L’asservissement mental des musulmans et ses causes
Le gouvernement de l’État, la monarchie, la conquête et la domination sont de deux sortes : la première est une domination mentale et morale, la seconde, une domination politique et matérielle. La domination de la première catégorie survient lorsqu’une nation progresse considérablement dans la pensée, la recherche, les découvertes et les capacités intellectuelles ; les autres nations en viennent alors naturellement à adhérer à sa vision des idées. Ses conceptions, ses croyances religieuses et son idéologie envahissent leur esprit et leur intellect ; leur mentalité se forme à son image. Sa civilisation devient leur propre civilisation. Ils adoptent ses sciences et ses connaissances comme les leurs. Plus encore, son jugement du bien et du mal, du vrai et du faux, devient à leurs yeux le critère du bien et du mal, du vrai et du faux. La domination de la seconde catégorie survient lorsqu’une nation devient extrêmement puissante sur le plan de la prospérité matérielle ; les autres nations se trouvent alors incapables de préserver, face à elle, leur indépendance politique et économique. Dans ces circonstances, elle s’impose, totalement ou partiellement, aux systèmes économiques et politiques des autres nations.
À l’inverse, l’asservissement ou la sujétion sont également de deux sortes : le premier est mental et le second politique. Les deux catégories d’asservissement sont exactement l’inverse des deux catégories de domination définies plus haut.
À certains égards, ces deux catégories de domination sont entièrement distinctes. Il n’est pas inévitable que l’extension d’une prééminence mentale quelque part entraîne l’établissement d’une domination politique. De même, l’établissement d’une domination politique n’obéit à aucune règle fixe qui imposerait l’instauration d’une prééminence mentale. Toutefois, la loi de la nature veut que lorsqu’une nation progresse dans l’exercice de la pensée et de la réflexion intellectuelle, dans la quête du savoir et la recherche des faits, elle acquière, parallèlement à son développement mental, un progrès matériel. À l’inverse, lorsqu’une nation prend du retard dans la compétition de la pensée et de la recherche du savoir, son déclin matériel commence en même temps que sa déchéance mentale. En outre, puisque la domination et la puissance sont la conséquence de la faiblesse et que la sujétion en est l’aboutissement, les nations faibles et dépourvues de vigueur sur les plans mental et matériel deviennent victimes de l’asservissement et de la sujétion à mesure qu’elles avancent sur la voie de leur faiblesse et de leur impuissance ; tandis que les nations puissantes sur ces deux plans finissent par exercer leur autorité sur leur esprit, leur intelligence et leur être physique.
De nos jours, les musulmans sont victimes de ces deux formes d’asservissement. Ici, les deux formes d’asservissement sont pleinement présentes ; ailleurs, même si l’asservissement politique est quelque peu moindre, l’asservissement mental est plus prononcé. Malheureusement, aujourd’hui, aucune contrée musulmane n’est véritablement et entièrement indépendante sur les plans politique et mental. Même là où ils jouissent de l’indépendance politique et du droit à l’autodétermination, ils ne sont nullement libérés de l’asservissement moral et mental. Leurs établissements d’enseignement, leurs bureaux et leurs tribunaux, leurs marchés, leurs assemblées et associations, leurs maisons, voire leur propre corps, témoignent que la civilisation et la culture occidentales, la pensée et les sciences occidentales exercent sur eux une autorité absolue. Ils pensent avec le cerveau de l’Occident, voient avec les yeux de l’Occident et suivent la voie indiquée par l’Occident. Qu’ils en aient conscience ou non, cette idée pèse sur leur esprit : ce que l’Occident tient pour vrai est vrai, et ce qu’il déclare faux est faux. Selon eux, dans tout ce qui concerne la vérité, l’exactitude, la civilisation, la morale, la politesse, la bienséance, etc., les critères définis par l’Occident constituent les seuls critères infaillibles. Ils soumettent même leur propre dîn et leur foi, leur pensée et leurs conceptions, leur civilisation et leur bienséance, leur caractère et leurs coutumes, à l’examen de ces critères. Ils tiennent pour juste toute chose qui satisfait pleinement à ces critères ; ils en sont alors totalement rassurés et éprouvent de la fierté parce que cette chose a passé avec succès l’épreuve des critères occidentaux. Quant à tout ce qui ne satisfait pas à leur jugement, ils le considèrent, consciemment ou inconsciemment, comme erroné. Les uns le rejettent ouvertement ; les autres en ressentent intérieurement de l’irritation et tentent, d’une manière ou d’une autre, de le faire entrer de force dans les critères occidentaux. (L’auteur a formulé cette remarque il y a quarante et un ans. Au cours de cette longue période, l’asservissement politique du monde musulman s’est certes quelque peu relâché, mais son asservissement mental n’a pas diminué le moins du monde. — L’éditeur.) Si telle est la situation de nos nations indépendantes, à quoi bon parler de l’asservissement mental des musulmans soumis aux nations occidentales ?
La question qui se pose maintenant est la suivante : quelle est la cause de cet asservissement ? Pour l’expliquer en détail, il faudrait rédiger un ouvrage à part entière. En résumé, elle se présente comme suit :
La domination mentale et intellectuelle repose sur la réflexion, la recherche et la quête du savoir. La nation qui prend les devants dans ce domaine occupe le siège du leadership et de l’autorité dans le monde ; sa manière de penser enveloppe le monde entier. À l’inverse, la nation qui demeure en retard dans ce domaine est naturellement contrainte de rester à la suite et à la remorque des autres. Sa pensée et son idéologie ne conservent plus aucune force capable d’exercer leur emprise sur l’esprit des gens. Le flot des pensées puissantes et des convictions de la nation qui recherche le savoir et la vérité l’emporte. Elle ne possède même plus la force ni la capacité de rester fermement à sa place. Tant que les musulmans progressèrent dans la recherche de la vérité et la quête du savoir, toutes les nations du monde les suivirent et marchèrent sur leurs traces. La pensée islamique avait enveloppé la vision du monde de l’ensemble de l’humanité. Les critères établis par l’islam concernant le bien et le mal, la vertu et le vice, l’erreur et la justesse furent reconnus, consciemment ou inconsciemment, comme les seuls critères par le monde entier. Et les peuples du monde, volontairement ou non, façonnèrent leur pensée et leurs activités à leur image. Mais lorsque l’apparition de penseurs et de chercheurs parmi les musulmans cessa, qu’ils abandonnèrent la réflexion, la recherche de la vérité et la quête du savoir, et qu’ils se lassèrent de la pensée et de la recherche, ils semblèrent alors se retirer eux-mêmes du leadership du monde. De leur côté, les nations occidentales avancèrent rapidement dans tous ces domaines. Elles mirent à profit la puissance de la réflexion et de la recherche ; elles se consacrèrent à dévoiler les mystères de la nature universelle ; elles recherchèrent la source des forces inhérentes à la nature. La conséquence inévitable fut celle qui devait être. Les nations occidentales s’emparèrent du siège du leadership et de l’autorité dans le monde. De même qu’autrefois les peuples du monde s’étaient soumis à l’autorité des musulmans, ils durent désormais accepter l’autorité des nations occidentales. Pendant quatre ou cinq siècles, les musulmans dormaient profondément sur la couche confortable préparée par leurs ancêtres, tandis que les nations occidentales étaient absorbées par leur propre développement. Puis, soudain, les puissances occidentales se dressèrent et, en un seul siècle à peine, se répandirent sur toute la surface de la terre. Ouvrant les yeux dans leur sommeil, les musulmans virent que l’Europe chrétienne était armée de toutes parts, de la plume comme de l’épée ; et qu’à l’aide de cette double puissance, elle exerçait son autorité sur le monde entier. Un petit groupe tenta de lui résister et de se défendre ; mais il n’avait ni la puissance de la plume ni le tranchant de l’épée. Il ne cessa donc que d’essuyer des défaites. Le reste de la nation, c’est-à-dire la majorité, adopta la conduite que les faibles et les lâches ont toujours adoptée. Les idées, idéologies et coutumes venues d’Occident, accompagnées du tranchant de l’épée, de la force de l’argument, de l’appui des preuves scientifiques et d’un éclat éblouissant, furent élevées au rang de foi par des esprits attachés au confort et une mentalité vaincue. Les anciennes croyances religieuses, les valeurs morales et les lois sociales qui reposaient uniquement sur des fondements traditionnels furent emportées comme des brins de paille par le courant de cette nouvelle et puissante inondation. Et, sur cette voie de l’inconscience, la conviction s’enracina dans les esprits : tout ce qui vient d’Occident est vrai et constitue l’unique critère de la civilisation et de la pureté.
Parmi les autres nations qui entrèrent en conflit avec la civilisation occidentale, certaines ne possédaient aucune civilisation durable et distincte. Certaines disposaient certes d’une civilisation propre, mais elle n’était pas assez forte pour préserver son identité face à une autre civilisation. Chez d’autres encore, leur civilisation ne présentait aucune différence fondamentale avec cette civilisation nouvellement arrivée. Toutes ces nations se parèrent donc très facilement des couleurs de la civilisation occidentale, et aucun conflit majeur ne s’avéra nécessaire. Mais le cas des musulmans était entièrement différent du leur. Ils possèdent une civilisation durable, distincte et complète. Leur civilisation dispose de principes, de règles et d’un système de lois qui lui sont propres et qui s’étendent à tous les domaines de la vie, tant dans la pensée que dans l’action. Les principes et les fondements de la civilisation occidentale sont totalement opposés à cette civilisation. C’est pourquoi, à chaque étape, la discorde et le conflit se sont formés entre ces deux civilisations. Et, du fait de ce conflit, des réactions destructrices se produisent dans tous les domaines de la pensée, de la foi et de la vie concrète des musulmans.
La philosophie et la science au sein desquelles la civilisation occidentale a été élevée n’ont cessé, pendant cinq ou six siècles, d’avancer uniquement sur la voie de l’athéisme, de l’irréligion et du matérialisme. Le jour même où cette civilisation est née, son conflit avec la religion a commencé ; on peut même dire que c’est le conflit de la raison et de l’intelligence contre la religion qui a donné naissance à cette civilisation. Certes, observer les signes de la nature universelle, en dévoiler les mystères variés, rechercher les lois et l’ordre qui lui sont inhérents, réfléchir et mener des recherches sur ses manifestations extérieures, puis, en combinant ces éléments, tirer des conclusions à l’aide d’hypothèses, de témoignages et de preuves, n’est en soi nullement contraire à la religion. Pourtant, lorsque, par les circonstances, le nouveau mouvement scientifique prit naissance en Europe à l’époque de la Renaissance, une opposition et un conflit intenses surgirent entre lui et les prêtres chrétiens. Car cette communauté de prêtres avait établi les fondements de ses croyances religieuses sur la philosophie et la science de la Grèce antique. Elle nourrissait l’espoir que, si les recherches scientifiques modernes et la quête intellectuelle venaient à provoquer la moindre fissure dans ces fondements, l’édifice entier de la religion s’effondrerait en poussière. C’est sous l’empire de cette conception erronée qu’elle s’opposa à ce nouveau mouvement scientifique et alla jusqu’à employer la force pour le réprimer. Elle institua des tribunaux religieux et, par leur intermédiaire, commença à infliger aux chefs de file et aux porte-étendards de ce mouvement des châtiments sévères, impitoyables et terrifiants. Mais ce mouvement était le fruit d’une conscience et d’un esprit indomptables ; au lieu de s’affaiblir sous la persécution et les sévices, il se renforça davantage.
Finalement même, le flot de la libre pensée anéantit complètement l’autorité religieuse.
Au début, cette lutte se limitait aux pionniers de la libre pensée et aux prêtres. Mais puisque les prêtres combattaient les penseurs indépendants au nom de la religion, elle se transforma très rapidement en un conflit entre le christianisme et les adeptes de la libre pensée. Dès lors, la religion en tant que telle — quelle qu’elle fût — fut désignée comme l’adversaire de ce mouvement. On proclama que la réflexion fondée sur la méthode scientifique était absolument contraire à la méthode de pensée religieuse. On imposa à quiconque réfléchirait scientifiquement aux phénomènes de l’univers l’obligation d’abandonner les doctrines religieuses et de suivre sa propre voie. Le fondement même de la conception religieuse de l’univers consistait à déclarer qu’une puissance supérieure à cet univers devait être considérée comme la cause de tous les phénomènes et de toutes les manifestations du monde naturel. Puisque telle était la doctrine des ennemis du mouvement scientifique moderne, les chefs de ce nouveau mouvement jugèrent indispensable de qualifier d’antiscientifique toute méthode qui cherchait à percer les mystères de l’univers sans l’idée de Dieu ou d’une quelconque entité surnaturelle, ainsi que toute démarche qui portait son regard sur les phénomènes naturels en tenant compte de l’existence de Dieu. Ainsi, une haine intense de Dieu, de l’âme, du spiritualisme et du surnaturalisme naquit chez les savants et les philosophes de l’époque moderne. Pourtant, cela n’était nullement la conséquence naturelle de la raison et du rationalisme ; ce ne fut au contraire que le résultat d’un excès d’émotion. Ils ne haïssaient pas Dieu parce que sa non-existence ou son absence avait été établie par des preuves et des témoignages ; ils éprouvaient plutôt de l’irritation à son égard parce qu’il était leur maître, ainsi que celui des ennemis de leur libre pensée (ma‘bûd). Au cours des cinq siècles suivants, cette émotion irrationnelle demeura à la base de tout ce que leur logique, leur intelligence, leur pensée et leur mouvement scientifique accomplirent.
Lorsque la philosophie et la science occidentales s’engagèrent sur leur véritable voie, leur objectif était résolument opposé au théisme. Cependant, étant encore entouré d’un environnement religieux, le naturalisme cheminait d’abord de pair avec le théisme. Mais plus il progressait vers son objectif, plus le naturalisme établissait sa prédominance sur le théisme. Finalement, l’idée de l’existence de Dieu, ainsi que toute idée d’une réalité surnaturelle liée à Lui, disparut complètement de l’esprit des philosophes et des savants. Ils en vinrent à un point extrême où, pour eux, rien n’existait en dehors de la matière et du mouvement. Ils proclamèrent que la science était partisane du naturalisme. Toute la communauté des savants et des philosophes finit par croire à ce principe : ce qui ne peut être mesuré ni pesé n’existe pas.
L’histoire de la philosophie et de la science occidentales en témoigne. Descartes (mort en 1650), connu comme le père de la philosophie occidentale, croyait d’une part profondément en l’existence de Dieu, tout en reconnaissant d’autre part l’existence indépendante de l’âme par rapport à la matière. Mais c’est également lui qui inaugura la méthode d’analyse mécanique des phénomènes de l’univers. Plus encore, sa méthode de pensée devait par la suite se transformer en matérialisme pur. Hobbes (mort en 1679) alla un pas plus loin et s’opposa ouvertement au surnaturalisme. Il déclara que l’univers et chacun de ses éléments pouvaient faire l’objet d’une analyse mécanique, et nia la possibilité de toute puissance spirituelle ou incorporelle susceptible d’exercer une influence sur ce monde matériel ; pourtant, il croyait en même temps à l’existence de Dieu. Car, du point de vue intellectuel, il était nécessaire d’admettre une telle puissance causale. C’est à cette époque qu’apparut Spinoza (mort en 1677), le plus grand pionnier du rationalisme du XVIIe siècle. Il ne laissa subsister aucune distinction entre la matière, l’âme et Dieu. Il fondit Dieu et l’univers en une entité indivisible et nia la toute-puissance divine. Ses successeurs, Leibniz (mort en 1716) et Locke (mort en 1704), croyaient en l’existence de Dieu. Mais la tendance intellectuelle de l’un comme de l’autre allait vers le naturalisme.
On voit ainsi qu’au XVIIe siècle, le théisme et le naturalisme progressaient côte à côte dans la philosophie. De même, jusqu’à ce siècle, la science ne s’était pas encore entièrement transformée en matérialisme. Ni Copernic, ni Kepler, ni Galilée, ni Newton, ni aucun des autres pionniers de la science ne doutait de l’existence de Dieu. Mais, pour percer les mystères de l’univers, ils voulaient écarter la doctrine divine et rechercher les forces et les lois qui régissaient cet ordre. C’est précisément le rejet de cette doctrine divine qui constituait la semence de l’athéisme et du naturalisme. Cette semence se développa par la suite pour devenir l’arbre de la libre pensée. Mais les savants du XVIIe siècle n’en avaient nullement conscience. Ils ne pouvaient tracer de ligne de démarcation entre le naturalisme et le théisme ; ils pensaient au contraire que ces deux doctrines pouvaient progresser côte à côte.
Au XVIIIe siècle, il devint toutefois manifeste qu’une méthode de pensée qui, en rejetant l’essence de Dieu, chercherait les mystères de l’univers et les lois qui le régissent ne pouvait manquer d’aboutir au matérialisme, à l’irréligion et au matérialisme mécaniste. C’est au cours de ce siècle qu’apparurent John Toland, David Hartley, Joseph Priestley, Voltaire, La Mettrie, Holbach, Cabanis, Denis Diderot, Montesquieu, Rousseau et quelques autres philosophes et savants libres penseurs de ce genre. Les uns nièrent ouvertement l’existence de Dieu ; les autres, tout en la reconnaissant, ne lui accordèrent pas, en dignité, plus d’importance qu’à un monarque constitutionnel. Autrement dit, le Dieu qu’ils reconnaissaient avait mis l’univers en mouvement une fois pour toutes, puis s’en était retiré. Il n’avait désormais plus aucun rôle dans la direction de cet ordre. Les philosophes et les savants de cette catégorie ne reconnaissaient l’existence de rien d’autre que l’univers, le monde matériel et le mouvement. Selon eux, seules étaient vraies les choses qui relevaient de l’observation et de l’expérience. Hume soutint vigoureusement cette méthode de pensée au moyen de son empirisme et de son scepticisme. Il déclara même que l’expérience était le critère ultime, y compris pour établir la validité des questions rationnelles. Berkeley s’efforça certes de toutes ses forces d’arrêter le flot croissant du matérialisme. Mais, en fin de compte, il ne parvint pas non plus à l’endiguer. Ensuite, Hegel tenta de substituer l’idéalisme au matérialisme. Mais personne n’accepta l’idéal subtil face à la matière solide. Kant imagina une voie intermédiaire. Il dit : « L’existence de Dieu, la permanence de l’âme, la liberté de la volonté, etc., ne sont pas des choses que nous puissions comprendre ; il n’est donc pas possible de les accepter comme principes de conduite. Toutefois, on peut y avoir foi, car notre raison pratique exige précisément que nous y croyions. » Ce fut la dernière tentative pour parvenir à un compromis entre le théisme et le naturalisme. Mais cette tentative aussi se solda par un échec. En effet, après que les erreurs de la raison et de la pensée eurent déclaré que l’existence de Dieu n’était qu’une fiction, ou tout au plus celle d’une entité passive et impuissante, vouloir alors le reconnaître, le craindre et rechercher sa satisfaction uniquement pour préserver la morale était une entreprise parfaitement irrationnelle.
Au XIXe siècle, le matérialisme atteint le sommet de son épanouissement. Vogt, Büchner, Jolly, Comte, Moleschott et d’autres savants et philosophes rejettent l’existence de toute chose hormis la matière et ses propriétés. Mill introduit l’empirisme en philosophie et l’utilitarisme en éthique. Puis Spencer propage avec une grande fermeté l’évolutionnisme philosophique, l’idée de la formation naturelle de l’univers et celle de l’apparition spontanée de la vie. En outre, les découvertes de la biologie, de l’anatomie, de la géologie et de la zoologie, l’essor extrême des sciences appliquées et l’abondance des biens matériels enracinent profondément dans l’esprit des gens l’idée que l’univers s’est créé de lui-même ; que personne ne l’a créé ; qu’il est régi de lui-même par des lois fixes ; qu’il n’a aucun conducteur déterminé ; qu’il franchit spontanément les étapes de l’évolution et du progrès ; qu’aucune entité surnaturelle n’exerce d’influence sur cette machine automatique. La vie ne s’insuffle pas dans la matière inanimée sur l’ordre de quelqu’un ; au contraire, elle apparaît lorsque la matière continue d’évoluer selon sa propre voie. L’évolution, la volonté, la sensibilité, la conscience, l’intelligence, etc., sont les propriétés qualitatives de cette matière évoluée. L’homme et l’animal ne sont que des machines ; ils sont mus par les lois naturelles. Ils accomplissent des actes du même genre que la disposition de leurs rouages. Il n’existe en eux aucun ikhtiyār ni aucune « libre volonté ». Lorsque leur ordre et leur fonctionnement se dérèglent et que leur force vitale s’épuise, la mort survient. Cette mort n’est qu’un autre nom de la disparition naturelle. En d’autres termes, lorsque la machine est brisée et détruite, ses qualités et ses caractéristiques disparaissent elles aussi. Il n’existe désormais aucune possibilité de résurrection ou de retour à la vie.
L’évolutionnisme de Darwin joue le rôle le plus important dans la consolidation de ce naturalisme et de ce matérialisme et dans leur établissement comme doctrine cohérente et faisant autorité. Son ouvrage intitulé « L’Origine des espèces » (Origin of Species) est publié pour la première fois en 1589 de l’ère chrétienne. Il est considéré comme un livre ayant provoqué un bouleversement considérable dans le monde scientifique. Le raisonnement qu’il contient constituait, pour les savants du XIXe siècle, la meilleure méthode de raisonnement. À partir de ce raisonnement, la doctrine selon laquelle toutes les activités de l’univers peuvent se dérouler sans l’existence de Dieu se trouve plus fortement étayée. Les manifestations et les phénomènes de la nature n’ont besoin, pour s’expliquer, d’aucune cause autre que leurs propres lois. Le développement et l’évolution de tous les êtres, depuis les formes infimes de la vie jusqu’aux niveaux supérieurs, ne sont que le résultat de l’action successive d’une nature dépourvue de raison et de discernement, conformément à cette logique. Aucun être savant et avisé n’a créé l’homme et les autres animaux ; au contraire, la machine organique qui, un jour, se déplaçait sous la forme d’un ver finit par se manifester sous la forme d’un être humain doué de volonté, de sensibilité et de facultés de compréhension, à travers la lutte pour la vie, la survie du plus apte et la sélection naturelle.
C’est de cette philosophie que naissent la culture et la civilisation occidentales. Elles n’accordent aucune place à la crainte d’un Dieu sage et puissant ; pas davantage à la prophétie, à la révélation (wahy) ou à l’inspiration (ilhām). Elles ne laissent aucune place à l’idée d’une autre vie après la mort, à la pensée de rendre compte des actes accomplis dans la vie présente, à la question de la responsabilité individuelle de l’être humain, ni à la possibilité d’un but et d’un objectif supérieurs aux finalités biologiques de la vie. Il s’agit d’une civilisation purement matérialiste. Toute sa structure est affranchie des notions de crainte de Dieu, de simplicité, de véracité, de recherche de la vérité, de moralité, de sens des responsabilités, de loyauté, de vertu active, de pudeur, de piété et de pureté. À l’inverse, c’est sur toutes ces notions que repose la civilisation islamique. En définitive, l’ensemble de l’idéologie occidentale est totalement opposé à l’idéologie islamique. Sa voie est absolument contraire à celle que suit l’islam. Cette civilisation veut extirper les fondements sur lesquels l’islam établit le comportement humain et la civilisation. À l’inverse, l’édifice de l’islam ne peut même un instant reposer sur les fondements auxquels cette civilisation veut faire reposer le caractère individuel de l’homme et l’organisation sociale. En somme, l’islam et la civilisation occidentale sont comme deux jeunes femmes tendant vers deux buts opposés. Celui qui montera sur l’une d’elles devra nécessairement abandonner l’autre. Et celui qui montera sur les deux à la fois se retrouvera divisé en deux.
Malheureusement, au siècle même où cette nouvelle civilisation atteignit l’extrême limite de son matérialisme, de son apostasie et de son athéisme, l’ensemble du monde musulman, du Maroc à l’Extrême-Orient, tomba prisonnier de la pieuvre que formaient le pouvoir politique et la domination administrative des nations occidentales. L’épée et la plume de l’Occident furent ainsi dirigées simultanément contre les musulmans. Pour ceux dont l’esprit avait été soumis et terrifié par la domination politique des puissances occidentales, il devint difficile de se protéger de l’éclat de la philosophie, de la science et de la culture-civilisation inventées par l’Occident. La situation était particulièrement précaire dans les régions musulmanes qui étaient directement passées sous la domination d’un empire occidental. Pour préserver leurs intérêts matériels et personnels, leurs habitants durent acquérir le savoir occidental ; or, puisque cette acquisition du savoir n’était pas une simple quête de connaissances, mais consistait à « s’asseoir humblement à genoux devant les maîtres occidentaux avec une mentalité vaincue », les nouvelles générations musulmanes furent profondément influencées par la pensée occidentale et les doctrines scientifiques ; leur vision du monde et leur mentalité commencèrent à se former selon le moule occidental ; leur cœur et leur esprit se soumirent à la civilisation occidentale. Il ne se développa même pas en eux le discernement ni la curiosité nécessaires pour distinguer le bien du mal et adopter le bien à l’état pur ! Ils ne parvinrent pas davantage à acquérir la capacité de penser indépendamment et de prendre une décision à l’aide de leur jugement et de leur raison personnels. C’est pourquoi nous voyons aujourd’hui les fondements mêmes de la civilisation et de la culture islamiques devenir entièrement fragiles. La structure mentale permettant de penser selon la méthode islamique s’est elle-même effondrée. En réalité, ceux qui pensent à la manière occidentale et accordent leur confiance aux principes de la civilisation occidentale ont une constitution mentale d’une nature singulière. Les principes de l’islam ne peuvent absolument pas s’accorder avec cette mentalité. Et lorsque les principes fondamentaux ne s’accordent pas, il n’est nullement étonnant que surgissent, dans les détails et les questions secondaires, toutes sortes de doutes et de nouvelles incertitudes.
Il ne fait aucun doute que la majorité des musulmans croit encore à la civilisation islamique et souhaite vivre en tant que musulmans. Mais, sous l’influence de la pensée et de la civilisation occidentales, leurs esprits se détournent progressivement de l’islam, et ce détournement ne cesse de s’accentuer. Même en faisant abstraction de la prépondérance et de la domination politiques, l’influence et le prestige des connaissances, des sciences et de l’intellect occidentaux ont recouvert les esprits de tous les peuples à travers le monde. Il en résulte que la vision des gens a changé, au point qu’il est devenu difficile pour quiconque de voir les choses selon une perspective musulmane et de penser dans la voie islamique. Aussi longtemps que des penseurs indépendants ne surgiront pas parmi les musulmans, cette situation d’abaissement ne prendra pas fin. En vérité, la nécessité d’un renouveau de l’islam se fait aujourd’hui sentir. Le patrimoine de connaissances conservé par les anciens penseurs et chercheurs musulmans ne peut porter ses fruits à notre époque, car le monde a beaucoup progressé. Il est absolument impossible de repousser aujourd’hui le monde en arrière pour lui faire reprendre les étapes qu’il a franchies il y a six cents ans. Celui qui sera capable de faire avancer le monde aujourd’hui sera précisément celui qui pourra exercer le leadership dans le domaine du savoir et de l’action.
Par conséquent, si l’on veut aujourd’hui que l’islam retrouve la place de direction du monde, le seul moyen consiste à faire surgir au sein de la société musulmane des penseurs et des chercheurs capables, par la réflexion, la recherche et l’investigation, de faire s’effondrer les fondements mêmes de la civilisation occidentale. En observant les signes de la nature et en recherchant leurs mystères selon la méthode de réflexion et de recherche indiquée par le Coran, ils poseront les fondements d’une nouvelle philosophie reposant sur une pensée purement islamique. Ils édifieront une nouvelle science de la nature sur le plan tracé par le Coran. Rejetant les doctrines qui se détournent de Dieu, ils établiront la réflexion et la recherche sur le fondement de la doctrine divine. Plus encore, ils construiront l’édifice de cette pensée et de cette recherche modernes avec une telle solidité qu’il recouvrira le monde entier, et que partout dans le monde, à la place de la civilisation matérialiste occidentale, s’illuminera la civilisation islamique fondée sur la vérité et la justice.
Tout ce qui a été exposé ci-dessus peut être présenté ainsi, à l’aide d’une comparaison : le monde est comme un train. Le moteur qui le fait avancer est celui de la réflexion, de la recherche et de l’investigation. Quant aux penseurs et aux chercheurs, ils sont les conducteurs de ce moteur. Ils dirigent ce train dans une direction, et il s’y précipite. Ceux qui sont à bord sont contraints, qu’ils le veuillent ou non, d’aller dans le sens de sa marche. Si un passager ne veut pas suivre cette direction, il ne peut rien faire d’autre, assis dans le train en mouvement, que tourner son siège dans un sens ou dans l’autre. Mais le simple fait de tourner son siège ne change pas la direction de sa marche ; pour cela, il faut prendre possession du moteur du train et en détourner la marche vers la direction souhaitée. C’est la seule manière de changer sa direction.
À l’heure actuelle, ceux qui détiennent ce moteur sont tous hostiles à Dieu et profondément ignorants de la pensée islamique. C’est pourquoi le train, avec ses passagers, fonce rapidement sur la voie de l’apostasie et du matérialisme. Ainsi, tous les passagers s’éloignent constamment de la destination de l’islam. Pour changer aujourd’hui cette direction, il faut donc s’efforcer de prendre possession du moteur. Tant que cela ne sera pas accompli, la marche du train ne pourra en aucune façon être modifiée ; malgré toutes nos objections, notre irritation et nos cris, il continuera de suivre la voie indiquée par les conducteurs rebelles à Dieu. (Tarjumân al-Qur’ân : septembre 1934)
2
Le déclin de la civilisation islamique dans le sous-continent
L’examen de l’histoire montre que la plupart des pays du monde musulman actuel ont été conquis grâce aux efforts des mujâhidîn de l’âge d’or. Ceux qui conquirent ces pays ne quittèrent pas leurs foyers au prix de leur vie par passion pour l’expansion territoriale ou l’acquisition de richesses, mais dans le seul dessein d’élever la parole d’Allah sur la terre. Au lieu d’être absorbés par la recherche des plaisirs terrestres, ils étaient enivrés par le désir du bonheur de l’au-delà. C’est pourquoi ils ne se contentèrent pas de soumettre les peuples conquis et de les assujettir à l’impôt : ils prirent également des dispositions pour les imprégner de l’islam. Ils intégrèrent à la millat islamiyya la totalité ou la majorité de leur population. En outre, par la diffusion du savoir et l’action, ils enracinèrent si fermement en eux la pensée et la civilisation islamiques que, par la suite, ces peuples devinrent eux-mêmes les porte-étendards de la culture et de la civilisation islamiques, ainsi que les maîtres des sciences et du savoir islamiques. Les autres pays furent conquis bien après l’âge d’or. À cette époque, la vitalité et la conscience islamiques s’étaient affaiblies, et dans le cœur des conquérants, le désir d’étendre leur royaume était devenu plus puissant que celui du jihâd sincère dans la voie d’Allah. Malgré cela, l’expansion et l’établissement de l’islam dans ces pays furent largement couronnés de succès. L’islam y acquit même le statut d’une civilisation et d’une culture nationales sans rivales.
Malheureusement, le cas de ce sous-continent est entièrement différent de celui des deux catégories de pays mentionnées plus haut. À l’âge d’or, seule une très petite partie de ce pays fut conquise. Et même dans cette petite partie, l’influence que l’enseignement et la civilisation islamiques avaient exercée fut, elle aussi, anéantie par le flot de la prétendue ma‘rifa. C’est alors que commença ici la véritable succession des campagnes de conquête musulmanes. Mais les conquérants ne possédaient plus les qualités et les particularités des musulmans de l’âge d’or. Au lieu de consacrer leurs forces à la propagation de l’islam, ils les employèrent toutes à l’expansion de leur royaume. Au peuple, ils réclamèrent leur propre obéissance et leurs propres impôts, au lieu de l’obéissance à Allah et à Son Messager. Il en résulta inévitablement qu’après plusieurs siècles de domination, la majorité des habitants du sous-continent demeura non musulmane et que la culture et la civilisation islamiques ne purent s’y enraciner. De plus, aucune disposition particulière ne fut prise pour assurer un enseignement et une formation islamiques aux habitants qui embrassèrent l’islam. Ainsi, parmi les nouveaux musulmans subsistèrent, à des degrés divers, les anciennes conceptions hindoues, les croyances religieuses et les coutumes traditionnelles. Même les anciens musulmans venus de l’extérieur, à force de fréquenter les habitants du pays, commencèrent à adopter une attitude accommodante envers la politique polythéiste et à suivre de nombreuses pratiques de la Jâhiliyya.
Lorsqu’on examine l’histoire de l’Inde musulmane et sa situation actuelle, il devient manifeste que, même à l’époque où le pouvoir d’État des musulmans y était pleinement établi, l’influence de l’islam demeurait extrêmement faible. L’environnement de ce pays n’était pas véritablement islamique. Certes, la religion et la civilisation des hindous étaient elles aussi très affaiblies. De plus, en tant que religion et civilisation d’un peuple vaincu et assujetti, elles étaient devenues encore plus ternes. Pourtant, comme elles restaient sans rivales dans le contexte de la tolérance et de l’insouciance des dirigeants musulmans, et comme les musulmans ne recevaient pas une éducation et une formation pleinement islamiques, une grande partie des musulmans de ce pays ne parvint pas à devenir, dans sa foi religieuse, sa culture et sa civilisation, des musulmans aussi mûrs et accomplis qu’elle aurait pu l’être dans un environnement purement islamique.
Finalement, au XVIIIe siècle de l’ère chrétienne, même le pouvoir d’État, le plus grand soutien de la civilisation islamique en Inde, échappa aux mains des musulmans. D’abord, l’empire musulman se désintégra et se divisa en petits États. Puis, l’un après l’autre, les flots dévastateurs des Marathes, des Sikhs et des Anglais anéantirent l’existence de la plupart de ces États. Ensuite, tout naturellement, le pouvoir d’État de ce pays passa aux mains des Anglais. Dans un pays que les musulmans avaient gouverné pendant plusieurs siècles, ils furent, en l’espace d’un siècle seulement, chassés de tout le territoire, vaincus et assujettis. Et les moyens grâce auxquels la culture et la civilisation islamiques s’étaient quelque peu maintenues en Inde commencèrent à échapper aux musulmans dès l’expansion de la domination anglaise. Les Anglais firent de l’anglais la langue de l’enseignement à la place du persan et de l’arabe. Parallèlement, ils abolirent le système juridique islamique, supprimèrent les tribunaux de la charia et introduisirent leurs propres lois en matière civile et pénale. Ils limitèrent même l’application du droit islamique, y compris pour les musulmans eux-mêmes, aux seules questions du mariage, du divorce, etc., et confièrent cette compétence limitée aux tribunaux civils ordinaires au lieu de la laisser aux cadis. Comme les juges de ces tribunaux étaient généralement non musulmans, le prétendu « droit mahométan » se déforma de jour en jour entre leurs mains. En outre, dès le début, la politique des dirigeants anglais fut d’anéantir, par la privation économique et l’oppression, la fierté et le sentiment de dignité qui, en tant que peuple dirigeant, avaient été cultivés et nourris pendant des siècles dans le cœur des musulmans. Ainsi, en l’espace d’un siècle, ils parvinrent à rendre ce peuple pauvre, ignorant, étroit d’esprit, dépourvu de caractère, humilié et avili.
Le coup final porté à ce peuple en déclin survint lors des troubles de 1857. Ce coup ne mit pas seulement fin au pouvoir politique des musulmans ; il brisa aussi complètement leur moral. Une nuit profonde de désespoir et de complexe d’infériorité s’abattit sur leur cœur. Ils furent à ce point subjugués par la puissance de domination des Anglais qu’il ne leur resta plus la moindre trace de sentiment d’appartenance à leur propre peuple. Parvenus jusqu’aux limites extrêmes de l’humiliation et de l’avilissement, ils furent même contraints de penser que le moyen d’obtenir la paix et la sécurité était de se soumettre aux Anglais ; que la voie vers l’honneur et la dignité consistait à les servir ; et que le moyen de progresser et de se développer était de les suivre et de les imiter — qu’il n’existait aucune autre voie. En revanche, tout ce que leur propre savoir, leurs sciences, leur culture et leur civilisation possédaient de richesses était considéré comme la cause première de leur misère et de leur infériorité.
Lorsque, dans la seconde moitié du XIXe siècle, les musulmans tentèrent de se relever, deux sortes de faiblesses étaient présentes parmi eux. La première était que, du point de vue de la pensée et de l’action, ils n’étaient déjà pas parvenus à maturité dans les convictions islamiques et la culture-civilisation. En outre, un environnement non islamique les encerclait, avec ses conceptions jahilites et sa propre civilisation. La seconde était que la servitude, avec tous ses défauts et toutes ses tares, ne pesait pas seulement sur leur corps, mais aussi sur leur cœur et leur âme. Ils se trouvèrent ainsi privés des forces grâce auxquelles une nation peut préserver sa civilisation et sa culture.
C’est au milieu de cette double faiblesse que les musulmans ouvrirent les yeux et constatèrent que les dirigeants anglais avaient, avec une extrême habileté, fermé devant eux toutes les portes du progrès économique, en laissant la clé entre les mains des écoles et des collèges anglais. Désormais, les musulmans n’avaient plus d’autre issue que d’acquérir une éducation anglaise. Un puissant mouvement se forma donc sous la direction de Sir Sayyid Ahmad. Sous son influence, la nécessité de l’enseignement anglais s’éveilla chez les musulmans de tout le sous-continent. L’opposition des traditionalistes à cet égard se révéla totalement vaine. En effet, ceux qui détenaient les véritables forces de la nation en matière de richesse, d’honneur, de prestige et d’influence accueillirent favorablement ce nouveau mouvement et vinrent lui apporter leur soutien direct. Les musulmans de l’Inde s’engagèrent ainsi très rapidement dans la voie de l’enseignement anglais. La partie inutile et incapable de la nation fut laissée aux anciennes madrasas religieuses, afin qu’elle puisse assurer l’imamat dans les mosquées et enseigner dans les maktabs et les madrasas. Quant aux meilleurs enfants des classes aisées et favorisées, on les envoya dans les écoles et les collèges anglais, afin que les savoirs scientifiques et les arts des Européens impriment leur marque sur leurs esprits et leurs intelligences encore immaculés.
Telle était la situation dans le dernier quart du XIXe siècle. En Europe, le matérialisme connaissait alors son plein épanouissement. Auparavant, au XVIIIe siècle, la science avait complètement vaincu la religion. Sous la direction de la philosophie moderne et de la science nouvelle, toutes les anciennes doctrines de la politique, de l’économie, des sciences sociales et de l’éthique furent rejetées et de nouvelles doctrines furent établies. En bref, c’est sur la base de ces doctrines modernes qu’un type particulier de culture et de civilisation naquit en Europe. Cette immense révolution bannit certes la religion et les règles prescrites par la religion des activités concrètes de la vie, mais dans le monde de la pensée et de l’imagination, l’influence des convictions religieuses subsistait encore dans une certaine mesure. Une lutte acharnée commença donc alors contre cette influence. Bien qu’aucune loi des sciences et des savoirs n’eût pu fournir contre la conception divine de l’univers la moindre preuve — une preuve que l’on puisse véritablement appeler ainsi —, les scientifiques continuèrent néanmoins, sans le moindre argument ni la moindre preuve, à nourrir de l’antipathie envers Dieu et de l’hostilité à l’égard de la conception divine, par simple réaction émotionnelle. Et puisqu’ils occupaient alors la position de guides du monde dans les domaines du savoir, de la science et de la pensée intellectuelle, la maladie de l’aversion envers Dieu (Theophobia) se répandit sous leur influence comme une vaste épidémie. Ainsi, nier l’existence de Dieu, considérer l’univers comme créé spontanément et comme régi par les lois de la nature, qualifier la dévotion envers Dieu de superstition, décrire la religion comme une chose vaine et la religiosité comme de l’étroitesse d’esprit et de l’aveuglement, et tenir le naturalisme pour synonyme de largeur d’esprit et de clarté de regard devint alors une mode. Même celui qui n’avait pas la moindre connaissance de la philosophie et de la science et qui n’avait fourni le moindre effort pour étudier ces questions complexes ou en rechercher les faits affichait de telles doctrines, uniquement par désir d’être considéré dans la société comme un homme éclairé. Dès lors, dire ou écrire quoi que ce soit en faveur du spiritualisme ou du surnaturalisme était, à cette époque, un crime assimilé à la mécréance. Même si un scientifique renommé exprimait une opinion de ce genre, il perdait tout respect dans le milieu des savants, tout le mérite de ses travaux s’en trouvait complètement terni et il devenait indigne d’occuper une place dans la société érudite.
En 1859 parut le célèbre ouvrage de Darwin, L’Origine des espèces (Origin of Species). Cet ouvrage servit à attiser le feu du naturalisme et de l’athéisme. Certes, les arguments et les preuves avancés par Darwin à l’appui de la théorie de l’évolution qu’il avait élaborée étaient extrêmement faibles et sujets à démonstration. Dans la chaîne évolutive qu’il avait imaginée, il ne manquait pas seulement un niveau ; plusieurs niveaux faisaient défaut devant et derrière chacun des niveaux existants. Les scientifiques ne purent donc alors parvenir à une certitude au sujet de cette théorie. Même Huxley, son plus éminent défenseur, ne parvint pas à y croire. Malgré cela, le darwinisme fut adopté par pure hostilité envers Dieu. Bien plus, une propagande démesurée fut menée en sa faveur et il fut utilisé comme une arme gigantesque contre la religion. En effet, cette théorie avait prétendument démontré une affirmation majeure parmi les conceptions erronées des scientifiques — alors que la thèse véritable du darwinisme elle-même restait à prouver —, à savoir que l’ensemble de la nature universelle fonctionne selon des lois naturelles ordinaires, sans l’aide d’aucune force surnaturelle. Les religieux s’opposèrent avec acharnement à cette théorie. Lors d’une réunion de la British Association, les évêques d’Oxford et de Gladstone prononcèrent des discours en mobilisant toutes leurs forces contre elle, mais ils furent néanmoins vaincus. Finalement, les religieux européens furent si complètement défaits devant l’athéisme scientifique qu’à la mort de Darwin, en 1882, l’Église d’Angleterre lui accorda le plus grand honneur : elle l’autorisa à être enterré dans l’abbaye de Westminster. Pourtant, il était le plus éminent de ceux qui, en Europe, avaient creusé la tombe de la religion. C’est lui qui joua le rôle principal dans l’orientation de la pensée vers le matérialisme, l’athéisme et l’irréligion. C’est précisément la mentalité dont il posa les fondements qui permit au bolchevisme et au fascisme de se développer et de s’étendre en Europe.
C’est précisément à cette époque que notre jeunesse fut envoyée dans les écoles et les collèges anglais afin de bénéficier de l’éducation anglaise et de la culture européenne. Elle était déjà novice en matière d’enseignement islamique et immature dans la culture islamique. En revanche, elle avait été vaincue par la puissance du gouvernement anglais et se trouvait éblouie par le faste de la civilisation européenne. Dès son entrée dans les écoles anglaises, sa structure mentale se transforma. Ses inclinations et ses tendances se détournèrent de la religion. Le premier effet de cette atmosphère fut en effet que, dès qu’on citait le nom d’un écrivain ou d’un chercheur européen, on l’acceptait sans discussion, tandis que toute parole rapportée du Coran, du hadith ou des savants musulmans devait être accompagnée de preuves. Avec cette mentalité transformée, elle étudia les sciences et les connaissances occidentales, dont la plupart des principes, ramifications et applications étaient opposés aux principes, ramifications et applications fondamentaux de l’islam.
Dans l’islam, la religion est conçue comme un code de vie pour l’être humain. En revanche, dans la conception occidentale, la religion n’est qu’une croyance personnelle, sans aucun rapport avec la vie réelle. La première chose, en islam, est la foi en Allah ; en Occident, l’existence même d’Allah n’est absolument pas reconnue. Toute la culture et la civilisation islamiques reposent sur les convictions relatives à la révélation et à la mission prophétique. En Occident, en revanche, la véracité de la révélation est mise en doute et l’authenticité de la mission prophétique est contestée. La foi en l’au-delà constitue le fondement de tout le mode de vie et de la conduite en islam, tandis qu’en Occident ce fondement même est considéré comme dépourvu de base. Les actes de culte et les pratiques que l’islam considère comme obligatoires ne sont, en Occident, que des rites insignifiants hérités de l’époque de l’ignorance. Ainsi, toute la civilisation et toute la culture islamiques diffèrent radicalement de la culture et de la civilisation occidentales. En matière de droit, le principe fondamental de l’islam est qu’Allah est le Législateur ; le Messager est l’interprète de la loi, et l’être humain n’est que celui qui s’y soumet. En Occident, en revanche, aucun droit de Dieu à légiférer n’est reconnu. Le parlement y est le législateur et le peuple en élit les membres. En politique, l’objectif de l’islam est d’établir le gouvernement divin, tandis que celui de l’Occident est l’État national. L’objectif de l’islam est l’internationalisme, celui de l’Occident le nationalisme. En économie, l’islam insiste sur le gain licite, le versement de la zakat et de l’aumône, ainsi que le rejet de l’intérêt usuraire, tandis que tout le système économique occidental repose sur l’intérêt et le profit. En éthique, l’objectif de l’islam est la réussite dans l’au-delà, alors que celui de l’Occident est le bien-être dans ce monde.
De même, dans les questions sociales, la voie de l’islam diffère presque à tous égards de celle de l’Occident. Le voile et l’habillement, les relations entre hommes et femmes, la polygamie, les lois relatives au mariage et au divorce, le contrôle des naissances, les droits des parents, les droits des époux et quantité d’autres questions présentent entre ces deux civilisations des différences si nombreuses et si évidentes qu’il est inutile de les exposer en détail. La raison en est que les principes fondamentaux des deux civilisations sont différents. Lorsque notre jeunesse, avec une mentalité de vaincus et d’esclaves, une formation islamique incomplète et un entraînement insuffisant, reçut l’enseignement des sciences et des connaissances occidentales et fut formée sous l’influence de la culture occidentale, le résultat fut inévitable. Elle ne développa aucune aptitude à distinguer le bien du mal. Tout ce qu’elle apprenait de l’Occident, elle l’adopta comme critère de vérité et de justesse. Puis, munie de connaissances incomplètes et défectueuses, elle se mit à examiner les principes et les lois de l’islam selon ce critère ; et lorsqu’elle constatait une différence entre les deux sur quelque question, elle ne parvenait jamais à percevoir l’erreur de l’Occident. Au contraire, elle en vint à considérer l’islam lui-même comme imparfait et se tint prête à corriger et à modifier ses principes et ses lois.
En somme, quelle que soit l’utilité que l’éducation moderne ait pu apporter aux musulmans du sous-continent himalayen sur les plans économique et politique, aucun bienfait ne pourra compenser l’immense dommage qu’elle a causé à leur religion et à leur civilisation. (Tarjumân al-Qur’ân : octobre 1934)
3
Les nations malades de l’époque moderne
Aujourd’hui, tous, Orientaux et Occidentaux, musulmans et non-musulmans indistinctement, sont pris dans le même péril. Il s’agit d’une civilisation et d’une culture nourries au sein d’un matérialisme pur, qui se sont imposées à tous. Ainsi, l’édifice de la méthode de pensée et du mode d’action de cette civilisation s’est élevé sur des fondations erronées. Sa philosophie, sa science, sa morale, sa vie sociale, sa politique, ses lois et toutes ses autres composantes sont parties d’un point erroné et ont progressé sur une voie erronée. À présent, elle est parvenue à un stade où le terme ultime de sa destruction est devenu très proche.
Cette civilisation a pris naissance parmi des gens qui, en réalité, ne disposaient d’aucune source claire et pure de connaissance et de science divines. Il y avait certes chez eux des chefs religieux ou des prêtres ; mais ils ne possédaient ni intelligence, ni savoir scientifique, ni loi divine. Le dogme religieux déformé qu’ils professaient, même s’il voulait guider l’humanité sur la voie droite dans sa pensée et son action, en était totalement incapable. Il ne pouvait au contraire que faire obstacle au progrès et à l’essor des connaissances et des sciences. Et c’est effectivement ce qu’il fit. À cause de cet obstacle, ceux qui aspiraient au progrès et au développement s’engagèrent dans une autre voie en s’attaquant à la religion et à la piété. Sur cette voie, il n’y avait pour tout guide que l’expérience, l’observation, la conjecture et la recherche. Ce guide était entièrement peu fiable et avait lui-même besoin d’un guide et d’une lumière. Pourtant, il devint leur principal soutien. Avec son aide, ils déployèrent de grands efforts dans la réflexion, la recherche, l’expérimentation et la réorganisation des structures. Mais, dans chaque domaine, ils prirent le départ dans l’erreur ; de sorte que toute la dynamique de leur progrès se trouva orientée vers une mauvaise destination. Ils partirent du centre de l’irréligion et du matérialisme. Ils considérèrent la nature de l’univers comme dépourvue de tout Créateur et Maître (Dieu). Ils regardèrent l’univers et le monde vivant en estimant que seule l’observation et la perception sensorielle détenaient la vérité. Rien n’existait, selon eux, derrière ce voile visible. Ainsi, à l’aide de l’expérience et de la conjecture, ils parvinrent certes à connaître et à comprendre les lois naturelles, mais ils ne purent atteindre le Créateur de la nature.
De même, ils trouvèrent les ressources utiles de ce monde placées sous leur autorité et les utilisèrent selon leurs besoins. Mais l’idée qu’ils n’en étaient pas réellement les propriétaires et les administrateurs, qu’ils n’étaient que les représentants du véritable Propriétaire, était totalement absente de leur esprit. Cette ignorance et cette inconscience les avaient rendus inconscients des notions fondamentales de responsabilité et de reddition de comptes. Ainsi, toute leur culture et leur civilisation furent édifiées sur une base erronée. Ils abandonnèrent Allah pour devenir les adorateurs de l’« âme », et l’« âme », prenant la place d’Allah, les précipita dans une grave fitna et un profond égarement. C’est le culte de ce faux dieu qui, aujourd’hui encore, les entraîne sur une voie funeste dans chacun des domaines de la pensée et de l’action. Même si les étapes de cette voie sont extrêmement terrifiantes et éblouissantes, son aboutissement n’est rien d’autre que la destruction. Ce faux dieu a transformé la science en instrument de destruction de l’humanité. Il a façonné la morale selon les modèles de l’adoration de soi, du désir d’ostentation, de la désobéissance et de la débauche. Il a imposé l’égoïsme et le satanisme au système économique. Il a injecté le poison de l’adoration de soi, du goût du luxe et de l’égocentrisme dans les veines et les artères de la vie sociale. Il a corrompu la politique par le nationalisme, le patriotisme, les distinctions de race et de tribu ainsi que le culte de la force, pour en faire l’une des pires malédictions infligées à l’humanité. En somme, la Renaissance occidentale a en réalité semé la graine d’un arbre vénéneux qui, en quelques siècles, s’est transformé en un immense arbre de culture et de civilisation. Bien que les fruits de cet arbre soient doux, ils sont en réalité empoisonnés ; bien qu’ils paraissent beaux et séduisants, ils sont en fait couverts d’épines ; et malgré la splendeur printanière de ses branches, l’air toxique qui s’en dégage continue d’empoisonner insidieusement l’humanité tout entière.
Les Occidentaux qui avaient planté de leurs propres mains cet arbre vénéneux en sont aujourd’hui eux-mêmes écœurés. Car cet arbre a engendré, dans chaque aspect et chaque domaine de la vie, une telle confusion, une telle complexité et de telles difficultés que chacune de leurs tentatives entraîne d’innombrables complications. Chaque fois qu’ils en coupent une branche, d’innombrables branches épineuses en jaillissent. Ainsi, lorsqu’ils scièrent le capitalisme, le communisme apparut aussitôt. Lorsqu’ils frappèrent la démocratie, la dictature fit immédiatement son apparition. Lorsqu’ils tentèrent de résoudre les problèmes sociaux, le féminisme et le contrôle des naissances apparurent aussitôt. Lorsqu’ils essayèrent d’appliquer la loi pour remédier à la débauche morale, la violation de la loi et la propension à la criminalité relevèrent la tête. En somme, de cet arbre vénéneux de la culture et de la civilisation jaillit un flot ininterrompu de dépravation et de désordre ; et la douleur et la souffrance de cet immense abcès, qui accable la vie occidentale de la tête aux pieds, se font sentir dans chacune de ses veines, de ses artères et de ses centres nerveux.
Les nations occidentales poussent aujourd’hui des cris sous la douleur intense de cet abcès. Leur cœur et leur esprit sont bouleversés. Leur âme aspire ardemment à un quelconque nectar d’immortalité. Mais elles ignorent totalement où trouver ce nectar. La plupart d’entre elles restent encore dans l’erreur, croyant que la véritable source du problème ne réside que dans les branches et les rameaux de cet arbre vénéneux. C’est pourquoi elles consacrent tout leur temps et leurs efforts à couper les branches. Pourtant, elles ne comprennent pas encore que la dépravation ne se trouve pas dans les branches, mais dans les racines mêmes de l’arbre. Et espérer voir de bonnes branches pousser à partir de mauvaises racines n’est rien d’autre que de la sottise.
Il existe cependant, parmi eux, un petit groupe qui a pu percevoir le mal fondamental de l’arbre de leur propre civilisation. Mais, puisqu’ils sont nourris depuis plusieurs siècles à l’ombre de cet arbre et que leurs os et leur chair se sont formés de ses fruits, leur esprit est incapable de concevoir que de bonnes branches puissent s’étendre à partir de racines autres que les siennes. Ainsi, la situation des deux groupes est devenue la même. Ils cherchent avec une extrême anxiété quelque chose qui puisse soulager leur souffrance ; mais ils ignorent ce qu’est l’objet de leurs aspirations et où il peut être trouvé.
En vérité, le moment est venu de présenter aux nations occidentales l’idéal et les principes d’action du Coran et de Muhammad (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui). Il faut leur dire aujourd’hui : voici ce pour quoi vos cœurs et vos esprits aspirent avec tant d’ardeur. Voici le nectar dont vous êtes assoiffés comme le chatak. Voici un arbre majestueux, pur et sacré, dont les racines, le tronc et les branches sont tous bons. Ses fleurs sont parfumées et dépourvues d’épines. Ses fruits sont savoureux et vivifiants. Son ombre est agréable et apaise le cœur et l’esprit. Ici, vous trouverez le discernement fondé sur la raison, un centre de référence infaillible pour la pensée et la vision, ainsi que le savoir nécessaire à la formation du meilleur caractère humain. Vous y trouverez une spiritualité qui n’est pas destinée aux moines et aux ascètes retirés du monde, mais qui constitue l’unique source de paix intérieure et de sérénité mentale pour ceux qui luttent dans le champ d’action de ce monde. Vous y verrez un système de morale et de lois d’une grande élévation et d’une grande solidité, fondé sur une connaissance complète de la nature humaine et qui ne peut jamais être modifié sous l’effet des passions. Vous y trouverez les principes justes d’une culture et d’une civilisation qui abolissent les inégalités de classes illégitimes et les distinctions artificielles entre les peuples, afin d’organiser la société humaine sur une base purement rationnelle. Ces principes créent un environnement puissant et harmonieux d’égalité, de justice, de générosité, de bienfaisance et de bonne conduite, où les individus, les classes et les communautés n’ont aucune occasion de se quereller, de s’affronter ou de lutter au nom de leurs intérêts, de leurs droits et de leurs besoins ; tous peuvent au contraire œuvrer avec joie et satisfaction, dans un esprit de coopération mutuelle, au bien-être individuel et social. Si donc vous voulez échapper à la destruction, effacez de vos cœurs toute hostilité envers l’islam avant qu’un coup terrible ne réduise votre culture et votre civilisation en miettes et ne les fasse rejoindre les civilisations anéanties par l’histoire. Renoncez à cette hostilité que vous avez héritée des fanatiques religieux du Moyen Âge et à laquelle vous vous accrochez encore aujourd’hui, bien que vous ayez rompu avec tout ce qui appartenait à cette époque obscure ; puis informez-vous avec ouverture d’esprit des enseignements sublimes du Coran et de Muhammad (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui), et adoptez-les.
La situation des nations musulmanes diffère quelque peu de celle des nations occidentales. Leur maladie est différente, tout comme sa cause. Mais leur traitement est semblable à celui des peuples occidentaux : revenir au savoir et à la guidance qu’Allah a envoyés par l’intermédiaire de Son Dernier Livre et de Son dernier Prophète.
La situation dans laquelle s’est produit le conflit entre l’islam et la civilisation occidentale est totalement différente de celle des conflits antérieurs entre l’islam et les autres civilisations. Lorsque l’islam entra en conflit avec les civilisations romaine, perse, indienne et chinoise, il exerçait pleinement son autorité sur la pensée et la capacité d’action de ses adeptes. En eux agissait un puissant élan de djihad et d’ijtihad. Tant sur le plan spirituel que matériel, ils avaient acquis dans le monde la gloire d’un peuple victorieux et avaient été investis de la dignité de diriger toutes les autres nations. À cette époque, aucune civilisation du monde ne pouvait rivaliser avec la leur. Partout où ils se rendaient et auprès de chaque peuple qu’ils atteignaient, ils opéraient une transformation révolutionnaire de la pensée, des conceptions, des sciences, du caractère et de l’organisation sociale. Chez eux, la capacité d’exercer une influence était bien plus grande que l’aptitude à subir les influences extérieures. Il ne fait aucun doute qu’ils empruntèrent aussi beaucoup aux autres ; mais l’esprit de leur civilisation était si ferme et si puissant que tout ce qui s’y ajoutait de l’extérieur s’accordait parfaitement avec sa nature, et qu’aucune influence extérieure ne modifia le moins du monde son caractère. À l’inverse, l’influence qu’elle exerça sur les autres se révéla véritablement révolutionnaire. Certaines civilisations non musulmanes se fondirent ainsi dans l’islam et perdirent leur propre identité. Celles qui possédaient une grande vitalité furent elles aussi si profondément influencées par l’islam que leurs principes fondamentaux subirent de nombreuses transformations. Mais tout cela se passait à une époque où, au sein des musulmans, la flamme de l’idéal demeurait intacte et inextinguible.
