Note du traducteur
À cette époque, en Égypte, se poursuivait l’infâme tentative de faire renaître la civilisation pharaonique. On s’employait, dans tous les domaines, à effacer les signes de l’islam. C’est dans un moment aussi critique que les Frères musulmans firent leur apparition, en 1928. Portant l’étendard du mouvement, l’imam Hassan al-Banna, le plus éminent prédicateur du siècle, accourut.
Il est extrêmement important que les militants dévoués au mouvement pour l’établissement de la religion connaissent l’histoire du programme et de la stratégie d’action avec lesquels les Frères musulmans entreprirent d’établir l’islam à l’époque moderne. Dans aucun autre mouvement islamique de l’époque moderne on ne trouvera un exemple comparable au rouleau compresseur de l’oppression et de la persécution qui s’est abattu sur les Frères musulmans. Outre les hommes, les dirigeantes ont elles aussi subi les persécutions et les atrocités les plus infâmes de l’histoire. Des milliers de personnes ont été condamnées aux châtiments les plus sévères, sans avoir commis aucun crime, uniquement parce qu’elles étaient apparentées à des membres des Frères. Pourtant, elles ont triomphé de l’épreuve de feu de la foi. Cette histoire de l’oppression et de la persécution infligées aux Frères musulmans nous inspirera également à raviver et à affermir notre foi.
La raison principale pour laquelle je ressens la nécessité de traduire cette brochure est de trouver une étude comparative entre l’action et le rôle des Frères musulmans dans l’établissement de la religion et ceux de notre propre mouvement. Les mesures que les Frères ont prises et mises en œuvre en faveur de la réforme sociale ne manqueront pas de nous étonner véritablement.
Il est également nécessaire de réfléchir à la mesure dans laquelle nous avons progressé — ou au contraire pris beaucoup de retard — par rapport à la dynamique et à l’acceptation dont bénéficiait le mouvement des Frères musulmans durant la première moitié du XXe siècle, c’est-à-dire il y a environ soixante-dix ans. En outre, il nous faut être pleinement informés des obstacles, des entraves, de l’oppression et des persécutions auxquels un mouvement islamique peut être confronté à l’époque moderne, ainsi que des moyens nécessaires pour y faire face, et de la solidité de la foi et de la clairvoyance requises.
Le défunt Khalil Ahmad Hamidi a présenté, en un texte extrêmement concis, une image claire du mouvement des Frères musulmans. Il a fallu modifier quelque peu le titre original de la brochure, pour des raisons bien fondées. Si les lecteurs en tirent le moindre profit, notre travail n’aura pas été vain. Que cette brochure soit une source d’inspiration pour tous ceux qui sont engagés dans le mouvement pour l’établissement de la religion. Amen.
–Le traducteur
Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux
La situation avant le mouvement
Immédiatement après la fin de la Première Guerre mondiale, l’Égypte fut plongée dans une grave crise politique. Divers problèmes nationaux et tribaux commencèrent à refaire surface dans le pays. Lorsque les Turcs, porte-drapeaux du nationalisme turc, annoncèrent l’abolition du système du califat, l’attrait pour le nationalisme et le patriotisme se renforça parmi les Arabes à la suite de cette réforme. En raison de son histoire, de son prestige politique, de la position nationale d’Al-Azhar et de bien d’autres facteurs, l’Égypte avait pris la tête du monde arabe. C’est pourquoi, lorsque les slogans du nationalisme et du patriotisme furent lancés en Égypte, leur écho se fit immédiatement entendre dans tous les pays arabes. Divers mouvements nationalistes commencèrent à déployer leurs ailes. Le slogan de Saad Zaghloul (mort en 1927)—
(**********************Arabe**********************)
« La religion appartient à Dieu et la patrie à nous tous » s’éleva. Le Parti Wafd commença son parcours sous la direction de Mustafa Nahhas Pacha (mort en 1964). Sous couvert de culte de la patrie et en prenant pour prétexte l’abolition du califat par les Turcs, le mouvement nationaliste suscita l’athéisme, le zoroastrisme, les idées obscènes et le culte de l’Occident ; il en résulta, à long terme et avec de vastes conséquences, l’apparition d’un conflit idéologique. La position des réformistes était particulièrement solide, car ils contrôlaient le pouvoir ainsi que les moyens d’information et de propagande. Face à eux, les porte-drapeaux de l’idéal islamique n’étaient pas seulement faibles : les quelques-uns qui existaient étaient également privés d’autonomie. En outre, les conflits et les haines réciproques entre les partis politiques contribuèrent à corrompre l’atmosphère du pays. Lorsque le Parti Wafd accédait au pouvoir, il s’employait à ternir l’image du Parti Destour. À l’inverse, lorsque le Parti Destour arrivait au pouvoir, il créait le prétexte de purifier le pays de l’emprise du Parti Wafd.
C’est à cette époque que fut publié l’ouvrage humiliant d’Ali Abd al-Raziq, Al-Islam wa usul al-hukm (L’islam et les principes du gouvernement). L’idée centrale de cet ouvrage était que la religion n’avait aucun rapport avec les affaires politiques et étatiques, et que l’islam n’offrait aucune possibilité d’accorder des droits politiques au système du califat. L’ouvrage de Taha Hussein, Fi al-shi’r al-jahili, fut lui aussi un produit de cette époque pleine de conflits ; on y faisait naître des doutes et des soupçons à l’égard du Coran lui-même. Dans Tahrir al-mar’a de Qasim Amin, on revendiquait une liberté pour les femmes semblable à celle dont les femmes occidentales jouissent sans restriction. Au nom de la liberté de pensée et d’expression, des attaques furent lancées contre l’islam ainsi que contre toutes les autres religions. L’hebdomadaire As-Siyasa était l’organe des réformistes. Il diffusait sans impartialité un appel à la réforme, à la renaissance de la civilisation pharaonique et à l’établissement de relations avec l’Occident. Les dirigeants influents du Parti Destour, Adli Yakan, Abd al-Khaliq Tharwat, Ismaïl Sidqi, Muhammad Mahmud et Lutfi al-Sayyid, le soutenaient et encourageaient ses attaques contre l’islam. Cependant, après la mort de son énergique rédacteur en chef, en 1926, il cessa lui aussi définitivement de paraître. Dès lors, dans le monde de la presse, seul subsista l’hebdomadaire Al-Fatah de Muhibb al-Din al-Khatib. Mais sa situation était telle que, dans une salle de musique, qui pourrait entendre la voix d’un oiseau chanteur ?
Comme je l’ai mentionné, la position de la religion était faible et négative. Dans ces circonstances, après Sayyid Jamal al-Din al-Afghani (mort en 1897), Muhammad Abduh consolida sa mission. Mais le cheikh Muhammad Abduh fut totalement inefficace sur le terrain politique. De même, contrairement à son maître Jamal al-Din al-Afghani, il éprouvait de la crainte à l’égard de l’Europe. Aucun homme engagé ne sortit de ses disciples, à l’exception de Sayyid Rashid Rida (mort en 1933). Bien que le champ d’action de Rashid Rida fût limité et qu’il soutînt le nationalisme arabe dans le conflit entre Turcs et Arabes, la voix nécessaire se tut également après lui. À l’exception de Mustafa Sadiq al-Rafi‘i, personne ne se leva avec assurance pour faire face à cette tempête de matérialisme et d’égarement.
La situation devint si lamentable que, non seulement en Égypte, mais aussi dans la plupart des pays arabes, on commença à enseigner des formules pharaoniques et nimrodiennes. La plus éminente personnalité de la descendance prophétique, Fayçal ben Hussein, dit :
(*******************Arabe**********************)
Autrement dit, les Arabes étaient redevenus les Arabes d’avant Muhammad — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui — et Moïse — sur lui la paix.
À l’université de Damas, on fit publiquement sortir le cercueil de Dieu. Dans les collèges et les universités, les moqueries et les railleries envers l’islam et Muhammad — que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui — se poursuivaient sans entrave. Lors des réunions politiques, prononcer le nom de l’islam était devenu synonyme d’humiliation. Dans les parcs et les jardins, les musulmans pieux avaient même honte de prier. Lorsque la situation en arriva là, le sens de la dignité de la vérité finit par se dresser dans toute sa grandeur, et Allah fit accomplir par un jeune homme de Mahmoudiya une œuvre que les grands oulémas et cheikhs eux-mêmes n’auraient pu réaliser. Cet homme était l’imam Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans.
Hassan al-Banna : personnalité et nature
Hassan al-Banna naquit en 1906, à Mahmoudiya, dans une famille islamique. Son père, le cheikh Ahmad Abd al-Rahman al-Banna, était horloger, mais aussi un grand savant. Il possédait une connaissance approfondie des sciences du hadith et du fiqh, et était également hafiz du Coran. [Le cheikh Ahmad Abd al-Rahman al-Banna rédigea de nombreux ouvrages consacrés à l’explication du hadith. Il publia de nombreux ouvrages anciens après les avoir révisés et corrigés sous un angle nouveau. Il édita le Musnad de l’imam Ahmad ibn Hanbal — qu’Allah l’agrée — selon les chapitres du fiqh. Il indiqua la source de chaque hadith, les narrateurs et la chaîne de transmission, et rédigea des notes explicatives sur les hadiths. Cet ouvrage s’intitule Al-Fath al-Rabbani fi Tartib Musnad al-Imam Ahmad al-Shaybani, et son commentaire s’intitule Bulugh al-Amadi min Asrar al-Fath al-Rabbani. De même, il rédigea un ouvrage de classement et d’explication intitulé Manhat al-Ma‘bud sur le Musnad d’Abu Dawud al-Tayalisi. Il rendit également le Musnad de l’imam al-Shafi‘i — qu’Allah l’agrée — ainsi que les Sunan, faciles à comprendre en les compilant et en les éditant selon une perspective nouvelle, sous le titre de Bada’i al-Musnad. Abd al-Rahman al-Banna accomplit seul et par ses propres efforts cette œuvre académique. Il mourut en 1960.]
Abd al-Rahman al-Banna fit mémoriser le Coran à son fils prometteur dès son enfance et éveilla son intérêt pour l’étude des sciences religieuses. En plus de son instruction à domicile, Hassan al-Banna fut inscrit à l’école al-Diniyya, dirigée à Ismaïlia. Bien que cette école fût placée sous la tutelle de l’État, elle accordait une importance particulière à l’enseignement et à la formation religieuses. À l’âge de quatorze ans, en 1920, Hassan al-Banna entra à l’École normale de Mahnour et se montra extrêmement assidu dans son mode de vie islamique, contrairement à ses camarades. Il fut ensuite chargé d’enseigner dans un établissement scolaire. Mais il se rendit au Caire afin de poursuivre ses études supérieures et s’inscrivit à Dar al-Ouloum, l’actuelle université du Caire. À cette époque, Dar al-Ouloum était appelée le « petit Azhar ». Outre les sciences et les connaissances modernes, la psychologie, la philosophie, la logique, les sciences politiques, la sociologie et les mathématiques, il accorda une importance particulière à la linguistique. Sa méthode d’apprentissage était originale. En 1927, Hassan al-Banna obtint son diplôme de Dar al-Ouloum. Le ministère de l’Éducation le nomma ensuite enseignant à la madrasa Amiriyya d’Ismaïlia, une école publique, où il prit ses fonctions. Il avait alors vingt et un ans. En 1933, il fut muté d’Ismaïlia au Caire. Dès lors, il vécut au Caire. En 1946, il démissionna de son poste au ministère de l’Éducation et se consacra pleinement à l’expansion de la prédication et à la formation d’une organisation.
Hassan al-Banna était davantage un prédicateur qu’un savant. L’environnement familial et l’éducation qu’il reçut l’aidèrent à se former précisément de la manière dont Allah voulait lui faire accomplir ce service. En plus de la formation reçue à al-Azhar, le système éducatif de Dar al-Ouloum contribua tout particulièrement à illuminer ses qualités de prédicateur. L’environnement corrompu, la tempête de l’athéisme et l’échec des intellectuels azharis suscitèrent en lui de puissantes vagues d’angoisse et d’inquiétude. Allah lui avait accordé une personnalité très forte et intrépide, capable de rester sereine même dans les périodes les plus difficiles. Il n’était pas seulement doté de sagesse politique et sociale ; il possédait également toutes les qualités et compétences d’un prédicateur accompli. Bien qu’il eût commencé son parcours seul, il transforma en peu de temps, en devenant la force vitale d’une nation, le jardin dépouillé de l’islam en une terre verdoyante et fertile. Au lieu de fertiliser ce jardin par l’irrigation, il ranima la sunna de l’arroser de sang. En outre, il fonda, avec des gens épris de pureté et de sainteté, une jama‘a qui avançait avec toute son énergie sur la voie de la passion qu’il avait proposée, la Rah-e Junun.
L’inspiration qu’Allah avait accordée à Hassan al-Banna pour la prédication, la réforme, le jihad et le bien s’était manifestée dans tous les aspects de sa vie. En mars 1928, une structure organisationnelle fut officiellement établie à Ismaïlia sous le nom d’al-Ikhwan al-Muslimun (Frères musulmans). Mais, avant cela, la vie de Hassan al-Banna avait déjà démontré que cette personnalité exerçait son influence non seulement en Égypte, mais sur l’ensemble du monde arabe.
Rapport avec la prédication islamique
Alors qu’il était élève à l’école religieuse al-Rashad al-Diniyya, Hasan al-Banna vit un jour, en passant près de la rivière de Mahmudiyya, une barque à voile amarrée sur la berge, à laquelle était suspendue une statue de bois nue. Cette scène le contraria profondément. Il se rendit aussitôt au poste de police local et porta plainte auprès de l’officier contre cette statue. Influencé par la conscience religieuse du jeune élève, l’officier de police alla immédiatement voir le batelier et fit retirer du mât la statue nue. À cette époque, les élèves de la madrasa al-Rashad al-Diniyya fondèrent une association appelée Jam‘iyyat Akhlaq Adabiyya, dont Hasan al-Banna fut élu président. Mais comment cette association pouvait-elle satisfaire les hautes ambitions de ce jeune prédicateur ? Il fonda une autre association en dehors de cette madrasa, appelée Jam‘iyyat Man‘ al-Muharramat (Association pour la prévention des actes répréhensibles). Cette association enseignait aux gens les bonnes actions par le biais de lettres. Si elle apprenait qu’une personne se livrait à une activité interdite et injuste, ou négligeait l’accomplissement d’une obligation religieuse, elle lui envoyait anonymement une lettre destinée à lui inspirer la crainte de Dieu et de l’Au-delà.
