que les ministres de la Ligue travailleraient en harmonie avec leurs collègues, non seulement dans l’intérêt des musulmans, mais aussi dans celui de tous les habitants de l’Inde.

Les affrontements communautaires ne cessant de s’aggraver, l’unité et la coopération étaient extrêmement nécessaires. Au cours de la deuxième semaine d’octobre, des troubles éclatèrent dans les districts de Noakhali et de Comilla, au Bengale-Oriental, et la situation fut maîtrisée avant la fin du mois. Après une enquête sur place, le gouverneur, Sir Frederick Burrows, déclara qu’il n’y avait eu aucune offensive de la population musulmane contre les hindous. Ces troubles avaient été provoqués par des individus de nature voyouse. Le lieutenant-général Sir Francis Tuker, General Officer Commanding-in-Chief, estima à moins de trois cents le nombre des morts. Mais la presse hindoue, en proie au délire, inventa délibérément des récits imaginaires terrifiants et macabres, qu’elle diffusa dans le monde entier. Cette propagande suscita chez les hindous du Bihar et de l’U.P. une soif ardente de vengeance. [E.W.R. Lumby : The Transfer of Power in India -1945-47 (London George Allen and Unwin, 1954), p. 120 ; Sir Francis Tuker, While Memory Server (London-Casell, 1950), p. 176 ; Choudhury Mohammad Ali, The Emergence of Pakistan, p. 85].

Au cours de la première semaine de novembre, le massacre des musulmans au Bihar commença de manière planifiée. De toutes les émeutes terrifiantes de 1946, le massacre du Bihar fut le plus horrible et le plus douloureux. Son aspect le plus lâche est que la population hindoue, entièrement préparée selon un plan, se jeta soudainement sur les musulmans. Ces musulmans et leurs ancêtres vivaient paisiblement avec leurs voisins hindous. Le nombre de femmes, d’hommes et d’enfants tués lors de cette émeute s’élevait à sept ou huit mille. (Sir Francis Tuker : While Memory Serves, pp. 181-182 ; Choudhury Mohammad Ali : Emergency of Pakistan, p. 86).

Le vice-roi et les ministres du gouvernement central visitèrent les régions touchées par les troubles hindous et musulmans et lancèrent un appel en faveur de l’harmonie et de la paix communautaires. Bien qu’il fût informé des événements du Bihar, Gandhi se trouvait alors à Calcutta, en route vers Noakhali. Les musulmans du Congrès demandèrent à maintes reprises à Gandhi d’aller au Bihar pour contenir les hindous assoiffés de sang. Malgré cela, au lieu de se diriger vers le Bihar, Gandhi se rendit à Noakhali, où il resta quatre mois.

Finalement, en mars 1947, on persuada Gandhi de se rendre au Bihar. Cette fois, Gandhi ouvrit les yeux. Le gouvernement provincial évita tout par des manœuvres et ne manifesta aucun regret. Le général Tuker déclare que ce qui parut le plus étonnant à nos officiers fut de voir comment les ministres hindous avaient pu accepter si calmement un massacre aussi cruel. Ils affirmèrent avoir fait tout leur possible. Mais lorsque Gandhi déclara qu’aucune commission d’enquête n’avait encore été constituée, le Premier ministre Shri Krishna Sinha exprima la crainte que la Ligue n’en tire un avantage politique.

Les preuves du massacre du Bihar sont si solides qu’il est impossible de semer la confusion. Dans son ouvrage Mahatma Gandhi: The Last Phase, Piarilal a intitulé l’un de ses chapitres « The Veil Lifted ». Il y affirme que les émeutes du Bihar de 1946 ont brisé le rêve d’une Inde unie. Ce massacre a également ébranlé la foi de Gandhi dans le pacifisme naturel des hindous (Pacifism). À partir de cette époque, un changement notable s’opéra en lui. Auparavant, lors de chaque émeute communautaire, sa principale préoccupation était de protéger les hindous. Désormais, il se mit aussi à se soucier de la protection des musulmans. Malgré les efforts visant à établir la domination politique hindoue sur l’ensemble de l’Inde, il s’efforça de toutes ses forces d’éviter l’effusion de sang. Ses sentiments humains s’étaient éveillés, et il dut en payer le prix de sa vie.

Peu après le massacre du Bihar, un autre massacre de musulmans eut lieu à Garhmukteshwar, dans la province des Provinces-Unies. Une foire hindoue s’y tient chaque année. Quelques commerçants musulmans y installaient leurs étals. Ils furent soudainement attaqués. Le général Tuker déclare :

Chaque femme, chaque homme et chaque enfant musulman fut cruellement tué. Aucune nouvelle de ce massacre ne put franchir le rideau de fer et parvenir au monde extérieur. Le gouvernement provincial, avec la complicité de l’appareil administratif hindou, dissimula ce massacre commis par des hindous. Les journaux hindous diffusèrent délibérément, en gros titres, que les musulmans s’étaient vengés plusieurs fois. Cela fut fait pour couvrir les méfaits des hindous. Le Premier ministre, Pandit Pant, annonça qu’une commission d’enquête judiciaire serait constituée. Mais rien ne fut fait. (Sir Francis Tuker : While Memory Serves ; pp. 196-201 ; Chowdhury Mohammad Ali : Emergence of Pakistan, p. 87).

Treizième chapitre

L’Assemblée constituante

À la fin de juillet 1946, les 296 représentants de l’Assemblée constituante furent élus. Le Congrès remporta tous les sièges généraux sauf neuf, et la Ligue remporta tous les sièges musulmans sauf cinq — fait répété dans le texte source. La première session de l’Assemblée constituante devait se tenir le 9 décembre 1946. Mais la Ligue refusa d’y participer. Elle refusa même de la reconnaître comme légitime tant que le Congrès n’aurait pas accepté l’interprétation donnée par la Ligue musulmane à l’article 19 de la déclaration du 16 mai de la mission du Cabinet. Le vice-roi demanda au Congrès d’accepter cette interprétation. En guise de récompense à cette demande, Gandhi et Nehru envoyèrent au gouvernement britannique des télégrammes et des lettres réclamant la destitution du vice-roi. Ne voyant aucune autre issue, le vice-roi invita, le 20 novembre, à participer à l’Assemblée constituante dans le cadre du plan de la mission du Cabinet. Jinnah qualifia aussitôt cette initiative de grave erreur. Il déclara que le vice-roi n’avait pas compris la gravité de la situation ni sa réalité et qu’il cherchait à satisfaire le Congrès. Aucun représentant de la Ligue ne participa à la session de l’Assemblée constituante du 9 décembre.

Dans cette situation, afin de tenter une dernière démarche, le gouvernement britannique invita à Londres deux dirigeants du Congrès et deux dirigeants de la Ligue. Sur le conseil du vice-roi, un représentant sikh fut également invité.

Le 2 décembre 1987, lord Wavell se rendit à Londres avec Nehru, Jinnah, Liaquat Ali Khan et Baldev Singh. Les discussions se poursuivirent pendant quatre jours.

Le désaccord fondamental entre le Congrès et la Ligue portait sur l’interprétation de la déclaration du 16 mai de la mission du Cabinet, c’est-à-dire sur le regroupement des provinces. La mission du Cabinet elle-même donna l’interprétation correspondant à celle de la Ligue musulmane. Mais Nehru refusa absolument de l’accepter. Une impasse politique totale se produisit.

Comme aucun compromis ne fut trouvé en raison de l’entêtement et de l’obstination du Congrès, le gouvernement britannique publia une déclaration le 6 décembre. Le dernier paragraphe précisait qu’on ne pouvait espérer le succès de l’Assemblée constituante sans une décision fondée sur une procédure consensuelle. Si l’Assemblée constituante rédigeait une constitution sans que, au moment de sa rédaction, une grande partie de la population de l’Inde y soit représentée, le gouvernement britannique ne pourrait imposer par la force une telle constitution à des groupes de population qui ne l’accepteraient pas.

La déclaration susmentionnée du gouvernement et celle du 25 mai de la mission du Cabinet ne provoquèrent aucun changement au sein du Congrès. Nehru et Baldev Singh retournèrent en Inde afin de participer à l’Assemblée constituante. Jinnah et Liaquat Ali restèrent encore quelque temps au Royaume-Uni. Lors d’une conférence de presse à Londres, Jinnah déclara que, si le Congrès acceptait sans ambiguïté l’interprétation donnée par le gouvernement britannique à la déclaration publiée le 16 mai, il demanderait au conseil de la Ligue de réexaminer la question. Dans un discours prononcé à Londres, Jinnah montra que la population du Pakistan était supérieure à celle de n’importe quel autre État du monde. Nous acceptons le contrôle du Congrès sur les trois quarts de l’Inde. Si le Congrès s’oppose à l’acceptation du Pakistan, c’est parce qu’il veut l’Inde entière. Où resterons-nous alors ? La question est maintenant de savoir si le gouvernement britannique veut transférer le pouvoir, à la pointe de ses baïonnettes, à une majorité hindoue. S’il en est ainsi, nous dirons que vous avez perdu jusqu’à la dernière parcelle de votre honneur, de votre justice, de votre équité et de votre bonne conduite. Some Recent Writings of Mr. Jinnah, vol. 2, éd. par Jamiluddin Ahmad (Lahore, Muhammad Ashraf, 1947), p. 496-508 ; Chowdhury Mohammad Ali, The Emergence of Pakistan, p. 91-92.

