Introduction

Le shaykh al-Islam, l’imam Taqi al-Din Ahmad ibn Taymiyya, qu’Allah lui fasse miséricorde, fut un homme qui façonna son époque. Plus d’un millénaire après l’Hégire du Prophète, les impuretés qui s’étaient mêlées au courant limpide de la source de la prophétie, il les débarrassa de leur souillure au terme de longs efforts, de luttes et de dévotion. La renommée de son savoir s’étendit de Kairouan, dans le lointain Maghreb, jusqu’à Canton, en Chine, à l’est. L’influence de son œuvre réformatrice submergea également ces régions.

Aux VIIe et VIIIe siècles de l’Hégire, Ibn Taymiyya était le nom même d’une lutte incessante. Il lutta contre le shirk et les innovations religieuses. Il lutta contre l’injustice et le mensonge, contre l’oppression et la persécution. Au son de sa voix courageuse et ferme, même le cœur des puissances royales les plus redoutables tremblait. Sur les conseils de gens malfaisants, le pouvoir royal tout-puissant le jeta derrière des portes de fer. Même en prison, il continua d’écrire à une vitesse extraordinaire. Les murs de la prison ne purent faire obstacle à l’expression de sa vérité sans mélange. Ses adversaires voulurent le réduire en cendres dans le feu de leur haine. Cette fois, sur ordre du roi, on lui confisqua ses livres, ses cahiers, ses plumes, son encrier et tout le reste ; pourtant, il ne céda pas. Il rassembla des morceaux de papier déchirés et continua d’y écrire avec du charbon. Ainsi, ce soldat intrépide de la vérité poursuivit sa lutte contre le mensonge jusqu’à sa mort.

Les soixante-sept années de sa vie furent le récit de la défaite honteuse du mensonge et du faux, de l’injustice et de la fausseté. La plume acérée d’Ibn Taymiyya continue encore aujourd’hui d’écrire l’histoire de la défaite du mensonge et du faux.

Le Coran et la Sunna sont les deux sources fondamentales de la connaissance véritable de l’islam. L’imam Ibn Taymiyya rattacha de nouveau toutes les branches du savoir islamique à ces deux sources originelles. Il mobilisa pour cela toutes ses compétences savantes et toutes ses facultés intellectuelles. Sur cette voie, il ne prêta pas la moindre attention au regard menaçant d’un souverain tyrannique ou d’un adversaire doté d’un pouvoir immense. Sa lutte et sa dévotion intrépides pour la vérité continueront à donner une force vitale à cette communauté jusqu’au Jour de la Résurrection.

Un sage tel qu’Ibn Taymiyya ne naît qu’une fois par millénaire, et sa disparition ne survient pas même après mille ans.

On peut dire qu’il n’existe pratiquement aucune étude détaillée, en langue bengalie, de la vie combative de ce grand sage. J’ai simplement rassemblé ici mes écrits publiés sur la vie et l’œuvre de ce grand penseur sous le titre « Dans la lutte des soldats, l’histoire demeure impérissable ». L’activité de tajdid de l’imam mérite une étude encore plus détaillée. Mais, craignant d’accroître le volume de l’ouvrage, je me suis abstenu d’aller plus loin dans cette direction. Toutefois, une image générale de la vie de l’imam et de son œuvre réformatrice se dégage ici. Même si le lectorat en tire un léger bénéfice, je considérerai que mon travail n’aura pas été vain.

Je demande cependant aux lecteurs que, lorsqu’ils examineront la vie et l’œuvre d’un réformateur islamique, ils accordent toute l’importance voulue à une perspective islamique complète. Qu’ils ne considèrent pas cette étude comme une simple analyse théorique et factuelle, mais qu’ils s’efforcent de s’identifier à l’action de l’imam. C’est ainsi qu’il leur sera plus facile de tirer profit de cette étude.

Abdul Mannan Talib
180, Shantibag, Dacca.

Contexte : le monde musulman ravagé par l’invasion tatare

La terreur tatare des musulmans

Dans la première moitié du VIIe siècle de l’Hégire, le mot « Tatare » était, pour les musulmans, le symbole de la peur et de la terreur. Après avoir subi défaite sur défaite aux mains des Tatars, les musulmans en étaient venus à croire que les Tatars étaient invincibles. Un proverbe circulait en arabe : « Iza qila laka innat-Tatara inhuzimu fala tusaddiqu » — si l’on te dit que les Tatars ont été vaincus, ne le crois pas.

Les coups que les Tatars infligèrent aux musulmans leur avaient en réalité été destinés par Allah. Depuis plusieurs centaines d’années, ils négligeaient l’accomplissement de leurs devoirs envers la religion. Ils couraient aveuglément derrière les plaisirs, le luxe et les convoitises terrestres. La désunion, les divisions et les conflits internes avaient détruit la cohésion de leur religion et de leur communauté ; surtout, ils avaient commencé à suivre une voie totalement opposée à la mission qui leur avait été confiée d’établir la justice dans le monde et d’extirper l’injustice. Dès lors, que pouvait-on attendre d’autre, de la part d’Allah, qu’un châtiment aussi terrible ?

Ce châtiment infligé aux musulmans commença en l’an 616 de l’Hégire. Il se poursuivit sans interruption pendant près de quarante ans. On aurait dit qu’ils étaient broyés et réduits en poussière sous un rouleau compresseur.

En 616 de l’Hégire, sous le règne du sultan Ala al-Din Khwarazm Shah, Gengis Khan lança pour la première fois une attaque contre les frontières de l’État islamique. La première victime de l’invasion fut la ville historique de Boukhara. Boukhara fut réduite à un amas de ruines. Pas un seul habitant de la ville ne put s’enfuir vivant. Toutes les maisons furent brûlées et réduites en cendres. Ensuite, la ville de Samarcande fut incendiée. Tous ses habitants furent massacrés. Puis les villes, grandes et petites, subirent le même sort. Hamadan, Qazvin, Ray, Zanjan, Merv, Nishapur et d’autres villes se transformèrent l’une après l’autre en champs de ruines.

À cette époque, dans la partie orientale du monde islamique, le Khwarazm Shah était le seul dirigeant puissant. Après qu’il eut perdu sa capacité de résistance, les autres petits souverains ne purent pas tenir sur le champ de bataille, ne serait-ce qu’un instant. Pourtant, après Ala al-Din Khwarazm Shah, son fils Jalal al-Din Khwarazm Shah continua de combattre les Tatars. Mais sa situation finit elle aussi par atteindre son point extrême. Subissant défaite sur défaite au combat, ses troupes et ses amis l’abandonnèrent. Les Tatars restèrent à ses trousses comme son ombre. Finalement, par peur des Tatars, il mourut sur une île inconnue, accompagné seulement de quelques fidèles serviteurs.

La terreur tatare s’était répandue parmi les musulmans à tel point que, lorsqu’un musulman voyait un Tatare, il croyait que son ange de la mort, Azraël, était arrivé. Il arrivait souvent qu’un seul Tatare entre dans une ruelle et tue à lui seul cent musulmans. Aucun d’entre eux n’avait le courage de prononcer le moindre mot contre ce Tatare. Un jour même, une Tatare déguisée en homme entra dans une maison et se mit à tuer tous ses occupants les uns après les autres. On aurait dit que tous se préparaient depuis longtemps uniquement à tendre le cou pour accueillir la mort. Soudain, l’un d’eux reprit ses esprits : « Mais ce n’est qu’une fille tatare ! » D’un seul coup d’épée, il l’abattit.

Voici encore un récit provenant d’une autre ville. Un Tatare entra dans une maison et captura un musulman. Il n’avait pas d’épée sur lui. Il prit donc une pierre qui se trouvait dans la maison et y appuya la tête du musulman. Il lui ordonna : « Je vais immédiatement aller chercher une épée au marché pour te tuer. Tu resteras exactement dans cette position. Gare à toi si tu bouges, ne serait-ce qu’un peu. » Sur ces mots, le Tatare partit au marché. Mais le musulman, à demi-mort de terreur, ne songea même pas à s’enfuir. Il continua de garder la tête posée de la même manière sur le billot. Ainsi, quelque temps plus tard, le Tatare revint du marché avec une arme et, tranquillement, trancha la gorge du musulman.

Cette peur incroyable des Tatars parmi les musulmans était une réalité brûlante de cette époque. Les musulmans d’aujourd’hui seront certainement stupéfaits en entendant cela. Et pas seulement ceux d’aujourd’hui : à cette époque même, une fois la terreur tatare diminuée, les musulmans se demandèrent avec une profonde stupeur ce qui leur était arrivé. Pourquoi étaient-ils devenus des morts-vivants ? En réalité, lorsque la crainte d’Allah disparaît du cœur des musulmans, ils se mettent à craindre toute chose dans le monde. Mais lorsqu’ils sont pénétrés de la crainte d’Allah, même s’ils ne sont que de simples moudjahidines d’un petit pays sous-développé comme l’Afghanistan, ils apprennent à mépriser une superpuissance du monde moderne telle que la Russie.

 

Les Tatars, symbole de destruction

Les Tatars ne se sont pas contentés de tuer les musulmans et de piller leurs biens ; ils ont également détruit les mosquées, les madrasas et les bibliothèques. C’étaient des tribus barbares d’Asie centrale. Ils n’avaient aucun rapport avec l’instruction, la civilisation ou la culture. C’est pourquoi ils se livrèrent à une frénésie bestiale visant à détruire la civilisation et la culture musulmanes. Dans toute l’histoire de l’islam, les musulmans n’avaient jamais été confrontés à une situation aussi humiliante. En relatant les récits de la tyrannie, des persécutions et des destructions infligées par les Tatars, la plume des historiens musulmans de cette époque tremblait. L’historien Ibn al-Athîr a écrit :
Il n’existe aucun précédent d’une catastrophe d’une telle ampleur dans l’histoire du monde. Cet événement concerne tous les êtres humains, mais il concerne tout particulièrement les musulmans. Si quelqu’un affirme qu’un événement de cette nature ne s’est jamais produit dans le monde, depuis Adam — paix sur lui — jusqu’à aujourd’hui, il ne fait nullement une fausse déclaration. —– Cette barbarie n’a épargné personne. Ils ont tué les femmes, les enfants, les hommes et les vieillards, sans distinction. Ils éventraient les femmes enceintes d’un coup d’épée, puis découpaient en morceaux le bébé prématuré qui sortait de leur ventre.
À cette époque, la fitna tatare était devenue une cause de terreur non seulement pour les musulmans, mais pour les habitants du monde entier. En entendant les récits des persécutions et des atrocités commises par les Tatars contre les musulmans d’Asie, les habitants de l’Europe eux-mêmes tremblaient d’effroi. La campagne barbare des Tatars commença avec Gengis Khan et se poursuivit avec la rapidité d’un ouragan pendant quarante ans, jusqu’à son arrière-petit-fils Kubilai Khan.

Bagdad, la cité des cadavres

De tout temps, ce sont les ennemis de l’intérieur, tels que Vibhishana, qui ont causé la ruine de l’islam et des musulmans. Certes, dans tous les pays, ils sont considérés comme des ennemis de leur nation. Mais la destruction qu’ils attirent sur l’islam et les musulmans est incomparable. Car il n’existe dans le monde aucune puissance capable de vaincre les musulmans. Ce n’est que lorsque leur unité et leur cohésion sont détruites par les querelles et les divisions internes qu’un ennemi extérieur parvient à les anéantir. Et ces ennemis de l’intérieur attisent le feu de ces divisions internes parmi les musulmans.
Ces Vibhishana sont de trois sortes. Les uns sont les ennemis de l’islam. Les autres sont les ennemis des musulmans. Les derniers sont les ennemis du pays. Bien qu’ils soient de trois sortes, ils entretiennent entre eux une alliance étonnante. On ne peut pas dire que ceux qui sont ennemis de l’islam soient débordants d’amour pour les musulmans et pour le pays. L’islam est le centre de leur attaque. Ils l’attaquent aveuglément et de toutes leurs forces. Il leur arrive toutefois de lancer aussi, de temps à autre, quelques attaques sporadiques contre les deux autres catégories. Il en va de même pour les ennemis des musulmans et du pays. Le poète Allama Iqbal, philosophe et penseur de l’islam, a également fait allusion dans l’un de ses poèmes à ces trois catégories d’ennemis de l’intérieur. Il a dit : « Mir Jafar du Bengale, Mir Sadiq du Deccan : honte à la religion, honte à la communauté, honte à la patrie. » Mir Jafar, le traître du Bengale, et Mir Sadiq, du Deccan, sont la honte de la religion islamique, de la communauté musulmane et de leur patrie. Autrement dit, ces ennemis de l’intérieur appartiennent toujours à l’une de ces trois catégories. Ils sont les ennemis de l’islam, les ennemis de la communauté musulmane et les ennemis de la patrie des musulmans. Comment un individu vivant dans un pays musulman et au sein de la communauté musulmane, tout en nourrissant une hostilité extrême envers l’islam, pourrait-il être éperdument amoureux de la communauté musulmane et de la patrie des musulmans ? Cela est totalement incompréhensible. En réalité, si l’on écarte l’islam, la communauté musulmane et la patrie des musulmans n’ont ni existence ni importance distinctes.
Dans l’histoire de l’islam, l’existence de ces ennemis de l’intérieur n’a jamais disparu. Ils sont apparus sous des formes toujours nouvelles, et apparaissent encore aujourd’hui. Ce sont eux qui, à cette époque, provoquèrent la destruction totale de Bagdad. L’événement eut lieu en l’an 656 de l’Hégire.
Les traîtres de Bagdad, centre de l’islam, de la communauté musulmane et du monde islamique de l’époque, étaient dirigés par Ibn al-Alqami, le Premier ministre chiite de Bagdad, et par Nasir al-Din al-Tusi, conseiller musulman des dirigeants tatars. Ces traîtres tissèrent une vaste conspiration afin de détruire Bagdad. Ils pensaient que les Tatars barbares attaqueraient Bagdad, tueraient et pilleraient ses habitants, puis repartiraient ; ils deviendraient alors les maîtres absolus de Bagdad. En outre, la supériorité de l’islam leur était odieuse. Sous le déguisement de musulmans, ils étaient en réalité des hypocrites. Ainsi, l’humiliation de l’islam, des musulmans et des territoires musulmans suffisait à les réjouir profondément.
À cette époque, les armées tatares barbares étaient invincibles. Après avoir détruit l’une après l’autre les villes et les populations musulmanes, elles semaient la terreur dans tout le monde islamique. Sous l’instigation d’Ibn al-Alqami et de Nasir al-Din al-Tusi, les Tatars avancèrent alors vers Bagdad. Houlagou Khan, le petit-fils de Gengis Khan, arriva aux abords de Bagdad avec son immense armée.
De son côté, le Premier ministre Ibn al-Alqami conseilla au calife al-Musta‘sim billah de conclure un traité avec Houlagou. Il lui assura que Houlagou repartirait s’il recevait une grande quantité d’or et des présents. Sur le conseil d’al-Alqami, le calife se prépara à se rendre au camp de Houlagou afin d’en fixer les conditions de la paix. La litière du calife arriva au camp de Houlagou. Puis, sous prétexte de faire venir le calife signer comme témoin du traité, on organisa le rassemblement de tous les notables de la ville dans le camp des Tatars. Dès leur arrivée, ils furent tous tués sous les yeux du calife. De cette manière, après avoir obtenu la lettre du calife, les Tatars firent venir les uns après les autres au camp tatare les hommes puissants et honorables de la ville, puis les assassinèrent sauvagement. Toutefois, les Tatars avaient peur de tuer le calife, car ils étaient superstitieux. Ils avaient entendu dire qu’aussitôt que le sang du calife tomberait sur le sol, une destruction d’une ampleur considérable surviendrait. Ils hésitaient donc. C’est alors que Nasir al-Din leur donna un conseil grâce auquel le calife mourrait sans qu’une seule goutte de son sang ne tombe à terre. Suivant son conseil, ils enveloppèrent le calife dans un immense matelas et l’y attachèrent. Puis ils l’achevèrent à coups de pieds et en le frappant contre le sol.
Le destin de Bagdad se déroula ensuite conformément à ce qui lui était écrit. Les massacres et les pillages durèrent quarante jours. Au bout de ces quarante jours, Bagdad, la plus grande cité du monde contemporain, la ville des rêves, le centre du savoir et de l’enseignement, le berceau de la civilisation et de la culture, ressemblait à une cité fantôme. La ville devint silencieuse et déserte. Dans les rues, sur les routes, dans les marchés et les bazars, on ne voyait plus que deux ou quatre personnes çà et là.
En marchant dans les rues, on apercevait à intervalles réguliers des tas de cadavres. On aurait dit de petites montagnes de corps. Il plut alors. Les cadavres se gonflèrent et commencèrent à pourrir. Une odeur pestilentielle se répandit dans toute la ville. Les survivants furent frappés par une épidémie. Cette puanteur dépassa Bagdad et atteignit même la frontière de la Syrie. Selon les historiens, près de 1,8 million de personnes furent tuées à Bagdad à cette époque. En entrant à Bagdad, Houlagou ordonna aux chrétiens de boire publiquement du vin et de manger de la viande de porc. C’était le mois de Ramadan. Pourtant, les musulmans furent contraints de boire du vin. On versa de l’alcool dans les mosquées. L’appel à la prière fut interdit. Bagdad était le centre du monde islamique de l’époque. Depuis la fondation de la ville, c’était la première fois que Bagdad tombait entre les mains des mécréants. Un profond désespoir se répandit dans tout le monde islamique. Partout où parvint le récit de la destruction de Bagdad, les musulmans se mirent à la pleurer et à se lamenter. Mais ils étaient incapables de faire quoi que ce soit. Les traîtres n’étaient pas actifs seulement à Bagdad : ils l’étaient dans tous les pays du monde islamique. Tant que ces traîtres ne seraient pas éliminés, aucun espoir de sortir le monde islamique de sa crise ne pouvait exister.

Les Tatars ne sont pas invincibles

Après Bagdad, les Tatars s’emparèrent de la Syrie. Les routes de Syrie furent submergées du sang des musulmans. Dans les villes comme dans les villages, des monceaux de cadavres s’amoncelèrent. Partout, la situation était la même : de Tachkent à Boukhara, de Boukhara à Bagdad, puis de Bagdad à Damas. Nulle part les musulmans ne trouvaient un endroit où se réfugier. Ensuite vint le tour de l’Égypte. Les Égyptiens comprirent parfaitement que leurs jours étaient comptés et que le châtiment d’Allah avançait vers eux.
Mais les Égyptiens finirent par créer la surprise. Ils décidèrent d’aller à la rencontre des Tatars et de les affronter. En l’an 658 de l’Hégire, le sultan d’Égypte, al-Malik al-Muzaffar Sayf ad-Dîn Qutuz, s’avança avec son armée en plaçant sa confiance en Allah. Après avoir franchi les frontières de l’Égypte, ils barrèrent la route aux Tatars dans un lieu de Syrie appelé Ayn Jâlût. Tous les précédents exploits des Tatars furent réduits à néant. Ils subirent la défaite. Leur première défaite, et une défaite accablante. En revanche, le courage des musulmans décupla. La croyance et la peur qu’ils nourrissaient, selon lesquelles les Tatars étaient invincibles, disparurent de leur cœur. Ils devinrent d’une audace fougueuse. Ils poursuivirent les Tatars jusque dans les régions les plus éloignées de la Syrie. Les cadavres des Tatars jonchèrent les routes et les chemins. Ils tombèrent sous les coups des musulmans comme des renards et des chiens. Un grand nombre de Tatars furent également faits prisonniers.
Par la suite, les Tatars subirent encore plusieurs défaites aux mains des Égyptiens. Mais alors que leur campagne victorieuse avançait de tous côtés avec la rapidité d’une tempête, dans quelle mesure la fermeté des Égyptiens pouvait-elle réellement constituer un obstacle ? De plus, les Tatars étaient alors les agresseurs, tandis que les musulmans menaient une guerre défensive. Dans ces conditions, il ne fait aucun doute que l’agresseur se trouvait dans une meilleure position. Le monde islamique tout entier, soumis aux attaques dévastatrices des Tatars et à leurs persécutions barbares, se tenait au bord de la destruction. On avait l’impression que les jours des musulmans étaient comptés. Peut-être Allah avait-Il décidé d’infliger dès ici-bas à ce peuple le châtiment de ses péchés.
Mais non : les véritables adeptes de la vraie religion d’Allah se trouvaient encore en grand nombre dans le monde. Dans son ensemble, la communauté musulmane n’avait pas alors assumé la responsabilité de la religion d’Allah. C’est pourquoi, en tant que peuple, elle fut frappée par la colère ardente d’Allah. Toutefois, elle n’avait pas abandonné la religion d’Allah en tant que peuple, et une partie de ses membres continuait encore à assumer la responsabilité de la religion. La terreur de l’invasion tatare incita en outre les musulmans à réfléchir de nouveau à leurs propres actes et à s’efforcer de vivre en musulmans sincères et en serviteurs obéissants d’Allah. C’est pourquoi Allah accorda à la communauté musulmane une nouvelle possibilité de survivre sur la terre. Autrement, aucune nation ayant subi une destruction de cette nature n’avait jusqu’alors pu relever la tête une seconde fois. Une nation qui avait jadis donné naissance à une nouvelle civilisation et établi fermement sa suprématie sur la terre a vu, avec le cours du temps, son nom et sa trace disparaître. Elle n’a pas eu l’occasion de réapparaître une deuxième fois sous la même forme et de retrouver une position de suprématie dans le monde. Les civilisations grecque, romaine et égyptienne sont là devant nous. Dans le sous-continent indien également, l’étendue et l’ampleur de la civilisation aryenne furent historiques. Mais, après leur destruction, ces peuples n’ont trouvé refuge que dans les pages du passé. Leur religion, leur morale et leurs coutumes sont aujourd’hui toutes défraîchies. Même si les fils d’Israël, après des milliers d’années, se sont de nouveau solidement installés aujourd’hui sur les rives de la Méditerranée avec un nouvel État, leur société et leur civilisation actuelles ne comportent pas la moindre trace de la religion de Moïse, sur lui la paix. En tant qu’adeptes aveugles de la civilisation et de la société occidentales, ils ne font en réalité que jouer le rôle d’un simple figurant de la civilisation occidentale. Il en va de même pour l’Inde moderne.
Mais l’islam est le mode de vie choisi par Allah. Jusqu’au Jour de la Résurrection, ce mode de vie continuera de fournir les fondements de la société et de la civilisation ; chaque fois que les musulmans s’y attacheront, où qu’ils se trouvent dans le monde, le succès et la prospérité viendront se prosterner à leurs pieds. Ils pourront vivre dans le monde avec dignité, en tant que meilleure communauté. Les musulmans du monde actuel en sont la preuve. C’est en abandonnant l’islam et en cherchant à assimiler les mœurs et les valeurs occidentales que les musulmans sont aujourd’hui humiliés partout dans le monde, alors même qu’ils possèdent les plus grandes richesses de la terre. Les idées et les valeurs occidentales ont détruit leur unité et les ont dressés les uns contre les autres.
Quoi qu’il en soit, laissons de côté la crise moderne des musulmans et revenons au septième siècle de l’Hégire. À cette époque, c’est le retour vers l’islam qui avait sauvé les musulmans. C’est là une preuve de la vitalité inépuisable de l’islam. Dès qu’une nation inerte et moribonde l’adopte, un flot de vie jaillit dans sa poitrine. Sa marche se poursuit jusqu’à ce qu’elle soit établie dans le monde au rang de la suprématie et de la dignité.

Les Tatars à l’ombre de l’islam

Après avoir été persécutés et écrasés par les Tatars pendant près d’un demi-siècle, les musulmans se redressèrent de nouveau : c’est une histoire étonnante. Ceux qui s’efforçaient d’exterminer les musulmans jusqu’au dernier membre de leur famille vinrent eux-mêmes prendre place dans les rangs des musulmans. Ceux qui avaient juré d’effacer l’islam de la surface de la terre accueillirent, tête baissée, le message de l’islam. Sans condition, ils acceptèrent l’islam comme leur unique mode de vie. Les Tatars à demi civilisés et barbares d’Asie centrale finirent par s’incliner devant la supériorité de l’islam. Ils embrassèrent l’islam. La destruction du monde islamique au septième siècle de l’Hégire par les Tatars n’était pas aussi étonnante que le fut leur conversion à l’islam. Car, compte tenu de la situation intérieure désastreuse de la société musulmane et du monde islamique à cette époque, il n’y avait rien de particulièrement étonnant à ce qu’un peuple aussi vigoureux et endurant que les Tatars remporte la victoire. Mais venir pour humilier et détruire l’islam, puis être vaincu par lui, fut véritablement l’événement le plus étonnant de l’histoire. L’historien T. W. Arnold, en relatant cet événement extraordinaire dans son célèbre ouvrage The Preaching of Islam, écrit :
Mais l’islam se releva des cendres de sa splendeur passée. Les prédicateurs et les orateurs musulmans convertirent à l’islam les barbares Mongols qui avaient pourtant infligé toutes sortes de persécutions aux musulmans. Cette tâche fut extrêmement difficile pour les musulmans. En effet, les missionnaires de deux autres religions avaient tenté de convertir les Tatars à leurs propres croyances. À cette époque, il semblait presque impossible à l’islam de faire face au christianisme et au bouddhisme, de détourner les Mongols de ces deux religions et d’en faire des adeptes de l’islam. Car ce furent précisément les musulmans qui avaient le plus souffert aux mains des Mongols. Les grandes villes qui étaient des centres d’étude du savoir islamique et où s’étaient établis les demeures des savants et des érudits musulmans avaient été transformées en ruines par les armes des Tatars mongols. Les savants et les juristes musulmans avaient été réduits à l’état de captifs ou d’esclaves. Les khans mongols se montraient tolérants envers toutes les religions sauf l’islam. À l’égard de l’islam, ils nourrissaient une haine et une hostilité infinies. Malgré cette attitude féroce des Mongols envers l’islam, ils finirent par adopter la religion du peuple qu’ils avaient foulé aux pieds. (Cela fut rendu possible par les efforts sincères d’un groupe de savants, de pieux notables et d’honnêtes commerçants musulmans. Toutefois, le rôle positif le plus important fut joué par des femmes musulmanes hautement instruites, que les Tatars avaient emmenées comme butin et installées dans leurs harems. Ces femmes croyantes, belles, instruites et raffinées, assises dans l’intimité de leurs appartements, rendirent l’univers intérieur de leurs maris fertile pour l’islam et la foi.)

Le visage inchangé des Tatars : les efforts d’Ibn Taymiyya

 

Pour propager l’islam parmi les Tatars, des institutions secrètes musulmanes poursuivaient leurs activités en différents endroits. Ainsi, le mouvement de conversion des Tatars à l’islam ne s’interrompit jamais. Toutefois, son rythme était parfois rapide et parfois lent. La première attaque des Tatars contre les musulmans eut lieu en l’an 616 de l’Hégire. Elle fut menée par le chef tatar lui-même, Gengis Khan. Le premier empereur tatar à embrasser l’islam le fit en l’an 656 de l’Hégire. En seulement quarante ans, les Tatars commencèrent à adopter la religion de leurs ennemis.
Cependant, l’adhésion à l’islam n’entraîna pas immédiatement une transformation complète des Tatars. Ils n’oublièrent pas d’un coup toute leur hostilité envers les musulmans pour les prendre dans leurs bras comme des amis et des frères. Il y eut certes des exceptions çà et là. Ainsi, le premier empereur tatar à embrasser l’islam, Berke Khan, s’engagea, après sa conversion, à ne plus attaquer les musulmans. Mais tous les empereurs tatars n’étaient pas ainsi. Leur conversion à l’islam ne provoqua pas chez eux un changement révolutionnaire immédiat. Par exemple, le roi d’Iran et d’Irak, Ghazan, embrassa l’islam en l’an 694 de l’Hégire. Même après sa conversion, son hostilité et ses campagnes contre les musulmans se poursuivirent. En l’an 699 de l’Hégire, il se prépara à envahir la Syrie. En réalité, étant donné l’état de leur mode de vie, il n’était nullement naturel d’attendre qu’après leur conversion, leur vie et leur caractère connaissent une transformation majeure en seulement quatre ou cinq ans. C’est pourquoi Ghazan put préparer l’invasion de la Syrie.