Après avoir régné pendant plusieurs siècles à l’aide de la plume et de l’épée, les musulmans finirent par s’épuiser. Leur énergie vitale de djihad s’affaiblit. Leur force d’ijtihad s’éteignit. Le Livre sublime qui leur avait fourni la lumière du savoir et la force d’agir, ils le transformèrent en un simple livre de souvenirs sacrés, qu’ils conservèrent enveloppé dans un étui. Ils abandonnèrent la voie du grand guide dont les principes avaient donné à leur culture et à leur civilisation la forme d’un idéal de vie intellectuel et pratique, complet et cohérent. Leur progrès et leur essor s’en trouvèrent paralysés. Le courant vivant et impétueux, arrivé soudain dans une vallée immobile, fut entravé dans sa course et se transforma en un petit lac. Les musulmans furent écartés des sièges du leadership et de l’autorité. Le lien de domination que leur pensée, leurs sciences, leurs arts, leur civilisation et leur pouvoir politique avaient exercé sur les autres peuples du monde se relâcha. Pendant ce temps, une civilisation différente apparut en Occident pour affronter l’islam. Les nations occidentales saisirent de leurs propres mains l’étendard du djihad et de l’ijtihad que les musulmans avaient rejeté au loin. Les musulmans restèrent couchés dans le confort, tandis que les Occidentaux, portant leur étendard abandonné, progressaient dans les domaines du savoir, des sciences et de l’action. Ils occupèrent même le siège de la direction dont les musulmans avaient été évincés. Leur épée conquit la majeure partie du monde. Leur pensée, leurs idéologies, leurs sciences, leurs arts ainsi que les principes de leur culture et de leur civilisation se répandirent sur toute la terre. Leur pouvoir ne s’empara pas seulement des corps des hommes, mais aussi de leurs cœurs et de leurs esprits. Enfin, après s’être réveillés d’un sommeil de plusieurs siècles, les musulmans ouvrirent les yeux et découvrirent que le champ leur avait entièrement échappé et que d’autres s’en étaient emparés. Désormais, tout ce qui existe en matière de sciences, de culture, de civilisation, de lois et de pouvoir d’État se trouve entre les mains de ces autres peuples ; il ne leur reste rien. Ils ne possèdent plus qu’une lampe dont la lumière s’est éteinte.
Aujourd’hui, le conflit entre l’islam et la civilisation occidentale se déroule selon une nouvelle dynamique. Il ne fait aucun doute que la civilisation occidentale n’est en mesure, sous aucun rapport, de rivaliser avec la civilisation islamique. Même si un affrontement devait l’opposer à l’islam, aucune puissance au monde ne pourrait lui tenir tête. Mais la question est la suivante : où est l’islam ? Chez les musulmans d’aujourd’hui, il n’y a ni véritable nature islamique ni caractère moral islamique ; il n’y a pas davantage de pensée islamique ni d’élan pour l’action. Dans leurs mosquées, leurs madrasas et leurs khanqahs, on ne trouve nulle part la véritable vitalité spirituelle de l’islam. Leur vie réelle n’a aucun rapport avec l’islam. De même que la loi islamique n’est pas appliquée dans leur vie individuelle, elle ne l’est pas non plus dans leur vie sociale. Aucun domaine de leur civilisation et de leur culture n’est organisé sur les fondements d’un véritable système islamique. Dans ces conditions, la rivalité n’oppose pas l’islam à la civilisation occidentale ; elle oppose plutôt une civilisation vivante, dynamique, éclairée par le savoir et active à la civilisation immobile, délabrée et arriérée des musulmans. Et le résultat d’une compétition aussi inégale est précisément celui qui était prévisible. Les musulmans ne cessent de reculer. Leur civilisation est vaincue. Peu à peu, ils se fondent dans la culture occidentale. L’occidentalisme s’enracine de jour en jour dans leurs esprits. Une structure mentale façonnée sur le modèle occidental est en train de se former. Leur pensée et leur faculté de jugement se perfectionnent à la lumière des principes occidentaux. Leurs idées, leur morale, leur économie, leurs relations sociales, leur politique et chaque aspect de leur vie se teintent des couleurs de l’Occident. Dans l’esprit des nouvelles générations musulmanes s’enracine la conviction que les prescriptions reçues de l’Occident constituent la véritable règle de vie. Ainsi, cette défaite est en réalité celle des musulmans, non celle de l’islam. Mais, malheureusement, elle est considérée comme la défaite de l’islam.
Ce péril terrible n’environne pas un seul pays. Une seule nation n’est pas la seule à faire face à cette crise. Aujourd’hui, l’ensemble du monde musulman traverse la phase de cette effroyable révolution. En réalité, dès le début de cette révolution, il aurait été du devoir des oulémas d’adopter une attitude consciente, de comprendre les principes et les fondements de la civilisation qui s’annonçait, puis de parcourir les pays occidentaux afin d’y étudier les connaissances et les sciences fondamentales. Ils auraient dû, grâce à la force de l’ijtihad, s’approprier les découvertes scientifiques pratiques et les procédés concrets grâce auxquels les nations occidentales avaient progressé, puis les appliquer comme il convenait à l’éducation et à la vie sociale des musulmans, à la lumière des principes islamiques. De cette manière, les dommages causés par des siècles d’inactivité auraient été réparés et la marche de l’islam aurait de nouveau pu suivre le rythme de l’époque. Mais ce qui est regrettable, c’est que les oulémas eux-mêmes, à quelques exceptions près, s’étaient alors éloignés de la véritable vitalité de l’islam. Ils ne possédaient ni la force de l’ijtihad ni la capacité de réflexion et de recherche. Leur intelligence et leur énergie d’action avaient également disparu. Ils n’avaient aucune aptitude à dégager, du Livre de Dieu et de la guidance doctrinale et pratique du Messager de Dieu, les principes à la fois traditionnels et dynamiques de l’islam, puis à les appliquer aux conditions changeantes de l’époque. La maladie de l’imitation aveugle et rigide des ancêtres les avait entièrement contaminés. En conséquence, ils cherchaient chaque réponse dans des ouvrages qui n’étaient pas des Livres divins intemporels. En toute circonstance, ils dépendaient de personnes qui, à l’image des prophètes, ne possédaient pas une vaste clairvoyance affranchie des contraintes du temps et du milieu. Comment auraient-ils donc pu diriger avec succès les musulmans dans une situation entièrement transformée ? Une révolution si radicale avait alors commencé dans les domaines du savoir, des sciences et de l’activité humaine que seul Dieu pouvait en embrasser toute la portée. Aucun être humain ordinaire ne possédait une vision capable de percer les voiles accumulés au fil des âges et d’atteindre jusque-là.
Il ne fait aucun doute que les oulémas ont déployé des efforts considérables pour affronter la nouvelle civilisation et la nouvelle culture. Mais ils ne disposaient pas des moyens, des ressources et de l’équipement nécessaires à cette confrontation. Car l’immobilisme ne peut affronter le dynamisme. On ne peut modifier le cours d’une époque par la seule force de la logique. Face aux armes nouvelles, les outils rouillés et hors d’usage ne peuvent servir à rien. Les méthodes par lesquelles les oulémas voulaient diriger la nation n’offraient aucune chance de succès. Une nation encerclée par le flot impétueux de la civilisation occidentale pouvait-elle, les yeux bandés et les sens paralysés, nier encore longtemps l’existence du déluge et rester à l’abri de ses effets ? Une nation sur laquelle la civilisation et la culture modernes s’étaient abattues, soutenues par la puissance de l’État, comment aurait-elle pu, vaincue et assujettie, préserver sa vie réelle de l’influence et de l’emprise de cette civilisation ? En vérité, dans de telles circonstances, ce qui devait finalement arriver arriva. Après avoir subi la défaite dans le domaine politique, les musulmans furent également vaincus de façon lamentable dans les domaines du savoir, des sciences, de la culture et de la civilisation. Aujourd’hui, nous constatons que, dans chaque pays du monde musulman, la tempête de l’occidentalisme se répand avec la rapidité d’une épidémie. Et, emportées par ce flot, les nouvelles générations musulmanes s’éloignent toujours davantage du centre de l’islam.
Le malheur, c’est que nos oulémas n’ont pas encore compris leurs erreurs. Dans presque tous les pays musulmans, ils demeurent aujourd’hui encore attachés à la même conception qui, au début, les avait conduits à essuyer l’humiliation de l’échec. À quelques personnalités exceptionnelles près, la situation générale des oulémas est la suivante : ils ne font aucun effort pour comprendre l’évolution actuelle de l’époque ni la nouvelle configuration des mentalités. Ils sont prêts à exprimer autant qu’ils le souhaitent leur aversion pour les phénomènes qui éloignent de l’islam les nouvelles générations musulmanes ; mais ils sont incapables de prendre le risque nécessaire pour remédier à ce poison. Ils sont constamment incapables de résoudre les problèmes scientifiques et pratiques complexes que les circonstances modernes ont créés pour les musulmans. La raison en est que ces problèmes ne peuvent être résolus sans l’ijtihad. Or ils ont rendu l’ijtihad illicite pour eux-mêmes. En vérité, la méthode qu’emploient aujourd’hui nos oulémas pour diffuser les enseignements de l’islam et son système juridique ne fait pas connaître l’islam aux gens instruits de l’époque moderne ; elle les en détourne au contraire. Il arrive même parfois qu’après avoir entendu leurs sermons et leurs exhortations, ou après avoir lu leurs écrits, on s’écrie spontanément du fond du cœur : « Que Dieu fasse en sorte que ces élucubrations insensées ne parviennent jamais aux oreilles d’un non-musulman ou d’un musulman égaré ! » En somme, nos oulémas ont créé autour d’eux une atmosphère vieille de deux cents ans. C’est dans cette atmosphère qu’ils réfléchissent, c’est en elle qu’ils vivent et c’est pour elle qu’ils tiennent leurs propos. Il est indéniable que c’est grâce à ces hommes respectables que les précieux joyaux du trésor des connaissances islamiques sont encore préservés dans le monde, et que l’enseignement islamique s’est développé autant qu’il l’a fait grâce à leurs efforts. Mais l’immense fossé qu’ils ont établi entre eux-mêmes et leur époque fait obstacle à l’établissement de toute relation entre l’islam et le monde moderne. Ainsi, ceux qui s’avancent vers l’enseignement islamique ne restent plus aptes à aucune activité dans le monde, tandis que celui qui veut être capable d’y œuvrer demeure totalement étranger à l’enseignement islamique. C’est pourquoi deux groupes entièrement opposés existent aujourd’hui dans le monde musulman. Le premier porte l’étendard des sciences et des connaissances islamiques ainsi que de la civilisation islamique, mais il est incapable de diriger les musulmans dans tous les domaines de la vie. Le second a certes conduit le véhicule des sciences et des connaissances, des arts, des lettres et de la politique des musulmans, mais il est totalement ignorant, étranger et insensible aux principes et aux fondements de l’islam, à l’essence de la civilisation islamique ainsi qu’au système social et aux règles culturelles de l’islam. Il subsiste certes dans un recoin de leur cœur une certaine lumière de la foi ; sous tous les autres rapports, aucune différence ne les distingue des non-musulmans. Mais puisque ce groupe détient les sciences, les connaissances et la capacité d’action concrète, et que ses bras seuls possèdent la force de conduire le véhicule, il entraîne rapidement tout le véhicule de la communauté sur la voie de l’erreur et de l’égarement. Il n’existe plus personne aujourd’hui pour les détourner de cette voie et leur montrer le droit chemin.
J’observe cette situation et j’en vois de mes propres yeux les conséquences terribles. Bien que je ne possède ni les connaissances, l’intelligence, l’expérience et les capacités nécessaires pour diriger, ni même la force de réformer une nation aussi vaste dans un environnement si dépravé, Allah a néanmoins placé une douleur dans mon cœur. C’est cette douleur qui m’a contraint, grâce au peu de connaissance et de discernement qu’Il m’a accordé aujourd’hui, à appeler les deux groupes de musulmans à porter leur attention vers la source véritable et authentique de l’enseignement et de la culture islamiques, et à poursuivre leurs efforts sans se soucier du succès ou de l’échec. En considérant la grandeur de la tâche et ma propre faiblesse, mon effort me paraît insignifiant, même à mes propres yeux ; mais le succès et l’échec, tout cela est entre les mains d’Allah, le Tout-Puissant. Mon rôle consiste seulement à continuer d’agir. C’est pourquoi je souhaite, dans la mesure de mes possibilités, élargir le champ de mes efforts.
(Tarjuman al-Qur’an : octobre 1935)
4
La loi humaine contre la loi d’Allah
En décembre 1933, la loi américaine de prohibition de l’alcool fut officiellement abrogée. Ainsi, après près de quatorze ans, les habitants du monde civilisé franchirent de nouveau les limites de la fadeur pour entrer dans le domaine des plaisirs. En réalité, l’investiture de M. Roosevelt à la présidence des États-Unis constituait la première proclamation de la victoire des plaisirs sur la fadeur. En avril 1933, une loi légalisa les boissons contenant 31,2 % d’alcool. Quelques mois seulement s’étaient ensuite écoulés lorsque le dix-huitième amendement à la Constitution américaine fut abrogé. En vertu de cet amendement, l’achat et la vente d’alcool, son importation et son exportation ainsi que sa fabrication clandestine avaient été interdits sur le territoire des États-Unis.
En vérité, ce fut la plus grande tentative de réforme morale et sociale jamais entreprise au moyen de la loi. On ne trouve dans l’histoire du monde aucun autre exemple d’un effort d’une telle ampleur. Avant le dix-huitième amendement, une organisation appelée « Anti-Saloon League » s’était employée pendant plusieurs années, par les journaux, les discours, les déclarations, les tracts, les dessins, les projections de lanterne magique, les films et quantité d’autres moyens, à graver dans l’esprit des Américains les méfaits de l’alcool. Pour cette immense campagne de propagande, l’organisation avait déversé des flots d’argent comme on déverse de l’eau. On estime que, depuis le début du mouvement jusqu’en 1926, soixante-cinq millions de dollars avaient été dépensés pour la seule propagande, et que le nombre total de pages des livres et brochures publiés contre l’alcool s’élevait à environ neuf milliards !
En outre, il a été indiqué que la charge financière considérable que la mise en œuvre de la loi de prohibition de l’alcool fit supporter à la nation américaine pendant quatorze ans s’élevait approximativement à 650 millions de livres. Par ailleurs, il ressort des statistiques récemment publiées par le département de la Justice des États-Unis pour la période allant de janvier 1920 à octobre 1933 que, dans le cadre de l’application de cette loi, deux cents personnes au total furent tuées, que 534 335 personnes furent emprisonnées, que des amendes d’un montant de 16 millions de livres furent infligées et que des biens d’une valeur de 404 millions de livres furent confisqués.
Cette terrible perte de vies et de biens avait été tolérée afin d’informer cette nation « civilisée » du XXe siècle, dont le soleil du savoir était parvenu au zénith, des innombrables dommages spirituels, moraux et physiques engendrés par la source du vice. Mais les efforts continus déployés pendant plusieurs années avant et après la prohibition — auxquels les autorités gouvernementales avaient également pris part — échouèrent face à la résolution de la nation américaine concernant la consommation d’alcool et, finalement, la « plus grande tentative de réforme de l’histoire du monde » aboutit à un échec.
L’échec de cette tentative de prohibition de l’alcool et l’abrogation de la loi prohibitive ne s’expliquent nullement par le fait que les méfaits de l’alcool, contre lesquels on avait mobilisé la propagande et la force de la loi, seraient désormais devenus bénéfiques, ni par une quelconque découverte scientifique ayant démontré que les conceptions antérieures étaient erronées ; au contraire, à la lumière d’une expérience aujourd’hui plus vaste et plus abondante qu’auparavant, il est désormais reconnu que la prostitution, l’adultère, l’homosexualité, le vol, le jeu, le meurtre et autres crimes moraux de ce genre sont les plus proches parents de ce centre du péché. Celui-ci joue également un rôle immense dans la destruction de la moralité, de la santé, de l’économie et de la vie sociale des nations occidentales. Pourtant, le gouvernement américain a été contraint de retirer sa loi et de rendre le haram halal, parce que l’écrasante majorité de la nation américaine n’était nullement disposée à renoncer à l’alcool. Ainsi, l’opinion publique américaine qui, quatorze ans auparavant, avait déclaré l’alcool haram s’est de nouveau mobilisée pour le rendre halal.
À notre connaissance, même le plus fervent défenseur de l’alcool n’a jusqu’à présent pu nier les méfaits de sa consommation, pas plus que les adversaires de la loi prohibitive n’ont été capables de présenter une liste des « bienfaits de l’alcool » qui puisse être considérée comme tant soit peu importante en comparaison de ses dommages. Lorsque le dix-huitième amendement constitutionnel, soutenu par l’opinion publique, fut présenté au Congrès américain, tous les aspects de la « sobriété » et de la « mer d’ivresse » furent alors minutieusement examinés. C’est en tenant compte de ces dommages et de ces méfaits que le Congrès approuva le projet d’amendement. Quarante-six États soutinrent cet amendement, et la Chambre des représentants ainsi que le Sénat adoptèrent, conformément à celui-ci, une loi prohibitive. Tout cela fut accompli conformément à la volonté de la nation américaine et, tant que la prohibition resta limitée aux documents et au discours public, l’ensemble de la nation la soutint avec enthousiasme. Mais dès que cette interdiction fut appliquée dans la réalité, le visage de toute la nation américaine changea. Après avoir passé une seule nuit privée de ses débauches, la nation la plus civilisée, la plus instruite, la plus consciente, la plus attachée à la vérité et la plus progressiste du monde devint complètement folle et, sous l’effet de l’émotion provoquée par cette privation, se mit à commettre de tels actes qu’on en vint à se demander si cette nation n’allait pas réellement, comme les amants imaginaires des récits orientaux, se fracasser la tête contre les murs.
En conséquence, dès la fermeture des débits de boissons autorisés, d’innombrables débits clandestins furent établis partout dans le pays. Dans ces repaires, on recourait à toutes sortes de procédés pour boire de l’alcool et en faire le commerce en trompant la vigilance de la loi. Lorsqu’une personne révélait à un ami ou à un proche l’existence de ces débits clandestins et leurs signes secrets, cela était considéré comme une faveur particulière. Auparavant, le gouvernement pouvait surveiller le nombre des débits titulaires d’une licence, le type d’alcool qui y était consommé et la situation de ceux qui les fréquentaient. Mais ces repaires du vice échappaient au contrôle du gouvernement. Leur nombre était plusieurs fois supérieur à celui des tavernes autorisées avant la prohibition. En outre, on se mit à y vendre des alcools de qualité inférieure, extrêmement dangereux pour la santé. La fréquentation de ces lieux par les garçons et les filles en bas âge augmenta fortement. Les conséquences terrifiantes de cette situation suscitèrent une vive inquiétude dans les milieux réfléchis des États-Unis. Le prix de l’alcool grimpa plusieurs fois au-dessus de son niveau antérieur. La vente d’alcool devint une activité extrêmement lucrative. Des millions de personnes s’y consacrèrent donc. Par ailleurs, outre les débits clandestins, d’innombrables vendeurs ambulants d’alcool firent leur apparition. Ces débits mobiles se rendaient dans les écoles et les collèges, les bureaux et les tribunaux, les hôtels et les restaurants, les lieux de divertissement, et même dans les maisons, pour y vendre de l’alcool et attirer de nouveaux clients. On a estimé qu’après la prohibition, le nombre de vendeurs d’alcool américains avait au moins décuplé par rapport à la période précédente. De plus, ce commerce franchit les limites des villes et s’étendit jusqu’aux campagnes. Des fabriques clandestines d’alcool furent installées dans les maisons. Avant la prohibition, les fabriques américaines autorisées de distillation d’alcool n’étaient qu’au nombre de quatre cents. Dans les sept années qui suivirent la prohibition, 79 437 propriétaires de fabriques furent arrêtés et 93 831 débits d’alcool furent saisis. Malgré cela, le commerce de l’alcool ne diminua en rien. Un ancien commissaire du service de lutte contre les activités illégales déclara dans un communiqué : « Nous n’avons réussi à appréhender qu’un dixième de l’ensemble des fabriques et des débits. »
Ainsi, la consommation d’alcool dans le pays augmenta de manière anormalement importante. On estime que, durant la période de prohibition, la population américaine en vint à consommer chaque année deux cents millions de gallons d’alcool. Cette quantité était bien supérieure à celle qui était consommée avant la prohibition.
L’alcool consommé en si grandes quantités était, du point de vue de sa qualité, extrêmement médiocre et nuisible à la santé. Les médecins en disaient ceci : « Il est plus raisonnable d’appeler cette substance un poison que de l’appeler de l’alcool. En effet, dès qu’elle descend par la gorge, ses effets toxiques commencent à atteindre le foie et le cerveau. Ces deux organes restent affectés par elle pendant jusqu’à deux jours. Sous son influence, l’être humain n’est plus capable de bonnes pensées ni de bonnes actions ; son tempérament et son comportement s’orientent au contraire vers le désordre, l’indiscipline et la propension au crime. »
Du fait de la consommation excessive de ce type d’alcool, la santé physique des Américains fut complètement détruite. À titre d’exemple, les statistiques de la ville de New York montrent qu’avant la prohibition, en 1918, le nombre de personnes tombées malades sous l’effet de l’alcool était de 3 741 et celui des décès de 252. En 1926, le nombre de malades atteignit 11 000 et celui des décès environ 7 500. En outre, il est impossible d’estimer le nombre de ceux qui moururent ou devinrent des êtres vivants en apparence mais privés de vie, après avoir été directement affectés par l’alcool.
De même, la criminalité, et en particulier la propension des adolescents et des jeunes à commettre des crimes, augmenta de façon anormale. Une déclaration de juges américains affirme : « Jamais, dans notre histoire, nous n’avons trouvé d’exemple d’un nombre aussi élevé d’adolescents arrêtés en état d’ivresse. » Après l’augmentation excessive de la criminalité parmi les adolescents et les jeunes enfants, une enquête fut également menée au sujet des jeunes gens. Il en résulta que, depuis 1920, la consommation d’alcool et la délinquance dans la société augmentaient chaque année à un rythme considérable. Dans certaines villes, l’augmentation atteignit même 200 % en l’espace de huit ans. En 1933, le directeur du Conseil national de la criminalité américain (National Crime Council), le colonel Moss (Col. Moss), révéla cette information : « Actuellement, une personne sur trois en Amérique est un criminel professionnel. En outre, chez nous, la criminalité liée au meurtre a augmenté de 300 %. »
En somme, voici un aperçu des résultats de la prohibition de l’alcool apparus en Amérique au terme de quatorze années :
– Le respect de la loi disparaît de l’esprit des gens et le fléau de la violation des lois se répand dans toutes les couches de la société.
– L’objectif véritable de la prohibition de l’alcool n’est pas atteint ; au contraire, après son interdiction, sa consommation augmente par rapport à la période précédente.
– La mise en œuvre de la loi prohibitive entraîne, d’une part pour le gouvernement et, d’autre part, pour la population en raison de l’achat clandestin d’alcool, des pertes financières démesurées, si bien que l’épine dorsale de tout le pays s’en trouve brisée.
– La propagation des maladies, la dégradation de la santé, l’augmentation du taux de mortalité, la déchéance du caractère public, l’extension de la dépravation et de la conduite pécheresse dans toutes les couches de la société, en particulier parmi les nouvelles générations, ainsi qu’une hausse anormalement importante des activités criminelles se produisent.
Tels furent les effets moraux et civilisationnels de ladite loi.
Ces résultats furent obtenus dans un pays considéré comme le plus civilisé à l’époque lumineuse du vingtième siècle. Ses habitants avaient reçu une éducation et une formation de haut niveau. Leurs esprits étaient éclairés par les lumières du savoir, de la science et de l’intelligence. Ils étaient pleinement capables de discerner ce qui leur était bénéfique ou nuisible, ainsi que leurs gains et leurs pertes.
Ces conséquences apparurent alors que, après avoir dépensé des dizaines de millions et publié plusieurs centaines de millions de journaux, de revues et de livres, on avait averti toute la nation des méfaits de l’alcool.
Ce résultat se manifesta dans une situation où une très grande majorité de la nation américaine avait ressenti la nécessité de la prohibition, et où la loi prohibitive avait été adoptée conformément à sa volonté.
Plus encore, cette conséquence apparut alors qu’un vaste État comme l’Amérique était resté ferme pendant quatorze années entières, avec l’aide du meilleur appareil gouvernemental du XXe siècle, afin d’éradiquer la consommation et la vente d’alcool.
En réalité, jusqu’à ce que ce résultat apparaisse, la majorité du gouvernement et de la population était d’accord pour proclamer l’interdiction de la consommation d’alcool, et c’est pour cette raison qu’elle fut interdite. Mais lorsqu’il apparut que les habitants du pays n’étaient nullement disposés à renoncer à l’alcool et que la contrainte exercée pour les en détourner avait rendu la situation pire qu’auparavant, ce même gouvernement et cette même majorité de la population parvinrent de nouveau à un accord pour légaliser l’alcool.
Considérez maintenant un pays dont les habitants, il y a environ treize siècles et demi, vivaient à une époque de ténèbres considérée comme la plus obscure qui soit. Ils étaient illettrés. Chez eux, il n’existait aucune trace de sciences, de connaissances ou d’arts. Ils ne connaissaient rien de la civilisation ni de la culture. Peut-être ne trouvait-on parmi eux qu’une personne sachant lire et écrire sur dix mille, et son niveau était si bas que même une personne ordinaire d’aujourd’hui possède davantage de connaissances qu’elle. Les institutions organisationnelles et les moyens dont dispose l’époque actuelle n’existaient absolument pas alors. L’appareil administratif de l’État était à un stade tout à fait rudimentaire, et quelques années seulement s’étaient écoulées depuis son établissement. La population de cette époque était passionnément attachée à l’alcool. Dans leur langue, l’alcool portait près de deux cent cinquante noms. Il est probable qu’aucune langue au monde ne lui en ait donné autant. C’était la preuve de leur dépendance à l’alcool. Une autre preuve en était leur poésie et leur littérature. Elles montrent que la consommation d’alcool était chez eux une habitude naturelle et qu’elle était considérée comme une nécessité indispensable à leur existence.
Dans cette situation, la question de l’alcool fut soulevée. On demanda au Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui) quelle était la prescription de la charia à ce sujet. Il répondit : « La parole d’Allah est la suivante : »
(Arabe)
Sens : « Ils t’interrogent au sujet de l’alcool et du jeu. Dis-leur : ils comportent tous deux de grands méfaits, bien qu’ils présentent aussi quelques avantages pour les gens. Mais leurs méfaits sont bien plus importants que leurs avantages. » (Sourate Al-Baqara : 219)
Ce n’était pas une prescription concernant l’alcool ; il y était plutôt exposé que l’alcool possède à la fois des aspects bénéfiques et nuisibles. Toutefois, son aspect nuisible est le plus puissant. À la suite de cette déclaration éducative, une partie de la nation renonça immédiatement à l’alcool. Malgré cela, les buveurs restèrent majoritaires.
Ensuite, on interrogea de nouveau au sujet du vin, car certaines personnes commettaient des erreurs en se rendant à la prière alors qu’elles étaient ivres. Dans ces circonstances, le noble Messager, sur lui la paix, leur récita ce commandement d’Allah :
Sens : « Ô vous qui croyez ! N’approchez pas de la prière alors que vous êtes ivres ; (vous ne devez accomplir la prière que lorsque) vous savez ce que vous dites. » (Sourate An-Nisâ’ : 43)
Dès qu’ils entendirent cet ordre, les gens fixèrent des moments précis pour boire du vin. Dès lors, ils se mirent généralement à boire entre la prière de l’aube et celle de midi, ou après la prière du soir, afin de ne pas avoir à prier en état d’ivresse et que la question de délaisser la prière à cause de l’ivresse ne se pose pas.
Mais le véritable aspect nuisible du vin n’avait pas encore été révélé. En état d’ivresse, les gens provoquaient souvent des troubles et du désordre, dont les conséquences pouvaient aller jusqu’au meurtre. Il devint donc nécessaire de communiquer à ce sujet une directive claire et définitive. Il fut alors proclamé :
(Arabe)
Sens : « Ô vous qui croyez ! Le vin, les jeux de hasard, les idoles, les jeux de dés et autres pratiques semblables sont des abominations inventées par Satan ; éloignez-vous-en donc. Il se peut que, par cet éloignement, vous réussissiez. Satan ne veut, par le vin et les jeux de hasard, que susciter parmi vous l’inimitié et la haine, et vous détourner du rappel d’Allah. Après avoir su cela, ne vous en abstiendrez-vous donc pas ? Obéissez à Allah, écoutez le Messager et abstenez-vous-en. Mais si vous désobéissez, sachez que la seule mission de Mon Messager est de transmettre clairement le commandement. » (Sourate Al-Mâ’idah : 90-91)
Dès que cette directive fut révélée, les amateurs de vin et les buveurs, qui étaient prêts à consacrer leur vie même au vin, en éprouvèrent du dégoût. Dès qu’ils entendirent la proclamation relative à l’interdiction du vin, les récipients à vin furent brisés. Des flots de vin coulèrent dans les ruelles de Médine. Dans une assemblée, dix ou onze Compagnons avaient bu du vin et étaient plongés dans l’ivresse. Sur ces entrefaites, ils entendirent la voix du crieur du Messager d’Allah, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix, annonçant que le vin était désormais interdit pour toujours. Même dans cet état d’ivresse, ils témoignèrent un tel respect au commandement divin que les Compagnons cessèrent immédiatement de boire et que les récipients à vin furent brisés en morceaux. Un homme était assis quelque part en train de boire du vin. Il venait de porter la coupe à ses lèvres lorsqu’une personne arriva et lui récita le verset interdisant le vin. Aussitôt, la coupe se détacha de ses lèvres. Il ne put ainsi avaler pas même une goutte de vin.
Par la suite, quiconque avait bu du vin fut puni à coups de chaussures, de bâtons, de pieds, de poings et par d’autres moyens semblables. Plus tard, la punition fut fixée à quarante coups de fouet. Enfin, une peine de quatre-vingts coups de fouet fut prescrite. Ainsi, jusqu’à la moindre trace de consommation de vin disparut du pays arabe. Ensuite, partout où l’islam se répandit, il transforma naturellement les différents peuples en personnes sobres et pieuses. Même aujourd’hui, bien que l’influence de l’islam soit extrêmement faible, des centaines de millions de personnes dans le monde s’abstiennent totalement du vin, sans aucune « loi prohibitive » ni aucun code pénal. Si l’on recensait le nombre de buveurs parmi les musulmans, on constaterait peut-être encore aujourd’hui que cette communauté est plus pieuse que les autres peuples du monde. De plus, ceux qui boivent du vin parmi ses membres considèrent eux aussi cette pratique comme un péché très grave. Leur cœur en éprouve du repentir et, souvent, ils se repentent spontanément et abandonnent cette mauvaise habitude.
En vérité, dans le domaine de la justice, de la morale et du discernement, le jugement final repose sur l’expérience et l’observation. Il est impossible de démontrer un jour que leur témoignage est mensonger. Deux expériences se présentent ici à tous : la première est celle de l’Amérique, la seconde celle de l’Islam. La différence entre ces deux expériences est manifeste. Il incombe à toute personne intelligente de comparer ces deux expériences, d’en tirer des leçons et d’en tirer des enseignements.
En Amérique, une campagne contre l’alcool a été menée pendant des années. Des millions et des millions ont été dépensés pour exposer et faire connaître ses méfaits. Par la science médicale, les preuves statistiques ainsi que les arguments et les raisonnements, ses nuisances physiques, morales et financières ont été démontrées de telle manière qu’il était absolument impossible de les nier. À l’aide d’images, on a fait voir de ses propres yeux les méfaits de l’alcool. Tous les efforts possibles ont été déployés afin que le public, comprenant par lui-même les méfaits de l’alcool, se prépare à y renoncer. De plus, le plus grand organe représentatif de la nation, le Congrès, prit à une écrasante majorité la décision d’interdire l’alcool et fit adopter les lois nécessaires à cet effet. Par-dessus tout, le gouvernement — qui comptait alors parmi les plus grandes puissances du monde — mobilisa toutes ses forces pour empêcher sa vente et son achat, sa fabrication clandestine ainsi que son importation et son exportation. Mais la nation — qui était alors à l’avant-garde des nations instruites et éclairées — n’accepta pas d’y renoncer. Finalement, en l’espace relativement bref de quatorze ou quinze ans, elle fut contrainte de rendre de nouveau le haram halal.
En revanche, dans l’État islamique, aucune campagne n’a été menée contre l’alcool. Pas un seul sou n’y a été dépensé en propagande. Aucune « Ligue anti-saloon » n’y a été créée. Là, le Messager d’Allah s’est contenté de dire : « Allah a déclaré l’alcool haram pour vous. » Dès que cette directive sortit de sa bouche, toute la nation — une nation qui, dans son amour de l’alcool, était encore plus avancée que l’Amérique et que personne n’égalait en savoir technique et en intelligence — s’abstint d’en boire. Elle renonça à l’alcool de telle façon qu’il lui devint impossible, tout en restant dans les limites de l’Islam, de revenir de la « privation de plaisir » à « l’océan des plaisirs ». En outre, il ne lui fallut ni discipline, ni interrogatoire, ni code pénal pour rester confinée dans cette « privation de plaisir ». Car, même en l’absence de toute force coercitive, elle s’abstiendrait de boire de l’alcool. Surtout, il ne s’agit pas d’un haram que l’on puisse d’une manière ou d’une autre rendre de nouveau halal. Même si tous les musulmans du monde votaient à l’unanimité en faveur de l’alcool, ce haram ne pourrait jamais devenir halal.
Si l’on recherche les causes de cette immense différence, on découvrira plusieurs points importants. Ces points ne s’appliquent pas seulement à la question de l’alcool ; ils constituent également des principes fondamentaux applicables à toutes les questions du droit et de la morale.
La première chose à relever est qu’il existe une différence fondamentale entre l’Islam et le système juridique séculier dans l’organisation et la conduite des affaires humaines. Le système juridique séculier repose entièrement sur l’opinion humaine. C’est pourquoi il est contraint de recourir à l’opinion des gens ordinaires ou des personnalités éminentes, non seulement pour les questions générales et fondamentales, mais aussi pour chaque détail. Or l’opinion humaine — qu’elle soit celle des gens ordinaires ou des personnalités éminentes — est constamment influencée, à chaque instant, par les penchants et tendances intérieurs, les causes et circonstances extérieures ainsi que les indications changeantes du savoir et de la raison, lesquelles ne sont d’ailleurs pas toujours exactes. Sous l’effet de ces influences, la pensée et les points de vue ne cessent de changer. La conséquence inévitable de ces changements est que les critères du bien et du mal, de l’exact et de l’inexact, du licite et de l’illicite, du haram et du halal, ne cessent eux aussi de changer. Et ces changements rendent à leur tour inévitable la modification des lois. Ainsi, aucun critère stable, solide et immuable de la morale et de la civilisation ne peut y être établi. La diversité propre aux êtres humains y exerce son autorité sur la loi, et la diversité des lois exerce son autorité sur la vie humaine. L’exemple en est comme si un conducteur inexpérimenté conduisait une voiture, tournant irrégulièrement le volant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, de ses mains inexpérimentées. Du fait de ces mouvements irréguliers, la marche de la voiture serait elle aussi irrégulière et incertaine. Elle ne pourrait avancer fermement sur une voie déterminée. Et lorsque la voiture se mettrait à avancer de manière désordonnée, cela finirait par affecter le conducteur lui-même. Tantôt il suivrait une route droite, tantôt une route sinueuse. Tantôt il tomberait dans un trou, tantôt il entrerait en collision avec un mur. Tantôt encore, en avançant sur un chemin accidenté, plein de montées et de descentes, il trébucherait.
En revanche, l’ensemble des fondements du droit et de la morale islamiques, ainsi que la plupart de leurs détails, sont déterminés par Allah et le Messager. L’opinion humaine n’y a pas la moindre place. Cependant, compte tenu des conditions changeantes de la vie, l’être humain a le droit d’élaborer de nouvelles lois pour les questions secondaires, selon les besoins et à partir de ces règles fondamentales et de ces exemples détaillés. Mais ces lois devront elles aussi être nécessairement élaborées à la lumière des principes de la charia. En vérité, c’est grâce à cette loi divine que nous possédons un critère stable et immuable de la morale et de la civilisation. Dans notre système moral et social, il n’existe pas la moindre trace de diversité ni d’orientations divergentes. Ce qui était haram hier ne peut devenir halal aujourd’hui pour redevenir haram demain. Ce qui a été déclaré haram ici le restera pour toujours, et ce qui a été déclaré halal le restera jusqu’au Jour de la Résurrection. Nous avons remis le volant de notre voiture entre les mains d’un conducteur parfaitement habile et expérimenté. Il conduira notre voiture sur la voie droite ; à cet égard, nous sommes rassurés :
يُثَبِّتُ اللَّهُ الَّذِينَ آمَنُوا بِالْقَوْلِ الثَّابِتِ فِي الْحَيَاةِ الدُّنْيَا وَفِي الْآخِرَةِ ۖ وَيُضِلُّ اللَّهُ الظَّالِمِينَ ۚ وَيَفْعَلُ اللَّهُ مَا يَشَاءُ
Sens : Allah accorde aux croyants stabilité et fermeté dans la vie d’ici-bas et dans celle de l’au-delà au moyen d’une parole sûre, tandis qu’Il égare les injustes et les désobéissants, afin qu’ils ne puissent trouver de stabilité nulle part. » (sourate Ibrahim : 27)
Un autre point important y est également contenu. À savoir que, dans un État matériel, chaque fois qu’il s’agit d’établir des règles pour la vie humaine ou de prendre des mesures concrètes en vue de réformer le caractère moral, l’organisation sociale et la structure civilisationnelle, il faut attendre le consentement du peuple jusque dans les moindres détails. Pour mettre en œuvre chacune des dispositions de ses lois et règlements, il doit dépendre de l’opinion publique. Toute réforme ou toute loi constructive appliquée contre l’opinion du peuple doit finalement être abrogée. Cela ne relève pas seulement de l’expérience américaine ; toute l’expérience du monde en témoigne. Il est ainsi démontré que, pour réformer le caractère humain et l’organisation sociale, la loi terrestre est totalement impuissante et inadaptée. Car cette loi cherche à réformer une masse humaine corrompue et, pour son approbation ou son rejet, son maintien ou son retrait, elle doit elle aussi dépendre de cette même opinion publique.
L’islam a résolu cette difficulté d’une autre manière ; il suffit d’y réfléchir un peu plus profondément pour constater qu’il n’existe aucune autre solution à ce problème. Voici en quoi elle consiste : avant de soulever les questions du caractère moral, de la politique sociale et de la civilisation, et avant d’exiger l’obéissance aux prescriptions de la charia, il invite l’ensemble de l’humanité à avoir foi en Allah, en Son Messager et en Son Livre. Certes, croire ou ne pas croire dépend de la volonté de l’être humain. Mais une fois qu’il a cru, il n’est plus question de sa volonté ou de sa réticence. Dès lors, toute instruction donnée par le Messager de la part d’Allah et toute loi établie par le Livre d’Allah, il lui est obligatoire de les suivre. Une fois cette base établie, l’ensemble du système juridique de la charia islamique s’applique à lui. Après cela, sa volonté ou sa réticence ne peuvent plus intervenir dans aucune question, qu’elle soit secondaire ou fondamentale. C’est pourquoi ce qui n’a pu être réalisé en Amérique, malgré le gaspillage de centaines de milliards, une propagande sans égale et les efforts immenses de la puissance étatique, a été accompli dans l’État islamique par une seule déclaration du Messager de la part d’Allah.
La troisième leçon à tirer est la suivante : quelle que soit l’illumination d’une société humaine par les sciences, les connaissances et les arts, et si haut qu’elle s’élève dans le domaine intellectuel, elle ne pourra jamais se libérer de l’emprise de ses instincts débridés si elle ne se soumet pas aux lois divines, ne leur obéit pas et ne fait pas naître en elle la force de la foi. Les désirs irrésistibles de l’instinct s’imposeront à elle. Ainsi, même si l’objet vers lequel son instinct est attiré est présenté comme plus nuisible que la lumière du soleil, même si la science — c’est-à-dire la divinité adorée par les adorateurs de la raison — est appelée à témoigner contre lui, même si l’on produit contre lui des preuves statistiques — lesquelles, aux yeux des savants, ne peuvent jamais être mensongères — et même si sa nocivité est démontrée au moyen des connaissances acquises par l’expérience et l’observation, elle ne renoncera jamais à cet objet qui lui est cher. Il apparaît clairement que faire naître en l’être humain une conscience morale, orienter sa raison et sa conscience, et créer en lui la force de maîtriser ses propres instincts ne relève ni de la philosophie, ni de la science, ni de l’intellect. Cette tâche ne peut être accomplie par aucun moyen autre que la foi. (Première publication : Tarjumân al-Qur’ân, janvier 1934.)
5
Le suicide de la civilisation occidentale
Les progrès et l’essor extraordinaires des nations occidentales dans les domaines de la politique, du commerce, des arts et des sciences ont plongé l’esprit d’une certaine catégorie de personnes dans une profonde crainte et une grande inquiétude. L’idée s’est installée dans leur esprit que le progrès et la prospérité de ces nations étaient peut-être impérissables et indestructibles. Leur domination et leur hégémonie sur le monde auraient été établies pour toujours. En ce qui concerne la royauté sur la terre et le contrôle des moyens et des ressources, un véritable « arrangement perpétuel » aurait été conclu. Leur force et leur puissance reposeraient sur des fondations si solides qu’il serait impossible à quiconque de les renverser.
En vérité, ce n’est pas une idée nouvelle ; une telle conception a été entretenue au sujet des nations puissantes de chaque époque. La dynastie des pharaons d’Égypte, les peuples de ‘Âd et de Thamûd d’Arabie, les Chaldéens d’Irak, les Khosroès d’Iran, les héros conquérants de la Grèce, les empereurs mondialement célèbres de Rome, les moudjahidines musulmans conquérants du monde et les armées tatares renommées dans le monde entier ont tous joué, sur la scène de cette terre, le même spectacle de puissance et de grandeur. Tour à tour, chacun d’eux a émerveillé de la même manière les peuples du monde en faisant montre de ses propres talents de prestidigitateur. Chaque fois qu’une nation a relevé la tête, elle s’est ainsi étendue sur le monde. De cette manière, elle a fait retentir à travers le monde le tambour de sa renommée, de sa gloire et de sa vaillance, et les hommes en sont venus à croire que sa force et sa puissance étaient impérissables et indestructibles. Mais lorsque leur durée de vie est arrivée à son terme et que le Souverain détenteur d’un pouvoir impérissable et indestructible a annoncé la fin de leur domination, leur chute a été telle que la plupart de ces nations ont disparu de la surface de la terre. Même si le nom et la trace de certaines d’entre elles subsistent dans le monde, elles ne vivent plus que sous la domination de ceux qu’elles avaient soumis, esclaves d’esclaves et assujetties des assujettis :
قَدْ خَلَتْ مِن قَبْلِكُمْ سُنَنٌ فَسِيرُوا فِي الْأَرْضِ فَانظُرُوا كَيْفَ كَانَ عَاقِبَةُ الْمُكَذِّبِينَ
Sens : De nombreuses époques se sont écoulées avant vous. Parcourez la terre et voyez quelle fut la fin de ceux qui ont rejeté (la loi d’Allah) ! (Sourate Âl-‘Imrân, verset 137)
En vérité, l’organisation de l’univers tout entier est caractérisée par le fait qu’il n’y existe aucune place pour la stabilité ni pour la pause. Un mouvement, un changement et une alternance incessants y sont à l’œuvre. Rien ne peut y demeurer dans un seul état. La création et la disparition, la destruction et la construction, l’élévation et la chute s’y succèdent en se donnant la main. La règle inverse y est également en vigueur. Aujourd’hui, une graine pesant un masha vole çà et là, emportée par le vent ; demain, elle prend racine dans le sol et devient un arbre immense aux nombreuses branches. Le lendemain, elle se dessèche à son tour et se mêle à la terre. Puis les forces vivifiantes de la nature l’abandonnent et se consacrent à nourrir une autre graine. Telle est la loi de la destruction et de la reconstruction, de l’élévation et de la chute, dans la vie. Mais dès que l’être humain voit l’un de ces états se prolonger quelque peu, il pense que cet état est absolument éternel. Si cet état est déclinant, il croit qu’il le restera ainsi pour toujours. Et s’il est ascendant, il imagine qu’il le demeurera éternellement. Or, toute la différence réside ici dans le fait que cela tarde ou ne tarde pas ; en réalité, aucun état n’est éternel :
إِن يَمْسَسْكُمْ قَرْحٌ فَقَدْ مَسَّ الْقَوْمَ قَرْحٌ مِّثْلُهُ ۚ وَتِلْكَ الْأَيَّامُ نُدَاوِلُهَا بَيْنَ النَّاسِ وَلِيَعْلَمَ اللَّهُ الَّذِينَ آمَنُوا وَيَتَّخِذَ مِنكُمْ شُهَدَاءَ ۗ وَاللَّهُ لَا يُحِبُّ الظَّالِمِينَ
Sens : Je fais alterner parmi les hommes les jours de prospérité et d’adversité. (Sourate Âl-‘Imrân, verset 140)
L’ensemble de l’environnement terrestre évolue dans une sorte de cycle. La naissance et la mort, la jeunesse et la vieillesse, la force et la faiblesse, l’hiver et le printemps, la sécheresse et la vitalité ne sont que les diverses formes de cette alternance. Dans le cours de cette alternance, chaque chose connaît à son tour une période favorable. Alors commencent sa croissance et son développement ; sa vigueur et sa puissance se manifestent, et elle atteint l’apogée de sa forme et de sa beauté. Un jour même, elle parvient à l’extrême limite du progrès et du développement. À ce moment-là, elle devient frêle, rabougrie, faible et impuissante, et les forces mêmes qui avaient amorcé son développement finissent par la détruire.
Telle est la loi établie par Allah le Très-Haut dans toute la création. Comme pour toutes les autres choses du monde, cette loi s’applique pleinement aux êtres humains. Qu’on les considère individuellement ou en tant que peuples, l’honneur et l’humiliation, le bonheur et le malheur, le progrès et le déclin, ainsi que tous les autres signes de cette nature, se répartissent entre les individus et les nations selon ce cycle. Il n’existe ici personne qui, dans cette répartition, ait été totalement privé, ni personne sur qui un état quelconque ait été rendu permanent. Cela ne souffre aucune exception, qu’il s’agisse des jours fastes ou des jours difficiles :
سُنَّةَ اللَّهِ فِي الَّذِينَ خَلَوْا مِن قَبْلُ ۖ وَلَن تَجِدَ لِسُنَّةِ اللَّهِ تَبْدِيلًا
Sens : Telle était la règle d’Allah concernant ceux qui vécurent avant eux. Tu ne trouveras jamais de changement dans la règle d’Allah. (Sourate Al-Ahzâb, verset 62)
Dans les moindres recoins de cette terre, nous pouvons voir de nombreux vestiges des peuples anciens. Ils ont laissé d’abondantes traces de leur culture, de leur civilisation, de leurs œuvres artistiques et de leur savoir-faire. À la vue de ces vestiges, il semble qu’ils n’étaient en rien inférieurs aux nations progressistes et puissantes d’aujourd’hui ; au contraire, leur influence et leur prestige auprès des peuples contemporains étaient encore plus grands que ceux de ces dernières :
أَوَلَمْ يَسِيرُوا فِي الْأَرْضِ فَيَنظُرُوا كَيْفَ كَانَ عَاقِبَةُ الَّذِينَ مِن قَبْلِهِمْ ۚ كَانُوا أَشَدَّ مِنْهُمْ قُوَّةً وَأَثَارُوا الْأَرْضَ وَعَمَرُوهَا أَكْثَرَ مِمَّا عَمَرُوهَا وَجَاءَتْهُمْ رُسُلُهُم بِالْبَيِّنَاتِ ۖ فَمَا كَانَ اللَّهُ لِيَظْلِمَهُمْ وَلَٰكِن كَانُوا أَنفُسَهُمْ يَظْلِمُونَ
Sens : Ils étaient plus puissants qu’eux. Ils avaient bien cultivé la terre et l’avaient mise en valeur bien davantage qu’ils ne l’ont fait. » (sourate Ar-Rum : verset 9)
Mais quelle a pourtant été leur destinée ? Ils furent trompés par l’ivresse d’un bonheur apparent. La richesse et le luxe les précipitèrent dans l’arrogance. Le bien-être devint pour eux une épreuve (fitna). Enorgueillis par leur prestige et leur pouvoir d’État, ils devinrent l’incarnation de la corruption. Ainsi, par leurs propres méfaits, ils commencèrent à exercer l’oppression contre eux-mêmes :
فَلَوْلَا كَانَ مِنَ الْقُرُونِ مِن قَبْلِكُمْ أُولُو بَقِيَّةٍ يَنْهَوْنَ عَنِ الْفَسَادِ فِي الْأَرْضِ إِلَّا قَلِيلًا مِّمَّنْ أَنجَيْنَا مِنْهُمْ ۗ وَاتَّبَعَ الَّذِينَ ظَلَمُوا مَا أُتْرِفُوا فِيهِ وَكَانُوا مُجْرِمِينَ
Sens : Les injustes s’adonnaient à la jouissance des biens qui leur avaient été accordés en abondance, et ils étaient de grands criminels. » (sourate Hud : verset 116)
Malgré leur rébellion et leur désobéissance, Allah leur accorda un délai :
وَكَأَيِّن مِّن قَرْيَةٍ أَمْلَيْتُ لَهَا وَهِيَ ظَالِمَةٌ ثُمَّ أَخَذْتُهَا وَإِلَيَّ الْمَصِيرُ
Sens : Combien de cités étaient injustes ! Je leur ai d’abord accordé un délai, puis Je les ai saisies. » (Sourate al-Hajj : verset 48)
Et ce délai n’était pas un délai ordinaire ; au contraire, diverses nations furent laissées en sursis pendant des siècles. Mais chaque délai accordé devint pour elles une nouvelle calamité :
وَيَسْتَعْجِلُونَكَ بِالْعَذَابِ وَلَن يُخْلِفَ اللَّهُ وَعْدَهُ ۚ وَإِنَّ يَوْمًا عِندَ رَبِّكَ كَأَلْفِ سَنَةٍ مِّمَّا تَعُدُّونَ
Sens : Mais auprès d’Allah, un jour équivaut à mille ans selon votre calcul. » (Sourate al-Hajj : verset 47)
Ils crurent qu’Allah était impuissant face à leur ruse. Ainsi, sur le monde, ce n’était plus Allah qui régnait, mais eux. Pourtant, finalement, la colère d’Allah se déchaîna. Son regard bienveillant se détourna d’eux. Aux jours fastes succédèrent les jours sombres. Pour contrer leurs manigances, Allah employa Lui aussi une ruse redoutable. Mais ils ne purent absolument pas comprendre cette ruse d’Allah ; comment auraient-ils pu y résister ?
(Arabe)
Sens : Ils tramèrent un complot, tandis que Nous avions également préparé un plan dont ils ne se doutaient même pas. (Sourate An-Naml : verset 50)
Le plan d’Allah ne se manifeste jamais directement ; au contraire, ses effets toxiques commencent au sein même de l’homme, après avoir pénétré son cœur et son esprit. Il s’attaque à sa conscience et à sa raison, à ses sentiments, à son jugement, à sa capacité de réflexion et à sa faculté de compréhension. Il aveugle sa vision intérieure. Certes, il ne rend pas aveugles ses yeux physiques, mais il aveugle l’œil de sa connaissance :
(Arabe)
Sens véritable : « Ce ne sont pas les yeux qui deviennent aveugles, mais les cœurs qui sont dans les poitrines. » (Sourate Al-Hajj, verset 46)
Aveugle ! Et lorsque l’œil du cœur devient lui aussi aveugle, toutes les ruses et manœuvres qu’il emploie pour assurer son propre bien se retournent contre lui. Chaque démarche qu’il entreprend dans l’espoir du succès le conduit vers la ruine. Toutes ses forces se révoltent contre lui et l’annoncent. De ses propres mains, il s’étrangle lui-même :
(Arabe)
Sens : Jetez donc un regard et voyez combien la fin de leur complot fut terrible : Je les ai, eux et leur peuple, complètement anéantis. (Sourate An-Naml, verset 51)
Nous trouvons une image complète de ces jours de prospérité et de détresse dans le récit de la famille de Pharaon et des Enfants d’Israël. Lorsque les Égyptiens atteignirent le sommet de la prospérité et du progrès, ils se lancèrent résolument dans la tyrannie, l’oppression et les activités rebelles. Leur roi, Pharaon, revendiqua un statut divin. Quelque temps auparavant, sous le règne du prophète Joseph, que la paix soit sur lui, les Enfants d’Israël étaient venus s’y établir. Pharaon transforma ce peuple faible en cible de la tyrannie et de la persécution. Finalement, la désobéissance des Égyptiens dépassa toute limite. Allah décida donc d’humilier les Égyptiens et d’élever le peuple qu’ils haïssaient. En fin de compte, la décision d’Allah s’accomplit. Le prophète Moïse, que la paix soit sur lui, naquit au sein de ce peuple faible. Il fut élevé dans la maison de Pharaon, par Pharaon lui-même. Puis il fut chargé de libérer son peuple de l’esclavage des Égyptiens. Il expliqua humblement la vérité à Pharaon, mais celui-ci ne renonça pas. Pharaon et son peuple furent avertis à maintes reprises de la part d’Allah ; des famines et des inondations successives s’abattirent sur eux, et des flots de sang tombèrent du ciel. L’invasion des sauterelles ravagea leurs champs et leurs récoltes.
Les poux et les grenouilles les accablèrent. Pourtant, leur arrogance ne diminua pas le moins du monde :
(Arabe)
Sens : Ils s’étaient adonnés à l’arrogance, et c’était un peuple arrogant. (Sourate Al-A‘râf, verset 133)
Lorsque, l’une après l’autre, toutes les preuves et tous les arguments furent devenus décisifs, la décision du châtiment divin fut mise à exécution. Sur l’ordre d’Allah, le prophète Moïse, que la paix soit sur lui, quitta l’Égypte avec son peuple. Pharaon et tous ses partisans furent engloutis dans la mer. La puissance étatique de l’Égypte fut si gravement éprouvée qu’elle ne put relever la tête pendant plusieurs siècles :
(Arabe)
Sens : Nous nous saisîmes de lui et de son armée, puis Nous les engloutîmes dans la mer. Regarde donc quelle terrible fin connurent ces injustes. (Sourate Al-Qasas, verset 40)
Vint ensuite le tour d’Israël. Après avoir affaibli la nation égyptienne, le Maître des mondes accorda le pouvoir étatique de la terre à ce peuple humilié et déshonoré :
(Arabe)
Sens : Et Nous fîmes des opprimés les héritiers de l’est et de l’ouest de cette contrée que Nous avions comblée de richesses. Ainsi, en raison de leur patience, la promesse bienveillante de ton Seigneur en faveur des Enfants d’Israël s’accomplit. (Sourate Al-A‘râf, verset 137)
Et Il lui accorda la suprématie sur toutes les nations du monde :
(Arabe)
Sens : Et Je vous avais accordé la prééminence sur les peuples du monde. (Sourate al-Baqara, verset 47)
Mais cette prééminence et ce pouvoir d’État étaient soumis à la condition des bonnes œuvres et de la bonne conduite. Il avait été dit auparavant, par la bouche de Moïse — que la paix soit sur lui —, que le califat sur la terre vous serait certes accordé ; mais qu’il serait également observé ce que vous feriez (*****). En réalité, cette condition ne concernait pas seulement les Enfants d’Israël ; elle s’impose plutôt à toute nation à laquelle le pouvoir d’État est accordé dans le monde :
(Arabe)
Sens : Puis Nous vous avons établis comme leurs successeurs sur la terre, afin de voir comment vous agiriez. (Sourate Yûnus, verset 14)
Ainsi, lorsque les Enfants d’Israël désobéirent à leur Seigneur, altérèrent et corrompirent Sa parole et Son discours, remplacèrent la vérité par le mensonge, adoptèrent les principes de la consommation de l’illicite, du mensonge, de la trahison et de la violation des promesses, devinrent avides d’argent, cupides, lâches et épris de confort, commencèrent à tuer les prophètes de Dieu, se mirent à combattre ceux qui appelaient à la vérité, se montrèrent hostiles à la direction vertueuse et prêtèrent allégeance à la direction corrompue, alors la faveur d’Allah, Seigneur des mondes, se détourna également d’eux. La direction et l’autorité sur la terre leur furent retirées. Ils furent soumis aux redoutables empereurs d’Irak, de Grèce et de Rome. Ils furent chassés de leurs foyers. Tels des vagabonds, ils furent errants de pays en pays, dans l’humiliation et l’opprobre. Le pouvoir d’État leur fut arraché. Pendant deux mille ans, ils furent si profondément plongés dans la malédiction qu’ils ne trouvèrent nulle part dans le monde la moindre place honorable où s’établir.
([Quelques années après la publication de cet article, l’État d’Israël fut établi en Palestine. Cela pourrait susciter chez certains le soupçon que ce fait contredit la prédiction du Coran concernant l’avenir. Mais, en réalité, cet État ne fut pas établi par sa propre force ; il le fut plutôt en dépendant de l’Amérique, de l’Angleterre et de la France, et, pour le maintenir, des Juifs viennent de toutes les régions du monde se rassembler sur ce petit territoire. Mais le jour où ces puissances occidentales seront engagées dans une grande guerre et se trouveront incapables de soutenir Israël, le message de la mort s’abattra sur lui, et les États arabes voisins ramasseront cette enveloppe d’ordures pour la jeter à la mer. En réalité, avec l’aide des puissances occidentales, les Juifs ont réussi à établir de force leur propre terre d’habitation sur une terre arabe ; en apparence, cela semble être leur succès. Mais, en vérité, ce n’est autre que le nom donné à leur immense châtiment.])
(Arabe)
Sens : En conséquence, l’humiliation, la déchéance et la misère les accablèrent, et ils furent encerclés par la colère d’Allah. (Sourate Al-Baqara : verset 61)
Aujourd’hui encore, nous voyons se répéter la loi divine. Le châtiment des actes qui avait enveloppé les peuples d’autrefois a maintenant rattrapé les nations occidentales. Presque tous les avertissements qui pouvaient leur être adressés l’ont été. Les ravages de la Grande Guerre, la détresse économique, l’ampleur du chômage, la propagation de maladies répugnantes et l’effondrement de l’institution familiale en sont les signes éclatants. S’ils avaient eu des yeux, ils auraient compris, rien qu’en observant ces signes, quelles sont les conséquences de l’oppression, de la désobéissance, du culte de soi et de la falsification de la vérité. Mais ils ne tirent aucune leçon de ces signes ; au contraire, on ne constate chez eux qu’un entêtement croissant à tourner le dos à la vérité. Leur regard n’atteint pas la cause profonde de la maladie. Ils ne voient que les symptômes et consacrent tous leurs efforts et tous leurs soins à les traiter. C’est pourquoi, plus on administre de remèdes, plus la maladie s’aggrave. À présent, la situation laisse apparaître que la phase des avertissements et des preuves argumentées touche à sa fin, et que le moment du jugement dernier est tout proche.
Allah, le Tout-Puissant, a imposé deux puissants démons aux nations occidentales. Ils les entraînent vers la destruction et l’anéantissement. L’un est le démon de l’extermination de la descendance, et le second, celui du nationalisme. Le premier s’est emparé de leurs individus, tandis que le second s’est installé au sein de leurs nations et de leurs États. Le premier a perverti la conscience et le discernement de leurs hommes et de leurs femmes. Il les fait exterminer leur descendance de leurs propres mains. Il leur enseigne les techniques de la contraception, les pousse à l’avortement et leur vante les mérites de la stérilisation. Ainsi, ils détruisent eux-mêmes les forces nécessaires à leur existence. Il les a rendus si insensibles qu’ils tuent eux-mêmes leurs propres enfants. En somme, ce démon les incite progressivement au suicide.