D’un côté, en Inde, le Congrès continuait à réclamer avec véhémence l’expulsion de la Ligue du gouvernement intérimaire si celle-ci ne participait pas à l’Assemblée constituante ; de l’autre, la déclaration du 6 décembre du gouvernement britannique annonçait un nouveau bouleversement de la situation politique dans un avenir proche.

E. W. R. Lumby, qui était lié au secrétariat de la mission du Cabinet, déclara qu’il s’agissait de la première annonce du gouvernement britannique indiquant que le plan de la mission du Cabinet serait abandonné. Après les propositions de Cripps, c’était la première déclaration officielle qui comportait, d’une manière ou d’une autre, une indication en faveur du Pakistan. Dans un discours à la Chambre des communes, Cripps cita le dernier paragraphe de la déclaration officielle et déclara clairement que, si la Ligue ne pouvait être convaincue de participer à l’Assemblée constituante, les régions du pays où elle était majoritaire ne pourraient être contraintes par aucune décision. E. W. R. Lumby, op. cit., p. 129 ; I. H. Qureshi, The Struggle for Pakistan, pp. 184-

Une question demeure à présent : pourquoi le Congrès était-il si inflexible dans sa demande d’expulser la Ligue du gouvernement ? Les raisons en étaient plusieurs. Le Congrès qualifiait le gouvernement intérimaire de gouvernement national, et sa responsabilité était collective. Nehru était considéré comme le Premier ministre de ce gouvernement. En Grande-Bretagne également, la presse pro-congrès et la presse de gauche chantaient à l’unisson le même refrain. Ainsi, le New Statesman qualifiait le gouvernement de cabinet doté d’une responsabilité collective, dont Nehru était le Premier ministre (7 septembre 1946). Lord Ismay, chef d’état-major de Mountbatten en Inde, désignait Nehru comme vice-premier ministre (The Memories of General the Lord Ismay, Londres, 1960, p. 418). Cette affirmation était extrêmement comique. Car si Nehru était le vice-premier ministre, le vice-roi était-il donc le Premier ministre ?

Les conseillers de la Ligue refusèrent d’accepter Nehru comme chef du gouvernement intérimaire, et même le chef du bloc non membre de la Ligue ne le reconnut pas comme tel. Jinnah déclara que le gouvernement intérimaire n’était rien d’autre que le Conseil exécutif du vice-roi. Il avait été réorganisé sur le plan politique. Le vice-roi en était le chef, avec ses pouvoirs spéciaux. Nehru n’était que le vice-président du Conseil. Sa fonction consistait uniquement à présider en l’absence du vice-roi. Il ne détenait aucun pouvoir ni statut supérieur à ceux des conseillers.

L’amour-propre de Nehru en fut profondément blessé, ce qui l’amena à réclamer injustement l’expulsion de la Ligue. (I. H. Quershi, The Struggle for Pakistan, p. 282-283).

Quatorzième chapitre

La mission Mountbatten

Au début de la nouvelle année 1947, la situation politique et constitutionnelle de l’Inde était telle qu’il existait au centre un gouvernement intérimaire, ou Conseil exécutif du vice-roi, au sein duquel le Congrès et la Ligue musulmane siégeaient en profond désaccord. Les séances de l’Assemblée constituante se poursuivaient depuis le 9 décembre 1946, mais la Ligue les boycottait. En conséquence, le Congrès demandait l’expulsion de la Ligue du Conseil du vice-roi. Le 13 février, Nehru demanda par lettre au vice-roi l’expulsion de la Ligue. Le 15 février, Patel menaça de déclarer que, si la Ligue ne quittait pas le gouvernement, le Congrès se retirerait du gouvernement intérimaire. (The Indian Annual Register 1847, vol. 1, p. 35 ; I. H. Quershi, The Struggle for Pakistan, p. 287).

Dans cette situation tendue, le Premier ministre Attlee publia une déclaration le 20 février 1947. Il déclara qu’une situation d’incertitude de ce genre ne pouvait être laissée se prolonger davantage. Le gouvernement britannique tenait à dire clairement qu’il prendrait, avant le mois de juin, les mesures nécessaires pour transférer le pouvoir à des Indiens responsables. Si, dans ce délai, une Constitution acceptée à l’unanimité n’était pas élaborée par une Assemblée constituante pleinement représentative, le gouvernement examinerait à qui le pouvoir dans l’Inde britannique serait transféré en temps voulu : aux mains de quel type de gouvernement central dans l’Inde britannique, ou selon quelle modalité existante qui serait jugée parfaitement raisonnable et conforme aux intérêts du peuple indien.

À la fin de la déclaration, il fut également annoncé que l’amiral, vicomte Mountbatten, serait nommé vice-roi à la place de Wavell.

Quatre jours plus tard, le secrétaire d’État pour l’Inde déclara à la Chambre des lords que cette décision avait été prise sur les conseils des milieux responsables de l’Inde. L’objectif était de créer une pression afin que les partis indiens parviennent à un accord.

Il ne devrait être difficile pour personne de comprendre que, par les « milieux responsables de l’Inde », on entendait Gandhi et Nehru, et que, par « accord », on entendait l’acceptation par la Ligue des revendications du Congrès.

Les lecteurs peuvent certainement être curieux de savoir pourquoi lord Wavell fut destitué au moment le plus critique de la vie politique de l’Inde. Quoi qu’en disent ceux qui sympathisent avec le Congrès, plusieurs faits témoignent que Wavell fut sanctionné précisément pour satisfaire le Congrès, et notamment Gandhi et Nehru.

Lord Wavell avait-il eu de graves divergences d’opinion avec le Premier ministre Clement Attlee et son cabinet, dont il dut payer le prix ? On n’en trouve aucune preuve dans l’histoire. La raison était autre. Examinons-la donc.

Il convient de signaler que lord Wavell fut d’abord très apprécié du Congrès. En juin 1946, lorsque la Ligue musulmane voulut former le gouvernement intérimaire, Wavell s’y opposa. Plus tard, il autorisa de nouveau le Congrès à former le gouvernement, en excluant la Ligue. Auparavant, il avait affirmé avec beaucoup de fermeté que l’unité géographique, ou l’intégrité territoriale, de l’Inde ne pouvait en aucun cas être niée, ce qui suscita la vive indignation de la Ligue. Par la suite, les relations entre le vice-roi et le Congrès commencèrent à se refroidir. Après les émeutes sanglantes de Calcutta, le Congrès demanda au vice-roi de dissoudre le ministère de la Ligue au Bengale, même au prix d’une atteinte aux droits conférés par le Government of India Act de 1935. Le vice-roi refusa. Il s’attira ainsi l’hostilité du Congrès. Puis, lorsque, malgré les demandes répétées d’expulser les conseillers de la Ligue de l’Executive Council du vice-roi, celui-ci refusa de s’y conformer, la rupture entre eux atteignit son point culminant. Par la suite, les télégrammes et les lettres envoyés par Gandhi au gouvernement britannique pour obtenir la destitution du vice-roi, ainsi que les lettres adressées par Nehru à ses amis en Grande-Bretagne dans le même but, furent tous désignés par le secrétaire d’État pour l’Inde comme ayant été envoyés « sur les conseils des milieux responsables de l’Inde ». Nehru se réjouit vivement de la destitution de Wavell et de l’arrivée de Mountbatten en Inde en qualité de vice-roi.

Lord Mountbatten arriva à Delhi le 22 mars. Sa nomination réjouit le Congrès. Il avait déjà des relations avec Nehru. Il n’était pas un inconnu en Inde, car, durant la Seconde Guerre mondiale, il avait été le commandant suprême des forces alliées en Asie du Sud-Est. Il devait donc se rendre fréquemment en Inde, qui servait de base aux opérations militaires (Base for operation). Quelque temps auparavant, en Malaisie, il avait rencontré Nehru et ils avaient été attirés l’un par l’autre. Toutefois, on ne savait pas qu’il fût un partisan du Congrès. Son proche conseiller, lord Ismay, craignait que Mountbatten ne fût perçu comme un partisan des hindous et un ennemi de la Ligue musulmane. (Cempbell-Johnson, Allan: Mission with Mountbatten, p.23; Abdul Hamid Muslim Separatism in India, p.239).

Conformément à l’usage, Mountbatten fut autorisé à constituer un secrétariat personnel supplémentaire, en plus du personnel du vice-roi. Ce fut son « cabinet de cuisine ». La personnalité la plus puissante au cœur de son succès était V. P. Menon. Le vice-roi l’avait attiré dans son cercle chargé de l’élaboration des politiques. Cet homme travaillait depuis 1942 comme conseiller constitutionnel du gouvernement central. À ses compétences administratives s’ajoutait une grande perspicacité politique. Il était entièrement dévoué à Patel. La lecture de son propre ouvrage, The Transfer fo Power, Calcutta, 1957, montre clairement que, même avant d’être associé au secrétariat personnel du vice-roi, il avait toujours exprimé des opinions hostiles à la Ligue. Il devint alors une force considérable derrière le pouvoir gouvernemental.

-(Abdul Hamid Muslim Separatism in India, p.239).

