Introduction

Dans cet ouvrage, j’ai essayé d’expliquer en détail la méthode de transmission du message suivie par les prophètes et les messagers. De nos jours, les gens ont, au sujet du dîn, une connaissance aussi incomplète qu’imparfaite ; de même, en ce qui concerne la propagation du dîn, leurs conceptions sont extrêmement limitées et erronées. Dans cet ouvrage, j’ai présenté le dîn de l’islam comme un système de vie — ce qu’il est effectivement. En conséquence, j’ai également exposé en détail les mesures qu’il faut prendre pour établir ce système de vie, ainsi que les exigences auxquelles il faut répondre en matière d’efforts et de lutte. J’ai fondé chaque chapitre de cet ouvrage sur des preuves et des arguments solides tirés du Noble Coran. Ensuite, là où je l’ai jugé nécessaire, j’en ai également donné l’explication à l’aide de hadiths authentiques. J’espère que celui qui lira cet ouvrage avec une profonde attention y trouvera également une aide pour comprendre le Coran.

Certains de mes amis me reprochent de présenter les sujets de manière très concise. Je ne veille pas à ce que chaque lecteur puisse comprendre pleinement mon propos. À travers cet ouvrage, j’ai essayé de dissiper le reproche qui m’est adressé. Qu’Allah le Très-Haut m’accorde la réussite en cette matière et fasse que les gens puissent en tirer un plus grand profit.

Humblement,
Amîn Ahsan

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Défauts de la méthode courante de la tabligh

Pendant une période considérable, dès que les gens entendent le mot tabligh (prédication), leur esprit, leur pensée et leur conscience se tournent spontanément vers les moyens et les méthodes qui se sont répandus et imposés parmi les musulmans pour propager et établir l’islam. Lorsqu’une longue pratique rend une méthode bien connue pour l’accomplissement d’une tâche, son empreinte s’imprime si profondément dans les cœurs que les gens ne peuvent plus penser à cette tâche en s’en détachant. On considère alors cette méthode comme la voie naturelle et complète pour accomplir l’œuvre. Quiconque entreprend cette œuvre adopte lui aussi cette méthode. Il arrive même parfois qu’une personne quitte sa maison avec la résolution d’éviter cette voie, mais qu’en avançant elle y revienne finalement, précisément à la méthode qu’elle avait décidé d’éviter. C’est pourquoi il est d’abord nécessaire de décrire brièvement les erreurs de la méthode actuelle du tabligh.
À notre avis, la méthode courante du tabligh comporte des erreurs à la fois théoriques et pratiques. Autrement dit, cette méthode est également erronée du point de vue philosophique. Ainsi, la plupart des initiatives prises jusqu’à présent au nom de la prédication de l’islam ne se sont pas seulement révélées vaines quant à leur objectif ; elles ont aussi causé un tort considérable à la da‘wa islamique. Je commencerai par signaler les défauts théoriques de cette méthode.
Les erreurs intellectuelles de la méthode courante du tabligh
Première erreur : la plus grande erreur commise jusqu’à présent dans la présentation de l’islam est que ceux qui présentent la da‘wa n’ont pas compris leur propre rôle ni le rôle véritable de l’islam. C’est pourquoi ils n’ont pas présenté l’islam de la manière dont le Coran l’avait présenté à l’humanité. Le Noble Coran présente l’islam comme étant, depuis le commencement de la création, la religion choisie par Allah. Chaque fois qu’Allah a envoyé un prophète à un peuple, Il l’a envoyé avec cette religion. Les différents peuples n’ont cessé d’introduire des défauts et des altérations dans cette religion choisie par Allah, tandis qu’Allah, par l’intermédiaire de Ses prophètes, n’a cessé de corriger ces défauts. Finalement, en envoyant Son dernier Messager, Il a révélé la religion de tous Ses prophètes et messagers dans sa forme parfaitement juste et complète, puis l’a préservée pour toujours de tout mélange, changement ou déformation. Cette religion est conservée sous la forme du Noble Coran. Elle n’est pas la religion d’un peuple particulier ; elle est la religion de toute l’humanité, la religion apportée par tous les prophètes d’Allah. Celui qui l’accepte est appelé musulman, tandis que celui qui la refuse est considéré comme non-musulman. Cette religion n’établit aucune distinction entre les prophètes d’Allah, ne rejette aucun Livre qu’Il a révélé et ne revendique pas pour elle-même une supériorité exclusive. Elle affirme seulement qu’elle est le résumé fiable de l’enseignement de tous les prophètes et qu’elle en constitue l’accomplissement.
Pourtant, nos prédicateurs et nos écrivains ont présenté cette religion exactement à l’inverse : comme la religion de la nation musulmane et comme l’ennemie de toutes les religions du monde. Pour en démontrer la véracité, ils se sont moqués des enseignements des autres Livres célestes. Parfois, emportés par l’émotion et l’excitation, ils sont allés si loin dans l’exagération que, tout en se prétendant musulmans et croyants en tous les prophètes, ils se sont moqués même des enseignements de ces Livres auxquels ils avaient le plus grand devoir de croire. On a comparé le Prophète — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — aux autres prophètes, en cherchant à rabaisser ceux-ci. Or le Noble Coran affirme qu’Allah a accordé à chacun de Ses prophètes une distinction sous certains aspects. Il y est également précisé sous quel angle une distinction particulière a été accordée au Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. Le Prophète lui-même — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — a sévèrement interdit de revendiquer pour lui une supériorité particulière par rapport aux autres prophètes. Mais les musulmans ont présenté l’islam et le Prophète — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — sous l’impulsion d’une émotion de fanatisme religieux aveugle. Cette erreur n’a pas seulement été commise par les orateurs et prédicateurs professionnels ordinaires ; nos éminents écrivains, auteurs et compilateurs s’y sont également livrés, eux dont les livres constituaient, pour les musulmans comme pour les non-musulmans, le seul moyen de comprendre l’islam. Ouvrez les ouvrages des auteurs éminents écrits sur l’islam et examinez-les. Vous y trouverez, au sujet des autres prophètes et de leurs enseignements, des propos si venimeux qu’il apparaîtra clairement, à leur lecture, que les musulmans ont été atteints de la même maladie que celle dont souffraient les juifs et les chrétiens : créer une division entre Allah et Ses messagers. Pourtant, les musulmans ont pris ces ouvrages entre leurs mains avec honneur et respect, et ils écoutent avec enthousiasme ce genre de sermons et de discours, car ceux-ci font briller l’éclat de leur orgueil et de leur fierté.
En revanche, les auteurs et les orateurs dont les œuvres et les discours ne contenaient pas ce mélange d’aigre et de doux n’ont pas réussi à gagner en popularité auprès du grand public et n’ont reçu aucune importance dans les milieux spécialisés. On ne peut nier que les critiques de l’islam ont largement contribué à la production de cette littérature de tabligh empoisonnée. Mais, selon nous, ce sont les écrivains musulmans qui ont commis l’erreur. En adoptant cette méthode erronée de réponse, ils ont semé la confusion dans l’esprit des non-musulmans. Ceux-ci n’ont pas réfléchi à l’islam comme à une religion venue leur rappeler la vérité qu’ils avaient oubliée et ramener vers leurs prophètes les héritiers de ces derniers. Au contraire, ils l’ont regardé avec la haine qu’ils éprouveraient pour un ennemi et un conquérant qui voudrait leur arracher leur religion pour triompher lui-même sur eux.
Deuxième erreur : la deuxième erreur intellectuelle commise dans la présentation de l’islam est qu’il n’a pas été présenté comme un système de vie, capable de rassembler en une unité les problèmes personnels, collectifs, pratiques et doctrinaux de la vie humaine et de les résoudre d’une manière conforme à la raison et à la nature humaine. Au contraire, nos muballighs et nos polémistes ont consacré toutes leurs forces à certaines questions nées des conflits religieux avec les chrétiens et les hindous : par exemple, la question de l’éternité ou de la nouveauté de l’âme et de la matière, la doctrine de la réincarnation, la divinité du Messie — que la paix soit sur lui —, les querelles relatives à la Trinité, et autres sujets semblables. Dans chaque religion, un groupe de polémistes professionnels éprouve un grand attrait pour ce genre de questions. Leur véritable réussite ne consiste pas à résoudre ces problèmes ; leur objectif est plutôt de les rendre encore plus sensibles. Tenter de réduire au silence de telles personnes revient à gaspiller ses forces et ses capacités et à perdre son temps.
Pourtant, nos muballighs ont consacré leur vie à ces champs de confrontation. Ils n’ont même pas ressenti la nécessité de réfléchir au fait que ces questions ne sont attrayantes que pour les amateurs de polémique, lesquels ne cherchent pas à les résoudre, mais à les rendre encore plus complexes. Le reste du monde est aujourd’hui confronté à des problèmes d’une tout autre nature. Le monde est devenu inquiet à la recherche de leurs solutions, et son salut dépend précisément de leur résolution. La religion qui avancera et proposera des solutions acceptables à ces problèmes deviendra la religion de demain pour l’ensemble du monde. Dans un monde épuisé par les expérimentations menées selon des méthodes qu’il a lui-même inventées, et qui ne trouve aucune solution à ses problèmes culturels et généraux, si l’islam avait été présenté non pas sous la forme de quelques croyances, convictions et règles, mais comme un système de vie complet, le visage du monde serait aujourd’hui différent.
Mais les personnes de notre milieu qui se sont engagées dans la propagation de l’islam, ainsi que celles qui ont écrit des livres sur l’islam, avaient probablement devant elles la conception chrétienne de la religion : un ensemble de quelques affirmations sans aucun lien positif avec les problèmes réels de la vie. Il en est résulté que, de même que les élites intellectuelles du monde n’ont ressenti aucun attrait pour les vaines paroles du christianisme, la société instruite n’a pas davantage prêté attention aux solutions islamiques de ces problèmes. Ainsi, toute cette activité de propagation de l’islam est restée limitée à un nombre insignifiant d’adeptes d’une religion réduite à des cérémonies. En conséquence, elle n’a produit aucun résultat particulier en dehors du gaspillage du temps et des ressources.
Troisième erreur : une autre erreur intellectuelle réside dans le fait que, jusqu’à présent, les livres écrits chez nous sur l’islam ont été soit théoriques, soit polémiques, soit rédigés dans un esprit de capitulation, soit présentés selon le style de la théologie spéculative. On peut dire sans hésitation, à propos de chacun de ces genres, qu’aucun n’a été utile à la da‘wa de la religion. Les discussions théoriques ne peuvent être utiles qu’à ceux qui souhaitent acquérir une connaissance approfondie d’un aspect particulier de l’islam. Mais elles ne sont pas écrites dans le but de la da‘wa et du tabligh, et leurs auteurs ne possèdent pas non plus les qualités nécessaires pour atteindre cet objectif. Les discussions polémiques sont d’abord liées à quelques sujets particuliers qui n’ont aucun rapport avec la perspective de l’islam. Ensuite, elles contiennent pleinement les défauts qui éloignent davantage les cœurs et les esprits de l’islam au lieu de les en rapprocher.
Par les ouvrages rédigés dans un esprit de capitulation, nous désignons les livres sur les questions religieuses écrits par des personnes influencées par l’Occident et appréciés par les Européens. Elles tentent d’introduire dans l’islam les courants de pensée influencés par l’Occident, bien qu’ils n’aient avec l’islam pas même le rapport le plus éloigné. De même, elles ont rassemblé des arguments visant à prouver que les éléments de l’islam condamnés par l’Occident sont étrangers à l’islam, même lorsqu’ils font partie de ses piliers ou de ses principes fondamentaux. Tout ce que ces personnes faibles de caractère et vaincues dans leur esprit ont écrit ne représente pas correctement l’islam et ne contient pas non plus cette confiance ferme capable d’attirer les cœurs vers l’islam et d’adresser un appel puissant à la conscience.
Ce qui a été écrit d’un point de vue philosophique est encore plus décevant. La méthode argumentative des théologiens spéculatifs est contraire à la raison, à la conscience et à la nature humaine. Elle peut resserrer davantage le nœud d’un problème, mais elle ne permet pas de le dénouer. Ce type d’argumentation peut convenir aux controverses tortueuses. Il ne possède ni attrait ni beauté. Il n’est pas en harmonie avec la conscience saine ni avec la nature humaine. En faire le moyen de présenter l’islam revient à pousser les gens à fuir l’islam et à leur en donner une mauvaise idée.
La seule méthode pour présenter l’islam au monde était celle qu’avaient suivie le Livre d’Allah et le Messager — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. Mais nos théologiens spéculatifs furent si fortement influencés par la philosophie grecque qu’ils ne se contentèrent pas de négliger la méthode argumentative du Coran : ils allèrent plus loin, la critiquèrent et l’avilirent. Nos théologiens traditionalistes ont eux aussi commis cette erreur, et nos théologiens modernes en ont également été victimes. Il en est résulté que, face aux non-musulmans, et parmi les musulmans instruits qui souhaitaient rester musulmans ou du moins être comptés parmi les musulmans, certains commencèrent à dire que l’islam était seulement une chose à accepter dans le cœur, et non une chose que l’on pouvait comprendre par l’usage de la raison et de la conscience. Ceux qui étaient audacieux et dépourvus de scrupules se mirent ouvertement à se moquer de l’islam. Et, sur tous les plans, à l’exception du nom, ils se libérèrent complètement des liens de l’islam.

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Les erreurs pratiques concrètes dans la méthode traditionnelle du tabligh

La méthode courante de la prédication présente également de nombreuses erreurs sur le plan pratique. Nous en signalerons quelques-unes.

Première erreur : la première erreur pratique fondamentale réside dans la politique contradictoire des musulmans. D’un côté, ils prétendent constituer une communauté fondamentale, fondée sur les principes essentiels de l’islam et de la foi. Mais, de l’autre, ils ont accumulé en eux des caractéristiques que l’on trouve dans les nations constituées sur la base de la descendance, de la tribu, du régionalisme et de la langue. D’un côté, ils disent que le musulman est celui qui croit en Allah, en Son Messager, en Son Livre et en l’Au-delà, et qui, dans tous les domaines de ses activités, de sa vie sociale et de son existence en général, suit la voie indiquée par Allah et Ses messagers. Mais, de l’autre, ils sont innombrables ceux dont il ne reste que le nom de musulman et qui sont nés dans une famille musulmane. À tous les autres égards, ils n’ont aucune conformité avec l’islam.

D’un côté, ils prétendent que, dans chaque aspect et chaque domaine de leur vie, leur guide est Muhammad, le Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui). Mais, de l’autre, ils ont remis les rênes de leur direction et de leur autorité entre les mains de personnes qui, tant par leur savoir que par leurs actes, sont totalement étrangères à la guidance d’Allah et de Son Messager. D’un côté, ils présentent un système complet de morale et d’action et affirment que nul ne peut rester musulman s’il s’en écarte. Mais, de l’autre, ils donnent eux-mêmes l’exemple de toutes les formes et de toutes les catégories de mauvaise moralité et de mauvaises actions que l’on trouve chez les autres nations, sans que cela porte le moindre préjudice à leur qualité de musulmans. D’un côté, ils affirment l’ensemble de leurs liens avec une religion véridique et prétendent qu’il n’est pas permis de s’en détourner ni de la fuir. Mais, de l’autre, ils font passer toute l’histoire, depuis le Messager d’Allah, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix, jusqu’à Mustafa Kemal (Turquie), pour l’histoire de l’islam, alors qu’une grande partie de cette histoire n’a pas le moindre rapport avec le véritable mode de vie islamique.

D’un côté, ils affirment que l’islam est un système de vie complet et que, si le salut du monde réside aujourd’hui dans une législation quelconque, il se trouve dans l’adoption de cette législation. Mais, de l’autre, ils parcourent l’Europe et l’Amérique pour tenter de déterminer si le système anglais est plus islamique ou si c’est le système américain.

Que les musulmans soient ou non capables de percevoir cette politique contradictoire, il n’y a aucune raison pour que les gens des autres nations aient du mal à la comprendre. En voyant la contradiction entre les paroles et les actes des musulmans, ils restent perplexes. Si l’un d’entre eux éprouve malgré tout quelque attrait pour l’islam, cette contradiction l’arrête et il se dit que les musulmans ne sont qu’une nation comme les autres. Dès lors, quel sens pourrait-il y avoir à abandonner une telle nation pour entrer dans une autre ?

Même si, malgré cette duplicité, un non-musulman embrasse l’islam, il faut croire qu’il ne l’a pas accepté à la suite de notre prédication. Au contraire, Allah Très-Haut lui a fait voir clairement l’erreur de sa propre religion, tout en lui révélant clairement l’erreur des musulmans. Il voit l’islam comme une réalité distincte des musulmans.

Deuxième erreur : la deuxième erreur pratique fondamentale est que, à l’exemple des missionnaires chrétiens, les musulmans concentrent toujours leur attention, pour la prédication, sur les classes inférieures de la société. Or cette méthode est totalement erronée. Lorsqu’on invite à la religion, il faut d’abord s’adresser à la classe qui dirige l’organisation de la société par sa pensée et sa vision du monde. C’est essentiellement cette classe qui construit une nation ou provoque sa décadence. Si l’on parvient à la guider vers le droit chemin, toute l’organisation sociale s’y engagera d’elle-même. Si elle demeure dans l’égarement, les classes inférieures ne possèdent d’abord aucune capacité suffisante pour la corriger. Et même si elles possèdent une telle capacité, cela ne constitue qu’une exception. Leur mentalité vaincue adopte au contraire très rapidement les erreurs de la classe intellectuelle. Cela ressemble à la relation entre le cœur et les membres. Si le cœur est corrigé, tout le corps guérit de lui-même. Mais si le cœur demeure malade, il ne sert à rien d’enduire d’huile les membres.

Les missionnaires chrétiens n’avaient devant eux que la question de l’accroissement de leur nombre. Leur méthode pouvait donc être efficace pour eux. Mais il ne peut être permis aux musulmans de pratiquer la prédication dans le seul but d’augmenter leurs effectifs. Leur tâche consiste à ramener les égarés sur le droit chemin, à établir leur relation avec Allah et à reconstruire leur vie selon la juste orientation. La reconstruction de l’individu n’est possible qu’après celle de la société entière. On ne peut espérer reconstruire la société que lorsque ses dirigeants auront adopté l’œuvre de réforme. Quiconque observe, même sommairement, la société et les organisations ne peut nier cette vérité : les révolutions populaires et les mouvements révolutionnaires peuvent partir d’en bas et désorganiser la structure supérieure. Mais une action réformatrice et intellectuelle ne peut affermir ses racines que lorsqu’elle est capable d’exercer son influence du sommet vers les niveaux inférieurs.

Tous ceux qui, parmi les musulmans, ont œuvré à la prédication — que ce soit auprès des musulmans ou en dehors d’eux — ont généralement commis la même erreur : leur attention s’est toujours portée sur les classes inférieures. Ils se sont contentés de leur faire réciter la profession de foi ou de leur enseigner la prière, puis ont considéré qu’ils étaient désormais réformés. Il est sans doute possible d’obtenir ainsi une certaine réforme partielle. Mais cela ne peut entraîner aucun changement dans la vie globale. Lorsque l’environnement général est mauvais, il faut, plutôt que de traiter la maladie, tenter d’extirper ses causes. Il faut essayer de combler de terre les caniveaux remplis d’immondices qui répandent les microbes et polluent l’air. Sinon, le processus de réforme ressemblera à l’administration d’une injection vaccinale à une personne que l’on maintiendrait enfermée dans une région frappée par une épidémie. Cela peut peut-être empêcher temporairement l’épidémie de l’atteindre, mais il est impossible d’obtenir un résultat durable.

C’est pourquoi les prophètes et les messagers ont d’abord cherché à transformer les mentalités et les dispositions des dirigeants de la société, plutôt que de s’adresser en premier lieu aux gens ordinaires, et ont fait de leur réforme un moyen de réformer le grand public.

Troisième erreur : la troisième erreur pratique fondamentale est que les musulmans ont fait du conseil verbal le seul moyen de la prédication. Ils n’ont pas tenté de présenter un exemple concret de la véritable vie islamique. Or, seuls un très petit nombre de personnes intelligentes et dotées d’une exceptionnelle aptitude morale peuvent embrasser l’islam en contemplant isolément la beauté de ses principes. La grande majorité des gens du monde ne reconnaîtra la vérité de ces principes que lorsqu’elle les verra produire, dans la vie réelle, leurs effets et leurs excellents résultats. Mais tout l’effort entrepris chez nous au nom de la prédication de l’islam se réduit à ceci : les orateurs font voyager les gens, par leurs voix harmonieuses, les prédicateurs par leur émotion et leur exaltation, et les écrivains par leurs écrits, dans un paradis imaginaire du mode de vie islamique. Plus étonnant encore : d’un côté, ils font retentir l’espace entre le ciel et la terre des louanges des bienfaits sociaux et culturels de l’islam ; de l’autre, l’ensemble de la société musulmane, en accumulant toutes les souillures de son ignorance, démontre la fausseté de leurs prétentions. Le langage silencieux des actes est plus influent que tous les langages des prétentions. C’est pourquoi ces sermons et exhortations se sont dissipés dans le néant, sans laisser d’effet durable sur la terre.

Ainsi, si, au lieu de simples discours, quelques serviteurs d’Allah avaient tenté d’établir un système social fondé sur les principes auxquels ils croyaient, même sans réussir dans cette entreprise, ils auraient pu accomplir un service plus efficace que celui que les orateurs, malgré le succès de leurs sermons et exhortations, n’ont pas réussi à rendre. Pour prouver que l’islam est bénéfique à toute l’humanité, il ne suffit pas de raconter quelques épisodes merveilleux de son passé. Il ne sert pas davantage à grand-chose de rédiger des articles et de prononcer des discours pour soutenir que l’islam peut encore aujourd’hui apporter à l’humanité les mêmes bienfaits que par le passé. Le seul moyen consiste en ceci : une communauté croyant aux principes fondamentaux de l’islam doit s’unir et en présenter des exemples concrets. Il est regrettable que tout ait été fait, sauf cela.

Quatrième erreur : la quatrième erreur est que, dans la propagation de l’islam, les musulmans ont également adopté certaines méthodes intéressées, à l’instar des missionnaires chrétiens. Les chrétiens ont converti les classes déchues du monde en leur présentant des attraits, des convoitises et des intérêts matériels ; les musulmans cherchent eux aussi à recourir à ces méthodes. Les brahmanes utilisent certains appâts pour servir leurs intérêts, et les musulmans veulent également les utiliser. Dans les débats, ils ne sont nullement en retard sur les autres lorsqu’il s’agit d’employer l’exagération, les procédés tortueux et le poing menaçant. Lorsqu’un musulman, victime de ses désirs ou d’une erreur, embrasse l’hindouisme, les brahmanistes font retentir leurs tambours de victoire. De même, dès qu’un hindou annonce son adhésion à l’islam, les musulmans cherchent à l’élever jusqu’au ciel.

Tout comme le fait d’attirer et d’égarer de jeunes adolescents crédules constituait chez les autres une partie importante du programme de propagation de leur religion, une telle méthode fut également considérée comme légitime parmi les musulmans. Si, sous l’effet de l’excitation, une femme hindoue s’enfuyait en prenant la main d’un musulman débauché, cela était considéré comme une grande victoire de la propagation de l’islam. Une telle impudence et une telle débauche devinrent des moyens de soutenir la religion. Il en résulta que d’innombrables femmes dévoyées et hommes débauchés firent de la conversion religieuse une profession. Le matin, une personne se présentait comme musulmane et vivait aux dépens des musulmans ; le soir, elle se déclarait hindoue ou chrétienne et leur soutirait de l’argent.

À l’époque où les organisations de purification jouissaient d’une grande influence dans diverses régions de l’Inde, un notable musulman demanda aux prostituées musulmanes de Delhi de prêcher l’islam à leurs clients non musulmans. Ainsi, aux yeux des non-musulmans, l’islam devint une chose sans valeur. Ils en vinrent à penser que l’islam était un système servant uniquement à accroître le nombre de ses propres adeptes et que les musulmans le présentaient comme la religion d’Allah pour tromper les gens ordinaires. Une telle conception était parfaitement compréhensible de leur part. En effet, lorsque les non-musulmans virent les musulmans utiliser leur religion exactement dans le même but et de la même manière qu’eux-mêmes utilisaient la leur, comment l’idée de la supériorité de l’islam aurait-elle pu pénétrer dans leur cœur ?

Cinquième erreur : la cinquième erreur pratique fondamentale est que les musulmans reconnaissent la nécessité d’une compétence quelconque pour toute activité de ce monde, mais ne pensent pas qu’une compétence soit nécessaire pour deux tâches : diriger la prière à la mosquée et prêcher la religion. Il fut un temps où la direction de la prière était assurée par l’émir de l’État islamique ou son représentant. Aujourd’hui, les musulmans recherchent, pour nommer l’imam de leurs mosquées, celui qui n’est capable d’accomplir aucune tâche dans ce monde.

Les musulmans d’une époque bénie pensaient qu’Allah Très-Haut avait choisi cette communauté afin qu’elle transmette la religion aux hommes avec le même sens des responsabilités, la même activité et la même concentration que le Messager d’Allah avait déployés pour la leur transmettre. Le califat islamique, avec tous ses départements et ses fonctionnaires, était un moyen d’accomplir cette responsabilité de la mission prophétique. Cette responsabilité avait été confiée à cette communauté par le Messager d’Allah. Mais aujourd’hui, toute la société musulmane, avec l’ensemble de ses membres intelligents et actifs, est engagée au service d’un système ignorant.

Nous avons signalé les grandes erreurs intellectuelles et pratiques que comporte la méthode courante de la prédication. Une évaluation globale en ferait apparaître bien d’autres, mais nous ne voulons pas prolonger davantage cette discussion. Si nous mentionnons ces erreurs, c’est pour montrer que la méthode actuellement répandue n’a même pas le plus lointain rapport avec celle par laquelle les prophètes et les messagers accomplissaient la mission de propager la religion. L’objectif et le but qui se trouvaient devant les prophètes sont absents chez ces gens. Leur méthode d’action n’a aucun lien avec la leur. Dans leurs objectifs, leurs buts et leur méthode d’action s’est largement développée l’imitation des organisations non musulmanes.

C’est pourquoi nous voulons examiner en détail dans quel but les prophètes et les messagers ont prêché la religion et comment ils l’ont fait. Nous mentionnerons également les moyens, les instruments et les méthodes qu’ils ont employés. Nous étudierons les différentes étapes qu’ils ont dû franchir dans leur œuvre de propagation, la manière dont ils ont rempli les exigences et les responsabilités de chaque étape, ainsi que les bienfaits que leur lutte a apportés au monde.

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Pourquoi le tabligh ?

La nécessité des prophètes et des messagers
Allah Tout-Puissant a placé dans la nature humaine la capacité de distinguer le bien du mal, ainsi que le désir d’embrasser le bien et de se préserver du mal. Par sa faculté de compréhension, l’être humain peut accepter le bien, éviter le mal et devenir digne d’une récompense auprès d’Allah. À l’inverse, en adoptant une mauvaise voie au lieu du bien, contre sa propre nature, il peut mériter le châtiment de son Créateur. Cependant, si sa nature comporte d’un côté des aspects de beauté et de perfection, elle comporte aussi, de l’autre, des défauts et des imperfections. C’est pourquoi Allah n’a pas laissé, ici-bas, la question de sa guidée ou de son égarement entièrement entre les mains de sa seule nature; et dans l’au-delà, Il n’a pas considéré les indications naturelles comme suffisantes pour le châtier ou le récompenser. Il a plutôt envoyé les prophètes et les messagers afin de mettre en lumière les exigences de la fitra et ses aptitudes cachées, et d’établir Sa preuve définitive devant les créatures. Ainsi, les hommes ne pourront pas prétendre, le Jour de la Résurrection, qu’ils ignoraient les voies du bien et du mal et qu’ils ont été plongés dans le bourbier de l’égarement. Cette vérité est exposée dans les versets suivants du Noble Coran.رُسُلًا مُبَشِّرِينَ وَمُنْذِرِينَ لِئَلَّا يَكُونَ لِلنَّاسِ عَلَى اللَّهِ حُجَّةٌ بَعْدَ الرُّسُلِ وَكَانَ اللَّهُ عَزِيزًا حَكِيمً« Nous avons envoyé les messagers comme annonciateurs et avertisseurs, afin qu’après la venue des messagers les hommes n’aient plus aucun argument à opposer à Allah. Allah est Tout-Puissant et victorieux. »
(Sourate An-Nisâ’, 165)يَا أَهْلَ الْكِتَابِ قَدْ جَاءَكُمْ رَسُولُنَا يُبَيِّنُ لَكُمْ عَلَى فَتْرَةٍ مِنَ الرُّسُلِ أَنْ تَقُولُوا مَا جَاءَنَا مِنْ بَشِيرٍ وَلَا نَذِيرٍ فَقَدْ جَاءَكُمْ بَشِيرٌ وَنَذِيرٌ وَاللَّهُ عَلَى كُلِّ شَيْءٍ قَدِيرٌ« Ô gens du Livre ! Notre Messager est venu à vous pour vous exposer clairement la religion, après une longue interruption de la venue des messagers, afin que vous ne disiez pas : “Aucun annonciateur ni avertisseur ne nous est venu.” Or, un annonciateur et un avertisseur vous sont bien venus. Allah est capable de toute chose. » (Sourate Al-Mâ’idah, 19)
La loi d’Allah concernant les prophètes
C’est dans ce but qu’Allah a envoyé des prophètes et des messagers à chaque peuple, afin que la vérité apparaisse pleinement aux hommes et qu’il ne leur reste aucune excuse pour persister dans la déviation et l’égarement. La loi d’Allah concernant les prophètes était qu’ils venaient tous, sans exception, de l’humanité; ils ne venaient ni des anges ni des djinns. Des prophètes et des messagers ont été envoyés parmi les hommes afin que les exigences de la nature humaine leur soient expliquées par des êtres humains. Ainsi, les hommes ne pourraient pas dire : comment la connaissance et les actes d’un être non humain, c’est-à-dire d’une autre créature, pourraient-ils constituer un modèle pour l’homme ? C’est pourquoi Allah a envoyé à chaque peuple un prophète et un messager issu de ce peuple, afin que l’étrangeté de son origine ne devienne pas un obstacle à l’acceptation de la vérité. Les prophètes d’Allah ont appelé leurs peuples à la religion d’Allah dans leur propre langue, afin que la vérité leur soit présentée clairement. Leur langage était également très pur, compréhensible et captivant. De plus, les messagers ne se sont pas contentés d’appeler les hommes une seule fois vers la vérité; ils y ont consacré toute leur vie. Ils accomplissaient eux-mêmes les œuvres auxquelles ils appelaient les gens, et leurs compagnons les mettaient aussi en pratique dans leur vie active. Tout cela avait pour but qu’aucune lacune ni imperfection ne subsiste dans l’exposition de ce que les créatures doivent savoir pour obtenir la satisfaction du Créateur et vivre ici-bas, et afin que les hommes ne puissent pas attribuer leurs mauvaises actions à Allah le Jour de la Résurrection.
La venue du dernier prophète
Tant que le monde n’avait pas développé les moyens sociaux et culturels capables de réunir toute l’humanité pour répondre à l’appel d’un seul appelant, Allah a continué à envoyer séparément des prophètes et des messagers à chaque peuple. Mais lorsque, grâce à l’enseignement et à la formation des prophètes, la conscience morale et sociale des peuples s’éveilla suffisamment pour leur permettre de vivre sous un système de vie universel, et que les moyens matériels de la vie sociale et culturelle se développèrent au point que l’appel d’un seul guide pouvait parvenir aisément au monde entier, Allah, par Sa grâce, envoya au monde le dernier prophète, Muhammad, le Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui. Par son intermédiaire, Il accorda aux hommes un système de vie complet. Ce système est parfaitement conforme à la nature de l’ensemble de l’humanité, sans distinction de tribu ni de race, ainsi qu’à ses conditions, son environnement et ses besoins. C’est ce système de vie divin que nous connaissons sous le nom d’« islam ».
Par son essence, l’islam est la religion avec laquelle tous les prophètes sont venus; il n’y avait de différences que sur certains points limités. Les premiers prophètes enseignaient la croyance selon la capacité de compréhension de leurs peuples. Le Sceau des prophètes, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, a enseigné la croyance à l’humanité selon la capacité de compréhension qu’Allah lui a accordée. Les autres prophètes, lorsqu’ils enseignaient les lois et les règles, tenaient compte de la nature particulière de leurs peuples et de leurs maladies spécifiques. Quant aux lois de l’islam, elles ne tiennent pas compte d’une tendance particulière, ethnique ou sociale, mais seulement de la nature humaine. Le système de vie accordé par Allah aux autres prophètes correspondait uniquement aux besoins de leurs peuples respectifs. Mais le système de vie que les hommes ont reçu par l’intermédiaire du Prophète, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, ne répond pas seulement aux besoins d’un peuple particulier; il répond également à tous les besoins individuels et collectifs de l’humanité entière.
Les deux aspects de la venue du Messager d’Allah
Le Prophète, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, a reçu la responsabilité de guider le monde entier et d’établir la preuve définitive devant toute la création. Après lui, il n’est plus nécessaire qu’un autre prophète vienne. C’est pourquoi Allah l’a envoyé avec deux fonctions prophétiques : une mission particulière et une mission générale. Il a été envoyé spécialement aux Arabes. En raison de ce lien particulier avec les Arabes, il est appelé le prophète illettré ou le Messager arabe, et la langue de la révélation qui lui est descendue est également l’arabe. Sous cet aspect, il accomplissait directement la responsabilité qui lui avait été confiée : transmettre le message et établir la preuve.
Il a aussi été envoyé de manière générale à tous les hommes du monde. Pour accomplir cette mission, Allah lui a donné une communauté et lui a ordonné de transmettre aux autres la religion de vérité que le Messager leur prêchait. Le Très-Haut dit :وَكَذَلِكَ جَعَلْنَاكُمْ أُمَّةً وَسَطًا لِتَكُونُوا شُهَدَاءَ عَلَى النَّاسِ وَيَكُونَ الرَّسُولُ عَلَيْكُمْ شَهِيدًا« C’est ainsi que Nous avons fait de vous une communauté du juste milieu, afin que vous soyez témoins à l’égard des hommes et que le Messager soit témoin à votre égard. » (Sourate Al-Baqarah, 143)وَأُوحِيَ إِلَيَّ هَذَا الْقُرْآنُ لِأُنْذِرَكُمْ بِهِ« Ce Coran m’a été révélé afin que je vous avertisse par lui, ainsi que tous ceux auxquels il parviendra. » (Sourate Al-An‘âm, 19)
Deux dispositions particulières pour préserver la religion
Afin d’accomplir l’objectif de la mission générale du Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, Allah a fait apparaître une communauté complète. Sa responsabilité est de rendre les hommes de tous les pays et de tous les peuples, parlant toutes les langues, indépendants à jamais de la nécessité de recevoir une révélation dans chaque langue, puisqu’aucun prophète ne viendra après lui. La responsabilité de guider les créatures et d’établir définitivement la preuve de la religion de vérité a donc été confiée entièrement et pour toujours à sa communauté. Pour préserver la religion, Allah a pris deux dispositions particulières.
Premièrement, Il a totalement protégé le Noble Coran contre toute modification, altération, falsification, correction ou réduction, afin que les hommes n’éprouvent pas le besoin d’un nouveau prophète pour connaître les commandements d’Allah.
Deuxièmement, Il a maintenu en tout temps un groupe de cette communauté fermement attaché à la vérité. Cela est également établi par les hadiths authentiques. Ainsi, pour ceux qui recherchent la vérité, leur savoir et leurs actes continueront de servir de flambeau.
Un groupe de cette nature, même si ses membres sont très peu nombreux, subsistera au sein de cette communauté. Quelles que soient les épreuves, ce groupe vertueux maintiendra vivants le savoir et les actes du Messager d’Allah et de ses compagnons. Même lorsque l’influence de l’égarement circulera dans les veines de cette communauté comme le poison d’un chien enragé se répand dans le corps de sa victime, Allah préservera une partie de cette communauté de l’égarement. Lorsque la nature des hommes sera tellement corrompue que la droiture sera considérée comme une injustice, et que l’injustice et l’obscénité seront considérées comme droiture et bienséance; lorsque la puissance des adeptes des innovations aura tellement grandi que ceux qui appellent à la justice paraîtront étrangers dans le monde, ces gens continueront malgré tout à appeler les créatures vers la vraie religion et à tenter de corriger les déformations humaines, bien qu’ils rencontrent opposition sur opposition.
Le dessein d’Allah, en maintenant actif à chaque époque un groupe de cette nature, est que, de même qu’Il a préservé jusqu’à la Résurrection la connaissance de la révélation sous la forme du Coran, le savoir et les actes du Messager d’Allah et de ses compagnons soient également conservés pour toujours par l’intermédiaire de ce groupe, et que la lumière nécessaire pour guider les créatures et établir définitivement la preuve du Messager ne s’éteigne jamais. Selon les paroles de Jésus, que la paix soit sur lui, ces gens seront des lampes sur les montagnes, grâce auxquelles l’égaré trouvera son chemin. Ils seront le sel de la terre, grâce auquel les choses peuvent être salées.
La transmission comme responsabilité de la mission prophétique
Il ressort clairement de ce qui précède que témoigner devant les hommes ou transmettre la religion n’est pas seulement une œuvre méritoire, et que l’objectif n’est pas uniquement d’augmenter le nombre des musulmans; c’est plutôt l’exigence même de la transmission, qui doit permettre à cette communauté d’accomplir l’objectif de l’envoi général du Prophète, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui. Il est absolument obligatoire pour chaque membre de la communauté du Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, d’assumer la responsabilité de la transmission. Il a confié à sa communauté la mission de propager la religion. Si les musulmans manquent à cette responsabilité, ils manqueront indirectement à la responsabilité de la mission prophétique. C’est Allah Lui-même qui leur avait confié cette charge. La conséquence inévitable sera qu’Il les privera de l’honneur de la « meilleure communauté » pour lequel Il leur avait confié cette responsabilité, et qu’Il fera peser sur eux toute la responsabilité de l’égarement des habitants du monde. En effet, ils sont désormais le moyen de présenter définitivement la religion devant les créatures de Dieu. S’ils ne s’acquittent pas de cette charge, les hommes pourront, le Jour de la Résurrection, présenter à Allah l’excuse suivante : Tu avais fait de ces gens des témoins à l’égard des hommes et leur avais confié la responsabilité de nous guider, mais ils ne nous ont pas présenté Ton appel religieux; autrement, nous ne serions pas tombés dans l’égarement. Les musulmans ne pourront alors répondre à cette accusation.
Les conditions de la transmission
La responsabilité de témoigner devant les hommes et de transmettre la religion en général ne peut être accomplie dans le monde par la seule existence d’un peuple appelé musulman, qu’il assume ou non cette responsabilité. Il s’agit de l’une des responsabilités les plus importantes de la mission prophétique. C’est pourquoi la transmission de la religion d’Allah doit être accomplie en remplissant les conditions qu’Allah a imposées et que les prophètes et les messagers respectaient dans leur travail. Nous mentionnerons ici quelques-unes des conditions importantes à prendre en considération dans l’accomplissement de cette responsabilité.
Première condition : la première condition de la transmission est que, puisque nous témoignons de la religion de vérité, nous devons d’abord y croire nous-mêmes avec sincérité. Les prophètes et les messagers croyaient d’abord eux-mêmes à la religion qu’ils prêchaient. Ils ne se considéraient pas au-dessus de cette religion de vérité. « Le Messager a cru en ce qui lui a été révélé, ainsi que les croyants. »
Après avoir cru à cette religion véritable, ils furent les premiers à renoncer à tout ce qui lui était contraire, qu’il s’agisse de la religion des ancêtres, des liens tribaux et communautaires, ou de leurs intérêts personnels et collectifs. Quels que soient les dangers qui se présentèrent à eux, ils dirent : « Je suis le premier des croyants; je suis le premier des musulmans. » Jamais ils ne se tinrent à une distance sûre du danger pour inciter les autres en leur disant : si vous voulez être sauvés, précipitez-vous dans ce danger.
Deuxième condition : la deuxième condition de la transmission de la religion de vérité est que ceux qui ont cru à une vérité en témoignent verbalement. Celui qui croit à une vérité et, bien qu’il soit capable de la proclamer, ne la proclame pas, est un démon muet. Le Jour de la Résurrection, il sera reconnu coupable d’avoir caché la vérité, comme les Juifs l’ont été pour ce crime. Le Coran dit :وَإِذْ أَخَذَ اللَّهُ مِيثَاقَ الَّذِينَ أُوتُوا الْكِتَابَ لَتُبَيِّنُنَّهُ لِلنَّاسِ وَلَا تَكْتُمُونَهُ فَنَبَذُوهُ وَرَاءَ ظُهُورِهِمْ وَاشْتَرَوْا بِهِ ثَمَنًا قَلِيلًا فَبِئْسَ مَا يَشْتَرُونَ« Lorsque Allah prit l’engagement de ceux qui avaient reçu le Livre : “Vous l’expliquerez certainement aux hommes et vous ne le cacherez pas”, ils le rejetèrent derrière leur dos et le vendirent à vil prix. Quel mauvais commerce ils ont fait ! » (Sourate Âl ‘Imrân, 187)
La prudence à observer à cet égard doit être motivée par l’intérêt de la religion de vérité. Il faut transmettre cette religion de manière correcte, au lieu approprié et devant la personne qui convient. Ainsi, l’appel de la vraie religion pourra prendre place dans le cœur de la personne. Si quelqu’un, négligeant totalement la vérité et ne considérant que son intérêt personnel, s’abstient de transmettre la religion de vérité ou manifeste de l’indifférence à son égard, il est soit un hypocrite, soit un lâche sans personnalité. Il n’est permis de s’abstenir temporairement de proclamer la vérité que dans des circonstances particulières, par exemple lorsqu’il existe un risque réel de perdre la vie et que le prédicateur estime que, du point de vue du service de la religion de vérité, il est préférable de préserver sa vie.
Troisième condition : la troisième condition est que ce témoignage ne doit pas être seulement verbal; il doit aussi être exprimé par les actes. En islam, un témoignage qui n’est soutenu par aucune action concrète n’est pas considéré comme fiable. Certains venaient auprès du Prophète, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, et juraient devant lui : « Nous attestons que tu es le Messager d’Allah. » Mais Allah n’a pas accepté leur témoignage. Il a dit qu’ils étaient des hypocrites et des menteurs. Pour le démontrer, Il a exposé devant eux leurs actes et leurs paroles, révélant ainsi leur hostilité envers l’islam et les musulmans et leur inimitié envers la vérité.
Celui qui a accepté une vérité et y appelle les autres a le devoir impératif d’avoir des actes conformes à cette vérité. Sinon, il sera considéré comme marchant sur les traces des savants juifs que le Noble Coran a sévèrement critiqués. Ils appelaient les autres à devenir agréés d’Allah, mais oubliaient leur propre situation. Tout individu ou groupe dont les actes contredisent l’appel qu’il proclame fournit lui-même la preuve qu’il rejette son propre appel. La preuve fournie par les actes est plus forte que la preuve verbale. Leurs propres actes portent contre leur prétention une preuve si forte qu’il ne reste plus besoin d’aucune autre preuve pour rejeter leur appel.
Si les musulmans sont témoins de la religion d’Allah, cela implique nécessairement qu’ils croient à cette religion, qu’ils en transmettent l’appel aux autres et qu’ils la mettent en pratique dans tous les aspects de leur vie personnelle et collective. Sans cela, ils ne peuvent s’acquitter du droit de ce témoignage pour lequel Allah les a choisis. Être sans relation concrète avec cette religion dans la vie réelle tout en témoignant verbalement qu’elle est la vraie religion est, du point de vue de l’établissement de la preuve devant les créatures, une chose totalement risible. Si Allah déclarait coupables Ses créatures sur la base des sermons de ces orateurs qui ne mettent rien en pratique, cela serait contraire à Sa justice. La conséquence inévitable serait que la preuve de cette religion serait définitivement établie contre les musulmans, et qu’ils seraient arrêtés le Jour de la Résurrection sur la base de leur propre aveu.
Le Coran lui-même a exposé les aspects de l’écart à la religion dans la pratique qui peuvent être pardonnés, ainsi que le remède à ces écarts. L’un de ces écarts pardonnables est qu’une personne, sous l’effet de l’émotion, de l’excitation ou de ses passions, accomplisse un acte contraire à la vérité. Le remède consiste à se repentir immédiatement et à demander pardon à Allah. Un autre cas est celui où une personne est contrainte d’accomplir un acte contraire à la vérité. Le remède consiste alors à faire tout son possible pour se libérer de cette situation. Mais si, au lieu de se repentir et de tenter de se corriger, une personne couvre son erreur et en fait une couverture et un lit, et transforme en religion la situation de détresse dans laquelle elle est tombée, ce crime ne peut être pardonné. Ayant été élevée au rang de témoin devant les hommes, elle en sera destituée parce qu’elle se satisfait du faux.
Quatrième condition : la quatrième condition de la transmission est de préserver le témoignage de toute étroitesse d’esprit ethnique ou tribale. Ni l’hostilité ni l’amitié d’un peuple ne doivent nous détourner de la voie de la religion de vérité que nous présentons. Le Noble Coran nous enseigne ainsi l’impartialité à observer envers nos adversaires :يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا كُونُوا قَوَّامِينَ لِلَّهِ شُهَدَاءَ بِالْقِسْطِ وَلَا يَجْرِمَنَّكُمْ شَنَآنُ قَوْمٍ عَلَى أَلَّا تَعْدِلُوا اعْدِلُوا هُوَ أَقْرَبُ لِلتَّقْوَى وَاتَّقُوا اللَّهَ إِنَّ اللَّهَ خَبِيرٌ بِمَا تَعْمَلُونَ« Ô vous qui croyez ! Soyez fermes pour Allah et témoignez avec justice. Que l’hostilité envers un peuple ne vous pousse pas à abandonner la justice. Soyez justes : cela est plus proche de la piété. Et craignez Allah; Allah est parfaitement informé de ce que vous faites. » (Sourate Al-Mâ’idah, 8)
Le Noble Coran expose également, dans le verset suivant, l’impartialité à observer envers nos amis et nos proches :يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا كُونُوا قَوَّامِينَ بِالْقِسْطِ شُهَدَاءَ لِلَّهِ وَلَوْ عَلَى أَنْفُسِكُمْ أَوِ الْوَالِدَيْنِ وَالْأَقْرَبِينَ إِنْ يَكُنْ غَنِيًّا أَوْ فَقِيرًا فَاللَّهُ أَوْلَى بِهِمَا فَلَا تَتَّبِعُوا الْهَوَى أَنْ تَعْدِلُوا وَإِنْ تَلْوُوا أَوْ تُعْرِضُوا فَإِنَّ اللَّهَ كَانَ بِمَا تَعْمَلُونَ خَبِيرًا« Ô vous qui croyez ! Soyez fermes dans la justice et témoignez pour Allah, même si c’est contre vous-mêmes, vos père et mère ou vos proches. Qu’il s’agisse d’un riche ou d’un pauvre, Allah est plus digne de considération qu’eux deux. Ne suivez donc pas vos passions au détriment de la justice. » (Sourate An-Nisâ’, 135)
Cinquième condition : la cinquième condition de la transmission de la religion est de témoigner de l’ensemble de la religion complète et parfaite qui nous est venue d’Allah. Rien ne doit en être omis par crainte du blâme ou de l’opposition. En ce qui concerne les éléments liés aux obligations de la vie individuelle, chacun doit en témoigner dans sa vie personnelle. Toute personne doit prier et jeûner; toute personne riche doit s’acquitter de la zakat, et toute personne qui en a la capacité doit accomplir le pèlerinage. Chaque musulman doit adopter la bienfaisance, la loyauté et une vie pure.
Mais lorsque le témoignage de certains éléments exige une vie collective, le devoir de l’individu est de faire tous ses efforts pour établir cette vie collective. Lorsqu’elle sera établie, il témoignera de ces éléments. Ainsi, il n’est pas possible à un individu seul d’établir l’organisation sociale, le système économique et les fondements politiques du pays. Une force organisée est nécessaire pour les modeler selon l’islam. Il est donc indispensable, avant toute chose, de former une communauté vertueuse. Après l’établissement de cette organisation, il devient nécessaire de témoigner de la religion de vérité à tous les niveaux de la vie collective. Nous citerons ci-dessous quelques versets qui montrent avec quelle insistance le Prophète, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, a reçu l’ordre de témoigner de toute la religion sans diminution ni ajout.يَا أَيُّهَا الرَّسُولُ بَلِّغْ مَا أُنْزِلَ إِلَيْكَ مِنْ رَبِّكَ وَإِنْ لَمْ تَفْعَلْ فَمَا بَلَّغْتَ رِسَالَتَهُ وَاللَّهُ يَعْصِمُكَ مِنَ النَّاسِ إِنَّ اللَّهَ لَا يَهْدِي الْقَوْمَ الْكَافِرِينَ« Ô Messager ! Transmets ce qui t’a été révélé de la part de ton Seigneur. Si tu ne le fais pas, tu n’auras pas accompli Sa mission. Allah te protégera des hommes. » (Sourate Al-Mâ’idah, 67)الَّذِينَ يُبَلِّغُونَ رِسَالَاتِ اللَّهِ وَيَخْشَوْنَهُ وَلَا يَخْشَوْنَ أَحَدًا إِلَّا اللَّهَ وَكَفَى بِاللَّهِ حَسِيبًا« Ceux qui transmettent les messages d’Allah, Le craignent et ne craignent personne en dehors d’Allah. Allah suffit pour tenir les comptes. » (Sourate Al-Ahzâb, 39)(Arabe****)« N’écoute pas les paroles des mécréants et des hypocrites; ne prête aucune attention à leurs persécutions et place ta confiance en Allah. » (Sourate Al-Ahzâb, 48)فَلِذَلِكَ فَادْعُ وَاسْتَقِمْ كَمَا أُمِرْتَ وَلَا تَتَّبِعْ أَهْوَاءَهُمْ وَقُلْ آمَنْتُ بِمَا أَنْزَلَ اللَّهُ مِنْ كِتَابٍ« Appelle donc à cette religion et demeure constant comme il t’a été ordonné. Ne suis pas leurs passions et dis : “Je crois à tout Livre qu’Allah a révélé.” » (Sourate Ash-Shûrâ, 15)
Sixième condition : la sixième condition de la transmission de la religion est que ceux qui appellent à la religion d’Allah soient prêts, si nécessaire, à donner leur vie, et qu’ils la donnent effectivement. C’est le degré suprême du témoignage. C’est pourquoi ceux qui ont combattu pour la religion d’Allah et témoigné, jusque sous l’ombre des épées, de la vérité en laquelle ils croyaient ont été déclarés martyrs. Qui, sinon ces personnes qui ont sacrifié leur vie, peut recevoir le noble titre de martyr ? Et à qui ce titre pourrait-il mieux convenir ? Des milliers et des centaines de milliers de personnes peuvent se lever pour accomplir la responsabilité qu’Allah a confiée à cette communauté : témoigner devant les hommes; chacun recevra auprès d’Allah la récompense de ses efforts. Mais ceux qui ont consacré toute leur vie à cette voie et témoigné de la vérité au prix de leur existence sont précisément ceux qui méritent le titre de « martyr ». En effet, quelle preuve plus grande de la vérité d’une chose peut-il y avoir que le fait qu’une personne ait sacrifié sa vie précieuse pour soutenir la vraie religion ? Celui qui, en mettant sa vie en jeu, a témoigné de la vérité, au-delà de quoi il ne reste plus aucun degré de témoignage, est le véritable martyr.
La responsabilité des musulmans
C’est en raison de cette responsabilité de la mission prophétique que la communauté musulmane a été appelée la « meilleure communauté ». Si les musulmans oublient cette responsabilité, ils ne sont plus qu’un peuple parmi les autres peuples du monde. Ils ne possèdent alors ni beauté particulière ni raison particulière de bénéficier d’un rang éminent. Peu importe dès lors, pour Allah, qu’ils vivent honorés dans le monde ou dans l’humiliation. Au contraire, après avoir oublié cette responsabilité, ils deviendront eux aussi une communauté frappée par la malédiction d’Allah, comme les peuples auxquels cette responsabilité avait été confiée avant eux. Ceux-ci furent maudits parce qu’ils n’avaient pas assumé la charge qui leur avait été confiée. Ainsi, le verset qui proclame les musulmans meilleure communauté expose aussi clairement leur responsabilité et leur devoir.كُنْتُمْ خَيْرَ أُمَّةٍ أُخْرِجَتْ لِلنَّاسِ تَأْمُرُونَ بِالْمَعْرُوفِ وَتَنْهَوْنَ عَنِ الْمُنْكَرِ وَتُؤْمِنُونَ بِاللَّهِ وَلَوْ آمَنَ أَهْلُ الْكِتَابِ لَكَانَ خَيْرًا لَهُمْ مِنْهُمُ الْمُؤْمِنُونَ وَأَكْثَرُهُمُ الْفَاسِقُونَ« Vous êtes la meilleure communauté suscitée pour les hommes : vous ordonnez le bien, interdisez le mal et croyez en Allah. » (Sourate Âl ‘Imrân, 110)
Allah a également indiqué lui-même la manière d’accomplir cette responsabilité collective :(Arabe*****************)« Qu’il y ait parmi vous une communauté qui appelle au bien, ordonne ce qui est convenable et interdit ce qui est blâmable. Ceux qui agissent ainsi sont ceux qui réussiront. » (Sourate Âl ‘Imrân, 104)
Pour appliquer cet ordre, la première chose que les musulmans firent après le Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, fut d’établir le califat exactement selon la méthode de la prophétie. Cette institution fonctionnait comme une organisation chargée d’appeler au bien, d’ordonner les actes justes et d’empêcher les actes injustes. Les musulmans l’établirent afin d’accomplir la responsabilité collective de la religion de vérité qui leur avait été confiée après le Messager d’Allah. Cette institution, en tant que représentante des musulmans, avait pour rôle de les maintenir fermement dans la vérité et d’appeler les habitants du monde vers celle-ci. Tant que cette institution appelée califat fut correctement établie, musulmans et non-musulmans étaient actifs dans l’accomplissement de leurs responsabilités. Jusqu’à cette époque, la transmission relevait de l’obligation collective. Le califat l’accomplissait et libérait ainsi chaque membre de la communauté de la responsabilité de cette obligation devant Allah. Mais lorsque ce système fut désorganisé, la responsabilité de témoigner de la vérité retomba de nouveau sur chaque membre de la société. De même, lorsqu’un système étatique s’effondre, la responsabilité de protéger les biens et les vies de ses habitants passe de l’État à ces habitants eux-mêmes; elle demeure sur eux jusqu’à ce qu’ils rétablissent leur système étatique. De la même manière, après l’effondrement du califat, la responsabilité de témoigner devant les hommes retomba sur chaque membre de la communauté. Tant qu’ils ne pourront pas établir un système politique islamique véritable, le péché de ne pas accomplir cette responsabilité pèsera sur chaque musulman. Chaque individu devra en répondre le Jour de la Résurrection.
Résumé
Le résumé de toute cette discussion est le suivant :
(a) Afin de mener à son accomplissement la responsabilité de propager dans le monde entier, jusqu’à la Résurrection, la religion d’Allah qui avait été confiée au Messager d’Allah, que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, celui-ci a, de la part d’Allah, transféré cette responsabilité à sa communauté. Désormais, cette communauté continuera jusqu’à la Résurrection à transmettre la religion d’Allah dans chaque pays, à chaque peuple et à tous ceux qui parlent les différentes langues.
(b) Allah a établi, pour la transmission, la condition qu’elle soit accomplie verbalement, avec sincérité et par les actes concrets. Il faut transmettre toute la religion, sans distinction ni classification. Il faut le faire sans partialité, en ignorant le blâme des blâmeurs. Si nécessaire, le transmetteur devra accomplir cette responsabilité en sacrifiant sa vie.
(c) Pour accomplir cette responsabilité collective, l’institution appelée califat existait effectivement. Tant que cette institution était établie, chaque musulman était libéré de cette responsabilité.
(d) Après la disparition de cette institution, la responsabilité de propager l’islam est retombée sur chaque membre de la communauté. Elle sera répartie entre eux selon leurs capacités et leurs rangs.
(e) Deux voies sont désormais ouvertes aux musulmans pour répondre de cette obligation et se libérer de cette responsabilité : soit ils rétablissent l’institution appelée califat, soit, au minimum, ils mettent leur vie en jeu pour l’établir.
(f) Si les musulmans ne font ni l’un ni l’autre, ils seront déclarés coupables de ne pas avoir assumé la responsabilité de la mission prophétique qui leur avait été confiée par Allah. Ils ne porteront pas seulement le poids de leur propre faute; ils subiront également le châtiment de l’égarement de l’ensemble des créatures.
Cette discussion montre que la force motrice essentielle permettant aux musulmans d’accomplir la grande responsabilité de propager la religion qui leur a été confiée par Allah est leur conscience et leur sensibilité. Leur attention doit être orientée vers le rétablissement du système du califat, qui appelle au bien. Par ce système, il serait possible de guider aisément les serviteurs d’Allah vers Sa religion et d’établir la preuve définitive devant le monde. Tant que ce système ne sera pas établi dans le monde, le principal, le plus grand et le plus noble objectif des musulmans sera d’accomplir quelque chose pour le rétablir. Éveillés ou endormis, ce sera leur seule préoccupation. C’est pour cela qu’ils mangeront et boiront; c’est pour cela qu’ils vivront et mourront. Si, au contraire, la vie des musulmans est totalement contraire à la volonté d’Allah, ils ne pourront présenter devant Lui aucune excuse acceptable pour leur manquement. Établir le califat d’Allah sur la terre d’Allah est le but de leur vie. S’ils oublient cet objectif, ils ne pourront prétendre à une importance supérieure à celle des insectes et des brindilles sur la terre, ni espérer obtenir le rang de communauté du juste milieu ou de meilleure communauté, ni attendre aucune aide ou assistance de la part d’Allah.
4