Ibn Taymiyya face à l’empereur tatar Ghazan

Lorsque la nouvelle de l’attaque des Tatars parvint en Syrie, une grande peur se répandit dans les différentes villes du pays. Les musulmans connaissaient le caractère dévastateur des invasions tatares. C’est pourquoi les habitants des villes environnantes commencèrent à affluer vers la capitale, Damas. Les musulmans de Damas eux-mêmes étaient saisis d’une grande frayeur. Mais un homme de jihad d’Allah était alors présent parmi eux, dont la force de foi redonnait courage aux musulmans abattus. C’était le plus grand savant et mujaddid de son époque, l’imam Ibn Taymiyya, qu’Allah lui fasse miséricorde.
La nouvelle arriva que le roi d’Égypte avançait avec une immense armée pour venir au secours des musulmans de Damas. La ville sembla reprendre vie. Les musulmans se préparèrent à la guerre avec un nouvel élan. Le 27 de Rabî‘ al-Awwal de l’an 699 de l’Hégire, le sultan d’Égypte affronta Ghazan. Malgré tous leurs efforts et leur combat livré avec un courage extraordinaire, les musulmans ne purent éviter la défaite. Ils furent vaincus. Le sultan d’Égypte prit la route du Caire avec son armée défaite.
Les habitants de Damas se retrouvèrent dans une situation extrêmement critique. Les troupes tatares allaient maintenant entrer dans la ville en vainqueurs. Quant au sort des habitants, et aux ténèbres dans lesquelles leur avenir allait sombrer, Allah seul le savait. En songeant à l’horreur tatare, les grands savants et les personnalités éminentes commencèrent eux aussi à quitter la ville. Les qadis shaféite et malikite, ainsi que d’autres savants connus, des fonctionnaires, de grands commerçants et même le gouverneur de la ville quittèrent Damas pour prendre la route de l’Égypte. Parmi les fonctionnaires, seul le gardien de la citadelle ne partit pas. Une partie de la population quitta également la ville. Par ailleurs, le prix des marchandises avait augmenté de façon anormale. Comme si les habitants de Damas n’avaient pas déjà assez de malheurs, un nouveau malheur s’abattit sur eux. Les prisonniers s’étaient évadés de leurs prisons. Jour et nuit, ils se livraient sans relâche au pillage dans toute la ville.
Pendant ce temps, le moment de l’entrée des troupes de Ghazan dans Damas approchait. La population, prise entre deux dangers, ne savait plus que faire. Dans ces circonstances, l’imam Ibn Taymiyya et les notables de la ville se réunirent et prirent rapidement une décision. Ils décidèrent qu’une délégation des habitants, conduite par Ibn Taymiyya, se présenterait à la cour de Ghazan afin d’en rapporter un décret garantissant la paix et la sécurité des citadins. Le troisième jour du mois de Rabî‘ ath-Thânî, l’envoyé de l’islam, l’imam Ibn Taymiyya, se présenta avec ses compagnons devant l’empereur tatar tout-puissant Ghazan. Devant Ghazan, l’imam citait des versets du Coran et des hadiths sur l’équité, la justice et la droiture. Sa voix s’élevait peu à peu, devenant solennelle et imposante. Tout en récitant des versets et des hadiths, il s’approchait de Ghazan, toujours davantage. Finalement, il ne resta même pas une coudée entre lui et Ghazan. Mais le plus étonnant était que le puissant Ghazan ne manifestait nullement d’irritation ni de colère. Au contraire, il écoutait attentivement toutes ses paroles. Il semblait que l’imam eût réussi à l’impressionner profondément. Il demanda à ses hommes : « Qui est ce savant ? Je n’ai jamais vu auparavant un homme pareil. Je n’ai jamais rencontré de personne plus courageuse et plus déterminée. Personne n’a jamais réussi à m’influencer de cette manière. »
Les hommes lui parlèrent d’Ibn Taymiyya et l’informèrent de son savoir, de ses connaissances et de ses œuvres.
Ibn Taymiyya dit à Ghazan : « Tu te prétends musulman. J’ai appris que des qadis, des shaykhs et des muezzins t’accompagnent. Malgré cela, tu as attaqué les musulmans. Pourtant, bien que tes ancêtres fussent mécréants, ils hésitaient à commettre de tels actes. Ils respectaient leurs engagements. Toi, tu as rompu les tiens. Tu n’as pas tenu tes promesses. Tu as fait subir l’injustice aux serviteurs d’Allah. »
Le grand qadi Abou al-Abbas accompagnait l’imam. Il écrivit : « Lors de l’audience de Ghazan, on plaça de la nourriture devant Taymiyya et ses compagnons. Tous commencèrent à manger, mais Ibn Taymiyya retira ses mains. Lorsqu’on lui demanda pourquoi il ne mangeait pas, il répondit d’une voix ferme : “Cette nourriture n’est pas licite. Elle a été préparée avec la viande de moutons et de chèvres volés aux musulmans pauvres. Le bois qui a servi à la préparer a été arraché de force aux arbres de personnes opprimées.” » Ghazan lui demanda de faire une invocation. Il se mit à invoquer : « Ô Allah ! Tu sais mieux que quiconque que si le but de cette guerre menée par Ghazan est d’élever Ta parole et de lutter dans Ton sentier, alors aide-le. Mais si son objectif est d’obtenir la royauté terrestre et de satisfaire sa cupidité et ses convoitises, alors c’est Toi qui régleras son affaire avec lui. » Le plus étonnant fut que, tandis que l’imam invoquait, Ghazan ne cessait de dire : « Âmîn. »
Le qadi Abou al-Abbas écrivit également : « Lorsque l’imam prononçait son discours, nous étions terrifiés et nous remontions nos vêtements, craignant que l’épée du bourreau ne s’abatte à tout instant sur l’imam et que nos habits ne soient teints de son sang. » Le qadi poursuivit : « En quittant la cour de Ghazan, nous dîmes à l’imam : “Nous ne vous accompagnerons pas. Vous avez failli nous faire tous tuer.” L’imam répondit : “Je ne vous accompagnerai pas.” Nous le quittâmes donc tous et l’imam partit seul. Lorsque la nouvelle de sa solitude se répandit, les femmes sortirent de leurs maisons. De nombreux notables l’accompagnèrent. Il revint en ville avec trois ou quatre cents disciples, comme un roi. Quant à nous, nous rentrâmes chez nous après avoir tout perdu sur la route, aux mains d’une bande de pillards. »
Ibn Taymiyya revint de la cour de Ghazan avec de grands honneurs. Il en rapporta un sauf-conduit pour les habitants de la ville et obtint la libération des musulmans capturés par les Tatars. Il avait beaucoup entendu parler de la barbarie des Tatars et en avait lui-même été témoin à maintes reprises. Mais rien de tout cela ne put le troubler le moins du monde. Il ne ressentit aucune peur en parlant face à face avec l’empereur tatar ni en se déplaçant librement parmi les soldats tatars. Il disait : « Seul celui dont le cœur est malade peut craindre autre qu’Allah. »

La violation des engagements et les persécutions des Tatars

Bien que l’imam eût obtenu un sauf-conduit, les habitants ne se sentaient pas rassurés. Ce qu’ils redoutaient arriva effectivement. En quelques jours, la tranquillité des habitants disparut. Les Tatars n’étaient certes pas entrés dans la ville, mais ils y demeuraient campés à l’extérieur. Au-delà des remparts, dans les faubourgs, ils se livraient librement au pillage et au meurtre. Chez les chefs tatars, une habitude forgée depuis longtemps semblait vouloir que leur victoire ne fût complète qu’après le meurtre et le pillage. Toute la région extérieure à la ville ressemblait véritablement à un champ de bataille. Des soldats tatars armés pénétraient en groupes dans les localités. Ils entraient dans les maisons des musulmans, ligotaient les mains et les pieds du maître de maison et le rouaient de coups pour lui faire révéler les biens cachés. Ils saisissaient les petits garçons et les petites filles et les frappaient violemment contre le sol. Les cris déchirants des femmes, leurs supplications et leurs implorations donnaient l’impression que la paix des musulmans de Damas les avait quittés pour toujours.

En raison de l’encerclement, des exactions et des persécutions des Tatars, l’approvisionnement en produits de première nécessité en provenance des régions voisines avait été interrompu. Les prix sur les marchés s’étaient donc embrasés. Même en offrant de l’argent, on ne trouvait plus rien. Des gens commencèrent à mourir de faim. En outre, les Tatars adressèrent aux habitants une exigence inédite : tous les chevaux et toutes les armes présents dans la ville devaient leur être remis. Tout l’argent liquide caché par les habitants devait également être retiré des cachettes secrètes et déposé entre leurs mains.

Ils nommèrent gouverneur de la ville et y envoyèrent un Tatar nouvellement converti à l’islam, d’origine turque, nommé Saïf al-Dîn Qubjuq. Qubjuq ne cessait d’imposer de nouvelles contraintes aux habitants. Entre-temps, la domination tatare sur la ville était pleinement établie. Seule la citadelle d’Arjawash se dressait encore fièrement et librement. Son gouverneur n’était en aucune manière disposé à se soumettre. L’historien Ibn Anisr a écrit : c’est l’ordre d’Ibn Taymiyya qui avait insufflé du courage au gouverneur de la citadelle. L’imam lui avait écrit de ne pas déposer les armes tant qu’une seule brique de la forteresse resterait intacte et de n’en ouvrir les portes aux Tatars sous aucun prétexte. Le gouverneur suivit cette instruction jusqu’au dernier moment. Les Tatars ne purent donc jamais prendre cette citadelle.

Les exactions et les persécutions des soldats tatars se poursuivirent sans relâche. Ils capturèrent des milliers de musulmanes et de musulmans, qu’ils réduisirent en esclavage et en servitude. Dans le seul quartier de Salihiyya, ils tuèrent quatre cents musulmans et en arrêtèrent près de quatre mille, qu’ils réduisirent en esclavage et en servitude ; beaucoup appartenaient à des familles nobles. Ils pillèrent de grandes bibliothèques et vendirent leurs livres par millions, pour des sommes dérisoires.

Voyant cette situation, Ibn Taymiyya décida de rencontrer de nouveau Ghazan. Accompagné de ses hommes, il se rendit auprès du sultan Ghazan le 25 de Rabî‘ al-thânî. Mais, après avoir attendu deux jours, il ne fut pas autorisé à rencontrer le sultan. Entre-temps, la nouvelle se répandit à Damas que les Tatars voulaient désormais entrer dans la ville. Jusqu’alors, les soldats tatars avaient dressé leurs tentes à l’extérieur des remparts. Ils allaient maintenant pénétrer dans la ville ; à cette nouvelle, les habitants furent saisis de peur. Jusqu’alors, ils avaient regardé le tigre assis devant sa proie ; maintenant, il semblait vouloir se jeter sur elle. L’agitation éclata dans la ville. Les gens voulurent quitter la cité, mais pour aller où ? Les Tatars l’encerclaient de toutes parts.

Les Tatars se préparèrent à conquérir la citadelle. Ils creusèrent un fossé tout autour et installèrent des mangonneaux afin de lancer des pierres contre les murailles et d’y ouvrir des brèches. Les habitants cessèrent de sortir de chez eux, car les Tatars capturaient toute personne aperçue dans les rues et la forçaient à travailler. Ils les obligeaient à creuser les fossés. Ibn Kathîr écrit dans son ouvrage al-Bidâya wa al-nihâya : « Les rues devinrent complètement désertes. De temps à autre, on y apercevait une ou deux personnes. Le nombre des fidèles à la mosquée principale diminua considérablement. Lors de la prière du vendredi, tout au plus un rang était rempli dans la mosquée des Omeyyades, la grande mosquée centrale ; peut-être deux ou quatre personnes se tenaient-elles derrière. Quiconque sortait pour une nécessité impérieuse revêtait lui aussi les vêtements des Tatars. Après avoir accompli rapidement ce qu’il avait à faire, il regagnait directement sa maison. Malgré cela, l’inquiétude demeurait constamment dans son cœur : qui sait, peut-être ne pourrait-il plus rentrer chez lui. »

Finalement, les Tatars attaquèrent la citadelle. Ghazan partit vers l’Irak avec son armée. Il laissa en Syrie son représentant, sous l’autorité duquel se trouvaient soixante mille soldats tatars. En partant, il déclara : « Je laisse ici mon représentant et mon armée ; je reviendrai l’hiver prochain. À ce moment-là, nous conquerrons aussi l’Égypte avec la Syrie. »

Après le départ de Ghazan, le deuxième émir tatar, Bulaï Khan, commença à piller les environs de Damas. En peu de temps, les régions densément peuplées furent ainsi dévastées. De nombreux garçons et filles musulmans furent réduits en esclavage et en servitude. Il extorqua également beaucoup d’argent à la ville de Damas. Lorsque la situation atteignit son paroxysme, l’imam Ibn Taymiyya se rendit au camp militaire de Bulaï Khan. Il s’entretint avec lui au sujet de la libération des prisonniers et revint après avoir libéré un grand nombre de captifs. Parmi ceux qui furent libérés, il n’y avait pas seulement des musulmans, mais aussi beaucoup de non-musulmans.

Un jour, une proclamation fut faite au nom du gouverneur de la citadelle de Damas : l’armée égyptienne avançait vers Damas pour porter secours à la Syrie. Le lendemain, Bulaï Khan quitta la ville avec son armée. On ne vit plus un seul Tatar dans la ville. À cette époque, Damas n’avait ni gouverneur ni dirigeant responsable. Les remparts avaient été détruits par endroits lors des attaques tatares. Le gouverneur de la citadelle d’Arjawash ordonna aux habitants de monter la garde sur les remparts pendant la nuit, sans dormir. Comme les autres, Ibn Taymiyya passa nuit après nuit à surveiller les murailles en ruine.

Même jusqu’à l’an 700 de l’hégire, bien qu’une grande partie des Tatars fût devenue musulmane, la série de leurs guerres contre les musulmans n’avait pas pris fin. Il n’était d’ailleurs pas naturel qu’elle prît fin. Car, sept siècles après l’apparition de l’islam, la société musulmane était arrivée à un état où les principes fondamentaux de l’islam et les qualités supérieures du caractère musulman avaient été si largement déformés qu’il n’était nullement facile pour une société nouvellement musulmane d’éprouver de l’attirance pour eux. Les Tatars se considéraient donc supérieurs aux musulmans. Ils estimaient que les dirigeants musulmans de l’époque n’avaient aucun droit d’exercer leur autorité sur les musulmans. Au contraire, ils pensaient que l’autorité sur l’ensemble des territoires musulmans revenait exclusivement aux Tatars. Cela prouvait leur insuffisance et leur immaturité religieuses et spirituelles. Leur bref gouvernement en Syrie révéla lui aussi cette insuffisance et cette immaturité religieuses.

À cette époque, le Tatar nouvellement converti à l’islam Saïf al-Dîn Qubjuq était le gouverneur de Damas. Il accorda dans la ville une licence sans restriction au commerce du vin. Celui-ci constituait la plus grande source de revenus de l’État. La consommation de vin se répandit largement dans la ville. D’innombrables nouvelles tavernes furent ouvertes. Les habitants non musulmans de la ville jouèrent un rôle prépondérant dans cette activité.

 

Ibn Taymiyya dans l’éradication de l’irréligion et de la fitna

Après le départ des Tatars de la ville, les musulmans ne ressentirent plus la moindre nécessité de laisser intactes ces sources du péché. Par ailleurs, on apprenait que l’armée égyptienne était en route pour venir au secours de Damas. Dans ces circonstances, le courage des musulmans ne cessait de croître. Ils avancèrent et attaquèrent les tavernes. L’imam Ibn Taymiyya prit la tête de cette expédition. Accompagné d’une grande troupe de ses élèves et de ses partisans, il parcourut toute la ville. Dès qu’il apercevait une taverne, il y pénétrait avec ses hommes. Ils brisaient toutes les cruches, jarres, vases, coupes et tonneaux de vin, puis les jetaient dehors. Ils déversaient tout le vin des boutiques dans les caniveaux. Aux ivrognes et aux voyous qui s’y trouvaient, ils expliquaient les prescriptions de l’islam, les amenaient à se repentir et, si nécessaire, les punissaient. Cette expédition de l’imam insuffla une immense vitalité à toute la ville.
En l’absence des Tatars, les habitants de Syrie s’efforcèrent d’éliminer une autre fitna. Celle-ci sévissait dans les régions frontalières. Certaines tribus de ces régions étaient farouchement hostiles à l’islam et aux musulmans. Elles étaient principalement chrétiennes, ou appartenaient aux sectes déviantes des chiites batinites, des ismaéliens, des druzes, des nusayris et autres. Lorsque les Tatars pénétrèrent en Syrie en 699 de l’Hégire, ces tribus déviantes les aidèrent pleinement et réussirent à nuire aux musulmans autant qu’elles le purent. Lorsque l’armée musulmane vaincue par les Tatars franchit la frontière en fuyant, elles poursuivirent les soldats musulmans vaincus et démoralisés, en tuèrent un grand nombre, s’emparèrent de leurs armes et prirent leurs chevaux. Auparavant déjà, elles ne s’étaient jamais soumises à l’armée musulmane. Elles n’avaient jamais été prêtes à adopter la véritable religion d’Allah exposée dans le Coran et la Sunna, ni à mener une vie islamique.
Une fois la Syrie libérée de ses ennemis, il n’y avait plus à craindre de danger intérieur. Dans ces circonstances, l’imam Ibn Taymiyya estima qu’il fallait soumettre ces tribus frontalières déviantes, ennemies éternelles de l’islam et des musulmans, et leur enseigner la religion. À cette époque, il n’existait pratiquement aucune administration officielle dans la ville de Damas. L’imam Ibn Taymiyya et ses hommes pouvaient donc agir à leur guise. Ils apprirent que Jamal al-Din Aqush, adjoint du sultan d’Égypte, avançait avec quelques soldats vers les régions montagneuses de la frontière. L’imam ne voulut pas laisser passer cette occasion. À la tête d’une grande troupe de combattants et de volontaires de la région du Hawran, il rejoignit Jamal al-Din. En apprenant la présence de l’adjoint du sultan d’Égypte, les tribus déviantes commencèrent à se présenter en groupes auprès d’Ibn Taymiyya. L’imam les amena à se repentir et leur enseigna le véritable islam. Cela produisit de grands bienfaits. Elles promirent de restituer tout ce qu’elles avaient auparavant pris aux soldats musulmans. Une somme considérable leur fut imposée à cette fin au nom du Bayt al-Mal, et elles acceptèrent d’en assumer le paiement.

Le contexte de l’époque : le savoir et la pratique

L’imam Taqi al-Din Ibn Taymiyya avait enrichi le monde islamique des VIIe et VIIIe siècles de l’Hégire d’une vitalité sans précédent. Il naquit en 661 de l’Hégire et mourut en 728. Sa contribution la plus éminente, au cours de ses 67 années de vie, fut d’avoir suscité une révolution féconde et décisive dans la pensée et l’action d’une société musulmane presque moribonde. Durant sa vie, même si la nature des invasions tatares changea, leur violence ne diminua pas. Leur pouvoir de destruction progressait au même rythme. La seule différence était que les Tatars étaient alors devenus musulmans.
Il naquit seulement cinq ans après la destruction de Bagdad et trois ans après l’entrée des Tatars à Damas. Il est donc naturel de dire que, dès l’éveil de son intelligence et de sa conscience, il vit autour de lui des familles opprimées dévastées par les invasions tatares. Les visages des musulmans accablés et désespérés impressionnèrent profondément son esprit sensible. À l’âge de sept ans, il fut témoin de ses propres yeux des horreurs de l’invasion tatare. Les Tatars attaquèrent sa ville natale, Harran. Comme d’innombrables autres familles de la ville, la sienne prit le chemin de Damas pour échapper aux Tatars. Tout au long de la route, il observa les ravages de l’invasion tatare : des hommes, des arbres et des animaux brûlés par le feu ; des agglomérations réduites en cendres ; nulle part aucun homme valide, hormis les infirmes ; les champs de céréales également dévastés. En somme, c’était un spectacle terrifiant de destruction. Son extraordinaire mémoire conserva ces images de son enfance dans les recoins les plus profonds de son souvenir. C’est pourquoi, plus tard, il ne recula jamais devant la dénonciation de la tyrannie des Tatars. Même face au puissant empereur tatar Ghazan, il ne fut nullement troublé lorsqu’il lui raconta les exactions commises par celui-ci et ses soldats. Bien plus, lorsque les circonstances l’exigèrent, il se lança lui-même, l’épée à la main, contre les Tatars tyranniques.
Le vaste désordre et l’impuissance apparus à la surface de la société musulmane sous l’effet des invasions tatares étaient considérables. Les analyses précédentes l’ont clairement montré. Il faut maintenant examiner quelle était la situation intérieure de la société musulmane.

La dégradation de l’ilm al-kalam

L’ilm al-kalam était apparu pour faire face à la philosophie grecque. Son objectif était d’éliminer les égarements et les faiblesses que l’étude de la philosophie grecque avait introduits dans la foi et la croyance des musulmans, afin de les revivifier et de les renforcer. Mais, peu à peu, la nature et la méthode de la philosophie y pénétrèrent, et l’ilm al-kalam se transforma en philosophie religieuse. Son contenu, ses discussions et sa méthode d’argumentation devinrent tous semblables à ceux de la philosophie. Il comportait en outre toutes sortes de discussions superflues dont la résolution dépassait les capacités de la raison humaine. On tentait, à l’aide de la raison, de démontrer l’Essence et les attributs d’Allah ainsi que bien d’autres réalités inaccessibles à l’intelligence. Au lieu de se satisfaire de l’explication des prophètes et des messagers, on appliquait à leur interprétation sa propre intelligence, faible et limitée. Au lieu de clarifier les questions, cet effort les rendait encore plus complexes. Le Coran a décrit l’Essence et les attributs d’Allah dans un langage si simple et si clair qu’il n’est nullement difficile à une personne ordinaire de les comprendre. Cette méthode d’exposition est la plus accessible, quelle que soit l’époque ou le milieu. Tout être humain, quel que soit son niveau intellectuel, peut en saisir aisément le véritable contenu à partir de cette manière coranique de présenter les choses.
Cependant, sous l’influence de la philosophie, l’ilm al-kalam avait rendu difficile cette question simple. Il avait compliqué ce qui était clair. S’étant engagé dans le but de dissiper les doutes, il n’avait fait que les accroître. C’est pourquoi une grande partie de la communauté musulmane n’a jamais considéré favorablement cette entreprise de l’ilm al-kalam et n’a cessé de s’y opposer. Il fallait donc, pour changer cette situation, une explication correcte et claire du Coran et de la Sunna, une explication compréhensible par toutes les catégories de personnes, des gens ordinaires aux intellectuels, et capable d’exercer une influence sur tous. En plus d’une foi en le Coran et la Sunna aussi inébranlable qu’une montagne, il fallait que ses explications et ses arguments concernant le Coran, la Sunna, l’Essence et les attributs d’Allah soient touchants et complets, et qu’ils puissent conquérir dès le premier abord le cœur des auditeurs et des lecteurs.

L’insolence des chrétiens

D’autre part, le christianisme avait également lancé une nouvelle offensive contre l’islam. Les chrétiens se mirent à mener une campagne visant à prouver la supériorité et la véracité de leur religion, tout en diffusant des calomnies contre l’islam. Leur audace contre les musulmans et l’islam était alimentée par leurs guerres successives — les croisades — ainsi que par les nombreuses communautés chrétiennes d’origine européenne vivant en Syrie, en Palestine et à Chypre. Pour affronter les musulmans sur le plan doctrinal, ils rédigèrent des ouvrages attaquant la prophétie de Muhammad afin d’établir la supériorité de leur propre religion.

Pour répondre à cette propagande anti-islamique, à cette insolence et à ces calomnies des chrétiens, il fallait également un savant puissant et un écrivain rationaliste. Il devait avoir une vaste connaissance et une immense érudition concernant le christianisme et les autres religions. Il devait posséder une connaissance claire et approfondie des religions comparées ainsi que de l’histoire et de l’évolution des falsifications des Livres célestes, afin de pouvoir démontrer la supériorité et la véracité de l’islam et présenter son message aux adeptes des autres religions.

À l’époque où l’imam Ibn Taymiyya naquit, les musulmans étaient confrontés, dans le monde entier, à d’innombrables crises, tant extérieures qu’intérieures. Il n’était pas facile pour une nation de rester attachée à la vérité pendant six siècles et demi. C’est pourquoi même une période de cent ans est considérée comme très longue. Après six siècles et demi, les causes qui avaient autrefois entraîné l’apparition des prophètes et des messagers parmi les peuples passés s’étaient toutes réunies pour les musulmans. Mais la chaîne de la prophétie avait pris fin. Dans cette situation, ce furent des mujaddid, tels qu’Ibn Taymiyya, qui assumèrent la responsabilité de revivifier la religion.

La fitna bâtinie

Dans la seconde moitié du VIIe siècle de l’Hégire, l’activité des Bâtiniyya prit une grande ampleur parmi les musulmans. Cette fitna était née, au IVe siècle de l’Hégire, sous l’influence de la philosophie grecque. Au Ve siècle, l’imam al-Ghazali — qu’Allah lui fasse miséricorde — la combattit de toutes ses forces. Mais il ne lui fut pas possible de l’éradiquer. En l’espace de cent cinquante ans, la fitna reprit son œuvre destructrice contre la communauté musulmane avec une ampleur et une gravité considérables. Dans les croyances et les enseignements religieux des Bâtiniyya se mêlaient dangereusement les croyances des adorateurs du feu d’Iran, la pensée de Platon et un intérêt politique égoïste et funeste.

Leurs différentes branches — ismaélienne, hashashine, druze, nusayrie, entre autres — restaient constamment actives contre les musulmans. Elles avaient toujours apporté leur soutien à toute attaque d’un ennemi extérieur contre les musulmans et les États musulmans. Bien souvent même, c’étaient leurs activités et leurs complots qui donnaient aux ennemis extérieurs le courage d’attaquer les musulmans. Pendant les croisades menées par les chrétiens européens en Syrie et en Palestine, elles aidèrent les croisés. Après la prise de la Syrie par les croisés, ceux-ci accordèrent précisément aux Bâtiniyya la place de serviteurs et d’amis fidèles. Ils les récompensèrent également de leur aide au niveau de l’État. Plus tard, lors de la reconquête de la Syrie par les sultans mamelouks, ainsi que sous le règne des sultans ayyoubides, ils demeurèrent constamment impliqués dans des complots et des révoltes. Lorsque les Tatars envahirent la Syrie au VIIIe siècle, ils les aidèrent ouvertement. Les musulmans subirent de ce fait de terribles pertes.

L’examen de l’histoire de l’islam montre que les Bâtiniyya se sont toujours employés à créer l’anarchie et le désordre religieux parmi les musulmans, à affaiblir leur confiance en l’islam, à pousser leur esprit à se révolter contre l’islam et à répandre parmi eux des croyances contraires à l’islam. Ils n’ont cessé d’espionner afin de livrer la forteresse religieuse des musulmans aux mains de leurs ennemis.

Au Ve siècle de l’Hégire, l’imam al-Ghazali — qu’Allah lui fasse miséricorde — avait combattu cette fitna sur le plan théorique. Au VIIIe siècle, il ne suffisait plus de lui opposer une réponse théorique : il était au contraire nécessaire de l’éradiquer et de l’anéantir concrètement, afin de libérer pour toujours la communauté musulmane de son emprise.

La propagation du soufisme déviant et du polythéisme

À cette époque, une autre fitna s’était répandue parmi les adeptes du soufisme. Au cours des différentes périodes de l’histoire, le contact avec les pensées et les pratiques de divers peuples, ainsi que l’éloignement de la pensée et de la pratique islamiques authentiques, avaient entraîné l’infiltration, chez les musulmans, des philosophies grecque, illuminationniste, védantique et bouddhiste du nirvana. Après plusieurs siècles de diffusion et de pratique, ces idées s’étaient subtilement infiltrées dans divers aspects de la croyance islamique. Il n’était nullement facile de les identifier, puis de les filtrer et de les en extraire.

Le néoplatonisme, le yoga, l’advaita, le panthéisme, la délimitation entre les connaissances manifestes et cachées, la transmission secrète du savoir d’un cœur à l’autre, l’idée que le guide spirituel parfait et le majdhub fou d’amour pour Allah n’ont pas besoin de respecter les formalités de la sharia, ainsi que des croyances et des conceptions foncièrement polythéistes, s’étaient infiltrés dans une grande partie des adeptes du soufisme. Une tradition du soufisme islamique pur s’était transmise depuis la pratique des Compagnons et des tabi‘in. Mais, en arrivant au VIIIe siècle de l’Hégire, des impuretés s’étaient tellement mêlées à la pureté de sa voie pratique qu’un grand nombre de gens de science en vinrent eux aussi à se glorifier de boire l’eau ayant servi à laver ces impuretés. Il ne fait donc aucun doute qu’une grande partie de la population musulmane, en les suivant, s’était engagée dans cette déviation.

Par ailleurs, en raison de la fréquentation prolongée des non-musulmans, de l’influence ajamie et de la négligence des savants, de nombreuses croyances et pratiques polythéistes s’étaient répandues parmi la population musulmane. La croyance en l’unicité pure d’Allah risquait d’être recouverte de voiles dans de nombreux domaines. Les musulmans avaient commencé, à l’instar des non-musulmans, à exagérer au sujet des saints d’Allah et de Ses pieux serviteurs. Pour implorer les pieux serviteurs morts d’Allah, se rendre assidûment à leurs mausolées afin d’obtenir la réalisation des désirs de leur cœur et les invoquer, beaucoup de savants eux-mêmes n’éprouvaient pas la moindre hésitation, sans parler des musulmans ordinaires. Les musulmans assistaient aux fêtes et cérémonies religieuses des non-musulmans, y participaient et observaient eux-mêmes nombre de leurs célébrations.

Pour combattre toutes ces ignorances polythéistes et appeler les musulmans, avec une pleine vigueur, à l’unicité pure d’Allah, il fallait un savant mujāhid, un homme véritablement engagé, qui fût parfaitement conscient de la différence entre le tawhid et le shirk, qui connût parfaitement toutes les formes de l’ignorance, et qui fût capable de reconnaître l’ignorance, quel que soit son visage ou le vêtement sous lequel elle se présenterait, sans que cela lui prenne un seul instant. Il devait avoir connu et adopté le tawhid pur non pas à partir des ouvrages des savants, des pratiques des musulmans ignorants ou des coutumes établies de son époque, mais directement à partir du Coran et de la Sunna, ainsi que de la pratique et du mode de vie des Compagnons et des tabi‘in. Après avoir connu la croyance et la pratique correctes, il ne devait redouter ni le regard menaçant d’un souverain ni l’opposition, aussi imposante qu’une montagne, de la foule innombrable lorsqu’il s’agissait de les proclamer.

La faiblesse des savants

Parallèlement, au moment de l’apparition de l’imam Ibn Taymiyya, la plus grande faiblesse de la communauté islamique se manifestait chez les oulémas. Une certaine inertie et une certaine stagnation s’étaient installées parmi les oulémas et dans les établissements d’enseignement religieux. Ils considéraient comme interdit de faire quoi que ce soit qui dépassât leur méthode juridique, leur madhhab et la pensée juridique de leur propre imam. Au lieu d’examiner le fiqh à la lumière du Coran et des hadiths, ils examinaient et analysaient le Coran et les hadiths à la lumière de leur propre fiqh. Lorsqu’il y avait divergence en matière de fiqh, au lieu d’établir le Coran et les hadiths comme arbitres, on s’efforçait en toutes circonstances de rendre le Coran et les hadiths conformes à celui-ci. (Pourtant, il est clairement dit dans le Coran :*******Arabe******c’est-à-dire : « Si vous êtes en désaccord sur quelque chose, alors référez-vous au Livre d’Allah et à ??? ») De nombreux problèmes nouveaux étaient apparus dans la société islamique, et leur résolution exigeait un nouvel ijtihad. Mais ils ne s’en préoccupaient pas. Ils se considéraient comme incapables. Il fallait, dans ce domaine, un savant doté d’une connaissance approfondie du Coran, des hadiths et du fiqh, ainsi que de la capacité à pratiquer l’ijtihad.

La quête du savoir et les limitations liées aux madhhabs

L’islam ne s’est pas contenté d’autoriser et d’encourager la quête du savoir ; il l’a au contraire considérée comme une obligation pour les musulmans. Malgré l’ascension et la chute des dynasties, les transformations du pouvoir royal, les grandes révolutions politiques et les guerres, la quête du savoir chez les musulmans ne s’est jamais interrompue. Même durant la vaste anarchie et les guerres qui sévissaient dans l’ensemble du monde islamique vers la fin du califat bien guidé et jusqu’à la stabilisation de la dynastie omeyyade, un groupe d’hommes se consacrait à la recherche du savoir. La collecte des hadiths, l’enseignement des hadiths, les discussions de fiqh, la rédaction d’ouvrages de hadith et de fiqh, ainsi que l’étude et la rédaction d’ouvrages de grammaire arabe, de sîra, d’histoire et des sciences connexes se poursuivaient normalement.

À l’approche de l’an 700 de l’Hégire, la quête du savoir prit une ampleur considérable. Les dirigeants apportaient constamment leur soutien à l’étude. Les sultans ayyoubides et mamelouks fondèrent de grandes jami‘a et dar al-hadith en Égypte et en Syrie. D’innombrables étudiants venus de diverses régions du monde islamique commencèrent à venir étudier dans ces établissements d’enseignement et ces universités. De grandes bibliothèques furent également constituées auprès de ces établissements. Elles rassemblaient une quantité considérable d’ouvrages consacrés à toutes les disciplines et à tous les domaines du savoir. Les savants, qu’ils fussent étudiants ou enseignants, pouvaient tous tirer également profit de ces bibliothèques. Certaines étaient si vastes qu’on croyait que les livres du monde entier y étaient réunis. Parmi elles, la bibliothèque de la jami‘a al-Kamiliyya, fondée en 621 de l’Hégire par al-Kamil Muhammad al-Ayyoubi, contenait à elle seule cent mille ouvrages.