Mountbatten avait choisi avec soin et circonspection les membres de son état-major en Angleterre. L’un d’eux était Lord Ismay, qui avait été le conseiller général personnel de Churchill durant la Seconde Guerre mondiale. Il y avait également Eric Civil, ancien secrétaire particulier de Lord Wavell et secrétaire particulier adjoint de George VI. Ces deux hommes étaient les principaux conseillers du vice-roi pour les affaires générales et civiles, tandis que Lord Ismay était le chef d’état-major. V. P. Menon était conseiller constitutionnel. Des réunions de l’état-major se tenaient fréquemment. Au début, Menon y était parfois invité. Par la suite, il le fut à chaque réunion. Le vice-roi et tous les autres savaient que Menon était un homme entièrement dévoué à Patel. Ainsi, Patel ne connaissait pas seulement tous les secrets intérieurs du Conseil du vice-roi ; il influençait aussi la politique du vice-roi par l’intermédiaire de ce porte-parole. Si un musulman avait occupé la place de Menon et avait entretenu des contacts avec Jinnah, ni le vice-roi ni le Congrès ne l’auraient toléré. La Ligue musulmane et, plus largement, les musulmans de l’Inde pouvaient-ils espérer obtenir justice de la part de ces hommes ?

L’évolution du plan du 3 juin

Mountbatten avait été nommé vice-roi de l’Inde dans le but de rechercher, sur la base du plan de la mission du Cabinet, une solution unanime pour une Inde unie. Mais, après son arrivée en Inde, l’observation du cours des événements et des points de vue divergents des dirigeants politiques ne laissa entrevoir aucune possibilité de solution unanime ni d’Inde unie. Le vice-roi se concentra donc sur l’élaboration d’un plan fondé sur la déclaration du Premier ministre du 20 février.

Après avoir consulté ses conseillers, il élabora un plan de transfert du pouvoir. Celui-ci reposait sur le transfert du pouvoir et des droits aux provinces, ou aux confédérations de provinces qui décideraient de se regrouper avant le transfert effectif du pouvoir. Le 1er avril, Ismay remit à Menon le projet du plan afin qu’il en établisse le calendrier avec ses amendements. Menon exécuta l’ordre, tout en exprimant son avis : c’était un mauvais plan et il ne fonctionnerait pas. Le plan définitif fut présenté à la conférence des gouverneurs et approuvé. Le 2 mai, Lord Ismay et George Abell partirent pour Londres avec le plan afin d’obtenir l’approbation de Whitehall. Le vice-roi espérait obtenir cette approbation avant le 10 mai et demander aux dirigeants des partis de se réunir le 17 mai pour connaître leurs réactions.

Ensuite, Mountbatten se rendit à Simla avec Sir Eric Civil et Menon. Menon eut là l’occasion de parler en privé avec le vice-roi et, présentant des arguments contre le plan envoyé à Londres, déclara qu’il ne serait pas applicable. Avant même d’avoir entendu tous les arguments de Menon, Nehru et Krishna Menon arrivèrent soudainement à Simla, le 8 mai, pour rester auprès du vice-roi. Celui-ci demanda à Menon de parler à Nehru. Le 9 mai, Menon dit à Nehru que le pouvoir serait transféré à deux Indes sur la base du statut de dominion, et non aux provinces pour qu’elles le remettent à leur confédération. Le 10 mai, le vice-roi discuta du plan avec Nehru, Menon et Sir Eric Civil ; cette discussion fut consignée dans le procès-verbal et considérée comme faisant partie des archives du gouvernement de l’Inde.

Ce même jour, le plan approuvé arriva de Londres entre les mains du vice-roi, avec toutefois quelques amendements. Après le dîner, le vice-roi convoqua Nehru et lui montra le plan qui venait d’être approuvé. Après l’avoir lu, Nehru entra dans une colère terrible et déclara : « Ni moi, ni le Congrès, ni l’Inde ne peuvent l’accepter. »

Le 11 mai, Mountbatten convoqua Menon, lui fit part de la réaction de Nehru et lui demanda ce qui pouvait maintenant être fait. Menon répondit que la mise en œuvre du plan qu’il avait présenté les 9 et 10 mai entraînerait la division du pays en de nombreuses unités, tandis que son propre plan préserverait l’unité essentielle de l’Inde. Quant aux régions qui ne souhaiteraient pas rester une partie de l’Inde, elles seraient autorisées à s’en séparer.

Une réunion urgente de l’état-major fut convoquée, et Nehru y fut également invité. Le vice-roi demanda à Nehru s’il approuvait le plan de Menon. Après l’avoir examiné, Nehru l’approuva.

Ensuite, le vice-roi retourna à Delhi le 14 mai, puis se rendit à Londres le 18 mai afin d’obtenir l’accord du Cabinet sur le plan. Lord Ismay et George Abel s’opposèrent au plan de Menon. Le vice-roi déclara avec insistance : « Si le gouvernement britannique n’approuve pas ce plan, je démissionnerai. » Le Cabinet approuva le plan en cinq minutes seulement, sans en modifier la moindre « virgule ». Le 31 mai, le vice-roi retourna en Inde avec son équipe, en vainqueur.

Il est désormais évident comme le jour que ce plan, qui allait accélérer la fin de l’Empire britannique en Inde et amorcer une transformation de la carte de l’Asie et du monde, fut élaboré par un conseiller hindou du vice-roi, partisan du Congrès, avec la collaboration de Nehru et de Krishna Menon. Pendant un mois, le vice-roi discuta de ce plan, qui allait changer le destin du pays et de plusieurs dizaines de millions de ses habitants, avec une poignée de ses proches favoris ; pourtant, à aucun moment Jinnah ne fut invité, pas même une seule fois. Cela a clairement révélé l’état d’esprit extrêmement étroit et foncièrement hostile aux musulmans de Mountbatten, et par là même du gouvernement britannique. Cela restera à jamais gravé dans les pages de l’histoire.

Une question qui bouleverse les esprits

Le plan de partition de l’Inde a été définitivement approuvé par le gouvernement britannique. Il sera officiellement annoncé le 3 juin. Avant même que le plan ne soit approuvé par le gouvernement, Nehru lui avait déjà donné son accord. La question est maintenant de savoir comment cela a été possible. Comment le Congrès, l’Inde hindoue et ses principaux porte-parole, Gandhi, Nehru et Patel, ont-ils pu accepter le démembrement de Bharat Mata ? Ont-ils renoncé au vieux rêve doré d’établir le Ramrajya dans une Inde indivise ?

Le général Tuker, mettant en lumière l’attitude vindicative de la majorité hindoue, déclara :

Finalement, ils dirent : « Bon, si la Ligue musulmane veut obtenir le Pakistan, soit, qu’on le lui donne. Nous leur retirerons morceau par morceau chaque pouce de leur territoire, afin qu’il semble qu’il ne puisse plus survivre et que la partie qui subsistera ne puisse plus être administrée économiquement. » (Sir Francis Tuker: White Memory Server, London, Cassel, 1950, p.257; Choudhury Mohammad Ali: The Emergence of Pakistan, p.123).

Le discours prononcé par Patel en 1949 devant l’Assemblée constituante de l’Inde confirme la justesse de la remarque précitée de Tuker. Dans son discours, Patel déclara : « J’ai accepté la partition du pays en dernier recours, lorsque nous avions tout perdu. M. Jinnah n’avait jamais souhaité un Pakistan amputé. Mais, en fin de compte, il dut l’avaler. » (Quoted in Kewnl L. Panjabi, The Indemiable Sardar, Bombay, Bharatiya Vidya Bhaban, 1962, p. 124; Choudhury Mohammad Ali-Ibid, p.123).

L’acceptation de la partition par le Congrès constituait une mesure stratégique. Mais l’objectif demeurait inchangé ; pour l’atteindre, il fallait :

1. L’Hindoustan, ou l’Union indienne, devra être reconnue comme l’héritière du gouvernement britannique en Inde. Le Pakistan sera considéré comme s’en étant détaché avec certains territoires.

2. Les territoires qui seront rattachés au Pakistan seront extrêmement réduits et se limiteront au Bengale-Oriental, au Pendjab-Occidental, au Sind et au Baloutchistan. La Province de la frontière restera en dehors du Pakistan. Celui-ci sera ainsi maintenu dans un encerclement stratégique.

3. En privant le Pakistan de temps, de moyens, de ressources, de personnel militaire et civil ainsi que de matériel, on lui créera de graves obstacles afin qu’il ne puisse pas s’établir solidement.

4. Tout ce qui sera nécessaire sera fait pour empêcher le Pakistan de survivre. (Les dirigeants du Congrès étaient convaincus que le Pakistan ne survivrait pas longtemps. Leur objectif était donc de tenter de détruire l’économie du Pakistan.)

Pour atteindre ces objectifs ignobles, l’Inde hindoue avait besoin de l’aide des Britanniques, qui contrôlaient toute l’administration civile et l’armée. À la veille de leur départ, toute l’administration, y compris Mountbatten et Radcliffe, a œuvré dans l’intérêt de l’Inde hindoue, comme cela sera mentionné plus loin.

— (Chudhury Mohammad Ali : The Emergence of Pakistan, p. 123-124).

Chapitre cinq

Le processus de transfert du pouvoir

Le processus de transfert du pouvoir à l’Inde est entamé. Il est ordonné aux assemblées législatives provinciales du Bengale et du Pendjab de se réunir chacune en deux parties : l’une composée des districts à majorité musulmane et l’autre du reste. Les membres des deux parties de chaque assemblée siègeront séparément et seront habilités à décider s’ils souhaitent ou non la partition de leur province. Si une majorité simple (Simple majority) de l’une ou l’autre partie se prononce en faveur de la partition, celle-ci sera mise en œuvre. Après la décision sur la partition, chaque partie de l’assemblée législative décidera, au nom des territoires qu’elle représente, si elle rejoindra l’Assemblée constituante actuelle ou une nouvelle Assemblée constituante. Une fois cette décision prise, le gouverneur général nommera une « commission des frontières » afin de délimiter les frontières entre les deux parties du Pendjab. Cette délimitation sera fondée sur l’identification des zones contiguës à majorité musulmane et non musulmane. Il est également conseillé à la commission de prendre en considération d’autres facteurs. Des instructions analogues sont données à la commission des frontières du Bengale.