À qui les prophètes et les messagers s’adressaient-ils en premier ?

À qui les nobles prophètes — que la paix soit sur eux — s’adressaient-ils en premier pour proclamer leur mission, et de quelle manière le faisaient-ils ?

La première partie de la question signifie ceci : les prophètes étaient certes envoyés à l’ensemble d’une nation, mais, au commencement de leur action, appelaient-ils tous les membres de la nation, ou bien s’adressaient-ils d’abord à une catégorie particulière ? S’ils s’adressaient d’abord à une catégorie particulière, de quelle catégorie s’agissait-il ? Appelaient-ils en premier les gens ordinaires, ou ceux qui dirigeaient l’ensemble de la population ?

La seconde partie de la question signifie ceci : il est un fait que, dans la première période, le message de chaque prophète paraissait étranger à son peuple, qui s’y opposait même avec la plus grande virulence. Les prophètes commençaient-ils alors leur prédication en considérant tous ces gens comme des mécréants ou des négateurs, en leur disant : « Ô mécréants, croyez ! Ô polythéistes, reconnaissez l’unicité d’Allah ! », ou bien leur manière de s’adresser à eux était-elle différente ?

Ces deux questions sont très importantes. Faute de les avoir correctement comprises, certains se sont trompés en déterminant le point de départ de la prédication. De plus, ils ont exagéré en cherchant à comprendre la position exacte qu’ils occupaient eux-mêmes et celle des personnes auxquelles ils s’adressaient. Il en est résulté que, soit toute la prédication est restée sans effet parce qu’elle avait commencé à partir d’un point erroné, soit elle a pris la forme d’une fitna parce que la position exacte du prédicateur et de ceux qu’il appelait n’avait pas été déterminée ; au lieu de produire une réforme, elle a alors fait surgir de grands bouleversements.

Les prophètes s’adressaient aux dirigeants de leur époque

Dans ce chapitre, nous tenterons de répondre à la première partie de la question. À la lumière de l’histoire présentée par le Coran, notre réponse est que les prophètes — que la paix soit sur eux — invitaient d’abord les personnalités influentes de la nation à accepter la religion d’Allah. Ils faisaient de la réforme de ces personnes un moyen de réformer le peuple. Le prophète Ibrâhîm — que la paix soit sur lui — présenta d’abord la religion aux membres de son propre peuple. À cette époque, ces derniers occupaient les fonctions religieuses dirigeantes auprès de la population. Puis il présenta la religion au roi de son époque, entre les mains duquel était concentré le pouvoir politique de la nation et qui se considérait comme le maître de la vie et de la mort des gens.(Arabe**************)« N’as-tu pas vu celui qui disputa avec Ibrâhîm au sujet de son Seigneur, parce qu’Allah lui avait donné la royauté ? » — (sourate al-Baqara, 257)

Allah Très-Haut ordonna au prophète Mûsâ — que la paix soit sur lui — de commencer par appeler Pharaon vers Sa religion.(Arabe********************************)« Va auprès de Pharaon, car il a outrepassé les limites. Demande-lui : “Es-tu prêt à te purifier ? Te guiderai-je vers ton Seigneur afin que tu Le craignes ?” » — (sourate an-Nâzi‘ât, 17-19)

Le prophète Dâniyâl — que la paix soit sur lui — appela d’abord à la religion le roi puissant de son époque, Nabuchodonosor. Le prophète Irmiyâ présenta sa revendication prophétique au roi de Shâm. Le Messie — que la paix soit sur lui — s’adressa d’abord aux savants juifs. De même, le Coran mentionne les prédications de Nûh, Hûd, Lût et Shu‘ayb — que la paix soit sur eux. Chacun d’eux appela d’abord à la religion d’Allah les notables de son époque et les gens gonflés d’orgueil, et porta un coup à leurs idées et à leurs doctrines.

Enfin apparut le Prophète — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. Il reçut l’ordre d’avertir du châtiment ses proches issus de la tribu de Quraysh. Ces hommes dirigeaient la vie religieuse des Arabes ainsi que l’État gouverné par les chefs de clans. Par leur intermédiaire, il accomplit la tâche de guide moral et politique de toute l’Arabie.

Pour transmettre l’appel de l’islam au reste du monde en dehors de l’Arabie, il enseigna à la communauté médiane la méthode suivante : il écrivit aux souverains des différents États du monde et leur présenta l’islam en premier. Il leur dit : « Embrassez l’islam, vous vivrez en paix. Sinon, vous porterez seuls la responsabilité de l’égarement de vos sujets et de vous-mêmes. » Le propos cité indique que les dirigeants de la communauté doivent eux aussi suivre cette méthode pour transmettre généralement l’appel.

Toute l’histoire du califat bien guidé témoigne que les Compagnons — qu’Allah les agrée — s’acquittèrent, selon la méthode montrée par le Messager, de la responsabilité générale de transmettre l’appel qu’Allah et Son Messager leur avaient confiée en tant que témoins auprès de l’ensemble des nations.

L’appel de Jésus

Il est une réalité : ceux aux portes desquels le soleil de la guidance avait d’abord répandu sa lumière furent précisément les derniers à accepter la religion d’Allah. Ceux qui connaissent l’histoire des prophètes ne peuvent nier cette vérité. Bilâl, originaire d’Abyssinie, Suhayb d’Asie Mineure, Salmân de Perse et les cultivateurs de Médine venaient de contrées lointaines, acceptaient l’islam et repartaient. En revanche, les chefs qurayshites Abû Lahab, Abû Jahl, Umayya ibn Khalaf et d’autres, ainsi que les notables de Tâ’if auxquels le Messager d’Allah avait présenté jour et nuit l’appel de la vérité, furent privés de ses bienfaits. Ce furent plutôt les gens ordinaires d’Arabie qui furent honorés en bénéficiant de cet appel, bien qu’il ne leur fût pas encore parvenu directement, mais seulement indirectement.

Ceux qui reçoivent l’appel les premiers restent en arrière lorsqu’il s’agit de l’accepter ; ceux qui le reçoivent plus tard sont les premiers à y adhérer. La parole de Jésus — que la paix soit sur lui — s’est ainsi vérifiée.

Il a dit : « Combien de gens qui sont en tête resteront en arrière, et combien de gens qui sont en arrière passeront devant. »

Malgré cela, les prophètes n’ont pas modifié l’ordre progressif de leur prédication. Ils la présentaient d’abord aux gens influents de la société. Lorsque leur entêtement et leurs excès les désespéraient, ils se rendaient auprès des gens ordinaires. Depuis qu’il avait reçu la prophétie, Jésus — que la paix soit sur lui — ne cessait de dénoncer l’intransigeance des savants juifs. Mais, après de grands efforts, lorsqu’il devint impossible de briser la muraille de leur orgueil, de leur arrogance et de leur ruse hautaine, il les abandonna et se rendit auprès des pêcheurs du bord du lac. Il les appela en disant : « Ô pêcheurs, venez, je ferai de vous des pêcheurs d’hommes ! » Allah lui accorda parmi eux une communauté de croyants qui devint célèbre en son nom.(Arabe**************************)« Lorsque Jésus ressentit leur persistance dans la mécréance, il dit — s’adressant aux gens ordinaires : “Qui sont mes auxiliaires dans la voie d’Allah ? Nous croyons en Allah ; sois témoin que nous Lui sommes soumis.” » — (sourate Âl ‘Imrân, 52)

Ce verset indique l’appel général de Jésus — que la paix soit sur lui — : il prêchait alors publiquement, après avoir perdu espoir de voir les dirigeants religieux et les notables de son époque accepter la vérité. Il présenta donc la religion aux pauvres et aux gens ordinaires. Il la prêcha avec émotion, faisant fondre comme de la cire le cœur des pêcheurs du bord du fleuve. Mais cet appel ne parvint pas à faire fondre le cœur des dirigeants religieux élégants de Jérusalem. Finalement, c’est de ces gens ordinaires que naquit un groupe de serviteurs portant l’étendard de la vérité ; après avoir réussi la grande épreuve de la foi, ils firent triompher la religion d’Allah dans ce monde. C’est à cette vérité que fait allusion la sourate as-Saff.(Arabe******************************)« Ô vous qui croyez, soyez les auxiliaires d’Allah, comme Jésus fils de Marie le dit aux apôtres : “Qui sont mes auxiliaires dans la voie d’Allah ?” Les apôtres répondirent : “Nous sommes les auxiliaires d’Allah.” Un groupe des enfants d’Israël crut, tandis qu’un autre mécrut. Nous aidâmes alors ceux qui croyaient contre leurs ennemis, et ils devinrent victorieux. » — (sourate as-Saff, 14)

Jésus le Messie — que la paix soit sur lui — a exposé une vérité très importante au sujet de la guidance et de l’égarement : celui qui est en arrière peut passer devant. Bien que les gens ordinaires aient été les premiers à s’approprier la religion d’Allah, les prophètes ne s’adressaient pas directement à eux tant qu’ils n’avaient pas perdu espoir au sujet des dirigeants de leur époque.

L’appel du Messager d’Allah

En y réfléchissant attentivement, on observera exactement cette situation dans la prédication du Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. Conformément à l’ordre d’Allah, il présenta d’abord la religion d’Allah aux membres de Quraysh. Ceux-ci étaient alors les dirigeants religieux et politiques de toute l’Arabie. Il présenta l’appel, l’un après l’autre, à chacun des chefs de Quraysh. Lorsque leur haine, leur hostilité et leur opposition se manifestèrent, il pria Allah de les guider. Il invoqua même certains d’entre eux par leur nom, parce qu’ils étaient particulièrement importants. Il est ainsi rapporté qu’il pria : « Ô Allah, guide ‘Umar ou Abû Jahl et renforce l’islam par l’un d’eux. »

Il était si désireux de voir ces hommes guidés qu’il ne se souciait parfois ni de son propre confort ni de sa dignité. Il lui arrivait ainsi de ne pas trouver le temps d’instruire et de former correctement ceux qui avaient déjà embrassé l’islam et avaient besoin d’une formation appropriée. Malgré cela, il continua pendant une période considérable à s’occuper de ces hommes et à supporter leurs reproches, leurs moqueries, leur haine, leur hostilité et leur opposition sous toutes leurs formes. Lorsque la preuve eut été pleinement établie, Allah lui interdit finalement de perdre son temps à leur sujet et lui ordonna de se tourner vers ceux dont on pouvait espérer la foi, car ils étaient exempts de la maladie particulière du leadership. On pouvait donc espérer qu’ils écouteraient et accepteraient le conseil de la vérité.

À ce stade, Allah Très-Haut ordonna à Son Prophète de négliger les gens gonflés d’orgueil et d’arrogance.(Arabe******************************)« Détourne-toi donc d’eux : tu ne seras pas blâmé. Mais continue à exhorter, car l’exhortation profite aux croyants. » — (sourate adh-Dhâriyât, 54-55)(Arabe***************************)« Il fronça les sourcils et se détourna parce que l’aveugle était venu à lui. Qui sait ? Peut-être aurait-il voulu se purifier, ou tirer profit de l’exhortation. Quant à celui qui se croit autosuffisant, tu t’occupes de lui, alors que tu ne seras pas blâmé s’il ne se purifie pas. Mais celui qui vient à toi avec empressement et qui craint Allah, tu le négliges. Non ! Ceci n’est qu’un rappel. Que celui qui le veut s’en souvienne. Il est consigné dans des feuillets honorés, élevés et purifiés, entre les mains de scribes nobles et pieux. » — (sourate ‘Abasa, 1-16)(Arabe*******************************)« Ne porte pas tes yeux vers les biens de ce monde que Nous avons accordés à certains groupes de mécréants. Ne t’attriste pas à cause de leur malheur, et abaisse sur les croyants l’aile de ta miséricorde. » — (sourate al-Hijr, 88)

La raison de cette méthode de prédication

Le fait que les prophètes et les messagers aient suivi cet ordre progressif dans leur prédication n’est pas accidentel. Il repose au contraire sur plusieurs raisons particulières, dont nous mentionnerons ici quelques-unes.

Première raison : la plus importante et la plus évidente est que les gens ordinaires suivent généralement, dans leur savoir, leurs actes, leur caractère et leur moralité, les personnes influentes et détentrices de l’autorité dans la société. Le proverbe dit : « Le peuple suit le roi. » Si les dirigeants de la société et de l’État adoptent le programme de réforme, les gens ordinaires se réformeront spontanément. S’ils s’y opposent, les gens ordinaires n’entreprennent d’abord aucune action ; et même s’ils acceptent quelque chose, son effet disparaît rapidement.

Deuxième raison : les prophètes et les messagers ne nourrissent aucune vengeance politique ou économique envers les classes éminentes de la société, pas plus qu’ils n’éprouvent une partialité gratuite envers les classes déchues. Ils n’incitent jamais les classes inférieures à mener une lutte des classes contre les classes supérieures, et ne cherchent pas non plus à abaisser les unes et à élever les autres. La mission pour laquelle ils sont venus dans le monde ne peut être accomplie en remplaçant une corruption par une autre corruption ou un mal par un autre mal. Elle ne peut réussir qu’en établissant toute la société sur la crainte d’Allah, les liens de parenté et la crainte de l’Au-delà.

Ils considèrent donc les classes ordinaires et les classes privilégiées avec le même amour et la même compassion. Ils s’efforcent également de libérer chacune de sa maladie propre et de la conduire vers la santé. Dans cette œuvre de réforme, ils donnent toutefois la priorité à la réforme de la classe privilégiée, car c’est elle qui est principalement malade dans la société et qui contamine les autres par son contact. Ils songent donc d’abord à la soigner. Si elle retrouve la santé, il devient beaucoup plus facile de réformer les autres.

À l’inverse, les personnes animées d’une vengeance économique ou d’un désir de représailles contre les classes supérieures suivent une méthode totalement opposée à celle des prophètes. Elles lancent le peuple contre les capitalistes et déclenchent la lutte des classes. Il en résulte, selon leur conception, l’instauration d’une dictature populaire qui serait la clé de tout bien et de tout salut. En réalité, le résultat de ces massacres et de ces effusions de sang n’est autre que la disparition de la domination exclusive des anciens capitalistes, remplacés par la dictature de nouveaux capitalistes. Le monopole de l’oppression, de la persécution et de l’injustice, détenu jusque-là par quelques familles anciennes, passe entre les mains de quelques nouvelles familles.

Si cette révolution procure quelque avantage au monde, il consiste seulement à éteindre le feu de la vengeance d’un groupe et à ouvrir la voie à l’expression de la soif de domination et de pouvoir qu’il avait jusque-là réprimée, ainsi qu’au commencement d’un nouveau jeu. Ceux dont la vision se limite à ce type de réforme peuvent certes utiliser le peuple comme un instrument pour servir leurs propres intérêts.

Mais la révolution que les prophètes et les messagers sont venus accomplir ne peut être achevée simplement en remplaçant un tsar par Staline et Lénine. Elle ne peut l’être qu’en éliminant, chez les grands comme chez les petits, la tendance à l’oppression, à la persécution, à l’injustice et à l’iniquité. C’est pourquoi le tumulte et les émeutes de ce genre sont entièrement contraires à leur objectif.

Troisième raison : les personnes qui occupent les rangs élevés d’une nation sont généralement aussi supérieures sur le plan intellectuel. C’est précisément cette supériorité intellectuelle qui les place au siège du leadership. Un appel dont l’objectif est une importante révolution de la pensée et de l’action ne peut donc les négliger. Si ces personnes adoptent une conception correcte, elles peuvent, sur cette base, administrer un système toujours plus vaste. Elles ont ainsi une valeur particulière. Les détruire ne leur nuit pas seulement à elles : cela nuit surtout à la société qui les perd.

Si elles sont éliminées par une révolution populaire, toute la société devient semblable à du lait écrémé. Lorsque, libérée de la violence révolutionnaire, elle cherche à élaborer un nouveau plan de reconstruction de la vie, elle peut ressentir sa propre faillite. Elle constate alors clairement qu’elle a grand besoin de compétences intellectuelles et conceptuelles pour la tâche à venir, mais que ses élites ont entièrement perdu ces compétences.

C’est ce qui s’est produit après la première phase de la révolution russe. Une fois la révolution achevée, ceux qui prirent le pouvoir ne savaient absolument pas comment administrer l’État selon leur idéologie. Après avoir acquis le pouvoir au milieu du feu et du sang, ils ne furent pas capables de le gérer eux-mêmes. Ils durent le confier à ceux auxquels ils l’avaient arraché. Ce groupe s’était certes incliné devant la nouvelle doctrine sous la pression du tumulte populaire, mais il avait caché au fond de lui une haine et une hostilité profondes contre ceux qui l’imposaient. Il utilisa donc le pouvoir de l’État de manière entièrement hypocrite, et la première révolution socialiste connut entre ses mains le sort habituel des révolutions confiées à des hypocrites.

La méthode de prédication des prophètes est totalement exempte d’une telle erreur. Ils présentèrent d’abord leur appel aux gens doués et talentueux. Ceux qui, à ce niveau, étaient distingués à la fois par leur sagesse et par leur caractère personnel renforçaient aussitôt la puissance de la prédication en l’acceptant.خياركم في الجاهلية خياركم في الاسلام« Ceux qui étaient les meilleurs d’entre vous à l’époque de l’ignorance seront les meilleurs en islam, lorsqu’ils auront acquis la connaissance de la religion. »

Ce hadith fait allusion à cette vérité. C’est grâce à cette méthode de prédication que l’islam obtint des hommes tels qu’Abû Bakr et ‘Umar — qu’Allah les agrée. D’un côté, par leur talent, ils assimilèrent si profondément l’essence de l’appel qu’ils en devinrent eux-mêmes les interprètes théoriques. De l’autre, grâce à leurs hautes qualités morales et à leur caractère, ils possédaient une telle force qu’ils purent édifier, sur la base de cet appel, une société complète, l’administrer et montrer au monde ce que l’islam voulait réellement accomplir.

Quatrième raison : ces personnes sont également supérieures sur le plan matériel. Cette supériorité matérielle n’est pas en elle-même une chose mauvaise qu’il faudrait nécessairement détester. Elle ne devient mauvaise que lorsqu’elle sert à soutenir le faux et à en accroître la puissance. Si, au contraire, elle devient un moyen d’aider la vérité, de la soutenir et de renforcer sa puissance, alors, de même que la splendeur de Sulaymân — que la paix soit sur lui — et le royaume de Dhû al-Qarnayn furent de grandes grâces et bénédictions, toute supériorité matérielle peut être une grande grâce et une bénédiction d’Allah Très-Haut.

Si le Prophète — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — était si préoccupé de transmettre l’appel aux chefs de Quraysh, c’est qu’il avait à l’esprit que, s’ils acceptaient l’appel, les moyens matériels qu’ils possédaient seraient spontanément consacrés au soutien et au service de l’islam. D’un côté, une grande force tomberait ainsi des mains du faux ; de l’autre, cette force, passant entre les mains de la religion de la vérité, deviendrait une épée puissante contre le faux.

Tout appel à la vérité commence dans la faiblesse et sans ressources. Puis il s’empare progressivement des moyens matériels de son époque et soumet les forces de l’invention, de la découverte, de la science et du savoir. Ensuite, il les utilise, lorsque l’occasion se présente, contre le faux. Les dirigeants des autres mouvements du monde espèrent eux aussi cette évolution, et les nobles prophètes la souhaitent également. Mais il existe une différence entre leurs aspirations et celles des prophètes : pour ces derniers, les moyens matériels ne peuvent prendre une telle importance que l’objectif véritable devienne insignifiant devant eux. C’est pourquoi, dès que le désir des moyens matériels tend à dépasser les limites fixées, Allah arrête Ses prophètes.

Il leur ordonne : « Ne tournez pas vos regards vers les biens des mécréants. Votre appel porte en lui-même ses provisions, son moyen de transport, sa protection et les moyens de son développement. Allah est Lui-même le soutien de votre appel et du nôtre. »وَلَا تَمُدَّنَّ عَيْنَيْكَ إِلَى مَا مَتَّعْنَا بِهِ أَزْوَاجًا مِنْهُمْ زَهْرَةَ الْحَيَاةِ الدُّنْيَا لِنَفْتِنَهُمْ فِيهِ وَرِزْقُ رَبِّكَ خَيْرٌ وَأَبْقَى وَأْمُرْ أَهْلَكَ بِالصَّلَاةِ وَاصْطَبِرْ عَلَيْهَا لَا نَسْأَلُكَ رِزْقًا نَحْنُ نَرْزُقُكَ وَالْعَاقِبَةُ لِلتَّقْوَى« Ne porte pas tes yeux vers les biens de ce monde dont Nous avons doté certains groupes parmi eux afin de les éprouver. La subsistance de ton Seigneur est meilleure et plus durable. Ordonne aux gens de ta maison d’accomplir la prière et persévère toi-même dans son accomplissement. Nous ne te demandons pas de subsistance : c’est Nous qui te nourrissons. Et la bonne fin appartient à la piété. » — (sourate Tâ-Hâ, 131-132)

Cinquième raison : les nobles prophètes — que la paix soit sur eux — sont venus dans le monde pour établir un véritable mode de vie fondé sur l’adoration d’Allah, l’examen inspiré par la foi, la critique impartiale, la recherche et le principe de la consultation mutuelle — la shûrâ — dans l’accomplissement de toutes les affaires. Le culte de la personnalité n’y a aucune place. Ils s’adressent donc naturellement en premier aux personnes capables de suivre leur pensée et leurs décisions plutôt que de suivre aveuglément des individus. Ceux qui ne possèdent pas cette qualité ne sont nullement aptes à faire réussir la mission des prophètes.

De telles personnes peuvent se trouver dans n’importe quelle classe sociale. Mais les perles et les joyaux sont d’abord recherchés dans la mine, non dans les décombres. C’est pourquoi les prophètes et les messagers s’adressaient d’abord à cette classe et ne se tournaient pas vers les autres tant qu’ils n’avaient pas perdu espoir à son sujet.

À l’inverse, ceux qui veulent adorer leur propre personne plutôt que les principes et les objectifs évitent toujours la classe intellectuelle et dirigent leur mouvement parmi la masse. S’ils possèdent une compétence et une force politiques, ils instaurent leur dictature. S’ils n’ont pas de compétence politique, ou s’ils en ont mais ne disposent pas de la force nécessaire, ils restent de simples chefs populaires. Et s’ils sont habiles à employer la tromperie, l’hypocrisie et les ruses dans les affaires religieuses, ils fondent une entreprise de maître et de disciples. Ces gens craignent la classe talentueuse autant qu’un voleur craint la lumière du jour. Tous leurs jeux réussissent mieux dans l’obscurité ; c’est pourquoi ils la préfèrent.

Sixième raison : si un mouvement est lancé par les gens ordinaires en laissant de côté la classe douée d’une société, ceux des gens ordinaires qui l’acceptent deviennent la proie du doute et de l’hésitation. Ils sont même atteints d’un complexe d’infériorité et, tant que quelques membres des classes supérieures ne suivent pas le mouvement, ils ne développent pas une confiance en eux suffisante pour les pousser à risquer leur vie pour la révolution.

La raison psychologique en est claire : bien qu’ils aient accepté le mouvement de tout leur cœur, ils voient en même temps que ceux dont ils reconnaissaient jusque-là la supériorité intellectuelle et matérielle ne l’ont pas accepté. Ils en concluent que le défaut vient peut-être du mouvement. Ils peuvent aussi penser que sa philosophie contient probablement une faiblesse qu’ils perçoivent, mais que ces dirigeants ne perçoivent pas. Cette hésitation les rend totalement inaptes à servir le mouvement ; même après l’avoir accepté, ils demeurent comme dans le rang de ceux qui le rejettent.

La méthode des nobles prophètes est entièrement exempte de ce défaut. Ils commencent par porter un coup aux idées et aux doctrines des personnes sous la direction desquelles fonctionne l’ordre social. Après une période de lutte et de confrontation, ils renversent d’un côté les philosophies morales, politiques et métaphysiques de leur époque et, de l’autre, destituent ceux qui dirigent la société et l’État sur la base de philosophies erronées.

À ce moment-là, les gens ordinaires restent neutres et observent de quel côté se trouve la vérité. Les gens réfléchis comprennent dès la première étape que la vérité est avec les prophètes et l’acceptent. Ceux qui ne possèdent pas une intelligence aussi pénétrante restent quelque temps dans l’hésitation. Mais lorsque le conflit entre la vérité et le faux atteint le point où le faux recourt à des moyens vulgaires pour se soutenir et pour faire passer la vérité pour mensonge, la vérité devient également claire à leurs yeux et ils s’inclinent devant elle.

Ces deux groupes de gens ordinaires sont quelque peu en avance ou en retard dans l’acceptation de la vérité, mais tous deux l’acceptent avec une vision profonde et durable. Ils restent ainsi à l’abri du complexe d’infériorité qui touchait le groupe mentionné précédemment. L’influence des adversaires de la vérité disparaît entièrement de leur cœur. Ils constatent que ces adversaires ne possèdent, pour légitimer leur point de vue, que l’obstination, l’entêtement et la volonté de s’imposer. Leur tromperie, leur égoïsme et leur artificialité apparaissent également au grand jour. Le respect qu’ils éprouvaient pour leur ancien leadership, leur influence et leur prestige s’efface donc de leur cœur.

Cette observation fait naître en eux, à la place du complexe d’infériorité, un sentiment de supériorité. Au lieu d’être paralysés par le doute et la peur lorsqu’ils s’opposent aux « grands », ils ressentent, en soutenant la vérité, un honneur et une élévation extraordinaires. Ces qualités les élèvent tellement sur les plans psychologique et moral que, même s’ils sont peu nombreux, disposent de moyens dérisoires et portent des armes usées, ils peuvent vaincre de grandes armées lorsqu’on les place face à elles.

Septième raison : la septième raison est que, pour assurer la permanence d’un appel, il est indispensable de recruter ses serviteurs parmi les personnes talentueuses et les classes élevées. Si cela n’est pas possible, l’appel ne peut s’enraciner ; les partisans des innovations y créent rapidement une brèche et finissent par le détruire. Il a été dit plus haut qu’aucun savant ni notable des enfants d’Israël n’avait accepté l’appel de Jésus — que la paix soit sur lui. Il ne put réunir qu’un certain nombre de disciples issus des classes ordinaires. Il n’y a aucun doute sur leur sincérité, leur dévouement et leur sens des responsabilités. Ils firent tout leur possible pour répandre cet appel.

Malgré cela, saint Paul déforma rapidement la religion de Jésus. L’élément dont il se servit surtout pour accomplir cette déformation fut la propagande selon laquelle les disciples de Jésus étaient des gens ordinaires et ignorants, incapables de comprendre le secret et la signification de son enseignement. Lui-même était expert en philosophie grecque et en mystique. Il prétendait comprendre mieux que les disciples directs du Messie la signification de son enseignement. Son influence s’exerça donc sur les masses, et sa propagande devint si efficace qu’il fut impossible de lui résister. La religion de Jésus prit très rapidement une forme entièrement différente.

En revanche, parmi ceux qui embrassèrent l’islam se trouvaient des hommes talentueux tels qu’Abû Bakr et ‘Umar — qu’Allah les agrée. C’est pourquoi les partisans des innovations ne purent pas si facilement créer une brèche dans l’islam. Quant à l’appel originel de l’islam, on peut dire que, malgré des milliers de révolutions, de transformations et les attaques acharnées des innovateurs, il demeure jusqu’à aujourd’hui intact.

Conclusion

Pour toutes ces raisons, la méthode de prédication des nobles prophètes a toujours consisté à appeler en premier les personnes talentueuses. Dans les situations où une réforme globale est nécessaire plutôt qu’une réforme partielle, cette méthode peut être efficace. Si un système islamique est déjà établi quelque part et qu’une déformation partielle s’y produit, il faut s’adresser aux personnes responsables de cette déformation afin de la corriger.

Mais là où aucun système islamique n’est établi et où une réforme complète est nécessaire au lieu d’une réforme partielle, il faut assurément présenter l’appel selon la méthode des prophètes et appeler en premier la classe intellectuelle et détentrice de l’autorité du pays, qu’elle appartienne à une nation musulmane ou à une nation non musulmane. Telle était la réponse à la première partie de la question. Nous allons maintenant examiner la seconde partie.