Lorsque Hasan al-Banna arriva à l’École normale de Damanhur, il fit la connaissance du cheikh de la voie Ḥiṣâfiyya. Les disciples de la voie Ḥiṣâfiyya tenaient une assemblée de dhikr après la prière de ‘ishâ’. Hasan al-Banna fut influencé par cette assemblée spirituelle, qui renforça encore en lui l’ardeur à ordonner le bien et à interdire le mal. C’est ainsi que la Providence veilla spécialement à sa formation spirituelle. Bien que la Ḥiṣâfiyya fût une voie du soufisme, Hasan al-Banna ne tira de cette expérience que la nourriture de l’âme. Selon lui, en effet, l’appel à la religion ne devait pas être limité à une méthode particulière, mais devait s’étendre et se généraliser. Cet appel devait servir de fondement à l’acquisition du savoir, à la formation et au jihâd. À cette époque, il se rapprocha également d’un autre commerçant soufi. Celui-ci emmenait les élèves de l’école visiter les tombes une fois tous les dix jours et leur racontait sur place la vie des gens vertueux. Leurs cœurs s’attendrissaient et leurs yeux se remplissaient de larmes. En eux jaillissaient l’enthousiasme et l’inspiration nécessaires à l’obéissance à Dieu et au Messager. Les relations de Hasan al-Banna avec les frères Ḥiṣâfîs se renforcèrent progressivement. Il les réunit et fonda une assemblée appelée Jam‘iyyat Ḥiṣâfiyya Khayriyya (Association caritative des frères Ḥiṣâfîs). Hasan al-Banna en fut élu secrétaire. Elle poursuivait deux objectifs : premièrement, appeler à la formation d’un caractère moral élevé et résister aux actes interdits et répréhensibles ; deuxièmement, s’opposer aux missionnaires chrétiens qui, sous couvert de soins médicaux, de formation au développement et d’orphelinats, propageaient le christianisme. Hasan al-Banna n’avait alors que quatorze ans.
Les premières initiatives au Caire
Après son admission au Dâr al-‘Ulûm du Caire, Hasan al-Banna fut troublé, d’une part, par l’environnement extérieur et, d’autre part, par ses sentiments intérieurs. Il rejoignit ensuite, comme membre, la Jam‘iyyat Makârim al-Akhlâq, qui était alors la seule association réformatrice dans l’environnement désastreux du Caire. Il participait régulièrement à ses réunions. Mais, voyant avec quelle rapidité Le Caire s’engageait sur la voie de l’égarement, sombrant dans la décadence morale et l’occidentalisation, Hasan al-Banna estima que remédier à cette situation par les seuls sermons dans les mosquées ne pouvait suffire. Il se dit que ceux qui ne fréquentaient pas les mosquées avaient en réalité davantage besoin de sermons et d’exhortations. Il fallait faire naître en eux la réflexion et la volonté de se réformer sur les plans religieux et moral. À cette fin, Hasan al-Banna forma un groupe composé d’étudiants du Dâr al-‘Ulûm et d’al-Azhar, et les incita à dispenser des cours de formation ainsi que des sermons et exhortations dans les cafés et les rassemblements publics. Lui-même, en tant que membre de ce groupe, se rendait dans les cafés pour y présenter des cours sur le Coran et les hadiths ; les cheikhs furent à plusieurs reprises la cible de railleries et de calomnies au sujet des jeux de hasard, de l’addiction à diverses boissons et des bavardages. Mais cette œuvre connut le succès, dépassa les villes et les ports et commença également à être appliquée dans les villages. Un comité fut constitué au sein même de ce groupe ; ses membres étaient chargés de superviser la diffusion et l’expansion de l’appel à l’islam. Pendant les vacances d’été, le groupe devenait extraordinairement actif. Les villes et les villages se transformaient en champs d’action pour ses membres. Hasan al-Banna et ses compagnons tirèrent deux enseignements de cette méthode de prédication : l’autonomie et l’entraînement à prendre la parole devant le public.
Cependant, après la révolution finale, la vague d’athéisme qui commença à déferler sur l’Égypte et l’attrait qu’elle exerçait sur chaque jeune homme docile rendirent inefficaces ces protestations limitées et faibles. Sous couvert de liberté et de démocratie, on se mit à importer des journaux, des périodiques, des œuvres littéraires et des livres dont le but était précisément d’affaiblir la conscience religieuse et d’éradiquer de l’esprit du peuple le respect et l’amour de la religion, afin que le pays soit réellement rempli de liberté de pensée et d’action, conformément aux revendications des partisans de la liberté. Aux yeux de Hasan al-Banna, la situation exigeait une œuvre vaste et complète. Il appela donc les oulémas et les cheikhs à prêter attention à cette tâche et les encouragea à entrer sur le terrain de manière organisée et collective. Après avoir rencontré Sayyid Rashîd Ridâ, rédacteur du journal al-Manâr, il noua des relations avec Muhibb al-Dîn al-Khatîb, propriétaire d’al-Maktaba al-Salafiyya. Il confia au célèbre savant religieux d’al-Azhar, le cheikh ‘Uzhayrî, la douleur et l’angoisse qui accablaient son cœur. Le cheikh Muhammad Khâjir Husayn se plaignit de la situation devant le cheikh d’al-Azhar. Il échangea également avec Fardî Wajdî, qui était alors l’un des plus éminents érudits d’Égypte. Hasan al-Banna rencontra chacun d’eux et les exhorta à œuvrer pour l’islam avec un dévouement profond et sincère. Son activité provoqua une vive agitation dans ces milieux ; d’abord fut publié l’hebdomadaire al-Fath, puis fut fondée la Jam‘iyyat al-Shubbân al-Muslimîn. Sous la direction de Muhibb al-Dîn al-Khatîb, al-Fath fit retentir l’appel au jihâd dans le temple de la pensée athée, tandis que la Jam‘iyyat al-Shubbân al-Muslimîn, sous la direction du Dr ‘Abd al-Hamîd Sa‘îd, proclama sa ferme détermination à sauver la nouvelle génération de l’égarement. Hasan al-Banna ne se contenta pas d’adhérer à la Jam‘iyyat al-Shubbân al-Muslimîn : il fut également considéré comme l’un de ses fondateurs. À cette époque, Hasan al-Banna était étudiant en dernière année au Dâr al-‘Ulûm. Le sujet de mémoire qui lui fut attribué par le Dâr al-‘Ulûm avait pour titre : « Que compte-t-il faire après avoir achevé ses études et quelles dispositions prendra-t-il à cette fin ? » Hasan al-Banna répondit par écrit :
Je veux devenir prédicateur et éducateur. Pendant la majeure partie de la journée, je formerai la nouvelle génération d’Égypte et, le soir ainsi que durant les jours de congé, j’essaierai d’expliquer à ses parents le but de la religion. Je leur ferai savoir où se trouvent la source de la paix et du bonheur, et comment atteindre la joie et le plaisir de vivre. À cette fin, j’emprunterai uniquement les voies qui sont à ma portée : par des conférences, des discussions et des échanges mutuels ; par la rédaction de livres et de brochures, en parcourant les villes et les campagnes. En somme, je recourrai à tout moyen attrayant.
Voilà l’ardeur de ce jeune homme qui, en pleine mer, ne s’est pas seulement attaché avec détermination à préserver son propre vêtement, mais a également songé à préserver celui des autres.
Séjour à Ismaïlia et fondation de l’organisation
En 1927, Hasanul Banna obtint son diplôme de Dar al-Ouloum. Il fut ensuite nommé enseignant à la madrasa Amiriya d’Ismaïlia. Ismaïlia était une base des Anglais, et le canal de Suez était sous le contrôle des forces anglaises. La Compagnie du canal de Suez, sur laquelle les Anglais et les Français avaient établi leur concession, tenait sous sa domination le pouls économique de l’Égypte. Les musulmans étaient divisés en groupes religieux. Mécontente des querelles et controverses religieuses, la population se tourna vers les débits de boissons plutôt que vers les mosquées. Dans ces circonstances, Hasanul Banna choisit trois cafés d’Ismaïlia et, par ses conférences et ses discussions, ranima les gens. Il éveilla également en eux le sens de la responsabilité de l’établissement de la religion.
En mars 1928, un groupe de notables conscients d’Ismaïlia se réunit au domicile de Hasanul Banna. Les six membres de ce groupe étaient, dans l’ordre : Hafiz Abd al-Hamid, Ahmad al-Hasri, Fuad Ibrahim, Abd al-Rahman Hasabullah, Ismaïl Izzi et Zaki al-Maghrébi. Ces hommes étaient venus avec la ferme résolution d’agir. Après des discussions et un échange de points de vue, ils confièrent à Hasanul Banna la supervision de l’œuvre, sa direction et son orientation. Ils prêtèrent également serment d’accepter tous les sacrifices et toutes les immolations possibles pour défendre les musulmans. Lorsque la question du nom de cette petite organisation fut soulevée, Hasanul Banna répondit aussitôt : « Nous sommes tous des Ikhwan al-Muslimun (des frères musulmans). » Ce nom lui était naturellement venu aux lèvres. C’est ainsi que l’organisation devint connue sous le nom d’Ikhwan al-Muslimun.
Après la fondation de l’organisation, Hasanul Banna demeura cinq ans à Ismaïlia. Puis, en 1933, il s’installa au Caire. Durant ces cinq années à Ismaïlia, l’organisation mena ses activités dans la plus grande discrétion et avec beaucoup de prudence. La mosquée était le principal centre de l’organisation, et sa mission était de colorer toute la vie des teintes de l’islam.
En dehors d’Ismaïlia, Hasanul Banna et ses compagnons se rendaient également auprès des habitants des régions voisines pour diffuser la da‘wa. Les jours de repos hebdomadaire, ils ciblaient les localités proches. De plus, durant les congés annuels, ils se dispersaient dans des régions lointaines. Les cours de formation, les discussions et les conférences étaient leurs moyens de diffuser la da‘wa. Certains mashayikh et des personnes jalouses firent de Hasanul Banna la cible de leurs blâmes et de leurs critiques. Malgré cette situation défavorable, ce flot silencieux continuait de s’écouler. Les membres de l’organisation donnaient des cours dans les rassemblements publics. Le tawhid et l’au-delà constituaient leurs thèmes. À partir des questions controversées, ils examinaient la situation générale du pays. Ils sensibilisaient la population aux méfaits intérieurs et extérieurs. La plupart de ceux qui répondaient à leur da‘wa appartenaient aux classes laborieuses. Selon les termes de Hasanul Banna, il n’existait aucun village ni aucun quartier où les membres de l’organisation ne se fussent rendus. De mosquée en mosquée, de maison en maison et jusque dans les haltes de repos, ils diffusaient la da‘wa.
Le bilan de ces cinq années d’activité fut le suivant : en deux ans, des sections furent établies à Abou Soueir, Port-Saïd et Bilahou. La troisième année, une solide section fut également fondée à Suez. La quatrième année, dix sections furent établies. Une école pour jeunes filles fut ouverte à Ismaïlia.
Avec le transfert de l’imam Hassan al-Banna au Caire, l’activité de prédication entra dans une nouvelle phase. Jusqu’alors, il ne s’agissait que d’une initiative préliminaire. Mais par la suite, elle acquit le statut d’une organisation plus vaste à l’échelle du pays. En d’autres termes, au Caire, l’organisation des Frères musulmans prit la forme d’un mouvement à part entière.
Les différentes phases du mouvement
La première phase s’étendit de 1933 à 1939. Au cours de cette phase, le mouvement prit une forme complète. La deuxième phase se poursuivit de 1939 à 1945. Durant cette phase, cette prédication entra ouvertement dans l’arène politique. En tant que force organisée, elle devint, aux yeux du gouvernement, une source de problèmes. Les nuages de l’épreuve s’amoncelèrent donc au-dessus de sa tête. La troisième phase couvre les neuf années allant de 1945 à juillet 1954. Au cours de cette phase, d’une part, le mouvement des Frères musulmans s’étendit à tous les recoins de l’Égypte ; d’autre part, une politique de répression extrême fut appliquée contre lui. C’est au cours de cette phase que l’imam Hassan al-Banna tomba en martyr. Le professeur Hassan al-Hodeibi fut élu nouveau Guide général du mouvement. Puis une révolution militaire eut lieu dans le pays. Enfin, cette phase prit fin lorsque le gouvernement révolutionnaire déclara les Frères musulmans illégaux et condamna leurs dirigeants à la pendaison. Voici un bref compte rendu des trois phases :
Première phase :: 1933 – – 1939 de l’ère chrétienne
La réforme silencieuse
Durant les premières années au Caire, cette da‘wa se poursuivit comme auparavant, dans le silence et la discrétion. Des conférences et des discussions avaient lieu dans les mosquées, les partisans et les sympathisants étaient organisés, diverses sections étaient fondées et des tournées étaient effectuées dans les villes et les villages. Un an plus tard (1934), l’imam Hassan al-Banna déclara, dans un article présentant le rapport des activités annuelles : la da‘wa, les objectifs et les buts des Frères se sont étendus à plus de cinquante villes et villages d’Égypte. Dans chacun de ces lieux, quelque programme de bienfaisance a été mis en œuvre. Ainsi, à Ismaïlia, les Frères ont construit une mosquée et fondé un club. Une école appelée Hira a été ouverte pour la formation des garçons, et une autre, appelée Umm al-Mu’minin, pour les filles. À Chibrakhit, une mosquée et un club, une école pour enfants ainsi qu’un établissement technique ont été fondés. Les garçons qui n’achèvent pas leurs études y seront admis. De même, une fabrique de textiles et de tapis a été ouverte à Mahmoudia. Parallèlement, des écoles destinées à l’apprentissage de la mémorisation et de la récitation du Noble Coran ont été fondées. À Kahlia également, une madrasa d’apprentissage du hifz et de la lecture a été créée. En somme, chaque section, d’Awfu jusqu’à Alexandrie, a mis en place quelque programme de bienfaisance.
Contribution dans le domaine de l’éducation et revendication de réformes auprès du gouvernement —
La nature même de la da‘wa, ainsi que les problèmes toujours nouveaux du pays, élargirent le champ d’action du mouvement. Les questions culturelles et politiques furent également intégrées à ses objectifs. Dans le domaine culturel, les programmes éducatifs et de formation mis en place par les Frères ne leur attirèrent pas seulement l’adhésion de la population ; le gouvernement lui-même ne put s’empêcher de s’y intéresser sur le plan officiel. Le Premier ministre Muhammad Mahmud Pacha conseilla aux Frères d’ouvrir des écoles également dans les régions où le gouvernement n’en possédait pas. Hassan al-Banna attira son attention sur ce point dans une longue lettre :
La moralité de la société égyptienne est confrontée à la destruction. La grandeur morale, la beauté et la noblesse ont été tragiquement réduites en miettes. De toutes parts, on s’efforce d’en affaiblir les fondements. La jeunesse et les jeunes gens, voire presque chaque individu et chaque famille, sont devenus des cibles de la destruction et se trouvent prêts à faire l’objet d’une réforme urgente. Il est également indispensable d’adopter divers moyens pour cette réforme. La méthode fondamentale et essentielle consiste à corriger le système éducatif, à apporter les changements nécessaires aux institutions de l’État, à créer pour les jeunes de bonnes possibilités et des domaines où employer leur temps libre utilement, et à réprimer fermement l’injustice.
De Mahmud Pacha jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale, l’imam Hassan al-Banna écrivit, au nom du mouvement, à tous les ministres dont les cabinets furent formés dans le pays. Ces lettres proposaient des réformes intérieures. Elles recommandaient d’améliorer la situation du pays sur les plans social, économique et culturel. Elles réclamaient en outre l’application de la charia islamique. Dans la lettre qu’il adressa à Mahmud Pacha, il décrivit en détail la situation de la nation égyptienne et mentionna que l’Égypte était en proie à l’ignorance, à la pauvreté, à la maladie, au déclin moral et au retard dans le domaine de l’éducation. Dans la lettre attirant l’attention du Premier ministre qu’il lui fit parvenir, il écrivit :
Le remède et la solution à tous ces problèmes se trouvent dans les enseignements du Livre d’Allah. Si l’on objecte que les Anglais détiennent le pouvoir dans le pays, ce serait une excuse totalement infondée. Les Anglais n’ont aucun rapport avec nos affaires intérieures. Et si l’on avance que des millions d’étrangers résident ici, cela aussi se révélera sans importance. Nous pouvons les convaincre par le dialogue. Ils constateront eux-mêmes comment les prescriptions et les enseignements de l’islam préservent leurs droits et assurent la sécurité de leur vie et de leurs biens. Nous le dirons également aux non-musulmans. Il leur incombe d’étudier notre histoire afin de voir comment nous avons maintenu la justice et l’équité à leur égard. Le véritable problème réside dans les dirigeants égyptiens eux-mêmes. Ils ignorent l’appel de l’islam et son esprit. Il est nécessaire qu’ils reviennent eux-mêmes à la croyance islamique et à la charia. La maladie de l’athéisme est arrivée en Égypte depuis la Turquie. C’est pourquoi nous conseillons au gouvernement de Mohammad Mahmoud Pacha d’élever la parole de l’islam pour y faire face et d’en faire le principe de sa politique.