À l’exception des membres européens de l’assemblée législative du Sind, les autres membres se réuniront ensemble et décideront s’ils rejoindront l’Assemblée constituante actuelle ou la nouvelle Assemblée constituante. Un référendum sera organisé dans la Province de la Frontière du Nord-Ouest afin de déterminer à quelle Assemblée constituante les électeurs de cette province se joindront.

Le Baloutchistan aura également la possibilité d’exprimer son opinion à ce sujet. Si la province du Bengale décide en faveur de la partition, un référendum sera organisé dans le district de Sylhet, en Assam. Il sera ainsi décidé si ses habitants souhaitent conserver Sylhet comme partie de l’Assam ou le rattacher au Bengale oriental. S’ils souhaitent le rattacher à la nouvelle province, la « commission des frontières » en délimitera la frontière.

Si le Pendjab et le Bengale décident en faveur de la partition, une nouvelle élection à l’Assemblée constituante sera organisée sur la base suivante :

Province Sièges généraux Musulmans Sikhs Total

District de Sylhet 1 2 0 3

Bengale occidental 15 4 0 19

Bengale oriental 12 29 0 41

Pendjab occidental                     ৩                                          ১২                               ২                     ১৭

Pendjab oriental                         ৬                                            ৪                                ২                     ১২

Le gouvernement britannique étant désireux de transférer le pouvoir avant juin 1948, une loi sera adoptée au cours de la session parlementaire en cours afin que, dès cette année, le pouvoir puisse être transféré à une ou deux autorités sur la base du « statut de dominion ».

Le vice-roi convoqua, le 2 juin, une réunion de concertation avec sept dirigeants. Il s’agissait de Nehru, Patel, Kripalani, Jinnah, Liaquat Ali Khan, Abdur Rab Nishtar et Baldev Singh. Le plan leur fut présenté et approuvé. En rendant visite à Gandhi, Mountbatten tenta de le convaincre en lui disant que, dans la situation actuelle, le plan était le meilleur possible. Bien que Gandhi eût soutenu le plan avant son envoi en Grande-Bretagne, il s’y opposait maintenant — uniquement pour tromper le monde et la Ligue.

Le plan du 3 juin fut rendu public devant le monde entier. Lors d’une conférence de presse, le 4 juin, le vice-roi déclara qu’à chaque étape et à chaque instant, il avait travaillé main dans la main avec les dirigeants. Le plan ne pouvait donc être pour eux une cause ni de colère ni de surprise.

Sa conscience ne l’empêcha pas, lui qui occupait de telles responsabilités, de proférer un mensonge aussi éhonté pour tromper le monde. À l’exception des membres de son état-major, de V. P. Menon, l’auteur du plan, et de Nehru, personne n’en avait le moindre soupçon. Le plan avait également été tenu secret pour la Ligue.

Quoi qu’il en soit, il fut annoncé lors de cette conférence de presse que le 15 août 1947 avait été fixé comme date indicative du transfert du pouvoir.

Le Comité du Congrès de toute l’Inde se réunit le 14 juin et adopta une motion approuvant le plan. Dans le même temps, il déclara avec insistance, au sujet de la partition de l’Inde, qu’aucune organisation humaine ne pouvait modifier la forme et la configuration que la géographie, les chaînes de montagnes et les mers avaient données à l’Inde telle qu’elle existait, ni faire obstacle à la détermination de son destin ultime. Le Comité estimait que, lorsque les émotions actuelles se seraient apaisées, les problèmes de l’Inde seraient examinés dans leur juste perspective et que la fausse théorie des deux nations serait discréditée puis abandonnée. Abul Kalam Azad déclara : « Je suis certain que la partition sera éphémère. » Le Hindu Mahasabha déclara que l’Inde était une et indivisible et qu’aucune paix ne serait instaurée tant que les territoires séparés ne seraient pas rattachés à l’Union indienne.

Divers dirigeants hindous, auteurs et journaux nourrissaient l’espoir que l’Inde deviendrait un jour une et indivisible, et ils exprimèrent cet espoir avant, pendant et après la Partition. Le 15 août, Gandhi déclara : « Je suis certain qu’un temps viendra où cette Partition sera abandonnée. » L’organe du Congrès, le « Hindustan Times », exprima également un tel espoir dans son éditorial. Menon, l’un des concepteurs du plan de Partition, déclara lui-même que l’objectif d’août 1947 n’était pas de rompre le lien qui avait uni l’Inde pendant plus de cent cinquante ans. Il existait parmi les hindous une conviction largement répandue selon laquelle le Pakistan ne durerait pas longtemps et que, sous l’égide du Congrès, l’Inde deviendrait une Inde indivisible — (Economist, 17 May 1947 ; Sunday Times, 1 June 1947 ; Manchester Guardian, 15 Auh. 1947, Round Table, Sept. 1947, p. 370 ; Guy Wint, The British in Asia, p. 179 ; I. H. Quershi, The Struggle for Pakistan, pp. 195-96).

Ces déclarations et ces réactions démontrent clairement que l’Inde hindoue n’a jamais accepté de tout cœur l’existence du Pakistan. Bien plus, du 15 août 1947 jusqu’au moment où ces lignes sont écrites (octobre 1993), l’Inde hindoue déploie tous ses efforts pour engloutir l’ensemble du territoire appelé Pakistan et instaurer le Ramrajya dans une Inde indivisible. La restauration de la configuration géographique de l’Inde d’avant 1947 est désormais évoquée ouvertement lors de divers séminaires et rassemblements publics. À cette fin, l’agression économique et culturelle menée par l’Inde a été considérablement intensifiée.

Campagne et controverse autour de la fonction de gouverneur général

Dans cette situation tendue en Inde, le Congrès comme la résidence du vice-roi estimaient que le gouverneur général des deux nouveaux dominions serait la même personne, à savoir Mountbatten.

Quelques jours auparavant, Jinnah avait déclaré qu’un « super-gouverneur général » devrait être placé au-dessus des gouverneurs généraux des deux dominions. Cette idée avait probablement été avancée afin que le processus lié à la Partition puisse être mené à bien plus facilement et avec impartialité. Mais Mountbatten s’y opposa, et Whitehall soutint Mountbatten.

Lorsque Nehru proposa à Mountbatten de devenir gouverneur général de l’Inde, celui-ci déclara à Nehru et à Patel qu’il espérait recevoir une proposition similaire de la Ligue musulmane.

Malgré de nombreux efforts, Mountbatten ne parvint pas à convaincre Jinnah.

Le 2 juillet, Jinnah lui fit savoir qu’il avait décidé de devenir lui-même gouverneur général du Pakistan. Mountbatten ne renonça pourtant pas à l’espoir. Il tenta également de faire intervenir le nawab de Bhopal, mais échoua. Mountbatten en ressentit une atteinte considérable à son amour-propre. Il est toutefois vrai que, si Mountbatten avait été nommé gouverneur général du Pakistan, il aurait été le gouverneur général indien du Pakistan. Jinnah sauva le pays de ce danger. (I. H. Wureshi : The Struggle for Pakistan, pp. 296-300).

Mise en œuvre du plan du 3 juin

La session de l’Assemblée législative du Bengale se tint le 20 juillet et la décision de rejoindre la nouvelle Assemblée constituante fut adoptée par 126 voix contre 90. Ensuite, les membres des régions à majorité non musulmane décidèrent, par 58 voix contre 21, la partition de la province et l’adhésion à l’Assemblée constituante actuelle. Les membres des régions musulmanes à majorité musulmane du Bengale oriental décidèrent, par 106 voix contre 35, de s’opposer à la partition de la province et de rejoindre en même temps la nouvelle Assemblée constituante. Ensuite, les membres des régions musulmanes à majorité musulmane de la province se prononcèrent, par 69 voix contre 27, contre la partition de la province. En revanche, les membres des régions à majorité hindoue se prononcèrent, par 50 voix contre 22, en faveur de la partition et de l’adhésion à l’Assemblée constituante indienne.

L’Assemblée législative du Sind se réunit le 26 juin et décida, par 30 voix contre 20, de rejoindre la nouvelle Assemblée constituante. Au Baloutchistan, la Shahi Jirga et les membres en exercice de la municipalité de Quetta se réunirent et décidèrent à l’unanimité de rejoindre la nouvelle Assemblée constituante.

En revanche, lors du référendum tenu à Sylhet au début du mois de juillet, une très large majorité des électeurs vota en faveur de la séparation d’avec l’Assam et du rattachement au Bengale oriental.

La condition du référendum dans la Province de la Frontière du Nord-Ouest était que les électeurs votent soit pour l’adhésion à l’Assemblée constituante indienne, soit pour l’adhésion à la nouvelle Assemblée constituante. Abdul Ghaffar Khan demanda que les électeurs aient la possibilité de voter en faveur d’un Pakhtounistan indépendant. Gandhi et Nehru soutinrent la revendication d’Abdul Ghaffar Khan. Le vice-roi rejeta cette demande, déclarant que la procédure incluse dans le plan du 3 juin ne pouvait être modifiée sans l’accord des deux parties. Jinnah n’était pas disposé à accepter cette modification. Ghaffar Khan ordonna à ses partisans de s’abstenir de voter. Malgré cela, 289 244 voix furent exprimées en faveur de la nouvelle Assemblée constituante, contre seulement 2 874 voix en faveur de l’Assemblée constituante indienne.