5

La manière dont les prophètes s’adressaient aux gens

Il est évident que les prophètes apparaissent à une époque où il devient impossible, sans l’aide de la révélation divine, de distinguer le vrai du faux et la vérité du mensonge, et où, dans les faits, tout le système de la vie passe des mains de la vérité à celles du faux. En pareil temps, la vérité ne se trouve qu’avec les prophètes. On peut certes trouver quelques éléments de vérité au-delà des limites qu’ils ont fixées, mais il est impossible d’y trouver la vérité intégrale. C’est pourquoi il ne peut être ni convenable ni cohérent que les prophètes vénérables s’adressent dès le début aux gens de cette manière. Car la réalité est que, hors du champ de leur mission, il n’y a que mécréance et associationnisme. Pourtant, quiconque lit l’histoire des prophètes sait qu’ils ne s’adressaient pas aux gens de cette façon. Ils leur parlaient plutôt en ces termes : « Ô peuple, ô gens, ô membres de mon peuple, ô gens du Livre, ô communauté juive, ô communauté nasrânî (chrétienne), ô croyants », et autres expressions semblables.
Les prophètes et messagers maintenaient cette forme d’appel aussi longtemps que l’obstination, l’entêtement et l’opposition à la vérité des gens ne les avaient pas conduits à un tel désespoir qu’arrive pour eux le moment de se séparer de leur peuple ou d’émigrer. Lorsqu’un peuple s’avance si loin dans son opposition à la vérité qu’il n’est nullement disposé à soutenir la présence des partisans de la vérité en son sein, et que même les preuves les plus grandes et les plus éclatantes des défenseurs de la vérité deviennent vaines face à son entêtement, les prophètes abandonnent alors leur peuple. C’est à ce moment qu’ils emploient clairement à son égard des termes tels que mécréants, associateurs, etc.
L’exemple d’Ibrâhîm
Cette vérité apparaît déjà dans l’appel de chaque prophète, mais celui qui connaît particulièrement les différentes étapes de l’appel de Son Excellence Ibrâhîm — que la paix soit sur lui — et du Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — ne peut en aucun cas la nier. Son Excellence Ibrâhîm — que la paix soit sur lui — s’adressa à son père, à son peuple et au souverain de son époque en des termes déterminés. Mais lorsqu’un temps considérable s’était écoulé dans l’appel et la transmission, et que la force globale des arguments, des preuves et des miracles était non seulement devenue sans effet devant l’entêtement du peuple, mais s’était même transformée en menace pour lui, ils proclamèrent alors leur rupture avec leur peuple. Ils le firent en des termes montrant clairement que la dernière limite possible de tolérance et d’indulgence envers la mécréance et l’associationnisme de leur peuple était désormais dépassée. Ensuite, ils proclamèrent également leur haine et leur hostilité envers les membres de leur peuple. Ce conflit se poursuivit jusqu’à ce qu’ils croient à l’unicité divine.قَدْ كَانَتْ لَكُمْ أُسْوَةٌ حَسَنَةٌ فِي إِبْرَاهِيمَ وَالَّذِينَ مَعَهُ إِذْ قَالُوا لِقَوْمِهِمْ إِنَّا بُرَآءُ مِنْكُمْ وَمِمَّا تَعْبُدُونَ مِنْ دُونِ اللَّهِ كَفَرْنَا بِكُمْ وَبَدَا بَيْنَنَا وَبَيْنَكُمُ الْعَدَاوَةُ وَالْبَغْضَاءُ أَبَدًا حَتَّى تُؤْمِنُوا بِاللَّهِ وَحْدَهُ« Vous avez certes un excellent exemple en Ibrâhîm et en ceux qui étaient avec lui, lorsqu’ils dirent à leur peuple : “Nous nous désavouons de vous et de ce que vous adorez en dehors d’Allah. Nous vous rejetons. Entre nous et vous sont désormais déclarées l’hostilité et la haine, pour toujours, jusqu’à ce que vous croyiez en Allah seul.” » — (sourate al-Mumtahanah, 4)
L’exemple du Messager d’Allah
La situation de l’appel du Prophète — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — était exactement la même. Dans aucune sourate révélée avant la période proche de l’Hégire ne trouve-t-on la preuve qu’il ait publiquement appelé son peuple ou les gens du Livre par des termes tels que mécréants, associateurs ou hypocrites. Il les appelait plutôt : « Ô gens, ô société humaine, ô membres du peuple », etc. De même, pour les gens du Livre, il employait l’expression « Ô gens du Livre » ou des termes de sens équivalent. Même à l’égard des hypocrites, jusqu’après la conquête de La Mecque, l’expression consacrée « Ô croyants » continuait d’être employée. Nulle part il ne leur était publiquement dit : « Ô hypocrites ! »
Mais lorsqu’après une période déterminée d’appel et de transmission, la preuve définitive d’Allah eut été établie contre le peuple, et que ceux qui rejetaient le Dîn ne se contentèrent pas de le rejeter, mais décidèrent encore de tuer son Prophète — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix —, celui-ci émigra. Il s’adressa alors clairement aux mécréants quraychites par les mots « Ô mécréants ! » et proclama sa rupture avec leur religion. C’est à la veille de cette Hégire que fut révélée la sourate qui contenait non seulement la proclamation de la rupture avec les Quraysh, mais aussi celle de la guerre :قُلْ يَا أَيُّهَا الْكَافِرُونَ(1)لَا أَعْبُدُ مَا تَعْبُدُونَ(2)وَلَا أَنْتُمْ عَابِدُونَ مَا أَعْبُدُ(3)وَلَا أَنَا عَابِدٌ مَا عَبَدْتُمْ(4)وَلَا أَنْتُمْ عَابِدُونَ مَا أَعْبُدُ(5)لَكُمْ دِينُكُمْ وَلِيَ دِينِ(6)
« Dis : “Ô mécréants ! Je n’adore pas ce que vous adorez. Et vous n’êtes pas adorateurs de Celui que j’adore. Je ne suis pas adorateur de ce que vous avez adoré. Et vous n’êtes pas adorateurs de Celui que j’adore. À vous votre religion, et à moi ma religion.” » [Les gens veulent considérer la dernière déclaration de cette sourate comme une proclamation de libéralité et de tolérance. Mais c’est totalement faux. Il s’agit essentiellement d’une proclamation de rupture et d’une proclamation de guerre. Pour plus de détails, voir le « Tafsîr de la sourate al-Kâfirûn » de Mawlânâ Hamîduddîn Farâhî.
La différence entre le mécréant et la personne qui se livre à des actes de mécréance
Les prophètes vénérables n’observaient toutes ces précautions et cette prudence que jusqu’à la limite où ils ne manifestaient absolument aucune indulgence lorsqu’il s’agissait de qualifier de mécréance et d’associationnisme les actes de caractère mécréant ou associateur accomplis par les gens. S’ils avaient voulu, pour quelque raison, faire preuve d’un tant soit peu de relâchement à cet égard, Allah Très-Haut ne le leur aurait pas permis. Même dans les situations de vive opposition, il leur était ordonné de ne redouter aucun danger lorsqu’il s’agissait de qualifier de mécréance ou d’associationnisme un acte de mécréance ou d’associationnisme, et de ne tenir compte d’aucun intérêt social ou collectif. La raison ne pouvait certainement pas être qu’ils voulaient — à Allah ne plaise — déclarer les gens mécréants et associateurs. Ils s’en abstenaient plutôt par crainte de provoquer inutilement des troubles ou par peur que les gens ne se détournent de l’appel à la vérité. Si une telle prudence concernant les conséquences leur avait été permise, ils auraient pu accepter les propositions de compromis présentées par les mécréants et régler très facilement tous les différends. Mais aucun prophète n’a jamais tenu compte d’une telle prudence dans les affaires du Dîn, même si cela devait lui imposer d’affronter les plus grands dangers.
Il faut donc réfléchir profondément à cette question : ceux qui étaient si audacieux et si intrépides lorsqu’il s’agissait de qualifier la mécréance et l’associationnisme de mécréance et d’associationnisme, pourquoi se montrèrent-ils si prudents pour qualifier de mécréants et d’associateurs les personnes qui s’y livraient, et pourquoi tardèrent-ils tant à proclamer leur rupture avec elles ?
Les deux raisons de cette différence
À notre avis, si les prophètes — que la paix soit sur eux — ont tardé, malgré le fait qu’ils qualifiaient les actes de mécréance et d’associationnisme de mécréance et d’associationnisme, à appeler mécréants et associateurs les personnes qui commettaient ces actes et à proclamer leur rupture avec elles, c’est pour deux raisons extrêmement importantes.
Première raison : la première raison est que le blâme et la réprimande réservés aux serviteurs auprès d’Allah n’interviennent qu’après l’établissement de la preuve définitive et l’accomplissement complet de la transmission. S’il était permis de saisir les gens ou de manifester contre eux son mécontentement sans leur avoir présenté la preuve définitive et sans leur avoir transmis pleinement le message, Allah n’aurait pas envoyé les prophètes. Les prophètes devaient donc laisser aux gens le temps nécessaire pour que la preuve d’Allah soit pleinement établie contre eux avant de les déclarer mécréants et de proclamer leur rupture avec eux, afin qu’il ne leur reste, pour rejeter le Dîn d’Allah, aucune autre raison que l’obstination et l’entêtement.
Pour rendre la preuve définitive, il est nécessaire de consacrer un temps déterminé à la propagation du Dîn et à son enseignement. Durant la période où les prophètes cessent de venir, les ténèbres de l’égarement qui recouvrent le monde sont si profondes que même les personnes éminentes ne parviennent pas à trouver leur chemin, a fortiori les gens ordinaires. Chaque peuple a donc besoin de propagation et de formation. Puisque toutes les formes d’égarement s’enracinent dans les cœurs sous la forme des coutumes et traditions ancestrales, et que les intérêts de certaines personnes y sont également liés, il faut consacrer un temps considérable à les extirper. Les prophètes et messagers s’engagent dans ce combat pendant une longue période, avec une patience totale. Finalement, la vérité devient si claire qu’en dehors de ceux dont les intérêts sont liés au faux, plus personne ne peut la nier. Lorsque la transmission de la vérité est parvenue à ce degré d’accomplissement, il devient permis aux prophètes de se séparer de ceux qui rejettent la vérité, en proclamant publiquement leur mécréance et leur associationnisme.
Deuxième raison : la deuxième raison est que lorsque tout le système social continue de fonctionner sur les fondements du faux au lieu de ceux de la vérité, il devient également impossible à ceux qui veulent suivre la vérité de la suivre pleinement. À ce moment, la corruption pénètre dans tous les domaines de la vie à tel point qu’aucune personne consciente et vigilante ne peut respirer sans en absorber une part de poison. Dans une telle situation, si les prophètes et messagers, sans tenir compte de la fragilité des circonstances, avaient appliqué aux gens le verdict de mécréance et d’associationnisme et proclamé leur rupture avec eux, cela aurait constitué une injustice extrême envers beaucoup de personnes. C’est pourquoi ils n’ont pas commencé par diffuser des verdicts de mécréance et à proclamer des ruptures. Ils ont plutôt cherché, par l’appel et les prédicateurs, à créer un environnement favorable dans lequel les partisans de la vérité puissent vivre selon leurs principes. Lorsque cet environnement commence à se former et que s’ouvre une voie permettant aux partisans de la vérité de vivre — même si cette voie demeure étroite et difficile —, le moment arrive de déclarer mécréants ceux qui abandonnent la voie de la vérité et s’engagent rapidement dans celle du faux uniquement pour leur satisfaction personnelle, leur confort, leur apparence luxueuse et leur esprit ostentatoire, et de rompre avec eux.
Dans le contexte actuel
Si nous voulons tirer une orientation, dans notre contexte actuel, de ce noble exemple des prophètes, il est évident que l’environnement qui règne aujourd’hui dans le monde entier ressemble à bien des égards à celui de la période où les prophètes ne venaient plus. Il ne fait aucun doute que le Livre d’Allah se trouve aujourd’hui parmi nous dans son état intact. Le monde actuel n’a donc pas besoin d’un nouveau prophète et n’en aura besoin d’aucun jusqu’au Jour de la Résurrection. Toutefois, pour guider la création et maintenir les musulmans sur la vérité, le système autorisé par notre Sharî‘ah était le système du califat. Ce système a disparu depuis longtemps. C’est pourquoi on peut dire que les gens du monde sont, dans une certaine mesure, impuissants face à la corruption et à l’égarement dans lesquels ils sont actuellement plongés.
Nous avons expliqué en détail, dans le chapitre « Les défauts de la méthode habituelle de transmission », que, pour la période allant de la disparition du Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — jusqu’au Jour de la Résurrection, Allah a confié aux musulmans la responsabilité d’établir définitivement la preuve devant le monde. Allah leur a également indiqué la manière d’accomplir cette responsabilité : les musulmans établiront le système du califat. Celui-ci appellera d’une part les gens du monde au bien et à la prospérité et, d’autre part, maintiendra les musulmans sur la voie droite au moyen de l’ordre du bien et de l’interdiction du mal (al-amr bi-l-ma‘rûf wa-n-nahy ‘ani-l-munkar).
En l’absence du système du califat, le monde est devenu prisonnier d’un système fondé sur le faux. Le faux s’est répandu avec une telle puissance et un tel éclat dans tous les aspects et tous les domaines de la vie qu’il ne reste absolument plus de place à la vérité dans le système actuel. Le système éducatif, le système culturel, le système social, le système politique et tous les autres domaines se sont éloignés de la vérité et sont employés à soutenir et à servir le faux. Même lorsqu’une œuvre, petite ou grande, est accomplie au nom de l’Islam dans ce cadre, elle contribue, en raison de l’environnement défavorable actuel, au soutien du faux.
Les gens pieux qui veulent réellement suivre la vérité et la justice ne peuvent aujourd’hui avancer librement ne serait-ce que de quelques pas sur la voie de la vérité. Si une personne éloignée leur laisse quelque répit, même pour un temps, une personne proche les plonge dans les difficultés et ne veut en aucune manière tolérer qu’ils avancent de quelque façon que ce soit sur la voie qu’ils ont choisie. Son Excellence le Messie — que la paix soit sur lui — a dit :
« La voie du péché est large et ceux qui l’empruntent sont nombreux. Mais la voie de la vertu est étroite et ceux qui l’empruntent sont très peu nombreux. »
Cette vérité est aujourd’hui visible de nos propres yeux. Pour parvenir à la destination du faux, une route large et sans obstacles est ouverte. Des arbres touffus et ombragés se dressent sur ses deux côtés. On y trouve aussi des moyens de transport rapides et, pour la sécurité, des guides. À chaque étape, les plaisirs abondent. On peut désormais atteindre sa destination en toute sécurité à l’heure que l’on veut.
En revanche, sur la voie de la vérité, on rencontre un obstacle dès le premier pas. Si l’on parvient courageusement à le surmonter, chaque pas suivant comporte le risque d’un danger. Du début à la fin du voyage, on ne rencontrera à chaque étape rien d’autre que des périls. Aujourd’hui, rares sont ceux qui osent s’engager sur cette voie en gardant leur tête sur leurs épaules. En cette époque délicate et confuse, il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les gens s’écartent de la voie de la guidance et empruntent celle de l’égarement. Ce qui serait étonnant, c’est le contraire. Ils méritent des éloges plutôt que des reproches, et il convient de les prendre dans ses bras plutôt que de rompre avec eux et de les rejeter au loin.
Si les personnes qui ont maintenu vivante la lumière de leur foi malgré des circonstances aussi défavorables avaient bénéficié d’un environnement favorable, elles seraient devenues d’excellents musulmans. C’est pourquoi, au lieu de les haïr et de les déclarer privées de foi en raison de leurs erreurs ou du fait qu’elles se sont engagées dans l’égarement par ignorance ou sous une contrainte absolue, il faut s’efforcer de faire naître en elles la conscience et le sentiment des véritables exigences de la foi et de l’Islam.
6

L’ordre progressif de la prédication de la religion

Les nobles Prophètes — que la paix soit sur eux — suivaient un ordre particulier lorsqu’ils appelaient les gens. Cet ordre reposait sur une grande stratégie de la prédication. Si on le bouleverse, cette stratégie et cette sagesse disparaissent. Nous l’avons déjà mentionné. De même, les prophètes et les messagers observaient un ordre particulier dans la présentation aux gens des enseignements qu’ils leur exposaient. Cette progressivité revêt une grande importance dans la prédication de la religion. Si l’on n’en tient pas compte, tout l’effort risque d’être réduit à néant et l’objectif même de la prédication risque d’être compromis. C’est pourquoi nous allons examiner ici l’ordre qu’il est absolument nécessaire de suivre lorsqu’on présente l’appel de la religion aux gens.

Le commencement de la prédication des prophètes

Les prophètes apparaissent toujours à une époque où l’ordre de la vraie religion est complètement bouleversé et où un système d’ignorance domine toute la société. C’est pourquoi ils commencent par proclamer l’appel aux principes fondamentaux sur lesquels se construit une société islamique véritable. Ces principes fondamentaux sont au nombre de trois :

1. La foi en Allah, avec une unicité parfaite.
2. La foi dans la mission prophétique, avec une obéissance complète.
3. La foi en l’Au-delà, avec une pleine responsabilité.

Dès que ces trois éléments sont altérés, la société commence à se diriger vers l’ignorance. Lorsque leur altération se répand largement, les ténèbres de l’ignorance recouvrent toute la société. À l’inverse, dès que ces trois éléments se manifestent, la société commence à avancer vers l’islam ; et lorsqu’ils apparaissent pleinement au grand jour, la société entre dans la pleine lumière de la religion. La croyance en ces trois éléments est si profondément enracinée dans la nature humaine qu’ils ont été très rarement niés dans le monde. Mais Satan sait parfaitement que le véritable système de vie repose sur eux ; c’est pourquoi il s’efforce depuis toujours, d’une manière ou d’une autre, d’y créer une faille. En réalité, de même que ces trois éléments ont été rarement niés, ils ont aussi été très rarement reconnus correctement sous l’effet des efforts de Satan. Dans le domaine de la croyance, le monde ne les a jamais totalement rejetés, mais ne les a jamais non plus acceptés correctement. Le plus souvent, la reconnaissance s’y accompagne également du rejet. C’est pour délivrer les gens de cet état qu’Allah Tout-Puissant a envoyé des prophètes et des messagers à travers les âges.

Un problème sur le chemin de la prédication

Ce mélange du vrai et du faux rend la prédication et l’œuvre de réforme difficiles et longues. S’il ne fallait affronter que le faux, il serait facile de le vaincre. Mais lorsque le vrai et le faux sont mêlés, et que le vrai est utilisé comme bouclier pour protéger le faux, ceux qui appellent au vrai doivent livrer une grande bataille avant de pouvoir prendre une mesure efficace en faveur du vrai. Le but de ce jihâd est de démontrer aux gens que, même si une part de vérité subsiste dans le système établi, elle n’est pas au service de la vérité, mais au service du faux. Les prophètes et les messagers, ainsi que tous ceux qui appellent le monde vers la vraie religion, doivent généralement lutter contre des gens dont la croyance est déformée : ceux-ci concluent un compromis entre la religion d’Allah et les désirs de leur âme, édifient un système nouveau et différent, puis le font passer sous le nom de l’ancien système. Comme ces gens utilisent la religion d’Allah comme un bouclier pour protéger leur fausseté, il n’est pas possible de les attaquer directement avec une liberté totale. Il faut plutôt séparer progressivement, dans leurs croyances et leurs actes, la part de vérité de la part de fausseté. Comme chacun de leurs éléments faux s’est accumulé sous l’apparence de la vérité, cette séparation devient si difficile qu’ils établissent autour de chacun d’eux une véritable forteresse. Tant qu’ils n’ont pas perdu espoir de le défendre, ils ne sont pas prêts à l’abandonner.

Cette tâche prend énormément de temps. Elle exige une vision à long terme, une patience extrême et une compréhension profonde. Lorsque quelqu’un pense que le rejet de certaines personnes s’accompagne aussi d’une forme d’adhésion, il les traite naturellement avec douceur à l’égard du faux. Mais cette douceur profite au faux plutôt qu’au vrai.

Deux éléments à prendre en considération dans l’éducation et la formation

À la suite de ce conflit, ceux qui s’engagent sincèrement à s’attacher au vrai sans mélange et à rompre leurs liens avec le faux deviennent une communauté. Les prophètes et les messagers enseignent d’abord à ces gens ce qui, d’une part, établit de la meilleure manière leur relation avec Allah et, d’autre part, les unit comme un mur de plomb. Les principes qui relient correctement le serviteur à Allah découlent des trois principes mentionnés plus haut. Pour ceux qui ont accepté ces trois principes fondamentaux, il n’est pas difficile d’en accepter les conséquences. Après avoir accepté un principe, une personne religieuse ne peut refuser d’en accepter le résultat inévitable. En effet, les éléments indispensables d’une chose peuvent être considérés comme l’exposé détaillé du principe après que celui-ci a été résumé.

Puisque les gens ont accepté le principe fondamental, les prophètes n’ont pourtant pas jeté pêle-mêle devant eux les éléments qui en découlent, en supposant qu’ils les accepteraient facilement. Ils ont au contraire suivi un ordre rationnel et progressif. Le succès de leur mission réside précisément dans cette activité ordonnée. Pour établir les degrés de cet ordre, deux éléments sont pris en considération : (1) les capacités mentales et intellectuelles de la communauté ; (2) la force collective de la communauté. Ces deux éléments demandent quelque réflexion.

Les capacités mentales et intellectuelles

Par capacités mentales et intellectuelles, nous entendons qu’il existe une chaîne et un lien entre les commandements et les enseignements de la religion. (Un mot est ici illisible ; dernier mot de la dernière ligne de la page 68.) Il existe des principes fondamentaux, desquels découlent certains principes premiers ; sur cette base se développent les enseignements fondamentaux, puis apparaissent les différentes branches secondaires. Celui qui apprend la religion selon cette progression développe, à chaque niveau, les aptitudes nécessaires au niveau suivant et devient en même temps capable de comprendre l’ensemble du système qui s’y trouve. L’exemple en est tout à fait semblable à celui d’un enfant à qui l’on enseigne d’abord les voyelles et les consonnes, puis la formation des mots, puis la lecture des mots et des phrases, avant de lui présenter un exposé complet. Comme il a suivi progressivement une chaîne allant des lettres jusqu’aux phrases, il acquiert naturellement, à chaque étape, l’aptitude nécessaire à l’étape suivante, et rien ne devient un fardeau pour sa nature. Puisque chaque aptitude demande à être mise en œuvre, il ressent naturellement, dans sa propre disposition, le désir de passer d’un niveau à l’autre.

À l’inverse, une personne n’a pas reçu la religion de cette manière : ses différentes parties lui ont été présentées sans difficulté apparente mais sans aucun ordre. On peut la comparer à un enfant devant lequel on aurait placé une phrase déjà composée, sans lui faire franchir les étapes élémentaires. Il pourra peut-être la réciter et même la mémoriser à l’aide de sa mémoire. Mais elle restera toujours un poids pour celle-ci et ne pourra jamais devenir une part de ses aptitudes naturelles.

Les nobles Prophètes — que la paix soit sur eux — n’ont jamais adopté cette méthode pour présenter la religion. Ils suivaient plutôt une progression naturelle et rationnelle. Ainsi, celui qui acceptait la religion le faisait sous l’impulsion de sa propre nature. Toute la religion s’enracinait profondément dans sa pensée, sa conscience, son cœur et son âme. C’est par ce processus qu’une foi inébranlable se forme en l’individu ; même si on le sciait et le divisait en deux avec une scie, cette foi ne se détacherait pas de son cœur. C’est également par ce processus que se développe le goût de la piété, qui ne tolère aucune chose contraire à l’esprit de la religion, même dans les recoins les plus éloignés des multiples activités de la vie.

Ceux qui ne veulent pas comprendre cet ordre de la religion ni la beauté de la méthode de prédication des prophètes cherchent, avant d’inculquer aux gens la connaissance d’Allah, à les rendre assidus non seulement aux prières obligatoires, mais aussi aux prières de tahajjud, d’ishrâq, etc. Avant de faire naître en eux la croyance en la nécessité du Prophète et en son obéissance, ils se préoccupent de mesurer la longueur et la largeur de la barbe, de la moustache, de la tunique et du pantalon des gens. Avant de faire naître une foi ferme en l’Au-delà, ils veulent voir chez les gens la beauté de la piété, de la crainte d’Allah, de la sincérité, de la courtoisie, de l’humilité et de la douceur. Par leurs efforts inversés, la barbe devient extrêmement longue, le pantalon atteint sa limite inférieure, et une pauvreté artificielle peut apparaître dans la marche, la manière de s’asseoir et de se lever, la conversation et chaque geste ; dans la nourriture, la boisson et toutes les choses consommées, ils peuvent sembler suivre extérieurement la Sunna. Mais puisque ces choses sont produites par des moyens irrationnels et contre nature, la caractéristique de cette piété ostentatoire ne dépasse pas ceci : « On choisit soigneusement les mouches pour les rejeter, mais on avale tout entier ce qui est avalé. »

Les détenteurs d’une telle piété ne se demandent pas si la bouchée qui descend dans leur gorge a été acquise de manière pure et licite ou au service du tâghût. Mais après avoir avalé cette bouchée de nourriture illicite, ils accordent une importance démesurée au fait de boire de l’eau ou de changer de main pour boire de la main droite. Leur conception religieuse est la suivante : si l’intention d’une personne est correcte, elle peut satisfaire Allah et relever l’étendard de l’islam tout en exerçant, sous un système faux, les fonctions de commissaire de police, d’administrateur de district, de député, etc. Parmi ces prétendus pieux, on trouvera même quelqu’un qui se vante de sa chance parce que sa fille a trouvé un mari religieux dont le pantalon ne descend jamais sous les chevilles et qui est le disciple de tel « hazrat ». Mais il ne regarde jamais les moyens employés par son gendre pour gagner sa vie, moyens qu’aucun musulman doué d’un sentiment de foi ne pourrait même imaginer.

La cause fondamentale de cette faillite est qu’au sein des musulmans, pendant une longue période, aucune prédication ne s’est élevée pour présenter toute la religion avec son ordre harmonieux et pour exposer clairement aux gens, à chaque étape, la part de religion qu’il fallait leur présenter ainsi que les exigences inévitables qui en découlent. Au contraire, ceux qui ont commencé une œuvre de prédication ont commencé où ils le voulaient, faute de sentir le besoin essentiel et faute de connaître l’ordre de la religion. Même lorsque subsistait chez certains musulmans une certaine conscience religieuse, elle était si déformée et si dépourvue de vie qu’il était impossible non seulement d’en faire la base d’une prédication correcte, mais peut-être même de commencer une prédication correcte tout en la maintenant telle quelle.

Les capacités organisationnelles

Examinons maintenant aussi la force collective à laquelle les nobles Prophètes prêtaient attention lorsqu’ils présentaient la religion. La réflexion sur les commandements de la religion montre qu’ils sont de deux sortes : (1) les commandements individuels ; (2) les commandements collectifs. Les commandements individuels concernent les personnes et doivent être accomplis par chaque individu au niveau personnel, comme la prière, le jeûne et la dépense dans le chemin d’Allah. Les commandements collectifs concernent la communauté. Lorsque celle-ci existe, leur accomplissement devient obligatoire pour elle, comme les lois relatives à la société, à la politique et au jihâd.

Lorsqu’on appelle aux commandements individuels et qu’on les enseigne, il faut tenir compte de la capacité de compréhension et d’assimilation de la personne. Il ne convient pas de faire pleuvoir sur elle les ordres et les interdictions ; elle pourrait alors être effrayée et tout abandonner. Il est également très difficile d’évaluer si elle est capable de porter le poids des commandements du second type qu’on lui impose. Les prophètes — que la paix soit sur eux — recevaient directement d’Allah les indications nécessaires à cet égard, car les commandements et les interdictions révélés tenaient compte de la capacité de compréhension de la communauté. Quant à ceux qui veulent diriger une communauté selon la voie des prophètes, ils doivent agir en cette matière par un effort complet d’ijtihâd. Tant qu’ils n’auront pas pleinement évalué les étapes de la révélation des commandements de la religion, les conditions particulières de leur époque et la différence entre la communauté d’un prophète et celle d’un non-prophète, leurs initiatives ne pourront jamais suivre la bonne voie. Il subsiste toujours le risque que l’organisation qu’ils dirigent heurte un rocher et soit réduite en morceaux avant d’atteindre la rive.

Ceux qui ignorent cette réalité imaginent, en voyant le Noble Coran tout entier devant eux, qu’il a été révélé en un seul jour et que tous ses commandements et interdictions devaient entrer en vigueur au même moment. Ainsi, ils continueront d’un côté à appeler au tawhîd et instaureront de l’autre le système judiciaire islamique. Ils commenceront d’un côté à expliquer la mécréance et le tâghût, et enverront de l’autre un ultimatum au tâghût. Ces faits montrent clairement que les musulmans ne savent absolument pas avec quelle précision il faut évaluer la force et la capacité globales d’une organisation lorsqu’un mouvement se lève pour remplacer le système d’ignorance d’une région par un système islamique, ni quels dommages considérables peuvent résulter de la moindre erreur.

Il n’est pas nécessaire d’expliquer longuement ici que, dans le Noble Coran, les commandements relatifs à la société et à la politique n’ont été révélés qu’après l’établissement effectif de l’État islamique. La progression de leur révélation est parfaitement équilibrée. Ce n’est que lorsque le nombre des musulmans eut atteint le niveau nécessaire à la formation d’un système social indépendant et qu’un territoire indépendant et souverain fut acquis pour réaliser cet objectif qu’ils reçurent le dernier commandement de rompre leurs liens avec le système de mécréance. On peut en déduire qu’aujourd’hui également, lorsque les musulmans seront capables de gérer un système social et économique indépendant, les commandements leur prescrivant de rompre tout type de relation sociale avec le système de mécréance pourront entrer en vigueur. Ensuite, lorsque les musulmans auront atteint, en tant que force invincible, le niveau nécessaire pour établir et appliquer la loi d’Allah sur la terre d’Allah, les règles islamiques relatives à la politique internationale se présenteront à eux.

De même que les capacités mentales et intellectuelles d’un élève se développent progressivement, la force matérielle et la capacité d’une organisation croissent elles aussi progressivement. Ceux qui dirigent cette organisation doivent donc mesurer sa force et ses capacités avec une intelligence extrêmement vigilante. Si l’on impose à l’organisation un fardeau sans l’avoir correctement évalué, le résultat sera que toute la force qu’elle aura créée durant une longue période sera entièrement anéantie. C’est à cette vérité que la vénérable Â’isha — qu’Allah l’agrée — a fait allusion.Arabe*****« La première chose qui fut révélée dans le Coran fut une sourate détaillée dans laquelle étaient mentionnés le Paradis et l’Enfer. Puis, lorsque les gens furent entrés dans le cercle de l’islam, les règles du licite et de l’illicite furent révélées. Mais si l’ordre avait été donné dès le début : “Ne buvez pas de vin”, les gens auraient dit : “Nous ne renoncerons jamais à boire du vin.” Et si l’ordre avait été révélé : “Ne commettez pas la fornication”, les gens auraient certainement dit : “Nous n’abandonnerons jamais la fornication.” » — (Al-Bukhârî, Les mérites du Coran, chapitre : La compilation et l’organisation du Coran.)

7.

La méthode de la da‘wa

Dans certains milieux religieux, on ne sait d’où s’est répandue cette idée selon laquelle la méthode idéale de la tabligh et la méthode suivie par les prophètes consisteraient à partir prêcher la religion, un bâton à la main et quelques pois chiches dans son sac. Il ne faudrait porter ni chaussures aux pieds ni calotte sur la tête. Il faudrait parcourir les villages et commencer à prêcher à toute personne rencontrée, qu’elle écoute ou non. En traversant une ville, si l’on trouve deux ou quatre personnes réunies en un lieu ou à un carrefour, il faudrait aussitôt leur adresser un sermon et des exhortations. Dans les wagons, les gares, les marchés et les rues, partout où l’on voit une foule, il faudrait commencer à prêcher. Il faudrait entrer dans toute réunion, prendre place à chaque conférence et monter sur n’importe quelle estrade ; les gens, épouvantés par leurs poursuites, fuiraient, mais eux, devenus l’armée de Dieu, s’installeraient sur le cou de chacun. Les gens se cacheraient par crainte de leurs questions et réponses, voire, parfois, excédés, se montreraient impolis et brutaux ; eux continueraient cependant leur œuvre avec ardeur et agitation. Là où se tient une assemblée de sermons, ils prêcheraient ; là où l’on manifeste le désir de réciter un mawlid, ils en réciteraient un ; là où il semblerait nécessaire d’engager une controverse avec les opposants, ils s’y engageraient.

Telle serait, selon eux, la véritable méthode de la tabligh, telle serait la vision d’un prédicateur sincère — vision présente dans l’esprit de beaucoup de nos gens pieux. Ils ne nient certes pas quelque supériorité aux méthodes modernes et scientifiques de la tabligh et de l’enseignement ; mais, selon eux, la méthode bénéfique et bénie est celle que les prophètes et les messagers auraient adoptée, d’après leur imagination.

À notre avis, le fait qu’ils considèrent cette méthode comme celle des prophètes tient en partie à leur ignorance de la méthode prophétique, et en partie à leur désir de faire passer la méthode qu’ils ont adoptée — la seule qu’ils soient incapables de remplacer par une autre — pour une méthode honorable et sacrée. Après avoir étudié autant que possible la méthode de tabligh des prophètes, nous sommes parvenus à la conclusion que la méthode adoptée par les prophètes et les messagers était, pour leur époque, extrêmement avancée et la meilleure qui fût. Cette méthode évoluait avec les changements de situation et les progrès de la civilisation. Cela prouve qu’il n’est pas juste de s’en tenir immuablement à une seule méthode dans ce domaine. Il faut plutôt adopter la méthode de la vérité qui a été découverte à son époque et qui permet de rendre le travail et les capacités plus efficaces.

La méthode de la da‘wa s’est elle aussi perfectionnée avec le progrès des connaissances et des sciences.

Le point le plus important est que les nobles prophètes ne se sont pas reposés sur une seule méthode de da‘wa. À mesure que les connaissances et les sciences progressaient dans le monde, leurs méthodes de prédication et de formation changeaient également. Aux premiers temps de la civilisation, lorsque les techniques de la lecture et de l’écriture n’existaient pas encore, la prédication et la formation des prophètes se faisaient oralement. Ils enseignaient de bouche à oreille certains principes fondamentaux de la piété et de la véracité, que les gens mémorisaient. Ces enseignements parvenaient ensuite à leurs disciples sous forme de récits transmis de génération en génération. Lorsqu’ils finissaient par disparaître avec le temps ou se mêler à d’autres éléments, Dieu envoyait un prophète qui les faisait revivre d’une manière entièrement nouvelle.

Tant que les techniques de l’écriture n’étaient pas apparues, la tabligh dépendait de l’aide personnelle, de l’expression orale, de la transmission et de la mémoire des auditeurs. Mais lorsque les hommes furent capables d’inventer l’écriture et de découvrir un meilleur moyen de transmettre et de conserver les choses, les prophètes adoptèrent eux aussi cette méthode. Ainsi, au lieu d’enseigner oralement, Moïse — que la paix soit sur lui — écrivait sur des tablettes les prescriptions de la Torah pour les membres de son peuple. De même, les Arabes reçurent l’enseignement de la religion sous forme écrite, au moyen du calame. Dieu a mentionné cette faveur : ils furent instruits par l’écriture au lieu de l’être seulement oralement. C’est un moyen d’éducation plus perfectionné et plus sûr. Le Noble Coran dit :اقْرَأْ وَرَبُّكَ الْأَكْرَمُ الَّذِي عَلَّمَ بِالْقَلَمِ عَلَّمَ الْإِنْسَانَ مَا لَمْ يَعْلَمْ« Lis ! Ton Seigneur est le Très Généreux, Celui qui a enseigné par le calame. Il a enseigné à l’homme ce qu’il ne savait pas. » (sourate al-‘Alaq, 3-5)

Ce verset montre clairement que c’est une faveur particulière de Dieu d’avoir enseigné à l’homme l’usage du calame et d’avoir fait de cette méthode perfectionnée un moyen de propager et d’enseigner la religion. Grâce à cela, ils ont reçu le plus grand bienfait de Dieu : le Coran. En différents endroits, le Coran a également indiqué la supériorité de l’enseignement fondé sur le calame et les livres par rapport à l’enseignement oral. Ce n’est pas ici le lieu d’une longue discussion à ce sujet.

Ce que nous voulons mettre en évidence ici, c’est que la méthode de tabligh instaurée par les prophètes n’est ni immobile, ni inerte, ni figée. Elle se transforme et se perfectionne avec le développement mental et intellectuel de l’humanité. Avec le progrès continu de la science et de la civilisation, les moyens d’agir et les moyens de connaître dont disposent les hommes se sont également multipliés. Les défenseurs de la vérité sont les premiers et les principaux à devoir en tirer profit. La conduite des prophètes l’indique. À notre époque, la radio, la télévision, le cinéma, l’imprimerie et autres moyens ont fait passer la puissance de diffusion, de propagande et de formation de l’homme à un niveau entièrement nouveau. Tout message, petit ou grand, peut être transmis en quelques minutes d’un bout à l’autre du monde. Les gens conscients du monde entier peuvent être informés en quelques jours de toute grande entreprise. Même les exposés les plus difficiles peuvent être expliqués très facilement à tout le monde, aux gens ordinaires comme aux spécialistes. À notre époque, les partisans du faux utilisent ces moyens pour répandre à leur gré leurs faussetés partout dans le monde. Les inventions modernes ont considérablement réduit les distances. Les montagnes infranchissables et les mers qui séparaient autrefois deux peuples ne constituent plus aujourd’hui un obstacle notable. Hier encore, un professeur parlait comme il pouvait aux élèves présents devant lui ; aujourd’hui, s’il le veut, il peut faire entendre ses paroles au même moment à toute l’humanité. Ce qu’il était impossible de faire comprendre malgré des mois d’enseignement peut aujourd’hui être expliqué facilement, à intervalles de quelques heures, à tous les habitants d’une ville au moyen des appareils scientifiques modernes.

C’est pourquoi il est aujourd’hui absolument nécessaire de se saisir de ces moyens pour propager la vérité. Si les partisans de la vérité négligent ces médias en prétendant que les prophètes ne les ont pas utilisés pour prêcher la religion de Dieu, qu’ils se sont présentés physiquement devant chaque personne pour lui transmettre la da‘wa et que, par conséquent, il nous faudrait nous aussi ne jamais toucher à ces moyens mais aller de maison en maison, faute de quoi nous ne suivrions pas la méthode prophétique de tabligh, ce sera au contraire une immense tromperie de Satan. Il a tendu ce piège aux prédicateurs de la religion. Pendant que l’un d’eux, suivant sa méthode pieuse, parvient à faire entendre sa parole à deux personnes, les partisans du faux, utilisant les moyens scientifiques, transmettent leur appel au faux à des milliers, des centaines de milliers, voire des millions de gens, avec une efficacité extraordinaire. Par ce genre de tromperies, Satan a affaibli les efforts et les capacités de la majorité des partisans de la vérité et a fait pencher la balance en sa faveur. Finalement, ceux-ci ont pris du retard dans tous les domaines de la vie, tandis que Satan a avancé et dirige les nations. Il ne reste désormais plus aucun rapport entre les efforts des deux groupes. Cette situation continuera tant que les partisans de la vérité n’auront pas appris à employer cette immense puissance au service de la vérité. Aujourd’hui, cette puissance est entièrement entre les mains des forces sataniques et mobilisée au service du faux.

Il faut également mettre le progrès social au service de la da‘wa.

La méthode de la da‘wa doit être très élevée et perfectionnée du point de vue scientifique, afin de pouvoir affronter le faux avec toute sa force ; de même, il faut tirer profit des progrès accomplis dans la vie sociale et collective, afin de rendre la da‘wa pleinement efficace selon les critères de notre époque. Il est indispensable, à cette fin, de vivre en bonne entente dans la société, de se réunir, d’échanger ses opinions, d’exposer ses propres idées aux autres et d’écouter les leurs. Si une manière d’accomplir collectivement une œuvre ne comporte aucun mal moral ou religieux, les partisans de la vérité doivent y participer et la mettre au service de la propagation de la vérité.

À l’époque du Messager de Dieu — que Dieu le bénisse et lui accorde la paix — il a tiré parti, pour la da‘wa, des moyens en usage dans la société qui pouvaient y être employés. Au début, lorsqu’il voulut informer de sa mission les chefs de sa famille, qui étaient aussi les chefs de la tribu, il ordonna à ‘Alî d’organiser un repas et d’inviter tout le clan des Muttalib. ‘Alî exécuta l’ordre. Tous les membres du clan se réunirent. Hamza, Abû Tâlib et al-‘Abbâs participèrent au repas. Lorsqu’ils eurent fini de manger, le Prophète se leva et prononça un discours dont le résumé était : « Je vous ai apporté une chose qui est la clé du bonheur dans les deux vies, celle d’ici-bas et celle de l’au-delà. » À la fin, il demanda aux présents : « Lequel d’entre vous est prêt à être mon compagnon pour porter ce lourd fardeau ? » Tous restèrent silencieux. Après quelque temps, ‘Alî se leva dans un coin et dit avec émotion : « Même si mes yeux me font mal, même si je suis faible et même si je suis le plus jeune d’entre vous, je serai votre compagnon. »

En plus de cette méthode, le Messager de Dieu adopta d’autres moyens ordinaires utiles à la tabligh. Pour présenter la da‘wa aux dirigeants de La Mecque et de Taïf, il allait lui-même les rencontrer. Durant la saison du pèlerinage, il rencontrait les chefs des tribus qui dressaient leurs tentes autour de La Mecque et les invitait à l’islam. Il envoyait des représentants auprès de personnalités importantes de diverses régions. En Arabie se tenaient des foires saisonnières où se rendaient des gens de toutes les catégories. Elles n’étaient pas seulement des lieux de vente, de commerce et de divertissement ; on y organisait aussi des rencontres savantes et littéraires. Le Messager s’y rendait également et créait l’occasion d’y présenter la da‘wa de la religion. Il a aussi invité beaucoup de gens par lettres.

En somme, parmi les moyens inventés à cette époque pour rapprocher les gens d’une chose ou pour se rapprocher d’eux, le Prophète employait pleinement pour la da‘wa ceux qui ne comportaient aucun défaut moral. Les gens de chaque époque connaissent les moyens apparus dans sa vie sociale et culturelle. Il est donc nécessaire, dans les relations et les activités avec eux, d’adopter des procédés conformes à leur tempérament. Il faut les rencontrer de la manière dont ils souhaitent être rencontrés, essayer de leur parler de la manière dont ils aiment écouter et adopter les méthodes qu’ils jugent efficaces.

Si quelqu’un refuse ces méthodes uniquement parce qu’elles vont contre ses goûts, parce qu’il n’a pas la capacité de les employer ou parce que ses prédécesseurs ne les ont pas utilisées et qu’il les considère donc comme indignes d’être idéales, l’inévitable résultat sera l’échec de sa prédication. Aussi noble et pur que soit son objectif, il ne pourra pas sauver son œuvre de cette triste issue. Si aujourd’hui quelqu’un se rend dans un pays d’Europe ou d’Amérique avec la mission d’appeler à la religion, il lui devient indispensable d’adopter les moyens sociaux et culturels de ce pays afin d’établir des relations avec ses habitants et de diffuser parmi eux ses idées. S’il ne peut ou ne veut le faire, mais s’obstine à parcourir les rues pour enseigner aux gens la profession de foi et la prière, aussi sincère soit-il, il fera échouer tous ses efforts par cette attitude déraisonnable et portera atteinte à l’honneur même de la profession de foi et de la prière.

Le prédicateur de la vérité doit seulement veiller à ne pas adopter, parmi les méthodes reconnues et courantes de son époque, celles qui comportent un défaut moral. S’il est exceptionnellement nécessaire d’employer une méthode imparfaite, il faut d’abord la purifier de ce défaut moral. Au début, afin de réveiller son peuple de son insouciance et d’attirer son attention vers son message, le Prophète monta au sommet du mont Safâ et appela les gens. Dans l’Arabie de l’ignorance, cette forme d’appel consistait véritablement à se dévêtir entièrement et à se tenir nu pour annoncer à haute voix la gravité d’un danger. En arabe, on appelait cela « l’avertisseur nu ». Le Messager adopta, pour éveiller les gens, la forme de l’avertisseur nu ; mais comme la nudité était une impudeur extrême et une atteinte au caractère, il débarrassa cette méthode du défaut mentionné. Nous pouvons en conclure que si les méthodes de réunion et d’action collective apparues à notre époque comportent un mauvais aspect, il n’est pas nécessaire de les rejeter en bloc. Il faut les purifier de leurs défauts et les utiliser au service de la vérité.

Les innombrables moyens inventés dans les pays civilisés du monde pour diffuser un mouvement parmi le peuple sont actifs dans la propagation de l’ignorance, mais ils pourraient être tout aussi actifs dans la diffusion du bien et du salut. Il suffit de les purifier de leur aspect nuisible et d’en tirer profit. La difficulté est qu’aujourd’hui ceux qui adoptent ces méthodes les utilisent, même pour les meilleures causes, sous des formes extrêmement dégradées. Pour recueillir des fonds au profit d’un objectif aussi sacré que le jihâd, ils organisent par exemple des fêtes populaires ou des bazars. Ils transforment l’exposition de la beauté des femmes, l’obscénité et l’impudence en moyens de collecte. Pour financer une œuvre noble comme l’aide aux réfugiés muhâjirûn, ils organisent des spectacles de rock et de danse. Ils excitent les instincts sexuels latents afin de soutirer de l’argent aux poches du public.

Lorsqu’ils ne trouvent aucun autre moyen facile d’exciter les émotions, ils réunissent au moins quelques poètes et écrivains et organisent, contre paiement, des séances de récitation poétique. Ils tentent de réveiller la foi des gens par la mélodie des poèmes. Même les choses qui contiennent quelques éléments bénéfiques sont coulées, à cause du goût de la nation, dans le moule de la bassesse. Comment peut-on alors espérer extirper une chose condamnable et la remplacer par le bien ? Pourtant, l’enseignement de l’islam est que, lorsqu’une chose contient du mal, il faut la corriger et l’utiliser pour atteindre les objectifs de la vérité ; il ne convient pas de la négliger en bloc.

Ces deux orientations fondamentales concernent les moyens que le prédicateur de la vérité adoptera pour propager la vérité ; il doit y veiller attentivement. Nous allons maintenant mentionner quelques orientations relatives aux moyens dont le prédicateur doit s’abstenir. Le principe essentiel est que le prédicateur de la religion de Dieu ne doit jamais adopter une méthode contraire à la prédication de la religion, à la dignité du prédicateur ou à l’œuvre de prédication. Ces méthodes peuvent être nombreuses et il serait difficile de les énumérer toutes. Nous en citerons seulement quelques-unes, afin de donner une idée générale des procédés que les prédicateurs de la vérité doivent abandonner.

Les méthodes contraires à la dignité doivent être abandonnées.

Pour attirer les gens vers la religion de Dieu, le prédicateur doit absolument éviter tout procédé susceptible de porter atteinte à la dignité de la da‘wa ou à sa propre dignité. Être exceptionnellement absorbé par son œuvre et désirer ardemment attirer les gens vers la vérité sont incontestablement d’excellentes qualités chez un prédicateur. Mais cette activité et cet enthousiasme ne doivent pas devenir tels qu’il en oublie les droits de son âme, perde de vue ses compagnons et ses amis ou ne se soucie plus de la dignité et de la position de sa da‘wa. Il est permis d’essayer de faire entendre la vérité à celui qui n’est pas disposé à écouter, de courir après les orgueilleux, de chercher à attirer ceux qui nourrissent haine et hostilité et de ménager les arrogants, mais seulement jusqu’à la limite où la personnalité du prédicateur et la dignité de la da‘wa ne sont pas atteintes et où aucune humiliation ni aucune vulgarité ne s’introduit dans son œuvre. Si l’on constate que cette limite est dépassée, l’amour de la vérité qui le préoccupe au sujet de ces gens exige qu’il se retire d’eux tout en préservant sa dignité et qu’il concentre son attention sur ceux qui recherchent réellement la vérité et désirent la connaître.