Le second démon leur a ôté, à leurs grands dirigeants et à leurs chefs militaires, la capacité d’adopter une pensée juste et une ligne d’action correcte. Il a fait naître en eux les vilaines dispositions de l’égoïsme, de la rivalité, de la vengeance, de la haine, de l’hostilité et de la cupidité. Il les divise en divers partis et factions, mutuellement querelleurs et hostiles :
(Arabe)
Sens : Ou bien Il vous divisera en différents partis et factions, et fera goûter à certains d’entre vous la violence des autres. (Sourate Al-An‘am ; verset 65)
Il les a incités à se faire mutuellement goûter leur force et leur puissance. Cela aussi est une forme de châtiment divin. En somme, il les a préparés à un suicide collectif terrifiant. Celui-ci ne se produira pas progressivement, mais soudainement. Il a accumulé des munitions dans le monde entier et installé des foyers de danger en divers endroits. À présent, il n’attend plus qu’un moment précis. Dès que ce moment arrivera, il mettra le feu à l’un des dépôts de munitions. Alors, en un instant, une telle œuvre de destruction éclatera que même les ravages des peuples précédents en paraîtront insignifiants.
Rien de ce que j’ai dit jusqu’ici ne relève de l’exagération. Au contraire, en voyant les préparatifs considérables de la prochaine Grande Guerre en Europe, en Amérique et au Japon ([il convient de rappeler ici que l’article avait été écrit quelques années avant la Seconde Guerre mondiale]), leurs propres dirigeants clairvoyants ont été saisis d’effroi et, en réfléchissant aux conséquences de cette guerre épouvantable, ils se sont retrouvés complètement désemparés. Récemment, un ancien membre de l’état-major américain, Sergel Neuman (sergel neuman), a écrit un article sur la guerre imminente. Il y déclare que la prochaine guerre ne sera pas seulement un affrontement entre soldats, mais qu’il serait plus juste de l’appeler un massacre généralisé. Dans cette tuerie, même les femmes et les enfants ne seront pas épargnés. Les scientifiques ont retiré aux forces armées la responsabilité de la conduite intellectuelle de la guerre et l’ont remise entre les mains des substances chimiques et des machines inanimées. Ces armes meurtrières sont totalement incapables de distinguer les militaires des civils. Désormais, les forces belligérantes ne s’affronteront plus sur des champs de bataille ou dans des forteresses, mais dans les villes, les ports et les zones habitées. En effet, selon la stratégie militaire moderne, la véritable force de l’ennemi ne réside pas dans son armée, mais dans sa population, ses centres commerciaux et ses usines. Ainsi, toutes sortes de bombes seront à présent larguées depuis des avions de guerre. Elles libéreront des substances incendiaires, des gaz toxiques et des germes pathogènes, qui anéantiront simultanément des millions de personnes. Parmi ces armes, il en existe une sorte de bombe automatique dont un seul projectile peut réduire en miettes le plus grand édifice de Londres ([par la suite, des armes meurtrières encore plus terribles, appelées bombe atomique et bombe à hydrogène, ont été inventées, et un modeste échantillon de leurs ravages a même été présenté à Nagasaki et à Hiroshima]). Un gaz toxique est connu sous le nom de gaz Green Cross (green cross gas). Sa particularité est que celui qui le respirera par le nez aura l’impression d’avoir été immergé dans l’eau. Un autre gaz toxique s’appelle le gaz Yellow Cross (yellow cross gas). Il est de nature comparable au venin de serpent. S’il pénètre par le nez, il provoque une intoxication exactement semblable à celle d’une morsure de serpent. Il existe encore de nombreux autres gaz de ce genre. Ces gaz sont presque invisibles. Au début, on ne ressent absolument pas leurs effets. Plus tard, lorsqu’ils se font sentir, il n’existe plus aucune possibilité d’en neutraliser les effets ni de les soigner. Parmi eux, un gaz d’un type particulier s’élève très haut et se répand. Si un avion traverse la zone qu’il affecte, son pilote devient soudainement aveugle. On estime que si une tonne de certains gaz toxiques était répandue au-dessus de Paris, toute la ville pourrait être complètement détruite en l’espace d’une heure. Et cent avions seulement suffiraient à accomplir cette tâche.
Récemment, un projectile incendiaire électrique a été inventé. Il ne pèse qu’un kilogramme. Pourtant, il renferme une telle puissance que, lorsqu’il entre en collision avec un objet, il produit soudainement une chaleur de trois mille degrés Fahrenheit et provoque une explosion si violente qu’il est impossible de l’éteindre. Si l’on y jette de l’eau, celle-ci agit comme de l’essence. Jusqu’à présent, la science n’a trouvé aucun moyen de l’éteindre. On suppose qu’il sera lancé sur les grands marchés des villes et des ports, de sorte que le feu se propage d’une extrémité à l’autre. Ensuite, lorsque les gens, terrifiés et affolés, commenceront à fuir, des bombes à gaz toxique seront larguées depuis des avions afin de parachever la destruction.
À la vue de ces armes meurtrières, les experts militaires ont estimé qu’à l’aide de quelques avions bombardiers seulement, même la plus grande et la mieux protégée des capitales du monde pourrait être réduite en poussière en deux heures. Les habitations de millions de personnes pourraient être empoisonnées de telle manière qu’elles dormiraient tranquillement la nuit, mais que pas une seule personne ne se réveillerait vivante le matin. De cette façon, les substances toxiques pourraient empoisonner les ressources animales de tout un pays, détruire le bétail et anéantir les champs, les exploitations agricoles et les vergers. Aucun moyen de défense efficace contre cette attaque dévastatrice n’a encore été découvert. Les deux camps en guerre ne pourraient alors que s’attaquer mutuellement et être anéantis ; personne ne pourrait échapper à la destruction.
Telle est une brève description des préparatifs de la prochaine guerre mondiale. Pour en connaître les détails, consultez l’ouvrage intitulé What would be The Character of a New War. Cet ouvrage a été publié par l’organisation appelée « Union interparlementaire » de Genève, après les recherches et les investigations habituelles.
À sa lecture, vous pourrez aisément comprendre comment la civilisation occidentale a rassemblé de ses propres mains les instruments de sa destruction. Désormais, sa durée de vie ne se prolongera que jusqu’à la date où elle déclarera la guerre.¹ ([On peut voir un échantillon de ce qui s’est produit pendant la Seconde Guerre mondiale — de 1939 à 1945 — dans la destruction de Nagasaki. Pour en voir un exemple plus étendu, lisez l’ouvrage de Lord Russell intitulé Seourge of Swastika et observez comment une civilisation sans Dieu peut transformer tout un peuple en êtres plus vils que des bêtes féroces.])
Le jour où une guerre éclatera entre les deux grandes puissances du monde, il faudra considérer que le décret divin concernant la destruction de la civilisation occidentale sera entré en vigueur ; car, une fois que les deux grandes puissances seront entrées dans l’arène, la guerre ne pourra manquer de prendre une dimension mondiale. Et si la guerre devient mondiale, la destruction le sera aussi, cela ne fait aucun doute.
(Arabe)
Sens : La corruption s’est manifestée partout, sur terre comme sur mer, en conséquence de ce que les gens ont acquis de leurs propres mains, afin qu’Il leur fasse goûter une partie de ce qu’ils ont accompli. Peut-être reviendront-ils encore [sur le droit chemin]. » Sourate Ar-Rûm : 41)
Quoi qu’il en soit, le moment est maintenant tout proche où un nouvel ordre sera établi concernant la direction et l’autorité dans le monde, où les injustes et les oppresseurs tomberont, et où une autre nation — probablement une nation opprimée — sera investie de la dignité de califat du monde. La question à observer désormais est de savoir qui Allah, le Seigneur des mondes, choisira pour cette dignité.
Après cela, nous n’avons aucun moyen de savoir quelle nation du monde sera élevée. Cela relève entièrement de la volonté d’Allah Tout-Puissant. Il retire l’autorité à qui Il veut et la confère à qui Il veut :
(Arabe)
Sens : Dis : « Ô Allah, Maître de toute royauté et de tout empire ! Tu donnes la royauté à qui Tu veux et Tu la retires à qui Tu veux. » (Sourate Âl-‘Imrân : 26) Mais cette question obéit également à une loi établie. Il l’a exposée dans Son Livre bien-aimé. La voici : Il établit une nation qui ne sera pas mauvaise et désobéissante comme cette nation maudite.
(Arabe)
Sens : Si vous désobéissez, Il vous remplacera par une autre nation ; celle-ci ne sera pas comme vous. (Sourate Muhammad : verset 38)
C’est pourquoi, à en juger par les signes extérieurs, il semble qu’aujourd’hui les nations faibles et assujetties qui imitent la civilisation occidentale, abandonnent les vertus des peuples firangis — celles qui subsistent encore, si peu nombreuses soient-elles — et adoptent leurs défauts, qui sont la cause de leur malédiction, n’ont aucune chance de réussir dans la révolution imminente. (Première publication : Tarjumân al-Qur’ân, octobre 1932.)
6
Les lamentations de la civilisation occidentale
(Discours de Lord Lothian)
[L’article fut publié pour la première fois en mars 1939 dans la revue Tarjumân al-Qur’ân.]
Au cours de la dernière semaine de janvier 1938, Lord Lothian prononça un discours à l’occasion de la cérémonie de remise des diplômes de l’Université d’Aligarh. Ce discours mérite tout particulièrement l’attention des courants moderne et traditionnel de la communauté instruite de l’Inde (non partitionnée). Il contient pour eux une multitude d’enseignements. Dans ce discours, un homme a dévoilé devant nous les pensées les plus intimes de son esprit et de son cœur : un homme qui n’a pas observé de loin les sciences et les connaissances modernes ni la civilisation qu’elles ont engendrée, mais qui est lui-même né au sein de cette civilisation et a passé les cinquante-six longues années de sa vie à en explorer les profondeurs. Il est européen de naissance et de lignée, et a reçu une formation supérieure à Oxford. Il fut rédacteur du célèbre périodique Round Table et a occupé pendant près de vingt et un ans de hautes fonctions au sein du gouvernement britannique. Ce n’est pas un observateur étranger : c’est un homme issu du foyer même de la civilisation occidentale. C’est à ce titre qu’il nous a exposé la véritable déformation de cette maison, ses causes et ce dont ses habitants ont aujourd’hui soif.
D’un côté, ce discours est particulièrement instructif pour nos contemporains instruits et modernes. Ils pourront y apprendre que l’ensemble des sciences et des connaissances occidentales, ainsi que la civilisation qu’elles ont produite, n’est pas uniquement un élixir de vie ; il s’y trouve aussi une grande part de poison. Ceux qui ont fabriqué ce remède et l’ont expérimenté pendant plusieurs siècles vous avertissent eux-mêmes aujourd’hui de ne pas le consommer entièrement. Ils disent : « Cette chose nous a conduits au bord de la destruction et elle vous détruira également. Nous-mêmes sommes à la recherche d’un élixir de vie véritable. Même si nous n’en avons pas la certitude, nous supposons que cet élixir se trouve actuellement chez vous. Gardez-vous donc de réduire votre propre élixir en poussière pour vous mettre à goûter notre remède empoisonné. »
D’un autre côté, ce discours offre également une abondante matière à réflexion à nos ulémas et à notre communauté religieuse. Il leur permettra de discerner quels aspects de l’enseignement islamique doivent être mis en lumière devant le monde dans lequel ils vivent actuellement. Depuis plusieurs siècles, ce monde a expérimenté la civilisation matérialiste et en est aujourd’hui profondément épuisé. Il y a quelques siècles, nous avions fourni aux Européens l’élixir de l’esprit de recherche et de la libre pensée ; par pure ignorance, ils l’ont mêlé au poison de l’irréligion et du matérialisme, donnant naissance à un nouvel élixir de civilisation. Cet élixir les a certes élevés au sommet du progrès par sa propre puissance, mais son action toxique n’a jamais cessé. À tel point qu’aujourd’hui cet élixir est devenu entièrement empoisonné. Après avoir pleinement subi les conséquences amères de cette situation, ils cherchent de nouveau de tous côtés un nouvel élixir. Ils ont compris quelles substances toxiques se trouvent dans leur élixir et quelles graves répercussions elles produisent dans leur vie. Ils commencent également à sentir quel genre d’élixir leur est nécessaire pour éliminer ces effets. Mais ils ignorent que l’élixir qu’ils recherchent n’existe nulle part dans le monde en dehors de l’islam, et que la dernière pilule se trouve précisément dans la même pharmacie où ils avaient obtenu la première. S’ils continuent, même après être parvenus jusqu’à ce point, à courir partout à la recherche de l’élixir désiré et, ne le trouvant pas, à empoisonner le monde entier avec du poison mortel, notre communauté d’ulémas devra partager avec eux la responsabilité de ce grand péché. Ce n’est pas le moment pour les ulémas de se perdre dans des débats sur la théologie, le surnaturalisme et les questions juridiques de détail. Le Messager — que la paix soit sur lui — possédait-il une connaissance de l’invisible ? Dieu peut-Il mentir ? Peut-on comparer qui que ce soit au Messager ? Quel est le statut légal, selon la charia, de l’îsâl al-thawâb et de la visite des tombes ? Faut-il dire âmîn à voix haute et accomplir le « raf‘ al-yadayn » ? Quelle différence faut-il établir entre le minaret et la chaire de la mosquée ? Nos guides religieux gaspillent aujourd’hui toute leur énergie et leurs capacités à résoudre ce genre de problèmes secondaires. Pourtant, dans le monde actuel, ces questions n’ont aucune importance, et leur règlement ne peut mettre fin au combat mondial entre la vérité et le mensonge, ni entre la guidance et l’égarement. Au contraire, le besoin le plus pressant de notre époque est de comprendre correctement les problèmes complexes nés de l’évolution des sciences, des connaissances, de la société et de la civilisation, fondée depuis plusieurs siècles sur le rejet de Dieu et l’irréligion ; la tâche essentielle consiste à les analyser entièrement et à proposer des solutions acceptables à leur lumière des principes islamiques. Si nos ulémas ne se rendent pas aptes à accomplir cette tâche et ne s’efforcent pas de la mener à bien, l’Europe et l’Amérique subiront certes le destin qui les attend, mais le monde musulman tout entier sera lui aussi entièrement détruit. Car les problèmes qui accablent les pays occidentaux apparaissent aujourd’hui avec la même intensité dans l’ensemble du monde musulman et en Inde. Et faute de proposer une solution juste à ces problèmes, musulmans et non-musulmans sans distinction continuent tous d’utiliser le « nuskha » des malades. La question ne concerne donc plus seulement l’Europe et l’Amérique ; elle concerne désormais notre propre maison et nos générations futures.
Pour toutes ces raisons, il est du devoir de notre société moderne instruite et de notre communauté d’ulémas d’accorder toute leur attention au discours de Lord Lothian. Afin d’en saisir la portée, nous en citons ici certains passages, accompagnés çà et là des explications nécessaires.
Lord Lothian commence son discours en ces termes :
Je souhaite aujourd’hui attirer votre attention sur une autre question digne d’examen. L’Inde peut-elle échapper aux effets désastreux de l’enseignement scientifique et intellectuel de l’époque moderne, dont l’Europe et l’Amérique subissent aujourd’hui les conséquences ? Le progrès de la science moderne a produit deux conséquences considérables en Occident. D’une part, il a considérablement accru le pouvoir de l’homme sur la nature et sur ses forces. D’autre part, il a affaibli, chez les jeunes gens formés à l’université et, plus généralement, dans le monde entier, l’autorité des préceptes religieux transmis par l’héritage. Au moins la moitié des déformations du monde moderne provient de ces deux causes. L’homme prétendument civilisé d’aujourd’hui est certes enivré par les forces découvertes par la science, mais il n’a pas réalisé un progrès équilibré dans le domaine moral parallèlement au développement des sciences, des connaissances, de la société et de la civilisation. Or cette évolution aurait pu garantir que les forces scientifiques soient mises au service du bien de l’homme plutôt qu’à celui de sa destruction. »
Dans cette introduction, Lord Lothian a en réalité attiré l’attention sur le problème fondamental de la civilisation et de la culture humaines. La science, en tant que science, n’est rien d’autre que la curiosité de réfléchir, de faire des recherches et de se livrer à l’exploration. Grâce à elle, l’être humain prend connaissance de l’état des forces inhérentes à l’univers naturel et rassemble les moyens et les instruments nécessaires pour les mettre à profit. Lorsque l’être humain commence à utiliser dans sa vie quotidienne les nouvelles forces qu’il acquiert grâce au développement de ces connaissances, on parle de progrès de la civilisation. Mais ces deux choses ne peuvent, à elles seules, garantir le bien-être de l’humanité. Elles peuvent être causes de bienfaits aussi bien que causes de destruction. Au lieu de travailler de ses mains, l’être humain a commencé à travailler à l’aide de machines. Au lieu de voyager à dos d’animal, il a commencé à se déplacer en train, en automobile, en bateau et en avion. Au lieu des courriers à pied, les nouvelles sont désormais échangées par télégraphe électrique et par radio. Cela ne signifie pas que l’être humain soit devenu plus heureux et plus prospère qu’auparavant. Dans la mesure où ces choses peuvent accroître son confort, elles peuvent aussi accroître les risques qui le menacent et les possibilités de sa destruction. Car, comparée à l’époque où l’être humain ne disposait que d’armes telles que l’arc, les flèches et l’épée, la civilisation qui lui a mis entre les mains des mitrailleuses, des gaz toxiques, des avions et des sous-marins peut être bien plus meurtrière. Que le développement de la science, des connaissances et de la civilisation soit une cause de bienfaits ou de destruction dépend entièrement de la civilisation sous l’influence de laquelle se développent les sciences, les arts, la culture et la civilisation. En réalité, c’est à la civilisation qu’incombe la responsabilité de fixer l’orientation de l’évolution, le but des efforts humains et les domaines d’application des forces acquises. C’est elle qui détermine la nature des relations entre les êtres humains, établit les règles de leur vie sociale et élabore les normes morales applicables aux affaires personnelles, nationales et internationales. En somme, c’est elle qui rend l’esprit humain apte à décider comment appliquer, au sein de sa civilisation, les forces acquises grâce au progrès des sciences et des connaissances, dans quel but et de quelle manière les utiliser, et lesquelles des diverses règles d’utilisation il faut rejeter ou adopter.
En réalité, l’observation du monde matériel et l’acquisition de connaissances sur les lois de la nature ne peuvent à elles seules constituer le fondement d’une civilisation supérieure. Car, dans cette perspective, la dignité de l’être humain ne dépasse pas celle d’un être doué d’intelligence. Elles ne permettent d’établir qu’une conception matérialiste de la vie. Autrement dit, pour l’être humain, la vie de ce monde serait la seule vie. Son but ultime et suprême serait de satisfaire autant que possible ses désirs et ses instincts biologiques. Il accepterait comme vérité ultime les lois qui régissent dans l’univers naturel la lutte pour la survie, la sélection naturelle et la suprématie du plus apte, et le véritable champ d’application de la force serait d’écraser toutes les créatures environnantes et d’établir sa domination au-dessus de toutes. Cette philosophie de la vie constitue le fondement de la culture et de la civilisation suivies par l’Europe. C’est pourquoi, quelles que soient les forces que le progrès des sciences et de la civilisation ait mises entre les mains de l’être humain, elles ont commencé à être employées sur la voie de sa destruction au lieu de servir le bien de l’humanité. Aujourd’hui, les Européens eux-mêmes peuvent sentir qu’une civilisation humaine, supérieure à leur civilisation biologique, est nécessaire. Et le fondement de cette civilisation ne peut être autre chose que la religion.
Poursuivant son discours, Lord Lothian dit :
Il ne fait aucun doute que l’esprit scientifique (l’attitude de recherche) a peu à peu éliminé les anciennes superstitions de l’esprit des gens, élargi le champ des sciences et des connaissances et, de cette manière, libéré les hommes et les femmes de nombreux liens de l’Antiquité ; mais, en même temps, il les a rendus extrêmement dépendants des vérités spirituelles et religieuses. Or il n’a pu leur indiquer aucun chemin permettant d’atteindre la vérité. La plupart des Occidentaux d’aujourd’hui sont absorbés par une vivacité enfantine, le goût de la diversité et l’ivresse des plaisirs des sens. La capacité de mener une vie simple a presque disparu chez eux. En réalité, ils n’ont aucun lien avec les vérités premières, infinies et éternelles enseignées par la religion.
La religion est un guide indispensable à l’être humain. Elle est le seul moyen d’acquérir les objectifs moraux, la dignité et le sens nécessaires à la vie humaine. Du fait de l’affaiblissement de son pouvoir régulateur, nous constatons que le monde occidental s’est pris de passion pour les manœuvres politiques fondées sur l’hérédité et la classe sociale, et qu’il a placé sa foi dans une science qui érige le progrès matériel en but ultime et rend la vie chaque jour plus complexe et plus pénible. En outre, pour se libérer de l’emprise du nationalisme, le plus grand fléau de l’époque actuelle, l’Europe d’aujourd’hui se trouve dans l’incapacité d’établir l’unité nécessaire entre l’âme et la vie. C’est également là un résultat notable de l’affaiblissement de l’autorité religieuse.
Puis Lord Lothian posa la question suivante aux personnes instruites et modernes de l’Inde :
Les deux grandes religions de l’Inde, l’hindouisme et l’islam, pourront-elles affronter avec plus de succès que les religions occidentales l’hostilité religieuse, la critique de l’époque moderne et l’esprit de recherche ? C’est une question de la plus haute importance. Si l’on veut protéger l’Inde contre les dangers qui se sont abattus sur l’Occident, les penseurs et les dirigeants religieux de ce pays devraient porter leur attention sur cette question. Il ne fait aucun doute que l’esprit de recherche fera progressivement disparaître du peuple indien les produits de la superstition et de l’ignorance, et ce sera une très bonne chose. Mais cette tendance fera-t-elle également sortir de l’esprit des futurs dirigeants de la vie politique, culturelle et artistique de l’Inde les principes moraux et spirituels des deux religions ? Je ne prétends pas être très familiarisé avec la vie intérieure de l’hindouisme et de l’islam. Pourtant, je pense que ces deux religions contiennent des éléments capables de rendre l’une ou l’autre apte à maintenir sous son influence les hommes et les femmes ayant reçu une formation universitaire. Le christianisme, dans ce domaine, a échoué en raison de certains liens issus de croyances erronées, qui ont fini par dissimuler la vérité même enseignée par le grand fondateur de cette religion.
Ici, Lord Lothian lui-même reconnaît qu’en réalité il ne sait pas grand-chose de l’hindouisme et de l’islam. Il n’a aperçu que de loin certains traits remarquables de l’hindouisme et de l’islam. Selon lui, ces éléments peuvent permettre aux gens instruits de rester attachés à des principes supérieurs de moralité et de spiritualité face aux courants modernes de critique et d’investigation. Mais pour ceux qui connaissent la situation intérieure de ces deux religions, c’est-à-dire de toutes les religions de l’Inde, il n’est nullement caché que, s’il est question de résister aux courants de critique et d’investigation, seul l’islam peut y parvenir ; mieux encore, pour le dire dans les termes les plus clairs, aucune religion autre que l’islam ne possède la capacité d’avancer avec ses adeptes sous l’influence de tels courants et d’être reconnue, à l’âge du progrès et de la lumière, comme la religion de toute l’humanité. Pourquoi le christianisme a-t-il échoué ? Uniquement parce qu’il n’est pas une doctrine sociale ; au contraire, il s’oppose radicalement à toute organisation sociale. Il ne s’intéresse qu’au salut de l’individu et, même pour ce salut, il lui indique comme unique voie de se détourner de ce monde et de dépendre du royaume céleste. C’est pourquoi, à mesure que les nations européennes s’engageaient sur la voie du progrès et du développement, le christianisme, au lieu de les aider, devint un obstacle pour elles. Elles durent donc avancer en rompant ses liens. La situation de l’hindouisme est également conforme à cela. Il ne possède lui non plus aucune philosophie progressiste de la vie, aucune règle morale rationnelle ni aucun système social en expansion. Jusqu’à présent, la plus grande force qui ait maintenu les hindous dans un système social et les ait empêchés d’adopter l’influence d’autres civilisations a été leur système des castes et des étapes de la vie. Mais cela doit arriver, et ce lien sera bel et bien rompu. Après cela, plus rien ne pourra préserver la société hindoue de la désagrégation. Ses portes jusque-là fermées s’ouvriront donc aux influences extérieures. Il faut en outre remarquer que l’ancienne civilisation et l’organisation sociale des hindous, leurs vieilles superstitions idolâtres ainsi que leurs conceptions philosophiques irrationnelles et antiscientifiques ne peuvent résister aux progrès scientifiques et à la conscience sociale de l’époque moderne. C’est pourquoi les hindous s’approchent de jour en jour d’un tournant décisif où leur destin, et dans une large mesure celui de l’Inde, sera déterminé. Peut-être, à l’instar des chrétiens de l’Europe à l’époque de la Renaissance, deviendront-ils hostiles à l’islam et aveuglés par la haine, puis adopteront-ils la voie de la civilisation matérialiste ; sinon, ils continueront à entrer en masse dans l’islam.
Cette décision dépend dans une large mesure de la conduite des musulmans, en particulier des personnes instruites de l’ancienne et de la nouvelle génération. Car l’islam ne peut accomplir de miracle par la seule force de son nom. Si ses principes et ses idéaux restent simplement consignés dans les pages d’un livre, il ne lui est pas davantage possible d’accomplir un miracle. Dans l’état actuel de désunion, de désordre et d’inaction où les musulmans sont plongés, sous la torpeur et la stagnation qui accablent leurs milieux de savants religieux, et face à la timidité et à la pudeur féminines que l’on observe chez leurs descendants nouvellement instruits, il est vain d’espérer que les défenseurs de l’islam puissent, non seulement conquérir l’âme de l’Inde, mais même se maintenir à leur propre place. Il est impossible à une nation de rester fermement debout face au torrent impétueux d’une révolution. Elle doit soit se laisser emporter par le courant, soit se relever avec toute son énergie et en détourner le cours. Cette seconde éventualité ne peut se réaliser que de la manière suivante : premièrement, il faut réformer la condition morale des musulmans ordinaires et ranimer en eux l’esprit fondamental de la vie islamique. Deuxièmement, les savants religieux et les musulmans nouvellement instruits doivent comprendre ensemble, à la lumière des principes islamiques, les problèmes modernes de la vie et en proposer une solution juste, tant du point de vue idéal que pratique, afin que tout homme raisonnable, à l’exception de ceux qu’aveugle la haine, soit contraint de reconnaître que, pour une société progressiste, aucune base ne peut être plus exacte et plus irréprochable que la culture et la civilisation islamiques.
En Inde (il convient de préciser que cet article a été écrit en 1938. Dans le contexte de l’Inde indivise de cette époque, les problèmes mentionnés dans cet article existent encore aujourd’hui dans les différents pays de l’Inde divisée — le traducteur), le conflit qui oppose aujourd’hui la religion et la science est du même type que celui qui existait en Europe il y a cinquante ou soixante ans. Mais l’Inde, qui se nourrit des restes de l’Europe, va elle aussi connaître très prochainement un changement de situation. Le jour n’est donc pas loin où cette hostilité à la religion n’existera plus, du moins sur le terrain de la raison et du savoir. À condition, bien sûr, que nous soyons préparés à l’avance à tirer parti de cette occasion. Lord Lothian a brièvement fait allusion à cette vérité profonde : il y a soixante ans, on n’espérait nullement voir prendre fin la lutte qui opposait la science et la religion ; au contraire, le conflit entre les conceptions spirituelle et mécanique de la vie avait suscité un tel doute qu’on pensait qu’il ne prendrait fin qu’avec la mort de l’une des deux. Mais aujourd’hui, les deux camps adverses ont renoncé au combat. Ni le scientifique ni le croyant ne prétend plus avec assurance avoir dévoilé tous les mystères de la nature et résolu toutes ses complexités ; au contraire, un tel doute s’est installé dans l’esprit des uns et des autres qu’ils se demandent s’ils savent réellement quoi que ce soit de ce mystère. Une possibilité est donc apparue aujourd’hui qui semblait impossible au milieu des progrès incessants du savoir et de la science.
Lord Lothian n’est certes pas affranchi de l’influence des conceptions chrétiennes de la religion. De plus, il n’a pas découvert la conception rationnelle de la religion propre à l’islam. C’est pourquoi il peut tout au plus penser qu’une certaine conciliation entre la religion et la science est aujourd’hui possible. Mais nous considérons que la conciliation de la religion et de la science est totalement dépourvue de sens. Si quelque chose, dans l’islam, fait obstacle à ce qu’il devienne aujourd’hui l’âme de la science, ce n’est pas une défaillance inhérente à l’islam ; c’est plutôt l’infinie paresse de ses adeptes ainsi que l’ignorance et l’hostilité digne de l’ignorance des porte-drapeaux de la science. Une fois ces deux obstacles supprimés, l’islam demeurera assurément l’âme de la science, même dans sa cage.
Poursuivant son propos, l’orateur érudit a mis en lumière un autre point. Il s’agit de savoir si une religion quelconque peut survivre face à l’éveil scientifique et à la critique fondée sur la raison de l’époque actuelle. Quelles caractéristiques la religion dont l’homme recherche la vérité dans notre époque éclairée devrait-elle posséder ? Et pour quels besoins fondamentaux l’homme contemporain cherche-t-il la direction de la religion ?
C’est là le point le plus remarquable du discours en question. Il a déclaré :
Si ma conception de la situation n’est pas erronée, il faut alors reconnaître cette vérité : la religion de notre époque est confrontée à une rude épreuve. Elle ne pourra la traverser avec succès que lorsque les nouvelles générations auront examiné et vérifié ses règles et son système internes, et se seront pleinement convaincues que la religion elle-même contient la solution juste à toutes les questions et à toutes les difficultés concrètes de la vie. Le temps de la religion personnelle est désormais révolu. Il a déjà pris fin. Personne n’a aujourd’hui besoin d’une religion fondée sur la seule émotion. L’époque d’une religion qui ne peut guère aider qu’à réglementer quelque peu la conduite morale des hommes et qui, tout au plus, est capable de promettre le salut dans l’au-delà est elle aussi révolue. L’homme rationaliste de l’époque actuelle veut examiner toute chose, même la vérité, à l’aune de ses résultats directs. S’il doit se soumettre à une religion, il faut d’abord qu’elle réponde à cette question : quelles solutions offre-t-elle à ses problèmes concrets ? L’espoir d’atteindre finalement le nirvana après avoir traversé de nombreuses existences, ou l’attente de parvenir au royaume céleste après avoir franchi l’étape de la mort, ne sont pas des choses qui suffiraient à elles seules à le convaincre d’adopter une religion. En raison de sa quête philosophique, la religion doit avant tout lui fournir une clé grâce à laquelle il puisse trouver une solution satisfaisante aux mystères cachés de la nature universelle. Elle doit en outre démontrer, par des méthodes scientifiques appropriées, le rapport direct entre la cause et l’effet, entre les moyens et les résultats, et montrer comment elle peut maîtriser les forces arrogantes et indisciplinées qui menacent actuellement l’humanité de destruction au lieu de contribuer à son bien-être. De même, elle doit indiquer comment elle éliminera le chômage, les inégalités déraisonnables, l’injustice et l’oppression, l’exploitation économique, les guerres et les conflits ainsi que les autres déformations sociales, comment elle empêchera les affrontements entre les hommes et l’effondrement de la structure familiale, et ainsi de suite. Car ce sont ces problèmes qui ont privé l’humanité de toutes ses joies. Si l’homme dépend aujourd’hui à ce point de la religion, c’est uniquement parce que la science, au lieu de résoudre ses problèmes, les a encore aggravés. C’est pourquoi il n’a jamais été aussi avide qu’aujourd’hui d’obtenir de la religion la résolution de ses doutes et de ses problèmes. Ainsi, si la religion veut assurer la sécurité de son domaine et restaurer sa dignité perdue, elle doit apporter aux questions susmentionnées des réponses spirituelles mais scientifiques, afin que leur vérité puisse être vérifiée et éprouvée dès ici-bas à l’aune de leurs résultats. Autrement dit, ces réponses ne peuvent être remisées pour le monde d’après la mort. Nous, Occidentaux, savons que c’est là le plus grand problème de notre époque. Vous, habitants de l’Inde, quelle réponse pouvez-vous y apporter ?
Après avoir lu ce passage du discours de Lord Lothian, on a véritablement l’impression de voir un homme assoiffé se tordre de douleur. Il ne sait rien de l’eau ; pourtant, il ressent parfaitement les symptômes de la soif et dit clairement quelles qualités doit posséder la chose que réclame le feu de ses entrailles. Si, dans ces circonstances, on apportait de l’eau devant lui, sa nature s’écrierait aussitôt : c’est précisément pour cette chose qu’il était torturé par la soif. Il ne montrerait même pas la moindre hésitation à prendre le récipient d’eau et à y porter les lèvres. Cette situation n’est pas propre à Lord Lothian ; partout en Europe, en Amérique et dans le monde où les hommes ont été brûlés par le feu de la civilisation occidentale, où, après avoir traversé la bande verdoyante qui borde le désert de la philosophie et de la science, ils sont parvenus dans une plaine intermédiaire dépourvue d’eau, d’herbe et de végétation, tous sont aujourd’hui assoiffés de la même manière et désirent, comme Lord Lothian, une chose possédant les mêmes qualités. Aucun d’eux ne connaît le nom de l’eau, et aucun ne sait où elle se trouve ; mais, de temps à autre, ils se contentent de crier : « Apportez vite la chose qui pourra éteindre le feu de nos entrailles ! »
Ils ont certes entendu le nom de l’eau, mais ils n’en ont jamais vu la réalité ; bien plus, ils ont aussi entendu dire par des ancêtres ignorants et aveuglés par la haine : « Prenez garde ! N’approchez pas de l’eau, c’est une chose toxique et terrifiante. » C’est pourquoi ils ont toujours eu peur de ce nom. Mais aujourd’hui, la situation en est arrivée à un point tel que, si l’on leur présentait la chose véritable en dissimulant son nom, ils s’écrieraient réellement : « Oui, c’est précisément pour cette chose que nous avions soif. » Puis, si on leur disait : « Messieurs, l’eau que vous redoutez sous ce nom, c’est elle », ils répondraient, stupéfaits : « Dans quelle tromperie n’avons-nous donc pas vécu jusqu’à présent ! »
L’homme rationaliste de l’époque actuelle a examiné et éprouvé le christianisme avec le plus grand soin. Il est devenu évident comme le jour que cette religion n’est aucunement un remède à son mal. Il lui arrive certes d’être séduit par la philosophie énigmatique de l’hindouisme et du bouddhisme ainsi que par leur caractère historiquement réactionnaire, mais leur échec apparaît au grand jour dès le premier assaut de la critique et de l’analyse scientifiques. Le bouddhisme est, dans une large mesure, la version indienne même du christianisme. Quant à l’hindouisme, il ne cesse lui-même de créer toutes sortes de problèmes et de complications, dans l’espoir de se libérer desquels l’homme rationaliste de notre époque ressent précisément le besoin de religion. C’est à l’intérieur de ses limites que l’on observe les inégalités les plus déraisonnables entre les hommes. La forme la plus vile de l’exploitation financière — c’est-à-dire le prêt à intérêt et l’usure — est devenue une partie inséparable de son système de règles. La cause fondamentale des guerres et des conflits — la division des hommes en tribus et la haine — s’est infiltrée dans ses fondements mêmes. Le système social qu’il a établi n’unit pas les hommes ; il les divise au contraire en un nombre incalculable de classes et de tribus. Ses institutions sociales sont si anciennes et si délabrées que, à l’époque actuelle de conscience scientifique et pratique, même les hindous issus de familles orthodoxes depuis des milliers d’années sont contraints de les transgresser. Car elles ne reposent ni sur le savoir, ni sur l’intelligence, ni sur le rationalisme, mais sur la haine et la superstition. En dehors de toutes ces questions terrestres, il se révèle encore plus impuissant dans le domaine de la morale et de la spiritualité. Il ne possède aucune clé permettant de résoudre de manière satisfaisante les mystères cachés de la nature universelle. Ses convictions ne sont que de pures constructions imaginaires, et il est impossible de fournir une preuve scientifique ou rationnelle à l’appui d’une seule d’entre elles. En matière d’éthique, il crée certes une magie faite d’une imagination séduisante — de même que le Mahatma Gandhi a lui aussi créé une telle magie. Mais elle est totalement dépourvue de preuves rationnelles et de sagesse pratique. On peut donc affirmer avec assurance que son échec apparaîtra très prochainement au grand jour à l’époque actuelle de la conscience scientifique.
Il ne reste donc plus que l’islam. En réalité, l’islam satisfait pleinement à chacun des critères que l’homme rationaliste d’aujourd’hui a formulés ou pourrait formuler pour la religion qu’il désire.
Dire que la religion est une affaire purement personnelle et qu’elle n’a de rapport qu’avec la conscience morale individuelle est aujourd’hui une idée périmée. En réalité, ce n’est qu’une lubie particulière du XIXe siècle. Pourtant, même en cette quatrième décennie du XXe siècle, une certaine catégorie de réactionnaires de notre pays continue de propager cette doctrine. Bien qu’ils ne cessent de crier « progrès ! progrès ! », les membres de cette catégorie sont fermement résolus à rester constamment cinquante ans en arrière par rapport au monde contemporain. Il est aujourd’hui presque unanimement admis qu’il est impossible de concevoir l’individu indépendamment de la société. Chaque personne dans la société est liée aux autres par d’innombrables relations, grandes et petites. La société ressemble, dans une certaine mesure, à un corps. La place de l’individu y est comparable à celle des organes d’un corps vivant. Si la religion est nécessaire, ce n’est pas seulement pour la satisfaction intime de l’individu ou son salut dans l’au-delà ; elle est surtout nécessaire à l’organisation de l’ensemble de la société et à la conduite de toutes les affaires de la vie terrestre. Et si elle n’est pas nécessaire à ces fins, elle ne l’est ni pour l’individu ni pour la société. Prétendre que les institutions de la société doivent être d’une nature tandis que les croyances et les pratiques religieuses de l’individu doivent être d’une autre nature n’est rien d’autre qu’une affirmation puérile. Si les croyances et les pratiques religieuses n’ont aucun rapport avec la vie sociale, ces croyances et ces pratiques sont alors totalement dépourvues de sens. Elles ne sont pas seulement dépourvues de sens : dans une société où elles ne sont pas disposées à coopérer avec les autres éléments de l’organisation sociale, leur disparition est inévitable. Ainsi, parmi les deux voies, une seule peut être adoptée : soit il faut rendre l’ensemble de l’organisation sociale totalement areligieux et bannir définitivement la religion de la vie humaine conformément à la doctrine communiste ; soit il faut édifier entièrement la vie sociale sur les fondements de la religion et, conformément aux exigences de l’islam, reconnaître la religion comme l’unique guide dans les domaines du savoir, des sciences, de la culture et de la civilisation. L’humanité expérimente la première voie depuis longtemps. Les fruits empoisonnés que Lord Lothian a mentionnés sont précisément ceux qu’elle pouvait produire, et qu’elle a produits. À l’avenir encore, cette règle ne souffrira aucune exception. Dans ces circonstances, le salut du monde ne réside que dans la deuxième voie, et la possibilité de mettre cette voie en œuvre devient chaque jour plus manifeste.
Mais, comme je l’ai dit précédemment, il dépend entièrement de la volonté des musulmans de tirer pleinement parti de cette occasion ou de la perdre à jamais. Les faits ont amené le monde, et notre pays en tant que partie du monde, à un point d’où son mouvement peut aussi bien s’orienter vers l’islam que parvenir au gouffre insondable du matérialisme et de l’anarchie morale. Jusqu’à présent, son mouvement semble probablement s’être dirigé vers la seconde voie, car le monde avance sur cette voie depuis une très longue période. Toutefois, effrayé et inquiet par les multiples dangers et horreurs de cette voie, il cherche également de tous côtés, d’un regard attentif, s’il existe un autre moyen de se sauver. Mais aucune voie de salut ne se présente à ses yeux. En réalité, il attend des dirigeants puissants capables de libérer sa vision de ce voile et de démontrer que la voie simple et droite de l’islam est l’unique voie du salut. Si un groupe de tels moudjahidines et moujtahids voit le jour parmi les musulmans, ce sont eux qui pourront guider le monde entier. Dans ces circonstances, ils peuvent reconquérir le rang éminent auquel ils avaient autrefois été élevés et qu’ils convoitent aujourd’hui en voyant les nations occidentales y installées. Mais si la majorité de cette nation reste assise, comme aujourd’hui, dans le désespoir et le découragement ; si sa jeunesse considère le fait de se nourrir des restes d’autrui comme la réussite suprême ; si ses oulémas demeurent engagés dans des controverses stériles de l’ancien fiqh et du kalam ; si la mentalité médiocre de ses dirigeants politiques considère l’imitation des pas des nations étrangères comme le plus haut idéal de l’« esprit du djihad » et pense que jeter sa propre nation dans le piège de la plus grande tromperie du XXe siècle constitue un exploit et une preuve d’intelligence considérables — en un mot, si toute cette vaste nation, de la tête aux pieds, reste plongée dans la passivité et l’inaction, et si, parmi ces dizaines de millions d’hommes, même quelques mard-e mu’min ne peuvent s’avancer avec fermeté pour le djihad, l’ijtihad et l’effort sur le chemin d’Allah, alors cette nation sera un jour précipitée dans le gouffre vers lequel le monde se dirige. Alors la colère d’Allah retentira une fois encore :
(Arabe)
(Sens : Que la communauté des oulémas périsse.)
7
Le conflit de la Turquie entre l’Orient et l’Occident
[L’article a été publié pour la première fois en février 1936 dans le mensuel Tarjumān al-Qurʾān. — L’éditeur]
Le discours de Khalida Edib Khanum
La prononciation turque de ce nom est « Halide Edib Hanum ».
La célèbre femme de lettres et militante turque Halide Edib Hanum vint en Inde au milieu de l’année 1935, à l’invitation de la Jamia Islamia. Les conférences qu’elle prononça à Delhi ont été traduites en ourdou et publiées par le professeur de la Jamia, le docteur Sayyid Abid Husain, sous le titre « Le conflit entre l’Orient et l’Occident en Turquie ». Dans le présent article, nous apporterons quelques éclaircissements sur ces conférences.
Dans le monde musulman, deux États jouissent actuellement du prestige de diriger l’ensemble des musulmans du monde, chacun dans un domaine différent : l’Égypte sur le plan intellectuel et la Turquie sur le plan politique. Les liens de la nation musulmane avec l’Égypte sont relativement plus profonds, car sa langue est précisément notre langue internationale à tous : l’arabe. Ses livres et ses ouvrages sont diffusés parmi les musulmans du monde entier. Son influence intellectuelle s’étend de la Chine au Maroc. En un mot, l’Égypte est l’unique lien qui permette aux musulmans de se fréquenter, de se comprendre et de se connaître. En revanche, la vie combative de la nation turque, sa défense héroïque contre les offensives occidentales, ainsi que ses immenses sacrifices pour sa dignité nationale ont sans aucun doute influencé l’ensemble du monde musulman. C’est pourquoi elle occupe dans celui-ci une position de direction et d’autorité. Mais l’étrangeté linguistique et l’absence de contacts et de compréhension réciproques ont créé un profond fossé entre la Turquie et la plupart des pays musulmans. Par conséquent, nos connaissances sur l’évolution intellectuelle de la nation turque, sa formation intellectuelle, ainsi que ses progrès sociaux, politiques, religieux et scientifiques sont très limitées. Nous avons notamment eu très peu l’occasion de connaître et de comprendre les causes profondes et l’idée directrice de l’immense révolution qui s’est produite en Turquie au cours des dix ou douze dernières années. Beaucoup de gens sont extrêmement mécontents des Turcs. D’autres, au contraire, ont une bonne opinion d’eux. Certains sont même allés jusqu’à considérer leur sympathie pour l’Occident comme un argument décisif en faveur de leur propre idolâtrie de l’Occident. Mais aucun d’eux ne possède d’informations authentiques et fiables. Même lorsque certains disposent de quelques informations, celles-ci sont absolument insuffisantes pour leur permettre de saisir l’âme de la Turquie moderne.
Dans ces circonstances, nous avons la très grande chance qu’une des principales bâtisseuses de la Turquie moderne soit venue ici exposer la situation intérieure de sa propre nation. Elle n’a pas seulement été une actrice sur la scène de la révolution récente ; elle en a été l’une des forces actives les plus éminentes. En outre, par la grâce d’Allah, elle possède la clairvoyance d’une savante, la compréhension d’une philosophe et l’intelligence pénétrante d’un esprit supérieur. Elle est ainsi capable de comprendre les causes profondes qui sous-tendent le cours apparent des événements, aussi bien que de les expliquer. Pour la première fois, une source aussi authentique et fiable nous a donné l’occasion de connaître et de comprendre correctement la Turquie. Elle s’est efforcée de dévoiler devant nous l’âme de la Turquie moderne. Cette nation ne se contente pas aujourd’hui d’exercer la direction politique du monde musulman ; elle s’efforce également d’en acquérir la direction intellectuelle. Quelle est donc, en réalité, sa situation intérieure ? De quels éléments est-elle constituée ? Quelles forces agissent en elle ? Quelles causes l’ont entraînée jusqu’à sa position actuelle et vers quelle direction avance-t-elle aujourd’hui ? Elle nous a exposé tout cela avec une entière sincérité et une parfaite fidélité. Ce dossier documentaire authentique nous est extrêmement utile à bien des égards. Son seul avantage n’est pas de nous avoir révélé la véritable situation de la nation turque ; il nous permet surtout de mieux comprendre l’idée directrice de l’orientation que nos nouvelles générations reçoivent aujourd’hui de la Turquie. En somme, nous avons acquis une nouvelle occasion de comprendre les mécanismes intérieurs de la révolution qui est actuellement en train de se former dans le monde musulman.
Toutefois, avant de chercher à comprendre la Turquie moderne par l’intermédiaire de Halide Hanum, il faut d’abord la comprendre elle-même convenablement. Il ne fait aucun doute que le cœur de Halide Hanum est entièrement musulman et rempli d’une conscience de la foi. Et cette foi n’est pas quelconque : elle est digne d’envie. Car c’est la foi d’une femme combattante. (Il est regrettable que mes études ultérieures ne m’aient pas permis de rester fermement attaché à cette opinion [1943].)
On ne relève dans sa pensée pas même la moindre trace d’athéisme ou d’irréligion. Elle nourrit un profond attachement à l’islam ; cet attachement est celui d’une musulmane véritable.
Mais si son cœur est musulman, son esprit ne l’est pas exactement de la même manière. Elle a reçu une éducation entièrement occidentale et n’a étudié que les connaissances et les sciences occidentales. C’est à travers les lunettes de l’Occident qu’elle a regardé le monde, l’islam et sa propre nation, et toutes ses pensées et sa vision du monde se sont formées dans un moule occidental. Certes, l’islam latent de son cœur et son attachement à l’Orient résistent dans une large mesure à l’emprise intellectuelle et mentale de l’occidentalisme. C’est grâce à cette résistance que sa pensée présente un équilibre assez marqué, comparée à celle des autres dirigeants révolutionnaires de la nation turque. Mais cette résistance ne l’a pas entièrement protégée de la domination de sa sympathie pour l’Occident.
Sa connaissance de l’islam paraît très limitée. Le temps qu’elle a consacré à l’étude de la philosophie, de l’histoire et de la sociologie occidentales est sans commune mesure avec celui qu’elle a consacré à l’étude du Coran, de la Sunna et de l’histoire de l’islam ; elle n’y a probablement pas consacré même le dixième de ce temps. C’est pourquoi, dans le bref aperçu de sa pensée sur l’islam que nous avons pu discerner dans ses conférences, on trouve certes de bonnes intentions, mais très peu de compréhension profonde et de clairvoyance.
Dans son dernier discours, elle a déclaré : « La personnalité de Gandhi est un exemple complet de l’islam moderne. » Seul quelqu’un qui ne sait absolument pas ce qu’est l’islam, combien il est plus grand et plus élevé que l’ancien comme que le moderne, et en quoi consiste son exemple parfait, peut tenir de tels propos. Pour quiconque prête tant soit peu attention aux traits du caractère islamique et en a seulement entrevu une lueur, quelle importance Gandhi peut-il avoir ? Même les grands héros de l’histoire mondiale deviennent sans valeur à ses yeux. Ce n’est pas une parole dictée par une hostilité nationale ; c’est plutôt une vérité historique incontestable. Placez devant vous les caractères d’Abû Bakr as-Siddîq, d’Omar al-Fârûq, d’Alî al-Murtadâ, de Hasan ibn Alî, d’Abû Hanîfa, d’Ahmad ibn Hanbal, d’Abd al-Qâdir al-Jîlânî, que Dieu leur fasse miséricorde, entre autres. Puis dites avec impartialité : si l’on exclut les prophètes, quelle personnalité de l’histoire mondiale peut-on placer face à ces caractères ?
Dans la formation de la société politique de la nation ottomane, on peut observer l’influence de tout, depuis les traits ancestraux et héréditaires de la nation turque jusqu’à la Grèce, à Byzance, à Rome, et même à la démocratie de Platon. Mais on n’y discerne que l’influence du Coran et de l’enseignement de Muhammad, que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui. Pourtant, c’est précisément cette influence qui, entre les mains des Turcs nomades d’Asie centrale, a fait luire le flambeau de la culture et de la civilisation, qui a créé chez eux les aptitudes nécessaires à une expansion mondiale et à une renommée universelle, et qui les a transformés, au lieu d’une force destructrice pour l’humanité, en une force bien organisée. Khâlida Khânum n’a tout au plus discerné chez les Ottomans qu’une certaine influence de l’égalité et de la justice islamiques. La situation était la suivante : lorsque le sultan Salîm voulut imposer l’islam à ses sujets par le tranchant de l’épée, le cheikh al-Islâm Jamâl Afendî lui ordonna de s’en abstenir, et même un souverain despotique comme Salîm s’inclina devant cet ordre. Mais dans cet événement considérable, Khâlida Khânum ne vit pas l’effet de la justice islamique ; elle n’y vit que le sentiment de la « nationalité ottomane » et l’élan visant à préserver la « politique de gouvernement de l’État ottoman ». Elle ne comprend pas que la pensée de « lā ikrāha fī d-dīn » — « nulle contrainte en religion » — était contenue dans la fatwa de Jamâl Afendî.
C’est la force de son attachement sincère à la vérité islamique qui lui donna le courage de prononcer une fatwa devant Salîm. Et c’est la supériorité et la grandeur de l’islam qui contraignirent Salîm à s’incliner devant sa fatwa.
Khâlida Khânum semble mécontente du caractère irréligieux et marginal du groupe dirigeant actuel de la Turquie, de ses injustices et de ses persécutions, de son organisation sociale coercitive, de son amour sans limites pour l’Occident, de sa mentalité matérialiste et de sa conception de la religion. Elle souhaite une synthèse équilibrée entre les coutumes et les usages de l’Orient et ceux de l’Occident. Elle est favorable à l’établissement d’une harmonie entre le « matérialisme » et le « spiritualisme ». Elle reconnaît également que la synthèse réalisée par l’islam entre ces deux conceptions de la vie est la meilleure. Mais elle-même ne possède pas une vision suffisamment pénétrante de l’islam. C’est pourquoi elle ne sait pas quelle est, selon les principes islamiques, la juste manière d’opérer cette synthèse, ni quelle est la ligne droite de l’équilibre entre les deux extrêmes. Pourtant, si l’on met de côté ses opinions personnelles, son discours nous offre une description claire et exacte de la mentalité de la Turquie moderne, de sa pensée et des causes historiques de la révolution récente ; et c’est précisément ce que nous recherchons.
Lorsque la nation turque entra dans l’islam, le déclin moral et spirituel des musulmans avait déjà commencé. [Par « nation turque », il faut entendre ici la Turquie ottomane.] L’esprit du jihâd survivait certes parmi eux, mais l’esprit de l’ijtihâd était mort. Les penseurs clairvoyants au sujet de l’islam et les fuqahâ dotés d’une vaste érudition avaient alors disparu. La culture et la civilisation islamiques étaient à demi mortes, et la pensée islamique presque dépourvue de vie. Le taqlîd aveugle dominait dans le domaine des prescriptions de la sharî‘a. Les coutumes des non-Arabes et des Romains s’étaient infiltrées dans la société et la civilisation. L’orientalisme avait profondément influencé le tasawwuf, et le néoplatonisme, la philosophie. On manquait de personnes capables d’acquérir directement la connaissance à partir du Coran et de la Sunna. La majorité des ulémas s’engageait dans les controverses complexes du kalâm, pleines de jeux sur les mots, et faisait souffler des tempêtes d’interprétations et d’analyses suivant les voies déjà empruntées par les prédécesseurs. La plupart des dirigeants s’affairaient à imiter aveuglément César et Chosroès. Les confréries soufies et les guides spirituels, abandonnant le véritable soufisme de l’âge d’or de l’islam, suivaient les ascètes et les yogis. Le progrès des musulmans dans les sciences et les arts s’était interrompu. Dans les domaines de la réflexion, de la recherche et de l’invention, leur avancée avait presque entièrement cessé. En somme, après l’essor, les signes manifestes du déclin étaient alors visibles dans l’ensemble du monde musulman.
Ainsi, l’apparition des Turcs dans l’histoire de l’islam portait déjà en elle une faiblesse fondamentale. Et c’est à peu près à l’époque où commençaient en Europe le développement intellectuel et l’essor scientifique que fut fondé l’Empire ottoman.
Certes, durant les deux premiers siècles et demi environ, les Ottomans, après avoir vaincu l’Europe à plusieurs reprises, firent flotter l’étendard de la victoire de l’islam. Mais à cette époque, les Turcs, comme les autres nations musulmanes, descendaient peu à peu vers le déclin, tandis que les nations occidentales qui les affrontaient avançaient rapidement vers le progrès matériel et intellectuel. Au XVIIe siècle de l’ère chrétienne, la situation prit une tout autre tournure. L’organisation militaire des Francs ainsi que leur puissance matérielle et humaine s’étaient tellement accrues que, lors de la bataille de Saint-Gothard, ils infligèrent pour la première fois une défaite désastreuse aux Turcs déclinants. Mais même cela n’ouvrit pas les yeux des Turcs. Ils continuèrent à s’enfoncer dans le déclin, tandis que les Francs s’élevaient dans la même mesure vers le sommet du progrès. Au XVIIIe siècle, la situation morale, religieuse, politique, intellectuelle et culturelle des Turcs atteignit même un degré extrême de décadence, tandis que la domination des Francs se manifesta pleinement.
Au début du XIXe siècle, le sultan Salîm prit conscience de cette faiblesse générale de la nation turque. Il entreprit de réformer l’administration, de diffuser les sciences et les connaissances modernes, d’organiser l’armée selon de nouvelles méthodes et d’introduire les armes de guerre occidentales modernes. Mais les soufis ignorants et bornés, ainsi que les ulémas à l’esprit étroit, qui ne comprenaient ni l’enseignement de l’islam ni sa pensée, s’opposèrent à ces réformes au nom de la religion. Ils qualifièrent d’apostasie l’organisation militaire selon le modèle européen. Ils déclarèrent que l’uniforme militaire moderne imitait les chrétiens. Selon eux, l’usage de la baïonnette était un péché. En outre, on répandit contre Salîm la calomnie selon laquelle, en introduisant les principes des infidèles, il avait dénaturé l’islam.
Le cheikh al-Islam Ataullah Efendi émit une fatwa déclarant que le souverain qui agit contre le Coran n’est pas digne de régner. Finalement, en 1707 de l’ère chrétienne, Selim fut destitué. Pour la première fois, les chefs religieux, par leur ignorance et leur aveuglement, donnèrent naissance à l’idée que l’islam constituait un obstacle au progrès.
La situation de l’époque évoluait rapidement, et les Turcs subissaient ces changements avec une acuité bien plus grande que les autres musulmans. Ils se trouvaient directement face à l’Europe et étaient en même temps en guerre les uns contre les autres. Leurs relations politiques, civilisationnelles et commerciales avec les nations occidentales étaient profondes. Même les peuples européens soumis à leur autorité adoptaient rapidement l’influence occidentale. Mais les chefs religieux turcs, dépourvus d’une maîtrise des sciences islamiques et de la capacité à pratiquer l’ijtihad, et totalement ignorants des véritables enseignements de l’islam, demeuraient complètement indifférents à ces changements. Ils contraignirent ainsi la nation turque à ne pas avancer ne serait-ce que d’un pas au-delà de la situation qui prévalait sept cents ans auparavant.
Après Selim, le sultan Mahmud tenta d’entreprendre des réformes. Les oulémas et les chefs religieux s’opposèrent de nouveau à lui. Après avoir surmonté de nombreux obstacles et difficultés, Mahmud parvint, en 1826, à introduire les principes de l’organisation militaire moderne. Mais les oulémas et les soufis ne cessèrent de proclamer que ce genre de réforme relevait de la bid‘a et défigurait l’islam ; que le sultan était devenu impie et que l’entrée des musulmans dans une armée organisée selon les méthodes modernes ne pouvait que faire perdre leur foi.
C’est à cette époque qu’un sentiment général de la décadence nationale se développa parmi les esprits réfléchis de Turquie. Ils étudièrent les causes du progrès des nations occidentales, examinèrent leurs sciences, leurs savoirs et leurs usages, et observèrent attentivement leur administration ; parallèlement, ils tentèrent de réformer et de modifier les lois, l’administration, les établissements d’enseignement et l’organisation militaire de leur propre État, afin de progresser au même rythme que les nations occidentales. Selon les termes de Khaleda Khanom, le courant vital de la pensée islamique circulait dans les veines de ces hommes. Leur cœur comme leur esprit étaient musulmans. Ils avaient certes conscience de leurs propres faiblesses, mais ils n’éprouvaient nullement de complexe d’infériorité face à l’Occident. Ils n’étaient pas fascinés par l’Occident et n’étaient pas prêts à en accepter indistinctement chaque élément ; leur seul objectif était au contraire de remédier aux faiblesses de leur État et de leur nation grâce aux aspects positifs de l’Occident, et de rivaliser partout dans la vie avec les Européens à armes égales. Sous le règne du sultan Abdülmecid Khan, ils réformèrent l’administration et réorganisèrent l’armée. Ils insufflèrent un nouvel élan à la culture et à la civilisation de leur nation. Ils fondèrent de nouvelles écoles et de nouveaux collèges. Ainsi, en quelques années seulement, ils édifièrent une nouvelle nation qui possédait, avec tous les joyaux de la civilisation islamique, des talents supérieurs capables de mener une réflexion et des recherches approfondies. Jusqu’à la destitution du sultan Abdülaziz (1876), ce groupe accomplit avec succès l’œuvre de reconstruction nationale, malgré d’innombrables obstacles intérieurs et extérieurs. C’est ainsi qu’apparurent des généraux tels qu’Omar Pacha, des organisateurs tels que Midhat Pacha, ainsi que des penseurs et des écrivains musulmans authentiques comme Namık Kemal et Abdülhak Hamid.