L’appel aux dirigeants du monde musulman
La lettre la plus importante des Frères musulmans est celle qu’ils adressèrent, en 1936, au président égyptien Farouk, au Premier ministre Mustafa Nahhas Pacha ainsi qu’aux dirigeants des pays arabes et musulmans. Cette lettre avait pour titre « L’Appel de la lumière ». Elle existe encore aujourd’hui sous la forme d’une petite brochure de trente-cinq pages. Ensemble, ils y exposent d’abord, dans un style extrêmement, extrêmement concis mais remarquablement élégant, les notions fondamentales et élémentaires de l’islam ainsi que la civilisation islamique. Ils y soulignent également clairement que, malgré l’existence d’une conception de la vie aussi éminente, l’adoption du mode de vie, de la culture et de l’organisation sociale occidentaux est extrêmement nuisible. Après cette introduction, une étude comparative de la conception islamique et de la conception occidentale de la vie est présentée. Les caractéristiques des deux systèmes y sont décrites. Il est donc conclu que l’islam assure, dans tous les domaines — qu’il s’agisse de l’organisation militaire, de l’éducation et de la santé, des réformes économiques et sociales, ou encore des lois et règlements de l’État — le progrès de la communauté musulmane et un environnement pacifique. Enfin, cinquante propositions de réforme sont présentées. Dix d’entre elles concernent la politique, la justice et les principes directeurs de l’État. Trente portent sur les questions sociales et éducatives, et dix sur les questions économiques. En réalité, ces propositions furent élaborées au prix d’efforts considérables. Il suffit de les examiner pour comprendre que leurs rédacteurs ne possédaient pas seulement un savoir livresque, mais aussi une expérience concrète, directement liée aux problèmes du pays. Bien que trente années se soient écoulées depuis leur rédaction, ces propositions paraîtront encore aujourd’hui tout aussi utiles et actuelles. La conclusion de la lettre était la suivante :
Nous sommes prêts à consacrer tous nos efforts, nos compétences et nos ressources à tout gouvernement qui sera fermement déterminé à se dévouer au progrès et au bien-être de la communauté musulmane. Nous répondrons spontanément à chacun de ses appels et serons prêts à consentir tous les sacrifices et tous les renoncements.
En 1938, une lettre fut adressée au président de l’Égypte. Elle y dénonçait le désordre que les partis politiques avaient instauré dans le pays. Des lettres furent également adressées à l’émir Omar Toussoun et à l’émir Mohammad Ali Tawfiq au sujet de la même question.
Les Frères musulmans estimaient que tous les partis politiques qui existaient à cette époque étaient constitués de manière artificielle et ne représentaient pas le peuple. C’était précisément le moment propice pour que tous les patriotes s’unissent autour d’un objectif islamique juste et le mettent en œuvre de toutes leurs forces et avec des efforts sincères. En 1938, un long mémorandum fut également remis au ministre de la Justice, Ahmad Khasaba Pacha. Il y était demandé au ministre de la Justice de mettre à l’épreuve la charia islamique, puisque les lois et règlements non islamiques avaient été expérimentés pendant cinquante ans sans que leur échec total fasse de doute. Cette lettre présentait également, à l’appui de l’utilité et de la supériorité du droit islamique, des témoignages reconnus d’Occidentaux eux-mêmes.
En 1938, lorsque Mustafa Nahhas Pacha accéda au poste de Premier ministre, les Frères lui remirent également un mémorandum. Il lui fut demandé que la politique étrangère de l’Égypte soit fondée sur le principe fondamental de l’amitié avec les pays islamiques et qu’elle ait pour objectif l’établissement de l’unité islamique. En 1939, une autre lettre fut adressée à Nahhas Pacha, dans laquelle il lui était conseillé que les membres du parti Wafd, dirigé par Nahhas Pacha, imprègnent leur vie des véritables idéaux de l’islam. Il leur était également demandé de formuler les objectifs et le programme du parti Wafd à la lumière des principes islamiques. Cette déclaration proposait de réformer les principes régissant les législateurs, de supprimer la distinction entre les tribunaux ordinaires et les tribunaux de la charia, et d’appliquer la charia islamique dans tous les tribunaux. Elle présentait également les grandes lignes d’une réforme du système éducatif. Elle comprenait des propositions visant à dispenser une formation militaire à tout citoyen valide, à lutter contre l’injustice, à modifier la politique économique, à enrayer la tendance à l’imitation de l’Europe et à corriger la dégradation des usages et des règlements administratifs. Le thème central de toutes ces lettres était l’établissement, en Égypte, d’une société islamique et d’un gouvernement islamique. Dans les pays arabes, ces lettres contribuèrent grandement à éveiller les sentiments des personnes attachées aux valeurs islamiques.
Les Frères ne se sont pas contentés d’écrire des lettres. Ils ont au contraire utilisé tous les meilleurs moyens et méthodes disponibles pour conseiller les dirigeants égyptiens et les convaincre. En 1963, Hasan al-Banna rencontra Nahhas Pacha. À cette époque, Nasim Pacha était Premier ministre. Les Frères demandèrent au gouvernement de Nasim Pacha d’introduire un enseignement religieux parmi les enseignants égyptiens. Hasan al-Banna informa également Nahhas Pacha en détail de cette revendication et, en raison de sa notoriété de grand homme politique du pays, obtint aussi son soutien à cette demande. Nahhas Pacha était si profondément influencé par Hasan al-Banna que, reprenant les propres propos de celui-ci, il le considérait, c’est-à-dire Hasan al-Banna, comme un conseiller-guide du parti Wafd.
Position des États non musulmans à l’égard des principes des Frères
Dans le cadre des efforts déployés par les Frères pour diriger l’État dans la bonne voie, il est indispensable de savoir que, jusqu’à présent, quel que soit le gouvernement qui s’est succédé en Égypte — qu’il appartienne au parti Dastur, au parti Wafd ou aux Azad — les Frères n’en ont soutenu aucun et se sont au contraire toujours tenus à l’écart. L’objectif de cette politique des Frères était le suivant :
« D’un gouvernement fondé directement sur des principes non islamiques, on ne peut jamais espérer aucun bien. Il ne mérite ni coopération ni soutien. »
Bien que les dirigeants soient musulmans et qu’ils ne renient pas ouvertement l’islam, les Frères demandent à chaque gouvernement d’entreprendre des réformes et des corrections et continuent d’appeler à l’instauration de l’ensemble des prescriptions islamiques dans le pays. Parallèlement, ils les mettent eux-mêmes en pratique. Ils n’ont jamais emprunté la voie de la terreur ni celle du recours à la force. Au contraire, il apparaît que si un gouvernement accepte un jour sincèrement leurs revendications, ils ne se montrent pas avares de leur soutien.
Prédication collective
À ce stade, l’activité ultime et la plus importante fut que la mission de l’Ikhwan se manifesta comme une da‘wa vaste, complète et porteuse d’une perspective lointaine. En 1938, la cinquième conférence se tint au Caire, où l’imam Hassan al-Banna prononça un long discours. Il y exposa en détail, avec de nombreuses explications et analyses, les objectifs et le programme de l’Ikhwan. Faisant allusion à l’ampleur de sa da‘wa, il déclara :
L’Ikhwan al-Muslimun est une da‘wa ancienne, parce que l’Ikhwan appelle au retour aux fondements de l’islam et invite à revenir aux sources originelles du Livre d’Allah et de la Sunna du Messager. C’est une voie sunnite, car l’Ikhwan s’efforce de suivre la Sunna sacrée dans toutes les pratiques, les comportements et les actes de culte. C’est aussi le tasawwuf, car, dans la pensée de l’Ikhwan, la base de la vertu réside dans la purification de l’âme, la pureté du cœur, la pratique assidue, l’indépendance à l’égard des créatures, l’amour d’Allah et la coopération dans la voie du bien. C’est un parti politique, car l’Ikhwan exige d’une part du gouvernement des réformes dans les affaires intérieures et extérieures et, d’autre part, forme la nation à l’identité propre et au sentiment de dignité. C’est une organisation militaire, car l’Ikhwan accorde une grande importance à l’entraînement physique et constitue des équipes sportives. C’est une association culturelle, car les clubs de l’Ikhwan sont en réalité des établissements d’enseignement et de formation morale, ainsi que des institutions destinées à éclairer la conscience, la raison et l’esprit. C’est une société économique, car l’islam prescrit de gagner des biens selon une perspective particulière, et l’Ikhwan fonde des sociétés commerciales et économiques afin de renforcer l’économie nationale conformément aux enseignements de l’islam. C’est une philosophie sociale, car l’Ikhwan s’intéresse à toutes les maladies de la société, réfléchit à leur traitement et s’emploie à en libérer la nation. (Résumé)
L’islam selon la pensée de l’Ikhwan
Dans ce discours, Hassan al-Banna exposa en détail les objectifs, les principes et le programme de son groupe, ainsi que sa position sur les problèmes nationaux et sa politique à l’égard des autres États musulmans. Ce discours fut ensuite adopté comme les principes fondamentaux du groupe. Il me paraît donc nécessaire de décrire certains de ses aspects importants.
« Certains restreignent l’islam aux seuls actes extérieurs de culte. S’ils les accomplissent eux-mêmes ou que quelqu’un d’autre les accomplisse, cela leur suffit pour être rassurés. Certains ne voient dans l’islam rien d’autre qu’une noble conduite et une spiritualité parfaite. Pour eux, l’islam consiste à se tenir totalement éloigné de toutes les laideurs de la vie matérielle. Certains ne vont pas au-delà de paroles séduisantes sur l’aspect pratique et militant de l’islam. D’autres considèrent l’islam comme une chose reçue par héritage et destinée à être imitée, sans sacrifice ni utilité dans le combat de leur vie. C’est pourquoi ils ne s’immiscent jamais dans les questions relatives à l’islam ni dans celles qui s’y rapportent. Vous pouvez entendre ce genre de propos chez ceux qui sont teints des couleurs de la civilisation et de la culture occidentales. Il existe encore plusieurs groupes de même nature qui entretiennent, au sujet de l’islam, une conception particulière qui leur est propre. Nous croyons que les enseignements et les prescriptions de l’islam concernent aussi bien la vie d’ici-bas que la vie spirituelle. Ceux qui pensent que les enseignements de l’islam se limitent à l’aspect spirituel de la vie ou au cadre du culte individuel, sans aucun rapport avec les autres domaines de l’existence, sont plongés dans une grave erreur. L’islam est à la fois le nom de la croyance et celui du culte ; il est le nom de la patrie, de la nation, de la religion, du système politique, de la spiritualité et de l’action concrète. L’islam est à la fois le Coran et l’épée. Le Coran traite de toutes ces questions et les reconnaît comme faisant partie des éléments fondamentaux de l’islam. » (Résumé)
En présentant les caractéristiques particulières de la da‘wa de l’Ikhwan, Hassan al-Banna précisa que ces caractéristiques ne se retrouvaient pas parmi les groupes contemporains. En voici quelques-unes :
1. Exempte de divergences juridiques
2. Indépendance à l’égard des milieux influents
3. Se tenir à l’écart des partis politiques
4. Suivre le principe de la gradation dans la méthode d’action
5. Une action pratique et efficace, sans recherche de publicité
6. L’expansion rapide de la prédication dans les villes et les villages
Objectifs et méthode d’action
Les objectifs et la méthode d’action ont été résumés ainsi : le but et la revendication des efforts et de la lutte des Frères musulmans se limitent à faire connaître à la nouvelle génération de musulmans les enseignements véritables et corrects de l’islam, afin qu’elle suive pleinement l’islam dans tous les domaines de la vie. Pour atteindre cet objectif, la méthode d’action qu’ils ont adoptée se résume comme suit :
Transformer l’opinion publique et former les porte-drapeaux et les soutiens de la prédication conformément aux enseignements islamiques, afin qu’ils restent étroitement attachés à l’islam et deviennent, pour les autres, des modèles dans l’obéissance et le respect de l’islam.
En présentant aux membres de l’organisation les qualités et les caractéristiques du prédicateur idéal, Hassan al-Banna dit :
Lorsque trois cents hommes seront formés parmi vous, dont chacun sera fort par la foi et la croyance sur le plan spirituel, paré, sur le plan intellectuel, des ornements du savoir, de la civilisation et de la culture, et aura atteint, sur le plan physique, une bonne condition et la perfection dans l’entraînement militaire, vous pourrez me demander de vous faire traverser l’immensité de la mer, de voguer dans le vide des cieux et de combattre toutes les forces du faux. Alors, si Allah le veut, je n’éprouverai aucun doute à accomplir cette tâche.
L’accusation de terrorisme et de soif de pouvoir, et sa réponse
En répondant à certaines objections et à certains doutes de ses adversaires, il déclare : « Un groupe nous demande si l’État et le pouvoir font également partie des activités des Frères musulmans. Comme vous le pensez, les Frères musulmans suivent pleinement les limites de l’islam dans toutes leurs démarches et tous leurs projets. Puisqu’ils professent la foi en l’islam, ils reconnaissent à l’État une importance aussi nécessaire qu’à la prédication et à l’exhortation. Le troisième calife de l’islam, le vénérable Uthman (qu’Allah l’agrée), a dit :
**************Arabe***************
« Allah réprime, par l’État et le pouvoir, toutes les choses qu’il n’est pas possible de réprimer par le seul Coran. »
Le Prophète — qu’Allah prie sur lui et le salue — a considéré le pouvoir comme l’un des piliers de l’islam ; de même, les ouvrages de jurisprudence l’ont classé parmi les croyances et les fondements, et non parmi les branches.
La plupart des gens demandent si les Frères musulmans recourent à la force pour atteindre leurs objectifs. Pourtant, les Frères ne veulent même pas envisager ce que l’on entend par révolution terroriste. Ils ne s’appuient en aucune circonstance sur cette méthode, et ne souhaitent ni en tirer parti ni en bénéficier. C’est ainsi qu’ils déclarent clairement à chacun des gouvernements égyptiens que, si la situation demeure ainsi et que les experts ne réfléchissent à aucune méthode pour y remédier, son issue inévitable apparaîtra sous la forme d’une révolution extrémiste. Cela ne signifie toutefois pas que les Frères musulmans provoqueront une révolution de cette nature, ni que leur prédication engendrera une telle conséquence. Elle se produira plutôt sous la pression des circonstances, en réponse aux événements et comme conséquence du recul devant la réforme. (résumé)
À cette époque, les Frères musulmans publièrent également plusieurs journaux hebdomadaires et mensuels. L’hebdomadaire At-Ta‘aruf, l’hebdomadaire Ash-Shi‘a et le mensuel Al-Manar parurent durant cette période. Peu après, en plus du journalisme islamique sur le sol égyptien, la pratique consistant à envoyer des équipes de prédication à l’étranger fut instaurée et des relations furent établies avec les autres pays arabes. Ensuite, des antennes des Frères musulmans furent créées dans ces pays, en fonction des possibilités et des relations réciproques, et obtinrent le statut de centres permanents.