Dans les versets suivants de la sourate ‘Abasa, le Messager est retenu de telles complaisances envers les chefs qurayshites et son attention est attirée vers cette vérité : la noble da‘wa avec laquelle il est venu n’est pas une chose qu’il faille présenter en s’abaissant à ce point. Ces versets mentionnent la grandeur et l’éminente dignité du Coran afin que, lorsqu’on présente cette Parole de haute dignité à quelqu’un, on garde toujours à l’esprit qu’elle est le message directeur du Dieu Très-Haut, non la requête d’un quémandeur.أَمَّا مَنِ اسْتَغْنَى فَأَنْتَ لَهُ تَصَدَّى وَمَا عَلَيْكَ أَلَّا يَزَّكَّى وَأَمَّا مَنْ جَاءَكَ يَسْعَى وَهُوَ يَخْشَى فَأَنْتَ عَنْهُ تَلَهَّى كَلَّا إِنَّهَا تَذْكِرَةٌ فَمَنْ شَاءَ ذَكَرَهُ فِي صُحُفٍ مُكَرَّمَةٍ مَرْفُوعَةٍ مُطَهَّرَةٍ بِأَيْدِي سَفَرَةٍ كِرَامٍ بَرَرَةٍ« Tu t’es attaché à celui qui affiche son indifférence, alors qu’il ne t’incombe pas qu’il ne se purifie pas. Mais celui qui vient à toi avec empressement et qui craint Dieu, tu le négliges. Jamais ! Ceci n’est qu’un rappel. Que celui qui le veut en tienne compte. Il est inscrit dans des feuillets honorés, élevés et purifiés, entre les mains de scribes nobles et pieux. » (sourate ‘Abasa, 5-16)

Il n’est jamais permis qu’un prédicateur, emporté par l’enthousiasme de la tabligh, entre dans n’importe quelle assemblée pour admonester les gens et persiste à leur exposer son message, qu’ils l’écoutent ou non. Il ne doit pas suivre tout passant rencontré ni refuser de le quitter avant de lui avoir fait entendre quelque chose ou de lui avoir fait dire quelque chose. Il est rapporté d’Ibn ‘Abbâs que :(Arabe****************)« Je ne voudrais pas te voir passer auprès d’un groupe occupé à ses affaires et commencer, dans cette situation, à lui faire entendre ton sermon. Tu devrais plutôt garder le silence. Lorsqu’ils te donneront la possibilité de parler, présente-leur ton message ; ils t’écouteront alors avec intérêt. » (al-Bukhârî)

Il faut également s’abstenir absolument de toute méthode qui pourrait transformer la da‘wa en fardeau pour les gens et les en détourner.(Arabe***********************)« Il est rapporté de Shaqîq, un tâbi‘î, qu’il dit : ‘Abd Allâh ibn Mas‘ûd faisait chaque jeudi un sermon et des exhortations aux gens. Un homme lui dit : “Ô Abû ‘Abd al-Rahmân, j’aimerais que tu nous fasses un sermon chaque jour.” ‘Abd Allâh répondit : “Ce qui m’en empêche, c’est que je déteste vous ennuyer. C’est pourquoi je vous exhorte de temps à autre, comme le Messager de Dieu nous exhortait de temps à autre par crainte de nous ennuyer.” » (al-Bukhârî, Muslim)

Les méthodes contraires à l’objectif doivent être abandonnées.

Le prédicateur de la vérité ne doit jamais adopter une méthode qui, par sa nature, soit totalement contraire au but et à l’objectif de la da‘wa. C’est le cas, par exemple, de la guerre de controverse. Bien que cette méthode ait longtemps été considérée comme la plus efficace pour la da‘wa et la tabligh, et que nos auteurs aient écrit des livres sur ce sujet, au point de l’inscrire dans les programmes de nos madrasas arabes, aucune autre méthode n’est aussi éloignée de l’esprit du mouvement de la vérité.

Il ne fait aucun doute que Dieu a autorisé la discussion dans le Noble Coran. Mais il est totalement erroné d’identifier à la « controverse » enseignée dans nos établissements religieux et pratiquée toute la journée par nos prédicateurs et nos polémistes les termes coraniques mujâdala et muhâjja. Puisque nos spécialistes de la polémique prennent ces deux termes coraniques comme preuves en faveur de leurs joutes, nous allons en exposer brièvement le sens à la lumière du Coran lui-même. La différence entre la mujâdala et la muhâjja des prophètes et les controverses courantes apparaîtra ainsi clairement.

Le type de controverse autorisé par le Coran.

Le Noble Coran mentionne deux sortes de mujâdala — de controverse : la controverse selon le faux et la controverse selon la meilleure méthode. Il a associé la controverse selon le faux aux mécréants et aux ennemis de l’islam. Il en décrit presque les mêmes caractéristiques que celles observées dans les controverses ordinaires de notre époque : s’accrocher à son opinion sans preuve raisonnable et forcer l’autre à l’accepter ; mêler des propos hors de propos à la question essentielle ; perdre son temps dans une discussion stérile et tortueuse ; ne pas écouter l’argument de l’adversaire et ne pas laisser les autres l’écouter ; cette loquacité vide et cette vaine clameur qui caractérisent généralement les polémistes contemporains. Le Coran les présente comme les traits de la controverse fausse et ordonne sévèrement aux partisans de la vérité de s’en abstenir. Il ne leur permet de discuter que de la meilleure manière. Sur les plans intellectuel et pratique, il a expliqué cette meilleure méthode afin que chacun puisse bien la comprendre.

Sur le plan intellectuel, cette méthode consiste, dit le Coran, à ne pas engager une guerre avec l’interlocuteur, mais à lui exposer en détail les principes fondamentaux sur lesquels il est d’accord avec nous et qu’il ne refuse pas d’admettre. Il écoutera ainsi le prédicateur avec intérêt. Il faudra ensuite lui montrer les conclusions qui découlent nécessairement de ses propres principes reconnus. Il sera alors prêt à les accepter comme étant les siennes ; il ne pourra pas susciter en lui une réponse consistant à les rejeter comme les revendications de son adversaire. Le Coran lui-même en donne le meilleur exemple.وَلَا تُجَادِلُوا أَهْلَ الْكِتَابِ إِلَّا بِالَّتِي هِيَ أَحْسَنُ إِلَّا الَّذِينَ ظَلَمُوا مِنْهُمْ وَقُولُوا آمَنَّا بِالَّذِي أُنْزِلَ إِلَيْنَا وَأُنْزِلَ إِلَيْكُمْ وَإِلَهُنَا وَإِلَهُكُمْ وَاحِدٌ وَنَحْنُ لَهُ مُسْلِمُونَ« Ne discutez avec les gens du Livre que de la meilleure manière, sauf avec ceux d’entre eux qui sont injustes. Dites : “Nous croyons à ce qui nous a été révélé et à ce qui vous a été révélé. Notre Dieu et votre Dieu sont un seul Dieu, et nous Lui sommes soumis.” »

Ce verset établit d’abord qu’il n’est nul besoin de parler avec les gens de nature vile et désordonnée, habitués aux querelles et dépourvus de tout désir de comprendre et d’accepter la vérité. En revanche, il faut parler avec ceux qui recherchent la vérité et dialoguer avec eux. La méthode consiste à commencer par discuter des principes reconnus par eux et par nous.

Conformément à ce principe, il faut présenter aux gens du Livre l’appel au tawhîd de manière à montrer clairement ceci : puisque l’unicité de Dieu est reconnue comme principe fondamental par les croyants musulmans et les gens du Livre, pourquoi divergeraient-ils quant à ses conséquences et à ses exigences ? Puisqu’ils reconnaissent ce principe, ils devraient également accepter la conclusion qui en découle nécessairement. Le Noble Coran dit :قُلْ يَا أَهْلَ الْكِتَابِ تَعَالَوْا إِلَى كَلِمَةٍ سَوَاءٍ بَيْنَنَا وَبَيْنَكُمْ أَلَّا نَعْبُدَ إِلَّا اللَّهَ وَلَا نُشْرِكَ بِهِ شَيْئًا وَلَا يَتَّخِذَ بَعْضُنَا بَعْضًا أَرْبَابًا مِنْ دُونِ اللَّهِ فَإِنْ تَوَلَّوْا فَقُولُوا اشْهَدُوا بِأَنَّا مُسْلِمُونَ« Dis : “Ô gens du Livre ! Venez à une parole commune entre nous et vous : que nous n’adorions que Dieu, que nous ne Lui associions rien et que nul d’entre nous ne prenne d’autres seigneurs que Dieu.” S’ils se détournent, dites : “Soyez témoins que nous sommes musulmans, entièrement soumis à Dieu.” » (sourate Âl ‘Imrân, 64)

En réfléchissant à l’exemple concret de la controverse présenté et loué par le Coran, on comprend que la mujâdala consiste essentiellement à amener l’adversaire à accepter son propos par l’amour, la confiance en soi, la bonne moralité et un raisonnement excellent. Finalement, influencé par la sincérité, l’impartialité et le dévouement du prédicateur de la vérité, l’adversaire sera prêt à réfléchir à la véracité de son message et à l’accepter.

Le Coran a donné plusieurs exemples de ce genre de controverse. Les rapporter tous prolongerait la discussion ; nous n’en citerons donc qu’un. Il montrera clairement quel langage affectueux et quelle concentration sont désignés et loués par le terme mujâdala.

Le Coran loue la mujâdala qu’Ibrâhîm — que la paix soit sur lui — engagea avec Dieu au sujet du peuple de Loth — que la paix soit sur lui — et dit qu’elle était le fruit de sa sincère compassion, de sa tendresse et de sa douleur. Voyons en détail en quoi consistait cette controverse louée par le Coran. Celui-ci n’en donne que l’éloge, sans récit détaillé. Nous en avons donc recueilli les détails dans la Torah. Selon son récit, Ibrâhîm dit aux anges venus infliger le châtiment au peuple de Loth :

« Abraham s’approcha et dit : “Vas-tu faire périr le juste avec le pécheur ? Peut-être y a-t-il dans cette ville cinquante hommes justes et véridiques. Vas-tu les anéantir et ne pas épargner ce lieu à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? Il est impossible que tu agisses ainsi, que tu fasses mourir le juste avec le méchant et que les deux soient traités de la même manière. Le Juge de toute la terre ne ferait-il pas justice ?” Dieu dit : “Si je trouve à Sodome cinquante justes, j’épargnerai tout le lieu à cause d’eux.” Abraham reprit : “Voici que j’ai osé parler à Dieu, moi qui ne suis que poussière et cendre. Peut-être manquerait-il cinq justes aux cinquante. Détruirais-tu toute la ville à cause de ces cinq personnes ?” Il répondit : “Je ne la détruirai pas si j’y trouve quarante-cinq justes.” Abraham reprit encore : “Et s’il s’y trouve quarante justes ?” Il répondit : “Je ne la détruirai pas pour les quarante.” Même s’il s’y trouvait trente hommes de vérité, il ne détruirait pas la ville. Abraham dit encore : “Voici que j’ai osé parler à Dieu. Peut-être s’y trouvera-t-il vingt hommes de vérité.” Il répondit : “Je ne détruirai pas la ville à cause des vingt.” Abraham dit : “Si Dieu ne se met pas en colère, je parlerai encore une fois. Peut-être s’y trouvera-t-il dix hommes de vérité.” Il répondit : “Je ne l’anéantirai pas à cause des dix.” Lorsque Dieu eut fini de parler avec Abraham, les anges partirent et Abraham retourna chez lui.” » (Genèse, chapitre 18, versets 23-33)

Cette manière de dialoguer, cette façon de s’adresser à l’interlocuteur, cette méthode d’exposer les arguments et ce langage plein d’affection sont précisément ce que le Coran désigne par le mot mujâdala. C’est cette sorte de mujâdala qu’il a louée. Si certains veulent prendre cette mujâdala comme preuve de la légitimité de leurs joutes, ils doivent insuffler à leurs discussions l’esprit qui l’animait et présenter leur propos à l’adversaire avec beauté, affection, tendresse et compassion. Mener, sous le nom de mujâdala, des conflits et des combats, appeler cela une controverse et chercher à en prouver la légitimité par la vie des prophètes est absolument impossible.

De même, le Coran mentionne une autre discussion d’Ibrâhîm et la désigne par le terme muhâjja. Cette discussion eut lieu entre Ibrâhîm et un roi tyrannique de son époque. Ibrâhîm lui dit : « Mon Seigneur est Celui qui donne la mort et la vie. » Le roi répondit : « C’est moi qui donne la mort et la vie. » Ibrâhîm lui dit alors : « Dieu fait venir le soleil de l’Orient ; fais-le donc venir de l’Occident. »

Si l’on juge cette discussion selon les principes de la science contemporaine de la polémique enseignés dans nos livres de débats, Ibrâhîm ne pourrait pas être considéré comme un polémiste très compétent. Pour prouver l’affirmation du roi — « c’est moi qui donne la mort et la vie » — il aurait pu exiger de nombreuses explications, mais il ne le fit pas. Pourtant, c’était l’occasion idéale, pour un polémiste, de construire sa ligne de défense. Il fit au contraire exactement le contraire des principes de la joute oratoire : il jugea préférable de se retirer. Dès qu’il comprit que cet homme cherchait à discuter et à jouer sur les mots, il prononça une parole qui le réduisit au silence et se retira rapidement.

Cet épisode prouve que si le prédicateur de la vérité suppose que son interlocuteur ne peut ni écouter ni comprendre, mais cherche seulement à provoquer l’opposition et la controverse, il n’est pas nécessaire de s’attacher à lui. Il convient plutôt de raccourcir la discussion et de se retirer.

8

Le langage de la da‘wa et le style d’expression des prédicateurs de la vérité

Nous allons maintenant parler de la langue de la da‘wa et du style des paroles des prophètes. Le but de celui qui appelle n’est pas simplement d’exposer une vérité, mais de la faire apparaître pleinement et clairement, afin que les personnes instruites puissent la comprendre au mieux et que les gens ordinaires ne rencontrent aucune difficulté à l’assimiler. Il faut ensuite présenter la vérité de la plus belle manière, afin que ceux qui possèdent encore dans leur cœur quelque aptitude à l’accepter puissent l’adopter, et que, pour ceux qui la rejettent, il ne reste comme raison de la refuser que leur mauvais goût et leur obstination. Cela exige nécessairement que la langue de la da‘wa soit extrêmement efficace et que le style de celui qui appelle soit naturel et touchant. Il existe toutefois de nombreux procédés artificiels et contraires à la nature pour susciter l’attrait et l’influence. Ils peuvent donner au discours une apparence d’attrait et d’émotion. Ainsi, les devins de l’Arabie préislamique tentaient de rendre leurs propos séduisants au moyen de poèmes rimés. Les orateurs renforçaient la force et l’impact de leurs paroles par la construction de leurs phrases et leurs discours enflammés.

De même, à l’époque actuelle, des orateurs cherchent à produire un effet dans leurs propos à l’aide de poèmes et d’histoires. Les journalistes et les politiciens trompeurs font prospérer leurs affaires par le mensonge et l’exagération. Les médecins qui ne possèdent que leur enseigne accroissent leur crédibilité au moyen de faux serments. Ces choses produisent certes une certaine influence dans le discours, mais ce n’est rien de plus qu’un revêtement artificiel. C’est pourquoi ceux qui se lèvent dans le monde pour propager la vérité ne peuvent jamais faire de l’embellissement de leur da‘wa par des mensonges coulés dans le moule de la vérité leur méthode de travail. Ils ne peuvent pas non plus souiller leur langue et leurs paroles par de tels mensonges. Au lieu de ces mensonges et de ces artifices, ils adoptent autre chose pour atteindre leur objectif. Cette chose n’est pas seulement licite et exacte : elle est aussi profondément conforme à la nature humaine. C’est pourquoi l’influence qu’elle produit ne s’affirme pas en un instant, comme le mensonge et l’artifice. Au contraire, après avoir été éprouvée dans le creuset brûlant des épreuves, son éclat apparaît encore plus brillant.

La manière d’agir de celui qui appelle

L’œuvre de la da‘wa ne peut pas être menée uniquement par les formes d’expression et les discours adaptés aux discussions savantes et aux réunions. La chose est si évidente qu’elle ne nécessite aucune explication détaillée. Le travail de celui qui appelle à la vérité est totalement différent de celui de l’historien qui relate des événements, du juriste qui expose les articles de la loi, du philosophe qui énonce les principes de la philosophie, ou du mathématicien qui formule les théorèmes des mathématiques. Son domaine est si vaste qu’il englobe toute la vie humaine. D’autre part, ceux auxquels il présente la da‘wa diffèrent par leur tempérament et leur nature, et ils sont également différents sur les plans psychologique et intellectuel. En outre, le rapport entre la mission de la da‘wa et celui qui appelle à la vérité de la religion n’est pas comparable au rapport qui existe entre l’auteur d’un article et son exposé de séminaire, ou entre un avocat et une affaire. Il fait, pour cette mission, le pari de sa vie et de sa mort. Il doit mettre sa vie en jeu pour mener la mission à son terme. Il ne peut jamais se contenter de paroles superficielles : il doit exprimer clairement et avec beauté ce qu’il veut dire, afin qu’aucun aspect n’en demeure obscur. Il doit présenter ses propres paroles d’une manière si efficace et si touchante qu’elles puissent pénétrer le cœur de quiconque possède la moindre aptitude à entendre l’appel de la vérité. C’est donc avec cette émotion que Moïse, que la paix soit sur lui, adressa cette invocation à Allah Tout-Puissant :قَالَ رَبِّ اشْرَحْ لِي صَدْرِي (25) وَيَسِّرْ لِي أَمْرِي (26) وَاحْلُلْ عُقْدَةً مِنْ لِسَانِي (27) يَفْقَهُوا قَوْلِي
« Seigneur ! Ouvre-moi la poitrine, facilite ma tâche — la tâche de l’appel à la vérité — et dénoue le nœud de ma langue afin qu’ils comprennent bien mes paroles. » — (sourate Tâ-Hâ, 25-28)

Puis il invoqua Allah pour Aaron, que la paix soit sur lui, afin qu’il soit également associé à sa mission, qu’il puisse, grâce à son éloquence, corriger les insuffisances de son discours et empêcher que la tâche de la da‘wa qui lui avait été confiée ne reste inachevée.

Les caractéristiques des paroles de ceux qui appellent à la vérité

Nous allons exposer brièvement ici les caractéristiques des paroles des prophètes, des messagers et des membres du mouvement islamique. Ce sont ces caractéristiques qui rendent leurs discours influents. À aucune époque les discours des membres du mouvement islamique ne peuvent en être dépourvus. Après la noblesse de la conduite des prophètes et la pureté de leur enseignement, ce sont ces caractéristiques, plus que toute autre chose, qui rendent les paroles de ceux qui appellent à la vérité particulièrement efficaces.

Première caractéristique : de tout temps et à toutes les époques, la première caractéristique des paroles des prophètes, des messagers et de tous ceux qui appellent fut qu’ils présentaient l’appel à la religion dans la langue du peuple auquel ils s’adressaient, afin que la preuve décisive d’Allah soit établie contre chaque communauté et chaque catégorie de personnes.
وَمَا أَرْسَلْنَا مِنْ رَسُولٍ إِلَّا بِلِسَانِ قَوْمِهِ لِيُبَيِّنَ لَهُمْ
« Chaque fois que Nous avons envoyé un messager, il a transmis le message dans la langue de son propre peuple, afin qu’il puisse le leur expliquer clairement. » — (sourate Ibrâhîm, 4)

Le véritable champ de la da‘wa de celui qui appelle à la vérité devrait se trouver au sein de son propre peuple. C’est là une chose naturelle et raisonnable. Il ne lui convient pas de laisser son propre peuple dans l’égarement et de parcourir la terre et les mers pour guider un autre peuple. Celui qui appelle à la vérité doit donc utiliser la langue de son propre peuple comme moyen de lui présenter la da‘wa. C’est la méthode naturelle et logique. Celui qui s’y oppose porte atteinte au droit de ceux qui ont droit à la vérité et détruit sa propre capacité d’action. Il devra en rendre compte devant Allah. Celui qui naît au sein d’un peuple peut y travailler avec bien plus de justesse et de beauté qu’au sein de tout autre peuple. Sa da‘wa peut être forte et influente dans sa propre langue comme elle ne peut l’être dans une autre. La méthode correcte pour chaque membre du mouvement islamique est donc de faire de la langue de son propre peuple le moyen de sa da‘wa et de sa transmission.

Quelle que soit la supériorité ou l’étendue de la langue d’un autre peuple par rapport à la sienne, même si parler ou écrire dans cette langue permettait de faire parvenir ses idées à un plus grand nombre de personnes et lui procurait davantage d’honneur et de renommée, il ne devrait absolument pas s’en préoccuper. La première question qui doit occuper celui qui appelle à la vérité n’est pas de savoir comment faire parvenir son appel au plus grand nombre d’oreilles. Il doit d’abord rechercher le moyen le plus efficace et le plus proche de pénétrer le cœur des personnes qu’Allah et la nature l’ont chargé de guider et de servir. Même si le moyen est étroit et limité, même si son utilisation nuit à sa personnalité et à sa réputation, il ne doit pas s’en soucier. C’est précisément ce moyen qu’il adoptera, car c’est par lui qu’il atteindra l’objectif qui se trouve devant lui.

Le cultivateur qui ne possède que quelques graines dans sa besace et veut les semer dans sa petite parcelle ne doit pas rivaliser avec les grands propriétaires fonciers. Il doit plutôt concentrer son attention sur la petite parcelle qui lui est échue. Jésus le Messie, que la paix soit sur lui, a dit :

« Le pain que je possède suffit seulement aux enfants. Je ne peux pas le jeter devant les chiens et laisser les enfants affamés. »

Certains, victimes de leur sottise, ont critiqué cette parole de Jésus et l’ont accusée — qu’Allah nous en préserve — d’étroitesse de vue. Pourtant, ce qu’il a dit est pleinement réaliste. Chaque personne possède une limite naturelle dans laquelle elle peut agir. Tant qu’elle limite tous ses efforts à l’intérieur de cette limite, elle est capable d’accomplir un travail juste et productif. Si elle la dépasse et tente de s’agiter dans toutes les directions, elle peut croire à tort que son champ d’action est devenu beaucoup plus vaste qu’auparavant. En réalité, elle ne fait que gaspiller sa force et son labeur.

Deuxième caractéristique : la deuxième caractéristique des paroles des prophètes, des messagers et de ceux qui appellent à la vérité est leur clarté. Un discours clair signifie que celui qui appelle présente ses paroles dans la langue parlée de son époque, afin qu’elles puissent atteindre chaque personne de sa communauté. Sa langue est très élégante, soignée et belle. Elle n’est ni obscure ni excessivement concise. Elle ne s’étend pas sans nécessité, n’est pas alourdie de langage métaphorique et n’abonde pas en comparaisons. Elle ne contient pas une profusion d’images qui jetterait la raison dans la complexité, n’est pas remplie de termes difficiles et inconnus, et est entièrement exempte de propos grossiers et répugnants.

À la place, on y trouve une langue limpide, des comparaisons simples et accessibles, ainsi que des images et des exemples qui présentent indirectement les réalités concrètes. De plus, ses discours contiennent de la sincérité plutôt que de la colère, de la douceur plutôt que de la dureté, et de la simplicité et de la netteté plutôt qu’un ornement artificiel. Parmi les différentes méthodes en usage à son époque, celui qui appelle ne retient que celle qui est la plus appropriée et la plus élevée pour exprimer la gravité, produire un effet et expliquer son objectif. Sa personnalité éminente, son dynamisme et sa concentration dans l’œuvre de la da‘wa, son savoir qui inspire la foi et la confiance en soi, ainsi que son désir ardent de présenter ses paroles avec beauté, perfectionnent tellement cette méthode qu’un style nouveau lui est propre se forme. Ce style devient alors un modèle et un exemple à imiter.

La caractéristique essentielle de cette méthode est sa concentration et sa capacité à être comprise. Sa mobilité, sa concentration et sa faculté de toucher les cœurs, jointes à sa constance et à son dévouement, font naître en elle un tel sens de la beauté littéraire que les paroles des écrivains célèbres paraissent totalement inanimées en sa présence. De chacun de ses mots s’écoule un nectar goutte à goutte, et chacune de ses phrases offre une nourriture à l’âme. Sous son influence, ce n’est pas seulement la vie de quelques personnes, mais celle de toute une nation qui se transforme. Entre les mains de celui qui appelle à la vérité, c’est une force qu’une armée équipée ne peut affronter.

C’est pourquoi les prophètes et les messagers ont invoqué Allah afin qu’Il leur accorde la manière appropriée de présenter leurs paroles. Mais l’état opprimé de la da‘wa religieuse dans notre pays doit nous remplir de crainte et d’inquiétude : ceux qui, ici — c’est-à-dire les savants — auraient pu accomplir cette obligation se sont constamment fait une mauvaise réputation par leurs exposés tortueux. Premièrement, la langue qui avait reçu le statut de « langue nationale » leur semblait trop difficile pour qu’ils puissent y écrire et y parler. Deuxièmement, même lorsqu’ils commencèrent à écrire et à parler dans cette langue, elle se transforma en une langue particulière qui leur était propre. Parce qu’elle était difficile, dépourvue de saveur et concise à l’excès, elle n’était pas facile à comprendre. Pour créer une opinion défavorable à l’égard d’un livre, il suffisait même de dire que son style était entièrement « molviyâna ». Cette situation était particulièrement irritante. Plus triste encore, les savants ne récoltèrent que la mauvaise réputation attachée à cette langue difficile, tandis que ceux qui n’avaient aucun lien avec la religion ou qui lui étaient hostiles s’emparèrent de la « langue du peuple ». Jusqu’à aujourd’hui, ils en demeurent ouvertement les maîtres.

Troisième caractéristique : la troisième caractéristique des paroles des prophètes et de tous ceux qui appellent est qu’ils empruntent des voies diverses pour parvenir au même objectif. Dans la terminologie du Coran, cela est expliqué par l’expression « tasrîf al-âyât », c’est-à-dire la variation des versets. Il s’agit d’essayer de faire comprendre l’appel religieux à celui auquel il est présenté par des méthodes et des moyens différents.

Selon les paroles de feu Mîr Anîs :

« Je décris une seule fleur
En une centaine de mots. »

La présence de cette diversité dans le discours de celui qui appelle est absolument nécessaire à son objectif véritable : faire comprendre le propos et établir la preuve de manière décisive. Ce qui n’est pas compris par une méthode s’enracine profondément dans l’esprit lorsqu’on le présente d’une autre manière, comme si c’était la pensée même de la personne appelée. De même que les goûts et les dispositions humaines sont variés et orientés dans des directions diverses, les capacités intellectuelles et mentales des individus diffèrent également. Leurs points de vue changent aussi en raison de la diversité des milieux et des circonstances. Celui qui souhaite enraciner une idée dans le cœur de la personne appelée comme une directive pour sa vie doit tenir compte de la diversité de ses capacités intellectuelles et des changements de son point de vue, et lui présenter l’appel sous des angles différents.

S’il s’adresse à la personne visée par une seule voie et sous une seule forme, il échouera complètement dans son objectif en tant que prédicateur. Sa politique unilatérale est en effet totalement contraire à la nature humaine, perpétuellement changeante et diverse. Celui qui ignore la nature de la responsabilité de celui qui appelle et cet état de la nature humaine, lorsqu’il entend un discours de da‘wa, fronce les sourcils et commente : « Le discours a été inutilement allongé ; la même chose a été répétée ; c’est extrêmement irritant, fatigant, etc. » Il ne réfléchit pas au fait que le travail de celui qui appelle est entièrement différent de celui d’un simple rédacteur d’articles. L’attention du rédacteur se limite à exposer ses opinions devant quelques personnes. En revanche, celui qui appelle à la vérité doit veiller à présenter son discours à des gens de tempéraments, de natures et de capacités très diverses. Pour qu’un rédacteur réussisse, il suffit qu’il ait présenté ses idées de manière particulièrement belle. En revanche, la réussite de celui qui appelle à la vérité exige que tous, amis comme ennemis, s’exclament d’une seule voix : « Tu as accompli le devoir de transmettre la da‘wa. »
وَكَذَلِكَ نُصَرِّفُ الْآيَاتِ وَلِيَقُولُوا دَرَسْتَ وَلِنُبَيِّنَهُ لِقَوْمٍ يَعْلَمُونَ
« C’est ainsi que Nous exposons les preuves sous des formes diverses, afin qu’ils comprennent pleinement et disent : “Tu as bien expliqué.” Et Nous exposons aussi les preuves dans leur totalité à ceux qui désirent acquérir le savoir. » — (sourate al-An‘âm, 105)

Quatrième caractéristique : la quatrième caractéristique des paroles de ceux qui appellent à la vérité est que, tout comme elles sont riches en preuves irréfutables, elles sont également pleines d’émotion et d’enthousiasme. Ils ne s’adressent pas seulement à l’intelligence, comme les philosophes arides, mais font aussi appel aux nobles sentiments de l’être humain. Faire appel aux sentiments n’est pas une mauvaise chose. Ce qui peut être nuisible, c’est de faire appel aux instincts bestiaux de l’homme. Les gens attachés à la vérité s’en sont toujours abstenus. La véritable force qui suscite un mouvement chez l’homme n’est pas son savoir, mais son émotion. C’est pourquoi celui qui appelle à la vérité et se lève pour inviter à transformer le système de vie, ou à le refondre entièrement et à l’établir sur de nouvelles bases, ne peut avancer d’un seul pas vers son objectif sans éveiller les sentiments humains.

Celui qui a fait de sa vie la description de l’excellence et de la beauté de ses recherches savantes, l’enthousiasme des autres et la satisfaction de son propre amour-propre considère cette couleur propre à l’appelant comme une attitude de prétention. Pourtant, l’ardeur et l’élan que l’on trouve dans le discours de celui qui appelle ne sont pas le fruit d’une prétention. Ils sont plutôt le fruit de sa foi inébranlable, qui bouillonne dans son cœur, ou l’effet de la compassion et de la concentration dont la flamme ardente brille dans sa poitrine.

Celui qui ne connaît pas l’état particulier de celui qui appelle et qui, parce qu’il s’occupe seulement de papier et de plume, considère cette activité comme une profession ordinaire, voit que son discours n’est pas inanimé comme celui d’un rédacteur, mais vivant et vivifiant ; il rattache alors cette émotion à son orgueil et à sa prétention. Cette conception est pourtant fausse. Malgré une ressemblance de forme et d’apparence, la nature et le tempérament peuvent être différents. Tout ce qui est blanc ne doit pas nécessairement être de la graisse. Il est rapporté au sujet du Messager d’Allah, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix :(Arabe******************)
« Lorsque le Messager d’Allah, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix, prononçait un sermon, ses yeux devenaient rouges, sa voix prenait un ton grave et son émotion s’intensifiait. On aurait dit qu’il avertissait de l’attaque imminente d’une armée ennemie. Il disait comme si elle allait fondre sur vous au matin ou au soir. » — (Muslim, Livre du vendredi)

Il est évident que cette chaleur dans ses paroles naissait de sa confiance en lui-même et de l’émotion inspirée par sa compassion envers son peuple. En vérité, un tel état peut se manifester chez tout appelant. Il ne fait aucun doute que certaines personnes peuvent feindre l’émotion et l’excitation de manière entièrement artificielle. Il leur arrive même parfois de dire des paroles vaines et de débiter des absurdités. Mais cela ne signifie pas que tout le monde est ainsi. Les menteurs ne peuvent pas dissimuler très longtemps leur mensonge. Le temps finit toujours par distinguer le pur de l’impur. Combien de temps le corbeau peut-il se déguiser en paon avec des plumes artificielles et cacher sa véritable identité ?

Cinquième caractéristique : la cinquième caractéristique des paroles de ceux qui appellent à la vérité est que, malgré la diversité de leur expression, elles possèdent l’unité de l’objectif. Ils lancent chaque flèche de leur carquois vers la même cible. Leur situation n’est pas celle des écrivains et des orateurs professionnels, que l’on peut inviter à parler sur n’importe quelle tribune, charger de rédiger un article sur n’importe quel sujet ou faire présider n’importe quelle réunion selon son bon vouloir. Dans chacun de leurs écrits et de leurs discours résonne le même écho. Quelque séduisant que soit un autre sujet, quels que soient l’honneur et la renommée qu’ils pourraient obtenir en prononçant un discours ou en rédigeant un article à son propos, et même si un intérêt religieux ou national semblait s’y manifester, ils ne gaspillent pas la force de leur parole et de leur plume dans des sujets étrangers ou accessoires. Le Coran explique cette attitude par l’expression :(Arabe*****************) (« ils errent dans chaque vallée » — sourate al-Shu‘arâ’, 225), et les prophètes, les messagers et les gens vertueux en sont déclarés exempts. Toute l’histoire du monde témoigne que, si une révolution, bonne ou mauvaise, s’est produite dans ce monde, elle a été accomplie par la plume et la parole de ceux qui ont consacré toute leur force à un objectif déterminé. Ils n’ont jamais lancé des flèches sans but dans le vide.

Sixième caractéristique : la sixième caractéristique des paroles des prophètes, des messagers et de ceux qui appellent à la vérité était qu’ils les préservaient de toute chose susceptible de susciter chez l’auditeur l’obstination et l’esprit d’opposition, car cela est totalement contraire à leur objectif. Ainsi, lorsqu’ils dialoguaient avec la personne visée, ils ne manifestaient pas leur propre supériorité et ne se livraient pas non plus à une critique débridée destinée à rabaisser le système de vie erroné de leur interlocuteur. Ils disaient au contraire tout ce qu’ils avaient à dire avec douceur et compassion.
اذْهَبَا إِلَى فِرْعَوْنَ إِنَّهُ طَغَى (43) فَقُولَا لَهُ قَوْلًا لَيِّنًا لَعَلَّهُ يَتَذَكَّرُ أَوْ يَخْشَى
« Allez tous deux auprès de Pharaon, car il est devenu arrogant et rebelle. Parlez-lui avec douceur ; peut-être se rappellera-t-il ou éprouvera-t-il de la crainte. » — (sourate Tâ-Hâ, 44-53)

De même, ils ne proféraient pas de paroles susceptibles de blesser les sentiments religieux de la personne appelée. Ils réfutaient certes avec force ses conceptions erronées au moyen d’arguments et de preuves, mais ils ne compromettaient pas eux-mêmes leur objectif en employant inutilement des paroles discourtoises.
وَلَا تَسُبُّوا الَّذِينَ يَدْعُونَ مِنْ دُونِ اللَّهِ فَيَسُبُّوا اللَّهَ عَدْوًا بِغَيْرِ عِلْمٍ
« Ô vous qui croyez, n’insultez pas ceux qu’ils invoquent en dehors d’Allah, de peur qu’ils n’insultent Allah par hostilité et ignorance. » — (sourate al-An‘âm, 108)

Ils répondaient aux mauvais comportements et aux paroles dures de la personne appelée par des paroles douces, car c’est là le chemin qui permet à celui qui appelle à la vérité de pénétrer dans le cœur de la personne visée.
وَلَا تَسْتَوِي الْحَسَنَةُ وَلَا السَّيِّئَةُ ادْفَعْ بِالَّتِي هِيَ أَحْسَنُ فَإِذَا الَّذِي بَيْنَكَ وَبَيْنَهُ عَدَاوَةٌ كَأَنَّهُ وَلِيٌّ حَمِيمٌ () وَمَا يُلَقَّاهَا إِلَّا الَّذِينَ صَبَرُوا وَمَا يُلَقَّاهَا إِلَّا ذُو حَظٍّ عَظِيمٍ () وَإِمَّا يَنْزَغَنَّكَ مِنَ الشَّيْطَانِ نَزْغٌ فَاسْتَعِذْ بِاللَّهِ إِنَّهُ هُوَ السَّمِيعُ الْعَلِيمُ
« Le bien et le mal ne sont pas semblables. Repousse le mal par ce qui est meilleur, et tu verras alors que celui qui était ton ennemi deviendra comme un ami chaleureux. Mais cette qualité n’est accordée qu’à ceux qui font preuve de patience, et elle n’est accordée qu’à celui qui possède une immense part de bonheur. Si une incitation de Satan t’atteint, cherche refuge auprès d’Allah. C’est Lui qui entend tout et qui sait tout. » — (sourate Fussilat, 34-36)

Ils se tenaient toujours à l’écart des joutes de controverse. Même lorsqu’ils supposaient que la personne appelée voulait se lancer dans une dispute, celui qui appelait à la vérité se retirait en disant : « Que la paix soit sur vous. » En effet, il existe une opposition entre la dispute et l’appel à la vérité.
فَلَا يُنَازِعُنَّكَ فِي الْأَمْرِ وَادْعُ إِلَى رَبِّكَ إِنَّكَ لَعَلَى هُدًى مُسْتَقِيمٍ (67) وَإِنْ جَادَلُوكَ فَقُلِ اللَّهُ أَعْلَمُ بِمَا تَعْمَلُونَ (68) اللَّهُ يَحْكُمُ بَيْنَكُمْ يَوْمَ الْقِيَامَةِ فِيمَا كُنْتُمْ فِيهِ تَخْتَلِفُونَ
« Qu’ils ne disputent donc pas avec toi à ce sujet. Appelle vers ton Seigneur ; tu es assurément sur une voie droite. S’ils discutent avec toi, dis-leur : “Allah sait mieux ce que vous faites.” Allah tranchera entre vous, le Jour de la Résurrection, au sujet de ce sur quoi vous divergiez. » — (sourate al-Hajj, 67-69)

S’ils entraient parfois dans une discussion, ils le faisaient de la meilleure et de la plus courtoise manière. Ils recherchaient les points sur lesquels eux-mêmes et la personne appelée étaient d’accord, puis l’invitaient à en tirer les conséquences inévitables.
فَلَا يُنَازِعُنَّكَ فِي الْأَمْرِ وَادْعُ إِلَى رَبِّكَ إِنَّكَ لَعَلَى هُدًى مُسْتَقِيمٍ (67) وَإِنْ جَادَلُوكَ فَقُلِ اللَّهُ أَعْلَمُ بِمَا تَعْمَلُونَ (68) اللَّهُ يَحْكُمُ بَيْنَكُمْ يَوْمَ الْقِيَامَةِ فِيمَا كُنْتُمْ فِيهِ تَخْتَلِفُونَ
« Ne discutez avec les gens du Livre que de la manière la plus courtoise, sauf avec ceux d’entre eux qui sont injustes. Dites-leur : “Nous croyons à ce qui nous a été révélé et à ce qui vous a été révélé. Notre Dieu et votre Dieu sont le même, et c’est à Lui que nous nous soumettons.” » — (sourate al-‘Ankabût, 46)

Septième caractéristique : la caractéristique des paroles de celui qui appelle à la vérité est qu’il s’exprime en tenant compte de l’état d’esprit de son auditeur, qu’il s’agisse de la longueur ou de la brièveté des mots et du sens, ou encore du style d’expression. Ainsi, le Messager d’Allah, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix, a dit : « Annoncez la bonne nouvelle et ne suscitez pas l’aversion chez les gens. » Il a également insisté : « Lorsque vous donnez un conseil, soyez bref. » Il considérait la capacité à présenter un discours concis comme un signe d’intelligence. « Il disait : la longueur de la prière d’un homme et la brièveté de son sermon sont un signe de son intelligence. Allongez donc la prière et abrégez le sermon. Certains discours ont un pouvoir magique. » — (Muslim, Livre du vendredi)(Arabe******)
« Il disait que la longueur de la prière d’un homme et la brièveté de son sermon témoignent de son intelligence. Allongez donc la prière et abrégez le sermon. Certains discours possèdent une influence magique. » — (Muslim, Livre du vendredi)

Si l’auditeur possède peu de connaissances ou si le sujet est subtil, il faut répéter les paroles afin qu’il puisse les entendre et les comprendre correctement. (Arabe************************************)
« Lorsque le Prophète, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix, disait quelque chose, il le répétait trois fois afin que les gens le comprennent bien. »
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La méthode argumentative des nobles prophètes

Les prophètes, les messagers et les appelants à la vérité sont venus pour réaliser un objectif : appeler à la foi. La foi n’est pas une réalité négative, mais une vérité positive. On ne peut en recueillir le véritable bénéfice que lorsqu’elle s’est pleinement et fermement enracinée dans le cœur. Pour que cette fermeté naisse, il faut que son fondement repose nécessairement sur des preuves solides. Si la foi n’est pas ferme, elle ne peut devenir une source d’inspiration pour la vie ; elle ne peut permettre de réaliser les dimensions doctrinales et pratiques de la religion, ni guider l’être humain dans le vaste champ de son existence. C’est pourquoi les appelants à la vérité ne peuvent atteindre leur but par la seule force ; ils ne peuvent l’atteindre par la tromperie ; les arguments spécieux ne leur sont d’aucune utilité ; et les raisonnements de poète ou d’orateur, incapables de s’enraciner dans la nature et la faculté de compréhension, ne peuvent davantage accomplir leur objectif.

Seuls ceux qui veulent atteindre leur but en réduisant l’auditeur au silence ou en le jetant dans la confusion peuvent se contenter de ce genre d’arguments. Mais celui qui ne veut pas réduire l’auditeur au silence, qui veut plutôt éveiller toutes ses forces et ses capacités afin qu’il marche sur le droit chemin, qui ne veut pas ensorceler les gens ni les pousser sur une voie par influence, mais veut éveiller leur nature, leur savoir et leur sagesse de telle sorte que chacun puisse se diriger lui-même sur la voie droite, même dans les situations les plus difficiles, ne recourt d’abord jamais à ce genre de preuves. Et s’il y recourt, il veille toujours à ce que, pour atteindre un objectif noble et sacré, ses moyens et ses instruments soient eux aussi parfaitement purs et nobles. C’est précisément cela qui a rendu totalement distincte la méthode argumentative des nobles prophètes et des appelants à la vérité de celle des autres. Nous en signalerons ici quelques traits évidents.

L’universalité de l’argumentation

L’argument et la preuve sont des nécessités communes, comme l’air et l’eau. Tout être humain a besoin de la foi pour vivre correctement. Une foi solide ne peut être acquise sans preuves fortes. Deux choses sont donc nécessaires pour les preuves.

Premièrement, la méthode de preuve doit être si naturelle, simple et accessible que chacun puisse, de même qu’il recueille selon ses besoins l’air et l’eau parmi les ressources de la terre et du ciel sans rencontrer de difficulté particulière, trouver dans les signes de la terre et du ciel autant de preuves qu’il le désire pour apaiser son cœur, sans dépendre d’autre chose que de la réflexion et de la méditation.

Deuxièmement, de même que, pour la santé physique, l’eau que l’on boit, l’air pur et l’air que l’on respire doivent être sains, de même, pour la santé intellectuelle, les preuves à partir desquelles on tire les principes de sa vie doivent être entièrement authentiques et pures.

Pour atteindre ces deux objectifs, la méthode des nobles prophètes et des appelants à la vérité consistait, d’une part, à s’éloigner des procédés artificiels de l’argumentation et à élaborer leur propre méthode. Lorsqu’une nation atteint un haut niveau de savoir et de science, il se développe chez elle une méthode artificielle de démonstration dont personne, à l’exception d’un groupe de spécialistes, ne peut tirer profit. Les prophètes et les appelants à la vérité se sont tenus éloignés de telles méthodes. D’autre part, ils ont évalué les choses utilisées comme preuves et n’ont retenu, pour l’argumentation, que celles qui étaient exemptes de tout mélange avec des éléments irréels.

Le premier bénéfice de cette méthode de preuve est qu’une grande partie de l’humanité, qui devait auparavant suivre comme des aveugles et des sourds une poignée de personnes, devint rapidement capable de voir de ses propres yeux et d’entendre de ses propres oreilles. Le deuxième bénéfice est que les cœurs et les âmes, jusque-là marqués par la mort après avoir ingurgité l’amas de preuves frelatées, se débarrassèrent de ces signes de mort dès que quelques gorgées de ce trésor de preuves pures eurent franchi leur gorge ; celui qui s’en nourrissait se sentait aussitôt parfaitement sain, vivifié et actif.

C’est en raison de ce trait de la méthode probante des appelants à la vérité et des nobles prophètes que le savoir humain connut, à leur époque, un changement radical et qu’un éveil intellectuel général apparut à tous les niveaux. Un mouvement se créa même à un niveau où l’on n’avait jamais pu espérer de bonne nouvelle. Le regard critique et vérificateur s’ouvrit partout. Chaque œil commença à voir et chaque bouche à parler. Les méthodes de réflexion, de recherche et de preuve qui avaient jusque-là été très populaires commencèrent à paraître usées et extrêmement désuètes. De nombreuses doctrines qui avaient usurpé le rang de la révélation et de l’inspiration devinrent entièrement vides de valeur et d’importance.