Le Premier ministre Attlee présenta le projet de loi sur l’indépendance de l’Inde à la Chambre des communes le 4 juillet. Il fut adopté par la Chambre des communes le 15 juillet et par la Chambre des lords le 16 juillet. Le projet de loi reçut la sanction royale le 18 juillet. Ensuite, deux gouvernements provisoires distincts furent établis le 20 juillet pour l’Inde et le Pakistan.

Fruit de sept années de lutte, un nouvel État indépendant et souverain, nommé Pakistan, fut établi. C’était la première fois dans l’histoire du monde qu’un État de ce type était créé.

Le Pakistan fut certes établi, mais lorsque le Congrès, l’Inde hindoue et le gouvernement britannique échouèrent dans leur opposition acharnée à sa création, ils acceptèrent soudain, en un laps de temps très court, un Pakistan amputé (Truncated Pakistan). Le plan de transfert du pouvoir fut élaboré par un fonctionnaire hindou favorable au Congrès. Jinnah fut tenu complètement dans l’ignorance à ce sujet. Le plan ne fut rendu public que deux mois et demi avant le transfert définitif du pouvoir, afin que la Ligue musulmane n’ait aucune possibilité de réfléchir. C’était comme attaquer soudainement le camp ennemi pendant son sommeil. La Commission des frontières réduisit encore davantage ce Pakistan amputé. De nombreux territoires à majorité musulmane, qui revenaient légitimement au Pakistan, furent incorporés de force à l’Inde. En outre, après la partition, le Pakistan fut entièrement privé des biens d’État qui lui revenaient légitimement. C’était peut-être la sanction financière du « crime » d’avoir revendiqué le Pakistan. Tout cela fut fait dans le cadre d’une conspiration du Congrès et des Britanniques, afin que le Pakistan ne puisse même pas survivre quelque temps.

La raison fondamentale de la revendication du Pakistan était que, si le pouvoir de l’Inde était transféré à la majorité hindoue, ce ne seraient pas seulement la vie, les biens et l’honneur des musulmans qui seraient menacés : leur identité nationale même serait anéantie. Les deux années et demie de gouvernement du Congrès dans les provinces à majorité hindoue, avant 1940, en constituaient la preuve éclatante.

Cependant, même après la partition de l’Inde, le massacre des musulmans ne prit pas fin en Inde. Traversant une mer de sang, des millions de musulmans — hommes, femmes et enfants — franchirent la frontière et trouvèrent refuge au Pakistan.

Un haut fonctionnaire du gouvernement pakistanais, M. Altaf Gohar, déclara :

J’atteignis Karachi avant même que les massacres ne commencent à Delhi. … Le nombre des réfugiés opprimés qui arrivaient après avoir franchi la frontière ne cessait d’augmenter, et les récits terrifiants du massacre généralisé contraignaient chacun à se consacrer davantage au service de la nation. (Article publié dans un numéro spécial d’un quotidien pakistanais.)

Altaf Gohar a fait allusion aux massacres qui eurent lieu dans la capitale même de l’Inde, Delhi. M. Gandhi observa un jeûne afin de faire cesser les massacres horrifiants qui se déroulaient en divers endroits de Delhi. Mais, en fin de compte, il ne put les arrêter, même au prix de sa vie.

Maulana Abul Kalam Azad déclare :

Gandhiji énonça les conditions auxquelles il mettrait fin à son jeûne. Les voici :

1. Les attaques des hindous et des sikhs contre les musulmans doivent cesser immédiatement. Il faut leur garantir qu’ils pourront vivre ensemble comme des frères.

2. Il faut tout mettre en œuvre pour garantir aux hindous et aux sikhs qu’aucun musulman ne quittera l’Inde par crainte pour sa vie et ses biens.

3. Il faut mettre fin aux attaques perpétrées contre les musulmans dans les trains en marche et faire cesser sans délai les attaques menées par les hindous et les sikhs.

4. Les musulmans qui vivaient aux alentours des dargahs de Nizamuddin Auliya, de Khwaja Qutbuddin Bakhtiyar Kaki et de Nasiruddin Chiragh-i Dehli ont quitté leurs habitations ; il faut les faire revenir dans leurs quartiers et les y réinstaller.

5. Le dargah de Qutbuddin Bakhtiyar Kaki a été endommagé. Certes, le gouvernement peut le faire réparer. Mais ce sont les hindous et les sikhs eux-mêmes qui doivent accomplir ce travail en guise d’expiation.

6. Le plus important est qu’un changement d’état d’esprit est nécessaire. Il est plus important encore que l’accomplissement de ces conditions. Il faut que les dirigeants hindous et sikhs donnent l’assurance qu’il ne sera plus nécessaire de jeûner pour cette raison. Puis Gandhi ji déclara : « Que ceci soit mon dernier jeûne. » (Abul Kalam Azad, India Wins Freedom, p. 238).

Maulana Azad dit :

Après la partition du pays, la situation atteignit son paroxysme. Une partie des hindous, sous la direction du Hindu Mahasabha et du Rashtriya Swayamsevak Sangh, commença à déclarer ouvertement que Gandhi ji aidait les musulmans contre les hindous. Des tracts furent également distribués à ce sujet. L’un d’eux déclarait que si Gandhi ji ne changeait pas de politique, des mesures seraient prises pour l’assassiner. (Abul Kalam Azad, India Wins Freedom, p. 240-241).

Finalement, Gandhi dut donner sa vie le 30 janvier 1948. Maulana Azad dit : « Je retournai à la maison Birla et fus surpris de voir le portail fermé. Je vis des milliers de personnes rassemblées. Je compris ce qui s’était passé. Je descendis de voiture et marchai jusqu’à la porte de sa chambre. Je vis que la porte de la chambre était elle aussi fermée de l’intérieur. Quelqu’un, m’apercevant par une fenêtre vitrée, me fit entrer. D’une voix entrecoupée de sanglots, quelqu’un me dit : “Gandhi ji a été atteint par des balles.” Je le vis étendu sur le sol. Son visage était livide, ses yeux fermés ; ses deux petits-fils, agrippés à ses pieds, pleuraient. J’entendis comme dans un rêve que Gandhi ji était mort. » (Abul Kalam Azad, India Wins Freedom, p. 141-142).

Plusieurs décennies se sont écoulées depuis la partition du pays. Durant cette période, plus d’un million de musulmans ont été tués dans l’Inde indépendante, et nombre de leurs mosquées et lieux religieux ont été détruits. Personne n’a été vu observer une grève de la faim pour protester contre ces faits. Pourtant, quiconque aurait eu ce courage aurait dû subir le sort de Gandhi. Dans l’Inde indépendante, prendre la parole en faveur des musulmans est considéré comme un crime extrêmement grave. Lors des massacres, des centaines de milliers de musulmans — hommes, femmes et enfants — ont été tués ; leurs commerces et leurs maisons ont été incendiés, et leurs biens pillés. Mais le gouvernement ne prend aucune mesure pour retrouver les assassins et les punir, ou bien il n’en est pas capable. Après la destruction de l’historique mosquée Babri, loin de punir les coupables, le gouvernement indien a dû rester à leur merci. C’est en comprenant avec certitude que de tels événements se produiraient que les musulmans ont été contraints de réclamer une patrie séparée et indépendante. En réalité, c’est l’extrême hostilité des hindous et de leurs dirigeants envers les musulmans qui a donné naissance au Pakistan.

Seizième chapitre

 

Conclusion

Dans la dernière partie de cette histoire, il a également fallu relater brièvement l’histoire du mouvement pour le Pakistan. En effet, les musulmans du Bengale y étaient étroitement impliqués. De plus, l’honneur de présenter l’historique résolution de Lahore, c’est-à-dire la résolution en faveur du Pakistan, revint à un fils éminent du Bengale indivis, profondément attaché aux musulmans, et Premier ministre du Bengale, Maulvi Abul Kasem Fazlul Huq (Sher-e-Bangla). Bien que le mouvement pour le Pakistan fût dirigé par Quaid-e-Azam Muhammad Ali Jinnah, la contribution des musulmans du Bengale à ce mouvement fut la plus importante.

L’annonce de la partition du Bengale, le 20 juillet 1905, et sa mise en œuvre à partir du 16 octobre exaspérèrent profondément les hindous du Bengale et de toute l’Inde, et un mouvement véhément en faveur de l’annulation de la partition du Bengale commença. Ce mouvement suscita parmi les musulmans une vague de conscience nouvelle et éveilla en eux l’inspiration d’une identité nationale musulmane distincte. C’est ainsi qu’en 1906 naquit à Dacca la Ligue musulmane, l’unique organisation politique des musulmans du sous-continent. Le 1er octobre de cette année-là, une délégation de trente-six musulmans, conduite par l’Aga Khan, rencontra le vice-roi à Simla et demanda l’instauration d’un système électoral séparé pour les musulmans, ceux-ci constituant une nation distincte ; la demande fut acceptée. Les réformes Morley-Minto, adoptées en 1909, reconnurent le principe du système électoral séparé. Celui-ci devint ainsi un document constitutionnel.