Aux VIIe et VIIIe siècles de l’Hégire apparurent de nombreux savants éminents et célèbres dans le monde entier. L’érudit Taqi al-Din Abou ‘Amr Ibn al-Salah (577-634 H), le cheikh de l’islam ‘Izz al-Din Ibn ‘Abd al-Salam (578-660 H), l’imam Muhyi al-Din al-Nawawi (631-676 H), le cheikh de l’islam Taqi al-Din Ibn Daqiq al-‘Id (625-702 H), l’érudit ‘Ala al-Din al-Baji (631-712 H), l’érudit Jamal al-Din Abou al-Hajjaj al-Sazi (654-742 H), le hafiz ‘Ilm al-Din al-Barzali (665-739 H) et l’érudit Shams al-Din al-Dhahabi (673-748 H), ainsi que d’autres savants renommés — juristes, spécialistes du hadith, philosophes et théologiens du kalam — donnèrent à cette époque son éclat particulier. Les meilleurs ouvrages de cette époque furent écrits par eux et par les plus grands savants de leur temps.

Parmi les ouvrages les plus célèbres de cette époque figurent la Muqaddima de l’érudit Taqi al-Din Ibn al-Salah, les Qawa‘id al-Kubra du cheikh ‘Izz al-Din Ibn ‘Abd al-Salam, le Majmu‘ et le Sharh Muslim de l’imam al-Nawawi, le Kitab al-Imam et l’Ahkam al-Ahkam sharh ‘Umdat al-Ahkam d’Ibn Daqiq al-‘Id, le Tahdhib al-Kamal d’Abou al-Hajjaj al-Mizzi, ainsi que le Mizan al-I‘tidal et le Tarikh al-Islam de l’érudit al-Dhahabi, qui connurent la plus grande popularité.

On peut toutefois affirmer clairement une chose au sujet du savoir de cette époque : la quête du savoir y était très étendue, mais sa profondeur était bien moindre en comparaison. Au lieu d’une réflexion et d’une recherche approfondies, on s’inclinait davantage vers la compilation du savoir des prédécesseurs et son explication. Ils n’avaient pas la capacité de sortir des quatre murs du puissant édifice qu’étaient alors devenus les madhhabs juridiques. En paroles, les quatre madhhabs étaient acceptés comme étant tous également véridiques, mais dans la pratique, les adeptes de chaque madhhab considéraient leur propre madhhab comme la seule vérité infaillible. Ils hésitaient à reconnaître qu’une vérité authentique puisse se trouver dans un autre madhhab. Tout au plus estimaient-ils que l’ijtihad de leur imam était entièrement vrai et exact, tout en admettant la possibilité qu’il comportât une erreur.

Telle était l’attitude des adeptes des madhhabs envers leur propre madhhab et celui des autres. Ils considéraient leur madhhab comme supérieur à tous les autres madhhabs juridiques et pensaient qu’il bénéficiait du soutien d’Allah. Pour démontrer que leur madhhab était vrai et supérieur, ils mobilisaient toutes leurs compétences, leurs capacités, leurs facultés intellectuelles et leur talent d’écriture. On peut facilement déduire, d’une réforme administrative du sultan al-Malik al-Zahir Baybars, la manière dont les adeptes des madhhabs considéraient leur propre madhhab, la place éminente qu’ils lui accordaient et l’idée qu’ils s’en faisaient. Selon les dispositions administratives antérieures, seul un qadi al-qudat chaféite (juge en chef) était nommé en Égypte et en Syrie. Le sultan Baybars nomma à sa place des qadi al-qudat appartenant également aux trois autres madhhabs, ce qui provoqua une vive colère chez les savants chaféites. Ils exprimèrent leur mécontentement. Ils voulaient voir l’Égypte placée uniquement sous l’autorité d’un qadi al-qudat chaféite. Ils estimaient que le madhhab chaféite était le plus ancien en Égypte et que la tombe de l’imam al-Chafé’i — qu’Allah lui fasse miséricorde — se trouvait sur le sol de ce pays. Par conséquent, selon eux, seul le madhhab chaféite avait légitimement droit de cité dans ce pays. Ainsi, après la mort de Baybars, lorsque le pouvoir passa des mains de sa descendance à d’autres, les savants chaféites présentèrent ce changement comme le châtiment infligé par Allah à son injustice et à son traitement inéquitable envers le madhhab chaféite.

Parallèlement à ces excès dans le domaine des madhhabs juridiques, les théologiens du kalam poursuivaient leurs querelles. L’opposition entre hanbalites et acharites atteignait alors son paroxysme. Malgré leurs innombrables divergences, les adeptes des différents madhhabs juridiques ne relâchaient pas leurs relations mutuelles ni leurs échanges de paroles. Beaucoup d’entre eux entretenaient même des relations de maître à disciple. Il y avait donc là une possibilité de respect réciproque. Ils débattaient entre eux, mais ces débats se limitaient à démontrer la supériorité et la véracité de leur propre madhhab. En revanche, la querelle entre hanbalites et acharites allait jusqu’aux frontières séparant la mécréance de l’islam. Ils déployaient tous leurs efforts pour tenter de s’exclure mutuellement de l’islam. Lorsque l’on entame un débat sur la croyance en usant de la terminologie pompeuse de la logique et du kalam, il ne reste plus d’autre issue que d’atteindre les limites de l’islam et de la mécréance. Peu à peu, les dirigeants, les notables et l’ensemble de la population furent entraînés dans ces débats et commencèrent à y prendre beaucoup de plaisir.

D’un autre côté, la situation du tasawwuf était encore plus grave. De nombreuses idées et méthodes non islamiques s’y infiltrèrent. D’innombrables soufis professionnels, ignorants et adeptes des innovations religieuses s’y installèrent confortablement. Outre les gens ordinaires, une grande partie des prétendus instruits tomba également entre les mains de soufis hypocrites et non islamiques. Ainsi, la religion et la foi des musulmans furent exposées à un immense danger. Un groupe de philosophes, franchissant les enseignements et les limites de la révélation et de la prophétie, se passionna pour la poursuite de la pensée indépendante. Certains allèrent jusqu’à tenter de faire de la religion un auxiliaire de la philosophie. Ces deux groupes de philosophes étaient des disciples aveugles de Platon et d’Aristote. C’est dans cette situation que l’imam Ibn Taymiyya s’avança, portant le flambeau lumineux de la foi, du savoir et de l’action.

Situation politique et sociale

Au VIIIe siècle de l’Hégire, la communauté musulmane était accablée, à l’intérieur comme à l’extérieur, par toutes sortes de problèmes. Pour l’en délivrer, elle avait besoin d’un puissant réformateur, d’un mujaddid et d’un homme de jihad. C’est avec toutes les aptitudes nécessaires pour guider cette société musulmane égarée et accablée de problèmes sur la voie de l’islam authentique qu’Allah Tout-Puissant envoya l’imam Ibn Taymiyya, qu’Allah lui fasse miséricorde. Pour comprendre l’œuvre de réforme religieuse d’Ibn Taymiyya, il est absolument indispensable d’examiner la situation politique de son époque. Il a déjà été quelque peu question, à ce propos, des invasions et des ravages des Tatars. Il est maintenant nécessaire de connaître dans une certaine mesure la situation politique de la région du monde islamique où il naquit et où s’étendit son champ d’action. Treize ans avant la naissance d’Ibn Taymiyya, les sultans mamelouks commencèrent à régner sur l’Égypte et la Syrie. Ces sultans mamelouks étaient les esclaves turcs d’al-Malik as-Salih Najm ad-Din Ayyub, le dernier sultan de la dynastie du sultan Salah ad-Din Ayyubi (mort en 647 H.). Après avoir éprouvé leur bravoure et leur fidélité, le sultan Najm ad-Din Ayyub leur permit de s’établir en Égypte. À la mort d’al-Malik as-Salih, en 647 H., Turan Shah le tua, monta lui-même sur le trône et prit le nom d’al-Malik al-Mu‘izz. En 657 H., Sayf ad-Din Qutuz, esclave d’Izz ad-Din Aybak, s’empara du trône. Ce fut le premier sultan musulman à vaincre les Tatars, réputés invincibles. L’année suivante, le second esclave du sultan Najm ad-Din Ayyub, Rukn ad-Din Baybars, tua Sayf ad-Din Qutuz et s’empara du trône. Il prit le titre d’al-Malik az-Zahir. Baybars était un sultan extrêmement puissant. Il combattit simultanément les Tatars et les croisés et les vainquit tous deux, à plusieurs reprises. Cette victoire contre les deux puissants ennemis du monde islamique affermit considérablement son autorité parmi les musulmans.

C’est sous son règne que l’imam Ibn Taymiyya naquit en Syrie. Lorsque l’imam eut quinze ans, al-Malik az-Zahir Rukn ad-Din Baybars mourut. L’imam était alors sur le point de passer de l’adolescence à la jeunesse. Durant son enfance, il avait vu partout le désespoir et l’humiliation de la défaite ; au moment d’atteindre la jeunesse, les nuages du désespoir commencèrent à se dissiper. De même que le grand sultan Salah ad-Din Ayyubi avait brisé l’inertie de la communauté désespérée, engagé les musulmans dans un jihad total contre les croisés et suscité un nouvel élan dans le monde islamique, al-Malik az-Zahir Baybars insuffla à nouveau la vie au sein de la communauté stagnante et accablée. Partout se créa une atmosphère de jihad contre les Tatars et les croisés. L’historien Ibn Kathir écrivit au sujet du sultan : « Baybars était un roi courageux, d’une intelligence aiguë, doté d’une ambition élevée et d’une résolution ferme. Il ne se montrait jamais inattentif à l’égard de ses ennemis. Il était constamment engagé dans la guerre contre eux. Il disciplina et rassembla les musulmans dispersés et désorganisés. En vérité, Allah l’avait envoyé en cette dernière époque pour aider et soutenir l’islam et les musulmans, et pour les rendre puissants. Il était comme une épine dans les yeux des Francs, des Tatars et des polythéistes. Il interdit le vin. Il expulsa du pays les pervers, les débauchés, les voyous et les vauriens. Lorsqu’il voyait quelque part dans le pays un désastre ou un désordre, il ne pouvait trouver le repos avant de l’avoir éliminé. »

Le royaume d’al-Malik az-Zahir Baybars était très étendu. À l’est, ses limites s’étendaient de l’Euphrate, et au sud jusqu’au Soudan. L’Égypte en constituait la région centrale et Le Caire en était la capitale. L’importance du Caire avait encore grandi à cette époque, parce que les califes abbassides chassés de Bagdad y résidaient. Bagdad était encore sous la domination des Tatars. Elle resta sous l’autorité de non-musulmans jusqu’à ce que le souverain tatar de Bagdad embrasse l’islam. D’un autre côté, bien que les califes abbassides eussent perdu toute autorité politique, leur autorité spirituelle sur les musulmans demeurait établie. Depuis Le Caire, ils continuèrent à exercer cette autorité spirituelle sur le monde islamique.

Il ne fait aucun doute que Baybars était un grand roi. Cependant, malgré ses innombrables qualités et ses bonnes œuvres, il était un souverain autocratique. Ainsi, en faisant renaître l’esprit de jihad parmi les musulmans et en contraignant les ennemis de l’islam à subir une défaite accablante, il accomplit d’un côté une immense responsabilité ; mais, de l’autre, son régime autocratique donna également lieu, sous son règne, à certains actes d’oppression et de tyrannie. Malgré cela, on peut considérer globalement son règne comme une époque de réveil des musulmans.

En 676 H., après avoir régné pendant dix-huit ans, le roi Baybars mourut. Après sa mort, les musulmans connurent de nouveau des jours difficiles. Dans les trente-trois années qui suivirent sa mort, neuf sultans montèrent sur le trône d’Égypte. Le seul d’entre eux à avoir montré une certaine vigueur fut al-Malik al-Mansur Sayf ad-Din Qalawun. En 678 H., il attaqua les Tatars et les contraignit à subir une défaite écrasante. Il mena également le jihad contre les croisés. Après 185 ans, il reprit Tarabulus aux croisés. Il régna pendant douze ans avec une grande magnificence. Après sa mort, en 689 H., le trône d’Égypte devint le jouet de ceux qui convoitaient le pouvoir, et les souverains se succédèrent d’année en année. Finalement, en 709 H., le fils d’al-Malik al-Mansur, al-Malik an-Nasir Qalawun, s’empara du trône pour la troisième fois. Cette fois, sa position devint durable. Il régna pendant trente-deux ans avec une autorité absolue.

L’imam Ibn Taymiyya était en réalité le contemporain de cet al-Malik an-Nasir Qalawun. C’est sous son règne que l’imam commença son œuvre théorique et réformatrice. Ce sultan avait en grande partie fait revenir l’époque d’al-Malik az-Zahir Baybars. Comme Baybars, il possédait de nombreuses qualités éminentes. Il suscita de nouveau l’esprit de jihad parmi les musulmans. Il infligea aux Tatars une défaite accablante et ajouta une page glorieuse à l’histoire de l’islam.

L’influence des Turcs et des Tatars sur la société

Au VIIIe siècle de l’Hégire, la société dans laquelle l’imam Taqî al-Dîn Ibn Taymiyya — qu’Allah lui fasse miséricorde — commença ses activités réformatrices avait subi de profondes transformations dans sa physionomie. La classe dirigeante était turque. Les Turcs se considéraient comme supérieurs aux Arabes. En toutes choses, ils se présentaient comme distincts du peuple ordinaire. Leur langue était le turc. Ils n’employaient l’arabe que pour le culte et dans leurs échanges avec les oulémas et les gens du commun.
Cependant, les dirigeants turcs respectaient les savants et les soufis et se conformaient à leurs paroles. Ils encourageaient la fondation de mosquées et de madrasas. Lors de la nomination aux fonctions publiques, ils n’accordaient de préférence à aucune lignée ni à aucune classe. Mais, puisque la classe dirigeante était turque, les Turcs étaient naturellement nommés aux grandes responsabilités militaires et administratives. Les Turcs et les Tatars étaient les principaux propriétaires fonciers et détenteurs de fiefs.
D’autre part, une grande partie des habitants des villes était d’origine tatare. Au cours des guerres menées contre les Tatars par les rois turcs tels que Sayf al-Dîn Tatar, Zâhir Baybars et Nâsir al-Dîn Qalâwûn, un grand nombre de Tatars furent capturés. Par la suite, ces Tatars embrassèrent l’islam et s’établirent définitivement en Syrie et en Égypte. Selon les récits des historiens égyptiens, à l’époque de Zâhir Baybars, les Tatars étaient très nombreux en Égypte et en Syrie. Leurs coutumes et leurs pratiques se répandirent dans tout le pays. Bien qu’ils eussent embrassé l’islam, ils conservèrent nombre de leurs coutumes et de leurs traditions. Ils maintinrent leurs particularités nationales. Dans l’histoire, il est en réalité rare qu’un nouveau musulman, après avoir embrassé l’islam, abandonne totalement ses anciennes coutumes, ses particularités culturelles et même ses croyances héritées de la Jâhiliyya, et adopte l’islam à cent pour cent en rejetant tout ce qui relève de la Jâhiliyya. Cela fut toutefois la particularité exclusive des Compagnons honorables du Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. Après avoir embrassé l’islam, ils réorganisèrent toute leur manière de vivre, leur pensée, leurs croyances et leurs comportements conformément aux instructions d’Allah et de Son Messager. Ils ne tinrent aucun compte de leurs particularités nationales et tribales. Ils firent exactement ce qu’Allah et Son Messager avaient ordonné. Ils vécurent comme Allah et Son Messager leur avaient demandé de vivre. Dans leur vie, l’islam et la Jâhiliyya ne coexistèrent pas. Il n’y avait là que l’islam, tout l’islam. La Jâhiliyya en avait disparu pour toujours. À les voir, on aurait dit qu’ils étaient nés de nouveau dans l’islam.
Cependant, notre objectif n’est pas d’accuser ces Tatars et ces Turcs. En effet, à l’époque où ils entrèrent dans l’islam, l’islam intégral n’était pas présent dans la société. Dans une société où n’était pas établi un système complet d’enseignement et de pratique islamiques, imaginer qu’elle accueillerait les nouveaux venus, transformerait entièrement leur mode de vie et les amènerait spontanément à devenir de purs musulmans après qu’ils auraient abandonné toutes leurs croyances, leurs convictions, leurs particularités nationales et leurs coutumes, cela ne pouvait être qu’une supposition. Il était absolument impossible d’en trouver un exemple concret. C’est pourquoi on constate que, dans la vie de ces musulmans d’origine turque et tatare, l’islam et la Jâhiliyya coexistaient. Par la suite, les effets pernicieux et les méfaits de cette situation apparurent clairement dans l’histoire de l’islam à travers le monde. L’historien al-Maqrîzî a écrit au sujet des musulmans tatars : « Ces Tatars avaient reçu leur instruction dans le Dâr al-Islâm. Ils avaient bien appris le Coran et avaient également acquis une connaissance solide des règles et des lois de l’islam. Mais leur vie était un mélange de vrai et de faux. On y trouvait de bonnes choses, mais aussi, à leurs côtés, de mauvaises choses. Ils confiaient au qâdî leurs affaires religieuses, telles que la prière, le jeûne, la zakât, le pèlerinage, les waqfs, les affaires des orphelins, les différends entre époux et les litiges relatifs aux dettes. Mais, dans leurs affaires personnelles et privées, ils suivaient les coutumes et les traditions de Gengis ainsi que l’As-Siyâsa (la loi tatare). Ils nommaient parmi eux un gouverneur appelé hâjib. Ces hâjib rendaient des décisions dans leurs affaires quotidiennes, maintenaient les puissants dans la discipline et l’obéissance à la loi, et, conformément à l’As-Siyâsa, accordaient leurs droits aux faibles. De même, les affaires des grands marchands tatars étaient tranchées selon l’As-Siyâsa. Ils réglaient également les litiges concernant les fiefs et les terres au moyen de ce type de loi. »
Il était tout à fait naturel que le caractère, les habitudes, la culture et le mode de vie de ces nouveaux musulmans d’origine turque et tatare, ainsi que des ‘ajam, influençassent les populations musulmanes d’ascendance arabe ancienne et les autres communautés musulmanes. De même que les croisades avaient entraîné la rencontre et le mélange des civilisations et des cultures asiatiques et européennes, la victoire et la défaite des Tatars ouvrirent toutes deux la voie au mélange des cultures musulmane et tatare. De même que sur le champ de bataille il y a victoire et défaite, il y en eut aussi dans le domaine culturel, chacun adoptant l’influence de l’autre.
L’adoption de cette influence tatare ne fut nullement bénéfique à la société musulmane. En particulier, la manière dont ils tentèrent, par l’intermédiaire de l’As-Siyâsa, de maintenir les affaires personnelles en dehors du champ d’application des règles islamiques ne fit qu’accroître les dommages causés à la société musulmane de cette époque. En effet, après la fin du califat bien guidé, l’administration fondamentale de l’État s’employa à se libérer des liens de la religion. Sept siècles de régime monarchique autocratique avaient largement fait progresser la séparation de la religion et de l’État. À cette époque, le système de l’As-Siyâsa des Tatars accéléra encore cette séparation de la religion et de l’État chez les musulmans. Ainsi, l’intégration des Tatars dans la société musulmane renforça d’un côté la puissance politique des musulmans, mais accrut de l’autre leurs pertes dans le domaine religieux. L’égarement s’était répandu dans la société islamique. Pour libérer cette société de cet égarement, le besoin de réformateurs tels que l’imam Taqî al-Dîn Ibn Taymiyya était devenu indispensable.

Le premier chapitre de la vie combative de l’imam

La tradition savante

Au VIIIe siècle de l’hégire, la contribution de la famille de l’imam Taqî al-Dîn Ibn Taymiyya au rôle éminent qu’il joua dans la renaissance islamique à travers le monde musulman ne fut pas négligeable. Toute la famille peut être considérée comme une lignée de savants. Le quatrième ancêtre de sa famille était son arrière-grand-père, Muhammad ibn al-Khidr. La mère de ce Muhammad ibn al-Khidr s’appelait Taymiyya. Elle était une oratrice exceptionnelle. En peu de temps, sa grande réputation d’éloquence fit connaître partout la famille sous le nom de famille Taymiyya.
Le grand-père du cheikh de l’islam Taqî al-Dîn Ahmad ibn Taymiyya, l’érudit Abû al-Barakât Majd al-Dîn ibn Taymiyya, était compté parmi les plus grands savants du madhhab hanbalite. Certains le mentionnent même comme un mujtahid. L’imam et hafiz al-Dhahabî, expert dans la science des narrateurs du hadith, écrit dans son ouvrage Bila : « Majd al-Dîn ibn Taymiyya naquit en 590 de l’hégire. Il étudia d’abord auprès de son oncle, le célèbre prédicateur et orateur Fakhr al-Dîn ibn Taymiyya. Puis il poursuivit ses études supérieures auprès des savants et spécialistes du hadith de Harran et de Bagdad. Il acquit une connaissance complète du fiqh. On peut dire qu’il y occupait le rang d’un imam. Son intelligence exceptionnelle et sa profonde maîtrise du fiqh étaient connues partout comme un proverbe. Un jour, un savant lui posa une question savante. Il répondit qu’on pouvait y apporter soixante réponses. Puis il donna successivement les soixante réponses. Il mourut en 652 de l’hégire. Son œuvre majeure est Munt éqâ al-Akhbâr. Dans cet ouvrage, il mentionna les hadiths liés à chaque chapitre du fiqh, sur lesquels les fondements du madhhab ont été établis. L’un des plus grands savants et spécialistes du hadith du XIIIe siècle de l’hégire, l’érudit Muhammad ibn Alî al-Chawkânî, en rédigea un commentaire en douze volumes intitulé Nayl al-Awtâr, établissant ainsi solidement la profondeur du contenu et l’excellence de cet ouvrage. »
Le père du cheikh de l’islam, l’imam Ibn Taymiyya, Shihâb al-Dîn Abd al-Halîm ibn Taymiyya, était lui aussi un grand savant, un muhaddith éminent et un spécialiste du fiqh hanbalite. Peu après son départ de Harran pour Damas, il inaugura un enseignement à la mosquée Jâmi‘ Umayyade de Damas. Cette mosquée centrale de Damas était le centre de réunion des meilleurs oulémas, jurisconsultes et spécialistes du hadith du pays. Enseigner en présence des plus grands savants du pays n’était donc pas une mince affaire. La particularité de son enseignement était qu’il enseignait oralement, sans avoir devant lui une pile d’ouvrages. S’appuyant entièrement sur sa mémoire, il citait de grands ouvrages. Il comptait énormément sur sa mémoire. Parallèlement, il fut nommé professeur de hadith à la Dâr al-Hadîth al-‘Asâkiriyya de Damas. Il mourut en 682 de l’hégire.

Enfance et adolescence

La région située entre le Tigre et l’Euphrate est divisée en deux parties. Les territoires de sa partie méridionale sont appelés en arabe l’Irak arabe. Les villes de Bagdad, Bassora et d’autres en font partie. Quant aux territoires de la partie septentrionale, la littérature arabe ancienne les désigne sous les noms de Diyâr Bakr, Diyâr Rabî‘a et Diyâr Mudar. Les géographes arabes appellent cette région al-Jazîra. Elle est bordée au nord par l’Arménie, au sud par l’Irak arabe, à l’est par le Kurdistan et à l’ouest par l’Asie Mineure et le désert de Syrie. Ar-Raqqa se trouve dans cette région. À environ huit heures de marche au sud d’Ar-Raqqa se trouve une ville appelée Harran. Les ancêtres de l’imam Ibn Taymiyya étaient originaires de cette ville. C’est là que l’imam Ibn Taymiyya naquit, le 10 Rabî‘ al-Awwal de l’an 661 de l’hégire. Nous avons déjà raconté que l’imam Taqî al-Dîn Ibn Taymiyya, dès son enfance, avait émigré à Damas afin d’échapper à l’invasion des Tatars. Il n’avait alors que sept ans. Les jours de l’invasion tatare furent remplis de terreur, d’angoisse et d’horreur. Les gens pouvaient vendre tous leurs biens, mais ils n’étaient pas disposés à vendre la bibliothèque familiale, héritage savant accumulé par leur famille sur plusieurs générations. On rapporte que, quoi qu’il leur en coûtât, ils étaient déterminés à traverser la route en emportant cette immense bibliothèque, fût-ce sur leurs têtes. Ainsi, cette lignée de savants abandonna nombre de biens nécessaires à la vie familiale pour charger les livres dans des chariots. Plusieurs chariots furent remplis uniquement de livres. Alors les problèmes s’accumulèrent : il manquait des ânes ou des chevaux pour tirer les chariots. Presque tout le monde quittait le pays. Tout le monde avait donc besoin d’ânes et de chevaux pour transporter ses biens. Il n’était pas difficile de comprendre qu’ils allaient devenir extrêmement rares.
Finalement, la situation devint telle que les jeunes garçons de la famille se mirent à tirer eux-mêmes de nombreux chariots de livres, à la place des ânes et des chevaux. Par moments, les hommes d’âge mûr et les vieillards les aidaient aussi. La caravane avançait lentement et se retrouva ainsi loin derrière tout le monde. À un endroit, on apprit que les Tatars étaient arrivés. Il fallait accélérer la marche de la caravane. Mais un nouveau problème survint : les roues des chariots de livres s’arrêtèrent soudainement. Elles ne voulaient plus avancer. Les roues étaient très anciennes et n’avaient pas la force de parcourir une si longue distance. Pourtant, par la grâce d’Allah, elles avaient continué jusqu’alors. Mais maintenant, malgré mille poussées et des centaines de tentatives pour les tirer, elles ne voulaient plus tourner. Toute la famille se mit à implorer Allah et à Le prier en pleurant. Allah exauça leurs prières. Les chariots se remirent à avancer et la caravane poursuivit rapidement sa route.
À leur arrivée à Damas, les habitants leur réservèrent un accueil chaleureux. Les milieux savants de Damas connaissaient les activités intellectuelles d’Abû al-Barakât Majd al-Dîn ibn Taymiyya. La réputation du savoir et de l’érudition de Shihâb al-Dîn Abd al-Halîm ibn Taymiyya n’était pas moindre à Damas. Peu de temps après, le père, Abd al-Halîm, se vit confier un enseignement à la mosquée Jâmi‘ Umayyade ainsi que la responsabilité d’enseigner à la Dâr al-Hadîth al-‘Asâkiriyya. La famille Taymiyya ne se sentit donc nullement étrangère dans cette nouvelle ville et ce nouvel environnement. Leur vie reprit bientôt son cours normal. Le jeune Ibn Taymiyya acheva rapidement la mémorisation du Coran et se consacra à l’étude du hadith, du fiqh et de la langue arabe. Parallèlement, il commença à participer avec son père à diverses assemblées savantes. Ainsi, en même temps que son instruction, son étude du savoir et son développement intellectuel progressèrent rapidement.
Tous les membres de la famille de l’imam possédaient une mémoire exceptionnelle. J’ai déjà parlé de son père et de son grand-père. Mais, en comparaison avec eux, la mémoire de l’imam Taqî al-Dîn Ibn Taymiyya était extraordinaire. Dès son enfance, sa mémoire étonnante avait stupéfié ses professeurs. À Damas aussi, les récits de sa mémoire se transmettaient de bouche à oreille.
Un jour, un célèbre savant de Hलब vint à Damas. Il entendit parler de la mémoire étonnante d’un adolescent nommé Taqî al-Dîn Ahmad ibn Taymiyya, qui se trouvait là. Pour en vérifier la réalité, il s’assit dans la boutique d’un tailleur sur le chemin de la madrasa. Peu après, il vit de nombreux garçons arriver sur la route. Le tailleur lui indiqua que le garçon portant cette grande tablette sous le bras était Ibn Taymiyya. Il l’appela. Après avoir écrit sur sa tablette treize ou quatorze textes de hadith — le matn, c’est-à-dire le récit principal — il lui dit : « Lis. » Le jeune Ibn Taymiyya les lut une fois avec une profonde concentration. Le savant retira alors la tablette et lui dit de les réciter de mémoire. Ibn Taymiyya les récita d’un trait. Après avoir effacé la tablette, il y écrivit cette fois une série de chaînes de transmission et lui dit de lire. Lorsqu’il eut fini, il lui demanda de les réciter de mémoire. Le jeune garçon récita également les chaînes de transmission d’un trait. Le savant de Hलब en resta stupéfait. Il déclara : « Ce garçon accomplira l’impossible. Car, à l’époque où il est né, une mémoire de cette nature est tout simplement inconcevable. »

L’acquisition du savoir et son étude

Au VIIIe siècle de l’Hégire, la responsabilité assumée par l’imam Taqî al-Dîn Ahmad ibn Taymiyya dans le renouveau islamique reposait sur son immense érudition et sa maîtrise exceptionnelle des sciences religieuses. À cet égard, on peut le considérer comme sans égal parmi les savants et les intellectuels de son époque. Il acquit ce savoir incomparable par l’étude, l’exercice et la pratique. Les prophètes et les messagers reçoivent directement leur connaissance d’Allah. C’est pourquoi ils n’avaient pas besoin de recourir aux livres ni aux enseignants de ce monde. Tous les autres êtres humains, en revanche, doivent acquérir le savoir en ce monde par l’étude et l’exercice. La mémoire et l’intelligence accordées par Allah ne font que les aider à remplir le panier de leurs connaissances.

L’imam Ibn Taymiyya entra à l’école à l’âge de sept ans et, à vingt-deux ans seulement, avait porté son trésor de connaissances à son plein épanouissement. En plus du Coran, du hadith, du fiqh et des fondements du droit, il s’attacha particulièrement à maîtriser la langue et la littérature arabes. Il étudia le hadith auprès de plus de deux cents maîtres. Son intérêt pour l’exégèse coranique était plus grand encore. Il a lui-même déclaré que, pour maîtriser le savoir coranique, il avait étudié plus d’une centaine d’ouvrages d’exégèse, petits et grands. En raison de l’étude du Noble Coran et de la réflexion et des recherches approfondies qu’il menait à son sujet, Allah lui ouvrit les portes de la connaissance de ses vérités profondes. Il ne limitait pas sa soif de savoir à la lecture des ouvrages d’exégèse ; il se rendait également auprès de leurs auteurs et approfondissait ses connaissances en discutant directement avec eux.