Chez ceux qui jugeaient leurs anciennes doctrines plus chères que la vérité, une liberté mentale et intellectuelle venait de naître. L’appelant à la vérité devait veiller attentivement à ce que cette liberté s’écoule dans la bonne direction et ne produise ni déséquilibre ni débridement. Ils prenaient toujours soin de faire en sorte que la liberté de pensée accordée au peuple soit pour lui un moyen de salut et non une cause de destruction.

Semer la graine de la pensée juste chez l’auditeur

Le deuxième trait de la méthode argumentative des nobles prophètes et des appelants à la vérité est qu’ils ne se contentent pas de présenter des preuves : ils développent aussi chez l’auditeur la capacité d’en présenter lui-même. La révolution totale à laquelle ils appellent dans la vie individuelle et collective ne peut s’établir sur une base durable tant qu’elle n’a pas pleinement éveillé les capacités intellectuelles et idéologiques de l’être humain.

La vie n’est pas une chose isolée ou homogène qu’il suffirait de diriger en enseignant quelques principes fondamentaux. Elle est l’ensemble d’innombrables exigences visibles et cachées, le réseau d’innombrables relations individuelles et collectives, un trésor d’innombrables droits et devoirs individuels, familiaux et collectifs. Tous les aspects de la vie ne sont pas constamment présents dans leur totalité devant notre regard. C’est pourquoi aucune règle préalable n’est fixée pour chaque personne dans chacune de ses situations. Son passé et son avenir sont cachés derrière le voile de l’invisible. Seule une petite partie se trouve devant elle ; elle doit comprendre son passé à partir des indications de cette partie et déterminer son avenir à sa lumière.

Dans ces conditions, les dispositions déterminées et limitées de la loi ne peuvent suffire à guider la vie. En plus de cette loi, il est indispensable qu’il existe chez l’homme une flamme inextinguible de pensée juste, capable de le guider dans la partie cachée de la vie, là où aucun autre moyen d’orientation n’est à sa disposition. C’est la méthode par laquelle les prophètes, les messagers et les appelants à la vérité présentent leurs preuves qui fait naître chez l’auditeur cette capacité de pensée juste.

Lorsque les prophètes commencent à enseigner les principes fondamentaux, ils les font pénétrer dans l’élève de telle manière que le sol du cœur et de l’âme s’aplanit pour recevoir la graine de la pensée juste, et que cette graine germe. Lorsqu’ils achèvent leur œuvre, on voit d’un côté le jardin verdoyant de la Loi religieuse et, de l’autre, un jardin de sagesse et de discernement se former dans chaque âme saine. Bien qu’il ne soit pas toujours visible, son printemps demeure permanent et ses branches portent des fruits en toute saison.

Par rapport à l’enseignement fondamental des prophètes, on peut appeler cela une culture secondaire et un sous-produit. Mais par sa dignité, sa valeur et son immense utilité, il occupe une place égale à l’original. C’est à cela que le Prophète — que la bénédiction et la paix de Dieu soient sur lui — faisait allusion lorsqu’il disait :(Arabe*************)« Sachez qu’on m’a donné le Coran et, avec le Coran, une chose semblable. » (Abû Dâwûd, Ibn Mâjah, Dârimî)

Ce sont les fleurs et les fruits de cet arbre béni que nous avons reçus sous la forme des hadiths. C’est cette même réalité à laquelle le Noble Coran fait allusion : « Celui qui a obtenu cette chose a obtenu un trésor inépuisable de bien. » Certains hadiths la comparent à un trésor qui ne s’épuise jamais.

Présenter les preuves selon les règles de la logique

Ce trait créateur ne se trouve pas exclusivement dans la méthode probante des nobles prophètes et des gens de vérité. Nos savants accordent une grande importance à l’argumentation selon la méthode logique. Mais, sous cet angle, l’argumentation logique est extrêmement déficiente. Le plus grand honneur que l’on puisse accorder à la logique est de lui reconnaître la capacité de vérifier un raisonnement à son propre critère et de dire s’il est correct ou non. Créer la capacité de présenter des arguments dépasse le pouvoir de la logique. On ne peut lui confier cette tâche que dans une certaine mesure. On trouve également, dans le Noble Coran et dans les paroles des prophètes, des preuves de nature simple, qui ne peuvent être pesées sur la balance de la logique comme on pèse un diamant. Pourtant, certains théologiens qui ont accordé à la logique une dignité supérieure à ce qui lui revenait ont voulu peser la monnaie d’or du Coran sur cette balance destinée à mesurer le charbon. Ils finirent ainsi par déclarer cette monnaie d’or moins précieuse que le charbon.

Reste la question des philosophes. Il ne fait aucun doute qu’ils entraînent la pensée humaine de façon à ce qu’elle puisse faire preuve de vigueur dans l’invention et la présentation d’arguments. Mais ils ont réduit à un mélange confus les trois éléments que sont le contenu de leurs preuves, la méthode de présentation des arguments et les moyens employés pour argumenter. Celui qui tente de penser selon leur méthode finit par être déconcerté et perplexe. Sous leur direction, même si les gens avancent de quelques pas sur le droit chemin, ils sont aussitôt contraints d’avancer de quelques pas sur la voie de l’erreur. Il en résulte que toute la vie humaine s’achève à errer sans but dans diverses contrées et à lancer des flèches de conjecture. Elle n’obtient en partage que quelques pensées complexes et contradictoires.

À cet égard, la philosophie ancienne et la philosophie moderne sont identiques. La complexité se trouve au cœur des principes de pensée de toutes deux, et l’instabilité dans les résultats de leurs réflexions. Quant au progrès scientifique, il a placé le centre de toute chose dans l’expérimentation et l’observation ; l’homme est devenu victime de la sottise qui consiste à refuser d’admettre ce qu’il ne voit pas de ses yeux physiques. Il ne reste donc plus aucune possibilité pour qu’il fasse même un pas sur une voie simple et droite.

Parmi les principes sur lesquels la philosophie reposait jusqu’à présent, certains étaient faux et d’autres corrects. C’est pourquoi, au milieu de ses rêves instables, quelques rêves vrais apparaissaient. Le problème consistait alors seulement, pour l’homme, à distinguer le vrai du faux. Mais désormais, tout le soutien repose sur la sensation et l’observation, dont on connaît l’étendue limitée. Si quelque chose subsiste aujourd’hui sous le nom de philosophie, en dehors de la philosophie matérialiste, c’est la philosophie des sceptiques. Elle repose entièrement sur l’infiabilité des sensations et de la connaissance. En réalité, ce n’est pas une philosophie : elle rend plutôt entièrement négatifs tous les savoirs, toutes les sciences et toute philosophie. Le monde n’en a tiré que l’instabilité.

La méthode probante des prophètes n’était ni stérile comme celle des logiciens, ni instable comme celle des philosophes. Ils formaient au contraire la pensée humaine de telle sorte qu’elle avançait d’elle-même sur le droit chemin, et faisaient naître en elle une telle assurance dans la détermination du but qu’elle était convaincue de suivre une voie correcte et sûre. Ils attiraient d’abord l’attention sur les preuves manifestes : l’univers ouvert et étendu, ainsi que les preuves présentes dans l’être humain lui-même.

Par l’univers, on entend les signes de l’organisation du monde et les lois que chacun peut comprendre en jetant simplement un regard général autour de lui. Par les preuves intérieures à l’homme, on désigne les forces, les capacités, les aptitudes et la confiance en soi dont il dispose. Chacun peut les voir et les ressentir en lui-même. Les prophètes indiquaient ces signes du doigt et mettaient en évidence leur conséquence nécessaire. Grâce à ces preuves, l’argumentation complète apparaissait parfois devant l’auditeur, claire comme le jour. Parfois, à des fins de formation, ils se contentaient d’indiquer la conséquence nécessaire, afin que la personne appelée puisse elle-même avancer vers cette conclusion.

Le premier bénéfice est que la personne appelée acquiert la capacité de déterminer la conclusion correcte, ce qui lui est utile à chaque étape de son parcours de vie. Le deuxième est qu’elle ne rejette pas immédiatement l’appel en le considérant comme la parole d’un autre ; elle avance plutôt vers son acceptation en le considérant comme le résultat de sa propre réflexion. Le troisième est qu’une relation s’établit entre celui qui s’adresse à elle et elle-même. Elle ne peut donc se sentir inférieure, comme si elle était parvenue à la conclusion en se tenant à la main d’un autre. Elle pense au contraire que la conclusion correcte a été atteinte grâce à l’effort commun des deux parties.

Il est inutile d’expliquer longuement que la méthode consistant à tirer les preuves de la nature du monde et des signes présents dans l’être humain est celle qui s’accorde le mieux avec la nature humaine. C’est pourquoi les prophètes, les messagers et les appelants à la vérité la suivaient le plus souvent. Lorsque l’homme observe une chose dans l’univers ouvert, ou ressent dans sa propre nature une conviction à son sujet, il ne peut nier sa conséquence nécessaire. La condition est que ces preuves lui soient présentées dans l’ordre approprié. S’il les nie ensuite, il ne pourra les nier que par la bouche ; son cœur ne soutiendra pas ce refus. Il ne pourra persister dans ce déni que s’il est obstiné et entêté.

Le sens de la conséquence nécessaire d’une chose a été brièvement exposé plus haut ; il est maintenant expliqué en détail. Tant qu’il reste chez une personne la moindre capacité de suivre et de soutenir la vérité, on peut espérer qu’elle ne reculera pas devant l’acceptation de la forme détaillée et des conséquences de ce en quoi elle a fondamentalement cru. Ceux qui ont profondément réfléchi aux arguments du Noble Coran reconnaîtront la vérité de ce que nous disons : la plupart des arguments coraniques sont de cette nature. Celui qui étudie le Noble Coran avec un cœur limpide sentira qu’il lit lui-même le Livre ; chacun de ses appels lui paraîtra être son propre appel.

Interdiction de fonder l’argument sur une conclusion erronée

Le troisième trait important de la méthode argumentative des nobles prophètes et des gens de vérité est qu’ils ne prenaient pas, comme les débatteurs ordinaires, une conclusion erronée de l’interlocuteur pour fondement de leur argument dans l’appel. Si quelqu’un entretient une croyance erronée, il faut tenter de la corriger. Mais on ne peut le contraindre, à cause d’une seule erreur, à en accepter plusieurs autres. Celui qui veut réduire son interlocuteur au silence, le forcer à se soumettre à ses paroles ou le jeter dans l’erreur utilise largement ce procédé. Les gens de vérité, eux, ne suivent jamais cette méthode viciée. Même s’ils trouvent l’occasion d’établir une vérité sur la conclusion erronée de leur interlocuteur, ils ne l’acceptent pas. À leurs yeux, une vérité fondée sur le faux n’a aucune valeur.

Un tel argument creux et sans fondement peut être accepté par des débatteurs professionnels et faire un instant montre de son éclat, mais il ne sert à rien dans la lutte de la vie. Dans le combat de l’existence, seule la vérité peut être utile, celle dont les racines s’étendent profondément dans la nature humaine et dont l’ombre englobe tout l’environnement.

L’erreur généralement commise par nos théologiens est la suivante : lorsqu’ils ne pouvaient établir eux-mêmes un fondement pour démontrer la vérité d’un principe islamique, ils adoptaient comme base les doctrines et les idées d’autrui et bâtissaient dessus des palais imaginaires. Le tort causé à l’islam par cette défense erronée a été plus grand que celui causé par l’opposition des adversaires de l’islam.

Si un principe islamique ne peut être démontré par un raisonnement intellectuel et naturel correct, ce n’est pas parce que, à Dieu ne plaise, il n’existe aucune preuve intellectuelle ou naturelle en faveur de sa vérité. C’est seulement parce que les débatteurs professionnels ont tellement déformé leur goût par une intelligence artificielle et contre nature qu’ils n’ont pas même réussi à comprendre la valeur et la dignité de l’intelligence islamique. Dans cette situation, la voie correcte aurait été pour eux de rester occupés à leurs anciennes affaires plutôt que d’assumer la défense de l’islam. Mais l’attachement qu’ils portaient à l’islam en tant que religion héritée les poussa à vouloir absolument établir sa vérité sur des principes intellectuels.

À cause de leur goût déformé et de leur privation de la lumière du Coran, l’intellectualité islamique ne produisait aucun attrait dans leur cœur. Ils voulurent donc démontrer la vérité de l’islam selon les critères de l’intellectualité qui, à leur époque, était acceptée par tous, sans distinction entre les gens ordinaires et les spécialistes. Leur effort erroné eut pour résultat qu’ils déplacèrent tout l’édifice des enseignements solides et justes de l’islam de ses fondations puissantes pour le poser sur une base fragile et branlante. Quelles qu’aient été leurs bonnes intentions, les conséquences furent terribles.

Lorsque le cours du temps et les découvertes scientifiques eurent démontré l’inconsistance de doctrines jusque-là généralement respectées, le choc retomba sur les principes islamiques que l’on avait tenté d’établir sur ces doctrines erronées. Beaucoup de personnes liées à l’islam en vinrent ainsi à penser que, puisque ces doctrines étaient devenues anciennes, l’islam lui-même l’était devenu. Nos anciens théologiens et nos théologiens contemporains ont tous deux contribué à créer cette mauvaise impression. Leur erreur commune est de ne pas avoir considéré la vérité comme suffisante pour soutenir la vérité, et d’avoir jugé nécessaire de recourir aussi au faux.

Or la vérité est solidement établie, évidente par elle-même et ferme. Ses racines s’étendent profondément dans la connaissance et la nature humaine. Mais nos théologiens s’étaient tellement habitués à suivre les méthodes de pensée et d’argumentation indiquées par les philosophes grecs qu’ils ne purent saisir la finesse et la beauté de la méthode coranique de démonstration. S’ils avaient abandonné les procédés contraires à la nature de l’argumentation et tenté de comprendre la méthode pleine de sagesse du Coran et des prophètes, ils auraient su que chaque affirmation coranique repose sur des preuves si solides qu’elles sont entièrement libres des limites du temps et de l’espace, ainsi que de toute influence des révolutions de la pensée.

Rechercher un lien commun

Le quatrième trait de la méthode argumentative des appelants à la vérité est qu’ils recherchent un lien commun entre eux-mêmes et la personne appelée, puis le prennent pour fondement de la discussion et de l’argumentation. Ils ne cherchent pas inutilement, en toute circonstance, à afficher leur isolement et leur différence. Aussi différente et dispersée que puisse paraître l’humanité dans ses particularités extérieures, on trouvera, au fond de cette diversité et de cette dispersion, d’innombrables principes et croyances sur lesquels tous s’accordent.

Les lois de la nature, les leçons de l’histoire, les convictions de la nature humaine et les principes fondamentaux de la morale contiennent beaucoup de choses sur lesquelles les Orientaux et les Occidentaux, les Arabes et les non-Arabes, partagent le même point de vue. Si l’on en fait la base de l’argumentation et que l’on avance dans la discussion, les personnes de nature posée n’hésiteront pas à reconnaître la conséquence nécessaire. La plupart des divergences qui apparaissent dans les questions secondaires des principes de vie partagés par les deux parties proviennent de la sottise et du fanatisme. Si des efforts sincères permettent de les faire disparaître, chacun continuera à considérer ces principes avec respect et dignité, sur la base d’un partage égal.

Les prophètes et les messagers ont toujours adopté cette méthode pour présenter leurs arguments. Le Noble Coran contient une description détaillée de la manière dont le Prophète — que la bénédiction et la paix de Dieu soient sur lui — présentait ses preuves aux polythéistes arabes et aux gens du Livre. En l’étudiant, on ne trouve nulle part l’idée qu’on leur aurait demandé d’accepter quelque chose qui leur fût entièrement inconnu et inédit. Ses racines se trouvaient dans leur histoire, leurs coutumes, leur sens du juste et de l’injuste, leurs croyances et leur morale. La différence observée ne portait que sur l’interprétation de cette racine et sur ses ramifications.

La demande du Messager de Dieu — que la bénédiction et la paix de Dieu soient sur lui — était donc qu’ils suppriment la contradiction apparue entre la racine et ses conséquences. Si ce que dit le Coran est vrai, qu’ils l’acceptent ; et si ce dont ils se réclament est vrai, qu’ils le démontrent comme tel. L’avantage de cette façon d’argumenter est que l’appelant ne peut être perçu comme quelqu’un qui, dans l’idée de son isolement, voudrait nier tout le passé et s’occuperait d’imposer l’influence de sa personnalité. On le considère plutôt comme quelqu’un venu nous restituer notre héritage ancestral. Si, poussés par leur nature malveillante, certains veulent propager contre lui de fausses idées, ils ne pourront le faire longtemps. Le soleil de la vérité se lèvera et dissipera rapidement les ténèbres.

Ceux qui ne connaissent pas l’utilité et la beauté de cette méthode d’argumentation des gens de vérité adoptent généralement une démarche exactement inverse. Ils ne recherchent aucun lien commun ; et même lorsqu’ils en trouvent un, ils en font un point de divergence. Selon eux, la beauté principale de leur argumentation et de leur appel consiste à démontrer que personne, auparavant, n’a dit ce qu’ils disent sous le ciel et sur la terre. Nos débatteurs qui ne connaissent pas le véritable esprit de l’appel islamique sont généralement plongés dans cette déformation. Chaque fois qu’ils présentent une vérité islamique, ils pensent que leur mérite consiste à la faire apparaître comme une vérité rare. Cela produit de la haine au lieu de susciter l’amour dans la nature humaine ; les gens, au lieu de l’accepter comme leur propre bien, la considèrent comme une étrangeté et la rejettent.

Éviter la méthode argumentative de réfutation

Le cinquième trait de la méthode argumentative des appelants à la vérité est qu’ils n’adoptent jamais la méthode polémique consistant à argumenter par la réfutation et la riposte. Il arrive, par exemple, que l’on soulève une objection semblable à partir des enseignements d’une autre religion. Nos théologiens et nos philosophes adoptent ce procédé en pensant avoir ainsi sauvé l’islam des accusations. En réalité, une telle réponse est erronée par principe. L’erreur d’autrui ne transforme pas notre erreur en vérité ; loin de là, elle rend même douteuse la vérité que nous possédons.

Si cette méthode d’argumentation procure quelque avantage, c’est seulement qu’elle permet de fermer la bouche à l’accusateur ou à l’adversaire, donnant ainsi un apaisement à notre âme orgueilleuse. Mais l’adversaire n’y trouve pas la preuve de la vérité de l’islam, et nos propres cœurs ne s’ouvrent pas davantage. Elle ne fait que révéler aux autres notre propre faiblesse.

Toute vérité porte en elle la preuve de sa propre vérité. Sa preuve ne peut résider dans le faux d’autrui. La bonne méthode consiste donc uniquement à présenter la preuve de la vérité à partir de la vérité elle-même. À cet égard, la méthode de nos théologiens est erronée pour deux raisons. Premièrement, influencés par la propagande de leurs adversaires, ils en vinrent parfois à considérer eux-mêmes comme douteuse la vérité de certains principes islamiques corrects. Ils ne voyaient alors d’autre moyen que de répondre aux adversaires par la réfutation et de les réduire au silence.

Deuxièmement, ces hommes ne purent limiter leur tâche de défense et d’assistance au cadre de l’islam. Victimes d’un aveuglement national, ils se chargèrent également de défendre toute l’histoire de la communauté musulmane. Leur champ de bataille devint ainsi extrêmement vaste. Ils durent démontrer la vérité de nombreuses choses qu’il était impossible d’établir tant qu’ils ne démontraient pas en même temps la vérité des innombrables erreurs d’autrui.

Les écrits de nos théologiens du dernier demi-siècle, qui traitent notamment du jihâd, de l’esclavage, de la polygamie, du divorce et de la légitimité des actes des rois et souverains musulmans, témoignent tous de ce qui vient d’être exposé. Leur lecture inspire parfois de la compassion pour leur situation impuissante et influencée, et parfois donne envie de se frapper la tête contre les murs à cause de leurs démarches erronées. S’ils n’avaient pas été égarés par la propagande et n’avaient pas pris sur leurs épaules les querelles d’autrui, mais avaient limité leur soutien au cadre de l’islam, ils auraient pu éviter bien des choses dépourvues de sens.
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Prendre en considération l’état d’esprit de la personne interpellée

Pour le développement et la croissance progressive d’un plant, il ne suffit pas de tenir compte uniquement de ses qualités ; il faut également prendre en considération la fertilité du sol et la favorabilité de la saison. De même, lorsqu’on présente l’appel à la profession de foi de la religion de vérité, il ne faut pas seulement compter sur la valeur intrinsèque de cette vérité ; il faut aussi observer, d’un point de vue psychologique, l’état des personnes devant lesquelles elle est présentée. De même que la terre, les cœurs et les esprits ont leurs saisons. De même qu’un agriculteur connaît les saisons et ne sème dans la terre que durant la saison favorable, celui qui appelle à la vérité doit également connaître la saison des cœurs. Ceux qui agissent contrairement à ce principe, que ce soit par simplicité ou par erreur, ou parce qu’ils pensent que la vérité, par sa seule beauté et son attrait, saura se faire une place dans les cœurs et qu’il n’est donc pas nécessaire de tenir compte d’autre chose, subiront le châtiment de leur propre erreur à travers l’échec de leur appel. Leur bonne intention ne pourra pas les protéger des conséquences de leur imprudence. Il est donc indispensable de tenir compte de l’état psychologique de celui auquel l’appel est adressé.

Dix principes pour tenir compte de l’aspect psychologique de la personne interpellée

Celui qui appelle à la vérité doit fréquenter des personnes de natures diverses. En tenant compte de leur état psychologique, il doit adopter des méthodes variées. Il n’est pas possible d’en donner ici l’explication complète. Nous mentionnerons toutefois quelques principes fondamentaux que nous pouvons tirer, à titre d’exemple, de la méthode des prophètes et des messagers. En gardant ces principes à l’esprit, on pourra en déduire d’autres principes nécessaires. Ils sont liés au bon sens humain. Si un appelant doué de raison saine, animé de bonnes intentions et pleinement conscient de son objectif garde ces exemples devant lui, il pourra, espérons-le, harmoniser rapidement sa méthode d’appel avec celle des prophètes. Les principes que nous estimons nécessaire de mentionner ici sont au nombre de dix.

Premier principe : une même chose peut présenter différents aspects. Sous certains aspects, elle peut être facile à comprendre et, sous d’autres, difficile. Si elle est d’abord présentée à une personne sous son aspect facile à comprendre, elle ne lui semblera nullement étrangère. Mais si, dès la première rencontre, elle lui est présentée sous son aspect difficile, la personne appelée en sera effrayée et s’enfuira. Peut-être ne voudra-t-elle plus jamais se présenter devant celui qui l’appelle. Il en va plus ou moins de même pour la religion de vérité. Même pour une personne qui lui est totalement étrangère, certains de ses aspects peuvent être attrayants et séduisants. Si l’appel à la religion lui est présenté sous cet aspect, elle se familiarisera progressivement avec elle et en acceptera aussi bien les éléments faciles que les éléments difficiles. Mais même une personne très familiarisée avec la religion peut trouver certains de ses aspects difficiles et pesants. Si la religion lui est présentée d’emblée sous cet aspect difficile, loin de mieux la connaître, sa familiarité antérieure risque de se transformer en crainte et en appréhension.

Celui qui ignore les différents aspects d’une chose et leurs différences, qui ne sait pas sous quel aspect la présenter en premier à la personne visée, ou qui a naturellement le goût de mener des expériences sur un sol pierreux et considère la dureté comme la perfection de la piété en toute circonstance, produit, lorsqu’il entreprend l’appel à la religion, le résultat suivant : au lieu de venir à lui, les gens s’en éloignent en fuyant. La raison en est que la voie qu’il a adoptée pour présenter l’appel est totalement contraire à la disposition psychologique des gens. Elle répand la haine au lieu de la bonne nouvelle et le mécontentement au lieu de l’attrait. Pour détourner de cette attitude, le Prophète, que la bénédiction et la paix d’Allah soient sur lui, a dit :(Arabe********) « Annoncez la bonne nouvelle et ne répandez pas la répulsion », et il a indiqué comme méthode correcte aux appelants de la vérité : « Vous avez été envoyés pour faciliter les choses, non pour les rendre difficiles. »(Arabe*************)
Deuxième principe : d’un point de vue psychologique, la deuxième chose à laquelle l’appelant doit veiller est de ne créer, en aucune circonstance, l’occasion de réveiller dans la personne appelée l’hostilité de l’ignorance. Tout appelant à la vérité doit se rappeler que, de même qu’il entretient un certain rapport avec sa propre croyance, les membres de chaque peuple entretiennent, eux aussi, un rapport plus ou moins semblable avec leurs propres croyances. Si ce rapport est erroné, la voie de sa correction consiste à éliminer les idées fausses qui le maintiennent. Il n’est en aucun cas correct, emporté par l’émotion de vouloir supprimer ces idées ou vaincu par l’excitation de l’opposition au faux, d’attaquer directement ce rapport erroné au lieu d’en corriger les causes idéologiques. Une telle attaque directe a pour seul résultat que la personne appelée, emportée par la ferveur de l’hostilité ignorante, se met à s’opposer avec acharnement à l’appel. Dans cet élan, elle devient si aveugle et sourde qu’elle ramasse les briques et les pierres qui lui tombent sous la main et les lance contre l’appelant. Dans la sourate Les Bestiaux, les appelants à la vérité ont été exhortés à s’éloigner d’une telle méthode :وَلَا تَسُبُّوا الَّذِينَ يَدْعُونَ مِنْ دُونِ اللَّهِ فَيَسُبُّوا اللَّهَ عَدْوًا بِغَيْرِ عِلْمٍ كَذَلِكَ زَيَّنَّا لِكُلِّ أُمَّةٍ عَمَلَهُمْ
« N’insultez pas ceux qu’ils invoquent en dehors d’Allah, de peur qu’ils n’insultent Allah par hostilité et ignorance. Ainsi avons-Nous embelli à chaque communauté ses actes. » — (sourate Les Bestiaux, 108)

Le Coran a également donné une directive allant dans le même sens : dans la prédication de la vérité, toute discussion doit rester limitée à l’objectif essentiel. Si la personne appelée fait quelque chose de provocateur, risquant de déclencher entre les dirigeants et les adeptes des deux groupes un conflit de rangs et de classes, les appelants à la vérité doivent, plutôt que de s’enfermer dans les pièges d’une controverse stérile, essayer de réorienter la discussion vers la bonne voie et, plutôt que d’humilier les dirigeants et les adeptes de la partie appelée, leur témoigner le respect auquel ils ont réellement droit.وَقُلْ لِعِبَادِي يَقُولُوا الَّتِي هِيَ أَحْسَنُ إِنَّ الشَّيْطَانَ يَنْزَغُ بَيْنَهُمْ إِنَّ الشَّيْطَانَ كَانَ لِلْإِنْسَانِ عَدُوًّا مُبِينًا (53) رَبُّكُمْ أَعْلَمُ بِكُمْ إِنْ يَشَأْ يَرْحَمْكُمْ أَوْ إِنْ يَشَأْ يُعَذِّبْكُمْ وَمَا أَرْسَلْنَاكَ عَلَيْهِمْ وَكِيلًا (54) وَرَبُّكَ أَعْلَمُ بِمَنْ فِي السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ وَلَقَدْ فَضَّلْنَا بَعْضَ النَّبِيِّينَ عَلَى بَعْضٍ وَآتَيْنَا دَاوُودَ زَبُورً
« Dis à Mes serviteurs de ne dire que ce qu’il y a de meilleur. Satan sème la discorde parmi eux. Satan est certes pour l’homme un ennemi déclaré. Votre Seigneur vous connaît mieux. S’Il le veut, Il vous fera miséricorde ; et s’Il le veut, Il vous châtiera. Nous ne t’avons pas envoyé pour être leur garant. Ton Seigneur connaît parfaitement ceux qui sont dans les cieux et sur la terre. Nous avons certes favorisé certains prophètes par rapport à d’autres, et Nous avons donné les Psaumes à David. » — (sourate Le Voyage nocturne, 53-55)

Cette directive vise également à ce que l’appelant à la vérité évite toute parole susceptible de pousser les gens sur la voie de l’hostilité de l’ignorance.

Troisième principe : à l’égard des personnes qui, en raison de leur rang, de leur prestige et de leur position de direction, ont toujours reçu des autres des marques de déférence et de respect dans la manière de s’adresser à elles et de leur parler, et dont on craint que la contradiction ne réveille le démon de l’orgueil dans leur esprit et ne les empêche d’écouter la vérité, l’appelant doit, dans une certaine mesure, tenir compte de leur disposition, afin de ne pas créer lui-même un obstacle supplémentaire en plus de celui qui vient de leur propre esprit. C’est en gardant cet aspect à l’esprit qu’une directive fut donnée à Moïse, paix sur lui :اذْهَبَا إِلَى فِرْعَوْنَ إِنَّهُ طَغَى () فَقُولَا لَهُ قَوْلًا لَيِّنًا لَعَلَّهُ يَتَذَكَّرُ أَوْ يَخْشَى
« Allez auprès de Pharaon : il a transgressé. Parlez-lui avec douceur ; peut-être se rappellera-t-il ou éprouvera-t-il de la crainte. » — (sourate Taha, 44)

Mais tenir compte du rang de la personne appelée a également ses limites. En l’occurrence, il ne faut pas dépasser les limites de la dignité et de la gravité de la vérité que l’appelant lui présente. Si, en prenant ces précautions, on porte atteinte d’une quelconque manière à la grandeur et à la dignité de la vérité, cela n’est pas permis. Le Coran a clairement interdit une telle attitude.

Quatrième principe : de même qu’un médecin expérimenté prescrit un traitement en tenant compte de l’âge du malade, de son tempérament et de la gravité ou de la légèreté de sa maladie, celui qui appelle à la vérité doit présenter l’appel en tenant compte des aptitudes de la personne appelée, de ses besoins et de sa capacité de compréhension. Pour évaluer correctement cela, il ne suffit pas de considérer les aptitudes et la capacité de compréhension personnelles de la personne appelée ; il faut également tenir compte de ses caractéristiques nationales et de sa situation particulière. Aucun appel ne peut espérer réussir si ces éléments ne sont pas pris en considération. C’est précisément pour cette raison que le Noble Coran a été révélé progressivement, par petites portions.وَقُرْآنًا فَرَقْنَاهُ لِتَقْرَأَهُ عَلَى النَّاسِ عَلَى مُكْثٍ وَنَزَّلْنَاهُ تَنْزِيلًا
« Nous avons divisé ce Coran afin que tu le récites aux gens avec lenteur, et Nous l’avons fait descendre progressivement. » — (sourate Le Voyage nocturne, 106)

Le Coran nous apprend également que, dans l’appel coranique, de nombreux éléments ont été adaptés au tempérament profondément enraciné des Arabes. Comme ils étaient d’un naturel inflexible et querelleur (« un peuple très disputeur »), on a adopté avec eux une manière de dialoguer et de débattre adaptée à une nation querelleuse et obstinée. De même, la manière dont le Prophète, que la bénédiction et la paix d’Allah soient sur lui, présentait l’appel à la religion de vérité aux gens venus des régions rurales était totalement différente de celle employée avec les habitants de La Mecque et de Médine. Une délégation de la tribu d’Abd al-Qays se plaignit auprès de lui en ces termes : « Entre nous et vous, la tribu de Quraysh constitue un obstacle. En raison de leur hostilité, nous ne pouvons venir auprès de vous durant aucun mois autre que les mois sacrés — Muharram, Rajab, Dhou al-Qi‘da et Dhou al-Hijja. Donnez-nous donc quelques enseignements fondamentaux que nous puissions suivre nous-mêmes et transmettre aux autres. » Tenant compte de leurs besoins et de leur situation, le Messager d’Allah leur ordonna seulement quatre choses et leur en interdit quatre autres. Il leur dit également de recommander ces choses aux membres de leur peuple et de les détourner de ce qui était interdit. Il ne leur en dit pas davantage.

Il est tout à fait clair que cette différence dans la méthode d’appel reposait uniquement sur les différences psychologiques entre ces groupes. Aux personnes dont les différences étaient dans les limites du naturel et qui étaient de nature simple, on présentait les enseignements simples de la religion afin qu’elles puissent les mettre en pratique. En revanche, aux personnes de nature complexe, l’appel était continuellement présenté selon une progression appropriée, afin de purifier leur esprit et leur intelligence.

Cinquième principe : de même qu’il n’est pas convenable pour un agriculteur de semer sans préparer la terre et sans attendre la saison favorable, ni pour un médecin d’administrer un médicament à un malade en phase terminale, l’appelant à la vérité ne doit pas présenter l’appel lorsque la personne appelée s’oriente vers la contestation, la réfutation et la critique. Il ne suffit pas de s’abstenir de présenter l’appel dans cette situation ; si, même après que l’appel a été présenté, la personne appelée devient contestataire, l’appelant doit mettre fin à la discussion au lieu de la prolonger, se retirer et attendre un moment favorable. Lorsque la personne appelée aura l’esprit ouvert, ou au moins lorsque sa tendance à contester aura disparu, il devra lui présenter de nouveau l’appel.وَإِذَا رَأَيْتَ الَّذِينَ يَخُوضُونَ فِي آيَاتِنَا فَأَعْرِضْ عَنْهُمْ حَتَّى يَخُوضُوا فِي حَدِيثٍ غَيْرِهِ وَإِمَّا يُنْسِيَنَّكَ الشَّيْطَانُ فَلَا تَقْعُدْ بَعْدَ الذِّكْرَى مَعَ الْقَوْمِ الظَّالِمِينَ
« Lorsque tu vois ceux qui discutent au sujet de Nos signes, détourne-toi d’eux jusqu’à ce qu’ils entament une autre conversation. Et si Satan te fait oublier, alors, après t’en être souvenu, ne reste pas assis avec les injustes. » (sourate Les Bestiaux, 68)

Malgré cette interdiction si claire, il est étonnant que nos savants aient pu considérer les débats et controverses comme une méthode permise pour propager la religion ! Les deux parties ne se font pourtant face que dans le but de réfuter et de déclarer mensongères les paroles de l’adversaire, quand bien même elles seraient vraies. Ceux qui ont une certaine expérience de ces séances de débat savent que le goût déformé consistant uniquement à humilier l’adversaire y prédomine. La directive coranique à ce sujet est que, dès qu’il perçoit une telle atmosphère, l’appelant à la vérité doit se retirer dignement. Mais nos débatteurs professionnels sont tellement influencés par cette atmosphère que plus elle s’intensifie, plus leur intérêt et leur enthousiasme augmentent.

Sixième principe : si la personne à laquelle l’appel à la religion doit être présenté est tellement absorbée par une activité qui l’intéresse qu’il lui serait pénible de s’en détacher pour prêter attention à l’appel de la vérité, l’appelant doit s’abstenir de lui présenter l’appel dans cette situation. Bien que cet état diffère de celui de la haine, de l’hostilité et de l’opposition, ces deux situations ne présentent aucune différence du point de vue de l’impréparation psychologique de la personne appelée. Il est rapporté dans le Sahih de Boukhari, d’après ‘Abd Allah ibn ‘Abbas :(Arabe**********)
« Rapporté d’après ‘Ikrima : Ibn ‘Abbas me dit : “Ne faites le sermon aux gens qu’un seul jour par semaine. Si vous refusez, alors deux jours ; et si vous refusez encore, alors trois fois par semaine. En somme, ne rendez pas le Coran pénible pour les gens. Ne faites pas non plus en sorte que, lorsque vous arrivez auprès de gens occupés à leur conversation, vous commenciez votre sermon et interrompiez leur conversation, les irritant ainsi. Restez plutôt silencieux à ce moment-là. Lorsqu’ils se tourneront vers vous, conseillez-les. Ils vous écouteront alors avec intérêt.” »

Septième principe : l’appelant à la vérité doit également veiller à ce que la présentation monotone de l’appel, ses discussions inutiles et ses longs discours dépourvus de valeur ne provoquent pas l’ennui chez les auditeurs.(Arabe************)
« Rapporté d’après Shaqiq [un tabi‘i]. Il dit : ‘Abd Allah ibn Mas‘ud faisait le sermon et donnait des exhortations aux gens chaque jeudi. Un homme lui dit : “J’aurais aimé que tu nous fasses un sermon chaque jour.” Il répondit : “Ce qui m’en empêche, c’est que je n’aime pas vous ennuyer. C’est pourquoi je vous fais le sermon à intervalles espacés, comme le Messager d’Allah, que la bénédiction et la paix d’Allah soient sur lui, nous exhortait de temps à autre par crainte de nous ennuyer.” » — (Boukhari, Muslim)

En écrivant ces lignes, l’image d’une certaine catégorie de prédicateurs et de leurs auditeurs malheureux et opprimés s’est imposée à notre esprit. Leur plus grand talent oratoire consiste dans la longueur interminable de discours dépourvus de sens. Ils ignorent même cette vérité élémentaire : la meilleure des paroles devient insipide lorsqu’elle est répétée sans nécessité, et harceler les gens pour leur faire écouter des sermons ne rend pas seulement inutile l’objectif de l’appel religieux ; cela lui porte au contraire un grave préjudice.

Le Messager et ses Compagnons faisaient leurs sermons et leurs exhortations à intervalles espacés afin que les gens ne s’ennuient pas. Ses discours étaient extrêmement concis. Il est rapporté dans les hadiths qu’il a dit : « Lorsque vous faites un sermon, faites-le bref. » Certaines traditions rapportent également qu’il considérait le discours concis comme un signe de sagesse et d’intelligence chez l’orateur, et qu’il disait : « Certains discours possèdent un charme magique. » Il indiquait ainsi que le discours doit être bref et riche de sens, afin d’exercer sur le cœur un effet semblable à celui de la magie. Il ne doit pas être de nature à émousser le tempérament et la disposition de l’auditeur, au point de lui faire perdre toute capacité d’entendre et d’accepter une parole.

Huitième principe : l’appelant à la vérité doit évaluer avec beaucoup de prudence et de compétence l’environnement qui l’entoure. Il doit rester attentif au moment où se présente l’occasion favorable de semer la graine de l’appel. Dès qu’il sent qu’une occasion de parvenir à son objectif s’est créée, il doit, sans délai, essayer d’en tirer parti. Le meilleur exemple en est fourni par la vie du prophète Joseph, paix sur lui :وَدَخَلَ مَعَهُ السِّجْنَ فَتَيَانِ قَالَ أَحَدُهُمَا إِنِّي أَرَانِي أَعْصِرُ خَمْرًا وَقَالَ الْآخَرُ إِنِّي أَرَانِي أَحْمِلُ فَوْقَ رَأْسِي خُبْزًا تَأْكُلُ الطَّيْرُ مِنْهُ نَبِّئْنَا بِتَأْوِيلِهِ إِنَّا نَرَاكَ مِنَ الْمُحْسِنِينَ (36) قَالَ لَا يَأْتِيكُمَا طَعَامٌ تُرْزَقَانِهِ إِلَّا نَبَّأْتُكُمَا بِتَأْوِيلِهِ قَبْلَ أَنْ يَأْتِيَكُمَا ذَلِكُمَا مِمَّا عَلَّمَنِي رَبِّي إِنِّي تَرَكْتُ مِلَّةَ قَوْمٍ لَا يُؤْمِنُونَ بِاللَّهِ وَهُمْ بِالْآخِرَةِ هُمْ كَافِرُونَ (37) وَاتَّبَعْتُ مِلَّةَ آبَائِي إِبْرَاهِيمَ وَإِسْحَاقَ وَيَعْقُوبَ مَا كَانَ لَنَا أَنْ نُشْرِكَ بِاللَّهِ مِنْ شَيْءٍ ذَلِكَ مِنْ فَضْلِ اللَّهِ عَلَيْنَا وَعَلَى النَّاسِ وَلَكِنَّ أَكْثَرَ النَّاسِ لَا يَشْكُرُونَ (38) يَا صَاحِبَيِ السِّجْنِ أَأَرْبَابٌ مُتَفَرِّقُونَ خَيْرٌ أَمِ اللَّهُ الْوَاحِدُ الْقَهَّارُ (39) مَا تَعْبُدُونَ مِنْ دُونِهِ إِلَّا أَسْمَاءً سَمَّيْتُمُوهَا أَنْتُمْ وَآبَاؤُكُمْ مَا أَنْزَلَ اللَّهُ بِهَا مِنْ سُلْطَانٍ إِنِ الْحُكْمُ إِلَّا لِلَّهِ أَمَرَ أَلَّا تَعْبُدُوا إِلَّا إِيَّاهُ ذَلِكَ الدِّينُ الْقَيِّمُ وَلَكِنَّ أَكْثَرَ النَّاسِ لَا يَعْلَمُونَ (40) يَا صَاحِبَيِ السِّجْنِ أَمَّا أَحَدُكُمَا فَيَسْقِي رَبَّهُ خَمْرًا وَأَمَّا الْآخَرُ فَيُصْلَبُ فَتَأْكُلُ الطَّيْرُ مِنْ رَأْسِهِ قُضِيَ الْأَمْرُ الَّذِي فِيهِ تَسْتَفْتِيَانِ
« Deux jeunes gens entrèrent en prison avec lui. L’un d’eux dit : “Je me vois en rêve en train de presser du vin.” L’autre dit : “Je me vois portant sur ma tête du pain dont les oiseaux mangent. Informe-nous de son interprétation ; nous te considérons comme un homme bienfaisant.” Joseph dit : “La nourriture qui vous est destinée ne vous parviendra pas sans que je vous en aie annoncé l’interprétation avant qu’elle ne vous parvienne. Cela fait partie de ce que mon Seigneur m’a enseigné. J’ai abandonné la religion de gens qui ne croient pas en Allah et qui nient l’au-delà. J’ai suivi la religion de mes ancêtres, Abraham, Isaac et Jacob. Il ne nous convient pas d’associer quoi que ce soit à Allah. Cela est une grâce d’Allah envers nous et envers les hommes, mais la plupart des gens ne sont pas reconnaissants. Ô mes deux compagnons de prison ! Plusieurs seigneurs sont-ils meilleurs, ou Allah, l’Unique, le Tout-Puissant ? Vous n’adorez, en dehors de Lui, que des noms que vous avez nommés, vous et vos ancêtres, et pour lesquels Allah n’a fait descendre aucune autorité. Le jugement n’appartient qu’à Allah. Il a ordonné que vous n’adoriez que Lui. Telle est la religion droite, mais la plupart des gens ne savent pas. Ô mes deux compagnons de prison ! L’un de vous donnera du vin à boire à son maître ; quant à l’autre, il sera crucifié, et les oiseaux mangeront de sa tête. L’affaire sur laquelle vous m’interrogiez est désormais décidée.” » — (sourate Joseph, 36-41)

Regardons brièvement ce passage et représentons-nous l’ensemble de la scène. Deux hommes furent emprisonnés avec Joseph, paix sur lui. Tous deux firent un rêve et désirèrent en connaître l’interprétation. Parmi tous les détenus, Joseph fut le seul à leur apparaître comme la personne auprès de laquelle ils pouvaient se rendre dans ce but. Ils lui exposèrent donc leurs rêves avec des sentiments de confiance et de respect. Joseph ne se contenta pas de leur donner l’interprétation de leurs rêves avant de les congédier ; il ne chercha pas non plus à exploiter leur confiance pour exercer sur eux l’influence de ses qualités personnelles et obtenir un avantage personnel. Au contraire, considérant leur attrait comme une occasion précieuse, il leur présenta l’appel à la religion, de sorte qu’il put trouver place dans leurs cœurs.

D’un autre côté, il présenta la religion d’une manière telle que la religion entra dans la conversation comme au fil des circonstances. Il ne provoqua pas délibérément une occasion de parler. Cet événement nous révèle une vérité importante : de même qu’un agriculteur guette la pluie en attendant de semer, l’appelant à la vérité doit observer son environnement afin de discerner le moment où un attrait pour la vérité naît dans le cœur de quelqu’un et peut constituer la saison favorable pour y semer la graine de son appel.

On apprend également que si, par la grâce d’Allah, quelqu’un bénéficie un jour d’une telle occasion, il ne doit ni la laisser se perdre ni l’utiliser à une autre fin que le noble objectif de l’appel. Lorsqu’une telle occasion tombe entre les mains d’un égoïste, celui-ci tente de la transformer en moyen de satisfaire ses intérêts personnels au lieu de l’employer à l’appel. À notre époque, nos savants ainsi que les maîtres spirituels sont généralement atteints de cette maladie. Lorsqu’ils voient quelqu’un attiré vers eux, ils en éprouvent une grande joie. Mais la nature de leur joie est différente de celle de Joseph, paix sur lui. On pourrait plutôt comparer leur joie à celle d’une araignée. L’araignée étend sa toile autour d’elle et attend l’arrivée d’une mouche. Lorsqu’elle en voit une s’approcher, elle se met à danser, folle de joie : une proie bien grasse est tombée entre ses mains.