Après la partition du pays, certains milieux soulevèrent la question suivante : derrière la revendication du Pakistan n’y avait-il qu’une émotion passagère, ou ses causes étaient-elles uniquement politiques et économiques ? Ou bien les musulmans avaient-ils réclamé le Pakistan en réaction à l’attitude hostile du Congrès ?

Aucune de ces propositions ne constituait la cause fondamentale du mouvement pour le Pakistan. Il y avait certes une émotion. C’est cette émotion qui incite les hommes à consacrer leur vie pour atteindre leur objectif. Mais cette émotion n’était ni passagère ni dépourvue de sens. Une simple émotion ne peut provoquer une révolution historique d’une telle ampleur. Gandhi, de nombreux dirigeants hindous et la presse ont affirmé que, lorsque cette émotion passagère des musulmans se serait apaisée, ceux-ci rejoindraient de nouveau l’Inde indivise. Or, après plus de quatre décennies, l’émotion des musulmans favorables au Pakistan ne s’étant nullement apaisée, il est vrai qu’elle n’était pas une réalité passagère. Un noble dessein se trouvait à l’origine de cette émotion.

Quant au noble dessein pour lequel le Pakistan fut revendiqué et le mouvement engagé, Quaid-e-Azam Muhammad Ali Jinnah le déclara sans ambiguïté dans le discours qu’il prononça lors de la session de la Ligue musulmane tenue en mars 1940 :

Il est extrêmement difficile de comprendre pourquoi nos amis hindous ne parviennent pas à saisir la véritable nature de l’islam et de l’hindouisme. Ils ne sont pas religieux au sens strict du terme ; ils constituent en fait deux ordres sociaux différents et distincts. C’est un rêve de croire que les hindous et les musulmans puissent jamais former une nationalité commune, et cette idée erronée d’une nation indienne unique a largement dépassé les limites du raisonnable ; elle conduira l’Inde à sa destruction si nous ne révisons pas à temps nos conceptions nationales. Les hindous et les musulmans appartiennent à deux philosophies religieuses, coutumes sociales et littératures différentes. Ils ne se marient pas entre eux et ne prennent pas leurs repas ensemble ; en vérité, ils appartiennent à deux civilisations différentes, principalement fondées sur des idées et des conceptions antagonistes. Leur vision de la vie et de l’existence est différente. Il est tout à fait clair que les hindous et les musulmans tirent leurs aspirations de sources différentes et qu’ils ont des récits historiques différents. Très souvent, le héros de l’un est l’ennemi de l’autre, et leurs victoires comme leurs défaites se recouvrent réciproquement. Unir deux nations aussi différentes au sein d’un même État, l’une en position de minorité numérique et l’autre en position de majorité, ne peut que conduire à un mécontentement croissant et à la destruction finale de toute structure qui pourrait être édifiée pour gouverner un tel État — (Fondements idéologiques du Pakistan, par le Dr Waheed Qurashy, p. 96-97).

Dans son discours, Quaïd-e-Azam Muhammad Ali Jinnah a précisément mis en évidence cette vérité : les hindous et les musulmans constituent, à bien des égards, deux nations distinctes et séparées, et il est impossible et irréaliste de les réunir pour former un seul État. C’est sur la base de cette théorie des deux nations que l’Inde a été divisée.

Mais la théorie selon laquelle les hindous et les musulmans constituent deux entités nationales totalement distinctes et opposées est-elle une découverte nouvelle de Jinnah ou des musulmans ? C’est de la réponse exacte à cette question que dépendra la détermination de savoir si le Pakistan a été réclamé sous l’effet d’une émotion et d’une agitation quelconques, ou pour des raisons politiques et économiques.

Le système de vie islamique

Pour obtenir la réponse exacte à la question posée plus haut, il est nécessaire d’acquérir une connaissance du système de vie islamique. La conception correcte de l’islam présentée par Allah Tout-Puissant et Ses prophètes et messagers est la suivante : l’islam n’est pas, comme les autres religions, un simple ensemble de quelques rites et cérémonies. L’islam est un système de vie complet, établi sur la base du livre sublime révélé par Allah, le Saint Coran, et de la Sunna du prophète Muhammad (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui).

Selon la conception de la religion qui prévaut actuellement dans le monde, l’islam est bien davantage qu’une religion. Il ne désigne pas simplement la relation entre le Créateur et l’être humain. La conception religieuse de l’islam est extrêmement vaste. Depuis la foi et l’Aqida jusqu’à l’adoration, elle établit son contrôle complet sur tous les aspects et domaines de la vie. L’islam possède sa propre civilisation et sa propre culture, son histoire et ses traditions, ainsi que ses propres systèmes moral, politique et économique. Il possède un système juridique, un système judiciaire, un système familial et un système éducatif ; il possède également sa propre politique de guerre et de paix, ainsi que son propre système de relations extérieures. De même qu’il existe un lien ininterrompu entre les racines, les branches, le feuillage, les fleurs et les fruits d’un arbre, de même ces systèmes sont-ils inséparables les uns des autres et intimement liés.

En réalité, l’islam est, pour l’humanité, un système de vie complet permettant de mener une existence accomplie en ce monde. L’islam enseigne la manière de mener une vie accomplie dans les deux mondes, celui d’ici-bas et celui de l’au-delà. C’est pourquoi la conception religieuse de l’islam est totalement différente de celle des autres religions.

Selon la conception historique de l’islam, cette véritable religion — l’islam — fut révélée pour la première fois par Allah Tout-Puissant au prophète Adam (que la paix soit sur lui). Le prophète Adam fut le premier être humain. C’est de lui que la descendance humaine commença à se répandre sur la terre. Depuis lors, cette religion de vérité — l’islam — est pratiquée dans le monde. Après lui, au fil des époques, dans différents pays et parmi différents peuples, des prophètes et des messagers vinrent appeler à la religion de vérité. Enfin, l’islam atteignit sa perfection par l’intermédiaire du prophète Muhammad Mustafa (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui).

La conception de la nationalité en islam

Ceux qui acceptent de tout cœur cette religion et ce système sont appelés des « croyants », tandis que ceux qui les rejettent sont appelés des « mécréants ». Les croyants et les mécréants ne peuvent jamais être unis. Lorsque Allah Tout-Puissant envoya sur terre le premier homme et le premier prophète, Adam (paix sur lui), Il lui donna l’instruction suivante :

« Nous dîmes : “Descendez tous d’ici. Puis, lorsque vous parviendra de Ma part une règle de vie, ceux qui suivront cette règle n’auront aucune raison de s’inquiéter. Quant à ceux qui refuseront de l’accepter et rejetteront Ma parole ainsi que Mes commandements et Mes interdits, ceux-là seront assurément voués à l’Enfer et y demeureront éternellement.” » (Sourate al-Baqara : 38-39)

Il ressort clairement du verset précité du Noble Coran que la guidance divine a divisé les êtres humains en deux groupes, ou deux nations : l’un est celui des croyants, l’autre celui des mécréants. Cette division a été établie dès le premier jour de la vie humaine sur terre. Chaque prophète a maintenu cette division à son époque. Le prophète Shu‘ayb (paix sur lui) expliqua que ces deux groupes constituaient deux millat, ou nations distinctes. Ainsi : « Les chefs et les notables parmi eux, qui étaient imbus de leur propre supériorité, lui dirent : “Ô Shu‘ayb ! Nous te chasserons de cette cité, toi et ceux qui ont cru en toi, à moins que vous ne reveniez à notre millat.” Shu‘ayb répondit : “Serons-nous ramenés de force, même si nous ne le voulons pas ?

Nous attribuerions un mensonge à Allah si nous retournions à votre millat, après qu’Allah nous en a délivrés.

— (Sourate al-A‘raf : 89-90)

Ce verset montre également clairement qu’à l’époque du prophète Shu‘ayb (paix sur lui), la millat des musulmans était distincte et celle des mécréants l’était également. Cette division et cette terminologie existent aussi au sein de l’oumma muhammadienne et sont employées jusqu’à ce jour.

La conception de la nationalité en islam est universelle. Toute personne, quelle que soit son pays ou sa nation, entre dans la religion de l’islam après avoir récité la profession de foi et devient un membre à part entière de la nationalité islamique. En islam, la reconnaissance de la foi et de la croyance suffit pour acquérir cette nationalité. La manière dont l’islam définit l’appartenance nationale diffère de celle des autres nations du monde. Pour acquérir la nationalité juive, il est nécessaire, en plus d’adhérer à la croyance juive, d’être d’origine juive. Pour acquérir la nationalité hindoue, il suffit de participer au culte hindou et aux cérémonies religieuses.

Un système social indépendant

La revendication logique du code de vie universel de l’islam et d’une nationalité distincte est qu’un système social indépendant soit établi pour celui-ci. Il faut un État indépendant où il soit possible de respecter les commandements et les interdictions de l’islam. Mais lorsqu’on vit sous domination étrangère, il n’est pas possible d’y appliquer la plupart des préceptes.

Après avoir vécu treize ans dans une société contrôlée par les polythéistes à La Mecque, lorsque le Noble Prophète (s.a.s.) arriva dans l’environnement favorable de Médine, il y établit une société islamique et un État. Il était le dirigeant de cet État. Il y appliqua pleinement les prescriptions islamiques. Alors, Allah le Très-Haut révéla le verset suivant :

« J’ai parachevé pour vous la religion. »

La religion atteignit sa perfection lorsqu’une patrie distincte fut trouvée pour son accomplissement, sa mise en œuvre, sa propagation et sa diffusion, et qu’un système social indépendant fut établi.