Deuxième phase (1939 – 1945)
Début de l’épreuve
Cette phase s’étend sur six années. Durant ces années, le monde était plongé dans la poudre à canon de la guerre mondiale. À cette époque, le mouvement des Ikhwan devint la cible d’une oppression et de persécutions extrêmes. Auparavant, ce mouvement était négligé, car on le considérait comme un effort réformateur et religieux. Mais dès que son appel entreprit d’aborder lui-même tous les domaines de la vie et qu’il revendiqua, parallèlement à une révolution intellectuelle et collective, des réformes politiques et administratives, les dirigeants commencèrent à se faire du souci. À ce stade, malgré d’innombrables épreuves de feu, le mouvement connut des progrès remarquables dans ses deux domaines d’activité.
La raison de ses progrès et de son essor durant la phase suivante fut que, influencés par les efforts, la lutte et l’œuvre constructive des Ikhwan, des enseignants et des étudiants universitaires rejoignirent ses réunions. En particulier, des personnes appartenant à diverses professions liées aux universités Fouad Ier et Al-Azhar commencèrent également à rejoindre le mouvement en grand nombre. Des commerçants, des industriels, des ingénieurs, des médecins, des enseignants, des avocats — bref, des personnes de toutes les catégories sociales — y adhérèrent. D’une part, les activités économiques du mouvement s’élargirent de plus en plus ; d’autre part, ses activités éducatives, culturelles et d’entraînement physique connurent elles aussi diverses améliorations. Des sections furent fondées dans les régions les plus reculées du pays et une organisation méthodique y fut instaurée. En un mot, ce mouvement s’affirma dans le pays comme une organisation puissante et devint une épine dans le pied de ses adversaires.
C’était l’époque de la guerre mondiale. Les gouvernements en place commencèrent à suivre les partis politiques, de leur propre volonté et sur l’instigation des puissances impérialistes ; des lois et règlements désordonnés furent instaurés dans le pays, et les affrontements entre le gouvernement et les partis commencèrent. À ce stade, huit cabinets se succédèrent dans le pays : les cabinets d’Ali Maher, de Hussein Sabri, de Hussein Sirri, de Mustafa Nahhas, d’Ahmad Maher, de Nokrashi Pacha, d’Ismaïl Sidqi, puis de nouveau de Nokrashi Pacha. Sous les gouvernements d’Ali Maher et de Hussein Sabri, les Ikhwan continuèrent, comme à leur habitude, à accomplir par l’intermédiaire de la presse leur mission d’appel religieux ainsi que d’ordonner le convenable et d’interdire le blâmable. Bien plus, lorsque Ali Maher proposa de maintenir l’Égypte à l’écart de la guerre, les Ikhwan soutinrent sans réserve cette proposition.
Instigateurs de l’épreuve
Après l’arrivée au pouvoir de Hussein Sirri Pacha, une oppression et des persécutions extrêmes s’abattirent sur les Ikhwan. La progression fulgurante de l’appel des Ikhwan entravait les intérêts des Anglais. La politique des Ikhwan mentionnée par Hasan al-Banna lors de la cinquième session (déjà décrite auparavant) suffisait à convaincre les Anglais que ce mouvement deviendrait, dans tout le monde arabe, une montagne faisant obstacle à leurs intérêts.
Le Parti constitutionnel d’Adli Yakan ou le Parti Wafd de Mustafa al-Nahhas aspiraient incontestablement à l’indépendance de l’Égypte. Mais ces deux partis étaient nationalistes, et leur horizon séduisant se limitait à la vallée du Nil. Or, l’appel de l’Ikhwan était exempt de tous ces liens. L’Ikhwan a toujours porté l’étendard de l’unité nationale. Il soutenait également l’unité arabe, et l’unité islamique constituait aussi sa mission. Il ne jugeait pas l’unité nationale ou arabe selon la conception qu’en ont les nationalistes ou les adorateurs de la nation. Il ne portait cet étendard de l’unité que dans le but de faire triompher et de propager l’islam. Lors de l’assemblée susmentionnée, Hassan al-Banna expliqua que l’islam ne prône ni les frontières géographiques ni les liens du sang et de la descendance. L’islam considère tous les musulmans comme une seule nation et tous les pays islamiques comme un seul pays, bien que, géographiquement, ils soient très éloignés les uns des autres. L’unité des pays islamiques ne peut être fragmentée. Toute oppression exercée sur l’une de ses parties engendre un flot d’oppression sur l’ensemble. C’est pourquoi l’Ikhwan al-Muslimun considère l’unité islamique comme extrêmement sacrée et digne de respect. Au sujet du califat, il exposa la conception de l’Ikhwan selon laquelle l’Ikhwan al-Muslimun considère le califat comme le symbole de l’unité islamique et comme le phare de l’amitié et des relations profondes entre les différents peuples musulmans. Il accorde en outre la plus grande importance à la conception du califat et aux efforts visant à le rétablir.
S’adressant aux États européens, il déclara : l’Ikhwan al-Muslimun considère comme injustes les gouvernements qui oppriment ou ont opprimé les États islamiques ; il est nécessaire de repousser par la force ces puissances agressives.
C’est sur cette base que l’Ikhwan a élevé la voix en faveur de l’indépendance de la Palestine, de l’indépendance de l’Algérie et de celle de tous les pays islamiques sur lesquels s’étend l’odieuse ombre de l’impérialisme. C’est également dans ce but qu’il a incité la nation musulmane au djihad.
Cette conception de l’Ikhwan al-Muslimun était intolérable pour les Anglais. L’ambassade britannique et le chef des forces britanniques exercèrent des pressions sur Hussein Sirri Pacha. En conséquence, le gouvernement de Hussein Sirri fit d’abord fermer les organes de presse de l’Ikhwan : les hebdomadaires At-Ta’aruf et Ash-Shi’a, ainsi que le mensuel Al-Manar. Il interdit ensuite la publication de toute forme de littérature. La presse de l’Ikhwan fut mise sous scellés. Les dirigeants du mouvement furent dispersés en divers endroits. L’imam Hassan al-Banna fut envoyé du Caire à Qena, et son adjoint Ahmad al-Sukkari à Damiette. Lorsque des démarches furent entreprises au Parlement égyptien au sujet de cette mesure infâme du gouvernement, celui-ci fut contraint d’autoriser le retour de ces deux hommes honorables. Mais, lançant une nouvelle attaque féroce, pour la deuxième fois, le gouvernement arrêta l’imam Hassan al-Banna et le secrétaire de l’Ikhwan, puis les libéra. Ces persécutions et ces violences éveillèrent l’intérêt du peuple pour le mouvement, et le nombre de ses membres et de ses sympathisants augmenta de manière extraordinaire.
Nahhas Pacha Politique à double face
Après Hussein Sirri Pacha, le cabinet de Mustafa al-Nahhas Pacha fut formé. Mustafa al-Nahhas Pacha adopta une politique à double face à l’égard de l’Ikhwan. L’imam Hassan al-Banna souhaitait se présenter aux élections législatives dans la circonscription d’Ismaïlia. Mais, voyant la situation se détériorer, Nahhas Pacha lui demanda de renoncer à cette élection. L’imam Banna accepta cette demande de Nahhas Pacha et, adoptant une politique de compromis avec l’Ikhwan, il lui permit de tenir ses assemblées. Il rétablit les journaux et leva l’interdiction qui frappait la presse. Mais ce n’était qu’une manœuvre temporaire. Quelques jours ne s’étaient pas écoulés que Nahhas Pacha, reléguant les revendications des démocrates au second plan, adopta à son tour l’objectif de réprimer l’Ikhwan. Toutes les branches et sous-branches de l’Ikhwan furent fermées, à l’exception de son siège central. Des restrictions furent imposées aux conférences, aux rassemblements, aux activités de propagande et à toutes les formes d’activité. Selon les paroles de l’historien de l’Ikhwan, Muhammad Shawqi Zaki :
L’Ikhwan affronta avec une patience et une fermeté extrêmes les persécutions et les violences du gouvernement. Au point que le gouvernement de Nahhas Pacha dut lui-même faire face à une situation difficile. Dès que les relations entre l’Ikhwan et le gouvernement de Nahhas commencèrent à se normaliser, le gouvernement les libéra, et ils reprirent leurs activités. Mais le gouvernement les priva ensuite de leur liberté d’expression. Dès lors, ils firent de la patience, de la tolérance et de l’espoir une habitude.
En somme, malgré ces obstacles et ces épreuves considérables, l’Ikhwan continua de diverses manières à s’acquitter de son devoir de conseiller et d’instruire le gouvernement. Finalement, en 1944, le cabinet de Nahhas fut dissous.
Participation des Frères musulmans aux élections
Après Nahas Pacha vint Ahmed Maher. Selon ses propres idées et sa propre vision, il adopta lui aussi la répression comme politique. Lors de la conférence de 1941, les Frères musulmans décidèrent de participer aux élections et de présenter les membres les plus qualifiés de l’organisation afin d’établir la suprématie de l’idéal islamique.
Sous le gouvernement de Nahas, Hassan al-Banna avait voulu participer aux élections, mais la politique ambiguë de Nahas Pacha y fit obstacle, et l’imam al-Banna s’abstint également de se présenter pour des raisons justifiées. À l’époque d’Ahmed Maher, les Frères musulmans annoncèrent qu’ils participeraient aux élections à tout prix. Mais ni le gouvernement d’Ahmed Maher ni les chefs de l’armée anglaise n’en furent satisfaits.
Hassan al-Banna fut présenté comme candidat dans la circonscription électorale d’Ismaïlia. Pour la première fois dans l’histoire des élections égyptiennes, les gens ordinaires eurent ainsi l’occasion d’œuvrer en faveur d’un candidat correspondant à leurs aspirations. Près d’une soixantaine de bureaux de campagne électorale furent établis dans la ville. Des affiches couvraient les murs, des cortèges populaires se formaient, et les élèves des écoles et des collèges — tous porte-drapeaux de la renaissance de l’islam — faisaient retentir la campagne en faveur du vote pour Hassan al-Banna. La victoire de Hassan al-Banna était certaine. Mais, pour satisfaire les Anglais et faire élire le candidat du parti Dustur, le gouvernement égyptien employa toutes les armes contre Hassan al-Banna ; les véhicules des forces anglaises menèrent ouvertement des activités en faveur du candidat adverse. Les officiers de l’armée transférèrent massivement les employés égyptiens des camps militaires vers divers endroits situés en dehors de la circonscription électorale. Toutes les méthodes de tromperie, de fraude, de pression, de désespoir et de terreur furent utilisées. Malgré cela, Hassan al-Banna remporta une victoire écrasante.
Finalement, l’élection fut déclarée annulée sur la base d’objections et de plaintes fabriquées, et un second scrutin fut organisé. Cette fois, l’armée intensifia ses activités à plusieurs reprises. Le gouverneur anglais du Sinaï, le pacha Hammersley, expulsa les partisans de Hassan al-Banna des circonscriptions électorales du Sinaï et d’al-Arich, puis fit venir des ouvriers d’autres camps et fit déposer suffisamment de faux bulletins pour transformer la victoire certaine de Hassan al-Banna en défaite. Bien que cela se soit produit dans le cas de Hassan al-Banna, les autres candidats des Frères musulmans subirent le même traitement. Aucun candidat ne fut autorisé à connaître la victoire.
Nakrashi Pacha : la première période de son ministère
Ahmad Maher Pacha se joignit aux puissances alliées et déclara la guerre à l’Allemagne et à l’Italie. L’Ikhwan s’opposa fermement à cette décision et exposa par écrit à Ahmad Maher les arguments qui la justifiaient. Le peuple égyptien exprima lui aussi sa vive indignation face à cette déclaration, et la situation du pays devint de plus en plus confuse. Dans ces circonstances, Ahmad Maher fut tué par le projectile tiré par un chrétien, et Mahmoud Fahmi al-Nakrashi Pacha fut nommé Premier ministre. Cependant, Hassan al-Banna, le secrétaire général de l’Ikhwan et plusieurs dirigeants centraux furent arrêtés, accusés du meurtre d’Ahmad Maher. La preuve avancée à l’appui de cette accusation était que le meurtrier chrétien avait déclaré, au cours de l’enquête, qu’Ahmad Maher aurait dû demander conseil aux intellectuels et aux penseurs du pays avant de déclarer la guerre. Parmi ceux-ci, le chrétien prononça également le nom de Hassan al-Banna. L’Ikhwan contesta les arrestations devant le tribunal, qui ordonna leur libération. Dès sa libération, Hassan al-Banna rencontra al-Nakrashi Pacha et lui exprima sa profonde douleur devant le meurtre d’Ahmad Maher. Il lui demanda également l’autorisation d’agir librement, mais celui-ci rejeta sa demande. Jusqu’à la fin de la guerre mondiale (1945), la politique d’al-Nakrashi Pacha envers l’Ikhwan demeura fluctuante : elle était parfois rigoureuse, tandis que beaucoup de choses étaient aussi tolérées. Lorsqu’une autorisation de rassemblement était accordée, on en exigeait ensuite le paiement, principal et intérêts. Au milieu de ces tensions, la guerre mondiale prit soudainement fin et la situation changea de nature.
Troisième phase (1945–1948)
L’essor du mouvement et son aboutissement
Cette période fut la plus remarquable de l’histoire du mouvement de l’Ikhwan. Au cours de cette époque, le mouvement apparut dans toute son ampleur et fut confronté à un aboutissement qui devint un sujet de réflexion sans limites pour tous les mouvements islamiques du monde. Nous présenterons d’abord un bref aperçu des activités menées à cette époque par le mouvement de l’Ikhwan dans différents domaines.
Le 8 septembre 1945 se tint la session du Conseil général de l’Ikhwan, à laquelle participèrent tous ses membres. Lors de cette session, d’importantes modifications furent apportées aux statuts de l’Ikhwan (la Constitution), qui furent développés et complétés en tant qu’objectifs et principes d’action. La plupart de ces amendements s’inspiraient du discours prononcé par l’imam Hassan al-Banna lors de la cinquième session, en 1938. Par le biais de la bay‘a (serment d’allégeance), l’engagement d’obéissance à l’émir de l’organisation et au murshid fut renouvelé. L’écoute et l’obéissance dans les œuvres reconnues comme bonnes furent considérées comme indispensables en toutes circonstances. Une confiance totale fut placée en Hassan al-Banna, qui fut élu murshid général à vie. Le droit de le destituer et de procéder à des changements fut accordé uniquement au Conseil fondateur.
La solidité interne et le moral ferme élargirent encore l’influence du mouvement. En quelques années, celui-ci atteignit le sommet du progrès dans les domaines de la formation spirituelle, matérielle et militaire. Selon un rapport du Times de Londres, le nombre de membres de l’Ikhwan passa de trois à six cent mille parmi les seuls ouvriers. D’après le récit de Hassan al-Banna, sur les cinq cent mille personnes mentionnées dans le rapport du Times, cinq cent mille représentaient l’Ikhwan. Ces cinq cent mille représentants reflétaient les idées, les espoirs et les aspirations de soixante-dix millions d’Arabes et de trois cents millions de musulmans dans le monde entier. Selon le mémorandum du représentant du murshid de l’Ikhwan, présenté au Conseil d’État, le nombre de membres actifs de l’Ikhwan s’élevait à lui seul à cinq cent mille en Égypte en 1948. Le nombre de sympathisants était en outre plusieurs fois supérieur. Rien qu’en Égypte, le mouvement comptait près de six mille sections.