Mais le sultan Abdülhamid arriva et changea soudain toute la direction du cours des choses. Son règne dura au total trente-trois ans, de 1876 à 1909. Pendant cette période, une autre nation orientale, le Japon, gravit les échelons du progrès et passa d’une situation à une autre, jusqu’à atteindre de hauts sommets. Quant à ce sultan égoïste, il consacra son temps, sous l’emprise de sa soif de pouvoir personnel, à barrer la route au développement mental, intellectuel, civilisationnel, politique et administratif de la nation turque, et à en étouffer l’élan vital. Il n’est pas possible de consacrer ici une longue critique aux agissements de cet homme. En résumé, il employa à des œuvres destructrices la période la plus propice aux réalisations constructives, dont chaque heure était d’une valeur inestimable. Il ruina les plus grands talents de la nation turque. Il alla même jusqu’à détruire une personnalité incomparable telle que Jamal al-Din al-Afghani. Mais le plus grand dommage qui en résulta, non seulement pour la nation turque mais pour l’ensemble du monde musulman, fut qu’il utilisa la force religieuse du califat ainsi que l’influence des oulémas et des chefs religieux réactionnaires pour extirper les fondements édifiés par les réformateurs turcs de l’ère de l’Organisation, ainsi que leurs réformes politiques et administratives. Cette conduite égoïste et dépourvue de clairvoyance provoqua une réaction révolutionnaire parmi les jeunes Turcs. Ils en vinrent ainsi à considérer directement la religion elle-même comme un obstacle au progrès. Leur esprit et leur intelligence se révoltèrent contre les enseignements islamiques. La haine et l’hostilité que leur inspirèrent naturellement les oulémas et les chefs religieux réactionnaires, sous l’effet des excès du révolutionnarisme, se retournèrent contre la religion elle-même. Ils en vinrent à penser — et les oulémas et les chefs religieux ignorants les contraignirent à le penser — que l’islam était une religion figée et immobile, incapable de suivre le rythme de son époque. Que ses lois ne pouvaient s’adapter aux changements de situation. Qu’en dehors de quelques croyances doctrinales, il ne possédait rien de solide ni de puissant. Au cours de ces trente-trois années, l’oppression — qui, par malheur, avait pris une coloration religieuse — engendra chez les nouvelles générations turques l’athéisme, le matérialisme, la fascination pour l’Occident, l’imitation aveugle des idées occidentales, l’hostilité envers leurs propres traditions, la révolte contre tout ce qui était ancien, ainsi qu’une haine intense du califat et de l’unité islamique, que le sultan Abdülhamid avait transformés en instruments au service de ses intérêts personnels. On enracina également en eux l’idée que, pour assurer le progrès et la prospérité du monde, il était indispensable de renverser tous les fondements du passé et d’édifier, selon des méthodes entièrement occidentales, le palais du panturquisme.
La révolution de 1908 détrôna le sultan Abdülhamid. Ainsi, le pouvoir absolu de l’État passa entre les mains de jeunes gens exaltés, impulsifs et animés d’un esprit rebelle. Selon Khaleda Khanam, ces hommes étaient d’une nature différente des réformateurs de l’époque de l’Organisation. Pas un seul d’entre eux n’égalait les penseurs de cette époque par ses qualifications, sa réflexion, ses recherches ou son intelligence raffinée. Ils n’avaient devant eux ni ce grand objectif, ni une fermeté de caractère comparable. En matière de politesse, de courtoisie et d’instruction, aucune comparaison n’était possible entre eux et nous. Ils ne possédaient ni ce sentiment national ardent, ni le discernement nécessaire pour comprendre correctement la différence entre l’ancien et le moderne. Cette poignée de jeunes gens ignorait les sciences islamiques et était immature dans l’éducation islamique. D’ailleurs, leur connaissance approfondie des sciences occidentales ne brillait pas davantage. Une haine intense de leur propre religion, de leur civilisation, de leurs sciences, de leurs coutumes et de leurs anciennes institutions sociales s’était implantée dans leur esprit. Les progrès et le développement de l’Occident les avaient complètement fascinés. Ils étaient devenus impatients de tout changer dans leur propre société. Lorsque le pouvoir de l’État tomba entre leurs mains, l’eau stagnante et polluée qui s’était accumulée durant trente-trois longues années jaillit comme une inondation. C’est à cette époque que les démons du nationalisme et de la fierté ethnique touranienne montèrent sur les épaules des Turcs et s’y installèrent. Ils commencèrent à manifester de l’indifférence envers l’unité islamique. La critique de la religion débuta ouvertement et à grande échelle. D’immenses efforts furent mobilisés pour adopter entièrement la civilisation antique antérieure à l’islam. On proposa d’adopter l’alphabet latin afin de rompre avec le passé et de se rapprocher de l’Occident. Un groupe d’oulémas officiels se leva pour couler l’islam dans le moule des idéologies modernes. Ziya Gökalp était à la tête de ce groupe. Il mena une intense propagande en faveur de l’unité touranienne contre l’unité islamique. En suscitant chez les Turcs la haine et l’aversion envers l’histoire de l’époque islamique et ses illustres héros, il leur apprit à être fiers des anciens Tatars barbares, parmi lesquels les figures de Gengis et de Hulagu étaient les plus remarquables. Il tenta de libérer la langue turque de l’influence de la littérature islamique. Il insista sur l’imitation complète de l’Occident dans la société, la civilisation, la culture, les coutumes et toutes les pratiques de la vie réelle des Turcs. Un homme animé de telles conceptions devint le chef de file du parti révolutionnaire moderne. Avec ses partisans, il tenta de donner à l’enseignement islamique une interprétation permettant de modifier toute chose en islam, à l’exception de quelques croyances et règles morales, afin de la couler dans le moule occidental.
D’un côté, une si grande révolution commençait au sein de la nation turque ; de l’autre, les oulémas et les chefs religieux turcs n’étaient toujours pas prêts à sortir de l’atmosphère du septième siècle. Leur incapacité, leurs superstitions, leur réactionnarisme et leur refus absolu de s’adapter à leur époque se poursuivaient comme à l’époque du sultan Sélim. Ils disaient encore qu’après le quatrième siècle de l’Hégire, la porte de l’ijtihad avait été fermée. Pourtant, sous leurs yeux, la porte de l’hérésie s’ouvrait grande. Ils s’occupaient toujours d’enseigner et d’étudier des ouvrages de philosophie et de kalam, alors que le cours des temps avait avancé de cinq cents ans après les avoir relégués. Dans leurs sermons et leurs exhortations, ils continuaient à exposer les anciennes formes d’exégèse du Coran ainsi que ces hadiths faibles qui faisaient certes soupirer de regret les gens d’il y a cent ans, mais qui, entendus par les esprits éclairés de leur époque, les détournaient non seulement de ces exégètes et transmetteurs de hadiths, mais du Coran et des hadiths eux-mêmes. Ils s’obstinaient encore à imposer aux Turcs le système juridique contenu dans le Shami et le Kanz al-Daqaïq ; même lorsque cette obstination poussait les Turcs à abandonner l’obéissance aux prescriptions établies par le Coran et la Sunna, ils n’étaient pas disposés à changer d’avis.
En somme, les oulémas et les chefs religieux suivaient une politique si erronée qu’en l’espace d’un siècle à peine, elle avait fait sortir la nation turque de la phase de l’organisation pour l’amener à ce stade du révolutionnarisme. D’autre part, les dirigeants révolutionnaires de la nation turque, bien que musulmans de cœur et d’âme, s’éloignaient progressivement de l’islam dans le monde réel de la pensée, de l’intelligence et de l’action. C’est précisément à ce moment que retentit le tambour de la Première Guerre mondiale. Les malheureux musulmans d’Arabie et d’Inde égorgèrent les Turcs aux côtés des ennemis de l’islam. Puis, lorsque, après la fin de la guerre mondiale, les Turcs luttèrent pour sauver leur vie nationale d’une destruction totale, ceux qui s’opposèrent le plus vivement à eux furent le calife et le cheikh al-islam de l’époque. Ces derniers coups portés aux révolutionnaires et à la conscience islamique moribonde des Turcs furent destructeurs. Nous en voyons le résultat inévitable dans la modernité démesurée de la nouvelle Turquie. La pensée révolutionnaire qui, en 1908, était encore immature et que les préoccupations liées à la guerre de Tripolitaine, aux guerres balkaniques et à l’attaque grecque avaient empêchée de mûrir, atteignit soudain sa maturité après la conférence de Lausanne et commença à prendre une forme tout à fait concrète. Il en résulta la mise en œuvre complète des principes occidentaux dans la société et la civilisation ; la pleine expression du nationalisme dans la langue, la littérature et la politique ; et, après la chute du califat, la séparation de la religion et de l’État. Selon les termes de Khaleda Khanam, l’État fut libéré de l’influence de la religion, tandis que la religion fut rendue soumise à l’État. On introduisit le droit suisse à la place du droit islamique ; on modifia même les prescriptions explicites du Coran concernant l’héritage, le mariage, le divorce et d’autres questions ; on abandonna les femmes à une liberté débridée, totalement contraire à l’enseignement islamique et semblable à celle des femmes européennes après la guerre mondiale. Tout cela fut la conséquence naturelle de l’incapacité des ignorants oulémas, des erreurs des soufis adorateurs d’eux-mêmes, de l’égoïsme des sultans qui tiraient illégalement profit de leur fonction califale et de l’ignorance profonde des dirigeants révolutionnaires à l’égard du Coran et de la Sunna. Il est regrettable qu’au cours de ce siècle, la nation turque n’ait pas produit un seul esprit doué d’une connaissance approfondie du Coran et des hadiths et capable de comprendre les principes fondamentaux de l’enseignement islamique ; quelqu’un qui aurait pu observer avec acuité les conditions changeantes de son époque, exercer la faculté d’ijtihad, appliquer les principes islamiques à ces conditions et élaborer un mode de vie équilibré, fondé sur le Coran et la Sunna et capable de suivre le rythme de son temps.
Ceux qui ne connaissent pas cette évolution de l’histoire turque se fourvoient dans une étrange erreur. Les gens attachés à l’ancienne conception religieuse continuent de proclamer des fatwas accusant les nouveaux Turcs de kufr et de perversité. Mais ils ignorent que les savants et les chefs religieux turcs sont encore plus coupables que ces nouveaux Turcs. Ils ne savent pas que c’est l’incapacité de ces oulémas et de ces chefs religieux qui a poussé vers l’européanisme cette nation de mujâhidûn qui, durant cinq cents longues années, avait combattu seule pour l’islam. Si une telle incapacité poussait un jour les autres nations musulmanes dans la même direction, il n’y aurait donc rien d’étonnant à cela.
D’autre part, les progressistes présentent aux musulmans chacune des « révélations » descendues d’Ankara comme si le Coran avait été abrogé et que la mission de Muhammad (que la paix soit sur lui) avait pris fin. Désormais, s’il existe une guidance, elle ne se trouve que dans le modèle de vie d’Atatürk ; et s’il existe une lumière de la connaissance, elle se trouve dans les « révélations » descendues du ciel d’Ankara. Or, la situation du pauvre Atatürk et de ses disciples est la suivante :
(Arabe)
(Pourtant, ils n’en ont aucune connaissance ; ils ne font que suivre des conjectures. — Sourate Az-Zukhruf : 20)
8
La tromperie du rationalisme
[Cet article fut publié pour la première fois en décembre 1934 dans le mensuel Tarjumân al-Qur’ân]
Un
On peut mesurer la profonde influence que l’éducation, la culture et la civilisation occidentales exercent sur la vision religieuse de jeunes gens insuffisamment formés à l’enseignement islamique, voire totalement ignorants en la matière, à travers les écrits et les discours publiés par des personnes de cette catégorie. À titre d’exemple, nous avons récemment pris connaissance d’un article écrit par un jeune diplômé musulman des Provinces-Unies. Dans cet article, il écrit, en relatant ses expériences de voyage en Chine et au Japon :
Nos compagnons de route chinois sont extrêmement gloutons et buveurs. La viande de porc leur est aussi chère que la vie. À présent, j’ai compris le secret du progrès du christianisme. Les Chinois considèrent l’adhésion à leur ancienne religion comme contraire à l’éducation moderne. S’ils pouvaient le comprendre, ils n’auraient aucune difficulté à embrasser l’islam. Mais l’islam les prive de tous leurs aliments préférés ; ils sont donc contraints d’adopter le christianisme. Dans ces conditions, si le christianisme devenait à l’avenir la religion officielle de la Chine, il n’y aurait là rien d’étonnant. En ce qui concerne la viande de porc, je suis favorable à accorder quelque indulgence aux nouveaux musulmans d’Europe et de Chine. Même dans le Coran, je doute qu’il soit clairement déclaré illicite. Tout au plus a-t-elle pu être interdite aux Arabes pour une raison particulière. Mais dans un pays où, sans elle, « famanid turbā gaira bāgiyōn wala ādin » (c’est-à-dire qu’il devient impossible de vivre), quel mal y a-t-il à en consommer ? En somme, je n’ai pas compris la portée de cette unique prescription coranique, c’est-à-dire la raison de son interdiction générale. Sinon, même si, en principe, il existe une si grande différence entre l’estomac et la conscience morale, si la religion peut établir pour nous une liste d’aliments, pourquoi ne nous enseignerait-elle pas aussi la métallurgie, la fabrication de bijoux, la couture, etc. ? À mon avis, la cause profonde de l’absence de progrès et d’expansion de l’islam dans le monde réside dans le fait qu’il prive l’homme de tous ses droits humains et le transforme en une masse inerte et en un enfant totalement dénué de raison. Il lui fait ainsi perdre jusqu’à la voie de son progrès terrestre. Sinon, notre religion devrait être exactement comme les chrétiens l’ont compris.
Ensuite, à propos de la situation de Shanghai, il écrit :
En voyant ces innombrables personnes heureuses et prospères créées par Dieu, mon cœur refuse absolument de croire qu’après quelques années seulement elles deviendront le combustible de l’enfer, comme si tel avait été l’unique dessein de Dieu en les créant. De plus, si tous les autres, à l’exception de quelques-uns d’entre eux, sont des mécréants et des idolâtres, sera-ce donc considéré comme leur seul crime, justifiant leur jet en enfer, d’avoir enrichi et embelli le monde de Dieu ? Ils ne tuent pas les pèlerins et ne les détroussent pas ! Ils ne commettent pas parmi eux les turpitudes du peuple de Loth. Ils ne s’emparent pas des biens d’autrui et n’inventent pas non plus d’arguments pour les rendre « licites ». Ils mènent leur vie paisiblement et avec ordre. Malgré tout cela, pourquoi seraient-ils considérés comme dignes de l’enfer ? La croyance idolâtre est sans aucun doute une chose vaine et dépourvue de substance. Mais dites-moi : si un homme considère naturellement un être comme le maître de sa vie et de sa mort, mais qu’il soit tout aussi incapable que nous d’en saisir le mystère profond, ou qu’il ne croie pas que l’arabe soit la langue de Dieu, deviendra-t-il votre ennemi et vous le sien pour cette seule raison ? Mais non : à vos yeux, même tout cela n’est pas nécessaire. Il vous suffit de porter un certain type de pantalon et une veste d’une coupe particulière. Il faut manger certains aliments. Il faut laisser pousser sur le visage une barbe de quatre doigts. Il est interdit d’entrer dans les établissements d’enseignement du pays, car on n’y enseigne ni la langue religieuse ni les sciences religieuses.
À propos du port japonais de Kobe, il écrit :
Pendant deux heures, j’ai parcouru le port de Kobe. Je n’y ai vu nulle part un seul mendiant, ni même un pauvre vêtu de haillons. Cette nation qui ne connaît même pas la religion ou le nom de Dieu est-elle à ce point avancée !
Ensuite, il se mit lui-même à débiter ses « bons conseils » :
Souvenez-vous-en : l’« ihsân » est l’essence même de la religion. Mais il ne dépend d’aucune langue ni d’aucune doctrine. Son objectif naturel est de nous rendre responsables, dans la vie future comme dans la vie présente, de nos propres actes. Voilà la véritable religion islamique. Tout ce que vous avez appelé religion au-delà de cela n’est que votre propre illusion ou une déformation de l’esprit. Le jour où vous limiterez la religion à ces deux choses et romprez tous les liens de la charia, vous pourrez, vous aussi, atteindre le sommet du progrès avec les autres nations ; dites plutôt que, ce jour-là, vous éveillerez la conscience et la raison parmi les peuples. Si l’autorité terrestre ne quitte pas les mains de quelqu’un, la « royauté céleste » ne disparaîtra pas non plus. Vous-mêmes n’êtes pas une nation, mais les réformateurs des autres nations. Mais, pour l’amour de Dieu, ne donnez à personne l’occasion de dire que telle nation a atteint le sommet du progrès, tandis que la situation des musulmans qui s’y trouvent est extrêmement misérable. Il ne fait aucun doute que la responsabilité de leur situation misérable incombe à leur religion de nature étrange.
Cet extrait constitue un exemple manifeste de l’état d’esprit général de notre jeunesse nouvellement instruite. Ils sont nés dans des familles musulmanes, ont été élevés comme membres de la société musulmane et sont liés aux musulmans par les liens de la société et de la civilisation. C’est pourquoi leur attachement à l’islam, leur sympathie pour les musulmans et leur désir de vivre en tant que musulmans leur sont innés. Ce désir s’est enraciné dans leur esprit sans subir l’influence de leur volonté, de leur intelligence ni de leur faculté de réflexion. Pourtant, il aurait été absolument nécessaire de transformer, grâce à l’éducation, cet islam inconscient et involontaire en un islam volontaire et conscient, de leur faire pleinement comprendre l’enseignement islamique avant qu’ils ne se présentent comme musulmans, et de leur donner la capacité de mettre à l’épreuve, dans la vie réelle, les règles, les lois et les prescriptions islamiques. Mais avant cela, on les envoya à l’école et au collège pour y recevoir une éducation anglaise. Au milieu d’un enseignement entièrement non islamique, leur esprit, leur mentalité et leur faculté de penser se développèrent. La civilisation et la pensée occidentales exercèrent une profonde influence sur leur esprit. En conséquence, ils considérèrent toute chose d’un point de vue occidental. Ils se mirent à juger chaque problème selon une mentalité occidentale. En somme, il leur devint impossible de réfléchir et d’observer de quelque manière que ce soit en se libérant de l’influence totale de l’occidentalisme. Ils empruntèrent à l’Occident les rudiments du rationalisme, certes, mais ils ne possédaient aucune capacité de raisonnement qui leur fût propre. Leur logique était empruntée à l’Europe. C’est pourquoi leur rationalisme se transforma essentiellement en rationalisme européen, et ne resta nullement un rationalisme indépendant. Ils reçurent également de l’Occident l’enseignement de la critique ; mais ce n’était pas non plus un enseignement de la critique indépendante. L’essentiel de cet enseignement était plutôt le suivant : tenir les usages occidentaux pour infaillibles, tout vérifier à l’aune de ceux-ci, mais considérer les usages occidentaux eux-mêmes comme au-dessus de toute critique.
Après une telle formation, lorsqu’ils franchirent les limites de l’université pour entrer dans la vie professionnelle, un immense fossé apparut entre leur cœur et leur esprit. Leur cœur était musulman, mais leur esprit ne l’était pas. Ils vivaient au sein de la société musulmane. Jour et nuit, ils accomplissaient toutes leurs activités avec des musulmans. Ils étaient liés aux musulmans par les liens de la société et de la civilisation. Tout autour d’eux, ils observaient les activités religieuses et civilisationnelles des musulmans. Leurs relations d’affection et de sympathie étaient liées aux musulmans ; mais toutes leurs facultés de réflexion, de jugement, de discernement et de formation d’une opinion étaient façonnées sur le modèle occidental. Elles n’avaient absolument aucune cohérence avec les usages de l’islam ni avec les comportements des musulmans. En conséquence, ils commencèrent à juger chaque aspect de l’islam et des musulmans selon les critères occidentaux. Tout ce qui contredisait ces critères — qu’il s’agisse d’un principe fondamental ou d’un détail de l’islam, ou encore du comportement d’un musulman — leur paraissait erroné et appelant une correction. Certains d’entre eux étudièrent même quelque peu l’islam à des fins de recherche et d’observation. Mais leurs critères de critique et de recherche étaient tout aussi occidentaux. Dès lors, comment le clou droit de l’islam pourrait-il tenir dans le trou tortueux de leur mentalité ?
Lorsque ces messieurs de cette catégorie expriment une opinion sur les questions religieuses, leurs propos donnent clairement l’impression qu’ils se livrent à un flot de discours sans avoir réfléchi le moins du monde. Leur position n’est ni cohérente ni organisée conformément aux règles de la logique. Ils ne font même aucun effort pour parvenir à une conclusion correcte. Le plus étonnant est que, lorsqu’ils parlent, ils ne définissent même pas leur propre position. À propos d’une même question, ils adoptent avec désinvolture des positions différentes : alors qu’ils exposent une position particulière, ils en adoptent soudain une autre et commencent eux-mêmes à contredire la position précédente. La pensée relâchée est le trait le plus remarquable de leurs discussions religieuses. Sur tout sujet autre que la religion, ils parleront avec une extrême vigilance et une grande prudence. Car ils savent parfaitement que, s’ils tiennent des propos incohérents dans ce domaine, ils ne conserveront aucun prestige aux yeux des milieux cultivés. Mais, comme la religion n’a pour eux ni valeur ni importance, lorsqu’ils en parlent, ils ne ressentent nullement le besoin de faire usage de leur intelligence. C’est pourquoi ils peuvent ici tenir, en toute assurance, des propos parfaitement incohérents. À les voir, on croirait qu’après le repas, étendus dans un fauteuil, ils se livrent simplement à quelque conversation plaisante ; ils ne jugent donc même pas nécessaire de respecter les règles propres à la manière de parler de ce sujet.
Dans les écrits de ce genre de personnes, on relève clairement en second lieu la superficialité de leur pensée et la pauvreté de leurs connaissances. Sur aucun sujet autre que la religion, ils n’oseraient parler avec si peu de connaissances et une réflexion aussi insignifiante. Car, s’ils y parlent sans connaître les faits véritables, ils risquent de perdre leur considération. Mais, en matière de religion, ils ne ressentent nullement le besoin de se renseigner, d’étudier et de réfléchir. Ils tirent leurs conclusions sur la seule base de ce qu’ils ont pu apprendre superficiellement et continuent à l’énoncer sans la moindre gêne. Car, dans ce domaine, ils ne craignent pas d’être pris en défaut. Certes, les mollahs pourraient relever leurs erreurs ; mais il a été délibérément admis à l’avance que les mollahs sont aveugles, rétrogrades et étroits d’esprit.
L’article du remarquable écrivain dont il est ici question présente pleinement ces deux caractéristiques. À la lecture de son article, on ne comprend tout d’abord même pas s’il parle en tant que musulman ou en tant que non-musulman. Or celui qui parle de l’islam ne peut adopter que deux positions : soit il adopte la position des musulmans, soit il parle en tant que non-musulman. Celui qui parle en tant que musulman — qu’il soit orthodoxe, indépendant d’esprit ou réformateur — doit nécessairement parler dans les limites de l’islam. Autrement dit, il doit reconnaître sans réserve le Noble Coran comme l’Autorité suprême, ainsi que les principes religieux et les prescriptions de la charia établis par le Coran. En effet, s’il ne croit pas à l’authenticité du Coran et estime qu’il est permis de critiquer une chose établie par le Coran, il sort des limites de l’islam. Après avoir ainsi franchi ces limites, il ne peut plus parler dans la position d’un musulman. En revanche, s’il adopte la seconde position, c’est-à-dire s’il se déclare non-musulman, il peut critiquer librement les principes et les prescriptions du Coran, puisqu’il ne reconnaît pas le Coran comme l’autorité ultime. Mais après avoir adopté cette position, il ne peut avoir aucun droit de parler en tant que musulman, de se faire passer pour un musulman afin d’expliquer aux musulmans la signification de l’islam, ni de leur indiquer la voie du progrès pour l’islam. Lorsqu’une personne intelligente et consciente examine délibérément l’islam, elle tient compte également des conditions logiques déterminant laquelle de ces deux positions lui est acceptable. Car se présenter simultanément comme musulman tout en critiquant les principes et les prescriptions établis par le Coran, ou mettre en doute l’authenticité du Coran tout en prodiguant des conseils avisés aux musulmans, ne peut être le fait d’aucune personne intelligente. Ce n’est là qu’une tentative vaine de réunir deux choses contradictoires. Cela signifie qu’au même moment, une personne se présente à la fois comme musulmane et comme non-musulmane ; au même moment, elle se tient à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des limites de l’islam.
Nous n’avons pas une opinion si défavorable des qualifications scolaires et de l’intelligence de l’auteur que nous puissions croire qu’en parlant d’un sujet autre que l’islam, il aurait pareillement adopté deux positions contradictoires. Nous n’attendons pas non plus de lui qu’assis à la cour de l’empereur des Indes — rappelons que l’article fut écrit en 1934 — il entreprenne de critiquer le système juridique institué par cet empereur lui-même. Nous n’attendons pas davantage de lui une telle audace : après avoir revendiqué son allégeance à une religion ou à une idéologie (une école de pensée), il se mettrait à critiquer les principes fondamentaux de cette même religion. Mais ce qui est étonnant, c’est qu’à propos de l’islam, il a adopté deux positions totalement contradictoires. Il ne se rend même pas compte qu’il ne cesse de changer de position. D’un côté, il se proclame musulman, se présente sous le nom de musulman, déplore les malheurs des musulmans, manifeste son intérêt pour le progrès de l’islam et prodigue aux musulmans des conseils au nom de l’« ihsân », c’est-à-dire de la « religion authentique ». De l’autre, il se livre à une critique téméraire des principes fondamentaux et du système juridique du Livre sur lequel repose l’islam et dont la reconnaissance comme preuve ultime constitue une condition indispensable pour être musulman. Le Coran n’a pas seulement déclaré illicite la viande de porc dans un ou deux passages : il l’a fait explicitement au moins à quatre endroits (voir al-Baqara, verset 173 ; al-Mâ’ida, verset 3 ; al-An‘âm, verset 145 ; an-Nahl, verset 115). Pourtant, il est favorable à ce que l’on accorde aux gens une dispense sur ce point. Ce qui est plaisant, c’est que ce désir d’accorder une dispense serait lui aussi motivé par le « progrès de l’islam » ! On dirait que la préoccupation du progrès de l’islam l’obsède davantage que le Coran. Ou bien qu’il soit devenu impatient de promouvoir un islam extérieur au Coran ! En réalité, cependant, le Coran, tout comme pour les autres choses, établit également pour l’être humain une liste des aliments (menu) et fixe, parmi les denrées alimentaires, la distinction entre le licite et l’illicite, le pur et l’impur. Il affirme même clairement : « Vous n’avez pas le droit de déclarer licite ou illicite quelque chose selon vos propres désirs. » (an-Nahl, verset 116.) Mais sur cette question, il insiste sur ses propres prérogatives et répugne à reconnaître celles du Coran. Autrement dit, il refuse absolument d’admettre toute intervention de la religion dans le domaine de l’alimentation ! En vérité, contrairement aux disciples de saint Paul (et non de Jésus-Christ) — celui-ci fut l’un des principaux disciples de Jésus-Christ ; il mourut vers l’an 67 de notre ère et le monde chrétien actuel suit sa doctrine — le Coran n’a pas enfermé la religion dans un domaine particulier. Au contraire, il édicte des lois dans tous les domaines : l’habillement, la nourriture, le mariage et le divorce, l’héritage, les transactions, la politique, les tribunaux, le droit pénal, etc. Pourtant, il considère cela comme un obstacle au progrès et au développement de l’islam. Il a reproché à cette loi de transformer l’être humain en cadavre inerte et en enfant dépourvu de raison. Il a donc proposé que notre religion soit exactement telle que les chrétiens (en réalité, les disciples de Paul) la conçoivent. Le Coran lui-même a établi les prescriptions de la charia et, les qualifiant de limites fixées par Allah, a ordonné d’y obéir. Mais il a qualifié ces limites de la charia de chaînes. À l’instar de saint Paul, il a estimé nécessaire de briser ces chaînes pour la propagation et le progrès de la religion. Selon le Coran, la foi est la première condition indispensable du salut. Au sujet de celui qui ne croit pas en Allah, le Coran proclame explicitement qu’il deviendra le combustible de l’enfer. (Al-Anbiyâ’, verset 98.) Qu’ils soient innombrables ou peu nombreux, riches ou pauvres, cela ne change rien. Or voici sa situation : voyant l’immense population des mécréants et des idolâtres heureuse, aisée et prospère, son esprit refuse absolument d’admettre qu’ils deviendront, quelques années plus tard, le combustible de l’enfer ! Il ne comprend pas quel autre crime ils auraient commis, sinon celui d’avoir enrichi et embelli le monde de Dieu ! La question est donc la suivante : comment peut-il rester musulman tout en entretenant un désaccord aussi ouvert avec le Coran ? Ou, étant musulman, comment peut-il s’opposer au Coran ? S’il est musulman, il ne devrait pas s’opposer au Coran. Et s’il veut s’y opposer, il devrait le faire après être sorti des limites fixées par l’islam. Celui qui n’est pas satisfait des principes fondamentaux et du système juridique d’une religion, dont l’esprit n’adhère pas à la vérité de ce système, qui est incapable d’en comprendre les causes et la logique, et qui considère certaines de ses dispositions, voire la plupart d’entre elles, comme contestables, n’a que deux voies ouvertes devant lui : soit il quitte cette religion et acquiert le droit de critiquer librement n’importe laquelle de ses règles et prescriptions ; soit, s’il souhaite y demeurer malgré son insatisfaction, il s’abstient d’exprimer publiquement son ressentiment à son encontre et, au lieu de jouer au « mujtahid » et de s’acharner contre son système juridique, il s’efforce, en véritable étudiant, de dissiper ses propres doutes. Selon le jugement et le bon sens, seules ces deux attitudes peuvent être raisonnables. Et tout homme doté d’une véritable conscience, placé dans une telle situation, adoptera l’une ou l’autre. Mais l’auteur éminent et nombre de gens ayant reçu une éducation européenne se trouvent dans la situation suivante : ils n’ont pas le courage moral d’emprunter la première voie, et ils ont honte d’emprunter la seconde. C’est pourquoi ils ont adopté une voie intermédiaire et irrationnelle : d’un côté, ils se joignent aux musulmans, souhaitent le progrès et le développement de l’islam et manifestent leur trouble face aux souffrances de l’islam et des musulmans ; de l’autre, ils disent et font contre l’islam tout ce que seuls des non-musulmans pourraient dire et faire. Sans même parler du hadith et du fiqh, ils n’hésitent pas à critiquer le Noble Coran lui-même. Ils continuent à frapper sans retenue les fondements mêmes de l’islam. Ces messieurs prétendent être les seuls esprits rationnels de la société et, par conséquent, ne pouvoir accepter aucune parole contraire à la raison. Leur principal reproche aux « mollahs » est précisément que ceux-ci ne font appel à leur jugement et à leur intelligence en aucune circonstance. Mais leur propre situation est telle que, dans le domaine religieux, ils tiennent manifestement des propos contradictoires, adoptent des lignes de conduite opposées et réfutent une de leurs affirmations par une autre : quel genre de rationalisme les chercheurs progressistes ont-ils donc découvert, pour s’en attribuer le mérite ?
Examinez maintenant plus attentivement l’étendue de leurs connaissances et la profondeur de leur réflexion.
Pour faire progresser l’islam, l’auteur éminent considère qu’il est indispensable d’abolir, à l’instar du christianisme, l’ensemble des prescriptions et interdits de la loi religieuse, et de réduire l’islam à une simple religion de croyance. Car il a compris que le secret du progrès du christianisme réside dans le fait qu’il n’y existe aucune limite entre le licite et l’illicite. Aucune prescription ni interdiction morale n’y a cours. On n’y a pas privé l’être humain de ses droits fondamentaux pour le transformer en cadavre inerte et en enfant dépourvu de raison ; au contraire, on lui a accordé la liberté de faire ce qu’il veut tout en croyant au Christ. Mais il n’a pas réfléchi suffisamment au fait que ce que l’on appelle l’islam se trouve dans le Coran. Or le Coran a donné le nom d’islam à l’ensemble de la foi et des bonnes œuvres. En outre, il a fixé des limites claires pour les bonnes œuvres, établi des règles et prescrit une méthode complète pour la vie individuelle et collective. Sans une telle méthode, l’islam ne peut en aucune manière s’établir comme religion (mode de vie) et comme civilisation. Et aucun musulman n’a reçu le droit d’abolir cette méthode et ces limites. Car leur abolition n’est rien d’autre que l’abolition de l’islam lui-même. Et si l’islam venait à disparaître, quel sens pourrait avoir son progrès ? Il peut, s’il le souhaite, inventer lui-même une religion et la prêcher ; mais de quel droit fait-il passer pour islamique ce qui est contraire au Coran et qualifie-t-il son progrès de « progrès de l’islam » ?
Il veut appeler islam une simple croyance ; à savoir que nous sommes responsables de nos actes dans la vie présente comme dans la vie future. Il a probablement énoncé cela dans l’espoir que l’islam se trouverait ainsi limité, que sa nature deviendrait simple et souple, et qu’il se répandrait rapidement.
Mais s’il avait réfléchi un peu plus profondément à la portée de cette croyance, il aurait compris que même ainsi limité, l’islam ne pourrait lui convenir. Car pour qualifier cette croyance de religion, il devient d’abord indispensable de croire à la vie future. En outre, la reddition des comptes, ou le sens de la responsabilité, dépend de trois éléments. Premièrement, déterminer la nature de Celui devant qui l’on devra rendre des comptes et reconnaître Sa souveraineté. Deuxièmement, déterminer la nature de cette reddition des comptes et, en conséquence, distinguer dans la vie réelle les actes qui conduisent au succès de ceux qui conduisent à l’échec. Troisièmement, déterminer les conséquences distinctes du succès et de l’échec lors de la reddition des comptes. Car si l’échec et le succès avaient les mêmes conséquences, ou s’ils n’en avaient aucune, la reddition des comptes deviendrait totalement dépourvue de sens. Telle est l’exigence logique de la croyance que l’auteur éminent veut qualifier de « religion authentique ». Même si, conformément à sa proposition, on fondait l’islam sur cette croyance, le problème auquel il veut échapper finirait inévitablement par s’imposer. Il faudrait de nouveau croire en ce Dieu sans lequel, semble-t-il, le Japon a atteint le sommet du progrès. Les mêmes liens de la loi religieuse et les mêmes disciplines morales qu’il veut rompre se reconstitueraient ; et il considère que réside en eux le secret caché de l’absence de progrès de l’islam. De nouveau surgirait l’argument du châtiment et de la récompense, c’est-à-dire de la paix et du prix accordé ; et, voyant les innombrables créatures de Dieu vivre heureuses et prospères sans croire, son esprit refuserait d’admettre qu’après quelques années seulement elles seraient précipitées dans le châtiment.
Qu’il réfléchisse donc sérieusement et donne plutôt le nom d’islam à une chose où il n’y aurait aucune prescription ni interdiction, et où les conséquences finales seraient les mêmes pour le croyant et pour l’incroyant. Une chose où, pour réussir dans l’au-delà, il suffirait de rendre le monde de Dieu prospère et bien organisé, et où, voyant les innombrables créatures qui n’y croient pas vivre heureuses et prospères, son esprit pourrait admettre qu’après quelques années elles seraient toutes transformées en rossignols du paradis.
Selon les prescriptions du Coran, l’auteur n’est pas convaincu, de manière exacte et probante, du caractère définitivement illicite de la viande de porc. Il a émis le doute qu’elle ait peut-être été interdite aux Arabes pour une raison particulière. Mais avant d’exprimer cette opinion, il lui aurait suffi d’ouvrir le Noble Coran et de le consulter un peu pour que son doute se dissipe. Le Coran dit clairement :
(Arabe)
Sens : Ô Prophète ! Dis : Dans ce qui m’a été révélé, je ne trouve aucune nourriture interdite à celui qui en mange, à l’exception de la bête morte, du sang répandu et de la viande de porc — car ce sont assurément des impuretés — ou d’un animal immolé au nom d’un autre qu’Allah, par désobéissance. Puis quiconque se trouve contraint et en mange une partie, sans être désobéissant ni transgresseur, alors ton Seigneur est Pardonneur et Miséricordieux. » (Sourate al-An‘âm, 145)
Dans ce verset, la viande de porc a été déclarée interdite à tout « mangeur » (en arabe). La raison donnée pour son interdiction est qu’elle est « impure » (en arabe). La question est donc la suivante : le terme « mangeur » désigne-t-il ici le mangeur arabe ? En outre, une même chose peut-elle être pure pour les Arabes et impure pour les non-Arabes ? C’est en se fondant sur ce principe que l’auteur aimerait aussi accorder une dispense aux mangeurs de cadavres ? S’il veut accorder une dispense au sujet de la viande de porc, qu’il le fasse en son propre nom. Mais où a-t-il trouvé le droit d’affirmer, contre la déclaration explicite du Coran, que le caractère définitivement illicite de cette viande selon le Coran n’est pas exempt de doute ?
Les néo-mujtahids d’aujourd’hui ont inventé un principe étonnant pour l’ijtihad. L’un de leurs principes particuliers consiste à déclarer sans hésitation, à propos de toute prescription islamique à laquelle ils veulent s’opposer, que cette disposition particulière avait été établie pour les Arabes. Bien que le Coran ne fournisse pas le moindre indice en faveur de cette spécification, ni aucun argument ou exemple à l’appui, ils n’éprouvent absolument aucune gêne à tenir de tels propos. Si cette tendance se poursuit, il se peut que, dans un avenir proche, ils en viennent un jour à vouloir réserver le Coran lui-même aux Arabes.
En outre, le fait de construire un argument à l’aide de (arabe) (celui qui, sans être désobéissant ni transgresser les limites, se trouve réduit à l’extrémité) est si ridicule qu’on en vient à vouloir louer l’intelligence de l’auteur du récit de voyage. Il a probablement compris le verset en ce sens : « Lorsque l’envie spontanée de manger de la viande de porc vous prendra, mangez-en, mais ne le faites pas assis dans un jardin et n’en prenez pas l’habitude. »
En vérité, seul quelqu’un qui ne comprend le sens d’aucun des mots « réduit à l’extrémité », « désobéissant » et « habitué » pourrait tirer de ce verset la possibilité d’accorder une faveur aux Européens et aux Chinois concernant la viande de porc. Sinon, il serait impossible à quiconque connaît le sens de ces mots de faire preuve d’une pareille audace. En réalité, le sens du verset n’est pas que tous ceux qui sont accoutumés à manger des cadavres ou à boire du sang, ceux qui se démènent pour obtenir de la viande de porc, ou ceux chez qui la consommation de la chair d’animaux sacrifiés au nom d’un autre qu’Allah est habituellement répandue, soient compris parmi les personnes réduites à l’extrémité. S’il en était ainsi, toute l’interdiction deviendrait dépourvue de sens. En effet, si l’interdiction s’appliquait aux consommateurs de ces choses, ils continueraient à en manger conformément à leurs habitudes en profitant de l’exception accordée dans les situations particulières ; et si elle s’appliquait à ceux qui s’abstiennent eux-mêmes de ces choses, elle serait également inutile. En réalité, l’exception a été établie en assortissant le mot « réduit à l’extrémité » (****) de la condition « sans être désobéissant ni transgresser les limites ». Cela signifie que si une personne est sur le point de mourir de faim et ne peut se procurer aucune autre nourriture que des choses interdites, elle peut en manger uniquement pour sauver sa vie, à condition de ne pas dépasser les limites de la permission. Autrement dit, elle ne doit pas en manger davantage que la quantité indispensable à sa survie et ne doit pas nourrir dans son cœur le désir de transgresser les limites fixées par Allah. C’est précisément ce qui est énoncé ailleurs au sujet de l’interdiction de la viande de porc, des cadavres et autres choses semblables :
(Arabe)
Autrement dit, si quelqu’un se trouve réduit à l’extrémité sous l’effet de la faim et que son cœur ne nourrit aucune attirance pour le péché, il peut, dans une telle situation, manger des choses interdites. Où est la prescription du Coran, et où est le plaidoyer de l’auteur en faveur des Européens et des Chinois ? Parce que les habitants de ces pays se démènent pour obtenir de la viande de porc, il faudrait, en profitant de (arabe), la leur rendre licite, et cela encore afin de les faire entrer dans l’islam : quel raisonnement extravagant ! Si l’on commence ainsi à accorder des facilités dans les prescriptions de l’islam en tenant compte des inclinations et des goûts de chaque peuple, il faudra alors rendre licites, l’une après l’autre, toutes les choses interdites, telles que le vin, la fornication, l’usure et toutes celles du même genre. La question est la suivante : quel besoin y a-t-il de faire entrer dans l’islam ceux qui ne sont pas disposés à suivre les prescriptions d’Allah, à respecter les limites qu’Il a fixées et à considérer comme interdit ce qu’Il a déclaré interdit ? Quand donc l’islam a-t-il dépendu de gens de cette sorte, au point qu’il faille marchander pour obtenir leur assentiment ?
Au début, l’auteur ne comprenait tout simplement pas la raison pour laquelle la viande de porc était interdite. Mais après quelque réflexion, il a compris qu’il existe, par principe, une immense distance entre l’estomac et la conscience morale. Il en a donc conclu que la religion n’a aucun droit de distinguer le licite de l’illicite parmi les aliments. Sa déclaration a également révélé ce mystère : tout ce qu’il sait du Coran, il le sait à peine mieux que les sciences physiques (Physical Science). Certes, le fait de ne pas connaître le Coran n’est pas une honte si considérable pour un homme instruit et éclairé ; mais une ignorance aussi profonde de la science est assurément extrêmement honteuse. Jusqu’à présent, il ne sait même pas quel rapport existe entre l’âme de l’être humain et sa constitution physique, ni entre sa constitution physique et la nourriture. Il n’y a rien d’étonnant à ce que la substance qui fournit au corps les éléments nécessaires pour remplacer ceux qui s’usent, et qui forme toutes ses veines, ses vaisseaux et son système nerveux, exerce une influence naturelle sur le cœur et l’âme ; c’est plutôt l’absence d’une telle influence qui serait étonnante. Le monde scientifique était autrefois, de manière générale, indifférent à cette vérité ; mais les recherches menées récemment sur la science de la nutrition (Dietetics) ont fait apparaître clairement que la nourriture exerce nécessairement une influence sur le caractère moral et les facultés mentales de l’être humain. C’est pourquoi les savants modernes recherchent les informations relatives à l’influence que les différentes sortes d’aliments exercent sur notre âme et notre faculté de penser. Il semble que les connaissances de notre ami diplômé en matière de science ne soient nullement à jour (Up-to-Date). Sinon, il n’aurait pas pu affirmer avec une aussi grande arrogance qu’il existe, par principe, une immense distance entre l’estomac et la conscience morale.
9
La supercherie du rationalisme
[Cet article a été publié pour la première fois en juin 1936 dans la revue mensuelle Tarjumân al-Qur’ân — l’éditeur.]
Deux
Le rationalisme (Rationalism) et le naturalisme (Naturalism) sont deux doctrines dont les Occidentaux assurent la propagande avec beaucoup d’insistance depuis deux décennies. Qui pourrait nier la puissance de la propagande ? Lorsqu’on présente sans cesse, à maintes reprises, une chose aux yeux des gens et qu’on la fait pénétrer dans leurs oreilles, combien de temps pourront-ils préserver leur esprit et leur intelligence de son influence ? Ainsi, à force de propagande, le monde a fini par admettre que les connaissances scientifiques occidentales et sa civilisation reposent sur un rationalisme pur et sur le naturalisme. Pourtant, une étude critique de la civilisation occidentale fait apparaître avec une parfaite évidence que ses fondements ne reposent ni sur le rationalisme ni sur aucune loi naturelle ; bien au contraire, toute la structure de la civilisation occidentale est fondée uniquement sur les sentiments, les désirs et les besoins. En réalité, la Renaissance occidentale ne fut qu’une formidable révolte contre l’intellect et la nature. Cette renaissance a progressé sur la voie des sensations et du matérialisme en rejetant la raison. Elle s’est appuyée sur le sentiment au lieu de s’appuyer sur la raison. Elle a écarté les directives de la conscience, les preuves rationnelles et les instincts naturels, et proclamé que les résultats matériels perceptibles par les sens constituaient le véritable critère. Considérant les directives de la nature comme des idées erronées, elle a pris les aspirations et les besoins pour guides. Elle a tenu pour vaines et infondées toutes les choses qui échappent aux limites de la mesure. Elle a qualifié d’inutiles et de superflues toutes les choses qui ne permettent d’obtenir aucun intérêt matériel perceptible par les sens. Au début, cette vérité demeurait cachée même aux Occidentaux eux-mêmes. C’est pourquoi, bien qu’ils agissent contre la raison et la nature, ils s’imaginaient avoir inauguré une ère nouvelle de la « libre pensée », fondée sur le « rationalisme » et le « naturalisme ». Plus tard, toutefois, le véritable secret fut dévoilé. Mais ils n’eurent pas le courage de l’admettre. Ils recouvraient donc, avec une extrême habileté, l’idolâtrie de la matière, l’asservissement aux instincts et la soumission aux sens d’un voile de rationalité, de preuves et de naturalisme. Mais, selon le proverbe anglais, aujourd’hui « le chat est complètement sorti du sac ». L’irrationalité et l’opposition à la nature sont devenues si évidentes qu’il n’est plus possible de les recouvrir d’aucun voile. C’est pourquoi une révolte ouverte est aujourd’hui proclamée contre la raison comme contre la nature. Des sphères sacrées du savoir et de la science jusqu’à la société, l’économie et la politique, partout l’étendard de la révolte a été dressé. Ainsi, à l’exception d’un groupe d’hypocrites « rétrogrades », tous les dirigeants du monde moderne ont reconnu que leur civilisation est soumise uniquement à l’autorité des désirs et des besoins.
Les occidentalistes et les partisans des Firangis sont encore à quelques pas derrière leurs maîtres. Il était naturel que, dans leur esprit aussi, l’éducation et l’environnement humain au sein desquels s’est formé leur développement intellectuel, ainsi que la culture et la civilisation qui les ont façonnés, engendrent le culte des sensations et du matérialisme, ainsi que la servitude envers les désirs et les besoins. Et c’est effectivement ce qui se produit. Mais ils ne sont pas encore parvenus au point où le chat sort du sac. Dans leurs discours et leurs écrits, ils continuent de proclamer : nous n’acceptons que les directives de la raison et de la nature. Présentez-nous seulement des arguments rationnels. Si une chose n’est pas démontrée par des preuves rationnelles et des signes naturels, nous ne l’accepterons pas. Pourtant, dans le sac de ces grands discours se cache un chat qui n’a rien de rationnel ni de naturel. L’analyse de leurs écrits montrera clairement que leur esprit et leur intelligence sont absolument incapables de rechercher et de comprendre les preuves rationnelles et les instincts naturels. Lorsqu’on examine le sens de ce qu’ils appellent le « bien-être fondé sur la raison », on découvre qu’il s’agit en réalité du « bien-être issu de l’expérience ». Or le bien-être issu de l’expérience est une chose solide, pesante, calculable et mesurable. Ils ne sont nullement disposés à reconnaître un bien ou une utilité dont on ne peut leur démontrer la valeur en la calculant selon des règles mathématiques, en la pesant sur une balance ou en la mesurant à l’aide d’une règle. Tant que son utilité ne leur aura pas été démontrée dans ce sens particulier, croire en cette chose et lui obéir leur paraît une action parfaitement « irrationnelle ». Ils prétendent suivre les directives de la nature ; mais lorsqu’on examine cette prétention d’un peu plus près, son secret apparaît également au grand jour. Pour eux, la nature ne signifie pas la nature humaine, mais la nature biologique. Or, dans la nature biologique, la raison et les facultés du cœur n’ont aucune place : elle n’est que sensations, désirs et soumission aux sens. À leurs yeux, seules sont dignes de foi les choses capables d’influencer l’ensemble des sens de l’être humain, de satisfaire ses désirs et de répondre à ses exigences physiques et psychiques ; seules sont fiables les choses dont l’utilité peut être facilement vérifiée, tandis que leur nocivité n’est pas visible ou l’est moins que leur utilité. En revanche, les choses qui sont inhérentes à la nature humaine, dont l’importance est ressentie par l’homme au moyen de sa propre conscience, et dont le bénéfice ou le préjudice n’est ni matériel ni sensible, mais spirituel et intérieur, ne sont à leurs yeux que superstition, absurdité, inutilité et superfluité.
Accorder la moindre importance à de telles choses — jusqu’à reconnaître leur existence — relève, selon eux, de l’aveuglement, de la superstition et de l’archaïsme. D’un côté, une telle aversion pour la raison et la nature ; de l’autre, la prétention au rationalisme et au progressisme ! Leur raison et leur conscience sont parvenues à un tel degré de faillite qu’ils ne perçoivent même pas cette contradiction.
L’enseignement, la culture et la civilisation devraient certainement apporter au cœur de l’être humain ce bienfait minimal que ses pensées, ses réflexions et ses conceptions ne soient ni dispersées, ni incohérentes, ni désordonnées. Il adoptera une méthode de pensée claire, simple et directe. En ordonnant correctement le cours des événements, il tirera des conclusions exactes. Il se gardera des erreurs manifestes, telles que les contradictions et les divagations dénuées de sens. Pourtant, à quelques exceptions près, nos honnêtes gens instruits semblent privés même de ces premiers bienfaits de l’épanouissement intellectuel. On ne remarque chez eux aucun discernement leur permettant, avant de discuter d’une question, d’en déterminer eux-mêmes correctement les prémisses, d’en comprendre les conséquences intellectuelles et, en en tenant compte, d’adopter une argumentation cohérente avec ces prémisses. Lorsqu’on s’entretient avec eux ou que l’on parcourt leurs écrits, on a dès le premier regard l’impression que leur pensée est terriblement incohérente. Après avoir commencé leur discussion sur la base d’un certain principe, ils en changent, peu après, les prémisses et, un peu plus loin, adoptent carrément des prémisses tout à fait différentes. Ils ne sélectionnent pas soigneusement les faits destinés à démontrer leur thèse et ne les ordonnent même pas selon les règles de la logique. Quel est donc leur véritable propos ? Quelle question de vérité ou de fausseté cherchaient-ils à trancher, et à quelle conclusion sont-ils finalement parvenus ? Même après avoir tout examiné d’un bout à l’autre, il est impossible de répondre à ces questions. La raison profonde de cette situation est que l’objectif principal de la civilisation actuelle et du système éducatif moderne soumis à son influence est entièrement orienté vers l’hédonisme sensoriel et le matérialisme. Elle éveille les convoitises et les désirs de l’être humain, stimule son sentiment de besoin et grave profondément dans son cœur et son esprit l’importance des objets perceptibles par les sens, mais elle ne développe ni son intelligence ni sa vie mentale. Certes, elle fait naître en lui la prétention au discernement et à la réflexion, et cette prétention l’incite à critiquer chaque chose comme étant « raisonnable » et à nier tout ce qui, à ses yeux, n’est pas « rationnel » ; mais, en réalité, son esprit et sa mentalité éprouvent une aversion totale pour le rationalisme. Il ne peut absolument pas acquérir la capacité de trancher une question ou de prendre une décision selon le fil d’un raisonnement rigoureux.
C’est dans les questions religieuses que l’on trouve les preuves les plus manifestes du « rationalisme » irrationnel de ces prétendus modernes instruits. Car les doctrines occidentales sont, dans tous les domaines, en conflit avec les fondements spirituels, moraux, sociaux et culturels de cette question.
Pour démontrer la véracité de ce propos, entretenez-vous avec une personne instruite à l’anglaise au sujet d’une question religieuse et, afin de vérifier son état d’esprit, obtenez d’elle la reconnaissance qu’elle est musulmane. Présentez ensuite devant elle une prescription de la charia et exposez-en les preuves. Aussitôt, le monsieur se redressera et dira d’un air extrêmement intelligent : « Voilà qui n’est que du “mollahisme”. Apportez-moi des arguments et des preuves. Si, en dehors d’un simple récit ou d’une citation, vous ne disposez d’aucun argument ni d’aucune preuve, je n’admettrai rien de ce que vous dites. » Ces quelques mots suffiront à révéler le mystère : pas même le souffle du rationalisme n’a touché ce monsieur. Malgré de longues années d’instruction, d’études et d’exercice intellectuel, le pauvre homme n’a pas compris quelles sont les conséquences intellectuelles du fait d’exiger des arguments et des preuves à propos d’une question, ni quelle est la véritable position de celui qui formule cette exigence.
Du point de vue de l’islam, une personne ne peut légitimement avoir que l’un de deux statuts : elle sera musulmane, ou bien non musulmane, c’est-à-dire mécréante. Être musulman signifie qu’elle a accepté de tout son cœur et de toute son âme Allah et Son Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). Elle a également reconnu que toute instruction que Son Messager transmettra de la part d’Allah, elle y obéira sans discuter. Dans ces conditions, elle n’a plus le droit d’exiger des arguments et des preuves à l’appui de chacune des prescriptions, prise séparément. En tant que musulmane, sa tâche consiste seulement à rechercher si le Messager de Dieu a donné ou non une instruction particulière. Ensuite, même si cette instruction n’est pas démontrée par les raisonnements habituels, elle doit lui obéir immédiatement. Certes, elle peut demander des arguments et des preuves afin d’obtenir la tranquillité d’esprit et une compréhension éclairée. Mais cette demande ne peut être formulée que lorsqu’elle est prête à appliquer l’instruction. En revanche, exiger des arguments et des preuves comme condition préalable à l’obéissance, et refuser d’obéir faute d’avoir obtenu ces arguments et ces preuves ou la tranquillité d’esprit, signifie qu’en réalité elle rejette l’autorité du Messager de Dieu ; or ce rejet équivaut à la mécréance. Pourtant, elle s’était d’abord déclarée musulmane. Si elle adopte maintenant la position du mécréant, sa véritable place n’est pas à l’intérieur des limites de l’islam, mais à l’extérieur. Elle devrait d’abord avoir le courage honnête de sortir d’une religion en laquelle elle ne croit absolument pas. C’est seulement alors qu’elle sera en droit d’exiger des arguments et des preuves, et qu’il sera possible de répondre à cette demande.
Telle est la règle dictée par un jugement sain et raisonnable. Sans cela, aucun système de règles au monde ne peut être établi. Si les citoyens d’un État exigeaient la justification rationnelle de chaque ordre gouvernemental et refusaient d’obéir aux ordres dépourvus d’arguments, cet État ne pourrait subsister un seul instant. Si chaque soldat d’une armée demandait la raison de chaque ordre de son commandant et présentait, dans chaque affaire, sa propre tranquillité d’esprit comme condition préalable à l’obéissance, aucune armée ne pourrait en réalité être constituée. En bref, aucune école, aucun collège, aucune association — en un mot, aucun ordre social — ne peut être établi sur le principe qu’il faut s’efforcer de satisfaire chaque personne concernée et qu’aucun ordre ne sera exécuté tant que chacun n’aura pas obtenu satisfaction. En général, on entre dans une institution avec cette conception première et fondamentale : on a une confiance totale dans l’autorité supérieure de cette institution et l’on reconnaît son autorité. Ensuite, aussi longtemps qu’on en fait partie, il est de son devoir d’obéir aux ordres de l’autorité supérieure ; même s’il n’est pas satisfait d’un détail, il doit absolument obéir à l’ordre. Il en va autrement lorsqu’il s’agit de s’opposer à un ordre en tant que coupable. Une personne peut rester membre d’une institution tout en désobéissant sur des questions secondaires ; mais si quelqu’un proclame que sa satisfaction personnelle est une condition préalable à l’obéissance, même pour la moindre affaire, il faut comprendre qu’il refuse en réalité de reconnaître l’autorité de l’autorité supérieure. Cela équivaut à une rébellion manifeste. Si une telle règle de conduite était adoptée dans un État, une procédure pour trahison serait engagée contre celui qui l’adopterait. Dans une armée, il serait traduit en cour martiale. Dans une école ou un collège, il serait immédiatement expulsé. Si une telle attitude se produisait dans une religion, une fatwa de mécréance serait prononcée contre lui. Personne ne peut se voir accorder, au sein d’une institution, le droit d’exiger de telles justifications et de telles preuves. La véritable place de celui qui formule cette exigence n’est pas à l’intérieur, mais à l’extérieur. Il doit donc d’abord en sortir. Ensuite, il pourra formuler autant d’objections et de protestations qu’il le voudra.
Dans le domaine de l’organisation de l’islam, c’est un principe fondamental, comparable à une base. L’islam n’a pas commencé par donner des commandements à l’être humain ; il l’a d’abord invité à croire en Allah et au Messager. C’est précisément à l’appui de cette affirmation que tous les arguments et toutes les preuves ont été présentés. À l’aide de preuves accompagnées d’arguments et de signes naturels, on a tenté de rassurer l’être humain sur le fait qu’Allah est son Seigneur et que Muhammad, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix, est le Messager d’Allah. Vous pouvez examiner et vérifier cette question fondamentale par autant de raisonnements et de discussions que vous le souhaitez. Si aucun argument ni aucune preuve ne vous satisfait, vous ne serez jamais contraint d’embrasser l’islam. Aucune prescription islamique ne vous sera non plus appliquée. Mais dès l’instant où vous aurez volontairement accepté l’islam, vous serez devenu un « musulman ». Or le mot musulman signifie précisément « soumis ». Dès lors, il n’est nullement nécessaire de vous fournir des arguments et des preuves concernant chaque prescription de l’islam ni de laisser l’observance de ces prescriptions dépendre de votre tranquillité d’esprit ; au contraire, quelle que soit l’instruction qui vous parvient de la part d’Allah et du Messager, lui obéir sans la moindre objection constitue votre tout premier devoir en tant que musulman :
(Arabe)
Sens : Le devoir des croyants est que, lorsqu’ils sont appelés vers Allah et le Messager afin que le Messager puisse trancher entre eux, ils disent : « Nous avons entendu et nous avons obéi. » (Sourate An-Nûr, 51)
En vérité, exiger des arguments et des preuves comme condition de la foi et de l’obéissance est une chose totalement contradictoire avec ces dernières. Concilier ces deux choses est absolument contraire au bon sens. Aucun croyant ne peut exiger ainsi des arguments et des preuves. À l’inverse, il est également impossible à un tel rationaliste d’être croyant :
(Arabe)
Sens : Lorsqu’Allah et le Messager ont statué sur une question, les croyants et les croyantes n’ont aucun droit de prendre une décision indépendante à ce sujet. (Sourate Al-Ahzâb, 36)
Le principe qui est à l’origine du grand succès remporté par l’islam dans les domaines de la réforme et de l’organisation a été l’effet direct de cette règle. Après avoir profondément enraciné la foi dans le cœur des gens, toute chose interdite a été délaissée par l’ensemble de la société croyante. À l’inverse, toute chose ordonnée a été mise en pratique par des millions de personnes au moindre signe. S’il avait été nécessaire de présenter des arguments et des preuves pour chaque question, et si l’observance de chaque prescription et interdiction avait dépendu de la compréhension de sa justification et de sa portée, alors la réforme et l’organisation du caractère et du comportement humains accomplies par le Messager — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — en seulement vingt-trois ans n’auraient même pas été possibles jusqu’au Jour de la Résurrection.