Neuvième principe : tout appelant à la vérité doit, lorsqu’il expose une discussion et des arguments, tenir compte des aptitudes et du niveau de la personne appelée. La manière et le langage employés pour s’adresser aux intellectuels doivent être différents de ceux employés avec les gens ordinaires. Il n’est nullement convenable que l’appelant à la vérité, sous prétexte qu’il détient la vérité complète, mette tous les groupes qui ne la détiennent pas complètement dans le même sac et les pourchasse indistinctement. Il doit plutôt évaluer correctement chaque groupe, lui accorder la place correspondant au respect qui lui est dû et lui présenter l’appel en conséquence. Ainsi, pour présenter l’appel aux gens du Livre, le Noble Coran a donné la directive suivante :وَلَا تُجَادِلُوا أَهْلَ الْكِتَابِ إِلَّا بِالَّتِي هِيَ أَحْسَنُ إِلَّا الَّذِينَ ظَلَمُوا مِنْهُمْ وَقُولُوا آمَنَّا بِالَّذِي أُنْزِلَ إِلَيْنَا وَأُنْزِلَ إِلَيْكُمْ وَإِلَهُنَا وَإِلَهُكُمْ وَاحِدٌ وَنَحْنُ لَهُ مُسْلِمُونَ
« Ne discutez avec les gens du Livre que de la manière la plus convenable, sauf avec ceux d’entre eux qui sont injustes. Dites : “Nous croyons à ce qui nous a été révélé et à ce qui vous a été révélé. Notre Dieu et votre Dieu est le même, et c’est à Lui que nous nous soumettons.” » — (sourate L’Araignée, 46)

La meilleure manière autorisée ici pour discuter et dialoguer avec les gens du Livre est également indiquée : il faut reconnaître les aspects sous lesquels ils sont vos égaux et les points sur lesquels existe un partage entre eux et vous. Ainsi, au lieu de faire naître entre eux et vous la haine et l’hostilité, vous susciterez l’amitié et l’affection ; au lieu de la distance, la proximité. Il faudra ensuite leur demander d’accepter avec nous, sur la base de ces vérités reconnues, les choses qui deviennent nécessairement obligatoires.

L’effet psychologique de cette méthode d’appel sur la personne appelée sera le suivant : lorsqu’elle verra que l’appelant ne se considère pas comme un être supérieur et ne présente pas non plus son appel comme une invention nouvelle, mais qu’il reconnaît également la part de vérité déjà présente dans cet appel, elle s’engagera à y réfléchir. Si elle n’est ni obstinée, ni entêtée, ni désobéissante, elle pourra même accepter l’appel. En revanche, si l’on s’adresse aux intellectuels et aux gens du Livre de la même manière qu’aux ignorants et aux illettrés, ceux qui, comme l’appelant, revendiquent le savoir, la sagesse et la possession d’un Livre révélé verront naturellement leur sens de l’honneur blessé. Cela créera un obstacle grave à l’acceptation de la vérité.

Dixième principe : si l’appelant à la vérité perçoit chez la personne appelée des signes de désobéissance, d’inflexibilité et d’entêtement, il ne doit pas lui-même lui donner l’occasion d’accroître cette maladie. Il doit au contraire s’efforcer de l’éviter de toutes ses forces. Même si la personne interpellée s’oppose à l’un des arguments de l’appelant d’une manière qui n’est manifestement rien d’autre qu’une querelle, celui-ci doit, plutôt que de s’attacher à cet argument et d’en présenter d’autres à l’appui, employer la méthode consistant à lui présenter la vérité sous un autre angle, afin de ne pas lui donner l’occasion de manifester son entêtement. Si elle possède la capacité d’accepter la vérité, elle l’acceptera. Si elle n’est qu’entêtée, elle restera au moins déconcertée et n’aura pas l’occasion de débattre et de se quereller. Le Coran mentionne le débat qui eut lieu entre Abraham, paix sur lui, et un roi. C’est le meilleur exemple dans ce domaine :أَلَمْ تَرَ إِلَى الَّذِي حَاجَّ إِبْرَاهِيمَ فِي رَبِّهِ أَنْ آتَاهُ اللَّهُ الْمُلْكَ إِذْ قَالَ إِبْرَاهِيمُ رَبِّيَ الَّذِي يُحْيِي وَيُمِيتُ قَالَ أَنَا أُحْيِي وَأُمِيتُ قَالَ إِبْرَاهِيمُ فَإِنَّ اللَّهَ يَأْتِي بِالشَّمْسِ مِنَ الْمَشْرِقِ فَأْتِ بِهَا مِنَ الْمَغْرِبِ فَبُهِتَ الَّذِي كَفَرَ وَاللَّهُ لَا يَهْدِي الْقَوْمَ الظَّالِمِينَ
« N’as-tu pas vu celui qui, parce qu’Allah lui avait donné la royauté, disputa avec Abraham au sujet de son Seigneur ? Abraham dit : “Mon Seigneur est Celui qui donne la vie et qui donne la mort.” Il répondit : “Moi aussi, je donne la vie et je donne la mort.” Abraham dit : “Allah fait venir le soleil de l’Orient ; fais-le donc venir de l’Occident.” Le mécréant resta alors confondu. Allah ne guide pas les injustes. » — (sourate La Vache, 258)

L’argument présenté par Abraham, paix sur lui, n’était nullement affaibli par l’objection de son contradicteur. Il aurait pu, s’il l’avait voulu, poursuivre en disant beaucoup d’autres choses. Mais après avoir évalué l’état psychologique de la personne appelée, s’il avait continué à développer son discours, cela aurait été totalement contraire à la méthode enseignée par le Noble Coran :ادْعُ إِلَى سَبِيلِ رَبِّكَ بِالْحِكْمَةِ وَالْمَوْعِظَةِ الْحَسَنَةِ وَجَادِلْهُمْ بِالَّتِي هِيَ أَحْسَنُ
« Appelle au chemin de ton Seigneur avec sagesse et par la bonne exhortation, et discute avec eux de la manière la plus convenable. » — (sourate Les Abeilles, 125)

11

La méthode de formation des prophètes

Aucun appel à la religion de la vérité ne peut porter ses fruits dans le monde s’il n’est accompagné d’un programme de formation ordonné et permanent. Un tel programme est nécessaire à tout genre de mouvement, mais il constitue surtout une partie intégrante de l’appel à la vérité. Il est impossible de concevoir l’appel à la vérité sans programme de formation. Cette révolution n’influence pas un seul aspect de la vie ; elle apporte au contraire une nouvelle lumière à tous ses aspects, apparents et cachés. Ce mouvement ne se lève pas pour réclamer une transformation partielle ; il propose plutôt un modèle et un projet entièrement nouveaux pour notre vie individuelle et collective. C’est pourquoi sa nature exige qu’à mesure que le mouvement avance selon une progression déterminée, il dispose également d’un programme de formation parfaitement équilibré, suivant une progression analogue. Celui-ci n’est pas moins important que l’appel fondamental. Si l’on disait que la formation est même, dans une certaine mesure, plus importante que l’appel fondamental, ce ne serait pas exagéré. Car c’est grâce à cette formation qu’un appel peut s’enraciner dans les cœurs, puis se développer progressivement, puis se couvrir de fleurs et de fruits. Enfin, un jour, il remplit toute la société de ses bienfaits et de son utilité.

On peut donner une illustration exacte de la tâche de celui qui appelle à la vérité en prenant l’exemple du travail d’un cultivateur. De même qu’un agriculteur ne peut atteindre son objectif en répandant simplement quelques graines dans un champ, celui qui appelle à la vérité ne peut achever sa tâche en faisant seulement entendre aux gens quelques exhortations et conseils religieux. Pour accomplir son objectif, il doit au contraire rester profondément lié à l’appel qui s’est répandu en lui-même, comme un cultivateur consciencieux reste lié à ses semences. Il veille constamment à ce que les jeunes plants puissent enraciner leurs racines dans la terre, à ce qu’ils soient arrosés au moment opportun, à ce qu’ils soient protégés des rigueurs des saisons, à ce que les mauvaises herbes ne fassent pas obstacle à leur croissance et à ce qu’ils soient préservés des attaques des insectes, des animaux et des oiseaux. Pour surveiller tous ces aspects, il se prive du sommeil de la nuit et du repos du jour. Il travaille sans relâche et reste occupé à prendre soin de son champ. Puis, au bout d’un certain temps, il obtient le fruit de son propre labeur. De même, celui qui appelle à la vérité finit par voir son appel se couvrir de fleurs et de fruits lorsqu’il possède le courage et la capacité de supporter, parallèlement à l’appel, la formation longue et épuisante qu’exige un exercice persévérant. Dans le cas contraire, tout comme les graines semées par un cultivateur négligent sont détruites par les conditions défavorables du sol et du climat ainsi que par les attaques des animaux, des oiseaux et des insectes, l’appel d’un prédicateur peut lui aussi se transformer en un cri stérile dans le désert.

En réfléchissant attentivement aux méthodes d’appel et de formation des prophètes, nous mentionnerons ici quelques-uns des principes importants qui peuvent être dégagés pour la formation organisationnelle.

Premier principe de la formation organisationnelle

Le tout premier et le plus important principe de la formation organisationnelle est que celui qui appelle doit s’abstenir de toute précipitation dans le travail d’appel et de formation. Il doit toujours vérifier si la nourriture éducative et formative qu’il a fournie a été correctement digérée et si elle est devenue une partie de la pensée et de la conduite des gens. Si l’on fournit davantage de nourriture sans en avoir correctement évalué l’assimilation, le résultat apparaîtra sous la forme de troubles de l’estomac et d’une indigestion. Celui qui a étudié l’histoire de ceux qui ont appelé à la vérité sait parfaitement que chaque appelant peut avoir diverses raisons de se hâter dans son appel.

Les gens qui ont accepté l’appel viennent à peine de découvrir le goût de la vérité. Cette nouvelle découverte fait naître en eux un tel enthousiasme pour la vérité que le programme de formation progressif leur paraît très difficile. Ils deviennent tellement absorbés par leur désir de vérité qu’ils ne parviennent même pas à évaluer correctement leur propre faim et leur capacité de digestion ; ils ne sont pas non plus disposés à tenir compte de la faiblesse des autres membres faibles de l’organisation. Ils s’estiment eux-mêmes au-dessus de leur valeur réelle et surestiment également leurs compagnons par rapport à leurs capacités. C’est pourquoi ils réclament sans cesse : « Y a-t-il encore davantage ? »

Il existe, en plus de ceux-là, un autre groupe qui est encore identifié comme opposé à l’appel. Ces gens cherchent constamment les points faibles de l’appel. S’ils ne trouvent aucune occasion d’intervenir dans le programme qui leur est présenté, ils exigent que le plan complet leur soit exposé. Leur seul objectif est le suivant : si rien ne leur est présenté immédiatement en réponse à leur demande, ils pourront dire devant le peuple qu’il s’agit d’un groupe sans objectif ni but, qu’il n’a devant lui aucune destination précise et qu’il ne possède aucun programme clair et complet pour parvenir à cette destination. Et si quelque chose leur est présenté, ils essaient d’y créer une brèche dès qu’ils n’en trouvent pas eux-mêmes.

En outre, celui qui appelle véritablement à la vérité porte en lui un ardent désir de vérité. Ce désir est si puissant que, si la sagesse qu’Allah lui a accordée ne le soutenait pas, il transgresserait toutes les limites et toutes les conditions de la patience, de l’attente, de la progression et de la formation. Lorsque les deux revendications mentionnées plus haut excitent cet enthousiasme, il arrive souvent que l’appelant s’écarte de la voie du juste milieu. Pourtant, l’adoption de cette voie moyenne est indispensable à la réussite de son objectif et à la formation correcte de l’organisation. Certes, l’amour véritable de la vérité exige que l’homme éprouve pour elle une faim semblable à celle d’un affamé, une faim qui le rende inquiet, impatient et le pousse à se hâter. Mais les exigences de la formation de l’organisation ne sont pas moins importantes que le respect de la vérité et l’amour qu’on lui porte. Il est donc nécessaire que le prédicateur maintienne un juste équilibre entre ces deux exigences. Si la première le pousse avec impatience à se hâter, la seconde doit l’obliger à attendre. Si son désir d’appeler à la vérité et son ardeur à la soutenir l’empêchent de laisser les personnes intéressées dans une soif insatisfaite et lui interdisent de s’arrêter avant d’avoir établi la preuve décisive devant ceux qui font obstacle à la voie de la religion, il doit néanmoins, en comprenant l’importance de la formation, veiller à ne pas verser dans un récipient plus d’eau qu’il ne peut en contenir.

Si, à un moment donné, l’ardeur suscitée par la première exigence est devenue si forte qu’il n’a pas été possible d’accorder toute l’attention nécessaire à la seconde, alors une faille est demeurée dans la formation de l’organisation, une faille dont la réparation est devenue impossible par la suite. Par cette brèche, Satan est entré au sein de l’organisation, y a produit des œufs et des petits, et toute la communauté s’est retrouvée sous l’emprise des désordres et de la corruption qu’il avait répandus. Nous en trouvons l’exemple le plus douloureux dans l’histoire des Enfants d’Israël.

Lorsque Moïse, que la paix soit sur lui, sortit d’Égypte et parvint dans la vallée du Sinaï, Allah l’emmena au mont Tûr afin de l’informer des prescriptions de la Loi religieuse et fixa à cet effet un jour particulier. Moïse, que la paix soit sur lui, arriva au mont Tûr avant le jour fixé. L’ardeur qui l’animait pour connaître les commandements d’Allah et obtenir Son agrément était, en premier lieu, si intense qu’après avoir reçu un signe de la part d’Allah, il lui était difficile de respecter l’heure et la date convenues. En second lieu, cette ardeur a pu être encore attisée par les demandes successives formulées par son peuple. Bien qu’il s’agît d’une ardeur très élevée et digne d’éloges, le fait d’être arrivé au mont Tûr avant le moment fixé prouvait aussi qu’il était extrêmement impatient et préoccupé de connaître les commandements d’Allah.

Cependant, il y avait dans cette affaire un aspect qui pouvait faire l’objet d’une objection et auquel Moïse, que la paix soit sur lui, n’avait pas prêté attention. En lui fixant un moment particulier au lieu de l’appeler immédiatement, Allah voulait que Moïse consacre ce délai à la formation de son peuple et qu’il ancre fermement dans leurs cœurs les principes qui leur avaient été enseignés. Ainsi, même après avoir été confrontés à de rudes épreuves et à des dangers, ils pourraient préserver leur foi et leur islam.

Mais le désir de recevoir d’Allah davantage de directives exerça sur lui une influence si forte que le sentiment de l’importance de la formation fut vaincu par cet enthousiasme. Il en résulta que les ennemis de la religion d’Allah tirèrent pleinement parti de son absence et de la faiblesse du peuple, et entraînèrent une grande partie de celui-ci dans l’adoration du veau. À propos de cette transgression, Allah fit retomber la responsabilité sur l’empressement de Moïse, que la paix soit sur lui. Bien qu’il fût occupé au travail d’enseignement, de formation et d’appel, cette précipitation fut considérée comme une cause de négligence dans sa responsabilité de formation. C’est pourquoi le Noble Coran mentionne son empressement et ses conséquences dans les paroles suivantes :

« Ô Moïse, qu’est-ce qui t’a fait quitter ton peuple avant le terme fixé ? » Il répondit : « Ils suivent mes traces. Et je me suis hâté de venir auprès de Toi, ô mon Seigneur, afin d’obtenir Ton agrément. » Il dit : « Eh bien, écoute ! Nous avons éprouvé ton peuple après ton départ, et le Samaritain les a égarés. » — (Sourate Tâ-Hâ, 83-85)
وَمَا أَعْجَلَكَ عَنْ قَوْمِكَ يَا مُوسَى () قَالَ هُمْ أُولَاءِ عَلَى أَثَرِي وَعَجِلْتُ إِلَيْكَ رَبِّ لِتَرْضَى () قَالَ فَإِنَّا قَدْ فَتَنَّا قَوْمَكَ مِنْ بَعْدِكَ وَأَضَلَّهُمُ السَّامِرِيُّCe verset nous apprend qu’il est du devoir indispensable du prédicateur d’informer les gens des commandements d’Allah et de Ses lois, mais aussi de les former avec le plus grand sérieux et la plus grande clairvoyance. Ainsi, l’enseignement de la religion s’enracinera si profondément dans leurs pensées et leur vie pratique qu’ils pourront y rester fermes même lorsqu’ils seront confrontés à de dures épreuves. Le prédicateur qui ne veille qu’à l’enseignement et à la formation, et dont l’attrait pour cette activité devient si dominant qu’il ne peut accomplir pleinement le devoir de patience et de persévérance requis par la formation, ressemble à un conquérant impatient qui avance sans cesse dans les territoires conquis, sans songer à consolider sa position. La conséquence d’une telle précipitation ne peut être que la propagation de la révolte dans la région, comme un incendie ravageant une forêt.

Dans la sourate Tâ-Hâ, Allah Très-Haut présente l’exemple instructif du peuple de Moïse — que la paix soit sur lui — et met en garde le Prophète — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — contre la précipitation qui l’habitait lorsqu’il cherchait à connaître les commandements d’Allah. Le Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — désirait lui aussi, en raison de son intérêt naturel pour la connaissance et de l’impatience de son peuple, que la révélation d’Allah descende rapidement. Il aurait ainsi pu satisfaire son désir d’acquérir la connaissance et répondre à la demande de son peuple. Lorsque la révélation descendait, il se hâtait donc, dans l’excès de son enthousiasme, de la retenir, comme un étudiant passionné. Allah Très-Haut l’a averti en plusieurs endroits du Noble Coran de ne pas se hâter de faire descendre tout le Coran avant le terme fixé pour l’achèvement de la révélation. Ce délai et cette pause vous sont accordés afin d’affermir votre cœur et de former votre peuple. Tu pourras ainsi assimiler ce qui t’est enseigné, et ton peuple acquerra la capacité de l’accepter.
وَلَا تَعْجَلْ بِالْقُرْآنِ مِنْ قَبْلِ أَنْ يُقْضَى إِلَيْكَ وَحْيُهُ وَقُلْ رَبِّ زِدْنِي عِلْمًا(114)وَلَقَدْ عَهِدْنَا إِلَى آدَمَ مِنْ قَبْلُ فَنَسِيَ وَلَمْ نَجِدْ لَهُ عَزْمًا« Ne te hâte pas de réciter le Coran avant que sa révélation ne soit achevée pour toi. Et dis : “Seigneur, accrois mes connaissances !” Auparavant, Nous avions confié une responsabilité à Adam, mais il l’oublia, et Nous ne trouvâmes pas chez lui une ferme résolution. » — (Sourate Tâ-Hâ, 114-115)

La fin de ce verset met clairement en évidence l’interdiction de la précipitation et l’importance de la formation. Il y est dit que l’être humain possède cette faiblesse naturelle : devant ses espoirs, ses aspirations et son enthousiasme, sa résolution s’affaiblit. Il est donc nécessaire de le former convenablement afin de faire naître en lui une pleine conscience et un profond sentiment de la responsabilité qui lui sera confiée. Il pourra alors rester ferme même face aux épreuves.

Conformément aux exigences de cette formation, le Noble Coran fut révélé progressivement. Les adversaires impatients objectaient : si le Noble Coran est le Livre d’Allah, pourquoi est-il révélé peu à peu ? La connaissance d’Allah embrasse le présent, l’avenir et toute chose ; Il n’a donc pas besoin de réfléchir, de procéder à des essais, ni de prendre en considération un bien général. Pourquoi, dès lors, ne révèle-t-Il pas tout le Coran en une seule fois ? Cela prouverait clairement, selon eux, qu’il s’agit d’un ouvrage composé par Muhammad — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — lui-même, qui ne présenterait que la quantité qu’il aurait pu produire après réflexion, effort et entraînement.

Cette accusation influença naturellement de nombreux musulmans et fut également très pénible au cœur pur du Prophète — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. Mais Allah Très-Haut n’accorda aucune importance aux accusations des adversaires, pas plus qu’à la peine causée au Prophète — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — et à ses compagnons par ces accusations et par leur désir naturel d’acquérir la connaissance. Il dit au contraire : la formation de toi et de tes compagnons exige que Mes commandements soient révélés progressivement et de manière suivie. Ton cœur deviendra ainsi pleinement fort pour les supporter, et les membres forts comme les membres faibles de la communauté pourront les recevoir correctement. Si tu te hâtes, une faiblesse subsistera dans ta communauté ; et, de même que le Samaritain a égaré les Enfants d’Israël, un samaritain pourrait apparaître dans ta communauté et les plonger dans l’égarement.

Nous observons cette progressivité dans la révélation du Coran ; les Compagnons et ceux qui leur succédèrent la respectèrent exactement de la même manière dans l’apprentissage et l’enseignement. Le bien général consistait précisément en ceci : ceux qui l’apprendraient le feraient de façon qu’il s’imprime dans leur esprit et que leur vie réelle en soit imprégnée. Cela n’était possible que si la connaissance coranique leur était donnée progressivement, par petites quantités, tout en les formant conformément à cette connaissance. Il est ainsi rapporté d’Abdullah ibn Mas‘ûd — qu’Allah l’agrée — qu’il a dit :(Arabe****************************)« Celui d’entre nous qui apprenait dix versets du Coran n’allait pas plus loin avant d’en avoir compris le sens et d’avoir façonné sa vie pratique conformément à ceux-ci. »

Deuxième principe

Le deuxième principe de la formation organisationnelle est que le prédicateur doit accorder davantage d’attention à la qualité qu’au nombre. Il arrive parfois que le désir de rechercher la “brebis égarée” domine tellement le prédicateur qu’il devient inattentif aux brebis du troupeau. Il parcourt alors les champs et les forêts à la recherche des brebis perdues, tandis que celles du troupeau meurent faute de nourriture ou sont mutilées par un loup qui s’est introduit dans l’enclos. Ce désir de négliger les proches pour attirer les étrangers naît chez le prédicateur de la vérité d’une émotion certes excellente. Mais son ardeur à prêcher devient si forte que le sens de sa responsabilité dans la formation est soit vaincu, soit au moins relégué au second plan. Il insiste alors surtout sur le fait que ceux qui se rebellent contre Dieu et désobéissent doivent d’abord se mettre à invoquer le nom d’Allah ; leur formation et leur réforme viendront ensuite.

En apparence, il s’agit d’une intention louable. Mais si l’on y réfléchit profondément, on constate que c’est précisément là que réside la raison fondamentale pour laquelle la quantité est privilégiée au détriment de la qualité. Puis, en avançant davantage dans cette direction erronée, on finit par être pleinement rassuré par les statistiques concernant les têtes plutôt que par la transformation des cœurs. Pour préserver les prédicateurs de cette erreur, le Noble Coran leur enseigne que le désir d’appeler et de gagner ceux qui ne connaissent pas l’appel à la vérité ne doit pas devenir si intense qu’il porte atteinte aux droits de ceux qui ont accepté l’appel et qui attendent désormais la formation et la purification spirituelle, en ressentant leur nécessité.
لَا تَمُدَّنَّ عَيْنَيْكَ إِلَى مَا مَتَّعْنَا بِهِ أَزْوَاجًا مِنْهُمْ وَلَا تَحْزَنْ عَلَيْهِمْ وَاخْفِضْ جَنَاحَكَ لِلْمُؤْمِنِينَ« Ne porte pas tes yeux vers les biens dont Nous avons gratifié certains groupes parmi eux [les mécréants]. Ne t’attriste pas à cause de leur rejet et de leur refus ; au contraire, prends les croyants sous l’ombre de ta bienveillance. » — (Sourate Al-Hijr, 88)
وَاصْبِرْ نَفْسَكَ مَعَ الَّذِينَ يَدْعُونَ رَبَّهُمْ بِالْغَدَاةِ وَالْعَشِيِّ يُرِيدُونَ وَجْهَهُ وَلَا تَعْدُ عَيْنَاكَ عَنْهُمْ تُرِيدُ زِينَةَ الْحَيَاةِ الدُّنْيَا« Reste fermement auprès de ceux qui invoquent leur Seigneur matin et soir, recherchant Son agrément. Que tes yeux ne se détournent pas d’eux en désirant les ornements de la vie présente. » — (Sourate Al-Kahf, 28)
عَبَسَ وَتَوَلَّى () أَنْ جَاءَهُ الْأَعْمَى () وَمَا يُدْرِيكَ لَعَلَّهُ يَزَّكَّى () أَوْ يَذَّكَّرُ فَتَنْفَعَهُ الذِّكْرَى () أَمَّا مَنِ اسْتَغْنَى () فَأَنْتَ لَهُ تَصَدَّى« Il fronça les sourcils et se détourna parce que l’aveugle était venu à lui. Qui sait ? Peut-être allait-il se purifier, ou recevoir un rappel qui lui aurait été profitable. Quant à celui qui se détourne, tu t’empresses de le suivre. » — (Sourate ‘Abasa, 1-6)

Tous ces versets enseignent au prédicateur que ceux qui ont accepté l’appel, même s’ils sont peu nombreux et de condition ordinaire, ne doivent pas être privés du temps qui devrait être consacré à leur formation au profit de personnes influentes. Car, même si leur influence peut éventuellement servir l’appel, ces personnes sont enivrées d’orgueil et d’arrogance et mécontentes de l’appel.

Troisième principe

Le troisième principe de la formation organisationnelle est qu’aucune composante de l’organisation ne doit s’écarter des principes sur lesquels elle est fondée ni permettre que s’y propage la maladie de la rébellion. Si un tel désordre commence à apparaître, les dirigeants et les responsables de l’organisation doivent réfléchir à son déracinement avant qu’il ne se propage. Dans l’accomplissement de ce devoir, aucun intérêt, aucune indulgence, menace ou affection ne doit pouvoir faire obstacle. La moindre négligence à cet égard peut causer un immense dommage. C’est ainsi que, profitant d’une négligence apparemment minime, une grande partie du peuple de Moïse — que la paix soit sur lui — se livra au culte du veau au lieu d’adorer Allah. Pour extirper ce genre de désordre, il ne suffit pas que les dirigeants de l’organisation aient un cœur fort ; il n’est pas non plus répréhensible qu’ils soient quelque peu fermes. Ils pourront ainsi arracher impitoyablement le désordre avec ses racines et le rejeter au loin.

Lorsque Moïse — que la paix soit sur lui — apprit que la tentation du polythéisme s’était répandue dans son peuple, il revint du mont Sinaï et réprimanda d’abord sévèrement ceux qui avaient été chargés de veiller sur le peuple pendant son absence et dont la souplesse et l’indulgence avaient permis la propagation de cette catastrophe. Puis il fit tuer les véritables coupables par les membres de leurs propres tribus, afin que chacun comprenne clairement que ceux qui propageraient un tel désordre au sein de l’organisation ne pourraient espérer aucune aide ni sympathie, même de la part de leurs proches parents. En outre, il brisa complètement la statue fabriquée par le Samaritain, afin qu’il ne reste dans le peuple aucune trace de la tentation. Il infligea au Samaritain un châtiment exemplaire qui demeura comme une chaîne autour de son cou durant toute sa vie.

Afin de préserver l’organisation de telles catastrophes, l’islam a établi que lorsqu’un écart aux principes organisationnels est constaté chez l’un de ses membres, toute l’organisation doit s’efforcer de le combattre et de le réformer. Si elle ne le fait pas et laisse chacun agir à sa guise, les conséquences de leurs fautes ne resteront pas limitées à leurs seuls auteurs. Les pervers comme les pieux de l’organisation y participeront tous. Le Prophète — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — en expliqua le sens par l’exemple d’un navire. Si un passager entreprend de percer le fond du navire et que les autres passagers ne l’en empêchent pas, l’inévitable conséquence sera que le navire coulera et que tous subiront le châtiment de la mauvaise action d’un seul. De même, si une organisation traite avec indulgence les malfaiteurs qui se trouvent en son sein, elle subira tout entière le malheur que ceux-ci auront provoqué. Le Noble Coran nous en avertit dans les termes suivants :
وَاتَّقُوا فِتْنَةً لَا تُصِيبَنَّ الَّذِينَ ظَلَمُوا مِنْكُمْ خَاصَّةً وَاعْلَمُوا أَنَّ اللَّهَ شَدِيدُ الْعِقَابِ« Gardez-vous d’une épreuve dont les conséquences néfastes n’atteindront pas seulement ceux d’entre vous qui ont commis l’injustice. Et sachez qu’Allah est dur en châtiment. » — (Sourate Al-Anfâl, 25)

Pour accomplir ce devoir obligatoire, les méthodes d’action varieront selon les différents niveaux de l’organisation. Mais l’organisation ne peut en aucun cas se dégager de sa responsabilité à l’égard de ce devoir fondamental.

Au stade initial, lorsque l’organisation ne possède ni force ni influence politiques, elle écarte progressivement de son sein ceux qui violent ses principes. Elle n’accueille d’abord pas ceux qui ne sont pas suffisamment imprégnés de son esprit. Si, malgré tout, de telles personnes stagnantes parviennent à entrer dans l’organisation, elles ne peuvent y subsister, de même qu’une mouche introduite dans l’estomac d’un homme sain ne peut y rester longtemps. Si, dès le début, une organisation permet à ceux qui violent ses principes d’être entretenus et protégés en son sein, cela signifie qu’aucun esprit organisationnel ne s’est formé en elle et qu’elle sera très rapidement frappée de désintégration.

Au deuxième stade, c’est-à-dire lorsque l’organisation acquiert une force politique, l’institution politique de l’organisation s’efforce d’empêcher la naissance ou l’infiltration d’éléments générateurs de désordre en son sein. Pour les combattre, elle recourt aux moyens ordinaires de la prédication et de la formation et, si elle le juge nécessaire, à la force. Si cette institution politique assume sa responsabilité avec un plein sens du devoir, l’ensemble de l’organisation est déchargé de cette responsabilité. Mais, à Dieu ne plaise, si cette institution s’égare, toute l’organisation doit alors avancer sous la bannière de l’« ordonner le convenable et interdire le blâmable » (établir la justice et combattre l’injustice) pour la réformer, et elle ne pourra dormir paisiblement tant qu’elle ne sera pas corrigée. Ceux qui appellent à cette réforme ne doivent pas se contenter d’élever la voix ; ils doivent aussi exprimer leur indignation et leur dégoût face aux méthodes des coupables et se désolidariser eux-mêmes de cette faute.

Quatrième principe

Le quatrième principe de la formation organisationnelle est qu’au début de l’appel, il faut, autant que possible, insister pour que les gens restent liés au centre principal de l’enseignement et de l’appel, et mettre en place les moyens nécessaires à cet effet. Au stade où l’esprit de l’organisation est seulement en train de se former, un environnement approprié et un lien direct avec le centre principal sont les conditions les plus nécessaires à une formation correcte. Si ces deux éléments sont négligés à ce stade, rares seront les membres de l’organisation qui deviendront suffisamment forts sur les plans intellectuel et moral pour s’imprégner eux-mêmes de cet esprit et en imprégner les autres. Au contraire, nombreux seront ceux dont l’imprégnation par l’appel sera si légère qu’elle disparaîtra dès qu’ils auront franchi une seule épreuve difficile. Ces personnes ne seront pas suffisamment mûres intellectuellement pour faire naître chez autrui la véritable conscience de l’appel, ni suffisamment solides dans leur conduite pour poursuivre leur activité de prédication dans toutes les circonstances, favorables ou défavorables. Il en résultera que tant qu’une personnalité influente sera présente, l’appel restera vivant parmi les gens ; mais dès sa disparition, tout le tumulte s’apaisera.

L’un des grands objectifs contenus dans l’ordre d’émigrer en islam était que tous les musulmans puissent profiter de la proximité directe du Prophète — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — et que, vivant dans un environnement favorable, ils soient pleinement imprégnés de l’esprit de l’islam. L’exigence de l’appel envers chacun est que les personnes talentueuses et pieuses de chaque région se rendent au centre de l’appel et de la formation ; puis, après avoir acquis la connaissance de la religion, qu’elles retournent dans leur région et informent les leurs au sujet de la religion.
وَمَا كَانَ الْمُؤْمِنُونَ لِيَنْفِرُوا كَافَّةً فَلَوْلَا نَفَرَ مِنْ كُلِّ فِرْقَةٍ مِنْهُمْ طَائِفَةٌ لِيَتَفَقَّهُوا فِي الدِّينِ وَلِيُنْذِرُوا قَوْمَهُمْ إِذَا رَجَعُوا إِلَيْهِمْ لَعَلَّهُمْ يَحْذَرُونَ« Il n’était pas possible que les croyants partent tous ensemble pour acquérir la connaissance. Pourquoi donc, de chaque groupe parmi eux, une délégation ne partirait-elle pas afin d’acquérir une compréhension profonde de la religion et d’avertir leur peuple lorsqu’ils retourneraient auprès de lui ? Peut-être prendraient-ils ainsi garde. » — (Sourate At-Tawbah, 122)

Cinquième principe

Le cinquième principe de la formation organisationnelle est que, lors de chaque occasion d’épreuve qui se présente à l’organisation, il faut porter toute son attention sur ses erreurs et ses stagnations. Lorsque le moment de l’épreuve est terminé et que vient la possibilité de reprendre son souffle, il faut procéder à un examen impartial de chaque erreur et de chaque stagnation. Il faut exposer clairement aux gens les stagnations doctrinales qu’indiquent ces faiblesses intellectuelles. Au début, cet examen doit s’adresser à tous de manière générale. Chacun pourra ainsi, à sa place, tirer profit de cet avertissement et, s’il possède une disposition naturelle à la réforme, en bénéficier. Si, dès la première étape, on réprimande nominativement chaque fautif, un sentiment d’humiliation naît en lui. Au lieu de créer les conditions de sa réforme, cela fait naître une attitude d’entêtement et d’obstination.

Toutefois, lorsqu’il est établi, après des investigations répétées concernant un groupe, que ses membres ne violent pas les principes de l’organisation seulement en raison d’une difficulté psychologique ou des circonstances, mais qu’ils ont délibérément fait de l’hypocrisie une habitude, il faut les avertir directement de leurs erreurs et abandonner à leur égard la méthode de la discrétion et de la compassion. Ce sera leur dernier avertissement. S’ils ne se réforment toujours pas, il incombe à l’organisation de les retrancher de son sein.

Le Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix — a suivi cette méthode à l’égard des hypocrites, et elle est conforme, du point de vue de la formation organisationnelle, à la raison et à la nature humaine. Celui qui porte son attention sur le Noble Coran sait que la bataille de Badr fut la première occasion d’épreuve dans l’histoire de l’islam. C’est au cours de cette bataille qu’il fut établi qu’un certain nombre d’hypocrites se dissimulaient au sein de l’organisation. Après la fin des événements de la bataille, le Noble Coran critiqua sévèrement leurs agissements, comme on peut le constater dans la sourate Al-Anfâl. Cependant, à ce moment-là, ils ne furent pas directement interpellés et réprimandés individuellement, ni expulsés de l’organisation. Ensuite, à chaque épreuve, ces gens continuèrent de manifester leur faiblesse. Mais, en dehors de critiques et de conseils généraux, le Noble Coran ne les frappa pas directement. Cette situation se poursuivit jusqu’à l’approche de la bataille de Tabûk. Mais lorsque les preuves contre eux devinrent définitives et qu’il fut pleinement établi que leurs mauvaises actions et leur arrogance n’étaient pas dues à l’ignorance ou à un découragement passager, mais qu’ils agissaient consciemment et de sang-froid, ils furent retranchés et expulsés de l’organisation. 12

Responsabilités et devoirs de celui qui appelle à la vérité

Qu’il soit un appelant à la vérité ou un appelant au faux, Allah Très-Haut n’a accordé à aucun d’eux un pouvoir dépassant celui d’appeler et d’inciter. Aucun prophète ne possédait le pouvoir d’insuffler la guidée dans le cœur de quelqu’un, et Satan n’a pas le pouvoir d’égarer une personne. Chacun d’eux ne possède que la capacité d’appeler les créatures d’Allah vers sa propre voie. Le choix d’adopter la guidée ou l’égarement dépend de la volonté de la personne appelée ainsi que de la faveur particulière d’Allah et de la facilité qu’Il lui accorde. Pour cette faveur et cette facilité, Allah Très-Haut a établi une règle. Selon cette règle, Il accorde à Ses serviteurs dotés d’une saine nature et désireux d’être guidés la facilité de suivre la voie des prophètes, tandis qu’Il facilite aux serviteurs au caractère déviant et enclins à l’égarement de suivre la voie de Satan. Par le verset suivant, cette vérité a été exposée au Prophète — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix :إِنَّكَ لَا تَهْدِي مَنْ أَحْبَبْتَ وَلَكِنَّ اللَّهَ يَهْدِي مَنْ يَشَاءُ وَهُوَ أَعْلَمُ بِالْمُهْتَدِينَ« Tu ne peux guider qui tu veux ; c’est Allah qui guide qui Il veut. Même si tu le souhaites ardemment, la plupart des gens ne croiront pas. » — (sourate Al-Qasas, 56)إِنْ تَحْرِصْ عَلَى هُدَاهُمْ فَإِنَّ اللَّهَ لَا يَهْدِي مَنْ يُضِلُّ وَمَا لَهُمْ مِنْ نَاصِرِينَ« Si tu désires ardemment qu’ils soient guidés, sache qu’Allah ne guide pas ceux qu’Il égare, et ils n’auront aucun secours. » — (sourate An-Nahl, 37)كِتَابٌ أَنْزَلْنَاهُ إِلَيْكَ لِتُخْرِجَ النَّاسَ مِنَ الظُّلُمَاتِ إِلَى النُّورِ بِإِذْنِ رَبِّهِمْ إِلَى صِرَاطِ الْعَزِيزِ الْحَمِيدِ« Voici un Livre que Nous avons fait descendre sur toi afin que, par la permission de leur Seigneur, tu fasses sortir les gens des ténèbres vers la lumière. » — (sourate Ibrahim, 1)إِنَّ عِبَادِي لَيْسَ لَكَ عَلَيْهِمْ سُلْطَانٌ إِلَّا مَنِ اتَّبَعَكَ مِنَ الْغَاوِينَ« Tu n’auras aucun pouvoir sur Mes serviteurs, excepté sur les égarés qui te suivent. » — (sourate Al-Hijr, 42)وَمَا كَانَ لِيَ عَلَيْكُمْ مِنْ سُلْطَانٍ إِلَّا أَنْ دَعَوْتُكُمْ فَاسْتَجَبْتُمْ لِي فَلَا تَلُومُونِي وَلُومُوا أَنْفُسَكُمْ« Je n’avais aucun pouvoir sur vous ; je vous ai seulement appelés et vous m’avez répondu. Ne me blâmez donc pas, mais blâmez-vous vous-mêmes. » — (sourate Ibrahim, 22)
Face à cette réalité, l’appelant à la vérité ne se préoccupe pas de savoir si les gens écoutent attentivement son appel, et il ne devrait pas s’en préoccuper. Il ne se demande pas si l’époque est favorable à son appel, et il n’a pas non plus besoin de s’en soucier. Concernant l’acceptation ou le rejet de son appel par les gens, la réussite ou l’échec de ses efforts et l’issue de l’appel à la vérité, il prend une fois pour toutes la décision et s’en convainc pleinement : son devoir est d’appeler les gens vers l’objectif qu’il tient pour vrai et qu’il considère comme également bénéfique pour le monde entier. Après avoir pris cette décision, il ne se laisse pas troubler par la question de savoir si les gens, en acceptant son appel, accomplissent leur devoir, ni par celle de savoir si Allah répandra cet appel sur la terre.
Que les gens répondent à son appel ou non, son propre devoir demeure pleinement établi dans les deux cas. S’ils acceptent son appel, la voie du succès et du salut dans ce monde et dans l’au-delà s’ouvrira devant eux, et lui recevra auprès d’Allah la récompense de l’accomplissement de son devoir et de son appel. S’ils n’acceptent pas l’appel, la preuve définitive d’Allah sera établie contre eux par son intermédiaire, et l’appelant sera déclaré déchargé de sa responsabilité. Autrement dit, il aura accompli le devoir qui lui incombait. Le Noble Coran rapporte la réponse d’un groupe d’appelants à la vérité. Il leur avait été demandé de cesser de présenter leur appel à des gens qui ne l’accepteraient en aucune manière. Cette réponse permet de comprendre clairement la nature de la responsabilité de l’appelant à la vérité : que les gens acceptent ou non son appel, son devoir est de continuer à appeler. S’ils l’acceptent, ils seront guidés ; s’ils le refusent, il sera déclaré déchargé de sa responsabilité devant Allah.وَإِذْ قَالَتْ أُمَّةٌ مِنْهُمْ لِمَ تَعِظُونَ قَوْمًا اللَّهُ مُهْلِكُهُمْ أَوْ مُعَذِّبُهُمْ عَذَابًا شَدِيدًا قَالُوا مَعْذِرَةً إِلَى رَبِّكُمْ وَلَعَلَّهُمْ يَتَّقُونَ« Et lorsqu’un groupe parmi eux dit : “Pourquoi exhortez-vous des gens qu’Allah va détruire ou châtier d’un châtiment sévère ?” Ils répondirent : “C’est une excuse auprès de votre Seigneur, et peut-être craindront-ils Allah.” » — (sourate Al-A‘raf, 164)
Reste maintenant la question du secours et de l’assistance d’Allah. Il suffit à ce sujet de dire ceci : lorsqu’Allah Très-Haut a rendu cette vérité parfaitement claire pour l’appelant, cela fait naître dans son cœur la certitude que, s’il avance avec la résolution d’appeler à cette vérité, d’inviter les gens à l’accepter et de la répandre dans le monde, Allah l’aidera certainement dans cette tâche. Il ne peut jamais soupçonner un Seigneur miséricordieux et bienfaisant d’avoir déclaré que telle voie est la voie droite et facile, tout en rendant impossible de l’emprunter, ni d’avoir décrit comme mode de vie naturel le système de vie qu’Il a prescrit, alors que celui-ci serait si complexe et si impossible à mettre en pratique que les gens ne pourraient jamais l’adopter. De même, un appelant juste ne peut soupçonner son Seigneur bienveillant de lui imposer une responsabilité en lui disant : “Voici ce que vous devez accomplir ; c’est là que résident ton salut et Ma grâce”, puis, lorsqu’il commence à l’accomplir et que des épreuves surviennent, de l’abandonner sans défense et de ne lui apporter aucune aide.
Chaque appelant nourrit envers Allah cette bonne opinion et cette confiance : suivre la voie qu’Il a indiquée n’est pas difficile, le système de vie qu’Il a donné n’est pas compliqué, sa mise en pratique n’est pas pénible ; Il ne l’abandonnera pas sans secours et il bénéficiera certainement de Son aide. Lorsque les opposants commencent à dresser des obstacles sur son chemin et qu’il semble extérieurement que cette œuvre ne puisse plus progresser, cette confiance lui apporte fermeté et courage : puisque Allah Lui-même a indiqué du doigt la voie en disant qu’elle est la voie de la vérité, celui qui la suit atteindra certainement le but recherché, et quelles que soient les difficultés qui se présenteront, l’aide d’Allah finira par arriver. Telle est la relation des appelants à la vérité avec Allah Très-Haut et telle est leur confiance en Lui. Le verset suivant de la sourate Ibrahim l’exprime :وَمَا لَنَا أَلَّا نَتَوَكَّلَ عَلَى اللَّهِ وَقَدْ هَدَانَا سُبُلَنَا وَلَنَصْبِرَنَّ عَلَى مَا آذَيْتُمُونَا وَعَلَى اللَّهِ فَلْيَتَوَكَّلِ الْمُتَوَكِّلُونَ« Pourquoi ne placerions-nous pas notre confiance en Allah, alors qu’Il nous a guidés vers nos voies ? Nous patienterons certainement face aux persécutions que vous nous infligerez. Que ceux qui placent leur confiance la placent en Allah. » (verset 12)
Il arrive parfois que l’appelant se trompe en définissant les limites de sa responsabilité. Il se met à croire que sa responsabilité ne se limite pas à transmettre correctement la vérité aux gens, mais qu’elle s’étend jusqu’à les amener à l’accepter. Cette erreur entraîne inévitablement, premièrement, qu’au lieu de présenter la vérité pure, l’appelant est porté à transiger avec les croyances et les conceptions fausses de ses adversaires. Deuxièmement, en assumant une responsabilité qui n’est pas la sienne, il plonge sa vie dans des réflexions pénibles et des complications. Afin de préserver de cette erreur, le Noble Coran a fourni des directives détaillées, notamment :وَمَا عَلَى الَّذِينَ يَتَّقُونَ مِنْ حِسَابِهِمْ مِنْ شَيْءٍ وَلَكِنْ ذِكْرَى لَعَلَّهُمْ يَتَّقُونَ« Ceux qui craignent Allah ne sont nullement responsables de leur compte ; ils doivent seulement les exhorter, afin qu’ils se préservent des principes et des comportements erronés. » — (sourate Al-An‘am, 69)اتَّبِعْ مَا أُوحِيَ إِلَيْكَ مِنْ رَبِّكَ لَا إِلَهَ إِلَّا هُوَ وَأَعْرِضْ عَنِ الْمُشْرِكِينَ(106)وَلَوْ شَاءَ اللَّهُ مَا أَشْرَكُوا وَمَا جَعَلْنَاكَ عَلَيْهِمْ حَفِيظًا وَمَا أَنْتَ عَلَيْهِمْ بِوَكِيلٍ« Suis ce qui t’est révélé de la part de ton Seigneur. Il n’y a de divinité que Lui. Ne te tourmente pas au sujet des associateurs. Si Allah l’avait voulu, Il aurait pu faire en sorte que Nous ne te désignions pas comme leur gardien — afin qu’ils ne puissent commettre aucune erreur. Tu n’es pas non plus chargé de leur responsabilité, comme si leur foi devait relever de toi. » — (sourate Al-An‘am, 107. 107)فَإِنَّمَا عَلَيْكَ الْبَلَاغُ وَعَلَيْنَا الْحِسَابُ« Ta seule responsabilité est de transmettre pleinement ; et c’est à Nous de demander des comptes. » (sourate Ar-Ra‘d, 40)طه () مَا أَنْزَلْنَا عَلَيْكَ الْقُرْآنَ لِتَشْقَى () إِلَّا تَذْكِرَةً لِمَنْ يَخْشَى« Taha. Nous n’avons pas fait descendre le Coran sur toi pour que tu te tourmentes. Ce n’est qu’un rappel pour celui qui craint Allah. » — (sourate Ta-Ha, 1-3)
À notre époque, ceux qui, voyant dans le monde entier la victoire des forces rebelles à Allah, restent les bras croisés sans discerner la moindre possibilité d’appel, ou qui, ne voyant aucune perspective d’expansion de l’appel, se consacrent à la propagande du faux, sont plongés dans l’erreur mentionnée précédemment. Si l’on clarifiait à ces gens que le fait de faire connaître ou non cette vérité aux hommes, et que l’extension ou non de cet appel, ne dépendent pas d’eux mais d’Allah Très-Haut, ils ne s’empêtreraient pas dans les complications de la possibilité ou de l’impossibilité et ne prendraient pas non plus sur leurs épaules la responsabilité de promouvoir le faux. Ils diffuseraient plutôt la vérité selon leurs capacités et espéreraient en Allah, en se disant que puisqu’Il aime Lui-même la vérité et ceux qui l’aiment, Il la fera certainement se répandre. Mais ils ont voulu porter sur leurs propres épaules, avec leur propre fardeau, la responsabilité qui revient à Allah. Lorsqu’ils ont compris que ce fardeau était extrêmement lourd et impossible à porter pour eux, ils ont été contraints de déclarer : certes, le système de bien et de bénédiction est celui que l’islam a présenté, mais puisqu’il est impossible de l’établir largement à l’époque actuelle, il n’y a d’autre choix que de promouvoir un système non islamique et de l’adopter.
C’est précisément dans cette conception que se dissimule l’égarement. Il n’est pas nécessaire de tout exposer ici, et nous n’en avons pas non plus la possibilité. Nous voulons toutefois attirer l’attention sur un point. Ces gens ont délibérément abandonné la voie de la vérité et adopté celle du faux, victimes de l’idée qu’en suivant cette voie ils pourraient facilement atteindre l’objectif qu’ils s’étaient fixé. Pourtant, même si le succès survient sur cette voie — ce qu’ils considèrent comme un succès — il ne peut survenir que par l’ordre d’Allah, et non par leurs propres efforts et leurs propres plans. Au lieu d’être conduits sur une voie erronée et d’attendre qu’Allah leur accorde l’occasion d’agir, n’aurait-il pas été préférable qu’ils suivent eux-mêmes la voie de la vérité, y appellent les autres et attendent d’Allah la faveur et le succès ?
Ils n’ont pas correctement défini les limites de leur responsabilité et de leur devoir en tant qu’appelants à la vérité. Cette grave erreur a engagé tous leurs efforts dans une voie complètement fausse. Ils n’ont pas considéré comme leur seul devoir de transmettre aux gens, sans aucune modification, addition ou restriction, la vérité vers laquelle Allah les avait guidés ; ils se sont également attribué la responsabilité de transformer les gens en adeptes de la vérité. Lorsque cette tâche leur a semblé difficile, ils ont abandonné la vérité et adopté le faux. Cette démarche erronée détourne inévitablement l’appelant du chemin d’Allah, le Miséricordieux, et le place sur la voie de Satan. Il ne demeure alors plus simplement un appelant : il se présente comme un prétendant qui intervient dans les droits d’Allah et comme l’auteur d’une nouvelle doctrine religieuse.
Si un appelant était pleinement conscient de son rang, on ne pourrait attendre de lui qu’il reste assis, désespéré et sceptique, ou qu’il commence à promouvoir le faux au lieu de la vérité. Toutefois, il doit rester constamment vigilant envers lui-même afin que la conviction selon laquelle sa responsabilité se limite à la prédication ne fasse pas naître en lui une attitude insouciante et légère. Pour se préserver de cela, il doit toujours garder devant les yeux la responsabilité et le devoir de l’appelant. S’il néglige cet aspect, il risque d’être saisi par Allah sur la base de l’accusation selon laquelle il n’aurait pas accompli le devoir de transmettre ou de témoigner de la manière prescrite. On peut dire au sujet des nobles prophètes que le sens de leur responsabilité prophétique était si puissant en eux qu’ils oubliaient souvent même le repos nécessaire à leurs propres personnes. Ils ne se souvenaient même plus de leur propre dignité et de la grandeur de leur appel. Leur activité extraordinaire donnait plutôt l’impression qu’ils se considéraient responsables de la mécréance et de la foi des gens. Allah a reproché à Ses prophètes cette activité excessive, dans une attitude empreinte d’affection. Nous en avons déjà cité quelques exemples. Se préserver de cette activité excessive et de ces excès devrait être une caractéristique de tout appelant à la vérité.
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Les adversaires de l’appel à la vérité