Le mot « Pakistan » n’a pas été employé au sens d’une région géographique ; il l’a été au sens d’un État islamique distinct et indépendant. C’est dans ce sens que l’Allama Shabbir Ahmad Usmani qualifia l’État islamique de Médine de « premier Pakistan ». Il dit :

Par la main de Sa puissance, Allah finit par établir à Médine, à travers l’Hégire historique du Messager bien-aimé (s.a.s.), une sorte de « Pakistan ».

(Khutba-e Usmani, Allama Shabbir Ahmad Usmani, p. 140 ; Tarikh-e Nazariyaye Pakistan, professeur Muhammad Salim, p. 31).

Dans la résolution de Lahore, le nom du territoire indépendant dont la revendication avait été formulée n’était pas indiqué comme étant le Pakistan. C’est ce nom que Choudhury Rahmat Ali préféra. En 1915, lors de son discours prononcé pour la première fois à l’occasion de la « Bazm-e-Shibiri », il déclara : « L’Inde du Nord est musulmane, et nous la garderons musulmane. Bien plus, nous en ferons un État musulman. Nous ne pourrons le faire que lorsque nous-mêmes et cette région septentrionale qui est la nôtre cesserons d’être indiens. Telle est la condition préalable. Plus tôt nous renoncerons à l’indianisme, mieux ce sera pour nous et pour l’islam » (Chudhury Rahmat Ali, p. 172 ; I. H. Qureshi, The Struggle for Pakistan, p. 115-116).

Choudhury Rahmat Ali non plus n’employa pas d’abord le nom de Pakistan. Il parla simplement d’un État musulman ou islamique.

L’examen de l’histoire prouve incontestablement que le mouvement pour le Pakistan avait commencé au mois de Rajab de l’an 93 de l’hégire (712 apr. J.-C.), lorsque Imaduddin Muhammad bin Qasim, commandant de dix-sept ans, débarqua au port de Debal, libéra de la prison du roi Dahir les femmes et les enfants musulmans opprimés et y construisit la première mosquée. Quaid-e-Azam dit que le mouvement pour le Pakistan commença lorsque le premier musulman posa le pied sur le sol du Sind, qui était la porte d’entrée de l’islam en Inde.

Après Debal, Nirun (l’actuelle Hyderabad), puis Sehwan, s’inclinèrent devant le drapeau islamique. Le 10 Ramadan, le fort de Rawar fut pris, et le roi Dahir fut vaincu et tué au combat. Ensuite, Brahmanabad (l’actuelle Sanghar) et Alor furent conquis. En l’an 96 de l’hégire, Multan se rendit, et l’Inde du Nord se prépara à reconnaître volontairement la suzeraineté de Muhammad bin Qasim. Mais, malheureusement, Muhammad bin Qasim fut convoqué à Damas. Il établit un véritable système de gouvernement islamique dans les régions placées sous son autorité. Ce système impressionna tellement les hindous et les bouddhistes qu’un grand nombre d’entre eux trouvèrent refuge sous l’ombre rafraîchissante de l’islam (Justice Syed Shameem Husain Kadri, Creation of Pakistan, p. 1-2).

Les caractéristiques intrinsèques de l’islam

La caractéristique intrinsèque de l’islam est que le musulman ne peut accepter la soumission, la seigneurie, l’autorité, la loi ou le gouvernement de nul autre que Dieu, l’Unique et sans associé. L’islam est un système de vie complet, et ses principes englobent les dimensions spirituelle et matérielle de la vie humaine. L’État et la religion ne peuvent être séparés ni dissociés l’un de l’autre. Par la kalima tayyiba, la souveraineté de Dieu et la direction du Messager (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui) sont reconnues.

L’établissement du gouvernement fondé sur la loi islamique dans le sous-continent

Muhammad bin Qasim ne fut pas seulement le fondateur de l’État islamique dans ce sous-continent. Il fut au contraire le précurseur de la civilisation et de la culture islamiques. L’arbre de cette civilisation et de cette culture qu’il planta ne cessa de grandir et de s’épanouir au fil du temps, et le drapeau islamique se mit à flotter sur l’ensemble du sous-continent indien. Les musulmans continuèrent d’arriver en Inde en conquérants. Avec eux venaient des soldats, des poètes, des écrivains, des chefs spirituels, des intellectuels et des artistes. Parmi ces souverains, beaucoup n’étaient pas de bons musulmans dans leur vie privée, et beaucoup avaient également la nature de derviches. Toutefois, durant toute la période de la domination musulmane, la loi islamique fut en vigueur dans le pays.

Mais après la fin de la domination musulmane, les lois humaines de l’Occident furent introduites à la place de la loi islamique ; le Code civil et le Code de procédure pénale indiens, ainsi que le Code pénal indien, furent mis en vigueur. Ainsi, les musulmans ne furent pas seulement privés du pouvoir politique : à la place de la loi islamique, c’est-à-dire de la loi d’Allah, on leur imposa des lois de mécréance. La manière dont toutes les voies de leur subsistance furent fermées, dont leurs vastes propriétés exemptées d’impôt leur furent confisquées et dont ils furent réduits à mendier dans les rues est exposée en détail dans cet ouvrage.

Dans un entretien accordé à Radio Pakistan, le Maulana Maududi, décrivant le contexte idéologique du Pakistan, déclara :

Si nous limitons notre discussion aux mots et à la terminologie de l’« mouvement pour le Pakistan », nous ne rendrons nullement justice à cette question. Car il y a, d’une part, le mot et la terminologie du Pakistan et, d’autre part, un objectif qui se trouvait depuis longtemps devant les musulmans de ce sous-continent et que les musulmans finirent par porter à un point où ils purent lutter pour obtenir, avec cette terminologie, un pays également. Cet objectif ne devint clair pour les musulmans de l’Inde qu’après la chute de la domination musulmane dans ce sous-continent. Ils comprirent alors que, puisqu’ils avaient une conception particulière du monde et de la vie et qu’ils étaient les adeptes d’une civilisation particulière, ils ne pourraient préserver leur identité nationale que si le pouvoir de gouverner restait entre leurs mains. Si le pouvoir de gouverner passait aux non-musulmans, ils ne pourraient pas mener dans ce pays une vie musulmane et n’auraient plus aucune vie en tant que musulmans. Ce sentiment commença à naître chez eux dès la chute de la domination musulmane en Inde. Et ce sentiment prit des formes différentes selon les époques.

Parfois, ce sentiment se manifesta ainsi : le vénérable Sayyid Ahmad Shahid Barelvi et le vénérable Shah Ismaïl Shahid apparurent à la tête d’un mouvement de jihâd. Ils donnèrent généreusement leur vie pour établir un État islamique. À d’autres moments, ce sentiment prit la forme de la création, en différents lieux, d’écoles religieuses, afin que les musulmans, oubliant leur dîn, ne soient pas emportés par le puissant flot de la civilisation athée et des courants de pensée et doctrines irréligieux importés d’Europe.

La deuxième étape commença ensuite lorsque la domination anglaise se fut solidement établie ici et que les Anglais commencèrent progressivement à mettre en place dans ce pays un processus démocratique du type de celui qui régissait leur propre pays. Leur conception de la nation et de la démocratie était que tous les habitants de l’Angleterre formaient une seule nation et que les droits du groupe majoritaire y étaient reconnus. Les Anglais voulurent appliquer ce principe démocratique également en Inde. Selon eux, tous les habitants de l’Inde formaient eux aussi une seule nation et le principe du gouvernement de la majorité pouvait également s’y appliquer. Cela fit naître chez les musulmans le sentiment que, si un gouvernement du groupe majoritaire était établi ici, ils devraient rester éternellement minoritaires et que leur civilisation, leur culture et leur identité nationale disparaîtraient. Car, sous ce gouvernement, les musulmans ne pourraient élaborer aucune loi conforme à leur point de vue. Ils n’auraient aucun droit dans l’administration du gouvernement ni dans la définition des autres politiques. En d’autres termes, les musulmans ne pourraient pas mettre en pratique leur civilisation, leur culture et leur conception de la vie. Au contraire, une civilisation et une conception de la vie non islamiques leur seraient imposées par la force.

Le Maulana dit que telle était la situation qui, après l’établissement de la domination anglaise, se présenta aux musulmans sous la forme d’une question ou d’un défi. Il leur fallut une très longue période pour en trouver la réponse. Pendant de longues années, ils s’efforcèrent de résoudre cette difficile question : dans un système de gouvernement où tous les habitants de l’Inde seraient considérés comme une seule nation et où serait appliqué le système de formation d’un gouvernement majoritaire, quelle pourrait être la forme de la sécurité politique, culturelle et sociale des musulmans en tant que minorité ? Différents éléments furent évalués afin de déterminer les moyens d’obtenir cette sécurité. À un moment donné, on réclama à cette fin un système électoral séparé (la députation de Simla, 1906). Puis, sur cette base, un accord fut conclu entre la Ligue et le Congrès (le pacte de Lucknow, 1916). Par la suite également, diverses propositions furent examinées. Peu à peu, les musulmans comprirent qu’aucune garantie juridique dans un tel système démocratique ne leur serait d’aucune utilité. Ils en prirent clairement conscience lorsque, en 1937, le Congrès établit son gouvernement dans les provinces à majorité hindoue. Les musulmans firent alors directement l’expérience que l’existence d’un gouvernement du groupe majoritaire dans ce sous-continent et le fait de vivre sous son autorité en tant que minorité musulmane signifiaient que leur identité nationale serait progressivement anéantie. Après cette expérience, les musulmans commencèrent à penser que la voie par laquelle on avait tenté jusqu’alors de résoudre ce problème était dénuée de sens et irréaliste.