Cela ne signifie pas que les prescriptions de l’islam soient contraires à la raison, ni qu’aucune de leurs dispositions particulières soit dépourvue de sens. Cela ne signifie pas non plus que l’islam exige de ses adeptes une imitation aveugle et leur interdise de rechercher les fondements rationnels et naturels de ses prescriptions ou d’en comprendre la portée. La réalité est au contraire tout autre. Pour suivre véritablement l’islam, une intelligence pénétrante et un discernement aigu sont indispensables. Plus une personne comprend profondément la portée et la rationalité des prescriptions islamiques, plus elle peut les suivre parfaitement. L’islam n’interdit pas ce type de compréhension ni de clairvoyance ; il l’encourage au contraire. Mais entre la recherche intellectuelle qui suit l’obéissance et l’examen critique préalable à l’obéissance, présenté comme une condition, il y a une différence aussi grande que le ciel et la terre. Le musulman commence par manifester une obéissance inconditionnelle. Ensuite, il s’efforce de comprendre la portée et la rationalité des prescriptions islamiques. Cela ne signifie toutefois pas qu’il comprendra la rationalité de chaque prescription. En réalité, il a une confiance et une satisfaction absolues à l’égard de la souveraineté d’Allah et de la prophétie du Messager. Puis, afin d’acquérir une pleine clairvoyance, il souhaite parvenir à une satisfaction accrue même concernant les détails. Lorsqu’il y parvient, il exprime sa gratitude envers Allah ; mais s’il n’y parvient pas, il continue sans hésitation à obéir aux prescriptions islamiques, fort de sa pleine satisfaction à l’égard d’Allah et du Messager. Où peut-on comparer cette attitude à celle de la personne qui exige des arguments et des preuves à chaque pas et dit : « Je n’avancerai que si vous parvenez à me convaincre ; sinon, je reculerai » ?
Nous avons récemment pris connaissance d’un tract publié par un groupe musulman. Ce groupe est composé de musulmans hautement instruits. Ses membres ne sont pas non plus opposés à la religion ; au contraire, à leurs yeux, ils rendent d’immenses services à la religion. Parmi les sujets qu’ils diffusent au nom de la « réforme » religieuse, l’un des plus remarquables consiste à interdire aux musulmans de pratiquer le sacrifice chaque année à l’occasion de l’Aïd al-Adha. Ils conseillent également aux musulmans de consacrer à l’aide aux institutions nationales, à la prise en charge des orphelins et des veuves, ainsi qu’à la création d’emplois pour les chômeurs, l’argent qu’ils dépensent pour abattre des animaux. Nous n’avons pas obtenu le compte rendu complet de l’objection formulée par un musulman à ce sujet. Mais on lui a répondu ceci :
Jusqu’à présent, en dehors de l’accomplissement rituel et de l’imitation aveugle, personne n’a mis en lumière les bienfaits rationnels et pratiques du sacrifice. (…) Si quelqu’un nous informait de la justification du sacrifice, il mériterait notre gratitude.
Voilà un échantillon des écrits de ceux qui se prétendent « instruits » et « éclairés ». D’un côté, une revendication retentissante du « rationalisme » ; de l’autre, un tel sommet de « l’irrationalité » ! Ces deux phrases sorties de la « plume sacrée » de cet individu prouvent qu’il n’a même pas défini correctement son propre rôle. S’il veut parler en tant que musulman, il devrait d’abord s’incliner devant la « pratique religieuse ». Ce n’est qu’ensuite qu’il peut prétendre demander des raisons et des preuves, non pas comme condition de son obéissance, mais seulement pour satisfaire son esprit. En revanche, s’il exige des raisons et des preuves avant de manifester son obéissance, et si cela constitue pour lui une condition de cette obéissance, alors il n’a pas le droit de parler en tant que « musulman ». Celui qui réclame ce type de justification devrait d’abord adopter le rôle d’un non-musulman. Il aurait alors le droit de soulever librement des objections sur quelque sujet que ce soit. Mais cela ne lui conférerait pas le droit de se faire passer pour un « mufti » dans les affaires religieuses des musulmans et d’édicter des fatwas. Il assume simultanément deux rôles contradictoires, sans s’acquitter de la responsabilité intellectuelle inhérente à l’un d’eux. D’un côté, il n’est pas seulement « musulman » ; il se fait même passer pour le « mufti de l’islam » ; de l’autre, il considère la pratique religieuse faisant autorité comme dépourvue de sens. Lorsqu’une prescription est établie par une pratique religieuse faisant autorité, il refuse de s’y soumettre et pose comme condition qu’on commence par exposer la justification et les bienfaits pratiques de cette prescription. Autrement dit, il n’est pas disposé à respecter un ordre simplement parce qu’il s’agit de l’ordre d’Allah et du Messager ; il ne l’acceptera que sur la base de sa justification et de ses bienfaits pratiques. S’il ne parvient pas à percevoir de tels bienfaits, ou si, selon ses propres critères, ils ne se révèlent pas bénéfiques, il abolira la prescription divine et mènera campagne contre elle. Il la qualifiera de pratique « absurde », « vaine », « superflue », voire nuisible et dilapidatrice. Bien plus, il mobilisera toutes ses forces pour empêcher les musulmans de la suivre. Quelqu’un peut-il considérer comme raisonnable une conduite aussi contradictoire et l’exercice simultané de deux rôles aussi opposés ? La revendication de raisons et de preuves formulée par notre éminent auteur est sans aucun doute légitime. Mais qu’il commence par prouver qu’il est lui-même un homme doué de discernement.
Les bienfaits rationnels et ceux fondés sur l’expérience ne désignent pas une chose particulière et déterminée ; ce sont plutôt des notions relatives et qualitatives. Le jugement d’une personne considère une chose comme bénéfique, tandis que celui d’une autre adopte l’opinion contraire. Une troisième personne reconnaît certes qu’elle présente quelque utilité, mais ne lui accorde aucune importance ; elle estime au contraire qu’une autre chose est encore plus bénéfique. Les divergences sont plus nombreuses encore lorsqu’il s’agit des bienfaits fondés sur l’expérience. Car chacun se fait une conception différente de l’utilité. C’est en fonction de cette conception que chacun, sur la base de sa propre expérience ou de celle d’autrui, juge une chose bénéfique ou nuisible. Pour l’un, seul le gain immédiat est souhaitable et seule la perte immédiate doit être évitée. Ses préférences diffèrent nécessairement de celles d’un homme prévoyant. De plus, la plupart des choses comportent à la fois une forme d’utilité et une autre forme de nuisance. L’un accepte ces choses parce qu’il juge la nuisance négligeable en comparaison de l’utilité ; l’autre les évite parce qu’il estime la nuisance supérieure à l’utilité.
En outre, des contradictions apparaissent parfois entre les bienfaits rationnels et ceux fondés sur l’expérience. Une chose peut être nuisible du point de vue de l’expérience ; pourtant, selon le jugement de la raison, il convient de tolérer ce tort en considération d’un bien rationnel plus important. Une autre chose peut être bénéfique du point de vue de l’expérience, mais, suivant l’injonction de la conscience, il convient de l’éviter afin de se préserver d’un dommage rationnel. En présence de contradictions ou de conflits de cette nature, il est impossible de parvenir à une conclusion unanimement acceptée sur les bienfaits « rationnels » et « fondés sur l’expérience » d’une chose. Il est tout aussi impossible que tous s’accordent sur l’utilité d’une chose, sans laisser à quiconque la possibilité d’avoir une opinion différente ou de la nier. Pourquoi ne parler que du sacrifice ? Parmi la prière, le jeûne, le pèlerinage, la zakat et les autres prescriptions et interdictions de la charia, la justification et les bienfaits fondés sur l’expérience de quelle pratique apparaissent-ils avec la clarté du jour, et tous les hommes y ont-ils obéi après les avoir compris et examinés ? Si tel était le cas, on ne trouverait pas au monde une seule personne qui délaisse la prière ou le jeûne, ou qui ne croie pas au pèlerinage et à la zakat. C’est pourquoi le système des prescriptions ne dépend pas du jugement et de l’expérience de chaque individu ; il repose plutôt sur la foi et l’obéissance. Le musulman ne croit jamais en la justification rationnelle et aux bienfaits fondés sur l’expérience ; sa foi porte sur Allah et Son Messager. Sa religion ne consiste pas à n’accepter une chose qu’une fois sa justification et son utilité établies, ni à délaisser toute chose dont l’irrationalité et l’inutilité seraient apparues. Sa religion consiste plutôt à considérer comme obligatoire toute chose établie comme étant une prescription d’Allah et du Messager, et comme impropre à être accomplie toute chose qui ne l’est pas.
La question qui se pose maintenant est donc la suivante : la foi de l’auteur repose-t-elle sur la justification et l’utilité, ou sur Allah et Son Messager ? Si la première hypothèse est vraie, il n’a absolument aucun rapport avec l’islam. De quel droit peut-il alors parler en se faisant passer pour un musulman et conseiller au grand public de « délaisser la prétendue sunna du désert » ? Et si la seconde hypothèse est vraie, il ne devrait pas prendre la justification et l’utilité comme fondement de la discussion. Il devrait plutôt poser la question suivante : le sacrifice n’est-il qu’une pratique imaginée par les musulmans eux-mêmes ? Ou bien est-il un acte de dévotion choisi par Allah et le Messager, que le Messager d’Allah lui-même a institué parmi sa communauté ?
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Les slogans creux du progressisme
[Cet article a été publié pour la première fois en juin 1933 dans la revue Tarjumân al-Qur’ân — l’éditeur]
Dans le numéro de juin 1933 de la revue Nigar, M. Niyaz Fatehpuri a publié une longue critique de mon Tarjumân al-Qur’ân. Je remercie M. Fatehpuri pour cela. En général, il n’est pas d’usage d’engager une polémique ou de publier une contre-critique au sujet des critiques parues dans les journaux et les revues. Mais, dans son article, ce critique compétent a exprimé plusieurs opinions liées aux principes fondamentaux de sa religion du progrès, et l’un des principaux objectifs de Tarjumân al-Qur’ân est précisément de corriger ces principes. C’est pourquoi je considère comme absolument nécessaire de saisir cette première occasion qui m’est offerte d’exprimer mon propre point de vue à ce sujet. Il a écrit :
Le but de cette revue ressort de son nom même : propager correctement parmi les gens le sens, la portée et les enseignements du Coran. Nul ne peut nier, sans aucun doute, l’utilité d’un tel objectif. Mais, comme le reconnaît lui-même l’éminent rédacteur, atteindre ce but n’est nullement facile à l’époque actuelle. Car autrefois, par religion, on n’entendait que l’imitation aveugle des ancêtres et des activités tournées vers le passé. À cette époque, il n’était nullement difficile pour quiconque de se faire prédicateur ou réformateur religieux. Mais les connaissances modernes, les sciences et les découvertes scientifiques incessantes ont donné une forme entièrement nouvelle à la « pensée et à l’action » de l’être humain ; elles ont enrichi son esprit de la « liberté de penser et d’exprimer ses opinions ». Il n’est donc plus possible aujourd’hui de maintenir l’existence de la religion en invoquant simplement comme preuve les pratiques, les principes d’action et les modes de pensée des ancêtres. Autrefois, on discutait peut-être de l’unicité d’Allah ; mais aujourd’hui, c’est l’existence même d’Allah que l’on considère comme absolument impossible. Jadis, on pouvait peut-être prouver, à l’aide de miracles, la guidance du Messager — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui — ; aujourd’hui, c’est précisément sur la base de ces miracles que la « science du magnétisme » s’est mise en devoir de produire d’innombrables prophètes et messagers. Autrefois, un orateur pouvait regarder vers le ciel et invoquer Allah, détenteur du Trône et du Kursî ; mais aujourd’hui, il n’existe même plus rien qui s’appelle le ciel. Dans ces conditions, agir de la sorte ne peut absolument pas être bénéfique. En somme, ce n’est plus l’époque de la foi en l’invisible ; c’est désormais l’époque de la foi en l’expérience et en l’observation. Venir au secours de la religion dans une période aussi critique n’est nullement une tâche facile. D’autant plus que la conception actuelle de la religion n’est guère acceptable aux yeux des gens, ce qui rend la tâche encore plus difficile.
Poursuivant son propos, il écrit encore :
Le Saint Coran se divise, quant à son contenu, en trois parties. La première expose des enseignements moraux. La deuxième énonce les croyances doctrinales. La troisième contient des récits et des exemples historiques. Il n’est pas nécessaire d’écrire beaucoup au sujet de la première partie, ni de fournir des preuves documentaires à ce propos. En effet, les codes moraux de toutes les religions sont à peu près identiques. Et chacun est obligé de reconnaître que la morale islamique ne diffère pas de celle des autres religions et ne lui est pas inférieure. En revanche, il faudrait accorder davantage d’attention aux deuxième et troisième parties. Car les connaissances modernes, les sciences et les découvertes scientifiques ont fait naître chez les gens des doutes et des hésitations au sujet de ces deux parties. À vrai dire, quiconque serait capable de dissiper ces doutes serait reconnu comme le mujaddid de notre siècle. C’est pourquoi je conseillerais d’ouvrir à ce sujet une rubrique permanente. Par son intermédiaire, il faudrait examiner l’ensemble des versets coraniques relatifs aux croyances doctrinales et aux récits. Ensuite, il serait indispensable d’en déterminer le sens et la portée véritables, puis de réfuter toutes les objections et contestations soulevées par les savants et les chercheurs modernes.
En conclusion, il écrit :
À l’avenir, je l’invite à traiter en premier lieu de la signification de la révélation et de la connaissance. C’est en effet de la compréhension de ces notions que dépend la compréhension profonde de la Parole d’Allah. Il faudrait également examiner la question de l’Au-delà, car la question de la religiosité et de l’irréligion dépend de la manière dont elle sera tranchée. Je veux voir quelle interprétation il donnera de la Parole divine et de l’Au-delà. Ce n’est qu’ensuite que je soulèverai mes doutes et mes objections ; s’il parvient, par ses efforts, à les dissiper, j’en serai extrêmement heureux. Car aujourd’hui, beaucoup sont accablés par la terrible malédiction de « se faire musulman par contrainte ». L’une des causes majeures en est la croyance en l’Au-delà.
Laissant de côté les détails auxquels ce critique compétent a fait allusion dans cet extrait, je souhaite m’attacher uniquement aux questions fondamentales.
Il a divisé l’exposé du Noble Coran en trois parties. Mais nous pouvons aisément le diviser en deux. Le contenu de la première partie dépasse les limites de notre connaissance, de notre raison et de notre capacité de jugement. Nous ne pouvons qualifier définitivement aucun de ces sujets d’erroné ou d’exact. C’est pourquoi, à leur propos, le Coran nous appelle à avoir foi en l’invisible. Les sujets de la deuxième catégorie ne dépassent pas les limites de notre connaissance, et il nous est possible de parvenir à leur sujet à une conclusion fondée sur la raison. Ainsi, outre l’existence et les attributs d’Allah, les anges, la Révélation, les Livres divins, la signification de la prophétie, la résurrection après la mort, les châtiments et les récompenses de l’au-delà, tous les sujets évoqués dans les récits et les exemples historiques qui dépassent les limites de la connaissance, de la raison et du jugement appartiennent à la première catégorie. Que ces sujets dépassent les limites de la capacité générale de jugement de l’humanité, ou que notre incapacité à déterminer leur vérité et leur exactitude au stade intellectuel et scientifique actuel en soit la cause, cela ne change rien. En revanche, les enseignements moraux de l’islam, la purification de l’âme et tout ce qui concerne la vie humaine relèvent de la deuxième catégorie.
Selon l’éminent critique, il n’est nullement nécessaire de discuter de la deuxième partie, car, sur ce point, l’enseignement de l’islam est semblable à celui des autres religions. En revanche, estime-t-il, il est absolument nécessaire de discuter de la première partie, puisque ce sont précisément les sujets qu’elle comprend qui ont suscité chez les gens le doute et l’hésitation. Mais la question est de savoir pourquoi ces sujets suscitent le doute et l’hésitation. Il a répondu qu’autrefois, en raison du retard et de l’ignorance, les gens avaient foi dans les choses invisibles. Mais aujourd’hui, les sciences modernes et les découvertes et inventions scientifiques ont donné une nouvelle forme à la pensée et à l’action humaines, et ont enrichi l’esprit et l’intelligence par la liberté de pensée et de conscience. C’est pourquoi l’époque de la « foi en l’invisible » est désormais révolue ; elle a fait place à celle de la « foi en l’expérience et l’observation ».
Cette opinion repose sur plusieurs erreurs. La première consiste à ne pas comprendre la véritable différence entre le passé et le présent. Malheureusement, Monsieur Niaz n’est pas le seul ; un groupe très nombreux est plongé dans cette idée erronée que la lampe de la religion ne pouvait répandre sa lumière que dans les ténèbres des époques révolues, mais qu’après le lever du soleil des sciences modernes, elle n’est plus capable de briller. Pourtant, les sciences rationnelles qu’ils qualifient de rayons lumineux ne constituent nullement un patrimoine propre à notre époque. Ces connaissances scientifiques avaient déjà ébloui de la même manière la vue des hommes dans le passé. Ceux dont la vue avait alors été éblouie pensaient eux aussi que la lampe de la religion ne pouvait plus briller. Selon eux, les sciences modernes et les nouvelles découvertes scientifiques de leur temps avaient également donné une nouvelle forme à la pensée et à l’action, et, grâce au raisonnement de la pensée et de la conscience, avaient si richement doté les esprits et les intelligences des gens qu’il n’y avait plus de place, dans cette époque lumineuse, pour la foi en l’invisible. N’en était-il pas ainsi du deuxième au quatrième siècle de l’Hégire ? Lorsque les idées de philosophes et de savants tels que Platon, Aristote, Épicure, Zénon, Berkeley, Alexandre, [ce sont des philosophes grecs anciens — l’éditeur] Ferdowsi, Plotin et d’autres furent diffusées dans les pays musulmans, et qu’une nouvelle ère s’ouvrit ainsi dans le domaine de la pensée philosophique et de la recherche intellectuelle, un groupe de gens ne professait-il pas déjà une opinion semblable ? La liberté de pensée et d’intelligence de cette époque, ainsi que la nouvelle forme donnée aux comportements et aux conceptions, n’avaient-elles pas, de la même manière, suscité chez les gens le doute et l’hésitation à l’égard de leur foi religieuse ? Mais que s’est-il passé ensuite ? Nombre des doctrines et des conclusions conjecturales auxquelles les gens de cette époque avaient accordé leur foi furent par la suite réfutées. Sous l’intense lumière des sciences, qui leur faisait croire que la lampe de la religion vacillait, celle-ci s’éteignit complètement en un seul tournant de l’histoire. Leurs « sciences modernes » devinrent des choses désuètes. Leurs « nouvelles découvertes scientifiques » perdirent leur capacité à donner une nouvelle forme à la pensée et à l’action. Les domaines auxquels elles avaient donné une forme nouvelle furent déclarés anciens. Bien plus, la plupart des arguments et des preuves qu’ils avaient avancés en plaçant une foi et une confiance absolues dans les découvertes scientifiques contemporaines, ainsi que la plupart des doctrines philosophiques qu’ils avaient édifiées sur cette base, même un étudiant insignifiant d’aujourd’hui n’hésiterait pas un instant à les qualifier d’insensés et d’inutiles.
Dans ces conditions, si quelqu’un affirme que la lampe de la religion ne pouvait brûler que dans les époques obscures du passé, mais qu’elle est incapable de brûler aujourd’hui, en cette époque lumineuse, nous serons contraints de penser que l’histoire se répète. Nous sommes certains que la plupart des choses que l’on revendiquera aujourd’hui, comme autrefois, au nom des sciences modernes et des nouvelles découvertes et inventions, connaîtront le même sort que les « sciences modernes » et les nouvelles découvertes des générations précédentes, et que les « formes toujours nouvelles de la pensée et de l’action » deviendront anciennes et désuètes au gré des retournements du temps. Que le critique examine attentivement toutes les sciences et découvertes dont il est fier et qu’il s’enquière auprès de leurs véritables inventeurs et découvreurs ; il comprendra alors que, comme dans les sciences du passé, elles contiennent très peu d’éléments certains. Il n’y a presque rien, dans l’ensemble de ces sciences, dont on puisse dire en toute sérénité qu’il n’existe aucune possibilité que cela soit démontré faux. Le reste repose uniquement sur des suppositions, des imaginations, des doutes, des opinions et des hésitations. On peut affirmer avec une pleine fermeté et une entière certitude qu’à mesure que le cours des temps progressera vers le progrès, ces « sciences modernes » et ces « découvertes toujours nouvelles » se transformeront de plus en plus en choses anciennes et désuètes. De même, les nouvelles méthodes de pensée et d’action qui dépendent de ces sciences et découvertes fragiles seront contraintes de céder la place à quelque autre méthode nouvelle.
Puisque telle est la situation, aucune personne consciente et douée d’une vision mûre n’a de raison de s’alarmer en songeant à l’avenir de la religion. Les « sciences modernes » et les « nouvelles découvertes et inventions » ont aujourd’hui établi de nouvelles bases pour la pensée et l’action, et ont enrichi les esprits par la « libération de la pensée et de l’intelligence » ; il n’y a donc aucune raison de s’angoisser en se demandant, dans une telle inquiétude, quel sera le destin de la religion — Dieu seul le sait. Il suffit d’examiner d’un regard scrutateur toutes ces sciences et découvertes pour voir si les choses qui s’opposent à la religion sont établies et incontestables. Si elles le sont réellement et qu’elles s’avèrent également contraires aux croyances fondamentales de la religion, la question suivante se posera alors nécessairement : de laquelle des deux, la religion ou la découverte scientifique, aura-t-il foi ? Mais si ces choses ne sont que des suppositions, des imaginations, des doutes et des éléments qui plongent dans l’hésitation, il n’y a aucune raison de s’alarmer de leur opposition à la religion. Car si la religion repose sur la foi et la conviction, les suppositions, les imaginations, les doutes et l’incrédulité n’ont aucune importance face à elle. En revanche, si la religion n’est qu’une chose conjecturale et imaginaire, les théories scientifiques modernes reposent elles aussi sur la supposition et l’imagination. Quelle raison pourrait-il donc encore y avoir de mesurer la différence entre les deux ?
Il sied de porter un regard critique sur la religion, ébloui par les sciences et les connaissances modernes ainsi que par les découvertes incessamment nouvelles, à celui dont l’esprit s’est fermement convaincu que toute chose nouvelle est une découverte scientifique et que, pour suivre le rythme de l’époque, il est absolument nécessaire de l’accepter ou d’y adhérer par la foi. Même s’il ne s’agit que d’une chose hypothétique et imaginaire, et même si elle n’a pas été vérifiée au moyen d’une profonde clairvoyance scientifique et selon des critères infaillibles, il faudrait malgré tout l’adopter. En réalité, c’est chez les personnes dotées de ce genre de vision que s’est aujourd’hui éveillé le désir d’« élaborer de nouvelles méthodes de pensée et d’action ». Pourtant, elles ne savent même pas comment s’élaborent de nouvelles méthodes de pensée et d’action, ni quelle méthode est rationnelle et laquelle n’est qu’enfantine. De même, la prétention à s’enrichir de la liberté de pensée et de raison est devenue une caractéristique de ces gens à la vision grossière et bornée. Mais ils ne savent pas le moins du monde que la simple liberté de pensée et de raison est une fitna, voire une chose terrifiante. En particulier, si elle ne s’accompagne pas d’un savoir vaste et mûr, d’une vision profonde et avisée, ainsi que d’une faculté de réflexion équilibrée et limpide, elle est nécessairement appelée à prendre des proportions graves. Or la nature n’a pas dispensé ces qualités avec la générosité que l’on suppose aujourd’hui.
La deuxième opinion née de la première est la suivante : l’époque de la « foi en l’invisible » est désormais révolue ; nous vivons plutôt au temps de la « foi en l’expérience et l’observation ». Même après beaucoup de réflexion et de méditation, je n’ai pas compris ce que l’orateur veut réellement dire par ces paroles. Si elles signifient qu’à l’époque actuelle on n’accepte aucune chose relevant de l’invisible ou du monde caché, et qu’on ne reconnaît rien en dehors de l’expérience et de l’observation, alors c’est une erreur manifeste. En d’autres termes, cela reviendrait à dire que les hommes de notre époque ont décidé de se confiner dans un cadre étroit où seuls l’expérience et l’observation pourraient leur servir de moyens d’acquérir le savoir, et où seuls leurs sens seraient capables d’agir. Ils auraient renoncé à réfléchir sur ce qui se trouve hors de ce cadre et à en tirer des conclusions par l’hypothèse et la recherche. Mais quiconque a quelque peu étudié les « sciences modernes et les découvertes les plus récentes » n’admettra absolument pas cette affirmation. Laissons de côté la philosophie et la métaphysique, car tout leur objet consiste précisément en réalités invisibles. Prenons la science matérielle et la physique elles-mêmes, puisque c’est sur elles que l’éminent critique fonde son appel à la « foi en l’expérience et l’observation ». Quelle branche de cette discipline peut mener ses recherches et ses investigations sans reconnaître la force, l’énergie, les lois naturelles, les principes fondamentaux, la causalité et les notions de ce genre ? Quel physicien ne croit pas en ces réalités ? Mais allez demander à un grand savant lequel de leurs secrets profonds il connaît, quelle part de quelle chose il a pu comprendre, l’existence de laquelle il a pu constater et observer directement, et pour laquelle il est capable de fournir une preuve véritable. En vérité, comment appeler toutes ces choses autrement que foi en l’invisible ?
La deuxième signification de ces paroles pourrait être la suivante : à notre époque, seules sont reconnues les choses que chaque être humain est en mesure de constater directement et que l’ensemble de l’humanité a observées et examinées. Mais une telle idée ne pourrait sortir de la bouche d’aucun homme doué de raison. Car il est parfaitement évident qu’aucun être humain ne possède individuellement la totalité du savoir humain ; au contraire, une grande part de ce savoir constitue la spécialité de groupes et de personnes déterminés. Chaque domaine de ce trésor de connaissances spécialisées n’est directement accessible qu’aux experts concernés, tandis qu’il demeure invisible pour tous les autres. Dans ces conditions, les gens ordinaires doivent placer leur foi en l’invisible précisément dans ces spécialistes et ces groupes d’experts.
La troisième signification de cette affirmation pourrait encore être que les hommes de notre époque n’acceptent que ce qui résulte de leur expérience et de leur observation personnelles, et qu’ils ne croient en aucune chose invisible pour eux. En réalité, aucune idée plus irréaliste que celle-ci ne pourrait sortir du cerveau humain. Car des gens pareils n’ont jamais existé dans le monde, ni dans le passé ni aujourd’hui, et il n’y a aucune possibilité qu’on en trouve jusqu’au Jour de la Résurrection. Si un tel homme existe réellement quelque part, il ne faudrait pas perdre un instant pour le retrouver. Car ce serait la plus importante des « découvertes récentes ». En somme, quel que soit l’angle sous lequel on examine cette affirmation, on n’y trouvera aucune trace de vérité. L’expérience et l’observation elles-mêmes attestent que notre époque, tout comme les époques passées, croit à l’invisible, et que l’être humain ne peut jamais se libérer de cette foi en l’invisible. Dans plus de 999 cas sur 1 000, chaque personne est obligée de croire à des choses invisibles. Si elle décide alors de ne croire que ce qui relève de sa propre expérience et de sa propre observation, elle devra abandonner tout l’immense trésor de connaissances qu’elle avait accumulé en faisant confiance aux autres. Elle devra renoncer à tous les moyens et à toutes les sources de connaissance autres que son expérience et son observation personnelles. Dans ces conditions, loin de pouvoir accomplir la moindre tâche dans le monde, elle ne pourrait même pas préserver sa propre existence. En réalité, le refus absolu de croire à l’invisible et la dépendance totale à l’égard de l’expérience et de l’observation ne sont pas plus possibles à notre époque qu’ils ne le seraient à une époque plus éclairée. À toute époque et en toutes circonstances, l’être humain est contraint d’accepter quantité de choses en se fiant à autrui, sans s’appuyer sur sa propre expérience et sa propre observation. Certaines choses doivent être admises simplement comme des croyances répandues ; ainsi, la croyance courante au sujet du poison est qu’en en absorbant, on meurt. Pourtant, chacun ne l’a pas personnellement avalé pour le vérifier, et tout le monde n’a pas non plus vu quelqu’un en mourir. D’autres choses doivent être admises sur la foi du récit d’une ou de plusieurs personnes dignes de confiance. Ainsi, si l’on ne croyait pas aux témoignages présentés devant les tribunaux, le mécanisme de la justice ne pourrait fonctionner ne serait-ce qu’un instant. Dans certains cas encore, il faut simplement faire confiance à la parole d’un savant ou d’un spécialiste. C’est tout à fait normal pour les élèves des écoles et des collèges. S’ils ne plaçaient pas une confiance aveugle dans les recherches, les découvertes et les conceptions des savants et des spécialistes des différentes disciplines, ils ne pourraient pas avancer d’un seul pas dans le domaine des sciences et du savoir. Par conséquent, ils n’acquerraient jamais non plus, à l’instar de ces savants et spécialistes, les aptitudes nécessaires à la connaissance, à la recherche et à l’investigation.
Il est ainsi démontré que, dans les domaines où nous n’avons pas acquis de connaissances par l’expérience et l’observation, nous sommes obligés de faire aveuglément confiance à autrui. Il ne reste alors qu’une seule question : à qui devons-nous faire aveuglément confiance dans chaque domaine ? C’est de cette question que dépend la décision. En principe, chacun reconnaîtra qu’il ne faut faire confiance, dans un domaine donné, qu’à la personne ou au groupe dont nous avons la conviction qu’il possède une connaissance approfondie de ce domaine et dispose également de moyens appropriés pour acquérir cette connaissance. Selon cette règle générale, un malade ne demande pas conseil à un avocat au lieu de consulter un médecin. Dans les affaires judiciaires, personne ne s’en remet à un ingénieur en écartant un juriste. Pourtant, c’est précisément à propos de la théologie et de la spiritualité que l’on constate des divergences sur ce point. C’est là seulement que se pose la question de savoir s’il faut accepter l’opinion des philosophes et des logiciens dans ces domaines, ou écouter les paroles des maîtres religieux et spirituels. Concernant les réalités invisibles — Dieu, les anges, la révélation, l’inspiration, l’âme, la résurrection, ainsi que les châtiments et les récompenses de l’au-delà — faut-il écouter Kant, Spencer, Einstein, Bergson et leurs semblables, ou Abraham, Moïse, Jésus et Muhammad, que la paix soit sur eux ? Les partisans de la « liberté de pensée et de raison » penchent psychologiquement vers le premier groupe. Ils soumettent les paroles des prophètes aux critères qu’ils ont eux-mêmes établis et n’acceptent que ce qui sort victorieux de cet examen. Ils ne le reconnaissent pas comme parole des prophètes ; ils l’admettent seulement parce que des philosophes et des savants lui ont délivré un certificat d’acceptabilité. (Malheureusement, les sujets de ce genre sont extrêmement rares, au point qu’on peut dire qu’ils n’existent pratiquement pas.) En revanche, ils rejettent comme peu fiable tout ce qui échoue à ces critères. Les « traditionalistes » et les adeptes de l’autorité, quant à eux, disent qu’il ne faut pas interroger les théologiens et les spiritualistes au sujet du naturalisme et du rationalisme. Puisque leurs domaines d’activité sont entièrement différents, demander à un spécialiste d’une discipline son opinion sur une autre discipline est fondamentalement erroné. Aussi compétents que soient les philosophes et les savants dans leurs propres domaines, leur statut en théologie et en spiritualité n’est nullement supérieur à celui d’un homme ordinaire. En effet, les moyens dont ils disposent pour recueillir des connaissances et des informations dans ce domaine sont exactement les mêmes que ceux dont dispose l’homme ordinaire. En réalité, cette discipline est réservée aux prophètes. Ce sont eux qui en sont les spécialistes, et eux seuls disposent des véritables moyens d’en acquérir la connaissance et les informations. C’est pourquoi c’est à eux qu’il convient d’accorder sa « foi en l’invisible » dans ces questions. Tout au plus peut-on se demander s’ils sont réellement véridiques et s’ils possèdent une pleine clairvoyance en matière de théologie. Mais dès qu’il sera démontré qu’ils sont effectivement qualifiés en la matière, il faudra tenir pour vrai tout ce qu’ils ont établi selon leur propre clairvoyance et leur savoir. Nier la vérité qu’ils ont proclamée et produire des arguments contre elle revient à nier, comme un aveugle, l’existence du soleil et à présenter des documents réfutant son existence pour égarer celui qui voit. Aussi grand philosophe qu’un tel homme puisse être à ses propres yeux, il est inutile d’expliquer ce que celui qui a vu le soleil de ses propres yeux pensera de cet aveugle.
Le critique dira peut-être que tout ce que les prophètes ont dit au sujet des réalités invisibles n’est pas confirmé par les « sciences et connaissances modernes » ni par les « découvertes et inventions récentes ». C’est pour cette raison que les gens, plongés dans le « doute et l’hésitation », ont subi la malédiction de « se faire musulmans par contrainte ». Mais je demanderai : quelle certitude y a-t-il donc dans ces sciences, ces connaissances et ces découvertes qui soit contraire aux principes de l’islam ? S’il existe une telle chose, veuillez la mentionner, afin que nous puissions nous-mêmes réfléchir à ce que nous devons suivre entre le Noble Coran et les découvertes scientifiques modernes ! Si elle n’existe pas — et elle ne peut absolument pas exister, comme le prouvent d’ailleurs vos expressions telles que « doute et hésitation » et « se faire musulmans par contrainte » — faut-il alors conclure que l’arsenal des sciences et connaissances modernes et des découvertes récentes ne contient que les armes de l’hypothèse, de l’imagination et de la conjecture, sur lesquelles on s’appuie pour se rebeller contre la religion ? Et les adorateurs de la « pensée indépendante », éblouis par l’apparence brillante de ces armes, ont-ils espéré que la religion serait contrainte de quitter le champ de bataille au seul son de leur nom ? Quelle que soit l’importance que vous accordiez à ces sciences, connaissances et découvertes, souvenez-vous qu’elles ne constituent nullement une preuve décisive concernant les réalités invisibles. Tout au plus peuvent-elles vous plonger vous-même dans le « doute et l’hésitation » et vous amener à dire que nous ne pouvons prendre aucune décision positive ou négative concernant la révélation, l’inspiration, la résurrection, les châtiments et les récompenses de l’au-delà, l’existence des anges, ni même l’existence de Dieu. Mais ces sciences et connaissances ne peuvent en rien vous aider à vous libérer de la malédiction de « se faire musulmans par contrainte » ni à obtenir la bénédiction de « se faire mécréant avec joie ». En effet, elles ne peuvent contenir aucun argument permettant de nier définitivement les réalités mentionnées. De plus, pour conclure à l’inexistence d’une chose, il ne suffit pas de dire que les « sciences et connaissances modernes » et les « découvertes récentes » ne vous conduisent qu’au degré ultime du « doute et de l’hésitation », lequel constitue, sur les plans mental et intellectuel, l’état le plus inférieur. En vérité, une science qui ne peut donner à l’homme certitude, tranquillité et conviction, qui le jette dans une suspension au milieu du vide sans lui laisser la moindre possibilité de trouver quelque part une stabilité, et qui le place dans une situation aussi honteuse que : « Ne sois pas mécréant, deviens musulman par contrainte », est assurément pire que l’ignorance.
De cette situation de crise, seule la « foi en l’invisible » — al-îmân bil-ghayb — peut sauver l’homme. Dès lors que vous reconnaissez quelqu’un comme prophète et admettez en même temps qu’il possède une compétence parfaite dans la science divine et qu’il ne ment jamais, votre esprit ne peut plus laisser place au doute ni à l’hésitation concernant les réalités invisibles. Votre croyance religieuse et votre conviction reposent alors sur une base si solide qu’elles ne peuvent être ébranlées par aucune connaissance moderne, aucune nouvelle découverte, aucune nouvelle orientation de la pensée et de l’action, ni par la puissance d’une quelconque « libre pensée ». C’est pourquoi le Coran a clairement déclaré que ce Livre est un guide pour les pieux. Or le premier trait qui caractérise les pieux est qu’ils croient aux réalités invisibles :
(Arabe)
Sens : « Ce Coran est un guide pour les pieux, ceux qui croient à l’invisible. »
En vérité, tout l’édifice de la religion repose sur la « foi en l’invisible ». Ainsi, si vous détruisez une fois pour toutes ce fondement essentiel, vous ne pourrez ensuite parvenir à aucune conclusion ferme au sujet de ces croyances fondamentales de la religion, dont vous n’avez aucun moyen de connaître les réalités profondes. Dans ces conditions, vous ne serez vous-même jamais pleinement assuré de la justesse de la décision prise, et vous ne pourrez pas davantage en convaincre autrui.
La dernière question à ce sujet est la suivante : comment savoir qu’un homme est un prophète d’Allah et qu’il possède une maîtrise parfaite de la théologie ? Comment comprendre qu’il est si véridique que, même lorsqu’il nous parle de choses invisibles dépassant les limites de notre connaissance et de notre raison, nous devons croire en lui et proclamer avec certitude qu’il ne ment jamais ? La réponse à cette question dépend de deux éléments. Premièrement, il faut examiner son caractère personnel par tous les moyens possibles et selon les critères les plus rigoureux. Deuxièmement, il faut analyser, parmi les enseignements qu’il a présentés, ceux qui relèvent de notre connaissance, de notre raison et de notre capacité de jugement. Si, à l’issue de ces deux examens, un homme se révèle d’une véracité incomparable et que, par ailleurs, personne ne parvient à relever le moindre défaut dans le système sage et bénéfique qu’il a proposé pour tous les aspects et toutes les dimensions de la pensée et de l’action humaines, il n’existe aucune raison de ne pas le reconnaître comme véridique. Il n’y a pas davantage de motif rationnel de soupçonner qu’il aurait, sans enquête ni connaissance préalable, ourdi une vaste conspiration au sujet d’Allah, des anges, du Trône, du Kursî, de la Révélation, de l’inspiration, de la résurrection, du Paradis et de l’Enfer, uniquement pour tromper les habitants de ce monde — qu’Allah nous en préserve.
La troisième erreur de M. Niaz est donc qu’il ne considère même pas la première partie du Coran (celle que nous avons désignée comme la deuxième partie) comme digne d’être discutée. Il soutient au contraire que, « sur ce point, toutes les religions sont à peu près semblables et que l’enseignement de l’islam n’est ni différent ni inférieur à celui des autres religions ». Or notre position est la suivante : selon son analyse, pour établir la véracité de la deuxième ou de la troisième partie du Coran (ou, selon notre analyse, de la première partie), il nous est indispensable d’examiner la vie et le caractère de Muhammad, paix et bénédictions d’Allah sur lui, ainsi que les réalités invisibles exposées par le Coran. En outre, il ne suffit pas de se contenter de l’idée que cette partie de l’enseignement islamique « n’est ni différente ni inférieure à celui des autres religions » ; il est nécessaire de démontrer également, par des arguments et des preuves, qu’elle est supérieure et meilleure que toutes les religions non islamiques. Il est donc contraire aux principes de présenter d’autres questions avant de parvenir à une conclusion sur ce sujet. De plus, tant que cette question n’est pas résolue, il n’est pas possible de trancher les autres.
M. Niaz souhaite que nous entreprenions l’examen et l’analyse des versets relatifs à « l’au-delà », à la « Parole divine », aux croyances et à l’histoire. Mais, selon nous, cette discussion comporte deux aspects et concerne deux groupes distincts. Le premier groupe est constitué de ceux qui ne croient même pas à la prophétie du Messager éminent, le Prophète, paix et bénédictions d’Allah sur lui, et qui, pour cette raison, nourrissent des doutes au sujet de ces questions. Le second groupe est constitué de ceux qui reconnaissent sa prophétie, mais restent dans le doute concernant les réalités invisibles. La méthode de discussion avec ces deux groupes est également différente. Par conséquent, nous ne pouvons entreprendre de discuter avec l’opposant tant que nous ne savons pas auquel de ces deux groupes il appartient.
Il est totalement dépourvu de sens de discuter avec le premier groupe de l’au-delà, de la Parole divine et des autres réalités invisibles. En effet, il est impossible de parvenir à une conclusion en discutant de détails tout en étant en désaccord sur la question fondamentale. La base de la foi et de la conviction que nous avons au sujet de l’au-delà, de la Parole divine, et même de l’existence et des attributs d’Allah, n’est pas que nous aurions acquis, par nos propres recherches intellectuelles ou par notre expérience et notre observation personnelles, une connaissance définitive et certaine contre laquelle aucun argument ni aucune preuve ne pourrait être avancé. Si tel était le cas, il serait certainement possible de discuter de la prophétie. Mais notre foi ferme et inébranlable en ces réalités repose en fait sur la conviction que Muhammad, paix et bénédictions d’Allah sur lui, est véridique. Tout ce qu’il a déclaré au sujet de sa prophétie et de la Parole divine est exempt d’erreur. C’est pour cette raison fondamentale que nous refusons de discuter de quelque détail que ce soit avec une personne qui ne croit pas en Muhammad, paix et bénédictions d’Allah sur lui, tant qu’elle n’a pas accepté cette question fondamentale.
Nous ne reconnaissons pas au second groupe le droit de reconnaître la véracité de Muhammad, paix et bénédictions d’Allah sur lui, puis de mettre en doute la véracité des récits du Noble Coran et de Muhammad, paix et bénédictions d’Allah sur lui, au sujet des réalités invisibles. Car, dès qu’il adopte une telle position, il rejoint le premier groupe. En réalité, pour rester membre du second groupe, il faut reconnaître cette vérité : chaque mot du Coran est infaillible et tout ce que Muhammad, paix et bénédictions d’Allah sur lui, a présenté est entièrement exempt d’erreur. Il peut toutefois soulever des questions sur deux points. Premièrement : de telles choses sont-elles réellement rapportées dans le Noble Coran, et le Messager vénéré, paix et bénédictions d’Allah sur lui, a-t-il véritablement prononcé de telles paroles ? Deuxièmement : quel peut être le sens exact et la portée véritable de tout ce qui se trouve à ce sujet dans le Coran et la Sunna ?
Pour conclure, je dois encore ajouter ceci. M. Niaz a demandé l’ouverture, dans le Tarjumān al-Qur’ān, d’une rubrique consacrée aux débats. Il a également exprimé l’intention d’y présenter tous ses doutes, ses questions et ses objections. Pour ma part, je me suis toujours tenu à l’écart des controverses et polémiques professionnelles, et je souhaite encore m’en préserver. Je ne suis nullement partisan des débats dont le but est de faire faire de la gymnastique à un esprit brillant et de gagner des applaudissements en faisant étalage de son habileté intellectuelle. En revanche, je suis toujours prêt à participer à une discussion savante et fondée sur la vérité, si son objectif est la recherche de la vérité et si les deux parties y prennent part avec une telle sincérité qu’après que la vérité véritable a été établie, chacune l’accepte. Ainsi, les doutes et objections qui seront publiés dans le journal Nigar seront reproduits dans le Tarjumān al-Qur’ān, et leur réponse y sera également donnée. De même, si M. Niaz formule un commentaire au sujet de la réponse publiée dans le Tarjumān al-Qur’ān, j’espère qu’il en mentionnera également la réponse originale, afin que les lecteurs des deux journaux soient informés des deux aspects de la discussion et puissent eux-mêmes parvenir à une conclusion. En revanche, je considère que ne mentionner qu’un seul aspect et éviter l’autre revient à reconnaître sa propre faiblesse.
[Note : les lecteurs seront peut-être surpris d’apprendre qu’en réponse à cet article, les échanges entre le journal Nigar et le Tarjumān al-Qur’ān ont été interrompus et le sont restés jusqu’à aujourd’hui. Certaines personnes peuvent certes égarer notre jeunesse encore immature au moyen de quelques formules séduisantes ; mais lorsqu’elles sont invitées à discuter comme il se doit sur la base du savoir et des faits, leur vacuité apparaît alors au grand jour.]
11
La juste méthode de la reconstruction nationale
[L’article a été publié pour la première fois en juillet 1934 dans la revue Tarjumān al-Qur’ān. — L’éditeur]
La réforme et la révolution ont toutes deux pour objectif de transformer une situation déformée. Mais leur inspiration et leurs méthodes d’action présentent une différence fondamentale. L’effort de réforme commence par la réflexion. Dans ce cadre, on examine calmement la situation, on recherche les causes de la déformation et du désordre, on en mesure les limites, on conçoit les moyens de les supprimer et, pour y parvenir, on n’emploie que la force destructrice strictement indispensable. À l’inverse, la révolution commence par une ardente colère et un intense désir de vengeance. À une déformation, elle en substitue une autre. À l’excès qui avait engendré la déformation, elle oppose un autre excès, lequel anéantit aussi bien le bien que le mal. Il ne fait aucun doute qu’un réformateur est parfois obligé d’accomplir des actes qui conviendraient à un révolutionnaire. Tous deux opèrent les parties gangrenées du corps. Mais la différence est que le réformateur commence par déterminer où se trouve la déformation et quelle est son étendue. Ensuite, il n’emploie l’instrument chirurgical que dans la mesure exacte nécessaire pour la supprimer. De plus, avant l’opération, il prépare le remède qui permettra de cicatriser la plaie. Le révolutionnaire, en revanche, aveuglé par l’excès de sa colère, manie son arme sans discernement. Il tranche tout, le bon comme le mauvais. Après avoir ainsi beaucoup tailladé et détruit une partie parfaitement saine du corps, il peut finir par prendre conscience de son erreur ; c’est alors seulement qu’il se souvient peut-être du remède.
En général, lorsque la déformation dépasse toute mesure, les gens perdent patience et sang-froid. Les souffrances qu’ils endurent dans un environnement déformé ne leur laissent pas le loisir d’entreprendre calmement et mûrement une œuvre de réforme. C’est pourquoi, dans de telles situations, c’est généralement le mouvement révolutionnaire, plutôt que le mouvement réformateur, qui gagne en intensité. Un conflit violent s’envenime entre les groupes conservateurs et révolutionnaires. Le feu de la colère et de la vengeance s’en trouve davantage attisé. Les deux camps atteignent l’extrême de l’obstination et de la précipitation. L’un comme l’autre portent impitoyablement le couteau à la gorge de la vérité et de l’honnêteté. L’un déploie une force extrême pour défendre le mensonge au lieu de la vérité ; l’autre attaque indistinctement tout le monde, sans distinguer le vrai du faux. Finalement, lorsque les révolutionnaires triomphent, ils détruisent entièrement tout ce qui appartient aux conservateurs, sans distinguer le vrai du faux, le bon du mauvais. En réalité, la révolution avance avec la force d’une inondation. Elle emporte indistinctement tout le monde, bon ou mauvais, et les pousse vers la disparition. Puis, après de nombreuses destructions, lorsque le discernement retrouve le repos et la stabilité, on ressent le besoin d’une reconstruction. Mais la mentalité révolutionnaire cherche encore une méthode inédite. Elle s’efforce de rejeter tout ce qui appartenait aux anciens conservateurs. Une chose aurait beau être parfaitement juste, si elle était liée à l’ancien système, rien ne saurait constituer, aux yeux de la révolution, un défaut plus grave. Ainsi, pendant un certain temps, on s’efforce d’édifier la vie sur les principes révolutionnaires. Lorsque, sous l’effet d’expériences nouvelles, d’essais et d’échecs, l’esprit révolutionnaire finit par s’épuiser, il est contraint de revenir, d’une manière ou d’une autre, vers l’équilibre qui se trouvait depuis le début devant les réformateurs. En d’autres termes, les insensés font ce que font les gens intelligents, mais après avoir rendu l’eau bien trouble.
À l’époque actuelle, l’exemple le plus éclatant en est la révolution bolchevique de Russie. Lorsque l’organisation sociale extrêmement déformée qui régnait dans la Russie monarchique devint absolument insupportable pour la population, un mouvement révolutionnaire se forma en réaction. Les doctrines socialistes et démocratiques d’Europe commencèrent à se développer en Russie. De leur côté, la dynastie et les classes qui la servaient employèrent la force autocratique pour préserver leurs intérêts illégitimes. Il en résulta une violente flambée de colère, non seulement contre l’autocratie impériale et la répartition inégale des richesses, mais aussi contre l’ordre civilisationnel transmis par héritage depuis des siècles. Finalement, le spectre de Karl Marx prit la forme de Lénine. Le régime tsariste fut renversé jusque dans ses fondements. En même temps, tous les principes politiques, économiques, civilisationnels, moraux et religieux sur lesquels reposait l’organisation sociale de l’époque prérévolutionnaire furent simultanément anéantis. Après cette vaste œuvre de destruction, on entreprit de bâtir une nouvelle société sur les fondements de principes communistes entièrement nouveaux. Les nouveaux organisateurs consacrèrent toute leur énergie intellectuelle à empêcher qu’un seul élément abandonné par la classe bourgeoise ne soit intégré à l’édifice de cette nouvelle société. Même Dieu reçut l’ordre de quitter la Russie soviétique. Mais à mesure que les jours passaient, l’intelligence constructive commença de plus en plus à prendre la place de la frénésie révolutionnaire. Ainsi, le bolchevisme extrême qui était actif au début de la révolution commença peu à peu à revenir vers l’équilibre.
On observa également ce genre d’extrémisme pendant la Révolution française. Là encore, dans l’enthousiasme révolutionnaire, on s’efforçait d’anéantir tout ce qui appartenait au passé et l’on inventait puis mettait en application de nouveaux principes révolutionnaires. Mais c’est précisément cette mentalité révolutionnaire extrême qui a empêché jusqu’à présent l’établissement d’un équilibre complet dans la nature politique, sociale et morale de la France. Aujourd’hui, aucune sphère ni aucun secteur de sa vie nationale ne connaît une stabilité comparable à celle de la Grande-Bretagne.
La révolution turque en offre un autre exemple. Là aussi, une telle mentalité révolutionnaire tenta, comme par magie, de transformer du jour au lendemain une nation entière en une nation différente. Sous prétexte de cette entreprise, tandis que l’on opérait les furoncles et les pustules, on amputa également une partie parfaitement saine du corps turc et on la remplaça par quelques nouveaux organes empruntés à l’Europe. On alla même jusqu’à se procurer un cerveau nouveau, coiffé d’un nouveau chapeau, en remplacement de l’ancien. Mais, avec le progrès du temps, les Turcs révolutionnaires ont appris peu à peu que le principe général selon lequel toute chose ancienne est mauvaise et toute chose nouvelle bonne, qu’ils avaient adopté, est loin d’être infaillible. Ainsi, après avoir causé de grands dommages par l’expérience et les essais, ils doivent revenir de la voie de l’excès vers celle de l’équilibre.
La raison pour laquelle nous disons cela est qu’on observe actuellement, parmi les musulmans de l’Inde, une mentalité révolutionnaire extrême. Avant que les conséquences néfastes de cette situation extrême ne se manifestent, nous voulons inviter les deux camps, celui des traditionalistes comme celui des révolutionnaires, à réfléchir.
En réalité, la situation déformée qui prévalait en Turquie et dans les autres pays musulmans, et qui y subsiste encore, est exactement la même aujourd’hui. Depuis plusieurs siècles, le groupe entre les mains duquel la direction religieuse est tombée a transformé l’islam en une chose inerte et passive. Peut-être, depuis les sixième et septième siècles de l’Hégire, le progrès du temps s’est-il arrêté à leurs yeux. Dans leurs discussions philosophiques et théologiques, ils lisaient et enseignaient certes que le monde est changeant et que tout changement constitue une chose nouvelle. Mais, en réalité, ils ont fermé les yeux sur les transformations du monde, l’évolution des époques, le progrès du temps et la nouveauté. Le monde s’est transformé : d’où est-il parti et où est-il arrivé ! Que de changements et de transformations se sont produits dans la situation du monde, ses conceptions, ses courants de pensée, ses idéologies, etc. ! Que de bouleversements ont affecté les questions et les problèmes sociaux ! Pourtant, nos chefs religieux se sont encore considérés comme vivant dans l’environnement d’il y a cinq ou six cents ans. Ils n’ont nullement progressé avec leur époque ! Ils sont restés à l’abri de l’influence des changements incessants ! Ils n’ont entretenu aucun rapport avec les nouveaux problèmes de la vie. Ils se sont mis à empêcher leur propre peuple d’avancer avec son époque ; bien plus, ils l’ont tiré du futur vers le passé. Une telle tentative ne pouvait réussir que pendant quelque temps, et c’est ce qui s’est produit. Mais il est impossible qu’une entreprise de ce genre réussisse éternellement. Comment une nation qui entretient des échanges et des relations avec le monde pourrait-elle rester longtemps à l’abri de l’influence des idées du monde et des nouveaux problèmes de la vie ? Si ses dirigeants ne la conduisent pas en avant sur des voies nouvelles, scientifiques, intellectuelles et pratiques, elle se préparera naturellement à ôter de ses épaules le joug de leur direction et à le rejeter au loin.
En réalité, la racine de cette déformation réside dans une autre chose. Nos chefs religieux se sont tellement plongés dans les détails qu’ils en ont perdu le fondement même. Ensuite, les détails ont pris la place des principes fondamentaux, et d’innombrables autres détails en sont sortis ; ce sont eux qui ont été qualifiés d’islam véritable. Pourtant, ils n’avaient absolument aucune importance dans l’islam. En vérité, l’édifice de la nationalité islamique avait été établi selon l’ordre suivant : d’abord le Noble Coran, puis la Sunna du Messager (paix et bénédiction de Dieu sur lui), et enfin l’ijtihad des savants et des penseurs. Mais, malheureusement, cet ordre a été complètement inversé, et un nouvel ordre a été établi : d’abord l’ijtihad des penseurs d’une époque particulière, ensuite la Sunna du Messager (paix et bénédiction de Dieu sur lui), et enfin le Noble Coran ! C’est ce nouvel ordre qui est responsable de toute la rigidité et de toute l’impuissance ayant transformé l’islam en une chose inutile et passive.
Personne ne peut nier le savoir, la grandeur et le rang des juristes, des théologiens du kalam, des exégètes et des traditionnistes — que Dieu leur fasse miséricorde. Mais ils étaient des êtres humains. Les moyens et les méthodes par lesquels ils acquéraient leur savoir étaient les mêmes que ceux des gens ordinaires. La révélation ne leur parvenait pas ; ils réfléchissaient et faisaient des recherches sur la Parole de Dieu et la Sunna du Messager à l’aide de leur propre raison et de leurs compétences. C’est ainsi que, sur la base des principes qu’ils estimaient exacts, ils déterminaient les détails des lois et des croyances. Tous leurs ijtihads peuvent nous être utiles et nous guider ; mais ils ne peuvent constituer les principes fondamentaux ni les fondements. Que l’être humain pratique l’ijtihad en s’appuyant uniquement sur sa raison, ou à partir d’informations tirées d’un Livre révélé, son ijtihad ne peut en aucun cas acquérir, pour le monde, le statut d’une règle permanente et d’une norme immuable. Car le savoir et la raison de l’être humain restent toujours enfermés dans les limites du lieu et du temps.
Au-dessus de toutes les limites du lieu et du temps se trouve le seul Allah, Seigneur des mondes. C’est auprès de Lui que se trouve le véritable trésor de la connaissance. Dans le cours du temps, aucun changement, fût-il du poids d’un atome, ne se produit dans Son domaine de connaissance. Le reflet de cette connaissance s’est manifesté dans les versets du Noble Coran et dans la poitrine pure de celui qui le porte et le transmet. En vérité, il s’agit d’une source de connaissance à laquelle les hommes de chaque époque peuvent constamment puiser, selon leur situation particulière et leurs besoins, dans les domaines du savoir, de la pensée et des règles de conduite. Tant que les savants puisaient leur savoir à cette source et à ce fondement, et qu’ils résolvaient les problèmes idéologiques et pratiques par l’ijtihad, au moyen d’une capacité de réflexion et d’un discernement exacts, l’islam avançait lui aussi au rythme de l’époque. Mais dès que l’on abandonna la réflexion et la recherche sur le Coran, que l’on cessa d’examiner et d’analyser la véracité des hadiths, que l’on commença à imiter aveuglément et sans discernement les exégètes et les traditionnistes antérieurs, que l’on transforma les ijtihads des anciens juristes et théologiens du kalam en règles immuables et éternelles, et que l’on abandonna les principes du Coran et de la Sunna pour adopter comme principes fondamentaux les détails inventés par les anciens, le progrès de l’islam fut alors entravé. Au lieu d’avancer, il commença à reculer. Ceux qui le portaient et le transmettaient, au lieu de guider le monde dans les domaines toujours nouveaux du savoir et de l’action, se consacrèrent aux explications et aux analyses des anciennes questions et des anciennes sciences. Ils restèrent occupés à se quereller sur de menus détails. Ils continuèrent à créer de nouveaux madhhabs et des sectes autour de questions polémiques toujours plus petites. Il en résulta même que des fatwas de mécréance et d’impiété furent largement lancées contre les musulmans, si bien que les gens du monde purent voir, au lieu de « les gens entrent par groupes dans la religion d’Allah », le spectacle de « les gens sortent par groupes de la religion d’Allah ». D’autre part, au lieu de « durs envers les mécréants et miséricordieux entre eux », on vit partout le spectacle de « les croyants sont doux envers les mécréants et durs entre eux ». Enfin, la situation décrite au sujet des hypocrites et des mécréants — « tu les croiras unis, alors que leurs cœurs sont séparés les uns des autres » — devint la situation des musulmans eux-mêmes.
Telle est la réaction naturelle au comportement susmentionné, que nous voyons aujourd’hui prendre la forme d’une révolution effrayante. Lorsque les musulmans ont constaté que leurs chefs religieux ne s’acquittaient pas de leur responsabilité de direction, mais qu’au lieu de les faire avancer, ils les tiraient au contraire en arrière, ils sont aussitôt sortis de leur autorité. Puis, tels les soldats d’une armée dispersée, ils ont commencé à errer çà et là. Un groupe a fait peser sur la religion elle-même la responsabilité de toutes les erreurs et de toutes les faiblesses des porte-drapeaux de la religion. Il a déclaré que la religion constituait le plus grand obstacle à leur progrès. Il a commencé à proclamer ouvertement qu’il fallait abandonner la religion et imiter aveuglément les nations « progressistes ». Un autre groupe a pris l’habitude d’insulter les savants et les chefs religieux, comme si le bien-être et le progrès des musulmans résidaient dans ces insultes et ces grands discours. Un autre encore s’est immédiatement mis à tailler et découper la religion. Certains ont commencé à diffamer les imams et les juristes. D’autres ont mis les hadiths au même niveau que le fiqh. D’autres encore ont estimé nécessaire de réformer l’enseignement coranique et les règles qui en découlent. D’autres ont plaidé pour la séparation de la religion et du monde. Selon eux, la religion ne devrait concerner que les croyances et le culte, et elle ne devrait exercer aucune autorité dans les affaires temporelles ni sur les règles religieuses.
C’est ainsi que, pour remédier à cette situation déformée, divers partis et sous-partis ont vu le jour. Mais leur intérêt ne se porte pas vers la réforme, plutôt vers la révolution. Ils n’ont pas pris le temps de réfléchir calmement à ce qu’était la véritable déformation, à sa source, à son étendue ni à la manière correcte de la supprimer. On a simplement supposé, sur la base de conjectures, que la déformation existait, puis on a entrepris d’employer les armes contre le corps de la communauté. On ne réfléchit pas assez au désastre qui peut en résulter pour le malade lui-même, en plus de la maladie.