À propos de son étude du Coran, il a lui-même dit : « Il m’est parfois arrivé d’étudier une centaine d’ouvrages d’exégèse pour comprendre le sens intérieur d’un seul verset. Après avoir étudié ces exégèses, je priais Allah en disant : Ô Allah, accorde-moi une connaissance complète du sens de ce verset. Je disais : Ô maître d’Adam et d’Ibrâhîm, enseigne-moi ! Je me rendais dans des lieux déserts et dans les mosquées, posais mon front à terre et disais : Ô dispensateur du savoir d’Ibrâhîm, accorde-moi le savoir. » En plus du Coran, du hadith et du fiqh, il acquit également une profonde maîtrise de la théologie spéculative. À cette époque, l’étude de la philosophie et des principes théologiques de l’imam Abû al-Hasan al-Ash‘arî dominait ce domaine. L’imam Ibn Taymiyya et sa famille étaient attachés à l’école juridique hanbalite, tandis qu’un conflit intense opposait les hanbalites aux acharites. En réalité, il étudia attentivement la théologie spéculative afin d’acquérir une connaissance exacte de la philosophie et des méthodes argumentatives de ses adversaires. Il put ainsi discerner avec précision les faiblesses internes de cette discipline, les méthodes de raisonnement défectueuses de ses auteurs et même les erreurs des philosophes grecs. Après avoir étudié en profondeur la théologie spéculative, il écrivit contre toutes ses erreurs et rédigea plusieurs ouvrages dans lesquels il présentait des arguments et des preuves solides, auxquels les auteurs et philosophes de son époque furent incapables de répondre.

En résumé, Ibn Taymiyya se prépara de manière si complète à représenter fidèlement le Coran et la Sunna à son époque, à démontrer la suprématie et la vérité de la religion d’Allah et à préserver les hommes de l’égarement dans le savoir et la pratique, que cette préparation répondait véritablement aux besoins de cette période de l’histoire. Il acquit la capacité d’affronter pleinement le chaos qui s’était installé dans le domaine de la pensée et du savoir de son époque. Il n’y avait ni inertie ni altération dans son savoir et ses œuvres : tout était limpide et pur. Il arrivait généralement qu’un spécialiste d’une discipline, après avoir débattu avec lui au sujet de cette discipline, reparte en ayant acquis auprès de lui des connaissances nouvelles dans ce domaine. L’un de ses célèbres adversaires, l’érudit Kamâl al-Dîn al-Zamalkânî, déclara à propos de sa maîtrise des diverses branches du savoir : « On ne l’a jamais vu perdre un débat face à qui que ce soit. Lorsqu’il engageait une discussion sur un sujet, il finissait par faire reconnaître sa supériorité même aux spécialistes de ce sujet. »

Après vingt-deux années consacrées à l’acquisition du savoir, il se voua à sa diffusion. Lorsque l’imam Ibn Taymiyya eut vingt-deux ans, son illustre père, Shihâb al-Dîn ‘Abd al-Halîm ibn Taymiyya (682 de l’Hégire), mourut. Il était le principal traditionniste de la grande institution de hadith de Damas, Dâr al-Hadîth al-Sukkariyya. À sa mort, ce poste devint vacant. L’année suivante, son fils éminent, l’imam Taqî al-Dîn Ibn Taymiyya, le remplit. À l’âge de vingt-deux ans, il donna son premier cours de hadith. Les plus grands traditionnistes et savants du pays y assistèrent. Le savoir et l’érudition du jeune savant émerveillèrent et impressionnèrent tout le monde. Un mois plus tard, un vendredi, il fut chargé d’assurer l’exégèse coranique à la grande mosquée de la ville, la mosquée Jâmi‘ al-Umawî, à la place laissée vacante par son père. Une chaire fut spécialement construite pour lui. Chaque semaine, la popularité de son exégèse ne cessait de croître. Dans son commentaire du Coran, il exposait également tous les problèmes contemporains et les solutions que le Coran leur apportait. Parallèlement, sa piété personnelle, la fermeté de sa foi et sa rectitude influençaient profondément la population. À cette époque, sa renommée commença à se répandre dans toutes les directions.

Première campagne contre l’injustice

En 693 de l’Hégire, un incident désagréable l’obligea pour la première fois à entrer dans l’arène publique. À cette époque, des gens témoignèrent au sujet d’un chrétien nommé As-Saff qu’il avait prononcé des paroles offensantes contre le Messager d’Allah, que la bénédiction et le salut d’Allah soient sur lui. Après avoir commis cet acte répréhensible, il avait trouvé refuge auprès d’un Arabe. Lorsqu’ils l’apprirent, l’imam Ibn Taymiyya et le shaykh de Dâr al-Hadîth, Zayn al-Dîn al-Fâriqî, se rendirent auprès du gouverneur ‘Izz al-Dîn Ayyûb, lui demandèrent d’enquêter sur l’affaire et réclamèrent le châtiment du coupable. Le gouverneur fit convoquer ce dernier. Lorsque les gens virent un Arabe arriver avec As-Saff, ils se mirent à insulter l’Arabe. Celui-ci déclara : « Ce chrétien vaut mieux que vous. » En entendant cela, la foule, furieuse, se mit à leur jeter des pierres. En un instant, un énorme tumulte éclata. Le gouverneur, estimant que l’imam et son compagnon en étaient responsables, les fit jeter en prison.

Sous l’effet de la soudaineté de l’événement et du changement spectaculaire de la situation, le chrétien embrassa l’islam. Le gouverneur lui garantit la sécurité de sa vie, puis, comprenant son erreur, libéra l’imam et son compagnon et leur demanda pardon. La popularité de l’imam s’accrut encore.

Coalition contre le milieu des intérêts particuliers

Vers la fin du VIIe siècle de l’Hégire, les activités réformatrices entreprises par l’imam Taqī al-Dīn Aḥmad ibn Taymiyya commencèrent peu à peu à susciter une opposition au sein des groupes attachés à leurs intérêts établis. L’imam appelait directement les gens à se référer au Coran, à la Sunna ainsi qu’à la conduite des Compagnons et des Tābiʿūn. Or ces groupes d’intérêts établis orientaient les gens vers leurs propres conceptions arbitraires et vers des pratiques liées à leurs intérêts. La popularité de l’imam grandissait rapidement parmi le peuple et dans les milieux savants. Aux yeux des défenseurs de ces intérêts, cela était comme une épine qui les blessait. En 698 de l’Hégire, la première opposition contre l’imam fut lancée par ce milieu. Ses adversaires s’en prirent non seulement à sa pensée, mais aussi à sa personne.

La famille d’Ibn Taymiyya n’était nullement inconnue en Syrie. Nous avons déjà expliqué en détail que sa famille était réputée dans les milieux savants syriens depuis trois ou quatre générations. Son père avait fermement établi sa prééminence dans toute la Syrie, et particulièrement à Damas. L’imam lui-même avait été reconnu comme une éminente personnalité savante. Malgré cela, ses adversaires attaquèrent ses compétences scientifiques, ses connaissances, sa croyance et ses activités. L’imam rédigea un ouvrage intitulé al-ʿAqīda al-Ḥamawiyya al-Kubrā, dans lequel il répondit à toutes leurs questions. Dans cette brochure de cinquante pages, il présenta directement des arguments et des preuves tirés du Coran, de la Sunna, des paroles et de la pratique des Compagnons et des Tābiʿūn. Il pointa du doigt les égarements des philosophes musulmans et des mutakallimūn influencés par les philosophies grecque, romaine et indienne. Il examina minutieusement leurs idées et leurs propos contraires au Coran et à la Sunna. Il critiqua en termes sévères leurs déclarations contraires à la sharīʿa.

Cet ouvrage sembla faire éclater avec force la rancœur contenue du camp adverse. Celui-ci ne put supporter cette expression franche de la vérité. Les différents groupes opposés s’unirent et portèrent plainte contre lui. Ils exigèrent qu’il comparaisse devant l’assemblée du qadi hanafite, le shaykh Jalāl al-Dīn, afin de se justifier au sujet de son écrit. Ibn Taymiyya rejeta leur proposition. Dans cette querelle, le gouverneur de la ville, l’émir Sayf al-Dīn, prit le parti de l’imam et convoqua ses adversaires. Mais beaucoup d’entre eux se cachèrent. Le vendredi, après avoir achevé comme à l’accoutumée son tafsīr à la mosquée al-Umūbī, l’imam se rendit à l’assemblée du qadi imām al-Dīn al-Shāfiʿī. Un groupe des plus grands savants de la ville se joignit à lui. Tous se mirent à poser diverses questions au sujet de l’ouvrage al-ʿAqīda al-Ḥamawiyya. L’imam répondit à leurs questions. Ses réponses fondées sur des arguments réduisirent tout le monde au silence. L’imam repartit en vainqueur. Ainsi, toutes les manœuvres de ses adversaires furent anéanties et leur opposition cessa pour le moment.

Cependant, rares sont ceux qui font preuve de sincérité parmi ceux qui s’opposent à la vérité et à la justice. Ceux qui, avec une intention pure et pour la seule cause de la religion, s’engagent à combattre une vérité peuvent, à un moment donné, comprendre leur erreur. Mais les gens attachés à leurs intérêts et les groupes puissants ont les yeux bandés ; leurs cœurs et leurs esprits sont plongés dans la boue putride d’une mare. Allah Tout-Puissant ne leur accorde jamais la capacité de comprendre et d’accepter la vérité. Ainsi, même si la vérité est manifestée mille fois et dissipe complètement les ténèbres alentour comme la lumière du jour, les groupes intéressés ne peuvent jamais la percevoir. C’est pourquoi, bien que l’opposition à Ibn Taymiyya eût temporairement cessé, elle recommença à s’accumuler secrètement. Mais précisément à cette époque, la fitna tatare ayant relevé la tête en Syrie, aucun autre groupe ne put, pendant longtemps, trouver l’occasion de se dresser contre lui.

Former un groupe pour combattre l’injustice

Après que la Syrie eut été libérée de l’invasion tatare en 702 de l’Hégire, l’imam Ibn Taymiyya reprit ses activités réformatrices. Il continua comme auparavant à enseigner, à faire le tafsīr et à dispenser ses cours. Il reprit sa campagne contre le shirk, les innovations religieuses et la jāhiliyya. À cette époque, la cohabitation avec les chrétiens et les juifs entraîna la diffusion, parmi les musulmans, de nombreuses croyances et enseignements contraires à l’islam. Les musulmans se livrèrent à des pratiques qui ravivaient le souvenir de la jāhiliyya et qui ressemblaient aux pratiques des peuples mécréants et polythéistes, voire procédaient en réalité de leurs traditions et de leur culture. Sur la rive du Nahr Fūlūṭ, à Damas, se trouvait un autel. Des récits miraculeux d’un genre étrange circulaient à son sujet. Il était devenu une fitna pour les musulmans ignorants et superstitieux. Les musulmans allaient y faire des vœux. En 704 de l’Hégire, Ibn Taymiyya s’y rendit avec un groupe d’ouvriers et de tailleurs de pierre. Avec leur aide, il fit démolir l’autel et jeter ses morceaux dans le fleuve, détruisant ainsi ce centre du shirk et des innovations religieuses. De cette manière, les musulmans furent libérés d’une immense fitna.

Il se mit à appliquer pleinement le hadith du Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et le salue — relatif au combat contre l’injustice. Ce hadith dit : « Que celui d’entre vous qui voit une chose contraire à la sharīʿa la change par sa force. Celui qui ne peut pas la changer ainsi doit s’y opposer et la corriger par sa parole. Et celui qui ne peut même pas cela doit conserver dans son cœur son opposition et sa haine envers elle. Et cela constitue le plus faible degré de la foi. » Conformément à ce hadith, dès qu’il voyait une pratique contraire à la sharīʿa, il intervenait contre elle selon sa force et ses moyens. Il dressait une résistance vigoureuse contre l’injustice. Il s’efforçait de la corriger et de l’organiser conformément à la sharīʿa.

Les gouvernants étaient occupés à exercer leurs responsabilités administratives. Ils ne se sentaient aucun devoir de réformer et d’entretenir les pratiques et les croyances religieuses du peuple. Les savants hésitaient souvent à s’élever contre des actes manifestement contraires à la sharīʿa. Ibn Taymiyya continua donc à lutter seul contre ces pratiques. Pour cette raison, il forma une jamāʿa composée de ses élèves et de ses partisans. Ce groupe restait toujours auprès de lui et l’assistait dans ses diverses activités. Avec son aide, il tentait de veiller à la vie religieuse de la population.

À cette époque, on lui amena un vieillard nommé al-Mujāhid Ibrāhīm ibn al-Qaṭṭān. Le vieil homme était connu comme un grand derviche soufi. Il portait la longue robe de moine des fakirs, faite de pièces de couleurs variées et descendant jusqu’aux chevilles. Il avait sur la tête de longues mèches emmêlées comme celles des ascètes. Les ongles de ses mains mesuraient plusieurs pouces. Sa moustache était si longue qu’elle couvrait tout son visage. Il insultait les gens à tout propos. La consommation de bhang était devenue une habitude permanente chez lui. Sur ordre d’Ibn Taymiyya, sa robe fut découpée en morceaux. Ses cheveux furent raccourcis et sa moustache taillée. On lui coupa les ongles et on lui fit faire acte de repentir, afin qu’il ne consomme plus jamais de stupéfiants. De cette manière, il réforma encore, à titre individuel, de nombreux égarés et les ramena de nouveau sur le chemin de la religion.

La lutte contre deux doctrines égarées

Deux doctrines philosophiques devinrent prédominantes parmi les soufis et les philosophes musulmans au VIIIe siècle de l’Hégire. L’imam Ibn Taymiyya dut mener une lutte considérable contre ces deux doctrines erronées. Il s’agit du wahdat al-wujud et du hulul wa-l-ittihad. Dans la terminologie philosophique de notre sous-continent, ces deux doctrines sont appelées l’advaita-vada et le panthéisme. Par la suite, ces deux doctrines devinrent également très répandues parmi les soufis du sous-continent. Le Mujaddid-e Alf-e Sani, le vénérable Sayyid Ahmad Sirhindi, dut alors mener ici un combat acharné contre elles. À ce sujet, l’imam Ibn Taymiyya écrit, en citant l’ouvrage Fusus al-Hikam de Muhyiddin Ibn Arabi (mort en 638 de l’Hégire), principal promoteur du panthéisme et de l’advaita-vada, que, selon Ibn Arabi et ses disciples, il n’existe dans cet univers qu’un seul être. L’existence de la création est l’existence du Créateur. Ils ne reconnaissent pas, dans cet univers, la création et le Créateur comme deux entités distinctes. Ils ne sont pas disposés à admettre que l’un soit le créateur de l’autre. Au contraire, selon eux, le Créateur est la création et la création est le Créateur. Ainsi, selon eux, ceux des enfants d’Israël qui adorèrent le veau adoraient en réalité Allah Lui-même. Selon eux, l’affirmation de Pharaon : « Je suis votre seigneur, le Très-Haut », c’est-à-dire « Je suis votre dieu suprême », était juste. Critiquant le vénérable Noé, que la paix soit sur lui, Ibn Arabi affirme que son peuple mécréant adorait en réalité Allah à travers le culte des idoles, et que le déluge de son époque était en réalité le déluge de la connaissance du Divin. Ils s’y étaient noyés. Peu après Ibn Arabi apparurent plusieurs autres grands promoteurs de cette philosophie. Parmi eux figuraient notamment Ibn Sab’in, Sadr al-Din al-Qunawi, Balayani et Tlemceni. Parmi ceux-ci, Tlemceni ne se contentait pas de professer cette doctrine : il la mettait également en pratique. C’est pourquoi lui et ses disciples buvaient du vin et commettaient des actes interdits. Car, selon leur conception, puisque l’existence réside dans un être unique, pourquoi y aurait-il une distinction entre le licite et l’illicite ? On dit à Tlemceni : « Votre doctrine est totalement contraire au Coran. » Il répondit : « Le Coran est en réalité rempli de polythéisme, car il établit une distinction entre le Seigneur et les serviteurs. À l’inverse, notre doctrine renferme le véritable tawhid. » Il affirma également que leur doctrine était démontrée par le kashf.

L’imam Ibn Taymiyya considérait que s’opposer ouvertement à cette doctrine du wahdat al-wujud et du hulul, influencée par le védanta indien et le mahaparinirvana bouddhique, était tout aussi important que mener une guerre armée contre les Tatars. À ce propos, il procéda à une analyse théorique détaillée de la doctrine panthéiste de différentes communautés chrétiennes, ainsi que de toutes les formes d’égarement de ce genre chez les communautés antérieures. Puis il examina minutieusement, à la lumière du Coran et des hadiths, la doctrine d’Ibn Arabi et de ses disciples.

Les critiques sévères formulées par Ibn Taymiyya contre ces doctrines erronées répandues au nom de l’islam firent de lui la cible de la haine des groupes attachés à leurs intérêts établis. Un groupe de prétendus théoriciens se mit également à conspirer contre lui. À un moment donné, ils réussirent à obtenir l’appui du gouvernement. Ils montèrent le souverain alors en place en Égypte contre Ibn Taymiyya. À cette époque, la Syrie et l’Égypte appartenaient au même État. La capitale se trouvait au Caire, en Égypte. La Syrie était une province de l’Égypte. L’influence de l’imam Ibn Taymiyya dans les milieux savants de Syrie était irrésistible. Le gouvernement provincial lui-même estimait ses opinions et ses activités. Il était la prunelle des yeux de la population musulmane de Syrie. C’est pourquoi, lorsque le gouvernement faisait preuve d’inaction et d’indifférence face à des actes manifestement contraires à l’islam et à la charia, il intervenait souvent, avec l’aide de ses disciples et des forces populaires, pour y faire obstacle. Il faisait cesser par la force les actes contraires à la charia.

 

Dans la prison d’Égypte

Telle était sa situation en Syrie. Mais son influence de cette nature ne s’était pas encore étendue parmi la population égyptienne. Le gouvernement central n’était pas non plus pleinement informé de sa situation. Les conspirateurs purent donc facilement influencer ce gouvernement. Au cours d’un mois de l’année 705 de l’Hégire, un décret royal spécial venu d’Égypte ordonna à l’imam Ibn Taymiyya de se rendre au Caire. Ses élèves et ses amis furent saisis d’effroi. Le gouverneur tenta de l’en empêcher. Il se chargea de discuter en détail de cette affaire avec le sultan, par lettres et par l’intermédiaire de messagers, et de dissiper ses conceptions erronées. Mais l’imam ne voulait accepter la faveur de personne. Malgré la peur et l’inquiétude immenses de tous, il prit la route du Caire. Il arriva en Égypte le vendredi 22 Ramadan. Après avoir accompli la prière dans la mosquée-cathédrale de la citadelle, il voulut commencer à s’entretenir avec les gens. Mais on ne lui en donna pas la permission. C’est alors que la foule fut montée contre lui. On lui reprochait que sa pensée et son aqida étaient contraires à l’islam. La foule n’était donc disposée à écouter aucune de ses paroles. Sur l’ordre du cadi Ibn Makhlouf al-Maliki, il fut détenu quelques jours dans une tour de la citadelle, puis, la nuit de l’Aïd, envoyé dans la célèbre prison de Jubb — le Puits — en Égypte.
L’année suivante, la nuit de l’Aïd de l’année 706 de l’Hégire, le gouverneur et plusieurs cadis et fuqaha entreprirent de faire libérer l’imam. Certains d’entre eux exigèrent comme condition qu’il se repente de son aqida. Ibn Taymiyya refusa catégoriquement. Il fut convoqué six fois afin de venir s’expliquer directement. Mais il ne répondit à aucune de ces convocations. Chaque fois, à l’instar du prophète Joseph, il disait :*********Arabe**************
Cette prison m’est préférable à ce vers quoi ils m’appellent.
L’imam n’avait pas pour objectif d’établir sa propre supériorité et sa grandeur ; de même, libérer le gouvernement de l’influence des savants malhonnêtes constituait l’un de ses principaux objectifs. Affranchir la pensée, l’aqida, la foi et les actes des musulmans de toute souillure du shirk, afin de les rendre lumineux comme la lumière du soleil levant, et débarrasser la religion d’Allah de toute rigidité et de toute confusion pour la rendre vivante et active : telle fut l’œuvre de sa vie. C’est pourquoi il considérait que sortir de prison en ayant entaché sa propre personne de quelque souillure équivalait à couvrir la religion d’une tache.
Il ne fait aucun doute que cette particularité du caractère d’Ibn Taymiyya fournira amplement matière à réflexion à la communauté actuelle de nos savants. Afin qu’aucune confusion ne soit introduite dans la religion, il renonça lui-même au bonheur personnel, aux commodités et au confort. Il était prêt à endurer les tortures physiques et psychologiques dans la cellule obscure de la prison, mais il ne fut pas disposé, ne serait-ce qu’un instant, à tolérer la moindre atteinte portée à la religion.
Le compagnon de prison de l’imam Ibn Taymiyya était son frère germain, le shaykh Sharaf al-Din Ibn Taymiyya. Le shaykh Sharaf al-Din a consigné en détail les événements de la prison dans son ouvrage Majmua Ilmiyya. On y découvre la fermeté, la patience et la lutte inébranlable de l’imam pour la vérité et la justice.
Un jour, le gardien de la prison vint le voir au nom du vice-sultanat d’Égypte. Il voulait s’entretenir avec l’imam au sujet de sa libération. L’imam lui dit qu’il se trouvait en prison depuis longtemps, mais qu’il ignorait absolument quelles charges pesaient contre lui et quel crime il avait commis. Si l’on voulait donc discuter de cette affaire, une délégation composée d’au moins quatre responsables instruits et éminents du haut gouvernement devait venir. Il présenterait sa position devant eux. Ainsi, le risque que ses propos parviennent déformés au sultan serait moindre.
Sur ces paroles, le gardien partit. Pourtant, aucune délégation ne vint. Le gardien revint, cette fois accompagné d’un homme nommé Alauddin Tabraqi. Alauddin Tabraqi voulut lui arracher la reconnaissance de ses erreurs. Il avait rédigé de son côté un mémorandum et se mit à presser l’imam de le signer. Il contenait de nombreuses accusations mensongères contre l’imam, ainsi que beaucoup de propos qu’il n’avait jamais tenus et auxquels il ne croyait pas. L’imam répondit : « Je n’ai aucun droit de rendre une décision sur cette question. Elle concerne Allah, le Messager et l’ensemble de la communauté musulmane. Je n’ai pas le pouvoir de modifier la religion d’Allah. Je ne peux pas non plus, à cause de vous ou de qui que ce soit d’autre, m’écarter de la religion d’Allah. Je ne suis pas capable de commettre le méfait qui consiste à attribuer quelque mensonge que ce soit à la religion d’Allah. »
Voyant l’insistance excessive du représentant du gouvernement, l’imam s’affermit davantage. Il avertit le représentant qu’une telle insistance ne servirait à rien. Il lui conseilla plutôt de renoncer à cette occupation futile et de s’occuper de quelque tâche utile s’il en avait une. Il dit : « Je n’ai demandé à personne de solliciter ma libération. » À ce moment-là, la porte supérieure était fermée. L’imam demanda qu’on l’ouvre et se prépara à partir. Il dit encore au représentant du gouvernement : « Je n’ai pris moi-même aucune initiative pour parler. Des fatwas m’ont été soumises et des gens m’ont interrogé ; je leur ai répondu. Du point de vue de la religion et de la charia, ai-je le droit de dissimuler la vérité ? Le Messager d’Allah, qu’Allah le bénisse et le salue, a dit :*************Arabe*************
C’est-à-dire : “À celui à qui l’on demande quelque chose de la religion qu’il connaît, puis qui le dissimule, Allah mettra le jour de la Résurrection une bride de feu dans la bouche.” Comment pourrais-je donc, pour vous satisfaire, ne pas donner la réponse exacte à la question de celui qui cherche la vérité ?
Après le départ de Tabraqi, le gardien revint encore. Cette fois, il dit à l’imam que le vice-sultanat voulait connaître par écrit son aqida. Il lui demanda de mettre par écrit, sur une feuille, les éléments de son aqida. Ibn Taymiyya refusa de fournir quoi que ce soit par écrit et dit : « Si j’écris maintenant quelque chose, les gens diront qu’Ibn Taymiyya a changé son aqida précédente. » L’imam ajouta : « De la même manière, à Damas, on m’a demandé par écrit quelle était mon aqida. Mais là non plus, je ne l’ai pas remise par écrit. J’y ai présenté mes propres ouvrages écrits. Ma pensée et mes positions y apparaissent sans aucune ambiguïté. Le gouverneur de Syrie a également envoyé ces écrits au sultan par la poste. Je sais qu’ils sont entre les mains du sultan. Or l’aqida n’est pas une chose que l’on invente soi-même. Vais-je donc fabriquer chaque jour une aqida nouvelle de ce genre ? Mon aqida est celle que j’ai déjà proclamée et qui figure dans mes écrits et mes ouvrages. Ils sont en votre possession : consultez-les. »
Le gardien repartit encore, puis revint. Cette fois, il dit à l’imam : « Donnez au moins quelque chose par écrit, par exemple une lettre de pardon, ou un engagement à ne vous quereller avec personne. » L’imam répondit : « Oui, cela est possible. Je n’ai pas l’intention de faire du tort à qui que ce soit ni de me venger de quiconque. Je veux écrire une lettre de pardon à ceux qui m’ont opprimé et maltraité, et qui ont agi injustement envers moi. Mais, en réalité, il n’est pas d’usage de remettre ces choses par écrit. Je considère donc qu’il suffit de les exprimer oralement. »
Après sa discussion avec le gardien, l’imam retourna à l’intérieur de la prison. Il y vit les détenus absorbés dans toutes sortes de jeux futiles pour se distraire. Les uns jouaient aux cartes, les autres aux échecs. Ils ne prêtaient aucune attention à la prière. Ils laissaient passer les prières, emportés par leurs jeux. L’imam s’y opposa. Il incita les détenus à accomplir la prière. Il leur exposa les commandements explicites d’Allah. Il les encouragea à faire le bien. Il les rendit conscients de leurs péchés et leur conseilla de demander sans cesse pardon à Allah pour ceux-ci. Ainsi, en quelques jours, l’étude du savoir religieux commença parmi les détenus avec une telle intensité que toute la prison se transforma en madrasa. Les employés et les détenus de la prison se prirent d’un amour sincère pour l’imam Ibn Taymiyya. L’atmosphère studieuse et saine de la prison leur ouvrit les yeux. La situation en arriva au point que, même après avoir appris l’annonce de leur libération, de nombreux détenus ne voulurent pas quitter la prison. Ils demandèrent à rester encore quelque temps au service du Shaykh al-Islam.
Quatre mois plus tard, au mois de Safar de l’année 707 de l’Hégire, de nouvelles démarches furent entreprises pour obtenir sa libération. Le cadi Badr al-Din Ibn Jamaa lui rendit visite en prison. Malgré une longue discussion, il ne parvint pas à convaincre l’imam d’accepter les trois conditions du gouvernement pour être libéré. Finalement, au mois de Rabi al-Awwal, l’émir Husam al-Din l’amena de son propre chef auprès du vice-sultan, en prenant Allah à témoin. L’émir Husam al-Din le pria de rester quelque temps en Égypte. Il se chargea de déployer tous ses efforts afin que les Égyptiens puissent être correctement informés de son savoir et de sa piété, et qu’ils puissent embellir leur vie grâce au flot de ses bienfaits.

Après sa libération

Après sa libération de prison, l’imam Ibn Taymiyya — qu’Allah lui fasse miséricorde — se mit à fréquenter davantage les gens du peuple égyptien. Le sultan lui envoya de précieux présents et lui attribua un titre honorifique afin de lui conférer un rang royal. Mais il n’accepta rien de tout cela. Il constata qu’il devait entrer en conflit avec le gouvernement et l’administration à différents niveaux. Il ne convenait en aucune façon de se lier à leurs faveurs. Il se tint donc, autant que possible, à l’écart de l’influence de l’appareil administratif. Deuxièmement, il pardonna à tous ceux qui avaient jusque-là conspiré contre lui. Il déclara clairement n’avoir aucune plainte contre personne.

À cette époque, l’influence de la philosophie moniste s’accroissait en Égypte. En particulier, le célèbre poète soufi égyptien Abû Faraz (mort en 632 de l’Hégire) en était un ardent défenseur. Grâce à ses efforts, cette doctrine, embellie par la poésie, se répandait largement parmi le peuple et les milieux soufis. Un grand nombre de soufis et de maîtres spirituels d’Égypte étaient influencés par cette doctrine. Installé au cœur de l’Égypte, l’imam Ibn Taymiyya commença ouvertement à la combattre. Il qualifia le courant de la philosophie moniste de totalement contraire au Coran et au hadith, et le considéra comme une invention novatrice des soufis des générations postérieures ainsi qu’une imprudence introduite dans la religion. Il loua la croyance et les œuvres de soufis tels que le vénérable Shaykh ʿAbd al-Qâdir al-Jîlânî — qu’Allah lui fasse miséricorde — et le Shaykh ʿAdî ibn Musâfir al-Umawî — qu’Allah lui fasse miséricorde —, mais il continua de critiquer sévèrement les soufis et les maîtres spirituels de son époque. Selon lui, ces soufis et ces maîtres étaient profondément influencés par les philosophies matérialistes et opposées à l’unicité divine des Grecs, des Égyptiens et des Indiens.

La critique vigoureuse et étendue que l’imam Ibn Taymiyya — qu’Allah lui fasse miséricorde — adressa à ces maîtres spirituels et à ces soufis égarés suscita une vive colère dans les milieux soufis. Le célèbre maître de la voie soufie en Égypte, Ibn ʿAtâ’ Allâh al-Iskandarî, se rendit à la citadelle comme représentant des soufis et porta plainte contre l’imam auprès du sultan. Celui-ci réunit tout le monde au Dâr al-ʿAdl et ordonna une enquête approfondie sur cette accusation. Ibn Taymiyya fut convoqué à cette assemblée. La force de son discours, son raisonnement, les preuves explicites tirées du Coran et du hadith ainsi que son éloquence magique subjuguèrent les auditeurs. Tous les participants restèrent sans voix. La tentative de prendre contre lui des mesures à l’échelle de l’État fut donc suspendue.

Bien que les tentatives d’adopter des mesures punitives contre lui au niveau de l’État eussent cessé, la propagande mensongère et la rancœur contenue de ses adversaires continuaient à resurgir de temps à autre. Ceux-ci adoptèrent alors une autre voie pour le calomnier. Ils l’accusèrent de prêcher ceci : il n’est permis d’invoquer personne en dehors d’Allah ; on ne doit rien demander qu’à Allah seul. Il ne serait même pas permis d’adresser une supplique au Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. En réponse à cette campagne de diffamation, certains savants déclarèrent qu’une telle pensée n’était pas véritablement blâmable, mais qu’elle devait être considérée comme une forme d’irrespect. Ils n’étaient toutefois pas prêts à qualifier cette pensée de mécréance. L’imam échappa donc encore une fois à cette accusation.