Le Maulana dit qu’à cette époque on ne cessait de donner aux musulmans l’assurance que les musulmans et les non-musulmans de l’Inde formaient une seule nation. Mais la réalité est qu’ils n’ont jamais formé une seule nation et ne le pourront jamais. Depuis que les musulmans sont venus s’installer dans ce pays, ils n’ont jamais vécu avec les non-musulmans comme une seule nation. … S’ils formaient une seule nation, d’où venait donc cette maladie de l’intouchabilité entre hindous et musulmans ? Pourquoi leurs héros nationaux sont-ils différents ? Pourquoi les sources de leur inspiration, de leurs émotions et de leurs sentiments sont-elles différentes ? S’ils formaient une seule nation, comment auraient-ils pu vivre comme une nation distincte des hindous ? Il est donc une vérité absolue qu’ils n’ont jamais formé une seule nation et ne le pourront jamais, à aucun moment. On tente maintenant d’imposer de force aux musulmans une hypothèse irréaliste. Le fait qu’elle ne pouvait être efficace ni fructueuse devint évident comme en plein jour après l’établissement des gouvernements du Congrès dans plusieurs provinces (1937-1939). Ceux qui proclamaient que hindous et musulmans formaient une seule nation prouvèrent eux-mêmes, par leurs actes, que les hindous et les musulmans ne formaient pas une seule nation. C’était au contraire une vaste tromperie politique par laquelle ils voulaient maintenir les musulmans dans la condition d’une nation esclave.

Le Maulana dit :

C’était une époque où, en 1937, je commençai à rédiger les articles par lesquels j’éveillais chez les musulmans le sentiment que, sous l’autorité d’un parti à majorité non musulmane, vous ne pourrez pas préserver votre existence nationale. … Alors, je ressentis profondément qu’aucune garantie légale, quelle qu’elle fût, ne pourrait sauver les musulmans. Il n’y avait donc pas d’autre solution que de réfléchir à un autre moyen d’assurer la sécurité des musulmans dans le sous-continent. À mes yeux, la voie alternative était la suivante, et je la présentai clairement : il fallait d’abord éveiller pleinement chez les musulmans le sentiment de leur singularité nationale, afin qu’ils puissent connaître leur propre identité. Ils sauraient quels étaient les principes fondamentaux de leur vie, en quoi ils étaient différents et distincts des autres nations, formant même une millat, et comment entretenir ce sentiment de leur singularité nationale. À cette époque, le mouvement pour le Pakistan n’avait même pas commencé. La première tâche consistait alors, comme je l’ai dit, à trouver comment sauver les musulmans du piège de cette nationalité unique qu’on déployait autour d’eux. — [L’ouvrage intitulé « Mas’alaye Qaumiyat », que le Maulana rédigea pour démontrer la singularité nationale des musulmans, eut pour effet d’ancrer chez eux la notion d’une nationalité distincte.]

Le Maulana ajoute : à mesure que la notion d’une nationalité distincte s’enracinait chez les musulmans, le sentiment de la nécessité de créer un État séparé se renforçait également parmi eux. Ainsi, le mouvement pour le Pakistan prit une forme véritable et clairement définie. Dans cette situation, deux questions importantes se posèrent. La première était que les régions où les musulmans étaient majoritaires se trouvaient très éloignées les unes des autres. Qu’est-ce qui pouvait les unir, sinon l’islam ? Rien d’autre ne le pouvait. La seconde question était que, dans une grande partie de l’Inde, les musulmans étaient minoritaires. Si un gouvernement démocratique était établi, ils seraient inévitablement contraints de se soumettre à la domination de la majorité. Dans ces conditions, quel serait le moyen d’assurer leur sécurité ? Il n’y avait aucune réponse claire à cette question. Mais il devint clairement évident que, finalement, les idées qui poussèrent les musulmans indiens à lutter pour la création du Pakistan et les unirent n’étaient pas un élan politique ou économique. C’était plutôt un attachement et un élan religieux parfaitement purs. Sinon, les musulmans de régions telles que Madras, Bombay, les Provinces centrales et les Provinces unies n’auraient eu aucune raison de lutter pour obtenir le Pakistan. Ils ne pouvaient jamais espérer que leurs territoires seraient inclus dans le Pakistan. En réalité, dans les régions qui formèrent par la suite le Pakistan, le mouvement pour le Pakistan ne fut pas aussi vigoureux que dans les régions où les musulmans étaient minoritaires. Quelle autre raison pouvait-il y avoir, sinon que le seul moteur de ce mouvement était l’élan islamique ? Les musulmans avaient pleinement conscience que, quel que soit leur destin, leur sacrifice ferait au moins exister, au nom de l’islam, un État où la parole de l’islam serait exaltée et où l’ordre social islamique serait effectivement établi. C’était cet attachement et cet élan qui s’étaient incarnés dans le slogan : « Quelle est la base du Pakistan ? — La ilaha illallah. » C’était un slogan qui, en l’entendant, faisait se précipiter les musulmans, tels des papillons de nuit, dans le feu du mouvement pour le Pakistan. Puis un si grand nombre de personnes soutinrent le mouvement pour le Pakistan que tout au plus un ou deux musulmans sur cent exprimèrent leur désaccord. À mes yeux, le mouvement pour le Pakistan reposait sur deux fondements seulement. Le premier était que nous ne faisions partie d’aucune autre nation du monde, mais que nous formions une nation distincte. Nous ne pouvions pas non plus nous unir à une autre nation pour créer une nationalité mixte. Deuxièmement, le fondement de notre nationalité était notre dîn. En dehors de cela, notre nationalité n’avait aucun autre fondement. Pour moi, telle était l’unique signification de l’idée du Pakistan.

— (Un entretien historique. Radio Pakistan enregistra cet entretien, qui fut transcrit et publié quatre ans plus tard, en 1980.)

Il est maintenant clair comme le jour que le mouvement pour le Pakistan ne fut pas mené pour de simples raisons politiques et économiques, ni sous l’effet d’un enthousiasme passager. Il y avait certes un élan émotionnel dans ce mouvement. Mais la source de cet élan était la foi et la croyance, l’îmân et l’aqîda, des musulmans, dont l’origine remontait à la création même de l’humanité.

Près d’un demi-siècle après la création du Pakistan, on proclame à grands cris que la théorie des deux nations a été réfutée. Ses propagateurs sont à ce point livrés à leurs rêveries qu’en partant du principe que la théorie des deux nations a été réfutée, ils mènent un mouvement visant à ramener le sous-continent à sa situation géographique d’avant 1947.

D’un côté, le massacre des musulmans se poursuit à grande échelle en Inde et au Cachemire, tandis que des mosquées sont détruites pour construire des temples ; de l’autre, on mène une propagande mensongère et trompeuse en faveur d’une nationalité unique. Cependant, de même que ce genre de propagande ne leur a servi à rien dans le passé, elle ne leur servira à rien non plus à l’avenir.

L’Histoire des musulmans du Bengale a démontré que les hindous ont voulu se venger des quelques siècles de domination musulmane dans le sous-continent en réduisant les musulmans en esclavage ou en les exterminant. Pour y parvenir, l’histoire a été falsifiée de la manière suivante : sous le règne musulman, les hindous auraient été persécutés, convertis de force à l’islam, et leurs femmes auraient été librement livrées à la jouissance des musulmans, entre autres choses. Les écrivains hindous ont propagé la haine des musulmans par leurs œuvres littéraires et ont incité les hindous contre eux. À cet égard, la communauté hindoue et le gouvernement britannique se sont apporté une aide et une coopération totales ; sans le soutien actif des hindous, le trône des Anglais n’aurait pas pu se consolider dans ce pays, tout comme, sans la bénédiction des Anglais, les hindous n’auraient pas pu traiter les musulmans de manière inhumaine et diabolique. Enfin, le processus de transfert du pouvoir en Inde fut élaboré à la hâte, en laissant les musulmans dans l’ignorance ; le Pendjab et le Bengale furent divisés, le Pakistan fut réduit et rétréci, et une injustice extrême fut commise envers les musulmans lors de la délimitation des frontières. Par cette action, le gouvernement britannique, en satisfaisant les hindous, se vengea contre les musulmans de la haine accumulée depuis de longues années à leur encontre. De plus, en rattachant soudainement à l’Inde, deux jours plus tard, le district de Gurdaspur qui revenait légitimement au Pakistan, on sema les germes d’un conflit et d’un affrontement éternels entre le Pakistan et l’Inde au sujet du Cachemire. Une injustice semblable fut également commise dans la délimitation des frontières du Bengale divisé.

Cette histoire s’achève ici. Nous croyons que, dans la société, les personnes capables de réécrire cette histoire de manière plus belle, à partir du contexte et du point de vue qui ont été les nôtres, ne manquent pas. Je mets fin à mon ouvrage en exprimant le souhait que les penseurs s’avancent dans le but de transmettre aux nouvelles générations une connaissance exacte de leur histoire passée et d’insuffler une nouvelle force vitale à l’identité nationale musulmane.

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