Dans les pays indépendants, on peut certes dire, et ce serait dans une certaine mesure justifié, que nous n’avons d’autre choix qu’une action révolutionnaire. Car le pouvoir de gouverner l’État y est concentré entre les mains d’un seul parti. Pour qu’un autre parti mette fin à ce pouvoir, il se peut qu’il ne puisse réussir sans une action révolutionnaire d’une grande force. Il faut toutefois également observer que, lorsque la responsabilité effective de diriger l’État incombe aux dirigeants révolutionnaires, l’expérience de l’époque consolide très vite leur jugement et leur discernement. Ils sont alors contraints d’abandonner la voie des excès et de suivre celle de l’équilibre. Mais nous ne devons pas oublier qu’à présent [il s’agit de 1934. Entre la structure politique de l’Inde britannique de l’époque et celle du Bangladesh et du Pakistan-Inde indépendants d’aujourd’hui, de nombreux changements sont intervenus. — L’éditeur] nous vivons sous la domination étrangère. Notre situation est totalement différente de celle des pays indépendants. Ici, premièrement, aucune action révolutionnaire n’est nécessaire. Car il n’existe ici aucun obstacle si puissant et si redoutable qu’un mouvement de réforme équilibré ne puisse réussir à le surmonter. Deuxièmement, si une action révolutionnaire était engagée et couronnée de succès, il n’y aurait pendant longtemps aucune possibilité de revenir à la voie de l’équilibre. En effet, les porte-drapeaux de la révolution ne se verraient pas confier une responsabilité pleine et entière qui pourrait détourner leur extrémisme vers l’équilibre. Par conséquent, aucune action révolutionnaire n’est justifiée ici. À vrai dire, si des actions révolutionnaires de diverses sortes se prolongeaient, leurs conséquences deviendraient extrêmement graves. Le socle sur lequel repose la société musulmane se mettrait à vaciller, et il ne serait pas possible d’établir à sa place une base suffisamment solide sur laquelle édifier un nouvel ordre social. En outre, il faut réfléchir à l’abîme de déchéance morale dans lequel serait précipitée une nation déjà soumise à la domination étrangère et plongée dans la faiblesse, si l’on réduisait ainsi son organisation sociale en pièces.
C’est pourquoi nous sommes parfois contraints de combattre les révolutionnaires avec plus de rigueur encore que les conservateurs. Sinon, nous sommes également d’accord avec eux sur la nécessité de remédier à cette situation déformée. Nous souhaitons nous aussi transformer en dynamisme l’inertie et la passivité introduites dans l’islam. Mais, selon nous, s’accrocher à l’européanisme en abandonnant les règles islamiques n’est pas une voie correcte pour créer ce dynamisme ; pas plus que de commencer aveuglément à retrancher des éléments de la religion sans aucune recherche savante ni réflexion. Il n’est pas davantage juste d’abattre sans raison l’immense édifice que les mujtahid d’autrefois avaient construit au prix d’un travail, d’efforts et de luttes considérables ; ni de jeter au feu tout le trésor des hadiths. Corriger ou modifier par le seul raisonnement humain la Parole divine à Médine ne constitue pas non plus la véritable voie. En réalité, aucune de ces démarches n’est une voie de réforme ; c’est plutôt le chemin vers une catastrophe encore plus grave que la précédente. Le seul remède correct consiste à rétablir l’ordre qui a été inversé. Il faut rendre au Coran la place de direction dont il avait été investi auparavant. Il faut accorder aujourd’hui au hadith la même considération que les Compagnons du Noble Messager (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui) et les membres de sa famille accordaient à ses paroles et à ses actes à l’époque de la prophétie. Quant aux juristes, théologiens du kalām, exégètes et traditionnistes, nous ne devons accorder à leurs travaux que la considération qu’eux-mêmes leur avaient accordée.
En somme, il faut tirer profit de tous. Les choses qui n’ont pas besoin d’être changées doivent être maintenues telles quelles. Mais il ne faut jamais croire que tout ce que les penseurs ont écrit constitue une règle immuable et inaltérable ; ni que les ouvrages écrits nous dispensent de réfléchir au Noble Coran et de rechercher la vérité dans les hadiths du Messager ; ni que la porte de l’acquisition directe du savoir à partir du Coran et de la Sunna soit désormais fermée.
Si cet ordre est rétabli, la voiture immobilisée de l’islam recommencera elle aussi à avancer. Car la véritable cause de son immobilité est que le moteur a été séparé de la voiture et laissé derrière. Le conducteur a également été éloigné du moteur et installé dans l’un des wagons arrière, tandis que l’on a placé toute sa confiance dans le wagon de tête, en supposant que, tout en avançant lui-même, il ferait avancer toute la voiture.
Mais il n’est nul besoin de colère dans cette affaire. La colère ne peut se justifier que lorsqu’une personne a volontairement commis une injustice. Or, ce qui s’est produit ici ne l’a pas été volontairement. Personne ne peut dire que les ulémas se sont réunis quelque part et ont décidé : « Nous allons imposer l’inertie et la passivité à l’islam et empêcher sa voiture en mouvement d’avancer. » En réalité, ce n’est que la conséquence du déclin continu qui, à partir des VIe et VIIe siècles de l’Hégire, s’est manifesté dans les forces mentales, scientifiques et intellectuelles des nations musulmanes, parallèlement au déclin de leurs forces politiques, militaires, économiques et civilisationnelles. Ce déclin a émoussé leur esprit de jihād tout autant qu’il a rouillé leur sens de l’histoire et leur esprit d’innovation. De même que la vision des musulmans concernant l’ensemble des problèmes de la vie s’est transformée, leur vision des questions religieuses et éducatives a également changé. Ainsi, peu à peu et inconsciemment, l’ombre noire de la mort s’est étendue sur toute leur force mentale. On ne peut en accuser ni le corps des ulémas ni aucun de leurs disciples. Tout au plus peut-on s’en plaindre auprès de la nature. Mais une telle plainte ne produira aucun résultat, pas plus que la colère et les instincts destructeurs ne produiront le moindre bien. La seule voie sûre vers le bien et la réforme consiste à déterminer calmement la cause et l’étendue de la déformation, puis à faire renaître intelligemment le bien à la place de la déformation.
12
La manifestation de la révolte
[Cet article a été publié pour la première fois en février 1935 dans la revue Tarjuman al-Qur’an. — L’éditeur]
Une nation se compose de deux catégories de personnes : l’une constituée des gens du peuple, l’autre des notables. Les gens du peuple sont largement majoritaires, et la force numérique de la nation repose sur eux. Mais cette catégorie ne possède pas les esprits capables de réfléchir et de diriger. Ces gens ne sont ni riches en savoir ni dotés de puissance financière. De même qu’ils n’occupent pas de positions élevées, le pouvoir de l’État ne se trouve pas non plus entre leurs mains. C’est pourquoi conduire la nation n’est pas leur rôle ; leur rôle est plutôt de suivre ceux qui la dirigent. Ils ne créent ni ne découvrent eux-mêmes aucune voie ; ils suivent celle qui leur est tracée. Tracer la voie et y conduire toute la nation est en réalité la tâche des notables. Car chacune de leurs paroles et chacun de leurs actes bénéficient de l’appui de l’intelligence, du savoir, des richesses, du prestige et du pouvoir de l’État. Et le peuple, qu’il le veuille ou non, doit suivre leurs pas. Il ne serait donc pas inexact de dire que la force motrice de la nation n’est pas son peuple, mais plutôt ses notables. C’est d’eux que dépendent l’essor et le déclin de la nation, ainsi que sa construction et sa désagrégation. Leur bonne conduite devient la cause de la bonne conduite de toute la nation, et leurs dépravations, la cause des péchés de toute la nation. Lorsqu’une nation entre dans une période de prospérité, de nombreux notables de cette sorte apparaissent en son sein. Ils suivent eux-mêmes le droit chemin et y conduisent également toute la nation :
(Arabe)
Sens : « Je les établis comme des guides, et ils guident selon Mon ordre. Et Nous leur inspirons d’accomplir les bonnes œuvres. » (Sourate al-Anbiyâ, verset 73)
En revanche, lorsque le moment de la destruction d’une nation approche, sa corruption commence par ces mêmes notables. Du fait de leur égarement et de leur immoralité, c’est finalement toute la nation qui se trouve plongée dans la mauvaise conduite et le péché :
Sens : « Lorsque Nous voulons détruire une cité, Nous ordonnons à ses gens pervers de s’y livrer à la transgression. Le destin de cette cité est alors scellé, et Je la détruis entièrement. » (Sourate al-Isrâ, verset 16)
Dans le langage du Coran, ces notables sont désignés par ————–. Autrement dit, ce sont des gens qu’Allah a comblés de Ses abondantes faveurs. Selon le témoignage d’Allah le Très-Haut, il en a toujours été ainsi : ce sont d’abord ces notables eux-mêmes (———) qui introduisent dans la société le péché, la rébellion contre Dieu, la tyrannie et l’injustice. Ensuite, c’est toute la cité qui se trouve prise dans la dépravation et la mauvaise conduite.
Y a-t-il lieu de mettre en doute la véracité de ce témoignage ? Considérez la situation de notre propre nation : sa corruption n’a-t-elle pas elle aussi commencé par nos notables ? N’est-ce pas cette catégorie de gens qui, abandonnant la voie des pionniers fidèles aux prescriptions divines, a commencé à suivre la voie satanique ? N’est-ce pas elle qui, pour satisfaire les passions, s’est mise à relâcher les liens de la charia ? N’est-ce pas elle qui, à l’instar de Pharaon et de César, a commencé à asservir les serviteurs de Dieu et à habituer sa propre nation, au lieu de vouer un culte à Allah, à vouer un culte aux dirigeants et aux fonctionnaires ? C’est elle qui a appris aux hommes à s’incliner devant les serviteurs plutôt que devant Allah. C’est elle qui, vêtue d’habits éclatants et installée dans des palais somptueux, a donné un aspect séduisant au péché et aux mauvaises actions. C’est elle qui, consommant des biens illicites, a instauré dans sa nation l’habitude de consommer et de faire consommer des biens illicites. C’est elle qui a utilisé le savoir et les sciences pour l’égarement, l’intelligence pour les méfaits, la perspicacité pour la tromperie et les complots, les richesses pour acheter la foi, le pouvoir de l’État pour la tyrannie et l’oppression, et la force pour l’arrogance. En outre, c’est elle qui a fermé la plupart des voies légitimes permettant aux gens de faire valoir leurs droits, de leur être utiles et de progresser, et les a contraints à atteindre leurs objectifs par des moyens méprisables tels que la flatterie, les pots-de-vin et les faux complots. En somme, il n’est aucune corruption du caractère moral et des mœurs dont ces notables n’aient été les initiateurs. Ils ont employé dans la mauvaise voie les bienfaits et les richesses dont Allah le Très-Haut les avait gratifiés. De même qu’ils se sont eux-mêmes pervertis, ils ont perverti toute la nation.
Tout cela se produisait depuis plusieurs siècles, et la corruption morale rongeait intérieurement la puissance nationale des musulmans. Malgré cela, la lumière de la foi demeurait au moins présente dans le cœur des gens. Même si les commandements d’Allah et du Messager n’étaient pas respectés, le sentiment de la suprématie de Dieu et du Messager se maintenait dans leur esprit. Quelle que fût l’ampleur de leur désobéissance à la loi islamique, le respect de cette loi n’avait pas entièrement disparu de leur cœur ; quelle que fût leur insatisfaction à l’égard du système politique islamique, ils n’avaient jamais osé se rebeller contre lui. Au contraire, ce que l’islam déclarait vrai était reconnu comme vrai. Même si l’on s’appliquait avec excès à suivre le mensonge après avoir rejeté cette vérité, personne n’avait l’audace d’appeler mensonge la vérité enseignée par l’islam, vérité le mensonge, superflue et insignifiante une obligation ou un devoir absolu, illicite ce qui était licite, licite ce qui était interdit, péché la bonne action, et bonne œuvre le péché. Certes, la débauche était pratiquée. Les gens se livraient effectivement à la criminalité et aux méfaits. Les limites de la charia étaient souvent transgressées. Mais, parallèlement, leur conscience éprouvait de la honte. Leurs têtes s’inclinaient sous le poids du repentir. Du moins leur cœur reconnaissait-il qu’ils désobéissaient à Allah et à Son Messager.
La raison en est que, malgré l’affaiblissement de la foi et la corruption des comportements, l’édifice de la civilisation des musulmans reposait toujours sur les piliers fondés par l’islam. Bien que l’importation des idées grecques et iraniennes eût favorisé la propagation de nombreuses égarements, elle ne réussit jamais à transformer entièrement la perspective des musulmans ni à rendre leur constitution mentale hostile à l’islam. Elle ne put jamais influencer leur intelligence, leur manière de penser et leur faculté de juger au point qu’ils cessent complètement de voir avec les yeux des musulmans et de penser avec leur esprit. De même, bien que l’évolution de leur culture et de leur civilisation ait, sous l’effet d’influences extérieures, suivi une voie assez différente de celle prescrite par l’islam, les principes fondamentaux sur lesquels cette culture et cette civilisation avaient été édifiées demeuraient toujours présents à leur base ; les principes fondamentaux d’une autre culture et d’une autre civilisation ne vinrent pas prendre leur place. Le système éducatif des musulmans s’était largement dégradé, mais la théologie y occupait encore une place éminente. Aucun musulman instruit n’ignorait totalement les notions élémentaires des croyances islamiques, des prescriptions et interdits de la charia, ainsi que des usages et traditions de la nation. Dans la vie pratique des musulmans, l’emprise de la loi islamique s’était beaucoup relâchée, mais, dans l’ensemble de leurs affaires, une seule loi demeurait en vigueur : la loi islamique. En somme, malgré toutes les déformations, l’islam exerçait encore une profonde influence sur les conceptions, le caractère et les comportements des musulmans. Ils avaient une foi sincère en ses principes ; du moins, aucune doctrine opposée à l’islam n’avait pu pénétrer dans les limites de leur foi. En outre, dans le domaine du caractère et des comportements, les valeurs établies par l’islam ne s’étaient pas totalement effondrées, et aucun changement ne s’était produit qui eût permis à d’autres valeurs opposées de prendre leur place.
Mais, après avoir perdu le pouvoir politique au XIXe siècle, les notables de notre nation constatèrent qu’avec ce pouvoir disparaissaient également le rang, l’honneur, le prestige et les richesses ; et que, sous la domination étrangère, le seul moyen de les préserver et de réparer les pertes considérables était d’acquérir la maîtrise de la civilisation occidentale ainsi que des sciences et des connaissances modernes. À cette époque, un autre changement s’amorça dans leur ligne de conduite ; en réalité, ce ne fut pas seulement un changement, mais une « révolution ». Car le changement signifie se transformer, tandis que la révolution signifie tout bouleverser. Et, de fait, ils firent un tel saut périlleux que leur objectif, leur mentalité et leur point de vue changèrent entièrement — ils se retrouvèrent exactement à l’opposé de l’islam.
La honte et le repentir que l’on ressentait au début lorsqu’on transgressait la loi islamique commencèrent peu à peu à disparaître après le déclenchement de cette révolution ; plus encore, le sentiment de commettre un péché ou un crime en violant les prescriptions de la charia finit lui-même par s’éteindre. Puis, peu à peu, le courage et l’impudence remplacèrent la honte et le repentir. Toutes sortes de lois commencèrent à être ouvertement transgressées, et l’on manifesta de la fierté au lieu d’en avoir honte. Mais la vague de la révolution ne s’arrêta pas là. Aujourd’hui, tout ce que l’on entend et observe dans les milieux proches de l’Occident révèle, au-delà de l’impudence, les signes d’une rébellion ouverte contre l’islam. La situation en est désormais arrivée au point qu’un homme, bien qu’il transgresse ouvertement la loi islamique, loin de se repentir de sa faute, tente au contraire de faire honte à celui qui continue encore de suivre cette ancienne loi. On dirait que celui qui viole la loi islamique n’est plus aujourd’hui le coupable ou le pécheur ; les coupables seraient plutôt ceux qui suivent l’islam. Aujourd’hui, on ne se contente pas d’abandonner la prière et le jeûne : on s’en glorifie. On mène publiquement campagne en faveur de l’abandon de la prière et du jeûne. Ceux qui prient, récitent le Coran et jeûnent sont publiquement tournés en dérision. On nourrit en outre l’espoir que ceux qui prient et jeûnent — surtout s’ils sont instruits — finiront eux-mêmes par avoir honte de leurs actes. Ce n’est plus l’abandon de la prière et du jeûne qui est considéré comme une faute pour un homme, mais bien leur observance qui est tenue pour une action blâmable et honteuse. Même lorsqu’un pratiquant de la prière commet un acte répréhensible, on lui lance avec un sarcasme extrême : « Et cet homme ne serait-il pas un pratiquant de la prière ? » Autrement dit, la véritable raison pour laquelle cet homme est tenu pour coupable serait précisément une pratique qu’Allah Tout-Puissant a déclarée être un rempart contre la débauche et l’obscénité, et que Son Messager a qualifiée de meilleure des œuvres.
Cette rébellion ne se limite pas à la prière et au jeûne ; elle s’est au contraire étendue à presque tous les domaines de la vie. Aujourd’hui, l’observance des prescriptions islamiques est qualifiée de « mollapana ». Or, dans le langage de notre époque nouvelle, le mollapana est le nom donné à un détestable mélange d’étroitesse d’esprit, d’aveuglement, d’ignorance, d’archaïsme et de sottise. Autrement dit, l’idée est la suivante : le musulman ferme dans ses convictions et attaché à la charia est appelé un « mollah », et le « mollah » serait une personne qui n’aurait pas le moindre rapport, même lointain, avec la civilisation et les Lumières — une personne incapable de s’intégrer tant bien que mal à la société civilisée. Ce n’est là qu’une insulte parmi d’innombrables autres. Et, pour exprimer leur haine et leur mépris, au lieu d’employer certains mots indigènes, nos « Firangis noirs » concentrent toute leur sentimentalité dans ce mot de « mollah », réceptacle de tous les défauts. [Ce texte date de 1934. Nous sommes actuellement en 2002. Entre-temps, bien d’autres appellations ont été imposées aux musulmans authentiques afin de les accabler. Par exemple : terroriste, extrémiste, fondamentaliste, taliban, Al-Qaïda, etc. — L’éditeur.]
Aujourd’hui, le fait qu’une parole ou un acte soit conforme au Coran et au hadith n’est plus accepté comme une preuve en sa faveur. Il ne s’agit pas seulement des non-musulmans : même les musulmans malheureusement connus comme « instruits et éclairés » rejettent sans la moindre gêne l’autorité probante du Coran et du hadith. Non seulement ils n’en éprouvent aucune honte, mais ils espèrent que celui qui présente les fondements de la loi islamique sera, lui, couvert de honte. Loin de reconnaître l’autorité du Coran et du hadith, nous avons même eu l’occasion de constater que, lorsqu’une question est présentée au nom de l’islam, une hostilité à son encontre se manifeste aussitôt. En revanche, si cette même question est exposée avec des arguments et des preuves, ou décrite à l’aide d’une citation d’un auteur occidental, elle devient tout à fait irréprochable. En somme, dès que l’islam est évoqué, toutes sortes de doutes suspects commencent à surgir dans l’esprit de nos musulmans tournés vers l’Occident. La conviction s’installe en eux qu’il doit forcément y avoir là quelque faiblesse. Il semble qu’à leurs yeux, aujourd’hui, l’autorité du Coran et du hadith ne renforce pas une question, mais la rend au contraire encore plus faible et davantage sujette à démonstration.
Il y a quelques années, cette maladie était limitée à notre milieu masculin, tandis que la société des femmes en était épargnée. Du moins pouvons-nous dire, en ce qui concerne la civilisation islamique, que l’« intérieur des maisons » en est le dernier refuge. C’est là que l’islam entretient et protège sa culture et sa civilisation. L’une des principales raisons pour lesquelles l’islam souhaite maintenir la femme derrière le voile prescrit par la charia est que le sein auquel le nourrisson musulman se nourrit doit au moins être illuminé par la lumière de la foi. Le giron dans lequel l’enfant musulman est élevé doit au moins être préservé de la mécréance et de l’égarement, de l’immoralité et des mauvaises mœurs. Autour du berceau où s’écoulent les premières étapes de la vie de l’enfant musulman doit au moins régner un environnement purement islamique. Les quatre murs entre lesquels sont gravées, dans l’esprit et le cerveau encore simples de l’enfant musulman, les premières impressions de son éducation et de son expérience doivent être protégés des influences extérieures. Ainsi, l’intérieur des maisons constitue en réalité la forteresse la plus solide de la civilisation islamique. Or cette forteresse est elle aussi sur le point d’être détruite. L’épidémie de l’occidentalisation pénètre aujourd’hui rapidement jusque dans l’intérieur de nos maisons. Nos notables tournés vers l’Occident traînent désormais leurs épouses et leurs filles à l’extérieur, afin qu’elles aussi puissent subir la même influence empoisonnée qu’eux. Les filles de notre peuple sont aujourd’hui envoyées, pour y apprendre l’égarement, l’incrédulité, l’immoralité et la civilisation occidentale, dans des établissements qui ont déjà enseigné tout cela à nos garçons et les ont rendus rebelles à l’islam.
À notre avis, cette dernière étape conduira la révolution mentionnée plus haut à son plein aboutissement. Ce n’est pas seulement une supposition de notre part ; nous avons malheureusement eu l’occasion d’en voir et d’en entendre les signes annonciateurs. La situation en est arrivée aujourd’hui au point qu’une musulmane, au mépris des prescriptions claires du Coran et du hadith, expose sans aucune réserve la beauté de son corps ; elle va déjeuner et dîner dans des hôtels et des restaurants anglais, s’assied parmi les hommes dans les salles de cinéma et fait ses achats sans la moindre gêne dans les marchés. Plus regrettable encore, au lieu d’avoir honte et de se repentir d’accomplir ces actes en violation de la loi islamique, elles décrivent leurs agissements avec une fierté accrue. En outre, elles considèrent comme digne de blâme la malheureuse qui, conformément à la loi islamique, a d’abord refusé d’abandonner le voile prescrit par la charia, puis, après avoir été traînée de force dehors par son mari, a eu honte d’exposer impudemment son corps parmi les hommes et, surtout, n’a pas préféré les promenades dans les marchés, les plaisirs des boîtes de nuit, l’air des lieux touristiques, etc., à l’ennui que représente le fait de rester dans les limites fixées par les commandements d’Allah et du Messager. Cela signifie que l’attitude rebelle envers l’islam s’étend rapidement des hommes aux femmes, franchissant les limites du milieu masculin. Comme les hommes, elles considèrent elles aussi que, pour une musulmane, ce n’est pas la transgression de la loi islamique, mais son respect, qui est honteux et digne de repentir.
Par amour d’Allah, que quelqu’un me dise ceci : si telle est la situation de ces femmes, bien qu’elles aient été élevées sur les genoux de femmes pieuses de l’ancienne génération, quel sera donc l’avenir des enfants élevés sur les genoux de femmes nouvellement tournées vers l’Occident, lorsque les filles de ces mêmes familles deviendront étrangères à la dignité de la foi et sortiront des limites de l’obéissance à Allah et au Messager ? Peut-on espérer que l’enfant qui, dès qu’il ouvrira les yeux, ne verra autour de lui que des signes d’occidentalisation, dont le regard innocent ne percevra même pas la moindre trace de culture et de civilisation islamiques, aux oreilles duquel ne parviendra jamais la parole d’Allah et du Messager, et dans l’esprit duquel l’image de l’occidentalisation sera dessinée dès le départ sur une page immaculée, devienne musulman sous quelque aspect que ce soit — dans ses émotions, ses sentiments, ses réflexions, ses conceptions, son caractère moral ou ses actes, en un mot ?
Le premier degré de la faute est que l’homme commet une faute, tout en la considérant comme telle et en en éprouvant de la honte. Une faute de cette nature n’est considérée comme passible de sanction qu’en fonction de sa gravité propre ; elle peut même être pardonnée si l’on se repent ou éprouve du remords. Car, dans ce cas, la responsabilité ne sera imputée qu’à la faiblesse humaine.
Le deuxième degré de la faute est que l’homme commet une faute et la considère comme une vertu au lieu d’un vice, puis l’affiche publiquement avec fierté. Cela signifie que l’intéressé n’éprouve pas dans son cœur le moindre respect pour la loi qui déclare sa conduite fautive.
Le dernier degré de la faute est que l’homme ne se contente pas de commettre une faute contre une loi ; il considère au contraire sa faute comme légitime et pieuse en vertu d’une autre loi qui s’y oppose. De plus, il se moque de la loi qui déclare une telle conduite fautive et considère ses adeptes comme des injustes. Un tel individu ne se contente pas de transgresser la loi ; il la méprise ouvertement et se livre à une rébellion déclarée contre elle.
Toute personne douée d’un tant soit peu de bon sens reconnaîtra que, lorsque l’homme atteint ce stade ultime, il ne peut plus demeurer dans les limites de la loi contre laquelle il proclame ouvertement sa rébellion. Pourtant, Satan le maudit donne aux gens cette fausse assurance : vous pouvez vous moquer de la loi islamique et la mépriser, déclarer blâmable son observance et vertueuse sa transgression, tout en restant musulmans. Ainsi, d’un côté, ils qualifient de mauvais ce qu’Allah et le Messager ont déclaré bon, et de bon ce qu’ils ont déclaré mauvais ; ils tiennent leurs péchés pour des mérites et leurs mérites pour des péchés ; ils se moquent de leurs commandements et, au lieu d’avoir honte de transgresser les lois qu’ils ont établies, cherchent au contraire à faire honte à ceux qui les observent ; de l’autre côté, ils prétendent croire en Allah et au Messager, comprendre leur dignité et leur supériorité, et suivre la religion de l’islam qu’ils ont choisie. Un homme raisonnable peut-il reconnaître comme valable une telle prétention accompagnée d’un tel comportement ? Si l’incrédulité pouvait s’unir à la foi, le mépris au respect ; s’il était possible de respecter quelqu’un dans son cœur tout en se moquant de lui par la bouche ; si l’on pouvait considérer comme obéissant et soumis celui qui tire fierté de sa désobéissance et éprouve de l’humiliation à obéir, alors il faudrait tenir la rébellion pour de l’obéissance, le mépris pour du respect et l’incrédulité pour de la foi. Il faudrait ainsi admettre cette logique inversée : celui qui frappe est précisément celui qui aime ; celui qui se moque est précisément celui qui respecte véritablement ; celui qui ment est précisément celui qui se révèle véridique !
En vérité, l’islam n’est rien d’autre que la soumission, et la véritable soumission ne peut être authentique sans la foi. La toute première exigence de la foi est que, dès que le commandement d’Allah et du Messager parvient à l’homme, il incline la tête et ne puisse jamais la relever pour le rejeter :
(Arabe)
Sens : Lorsque les croyants sont appelés vers Allah et le Messager afin que celui-ci tranche entre eux, leur seule réponse est : « Nous avons entendu et nous avons obéi. » Ce sont eux qui réussiront. (Sourate An-Nûr, 51)
De plus, cette soumission ne doit pas se faire à contrecœur ni avec irritation, mais volontairement et avec empressement. Il ne faut même pas conserver dans son cœur la moindre irritation cachée ou le moindre mécontentement à l’égard du commandement d’Allah et du Messager. Celui qui ne baisse la tête qu’en apparence tout en éprouvant de l’irritation dans son cœur n’est pas croyant, mais hypocrite :
(Arabe)
Sens : « Chaque fois qu’on leur dit : “Venez donc vers ce qu’Allah a révélé et vers le Messager”, tu vois les hypocrites se détourner de toi avec répugnance. … Par ton Seigneur ! Ils ne seront jamais croyants tant qu’ils ne t’auront pas pris pour juge de leurs différends, qu’ils n’éprouveront dans leur cœur aucune irritation au sujet de ce que tu auras décidé et qu’ils ne se soumettront pleinement à ton jugement. » (Sourate An-Nisâ’, 61-65)
Mais celui qui désobéit ouvertement à la loi d’Allah, qui abandonne la loi d’Allah et du Messager pour suivre une autre loi et la considère comme vraie et juste, qui, en suivant une loi différente, se moque de la loi d’Allah et du Messager et considère leur obéissance comme une action blâmable, celui-là ne peut en aucune manière être croyant. Peu importe qu’un tel homme se prétende musulman, qu’il porte un nom musulman ou qu’il soit reconnu comme musulman dans les registres du recensement. L’homme peut demeurer croyant malgré un péché, mais à condition de considérer le péché comme un péché et de s’en repentir. En outre, il faut reconnaître comme telle la loi contre laquelle il a commis une faute par pure faiblesse de caractère. Mais lorsque l’impudence et l’audace se mêlent au péché, lorsqu’on en tire fierté et orgueil, et que l’on blâme et réprimande quelqu’un parce qu’il ne s’y adonne pas, tout en le considérant comme une bonne œuvre, alors, par Allah ! La foi ne peut jamais subsister avec une telle perversité. Avant d’entrer dans cette phase, chacun doit décider à l’avance s’il désire rester musulman ou s’il aspire à entrer dans le domaine de l’obéissance à la loi qu’il suit et dont il tire sa dignité, après avoir abandonné l’islam.
Par la grâce d’Allah, les masses musulmanes sont jusqu’à présent restées à l’abri de ce flot de mœurs européennes et de rébellion d’inspiration mécréante. Jusqu’à présent, le respect des prescriptions d’Allah et du Messager demeure dans leurs cœurs. C’est parmi elles que l’on observe, à des degrés divers, l’attachement à la loi islamique. Mais, de même que les manières de la classe privilégiée ont jadis exercé une influence sur son caractère, ses mœurs et sa conduite, les usages nouveaux risquent également d’exercer peu à peu une influence destructrice sur sa foi. L’abandon de la prière et du jeûne, les mauvaises actions et les pratiques pécheresses, l’imitation des coutumes européennes ainsi que l’intérêt croissant des musulmans ordinaires pour les divertissements éblouissants qui ne sont que l’apparence extérieure de la civilisation européenne ne sont rien d’autre que le glas du danger imminent. Si les idées et les points de vue de notre classe privilégiée ne se purifient pas et si son aversion pour la voie droite de l’islam se poursuit ainsi, le jour n’est pas loin où la nation entière sombrera dans cette mer de péché et où cette sunna d’Allah s’accomplira également :
(Arabe)
Sens : Lorsque Nous voulons détruire une cité, Nous faisons tomber ses gens pervers dans la transgression. Alors le destin de cette cité est scellé. Puis Nous la détruisons entièrement. (sourate Al-Isrâ’, verset 16)
13
Les causes de la catastrophe sociale et les moyens d’y échapper
(L’article a été publié pour la première fois en mars 1935 dans la revue Tarjumân al-Qur’ân. — L’éditeur)
Dans le Noble Coran, cette vérité est énoncée comme un principe général : si une nation est vertueuse, Allah le Très-Haut ne la détruira pas sans raison — Il n’est pas injuste :
(Arabe)
Sens : Ton Seigneur n’est pas tel qu’Il détruise injustement les cités lorsque leurs habitants sont vertueux. (Sourate Hûd, 117)
Détruire et anéantir ne signifie pas seulement ravager les cités et jeter leurs habitants dans la mort ; l’une de ses formes particulières consiste aussi à disperser et désunir les peuples, à briser leur force collective, à les vaincre et à les soumettre, à les humilier et à les avilir. Toutefois, conformément au principe énoncé ci-dessus, aucune destruction ni aucun anéantissement ne peut s’abattre sur un peuple tant qu’il ne renonce pas à la voie du bien et de la réforme pour suivre celle du mal, du désordre, de la désobéissance et de la rébellion, attirant ainsi lui-même l’injustice sur sa propre personne. C’est en vertu de ce principe qu’Allah le Très-Haut, partout où Il a mentionné qu’Il infligerait un châtiment à un peuple, a aussitôt exposé ses fautes, afin que les hommes sachent parfaitement que c’est par leurs propres méfaits que leur vie présente et leur vie future ont été ruinées :
(Arabe)
Sens : « Nous avons saisi chacun d’eux pour son péché. Allah ne leur a fait aucune injustice ; mais ils se sont eux-mêmes fait injustice. » (Sourate Al-‘Ankabût, 40)
Le deuxième enseignement découlant de ce principe est que la cause de la destruction et de l’anéantissement n’est pas le péché individuel, mais le péché collectif, c’est-à-dire national. Autrement dit, si la déformation de la croyance et du comportement apparaît de manière dispersée parmi les gens, mais que, dans l’ensemble, leur niveau religieux et moral demeure élevé et que son influence reste contenue par la rectitude individuelle, alors, aussi mauvais que puissent être les individus pris séparément, la nation, dans son ensemble, subsiste. Dans cette situation, aucune sédition susceptible de provoquer la destruction de tout le peuple ne se manifeste. Mais lorsque la déformation de la croyance et du comportement dépasse l’individu et se répand dans toute la nation, que le sentiment religieux et la conscience morale du peuple se pervertissent totalement, et que le mal se développe et se renforce au lieu du bien, alors le regard de miséricorde d’Allah le Très-Haut se détourne entièrement de cette nation. Dès lors, elle descend du sommet de l’honneur aux degrés les plus bas de l’humiliation. Puis vient un moment où le feu de la colère d’Allah le Très-Haut s’embrase contre elle, et elle est complètement détruite et anéantie.
Le Noble Coran en mentionne de nombreux exemples.
Lorsque, au sein du peuple du prophète Noé, la déformation de la croyance et du comportement s’enracina et se répandit de toutes parts, et que disparut entièrement l’espoir de voir un jour porter des fruits doux à cet arbre empoisonné, il fut alors détruit. Finalement, le prophète Noé (paix sur lui), contraint par les circonstances, adressa cette prière au Seigneur des mondes :
(Arabe)
Sens : Ô mon Seigneur ! Ne laisse subsister sur terre aucun de ces mécréants. Si Tu les laisses en vie, ils égareront Tes serviteurs et n’engendreront dans leur descendance que des débauchés et des mécréants endurcis. (Sourate Nûh : 26-27)
La communauté de ʿÂd ne fut détruite que lorsque le péché eut profondément enraciné ses racines en son sein, que les injustes, les scélérats et les fauteurs de troubles eurent obtenu le statut de ses dirigeants et de ses gouvernants, et qu’il ne resta plus aucune place dans l’organisation sociale et collective pour les gens du bien et les bienveillants :
(Arabe)
Sens : La communauté de ʿÂd désobéit à l’ordre de son Seigneur, désobéit à Ses messagers, et chacun suivit tout ennemi arrogant de la vérité. (Sourate Hûd : 59)
La communauté de Loth ne fut détruite que lorsque sa conscience morale connut une déchéance extrême et que l’impudence s’accrut à tel point que la fornication se pratiquait jusque dans les assemblées publiques, les marchés et les bazars, au point qu’il ne resta plus chez les gens le moindre sentiment leur faisant considérer la fornication comme telle :
(Arabe)
Sens : (Loth dit 🙂 Pourquoi vous approchez-vous des hommes au lieu des femmes, importunez-vous les passants et commettez-vous ouvertement la fornication dans les assemblées ?
(Sourate Al-ʿAnkabût : 9)
Le châtiment s’abattit sur les habitants de Madian précisément lorsque toute la nation se transforma en infidèles, en trompeurs et en traîtres. Donner moins en mesurant et prendre davantage en pesant ne fut plus considéré comme blâmable. La conscience morale de la nation avait tellement disparu que, lorsqu’on les réprimandait pour de tels actes répréhensibles, au lieu de baisser la tête de honte, ils réprimandaient à leur tour ceux qui les réprimandaient. Ils ne comprenaient même plus que l’un quelconque de leurs actes puisse être répréhensible. Ils ne considéraient pas la fornication comme blâmable ; au contraire, ils jugeaient égaré et digne de blâme quiconque condamnait cet acte :
(Arabe)
Sens : (Chouaïb dit 🙂 « Ô mon peuple ! Mesurez et pesez avec équité, ne diminuez pas la valeur de leurs biens et ne répandez pas la corruption sur la terre. » Ils dirent : « Ô Chouaïb ! Nous ne comprenons pas la plupart de ce que tu dis. Nous te voyons très faible parmi nous. Si ton clan n’existait pas, nous t’aurions lapidé. » (Sourate Hûd : 85-91)
La décision de jeter les Enfants d’Israël dans l’humiliation, l’avilissement, la colère et la malédiction divines ne fut mise à exécution que lorsqu’ils se mirent à courir vers l’injustice, la dépravation et la consommation de biens illicites. La maladie de l’opportunisme se propagea parmi leurs dirigeants nationaux. Chez les gens du commun naquit une disposition à composer avec le péché, et il ne resta plus aucun groupe humain pour appeler l’injustice par son nom et en détourner les gens :
(Arabe)
Sens : Tu vois la plupart d’entre eux se précipiter vers le péché, la transgression des limites fixées par Dieu et la consommation de biens illicites. Que leurs actes étaient mauvais ! Pourquoi leurs maîtres spirituels et leurs savants ne leur interdisaient-ils pas de tenir de mauvais propos et de manger des biens illicites ? Que leurs actes étaient donc mauvais ! (Sourate al-Mâ’ida : 62-63)
(Arabe)
Sens : Ceux des Enfants d’Israël qui avaient mécru furent maudits par la bouche de David et de Jésus, fils de Marie, parce qu’ils se rebellèrent et transgressèrent les limites. Ils ne s’interdisaient pas mutuellement de commettre le mal. (Sourate al-Mâ’ida : 78-79)
Les hadiths rapportés du Noble Prophète à propos de l’interprétation de ce tout dernier verset rendent encore plus clair le dessein du Noble Coran. En voici le résumé : le Noble Prophète a dit :
Lorsque la dépravation commença à se répandre parmi les enfants d’Israël, la situation était telle qu’un homme, voyant son frère, son ami ou son voisin commettre une mauvaise action, l’en empêchait. Il lui disait : « Ô homme ! Crains Dieu et conduis-toi comme il se doit. » Mais ensuite, cet homme — celui qui l’avait d’abord réprimandé — continuait à le fréquenter et à tenir compagnie avec lui. Bien plus, même après avoir été témoin des méfaits de ce pécheur, il ne s’abstenait pas de le fréquenter ni de partager avec lui ses repas et ses boissons. Lorsque la situation en arriva là, chacun d’eux commença à exercer son influence sur les autres. Alors Dieu les teinta tous de la même couleur et les maudit par la bouche de leurs prophètes David et Jésus, fils de Marie.
Le narrateur rapporte que, dans son sermon, le Noble Prophète, arrivé à ce point, s’assit, submergé par l’émotion, et dit :
Par Celui entre les mains duquel se trouve ma vie ! Il vous incombe absolument d’ordonner aux gens le bien, de les détourner du mal, d’empêcher quiconque que vous voyez commettre une mauvaise action et de le guider vers la bonne voie, sans faire preuve de la moindre indulgence à cet égard. Sinon, Dieu fera que chacun de vous exerce son influence sur le cœur des autres et vous maudira comme Il a maudit les enfants d’Israël.
En vérité, la corruption de la foi et des comportements ressemble à une épidémie. Toute épidémie s’attaque d’abord à quelques personnes faibles. Dans ce cas, si le climat est favorable, si les efforts des services sanitaires sont adéquats, si les dispositifs de nettoyage des saletés et des déchets sont suffisants et si les personnes malades reçoivent un traitement en temps voulu, la maladie ne peut plus prendre l’ampleur d’une épidémie généralisée ; le public peut au contraire rester à l’abri de ses attaques. Mais si, dans les mêmes circonstances, les médecins sont paresseux et irresponsables, si les services sanitaires sont indifférents et si les agents d’entretien tolèrent les saletés et les déchets, les germes commencent peu à peu à se répandre partout et, se mêlant à l’air, rendent l’environnement extrêmement malsain. Celui-ci devient alors propice à la maladie plutôt qu’à la santé. Finalement, lorsque les gens ordinaires de la société ne trouvent plus rien — ni l’air, ni l’eau, ni la nourriture, ni les vêtements, ni les maisons, en un mot, rien — qui soit exempt de saleté et de mauvaises odeurs, leur vitalité commence à s’affaiblir et toute la société est précipitée dans les griffes d’une vaste épidémie. Dans de telles conditions, même les personnes les plus puissantes ont du mal à se préserver de la maladie. Les médecins eux-mêmes, les agents d’entretien et jusqu’aux responsables de la santé publique finissent par tomber sous son emprise. Ainsi, même ceux qui, pour leur propre part, prennent au moins les mesures nécessaires à la préservation de leur santé et consomment régulièrement des médicaments n’échappent pas à la destruction. Car quel remède peuvent-ils opposer à la toxicité de l’air, à la saleté de l’eau, à la contamination des aliments et à la souillure du sol ?
À partir de là, on peut comprendre la corruption de la moralité et des comportements, ainsi que l’égarement de la pensée et de la croyance. Les savants sont les médecins de la nation. Les dirigeants et les riches sont responsables de sa propreté et de la préservation de sa santé. La dignité de la foi de la nation et la conscience morale de la société sont comparables à sa vitalité. L’environnement social correspond à l’air, à l’eau, à la nourriture, aux vêtements et aux maisons. De même, dans la vie nationale, ordonner le bien et combattre le mal du point de vue de la religion et de la morale équivaut, du point de vue de la santé physique, aux efforts de propreté et de préservation sanitaire. Lorsque les savants et les dirigeants, au lieu d’assumer leur véritable responsabilité — c’est-à-dire ordonner le bien et combattre le mal — commencent à composer avec le mal et la corruption, l’injustice, la dépravation et l’immoralité se répandent dans la nation. La dignité de la foi de la nation s’affaiblit alors progressivement. Finalement, tout l’environnement social est contaminé par la corruption. Le milieu vital de la nation devient défavorable au bien-être et au bien, mais favorable au mal et à la corruption. Les gens fuient le bien et, au lieu de détester le mal, se mettent à l’aimer. Leurs valeurs morales changent complètement. Le vice prend la place de la vertu, et la vertu celle du vice. Dans de telles conditions, l’égarement, les mauvaises mœurs et l’immoralité s’épanouissent et se parent de fleurs. Aucune semence de bien et de vertu ne possède plus la force de germer et de développer ses branches et son feuillage. La terre et l’air eux-mêmes refusent de la nourrir, car toutes leurs forces sont employées à faire croître et prospérer l’arbre empoisonné. En vérité, lorsqu’une nation atteint ce stade dans son état général, elle devient apte à subir le châtiment divin. Une telle destruction commence à s’abattre sur elle que personne ne peut échapper à son emprise. Même celui qui se cacherait dans une retraite spirituelle et s’y consacrerait jour et nuit à l’adoration et à la dévotion ne serait pas épargné. C’est à propos de cette situation qu’il est dit dans le Noble Coran :
(Arabe)
Sens : Craignez une épreuve qui ne frappera pas uniquement les injustes et les pécheurs parmi vous. (Sourate Al-Anfal : 25)
À propos de l’explication de ce verset, le vénérable Ibn ʿAbbās (qu’Allah l’agrée) a dit : « Par cela, Allah Très-Haut veut dire que vous ne devez pas laisser le mal s’enraciner sous vos yeux. En effet, si vous transigez avec le mal et lui donnez la possibilité de se répandre, un châtiment général descendra de la part d’Allah, et tous, bons comme mauvais, seront frappés par celui-ci. » Il est rapporté dans un hadith que le noble Prophète (paix et bénédiction d’Allah sur lui), en expliquant ce verset, a dit :
(Arabe)
C’est-à-dire : « Allah ne châtie pas les gens ordinaires pour les actes des notables. Mais lorsqu’ils voient le mal sous leurs yeux et ne s’avancent pas pour l’empêcher alors même qu’ils en ont la capacité, Allah précipite les notables comme les gens ordinaires dans le châtiment. »
Le meilleur moyen de préserver la santé morale et religieuse d’une nation consiste à ce que chacun de ses membres possède une pudeur fondée sur la foi et une conscience morale. Le noble Prophète (paix et bénédiction d’Allah sur lui) a désigné cela par un terme riche de sens, « ḥayāʾ », que l’on traduit par pudeur. La ḥayāʾ est en réalité une branche de la foi. Il a dit : La pudeur fait partie de la foi. Un jour, on lui fit même remarquer que la ḥayāʾ était en réalité une partie de la religion. Il répondit : « Elle est plutôt la religion tout entière. »
La signification du terme « ḥayāʾ » mentionné dans le hadith est que, dès qu’ils voient le mal et le péché, les gens ressentent spontanément le désir de les combattre et que leur cœur et leur esprit les rejettent. Celui qui possède cette qualité ne se contentera pas de s’abstenir de l’injustice ; il ne tolérera pas non plus qu’elle existe chez autrui. Il ne fera preuve d’aucune indulgence envers le mal. Il lui sera impossible de transiger avec l’oppression et le péché. Si un acte répréhensible est commis sous ses yeux, sa pudeur fondée sur la foi s’éveillera aussitôt. Il tentera de l’éradiquer par sa main ou par sa parole ; à défaut, son cœur et son esprit seront au moins bouleversés par le désir de l’éradiquer :
(Arabe)
C’est-à-dire : « Que celui d’entre vous qui voit un mal le fasse disparaître de sa main ; s’il en est incapable, qu’il tente de le faire par sa parole ; et s’il en est encore incapable, qu’il le réprouve dans son cœur. C’est là le signe de la foi la plus faible ! » (Musnad d’Ahmad)
(Arabe)
La religion et la foi de la nation au sein de laquelle cette qualité sera généralement présente resteront protégées. Sa conscience morale ne connaîtra jamais de déclin. En effet, chacun de ses membres sera pour les autres un gardien et un censeur. Aucune déviation dans les convictions et la conduite ne trouvera en elle la moindre voie pour s’immiscer.
En réalité, l’objectif du Noble Coran est de former une société idéale où chaque individu, poussé par une inclination sincère, sa pudeur et son respect naturels ainsi que sa propre conscience, assumera le devoir de questionner et de surveiller, et servira, sans aucune rémunération, comme magistrat divin :
(Arabe)
Sens : « Ainsi, Nous avons fait de vous une communauté juste et médiane, afin que vous soyez des surveillants des gens et que le Messager soit un surveillant à votre égard. » (Sourate Al-Baqara : 143)
C’est pourquoi il a été répété aux musulmans que l’ordre du bien et la prévention du mal constituent votre caractéristique nationale. Cela devrait se manifester chez chaque croyant, homme ou femme :
(Arabe)
Sens : « Vous êtes la meilleure communauté qui ait été suscitée pour les hommes : vous ordonnez le bien, vous interdisez le mal et vous croyez en Allah. » (Sourate Al-i Imran : 110)
(Arabe)
Sens : Les croyants, hommes et femmes, se soutiennent mutuellement ; ils ordonnent le convenable et interdisent le blâmable. (Sourate At-Tawbah : 71)
(Arabe)
Sens : Ils ordonnent le convenable, interdisent le blâmable et préservent les limites fixées par Allah. (Sourate At-Tawbah : 112)
(Arabe)
Sens : Si Nous leur accordons le pouvoir sur terre, ils établiront la prière, s’acquitteront de la zakat, ordonneront le convenable et interdiront le blâmable. (Sourate Al-Hajj : 41)
Si la situation des musulmans est ainsi, on peut les comparer à une localité dont chaque habitant possède le sens de la propreté et de l’hygiène. Ils ne se contentent pas de garder propres leur corps et leur maison ; dès qu’ils voient des saletés et des déchets en quelque endroit de la localité, ils les enlèvent. Ils ne tolèrent nulle part la présence de saletés, de déchets ou de mauvaises odeurs. Il est évident que l’atmosphère d’une telle localité doit rester propre et saine. Les microbes pathogènes n’y auront aucune possibilité de se développer. Si, par accident, quelqu’un venait malgré tout à s’affaiblir et à tomber malade, il serait soigné en temps voulu ; ou, à tout le moins, sa maladie resterait limitée à son cas personnel et, ne se transmettant pas aux autres habitants, ne prendrait pas les proportions d’une vaste épidémie.
Mais si la nation musulmane ne peut maintenir ce niveau moral élevé, il doit au moins subsister en son sein un groupe chargé de préserver la santé religieuse et morale de la société. Ce groupe sera toujours prêt à accomplir ce service et s’emploiera à éliminer la souillure des pensées et des croyances des gens, ainsi que l’impureté de leurs dispositions et de leur caractère.
(Arabe)
Sens : Il doit nécessairement y avoir parmi vous un groupe qui appelle les gens au bien, ordonne le convenable et interdit le blâmable. (Sourate Âl-‘Imrân : 104)
Ce groupe est constitué conjointement des oulémas et des dirigeants. Pour lui, s’occuper d’ordonner le convenable et d’interdire le blâmable est aussi indispensable que l’est, pour le service chargé de la propreté de la ville et de la protection de la santé, de veiller à l’accomplissement de ses responsabilités. Si les membres de cette catégorie négligent l’accomplissement de leur devoir et s’il ne se trouve pas non plus, au sein de la nation, un groupe qui appelle au bien et détourne du mal, alors la ruine de la nation, du point de vue religieux et moral, est aussi certaine que l’est, du point de vue du corps et de la vie, la destruction d’une agglomération dépourvue de tout dispositif de propreté et de protection sanitaire. La raison pour laquelle les anciennes nations ont été frappées par la destruction est qu’il n’existait alors parmi elles aucun groupe pour les empêcher de faire le mal et les maintenir dans le bien.
(Arabe)
Sens : Pourquoi donc ne s’est-il pas trouvé, parmi les nations qui vous ont précédés, des gens instruits et avisés pour empêcher les hommes de semer la corruption sur terre, à l’exception du petit nombre que Nous avons sauvés parmi elles ? (Sourate Hûd : 116)
(Arabe)
Sens : Pourquoi leurs oulémas et leurs pieux guides ne les empêchaient-ils pas de tenir des propos infâmes et de consommer ce qui est illicite ? (Sourate al-Mâ’ida : 63)
Il est donc démontré par là que la responsabilité des oulémas, des pieux guides et des dirigeants de la nation est la plus importante qui soit. Ils ne sont pas seulement responsables de leurs propres actes ; la responsabilité des actes de toute la nation repose en grande partie sur eux. Que dire des dirigeants injustes, oppresseurs et adonnés au luxe, ainsi que des oulémas et des pieux guides qui les flattent ! Il est inutile de mentionner le sort qui les attend auprès d’Allah. Mais les dirigeants, les oulémas et les pieux guides qui, dans leur propre milieu, au sein de leur foyer et dans leurs khanqahs, font montre du plus haut degré de taqwâ, de piété, de dévotion et d’ascétisme ne seront pas non plus dispensés de rendre des comptes devant Allah. En effet, lorsque des tempêtes d’égarement et d’immoralité fondent de toutes parts sur leur nation, leur rôle n’est pas de rester assis, la tête humblement inclinée, dans le recoin de leur foyer ; leur rôle est au contraire de se jeter dans la mêlée comme des hommes courageux et, à l’aide de la force, des capacités et de l’influence qu’Allah leur a accordées, d’organiser une résistance contre ces tempêtes. Il ne leur incombe certes pas d’éloigner ces tempêtes, mais il leur incombe assurément d’engager contre elles toutes les forces dont ils disposent. S’ils font preuve de la moindre négligence dans cette tâche, leurs dévotions et pratiques cultuelles personnelles, pas plus que leur taqwâ et leur piété, ne les délivreront aucunement de la reddition de comptes dans l’au-delà. Si une épidémie se propage dans une ville et que des milliers de personnes commencent à en mourir, et que, dans une telle situation, un employé du service de la propreté et de la protection sanitaire reste chez lui à s’efforcer uniquement de préserver la vie de sa famille et de ses enfants, personne ne qualifiera jamais un tel employé de responsable innocent. Si un citoyen ordinaire agit ainsi, cela n’est pas aussi répréhensible ; mais si un fonctionnaire du service de la propreté et de la protection sanitaire agit de la sorte, il ne peut y avoir le moindre doute quant à sa culpabilité.
14
Foi et obéissance
[L’article fut publié pour la première fois en décembre 1934 dans le journal Tarjumān al-Qurʾān. — L’éditeur]
Quel que soit le type d’organisation sociale et quel que soit son objectif, deux choses sont toujours nécessaires à son établissement, à sa stabilité et à sa réussite. Premièrement, le principe et l’idéal sur lesquels une société sera fondée doivent être profondément enracinés dans l’ensemble de la société et en chacun de ses membres, et chacun d’eux doit leur être attaché au plus haut degré. Deuxièmement, un esprit d’obéissance et de discipline doit régner dans la société. Autrement dit, il faut obéir pleinement aux directives de celui qu’elle reconnaît comme son guide, se conformer strictement aux règles qu’il a établies et ne jamais franchir les limites qu’il a fixées. Ce sont là les conditions indispensables au succès de toute organisation. Qu’elle soit militaire ou politique, sociale ou religieuse et morale, une organisation ne peut ni s’établir ni atteindre son objectif sans ces deux conditions.
Parcourez toute l’histoire du monde. Personne ne pourra trouver un seul exemple de mouvement ayant réussi avec des lâches, des hypocrites, des désobéissants et des insoumis, et ayant continué d’exister jusqu’au bout. Il n’est même pas nécessaire de consulter l’histoire à ce sujet. Regardez simplement autour de vous. Que peut-on penser d’une armée qui n’est pas fidèle et obéissante à son propre État et à son chef militaire suprême, dont les soldats refusent d’observer les règles militaires, dont aucun soldat ne se montre disposé à quitter sa place lorsque retentit le clairon du rassemblement, et dont les soldats ignorent les ordres du commandant ? Peut-on appeler « armée » un tel rassemblement de soldats ? Peut-on espérer qu’une force aussi désordonnée remporte une bataille ? Que peut-on dire d’un État dont les sujets n’éprouvent aucun respect pour la loi, dont les règlements sont ouvertement violés, dont les bureaux sont dépourvus de toute discipline et dont les fonctionnaires refusent d’exécuter les ordres de l’autorité supérieure ? Un État peut-il subsister longtemps dans le monde avec de tels sujets et de tels dirigeants ? Les exemples de l’Allemagne et de l’Italie sont aujourd’hui sous les yeux du monde entier [Il s’agit ici d’une époque antérieure à la Seconde Guerre mondiale. — L’éditeur]. Le monde entier sait quelle puissance considérable Hitler et Mussolini ont acquise. Mais savez-vous quelle est la cause fondamentale de leur succès ? Ces deux choses : la foi et l’obéissance. Si les deux partis, nazi et fasciste, n’avaient pas été aussi fermement convaincus de leurs principes et de leurs idéaux et s’ils n’avaient pas été aussi strictement fidèles à leurs dirigeants, ils n’auraient jamais pu devenir aussi puissants ni connaître un tel succès.
Cette règle générale ne souffre aucune exception. La foi et l’obéissance sont en réalité l’âme même d’une organisation. Plus la foi est ferme et l’obéissance complète, plus l’organisation connaît le succès. À l’inverse, plus sa foi est faible et plus elle se détourne de l’obéissance, plus l’organisation s’affaiblit et plus elle échoue à atteindre son objectif. Il est absolument impossible que l’hypocrisie, l’incrédulité, la divergence des pensées, la rébellion, la désobéissance et le désordre se répandent dans une société ou une organisation, tout en y voyant ensuite se maintenir la discipline et progresser cette société dans tous les domaines de la vie. Ces deux situations sont totalement contradictoires. Depuis que les hommes ont commencé à habiter ce monde jusqu’à nos jours, elles n’ont jamais pu coexister. Si les lois de la nature sont immuables, cette loi ne peut pas davantage changer : ces deux situations ne peuvent jamais se concilier.
Tournons maintenant notre regard vers le peuple qui se présente comme musulman. Existe-t-il parmi les musulmans une seule forme d’hypocrisie et d’incrédulité que l’on puisse imaginer et qui n’y soit pas présente ? La société islamique compte aujourd’hui des gens qui ne connaissent même pas les enseignements fondamentaux de l’islam et s’accrochent encore aux croyances de l’ignorance préislamique. Elle compte aussi des gens qui doutent des principes fondamentaux de l’islam et vont jusqu’à proclamer publiquement ces doutes. Elle compte encore des gens qui ont ouvertement exprimé leur mécontentement et leur aversion à l’égard de la religion et de la piété. On y trouve également des gens qui ont préféré les idées et les conceptions reçues des infidèles aux enseignements donnés par Allah et Son Messager. On y trouve des gens qui donnent préséance aux coutumes et usages de l’ignorance préislamique ainsi qu’aux lois de l’impiété sur les prescriptions établies par Allah et Son Messager. Cette société compte aussi des gens qui dénigrent les pratiques islamiques afin de satisfaire les ennemis d’Allah et de Son Messager. Elle compte enfin des gens qui, pour leurs intérêts les plus mesquins et les plus insignifiants, sont prêts à infliger de graves dommages à l’édifice islamique ; ils soutiennent l’impiété contre l’islam, servent les infidèles contre les intérêts de l’islam et prouvent par leur comportement que l’islam ne leur est même pas cher, puisqu’ils ne sont pas prêts à accepter le moindre sacrifice pour lui. En somme, à l’exception d’un groupe insignifiant de musulmans dotés d’une foi solide et d’une conviction juste, la grande majorité de cette nation est remplie de gens de cette sorte, hypocrites et égarés dans leurs croyances.
Voilà pour la foi. Considérons maintenant l’obéissance. Dès qu’un observateur se rend dans un quartier musulman, il peut y voir un spectacle singulier. L’appel à la prière retentit ; mais parmi les nombreux musulmans, personne ou presque n’a conscience de celui que le muezzin appelle ni de la raison pour laquelle il l’appelle. L’heure de la prière arrive, puis s’en va ; mais, à l’exception d’un groupe insignifiant, tous les autres musulmans refusent d’abandonner pour Allah leurs activités et leurs divertissements. Chaque année arrive le mois de Ramadan ; mais, dans bien des familles musulmanes, on ne trouve même pas la conscience de l’importance de ce mois. Durant cette période, de nombreux musulmans mangent et boivent ouvertement et n’éprouvent pas la moindre honte de ne pas jeûner ; au contraire, ils cherchent à faire honte à ceux qui jeûnent. De plus, parmi ceux qui observent le jeûne, rares sont ceux qui le font avec un plein sens de la responsabilité et du devoir ; les uns jeûnent par simple coutume, les autres parce qu’ils le considèrent bénéfique pour la santé, tandis que d’autres, tout en jeûnant, commettent tout ce qu’Allah et Son Messager ont interdit. L’observance de la zakat et du pèlerinage est encore plus dégradée. La distinction entre le licite et l’illicite, entre le pur et l’impur, est en voie de disparaître presque entièrement parmi les musulmans. En vérité, quelle chose interdite par Allah et Son Messager les musulmans ne sont-ils pas en train de rendre licite ? Quelle limite fixée par Allah et Son Messager ne transgressent-ils pas ? Quelle règle établie par Allah et Son Messager ne violent-ils pas ? Selon les recensements, le nombre des musulmans atteint des dizaines de millions. Mais parmi ces dizaines de millions, combien y en a-t-il par centaine ou même par millier — combien par cent mille — qui soient fidèles aux prescriptions d’Allah et de Son Messager et observent véritablement la loi islamique ?