Mais ses adversaires ne se turent pas pour autant. Chaque jour, ils s’employaient à lancer de nouvelles calomnies. Exaspéré par cette succession incessante de plaintes, d’accusations et de dénonciations, le gouvernement soumit à l’imam trois propositions. Il devait en choisir une et respecter certaines conditions. À défaut, la troisième proposition consistait à rester en prison. L’imam préféra rester en prison. Cependant, ses étudiants et ses amis insistèrent pour qu’il retourne à Damas. Sous leurs pressions répétées, il finit par se préparer à partir pour Damas. Le 8 Shawwâl 707 de l’Hégire, il quitta même la ville avec ses compagnons. Mais, le jour même, on le ramena en Égypte alors qu’il était en chemin. On lui dit que le gouvernement jugeait préférable de le garder en prison. Toutefois, les juges et les savants ne purent cette fois formuler contre lui aucune accusation précise. Ils demeuraient donc dans l’hésitation. Voyant le conflit intérieur des oulémas et des juges, l’imam décida d’aller lui-même volontairement en prison. Mais les juges ne voulaient pas l’y envoyer. Il fut donc placé en résidence surveillée. Les étudiants et les savants pouvaient lui rendre visite. Ils étudiaient avec lui et discutaient de questions importantes. On lui demandait même des fatwas sur des sujets particuliers. Quelque temps plus tard, une conférence réunissant les oulémas et les jurisconsultes adopta à l’unanimité une résolution demandant sa libération. À la suite de cette résolution, le gouvernement le libéra. Le peuple lui réserva un accueil enthousiaste. Sa popularité augmenta considérablement. À mesure que sa notoriété grandissait parmi les gens, son influence s’étendait également. Or, l’accroissement de son influence signifiait la disparition, au sein du peuple, des croyances contraires à l’islam et à la charia, des innovations religieuses et des pratiques opposées à l’islam. Les musulmans pourraient ainsi avancer correctement sur la voie du Coran et de la Sunna. C’est ainsi que, dans un environnement hostile, l’imam poursuivit correctement son œuvre.

À cette époque, un changement soudain de la situation politique dressa encore davantage d’obstacles sur la route d’Ibn Taymiyya. Ses adversaires devinrent agressifs à son égard. Nasir al-Dîn Qalâwûn était alors sultan d’Égypte et de Syrie. Il connaissait parfaitement le savoir, l’érudition, la piété, la sincérité et le courage d’Ibn Taymiyya. C’était l’imam qui l’avait encouragé à combattre les Tatars. À cette occasion, il avait été témoin de ses propres yeux du courage, de l’intelligence et de la sincérité de l’imam. Il n’était donc, dans l’ensemble, pas hostile à ce dernier. Mais en 708 de l’Hégire, il se retira du gouvernement pour diverses raisons. Rukn al-Dîn Baybars accéda alors au pouvoir. Le guide spirituel du sultan Baybars et son conseiller dans les affaires religieuses était le Shaykh Nasr al-Mambâjî. Ibn Taymiyya était le principal critique de la croyance, des convictions et des pratiques de ce Shaykh. D’autre part, l’imam était considéré comme un favori de l’ancien sultan. Ses adversaires disposaient donc désormais d’une occasion parfaite d’agir contre lui.

Ils n’hésitèrent pas un instant à en tirer parti. Dès que Baybars accéda au pouvoir, il fut ordonné d’envoyer Ibn Taymiyya à Alexandrie et de l’y maintenir en résidence surveillée. Il y fut envoyé vers la fin du mois de Safar 709 de l’Hégire. Alexandrie était un ancien centre du soufisme et des soufis. On raconte que le gouvernement espérait également qu’un soufi fanatique et énergique, dans cet ancien centre des soufis, réglerait définitivement son compte à l’imam, libérant ainsi le gouvernement de toute responsabilité concernant son sang. Mais cet espoir ne se réalisa pas.

Les activités de l’imam à Alexandrie

Alexandrie, ancien port égyptien chargé d’histoire et ancienne capitale, se trouve sur les rives de la mer Méditerranée. C’est dans cette ville que les soufis adeptes de la philosophie moniste étaient les plus nombreux. L’influence de cette doctrine égarée des soufis s’était largement étendue au sein de la population. La ville comptait de grands propagateurs de cette doctrine. Ils ne s’étaient pas contentés d’introduire le polythéisme et les innovations dans la croyance et la pensée des gens : ils avaient également influencé leur caractère et leurs actes de manière contraire à l’islam. Ainsi, l’indifférence et le mépris du peuple envers la charia et les prescriptions islamiques étaient devenus manifestes.

À son arrivée à Alexandrie, l’imam Ibn Taymiyya résolut de remédier à ces déficiences dans la pensée et les actes des soufis et de la population. Il commença par former son propre groupe d’élèves et de partisans au moyen de cours sur le Coran et les hadiths. Peu à peu, ce groupe prit de l’ampleur. Les gens du peuple vinrent à lui en grand nombre. Avec un immense enthousiasme, l’imam se consacra à purifier la pensée de la population. Parallèlement, il s’employa à former ses actes et son caractère conformément aux prescriptions de la charia. Il ne séjourna que huit mois dans cette ville. En si peu de temps, il réduisit en pièces toutes les forces du camp adverse. Une grande partie des gens du peuple ainsi que des classes instruites et influentes échappèrent à l’emprise des soufis adeptes d’une philosophie contraire à l’islam. L’imam les amena à se repentir. Même un soufi influent et éminent se repentit entre ses mains.

À propos de ce succès de l’imam à Alexandrie, son jeune frère Sharaf al-Din Ibn Taymiyya, qui se trouvait auprès de lui, écrivit dans une lettre adressée aux habitants de Damas : « Les habitants d’Alexandrie se sont pris d’un profond attachement pour notre frère et lui ont accordé un grand honneur. Il est constamment occupé à diffuser le Coran et la Sunna. L’amour et le respect envers le cheikh ont pris une place durable dans le cœur de tous, des gens ordinaires comme des gens distingués. Presque tous les groupes, gouverneurs, juges, fuqaha, muftis, cheikhs et combattants du jihad, sont devenus ses admirateurs et ses disciples. Seuls les ignorants et les insensés se tiennent à l’écart de lui. »

Entre-temps, la chute du sultan Rukn al-Din était devenue imminente. L’ancien sultan Nasir al-Din Qalawun, qui s’était exilé volontairement, réapparut sur la scène politique après seulement onze mois. Rukn al-Din renonça au pouvoir et quitta le pays. Son conseiller, le cheikh Nasr al-Mumbaji, tomba lui aussi. Les nuages de malheur qui s’étaient amoncelés dans le ciel du destin d’Ibn Taymiyya commencèrent donc à se dissiper. Dès son entrée en Égypte, le sultan Nasir al-Din Qalawun pensa en premier lieu à la libération d’Ibn Taymiyya. Il envoya immédiatement des hommes pour faire venir l’imam d’Alexandrie. La nouvelle du départ de l’imam se répandit en un instant dans la ville. Les habitants vinrent en groupes lui adresser leurs adieux. Sous les regards baignés de larmes de milliers d’étudiants et de prédicateurs, la caravane de l’imam prit la route du Caire. À son arrivée au Caire, le sultan et les habitants enthousiastes de la ville lui offrirent un accueil grandiose.

Dire la vérité à la cour royale

Auparavant, les savants d’Égypte et de Syrie avaient édicté une réglementation particulière concernant les vêtements des dhimmis non musulmans. En particulier, après les croisades, des familles chrétiennes venues d’Europe s’étaient installées dans les pays musulmans. Beaucoup d’entre elles se livraient à l’espionnage au profit des pays chrétiens d’Europe. Un jour même, un immense incendie éclata au Caire. De nombreux musulmans furent tués et des biens appartenant aux musulmans, d’une valeur de plusieurs dizaines de millions, furent détruits. Une enquête révéla ensuite qu’un groupe de chrétiens avait méthodiquement organisé cette destruction. Dès lors, la question se posa de distinguer les vêtements des dhimmis afin qu’ils ne puissent pas s’infiltrer parmi les musulmans et leur nuire. Conformément à la fatwa des éminents oulémas, le gouvernement ordonna aux dhimmis de porter des turbans bleus. Jusqu’alors, les dhimmis s’étaient conformés à cette directive. Ce jour-là, le Premier ministre proposa au sultan de promulguer une nouvelle loi concernant les dhimmis.

Ibn Taymiyya était lui aussi assis aux côtés du sultan à la cour. Les meilleurs cadis, savants et fuqaha d’Égypte étaient également présents. En réalité, la cour avait été convoquée en l’honneur d’Ibn Taymiyya. Dans sa proposition, le Premier ministre demanda que les dhimmis soient désormais autorisés à porter des turbans blancs, comme les musulmans, et ajouta qu’en échange ils s’étaient engagés à verser au gouvernement un impôt annuel de sept cent mille dinars. Ils continueraient à payer, comme auparavant, les autres impôts dont ils étaient déjà redevables.

Après la lecture de la proposition, le sultan se tourna vers les oulémas et les fuqaha et leur demanda leur avis. Les plus grands fuqaha, tels que l’Allama al-Jamal al-Kanï, ainsi que les autres cadis, gardèrent le silence. En voyant la situation à la cour, l’imam Ibn Taymiyya entra dans une vive colère. Il s’adressa au Premier ministre et se mit à le questionner. Il critiqua sévèrement la politique du gouvernement. Le sultan lui demanda instamment de ne pas se mettre en colère, mais il ne tint aucun compte de la requête du sultan. Les savants présents furent terrifiés par son audace extraordinaire. Qui savait quel accident pouvait se produire à la cour d’un instant à l’autre ?

L’imam cessa de s’adresser au Premier ministre et se tourna cette fois vers le sultan : « Il est profondément regrettable que les travaux de cette cour commencent aujourd’hui par une mesure nuisible à l’islam et aux musulmans. Il est très affligeant que, pour un gain temporel dérisoire et éphémère de ce monde passager, vous vous employiez à servir les intérêts des dhimmis. Pourtant, cela ne procure aucun bénéfice : il n’en résulte que du tort pour l’islam et les musulmans. Réfléchissez donc à l’immense bienfait qu’Allah vous a accordé. Il y a peu, vous aviez perdu votre royaume. Votre honneur et votre prestige avaient été entièrement anéantis. Par la grâce d’Allah, vous avez tout recouvré. Allah a humilié votre ennemi et vous avez remporté la victoire sur le parti adverse. Vous devriez maintenant rendre grâce à Allah. »

Le sultan fut extrêmement satisfait des paroles véridiques de l’imam. Il rejeta la proposition du Premier ministre. Les dhimmis continuèrent donc à circuler à l’extérieur en portant, comme auparavant, des turbans bleus.

Il pardonna à ses ennemis

L’imam Taqī al-Dīn Ahmad ibn Taymiyya n’a jamais, pour l’amour de la vérité, redouté les menaces du pouvoir. Il en était l’expression nue et éclatante. Il avait suivi à la lettre la parole du Prophète selon laquelle « le meilleur jihād est de dire la parole de vérité devant un souverain injuste ». Durant ses soixante-sept années de vie, il ne s’est jamais incliné devant l’injustice. Il a consacré sa vie à élever et à établir ce qu’il tenait pour vrai. C’est pourquoi il ne se préoccupait nullement de savoir qui était avec lui, qui le soutenait ou qui ne le soutenait pas. Toute sa vie, il dut presque toujours combattre seul pour la vérité et la justice.

Après son retour d’Alexandrie, un événement semblable se produisit, de manière totalement inattendue, à la cour du sultan. J’ai déjà mentionné cet épisode. Ce jour-là, le sultan Nasir al-Din Qalawun se trouvait, sur le plan moral, dans une situation telle qu’il fut contraint d’accepter l’éclat impétueux de la vérité exprimée par l’imam. Sinon, l’appareil d’État n’était pas alors disposé à accepter facilement une décision contraire à celle du gouvernement. Mais, ce jour-là, le courage sincère de l’imam rendit la chose possible. Les plus éminents savants religieux du pays et les plus grands qadis des quatre écoles juridiques étaient présents à la cour. Pourtant, personne n’ouvrit la bouche. Là où il était le plus nécessaire de proclamer clairement la vérité, ils gardèrent le silence. Bien plus, une grande partie de ces savants avait pris part à une conspiration contre lui. Ils avaient participé au complot visant à l’expulser du Caire et à l’interner à Alexandrie. Leur complot était également à l’origine de la destitution antérieure du sultan Nasir al-Din. Le sultan ne parvenait pas à l’oublier. Il commença à envisager de sévères mesures punitives contre les savants et les qadis.

Le sultan voulut obtenir de l’imam une fatwa qui lui donnerait le droit de tuer ces qadis et savants traîtres. Il dit : « Ils ont émis une fatwa en faveur de l’ancien sultan fugitif et contre moi. » Il sortit cette fatwa et la montra à l’imam. Il ajouta : « Ce sont eux qui ont émis une fatwa contre vous et qui vous ont fait souffrir de diverses manières en tissant leur réseau de complots. » Le sultan cherchait à provoquer l’imam. Mais celui-ci comprit son intention et se mit à évoquer divers aspects de la conduite des qadis et des éminents ulémas, tout en faisant leur éloge. Il s’opposa fermement à la proposition du sultan. Il s’efforça de lui expliquer : « Après avoir tué les meilleurs savants du pays, vous ne pourrez leur trouver aucun remplaçant ; le pays et la nation seront alors confrontés à une crise extrêmement grave. »

Le sultan tenta de provoquer l’imam : « Ils conspirent sans cesse pour vous tuer. Ils vous ont fait souffrir de toutes sortes de manières. »

L’imam répondit d’une voix ferme : « En ce qui me concerne, je peux seulement dire que je n’ai aucun grief contre ceux qui m’ont fait souffrir. Je leur ai pardonné. Quant à ceux qui ont péché contre Allah et Son Messager, Allah Lui-même suffit pour leur demander compte de leurs actes. Je ne me venge jamais pour moi-même. »

Ainsi, l’imam continua à maintes reprises d’expliquer la situation au sultan. Finalement, celui-ci dut renoncer. Il maîtrisa sa colère contre les éminents ulémas. Cette fois, l’Égypte échappa à une effusion de sang considérable.

L’historien Ibn Kathir a rapporté une déclaration d’Ibn Makhlouf, le plus grand qadi de l’école malikite en Égypte. Le qadi dit : « Je n’avais encore jamais rencontré un homme au cœur aussi généreux qu’Ibn Taymiyya. Nous avions monté le gouvernement contre lui. Mais lorsqu’il eut le pouvoir de nous faire du mal, il nous pardonna. Plus encore, il prit notre défense auprès du sultan. »

Après être revenu de la cour du sultan, l’imam reprit ses anciennes activités. Au Caire, ses premières occupations furent l’enseignement, les sermons, l’émission de fatwas et la rédaction d’ouvrages. Comme à Damas, un vaste groupe d’étudiants et de partisans s’était formé autour de lui. À la nouvelle de son arrivée, ils se rassemblèrent de nouveau autour de lui. Même de nombreux membres des groupes adverses et conspirateurs vinrent lui demander pardon. L’imam leur dit à tous : « De mon côté, j’ai pardonné à tout le monde. Je n’ai aucun grief contre personne. »

Mais tout le monde peut être satisfait ; les ennemis d’Allah, eux, ne le seront jamais. Un groupe d’opposants acharnés à l’imam ne pouvait nullement se réjouir de voir son prestige grandir auprès du sultan et des éminents savants du pays. Ils brûlaient intérieurement de jalousie. Ils commencèrent à exciter la population contre l’imam afin de l’humilier. L’imam n’avait pas encore réussi à acquérir au Caire le prestige dont il jouissait auprès des habitants de Damas. Il n’était donc pas difficile d’exciter la population musulmane locale contre lui en soulevant les questions de la foi, des croyances et de l’école juridique. Ses adversaires employèrent cette arme. Le 4 Rajab de l’an 711 de l’Hégire, quelques scélérats l’attaquèrent et le blessèrent. Les habitants du quartier de Husayniyya se préparèrent aussitôt à les châtier. Mais l’imam les en empêcha.

S’adressant à la foule présente, l’imam dit : « Premièrement, me venger d’eux est mon droit. Je renonce publiquement à ce droit. Je n’ai aucun grief contre eux. Deuxièmement, cela peut être votre droit. Si, à ce sujet, vous souhaitez me demander conseil mais n’êtes pas disposés à suivre ma parole, vous pouvez certainement faire ce que vous voulez ; je n’ai rien à ajouter. Troisièmement, c’est le droit d’Allah. Et Allah, s’Il le veut, le fera respecter Lui-même. »

À cet instant, l’appel à la prière de l’après-midi, l’ʿasr, retentit. L’imam sortit pour se rendre à la mosquée principale du quartier, la mosquée Jāmiʿ Husayniyya. Les gens tentèrent de l’en empêcher, mais il ne prêta attention à aucun obstacle. Une foule considérable le suivit donc. Il accomplit respectueusement la prière à la mosquée, puis revint.

Le dernier chapitre de la vie combative de l’imam

En l’an 712 de l’Hégire, on apprit de nouveau que les Tatars avaient lancé une attaque. Leur immense armée avançait vers Damas. Le sultan Nasir al-Din Qalawun décida de repousser l’attaque tatare. Il partit avec son armée en direction de la Syrie, dans l’intention de mener le jihād. L’imam Ibn Taymiyya se joignit lui aussi à l’armée pour la soutenir. Mais, arrivés en Syrie, ils apprirent que les Tatars étaient repartis. L’armée retourna en Égypte, tandis que l’imam Ibn Taymiyya resta à Damas.

La querelle du divorce

Après sept longues années, l’imam revint à Damas. Les habitants de Damas lui réservèrent un accueil chaleureux. Des milliers de personnes vinrent l’accueillir à l’extérieur de la ville. Un grand nombre de femmes participèrent également à cet accueil. N’ayant pas eu l’occasion de prendre part au jihâd, l’imam forma l’intention de visiter Bayt al-Maqdis. Après y avoir séjourné quelque temps, il parcourut plusieurs autres régions avant de retourner à Damas. Là, il se consacra de nouveau à son enseignement, à l’étude et aux activités de réforme. À cette période, il accorda une attention particulière à l’étude du fiqh et à l’analyse de ses différentes questions juridiques. L’imam et ses ancêtres étaient des adeptes du madhhab hanbalite. Malgré cela, il examinait les questions juridiques de manière indépendante et, lorsqu’il devait en déterminer la solution, il se référait aux hadiths authentiques. C’est pourquoi il entra en désaccord sur diverses questions non seulement avec le madhhab hanbalite, mais aussi avec les autres madhhabs. L’une de ces questions controversées concernait le fait de considérer comme trois divorces les trois divorces prononcés en une seule séance. Les quatre madhhabs ainsi que de nombreux autres imams étaient unanimes sur ce point. L’imam, cependant, s’y opposa. Des hadiths authentiques ainsi que l’opinion de quelques Compagnons éminents soutenaient sa position. Il s’agissait essentiellement d’un désaccord de fiqh. Or, ce genre de divergence est admis dans le fiqh islamique. Mais le parti adverse n’était pas disposé à tolérer la moindre étroitesse d’esprit. Une vague de calomnies s’éleva contre l’imam. Celui-ci, toutefois, continua à s’acquitter de sa tâche avec une concentration imperturbable.

Le fiqh islamique est une institution vivante et dynamique. L’islam est un système de vie complet. Jusqu’au Jour de la Résurrection, ce système de vie demeurera établi selon son mode de vie propre. La pérennité de cet établissement repose sur le dynamisme de ce fiqh. L’imam Ibn Taymiyya s’efforçait de préserver intact ce dynamisme du fiqh islamique. Si le fiqh islamique venait à se figer, si le courant de l’ijtihâd et de l’istinbât venait à se tarir, et s’il devenait incapable d’apporter des solutions islamiques appropriées aux problèmes nouveaux, il serait absolument impossible de maintenir l’islam dans sa forme complète jusqu’au Jour de la Résurrection. La contribution de l’imam dans ce domaine fut donc exceptionnelle et incomparable.

Mais comment ceux qui sont habitués à vivre dans les ténèbres pourraient-ils supporter la lumière éclatante du plein jour ? Ainsi, le parti adverse ne put tolérer l’expression de ses opinions indépendantes, bien qu’elles restassent dans les limites du licite. À cette époque, la question du serment assorti de divorce, le halaf bi’t-talâq, faisait l’objet de débats particulièrement animés. Les gens employaient très souvent le mot « divorce » dans diverses affaires, notamment dans les transactions. Pour insister sur une question ou prouver la fermeté de leur résolution, la sincérité de leur intention et la véracité de leur engagement, ils disaient : « Je ferai absolument telle chose, sinon ma femme sera divorcée. » Ou bien : « Je te remettrai certainement cet argent à telle date, sinon ma femme sera divorcée. » Ou encore : « Si je n’ai pas acheté cette marchandise pour telle somme, alors ma femme sera divorcée. » Dans de telles paroles et de tels engagements, alors même que les gens n’avaient nullement l’intention de divorcer, le divorce était considéré comme conditionnel ou suspendu à une condition, et ses règles étaient appliquées. Ainsi, des centaines de foyers et de familles étaient dévastés. Ce terme était également employé à grande échelle dans le domaine politique. Depuis l’époque de Hajjâj ibn Yûsuf, l’usage s’était répandu d’associer le mot « divorce » à l’allégeance, afin de renforcer la fidélité au gouvernement. Les gens disaient : « Si je renonce à mon allégeance envers tel dirigeant, alors ma femme sera divorcée. »

Cette pratique avait créé dans la société un immense désordre et de grandes complications. L’imam Ibn Taymiyya se livra à une réflexion et à une recherche approfondies sur cette question. Finalement, il considéra ces paroles comme un simple serment et un engagement. Il déclara que, si cet engagement était violé, seule l’expiation du serment devait être acquittée et que, par conséquent, l’épouse ne serait en aucun cas divorcée. Cette fatwa allait elle aussi à l’encontre de la loi en vigueur. Les oulémas et les qadis de différents madhhabs se dressèrent donc contre lui. On fit pression sur lui pour qu’il retire cette fatwa. Le juge en chef Shamsuddîn ibn Muslim lui rendit visite et lui demanda de ne plus émettre à l’avenir de fatwa sur le halaf bi’t-talâq. Il accepta. Entre-temps, un décret du sultan, venu d’Égypte, arriva également pour lui ordonner de s’abstenir de donner cette fatwa. Comme il y avait un risque de voir éclater agitation, troubles et désordre, il accéda à leur demande. Mais, quelques jours plus tard, l’imam changea de décision. Il semble qu’il ait ensuite réfléchi au fait qu’en matière de sharî‘a, il n’était pas permis de dissimuler, sur ordre du gouvernement, le jugement qu’il estimait vrai à la lumière du Coran et de la Sunna, et qu’il était inconvenant d’obéir à ce genre d’ordre d’un gouvernement qui n’était pas un califat fondé selon le modèle prophétique. Aussi, quelque temps après, recommença-t-il à émettre des fatwas sur cette question en réponse aux questions des gens.

Les oulémas et les qadis se dressèrent donc de nouveau contre lui. À la suite de leur requête collective, le gouverneur ordonna de le maintenir en résidence surveillée dans la citadelle. En application de cet ordre, il fut emprisonné en l’an 720 de l’Hégire. Cette fois, cependant, son incarcération ne dura que cinq mois. Sur ordre du sultan venu d’Égypte, il sortit de prison cinq mois après y être entré.

Par la suite, pendant près de cinq ans et demi, il ne rencontra guère d’obstacles particuliers dans ses activités intellectuelles. Durant ces cinq années et demie, il s’employa, par son enseignement, ses ouvrages et ses sermons, à former la foi, la croyance et le caractère de la population musulmane. Il rédigea plusieurs nouveaux ouvrages au cours de cette période.

Détenu dans la citadelle de Damas

L’imam Ibn Taymiyya était arrivé au dernier stade de sa vie. Il avait été libéré de prison et s’était consacré à la rédaction d’ouvrages, certes, mais ses ennemis ne le laissèrent pas vivre en paix. Ils prirent de nouveau des dispositions pour le faire incarcérer. Comment celui dont la vie était remplie de luttes et de combats aurait-il pu vivre tranquillement et passer sans encombre ses derniers jours dans un royaume d’injustice et de mensonge ? Plus important encore, la prééminence qu’il avait acquise dans le domaine scientifique de son époque avait fait naître autour de lui un groupe d’ennemis permanents. Ceux-ci complotaient constamment contre lui. Leur tâche consistait à trouver comment le dénigrer, comment le diffamer, et, en donnant une interprétation déformée de ses propos, à le présenter comme quelqu’un qui importait un nouvel islam, s’opposait à la voie suivie par les pieux anciens et les grandes figures de la religion, et proposait une interprétation nouvelle et déformée de l’islam. Malheureusement, les savants de ce genre, aveuglés par leurs intérêts, se rassemblent en grand nombre autour de l’appareil gouvernemental. Certains savants vendent leur religion et leur foi pour les intérêts du gouvernement et, en taillant l’islam selon ses exigences, commencent également à mutiler la nature originelle qu’Allah leur a donnée. Ils finissent ainsi par atteindre un stade où ils ne peuvent plus demeurer dans une condition humaine normale ; tout en ayant forme humaine, ils deviennent alors des êtres inhumains. La jalousie, la haine, la brutalité, la sauvagerie et la cruauté se reflètent en eux. Ils ne se contentent pas de déverser leur rage féroce sur leurs adversaires : ils ne trouvent pas la paix tant qu’ils ne les ont pas conduits au comble de l’humiliation.

Même lorsque leur adversaire, tout en donnant une interprétation correcte de l’islam, se limitait au domaine théorique, leur colère ne s’enflammait pas autant. Ils parvenaient tant bien que mal à le supporter. Mais dès que cet adversaire dépassait le stade théorique et commençait à lutter et à œuvrer pour établir concrètement le véritable islam, ou dès qu’il entreprenait le moindre programme en ce sens, leur fureur se déchaînait. Ils devenaient agressifs, car ils estimaient que le premier effet de cette offensive serait l’effondrement de l’édifice de leurs intérêts. Leur fausse piété et leur islam frelaté seraient démasqués devant les masses musulmanes. Ils sont incapables de penser à quoi que ce soit de plus vaste que leurs propres intérêts.

Sept cents ans après la prophétie, l’imam Ibn Taymiyya — qu’Allah lui fasse miséricorde — ne s’est pas contenté d’exposer la forme authentique de l’islam au niveau théorique, d’écrire quelques ouvrages et d’émettre des fatwas. Parallèlement, il entreprit aussi de reconstruire la croyance et la foi des musulmans sur la base de cette forme authentique de l’islam. Avec ses étudiants et ses partisans, il forma une puissante force populaire. Grâce à elle, il s’efforça de libérer la société des vapeurs empoisonnées du shirk, des innovations religieuses et de la corruption. Il exerça même par ce moyen une influence sur le gouvernement. Toutefois, s’il avait eu un plan ou un programme visant à changer le gouvernement, nous croyons qu’aucun gouvernement ne lui aurait témoigné de sympathie ni ne se serait laissé influencer par lui. Le gouvernement lui-même serait alors devenu agressif à son égard. Sur le conseil des savants, il ne l’aurait pas fait jeter en prison ; au contraire, poussés et instruits par le gouvernement, les savants lui auraient conseillé de l’y faire incarcérer.

En réalité, ce que nous voulons dire, c’est que les milieux de savants aveuglés par leurs intérêts et les gouvernements qui se sont écartés de l’idéal du califat islamique ont toujours comploté contre l’islam authentique. Ceux qui défendent l’islam authentique ont toujours été humiliés par leurs soins. Toute sa vie, l’imam Ibn Taymiyya fut humilié et accablé par eux. C’est pourquoi, pour la dernière fois, il fut incarcéré le 7 Sha‘bân 726 de l’Hégire, dans la citadelle de Damas. L’imam accueillit avec le sourire l’ordre de cette arrestation. Il s’écria spontanément : « Ana kuntu muntaziran dhâlika, wa hâdhâ fîhi khayrun kathîrun wa maslahatun kabîratun. » C’est-à-dire : « J’attendais précisément cela ; il y a là un immense bien et une nécessité immédiate. »

Afin de servir l’imam, son jeune frère Zayn al-Dîn Ibn Taymiyya continua, avec l’autorisation du gouverneur, à séjourner auprès de lui en prison.

Après l’incarcération de l’imam, ses ennemis s’en prirent également à ses partisans. Ils lancèrent des attaques en divers endroits. Ils arrêtèrent un groupe de ses soutiens, les firent monter sur des ânes et les promenèrent dans la ville. Finalement, ayant obtenu un ordre du juge en chef, ils arrêtèrent un autre groupe de partisans et les jetèrent en prison. Ils furent de nouveau libérés quelques jours plus tard. Mais le plus éminent disciple de l’imam, l’érudit et mémorisateur Ibn Qayyim, resta auprès de lui.

Bien que l’emprisonnement de l’imam ait fait déferler une vague de joie dans le cœur d’un groupe de marchands d’islam aux esprits dévoyés, les savants attachés à la vérité et les musulmans ordinaires furent profondément affligés et indignés par cet événement. Ils y virent la victoire de l’innovation sur la Sunna et du faux sur la vérité. Les plus éminents savants de diverses régions du pays commencèrent à écrire au sultan au Caire. Ils exprimèrent leur indignation sincère devant le fait que le plus grand savant de l’époque et la voix la plus puissante de l’islam fussent ainsi maintenus en prison.

Voici un extrait du mémorandum que les savants de Bagdad adressèrent collectivement au sultan : « En apprenant que le cheikh de l’islam, Taqî al-Dîn Ahmad Ibn Taymiyya, est victime d’injustice, les habitants pieux et attachés à l’islam des pays de l’Est et de l’Irak ont été profondément affligés ; en revanche, les adversaires de l’islam se sont mis à danser de joie. Les milieux égoïstes et adeptes des innovations s’en sont également réjouis. Lorsque les savants de ces régions virent les adeptes des innovations et du faux applaudir avec joie aux humiliations et aux souffrances infligées aux savants, ils jugèrent nécessaire d’informer le gouvernement de cet événement indésirable. En même temps, ils lui ont envoyé leur réponse à l’appui de la fatwa du cheikh. Reconnaissant le savoir, la science et l’érudition du cheikh, ils y ont également exprimé leur position. À la base de tout cela, il n’y a rien d’autre que le désir de voir la religion honorée et de souhaiter le bien au sultan. »

Les activités de l’imam en prison

Celui qui a fait de l’établissement de la vérité et de la justice le but de sa vie ne considère aucun obstacle de ce monde comme un véritable obstacle. Dans les circonstances favorables comme défavorables, il continue d’assumer sa responsabilité. Il ne suspend pas son travail et ses activités pour attendre des conditions favorables, puis rester tranquillement assis. Aucun mur de prison ne peut étouffer l’ardeur au travail de ces hommes engagés dans le jihād. Si une voie d’action se ferme, ils en ouvrent une autre.
À la prison de Damas, l’imam Ibn Taymiyya suivit lui aussi cette même voie. À l’extérieur, les responsabilités qu’il assumait dans la diffusion du savoir, la réforme et la formation morale furent certes interrompues par son emprisonnement, mais il ne se laissa nullement abattre. En prison, il se consacra d’un côté à son adoration, à ses dévotions et à la récitation du Coran, et de l’autre, il s’appliqua davantage à l’étude personnelle et à la rédaction d’ouvrages. Il entreprit en particulier de réviser et d’éditer les livres qu’il avait écrits auparavant. À cette époque, il s’intéressa davantage à l’étude du Coran et à l’élucidation de ses passages complexes. Il est probable que la maturité qu’il avait atteinte dans le domaine du savoir, jointe au calme de la prison et à la possibilité d’étudier et d’examiner le Coran avec une concentration totale, l’eût rendu particulièrement compétent dans ce travail.
Peu à peu, l’atmosphère de la prison lui devint supportable et naturelle. Tout ce qu’il y écrivait se diffusait au-dehors en peu de temps, et dans tout le pays en quelques jours seulement. Des gens de l’extérieur lui écrivaient pour lui demander des fatwas. Assis dans sa prison, il rédigeait leurs réponses et les envoyait au-dehors. Dans ces conditions, l’intérieur et l’extérieur de la prison finirent donc par constituer pour lui un même espace. Mieux encore, depuis sa prison, il continuait à exprimer librement ses opinions.
À cette époque, il critiqua sévèrement une opinion du qadi Abdallah ibn al-Akhnā’ī, appartenant au madhhab mālikite d’Égypte. Dans le cadre de cette critique, il fit également remarquer l’insuffisance des connaissances du qadi en matière de charia et de fiqh. Cette remarque suscita la colère du qadi. Il entra dans une fureur extrême, porta plainte auprès du sultan et soulagea sa rancœur en manifestant son hostilité envers l’imam.