Tout appel à la vérité doit affronter trois catégories d’adversaires :
1. Les ennemis irréductibles
2. Ceux qui attendent
3. Les inconscients
Les qualités et l’état d’esprit de chacune de ces catégories diffèrent profondément. C’est pourquoi un médecin expérimenté doit adopter à l’égard de chacune un comportement totalement distinct. Le succès de la prédication dépend en grande partie de cette différence de traitement. Si un prédicateur est incapable d’identifier ces différentes catégories et ignore leurs comportements particuliers et leurs tendances, il ne peut espérer voir sa prédication réussir. Compte tenu de l’importance de la question, nous examinerons en détail les caractéristiques propres et les tendances de toutes ces catégories d’adversaires.

1. Les ennemis irréductibles

Par ennemis irréductibles, on entend ceux qui, dès qu’ils devinent la nature et l’influence de la prédication, descendent dans l’arène, prêts à tout, pour s’y opposer. Leur opposition peut prendre diverses formes, mais trois attitudes sont essentielles : premièrement, l’hostilité barbare ; deuxièmement, l’orgueil, la haine et l’aversion ; troisièmement, la recherche de l’intérêt personnel. Ces trois attitudes sont entièrement semblables quant à leur priorité dans l’opposition à la vérité, mais elles sont de nature totalement différente quant à leur essence profonde.

La maladie de l’hostilité barbare résulte principalement de l’attachement fidèle et affectueux à l’ordre de l’ignorance. Ceux qui sont les serviteurs les plus dévoués et les plus loyaux du système ignorant de leur époque sont généralement atteints de cette maladie. Lorsqu’ils constatent qu’un appel est apparu, cherchant à mettre en pièces le système qu’ils dirigent et à le remplacer par un nouvel ordre, une agitation naît en eux. Ils y voient la ruine politique et économique de leur peuple. Ils voient que ce nouvel appel provoque des divisions au sein de leur tribu et détruit les organisations qu’ils ont édifiées. Ils comprennent aussi que cette prédication est totalement contraire aux voies connues de leurs pères, de leurs ancêtres et à leur ancienne politique. Leur cœur se remplit alors de tristesse à son égard.

Tout cela suscite en eux, contre le prédicateur et son appel, une douleur intense et une agitation violente ; ils se préparent à le combattre avec toutes leurs forces et à donner leur vie. Mais, puisque leur opposition repose dans une large mesure sur la loyauté nationale, elle comporte peu de bassesse, de vilenie ou de mesquinerie. C’est une opposition virile. Elle est certes passionnée, mais cette passion ne la dépouille ni de la courtoisie, ni de la politesse, ni de la noblesse. Dans ce type d’opposition, une fois les malentendus dissipés, la possibilité demeure de voir l’hostilité se transformer en amour. Si cela se produit, cet amour peut devenir aussi irrésistible que l’avait été auparavant leur opposition passionnée.

Dans l’histoire de la prédication de l’islam, le meilleur exemple en est l’opposition d’Abû Jahl et de ‘Umar. Tout le monde sait avec quelle ardeur Abû Jahl s’opposa à l’appel de l’islam jusqu’à son dernier souffle. Pourtant, malgré cette hostilité extrême, il n’essaya jamais d’accuser le Messager d’Allah d’une calomnie infâme. Lorsque celui-ci sortait pour accomplir sa mission, Abû Jahl le suivait comme son ombre, emporté par son zèle d’opposition, afin que personne ne puisse entendre ses paroles. Mais lorsqu’il s’opposait à lui, il disait en substance : « Ô Muhammad ! Je ne dis pas que tu mens. Mais ton appel est contraire à la voie de nos pères et de nos ancêtres. » Ce qui le mettait surtout en colère, c’était que cet appel désagrégeait l’unité des Qurayshites. La principale accusation portée contre le Messager d’Allah était qu’il avait séparé le fils de son père et le frère de son frère, les transformant en ennemis l’un de l’autre. Ainsi, lorsqu’à la bataille de Badr il vit que l’appel de l’islam avait rangé les Qurayshites contre les Qurayshites eux-mêmes, il invoqua Allah avec une émotion profonde :(Arabe**********)« Ô Allah ! Fais vaincre demain celui d’entre nous qui rompt le plus les liens de parenté et qui est l’inventeur de cette innovation. »

Cette invocation était certes plongée dans le poison de l’hostilité de l’ignorance, mais le sens de la courtoisie d’Abû Jahl et l’aspect de son culte de la nation qui s’y manifestaient ne peuvent être niés. Même lorsqu’ils s’opposent très activement à la prédication, les hommes de ce genre laissent apparaître une certaine beauté dans leur amour de leur propre peuple. C’est pourquoi, aux yeux du prédicateur de la vérité, ils jouissent d’une considération particulière. Celui-ci espère toujours au fond de lui que cette qualité sera employée au service de la vérité plutôt qu’à celui du faux. C’est pour cette raison que le Messager d’Allah pria spécialement, parmi tous les opposants à la prédication islamique, pour la conversion d’Abû Jahl et de ‘Umar. Leur conversion aurait permis à l’appel de l’islam d’acquérir force et prestige.

Cette invocation fut exaucée dans le cas de ‘Umar. Tout étudiant de l’histoire de l’islam sait qu’aussitôt après sa conversion, la situation changea soudainement. Avant l’islam, il s’était opposé à l’islam et aux musulmans avec un enthousiasme débordant, une grande activité, une force considérable et une hostilité acharnée ; après sa conversion, il se consacra à l’islam avec une détermination encore plus ferme et un courage encore plus grand. Dès que son hostilité ignorante prit la couleur de l’islam, amis et ennemis sentirent tous qu’un homme croyant, doté d’une puissance de lion, venait de rejoindre les rangs de l’islam. Dans la conduite de ‘Umar existait une beauté capable de servir de levain à toutes les qualités supérieures de l’être humain. Mais cette beauté était enfouie sous d’innombrables conceptions de l’ignorance. Lorsque, sous l’effet de la prédication du Prophète, les débris de ces idées fausses furent éliminés, cette beauté apparut au-dessous, telle de l’or pur. Son éclat finit par éblouir les regards du monde.

La relation de ‘Umar avec le système ignorant de son époque ne reposait pas sur l’égoïsme. Jusqu’à sa conversion, il croyait plutôt que ce système représentait la vérité. Il le considérait comme l’héritage de ses honorables ancêtres et voyait en lui la stabilité de la dignité de son peuple. Pour ces raisons, il estimait que son devoir religieux et national était de prendre pour amis les adeptes de ce système et de considérer ses opposants comme ses ennemis. Mais lorsqu’il comprit clairement que ce qu’il avait cru n’était pas vrai et que la vérité se trouvait au contraire de l’autre côté, il consacra au service et au soutien de l’islam l’ardeur qui avait fait de lui un serviteur dévoué du système ignorant. Les hommes possédant de telles qualités supérieures ne s’obstinent pas à rejeter une vérité lorsqu’elle leur apparaît, parce qu’ils se tiennent au-dessus des intérêts mesquins ; et après avoir accepté une chose, ils ne reculent pas devant les obligations qu’elle implique. Ils ont au contraire le courage d’accepter une vérité une fois démontrée et peuvent sacrifier pour elle toute forme d’intérêt personnel. Grâce à cet aspect de leur caractère et de leur moralité, ils occupent partout une position et une dignité particulières.

Ce groupe comprend différents types d’hommes. Chez certains, l’hostilité dépasse ses limites et prend la forme de la vanité et de l’arrogance. Jusqu’à leur dernier souffle, ils n’ont pas la chance de sortir du piège de l’ignorance, comme Abû Jahl. D’autres, après un léger conflit et quelques avertissements, prennent conscience et trouvent la voie droite, comme ‘Umar et Hamza. Pour d’autres encore, il faut beaucoup de temps pour percer le voile de l’ignorance, comme pour Abû Sufyân. Mais une caractéristique leur est commune à tous : lorsqu’ils abandonnent l’ignorance et embrassent l’islam, ils prennent immédiatement place au premier rang de l’islam, comme ils se trouvaient jusque-là au premier rang de l’ignorance.خياركم في الجاهلية خياركم في الاسلام« Les meilleurs d’entre eux au temps de l’ignorance sont les meilleurs dans l’islam, à condition qu’ils acquièrent une compréhension profonde de la religion. » (Al-Bukhârî, Livres des Mérites et des Prophètes ; Muslim, Livre des Vertus.)

Ceux qui, sous l’emprise de l’orgueil, de la vanité, de la jalousie et de la haine, s’opposent habituellement à l’appel de la vérité sont généralement des hommes qui occupent des postes de direction et d’autorité dans le système ignorant grâce à une religiosité artificielle et à une richesse héritée de leurs ancêtres. Ils se sont tellement habitués à marcher en tête qu’ils considèrent comme une humiliation personnelle le fait de suivre la vérité. Au lieu de suivre la vérité, ils veulent donc contraindre la vérité à les suivre. La mentalité de ceux qui ont reçu leur religion en héritage familial consiste généralement à considérer la vérité comme l’héritage de leurs pères et comme leur propriété personnelle. Élevés et grandis dans un milieu de sacerdoce et de prestige, ils ne peuvent même pas concevoir que la vérité puisse exister au-delà de leur personne et de leur cercle. Quant à ceux qui ont hérité de l’abondance, ils prennent le faste et le luxe terrestres comme la preuve qu’ils sont du côté de la vérité ; ils pensent que, puisqu’ils possèdent honneur et prestige, leurs pensées et leurs actes sont nécessairement justes.

Lorsque des personnes animées de cette mentalité rencontrent un appel qui contredit leur religiosité extérieure ou qui porte atteinte à leurs passions, elles s’agitent et se dressent résolument contre lui. Si cet appel provient d’un milieu extérieur au leur, leur opposition atteint un degré extrême. Elles sont plongées dans la conviction que la vérité se trouve avec elles et y demeurera toujours. Même si elle venait à disparaître de leur milieu, elle réapparaîtrait nécessairement parmi elles dès qu’elle se manifesterait de nouveau dans le monde. Il est donc presque impossible à ces orgueilleux d’accepter une vérité dont ils ne sont pas eux-mêmes les prédicateurs.

Toute l’histoire de l’appel à la vérité témoigne que ceux qui sont atteints de cette maladie ont rarement eu la chance de croire à la vérité. Les notables de La Mecque et de Taïf qui disaient : « Si Allah devait envoyer un prophète, Il enverrait certainement quelqu’un parmi nous », étaient atteints de cette maladie. Ils niaient que l’islam fût la vraie religion et la religion révélée par Allah, car, si tel était le cas, disaient-ils, cet homme méprisable et pauvre n’aurait pas pu la recevoir avant nous. Les Juifs partageaient également cette attitude. À la racine de leur opposition à l’islam se trouvait surtout ce sentiment : s’ils acceptaient cette vérité, tout l’honneur et tout le prestige de leur direction religieuse seraient anéantis. Ces gens présentent diverses accusations et divers doutes contre l’appel à la vérité afin de rendre leur opposition légitime et raisonnable ; mais, en réalité, ces accusations et ces doutes ne servent qu’à dissimuler les véritables causes de leur opposition, de leur orgueil et de leur haine. De tels opposants voient en eux-mêmes davantage de désespoir que d’espoir à l’égard du prédicateur de la vérité. Très peu d’entre eux ont la chance d’accepter la vérité. Sous l’emprise de l’orgueil, ils s’installent eux-mêmes sur le trône de Dieu et ne sont disposés à le quitter que lorsqu’ils y sont contraints.

Le Coran compte l’orgueil parmi les plus grands obstacles à l’acceptation de la vraie religion. C’est pourquoi, en plusieurs endroits, il a été recommandé au Messager d’Allah de ne pas perdre trop de temps à la suite de ces hommes. Ils s’enorgueillissent de leur richesse matérielle ou de leur autorité religieuse et terrestre. En raison de l’orgueil et de la vanité des savants et des juristes de son époque, Jésus avait dit : « Bienheureux les pauvres de cœur : eux entreront dans le royaume des cieux. » Il dit également : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » Le passage du temps a confirmé cette prophétie. Les Évangiles et le Coran nous apprennent qu’aucun des savants et des juristes de Jérusalem n’a cru à l’appel de Jésus. Désespérant finalement d’eux, il dut présenter son appel à des pêcheurs au bord du fleuve. Il trouva parmi eux plusieurs serviteurs d’Allah qui acceptèrent la responsabilité de propager l’appel à la vérité.

Lorsque le Prophète présenta à son tour l’appel de la religion, une situation presque identique apparut. Seul un petit nombre de savants des gens du Livre embrassèrent l’islam. Tous les autres, enorgueillis de leur sacerdoce et de leur prétendue noblesse, se dressèrent comme des obstacles contre la vérité. Partout où le Coran mentionne la qualité particulière de ceux qui croient, il souligne notamment qu’ils ne sont pas orgueilleux :انهم لا يستكبرون« Ils ne sont pas arrogants. » (Al-Mâ’idah, 82)

On comprend ainsi que la maladie de l’autorité religieuse et terrestre n’avait pas atteint le cœur de ces hommes et qu’ils ne se croyaient pas supérieurs à la vérité. Une autre caractéristique de ces gens est qu’au début, par arrogance, ils regardent l’appel avec mépris et ne lui accordent aucune importance. Mais lorsque l’appel progresse et qu’ils voient le sol se dérober sous leurs pieds, leur jalousie et leur haine deviennent intenses. Ils entreprennent alors contre l’appel et contre celui qui le porte tout ce que peuvent faire des hommes plongés dans l’orgueil et la haine.

Ce sont généralement les hommes égocentriques, par amour de leurs intérêts, qui s’opposent à l’appel de la vérité. Toute leur conception morale et collective part de leur propre personne et tourne constamment autour d’eux-mêmes. L’homme étant un être social et ne pouvant vivre seul et isolé, ils s’intègrent dans un ordre social en raison de cette faiblesse naturelle ; mais, à chaque étape, ils y recherchent leur intérêt personnel et ne sont jamais prêts à porter le poids d’une responsabilité. Pour eux, leur propre personne est la mesure de la vérité et du faux. Est vrai ce qui sert leurs intérêts ; est faux ce qui porte atteinte à leur intérêt personnel. Les hommes dont les conceptions morales et collectives sont aussi basses s’opposent à tout appel contraire à leurs intérêts. Ils ne possèdent jamais de qualités humaines supérieures. Leur existence est donc naturellement aussi inutile à un système fondé sur la vérité que celle d’un mari impuissant pour une épouse.

En raison de leur bassesse innée et de leur égoïsme, ces hommes peuvent être attirés par un appel faux ou par un faux système de vie. Mais leur relation avec celui-ci reste entièrement hypocrite et intéressée. Ils ne sont pas prêts à supporter la moindre épreuve pour lui avec un enthousiasme sincère. L’exemple concret de ce type d’homme dans l’histoire de la propagation de l’islam est Abû Lahab. Toute son opposition à l’appel du Prophète venait uniquement du fait que la prédication faisait apparaître publiquement tous les défauts de son caractère. Les richesses qu’il avait amassées par égoïsme et cupidité étaient toutes menacées. Il occupait le poste le plus élevé dans le système ignorant établi par les Qurayshites ; mais son seul lien avec ce système venait des nombreuses occasions d’acquérir des richesses que lui procuraient sa position honorable et la garde de la Kaaba. Il n’éprouvait aucune compassion particulière pour son peuple et ne s’intéressait pas davantage au bien ou au mal du système ignorant dont il était l’un des dirigeants suprêmes.

La meilleure preuve en est que, bien qu’il fût toujours au premier rang de ceux qui s’opposaient à l’appel du Messager d’Allah et qu’il déclarât devant les gens que cet appel détruisait le système établi par les pères et les ancêtres, tous les notables des Qurayshites participèrent à la bataille de Badr avec un enthousiasme religieux, tandis que cet homme, qui prétendait être le plus grand héritier de la tradition d’Abraham, resta absent et envoya à sa place un homme payé. Pourtant, aux yeux des Qurayshites, cette bataille était décisive.

La relation naturelle de tels hommes avec tout appel à la vérité ne peut être que l’opposition, et ils deviennent effectivement des opposants. Ils sont tellement enracinés dans la bassesse et la vilenie que les appels à la moralité supérieure, à la compassion, à l’égalité et à la fraternité, ou ceux qui appellent au sacrifice, au renoncement à soi et au don de la vie, ne suscitent en eux aucun écho. Leurs oreilles sont sourdes à ce genre d’appel et leurs cœurs sont comme morts. Ils ne ressentent en eux aucune attirance ni aucune inclination pour lui ; ils éprouvent au contraire haine et hostilité. En raison de leur déchéance morale, leur opposition ne prend pas la forme d’une lutte de principes : ils recourent plutôt à la délation, à la calomnie et aux accusations, et tentent de préserver leur orgueil de dirigeants par les insultes et la diffamation.

2. Le groupe de ceux qui attendent

Par ceux qui attendent — les mutarabbisîn — on entend des gens qui reconnaissent jusqu’à un certain point que l’appel à la vérité est vrai, mais qui ne possèdent pas assez de force morale pour l’accepter en tant que vérité et risquer leur vie pour lui. Intellectuellement, ils ne sont pas non plus assez avancés pour estimer, avant la mise en pratique du système de la vérité, les possibilités de sa réussite, alors même que les signes de cette réussite sont déjà contenus en lui. À cause de cette faiblesse, au lieu de décider par leur propre intelligence qu’une vérité est effectivement vraie, ils en remettent le jugement à l’avenir et attendent. Si l’avenir lui permet d’atteindre le succès, ils l’accepteront ; sinon, ils laisseront leur vie s’achever comme elle s’écoule déjà.

En raison de leur faiblesse morale et intellectuelle, ces gens demeurent pris dans un conflit et une tension intérieurs. Ils ne sont donc pas très actifs dans leur opposition à l’appel de la vérité. Cependant, sous l’influence du système établi de leur époque, ils se joignent au camp opposé à l’appel. Durant le conflit entre la vérité et le faux, ils cherchent à faire naître un moyen de compromis afin que la vérité et le faux puissent avancer côte à côte. Parmi les opposants à la vérité, leur rôle est semblable à celui des hypocrites parmi les soutiens de la vérité. Même après une grande victoire de la vérité, leur attente ne prend pas fin à cause de leur faiblesse morale.

Au début de la prédication de l’islam, des hommes dans cet état d’esprit disaient, lors de la bataille de Badr : « Si Muhammad et ses compagnons remportent cette bataille, nous reconnaîtrons son appel comme vrai et nous nous joindrons à lui. » Mais lorsque la bataille s’acheva par la victoire des musulmans, ils reportèrent leur décision au résultat des guerres futures. Lorsque celles-ci tournèrent également contre les Qurayshites et que leur puissance temporaire fut en pratique complètement anéantie, ils attendirent encore, en disant : « Voyons quelle sera la situation de l’islam face à la puissance organisée des Juifs. » Lorsque la puissance juive fut elle aussi brisée, leur attente aurait dû prendre fin. Pourtant, certains continuèrent à attendre le résultat de l’affrontement entre les musulmans et les Byzantins. Ainsi, leur attente ne devait jamais finir tant qu’il ne leur devenait pas impossible de rester attachés au système de la mécréance.

Leur faiblesse fondamentale est qu’ils ne veulent pas examiner la vérité à l’aide de la raison et croire ensuite en elle. Ils désirent plutôt voir sa victoire de leurs propres yeux avant de croire en elle. Leur désir ressemble exactement à celui de ceux qui souhaitaient voir Allah de leurs propres yeux avant de croire en Lui. C’est un désir enfantin auquel Allah et Son Messager n’ont accordé aucune valeur. Ils ont au contraire clairement affirmé que la foi acquise par la compréhension et l’intelligence est la foi digne de confiance, non la foi fondée sur la vision des yeux. Celui qui reconnaît une vérité parce qu’il en voit déjà les bons résultats et qu’il observe de ses propres yeux le mauvais sort de ses adversaires n’a pas réellement cru en la vérité. Il est soit un adorateur de ses intérêts, soit terrorisé par la crainte du dommage. L’homme qui descend jusqu’à ce degré d’adoration des apparences ne se distingue plus de l’animal que par sa constitution physique. Il lui est impossible de rester fidèle à un système moral dont les résultats ne doivent apparaître que demain et non aujourd’hui.

Voilà le véritable secret pour lequel de tels hommes n’ont aucune valeur aux yeux des prédicateurs de la vérité. Leur mentalité aime suivre aveuglément. Ils ont l’habitude de monter dans un véhicule en marche, quelle que soit la direction qu’il prend. Ils suivent la mécréance parce que le système de la mécréance est victorieux. Ils deviendront également des compagnons de route de l’islam si celui-ci occupe le siège du vainqueur. Ils ne possèdent pas la virilité intérieure qui les ferait courir vers la vérité sous l’effet de son attrait ; ils ne s’y précipitent que sous la pression. C’est pourquoi de tels hommes n’augmentent pas la force d’une organisation : ils la diminuent.

Au début de l’islam, la force et le courage des croyants étaient tels qu’un seul d’entre eux suffisait à affronter dix mécréants. Mais après la conquête de La Mecque, lorsqu’un grand nombre de nouveaux musulmans se joignirent à eux, cette force diminua et le rapport tomba à un musulman contre deux mécréants.

En raison de leur faiblesse intellectuelle et morale, les hommes de cette mentalité ne peuvent jamais croire en un appel à la vérité au moment où celui-ci progresse à travers diverses épreuves et différents conflits. Il est possible qu’ils fassent secrètement une remarque favorable à l’appel, qu’ils souhaitent dans le secret de leur cœur sa réussite, ou qu’ils n’aiment pas intérieurement ceux qui s’y opposent. Il est même possible qu’ils espèrent un jour recevoir de cet appel une aide financière ou morale. Tout cela est possible. Mais ils sont incapables de rassembler des planches éparses pour en construire un bateau, de le lancer au milieu des vagues agitées d’un fleuve, d’affronter le mauvais temps et de le conduire jusqu’à la rive.

Leur état d’esprit change selon les circonstances favorables ou défavorables de la prédication. Parfois, les signes du succès de l’appel éveillent en eux un désir de s’avancer et de l’accepter. Parfois, la vue des épreuves, des malheurs et des obstacles les effraie ; ils se taisent complètement et commencent à qualifier l’appel de sottise et son porteur d’imbécile ou de fou. Mais il leur arrive rarement de se préparer, avec le même enthousiasme que les opposants, à extirper l’appel, ou de croire publiquement en lui et de s’y consacrer avec toute leur énergie. S’ils souhaitent la destruction de l’appel, ce n’est pas en acceptant eux-mêmes le moindre risque ; ils veulent plutôt que le bateau heurte un rocher et se brise de lui-même. De même, s’ils souhaitent le succès de l’appel, ce n’est pas en acceptant d’en subir les coups : ils veulent que d’autres consacrent leurs richesses et leur vie à son triomphe, afin d’en recueillir eux-mêmes les fruits.

3. Le groupe des inconscients

Par inconscients — les moghâffilîn — on entend la partie du peuple qui, absorbée par la recherche de sa subsistance et la satisfaction de ses besoins quotidiens, ne trouve jamais assez de temps libre pour participer activement à la transformation de la société. Mentalement et moralement, ces gens suivent le système de leur époque et en sont les porteurs ou les serviteurs. Ils considèrent le fait de vivre sous ce système comme une grande faveur et regardent la bienveillance des dirigeants qui le maintiennent comme une grâce.

Ils sont généralement préservés de la corruption morale dans laquelle sont plongés les adversaires de la vérité religieuse. Ils ne participent donc pas activement à l’opposition à un appel à la vérité, et ils n’ont d’ailleurs aucune raison particulière de le faire. Mais ils suivent aveuglément les dirigeants religieux et politiques de leur époque et entretiennent à leur égard une bonne opinion héritée. Ainsi, une parole contraire à l’opinion de leurs chefs politiques et religieux ne peut d’abord attirer leur cœur ; si elle l’attire malgré tout, elle leur paraît d’abord étrangère. Ils souhaitent que leurs dirigeants prennent les premiers l’initiative ; alors ils les suivront pas à pas. (Un mot est illisible ici, p. 162.)

Leurs dirigeants, pour les raisons exposées plus haut, s’engagent sur la voie de l’opposition au lieu de celle du soutien et tentent d’y entraîner leurs partisans. C’est alors que les gens commencent à connaître l’appel et qu’au cours du conflit avec le faux, ils ont l’occasion d’observer le caractère impartial du prédicateur et de mesurer la force de son appel. Certains d’entre eux, doués d’intelligence et de force morale, deviennent alors des soutiens de la prédication. Lorsque les dirigeants de l’époque voient leurs partisans leur échapper, ils descendent dans l’arène avec toutes leurs forces pour s’opposer à l’appel et à son porteur, et commencent à employer toutes les armes de la propagande afin de retenir le peuple auprès d’eux. Cela plonge certes beaucoup de gens dans le doute à propos de l’appel, mais leur donne aussi l’occasion de comparer le caractère supérieur du prédicateur et la force de son appel avec le caractère de leurs dirigeants et la force de leur prédication. Il en résulte que le peuple devient progressivement méfiant à l’égard de ses anciens chefs et commence à être influencé par le nouvel appel. Les chaînes d’une longue imitation aveugle ne se brisent pas rapidement ; cependant, leur courage, leur intrépidité et leur caractère élevé leur permettent de dépasser l’ignorance du culte de la personnalité et d’ouvrir la voie au culte de la vérité. Ainsi, une grande partie des gens de ce niveau entre progressivement dans l’étreinte de la vérité.

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Le groupe des partisans de l’appel à la vérité

Les soutiens de toute prédication, tout comme ses adversaires, se divisent en trois catégories :
1. Le groupe des premiers (as-Sābiqūn al-Awwalūn).
2. Le groupe des meilleurs suiveurs (al-Muttabiʿūna bi-Iḥsān).
3. Le groupe des faibles de cœur et des hypocrites.

Le groupe des premiers
Parmi les soutiens de l’appel à la vérité, les premiers sont les meilleurs et ceux qui jouissent du rang le plus élevé. Ceux qui acceptent l’appel à la vérité dès son apparition et se préparent sans hésitation à consacrer leur vie à sa cause sont les membres de ce groupe. Ce sont des gens de nature saine qui, avant même de recevoir l’appel, ressentent en eux ce à quoi les appelants à la vérité les invitent. Ils sont si avancés intellectuellement qu’ils ne se contentent pas de l’aspect apparent du monde : ils observent et comprennent aussi les signes de son aspect invisible. À leurs yeux, ces mystères cachés ont une valeur véritable, supérieure à celle de l’apparence. Ils ne sont pas esclaves de leurs passions comme les animaux ; ils cherchent au contraire à connaître les exigences de la raison, de la conscience et de la nature, et leur accordent la priorité à chaque étape de leur vie.

Leur intelligence est si forte et leur activité si énergique qu’ils n’acceptent jamais de rester impuissants, enchaînés aux coutumes de leurs pères, de leurs grands-pères et de leurs ancêtres. Ils cherchent à connaître le bien et le mal de toute chose, la soumettent à l’examen et à l’observation, puis acceptent ce qu’ils trouvent conforme à la raison, à la conscience et à la nature. Ils sont libres du sectarisme confessionnel ou organisationnel, de l’adhésion aveugle et du fanatisme. Selon eux, la vérité ne peut être attachée au pan d’un individu particulier, ni enfermée dans un groupe déterminé, ni transmise à des héritiers comme une propriété abandonnée. Pour reconnaître une parole comme vraie, le témoignage de la raison et de la nature leur suffit. Ils ne se soucient aucunement de savoir qui s’y oppose ou qui la soutient. Ils ne sont ni les disciples du passé ni les esclaves du présent. En dehors d’Allah et de Son Messager, ils n’accordent à aucun dirigeant, aussi éminent soit-il, l’autorité de constituer une preuve ou une référence.

De même, ces gens sont très avancés sur les plans moral et pratique. Lorsque leur connaissance leur révèle la vérité d’une chose, leur courage moral les prépare à l’accepter et à supporter toute perte pour elle. Ils sont profondément sensibles au soutien de la vérité. Ils ne peuvent voir la vérité opprimée. C’est pourquoi leur cœur reste toujours accablé de tristesse. Ils participent à toute action de leur époque dans laquelle ils discernent un aspect du bien collectif. Que certains œuvrent pour la vérité, souffrent et peinent pour elle, sacrifient leurs biens et leur vie, tandis qu’eux se contenteraient de regarder silencieusement comme des spectateurs : une telle attitude est incompatible avec leur personnalité. Ils deviennent au contraire eux-mêmes actifs afin d’étendre cet appel et s’offrent pour accomplir sur cette voie des sacrifices toujours plus grands.

Ils s’efforcent de mener une vie excellente et pure même dans les milieux les plus dégradés, et luttent pour cela contre l’ignorance de leur époque. Là où les mains de tous sont pleines d’oppression et d’injustice, ils travaillent à établir l’équité et la justice. Là où les droits des orphelins sont usurpés, où les filles sont enterrées vivantes et où les veuves sont abandonnées sans compagnon ni soutien, ils font parvenir à l’orphelin son droit, prennent à leur charge l’entretien des filles d’un père injuste et veillent sur les veuves. Là où le jeu, l’alcool, la fornication, le brigandage et le pillage sont considérés comme des habiletés et font l’objet de fierté, ils manifestent les nobles qualités que sont la générosité, la bienfaisance, le service des créatures, l’hospitalité, l’aide aux pauvres dans la détresse, le secours aux opprimés et les autres formes de vertu.

Chez eux, l’humilité et la modestie remplacent l’orgueil et l’arrogance, et l’amour véritable se manifeste. Au lieu de la jalousie et de la haine, ils s’efforcent de vivre dans la voie de la vérité et d’y prendre les devants. Au lieu de l’égocentrisme et de l’égoïsme, ils sont remplis du désir de renoncer à leurs intérêts et de servir la création. Après avoir reconnu un système comme vrai, ils considèrent comme extrêmement honteux de ne pas se lever pour le soutenir par crainte de l’humiliation et de la déchéance, ou par peur de perdre les possibilités de confort et de plaisir. De même, après avoir reconnu une chose comme fausse, ils jugent abominable de ne pas l’abandonner parce qu’un intérêt matériel personnel y est lié.

Ils ne considèrent pas comme digne d’un homme de ne pas soutenir la vérité sous prétexte qu’une bonne action pourrait entraîner une perte, que le faux est très puissant et impossible à combattre, que les circonstances de l’époque sont défavorables ou que prononcer le nom de la vérité dans une telle situation reviendrait à attirer malheurs et épreuves. L’idée même de ce genre — le mot est illisible dans le manuscrit, p. 166 — ne peut naître dans leur cœur vaste ; et si elle y naît malgré tout, leur moral élevé la fait rapidement disparaître. Ils reprennent alors avec une énergie nouvelle l’œuvre à laquelle l’appel profond de leur cœur les convie.

Un groupe aussi pur et sincère existe à chaque époque au sein du système ignorant qui y domine. De même que les lucioles font apparaître des éclats de lumière dans une nuit obscure et pluvieuse, ces gens circulent comme une lumière dans les ténèbres de leur temps. Leur souffle conserve une image de la lumière de leur époque. Mais leur force reste dispersée. Il est donc indispensable qu’un appelant à la vérité se lève pour les rassembler et les unir.

Malgré la réunion en eux de ces qualités et de ces beautés, ils dépendent d’un appelant à la vérité pour deux raisons. La première est qu’à leur époque la vérité n’existe pas sous sa forme collective ; seuls certains de ses éléments subsistent séparément, comme cela se produisait entre deux prophètes. Dans ces périodes, ce groupe de gens pieux demeure plongé dans la détresse et l’instabilité. Ils sont certes bouleversés par la diffusion générale de la corruption dans le monde, mais ils ne savent pas comment la réformer. Ils se préservent autant que possible de la corruption de leur époque, mais la grande voie de la vertu et du bonheur ne se présente pas devant eux. Il n’est donc pas question qu’ils y appellent les autres.

Ils sentent bien qu’ils ne connaissent pas directement la manière de servir et d’obéir à Dieu, et qu’ils ne disposent d’aucun moyen de l’apprendre. C’est cette catégorie de gens qui, avant la venue du Messager d’Allah, répugnant à la religion ignorante des Quraysh, adorait Allah individuellement. Se tenant contre les murs de la Kaaba, ils disaient avec un profond regret : « Ô Allah ! Nous ne savons pas comment T’adorer. Sinon, nous T’adorerions de cette manière. »

Parmi eux se trouvaient aussi des poètes à l’esprit élevé. Le style de leur poésie était si différent de celui, généralement répandu à leur époque, des poètes sensualistes et — le mot est illisible, p. 67 — que le Prophète lui-même, après avoir entendu leurs vers, les loua en ces termes : « Ils ont presque embrassé l’islam. » Il y avait également parmi eux des orateurs, dont les discours existent encore aujourd’hui. Quiconque les lit peut comprendre qu’ils frappaient à la porte de la vérité, même s’ils ne purent parvenir à l’ouvrir.

Parmi eux se trouvaient des hommes courageux tels que Waraqa ibn Nawfal, ʿAbdullah ibn Jahsh, ʿUthmān ibn Huwayrith et Yazīd ibn ʿAmr ibn Nufayl. Ils disaient ouvertement : « C’est une œuvre vaine et dépourvue de sens que de nous prosterner devant une pierre qui n’entend ni ne voit, qui ne peut nuire à personne et ne peut être utile à personne. »

Ces gens recherchaient la vérité, mais la vérité complète n’était pas présente à leur époque. Ils dépendaient donc d’un homme porteur de la vérité qui les guiderait. Lorsque le Prophète apparut et proclama la vérité, tous ceux de son époque qui la recherchaient se rassemblèrent autour de lui. Ils connaissaient déjà la saveur de la vérité ; ils n’éprouvèrent donc aucune difficulté à la reconnaître. Chaque parole du Prophète leur sembla être la parole de leur propre cœur. Ils savaient facilement distinguer un homme simple et sincère d’un menteur. Après avoir vu sa conduite pure et immaculée, ils ne purent même pas imaginer qu’il puisse mentir. En entendant son appel et en voyant son visage, ils reconnurent sa prophétie et s’écrièrent :رَبَّنَا إِنَّنَا سَمِعْنَا مُنَادِيًا يُنَادِي لِلْإِيمَانِ أَنْ آمِنُوا بِرَبِّكُمْ فَآمَنَّا« Ô notre Seigneur ! Nous avons entendu un appelant appeler à la foi : “Croyez en votre Seigneur !” Nous avons donc cru. » (Sourate Āl ʿImrān, 193)

Puisque ces gens attendaient la vérité, ils ne se livrèrent pas à des discussions lorsqu’ils la trouvèrent. Au contraire, après l’avoir rencontrée, leur état fut celui d’un homme qui retrouve, après de longues années, un ami qu’il avait perdu.وَإِذَا سَمِعُوا مَا أُنْزِلَ إِلَى الرَّسُولِ تَرَى أَعْيُنَهُمْ تَفِيضُ مِنَ الدَّمْعِ مِمَّا عَرَفُوا مِنَ الْحَقِّ يَقُولُونَ رَبَّنَا آمَنَّا فَاكْتُبْنَا مَعَ الشَّاهِدِينَ« Lorsqu’ils entendent ce qui a été révélé au Messager, tu vois leurs yeux déborder de larmes, parce qu’ils ont reconnu la vérité. Ils disent : “Ô notre Seigneur ! Nous avons cru ; inscris-nous donc parmi ceux qui témoignent de la vérité.” » (Sourate al-Māʾida, 83)

Deuxièmement, la seconde raison de leur dispersion et de leur désorganisation est la suivante : la vérité peut être présente devant eux ; ils peuvent ne pas avoir besoin de la venue d’un prophète ni de la révélation d’un Livre pour comprendre ses exigences et leurs devoirs, mais il leur manque un dirigeant capable de guider leur chemin et d’employer leurs forces dispersées dans une même voie. Dans une société recouverte par l’ignorance comme par une nuit profonde, même ceux qui connaissent la voie droite ne possèdent pas tous la capacité d’avancer pour guider eux-mêmes la caravane et prendre en charge la direction de la nation.

Les assoiffés de l’imamat et du pouvoir s’avancent pour guider les autres, bien qu’ils soient manifestement aveugles. Quant aux gens pieux, qui connaissent parfaitement les avantages et les inconvénients, le bien et le mal du commandement, ils cherchent autant que possible à se préserver de cette lourde responsabilité. Par crainte d’Allah et sens du devoir, ils commencent par s’évaluer avec une grande justice. S’ils se trompent dans cette évaluation, ce n’est pas consciemment ni volontairement. Ils ne cherchent jamais à alourdir le plateau en leur faveur ; par prudence, ils s’estiment plutôt au-dessous de leur véritable capacité. Se sous-estimer par rapport à ses aptitudes réelles est une exigence de la prudence et de la piété.

Les incapables et les médiocres sont aussi avides de politique et de direction que les personnes compétentes et qualifiées en sont craintives. Nous disposons de récits détaillés montrant comment Abū Bakr aṣ-Ṣiddīq et ʿUmar al-Fārūq cherchèrent tous deux, à Saqīfa Banū Sāʿida, à éviter d’assumer la responsabilité du califat. Nous savons également comment, après l’époque des califes bien guidés, des hommes indignes et avides se combattirent et se livrèrent à des massacres pour cette même fonction.

Les hommes qui craignent Dieu s’efforcent, autant qu’ils le peuvent, de faire en sorte que d’autres prennent la direction plutôt que de s’en emparer eux-mêmes. Ce sentiment est fondamentalement bénéfique, mais il a lui aussi une limite précise. S’ils la dépassent, il en résulte que la conception d’une vertu individuelle devient dominante chez les gens pieux, et qu’il devient impossible de mener collectivement le mouvement destiné à établir la vérité.

Les serviteurs d’Allah capables de comprendre pleinement l’importance de conduire un mouvement collectif ne peuvent tolérer une telle situation. Ils savent que les pratiques individuelles ainsi que les efforts dispersés et isolés ne suffisent pas à remplir les exigences de la religion de vérité. Lorsque ce sentiment devient si puissant chez un homme qu’il ne peut plus le contenir, il se lève seul avec Allah et appelle au combat pour établir la religion.

Cet appel attire vers lui ceux qui attendent l’heure de la prière en assemblée. Ils ne se disputent pas avec lui en disant : « Pourquoi as-tu lancé l’appel ? » Ils savent que l’heure de l’appel est arrivée. Ils ne brûlent pas de jalousie en se demandant pourquoi c’est lui qui l’a fait et non eux. Ils le remercient plutôt d’avoir accompli l’acte qu’ils attendaient, en se tournant dans leur lit sans trouver le courage de se lever.