Des branches des Frères musulmans furent également établies en dehors de l’Égypte. En Syrie, une branche des Frères fut fondée en 1937 sous la direction de Mustafa al-Siba‘i (le défunt). Des branches furent aussi établies dans d’autres pays sous l’autorité du centre. En 1946, des conférences des Frères furent organisées en Palestine, à peu près à la même époque en Jordanie, et la même année au Soudan, auxquelles participèrent des représentants du Liban, de la Jordanie et de la Palestine. En octobre 1946, durant la saison du hajj, une délégation se rendit à La Mecque sous la direction de Hassan al-Banna et rencontra d’éminents pèlerins et penseurs islamiques du monde entier. En 1947, les bases de cette da‘wa furent également posées en Irak, où elle se manifesta sous différents noms. Son courant principal était dirigé par le cheikh Muhammad Mahmud al-Sawwaf. Des délégations des Frères participèrent également aux conférences organisées dans les pays occidentaux ainsi qu’aux conférences internationales.
Journal quotidien lancement
Le 5 mai 1946, les Frères lancèrent un quotidien intitulé « Ikhwan al-Muslimun ». Ce fut la première apparition d’un courageux journal islamique dans le monde de la presse. Auparavant, pendant vingt ans, l’ignorance de la période antéislamique avait exercé une domination exclusive sur le journalisme égyptien. Ce quotidien se répandit non seulement en Égypte, mais aussi dans d’autres pays arabes, et devint progressivement populaire. Avec une grande audace, il dévoila les secrets de la colonisation britannique et sema la peur parmi les cercles coloniaux.
Système des sociétés commerciales
Les Frères étendirent également le système des sociétés économiques dans différentes régions, ce qui permit d’engranger des bénéfices considérables. Leur acceptation au sein de la classe ouvrière s’accrut. La formation militaire fut consolidée sur des bases solides. En outre, divers groupes militaires furent constitués. À cette époque, l’éducation et la culture connurent également un essor considérable.
Face aux Anglais
D’une part, l’organisation s’est renforcée et a atteint cette étape de son essor, dont nous avons présenté plus haut un tableau général. D’autre part, le mouvement est entré courageusement dans l’arène politique. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Frères ont exigé que les Anglais tiennent la promesse faite aux Égyptiens pendant la guerre. Cette promesse était l’octroi de l’indépendance. Hasan al-Banna rencontra Mahmoud Fahmi al-Naqrachy Pacha et lui demanda soit que le gouvernement établisse les droits nationaux et se prépare à donner un sens au rêve de stabilité et d’unité de la vallée du Nil, soit qu’il laisse la nation agir afin qu’elle puisse réaliser ses aspirations par le djihad. À cette époque, la nation égyptienne était plongée dans une situation délicate. À ses yeux, le moment était idéal pour se libérer des chaînes de l’Empire britannique. Hasan al-Banna était le guide de la nation. Il porta avec toute son énergie la revendication d’indépendance et dirigea le mouvement indépendantiste. Pris de panique, Naqrachy Pacha envoya un mémorandum au gouvernement britannique. Mais, au lieu d’une reconnaissance publique de la revendication d’indépendance, le gouvernement britannique envoya une réponse diplomatique. Cette réponse ne put convaincre les Frères d’accepter les discussions. La population et les étudiants, se joignant au mouvement des Frères, organisèrent d’immenses rassemblements contre les Anglais, et l’incident sanglant connu dans l’histoire de l’Égypte sous le nom d’« incident violent » se produisit. En raison de ces rassemblements de protestation et de leurs conséquences, Naqrachy Pacha dut démissionner de ses fonctions ministérielles. Ismaïl Sidqi Pacha prit le pouvoir. Les Frères continuèrent d’exiger le retrait des Anglais, et les réunions et rassemblements se poursuivirent. Les représentants des Frères se dispersèrent dans les villages et les campagnes d’Égypte, faisant retentir plus fortement la voix de l’indépendance. Les journaux des Frères attisèrent davantage cette flamme. De toutes parts, des appels au djihad contre les Anglais furent lancés. Avec l’arrivée d’Ismaïl Sidqi Pacha, les rassemblements de protestation prirent une ampleur encore plus grande. Toutes les forces des Frères s’engagèrent dans le mouvement pour obtenir l’indépendance.
Dans ces circonstances, Hasan al-Banna convoqua une réunion de tous les partis afin de former un conseil national. Celui-ci devait unifier et organiser la population, pour que la nation tout entière avance d’une seule voix vers l’indépendance. Mais, malheureusement, les partis politiques firent semblant de ne pas entendre. Le nationalisme du parti Nâsad provoqua des remous ; ni le slogan de Saad Zaghloul Pacha, « La patrie appartient à tous », ne produisit le moindre effet, ni la revendication démocratique du parti Wafd ne s’engagea au service du peuple.
Voyant l’attitude apathique de ses adversaires politiques, Hasan al-Banna prit lui-même l’initiative et conseilla à Sidqi Pacha d’abandonner les discussions et les négociations avec le gouvernement britannique pour choisir directement la voie du djihad. Mais les Frères, constatant que le gouvernement était au service des Britanniques, le critiquèrent et le blâmèrent sévèrement. Ils accusèrent également le gouvernement de trahir le pays et de se lier d’amitié avec les impérialistes. Les journaux des Frères écrivirent clairement que le gouvernement avait adopté une politique conciliante envers les compagnies coloniales, qu’il était devenu incapable de résoudre le problème du chômage et qu’il s’était détourné du djihad sous la pression des Anglais. Les journaux condamnèrent également avec virulence les discussions avec les Anglais ; un langage offensif fut employé contre Sidqi Pacha et des articles enflammés furent publiés sur la colonisation britannique, attisant la colère du peuple. À cette époque, les Frères présentèrent un mémorandum au roi Farouk. Il y était déclaré que le gouvernement de Sidqi Pacha était incapable de satisfaire les revendications nationales. Le bureau central des Frères ordonna à chaque section de rompre toutes les relations économiques, culturelles et sociales avec les Anglais.
La campagne de répression de Sidqi Pacha
Désorienté, Sidqi Pacha se lança contre les Frères. Il fit arrêter un grand nombre de personnes. La publication du quotidien des Frères musulmans fut suspendue. Le vice-Guide général fut également arrêté. (Le Guide général, Hasan al-Banna, se rendait alors au pèlerinage avec une délégation.) Les Frères répondirent à cette politique de répression par des protestations et des condamnations à l’échelle nationale. Des affrontements eurent lieu au Caire et à Alexandrie. Prenant cela comme prétexte, les maisons des membres des Frères furent encerclées et fouillées avec une extrême brutalité. Même les femmes présentes dans les maisons ne furent pas épargnées par les humiliations. La population subit de vastes campagnes de harcèlement et d’intimidation. Certains membres des Frères qui travaillaient dans des bureaux gouvernementaux furent licenciés, et beaucoup d’autres furent mutés dans des régions très éloignées. Toute l’Égypte fut plongée dans une profonde lamentation à ce sujet, et Sidqi Pacha fut contraint de démissionner du pouvoir.
Nakrashi Pacha du ministère deuxième ère
Le 10 décembre 1946, Nakrashi Pacha fut nommé Premier ministre pour la deuxième fois. Les circonstances exigeaient cette fois que les rênes de ce champ de bataille soient confiées à un homme riche. Mahmoud Fahmi Nakrashi Pacha, président du parti Saad, l’avait mis à l’épreuve à cet égard et sut en tirer parti au moment opportun. Le jour où Nakrashi Pacha assuma cette grande responsabilité, un article de l’imam Hassan al-Banna parut dans les journaux. Son idée essentielle était que le nouveau gouvernement devait choisir la voie la plus directe : respecter les aspirations de la nation, mettre fin à la comédie des négociations avec les Britanniques et résoudre la question de l’indépendance du pays par le djihad. Dans une longue série d’articles, Hassan al-Banna attira l’attention sur la mauvaise politique du gouvernement. Harceler les citoyens dévoués du pays, fermer leurs établissements d’enseignement, les jeter en prison et les persécuter de diverses manières, alors même que la brutalité des ennemis imposant leur domination par la force dans le pays s’intensifiait plusieurs fois, qu’était-ce donc sinon de la folie ! Mais au lieu de laisser cette critique éveiller sa conscience, Nakrashi Pacha la transforma en guerre civile contre les Frères. La question de la Palestine accrut encore l’amertume de cette guerre. Les Frères y étaient étroitement engagés. D’un côté, cette question devint la pierre de touche de leur essor et de leur influence ; de l’autre, elle devint la cause de leur popularité et de leur renommée en Égypte et au-delà de ses frontières. Le 12 décembre 1947, les Frères organisèrent une immense manifestation, partie d’al-Azhar. Hassan al-Banna lui-même la dirigeait. Monté dans une voiture, il donnait les consignes au moyen d’un haut-parleur. Le 6 mai 1948 se tint la session du Conseil fondateur des Frères. Il y fut demandé au gouvernement égyptien et à tous les États arabes de proclamer le djihad contre Israël et de déployer tous les efforts possibles pour défendre la Palestine.
La répression et des persécutions à leur paroxysme
Le 15 mai 1948, sous la supervision de la Ligue arabe, les armées arabes débarquèrent en Palestine et la guerre contre les Juifs commença. L’exemple d’héroïsme, de courage et de sacrifice donné par les volontaires des Frères dans cette guerre mérite une description détaillée à part. Les journaux juifs d’Amérique et de Grande-Bretagne s’élevèrent avec force contre cette action et la considérèrent comme la mise à terre du Foyer national d’Israël.
Dans ces circonstances, Nakrashi Pacha céda. Farouk fut troublé par l’influence croissante de ces mollahs. Plusieurs ambassades étrangères tinrent une conférence à Fayid (position des forces britanniques en Égypte) et demandèrent unanimement que Nakrashi Pacha déclare les Frères illégaux. De son côté, Nakrashi Pacha était préoccupé par cette affaire. Pour satisfaire ses propres maîtres, il déclara lui aussi les Frères illégaux le 8 décembre 1948, conformément à l’article 63 de l’ordonnance militaire.
Ce fut l’une des grandes folies de sa vie. Ensuite, une situation si anormale se créa qu’il en oublia même de se repentir. La tyrannie s’étendit dans toute l’Égypte. Tous les centres et bureaux de l’organisation furent placés sous le contrôle du gouvernement. Des milliers de jeunes instruits furent jetés en prison et soumis à toutes sortes de tortures, dont le récit fait frémir. Nakrashi Pacha lui-même fut tué par un jeune homme. Puis Ibrahim Abdel Hadi Pacha accéda au poste de Premier ministre. Il combla véritablement son absence. Il ne laissa rien de côté dans le traitement des porte-drapeaux de la religion que même un non-musulman aurait eu du mal à commettre.
Hasan al- Banna : prophétie
Allah avait gratifié l’imam Hasan al-Banna d’une clairvoyance digne du croyant. Il était un prédicateur. Il connaissait chacune des étapes de la da‘wa. Il dut affronter tous les obstacles qui se dressaient sur cette voie.
« Le chemin du Paradis passe au milieu de la douleur et de la souffrance. » Il portait une attention profonde à cet enseignement du Prophète. Bien avant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il n’existait pas même la moindre trace de persécution ou d’épreuve ardente, il écrivit dans un de ses articles :
Je veux vous dire que votre da‘wa n’est pas encore parvenue à la majorité des gens. Lorsque cette da‘wa, ainsi que son but et ses objectifs, leur apparaîtront clairement, ils se lanceront à votre poursuite. Ils vous attaqueront avec une hostilité acharnée. À ce moment-là, vous devrez avancer au milieu de très graves difficultés. Toutes sortes d’obstacles se dresseront sur votre chemin. C’est alors seulement que vous serez véritablement comptés au nombre des porte-drapeaux de la da‘wa. L’ignorance du peuple à l’égard de l’islam véritable deviendra pour vous une épine sur la route. Les oulémas et les cheikhs favorables au gouvernement vous accuseront au sujet de votre islam et mettront en doute votre djihad. Les notables et les détenteurs de l’autorité ne pourront pas vous tolérer. Tous les gouvernements vous résisteront sans hésiter et imposeront des restrictions à vos activités. Les bandits s’opposeront à vous avec chaque lance. La lampe de votre da‘wa sera éteinte. Un gouvernement immoral et faible aidera ces bandits contre vous, et cette même puissance se posera en protectrice de ceux qui avanceront vers vous pour vous infliger oppression et persécution. Un autre groupe déclenchera contre vous une tempête de doutes, de soupçons et de fausses accusations, tout en recherchant en vous toutes sortes de défauts. De plus, il présentera vos activités sous un jour déformé devant le peuple. Il transformera cela en une manifestation de l’orgueil tiré de sa propre force et de son autorité. Il tendra la main vers le pouvoir de la richesse. Il ne fait aucun doute que tout cela surgira comme une épreuve pour vous. Vous serez expulsés de vos maisons. Vous serez privés du milieu de votre patrie. Vos bureaux seront confisqués. Vos maisons pourront être perquisitionnées. Toutefois, Allah vous a promis qu’en fin de compte Il aidera les moudjahidines et comblera de récompenses les vertueux qui accomplissent de bonnes œuvres.
L’imam Banna : le martyre
Après que les Frères musulmans eurent été interdits, des milliers de leurs membres furent arrêtés. Mais leur dirigeant, l’imam Hassan al-Banna, ne fut pas arrêté. Les tyrans avaient préparé contre lui un autre complot. Il lui fut administrativement interdit de quitter l’Égypte. Même à l’intérieur du pays, ses déplacements furent soumis à l’obligation d’obtenir l’autorisation du gouvernement. Lorsqu’il demanda la permission de s’installer dans une ferme de canne à sucre, cette plantation fut elle aussi placée sous surveillance. Puis, le soir du 12 février 1949, ce reflet de la vérité et de la beauté, cette montagne de foi et de confiance en soi, ce porteur du flambeau de la religion et appelant sur le chemin de la foi fut publiquement martyrisé devant le bureau central de la Jeunesse musulmane. Pendant ce temps, la joie déferlait dans les demeures anglaises. La responsabilité du meurtre fut imputée au parti Saad, porteur de l’étendard d’Al-Watan lil-Jami. Pourtant, des témoins oculaires indiquèrent même le numéro de la voiture (1979) dans laquelle les assaillants étaient venus et avec laquelle ils s’étaient enfuis après avoir tiré. Il fut découvert par la suite que cette voiture appartenait au lieutenant Mahmoud Abdel Majid, responsable de la section des crimes judiciaires. Bien que trois années se fussent écoulées depuis cet assassinat public, les auteurs de ce meurtre sacré ne furent pas arrêtés. Après la révolution militaire du 23 juillet 1952, onze accusés impliqués dans ce complot furent arrêtés. Parmi eux se trouvait Mahmoud Abdel Majid, qui était ensuite passé du grade de lieutenant à celui de lieutenant-colonel. Le major Mohammed al-Jazzar avait dit au témoin qui avait identifié le numéro de la voiture que le meurtrier d’Al-Banna était libre et le resterait. Quiconque lui ferait obstacle pouvait mesurer son cou. « Vous avez des épouses et des familles ; pourquoi êtes-vous si désireux de les rendre orphelines ? » Parmi eux figuraient également Mohammed Hassan, serviteur personnel du roi Farouk, ainsi que le chauffeur du sergent-major Mohammed Mahfouz.