On lui retira ses livres et ses instruments d’écriture

Le sultan fit promulguer un décret : que soient retirés à l’imam le papier, la plume, l’encrier et tout ce qui pouvait servir à écrire. Que tous ses livres soient également emportés. Il ne devait plus pouvoir ni lire ni écrire, et ses opinions ne devaient en aucun cas pouvoir être diffusées publiquement.
Pour un écrivain, un critique et un réformateur social, il n’existe sans doute pas de châtiment plus cruel. Peut-être même la peine de mort lui aurait-elle paru cent fois plus facile. Le 9 jumādā al-thāniya de l’an 728 de l’Hégire, conformément au décret officiel, tous ses papiers et instruments d’écriture furent confisqués. Ils furent déposés à la bibliothèque du tribunal. Il s’y trouvait les manuscrits d’environ soixante de ses ouvrages.
L’imam ne se laissa nullement abattre par cette politique de répression du gouvernement. Il ne formula aucune plainte ni aucun reproche auprès des autorités. Il supporta tout en silence. Après qu’on lui eut retiré l’encrier, la plume, les cahiers et le papier, il ramassa et conserva des morceaux de papier épars. Il se mit à écrire dessus avec du charbon. Plusieurs de ses opuscules rédigés de cette manière furent retrouvés par la suite. Ils demeurèrent longtemps dans leur état original. Même dans cette situation de sa vie, il se considérait comme engagé dans le jihād. L’écrivain égyptien Shaykh Abū Zuhra a cité, dans son ouvrage Ibn Taymiyya, une lettre écrite par l’imam à cette époque. Il y disait :
« Louange à Allah ! Je suis engagé dans un très grand jihād sur le chemin d’Allah. Le jihād que nous menons ici n’est en rien inférieur à celui que nous avons mené autrefois contre l’empereur tatare Qāzān, ou contre les jahmites et les adeptes du panthéisme. C’est une immense grâce d’Allah envers nous et envers le peuple. Mais la plupart des gens sont incapables d’en comprendre la portée. »

Le départ vers l’au-delà

Le temps de l’imam touchait également à sa fin. Alors qu’il était sur son lit de mort, le gouverneur de Damas vint lui rendre visite. D’une voix accablée de chagrin, le gouverneur lui demanda pardon. L’imam lui répondit : « Je n’ai aucun grief contre vous. Je vous ai pardonné. J’ai également pardonné à ceux qui m’ont traité en ennemi. Ils n’avaient aucun doute, et n’en ont toujours aucun, quant à la vérité de mes paroles et de mes actes. J’ai aussi pardonné au sultan, car ce n’est pas de son plein gré, mais à cause de la fatwa des oulémas, qu’il m’a fait emprisonner. J’ai pardonné à tous sur cette question. Cependant, je ne pourrai jamais pardonner à celui qui est l’ennemi d’Allah et de Son Messager, qui, mû par son hostilité envers Allah et Son Messager, s’est opposé à moi et a éprouvé de la satisfaction à me faire emprisonner. »
Le 22 Dhū al-Qi‘da de l’an 728 de l’Hégire, il quitta ce monde à l’âge de soixante-sept ans. Le muezzin de la citadelle monta au minaret de la mosquée et annonça sa mort. Depuis les hautes tours qui entouraient la citadelle, cette annonce se répandit de toutes parts à l’unisson. Aussitôt, depuis les mosquées de la ville, les messages de deuil résonnèrent et se répercutèrent dans toutes les directions. En un instant, toutes les manifestations de joie et tout le tumulte de la ville cessèrent. L’ombre du deuil descendit sur les ruelles, les grandes avenues, les vestibules, les maisons, les visages et les yeux des gens. Les personnes endeuillées affluèrent vers la citadelle. Même ses ennemis oublièrent leur hostilité ; eux aussi étaient accablés et bouleversés.
Les portes principales de la citadelle furent ouvertes. Les gens s’y rendirent en groupes afin d’apercevoir le corps de l’imam et d’apaiser, ne serait-ce que pour quelques instants, le chagrin de leur cœur. Après les ablutions funéraires, sa dépouille fut transportée à la plus grande mosquée de la ville, la mosquée omeyyade. La longue avenue reliant la citadelle à la mosquée omeyyade fut envahie par la foule. Afin de protéger le cortège funèbre de la cohue, des soldats l’escortèrent jusqu’à la mosquée. La mosquée omeyyade était alors la plus grande mosquée du monde islamique. Elle fut remplie, tout comme la place située devant elle, les grandes avenues, les ruelles environnantes et les marchés. Selon les historiens, jamais auparavant une prière funéraire d’une telle ampleur n’avait été célébrée ailleurs dans le monde islamique.
Ce jour-là, tous les commerces de la ville restèrent fermés. Beaucoup de gens jeûnèrent, et beaucoup d’autres en oublièrent même de manger.
Il devint également difficile d’avancer dans la foule lorsque le cortège funèbre fut conduit vers le cimetière. La dépouille fut sortie de la citadelle après la prière de l’aube. La prière funéraire fut célébrée après celle de midi, et, à force de se frayer un chemin à travers la foule pour atteindre le cimetière voisin, l’heure de la prière de l’après-midi arriva.
En très peu de temps, la nouvelle de la mort de l’imam se répandit dans tout le monde islamique, et des prières funéraires en son absence furent célébrées partout.

Les activités de tajdīd de l’imam

Allah a fait connaître et établir Sa religion dans la société humaine par l’intermédiaire des prophètes. C’est pourquoi les prophètes se sont succédé. Chaque époque a été marquée par ses limites et un prophète y est venu. Il est également arrivé que plusieurs prophètes viennent simultanément au cours d’une même époque. Dans différents pays du monde, plusieurs prophètes ont, à la même période, poursuivi la mission de prêcher et d’établir la religion d’Allah. Allah a même envoyé plusieurs prophètes en même temps dans un seul et même pays. Il a fait de l’un d’eux le soutien de l’autre. Ainsi, on constate que, dans l’histoire de l’humanité, la chaîne des prophètes ne s’est jamais interrompue, pas même pour un bref moment. Allah Très-Haut n’a pas laissé les hommes dans les ténèbres sans leur faire connaître Sa décision à leur sujet. C’est pourquoi l’histoire des prophètes a cheminé parallèlement à l’histoire humaine. On peut même dire que ce sont les prophètes qui ont fait avancer l’histoire des hommes.
Mais après le dernier prophète, Muhammad — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui — il n’y aura plus aucun prophète. Quelle que soit la durée qui s’écoulera ensuite, quels que soient les milliers d’années qui passeront, Allah a déclaré qu’Il n’enverrait plus aucun prophète. Durant cette période, Il fera surgir au sein de la communauté de Muhammad des hommes moudjahid, sincères et courageux, dotés d’une connaissance exacte de la religion et de la charia, qui assumeront véritablement la responsabilité de ranimer la religion. À ce sujet, l’imam Abou Dâwoud a rapporté dans son ouvrage un hadith d’après Abou Hourayra — qu’Allah l’agrée. Il y est dit :*************Arabe*************C’est-à-dire : « À la tête de chaque siècle, Allah suscitera pour cette communauté quelqu’un qui revivifiera et renforcera sa religion. » C’est parce que ces serviteurs sincères d’Allah œuvrent à la tajdîd, c’est-à-dire au renouvellement et à la revivification de la religion et de la charia du Prophète — paix et bénédictions d’Allah sur lui — qu’on les appelle des mujaddid. L’imam Ibn Taymiyya — qu’Allah lui fasse miséricorde — fut un tel mujaddid. Aux septième et huitième siècles de l’hégire, il racla avec une arme tranchante la couche de saleté et de débris qui s’était accumulée sur la religion et la charia au cours des sept ou huit cents années écoulées depuis la prophétie. L’islam retrouva alors tout son éclat intérieur. Avant lui, bien d’autres mujaddid avaient ainsi débarrassé l’islam de ses souillures extérieures. Mais son œuvre fut, semble-t-il, beaucoup plus vaste, plus claire et plus incisive que celle de tous les autres.
L’œuvre de tajdîd de l’imam Ibn Taymiyya peut essentiellement être divisée en quatre parties : (1) la revivification de la croyance fondée sur le tawhid et la résistance aux croyances, aux principes, aux coutumes et aux pratiques polythéistes ; (2) la critique de la philosophie, de la logique et de la théologie spéculative, ainsi que la priorité accordée à la perspective du Coran et de la Sunna et à leur méthode d’exposition des arguments ; (3) la critique des religions, sectes, communautés et groupes hostiles à l’islam, ainsi que la confrontation avec leurs pensées, leurs actes et leurs comportements ; (4) la revivification du savoir de la charia et de la pensée islamique.
À l’époque de l’imam, les ulémas n’étaient pas rares, dans son pays comme à l’étranger. Le nombre de savants jouissant d’une grande renommée internationale était également considérable. Leurs ouvrages volumineux suffisent à témoigner de l’étendue de leur érudition. Leur maîtrise du hadith, du fiqh, du tafsir, des usul et de la théologie spéculative atteignait des sommets. Ils étaient probablement conscients des troubles de leur époque. Pourtant, personne ne semblait se lever pour leur faire face. L’histoire de cette période ne cite aucun savant ayant employé l’une de ces trois forces : la prédication, l’écriture ou l’organisation. Tous, se soumettant au cours des événements, semblaient être emportés par le courant général. Cette gloire revient exclusivement à l’imam Ibn Taymiyya. Il avait correctement compris les troubles de son époque et, les combattant de toutes ses forces, il rétablit l’islam dans sa forme authentique. Il débarrassa la société islamique de la puanteur du shirk et des innovations religieuses, et y fit jaillir spontanément le libre courant limpide du véritable tawhid et de la risâla. C’est précisément là la mission des prophètes — que la paix soit sur eux. En cela, il représenta les prophètes. Les mujaddid de la religion ne font en réalité qu’accomplir la responsabilité des prophètes.
Quelle sorte de société l’imam s’était-il employé à réformer ? Dans quelle mesure cette société avait-elle un rapport avec la véritable société islamique ? C’est une question qu’il faut comprendre correctement. Les relations avec les non-musulmans et avec diverses nations non arabes, l’influence des dirigeants ismaéliens et batinis, ainsi que l’enseignement et les pratiques d’un groupe de soufis ignorants et égarés, firent progressivement se répandre chez les musulmans ordinaires des croyances, des idées et des pratiques imprégnées de shirk. À l’instar des juifs et des chrétiens, les musulmans se mirent eux aussi à pratiquer ouvertement le shirk. Ce que les non-musulmans faisaient en se rendant sur les tombes de leurs grands hommes, les musulmans le reproduisaient en allant sur les mausolées de leurs pieux ancêtres. Ils imploraient les morts et leur demandaient de l’aide comme on en demande à Allah. Dans son ouvrage Al-Radd ‘ala al-Bakrî, Ibn Taymiyya a écrit au sujet des agissements de ces gens : « Beaucoup d’entre eux ont accordé à l’homme enseveli dans la tombe le rang d’Allah et ont placé le gardien vivant de cette tombe sur le siège d’un prophète. Ils demandent au mort de les aider à accomplir leurs affaires. Ils ont élevé ce gardien vivant à un rang si haut que ce qu’il déclare licite devient licite, et ce qu’il déclare illicite devient illicite. En réalité, ils ont écarté Allah de Sa fonction de Dieu. »
Au sujet de ces adorateurs du shirk et des innovations, il a écrit dans son ouvrage Al-Radd ‘ala al-Akhnâ’î : « Beaucoup croient que c’est grâce à la bénédiction du mausolée d’un pieux personnage situé dans un quartier ou une localité que les habitants de la région reçoivent leur subsistance, obtiennent de l’aide et sont protégés contre les attaques de leurs ennemis. C’est également grâce à sa bénédiction que le pays est épargné par les attaques ennemies. À propos de la personne à laquelle ils attribuent une telle croyance, ils disent qu’elle est le protecteur de telle ville. Ainsi, Sayyida Nafîsa serait la protectrice de l’Égypte et du Caire ; tel ou tel pieux personnage serait le protecteur de Damas ; et tel ou tel autre monterait la garde dans des villes comme Bagdad. Ils croient que ces villes et ces localités sont protégées des calamités grâce à la bénédiction des tombes de ces prophètes et de ces hommes vertueux. Lorsque les ennemis attaquaient Bagdad et Damas, ils se rendaient dans les mausolées des saints et des pieux personnages pour y implorer leur secours, sans ressentir le besoin de se tourner vers la cour d’Allah. »

L’effort visant à débarrasser la croyance des musulmans du shirk

C’est Allah qui a créé le corps humain fait de chair et de sang. Il a également créé toutes les qualités abstraites qui s’y trouvent. L’être humain ne mérite donc aucun mérite pour celles-ci ; le mérite revient exclusivement à Allah. C’est pourquoi, dès le début du Coran, Allah seul est désigné comme le détenteur de toute louange et comme le véritable détenteur de tout mérite concernant toute chose dans l’univers. Il est dit : « Al-hamdou lillah. » Que l’être humain soit vivant ou mort, il ne possède aucune supériorité. Le Seul qui soit supérieur est Allah. « Allahou akbar. »

Mais si l’on examine l’histoire de l’égarement humain, on constate que, dès ses débuts, l’être humain a adoré d’autres êtres humains. Cette pratique a pris place aussi bien à l’égard des vivants que des morts. Elle s’est répandue sous diverses formes : culte des héros, culte des awliya, culte des pir, culte des tombes, culte des mausolées, etc. Le Messager d’Allah, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix, a dit que les musulmans ne se livreraient jamais ouvertement au polythéisme ni à l’adoration des idoles. En effet, les musulmans ne se sont jamais livrés ouvertement au polythéisme. Cependant, les pratiques entachées de polythéisme se sont largement répandues parmi eux. À la place de l’adoration des idoles, un groupe de musulmans s’est adonné au culte des awliya et des tombes. Parmi les tombes, les mausolées des martyrs ont acquis une importance particulière. On les appelle mashhad ou mashahid. En raison du culte des awliya et des mashahid, le prestige et l’importance des mashahid ont dépassé ceux des mosquées. Les gens se sont passionnés pour la visite des mausolées et des mashahid. Ceux-ci sont devenus la qibla des musulmans ordinaires et ignorants. Un réseau de mausolées et de mashahid s’est étendu dans les différentes villes et contrées du monde islamique. Du jour au lendemain, des milliers de mashahid et de mausolées ont été édifiés. Sultans, rois et émirs dépensaient généreusement leurs richesses pour eux. De nombreuses propriétés furent également constituées en waqf à leur profit. De grands bâtiments et de grands dômes furent construits au-dessus d’eux. Une vaste communauté de gardiens, de balayeurs et d’employés se forma pour les entretenir. Les gens se mirent à voyager pour les visiter avec faste et solennité. Leurs caravanes ressemblaient à celles des pèlerins qui visitent la Maison d’Allah, et paraissaient parfois même plus grandes. Ainsi, l’attention des musulmans ordinaires se détourna des mosquées pour se porter vers les mashahid. Aux septième et huitième siècles de l’Hégire, les mausolées et les mashahid remplacèrent ainsi la Kaaba comme centres de la vie religieuse des musulmans.

Une grande partie des ouvrages de l’imam Ibn Taymiyya est consacrée à l’exposé de cet égarement des musulmans de son époque. L’imam a montré que ceux qui avaient le plus contribué à implanter solidement cette fitna parmi les musulmans ignorants et intéressés étaient les dirigeants batinites, c’est-à-dire fatimides, d’Égypte. Il a également montré que les Rafidites et les chiites avaient, dès l’origine, accordé aux mashahid plus d’importance qu’aux mosquées. Leur attachement spirituel à Najaf et à Karbala était plus grand que celui qu’ils portaient aux deux Sanctuaires sacrés, La Mecque et Médine.

Il est vrai que l’époque des dirigeants fatimides d’Égypte avait pris fin avant la naissance de l’imam Ibn Taymiyya. Toutefois, leur influence psychologique, culturelle et civilisationnelle était encore active dans la société musulmane. En particulier, les chiites et les ismaéliens étaient très nombreux en Syrie. Comme ils vivaient au sein de la même société, leur influence s’exerçait sur les musulmans ordinaires. La contribution du courant hostile à l’islam du soufisme n’était pas moindre. Dans cette philosophie soufie égarée, une importance et une sainteté particulières étaient attribuées aux mausolées et aux mashahid. Ils y organisaient chaque année des assemblées ou des cérémonies d’urs. Au sujet de ces mausolées et mashahid, l’imam a écrit dans son ouvrage al-Radd ‘ala al-Bakri : « Beaucoup accomplissent le hajj auprès des tombes. Certains ont même écrit des ouvrages particuliers sur les convenances et les règles de ce voyage. Ils ont donné à ces ouvrages des titres tels que Al-Manasik al-Hajj lil-Mashahid, c’est-à-dire : les règles de l’accomplissement du hajj auprès des mashahid. Un savant chiite, Abou Abdallah Muhammad ibn al-Nouman, a lui aussi écrit un ouvrage sous ce titre. Dans ce livre, il a rapporté au nom des gens de la Maison du Prophète de nombreux hadiths qui sont en réalité dépourvus de fondement. » À un autre endroit de cet ouvrage, l’imam écrit : « Beaucoup de gens donnent la préférence au hajj auprès de ces tombes et de ces mashahid sur le hajj à la Kaaba. Ils disent que visiter trois fois le mausolée de tel saint équivaut à un hajj à la Kaaba. »

Ainsi, aux septième et huitième siècles de l’Hégire, les mosquées commencèrent à tomber en ruine dans l’ensemble du monde islamique, tandis que l’éclat et la magnificence des mausolées et des mashahid augmentaient en comparaison. Leurs cours étaient toujours animées. Souvent, les mosquées étaient plongées dans l’obscurité pendant la nuit, tandis que des lampes à beurre clarifié et de grands lustres brûlaient toute la nuit dans les mausolées et les mashahid. Il arrivait que les musulmans pauvres des quartiers ne trouvent même pas le temps de s’intéresser aux mosquées. Leurs ressources étaient dépensées pour les mausolées.

À cette époque, de grands et puissants États islamiques étaient établis dans différents pays. De grands juristes et traditionnistes enseignaient dans diverses madrasas et divers centres d’enseignement islamique. Pourtant, ils ne ressentirent pas la nécessité d’engager un mouvement de résistance contre l’égarement doctrinal et pratique des musulmans ordinaires. Au contraire, beaucoup d’entre eux demeuraient eux-mêmes dans le doute et l’incertitude au sujet de ces croyances et de ces pratiques. L’étude de leurs ouvrages et de leurs fatwas permet d’entrevoir cette hésitation. La preuve en est que l’imam Ibn Taymiyya a spécialement composé deux ouvrages pour réfuter les pensées égarées des deux plus grands savants de cette époque, Ibrahim al-Akhnai et Yaqub al-Bakri. En réalité, ils ne s’étaient pas engagés à analyser les idées, les croyances et les pratiques répandues directement à la lumière du Coran et de la Sunna. Or les sources fondamentales de l’islam sont précisément le Coran et la Sunna. L’imam Ibn Taymiyya invita les savants à revenir à ces sources.

Révélation des erreurs de la philosophie et de la théologie du kalām

L’imam Ibn Taymiyya — qu’Allah lui fasse miséricorde — libéra la croyance islamique de l’influence des croyances polythéistes, puis la réorganisa et la rétablit. Ce fut sa première œuvre de réforme. Nous en avons parlé précédemment. Je voudrais maintenant aborder sa deuxième œuvre de réforme. Celle-ci consista à critiquer la philosophie, la logique et la théologie spéculative, et à promouvoir à leur place la méthode argumentative du Coran et de la Sunna. Pour comprendre l’importance et l’ampleur de cette œuvre, il faut connaître la place qu’occupaient alors la philosophie et la logique dans la société musulmane instruite. Il faut d’abord savoir à quel degré les penseurs musulmans et les milieux savants avaient élevé la philosophie et la logique.
Bien que la traduction en arabe des sciences et des savoirs grecs eût commencé sous les Omeyyades, elle prit véritablement de l’ampleur sous les Abbassides. À partir du règne du calife abbasside al-Mansur (probablement en 136 de l’Hégire), la traduction en arabe de la philosophie et de la logique grecques commença à se développer largement. Mais sous le règne du calife al-Ma’mun, elle prit une telle ampleur qu’elle devint véritablement un mouvement. Al-Ma’mun lui-même y portait un si grand intérêt qu’il demanda à l’empereur de Rome de lui envoyer les meilleurs ouvrages de philosophie grecque. L’empereur romain envoya également les ouvrages des philosophes Platon, Aristote, Socrate, Galien, Euclide et Ptolémée. Al-Ma’mun les fit traduire avec un faste extraordinaire. Leur publication fut organisée sous le patronage royal. Les gens furent encouragés à lire ces ouvrages.
Ainsi, en peu de temps, les idées des philosophes grecs se répandirent dans la société musulmane. L’étude de l’histoire nous apprend qu’à la fin du IVe siècle de l’Hégire, presque tous les grands ouvrages des philosophes grecs avaient été traduits en arabe. Toutefois, ce furent surtout les ouvrages d’Aristote qui se répandirent parmi les philosophes musulmans. Aristote en devint le centre. Que peut-on appeler cela, sinon un malheur pour les musulmans : aucun des philosophes grecs, y compris Aristote, dont les idées s’étaient répandues dans la société musulmane, n’avait la moindre connaissance de la religion prophétique envoyée par Allah. Leurs conceptions étaient manifestement opposées à la religion révélée par Allah et aux Livres célestes. Elles portaient essentiellement une conception matérialiste de la pensée et de la vie.
Au début, les philosophes et les penseurs du monde islamique n’acceptèrent pas aveuglément la pensée et la philosophie d’Aristote. Ils les critiquèrent et ne les considérèrent pas comme exemptes d’erreurs. Beaucoup écrivirent des ouvrages pour les réfuter. Partout où ils apercevaient une faiblesse de la pensée grecque, ils la critiquaient sans ménagement. Les mu‘tazilites, qui avaient le plus subi l’influence de la philosophie grecque, furent aussi ses plus grands critiques. Parmi eux, on peut citer en premier lieu Nizam et Abu ‘Ali al-Jubba’i. Au IIIe siècle de l’Hégire, Hasan ibn Musa critiqua plusieurs aspects importants de la logique d’Aristote dans son ouvrage Kitab al-Ara wa al-Diyanat. Au IVe siècle de l’Hégire, l’imam Abu Bakr al-Baqillani écrivit un ouvrage intitulé Daqa’iq. Dans ce livre, il critiqua sévèrement la philosophie grecque et démontra la supériorité de la philosophie arabe sur elle. Au Ve siècle de l’Hégire, l’érudit ‘Abd al-Karim al-Shahrastani, auteur de l’ouvrage al-Milal wa al-Nihal, écrivit un livre critiquant les idées d’Aristote et des autres philosophes grecs ; conformément aux règles de la logique, il y réfuta sévèrement leurs arguments. Vers la fin de ce siècle, l’imam al-Ghazali, dans son ouvrage Tahafut al-Falasifa, mit si clairement en évidence les défauts des idées des philosophes grecs que les secousses se firent sentir pendant un siècle dans le palais imposant de la philosophie grecque. Au VIe siècle, Abu al-Barakat al-Baghdadi et l’imam Fakhr al-Din al-Razi menèrent eux aussi une vaste campagne contre cette philosophie grecque.
Malgré tout cela, la partie des milieux savants musulmans qui portait la philosophie grecque et considérait comme sa responsabilité de traduire, d’expliquer, d’analyser et de diffuser cette philosophie vénérait la personnalité et la philosophie d’Aristote. Elle considérait la pensée et la philosophie d’Aristote comme supérieures à toute critique. Au fil du temps, son affection, son respect et son attachement à Aristote ne cessèrent de croître. À cet égard, on peut mentionner tout particulièrement le philosophe musulman Abu Nasr al-Farabi (mort en 339 de l’Hégire/950 apr. J.-C.), Abu ‘Ali Ibn Sina (mort en 428 de l’Hégire) et, en Espagne, Ibn Rushd (mort en 595 de l’Hégire). Ibn Sina était tellement épris d’Aristote qu’il estimait que, même si des centaines d’années s’étaient écoulées depuis Aristote, personne n’avait rien écrit de plus complet ni de plus nouveau que lui sur la logique, et que nul raisonnement ne pouvait être placé au-dessus du sien. Aristote semblait être pour lui l’unique critère de la vérité. Ibn Rushd alla encore plus loin qu’Avicenne. Pour reprendre la terminologie des soufis, on pourrait dire qu’à l’égard d’Aristote, il se trouvait au degré de fana fi al-shaykh. Le célèbre écrivain Lutfi Jum‘a écrit, dans son ouvrage Tarikh Fala-sifat al-Islam fi al-Mashriq wa al-Maghrib, citant l’un des biographes d’Ibn Rushd : « Ibn Rushd atteignit l’extrême dans son exaltation et sa sanctification d’Aristote. Il était même prêt à en faire un dieu. Il pensait qu’Aristote s’était élevé bien au-dessus du niveau humain dans le domaine de l’intelligence et de l’excellence. Si Ibn Rushd avait été partisan de la doctrine de la pluralité des divinités, il aurait accepté Aristote comme Rabb al-Arbab, c’est-à-dire le plus grand dieu de tous les dieux. »
Au VIIe siècle de l’Hégire, le plus grand défenseur de la philosophie grecque était Nasir al-Din al-Tusi, également appelé al-Muhaqqiq al-Tusi. C’était l’époque des invasions tatares. La plus grande partie du monde islamique était dévastée par ces invasions. Dans le même temps, les musulmans traversaient une période de catastrophe extrême dans le domaine intellectuel. Al-Tusi était un fidèle serviteur de Hulagu Khan, l’empereur tatar ennemi des musulmans. À cette époque et par la suite, les élèves d’al-Tusi commencèrent à enseigner et à rédiger des ouvrages en divers endroits. Grâce à leurs efforts, les bases d’un système éducatif furent établies en Iran, avec la philosophie et le mantiq, c’est-à-dire la logique, en son centre. Certains ont estimé que, plus tard, une version améliorée de ce système fut introduite dans les madrasas de l’Inde sous le nom de Dars-i Nizami. Nasir al-Din al-Tusi et ses disciples considéraient Aristote comme l’Intellect universel, l’être doué de la connaissance totale ou l’être doué d’une connaissance parfaite, et jugeaient définitives ses recherches et ses investigations. En opposition à l’imam al-Razi, ils défendirent avec force la philosophie d’Aristote et lui insufflèrent ainsi une nouvelle vie.
L’imam Ibn Taymiyya naquit dix ans avant la mort de Nasir al-Din al-Tusi. Lorsqu’Ibn Taymiyya entra dans le monde du savoir, la philosophie et le mantiq régnaient partout. Nasir al-Din al-Tusi et ses disciples en étaient les principaux représentants. Le mantiq et la falsafa (philosophie) étaient alors la langue du savoir. Plus quelqu’un était compétent en mantiq et en falsafa, plus il était considéré comme un grand savant et un érudit. Les transmetteurs de hadith et les juristes n’avaient aucune importance dans ce domaine. Ils avaient presque tous accepté cette situation. Alors même que la philosophie et la logique niaient clairement la vérité sur certains points, ils pensaient que baisser la tête et se soumettre était la garantie de préserver leur dignité. Dans ces circonstances, une critique rigoureuse et courageuse de la philosophie et de la logique était devenue indispensable. Il fallait absolument démontrer qu’Aristote n’était pas un être surhumain, que ses recherches et ses investigations n’étaient pas définitives et qu’elles pouvaient comporter des erreurs.
L’imam Ibn Taymiyya assuma cette responsabilité. Il s’en acquitta si brillamment que, sept siècles plus tard, son influence demeure intacte dans l’ensemble du monde islamique. La philosophie grecque se trouve également à la racine de la philosophie occidentale contemporaine. En dévoilant les erreurs de cette philosophie grecque, il a aussi ouvert la voie à la mise en évidence des défauts de la philosophie occidentale actuelle. Il a également montré le chemin permettant de comprendre la simplicité, la force persuasive et la supériorité du rationalisme coranique.

Démonstration de la supériorité de la méthode coranique de raisonnement

La connaissance que les prophètes — paix sur eux — ont reçue d’Allah, l’être humain ne peut en aucun cas l’acquérir par ses propres efforts. Même si l’homme le plus intelligent du monde entier réfléchissait et menait des recherches sur cette question pendant cent ans, au bout de ces cent ans, on constaterait qu’il se tient exactement là où il se tenait cent ans auparavant. Il n’aurait pas avancé d’un seul pas. Ce que la philosophie grecque a offert au trésor mondial des connaissances ne dépasse pas cela. Les sciences, les mathématiques, la géographie, l’astronomie, la littérature et les autres disciplines de la Grèce ont contribué au progrès de la civilisation humaine mondiale. L’imam Ibn Taymiyya — qu’Allah lui fasse miséricorde — l’a lui aussi reconnu. Il a reconnu que les Arabes et le monde islamique, en les étudiant, avaient contribué au développement progressif de la civilisation. Mais il a été stupéfait de constater l’ignorance immense des philosophes grecs au sujet d’Allah, des anges et de l’au-delà. Il a écrit dans son ouvrage Ar-Radd ‘ala al-Mantiqiyyîn :

Lorsqu’on analyse en profondeur les écrits d’Aristote, le Premier Maître, au sujet d’Allah, même une personne instruite ordinaire doit en être étonnée. Elle est finalement conduite à cette conclusion : il n’y a probablement personne au monde qui soit plus ignorant au sujet du Seigneur des mondes que ces philosophes grecs. Lorsque les gens comparent les écrits de ces philosophes grecs sur Allah avec l’enseignement des prophètes et des messagers, il semble véritablement qu’ils comparent les forgerons aux anges, et le Propriétaire et Seigneur de l’univers entier au seigneur d’un village. Dans ce dernier cas, il peut malgré tout exister un certain degré de comparaison. Mais ceux qui comparent les philosophes aux prophètes sont à la fois injustes et ignorants. En effet, le seigneur d’un village veille tout de même à maintenir l’administration et l’ordre dans son village. Sous cet angle, il possède une certaine ressemblance avec le Très-Haut et le Roi de l’univers. Mais le cas des philosophes comparés aux prophètes est totalement incongru. Les philosophes ne peuvent même pas s’approcher de la connaissance reçue par les prophètes. On peut même dire que les mécréants, les polythéistes et les juifs connaissent beaucoup mieux Allah que ces philosophes.