En vérité, le sort qui doit être celui d’une nation où se répand la maladie de l’hypocrisie et de la faiblesse de la foi, où le sens des responsabilités et du devoir n’existe plus, et d’où l’obéissance et le respect de la loi ont disparu, c’est exactement celui que connaissent les musulmans. Aujourd’hui, les musulmans sont assujettis et vaincus dans le monde entier. Même là où ils disposent de leur propre pouvoir d’État, ils ne sont pas libérés de la domination morale, intellectuelle et matérielle d’autrui. Leur ignorance, leur manque d’instruction, leur pauvreté et leur misère sont devenus proverbiaux. La déchéance morale les a conduits aux limites extrêmes de l’humiliation. Autrefois, grâce à leurs qualités de loyauté, de fidélité, de véracité et de respect des promesses, entre autres, ils occupaient le rang le plus élevé ; ces qualités sont aujourd’hui passées d’eux à d’autres, et ont été remplacées par la trahison, le mensonge, la tromperie, le non-respect des engagements et la mauvaise conduite. Du point de vue de la taqwa, de la piété et de la pureté morale, ils sont sur le point de devenir presque entièrement vides de toute substance. Le sens de l’honneur social et national disparaît progressivement parmi eux. Ils ne possèdent pas la moindre trace de discipline et d’organisation. Leurs cœurs se sont remplis d’aversion et de répugnance les uns envers les autres. Ils n’ont plus la capacité de travailler ensemble pour un intérêt ou un objectif commun. Aux yeux des autres nations, ils sont profondément humiliés et méprisés. La confiance que les autres nations avaient en eux a disparu, et le peu qui en reste est en train de disparaître à son tour. Leur force nationale, sociale et collective s’est affaiblie. Leur civilisation et leur culture nationales sont sur le point de disparaître. Ils sont devenus incapables de préserver leurs droits et d’assurer la sauvegarde de leur dignité nationale. L’instruction s’est répandue parmi eux, et la proportion de diplômés, de titulaires de diplômes supérieurs et de personnes formées en Europe ne cesse également d’augmenter ; le nombre de ceux qui vivent dans des bungalows de style moderne, se déplacent en automobile, portent des costumes, détiennent de grands titres et occupent de hautes fonctions augmente certes de jour en jour ; mais ils sont aujourd’hui totalement privés des très hautes qualités morales dont ils étaient autrefois parés. L’influence et le prestige qu’ils exerçaient sur les nations voisines n’en laissent aujourd’hui plus la moindre trace. Le respect, la considération, la force et les capacités dont ils jouissaient autrefois n’existent plus aujourd’hui, et des signes plus graves encore se manifesteront à l’avenir.
À l’égard de toute religion, civilisation ou organisation sociale, deux seules attitudes sont acceptables pour l’être humain. S’il en fait partie, il doit croire pleinement en ses principes fondamentaux et observer entièrement ses lois, ses règles et ses dispositions. S’il n’en est pas capable, il ne peut en faire partie ou, s’il en fait partie, il doit s’en retirer ouvertement. Aucune troisième voie ne peut être raisonnablement admise entre ces deux-là. Il ne peut être cohérent qu’un individu appartienne à un système politique, soit reconnu comme l’un de ses membres, revendique sa loyauté envers lui, tout en désobéissant totalement ou partiellement à ses principes fondamentaux, en s’opposant aux lois qu’il a établies et en se soustrayant à l’observation de ses usages, de ses règles et de ses dispositions. La conséquence inévitable d’une telle attitude est que l’hypocrisie s’installe dans le caractère des gens. La sincérité et le désintéressement quitteront leur cœur. Ils ne pourront éprouver dans leur cœur ni enthousiasme ni résolution ferme pour une noble cause. Le sens des responsabilités, la conscience du devoir, l’obéissance à la loi et la discipline les abandonneront. Ils ne posséderont alors même plus l’aptitude à devenir des citoyens utiles à quelque société que ce soit. Avec de telles faiblesses, incapacités et défauts, ils deviendront une immense malédiction pour toute société à laquelle ils appartiendront. Pour toute civilisation dans le corps de laquelle ils pénétreront, ils se révéleront être purement et simplement les germes de la lèpre. Toute religion dont ils suivront les enseignements, ils la déformeront complètement. Plutôt que de se dire musulmans avec toutes ces qualités, il leur serait cent fois préférable de rejoindre le groupe dont les principes et l’idéal correspondent à leurs convictions et dont ils souhaitent suivre la ligne de conduite. En vérité, un mécréant qui croit de tout son cœur en sa religion et sa civilisation et qui en observe les usages et les règles vaut au moins mieux qu’un musulman hypocrite.
Ceux qui considèrent l’éducation occidentale, la civilisation moderne, la prospérité économique et l’acquisition de droits politiques comme le remède aux maux nationaux des musulmans se trompent sans aucun doute. Par Allah ! Même si chaque musulman devenait titulaire d’un master, d’un doctorat ou avocat, s’enrichissait considérablement, se parait de la tête aux pieds de vêtements occidentaux et occupait tous les postes de l’administration de l’État ainsi que tous les sièges des conseils [Il convient de préciser qu’il est ici question des postes officiels et des sièges des conseils de l’Inde britannique. — NDLR]
— et qu’ils s’en emparent, si la maladie de l’hypocrisie demeure cachée dans leur cœur, s’ils ne reconnaissent pas le devoir comme tel et s’habituent à la désobéissance, à la rébellion et à la conduite indisciplinée, ils resteront plongés dans l’humiliation, la honte et la faiblesse comme aujourd’hui. En vérité, ni leur instruction, ni leur éducation, ni leurs manières, ni leurs richesses, ni leur pouvoir d’État ne pourront les sauver du profond précipice [ici, le mot « précipice » signifie la sujétion] dans lequel ils sont tombés à cause de leur nature, de leur caractère et de leur moralité. Si les musulmans veulent progresser et s’élever, et se tenir debout en tant que nation puissante et digne, ils doivent avant tout développer les qualités de foi et d’obéissance à la loi. Sans cela, ils ne pourront acquérir de force dans leur vie individuelle, pas plus que la discipline ne pourra revenir dans leur vie nationale. De plus, leur force collective ne pourra jamais atteindre une puissance suffisante pour leur permettre de s’élever dans la vie de ce monde. Car une nation dispersée et désunie, dont l’état moral et intérieur de la population est extrêmement lamentable, ne pourra jamais relever la tête face aux nations fermes, puissantes et bien organisées du monde. Aussi grand soit-il, un tas de brindilles ne pourra jamais être considéré comme une forteresse.
Ceux qui propagent l’incroyance et la désobéissance parmi les musulmans sont les pires ennemis de l’islam et des musulmans. Ce sont les hypocrites de la pire espèce ; leur existence est plus dangereuse pour les musulmans que celle de mécréants armés. Car ils n’attaquent jamais de l’extérieur ; ils restent plutôt dans la maison et y posent secrètement de la dynamite. Ils veulent avilir les musulmans dans les affaires de la religion comme dans celles du monde. Au sujet de cette catégorie de gens, le Noble Coran dit qu’après être eux-mêmes devenus mécréants, ils souhaitent vous rendre mécréants de la même manière : (en arabe) « Ils souhaitent que vous deveniez mécréants comme ils le sont devenus, afin que vous soyez semblables à eux. » (Sourate An-Nisâ’, 4:89) Le minimum à faire pour se protéger de leurs méfaits est que ceux qui sont musulmans de cœur et d’âme et souhaitent le rester rompent leurs relations avec eux — (en arabe) « Ne les prenez pas pour amis et protecteurs » — faute de quoi le Coran leur a annoncé ce châtiment suprême : il faudra les combattre.
(Arabe)
(S’ils refusent de l’admettre, saisissez-les et mettez-les à mort où que vous les trouviez.)
15
Le sens véritable du mot « musulman »
(L’article fut publié pour la première fois en novembre 1933 dans la revue Tarjumân al-Qur’ân. — L’éditeur)
Dans nos conversations quotidiennes, nous employons souvent certains mots et certaines expressions que tout le monde prononce, mais dont très peu de gens comprennent le sens. À force d’être employés, ils n’ont fait qu’acquérir dans l’esprit des gens une signification approximative. Lorsque les locuteurs prononcent ces mots, ils ont à l’esprit ce genre de sens. Et lorsque les auditeurs les entendent, c’est également ce genre de sens qu’ils en comprennent. Mais le sens vaste et profond pour lequel ces mots ont été forgés demeure inconnu non seulement des ignorants, mais même de nombreux grands savants.
On peut citer à titre d’exemple les deux mots « islam » et « musulman ». Avec quelle profusion ces deux mots sont-ils prononcés, et quelle influence étendue n’exercent-ils pas sur notre langage ! Mais combien de ceux qui les prononcent le font-ils en les comprenant réellement ? Et combien d’auditeurs comprennent leur sens véritable, celui pour lequel ils ont été forgés ? Laissons de côté les non-musulmans. Plus de 99 % des musulmans eux-mêmes se présentent comme « musulmans » et prononcent le mot « islam » pour exprimer leur religion ; mais savent-ils ce que signifie être « musulman » et quel est le sens véritable du mot « islam » ? Ils l’ignorent. Il convient donc de proposer ici quelques explications sur ces deux mots.
Si l’on examine la situation des gens du point de vue de leurs croyances et de leur comportement religieux, on trouve généralement trois catégories de personnes :
1. La première catégorie est constituée de ceux qui revendiquent la liberté d’opinion et d’action. Ils s’en remettent à leur propre opinion en toute circonstance. Ils considèrent le jugement de leur propre conscience et de leur raison comme infaillible. Ils adoptent la ligne de conduite qui leur paraît juste selon leur propre conception. Ils n’ont aucun rapport avec l’observance d’une religion particulière.
2. Les membres de la deuxième catégorie professent apparemment une religion, mais, en réalité, ils suivent leurs propres conceptions. Ils ne se tournent pas vers la religion pour déterminer leurs croyances et leurs règles de conduite ; ils établissent plutôt dans leur esprit certaines croyances en fonction de leur nature psychique, de leurs inclinations, de leurs intérêts et de leurs besoins ; ils adoptent quelques méthodes d’action inventées de toutes pièces, puis s’efforcent de façonner la religion selon celles-ci — comme s’ils n’étaient pas les disciples de la religion, mais que la religion fût leur disciple.
3. Les membres de la troisième catégorie n’agissent jamais à l’aide de leur propre jugement et de leur raison. Ils maintiennent leur conscience et leur raison inactives et, les yeux fermés, se contentent d’imiter les autres — qu’il s’agisse de leurs pères et grands-pères ou d’autres personnes de leur époque.
Le premier groupe se sacrifie au nom de la liberté, mais il ne sait même pas quelles en sont les limites exactes. Il ne fait aucun doute que la liberté de pensée et d’action est légitime dans une certaine mesure. Mais lorsqu’elle dépasse ses propres limites, elle devient la cause de l’égarement. Celui qui, en toute circonstance, s’en remet à sa propre opinion et ne suit, en toute matière, que les indications de son intelligence est en réalité victime de l’illusion selon laquelle son intelligence a maîtrisé tous les domaines du savoir, qu’aucune vérité ni aucune difficulté ne lui est cachée, qu’il connaît les voies menant à toutes les destinations, qu’il est parfaitement au fait de la logique de toutes les doctrines et qu’il connaît, pour chaque voie, aussi bien son terme que son commencement. Cette idée de connaissance et de conscience est en réalité une pure illusion. Si l’être humain faisait réellement de son intelligence son seul guide, son intelligence elle-même lui révélerait que les qualités dont son aveugle disciple l’imagine paré ne sont en réalité pas les siennes. Celui qui le considère comme son unique guide et veut suivre la route selon ses seules indications ne pourra en aucune manière échapper aux coups, aux faux pas, à l’égarement, à l’erreur et à la destruction.
En réalité, cette forme de liberté de pensée et d’action est funeste pour la culture et la civilisation. La revendication de la liberté consiste à ce que l’individu n’adhère qu’à la croyance religieuse qui lui paraît irréprochable selon sa propre conception et qu’il adopte uniquement la voie que son intelligence juge correcte. En revanche, la culture et la civilisation exigent que les membres soumis à cet ordre social s’accordent sur quelques convictions et idées fondamentales et qu’ils suivent, dans leur vie concrète, les règles, méthodes et dispositions particulières établies pour organiser et diriger la vie en société. Il existe donc une opposition manifeste entre la liberté de pensée et d’action et la culture et la civilisation. La liberté engendre chez l’individu l’orgueil, l’intempérance et l’anarchie. La civilisation exige de lui l’obéissance, la soumission, ainsi que la discipline et l’assujettissement. Là où régnera une liberté totale, il n’y aura ni civilisation ni vie en société. Et là où il y aura une civilisation, l’individu devra sacrifier dans une large mesure sa liberté de pensée et d’action.
La situation du deuxième groupe est encore pire que celle du premier. Le premier groupe est simplement dans l’erreur ; le second est en outre menteur, hypocrite, trompeur et envieux. Si, dans les limites raisonnables de l’interprétation et de l’analyse, une personne parvient à harmoniser sa religion, sa manière de penser et ses inclinations, elle peut obéir à sa religion tout en jouissant de la liberté de pensée et d’action. Si les inclinations d’un être humain sont contraires à la religion et que, malgré cela, il considère la religion comme correcte et ses propres inclinations comme erronées, on pourra encore, dans une large mesure, tenir pour vraie sa prétention de suivre réellement la religion dont il se dit adepte. Mais si l’enseignement explicite de la religion
et ses commandements sont entièrement différents de ses croyances et de sa conduite, s’il considère ses propres idées comme vraies et l’enseignement de la religion comme erroné, et que malgré cela il s’efforce de façonner l’enseignement religieux selon ses propres idées et ses propres usages afin de se maintenir dans les limites de la religion, nous ne qualifierons pas un tel individu d’imbécile ; car où un imbécile pourrait-il accomplir une tâche aussi précautionneuse ? Nous sommes contraints de le qualifier d’infidèle. Nous devons également supposer qu’il manque en lui le courage nécessaire pour déclarer ouvertement sa révolte contre la religion ; c’est pour cela qu’il s’est fait passer pour un adepte de la religion par la voie de l’hypocrisie. Sinon, qu’est-ce qui l’a empêché de rejeter une religion dont l’enseignement est contraire à ses conclusions intellectuelles et entièrement opposé à ses pensées et convictions véritables ? Et qui l’a empêché de suivre les voies qu’il désire ardemment emprunter ?
Le troisième groupe est, du point de vue intellectuel, le plus dégradé. L’erreur des deux premiers groupes est qu’ils veulent obtenir de l’intelligence autant qu’elle est incapable de fournir. L’erreur de ce groupe est qu’il n’exerce absolument pas son intelligence, ou que, même s’il l’exerce, cela revient au même que de ne pas le faire ! Pour un homme intelligent, quoi de plus honteux que de n’avoir, à l’appui de la doctrine religieuse à laquelle il croit, d’autre preuve que le fait que ses ancêtres y croyaient eux aussi, ou que telle nation progressiste y croit ? De même, celui qui suit certaines pratiques dans ses affaires religieuses ou mondaines simplement parce qu’elles sont en usage depuis l’époque de ses ancêtres, ou qui adopte certaines pratiques simplement parce qu’elles sont répandues parmi les nations influentes de son époque, prouve en réalité qu’il ne possède aucune aptitude lui permettant de distinguer, dans son esprit, le vrai du faux et l’exact de l’erroné. C’est uniquement parce qu’il est né par hasard dans une famille hindoue qu’il a considéré l’hindouisme comme juste. De même, s’il était né dans une famille musulmane, il aurait reconnu l’islam comme porteur de vérité. Et s’il avait été l’enfant d’un chrétien, il se serait sacrifié pour le christianisme. De même, c’est seulement par hasard qu’à son époque il a considéré les usages des Firangis comme la mesure de la civilisation. Si les Chinois avaient été puissants, il aurait assurément reconnu les usages chinois comme la mesure de la civilisation. Et aujourd’hui, il va commencer à considérer les Noirs du monde comme la mesure de l’humanité.
Ce n’est pas une preuve de la vérité et de la justesse d’une chose qu’elle nous soit transmise depuis nos ancêtres ou qu’elle soit actuellement en usage dans le monde. Dans le monde, bien des actes insensés ont été commis autrefois, et il s’en commet encore aujourd’hui. Notre tâche n’est pas de suivre aveuglément toutes ces absurdités.
Notre tâche n’est pas non plus de suivre les yeux fermés n’importe quelle pratique ancienne ou moderne, ni d’avancer en faisant route avec n’importe quel voyageur, qu’il nous conduise vers une forêt d’épines ou vers un immense précipice. Car Allah nous a donné l’intelligence et la raison afin que nous distinguions le bien du mal dans le monde, que nous examinions l’imitation et l’authentique et que, avant de prendre quelqu’un pour guide, nous regardions attentivement dans quelle direction il nous conduit. L’islam considère ces trois groupes comme égarés.
À propos du premier groupe, Il dit que, de même qu’ils ne reconnaissent aucune personne éclairée comme guide, ils ne disposent pas non plus d’un rayon de lumière leur permettant de progresser. Leur exemple est celui d’un homme qui avance dans l’obscurité en tâtonnant, guidé uniquement par des suppositions. Il se peut qu’il suive parfois le droit chemin, mais il peut aussi tomber dans un trou. En effet, la supposition n’est pas une chose certaine. Elle peut être juste ou erronée ; la probabilité d’erreur est même plus grande :
وما يتبع الذين يدعون من دون الله شركاء ان يتبعون الا الظن وانهم ال يخرصون
Sens : Savez-vous ce que suivent ceux qui considèrent d’autres qu’Allah comme associés à la divinité et les invoquent ? Ils ne suivent que conjectures et imaginations, et ne se dirigent qu’au gré de leurs suppositions. (Sourate Yûnus : 66)
ان يتبعون الا الظن وان الظن لايغنى من الحق شيئا
Sens : Ils ne se fondent que sur des conjectures ; or la conjecture ne guide en rien vers la vérité. (Sourate an-Najm : 28)
ان يتبعون الا الظن وما تهوى الانفس ولقد جاءهم من ربهم الهدى ط ام للانسان ما تمنى
Sens : Ils ne suivent rien d’autre que les conjectures et les désirs de leurs passions, alors qu’une orientation leur est venue de leur Seigneur. Pour l’homme, la vérité serait-elle seulement ce qu’il désire ? (Sourate an-Najm : 23-24)
افرءيت من اتخذ الهه هوه واضله الله على علم وختم على سمعه وقلبه وجعل على بصره غشاوة فمن يهديه من بعد الله
Sens : As-tu vu celui qui a fait de son désir son dieu ? Allah l’a égaré malgré sa connaissance, a scellé son ouïe et son cœur, et a placé un voile sur ses yeux. Qui donc, en dehors d’Allah, pourrait encore le guider ? (Sourate al-Jâthiya : 23)
ومن اضل ممن اتبع هواه بغير هدى من الله ط ان الله لا يهدى القوم الظلمين
Sens : Qui est plus égaré que celui qui suit ses propres passions au lieu de la guidance accordée par Allah ? Allah n’accorde jamais Sa guidance à de tels injustes. » (Sourate Al-Qasas : 50)
Au moment de la révélation du Coran, les Enfants d’Israël représentaient le deuxième groupe. Ils prétendaient être les disciples de Moïse (paix sur lui) et suivre la Torah. Pourtant, la plupart de leurs convictions et de leurs comportements étaient contraires à la voie suivie par Moïse (paix sur lui) et aux enseignements énoncés dans la Torah. Plus étonnant encore, ils n’éprouvaient pas la moindre honte pour de tels agissements injustes. Au lieu de conformer leurs idées et leurs pratiques aux enseignements de la Torah, ils altéraient la Torah elle-même, dans sa lettre comme dans son sens, afin de la modeler selon leurs propres idées et pratiques. Dissimulant les véritables enseignements de la Torah, ils proclamaient leurs propres conceptions comme étant les enseignements de la Torah. Ils injuriaient, traitaient de menteurs et allaient même jusqu’à tuer les serviteurs d’Allah qui les avertissaient de ces égarements et de ces comportements trompeurs, et les appelaient à suivre la parole divine plutôt que leurs propres désirs. C’est pourquoi le Coran dit à leur sujet :
يحرفون الكلم من مواضعه ونسوا حظا مما ذكروا به ولا تزال تطلع على خائنة منهم الا قليلا منهم
Sens : Ils déplacent les paroles de leur place véritable et ont oublié une grande partie des exhortations qui leur avaient été adressées. Tu ne cesses d’apprendre quelque nouvelle de leur trahison, à l’exception d’un petit nombre d’entre eux qui y ont échappé. » (Sourate Al-Ma’idah : 13)
يااهل الكتب لم تلبسون الحق بالباطل وتكتمون الحق وانتم تعلمون
Sens : Ô gens du Livre ! Pourquoi mêlez-vous la vérité au mensonge et cachez-vous sciemment la vérité ? » (Sourate Al ‘Imran : 71)
كلما جاءهم رسول بما لاتهوى انفسهم فريقا كذبوا وفريقا يقتلون
Sens : Chaque fois qu’un prophète leur apportait un message contraire aux désirs de leur âme, ils traitaient certains de menteurs et en tuaient d’autres. » (Sourate al-Mâ’ida : 70)
Puis il leur fut clairement dit :
(Arabe)
Sens : Vous ne trouverez la voie droite que lorsque vous aurez établi la Torah et l’Évangile et que vous aurez cru au Livre descendu vers vous de la part de votre Seigneur, c’est-à-dire le Coran. » (Sourate al-Mâ’ida : 68)
Concernant le troisième groupe, le Coran dit :
(Arabe)
Sens : Chaque fois qu’on leur a dit : « Suivez les prescriptions révélées par Allah », ils ont répondu : « Nous suivrons uniquement la voie sur laquelle nous avons vu nos ancêtres marcher. » Quoi donc ! Même si leurs ancêtres ne comprenaient rien, ne savaient rien et n’avaient pas trouvé la voie droite, les suivraient-ils malgré tout ? » (Sourate al-Baqara : 170)
(Arabe)
Sens : Chaque fois qu’on leur a dit : « Venez à ce qu’Allah a révélé et au Messager », ils ont répondu : « La voie sur laquelle nous avons vu marcher nos ancêtres nous suffit. » Mais même si leurs ancêtres ne savaient rien et n’avaient pas trouvé la voie droite, cette voie leur suffirait-elle donc ? » (sourate al-Mâ’ida : 104)
(Arabe)
Sens : Si tu suis la majorité des habitants de la terre, ils t’égareront du chemin d’Allah ; ils ne suivent que des conjectures. Leur voie repose entièrement sur des suppositions et des conjectures. » (sourate al-An‘âm : 116)
Le Coran qualifie d’aveugles, de sourds-muets et de sourds ceux qui ne font pas usage de leur raison, ne discernent pas l’authentique du falsifié, mais se contentent de suivre aveuglément les autres :
(Arabe)
Sens : Ils sont aveugles, sourds-muets et sourds. C’est pourquoi ils ne comprennent rien. » (sourate al-Baqara : 171)
Ils ont été comparés au bétail, et même déclarés plus vils que lui. En effet, le bétail est naturellement dépourvu de raison ; mais eux, bien qu’ils possèdent la raison, ne l’utilisent pas :
(Arabe)
Sens : Leur exemple est celui des bêtes ; bien plus, ils sont pires qu’elles et demeurent inconscients. » (Sourate Al-A‘râf : 179)
Après avoir rejeté ces trois groupes extrémistes, le Coran veut constituer un groupe composé de gens qui adhéreront unanimement à la voie du juste milieu (arabe). Ce groupe demeurera toujours établi dans l’équité et la justice (arabe).
En quoi consiste cette voie du juste milieu ? Il faut déchirer le voile que les anciennes coutumes et l’éducation moderne ont placé devant la vue des gens, ouvrir les yeux à la lumière limpide d’un jugement sain et examiner attentivement ce qui est vrai et ce qui est faux. Il faut déterminer si l’athéisme est juste ou si la doctrine divine l’est ; si le tawhîd est juste ou si c’est le shirk ; si les hommes ont besoin ou non de la loi divine pour suivre le droit chemin ; si les prophètes — que la paix soit sur eux — et Muhammad — que la bénédiction et la paix d’Allah soient sur lui — étaient véridiques ou, à Dieu ne plaise, menteurs ; si la voie de vie présentée par le Coran est droite ou déviante. Si le cœur des gens témoigne que la foi en Allah est une exigence naturelle de la nature humaine et qu’en réalité Il est bien Allah, sans aucun associé ; si leur conscience reconnaît que la lumière accordée par Allah est absolument nécessaire pour que l’être humain suive le droit chemin, et que cette lumière est précisément celle que les prophètes — que la paix soit sur eux —, véritables guides de l’humanité, ont apportée ; si, en voyant la vie pure de Muhammad — que la bénédiction et la paix d’Allah soient sur lui —, les gens acquièrent la conviction qu’un homme d’un caractère aussi élevé ne pourrait jamais tromper le monde et que sa prétention à être le Messager d’Allah est incontestablement véridique ; si, après avoir étudié le Coran, leur raison conclut que tout ce que ce Livre sublime a présenté constitue l’unique voie droite pour les croyances et la conduite humaines, alors il leur incombe absolument de croire en cette chose — dont leur conscience atteste la vérité — sans craindre les blâmes ni l’opposition du monde entier, en purifiant leur cœur et leur esprit de toute crainte de perte et de toute séduction du gain.
En outre, lorsque, au moyen d’un intellect sain, on a distingué le vrai du faux, abandonné le faux et cru au vrai, le rôle de l’intellect consistant à vérifier, à examiner et à critiquer prend également fin. Après l’adhésion à la foi, le pouvoir de décider et de donner des directives passe des mains de l’intellect à celles d’Allah, de Son Messager et de Son Livre. Dès lors, il n’appartient plus aux gens de prendre les décisions ; leur rôle consiste seulement à accepter humblement chacune des prescriptions d’Allah et de Son Messager. Ils peuvent utiliser leur intellect pour comprendre ces prescriptions, en dévoiler les subtilités et la logique, et les appliquer aux moindres détails de leur vie. Mais nul n’a le droit de modifier, si peu que ce soit, une prescription divine. Que la logique et la pertinence d’une prescription soient compréhensibles ou non pour les gens, qu’elle réussisse ou non l’épreuve des critères intellectuels, que l’ordre d’Allah et le commandement du Messager soient conformes ou contraires aux usages, aux coutumes et aux traditions du monde, leur devoir est de s’y soumettre sans condition. Dès lors qu’ils ont accepté Allah, reconnu le Messager comme le Messager d’Allah et cru que tout ce que le Messager présente vient d’Allah et qu’il ne présente rien de sa propre invention (arabe), la conséquence logique de cette foi et de cette conviction est qu’ils accordent préséance au Livre d’Allah et à la Sunna du Messager sur leur propre intellect et s’abstiennent de soumettre toutes les croyances et prescriptions exposées par le Messager de la part d’Allah à l’examen de leur propre intelligence, de leur savoir, de leur expérience ou des pensées et des actes d’autres hommes. Celui qui se prétend croyant tout en désobéissant aux prescriptions divines contredit lui-même sa propre prétention. Il ne sait pas qu’il existe une contradiction manifeste entre la foi et la désobéissance. Il ne sait pas non plus que l’ordre et la discipline (arabe) ne s’établissent que par l’obéissance et la soumission. La désobéissance n’est rien d’autre qu’un autre nom de l’anarchie. Cet équilibre et cette voie du juste milieu portent le nom d’islam. Ceux qui suivent cette voie sont appelés musulmans.
L’islam signifie soumission, obéissance et acceptation. Celui qui accepte sans protester l’ordre de celui qui commande et l’interdiction de celui qui interdit est appelé musulman. Ce nom lui-même révèle donc cette vérité : après avoir abandonné les trois groupes mentionnés et leurs méthodes d’action, ce quatrième groupe a été établi sur une nouvelle idéologie, précisément pour suivre les commandements d’Allah et du Messager et s’incliner devant eux. Ce groupe n’a pas pour rôle de suivre uniquement son propre jugement dans chaque affaire. Il ne peut pas non plus accepter de la loi d’Allah seulement ce qui correspond à ses intérêts et rejeter ce qui leur est contraire, ni délaisser le Livre d’Allah et la Sunna du Messager pour suivre indistinctement tous les hommes, qu’ils soient vivants ou morts.
En vérité, l’explication du Noble Coran à ce sujet est parfaitement claire. Le Coran dit que lorsqu’un commandement d’Allah et du Messager intervient dans une affaire quelconque, les croyants n’ont plus le choix de l’accepter ou de ne pas l’accepter :
(Arabe)
Sens : Il n’appartient à aucun croyant ni à aucune croyante, lorsqu’Allah et Son Messager ont décidé d’une affaire, de conserver le moindre choix de décider eux-mêmes à ce sujet. Quiconque désobéit à Allah et à Son Messager s’égare manifestement. » (Sourate Al-Ahzâb : 36)
Il dit que l’abrogation d’une partie du Livre d’Allah est une humiliation extrême ici-bas et dans l’au-delà :
(Arabe)
Sens : Croyez-vous donc en une partie du Livre (d’Allah) et rejetez-vous l’autre ? Quiconque parmi vous agit ainsi ne recevra d’autre châtiment que d’être couvert d’une humiliation extrême dans la vie d’ici-bas, puis, dans l’au-delà, d’être précipité vers le plus dur des châtiments. Allah n’est pas inattentif à ce que vous faites. » (Sourate Al-Baqara : 85)
Il dit que le jugement doit être rendu conformément au Livre d’Allah, qu’il plaise ou non aux gens :
(Arabe)
Sens : Juge donc entre eux d’après le Livre qu’Allah a fait descendre, et ne suis pas leurs passions en rejetant la vérité venue d’Allah. » (Sourate Al-Maïda : 48)
Il dit que celui qui ne juge pas conformément au Livre d’Allah est un fāsiq :
(Arabe)
Cela signifie : « Tout jugement contraire au Livre d’Allah est un jugement de l’époque de l’ignorance. » (Sourate Al-Mâ’idah : 47)
(Arabe)
Cela signifie : « Cherchent-ils donc le jugement de l’époque de l’ignorance ? Or, qui donc peut rendre un meilleur jugement qu’Allah pour des gens convaincus ? » (Sourate Al-Mâ’idah : 50)
Il dit : Ô vous qui croyez ! Obéissez à Allah, à Son Messager et à ceux d’entre vous qui détiennent l’autorité. Et si vous croyez véritablement en Allah et au Jour dernier, alors, quel que soit le sujet de votre désaccord, renvoyez-en le jugement à Allah et à Son Messager : c’est la meilleure voie et c’est aussi la meilleure issue. (Ô Prophète !) N’as-tu pas vu ceux qui prétendent croire au Livre qui t’a été révélé ainsi qu’aux Livres révélés avant toi, mais qui veulent prendre pour juges, dans leurs affaires, des gens désobéissants à Allah, alors qu’il leur avait été ordonné de les rejeter ? Satan ne cherche pourtant qu’à les égarer et à les détourner du droit chemin. Chaque fois qu’on leur dit : « Venez au Livre révélé par Allah et venez au Messager », tu vois les hypocrites se détourner de toi. … Nous n’avons envoyé aucun Messager si ce n’est afin qu’il soit obéi conformément à la loi d’Allah. … Non, par ton Seigneur ! Ils ne seront nullement croyants tant qu’ils ne te prendront pas pour juge de leurs différends. Et cela ne suffit pas : ils ne doivent éprouver dans leur cœur aucune réticence à l’égard du jugement que tu rendras et doivent s’y soumettre pleinement et sans la moindre objection. » (Sourate An-Nisâ’ : versets 59-65)
Cette analyse a clairement fait ressortir la logique de l’appellation « islam » et « musulman ». Il convient maintenant que chacun réfléchisse profondément à la mesure dans laquelle le terme « musulman » peut s’appliquer à nous — nous qui avons fait inscrire le nom de musulmans dans les listes du recensement — et à la mesure dans laquelle il est justifié de qualifier notre conduite et notre manière d’agir d’« islam ».
16
La véritable source de la force des musulmans
[L’article a été publié pour la première fois en janvier 1935 dans la revue Tarjumân al-Qur’ân. — L’éditeur]
C’était au début du IIe siècle de l’hégire. Il s’agit de Sajistan et de Durkhajer
[Ancien nom de l’Afghanistan actuel.]
Le souverain de l’époque, dont le titre dynastique était Rutbîl, avait cessé de verser le tribut au représentant des Banû Umayya. C’est pourquoi des expéditions militaires étaient continuellement menées contre lui. Mais il ne consentit en aucune manière à se soumettre. Yazîd ibn Abd al-Malik lui envoya un jour un émissaire afin de lui réclamer le tribut. Celui-ci demanda alors à l’émissaire musulman : « Où sont passés ceux qui venaient auparavant percevoir le tribut ? Leur ventre était collé au dos comme celui des affamés, une tache noire marquait leur front et ils portaient des feuilles de palmier. »
On lui répondit qu’ils avaient été vaincus. Rutbîl dit : « Bien que vos visages soient plus distingués que les leurs, ils étaient plus fidèles à leurs promesses et plus forts que vous. »
Les historiens rapportent qu’après avoir prononcé ces paroles, Rutbîl refusa de verser le tribut et demeura indépendant de l’État islamique pendant près d’un demi-siècle.
C’était une époque où vivaient encore un grand nombre de tâbi‘ûn et de tâbi‘ al-tâbi‘ûn. C’était l’époque des imams mujtahids. À ce moment-là, un seul siècle s’était écoulé depuis la disparition du Noble Prophète, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui. Les musulmans dominaient le monde en tant que nation vivante et puissante. Ils avaient pris le pouvoir en Iran, en Irak, à Rome, en Égypte, en Afrique, en Espagne et dans d’autres pays. En matière d’équipement, de splendeur et de richesses, aucune nation au monde ne leur était alors comparable. Tout cela était pleinement présent. Leur foi était également vivace dans leurs cœurs. Ils observaient les prescriptions de la Sharî‘a bien davantage qu’aujourd’hui. Il existait une organisation fondée sur les ordres des dirigeants et leur exécution. Une discipline rigoureuse régnait dans toute la nation. Pourtant, ceux qui avaient éprouvé leur force face aux affamés, aux pauvres et aux habitants du désert de l’époque des Compagnons ressentirent une différence entre le ciel et la terre séparant ces hommes parés de tous ces équipements et ceux qui en étaient dépourvus. De quelle différence s’agissait-il ? Les historiens voudront peut-être la qualifier simplement de différence entre la civilisation rurale et la civilisation ancienne. Ils diront que les anciens habitants du désert étaient plus endurants, tandis que les générations suivantes étaient devenues éprises de luxe sous l’effet des richesses et de la prospérité culturelle. Mais je dirai que cette différence était en réalité celle de la foi, de la sincérité, des qualités morales et de l’obéissance à Allah et à Son Messager. La véritable force des musulmans résidait précisément dans ces éléments. L’abondance numérique, la profusion des équipements, la richesse matérielle, la maîtrise des sciences et des arts, ainsi que les instruments de la culture et de la civilisation, rien de tout cela n’était la source de leur force. Ils avançaient en ne comptant que sur la foi et les bonnes œuvres. C’est cela qui les avait élevés dans le monde. C’est cela qui leur avait établi une place de renom dans le cœur des autres nations. Tant qu’ils possédaient ce trésor de force et de prestige, ils demeuraient puissants et honorés malgré leur petit nombre et leur manque d’équipement. Mais lorsque ce trésor disparut, ils commencèrent à devenir faibles et méprisés malgré leur grand nombre et l’abondance de leurs équipements.
Ce que Rutbîl a dit en tant qu’ennemi est plus instructif que les milliers de sermons d’amis et de conseillers bienveillants. Il a en réalité mis en évidence cette vérité : la véritable force d’une nation ne réside ni dans son armée bien équipée, ni dans ses armes, ni dans ses soldats et chefs militaires expérimentés, ni dans l’abondance de ses moyens et de ses ressources ; elle réside plutôt dans ses bonnes mœurs, la fermeté de son caractère, la justesse de sa conduite et l’élévation de sa pensée. C’est une force spirituelle qui exerce son autorité dans le monde sans recourir aux moyens matériels. Elle permet à ceux qui sont assis à même le sol de triompher de ceux qui sont assis sur des trônes. Elle ne donne pas seulement la possession des terres : elle fait aussi gagner la maîtrise des cœurs. Grâce à cette force, des hommes portant des feuilles de palmier, secs et décharnés, au visage terne, enveloppés de haillons et portant des épées, peuvent établir dans le monde une renommée, une influence, une vaillance, un honneur, une dignité et une autorité qui, sans cette force, ne peuvent être établis même par des hommes vêtus de beaux habits, au corps imposant et vigoureux, au visage radieux, entourés d’une cour prestigieuse, équipés de grands canons et dotés d’une puissance redoutable. En vérité, l’abondance de la force morale peut compenser le manque de moyens matériels, mais l’abondance des moyens matériels ne peut jamais compenser le manque de force morale. Sans cette force, même si l’on acquiert de l’influence grâce aux seuls moyens matériels, cette influence sera incomplète et éphémère ; elle ne sera jamais parfaite ni solide. Elle ne fera jamais s’incliner les cœurs des gens : seules leurs têtes se courberont. Et encore, elles resteront prêtes à se révolter dès la première occasion.
Aucun édifice ne se maintient par la variété de ses couleurs, ses ornements, sa splendeur, ses jardins fleuris et son apparence extérieure séduisante. L’abondance de ses habitants, la profusion de ses équipements et l’abondance de ses ressources ne peuvent le rendre solide. Si ses fondations sont faibles, si ses murs sont fragiles et si ses piliers sont rongés par les vers, alors, même s’il est rempli d’habitants, même s’il contient des biens et du mobilier d’une valeur de dizaines de millions, même si sa décoration éblouit les yeux et ravit les cœurs, rien de tout cela ne pourra l’empêcher de s’effondrer. Les gens ne regardent que l’apparence extérieure ; leur regard reste fixé sur ce qui est visible. Mais le cours des événements de l’histoire ne vient pas affronter l’apparence extérieure : il vient affronter la vérité intérieure. Il éprouve la solidité des fondations de l’édifice. Il vérifie la robustesse et la maturité de ses murs. Il examine la disposition et la fixation de ses piliers. Si ces éléments sont justes, solides et stables, le cours des événements sera contraint de repartir après s’être heurté à un tel édifice. Même si cet édifice ne possède aucun ornement ni aucune beauté, il triomphera certainement du cours des événements. Sinon, le choc des événements finira par le réduire en miettes ; il s’effondrera en emportant avec lui tous ses habitants et tous ses ornements.
Il en va de même de la condition de la vie nationale. Ce ne sont pas simplement les habitations, les vêtements, les montures, les biens de luxe, les beaux-arts, les usines et les écoles d’une nation qui la rendent vivante, puissante et éminente ; ce qui l’élève et la fortifie, c’est l’idéal fondamental de sa civilisation, l’enracinement de cet idéal dans son cœur et l’établissement de son autorité dans son comportement. Ces trois éléments — la pureté de l’idéal, la foi ferme en cette pureté et l’autorité entière de cet idéal dans la vie réelle — revêtent, dans la vie nationale, une importance comparable à celle des fondations solides, des murs résistants et des piliers robustes pour un édifice. La nation chez laquelle ces trois éléments seront pleinement présents triomphera dans le monde. Sa parole prévaudra. Son autorité s’exercera dans le monde d’Allah. Une place d’honneur sera établie pour sa renommée dans le cœur des gens. Leurs têtes s’inclineront devant ses ordres. Même si elle habite une cabane délabrée, ne porte que des vêtements en lambeaux, si la faim colle la peau de son ventre à son dos, si son pays ne possède pas un seul collège, si aucune usine ne se trouve dans ses localités et si elle est complètement arriérée dans les sciences et les arts, c’est elle qui, dans le monde, jouira du respect. Les choses que les gens considèrent comme les instruments du progrès ne sont que les ornements de l’édifice, non ses murs ni ses piliers. Or, même si l’on recouvre d’or des murs fragiles, on ne peut empêcher leur effondrement. C’est précisément ce que le Noble Coran a maintes fois énoncé.
Le Coran a dit, au sujet du principe fondamental de l’islam, que la voie de l’islam est conforme à la nature immuable et inaltérable selon laquelle Allah a créé l’être humain. Ainsi, le dîn établi sur ce principe est le « dîn solidement établi », c’est-à-dire un dîn qui établit toutes les affaires relatives à ce monde et à l’au-delà selon une juste méthode :
(Arabe)
Sens : Tourne-toi avec une entière dévotion vers ce dîn. Il n’y a aucun changement dans la nature selon laquelle Allah a créé les êtres humains. Telle est la religion droite. Mais la plupart des gens ne le savent pas. » (Sourate ar-Rûm, 30)
Puis il dit : Tenez-vous fermement à ce dîn solidement établi, ayez foi en lui et agissez conformément à lui. Ses fruits apparaîtront d’eux-mêmes. C’est vous qui serez élevés dans le monde. C’est à vous que sera accordé le pouvoir de gouverner la terre. C’est vous qui serez investis de la dignité du califat.
(Arabe)
En revanche, ceux qui sont apparemment entrés dans les limites du dîn islamique, mais dont le cœur n’a fait ni du dîn son siège ni de l’islam leur système de vie — leur apparence extérieure est certes très brillante ;
(Arabe)
Leur conversation est également très douce ;
Mais en réalité, ce sont des poupées de bois sans vie. »
Ils craignent les hommes davantage qu’Allah : »
Leurs actions sont comme un mirage ; à les voir, on les croirait être de l’eau, mais en réalité, ce n’est rien : »
De telles personnes ne peuvent jamais acquérir une force collective. Car leurs cœurs restent séparés les uns des autres. Elles ne peuvent participer de manière unie à aucune œuvre, avec constance et sincérité : »
Ils ne peuvent jamais posséder une force comparable à celle des croyants et des gens vertueux : » Ils ne peuvent jamais accéder au siège de la direction du monde : » Pour eux, il n’y a dans ce monde que l’humiliation et l’avilissement, et dans l’au-delà qu’un châtiment sévère : »
Beaucoup seront peut-être étonnés que le Coran ait déclaré que la foi et les bonnes œuvres sont les seuls moyens permettant aux musulmans de progresser, d’acquérir force et autorité et de vaincre toutes les autres nations. Ils s’étonneront de ne trouver nulle part l’injonction faite aux musulmans de construire des universités, d’ouvrir des écoles et des collèges, d’établir des usines, de construire des navires, de créer des compagnies, d’ouvrir des banques, d’inventer des instruments scientifiques ou encore d’imiter les nations avancées dans leur habillement, leurs relations sociales et leurs manières de vivre. En revanche, le Coran a désigné l’hypocrisie comme l’unique cause de la décadence, de la déchéance et de l’humiliation dans ce monde comme dans l’au-delà ; il n’a nulle part indiqué que l’absence des choses considérées aujourd’hui comme des facteurs de progrès serait une cause de déchéance.
Mais si l’on parvient à comprendre l’orientation fondamentale du Coran, cet étonnement disparaîtra naturellement. La première chose à comprendre à ce sujet est que la base de ce que l’on appelle « musulman » n’est rien d’autre que l’islam. Sa nature en tant que musulman ne peut être déterminée que par l’islam. S’il croit au message apporté par Muhammad (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) et obéit aux règles et prescriptions révélées par son intermédiaire, alors son islam atteint sa plénitude, même s’il ne possède rien d’autre qui soit extérieur à l’islam. En revanche, s’il est paré de tous les ornements de la vie terrestre, mais que la foi n’exerce aucune influence sur son cœur et qu’il est également affranchi, dans sa vie concrète, de l’obéissance aux règles et prescriptions islamiques, il peut être diplômé, médecin, industriel, banquier, chef militaire et tout le reste, mais il ne peut pas être musulman. Ainsi, tant que le message essentiel de l’islam n’est pas profondément enraciné chez un individu ou au sein d’une nation, aucun de leurs progrès ne peut être qualifié de progrès d’un individu ou d’une nation musulmane. Dans ces conditions, si grand que soit le progrès accompli, il ne pourra en aucune manière être considéré comme le progrès des musulmans. Et il est évident qu’un tel progrès ne peut jamais être l’objectif de l’islam.
Toutefois, si une nation n’est absolument pas musulmane et que les fondements de sa pensée, de son caractère moral et de son organisation sociale reposent sur autre chose que l’islam, c’est une autre question. Il ne fait aucun doute qu’une telle nation peut se fonder sur des principes moraux, sociaux, politiques, économiques et sociologiques différents de ceux de l’islam, et qu’elle peut même atteindre elle-même le sommet du progrès qu’elle ambitionne. En revanche, le fait que la pensée, le caractère moral, l’économie et la politique d’une nation soient fondés sur l’islam, tout en étant faibles à l’égard de l’islam tant dans leur conviction que dans leur conduite, est une tout autre chose. Quelque abondance de moyens et de ressources du progrès matériel qu’une telle nation puisse accumuler, il lui est absolument impossible de s’élever comme une nation solide et puissante et de jouir d’un rang éminent dans le monde. Car les fondements mêmes de son identité nationale, de son caractère moral, de sa civilisation et de sa culture sont faibles. La faiblesse de ses fondations est si grave que de simples ornements extérieurs ne peuvent jamais la faire disparaître.
Cela ne signifie pas que l’on nie l’importance véritable des sciences, des connaissances, des arts et des divers moyens et ressources du progrès matériel. Cela signifie en réalité que, pour la nation musulmane, l’importance de ces éléments est secondaire. La solidité et la stabilité des fondations leur sont toutes supérieures. Une fois les fondations stabilisées, on peut recourir à tous les moyens matériels compatibles avec elles, et il faut le faire. Mais si celles-ci s’affaiblissent, si leurs racines ne s’enracinent pas solidement dans les cœurs et si leur contrôle se relâche dans la vie réelle, le caractère moral, la nature, les dispositions et les activités de la nation se déformeraient, se désorganiseraient et sombreraient dans le chaos, tant sur le plan individuel que social ; son organisation sociale se relâcherait, ses forces et ses capacités se disperseraient et se disloqueraient, et son importance diminuerait dans la compétition internationale. Il pourrait même en résulter que d’autres nations étendent leur domination sur elle. Dans une telle situation, l’abondance des moyens matériels, la profusion des diplômés et des érudits, ainsi que l’éclat de la splendeur et de la beauté extérieures ne peuvent servir à rien.
Il y a une autre question, plus importante encore. Le Noble Coran a proclamé avec la plus grande fermeté : « Si vous êtes croyants, vous serez certainement les supérieurs », « Le parti d’Allah sera victorieux ». Et : « Ceux qui seront parés de la foi et des bonnes œuvres obtiendront certainement la lieutenance sur la terre. » Sur quoi repose cette affirmation catégorique ? Même si les autres nations possèdent autant de moyens matériels qu’elles le souhaitent, sur quel fondement avance-t-on une prétention aussi considérable : que les musulmans les vaincront par la seule force des armes de la foi et des bonnes œuvres ?
Le Coran lui-même a tranché cette question complexe :
(Arabe)
Sens : Ô humains ! Une parabole vous est proposée ; écoutez-la attentivement. Ceux que vous invoquez en dehors d’Allah ne sont même pas capables de créer une mouche, quand bien même ils s’uniraient tous pour accomplir cette tâche. Et si une mouche leur ravissait quelque chose, ils seraient incapables de le lui reprendre. Celui qui invoque est aussi faible que celui qui est invoqué. Ces gens n’accordent pas à Allah la considération qui Lui est due. Pourtant, Allah est véritablement le Détenteur de la puissance et de la dignité. » (Sourate Al-Hajj : 73-74)
(Arabe)
Sens : Ceux qui prennent pour protectrices d’autres forces qu’Allah ressemblent à l’araignée : elle se construit certes une maison, mais la maison de l’araignée est la plus fragile de toutes les maisons. » (Sourate Al-Ankabut : 41)
Autrement dit, ceux qui ne se fient qu’à la puissance matérielle s’appuient sur des choses qui, par elles-mêmes, ne possèdent aucune force. La conséquence naturelle de cette dépendance à l’égard d’un ensemble de choses dépourvues de force est qu’ils deviennent eux-mêmes faibles. La forteresse imprenable qu’ils construisent selon leurs propres conceptions est aussi fragile qu’une toile d’araignée. Ceux qui sont véritablement puissants et dignes de respect se dressent en s’en remettant à Allah ; jamais ces gens ne pourront acquérir la force nécessaire pour leur tenir tête :
(Arabe)
Cela signifie : « Celui qui rejette le taghout, la puissance rebelle à Dieu, et croit en Allah s’est saisi d’une corde solide qui ne se rompra jamais. » (Sourate al-Baqara : 256)
Le Coran affirme également avec force que, chaque fois qu’il y aura un affrontement entre les croyants et les incroyants, les croyants seront les vainqueurs.
(Arabe)
Cela signifie : « Si les incroyants vous combattent, ils tourneront certainement le dos ; puis ils ne trouveront ni allié ni soutien. Telle est la règle d’Allah, qui s’applique depuis toujours. Et vous ne trouverez jamais de changement dans la règle d’Allah. » (Sourate al-Fath : 22-23)
(Arabe)
Cela signifie : « Nous jetterons la terreur dans le cœur des incroyants, parce qu’ils ont associé à Allah des choses auxquelles Il n’a conféré aucune autorité. » (Sourate Âl ‘Imrân : 151)
La raison en est que celui qui combat pour Allah bénéficie du soutien de la puissance d’Allah ; et contre celui qu’Allah secourt, nul ne peut exercer la moindre contrainte :
(Arabe)
Sens : « La raison en est qu’Allah est le soutien des croyants, tandis que les mécréants n’ont aucun soutien. » (sourate Muhammad : 11)
(Arabe)
Sens : « Lorsque tu as lancé les flèches, ce n’est pas toi qui les as lancées ; c’est plutôt Allah qui les a lancées. » (sourate al-Anfâl : 17)
Voilà en quoi consiste la force des croyants et des hommes vertueux. D’un autre côté, c’est également une loi éternelle d’Allah : celui qui est croyant et de noble caractère, dont la conduite et les actes sont exempts de la souillure de l’égoïsme, qui suit fidèlement les prescriptions établies par Allah au lieu de se conformer aux penchants de ses passions et à ses désirs instinctifs, gagne une place d’affection dans le cœur des gens. Leurs cœurs sont naturellement attirés vers lui. Leurs regards respectueux se posent sur lui. Dans les transactions et les affaires, on peut se fier à lui en toute confiance. Amis ou ennemis, tous le considèrent comme véridique et se fient à sa bienséance, à son équité et à sa loyauté :
(Arabe)
Sens : « Ceux qui ont cru et accompli de bonnes œuvres, Allah fera naître dans le cœur des gens de l’amour pour eux. » (sourate Maryam : 96)
(Arabe)
Sens : Allah affermit les croyants au moyen d’une parole ferme, dans la vie d’ici-bas comme dans l’au-delà. » (Sourate Ibrâhîm : 27)
(Arabe)
Sens : Quiconque accomplit une bonne œuvre, homme ou femme, tout en étant croyant, Nous lui accorderons assurément une bonne vie et le rétribuerons selon le meilleur de ses œuvres. » (Sourate An-Nahl : 97)
Mais de quoi ces résultats sont-ils le fruit ? Ils ne sont pas simplement le fruit de la prononciation, avec les lèvres, de la formule « la ilaha illallah », du fait de se donner le nom de musulman, d’adopter certaines coutumes sociales déterminées et d’observer quelques rites et usages soigneusement codifiés. Pour que ces résultats se manifestent, le Noble Coran a posé comme conditions la foi et les bonnes œuvres. Son objectif est que Son autorité s’établisse partout dans leur manière de penser, leurs conceptions, leur caractère moral et leurs activités. Toute leur vie doit être façonnée selon le moule véritable de cette formule sacrée ; aucune pensée contraire à cette formule ne doit trouver place dans leur esprit, et ils ne doivent se livrer à aucune action qui lui soit opposée. En vérité, le résultat de la prononciation de cette formule doit se manifester de telle sorte qu’au moment même où elle est prononcée, une révolution profonde s’opère dans la vie des hommes et que l’esprit de la taqwâ pénètre leurs veines et leurs artères. Ils ne s’inclineront devant aucune puissance autre qu’Allah. Ils ne tendront les mains devant nul autre qu’Allah. Dans leur cœur, ils n’auront peur de nul autre qu’Allah. Leur amour et leur hostilité ne seront dirigés vers nul autre qu’Allah. Aucune loi autre que celle d’Allah ne régira leur vie. Ils seront toujours prêts à sacrifier, pour obtenir l’agrément d’Allah, leurs passions, tous leurs désirs ainsi que les choses qu’ils convoitent et qui leur plaisent. Face aux ordres d’Allah et de Son Messager, ils n’auront d’autre parole ni d’autre acte que : « Nous avons entendu et nous avons obéi. » Lorsque cet état sera établi, leur force ne sera pas seulement celle de leur âme et de leur corps ; elle sera plutôt la force du Tout-Puissant devant lequel toute chose des cieux et de la terre est prosternée. Ils rayonneront de l’éclat de cette Lumière suprême, qui est le véritable Bien-Aimé et l’objet d’amour de l’univers tout entier.
C’est précisément cette réalité que les musulmans possédaient à l’époque du Noble Prophète et des califes bien guidés. L’histoire témoigne des résultats qui se manifestèrent ensuite. À cette époque, quiconque prononçait cette formule voyait toute sa personnalité transformée. De cuivre brut, il devenait soudain de l’or pur ; une telle force d’attraction naissait en lui que les cœurs des gens se tournaient naturellement vers lui. Dès que quelqu’un posait les yeux sur lui, il avait le sentiment de voir une incarnation vivante de la taqwâ et de la piété. Il pouvait être illettré, pauvre, affamé, vêtu de haillons et assis sur une natte ; pourtant, la crainte qu’il inspirait prenait dans le cœur des gens une place telle qu’elle n’était même pas accordée aux grands souverains fastueux. L’existence d’un musulman était comme une île : où qu’il se trouve ou aille, son rayonnement se répandait tout autour de lui. À l’aide de cette lampe, des millions d’autres lampes s’allumaient. De plus, celui qui refusait d’accueillir cette lumière ou cherchait à entrer en conflit avec elle, il avait aussi le pouvoir de le consumer et de le réduire en cendres.
Tels étaient ces musulmans, dotés d’une telle force de foi et de caractère, que lorsqu’ils n’étaient qu’environ trois cent cinquante, ils défièrent toute l’Arabie de les affronter. Puis, lorsque leur nombre atteignit plusieurs centaines de milliers, ils avancèrent avec la résolution irrésistible de soumettre le monde entier ; et toute force qui se dressa alors contre eux fut réduite en pièces.
Comme cela a été dit plus haut, la véritable force des musulmans est celle de la foi et de la droiture morale. Cette force ne peut être acquise que lorsque la signification de cette formule s’enracine profondément dans le cœur et l’esprit. Mais si cette signification ne s’enracine pas fermement dans le cœur, si la formule n’est prononcée que des lèvres et qu’aucune révolution ne se produit dans la vision du monde et la vie pratique — si, après l’avoir prononcée, l’état de l’homme reste exactement le même qu’auparavant, s’il craint, comme les incroyants, une autre divinité qu’Allah, recherche sa satisfaction et s’attache à son amour, s’il devient, comme eux, l’esclave de ses désirs et de ses passions, abandonne la loi d’Allah pour suivre les lois humaines ou ses propres passions, si ses pensées, ses désirs et sa faculté de réflexion restent entachés de la même impureté que ceux d’un non-musulman, et si ses paroles, ses actes et son comportement sont eux aussi semblables à ceux d’un non-musulman — sur quelle base le musulman pourra-t-il exercer son ascendant sur le non-musulman ? Sans la force de la foi et de la taqwâ, le musulman n’est rien d’autre qu’un homme exactement semblable au non-musulman ! Dès lors, la compétition entre musulmans et non-musulmans ne reposera que sur la force physique et les moyens matériels ; et, dans cette compétition, le plus fort l’emportera sur le plus faible.
La différence entre ces deux situations apparaît si clairement dans les pages de l’histoire qu’il suffit d’un seul regard pour la constater. On verra peut-être quelque part qu’une poignée de musulmans a vaincu de grandes puissances étatiques et étendu l’autorité de l’islam des deux rives de l’Atak — un affluent de l’Indus situé entre le Pendjab et la Frontière — jusqu’aux côtes de l’Atlantique. En revanche, comme on le voit aujourd’hui, des centaines de millions de musulmans vivent dans le monde, tout en étant soumis à des puissances non musulmanes. De plus, même dans les régions où des centaines de millions de musulmans résident depuis plusieurs siècles, la domination du kufr et du shirk prévaut aujourd’hui encore.
17
La religion est faite pour les hommes courageux, et non pour les lâches
[Cet article a été publié pour la première fois en mai 1936 dans la revue Tarjuman al-Qur’an.]
Après la lecture de mon ouvrage (L’intérêt et la banque moderne), une remarque revient sans cesse. Elle est la suivante : à l’époque actuelle, le système capitaliste, soutenu par le pouvoir politique, domine le monde financier qui nous entoure. Toute la machine économique fonctionne selon les principes indiqués par le capitalisme. Les capitalistes seuls en sont les dirigeants, et, grâce à eux, les nations qui ne connaissent aucune entrave religieuse ou morale dans la production et la dépense des richesses progressent sur la voie du progrès. En revanche, nos forces sociales et collectives sont aujourd’hui dispersées et désunies. Loin de pouvoir transformer tout le système économique du monde, nous ne sommes même pas capables d’établir pleinement le système économique islamique au sein de notre propre communauté. Dans ces conditions, si nos liens religieux nous empêchent de participer pleinement au système économique en vigueur à notre époque, notre nation n’aura d’autre résultat que de rester en retard sur les autres nations pour ce qui est de tirer parti des moyens de développement et de prospérité économiques. Nous continuerons ainsi à nous appauvrir, tandis que les nations voisines s’enrichiront. De plus, cette faiblesse financière nous rendra apathiques et impuissants sur les plans moral, politique et civilisationnel. Ce ne sont pas là de simples conjectures ; dans le monde réel également, nous observons cette situation depuis des années. Quant aux signes du destin auquel nous devrons faire face à l’avenir, ils ne sont pas si obscurs qu’ils puissent échapper aux yeux de qui que ce soit. À quoi bon, dès lors, se contenter de formuler les lois de la charia ? Quel avantage y a-t-il à exposer les principes économiques de l’islam ? Ce que nous voulons savoir, au contraire, c’est s’il existe, dans cette situation, un moyen de remédier à notre détresse financière tout en observant la loi islamique et d’avancer vers un progrès toujours plus grand. S’il n’en existe aucun, nous devrons nécessairement affronter l’une de deux situations : soit les musulmans seront totalement anéantis, soit, à l’instar des autres nations, ils se libéreront des entraves des lois incapables de suivre le mouvement de l’époque. Mais notre position à ce sujet est la suivante : cette question ne se limite pas à l’intérêt ; sa portée est extrêmement vaste. Si, dans tous les domaines et toutes les branches de la vie, une activité non islamique n’existait que dans le domaine économique, la question serait peut-être relativement bénigne. Mais la réalité est tout autre. Jetez un regard autour de vous sur le monde qui vous entoure — examinez donc votre propre situation. Quel domaine de la vie est resté à l’abri de l’influence et de la domination non islamiques ? Sur les croyances, les modes de pensée et les idéologies, le matérialisme et l’athéisme — ou du moins le doute et le scepticisme — n’exercent-ils pas leur prédominance ? L’irréligion ne domine-t-elle pas le système éducatif ? La culture et la civilisation ne sont-elles pas soumises à la domination de l’européanisme ? L’occidentalisme n’est-il pas solidement enraciné jusque dans les profondeurs de la société ? Le caractère moral est-il à l’abri de son influence ? Les transactions en sont-elles exemptes ? Les lois et la politique de l’État, les politiques et les actions du gouvernement, les idéologies et les activités : l’une quelconque de ces choses est-elle libre de son influence ?