Écoutez le récit succinct de la mise en scène organisée pour martyriser cet homme rayonnant de vérité :
Le 12 février 1949, le professeur Nagi, membre du conseil exécutif de l’Association de la Jeunesse musulmane, envoya le professeur Mohammed al-Laisi, président de la section des jeunes de l’association, auprès de Hassan al-Banna pour lui transmettre le message suivant : Hassan al-Banna devait me rencontrer ce soir au siège de l’association, afin que je puisse l’informer d’une nouvelle décision du gouvernement concernant les Frères musulmans, décision extrêmement importante et satisfaisante. Le message précisait également que mon parent, Ibrahim Abdel Hadi Pacha, le Premier ministre, m’avait chargé d’informer Hassan al-Banna de ces décisions. Le professeur Mohammed al-Laisi se rendit donc au domicile de l’imam Hassan al-Banna et lui exposa en détail le contenu du message. Mais la clairvoyance de cet homme croyant ne se laissa nullement tromper ni prendre au piège par cette nouvelle séduisante. Au contraire, il en comprit immédiatement la véritable portée. Après avoir entendu le message, Hassan al-Banna dit :
« Leur attitude est mauvaise. Ils ne veulent parvenir à aucun accord avec moi. Au contraire, je viens d’apprendre que l’homme dans la ferme agricole duquel je voulais aller séjourner a lui aussi été arrêté. Même le minimum d’humanité n’a pas été manifesté à l’égard de sa vieillesse. Pourtant, pour faire plaisir au professeur Nagi, je m’y rendrai. »
L’imam Hassan al-Banna arriva à l’heure prévue au bureau de l’Association de la Jeunesse musulmane. Au cours de son entretien avec le professeur Nagi, Hassan al-Banna déclara qu’aucune question importante n’avait été abordée. À la fin de l’entretien, Hassan al-Banna appela un taxi. Son gendre, l’avocat Abdel Karim Mansour, qui réside actuellement en Arabie saoudite, l’accompagnait également. Le professeur Mohammed al-Laisi sortit pour raccompagner Hassan al-Banna jusqu’au taxi. Mais, de derrière, un serviteur appela le professeur al-Laisi en lui disant que quelqu’un souhaitait lui parler au téléphone. Après avoir fait monter Hassan al-Banna et son compagnon dans le taxi, le professeur al-Laisi revint ; avant même d’atteindre le téléphone, il entendit des coups de feu à l’extérieur. Sans décrocher, il sortit aussitôt pour en découvrir la source. Il vit un jeune homme debout sur la chaussée, devant le bureau. Le jeune homme était grand et de corpulence mince et légère. Il portait un long manteau, avait le visage couvert d’un mouchoir blanc et tenait un pistolet à la main. Le professeur al-Laisi se mit à crier pour qu’on l’arrête. Mais le jeune homme tira également en direction du professeur al-Laisi. Heureusement, la balle manqua sa cible. Lorsque Laisi se lança à sa poursuite pour l’arrêter, le jeune homme tira de nouveau ; par deux fois, Laisi échappa de peu aux balles. Entre-temps, le jeune homme quitta la chaussée et s’éloigna dans une autre direction. Un autre homme l’attendait. Tous deux s’enfuirent à bord d’une motocyclette noire. Dès qu’il fut atteint par les balles, l’imam Hassan al-Banna descendit rapidement du taxi et entra dans le bureau de l’Association de la Jeunesse musulmane en répétant : « On m’a assassiné, on m’a assassiné ! » Laisi arriva aussitôt. Le téléphone l’attendait toujours. Le major Mohammed al-Jazzar, officier de la branche politique de la police des renseignements, était en ligne avec lui. Dès que Laisi décrocha, il lui annonça que des tirs meurtriers venaient d’être dirigés contre Hassan al-Banna devant le bureau de l’association. Al-Jazzar demanda ensuite s’il était mort ou s’il était encore vivant. À cet instant même, Hassan al-Banna était déjà parti pour l’hôpital. Laisi vint plus tard l’y rejoindre. Étendu sur son lit de mort, Hassan al-Banna récitait sans cesse la profession de foi du martyre. Quelque temps après, un jeune homme arriva à l’hôpital et déclara : « Je me tenais tout près de l’endroit où la voiture des assaillants était garée. Son numéro était 9979. » C’était le jeune homme qui, par la suite, fut menacé de voir ses enfants devenir orphelins.
Après le martyre de Hassan al-Banna, la ville était plongée dans l’angoisse et une atmosphère pesante. Mais le feu de la vengeance ne s’était pas encore allumé. L’hôpital avait été encerclé. Le vieux père du martyr solitaire, le cheikh Abd al-Rahman Ahmad al-Banna, accomplit seul la prière funéraire. Les femmes voilées de sa maison conduisirent la dépouille jusqu’à sa dernière demeure, et aucun serviteur d’Allah ne fut autorisé à porter le deuil ni à se lamenter.
Après le martyre de l’imam Hassan al-Banna, toute la vallée du Nil trembla sous les émeutes, les arrestations et le désordre. Partout, les Frères musulmans furent harcelés et torturés. On mit en scène une longue comédie judiciaire pour les déclarer rebelles.
Quatrième période : 1949 –1954 apr. J.-C.
Nouveau Guide général nouvel élan
La situation change à nouveau. Sept mois plus tard, le 25 juillet 1949, Ibrahim Abdel Hadi Pacha est contraint de quitter le pouvoir. Hussein Sirri Pacha forme un gouvernement de coalition, dont la mission est d’assurer la supervision des élections. Les Frères en éprouvent un certain soulagement. Aux élections, le parti Wafd remporte la victoire, à laquelle les Frères ont également contribué. Le 12 février 1950, Nahhas Pacha prend les rênes du pouvoir. À cette époque, les Frères recouvrent une liberté partielle. Ceux dont on pensait que l’histoire était achevée se relèvent, secouent la poussière de leurs vêtements et redressent la tête. Leurs plumes se remettent en mouvement et leurs journaux paraissent de nouveau. Hassan ibn Ismaïl al-Houdaïbi est élu leur nouveau Guide général. Auparavant, il avait été conseiller juridique de la Cour suprême. Sous la direction de leur nouveau Guide général, les Frères musulmans s’emploient à établir de nouvelles organisations et à consolider leurs diverses branches. Le 15 décembre 1950, le gouvernement restitue aux Frères certains de leurs biens. Cette décision est prise sur la base d’une ordonnance du Conseil d’État, qui indique que la décision de déclarer les Frères musulmans illégaux était totalement erronée. Cette décision ne relevait pas de l’administrateur de la loi martiale. Les Frères rétablissent alors leur situation en un instant, reprennent place sur la scène de l’histoire et deviennent une force importante.
Le palais de la conspiration les débuts
Le gouvernement de Mustafa Nahas Pacha resta en place jusqu’en octobre 1951. Après la destitution de Nahas Pacha, les consultations mutuelles entre le palais de Qasr al-Abidin et les Anglais donnèrent naissance à des intrigues de palais, et quatre changements de gouvernement eurent lieu en l’espace de neuf mois. Le peuple réclamait la rupture inconditionnelle des relations avec les Anglais. Cette revendication se renforçait de jour en jour, mais les forces britanniques n’étaient prêtes à partir ni sans condition, ni même sous condition. Un mur s’était dressé entre le peuple, le palais et les forces britanniques. Chaque fois qu’un conseil des ministres était formé et qu’il s’inclinait devant les revendications populaires, le palais le renversait grâce à la puissance des chars britanniques. Et si les souhaits du palais étaient satisfaits, les protestations et les manifestations populaires se transformaient en un message annonçant sa chute. C’est ainsi que, du 23 au 26 mai 1952, un coup d’État militaire eut lieu dans le pays, modifiant le cours de son histoire. Son récit a déjà été présenté.
Annonce de la violation du traité britannique
Jusqu’en octobre 1951, le gouvernement de Mustafa Nahas Pacha était en place. Le programme phare du gouvernement de Nahas Pacha durant cette période fut l’annonce, au Parlement et en réponse aux revendications populaires, de l’abrogation du traité conclu en 1936 entre l’Égypte et la Grande-Bretagne. En vertu de ce traité, l’Égypte avait construit des bases militaires britanniques, tandis qu’une concession conjointe britannique et française avait été établie sur Suez. Nahas Pacha déclara au Parlement qu’en 1936, l’Égypte elle-même avait conclu ce traité avec la Grande-Bretagne et qu’aujourd’hui, c’était l’Égypte qui en annonçait l’annulation. Cette déclaration suscita une vive agitation dans le cœur du peuple, mais l’inquiétude gagna le palais et les forces britanniques.
Participation de l’Ikhwan à la guerre d’indépendance
Le pacha Nahas voulait engager une confrontation verbale avec les dirigeants britanniques, afin d’ouvrir la voie au retrait des troupes. Mais les dirigeants britanniques l’évitèrent. Le peuple fut contraint d’agir, et la guerre d’indépendance éclata. Le gouvernement Nahas se joignit lui aussi au peuple. Les moudjahidoun se lancèrent dans la lutte pour l’indépendance de leur patrie bien-aimée. La région de Suez se transforma en champ de bataille. Les volontaires des Frères musulmans prirent largement part à cette guerre et firent preuve d’un courage et d’un sacrifice extraordinaires. Les Frères établirent des camps d’entraînement militaire dans leurs collèges, et les étudiants de tous les partis commencèrent à recevoir sans entrave une formation militaire sous la supervision des Frères. Cela plongea les forces anglaises dans la stupeur. Le haut commandement des forces anglaises alla même jusqu’à diffuser sans relâche, depuis sa station de radio, le message suivant : quiconque rapporterait la tête du cheikh Muhammad Fargali recevrait une récompense de cinq mille livres. Le cheikh Fargali était membre du Conseil de la choura des Frères. Au cours de cette guerre, il infligea une cuisante défaite aux forces anglaises avec l’aide des forces de guérilla (Jamal Abdun Naser fit exécuter, vers la fin de 1954, plusieurs dirigeants des Frères ; le cheikh Muhammad Fargali fut l’un d’entre eux). Le gouvernement Wafd fut à ce point impressionné par le courage, la stratégie, le sacrifice et l’ardeur au jihad des moudjahidoun des Frères qu’il convoqua les dirigeants des Frères afin de discuter de la possibilité de confier entièrement le commandement de la guerre aux volontaires des Frères. Mais, la veille de cette proposition, le palais destitua le gouvernement Wafd. Les Frères avaient conclu avec le gouvernement Wafd un accord selon lequel le gouvernement n’imposerait aucune restriction aux activités politiques des Frères. Pourtant, ce même gouvernement avait auparavant tenté d’empêcher les Frères de participer à la politique, et le ministre de l’Intérieur Fouad Sirajuddin (qui était également secrétaire général du Wafd) avait même fait adopter une loi au Parlement en 1950. Mais les Frères refusèrent d’accepter cette loi. Finalement, le gouvernement Wafd lui-même dut s’incliner.
L’objectif de l’élimination du gouvernement Wafd était d’étouffer le mouvement d’indépendance. Ali Maher fut ensuite invité à former un gouvernement. Mais ce cabinet ne fut l’hôte que de quelques jours. Après Ali Maher, Najib Hilali fut appelé au pouvoir. Lui non plus ne put rester longtemps. Ces deux hommes appliquèrent une nouvelle méthode, contrairement aux dirigeants précédents. Ils rencontraient les dirigeants des Frères musulmans et des autres partis politiques et se consultaient avec eux. Durant le mandat de Najib Hilali, les Frères annoncèrent qu’en raison de la situation exceptionnelle, ils ne participeraient pas temporairement aux élections. Après Najib Hilali, Hussein Sirri, puis Najib Hilali pour la deuxième fois, occupèrent le poste de Premier ministre. La valeur de ces cabinets ne dépassait guère celle de pantins de bois. Leur seul objectif était de plonger la foule en colère dans l’illusion d’un spectacle destiné à la calmer comme on apaise un enfant.
Le soulèvement militaire de 1952
En juillet 1952, le territoire égyptien fut témoin d’un nouveau soulèvement. Allah tira vengeance du roi Farouk d’Égypte, et, en un clin d’œil, sa splendeur et sa grandeur pharaoniques se transformèrent en un récit des temps anciens. Comment ce soulèvement se produisit-il, quelles furent les raisons de son succès et pourquoi ressentit-on la nécessité de le déclencher ? Il est impossible de comprendre la situation ultérieure sans rechercher les réponses à ces questions. C’est pourquoi je juge nécessaire de jeter brièvement la lumière sur cette question.
À la fin du XIXe siècle, la colonisation britannique commença à étendre sa domination sur l’Égypte et, en un rien de temps, elle plaça le royaume d’Égypte dans sa propre poche. Des patriotes tels qu’Ahmad ʿUrabi Pacha et Mustafa Kamel tentèrent de faire obstacle à cette pénétration. Mais cette tempête prit chaque jour davantage d’ampleur. Les partisans de l’indépendance fondèrent plusieurs organisations successives, mais aucune ne survécut. Lorsque, le 18 décembre 1914, la proclamation officielle du protectorat britannique sur l’Égypte fut annoncée, les Égyptiens se dressèrent contre cette colonisation. Le 28 février 1922, la Grande-Bretagne fut contrainte de mettre fin à son protectorat. Cependant, sous le prétexte de la tutelle, elle passa aux pieds de l’Égypte des chaînes si lourdes que, bien que la colonisation britannique eût pris fin, ce tyran monstrueux resta constamment actif derrière divers prétextes, tels que la défense de l’Égypte et la sécurité des étrangers. Le 19 avril 1923, une constitution fut instaurée pour la première fois en Égypte, qui fut reconnue comme un État indépendant. L’islam fut proclamé religion d’État. Mais comment cette soumission de l’Égypte pouvait-elle être acceptable dans un pays où l’impérialisme s’était infiltré ? Ainsi, le 26 août 1936, un traité fut signé entre l’Égypte et la Grande-Bretagne, sous le nom de traité d’amitié. En vertu de cet accord, l’Égypte concéda à la Grande-Bretagne le droit d’établir des casernes pour les forces britanniques sur les rives du canal de Suez, afin de garantir la sécurité du canal. C’est ainsi que les Anglais débarquèrent habilement en Égypte, avec leurs préparatifs de guerre, et que s’annonça le jour funeste de l’Égypte. Ensuite, le gouvernement constitutionnel égyptien s’effondra, et les Anglais, le roi d’Égypte ainsi que leur Conseil des ministres fantoche prirent le pouvoir dans le pays. En s’emparant de la sécurité du canal de Suez, les forces britanniques mirent la main sur le cœur économique de l’Égypte et, à mesure que l’influence anglaise s’accroissait, la dépendance de l’Égypte ne cessait de s’aggraver. Les Anglais étendaient leur domination à l’ensemble de l’administration égyptienne. La situation alla si loin que, dans les veines de l’économie, de l’éducation, de la culture, ainsi que des politiques intérieure et extérieure de l’Égypte, se mit à couler le sang de la diplomatie anglaise. La plupart des écoles et des collèges passèrent sous le contrôle des chrétiens. Les enseignants et les enseignantes étaient chrétiens. Les compagnies européennes établirent leur contrôle sur le commerce, et la nation égyptienne continua d’être broyée sous le joug de leur oppression. À l’époque du roi Fouad Ier, le peuple égyptien jouissait encore d’une certaine liberté d’expression. Mais l’époque de Farouk fut, pour le peuple égyptien, celle d’une double servitude : d’une part, la domination exclusive des Anglais et, d’autre part, le règne autocratique de Farouk.