Quelle est la cause de cette ignorance des philosophes grecs ? Pour l’analyser, il faut examiner l’histoire ancienne de la Grèce. Pendant la majeure partie de son histoire, le peuple grec apparaît comme un peuple adorateur des idoles et des astres. À cette époque, sa pensée nationale était profondément imprégnée d’idéalisme imaginatif, de spiritualisme et de paganisme mythologique. L’analyse de l’histoire moderne a établi que le culte des idoles et celui des astres étaient répandus partout dans la Grèce antique. Des temples consacrés aux dieux et aux déesses avaient été construits dans tout le pays. Des milliers de noms de divinités circulaient de bouche en bouche. La philosophie grecque qui, après avoir été traduite, avait orné les bibliothèques du monde islamique, puis était parvenue en Europe par l’intermédiaire des musulmans, était en réalité imprégnée de la tête aux pieds des couleurs du culte des idoles et des astres. Les philosophes grecs ont revêtu leurs conceptions polythéistes des termes techniques séduisants de la philosophie. Comme les savants et les érudits musulmans ne connaissaient pas bien l’histoire ancienne de la Grèce ni la pensée religieuse des philosophes grecs, ils se sont passionnés pour l’étude de ces discussions philosophiques, les prenant pour une connaissance profonde. Ils ont mobilisé toutes leurs forces, leurs capacités et leurs compétences pour les démontrer vraies et exactes. Mais l’imam Ibn Taymiyya, lui, avait réussi à atteindre les racines de cette philosophie grecque. À propos de l’exégèse de la sourate Al-Ikhlâs, il a écrit : D’après ce que l’on sait des anciens philosophes grecs, ils étaient des polythéistes fanatiques. Ils étaient également extrêmement attirés par la magie. Ils adoraient les astres et les idoles. C’est aussi ce qui était à l’origine de leur profond intérêt pour l’astronomie et les constellations.

Même parmi les musulmans, ceux qui ont suivi leur philosophie n’empêchent pas les gens de pratiquer le polythéisme et ne considèrent pas le monothéisme comme indispensable. Ils jugent au contraire le polythéisme permis.

Selon l’imam Ibn Taymiyya, parmi les anciens philosophes grecs, ceux qui ont précédé Aristote possédaient de nombreuses connaissances concernant le monde invisible — Allah, les anges, l’au-delà, etc. — ainsi que les vérités religieuses, et ils étaient proches de l’islam et de la vraie religion d’Allah. À ce propos, il a dit que les philosophes antérieurs à Aristote, tels que Pythagore, Socrate et Platon, étaient sortis de Grèce et avaient voyagé en Syrie, en Égypte et dans d’autres pays où divers prophètes étaient nés. Ils avaient rencontré les compagnons et les disciples des prophètes David et Salomon — paix sur eux — et avaient acquis auprès d’eux des connaissances sur le monde invisible. Mais cela n’a pas été possible dans le cas d’Aristote. Il n’a jamais voyagé dans ces pays. Il ne possédait aucune part de l’enseignement des prophètes. Son peuple adorait les astres. Il détenait quelques connaissances à ce sujet, et c’est sur cette base qu’il a fondé sa réflexion et ses recherches. Par la suite, ses disciples l’ont suivi aveuglément.

Malheureusement, c’est la philosophie d’Aristote qui s’est répandue dans le monde islamique. Des philosophes musulmans tels qu’Al-Fârâbî, Avicenne, Averroès et Suhrawardî l’ont étudiée. Ils ont donné à Aristote le nom de Mu‘allim al-awwal, ou Premier Maître.

La science du kalâm apparut en réponse à l’égarement des philosophes musulmans, mais l’imam Ibn Taymiyya n’était pas non plus satisfait de sa manière de présenter les arguments. Selon l’imam, pour démontrer les vérités religieuses et les réalités invisibles, les théologiens du kalâm avaient adopté les termes de la philosophie ainsi que sa méthode de démonstration. Or cette méthode s’est révélée largement inefficace. Bien souvent, elle s’est même retournée contre l’islam et lui a porté préjudice. Il a mentionné la faiblesse de nombreux mutakallimûn — théologiens du kalâm — en disant qu’ils soulevaient souvent de grandes questions contre l’islam et présentaient de manière très vigoureuse les doutes formulés contre lui. Mais leurs réponses étaient comparativement beaucoup plus faibles et plus modérées. En citant l’imam Ar-Râzî, il a écrit dans son ouvrage An-Nubuwwât : À la fin de sa vie, l’imam Ar-Râzî a reconnu clairement qu’il avait longuement réfléchi à la méthode karîmî et aux procédés de présentation philosophiques. Il est finalement parvenu à la conclusion que cela ne guérissait la maladie d’aucun malade et n’étanchait la soif d’aucun assoiffé. Il a dit : « C’est la méthode du Coran que j’ai trouvée la plus proche. »

L’imam Ibn Taymiyya a écrit que, face aux preuves rationnelles avancées par les théologiens du kalâm et les philosophes musulmans au sujet de l’existence d’Allah, de Son essence et de Ses attributs, les preuves du Noble Coran sont beaucoup plus claires, limpides, dépourvues d’ambiguïté et touchantes pour le cœur. En outre, la méthode coranique ne laisse aucune place aux nouvelles complications et aux doutes que les philosophes et les théologiens du kalâm suscitent par leurs propos.

Réponse aux chrétiens

L’imam Ibn Taymiyya œuvrait, au VIIIe siècle de l’Hégire, à la revivification de l’islam. Sept cents ans après la prophétie, la faiblesse nerveuse apparue parmi les porte-étendards de l’islam n’était nullement insignifiante. Deux cents ans de guerres croisées, puis les invasions tatares, les avaient complètement anéantis. Profitant de cette occasion et de ce moment de faiblesse des musulmans, les autres religions et doctrines lancèrent contre eux de violentes attaques. Le christianisme et les doctrines chrétiennes, en particulier, commencèrent alors à présenter les victoires des Tatars comme leurs propres victoires. Nous avons déjà mentionné la joie des habitants chrétiens d’une ville lors de sa chute aux mains des Tatars, ainsi que leurs activités hostiles à l’islam et aux musulmans. Pour ces raisons, les doctrines chrétiennes s’imposaient alors avec une grande force devant les musulmans. Beaucoup de musulmans commencèrent ainsi à voir se fissurer les remparts de leur foi et de leur pratique religieuse.

L’imam Ibn Taymiyya entreprit au moment opportun de remédier à cette maladie qui frappait les musulmans. Ses écrits contiennent d’innombrables développements sur cette question. Il rédigea même à ce sujet un ouvrage en quatre volumes, comptant 1 395 pages. Il s’intitule Al-Jawâb as-Sahîh li-man baddala dîn al-Masîh (La réponse exacte à ceux qui ont altéré la religion de Jésus, le Messie).

À cette époque, les pays islamiques, notamment l’Égypte et la Syrie, abritaient en effet un grand nombre de chrétiens. Au-delà de la Syrie s’étendait une chaîne de pays chrétiens. La frontière de l’Empire byzantin jouxtait la Syrie. À partir de la fin du Ve siècle de l’Hégire, les Européens commencèrent à attaquer la Syrie et la Palestine, et ces attaques se poursuivirent pendant les deux cents années suivantes ; une partie de la Syrie fut ainsi soustraite au contrôle des musulmans. Dans le même temps, Bayt al-Maqdis resta pendant quatre-vingt-dix ans aux mains des chrétiens. Plus tard, le sultan Salâh ad-Dîn al-Ayyûbî infligea une défaite écrasante aux armées croisées lors de la bataille de Hattîn et libéra Bayt al-Maqdis. Cependant, après l’établissement d’un État chrétien indépendant sur le littoral syrien, le courage des missionnaires et des dirigeants chrétiens s’était considérablement accru. Ils rêvaient de placer toute la Syrie sous la bannière du christianisme et de le propager dans toute la région. C’est précisément à cette époque qu’ils commencèrent à considérer la défaite désastreuse des musulmans face aux Tatars comme une immense occasion créée pour eux par Dieu. La prenant pour le présage de leur propre victoire, ils proclamèrent partout que la religion de Jésus était la seule vraie religion et que cette vraie religion venait de remporter la victoire.

À cette époque, les ouvrages hostiles à l’islam affluaient en grand nombre du monde chrétien. Par ces livres, on s’efforçait de répandre parmi les musulmans la confusion au sujet de l’islam et de prouver que le christianisme était l’unique religion d’Allah. L’imam Ibn Taymiyya combattit largement cette fitna. Avant lui, de nombreux savants, chercheurs et critiques musulmans avaient critiqué le christianisme. Mais la plupart d’entre eux ne connaissaient pas correctement son histoire. Ils considéraient le christianisme comme l’ensemble des paroles de Jésus, fils de Marie, et des événements qui lui étaient liés, et lui avaient ainsi conféré le statut d’une religion céleste ou divine. Le christianisme avait donc acquis auprès des musulmans une importance bien supérieure à celle à laquelle il pouvait prétendre. Cette situation s’était révélée extrêmement nuisible aux musulmans atteints de cette maladie psychique.

Mais l’imam Ibn Taymiyya connaissait parfaitement l’histoire du christianisme, les profondes transformations et opérations qu’il avait subies dans les institutions religieuses de Rome et de Grèce, ainsi que les premières étapes de son développement dans ces régions. Il savait parfaitement que le christianisme contemporain n’était rien d’autre qu’un mélange de l’enseignement de Jésus, fils de Marie, avec les croyances polythéistes des Romains et des Grecs, leurs convictions, leurs coutumes et leurs pratiques, ainsi que les agissements de leurs divinités mythologiques. Il écrit dans son ouvrage Al-Jawâb as-Sahîh :

« Les habitants de Rome, de Grèce et d’autres pays étaient en réalité des polythéistes et des idolâtres. Ils fabriquaient des statues de temples et de divinités et les adoraient. Les chrétiens ont réuni deux religions pour en faire une seule. L’une est la religion des prophètes monothéistes et l’autre, celle des polythéistes. Leur religion est en partie constituée de l’enseignement des prophètes et, pour l’autre partie, d’un ensemble de paroles et d’actes empruntés à la religion des polythéistes. C’est ainsi qu’ils ont créé une nouvelle religion, dont on ne trouve aucune trace dans les paroles des prophètes. »

Il indiqua ainsi les différentes époques et étapes de l’évolution et de la déformation du christianisme. Il clarifia en même temps la conception que les musulmans avaient de l’Injîl. Beaucoup de savants musulmans commettent l’erreur de considérer l’Injîl comme un Livre d’Allah égal au Noble Coran. Ils se laissent ainsi facilement influencer par la propagande des prédicateurs chrétiens. Il consacra donc à cette question un exposé clair. Il dit que, concernant l’Injîl qui se trouve aujourd’hui entre les mains des chrétiens, ceux-ci reconnaissent eux-mêmes qu’il n’a pas été écrit à l’époque de Jésus ni sur son ordre. Après l’ascension de Jésus au ciel, deux de ses hawâriyyûn (compagnons), Matthieu et Jean, ainsi que deux autres chrétiens qui ne l’avaient pas vu, Marc et Luc, rédigèrent ce livre. (1. La question de savoir si Matthieu et Jean étaient réellement les compagnons de Jésus fait également aujourd’hui l’objet de débats. Voir l’ouvrage du médecin français récemment converti à l’islam, Maurice Bucaille, Le Coran, la Bible et la Science.) Il dit également que, de même que les paroles, les actes, la religion et les croyances du Messager ont été conservés chez les musulmans par une chaîne de transmetteurs fiables, les paroles de l’Injîl et de la Torah ne peuvent être placées au même niveau.

Expliquant la différence entre le Noble Coran, la Torah et l’Injîl, il dit : « Le texte et le sens du Noble Coran nous sont parvenus du Messager d’Allah, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix, par une chaîne de transmissions fiables. Un consensus s’est établi à ce sujet, de même qu’au sujet de la Sunna du Messager, de son état et des événements de sa vie. Leur exactitude a été démontrée de diverses manières.

» … Le Noble Coran est conservé dans les poitrines des musulmans. Pour mémoriser le Coran, il n’est pas nécessaire de lire un livre écrit ou imprimé. Quand bien même, à Dieu ne plaise, tous les livres viendraient un jour à disparaître, cela ne créerait aucune difficulté pour la mémorisation du Coran. En revanche, si le livre de la Bible venait aujourd’hui à être détruit pour quelque raison que ce soit, les chrétiens ne disposeraient d’aucun stock de remplacement de ses paroles. C’est pourquoi ces livres subissent, au fil des siècles, toutes sortes de transformations, textuelles et sémantiques.

L’imam Ibn Taymiyya mentionne également, parmi les principales causes des altérations introduites par les chrétiens dans leur religion, le fait qu’ils n’ont pas compris correctement nombre de paroles des prophètes, que la paix soit sur eux. Ils ont ainsi déformé le sens originel de nombreux mots. À cet égard, les juifs sont allés encore plus loin que les chrétiens. Il insiste fortement sur le fait que, pour comprendre correctement les Livres célestes et en tirer un enseignement exact, il est indispensable de comprendre les paroles, les allusions et la terminologie des prophètes. Il en va ainsi de la question consistant à appeler Jésus, que la paix soit sur lui, le fils de Dieu. Les hawâriyyûn rapportent que le Messie leur a dit : « Certes, Allah est mon Père et le vôtre, et mon Seigneur et le vôtre. » Dans la Torah, tous les enfants d’Israël sont appelés les fils de Dieu. Les Égyptiens sont appelés les fils de Pharaon. Plus encore, les petits des animaux sont appelés les enfants du propriétaire de l’animal. Sont-ils pour autant devenus les enfants nés du ventre de l’épouse du propriétaire de l’animal ? L’imam Ibn Taymiyya montra du doigt chacune de ces erreurs des chrétiens.

La lutte contre la doctrine chiite

Après les chrétiens, parmi les groupes extrémistes issus des musulmans contre lesquels l’imam Ibn Taymiyya mena le combat, les chiites peuvent être placés au premier rang. Il écrivit un ouvrage distinct contre les croyances et les activités extrémistes des chiites. En réalité, au sein de la communauté musulmane dévastée par les invasions tatares contemporaines et les croisades, la propagande agressive des chiites extrémistes parvint à provoquer un immense désordre. L’objectif de l’imam Ibn Taymiyya était précisément de sauver la communauté musulmane d’un tel chaos.

Avant d’aborder ici l’action de l’imam Ibn Taymiyya concernant les chiites, il est nécessaire de donner aux lecteurs quelques informations sur l’origine de la communauté chiite et ses croyances. Après la fin du califat selon la voie de la prophétie, les divergences, les troubles, les guerres et les conflits apparus parmi les musulmans, et dont les prolongements se poursuivirent pleinement pendant les longues périodes des règnes des Banû Umayya et des Banû Abbas, donnèrent naissance à d’innombrables fitna. Quatre grandes fitna se trouvaient à la racine de ces troubles : les chiites, les kharijites, les murjites et les mutazilites. Toutes les fitna ultérieures naquirent de ces quatre fitna fondamentales.

Chiite signifie « groupe ». Le pluriel de chiite est shîʿân. Au début, les partisans de ʿAlî furent appelés les Shîʿat ʿAlî. Par la suite, ils commencèrent à être désignés par le terme technique de chiites. Après la mort du Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et le salue — certains membres des Banû Hâshim ainsi que quelques autres Compagnons considéraient ʿAlî comme le plus digne du califat. Certains le jugeaient aussi plus digne que les autres Compagnons, en particulier que ʿUthmân. Beaucoup le considéraient comme ayant droit au califat uniquement en raison de son lien de parenté avec le Noble Prophète — qu’Allah le bénisse et le salue. Mais jusqu’au califat de ʿUthmân, ces idées n’étaient que des pensées et des opinions. Elles n’avaient pas encore pris la forme d’une doctrine ou d’une croyance.

Tous ceux qui entretenaient de telles pensées et opinions reconnaissaient le califat des trois califes précédents, y compris ʿUthmân, et leur avaient prêté serment d’allégeance. Ils ne s’étaient opposés à aucun de leurs actes.

Tous ceux qui entretenaient de telles pensées et opinions reconnaissaient le califat des trois califes précédents, y compris ʿUthmân, et leur avaient prêté serment d’allégeance. Ils ne s’étaient opposés à aucun de leurs actes.

Cependant, ces idées particulières prirent la forme d’une doctrine et d’une croyance lors de la bataille du Jamal entre ʿAlî et Talha ainsi que az-Zubayr, lors de la bataille de Siffîn entre ʿAlî et Muʿâwiya, et lors de la bataille de Nahrawân contre les kharijites, puis dans la période qui suivit. Ensuite, le martyre douloureux de l’imam Husayn dans la plaine de Karbala contribua à rassembler les partisans de ces idées et à les faire apparaître comme un groupe. Parallèlement, l’instauration par les Banû Umayya, immédiatement après le califat, d’un régime monarchique particulier et d’un système de tyrannie fit brûler dans le cœur des musulmans ordinaires le feu de la rancœur contre eux. Puis, sous le règne des Banû Abbas, les persécutions inhumaines infligées aux descendants de ʿAlî et à ses partisans éveillèrent dans le cœur des musulmans ordinaires des sentiments de sympathie et de soutien à leur égard. Tout cela donna au groupe mentionné précédemment l’occasion de s’enraciner solidement et de se renforcer en tant que communauté. Kufa était son centre le plus puissant. Ce qu’Allâma Ibn Khaldûn rapporte dans sa Muqaddima, et ce qu’Abd al-Karîm ash-Shahrastânî expose dans son ouvrage Al-Milal wa an-Nihal au sujet des doctrines particulières des chiites peut se résumer ainsi :

Premièrement. En matière d’imamat — les chiites ne reconnaissent pas le califat et ont adopté à sa place le terme d’imamat — les gens ordinaires n’ont pas le pouvoir de prendre une décision. Il ne peut donc être confié aux musulmans ordinaires la responsabilité de choisir l’imam. Même si les musulmans ordinaires choisissaient quelqu’un comme imam, il ne deviendrait pas imam pour autant. L’imamat est un pilier de la religion et le fondement même de l’islam. Le Prophète ne pouvait faire preuve d’aucune négligence à ce sujet. Il ne pouvait pas partir en laissant à la communauté la responsabilité de choisir l’imam. Il ne pouvait pas partir en laissant à la communauté la responsabilité de choisir l’imam. Au contraire, il devait lui-même désigner l’imam avant de partir.

Deuxièmement. L’imam doit être maʿsûm, c’est-à-dire exempt de toute souillure du péché. Il doit être préservé de tous les péchés, petits ou grands. Il ne commet aucune erreur. Tout ce qu’il dit et tout ce qu’il fait est la manifestation de la vérité absolue et parfaite.

Troisièmement. Le Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et le salue — avait désigné ʿAlî comme imam après lui.

Quatrièmement. Après chaque imam, le suivant doit être désigné par une instruction explicite de l’imam précédent, car cette responsabilité a été retirée à l’ensemble de la communauté et placée uniquement sur les épaules de l’imam.

Cinquièmement. Toutes les sectes chiites étaient d’accord sur le fait que les descendants et la lignée de ʿAlî étaient les seuls à avoir droit à l’imamat.

Pour élaborer ces doctrines, les chiites se sont appuyés sur un certain type de hadiths dont ils étaient eux-mêmes les auteurs. Ils les ont eux-mêmes rapportés et les ont interprétés conformément à leur propre madhhab. Les membres ordinaires des Ahl as-Sunna wa-l-Jamâʿa ne savaient absolument rien de ces hadiths. On peut même dire, selon les termes d’Ibn Khaldûn, que la plupart de ces hadiths étaient mawḍûʿ, c’est-à-dire mensongers, fabriqués et forgés. Leurs transmetteurs n’étaient pas exempts de défauts. Mais revenons à notre discussion précédente. Bien que la majorité des chiites soient d’accord sur les doctrines mentionnées plus haut, ils se divisèrent encore en plusieurs sectes en raison de leurs divergences sur de nombreuses autres questions. Toutefois, les deux principaux groupes parmi eux sont les imamites et les zaïdites. Ceux qui croient à l’imamat de ʿAlî après le Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et le salue — puis à la succession des imams parmi ses descendants appartiennent à la secte imamite. Quant à ceux qui limitent l’imamat aux descendants de Fâtima, ils sont appelés zaïdites. Cela signifie qu’ils se rattachent à Zayd ibn ʿAlî ibn Husayn, fondateur de cette école.

Les différents groupes chiites ont des opinions diverses au sujet des musulmans ordinaires. Selon les chiites qui possèdent l’opinion la plus modérée parmi eux, ʿAlî est la meilleure créature de toute la création. Ceux qui l’ont combattu et ceux qui lui vouent hostilité et haine demeureront éternellement en enfer. Ils seront rassemblés avec les mécréants et les hypocrites. Avant ʿAlî, Abû Bakr, ʿUmar et ʿUthmân avaient été établis califes. Si ʿAlî avait refusé de reconnaître leur califat et avait manifesté intérieurement son mécontentement à leur égard, eux aussi, selon ces chiites, auraient demeuré en enfer — qu’Allah nous en préserve. Mais puisque ʿAlî a accepté leur direction, leur a prêté serment d’allégeance et a prié derrière eux, ils les ont eux aussi reconnus, conformément à l’attitude de ʿAlî. Ils ne sont pas disposés à reconnaître entre ʿAlî et le Prophète d’autre différence que le rang de la prophétie. À tous les autres égards, ʿAlî et le Prophète jouissent d’un rang égal.

Telle était l’opinion des chiites modérés. En revanche, les chiites extrémistes estimaient que les califes qui avaient assumé le califat avant ʿAlî étaient des usurpateurs et des traîtres. Ceux qui les avaient établis califes étaient des égarés et des injustes, car ils avaient rejeté la volonté testamentaire du Prophète et privé l’imam véritable et légitime de son droit. Un de leurs groupes alla encore plus loin et déclara mécréants les trois premiers califes ainsi que ceux qui les avaient choisis. Les plus modérés parmi eux sont les zaïdites. Ils considèrent ʿAlî comme le meilleur. Mais selon eux, même en présence du meilleur, un homme moins excellent peut devenir imam. Ils estiment également qu’il n’existe aucune instruction explicite du Messager d’Allah — qu’Allah le bénisse et le salue — en faveur de l’imamat de ʿAlî. C’est pourquoi ils reconnaissent le califat d’Abû Bakr et de ʿUmar. Malgré cela, ils pensent que l’imam doit nécessairement être choisi parmi les descendants de Fâtima.

À divers endroits de ses ouvrages, l’imam Ibn Taymiyya — qu’Allah lui fasse miséricorde — réfuta toutes ces croyances, convictions et pratiques des chiites. D’autre part, il assuma la défense de la croyance de la Sunna et des Ahl as-Sunna, ainsi que celle des califes bien guidés et des nobles Compagnons. Mais, à mesure que le chiisme gagnait en force à son époque et qu’il engendrait un déferlement de calomnies contre la croyance fondamentale des musulmans, contre le meilleur groupe de musulmans formé par le Messager — les Compagnons du Messager —, ainsi que des insultes à leur égard et des protestations honteuses contre leurs actes, cela troubla profondément l’imam. Il estimait que si le meilleur groupe de musulmans, formé par le Messager, était lui-même condamné, les musulmans n’auraient plus aucun modèle devant eux. Ils atteindraient alors le degré ultime du chaos moral. En particulier, le savant chiite Ibn al-Mutahhar, soutenu par le souverain tatar Oljaïtu Khudabanda Khan, composa en faveur du chiisme et de l’imamat, et contre le califat et les Ahl as-Sunna, un immense ouvrage intitulé Minhâj al-Karâma fî Maʿrifat al-Imâma. Celui-ci commença à se répandre rapidement parmi les musulmans. Les chiites en firent grand bruit et affirmèrent qu’il était impossible de répondre à ses thèses. Dans cet ouvrage, des preuves étaient présentées en faveur de l’imamat et de l’isma de ʿAlî et des Ahl al-Bayt — c’est-à-dire leur impeccabilité, leur exemption de toute erreur et de tout péché —, tandis que le califat des trois califes était contesté et les nobles Compagnons étaient dénigrés. De grandes discussions furent organisées à ce sujet. On tenta d’en établir la preuve à partir de versets du Coran et de hadiths. L’ouvrage entier était si rempli de discussions théoriques, d’arguments et de démonstrations qu’un lecteur ordinaire ne pouvait en aucune manière adopter une opinion opposée à ses thèses.

Comme les savants chiites du huitième siècle, l’auteur de cet ouvrage appartenait également aux mutazilites du point de vue des fondements et de la croyance. Ainsi, son attaque contre la croyance des Ahl as-Sunna était menée entièrement selon la méthode philosophique et celle des mutakallimûn. C’est pourquoi il exerça également une influence sur les milieux intellectuels musulmans.

Il n’était pas à la portée d’un savant ou d’un écrivain ordinaire de rédiger la réfutation d’un tel ouvrage. Malheureusement, les savants chiites s’étaient généralement montrés extrêmement audacieux dans la fabrication de hadiths et dans l’attribution de références à ces hadiths fabriqués. Parallèlement, la science du hadith avait alors atteint une très grande ampleur. Des centaines de milliers de hadiths avaient été consignés dans des ouvrages. Leurs diverses compilations étaient dispersées dans les bibliothèques des différentes villes du monde islamique. La science de la critique et de la validation des transmetteurs, ainsi que celle des noms des hommes — c’est-à-dire la science permettant de vérifier l’exactitude et l’autorité des hadiths —, s’était également développée. Ces ouvrages n’étaient pas réunis dans une seule bibliothèque d’une seule ville. Il n’était donc nullement facile pour une personne de vérifier l’authenticité des hadiths cités dans l’ouvrage en question. Cette tâche n’était possible que pour celui qui était un hâfiz des sciences du hadith et des transmetteurs, dont la mémoire maîtrisait chaque ouvrage de hadith ainsi que les noms et les situations des rapporteurs, et que l’adversaire ne pouvait tromper d’aucune manière au moyen de fausses références. De plus, l’histoire de l’islam était pour lui ouverte comme un livre. Il n’était pas non plus possible de l’épuiser en le faisant se perdre dans les labyrinthes de l’histoire.

À cette époque, le seul savant que l’on pouvait citer comme possédant une connaissance aussi universelle était l’imam Ibn Taymiyya. De même qu’il était un maître de la philosophie et de la théologie spéculative, capable de déceler les défauts des discussions philosophiques et rationnelles de ses adversaires, il possédait également une immense érudition dans la science du hadith. À son époque, on le comparait à une vaste bibliothèque de hadiths. Dans les milieux savants, on disait couramment à son sujet que si l’imam Ibn Taymiyya déclarait ne pas connaître un hadith, ce hadith n’en était en réalité pas un.

Il a démontré, à partir de l’ouvrage d’Ibn al-Mutahhar, qu’en insultant les Compagnons du Messager — les meilleurs de toute l’humanité après les prophètes, les afḍal al-khalâʾiq baʿd al-anbiyâʾ — et en les présentant comme les plus viles créatures d’Allah, le savant chiite Ibn al-Mutahhar avait porté un coup de hache aux fondements mêmes de l’islam. Cela ouvrait la voie à l’attaque contre la prophétie de Muhammad, à sa critique et à l’athéisme. À un endroit du premier volume de cet ouvrage, il écrit : « Ces chiites ont présenté comme les plus vils et les plus mauvais de toute l’humanité ceux qui, parmi toutes les communautés anciennes et récentes, après les prophètes et les messagers, étaient les meilleurs et les plus vertueux. Ils ont décrit leurs grandes fautes et transformé leurs qualités en défauts. En revanche, ils ont présenté comme vertueux et comme les meilleurs des créatures des hommes intéressés qui ne s’étaient attachés à l’islam que pour satisfaire leurs propres intérêts, alors qu’il n’existait personne de plus pervers, de plus débauché, de plus menteur, de plus perfide, de plus injuste et de plus engagé dans le péché et la mécréance qu’eux. Ainsi, ils ont déclaré mécréante l’ensemble de la communauté, ou l’ont décrite comme égarée, à l’exception d’un petit groupe qui leur appartenait et dont ils croyaient que lui seul suivait la vérité. »

À un endroit du deuxième volume de cet ouvrage, il cite une parole de l’imam ash-Shaʿbî. L’imam ash-Shaʿbî dit : « Les juifs et les chrétiens accordent à leurs prophètes davantage de considération que les chiites n’en accordent au leur. On demanda aux juifs : “Qui sont les meilleurs parmi les membres de votre communauté ?” Ils répondirent : “Les compagnons de Moïse.” On demanda aux chrétiens : “Qui sont les meilleurs parmi les membres de votre communauté ?” Ils répondirent : “Les apôtres de Jésus, c’est-à-dire ses compagnons.” Puis on demanda aux chiites : “Qui sont les plus mauvais parmi les membres de votre communauté ?” Ils répondirent : “Les Compagnons de Muhammad — qu’Allah le bénisse et le salue.” » Ils ont insulté ces hommes vertueux.

À un autre endroit du deuxième volume, en décrivant une habitude des chiites, il écrit : « L’habitude éternelle des chiites est de quitter la communauté des musulmans, de coopérer constamment avec les juifs, les chrétiens et les polythéistes, et de leur témoigner amitié et affection. Qui peut être plus égaré que ceux qui sont hostiles aux premiers rangs des émigrés et des Ansar, tout en entretenant des liens d’amitié avec les hypocrites et les mécréants ? »

Il décrit ensuite le rôle des chiites dans diverses questions nationales. Il mentionne en particulier des épisodes de coopération avec les mécréants au moment des crises nationales, puis écrit que la plupart d’entre eux éprouvent au fond du cœur une inclination pour les mécréants et les soutiennent davantage contre les musulmans. Ainsi, lorsque les Tatars lancèrent leur invasion du monde islamique depuis l’Orient et tuèrent les musulmans, les chiites qui se trouvaient au Khurasan, en Syrie, à Alep et dans d’autres régions aidèrent les ennemis. De même, lorsque les chrétiens combattirent les musulmans en Syrie, les chiites les soutinrent. On voit ainsi que si un gouvernement juif venait à être établi en Irak ou ailleurs, les chiites se révéleraient être sa plus grande force de soutien. Ils sont donc toujours prêts à aider les mécréants, les polythéistes, les juifs et les chrétiens, et à les soutenir contre les musulmans.