Puisque telle est la situation, pourquoi voulez-vous limiter la question en discussion à un seul de ses aspects, et encore à un aspect particulier ? Élargissez-la davantage et étendez-la à l’ensemble de la vie. Dites plutôt que le fleuve de la vie a changé de cours. Il coulait d’abord dans la voie de l’islam ; il s’écoule maintenant dans une voie non islamique. Nous sommes incapables de modifier son cours. Nous n’avons même pas la force de nager à contre-courant. Pourtant, rester immobiles comporte aussi la menace de la mort. Dans ces conditions, montrez-nous une voie qui nous permette de rester musulmans tout en lançant notre embarcation dans le courant de ce fleuve. Autrement dit, nous resterons des voyageurs en route vers la Kaaba tout en gardant des liens avec la caravane qui se dirige vers le Turkestan. Dans notre manière de penser, notre idéologie, notre objectif dans la vie, notre idéal de vie et notre ligne de conduite, nous serons à la fois non musulmans et musulmans. Si personne ne peut nous indiquer un moyen de réunir ces contradictions, il en résultera que nous resterons assis sur la rive de ce fleuve, ou bien que nous arracherons un jour l’étiquette de l’islam fixée sur notre embarcation. Ensuite, on verra cette embarcation, avec les autres, continuer pareillement son chemin dans le courant du fleuve.
Lorsque nos « éclairés » et nos « progressistes » discutent d’un problème, ils avancent comme argument ultime — celui qui leur paraît le plus puissant — que c’est la religion de l’époque, que le vent souffle dans cette direction, que c’est ainsi que les choses se passent dans le monde ! Alors, comment pourrions-nous nous y opposer ? Et comment pourrions-nous survivre en nous y opposant ? Lorsqu’on soulève la question de la moralité, ils disent que les normes morales du monde ont changé. Autrement dit, comment les musulmans pourraient-ils encore s’accrocher à ces anciennes normes morales ? À propos du voile, ils disent que son usage a disparu du monde. En d’autres termes, comment les musulmans pourraient-ils ne pas abandonner une chose que le monde a abandonnée ? Lorsqu’il est question d’éducation, ils avancent comme dernier argument qu’il n’existe aucune demande, dans le monde, pour l’éducation islamique. Cela signifie : comment l’enfant musulman pourrait-il devenir une marchandise dont le marché ne veut pas ? Et pourquoi ne deviendrait-il pas une marchandise correspondant à la demande ? Dès qu’une objection est soulevée contre l’usure, ils disent qu’il est désormais impossible de faire fonctionner le monde sans elle. Et comment le musulman pourrait-il se passer d’une chose absolument indispensable au fonctionnement du monde ? En somme, dans quelque domaine que ce soit — l’éducation, la morale, la société, la civilisation, l’économie, les lois, la politique ou tout autre secteur de la vie —, dès qu’ils veulent abandonner les principes islamiques pour suivre les usages européens, la religion de l’époque, la direction du vent et les coutumes du monde deviennent pour eux des preuves irréfutables. Cet argument est présenté comme une arme destinée à légitimer l’imitation de l’Occident, c’est-à-dire l’abandon partiel de la religion, et l’on considère que toute partie de l’édifice islamique qu’il serait possible d’attaquer au moyen de cet argument doit être démolie.
Nous disons : au lieu de présenter séparément ces projets de démolition, pourquoi ne pas les réunir en un seul projet complet ? Élaborer des projets distincts pour détruire chaque mur, chaque pilier et chaque pièce de la maison, puis discuter séparément de chaque question, ne fait que gaspiller inutilement du temps. Pourquoi ne dites-vous pas plutôt qu’il faut démolir toute la maison ? Car sa couleur diffère de celle de l’époque, son mouvement va à l’encontre de celui du vent, et sa structure est incompatible avec celle des édifices couramment bâtis dans le monde.
Toute discussion avec ceux qui nourrissent réellement une telle conception est vaine. La réponse simple et claire à leur adresser est la suivante : pourquoi avez-vous pris le risque de démolir cette maison et d’en construire une autre à sa place ? Allez donc vous installer dans l’une des autres maisons belles, élégantes et agréables qui vous plaisent. Si vous désirez vous laisser emporter par le courant du fleuve, pourquoi vous donner la peine d’arracher l’étiquette de cette embarcation ? Prenez place dans l’une des embarcations qui dérivent déjà. Ceux qui, dans leurs idées, leur morale, leur vie sociale, leur économie, leur éducation ou quelque autre aspect de leur existence, ne sont pas musulmans et ne souhaitent pas le rester ne sont d’aucune utilité à l’islam en demeurant musulmans de nom ; ils lui nuisent bien davantage. Ils ne vouent pas un culte à Dieu, mais au vent. Si l’idolâtrie devient dominante dans le monde, ils se mettront certainement à adorer les idoles. Si la nudité se répand dans le monde, ils ôteront assurément leurs vêtements. Si l’on commence à consommer des choses impures dans le monde, ils appelleront sans aucun doute l’impureté « pureté » et la pureté « impureté ». Leur esprit et leur intelligence sont asservis ; c’est pourquoi ils aspirent à la servitude. L’européanisme domine leur vie ; c’est précisément pour cela qu’ils veulent devenir européens dans tous les domaines, du plus caché au plus manifeste. Et si demain la domination des Abyssins venait à s’imposer, ils s’efforceraient naturellement de devenir abyssins : ils se noirciraient le visage, épaissiraient leurs lèvres, boucleraient leurs cheveux à la manière des Abyssins et commenceraient à adorer tout ce qui vient d’eux. L’islam n’a nul besoin de tels esclaves. Si l’on retranchait des listes de dizaines de millions de personnes les noms de ces hypocrites et de ces êtres portés à la servilité :
(Arabe)
Sens : « Ils aiment Allah, et Allah les aime. Ils sont humbles envers les croyants et fermes envers les mécréants. Ils combattent et œuvrent dans le chemin d’Allah, et ne craignent le blâme de personne dans cette tâche. » (Sourate al-Mâ’ida : 54)
S’il ne restait que quelques milliers de musulmans possédant un tel caractère, l’islam serait bien plus puissant qu’il ne l’est aujourd’hui. Le départ de ces dizaines de millions de personnes équivaudrait, pour lui, à l’évacuation du sang vicié du corps d’un malade.
(En arabe) « Nous craignons qu’un malheur ne nous atteigne. » — Ce n’est pas une voix nouvelle. Cette voix est depuis longtemps prononcée par la bouche des hypocrites. Elle révèle justement l’hypocrisie cachée dans le cœur des gens. Ceux qui prononcent ces paroles regardent constamment vers le camp opposé à l’islam. Ils considèrent toujours les limites et les interdits fixés par Allah comme des entraves aux pieds et des liens autour du cou. L’obéissance à Allah et à Son Messager leur a toujours été désagréable. Ils ont toujours vu, dans l’obéissance à Allah, une perte pour leur vie et leurs biens, et dans Sa désobéissance, toutes les réussites de la vie présente. C’est pourquoi la loi d’Allah n’a jamais été modifiée auparavant pour leur complaire ; elle ne peut pas davantage l’être aujourd’hui, ni ne le sera à l’avenir. La loi d’Allah n’a pas été révélée pour les lâches et les couards. Elle n’a pas été révélée pour les esclaves de leur âme charnelle ni pour les serviteurs du monde. Elle n’a pas été révélée pour les brins de paille emportés par la force du vent, pour les insectes flottant au fil de l’eau, ni pour les êtres sans couleur qui se teintent de toutes les couleurs. Elle a été révélée pour des hommes audacieux et intrépides, qui sont fermement décidés à changer la direction du vent, qui ont le courage de lutter contre les vagues du fleuve et de détourner son courant ; pour ceux qui aiment la couleur d’Allah plus que toutes les couleurs du monde et qui désirent teindre le monde entier de cette couleur. Celui qui est musulman n’a pas été créé pour être emporté par le courant du fleuve. Le but même de sa création est de conduire le fleuve de la vie sur la voie droite et rectiligne que lui indiquent sa foi et sa conviction. Si le fleuve détourne son courant de cette voie droite et que l’homme accepte alors de se laisser emporter par ce courant dévié, sa prétention à l’islam est absolument mensongère. En vérité, le musulman authentique luttera contre ce courant qui s’est égaré, s’efforcera de toutes ses forces d’en détourner le cours et ne se souciera nullement du succès ou de l’échec. Il acceptera tout dommage susceptible de résulter de cette lutte. Même si, en combattant le courant du fleuve, son bras venait à se briser, si ses forces s’affaiblissaient et si les vagues de l’eau, le laissant à demi mort, le rejetaient sur une rive quelconque, son âme ne s’avouerait jamais vaincue. Son cœur n’éprouverait pas le moindre regret, ne serait-ce qu’un instant, pour cet échec extérieur ; il n’éprouverait pas non plus la moindre envie ni la moindre indulgence envers le succès des mécréants et des hypocrites qui se laissent emporter par le courant du fleuve.
Le Coran se trouve devant les musulmans. L’exemple et la vie des prophètes se trouvent devant eux. Depuis les débuts jusqu’à aujourd’hui, la vie et l’histoire des immortels porte-étendards de l’islam se trouvent devant eux. Tirent-ils de tout cela la leçon qu’ils doivent, eux aussi, voler dans la direction où souffle le vent ? Qu’ils doivent flotter dans la direction où coule l’eau ? Que, quelle que soit la couleur que prend l’époque, ils doivent eux aussi s’en teindre ? Si tel avait été le but, quelle nécessité y aurait-il eu de faire descendre un Livre et d’envoyer un prophète ? Pour les guider, les vagues pour le vent, pour leur montrer le chemin, le courant de la vie d’ici-bas, et pour leur enseigner le caractère du lézard, l’absence de couleur de l’époque auraient suffi. Allah n’a fait descendre aucun Livre et n’a envoyé aucun prophète pour dispenser de tels enseignements impurs. Le message venu du Très-Haut a précisément pour but de rejeter les voies erronées dans lesquelles le monde avance, de construire une voie droite, d’anéantir les voies opposées et de s’efforcer de détourner le monde de ces voies. Il faut former une communauté de croyants, et cette communauté ne doit pas seulement suivre elle-même la voie droite ; elle doit aussi s’efforcer d’y entraîner le monde.
Les prophètes, les messagers et leurs adeptes ont toujours mené le jihad dans ce but. Dans ce jihad, ils n’ont pas seulement enduré les peines et les souffrances ; ils ont consenti des sacrifices sans limites, allant même jusqu’à donner leur vie. Pourtant, aucun d’eux n’a jamais pris le cours de l’époque pour critère, par peur du danger ou par attrait de l’intérêt personnel. Si maintenant une personne ou un groupe voit du dommage, des difficultés ou des dangers à suivre la voie indiquée par la guidance céleste, et si, effrayé par tout cela, il souhaite emprunter une voie dont les voyageurs semblent aisés, prospères et en progrès, qu’il suive donc avec joie la voie de son choix. Mais quelle tentative cet homme stupide et cupide fait-il pour tromper lui-même et le monde entier, en prétendant qu’après avoir abandonné le Livre d’Allah et la voie indiquée par le prophète, il en demeure pourtant un adepte ? La désobéissance est en elle-même un grand péché ; quel avantage pourra-t-on tirer en y ajoutant le mensonge, la tromperie et l’hypocrisie ?
L’idée selon laquelle le fleuve de la vie, une fois qu’il s’est mis à couler dans une direction, ne peut plus être détourné est aussi erronée du point de vue de la raison que contredite par l’expérience et l’observation. Le monde a connu des révolutions, non pas une seule fois, mais d’innombrables fois, et chacune d’elles a modifié le cours du fleuve. L’exemple le plus éclatant se trouve précisément dans l’histoire de l’islam. Lorsque le vénérable Muhammad, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, fit son apparition dans le monde, dans quelle direction ce fleuve de la vie coulait-il ? Le kufr et le shirk ne dominaient-ils pas alors le monde entier ? Les pouvoirs tyranniques et despotiques n’étaient-ils pas établis ? L’inégalité oppressive fondée sur les divisions de classes n’avait-elle pas souillé l’humanité ? L’obscénité ne régnait-elle pas dans la morale, le culte de soi dans la vie sociale, le féodalisme et le capitalisme oppressifs dans l’économie, et l’injustice dans les lois et les règlements ? Mais un seul homme se leva et lança un défi au monde entier ! Il abolit toutes les pensées erronées, toutes les doctrines et toutes les voies défectueuses du monde de son époque ; en leur opposant sa propre doctrine et en menant le jihad, il détourna le cours du monde et changea ainsi aussi la couleur de l’époque.
L’exemple le plus récent en est le mouvement communiste. Au XIXe siècle, la domination du capitalisme avait atteint son point culminant. Qu’un système établi dans le monde grâce au soutien d’une force politique et militaire aussi redoutable puisse être renversé, aucun homme stupide ou lâche ne pouvait alors même l’imaginer. C’est pourtant dans une telle situation qu’un homme nommé Karl Marx commença à prêcher le communisme. Les gouvernements de différents pays s’y opposèrent. Il fut expulsé de son propre pays. Il parcourut différents pays, affrontant la misère, le chagrin et les souffrances. Mais avant sa mort, il avait créé un puissant parti de communistes. En seulement quarante ans, ce parti ne se contenta pas de renverser la force la plus redoutable de Russie ; il ébranla aussi les fondements du capitalisme dans le monde entier. Parallèlement, il proposa un système économique et civilisationnel si puissant qu’aujourd’hui, le nombre de ses adeptes ne cesse d’augmenter dans le monde.
Même les lois des pays où l’autorité du capitalisme est profondément enracinée sont aujourd’hui influencées par lui. [Il convient de préciser qu’il s’agit de l’époque du triomphe du régime communiste en Russie. L’article a été rédigé en 1936.] Mais cette révolution s’est accomplie sous l’effet de la force, et la force consiste à façonner, non à être façonné. Autrement dit, détourner les choses, c’est cela la force, et non se laisser détourner. Jamais les lâches et les stupides n’ont créé de révolution dans le monde. Ceux qui n’ont ni principe propre ni objectif de vie, qui ne désirent pas se sacrifier pour une noble cause, qui n’ont pas le courage d’affronter les peines, les souffrances et les dangers, mais dont l’unique désir dans le monde est le confort et les avantages, qui ont pour habitude d’être façonnés par n’importe quel moule et de s’incliner sous n’importe quelle pression : de tels hommes n’ont jamais accompli de réalisation notable dans l’histoire de l’humanité. Car seuls les hommes héroïques peuvent créer l’histoire. Ce sont eux qui, par leur labeur infatigable, leurs sacrifices et leur jihad, ont détourné le cours du fleuve de la vie. Ils ont changé les conceptions du monde. Ils ont créé une révolution dans les comportements et les principes d’action. En outre, au lieu de se teindre aux couleurs de l’époque, ils ont coloré l’époque de leurs propres couleurs.
Il n’y a donc aucune raison de dire : « Il est impossible de détourner le monde de la voie dans laquelle il avance ; il n’existe pas d’autre choix que de suivre ce qui est la religion de l’époque. » Plutôt que de prétendre faussement à l’impuissance, il faut reconnaître la réalité de sa propre faiblesse. Et lorsqu’on l’aura reconnue, il faudra également admettre que, pour les faibles, le monde ne peut être ni une religion, ni un principe, ni une règle. Un tel homme devra s’incliner devant n’importe quel puissant. Il devra rester paralysé par la peur de tout homme fort. Il ne pourra jamais se conformer à quelque principe ou règle que ce soit. Et si une religion devait modifier ses propres principes pour s’adapter à lui, alors elle ne serait en réalité pas une religion.
« Les prescriptions et les interdictions de l’islam font obstacle à la prospérité et au progrès » : ce n’est là encore qu’une tromperie. La question est de savoir quelle prescription ou interdiction de l’islam les musulmans observent. Quelle limite n’ont-ils pas franchie ? Parmi les choses qui les détruisent, laquelle l’islam leur a-t-il autorisée ? Ils se ruinent par le gaspillage et la prodigalité. C’est pourquoi, chaque année, des millions et des millions de roupies passent de leurs poches dans les coffres des usuriers. Des biens valant des millions et des millions de roupies leur échappent. L’islam leur en a-t-il donné la permission ? Ce sont leurs propres mauvaises habitudes qui les détruisent. Même au milieu de cette extrême pauvreté, leurs cinémas et leurs lieux de divertissement ne désemplissent pas. Chacun d’eux dépense pour ses vêtements et ses produits de beauté plus qu’il n’en a les moyens. Chaque mois, des centaines de milliers de roupies sortent de leurs poches pour des coutumes dépourvues de sens, des activités ostentatoires et des amusements empreints de sottise. Laquelle de ces pratiques l’islam a-t-il déclarée licite pour eux ? Ce qui les détruit le plus, c’est leur indifférence à l’acquittement de la zakat et leur insouciance à l’égard de l’entraide. L’islam n’a-t-il pas rendu ces choses obligatoires pour eux ? La réalité est donc que leur détresse économique n’est pas le résultat de l’observance des prescriptions et des interdictions islamiques ; elle est au contraire la conséquence de leur affranchissement à leur égard. Reste seulement l’interdiction de l’intérêt usuraire ; mais où est-elle donc appliquée ? Au moins 95 % des musulmans contractent des emprunts à intérêt sans être dans une véritable incapacité. Est-ce cela que l’on appelle les prescriptions et les interdictions de la loi islamique ? Une grande partie des musulmans fortunés perçoit l’intérêt sous une forme ou une autre. Que gagne-t-on à ne pas exercer officiellement le métier d’usurier ? La plupart des musulmans riches touchent les intérêts des banques, des assurances, des obligations d’État, des fonds de prévoyance, etc. Où est donc l’existence de cette interdiction de l’intérêt qu’ils rendent responsable de leur détresse financière ?
Plus étonnant et plus amusant encore, on avance que le prestige et la puissance nationale des musulmans dépendent de la richesse, et que la richesse dépend de la licéité de l’intérêt ! On dirait que ces raisonneurs ignorent précisément de quoi dépendent en réalité le prestige et la puissance. En vérité, les richesses matérielles à elles seules n’ont jamais rendu une nation honorable et puissante. Même si chaque musulman devenait millionnaire ou milliardaire, croyez-le bien, si leur force de caractère faisait défaut, personne au monde ne les respecterait. En revanche, si leur caractère était véritablement islamique, s’ils étaient sincères et dignes de confiance, libérés de la tentation et de la peur, fermes sur les questions de principe et honnêtes dans leurs transactions, s’ils tenaient la vérité pour vraie et le devoir pour devoir, s’ils veillaient constamment à la distinction entre le licite et l’illicite, et si, en raison de leur force morale intérieure, ni la crainte d’une perte ni l’attrait d’un gain ne pouvaient les détourner de la justice et de la droiture, ni acheter leur foi à aucun prix, alors leur réputation s’établirait dans le monde. Ils occuperaient une place d’honneur dans le cœur des gens. Leur parole aurait plus de poids que toute la fortune d’un millionnaire. Même s’ils vivaient dans une chaumière et portaient des vêtements rapiécés, on les regarderait avec plus de respect que ceux qui trônent sur des montagnes de richesses. En tant que nation, ils acquerraient une telle puissance qu’ils ne pourraient jamais être vaincus. Dans quelle pauvreté vivaient les musulmans à l’époque des Compagnons ! Ils habitaient sous des couvertures, dans des tentes et des huttes. Ils étaient totalement étrangers au faste de la civilisation urbaine. Leurs vêtements, leur nourriture et leurs armes n’étaient guère appropriés ; ils ne possédaient pas non plus de montures somptueuses. Pourtant, la réputation et la renommée dont ils jouissaient, ni les musulmans de l’époque omeyyade ou abbasside, ni ceux des époques suivantes ne purent les acquérir. Ils ne possédaient pas de richesses, mais ils avaient une force de caractère ; c’est cette force qui avait solidement établi les fondements de leur prestige et de leur supériorité. Les générations suivantes accumulèrent les richesses et acquirent le pouvoir d’État, puis édifièrent des villes et des civilisations magnifiques ; mais rien de tout cela ne put se substituer à leur faiblesse de caractère.
Les musulmans ont certes oublié les enseignements de l’histoire islamique ; mais ils peuvent regarder l’histoire de n’importe quelle nation du monde. Ils ne trouveront pas un seul exemple de nation ayant acquis puissance et prestige par le seul opportunisme, l’amour du confort et le culte de l’intérêt personnel. Ils ne trouveront aucune nation honorable et élevée qui ne suive aucun principe ni aucune discipline, qui soit incapable de supporter les difficultés, le travail, l’effort et la rigueur pour une grande cause, et qui ne possède pas l’élan nécessaire pour sacrifier les exigences de ses passions et sa propre personne à ses principes et à ses objectifs. Partout, ils verront une forme ou une autre de cette discipline, de cette fidélité aux principes et du renoncement au confort et aux intérêts personnels au service d’un grand objectif. Dans l’islam, elle prend une certaine forme. Même s’ils le quittent pour entrer dans une autre société, ils devront nécessairement, sous une autre forme, suivre certaines règles et certaines prescriptions. Ils devront accepter le joug d’une discipline ou d’une autre. Ils seront nécessairement enchaînés à certains principes déterminés, et on leur demandera des sacrifices au nom d’un principe ou d’un objectif. S’ils n’en éprouvent pas le désir, s’ils ne sont assoiffés que de douceur et d’agrément et n’ont pas la force d’accepter la rigueur et l’amertume, qu’ils sortent donc des contraintes de l’islam et aillent où bon leur semble : nulle part ils ne trouveront une place d’honneur. Nulle part ils ne pourront acquérir de la puissance. L’islam énonce cette règle générale en seulement quatre mots. Et toute l’histoire du monde témoigne de la vérité de ces quatre mots : « Certes, avec la difficulté vient la facilité. » Cette facilité est toujours liée à la difficulté. Celui qui n’a pas la force de supporter la difficulté ne peut jamais être paré de la qualité de douceur.
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La maladie et son remède
L’article a été publié pour la première fois en décembre 1937 dans la revue Tarjumān al-Qurʾān. — L’éditeur
L’islam n’est pas simplement une croyance, ni un ensemble de quelques cérémonies et coutumes « religieuses » ; c’est plutôt un vaste plan pour l’ensemble de la vie humaine. En lui, la foi religieuse, le culte et les règles de la vie pratique ne sont pas séparés les uns des autres ; tous ces éléments forment au contraire un ensemble homogène et indivisible, dont les parties sont liées entre elles exactement comme le sont les organes d’un corps vivant.
Coupez les bras et les jambes d’un être humain vivant. Séparez ses yeux, ses oreilles et sa langue. Retirez-lui l’estomac et le foie. Séparez ses poumons et sa vessie. Enlevez également une partie plus ou moins importante de son cerveau et ne laissez dans sa poitrine que son cœur. Cette chose pourra-t-elle maintenir en vie le reste du corps ? Et même si elle le maintient en vie, pourra-t-elle encore servir à quelque chose ?
Il en va exactement de même pour l’islam. La conviction, ou la foi, en constitue le cœur. Et les dispositions d’esprit, la conception de la vie, le but de l’existence et les valeurs issus de cette conviction en constituent le cerveau. Les actes de dévotion en sont les membres et les organes. C’est sur eux qu’il s’appuie pour se maintenir debout et accomplir ses devoirs. Les principes que l’islam a établis concernant l’économie, la vie sociale, la politique et la gestion de l’ensemble de la société correspondent à son estomac, à son foie et à ses autres organes essentiels. Il lui faut des yeux sains et limpides, ainsi que des oreilles intactes, afin de fournir à son cerveau des informations exactes sur les événements de son époque et de permettre à celui-ci de prendre à leur sujet des décisions justes. Il lui faut une langue qu’il maîtrise, afin de pouvoir exprimer correctement sa personnalité. Il lui faut une atmosphère propre et saine pour respirer. Il lui faut une nourriture licite et pure, capable de produire un sang de qualité en harmonie avec son estomac.
Dans tout cet ensemble, le cœur — c’est-à-dire la conviction — est certes important, mais il ne l’est que parce qu’il donne la force vitale à tous les organes et à tous les membres. Lorsque la plupart des organes et des membres sont coupés, séparés du corps ou détruits, comment le cœur, seul, peut-il rester en vie avec les quelques organes demeurés paralysés et malades ? Et même s’il reste en vie, quelle valeur peut avoir une telle existence ?
À présent, réfléchissez un instant à l’état de l’islam que l’on observe dans cette Inde — le Bengale, le Pakistan et l’Inde — [il faut garder à l’esprit que l’article a été écrit en 1937, en considérant l’époque de la domination étrangère ; mais son propos demeure entièrement applicable dans les conditions actuelles d’indépendance — l’éditeur]. Ici, la loi islamique est presque totalement inactive. Dans la morale, la vie sociale, l’économie et tous les autres domaines de l’existence, les principes islamiques ne sont pas appliqués à plus de cinq pour cent. L’éducation, la formation et le milieu non islamiques ont rendu les esprits des gens, ici complètement et là plus ou moins, non musulmans. Leurs yeux voient, mais leur angle de vue a changé. Leurs oreilles entendent, mais leurs filtres ont changé. Des paroles sortent de leur bouche, mais leur manière de parler est devenue différente. Comme une atmosphère empoisonnée règne tout autour, leurs poumons ne peuvent respirer un air pur. Comme l’ensemble des réserves alimentaires est contaminé, leur estomac ne reçoit pas une nourriture licite et pure. Parmi les organes du corps islamique que sont les actes de dévotion, soixante pour cent sont paralysés. Même si les quarante pour cent restants sont sains, on n’en observe aucun effet, parce qu’ils n’ont aucun lien avec les autres organes. C’est pourquoi la maladie de la paralysie s’est progressivement étendue parmi eux. Dans ces conditions, peut-on appeler islam complet cette chose qui se trouve devant nous ? Certains de ses organes ont été coupés, certains ont été rejetés, et certains, bien qu’encore présents, sont malades et incapables de fonctionner correctement. Il ne lui reste, avec eux, qu’un cœur isolé, qui lui aussi est atteint. Car, de même qu’il donnait la force vitale à ces organes, il tirait également sa propre force d’eux. Ainsi, lorsque le fonctionnement du cerveau, des poumons, de l’estomac, du foie et des autres organes a été détruit, comment le cœur, à lui seul, pourrait-il rester sain et vigoureux ? Pourtant, grâce à la puissance extraordinaire qui réside dans ce cœur, il ne fait pas que rester en vie ; il continue aussi, d’une manière ou d’une autre, à faire fonctionner les autres organes. Mais possède-t-il en lui la force nécessaire pour établir sa propre influence dans la vie des habitants du pays ? Bien plus, à Dieu ne plaise, je veux poser cette question : face au flot du désastre qui avance de jour en jour avec une violence croissante, pourra-t-il, dans un tel état, empêcher les autres organes d’être davantage mutilés et se préserver lui-même de la mort ? C’est précisément pour cette raison que la maladie de la révolte contre l’islam et du rejet de celui-ci, tout à fait contraire à l’entrée des membres de la société musulmane dans la religion d’Allah par groupes entiers, se répand aujourd’hui rapidement. Dans toute l’Inde et ses alentours, on ne voit nulle part le mode de vie islamique fonctionner avec toute sa machinerie. Les gens ne peuvent donc ni contempler sa beauté et sa perfection, ni reconnaître l’arbre à ses fruits. Ils ne voient que cet islam privé de ses membres et se disent : voilà, c’est tout l’islam. En le voyant ainsi, certains déclarent ouvertement : « Nous ne sommes pas musulmans. » D’autres ne nient certes pas leur appartenance à l’islam, mais, à entendre leurs propos, on ne trouve aucune différence entre eux et ceux qui ne croient pas en l’islam. Beaucoup ont déjà détourné leur cœur, mais, comme la révolte n’a pas encore éclaté ouvertement, ils restent mêlés aux musulmans sous le couvert de l’hypocrisie. Toutefois, afin de pouvoir eux-mêmes se dresser avec un drapeau lorsque les troubles généralisés commenceront, ils répandent secrètement les semences de la révolte. Sans le dire clairement, certains murmurent : « Préparez-vous à vous fondre dans le nouveau nationalisme et dans une civilisation encore plus nouvelle. Car le cadavre auquel vous êtes attachés est non seulement incapable de vous apporter le moindre bien, mais il vous empêche aussi de tirer profit des avantages que vous pourriez obtenir en vous fondant dans les autres. » Selon certains, la seule solution à ce problème consiste à mettre l’islam en pièces. Ils disent que les musulmans ne devraient le rester que dans les actes purement religieux. Pour tout le reste de la vie, nous devrions adopter les enseignements des non-musulmans et les programmes qu’ils suivent. Je ne sais pas si ces gens sont eux-mêmes dans l’illusion ou s’ils cherchent à tromper les autres. Mais ils ont oublié, ou cherchent à faire oublier, cette vérité : après avoir adopté une idéologie non islamique dans tous les domaines de la vie et s’être habitué à des règles et des normes non islamiques, la conviction religieuse et les actes religieux sont nécessairement voués à s’affaiblir complètement. Car la conviction et les actes de dévotion sont le fondement même sur lequel a été édifié tout l’édifice de la vie. Si cet édifice est construit sur des fondations différentes, combien de temps l’attrait artificiel et superflu de ces vestiges anciens pourra-t-il se maintenir ? L’enfant élevé dans un nouveau mode de vie et parvenu à l’âge adulte demandera certainement : « Pourquoi m’a-t-on passé autour du cou les chaînes de quelques croyances absurdes et de quelques coutumes ? Pourquoi lirais-je le Coran, dont toutes les prescriptions sont aujourd’hui devenues inutiles, et pourquoi y croirais-je ? Pourquoi reconnaîtrais-je comme messager d’Allah cet homme qui a disparu il y a treize siècles et demi ? Puisqu’il ne peut fournir aucune orientation à ma vie, quel avantage y a-t-il à reconnaître verbalement sa mission prophétique, et quel mal y aurait-il à la nier ? Dans le mode de vie que je suis, quelle différence cela fait-il que je prie ou non, que je jeûne ou non ? Quel rapport y a-t-il entre ce mode de vie et ces pratiques ? Pourquoi les a-t-on ainsi assemblés de façon incohérente dans ma vie ? » Tel est le résultat tout naturel de la séparation entre la religion et le monde. Lorsque cette séparation sera complète en principe et en pratique, de tels résultats apparaîtront inévitablement. De même que le cœur devient totalement inutile après avoir été séparé du corps, la conviction et les actes de dévotion ne conservent plus aucune importance lorsqu’ils sont coupés de la vie réelle. La conviction et les actes de dévotion donnent leur force vitale à la vie islamique, tandis que la vie islamique fournit à son tour de la force à la conviction et aux actes de dévotion. Comme je l’ai dit plus haut, ces deux éléments entretiennent en réalité entre eux la même relation que les organes d’un corps vivant. Si cette relation est rompue, la mort des deux devient inévitable. En outre, joindre la conviction et les actes de dévotion islamiques à un mode de vie non islamique serait une absurdité comparable au fait de fixer un cerveau humain, ou des bras et des jambes humaines, au corps d’un gorille.
Que nul ne pense que seul un petit groupe de personnes instruites à l’occidentale est touché par la situation désastreuse actuelle de l’islam ; il n’en est nullement ainsi. Aujourd’hui, tous ceux qui sont des musulmans sincères et dont le cœur éprouve amour et respect pour cette religion, anciens comme modernes, sont plus ou moins influencés par cette situation. L’effondrement du mode de vie islamique est une calamité générale : aucun musulman n’est à l’abri de ses conséquences naturelles, et il n’est d’ailleurs pas possible de le rester. Nous en subissons tous une part, chacun selon ses capacités. Nos oulémas et nos cheikhs sont, à cet égard, des parties prenantes au même titre que les personnes instruites dans les écoles et les collèges.
Mais ce sont surtout les dizaines de millions de nos concitoyens qui vivent dans cette vaste région de seize cent mille miles carrés qui se trouvent plongés dans la plus grande détresse. Il ne leur reste que le nom de l’islam, et ils lui vouent pourtant un amour extraordinaire. Mais on peut dire qu’ils ne connaissent absolument pas, sur le plan intellectuel, la chose pour laquelle ils se dépensent ainsi corps et âme. Dans la pratique, il n’existe pas non plus de mode de vie capable de les protéger contre les influences non islamiques. Profitant de leur ignorance, toute force égarante peut détourner leur foi, leurs croyances et leur vie réelle de la voie droite de l’islam. Il suffit de leur faire croire que l’égarement et la déviation qu’on leur présente sont la véritable voie droite, ou du moins qu’ils ne sont pas contraires à l’islam. Dès lors, on peut les pousser à sa guise vers le qadianisme, le communisme, le fascisme ou toute autre voie. En effet, dans la situation actuelle, désordonnée et confuse, aucune tentative n’est faite pour résoudre à la lumière des principes islamiques les problèmes nés de leur pauvreté croissante et de leur terrible misère.
Face au communisme actuel, il n’existe parmi les musulmans aucun groupe organisé capable d’avancer en s’appuyant sur les idéaux économiques et civilisationnels de l’islam et de proposer des solutions aux problèmes d’une importance capitale pour les gens ordinaires. Ainsi, ces dizaines de millions de musulmans pauvres et affamés sont devenus une proie facile pour les propagandistes communistes. Parmi la classe bourgeoise, ceux qui sont un peu trop audacieux et avides de pouvoir cherchent sans cesse de nouveaux stratagèmes pour conquérir le pouvoir d’État. Après la révolution russe, les gens de cette classe ont découvert une nouvelle tactique : se faire passer pour les amis des paysans et des ouvriers afin de prendre les masses pauvres dans leurs filets ; allumer en elles le feu de l’égoïsme, de la convoitise et de la vengeance ; leur faire miroiter des richesses supérieures à leurs droits légitimes ; et leur promettre de leur distribuer jusqu’aux biens légitimes des classes fortunées, après les leur avoir arrachés. De cette manière, ils veulent s’emparer du pouvoir d’État en le retirant aux empereurs, aux directeurs et aux magnats du système capitaliste, après avoir pris dans leur poigne la majorité de la population du pays. Ils fondent davantage d’espoir sur les populations musulmanes que sur les populations non musulmanes, car ce sont les musulmans qui sont les plus misérables sur le plan économique ! Pour conquérir leur cœur, ils se frayent un chemin par l’estomac, car chez l’homme affamé, c’est la partie la plus vulnérable de tout le corps ! Ils leur disent : « Venez, laissez-moi vous montrer le chemin vers le bien-être matériel en supprimant les inégalités entre riches et pauvres. » En entendant cela, le pauvre musulman affamé les suit dans l’espoir de deux morceaux de pain et d’une poignée de riz. Ils lui conseillent alors d’adopter, au lieu de l’adoration de Dieu, la religion du culte de l’estomac. Autrement dit, ils tentent de lui inculquer l’idée que la religion et la foi ne servent à rien, que la seule chose importante est la nourriture qui remplit le ventre. La voie qui permet de se la procurer devient alors sa religion, et c’est en elle que résident son salut et son bien-être :
« Les démunis, les pauvres et les esclaves n’ont ni religion ni civilisation. Leur plus grande religion est un morceau de pain. Leur plus grande civilisation est un vêtement usagé. Leur plus grande foi est de se libérer de la pauvreté et de l’humiliation. Car c’est pour obtenir ce pain et ce vêtement qu’ils sont contraints de voler. Dans le monde actuel de pauvreté et d’esclavage, ils n’ont plus aucune autre religion. »
Tel est le premier enseignement de la religion communiste (le communisme). Au moment de dispenser cet enseignement, on donne aussi au pauvre musulman ignorant cette fausse consolation : nous ne nous mêlons nullement à votre religion. Soyez tranquilles :
Pourquoi la religion et la foi religieuse auraient-elles à craindre quoi que ce soit de ces questions ? Quel rapport ont-elles avec elles ? La religion demeure toujours vivante et rayonnante grâce à sa propre force morale et spirituelle. [Ces deux passages sont extraits d’un article d’un écrivain musulman. Cet article avait été publié dans un périodique musulman largement diffusé.]
Quiconque est informé sait quel effet le communisme a exercé en vingt ans sur la jeunesse musulmane de Russie. Un avenir aussi calamiteux s’avance également, avec une menace terrifiante, devant les musulmans du sous-continent. Le feu de l’estomac a déployé ses flammes ardentes pour réduire en cendres le trésor de leur foi. Pour l’instant, sa brèche est étroite et peut être colmatée d’un seul point de suture. Mais si quelques années encore s’écoulent ainsi dans l’insouciance, elle prendra une telle ampleur et une telle force de déluge que même une digue gigantesque sera emportée comme fétu de paille face à elle.
Dans cette situation, se contenter de prêcher l’islam à la manière des missionnaires chrétiens est absolument dénué de sens. Pour purifier la croyance, même publier non pas un seul, mais des millions de brochures, ne changera rien à cette situation. Quel profit y a-t-il à chanter les mérites de l’islam par de simples paroles ou à l’aide de l’écriture ? Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est établir la beauté de l’islam dans le monde réel et la montrer concrètement. Il ne suffira pas de dire que la solution à nos problèmes de vie réside dans les idéaux islamiques pour que nos problèmes se résolvent d’eux-mêmes. Il faut mettre en œuvre toute la force et toute la beauté que recèle l’islam. Ce monde est un monde de conflits et de luttes. On ne peut en changer le cours par de simples discours. Pour le transformer, il faut un djihad révolutionnaire. Si les communistes ont pu, avec leurs idéaux erronés, établir en un demi-siècle leur influence et leur puissance sur une vaste partie du monde ; si les fascistes ont pu, au moyen d’une méthode incohérente, établir leur renommée et leur prestige dans le monde ; si la doctrine de non-violence de Gandhi a pu se manifester par le seul effort et la seule persévérance, malgré son caractère anormal, alors il n’existe aucune raison pour que les musulmans, porteurs de l’idéal éternel de l’honnêteté et de la justice, ne puissent pas retrouver leur place dans le monde. Mais cette réaffirmation ne pourra être obtenue par les seuls sermons, exhortations et bons conseils. Elle exige des efforts et une action concrète, ainsi qu’un travail mené selon la voie choisie par Dieu.
La « lutte révolutionnaire » est une expression vague. Dans la pratique, elle comporte de nombreux procédés, et il peut encore en exister bien d’autres. Cependant, quelle que soit la révolution que l’on souhaite créer, il faut adopter, à cette fin, un procédé parfaitement conforme à la nature de la révolution. Pour la révolution que nous voulons créer, il n’est pas nécessaire de rechercher un procédé nouveau, car une telle révolution a déjà été créée dans le monde. Le grand homme qui créa le premier cette révolution connaissait parfaitement sa nature. Il est encore possible de créer cette révolution en suivant la voie qu’il a suivie. La vie et le caractère de ce grand homme constituent une chose merveilleuse. Mais, sous un autre aspect, ils représentent aussi un modèle infaillible. Qui peut aujourd’hui présenter un exemple aussi vaste d’un caractère aussi élevé, d’une telle piété, d’un tel discernement, d’une telle justice, d’une personnalité aussi forte et de qualités aussi dignes d’un grand homme ? Et qui serait capable de créer une révolution d’un niveau aussi élevé ? De ce point de vue, sa vie et son caractère sont véritablement une chose merveilleuse, et il ne fait aucun doute que cette merveille continuera de fasciner l’humanité jusqu’au Jour de la Résurrection. Pourtant, l’idéal que ce grand homme a laissé possède un esprit et une nature tout aussi révolutionnaires qu’il y a treize siècles et demi. Plus cet idéal sera suivi et imité, plus des résultats révolutionnaires se manifesteront. En outre, la révolution accomplie par la force de l’idéal originel, ces résultats s’en rapprocheront d’autant davantage. Sous cet aspect, il ne fait aucun doute qu’il constitue un modèle infaillible. Cet idéal est imitable par l’être humain jusqu’au Jour de la Résurrection. En suivant ce grand idéal, une révolution de ce genre peut être créée à n’importe quelle époque et dans n’importe quel pays : au XXe ou au XXIVe siècle, dans ce sous-continent, en Amérique ou en Russie.
Il n’est pas possible de décrire ici en détail le procédé par lequel le noble Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et lui accorde la paix) créa une révolution dans le monde il y a treize siècles et demi. Mon seul objectif ici est d’en donner un aperçu : le projet de l’institution Dar-ul-Islam [Cette institution fut fondée en 1938. Puis, lorsque la Jamaat-e-Islami fut constituée en août 1941, cette institution y fut intégrée.] est né d’une étude approfondie de ce grand idéal.
Lorsque le noble Prophète (que Dieu le bénisse et lui accorde la paix) apparut, il n’y avait pas une seule personne musulmane dans le monde. C’est dans cette situation qu’il présenta son appel au monde. Peu à peu, des individus commencèrent à embrasser l’islam, isolément, deux ou trois à la fois. Ces gens possédaient une foi plus solide que les montagnes. Ils étaient tellement dévoués à l’islam qu’il n’en existe aucun exemple comparable dans le monde. Mais, comme ils se trouvaient isolément encerclés par les mécréants, ils étaient naturellement impuissants et faibles. C’est pourquoi, en luttant sans cesse contre leur environnement, leurs forces ne faisaient que s’épuiser ; cependant, ils ne parvenaient à provoquer aucun changement dans la situation qu’eux-mêmes et leur grand chef s’efforçaient de toutes leurs forces de transformer. C’est ainsi que le noble Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et lui accorde la paix) poursuivit ses efforts ininterrompus pendant treize ans. Durant cette période, il ne réussit à organiser qu’un petit groupe de croyants entièrement dévoués. Alors, Dieu Très-Haut lui ordonna d’adopter un procédé différent. Il s’agissait de quitter le milieu mécréant avec ces hommes dévoués, de les rassembler en un même lieu pour créer un environnement islamique, de construire un foyer capable de mettre en œuvre l’ensemble du programme selon le mode de vie islamique, d’établir un centre afin de produire une force sociale et collective parmi les musulmans, de rassembler toute l’énergie électrique en un seul endroit puis de la diffuser selon une méthode parfaitement contrôlée, et de construire une centrale électrique (Power House) afin d’illuminer de cette énergie chaque parcelle du monde. C’est dans ce but qu’il émigra vers « Médine la Pure ». Il fut ordonné à tous les musulmans qui vivaient dispersés parmi les différentes tribus d’Arabie de se rassembler dans ce centre. Là, l’islam fut rendu effectif et démontré par la pratique. Dans cette atmosphère pure et sacrée, le groupe tout entier reçut une formation si approfondie au mode de vie islamique que chacun de ses membres devint un islam vivant. Il suffisait de regarder n’importe lequel d’entre eux pour comprendre ce qu’est l’islam et pourquoi il était venu. Ils furent imprégnés si profondément de la couleur de Dieu :
(Arabe)
qu’ils ne puissent accepter la couleur d’autrui, mais qu’ils teignent les autres de leur propre couleur. Une telle force de caractère fut créée en eux qu’ils ne soient jamais influencés par autrui ; au contraire, quiconque entrait en leur contact en fût lui-même influencé. L’objectif du mode de vie islamique fut introduit dans leurs veines et leurs artères de telle manière qu’il lui soit accordé la priorité dans chaque acte de la vie, tandis que tous les autres objectifs mondains n’en aient qu’une importance secondaire. Grâce à l’instruction et à la formation, ils furent rendus si aptes qu’ils puissent mettre en œuvre, à n’importe quel prix, le mode de vie enseigné par le Coran et la Sunna, puis réduire en morceaux toute situation déformée et la reconstruire à sa lumière.
Chaque aspect de cette organisation merveilleuse mérite d’être étudié et examiné attentivement. L’ensemble des activités de cette organisation avait été divisé en quatre grandes parties :
1. Former un groupe de personnes qui acquièrent une connaissance approfondie de la religion islamique et qui expliquent convenablement aux gens ses règles et ses prescriptions :
(Arabe)
2. Il faut former des personnes qui consacreront leur vie à concrétiser les prescriptions de l’islam ainsi qu’à les diffuser et à les faire prospérer. Il incombe à l’organisation de les libérer de la responsabilité de gagner leur subsistance. Mais elles-mêmes ne s’en soucieront nullement. Qu’un dispositif de financement soit mis en place ou non, poussées par leur ardent intérêt et faisant fi de toutes les souffrances et épreuves, elles resteront engagées dans la réalisation du but suprême de leur vie :
(Arabe)
3. Il faudra insuffler à chaque membre du groupe l’idée que la propagation de la Parole d’Allah constitue le but de sa vie. Ils continueront certes à vaquer aux affaires du monde, mais ce but restera présent dans chacune de leurs activités. Le commerçant ne l’oubliera jamais dans son commerce, l’agriculteur dans ses travaux agricoles, l’industriel dans son activité industrielle, ni le fonctionnaire dans son emploi. Ils se rappelleront toujours que ces activités servent à assurer leur subsistance, et que leur subsistance sert à accomplir cette mission. Quel que soit le domaine dans lequel ils œuvrent, ils appliqueront les principes et l’idéal de l’islam dans leurs paroles et leurs actes, leur caractère et leur comportement ; si un conflit surgit entre les intérêts mondains et l’idéal islamique, ils piétineront leurs intérêts, mais ne déshonoreront pas l’islam en abandonnant ses principes. En outre, ils consacreront au service de l’islam tout le temps et tous les biens qu’ils pourront économiser sur leurs besoins personnels, et aideront et soutiendront ceux qui consacrent leur vie à cette œuvre : (arabe)
4. Il faudra permettre aux personnes de l’extérieur de venir au Dar al-Islam, afin qu’elles puissent mieux comprendre le Coran dans le cadre d’un mode de vie concret fondé sur la Parole d’Allah et dans un environnement islamique, puis repartir sous son influence plus profondément ressentie :
(Arabe)
Ainsi, en seulement huit années, la centrale électrique de Médine — le plus grand phare et pionnier du monde — insuffla une puissance prodigieuse ; cette puissance illumina en un rien de temps toute la terre d’Arabie. Puis ces rayons de lumière sortirent de l’Arabie et se répandirent dans toutes les régions du monde. Même après l’écoulement de plus de treize siècles et demi, cette centrale électrique demeure aujourd’hui encore pleine de puissance et de ressources.
Après le califat des Rashidun, lorsque diverses formes de désordre apparurent dans le système de vie islamique, nos communautés soufies fondèrent elles aussi des khanqahs en différents lieux, en suivant ce procédé. Aujourd’hui, le mot khanqah a subi une telle déformation de sens qu’il suffit de l’entendre pour que surgisse dans l’esprit des gens l’image d’un endroit étrange, privé de lumière et d’air. En réalité, ces khanqahs n’étaient qu’une imitation de l’idéal établi à Médine par le Prophète de l’humanité. Les vénérables soufis repéraient les personnes chez lesquelles ils discernaient quelque talent, les isolaient du monde extérieur et les faisaient séjourner quelque temps dans une khanqah, où ils leur dispensaient une formation de haut niveau à l’imitation du Prophète et de ses nobles Compagnons.
Ceux qui souhaitent aujourd’hui créer une révolution de type islamique devraient eux aussi adopter un tel procédé. S’il n’est possible de trouver nulle part, en dehors de ce sous-continent, un environnement indépendant propice à l’établissement d’un « Dar al-Islam » semblable à celui de Médine, il faudrait au moins créer dans ce pays même un centre de formation où serait instauré un environnement purement islamique. Un lieu où se refléteraient le caractère et la sociabilité islamiques, où se formerait une pensée concrète conforme à celle des musulmans et où les idées et les formes islamiques rayonneraient de toutes parts. Un lieu où la permission ou l’ordre d’Allah et du Messager suffirait à lui seul pour déclarer une chose irréprochable, et où l’interdiction ou la désapprobation d’Allah et du Messager serait reconnue comme l’unique critère pour considérer une chose comme erronée. Un lieu où n’existeraient ni cette désobéissance généralisée et cet environnement rebelle, ni cette atmosphère non islamique ; un lieu où l’on aurait au moins la capacité d’accueillir les influences extérieures favorables à la pensée islamique et de protéger son mode de vie et son esprit contre les influences défavorables. Un lieu où nous pourrions créer un environnement propice à la formation d’une pensée musulmane, à l’éveil d’une intuition musulmane et au développement des vertus presque disparues dans l’atmosphère empoisonnée du Dar al-Kufr. Surtout, un lieu où nous pourrions purifier notre vie de la saleté et de la souillure qui, du fait d’être nés et d’avoir été élevés dans un environnement non islamique, se sont infiltrées dans nos idées et nos actes — souillure que nous ne percevons parfois pas, et qui, même lorsque nous la percevons, se dresse avec une telle force que nous ne parvenons pas à nous en protéger malgré tous nos efforts. Dans un tel centre de formation, on réunirait uniquement les personnes sincèrement désireuses de servir l’islam, puis on leur dispenserait une éducation et une formation adéquates afin de les préparer à ce service. Il faudrait y adopter le plan suivi par le Prophète. De même, il faudrait diviser l’ensemble de l’œuvre en différentes sections et, dans chacune d’elles, reconstruire l’humanité en la façonnant selon le moule de l’islam.
1. Il faudra intégrer dans une section des personnes possédant des compétences de haut niveau. Parmi elles, celles qui maîtrisent les sciences et le savoir islamiques devront être familiarisées avec les langues occidentales ainsi qu’avec les sciences et les connaissances modernes. Quant à celles qui ont reçu une formation dans les sciences et connaissances modernes, il faudra leur enseigner la langue arabe et les sciences et connaissances islamiques. En même temps, elles devront étudier profondément le Coran et la Sunna afin d’acquérir une connaissance approfondie et une compréhension avisée de la religion islamique. Ensuite, il faudra les répartir en différents groupes. Chaque groupe prendra en charge une branche particulière du savoir, y intégrera les principes et l’idéologie islamiques selon des méthodes modernes, et cherchera des solutions aux problèmes modernes de la vie à la lumière des principes islamiques. En outre, ils expulseront la vision occidentale qui s’est infiltrée dans les fondements des sciences et des connaissances, réorganiseront celles-ci selon une perspective islamique et, grâce à leurs propres recherches et investigations, produiront une littérature authentique capable de susciter une révolution intellectuelle en faveur de l’islam.
2. Dans la deuxième section, il faudra s’efforcer de former des cadres compétents au service de l’islam. Seules devront y être admises des personnes de bonne nature, au caractère ferme, résolues et prêtes à tout sacrifier pour leur objectif. Elles s’organiseront sous la forme d’un puissant groupe révolutionnaire. Leur mode de vie sera simple et dépouillé. Elles feront preuve d’endurance face aux difficultés et observeront une discipline parfaite. Leur vie concrète sera celle de musulmans authentiques. Ce groupe avancera avec pour programme d’établir, sur la base des principes islamiques, un nouvel ordre social et une nouvelle civilisation ; il présentera ce programme au peuple, accumulera le maximum de force politique et finira par prendre le contrôle de l’appareil d’État afin de transformer le système de gouvernement fondé sur l’oppression qui prévaut en un système de gouvernement fondé sur la justice.
3. Dans la troisième section, il faudra accueillir des personnes qui, après avoir séjourné quelque temps dans le centre de formation, repartiront. Elles seront libérées après avoir reçu une formation correcte et un entraînement moral. Où qu’elles résident, elles vivront en musulmanes. Au lieu de se laisser influencer par les autres, elles exerceront leur propre influence sur eux. Elles resteront fermes dans leurs principes et solidement attachées à leurs convictions personnelles. Elles ne vivront jamais sans but. Un objectif clair restera constamment devant elles. Elles gagneront leur vie par des moyens licites et seront prêtes à aider par tous les moyens possibles les personnes œuvrant dans la deuxième section. Elles leur apporteront une aide financière et participeront également à leur travail concret. De plus, elles s’efforceront de rendre leur environnement favorable au groupe révolutionnaire.
4. La quatrième section sera destinée aux musulmans comme aux non-musulmans qui souhaitent venir temporairement au centre de formation afin d’y acquérir certains bénéfices éducatifs ou d’y observer le mode de vie. Il faudra leur offrir le maximum de facilités et d’avantages afin qu’ils puissent repartir profondément marqués par l’islam et ses enseignements.
Voilà un plan général. Ce n’est qu’une ébauche du dispositif que nous considérons comme indispensable à la création d’une révolution islamique. Le succès de ce dispositif dépend entièrement de son essence et de ses qualités. Pour parvenir au succès escompté, il faudra le rendre aussi semblable que possible au modèle d’organisation sociale idéale établi à Médine par le noble Prophète, que Dieu le bénisse et lui accorde la paix.
Établir une ressemblance avec Médine la Radieuse ne signifie pas que nous préconisions une ressemblance dans les formes extérieures, ni que nous souhaitions abandonner le niveau de civilisation actuel pour revenir au niveau de civilisation de l’Arabie d’il y a treize siècles et demi. Cette conception de l’obéissance au noble Messager, que Dieu le bénisse et lui accorde la paix, et à ses Compagnons est totalement erronée. Malheureusement, la plupart de nos croyants religieux entretiennent précisément cette idée fausse. Selon eux, porter des vêtements et manger comme les anciens pieux et les anciens sages suffirait à les suivre. De même, conserver jusqu’au Jour de la Résurrection, sous une forme exactement désuète (fossilisée), leurs coutumes familiales, leur civilisation et leur culture civique, fermer les yeux sur les changements extérieurs à leur environnement, ériger un mur autour de leur propre esprit, de leur intelligence et de leur mode de vie, et ne pas permettre au cours du temps ni aux changements de l’époque d’y pénétrer, telle serait la tâche de ceux qui leur obéissent. En réalité, cette conception, qui a dominé l’esprit des musulmans religieux durant plusieurs siècles de l’époque du déclin, est entièrement contraire à l’esprit islamique. Car rester de son vivant un vestige de l’antiquité et transformer sa vie en une pièce historique de l’ancienne civilisation ne constitue nullement un enseignement de l’islam. Celui-ci n’enseigne ni l’ascétisme ni le réactionnarisme. L’objectif de l’islam n’est pas de créer dans le monde une nation qui chercherait seulement à entraver le changement et l’évolution ; il veut au contraire créer une nation qui s’efforcera de détourner le changement et l’évolution de la voie erronée pour les diriger vers la voie juste. L’islam nous donne non pas une enveloppe, mais une essence. Il veut que, quelles que soient les enveloppes diverses que la vie créera jusqu’au Jour de la Résurrection sous l’effet des changements de lieu et de temps, nous continuions à leur insuffler cette essence. Tel est notre objectif dans le monde en tant que musulmans. Le but de faire de nous la meilleure communauté n’est pas que nous restions attachés aux hommes avançant sur la voie de l’évolution comme leur arrière-garde ; notre tâche est plutôt de leur donner l’imamat et la direction. Nous avons été créés pour être des pionniers, et le secret qui fait de nous la meilleure communauté est contenu dans la parole (en arabe).
Le véritable modèle du noble Messager, paix et bénédictions de Dieu sur lui, et de ses Compagnons, que nous avons le devoir de suivre, est le suivant : ils ont pleinement assumé le droit de la lieutenance divine sur terre en utilisant les lois de la nature à la lumière de la loi morale. À l’intérieur de l’enveloppe de la civilisation de leur époque, ils avaient insufflé l’essence de la civilisation islamique. Ils avaient fait des forces naturelles alors soumises à l’autorité de l’homme les servantes de cette civilisation. Pour mettre à profit tous les moyens et instruments que la civilisation de leur temps avait réunis en vue du progrès et de la puissance, ils étaient plus avancés que les mécréants et les polythéistes, afin que la civilisation de ceux qui obéissent à Dieu puisse l’emporter sur celle de ceux qui se rebellent contre Lui. C’est précisément cela que Dieu Tout-Puissant a enseigné dans Son Livre (arabe) : il leur avait été enseigné que, dans l’utilisation des forces créées par Dieu, les musulmans avaient plus de droits que les mécréants ; mieux encore, les musulmans en étaient les véritables ayants droit. Par conséquent, suivre correctement le Prophète, paix et bénédictions de Dieu sur lui, et ses Compagnons signifie s’efforcer de faire des moyens et instruments aujourd’hui réunis grâce au développement de la civilisation et à la découverte des forces naturelles les serviteurs de la civilisation islamique, comme au premier âge de l’islam. Ces moyens ne contiennent en eux-mêmes aucune saleté ni impureté ; c’est dans la civilisation mécréante qui les utilise que se trouvent ces impuretés. La radio n’est pas une chose impure ; ce qui est impur, c’est la civilisation qui a fait du directeur de la radio un organisateur de danses et de chants, ou l’a transformée en instrument de diffusion du mensonge et de la fausseté. L’avion n’est pas une chose impure ; ce qui est impur, c’est la civilisation qui, au lieu de le mettre au service de la loi divine, l’a utilisé conformément aux intrigues sataniques, en le faisant servir les anges de l’air. De même, le cinéma ou les films ne sont pas des choses impures ; ce qui est véritablement impur, c’est la civilisation qui emploie cette force créée par Dieu à propager l’obscénité et l’impudence. (Cela s’applique également à la télévision de notre époque — l’éditeur.) Si la civilisation impure se développe et prospère aujourd’hui, c’est parce que ces forces sont employées à son expansion. Pour remplir correctement le devoir qui nous incombe de contribuer au développement et à l’essor de la civilisation divine, nous devons utiliser ces mêmes forces. En réalité, ces forces sont comme une épée : celui qui l’utilise — qu’il l’emploie à une fin impure ou à une fin pure — réussira. Si celui qui poursuit un objectif pur se contente de rester assis en se félicitant de la pureté de son objectif sans utiliser l’épée, ce sera un crime grave, et il devra nécessairement en subir le châtiment. Car, dans ce monde régi par les causes et les effets, la loi établie par Dieu ne peut être modifiée pour complaire à qui que ce soit.
Cette explication montre clairement que le mouvement que je vais présenter n’est ni un mouvement réactionnaire, ni un mouvement progressiste ayant pour seul objectif le progrès matériel. Pour le centre de formation que j’envisage, Gurukul Kangri, l’Ashram Satyagraha, Santiniketan et Dayal Bagh (ce sont des institutions de type ashram appartenant aux hindous — l’éditeur) ne constituent aucun modèle. De même, pour le parti révolutionnaire que j’ai en vue, les partis fasciste d’Italie et national-socialiste d’Allemagne ne constituent aucun modèle. Son seul modèle se trouve dans le Hizbullah (le parti de Dieu) constitué par le Prophète, paix et bénédictions de Dieu sur lui, à Médine, la cité du Messager.
— Fin —