Ils ne jugent pas nécessaire de vérifier si cet homme est un ascète parfaitement pieux qui veille toute la nuit. Ils savent que tous les ascètes et tous les pieux accomplis dorment, et que c’est à cet homme qu’Allah a accordé de comprendre le devoir de l’heure. Ils ne se demandent pas non plus s’il saura accomplir demain sa responsabilité comme il a accompli celle d’aujourd’hui. Ils espèrent plutôt qu’Allah lui accordera la réussite de mener à bien la tâche de demain comme il lui a permis de réaliser celle d’aujourd’hui. Et s’il n’en est pas capable, Allah suscitera un autre serviteur pour la tâche du lendemain.

De quelle tribu est-il ? De quel établissement possède-t-il le diplôme ? Quel fut son passé ? Ces questions leur sont étrangères, car la vérité n’est la propriété héréditaire d’aucun groupe ni d’aucun établissement d’enseignement. Celui qui comprend le devoir du présent n’a pas le loisir de démêler les nœuds du passé.

Les gens dotés de cette disposition limpide, qui avaient depuis longtemps le désir d’élever la parole de la vérité, trouvent dans l’appel de leur époque la guérison de leurs peines et de leurs douleurs. Ils l’acceptent donc immédiatement et s’activent dans la lutte pour le conduire jusqu’à la réussite.

Dans ce groupe se trouvent des riches et des pauvres, des instruits et des ignorants, des citadins et des ruraux, des jeunes et des vieillards, des hommes et des femmes. Mais aucun d’eux n’est moralement vil. Chacun possède déjà, dans son propre milieu, un rang distingué par ses qualités et est reconnu par les autres comme digne de confiance.

L’appelant à la vérité n’a pas à fournir de grands efforts pour les rassembler. Ils sont attirés de tous les lieux et se réunissent eux-mêmes autour de lui. Il ne part pas à leur recherche ; ce sont eux qui le trouvent. Ils sont assoiffés. Ils n’attendent donc pas que le courant du fleuve vienne à eux : ils franchissent déserts et montagnes pour atteindre la source d’eau. L’huile limpide de leur nature est prête à s’enflammer avant même de toucher le feu ; il leur suffit donc de voir l’allumette pour s’embraser.

Ils ne demandent pas qu’on leur montre un miracle ou quelque chose de surnaturel. Ils ne demandent ni nom, ni origine, ni généalogie, et ne construisent pas de débats ni d’arguments dépourvus de sens. Ils examinent seulement si la parole à laquelle l’appelant les invite est vraie, et s’il suit lui-même cette voie. Lorsqu’ils en sont convaincus, ils le suivent avec une attention totale.

Ils ne déclarent pas mensonge une vérité actuelle par crainte d’un danger futur possible. Ils sont certains que la connaissance grâce à laquelle ils distinguent aujourd’hui la vérité du faux et acceptent la vérité restera demain à leur disposition pour faire la même distinction. S’ils constatent qu’à un moment donné la voie de l’appelant s’écarte de la grande route de la vérité, ils rompent alors avec lui, sans souiller leur objectif, et commencent leur propre marche sur la voie de la vérité.

2. Le groupe des meilleurs suiveurs

La deuxième catégorie de ceux qui acceptent l’appel à la vérité est celle des meilleurs suiveurs : ce sont ceux qui avancent vers la vérité en voyant le groupe des premiers. Ils n’atteignent pas le même niveau que les premiers sur les plans intellectuel, moral et caractériel. Ils ne peuvent donc prendre eux-mêmes de grandes initiatives et craignent de s’engager sur une voie nouvelle. Ils ne possèdent pas les qualités nécessaires au commandement.

C’est pourquoi le courage et l’héroïsme des hommes qui ont embrassé l’islam avant eux les influencent davantage que la force intellectuelle et probante de l’appel à la vérité. Lorsqu’ils voient un appel à la vérité apparaître, quelques hommes s’avancer courageusement pour l’accepter, progresser avec lui, prendre tous les risques afin de le répandre dans le monde et se préparer à supporter encore ces risques à l’avenir, cela touche leur cœur. Ils commencent alors à éprouver leur courage et leurs forces afin de le soutenir.

Les capacités et les obstacles de ces gens sont de différentes sortes. Leur lutte intérieure demande donc un certain temps. Mais à force de voir les efforts incessants des appelants à la vérité, leur patience et leur fermeté face aux dangers qui se présentent à eux, la couleur de leur cœur finit par devenir claire. Ils sortent alors courageusement du faux, l’un après l’autre, et rejoignent la vérité.

Bien qu’ils deviennent des soutiens de l’appel à la vérité en imitant les premiers, lorsqu’ils le soutiennent, ils le font pleinement. Ils ne manifestent ni faiblesse, ni doute, ni hésitation, ni lâcheté, ni fragilité morale, ni hypocrisie. La raison en est que, s’ils ne sont pas des hommes du premier rang sur les plans intellectuel et moral, ils appartiennent à la deuxième rangée des personnalités élevées.

Ils sont certes influencés par l’ignorance de leur époque à cause de la faiblesse de leur amour-propre, mais la conscience de la vérité qui demeure en eux ne meurt jamais complètement. Aussi longtemps qu’ils tirent le véhicule du système faux, ils le font dans la peine et l’agitation, tout en conservant au fond du cœur le respect de la vérité. Leur attachement au système faux se resserre parfois et s’élargit parfois, mais il ne se rompt jamais entièrement.

Il est certain qu’ils n’ont pas la capacité de lutter contre leur environnement pour le transformer. Ils doivent donc se satisfaire du système ignorant de leur époque. Mais, au fond de cette satisfaction, une douleur demeure cachée. Lorsqu’un appel à la vérité se présente devant eux, cette douleur remonte à la surface. Quand cette souffrance croît au point de dépasser leur capacité d’endurance, ils avancent courageusement sur la voie où ils voient marcher quelques hommes sincères.

Puisque leur venue procède de leur propre volonté et non de la pression d’autrui, et puisque leur démarche répond à l’exigence de leur courage et non à un intérêt secret, ils possèdent une réserve de discernement et de clairvoyance. Celle-ci protège leur foi dans les étapes suivantes et dans les épreuves, et les empêche de trébucher lors des examens les plus grands.

L’appelant à la vérité doit fournir beaucoup d’efforts pour les attirer vers elle. Nous l’avons déjà dit : ils ne sont pas assez avancés intellectuellement pour être conquis sans voir un exemple concret de la vérité, ni assez élevés moralement pour se préparer spontanément à la soutenir. En raison de ces deux faiblesses, l’appelant doit lutter avec eux pendant un certain temps.

Avant tout, ils ont besoin que la vérité leur soit exposée clairement, de sorte qu’aucun de ses aspects ne reste obscur. Il faut dissiper les doutes qui naissent dans leur esprit et s’efforcer, autant que possible, d’écarter ceux que d’autres pourraient y susciter. Leur cœur doit parvenir, intellectuellement, à une pleine certitude de la vérité de l’appel.

Lorsque cela est acquis, il faut leur présenter, afin d’accroître leur courage moral, des exemples d’hommes fermes et héroïques. Ces exemples renforcent leur esprit, dissipent leurs inquiétudes et leurs doutes, et leur montrent comment marcher dans la voie de la vérité même au milieu de circonstances adverses. Ainsi, leur intelligence et leur cœur deviennent tous deux pleinement vivants et éveillés. Puis, si la grâce d’Allah les assiste, ils se préparent à marcher sur la voie de la vérité.

3. Le groupe des faibles de cœur et des hypocrites

Nous réunissons les faibles de cœur et les hypocrites dans une même catégorie uniquement en raison de leur ressemblance extérieure. Quant à leurs intentions et à leurs objectifs, ce sont deux groupes distincts. Nous exposerons donc ici brièvement, séparément, leurs qualités et leurs particularités.

Par faibles de cœur, on entend ceux qui acceptent consciemment la vérité et ont l’intention de vivre conformément à elle, mais dont la volonté et la résolution sont faibles. Malgré la sincérité de leur intention, ils avancent donc d’une manière hésitante sur la voie de la vérité et progressent en trébuchant à chaque pas.

Ces gens tombent souvent, puis se relèvent. Mais chaque fois qu’ils se relèvent après une chute, c’est pour marcher sur la voie de la vérité. Il n’arrive pas qu’après avoir trébuché ils ne se relèvent plus, ou qu’ils se relèvent pour commencer à suivre la voie du faux au lieu de celle de la vérité. Ils reconnaissent leurs erreurs, en ont honte et les regrettent. Par la repentance et la demande incessante de pardon, ils s’efforcent de faire disparaître cette honte.

Ils ne sont pas inférieurs par leur état d’esprit ou leurs intentions. On trouve donc parmi eux de bonnes personnes qui ont le courage d’accepter l’appel dès ses premiers instants, mais, dans les épreuves, la faiblesse de leur volonté se manifeste et ils restent, du début à la fin, dépendants de toutes sortes d’éducation et de réforme. La sourate at-Tawba fait allusion à des gens de cette catégorie :وَآخَرُونَ اعْتَرَفُوا بِذُنُوبِهِمْ خَلَطُوا عَمَلًا صَالِحًا وَآخَرَ سَيِّئًا عَسَى اللَّهُ أَنْ يَتُوبَ عَلَيْهِمْ إِنَّ اللَّهَ غَفُورٌ رَحِيمٌ« Il en est d’autres qui ont reconnu leurs péchés. Ils ont mêlé une bonne œuvre à une autre mauvaise. Il se peut qu’Allah accueille leur repentir. Allah est certes Pardonneur et Miséricordieux. » (verset 102)

Pour faire naître chez ces gens le courage et la fermeté, il faut rechercher attentivement les causes de la faiblesse de leur résolution et de leur volonté, puis s’efforcer de les éliminer. Si ces causes sont d’ordre psychologique ou intellectuel, il faut leur enseigner les attributs particuliers d’Allah, Sa puissance et Sa capacité, Sa sagesse ainsi que Ses lois établies et solidement fondées, selon lesquelles Il agit avec ceux qui avancent avec Lui.

S’ils sont attachés à la convoitise et aux désirs de ce monde, il faut les habituer à dépenser leurs biens dans la voie d’Allah ; cette maladie peut alors disparaître. Si l’amour de la vie et la peur de la mort dominent en eux, il faut leur exposer clairement la venue certaine de la mort ainsi que la bonne destinée de ceux qui suivent la vérité.

Les gens de cette catégorie tirent profit des occasions d’éducation et de formation. Ainsi, même si leur progression est lente à cause de la faiblesse de leur volonté, ils ne restent pas immobiles. Ils cherchent au contraire à avancer en profitant des possibilités d’instruction et de formation. Il est dit à leur sujet :خُذْ مِنْ أَمْوَالِهِمْ صَدَقَةً تُطَهِّرُهُمْ وَتُزَكِّيهِمْ بِهَا وَصَلِّ عَلَيْهِمْ إِنَّ صَلَاتَكَ سَكَنٌ لَهُمْ وَاللَّهُ سَمِيعٌ عَلِيمٌ« Prélève sur leurs biens une aumône par laquelle tu les purifies et les élèves, et prie pour eux. Ta prière est pour eux une quiétude. Allah entend et sait toute chose. » (Sourate at-Tawba, 103)

Le groupe des hypocrites suit l’appel à la vérité jusqu’au niveau de la simple reconnaissance verbale, mais son cœur reste attaché au faux. Il arrive qu’il se joigne à la vérité sous l’effet d’une influence temporaire, puis, lorsque les obstacles, les difficultés et les épreuves commencent, il regrette d’avoir accepté la vérité et désire retourner d’où il vient. Toutefois, par une pudeur artificielle, il reste contraint de demeurer lié à la vérité.

Il arrive aussi que certains entrent dans le camp des gens de vérité avec de mauvaises intentions, afin de chercher une occasion de provoquer des conflits et du désordre. Ils feignent de compatir avec la vérité et de vouloir son bien, mais agissent en réalité comme des agents de ses ennemis. Il arrive encore qu’ils soient impressionnés par la force croissante de la vérité et souhaitent maintenir avec elle une relation extérieure, afin de préserver leurs avantages matériels. Pour ces raisons et d’autres semblables, ils proclament verbalement leur attachement à la vérité et s’efforcent autant que possible de maintenir cette apparence ; mais, à chaque pas, leurs erreurs et leurs méfaits dévoilent leur véritable visage.

C’est par l’intermédiaire de cette catégorie que le travail de l’appelant à la vérité subit les plus grands dommages. Ce groupe d’hypocrites qui, derrière le rideau, se tient sous l’apparence de bienfaiteurs de la vérité est plus dangereux pour le mouvement de la vérité qu’aucun groupe de ses adversaires. Ils feignent d’être des proches tout en travaillant à réaliser les objectifs d’autrui, et le font avec une telle habileté et une telle perfection que personne d’autre ne pourrait les égaler.

Ils répandent parmi le peuple d’innombrables idées fausses contre l’appel et contre celui qui l’enseigne. Comme on les considère comme des membres du groupe et qu’ils parlent en feignant la sincérité et la compassion, les gens deviennent victimes des confusions qu’ils propagent. Ils cherchent constamment à provoquer des divisions dans l’organisation et recueillent soigneusement chaque étincelle, afin de pouvoir, le moment venu, souffler dessus et allumer le feu du conflit et du désordre.

Ils jouent au sein de l’organisation le rôle d’agents de l’armée ennemie. Pour parvenir à leurs fins, ils organisent des réunions et des rassemblements, puis prétendent qu’ils sont tenus au service de la vérité. Afin de s’opposer à la vérité, ils conspirent constamment avec ses ennemis, tout en affirmant publiquement que tout cela est fait pour le bien de la vérité.

Toute parole susceptible de briser l’ardeur et l’enthousiasme des partisans de la vérité leur plaît, et ils prennent un plaisir particulier à la diffuser. À l’inverse, toute parole qui renforce leur courage et leur force devient pour eux une cause d’inquiétude et de désespoir. Sur la voie de la vérité, ils ne voient que danger après danger. Sous prétexte de veiller au bien de l’organisation, ils s’efforcent constamment d’imprimer la peur de ces dangers dans chaque cœur.

Pour dissimuler leur propre lâcheté, ils cherchent, par diverses conspirations, à étouffer chez les autres l’émotion, l’enthousiasme, la bravoure et la disposition au sacrifice. La victoire de la vérité devient pour eux une cause de désespoir ; dans les profondeurs de l’avenir, ils ne voient pour elle que danger et destruction. Sur le plan de l’action, ils sont réduits à néant. C’est pourquoi, afin de préserver leur orgueil au sein de l’organisation, ils recourent à des prétentions sans fondement, à de faux serments et à la calomnie.

Ils regardent chaque succès de la vérité avec hostilité. Si, à Dieu ne plaise, un malheur atteint les partisans de la vérité, ils en éprouvent intérieurement du soulagement.

Puisque ces gens répandent volontairement le désordre, la discorde et la sédition, ils sont rarement capables d’accepter la réforme. Seuls ceux qui ont commis un acte hypocrite parce qu’ils ont été victimes, par inadvertance ou négligence momentanée, des conspirations rusées d’autrui acceptent généralement le processus de réforme. Lorsque la vérité apparaît clairement à ces personnes, elles ont honte de leur erreur, la regrettent et cherchent à corriger leur point de vue.

Mais les démons qui font du méfait leur religion, et qui deviennent pleinement expérimentés et habiles dans cette profession, font échouer toute tentative de réforme et ne sont pas prêts à modifier le moins du monde leur manière de voir.

À l’égard de ces gens, la méthode de l’appelant à la vérité consiste à s’efforcer pleinement de préserver l’organisation de leur sédition. Sa stratégie est de leur permettre de rester ouvertement au sein de l’organisation aussi longtemps que leur instruction, leur formation et leur purification intérieure peuvent être utilisées au service des mêmes objectifs de l’organisation. Dès que cet objectif est atteint, il faut les en séparer et les en exclure sans délai. Ensuite, aucun lien, sous quelque forme que ce soit, ne doit subsister entre eux et l’organisation.

15

Les étapes de l’appel à la vérité

Pour qu’un appel à la vérité parvienne généralement à son ultime étape de réussite, il doit franchir trois étapes : l’appel, l’émigration et le jihâd. Il faut toutefois retenir avec attention le mot « généralement » : ces trois étapes ne sont pas nécessairement indispensables dans chaque cas. À l’époque de la démocratie, il est même possible que la première étape suffise à conduire l’appel à la réussite. Les gens connaissent surtout aujourd’hui les révolutions d’Europe, d’Amérique, de Russie, de Turquie et d’autres pays. Ils pensent donc que les étapes suivies par ces révolutions doivent être suivies par tout mouvement. C’est une conception erronée, née de leur ignorance de l’histoire d’une révolution fondée sur la méthode islamique. La révolution accomplie sous la direction des prophètes et de ceux qui ont suivi leur voie possède des caractéristiques tout à fait différentes. Nous allons donc exposer brièvement les particularités et les exigences de chaque étape.

Première étape : l’appel. Les premiers auxquels l’appel est adressé sont les détenteurs du pouvoir et les dirigeants de la société. Or ces gens se sentent pleinement assurés de leur position et sont absorbés par leurs plaisirs et leur luxe. Celui qui appelle à la vérité met en évidence les défauts de la pensée, de la morale, de la politique et de l’organisation sociale contemporaines, et montre le sort final auquel le système vaincu est destiné. Mais, extérieurement, le véhicule du faux avance rapidement ; il est donc difficile aux contemporains de croire que sa structure est vermoulue et qu’il tombera bientôt dans un précipice. Lorsque les apparences sont favorables, avertir les insouciants des faiblesses internes d’un système n’est pas facile. Ils ne se contentent pas de ne pas voir leurs propres faiblesses et méfaits : ils les présentent comme beauté et perfection, et traitent d’idiots ceux qui les dénoncent.

Leur philosophie ne reconnaît aucune base morale aux choses. Pour eux, le monde est soit le fruit du hasard, soit un mécanisme tournant autour de la force. Les conseils des prédicateurs de la vérité leur paraissent donc dépourvus de sens. La voix d’un pauvre appelant n’atteint d’abord même pas les étages supérieurs de leurs palais ; si elle les atteint, ils la déclarent intempestive et feignent de ne pas l’entendre. Ils ne perçoivent aucun défaut dans leur pensée ni dans leur mode de vie. Si, après de nombreuses exhortations, l’un d’eux s’éveille et est touché par une parole, l’orgueil peut l’empêcher d’admettre la vérité, ou bien l’égoïsme et le culte de l’intérêt peuvent l’en détourner.

Les personnes de saine nature, en revanche, sont touchées par l’appel. Elles se détournent du système faux contemporain ou, au minimum, cessent d’entretenir avec lui des intérêts particuliers. Elles avancent pour accepter l’appel de la religion. La plupart sont matériellement faibles, ne recherchent ni le pouvoir ni la sauvegarde de privilèges, et ne sont pas attachées aveuglément à l’ordre social existant. Leur cœur n’est pas complètement mort : il lui reste un souffle de vie, qui peut reprendre au moindre choc. Les premiers à avancer sont généralement les jeunes énergiques. Le Coran mentionne que les premiers à croire à l’appel de Moïse furent un groupe de jeunes gens ; il en fut de même, pour l’essentiel, au début de la mission du Messager d’Allah. La jeunesse porte l’enthousiasme, le courage et une délicate dignité naturelle. Elle est peu sensible à l’opposition et accorde peu d’importance aux intérêts. Lorsqu’elle reconnaît la vérité d’une parole, elle ne craint ni les dangers ni les pertes de biens et de vies ; les épreuves, au lieu de refroidir son ardeur, l’intensifient.

Au début de l’appel, les épreuves des partisans de la vérité ne viennent pas encore des gouvernants, qui ignorent l’appel et celui qui le proclame. Les obstacles surgissent de l’entourage immédiat : conflits entre père et fils, mère et fille, frères, oncle et neveu, époux et épouse, maître et serviteur, professeur et élève. Le père use de toutes les pressions pour empêcher son fils d’accepter la vérité : il lui rappelle ses droits et ses sacrifices, sa pauvreté et sa vieillesse, ses devoirs envers la famille, les malheurs à venir, les pertes du foyer et la menace de l’expulser ou de le priver de son héritage. Ainsi commence la persécution. Le but est de le détourner de sa résolution ou de le faire revenir après qu’il a accepté.

La même attitude se retrouve chez la mère envers sa fille, le frère envers son frère, l’oncle envers son neveu, l’épouse envers son mari, le maître envers son serviteur et le professeur envers son élève. Chacun exploite l’autorité qu’il possède pour empêcher l’autre d’accepter la vérité, allant jusqu’à exiger qu’il adore le faux adopté par la famille et se rebelle contre le plus grand des ayants droit, Allah.

La sourate al-‘Ankabût expose ces obstacles et donne les orientations fondamentales permettant de les surmonter. Allah éprouve les partisans de la vérité afin de distinguer les sincères des menteurs. Ils ne doivent donc ni se lasser ni douter, mais affronter l’épreuve avec patience et sérénité, certains que la réussite vient après le franchissement de cette étape.الم () أَحَسِبَ النَّاسُ أَنْ يُتْرَكُوا أَنْ يَقُولُوا آمَنَّا وَهُمْ لَا يُفْتَنُونَ () وَلَقَدْ فَتَنَّا الَّذِينَ مِنْ قَبْلِهِمْ فَلَيَعْلَمَنَّ اللَّهُ الَّذِينَ صَدَقُوا وَلَيَعْلَمَنَّ الْكَاذِبِينَ« Alif-Lâm-Mîm. Les gens pensent-ils qu’on les laissera dire : “Nous croyons”, sans les éprouver ? Nous avons certes éprouvé ceux qui vécurent avant eux ; Allah distinguera certainement les véridiques des menteurs. » (Sourate al-‘Ankabût, 1-3)

Une orientation fondamentale est ensuite donnée au sujet des obstacles opposés aux partisans de la vérité par leurs parents. Elle s’applique également aux situations où ceux qui entravent la vérité occupent une position comparable à celle des parents.وَوَصَّيْنَا الْإِنْسَانَ بِوَالِدَيْهِ حُسْنًا وَإِنْ جَاهَدَاكَ لِتُشْرِكَ بِي مَا لَيْسَ لَكَ بِهِ عِلْمٌ فَلَا تُطِعْهُمَا« Nous avons recommandé à l’homme la bonté envers ses père et mère. Mais s’ils te pressent de M’associer ce dont tu n’as aucune connaissance, ne leur obéis pas. » (Sourate al-‘Ankabût, 8)

Le droit d’Allah étant supérieur à celui des parents, il n’est pas permis de tenir compte de l’opposition de ces derniers lorsqu’il s’agit d’obéir à Allah. Le texte répond aussi aux demandes émouvantes que les parents et les anciens adressent habituellement aux jeunes : « Suivez notre conseil. Si vous estimez que nous sommes dans l’erreur, nous assumerons nous-mêmes le châtiment et la récompense ; vous n’en porterez aucune responsabilité. »وَقَالَ الَّذِينَ كَفَرُوا لِلَّذِينَ آمَنُوا اتَّبِعُوا سَبِيلَنَا وَلْنَحْمِلْ خَطَايَاكُمْ وَمَا هُمْ بِحَامِلِينَ مِنْ خَطَايَاهُمْ مِنْ شَيْءٍ إِنَّهُمْ لَكَاذِبُونَ(12)وَلَيَحْمِلُنَّ أَثْقَالَهُمْ وَأَثْقَالًا مَعَ أَثْقَالِهِمْ وَلَيُسْأَلُنَّ يَوْمَ الْقِيَامَةِ عَمَّا كَانُوا يَفْتَرُونَ« Les mécréants disent aux croyants : “Suivez notre voie et nous porterons vos fautes.” Mais ils ne porteront rien de leurs fautes ; ils mentent certainement. Ils porteront leurs propres fardeaux et d’autres fardeaux avec les leurs, et ils seront interrogés, le Jour de la Résurrection, au sujet de leurs mensonges. » (Sourate al-‘Ankabût, 12-13)

Après ces orientations, sont donnés les exemples de Noé, d’Abraham et de Loth, paix sur eux. Leur conduite montre clairement l’attitude qu’un serviteur de la vérité doit adopter face à l’opposition de ses proches les plus chers. Pour la vérité, il doit savoir se libérer de l’attachement familial et du favoritisme. Les liens les plus chers sont ceux du fils, des parents et de l’épouse. Noé a endurci son cœur devant la désobéissance de son fils ; Abraham a rompu avec son père au nom de la vérité ; Loth a abandonné son épouse. Si de tels liens ont dû être rompus pour la vérité, que dire des autres liens, moins forts en amour et en honneur ?

Il est aussi expliqué que celui qui abandonne sa famille et ses biens pour l’amour de la vérité, et qui met sa vie en jeu, reçoit d’Allah une compensation. Ce qu’il perd ici-bas lui est rendu plusieurs fois, et d’innombrables bienfaits lui sont réservés dans l’au-delà. C’est pourquoi Allah mentionne l’émigration d’Abraham et sa récompense en ces termes :وَوَهَبْنَا لَهُ إِسْحَاقَ وَيَعْقُوبَ وَجَعَلْنَا فِي ذُرِّيَّتِهِ النُّبُوَّةَ وَالْكِتَابَ وَآتَيْنَاهُ أَجْرَهُ فِي الدُّنْيَا وَإِنَّهُ فِي الْآخِرَةِ لَمِنَ الصَّالِحِينَ« Nous lui avons donné Isaac et Jacob, et Nous avons établi dans sa descendance la prophétie et le Livre. Nous lui avons accordé sa récompense ici-bas, et dans l’au-delà il sera certainement parmi les vertueux. » (Sourate al-‘Ankabût, 27)

Ce qui rend le plus lâche face à l’entourage est la détresse financière. Rompre, pour la vérité, les liens fondés sur l’amour est déjà un acte courageux ; mais même celui qui franchit cette épreuve doit encore se détacher d’un milieu dont il dépend matériellement et au-delà duquel le monde lui est inconnu. Pour dissiper cette crainte, la sourate al-‘Ankabût enseigne qu’il faut accomplir le droit du culte d’Allah, même au prix de l’abandon du foyer et des biens. Celui qui quitte sa maison pour servir Allah ne trouvera pas la terre d’Allah étroite. S’il meurt sur cette voie, les bienfaits du Paradis lui sont réservés ; s’il reste vivant, pourquoi craindrait-il sa subsistance ? Aucun animal ne porte avec lui sa nourriture, pourtant Allah pourvoit à chaque créature où qu’elle se trouve. L’être humain ayant auprès d’Allah une valeur supérieure, Il ne le privera pas de sa subsistance.يَا عِبَادِيَ الَّذِينَ آمَنُوا إِنَّ أَرْضِي وَاسِعَةٌ فَإِيَّايَ فَاعْبُدُونِ () كُلُّ نَفْسٍ ذَائِقَةُ الْمَوْتِ ثُمَّ إِلَيْنَا تُرْجَعُونَ () وَالَّذِينَ آمَنُوا وَعَمِلُوا الصَّالِحَاتِ لَنُبَوِّئَنَّهُمْ مِنَ الْجَنَّةِ غُرَفًا تَجْرِي مِنْ تَحْتِهَا الْأَنْهَارُ خَالِدِينَ فِيهَا نِعْمَ أَجْرُ الْعَامِلِينَ () الَّذِينَ صَبَرُوا وَعَلَى رَبِّهِمْ يَتَوَكَّلُونَ () وَكَأَيِّنْ مِنْ دَابَّةٍ لَا تَحْمِلُ رِزْقَهَا اللَّهُ يَرْزُقُهَا وَإِيَّاكُمْ وَهُوَ السَّمِيعُ الْعَلِيمُ () وَلَئِنْ سَأَلْتَهُمْ مَنْ خَلَقَ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضَ وَسَخَّرَ الشَّمْسَ وَالْقَمَرَ لَيَقُولُنَّ اللَّهُ فَأَنَّى يُؤْفَكُونَ () اللَّهُ يَبْسُطُ الرِّزْقَ لِمَنْ يَشَاءُ مِنْ عِبَادِهِ وَيَقْدِرُ لَهُ إِنَّ اللَّهَ بِكُلِّ شَيْءٍ عَلِيمٌ« Ô Mes serviteurs qui avez cru, Ma terre est vaste ; adorez-Moi donc. Toute âme goûtera la mort, puis vous serez ramenés vers Nous. Ceux qui croient et accomplissent de bonnes œuvres, Nous les installerons dans les hauts appartements du Paradis sous lesquels coulent les ruisseaux ; ils y demeureront éternellement. Quelle excellente récompense pour ceux qui œuvrent, ceux qui patientent et placent leur confiance en leur Seigneur ! Combien de créatures ne portent pas leur provision : Allah les nourrit, ainsi que vous. Il est Celui qui entend et qui sait. Si tu leur demandes qui a créé les cieux et la terre et soumis le soleil et la lune, ils diront certainement : “Allah.” Comment peuvent-ils alors être détournés ? Allah dispense largement la subsistance à qui Il veut parmi Ses serviteurs et la mesure pour qui Il veut. Allah connaît toute chose. » (Sourate al-‘Ankabût, 56-62)

Ceux qui restent fermes dans le combat contre leur entourage et ne tiennent aucun compte de leurs liens de sang recherchent naturellement la compagnie de personnes qui, bien qu’elles ne leur soient pas apparentées, partagent leurs idées et leurs œuvres et affrontent comme eux leur milieu au nom de la vérité. L’être humain ne peut vivre seul. Lorsqu’il se détache de ses anciennes relations, il s’efforce donc d’en établir de nouvelles. C’est un besoin naturel et une condition de son développement. Plus le conflit avec l’ancien entourage s’intensifie, plus les liens entre les partisans de la vérité se renforcent. Ils finissent par former dans la société une société et une famille distinctes, puis leur existence devient perceptible comme celle d’une organisation ; l’ordre contemporain commence alors à subir leur influence.

À ce stade, les dirigeants qui jusque-là les ignoraient comprennent que ce qu’ils prenaient pour la folie de quelques individus est une réalité importante. Ils craignent pour le système dont ils sont les porte-drapeaux et commencent à organiser la répression. Toutes les méthodes de persécution sont employées : bûcher, épée, scie, bêtes féroces, sables brûlants, prison et exil. Bien que le monde moderne reconnaisse en principe la liberté de pensée, l’histoire n’a probablement pas changé pour ceux qui veulent soustraire tous les domaines de la vie à la domination de Satan et les placer sous l’obéissance à Allah. Les partisans de la vérité doivent donc encore être prêts à affronter les épreuves autrefois subies par leurs prédécesseurs.أَمْ حَسِبْتُمْ أَنْ تَدْخُلُوا الْجَنَّةَ وَلَمَّا يَأْتِكُمْ مَثَلُ الَّذِينَ خَلَوْا مِنْ قَبْلِكُمْ مَسَّتْهُمُ الْبَأْسَاءُ وَالضَّرَّاءُ وَزُلْزِلُوا حَتَّى يَقُولَ الرَّسُولُ وَالَّذِينَ آمَنُوا مَعَهُ مَتَى نَصْرُ اللَّهِ أَلَا إِنَّ نَصْرَ اللَّهِ قَرِيبٌ« Pensez-vous entrer au Paradis sans subir les épreuves de ceux qui vécurent avant vous ? Ils furent touchés par la misère et l’adversité, et furent tellement secoués que le Messager et ceux qui croyaient avec lui s’écrièrent : “Quand viendra le secours d’Allah ?” Certes, le secours d’Allah est proche. » (Sourate al-Baqara, 214)

Cette période est très dure pour les partisans de la vérité. Mais s’ils avancent fermement et restent attachés à leur appel et à leurs convictions malgré les persécutions, leur force morale finit par pénétrer le cœur même de leurs adversaires. Leur organisation et leur doctrine créent dans la pensée contemporaine la possibilité d’un compromis ; même ceux qui refusaient d’entendre le nom de cet appel cherchent alors une voie moyenne. Mais aucun compromis n’est possible sur les principes. Les partisans de la vérité doivent donc refuser autant les persécutions que les propositions qui altèrent leur doctrine. C’est à cette étape que furent révélés les versets suivants :وَإِذَا تُتْلَى عَلَيْهِمْ آيَاتُنَا بَيِّنَاتٍ قَالَ الَّذِينَ لَا يَرْجُونَ لِقَاءَنَا ائْتِ بِقُرْآنٍ غَيْرِ هَذَا أَوْ بَدِّلْهُ قُلْ مَا يَكُونُ لِي أَنْ أُبَدِّلَهُ مِنْ تِلْقَاءِ نَفْسِي إِنْ أَتَّبِعُ إِلَّا مَا يُوحَى إِلَيَّ إِنِّي أَخَافُ إِنْ عَصَيْتُ رَبِّي عَذَابَ يَوْمٍ عَظِيمٍ« Lorsque Nos versets clairs leur sont récités, ceux qui n’espèrent pas Notre rencontre disent : “Apporte-nous un autre Coran que celui-ci, ou modifie-le.” Dis : “Il ne m’appartient pas de le modifier de mon propre chef. Je ne suis que ce qui m’est révélé. Je crains, si je désobéis à mon Seigneur, le châtiment d’un jour immense.” » (Sourate Yûnus, 15)

Pour déraciner cette demande des partisans du faux, la doctrine de la vérité est de nouveau exposée par la bouche du Prophète, afin de fermer totalement la porte au compromis :قُلْ يَا أَيُّهَا النَّاسُ إِنْ كُنْتُمْ فِي شَكٍّ مِنْ دِينِي فَلَا أَعْبُدُ الَّذِينَ تَعْبُدُونَ مِنْ دُونِ اللَّهِ وَلَكِنْ أَعْبُدُ اللَّهَ الَّذِي يَتَوَفَّاكُمْ وَأُمِرْتُ أَنْ أَكُونَ مِنَ الْمُؤْمِنِينَ () وَأَنْ أَقِمْ وَجْهَكَ لِلدِّينِ حَنِيفًا وَلَا تَكُونَنَّ مِنَ الْمُشْرِكِينَ« Dis : “Ô gens, si vous êtes dans le doute au sujet de ma religion, sachez que je n’adore pas ceux que vous adorez en dehors d’Allah ; j’adore plutôt Allah, Celui qui vous fera mourir. Il m’a été ordonné d’être parmi les croyants et d’orienter mon visage avec droiture vers la religion, sans jamais être parmi les associateurs.” » (Sourate Yûnus, 104-105)

Ce genre de proposition de compromis influence parfois certains partisans de la vérité. Sous l’effet d’une conception erronée, ils voient un bien dans une entente modérée. Pour remédier à cette faiblesse, le conseil suivant est donné :فَلَعَلَّكَ تَارِكٌ بَعْضَ مَا يُوحَى إِلَيْكَ وَضَائِقٌ بِهِ صَدْرُكَ أَنْ يَقُولُوا لَوْلَا أُنْزِلَ عَلَيْهِ كَنْزٌ أَوْ جَاءَ مَعَهُ مَلَكٌ إِنَّمَا أَنْتَ نَذِيرٌ وَاللَّهُ عَلَى كُلِّ شَيْءٍ وَكِيلٌ ()أَمْ يَقُولُونَ افْتَرَاهُ قُلْ فَأْتُوا بِعَشْرِ سُوَرٍ مِثْلِهِ مُفْتَرَيَاتٍ وَادْعُوا مَنِ اسْتَطَعْتُمْ مِنْ دُونِ اللَّهِ إِنْ كُنْتُمْ صَادِقِينَ () فَإِلَّمْ يَسْتَجِيبُوا لَكُمْ فَاعْلَمُوا أَنَّمَا أُنْزِلَ بِعِلْمِ اللَّهِ وَأَنْ لَا إِلَهَ إِلَّا هُوَ فَهَلْ أَنْتُمْ مُسْلِمُونَ () مَنْ كَانَ يُرِيدُ الْحَيَاةَ الدُّنْيَا وَزِينَتَهَا نُوَفِّ إِلَيْهِمْ أَعْمَالَهُمْ فِيهَا وَهُمْ فِيهَا لَا يُبْخَسُونَ« Demeure droit comme il t’a été ordonné, ainsi que ceux qui se sont repentis avec toi. Ne transgressez pas. Il voit parfaitement ce que vous faites. Ne vous inclinez pas vers les injustes, sinon le Feu vous toucherait ; vous n’auriez alors aucun protecteur en dehors d’Allah et vous ne seriez pas secourus. Accomplis la prière aux deux extrémités du jour et durant certaines heures de la nuit. Les bonnes œuvres effacent les mauvaises. Voilà un rappel pour ceux qui se souviennent. Sois patient : Allah ne fait pas perdre la récompense des bienfaisants. » (Sourate Hûd, 112-115)

Lorsque les partisans de la vérité franchissent cette étape avec succès sans modifier leur appel sous l’effet de la peur ou des offres de trêve, les dirigeants élaborent une nouvelle stratégie : séduire les chefs de l’appel par les richesses, les hautes fonctions et une pleine participation aux intérêts du système, en échange d’une modification qui rendrait l’appel moins dérangeant. Pour les partisans de la vérité, cette tentation brillante est plus dangereuse que les persécutions physiques. L’imam Ahmad ibn Hanbal, qu’Allah lui fasse miséricorde, ne craignit pas les coups reçus à cause de la doctrine du Coran créé. Mais lorsque le souverain abandonna les coups et commença à lui offrir honneurs et cadeaux, il déclara que ces récompenses lui semblaient plus pénibles que les coups.

La tentation des biens de ce monde est souvent plus dure que la mort. Des hommes capables de briser des chaînes de fer portent pourtant avec avidité les chaînes d’or et d’argent comme des ornements. Ceux que les menaces ne peuvent ébranler sont parfois dispersés par le désir et la séduction. Le meilleur modèle, dans cette épreuve, est la vie du Messager d’Allah. Les Quraysh lui proposèrent richesse, mariage et direction du peuple s’il cessait son appel et renonçait à la religion des ancêtres. Il ne répondit pas à leurs offres, mais leur récita des versets du Coran qui réaffirmaient le but de sa mission.

Quand les prédicateurs de la vérité franchissent cette étape, l’appel et l’établissement de la preuve arrivent à leur terme. Ceux qui gardent une conscience morale acceptent la vérité ou l’accueillent intérieurement en attendant l’occasion de la déclarer. Les adversaires, désespérant de la faire taire, décident alors de l’anéantir entièrement. C’est à ce stade qu’Abraham fut jeté dans le feu, que Moïse fut menacé de mort et que Jésus fut menacé de crucifixion. Les chefs qurayshites se réunirent à Dâr al-Nadwa et décidèrent finalement que des hommes de chaque clan frapperaient ensemble le Prophète afin que les Banû Hâshim ne puissent venger son meurtre.

Lorsque la sécurité des prédicateurs n’est plus assurée dans leur propre peuple, l’appel entre dans l’étape de la rupture et de l’émigration.

Deuxième étape : la rupture et l’émigration. Elle commence lorsque l’appel a extrait de son milieu tout ce qui pouvait accepter la vérité et que la société ne conserve plus que la lie. Ceux qui possèdent la moindre aptitude deviennent partisans de la vérité ; ceux dont le cœur est mort atteignent l’extrême de la haine et se consacrent à l’anéantissement de l’appel. Lorsque les prédicateurs ne peuvent même plus respirer dans leur milieu, ils en déclarent la rupture et se déplacent vers un lieu où ils peuvent vivre selon leur doctrine ou, au moins, préserver leur foi.

Pour les prophètes, le moment et le lieu de l’émigration sont fixés par Allah au moyen du rêve ou de la révélation. Ils restent parmi leur peuple jusqu’à l’accomplissement de la mission et de la preuve décisive ; ils ne peuvent partir sans autorisation. Jonas quitta son peuple avant le moment prescrit, et Allah le renvoya afin qu’il achève sa mission. Cette fois, la majorité de son peuple crut.

Pour les autres prédicateurs, le moment de l’émigration doit être déterminé par leur effort d’interprétation. L’émigration n’est pas une condition indispensable de tout appel : elle dépend du besoin et des circonstances. Tant qu’un appel peut être exposé sans obstacle à un peuple, il n’est pas permis de partir, même si toute une vie s’y consume et même si personne n’accepte le message. Les résistances ordinaires ne suffisent pas non plus à justifier le départ ; les prophètes ont persévéré avec patience. Mais lorsque le peuple décide collectivement d’exterminer les partisans de la vérité ou de les expulser, la rupture et l’émigration deviennent permises.

L’émigration des prédicateurs n’est pas une fuite ordinaire d’un peuple vers un autre : elle va du faux vers la vérité. Il faut donc évaluer à la fois la capacité du milieu quitté à recevoir la vérité et celle du milieu recherché à l’aimer. Le lieu d’émigration doit être favorable à l’appel et à son objectif ; il peut être un désert stérile, une terre fertile ou une autre région du pays. Le véritable succès ne dépend pas des estimations humaines, mais de la direction d’Allah. Si les semeurs de vérité sont prêts à l’arroser de leurs larmes et de leur sang, elle ne sera pas perdue : si une terre la refuse, une autre l’accueillera.

L’émigration ne vise pas seulement à échapper aux persécutions. Elle permet aux partisans de la vérité de réaliser extérieurement leur rupture intérieure avec le faux, de réveiller les dernières consciences de leur peuple, de distinguer les sincères des hypocrites et de former, dans un milieu libre et pur, une communauté organisée capable de bâtir une civilisation juste. Une doctrine ne révèle pleinement sa beauté et sa force que lorsqu’elle prend la forme d’un système de vie. Alors l’appel se développe rapidement, tandis que le faux, privé de ses racines et du soutien de la vérité, dépérit progressivement.

Après l’émigration, le faux est soit détruit par un châtiment divin, soit combattu par les croyants jusqu’à ce qu’il se soumette à la vérité. Dans les deux cas, la victoire de la vérité devient inévitable. Les prophètes et les communautés guidées sous leur direction constituent, pour le faux de leur époque, un tribunal divin qui tranche avec justice. Après cette étape, l’appel entre dans la troisième : le jihâd et la guerre.

Troisième étape : le jihâd. Le combat ne commence qu’après la transmission du message, l’établissement de la preuve et l’émigration. La guerre islamique obéit à des conditions précises. Avant leur accomplissement, il n’est pas permis de prendre les armes ni de verser le sang ; agir précipitamment serait une source de corruption et pourrait entraîner une responsabilité devant Allah.

La première condition est de transmettre pleinement la vérité à ceux contre lesquels la guerre sera déclarée. Les guerres défensives constituent une exception : toute personne peut repousser une attaque contre sa vie, ses biens ou son honneur, et celui qui meurt en se défendant est martyr. En revanche, la guerre offensive ne peut commencer avant l’accomplissement de la transmission.

Cette transmission peut se faire par un prophète ou par des hommes vertueux. Le prophète accomplit la preuve de la manière la plus complète : il possède la meilleure moralité, une noblesse reconnue, une parole claire, une doctrine fondée sur la raison, et transforme concrètement la vie de ses compagnons. Après l’établissement de la preuve prophétique, les négateurs sont soit détruits par un châtiment divin, soit combattus jusqu’à ce qu’ils acceptent la religion d’Allah.

Les hommes vertueux ne possèdent pas les mêmes moyens ni l’infaillibilité des prophètes. Leur combat vise donc à établir la justice et la paix et à retirer le pouvoir politique à ceux qui l’utilisent pour nuire aux serviteurs d’Allah ; ils doivent s’arrêter une fois cet objectif atteint. C’est le modèle suivi à l’époque des Compagnons : ils proposaient l’islam, la soumission à l’État islamique avec un impôt déterminé, ou la guerre.

La deuxième condition est que la guerre soit dirigée par des hommes vertueux, croyant pleinement au but du jihâd. Une armée islamique ne peut être composée de mercenaires ; elle doit rassembler des croyants qui combattent pour Allah et pour l’établissement de la vérité. La troisième condition est la direction d’un émir disposant d’une autorité effective et légitime sur sa communauté, capable d’y appliquer la Loi et n’étant soumis à aucune puissance autre qu’Allah. Les prophètes ne déclarèrent pas la guerre avant d’avoir émigré, organisé leurs partisans et établi une autorité indépendante.

La quatrième condition est l’acquisition de la force. Une organisation sincère l’obtient naturellement lorsqu’elle réunit les trois premières conditions ; ses membres apportent les compétences, les ressources et les moyens nécessaires. Toutefois, une guerre offensive sans force suffisante serait une destruction volontaire.

Ces conditions montrent pourquoi la guerre ne vient qu’après l’appel et l’émigration. Ce n’est qu’alors que les adversaires apparaissent clairement et que l’organisation devient réellement apte à établir la justice et l’ordre par la force. Ceux qui ignorent la méthode des prophètes et se laissent guider uniquement par les méthodes révolutionnaires ordinaires devraient réfléchir à la sagesse, à l’utilité et aux conséquences de ces étapes.

-:Fin:-