La reconstruction du savoir et de la pensée islamiques

L’imam Ibn Taymiyya, qu’Allah lui fasse miséricorde, est la personnalité qui a le plus profondément marqué l’histoire de l’islam. Dans le cours de l’histoire, il a laissé une empreinte resplendissante de vérité, de justice, de science et de génie, qui continuera jusqu’au Jour de la Résurrection à inciter la communauté à suivre le chemin de la vérité et de la justice. Six siècles et demi après la fin de la prophétie et du califat selon la voie prophétique, il enrichit de nouveau l’islam et la communauté islamique d’une sève nouvelle. Lorsque le Prophète appelait à l’islam, son message ne comportait ni obscurité ni imperfection. Après la disparition du Prophète, les immondices venues de toutes parts entourèrent l’islam ; celui-ci commença peu à peu à devenir obscur et, en apparence, la perception de son caractère incomplet commença également à se répandre. Après la disparition du Prophète, les immondices venues de toutes parts entourèrent l’islam ; celui-ci devint peu à peu obscur et l’idée de son imperfection commença également à apparaître. Ceux qui, à cette époque, débarrassent le corps de l’islam de ses souillures, rendent de nouveau l’islam véritable parfaitement clair et extirpent l’idée de son incomplétude sont les véritables savants et les mujaddid de la religion. Pour eux, le vrai et le faux sont aussi clairs que le soleil de midi. Nous ne parlons donc pas d’une relation directe avec Allah ni d’une quelconque « ligne directe » de la connaissance. Le Coran et la Sunna suffisent. En matière de vérité et de connaissance, eux seuls constituent le canal de la relation avec Allah.
L’imam Ibn Taymiyya était précisément un tel véritable savant et mujaddid de la religion. Sept siècles après la prophétie, il rétablit l’islam dans sa forme véritable. Pour cela, il le libéra de toutes les souillures intérieures et extérieures. Nous avons déjà évoqué à ce propos les trois œuvres de tajdîd de l’imam. Son œuvre de renouvellement consistait à reconstruire la science de la charia et la pensée islamique.
Jusqu’à l’époque de l’imam, la science de la charia avait acquis une ampleur considérable. De vastes bibliothèques fondées notamment sur le tafsîr, le hadith, le fiqh, les fondements du fiqh et la science du kalâm avaient été constituées. Maîtriser l’un quelconque de ces domaines suffisait à un étudiant ordinaire de cette époque pour acquérir la renommée. Pourtant, les savants maîtrisant plusieurs disciplines n’étaient pas rares. Il suffit de lire le livre Tabqât al-Shâfi‘iyya al-Kubrâ pour découvrir d’innombrables savants qui maîtrisaient simultanément toutes les sciences de la charia. On pourrait les appeler les encyclopédies de la science de la charia de leur époque. Malgré cette pratique et cette extension considérables de la science de la charia, très peu de savants en possédaient une véritable profondeur. Parmi ce petit nombre, le nom de l’imam Ibn Taymiyya occupait la première place.
La mémoire de l’imam était sans égale. Il lui fut ainsi extrêmement facile de maîtriser toutes sortes de sciences. En outre, grâce à l’intelligence pénétrante qu’Allah lui avait accordée, il pénétra au cœur de chaque savoir. Dans chaque domaine sur lequel il écrivait, il ouvrait un nouvel horizon. Il ouvrit notamment une voie nouvelle pour acquérir la connaissance du Noble Coran et de la charia. Le tafsîr du Coran était l’un de ses sujets d’étude particuliers et préférés. Il n’existe aucun de ses ouvrages qui soit dépourvu de contenu consacré au tafsîr du Coran. On ne trouvera aucun de ses livres où, après une discussion détaillée des versets coraniques, il n’ait pas tiré des arguments et des preuves de ces versets. Selon ses disciples, si l’on rassemblait toutes les discussions de tafsîr qu’il a laissées, on pourrait achever un tafsîr du Coran en trente volumes. Mais, en raison de sa vie mouvementée, combattante et constamment consacrée au jihâd, il ne fut pas possible de conserver correctement tous ses manuscrits. Néanmoins, grâce aux efforts de personnes éminentes, un certain nombre de ses ouvrages de tafsîr ont été préservés. Parmi eux, les tafsîr des sourates al-Nûr, al-Ikhlâs et al-Mu‘awwidhatayn ont été imprimés en Égypte. Récemment, un livre a été imprimé à Bombay sous le titre Tafsîr Ibn Taymiyya, après avoir rassemblé les discussions de tafsîr tirées de divers ouvrages. On trouve également de lui un livre intitulé Usûl al-tafsîr, consacré aux principes fondamentaux du tafsîr. En matière de hadith, l’imam Ibn Taymiyya était considéré en son temps comme une référence. Pourtant, il ne possède aucun ouvrage indépendant consacré au hadith. Cependant, les discussions relatives aux fondements du hadith, aux noms des transmetteurs, à la critique et à la validation des transmetteurs, à la critique du hadith et au fiqh du hadith ont pris dans ses écrits une telle ampleur que, réunies, elles pourraient constituer en plusieurs volumes une œuvre immense. Ses livres ne contiennent notamment nulle part ailleurs des discussions aussi savantes sur les hadiths mawdu‘, mensongers, fabriqués et forgés. C’est dans son ouvrage Minhâj al-Sunna, écrit contre les chiites, que l’on trouvera les développements les plus nombreux à ce sujet.
Il n’a pas non plus peu écrit sur les fondements du fiqh. Dans ce domaine, il possédait le rang d’un mujtahid. Bien qu’il fût fondamentalement adepte du fiqh hanbalite, il ne se montra nullement avare lorsqu’il s’agissait d’exprimer son jugement indépendant. On peut citer à cet égard ses ouvrages Fatâwâ Ibn Taymiyya et Iqtidâ’ al-Sirât al-Mustaqîm. Il possède également un ouvrage indépendant sur les fondements du fiqh, intitulé Minhâj al-usûl ilâ ‘ilm al-usûl.
Si l’on rassemble les écrits de l’imam consacrés à la science du kalâm, on constate que le kalâm et les doctrines (‘aqâ’id) occupent quarante pour cent de l’ensemble de son œuvre. Les titres de ses livres dans ce domaine présentent une particularité : ils sont associés à différentes villes. Autrement dit, les ouvrages ont été nommés d’après les villes d’où provenaient les questions auxquelles ils répondaient. On peut citer, par exemple, Sharh al-Isbahâniyya (Ispahan), Risâla Hamawiyya, Tadmuriyya, Wâsitiyya, Kaylâniyya, Baghdâdiyya, Azhariyya, etc. La lecture des ouvrages de l’imam sur la science du kalâm permet de mesurer l’étendue et l’ampleur de ses connaissances.
Dans le domaine du fiqh, sa contribution n’est pas inférieure à celle d’un mujtahid. Bien que, de son vivant, la compilation et l’organisation du fiqh de toutes les écoles juridiques fussent déjà achevées, sa contribution dans ce domaine demeure éminente. Il examina les diverses questions et prescriptions du fiqh avec le regard d’un mujtahid, puis analysa les prescriptions à la lumière du Livre d’Allah, de la Sunna du Messager, du consensus, de l’analogie et des fondements du fiqh ; il pratiqua également l’ijtihâd et l’istinbât. Il s’efforça de conformer les avis juridiques et les questions détaillées du fiqh aux hadiths authentiques. Il nous reste à cet égard de très grands recueils de ses fatwas. Ces ouvrages ont été imprimés en plusieurs volumes. Récemment, un ouvrage de quatre volumes et de 1 586 pages a été publié en Égypte sous le titre Fatâwâ al-shaykh al-islâm Ibn Taymiyya. De son côté, le gouvernement saoudien a publié en trente volumes la plus vaste compilation de ses fatwas.
Pendant plusieurs siècles par la suite, la science de l’imam exerça une influence semblable à celle de la magie dans l’ensemble du monde islamique. Même à notre époque, il est difficile de trouver un grand savant ou penseur islamique qui soit totalement exempt de l’influence de son savoir.
Il existe dans le monde de nombreuses pensées et doctrines. Elles se sont constituées à partir de diverses conceptions, imaginations, raisonnements, conjectures, suppositions, connaissances tirées de l’expérience et de l’expérimentation, discussions et controverses. À l’inverse, la pensée et la doctrine islamiques se sont édifiées sur la révélation et la prophétie muhammadienne. Tout ce que le Prophète — qu’Allah le bénisse et le salue — a enseigné au sujet de l’Essence et des attributs d’Allah, de Ses actes, du commencement et de la fin de l’univers, de la première apparition de l’être humain sur terre et de son destin, de la Résurrection, du rassemblement, des conséquences des œuvres humaines et des autres réalités supranaturelles liées à la vie religieuse constitue la croyance, la pensée et la doctrine islamiques. En dehors de la révélation d’Allah au Prophète, il n’existe aucune autre voie pour connaître ces réalités. Il est impossible de les connaître par la réflexion, la recherche, la conjecture ou la supposition. L’intelligence humaine ne peut même pas s’approcher de l’Essence et des attributs d’Allah. L’être humain n’en possède aucune expérience, et ces réalités ne peuvent pas non plus être vues par les yeux. Le Coran l’a affirmé en termes parfaitement clairs : « Laysa kamithlihi shay’un » : rien ne Lui ressemble. Il faut donc, dans ce domaine, s’en remettre exclusivement à la connaissance accordée par Allah. Or cette connaissance ne se trouve qu’auprès des prophètes. Les cœurs des prophètes sont illuminés par cette connaissance au point qu’ils semblent avoir tout contemplé directement. Leurs connaissances ne comportent pas la moindre parcelle de doute. Il n’y a donc pas la moindre place pour exprimer un doute, si minime soit-il, au sujet de la connaissance des prophètes. Le Coran mentionne clairement ce point et dit :*************Arabe*************Il dit : « Discutez-vous avec moi au sujet d’Allah, alors qu’Il m’a guidé à ce sujet ? »
C’est une réalité aussi vraie et claire que le soleil de midi. En présence d’une vérité aussi éclatante, aucune autre philosophie ni aucun autre raisonnement intellectuel n’est nécessaire pour démontrer l’Essence et les attributs d’Allah. Pourtant, si l’on étudie l’histoire de l’intelligence humaine, on constate que, pendant des milliers d’années, les hommes ont tenté d’examiner et d’analyser ces réalités par leurs facultés intellectuelles. Ils ont pourtant eux-mêmes reconnu leur incapacité dans ce domaine. Pour discuter de ces questions, les philosophes ont forgé de leur propre initiative certains termes techniques, dont ils ont eux-mêmes fixé le sens. Par la suite, les mutakallimûn musulmans, en voulant répondre aux égarements de ces philosophes, ont employé leurs propres termes. Ainsi, dans de nombreux cas, ils ont également reconnu le sens limité de ces mots. Bien souvent, ils ont même parlé de l’Essence et des attributs d’Allah avec une telle assurance que l’on aurait cru qu’ils les avaient acquis par expérience directe, réflexion philosophique et perception personnelle. Partis avec l’étendard de la protestation contre la philosophie, ils ont, à leur insu, rejoint les rangs des philosophes et répété toutes leurs discussions et controverses. Le Noble Coran s’est adressé aux philosophes avec une remarquable éloquence en disant :*************Arabe*************« Avez-vous entendu ? Vous avez pourtant discuté de choses sur lesquelles vous ne possédiez qu’un savoir limité. Pourquoi discutez-vous maintenant de choses dont vous ne possédez aucune connaissance ? Allah sait, mais vous, vous ne savez pas. » (Âl ‘Imrân : 66)
À l’époque de l’imam Ibn Taymiyya, et durant les quelques siècles qui la précédèrent, une stagnation s’était installée dans la pensée et la recherche islamiques. En conséquence, le palais des doctrines que les mutakallimûn avaient construit sur les fondations posées par les philosophes pour démontrer l’Essence d’Allah, l’unicité divine, l’au-delà et les autres réalités invisibles et supranaturelles fut considéré comme le véritable fondement de la religion. À l’exception d’un petit groupe de traditionnistes et de juristes, tous considéraient les conclusions intellectuelles des mutakallimûn comme la norme des doctrines islamiques. Au lieu de faire du Livre d’Allah et de la Sunna du Messager la norme des doctrines, ils prirent les livres des mutakallimûn pour norme. Pour se protéger des questions et des objections, ils pratiquaient le ta’wîl des versets et des hadiths, c’est-à-dire qu’ils leur donnaient des interprétations forgées de toutes pièces. L’influence de la philosophie et de la science du kalâm s’était tellement imposée à eux qu’ils ne pouvaient même pas imaginer qu’elle pût contenir une erreur ; au contraire, ils tentaient de mutiler le Coran et les hadiths afin de les faire correspondre à cette influence.
L’imam Ibn Taymiyya a sévèrement critiqué cette mentalité. Au lieu de la philosophie, de la science du kalâm et de l’intellectualisme, il fonda les doctrines, la pensée et la doctrine islamiques sur le Coran et le hadith. À l’époque récente, l’ouvrage de doctrines islamiques qui a le mieux réussi dans cette perspective a été composé par Muhammad al-Ghazâlî d’Égypte. Son ouvrage s’intitule ‘Aqîdat al-muslim. Il a été publié en bengali par la Fondation islamique du Bangladesh sous le titre Islami ‘Aqîda.
L’imam Ibn Taymiyya, qu’Allah lui fasse miséricorde, s’opposa vigoureusement à ce que l’on attribue à la raison un pouvoir illimité et irrésistible et qu’on la reconnaisse comme l’autorité chargée de trancher au sujet d’Allah, du Messager et de l’au-delà. Au sens propre, il fut le premier à mener une opposition pleinement efficace sur cette question. Il fut le véritable rebelle contre l’imprudence de la raison.
Avant lui, l’imam al-Ghazâlî, qu’Allah lui fasse miséricorde, avait écrit contre les conceptions relatives à Allah exposées dans la philosophie, les avait sévèrement critiquées et s’était abondamment moqué de la portée de l’intelligence des philosophes. Cependant, il n’avait pas élevé de protestation puissante contre l’attribution à la raison d’un pouvoir illimité ni contre son engagement dans des spéculations profondes sur des sujets qu’elle ne connaissait pas correctement.
L’imam Ibn Taymiyya mobilisa toute l’autorité de sa position et toute la force de son érudition pour démontrer que la source fondamentale de la croyance et des réalités invisibles est tirée du Livre d’Allah et de la Sunna du Prophète. La raison peut contribuer à renforcer cette connaissance et à en démontrer la vérité, mais elle ne peut en constituer le fondement probant. Il écrit dans le premier volume de son ouvrage Sarîh al-ma‘qûl li-sahîh al-manqûl :
« La raison ne peut en réalité servir de fondement pour démontrer la charia. Elle n’a pas été dotée d’une qualité qu’elle ne possédait pas auparavant, et elle n’a pas non plus été revêtue de la perfection.
Selon lui, la raison peut seulement jouer le rôle de révélatrice et de guide. Elle ne peut conduire l’être humain que jusqu’à la reconnaissance de la véracité et de l’intégrité du Messager. Au-delà, elle ne possède aucun pouvoir. La raison peut démontrer que les informations transmises par le Messager sont vraies et qu’il est obligatoire d’accomplir les prescriptions qu’il a établies. Prenons un exemple : un étranger arrive dans une ville et cherche le mufti de la ville. Un simple habitant le conduit jusqu’à la maison du mufti, le lui montre et lui dit : “Voici le mufti et le savant de la ville.” Si, par la suite, le simple habitant et le mufti divergent sur une question, l’étranger doit accepter la parole et la décision du mufti. L’habitant n’a pas le droit de faire pression sur lui en disant : “Si je ne t’avais pas conduit jusqu’au mufti, tu ne l’aurais pas trouvé ; c’est donc ma décision que tu dois suivre.” »
L’imam écrit qu’après avoir pris connaissance de la mission prophétique, le rôle de la raison est de croire au Messager, de lui obéir et de suivre chacun de ses commandements sans s’enfermer dans un réseau de questions. Il faut considérer sa parole comme définitive. De même, dans les questions invisibles et supranaturelles, il faut considérer la parole du Messager comme définitive. Selon lui, face au Messager d’Allah, les hommes ordinaires ne possèdent aucun rang. Les messagers sont véridiques ; ils reçoivent toujours des informations exactes. Il est inconcevable que leurs informations et leurs connaissances soient contraires à la vérité. Quant à ceux qui, par de simples exercices de raisonnement, opposent leur intelligence aux informations et aux connaissances des messagers, leur ignorance et leurs erreurs sont sans fin.
La structure mentale des personnes influencées par la philosophie et le rationalisme avait atteint un point tel qu’elles acceptaient aisément toute parole de la charia qui leur paraissait acceptable du point de vue de la raison et de la philosophie. En revanche, elles étaient incapables d’accepter ce qui semblait contraire à leurs raisonnements et à leur rationalisme. Les plus audacieuses d’entre elles refusaient directement de l’accepter. Elles proclamaient ouvertement : “La charia doit nécessairement suivre la raison. Cette parole est contraire à la raison ; elle est donc inacceptable.” Quant à celles qui n’étaient pas aussi audacieuses, elles multipliaient les interprétations de la parole de la charia. Elles en proposaient de telles que ces interprétations n’avaient pas le moindre rapport avec le texte concerné. Face à cette mentalité, l’imam Ibn Taymiyya expliqua qu’il est indispensable pour le musulman de croire au Messager sans condition. Une foi conditionnelle dans le Messager ne peut en aucune manière être appelée foi. Il écrivit : “Il est établi de manière décisive au sujet de l’islam qu’il est obligatoire de reconnaître la véracité du Messager et de croire en lui d’une foi complète et universelle, à laquelle aucune condition ne soit attachée. Il faut tenir pour vraies chacune de ses informations et obéir à chacun de ses commandements. Toute parole contraire doit être considérée comme nulle. Celui qui tient pour vraies les paroles du Messager qui entrent dans les limites de sa raison, mais nie celles qui sont contraires à son opinion et à sa raison, donne priorité à sa propre raison sur les informations du Messager tout en prétendant croire à sa véracité : il est en réalité contradictoire avec lui-même. Quant à celui qui dit : ‘Je ne suis pas disposé à tenir pour vraie une parole du Messager avant de l’avoir comprise et jugée par mon savoir et ma raison’, il n’y a aucun doute sur sa mécréance.”
En examinant les affirmations des défenseurs de la raison, l’imam Ibn Taymiyya démontra que les conclusions intellectuelles dressées contre les paroles des prophètes et des messagers et face aux vérités éclatantes du Coran et de la Sunna ne sont, dans la plupart des cas, que de pures imaginations et des rêveries ; lorsqu’on les examine attentivement, elles se révèlent n’être que des chimères de l’intelligence. Il dit que les grandes conclusions dont les philosophes se glorifient et qu’ils présentent face aux paroles des prophètes ont reçu le nom de théologie ; mais que, jugées avec impartialité, elles ne se distinguent en rien du délire d’un fou.
Cependant, l’imam ne s’est nullement montré avare lorsqu’il s’agissait d’accorder à la raison la place qui lui revient. Selon lui, le Noble Coran recommande en de nombreux endroits d’utiliser la raison et de la mettre à l’œuvre. Il estime qu’il ne peut y avoir de contradiction entre une raison correcte et équilibrée et les paroles exactes des prophètes et des messagers. Décrivant le résultat de son étude profonde et étendue, il dit : “Je n’ai vu aucune contradiction entre la raison et la parole du Messager.” À condition toutefois que la raison soit équilibrée — ce que le Coran appelle l’intelligence saine — et que la parole du Prophète ait été correctement préservée, sans aucune altération. Il a écrit sur ce sujet un ouvrage en quatre volumes, intitulé Bayân mawâfiqat sarîh al-ma‘qûl li-sahîh al-manqûl. Dans ce livre, il s’efforce de démontrer qu’il n’existe aucune contradiction entre une intelligence rationnelle correcte et les paroles préservées des prophètes et des messagers. Une intelligence correcte a toujours contribué à démontrer la véracité de telles paroles.
Il affirme avec une profonde conviction qu’aucun hadith n’est contraire à la raison. S’il existe un hadith qui semble l’être, on constatera qu’il a déjà été classé par les spécialistes du hadith comme faible ou mawdu‘ (forgé). Il refusa d’accepter l’affirmation des philosophes et des mutakallimûn selon laquelle le fondement du Coran ne serait que la transmission et l’audition. Il démontra que le Coran contient les meilleurs arguments et qu’il traite de l’intelligence. Les preuves du Coran sont si irréfutables que, même si l’on avançait contre elles mille arguments, il serait impossible de les réfuter.
En résumé, l’imam Ibn Taymiyya n’a cessé d’affirmer que la révélation et la prophétie sont le fondement de la croyance, et non la raison et l’argumentation. Il s’est efforcé de le démontrer dans ses différents ouvrages. Il n’existe probablement aucun de ses livres où il n’ait exposé cette position, ou du moins n’y ait fait allusion. Il s’efforça ainsi de soumettre l’intellectualisme de son époque au contrôle du Coran et de la Sunna. Grâce à cet effort, la pensée et l’orientation islamiques se renforcèrent et continuèrent, pendant plusieurs siècles, à donner de la force à la communauté.

Dernières paroles

Tout talent est remarquable. Pourtant, parmi les talents, certains sont dits intemporels. Ils ont dépassé leur époque. Même sur les époques suivantes, leur empreinte est demeurée indélébile. L’imam Ibn Taymiyya, qu’Allah lui fasse miséricorde, était un tel génie.
Depuis les premiers frémissements de la jeunesse jusqu’à l’inertie de la vieillesse, et jusqu’au dernier instant de sa vie, il a assumé sa responsabilité. Il n’a jamais reconnu l’échec ni l’incapacité. Il était comme un océan insondable : vague après vague s’y brisait, puis une nouvelle vague arrivait. Une énergie vitale inépuisable habitait sa poitrine. Il est étonnant de constater que l’imam était lui aussi comme une mer. La force de son cœur était inépuisable ; elle semblait sans fin. Dans son pays comme à l’étranger, en voyage, sur les routes, partout où il séjournait, et même lorsqu’il était détenu en prison, l’immense réserve de courage et d’énergie dont il disposait étonnait le monde de son époque. Les gens ordinaires avaient trouvé le chemin de son cœur. Il était le souverain de leur royaume intérieur.
Dans quelle mesure avait-il réussi à infléchir le cours de son époque ? Quel fut son succès dans l’établissement de l’islam sous sa forme correcte ? Avait-il réussi à apporter quelque changement à la structure de l’État ? Ces questions surgissent naturellement lorsqu’on considère les efforts de l’imam pour la renaissance islamique. Elles nous aideront à déterminer la place de l’imam dans l’histoire de l’islam.
Avant d’aborder cette question en détail, je voudrais citer un hadith du Messager d’Allah, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. Il a dit :
*************Arabe*************
Cela signifie : « Ma communauté est comme la pluie ; on ne peut dire si son commencement est meilleur ou si sa fin est meilleure. » L’imam at-Tirmidhi a rapporté ce hadith d’après Anas ibn Malik, qu’Allah l’agrée. À la lumière de ce hadith, on peut dire que le mérite de tous ceux qui ont dirigé la communauté dans l’œuvre de la renaissance islamique est égal. Cependant, en raison des circonstances et du contexte, la tâche de certains fut plus difficile que celle des autres.
Dans quel environnement et face à quelles circonstances l’imam Ibn Taymiyya s’est-il avancé ? Durant la première moitié du VIIe siècle de l’Hégire, avant la naissance de l’imam, l’invasion tatare avait dévasté tout le territoire du monde islamique, de l’Indus à l’Euphrate, à l’exception de l’Égypte et de la Syrie. Les musulmans qui avaient survécu dans cette région, changeant constamment de lieu de résidence, étaient presque devenus un peuple nomade. Avec leur déclin économique, leur honneur et leur prestige avaient eux aussi décliné. La destruction des centres de savoir, d’éducation et de culture les avait véritablement précipités dans la ruine. La terreur, les troubles et le désordre incessants avaient plongé leur identité collective dans la confusion.
Bien que, vers la fin, la situation ait commencé à changer quelque peu — les Tatars s’avançant vers l’islam —, dans quelle mesure cela avait-il réduit les malheurs des musulmans ? Ces dirigeants tatars nouvellement convertis n’étaient en rien moins ignorants des principes de la jahiliyyah que les dirigeants non musulmans. Sous leur domination, le caractère moral de la population musulmane, des gens de la religion, des faqihs, des cadis et des cheikhs s’était considérablement dégradé. Une partie des savants religieux s’était livrée au service des oppresseurs. (Pourtant, dans le Coran, dans la sourate al-Qasas, Allah fait dire à Moïse, que la paix soit sur lui :
*************Arabe*************
« Ô mon Seigneur ! En raison de la faveur que Tu m’as accordée, je ne serai jamais le soutien d’un criminel, c’est-à-dire d’un oppresseur. ») L’ijtihad avait été complètement abandonné ; on peut même dire qu’en un sens il était devenu un péché. Les écoles juridiques fondées sur le fiqh étaient devenues chacune une religion distincte. Selon l’érudit Abul Ala al-Mawdudi, qu’Allah lui fasse miséricorde, la triple alliance formée à cette époque par les masses ignorantes et égarées, les savants religieux matérialistes et étroits d’esprit, et la classe des dirigeants ignorants et oppresseurs était devenue si puissante que s’y opposer revenait presque à tendre son cou sous le couteau de cette coalition. (Tajdid wa Ihya-e Din, p. 81, sixième édition, 1955, Lahore.) Dans ce contexte, nous pouvons mesurer l’ampleur et la difficulté de la tâche entreprise par l’imam. Il ne s’est pas contenté de rétablir le courant de l’étude d’un savoir authentique et exact issu du Coran et du hadith ; il a également adopté la voie de l’ijtihad afin de résoudre les problèmes nouveaux. Nous pouvons répartir son œuvre réformatrice en plusieurs catégories.
Premièrement, il a sévèrement critiqué la philosophie grecque. Sous l’effet de sa critique, le masque du savoir et de l’infaillibilité est tombé du visage de la philosophie grecque, et toutes ses faiblesses sont apparues clairement. C’est essentiellement sous l’influence de sa critique que les ténèbres de cette philosophie ont commencé à se dissiper de l’horizon des Occidentaux ; eux aussi en devinrent les critiques, bien longtemps après lui.
Deuxièmement, il a présenté de solides arguments en faveur de la croyance islamique, de ses règles, de ses prescriptions et de sa loi. Ses arguments et ses propos portaient la véritable force vitale de l’islam. En abandonnant la méthode grecque, il a établi les fondements d’une argumentation reposant sur la connaissance commune. C’était la méthode la plus proche du Coran et de la Sunna.
Troisièmement, il ne s’est pas contenté de protester contre l’imitation aveugle d’un imam ; il a lui-même pratiqué l’ijtihad et en a donné la démonstration. Il a rassemblé diverses preuves tirées du Coran, de la Sunna et de la vie des Compagnons, puis, en examinant librement et équitablement les divergences entre les différentes écoles juridiques, il a introduit d’innombrables questions nouvelles. Une nouvelle voie de l’ijtihad fut ainsi découverte. Parallèlement, il a mené des recherches approfondies sur les sagesses de la Loi religieuse et sur la méthode législative du Prophète, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. Ses fatwas constituent à cet égard un trésor inestimable pour la communauté. Sa littérature servira de guide à ceux qui ont pratiqué l’ijtihad après lui et à ceux qui le pratiqueront à l’avenir.
Quatrièmement, il a pour ainsi dire mené un véritable jihad contre les innovations religieuses et les pratiques idolâtres. Il s’est pour cela exposé à de graves dangers, mais il n’en a tenu aucun compte. Abul Ala al-Mawdudi, qu’Allah lui fasse miséricorde, a dit à ce sujet de façon remarquable : jusqu’alors, dans le cours limpide de l’islam, s’étaient mêlés toutes sortes de courants troubles ; l’imam Ibn Taymiyya n’en a épargné aucun. Il a mené une lutte acharnée contre chacun d’eux, les a tous éliminés et a présenté séparément au monde la voie de l’islam pur. Ses adversaires ne reculèrent devant aucune arme contre lui. Ils employèrent tous les moyens, depuis les fausses accusations et les attaques armées visant à le tuer, jusqu’à sa mise en disgrâce par le pouvoir et son emprisonnement. Mais il sortit avec patience victorieux de toutes les épreuves. Il se tint sans crainte sous l’épée nue du dirigeant oppresseur. Le regard menaçant du gouvernant ne put l’empêcher, ne serait-ce qu’un instant, de dire la vérité.
Peut-on alors affirmer sans hésitation qu’il n’a pas pu modifier le cours de son époque ? Absolument pas. Les musulmans ne vivaient certainement pas durant la première moitié du VIIIe siècle comme ils le faisaient jusqu’à la première moitié du VIIe siècle. Leur manière de vivre avait beaucoup changé. Ils avaient appris à marcher la tête haute et avec dignité. Ils avaient trouvé le but de leur vie. La différence entre l’islam et la mécréance était désormais clairement établie devant eux.
Tout cela était particulièrement le mérite d’un serviteur d’Allah, d’un homme engagé dans le jihad. Après sa mort, l’organisation de prières funéraires en son absence dans tout le monde musulman, de l’Égypte jusqu’à la lointaine Chine, prouve l’immense popularité dont il jouissait parmi les musulmans. Il n’a pas ménagé ses efforts pour établir l’islam de manière correcte. Il a tenté d’apporter à la structure étatique existante toutes les réformes possibles. Pour cela, il s’est parfois dressé contre le pouvoir, et parfois il a coopéré avec lui. Toutefois, il ne lui fut pas possible d’entreprendre une transformation révolutionnaire de la structure de l’État. Il ne put même prendre aucune mesure pour s’engager dans cette direction.

Bibliographie
1. Tārīkh-e Da‘wat-o ‘Azīmat, tomes 1 et 2 — Maulana Aboul Hassan Ali Nadwi
2. Imām Ibn Taymiyya — Cheikh Abou Zouhra (Égypte)
3. Tārīkh-e Islām — Maulana Akbar Shah Najibabadi
4. The Preaching of Islam — T. W. Arnold
5. Monthly Urdu Digest, Lahore — février 1968
6. Monthly Tarjuman al-Qur’an, Lahore — avril 1938
7. Fatāwā de l’Imām Ibn Taymiyya
8. Tajdīd wa Ihyā-e Dīn — Maulana Sayyid Aboul A‘la Mawdudi
9. Khilāfat wa Mulūkiyyat — Maulana Sayyid Aboul A‘la Mawdudi