Après avoir fondé les Frères musulmans, la toute première tâche de Hassan al-Banna fut d’insuffler l’ardeur du jihād à la nation égyptienne, dévitalisée et désespérée. Son célèbre opuscule sur le jihād fut une voix puissante des premières années de la confrérie. Dans cet opuscule, l’imam al-Banna, usant de figures de style, attira le peuple égyptien vers cette cause, qu’il présentait comme le véritable remède permettant à la nation musulmane d’échapper au retard et au déclin. Il cita d’abord les versets coraniques où est clairement énoncé le caractère obligatoire du jihād. Puis il en apporta une démonstration détaillée au moyen des hadiths. Un chapitre important de son ouvrage présente les avis de tous les spécialistes de la loi islamique de la communauté musulmane au sujet du jihād. À ce propos, il rapporte l’avis d’Ibn Qudāma selon lequel, lorsqu’une armée mécréante attaque une ville, il devient un devoir individuel pour ses habitants de la combattre et de la repousser hors de la ville. Le propos ardent des oulémas d’al-Azhar est le suivant : y a-t-il un savant plus éminent que l’imam Badr al-Dīn al-ʿAynī, commentateur du Sahih al-Bukhari ? Il avait pour habitude de consacrer une année à l’enseignement et à la transmission du savoir, puis de passer l’année suivante au pèlerinage. Enfin, il critique également ceux qui qualifient le combat de « petit jihād » et la lutte contre l’âme de « grand jihād », et qui, sous prétexte de purification spirituelle, rendent les gens apathiques. À ce sujet, il écrit :
« Certains s’efforcent de détourner le grand public de l’importance de la guerre et de la préparation au jihād. Ils avancent comme preuve que, selon un hadith, le grand jihād consisterait pour l’homme à lutter contre sa propre âme. Mais cet argument est dépourvu de fondement. Le hafiz Ibn Hajar al-ʿAsqalānī écrit dans son ouvrage Tashdīd al-qaws que cette parole fait partie des propos rapportés par les gens, et qu’elle ne vient pas du Messager — que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui — mais d’Ibrāhīm ibn Abla. »
C’est pourquoi les Frères musulmans proclamèrent que leur objectif fondamental était le suivant :
***************Arabe****************
Autrement dit, le martyre dans la voie de Dieu est notre aspiration suprême. Ce n’était pas seulement leur slogan, mais ils commencèrent effectivement à former leurs membres au jihād. Au lieu de perdre leur temps à des activités futiles, les jeunes des collèges et des universités recevaient une formation militaire et insufflaient l’esprit du jihād à la nation. L’expression véritable de cette ardeur au jihād se manifesta lorsque, en 1948, les Arabes se lancèrent dans la guerre contre les Juifs. Anouar el-Sadate — qui était le bras droit de Gamal Abdel Nasser et devint par la suite président démocratiquement élu — écrit à la page 177 de son journal, Safḥāt majhūla :
« En ces jours-là — c’est-à-dire pendant la guerre de Palestine de 1948 — le groupe qui suscitait le plus d’étonnement parmi les autres groupes engagés dans la guerre et le jihād était celui des Frères musulmans. La nuit où ils devaient partir pour la Palestine, Hassan al-Banna et le cheikh Fargali vinrent prononcer devant le groupe des moudjahidines un discours enflammé, suscitant parmi eux une intense émotion et une vive exaltation. »
Après avoir ravivé l’inspiration du jihād, la deuxième grande œuvre entreprise par les Frères musulmans fut de revendiquer l’instauration d’un gouvernement islamique dans le pays. En 1938, Hassan al-Banna écrivit une longue lettre au ministre de la Justice, Ahmad Khushbu Pacha, dans laquelle il affirmait que l’irréligion avait été mise à l’épreuve pendant cinquante ans et s’était avérée un échec complet. Il était désormais temps de mettre à l’épreuve la loi islamique. Dans cette lettre, l’imam Hassan al-Banna exposa d’abord l’importance de la loi islamique à la lumière du Coran. Puis il indiqua que, si vous examinez la constitution et les lois de ce pays, vous pourrez constater que leur source n’est ni le Coran ni la Sunna, mais qu’elles ressemblent aux constitutions et aux lois des pays européens tels que la Belgique, la France et l’Italie.
Notre Constitution est, tant dans son ensemble que dans certaines de ses parties, manifestement en contradiction avec l’islam. Réfléchissez donc : si un musulman se trouve confronté à une question dont le jugement est d’une manière selon l’islam et d’une autre selon la loi en vigueur, quelle voie ce musulman devra-t-il suivre dans ce cas ? Réfléchissez également à ceci : comment serait-il légal pour les magistrats, les juges, le président de la Cour suprême et le ministre de la Justice de ce pays de s’opposer aux lois d’Allah, le Souverain des juges ?
Après cette critique sévère, l’imam Hassan al-Banna répond aux accusations de ceux qui estiment impossible, à l’époque moderne, de légiférer selon la loi islamique et termine finalement sa lettre en formulant cette revendication :
« La revendication des Frères musulmans est que notre gouvernement revienne à la charia islamique et réorganise au plus vite le système juridique égyptien sur les fondements de la charia. Nous sommes une nation musulmane et nous nous engageons à n’obéir qu’à la loi d’Allah ainsi qu’au gouvernement et aux prescriptions du Coran et de la Sunna, même si cela doit nous coûter un prix très élevé et nous imposer les sacrifices les plus grands. En tant que nation libre et musulmane, c’est notre droit naturel. Aucun autre modèle de dignité politique et sociale ni de patience ne peut le remplacer. Vous aussi, vous nous aiderez à obtenir ce droit. Vous vous efforcerez de changer cette situation et vous ne forcerez pas la nation à emprunter une voie où la majorité du peuple sombrerait dans le désespoir et l’impuissance. »
D’un côté, il y avait cette revendication des Frères ; de l’autre, une controverse commença en Égypte au sujet de la possession du pouvoir. Le khédive Tawfiq Pacha dit à Urabi Pacha : « J’ai obtenu ce pays par filiation paternelle. » Cette façon de penser habitait également l’esprit des successeurs de Tawfiq Pacha. Pourtant, l’époque de Fouad Ier (1936) fut plus prospère. Mais l’époque de Farouk était assombrie par le désordre politique et les intrigues des Anglais. À cette époque, Hassan al-Banna fut le seul homme à se tenir à l’écart de la cour royale. De plus, cette cour était un hammam où l’on avait vu nus des hommes indépendants comme Nahhas Pacha, des penseurs libres comme Taha Hussein, des écrivains renommés comme Ahmad Hassan al-Zayyat et des porte-étendards de la Sunna comme Muhammad Faqir. Farouk lui-même détestait Hassan al-Banna. Au début, il ne prêtait aucune attention au mouvement des Frères. Mais lorsque la revendication de l’application de la charia islamique se renforça progressivement, ses yeux commencèrent à s’ouvrir. Anouar el-Sadate rapporte dans son ouvrage qu’en 1944, il — c’est-à-dire Anouar el-Sadate — rencontra Hassan al-Banna. À cette époque, Hassan al-Banna déclara, en se référant à certains observateurs, quelques éléments préoccupants concernant le roi Farouk :
« Le roi a ressenti un grave danger dans la prédication des Frères. Il est même parvenu à ses oreilles que, selon les fondements de la prédication des Frères, l’islam n’offre aucune possibilité d’acquérir la royauté par filiation paternelle… Le roi réfléchit donc à la manière de s’en prendre aux Frères. (Safahât majhûla, p. 19)
Le conflit entre les Frères et Farouk s’envenima à tel point que Farouk et Abd al-Hadi Pacha finirent par faire de Hassan al-Banna un martyr. L’enquête judiciaire établit par la suite que le serviteur personnel de Farouk figurait également parmi les assassins. Malgré cela, le mouvement des Frères fit clairement ressortir dans le cœur du peuple égyptien cette vérité éternelle : tant que les fondements du régime monarchique ne seraient pas transformés dans le pays, aucun programme de réforme ne pourrait y être appliqué. En outre, la fin du régime monarchique n’était pas l’essentiel ; l’objectif principal était l’instauration d’un gouvernement islamique. La politique de répression de Farouk, son anarchie morale, ses relations cordiales avec les Anglais et les injustices et persécutions arbitraires infligées aux paysans par ses fonctionnaires donnèrent à la prédication des Frères une influence magique, au point qu’un jour même les enfants naïfs d’Égypte en vinrent à éprouver de l’aversion pour Farouk.
Sous le règne de Farouk, le Conseil des ministres qui était formé demeurait affranchi de deux situations, ou bien il était établi selon la volonté de Farouk, et sa valeur ne dépassait pas celle d’une marionnette de bois. Et l’armée anglaise se tenait sur son dos. C’est ainsi qu’en février 1942, le gouvernement du parti Wafd fut installé grâce aux chars britanniques.
Les Frères déclarèrent donc leur mécontentement et leur refus de coopérer avec tous ces gouvernements.
La quatrième caractéristique de cette histoire est l’armée égyptienne. À cette époque, l’armée égyptienne était sans aucun doute considérée comme l’armée la plus puissante et la mieux entraînée parmi les pays arabes. Cependant, la présence des forces britanniques la maintenait vaincue. La plupart des officiers de l’armée égyptienne étaient atteints de la maladie de la vénération du roi. Seul un nombre limité d’entre eux versait des larmes de sang en voyant la situation critique et les désastres. Mais, pour mener à bien la réforme, il était nécessaire que le monde des idées et des consciences de ceux qui détenaient la véritable force et le pouvoir du pays fût transformé. Anouar el-Sadate, l’actuel président de l’Égypte, appartenait à cette époque aux officiers de l’armée qui furent les premiers à être informés de la prédication de Hassan al-Banna. C’est pourquoi Anouar el-Sadate a écrit dans son ouvrage :
« De nombreux officiers de l’armée rencontraient Hassan al-Banna. Le seul objectif de Hassan al-Banna était de faire naître, d’une manière ou d’une autre, la religiosité parmi les officiers de l’armée égyptienne. » (Safhât-e Majhûla, p. 349)
La personnalité dévouée de Hassan al-Banna et l’effet extraordinaire de sa prédication céleste étaient tels qu’elle acquit une immense popularité au sein de l’armée. Anouar el-Sadate a écrit : « La population voulait se libérer de la domination britannique à n’importe quel prix. C’est sur la base de cette aspiration qu’une relation étroite s’établit entre un groupe d’officiers indépendantistes de l’armée égyptienne et Hassan al-Banna.
« Cette relation devint si profonde qu’un groupe de l’armée égyptienne considérait les Frères musulmans comme l’unique espoir de la libération de l’Égypte. »
C’est ainsi que les Frères musulmans préparaient le terrain, sur tous les fronts, afin de libérer la nation égyptienne de l’occupation britannique et de l’oppression tyrannique de la monarchie. Finalement, la révolution éclata en juillet 1952. À partir de ce moment, le régime monarchique prit fin en Égypte. Le succès de cette révolution ne revint pas uniquement à l’armée. En effet, l’armée égyptienne avait assez de courage pour oser une action qui l’obligerait à affronter trois adversaires redoutables. Le premier était l’armée britannique, le deuxième Farouk et le troisième le gouvernement des politiciens égyptiens en quête de fortune. Le premier coup de feu de la révolution fut incontestablement tiré par l’armée. Mais les Frères musulmans avaient semé à ce point les graines du mécontentement parmi le peuple égyptien contre l’influence britannique et Farouk que, dès que le bruit des tirs de la révolution retentit, toute la nation se mit à les féliciter et à jeter des fleurs sur leur passage. Selon les paroles du général Naguib : « Longtemps après la révolution, une relation profonde et coopérative se maintint entre les Frères musulmans et les autorités révolutionnaires. » L’assassin de Hassan al-Banna fut arrêté. Les prisonniers politiques appartenant aux Frères musulmans furent libérés. Les Frères musulmans ne furent pas non plus avares de leur soutien aux révolutionnaires. Bien plus, un groupe alla si loin dans son aide que cette attitude suscita des réserves chez nombre de sympathisants des Frères musulmans. C’est pour cette raison qu’un certain désaccord apparut également à ce sujet entre Hassan al-Hudaybi et les jeunes passionnés du mouvement.
Les divergences entre les Frères musulmans et le Conseil révolutionnaire
Finalement, les divergences entre les Frères musulmans et le gouvernement révolutionnaire émergèrent au grand jour. Au lieu de s’atténuer, elles ne cessèrent de s’amplifier, jusqu’à aboutir à une véritable tragédie. Voici, en résumé, l’essentiel de ces divergences :
Un :Les divergences commencèrent au sujet de la formation du Conseil des ministres révolutionnaire. Le 9 décembre 1952, le Conseil révolutionnaire destitua Ali Maher, qui avait été nommé Premier ministre après la révolution, et Muhammad Naguib forma le Conseil des ministres. Le Conseil révolutionnaire proposa d’attribuer trois portefeuilles ministériels aux Frères musulmans, mais le Maktab al-Irchad (le Majlis al-Choura des Frères musulmans) refusa cette proposition. Hassan al-Hudaybi n’était nullement disposé à intégrer le mouvement à un gouvernement de ce type, dans lequel le gouvernement ne disposerait pas de la véritable indépendance, celle-ci revenant plutôt à la direction révolutionnaire. Hassan al-Hudaybi déclara : « Nous sommes les conseillers sincères du gouvernement. Si les dirigeants font le bien, ils bénéficieront de notre soutien. Mais s’ils commettent une erreur, nous la critiquerons. » Un membre du Majlis al-Choura, Ahmad Hassan al-Baquri, accepta un portefeuille ministériel contre la décision du mouvement et dut démissionner de celui-ci.
Deux : l’Ikhwan commença à renouveler son appel à la résurrection du système de vie islamique. Le journal Al-Muslimun (août 1951) écrivit, en faisant la lumière sur la révolution : « La révolution a achevé la tâche consistant à libérer la nation du colonialisme et de l’esclavage. Mais la véritable tâche consiste à édifier une nation pleinement musulmane dans sa pensée et ses connaissances, dans ses sentiments et ses aspirations, ainsi que dans ses actes et sa morale, une nation sur laquelle on puisse compter pour appliquer les lois islamiques. Cette tâche ne peut être accomplie que par ceux qui possèdent une connaissance claire de l’islam et dont les pas ne vacilleront en aucune circonstance dans le combat entre la vérité et le faux. » L’Ikhwan demanda au Conseil révolutionnaire de proclamer l’interdiction de la consommation d’alcool et des jeux d’argent dans le pays. Mais le Conseil se contenta d’établir quelques restrictions fondamentales, ce qui ne satisfit pas l’Ikhwan.
Trois : Le 10 décembre, la Constitution égyptienne fut abolie. Une commission de cent membres fut constituée pour rédiger une nouvelle Constitution. Hassan al-Hudaybi, constatant l’attachement des membres, demanda qu’il soit décidé par référendum si l’Égypte adopterait la charia islamique ou le système occidental. Mais cette demande devint amère pour le Conseil révolutionnaire.
Quatre : Le 16 janvier 1953, le Conseil révolutionnaire interdit par une loi tous les partis politiques. À cette époque, l’expérience et la clairvoyance de Hassan al-Hudaybi se révélèrent très utiles. Les membres de l’Ikhwan voulaient lier leur destin à celui de l’armée. Mais Hassan al-Hudaybi jugea nécessaire de préserver leur spécificité, même si cela les obligeait à se tenir à l’écart des petites attractions de la politique. Il adressa donc un mémorandum au Conseil révolutionnaire, dans lequel il s’opposait à ce que l’Ikhwan soit placé au rang des partis politiques existants, en déclarant : « L’Ikhwan est une communauté religieuse universelle ; la politique n’est qu’une partie de son programme. L’Ikhwan ne recherche pas le pouvoir et ne participera pas aux élections parlementaires. » C’est ainsi que le Guide préserva le mouvement d’une grave catastrophe.
Cinq : Le 23 janvier 1953, le parti gouvernemental annonça la création de « Hay’at al-Tahrir ». Les membres de l’Ikhwan et des autres partis politiques furent également invités à y adhérer. L’Ikhwan refusa. Hassan al-Hudaybi rencontra Gamal Abdel Nasser et lui dit : « La révolution » est le reflet des espoirs et des aspirations de toute la nation. Il ne faut donc pas rattacher la nation à un parti particulier. Il en résultera que des opportunistes y entreront, utiliseront l’organisation à des fins personnelles et nuiront à l’image du gouvernement et de la révolution.
Six : Le 22 février 1953, les discussions avec la Grande-Bretagne reprirent pour la deuxième fois. À la lumière de l’expérience passée, l’Ikhwan considérait ces discussions comme une simple manœuvre destinée à gagner du temps. Il n’était par ailleurs disposé à accepter aucune condition qui permettrait d’une quelconque manière aux Anglais de remettre le pied sur le sol égyptien.
Sept : Alors que des discussions avaient lieu au sujet des conditions de l’accord, il fut convenu que M. Evans, fonctionnaire de l’ambassade britannique, rencontrerait le Guide général (Hassan al-Hudaybi) afin de connaître l’avis de l’Ikhwan sur ces conditions. M. Evans et l’Ikhwan y avaient tous deux consenti. Au cours de cet entretien, le Guide soutint pleinement la position du gouvernement et convoqua sans délai le major Salah Salem (ministre de l’Orientation nationale), auquel il exposa en détail le contenu des discussions. Malgré cela, le Conseil révolutionnaire accusa l’Ikhwan de comploter avec les Anglais.
Telle était la cause principale du désaccord entre l’Ikhwan et le Conseil révolutionnaire. Mais le 12 janvier 1954 se produisit un événement qui servit de prétexte pour déclarer l’Ikhwan illégal. Ce jour-là, les étudiants de l’Ikhwan célébraient la Journée des martyrs sur le campus universitaire. Soudain, plusieurs hommes armés arrivèrent dans une jeep de Hay’at al-Tahrir et pénétrèrent sur le campus en criant « Allahu Akbar » et « Vive l’Égypte ». Dès qu’on tenta de les arrêter, ils commencèrent à tirer au revolver. Les étudiants de l’Ikhwan ripostèrent immédiatement. Le gouvernement révolutionnaire prit cet événement comme prétexte pour interdire l’Ikhwan et arrêter un grand nombre de ses dirigeants. De son côté, le Conseil révolutionnaire destitua également le général Naguib. Une grande confusion s’ensuivit dans le pays. Une vive agitation se manifesta au sein de l’armée. Les dirigeants opposés finirent par être contraints de rétablir Naguib dans ses fonctions. Ils annoncèrent même la levée de l’interdiction frappant l’Ikhwan et les autres partis politiques. Trois jours après cette annonce, Hay’at al-Tahrir déclencha de violentes émeutes et la situation du pays devint si hostile que Naguib dut démissionner. Tous les partis politiques, à l’exception de l’Ikhwan, furent dissous. Gamal Abdel Nasser assuma lui-même la fonction de Premier ministre.
Le 1er septembre 1953, un accord sur le retrait des troupes fut signé avec la Grande-Bretagne. L’Ikhwan rejeta cet accord et un débat houleux éclata entre l’Ikhwan et les dirigeants révolutionnaires. Le 26 octobre 1954, une tentative d’assassinat fut menée contre Gamal Abdel Nasser, et l’Ikhwan en fut accusé. Cette longue histoire s’acheva même par la condamnation à mort de six dirigeants de l’Ikhwan. Des milliers de personnes furent emprisonnées et subirent une répression si extrême que même les pages les plus noires de l’histoire humaine en tremblent. D’un côté, le gouvernement révolutionnaire ravivait le souvenir de Pharaon, de Nemrod, de Gengis Khan et de Hulagu Khan ; de l’autre, les prisonniers de l’Ikhwan ravivaient l’exemple de grandes figures de l’islam telles que Bilal, Khubayb et Saïd ibn Jubayr, qu’Allah les agrée.
Le martyre des dirigeants des Frères musulmans
À ce stade, je présente une citation tirée de l’ouvrage « Gamal Abdel Nasser », écrit par Ahmad Abul Fatah, rédacteur en chef du célèbre quotidien égyptien Al-Misri. Elle permettra de se faire une idée, même partielle, de la situation de l’époque, où sont relatées la condamnation à la pendaison de six dirigeants des Frères musulmans et l’emprisonnement de milliers de leurs membres. Ahmad Abul Fatah écrit :
« Le procès des Frères musulmans arrêtés se déroula devant le tribunal que Gamal Abdel Nasser avait baptisé Tribunal du peuple (Mahkamat al-Sha‘b). Ce tribunal était composé de trois juges. Tous trois étaient des compagnons de Gamal Nasser et des membres du Conseil révolutionnaire. Il est évident que ce genre de procédure judiciaire n’était rien d’autre qu’une pièce de théâtre honteuse. D’innombrables accusations furent portées contre les accusés. Pourtant, lorsqu’ils entraient dans la salle d’audience, les traces de tortures bestiales étaient clairement visibles sur leur corps et leur visage. Les juges ne soulevèrent cependant jamais, au tribunal, la question de ces sévices et de ces châtiments cruels. »
Il apparut clairement que ce tribunal avait été créé précisément pour pendre les personnalités éminentes des Frères musulmans et emprisonner les gens ordinaires. En pratique, il menait donc une campagne de répression au gré d’Abdel Nasser. Le tribunal condamna sept personnes à la pendaison. L’une d’elles était le Guide suprême des Frères musulmans, Hasan al-Hudaybi, et les six autres étaient des dirigeants de premier plan de l’organisation. Il s’agissait de l’avocat Abd al-Qader [Abd al-Qader Awda faisait partie des dirigeants éminents des Frères musulmans. Sous le règne de Farouk, il avait été juge dans les tribunaux égyptiens. Mais, considérant qu’en tant que musulman il ne lui était pas permis de rendre des jugements sous l’empire de lois non islamiques, il démissionna de cette haute fonction. Il rejoignit ensuite les Frères musulmans et fut promu au poste de نائب du Guide général. Il rédigea plusieurs ouvrages. Parmi ses écrits, celui qui suscita le plus grand retentissement fut Le droit pénal islamique (al-Tashri‘ al-jina’i al-islami), achevé en deux grands volumes. Cet ouvrage fut très apprécié par les juristes du monde entier. Il l’écrivit en 1951. En raison de sa valeur et de sa contribution particulière, le gouvernement décida d’attribuer à l’auteur le prix Fouad Ier. Mais une condition fut imposée : deux phrases devaient être supprimées de l’ouvrage. La première était : « Le principe successoral de l’islam ne préconise pas la monarchie. » La seconde : « En islam, aucun juge n’est au-dessus de la loi. » Le professeur Abd al-Qader Awda (que Dieu lui fasse miséricorde) refusa d’effacer ces phrases et déclina également le prix, d’une valeur de mille livres égyptiennes. Il s’attira en outre la colère du roi Farouk, car ces phrases le visaient directement. Outre cet ouvrage, Abd al-Qader Awda (que Dieu lui fasse miséricorde) en écrivit plusieurs autres, notamment L’islam et notre système juridique, L’islam et notre politique, ainsi que L’enseignement islamique en matière de gouvernement, entre autres.], le secrétaire général des Frères musulmans, le cheikh Muhammad Farghali, Yusuf al-At, Ibrahim al-Tayyib et Hindawi Daurir.
« La procédure judiciaire était décriée pour son oppression, ses sévices, sa vengeance, son piétinement de la vérité et sa condamnation de la justice et de l’équité. Les peuples d’Égypte et des autres pays arabes exprimaient leur rejet de cette politique, et des protestations contre cette oppression manifeste s’élevèrent de différents coins du monde arabe et islamique. D’immenses marches de protestation eurent lieu dans les principales villes de Syrie, du Liban, de Libye, de Jordanie et d’Irak. On y scandait des slogans appelant à la chute de la dictature militaire. Tous les dirigeants du monde arabe et islamique demandèrent une intervention dans cette affaire et appelèrent Gamal Abdel Nasser à mettre fin, d’une manière ou d’une autre, à ce chapitre tragique. Les journaux des pays arabes attaquèrent eux aussi, dans un langage extrêmement incisif, cette décision, les agissements du tribunal et le gouvernement militaire. Mais Gamal Abdel Nasser ne prêta absolument aucune attention à ces appels. Au contraire, il manifesta une activité inhabituelle pour faire exécuter les dirigeants des Frères musulmans. Le Guide suprême des Frères musulmans, Hasan al-Hudaybi, fut toutefois épargné par cette peine. »
Les représentants des agences de presse internationales assistèrent à l’exécution des condamnés à mort et virent de leurs propres yeux leur courage et leur moral extraordinaires, qui ne changèrent pas le moins du monde, même lorsqu’ils se tenaient sur l’échafaud. John Lacoueter, représentant du quotidien France-Soir, le journal le plus réputé de France, était présent. Il relata en détail l’événement dans son journal, sous le titre : « Le courage et l’audace de ceux qui marchent vers l’échafaud ». Il écrivit qu’un drapeau noir flottait à l’entrée principale de la prison du Caire, exprimant le caractère funeste de la pendaison de six dirigeants des Frères musulmans. Au moment de leur exécution, ceux-ci rendaient grâce à Allah de leur avoir accordé le rang de martyrs.
Ces hommes avancèrent vers la mort avec un courage extraordinaire. À huit heures, un drapeau noir fut hissé devant la Cour d’appel, où les accusés avaient été transférés l’avant-veille au soir. Comme le voulait la coutume, un vent froid soufflait à l’extérieur de la prison. Dans l’enceinte centrale de celle-ci, deux bourreaux semblables à des monstres se tenaient debout, comme d’habitude. Ils avaient des moustaches hirsutes et portaient des vêtements noirs. Ils attendaient à côté d’une porte entrouverte : c’était la porte de la salle des exécutions. Cinq minutes après huit heures, le premier homme que la police de sécurité conduisit vers l’échafaud fut Abd al-Latif. Il portait un bonnet rouge, une chemise noire et un pantalon rouge. Il était pieds nus. Il récitait une prière en remuant les lèvres. Son visage rayonnait de la même allégresse que j’avais observée le jour de l’audience au tribunal. Après la lecture des charges, deux mollahs récitèrent un passage du Coran, afin que les Frères musulmans soient blâmés pour avoir voulu assassiner le colonel Nasser et organiser la révolution par la force. Le troisième mollah, qui était aveugle et que l’on appelait le cheikh Saadi, prononçait un discours dans lequel il témoignait qu’en prenant pour cible le colonel Nasser, Abd al-Latif avait projeté de tuer non pas une seule personne, mais les vingt-deux millions d’Égyptiens. Mais Allah avait protégé le colonel, dans l’intérêt du peuple égyptien. Le gouverneur du district ordonna au condamné de réciter la profession de foi. Celui-ci se mit pourtant à dire : « Je rends grâce à Allah, qui m’a accordé le rang de martyr. » Le martyre était le précieux souhait des Frères musulmans. Abd al-Latif refusa même de prendre quoi que ce soit. Entre-temps, j’entendis un cri. La planche avait été retirée de sous les pieds du condamné. Son cœur continua de battre pendant trois minutes et demie, puis il s’immobilisa pour toujours.
Après chaque exécution, je devais attendre une demi-heure. En effet, selon la loi égyptienne, il était obligatoire de laisser le corps du condamné suspendu pendant une demi-heure, afin qu’il ne subsiste aucun doute quant à sa mort.
On amena ensuite Yusuf al-At. Il était le secrétaire de l’organisation en Syrie. Comme le précédent, il portait lui aussi des vêtements rouges et noirs. Entre les deux bourreaux, qui ressemblaient à d’immenses géants, il paraissait bien petit. Son corps était bleuâtre et son visage tuméfié. En passant devant nous, il promenait son regard dans toutes les directions. Arrivé près de la potence, il exprima le souhait d’accomplir deux rak‘at de prière. Mais les bourreaux lui répondirent : « Fais-les en toi-même. » Il récita donc cette invocation à haute voix —
(*************Arabe*********************)
(Pardonne-moi, ainsi qu’à tous ceux qui m’ont fait du tort.) Le cœur de Yusuf al-At cessa de battre en seulement deux minutes.
Le troisième condamné, Ibrahim Tayyar, était le chef de l’organisation secrète de la zone du Caire. Personne ne pourra oublier le courage dont il fit preuve à cet instant. Un léger sourire mêlé de mépris se dessinait sur ses lèvres. Au lieu de marcher au milieu, il avançait sur le côté. Il regardait les personnes présentes d’un regard intrépide et disait d’une voix parfaitement claire : « Louange à Allah, nos ennemis se sont faits nos juges. Mais, au Jour de la Résurrection, l’oppresseur et l’opprimé comparaîtront tous deux devant un juge équitable, qui tranchera entre eux avec vérité et justice. » À un moment, il dit au bourreau : « Ne serre pas trop fort ; les chaînes me déchirent le bras. » Arborant un sourire plein de sens, il franchit la dernière porte.
Le quatrième condamné était un avocat. Il s’appelait Handabi Dabir. Il était accusé d’avoir fourni une arme à l’assassin et de l’avoir incité à commettre le meurtre. Lorsqu’on lui demanda s’il avait un dernier souhait, il répondit : « Je demande la clémence à Jamal Abdun Nasser. » Le directeur de la prison répondit : « Votre souhait lui a été transmis. » Puis on l’emmena lui aussi dans la pièce noire.
Vint ensuite le tour d’un cheikh majestueux et d’une grande beauté. C’était Muhammad Farghali, le célèbre prédicateur de l’Ikhwan. Il s’avança, le visage illuminé d’un doux sourire. Ces paroles résonnaient sur ses lèvres : « Allahu akbar ! J’ai la chance de rencontrer Allah. » Il murmura quelques mots à l’oreille d’un religieux de la prison, puis se dirigea vers la potence.
Le sixième et dernier condamné, que l’on conduisait vers la potence, était le cheikh Abd al-Qadir Awda. Il était le guide spirituel du mouvement de l’Ikhwan. C’est lui qui servait d’intermédiaire entre Naguib et l’Ikhwan. Au tribunal, il prononça un discours d’une grande sagesse au sujet de la décision de la cour. Lorsqu’on lui lut sa condamnation à mort, il l’accepta avec gratitude et un léger sourire. Nous le vîmes passer devant nous la tête haute et d’un pas calme ; une lueur de sourire brillait dans ses yeux. Il récitait le Coran d’une voix grave. Enfin, il récita plusieurs poèmes arabes, dont le sens était : « Si je peux donner ma vie dans la voie d’Allah, je ne crains rien. » Il leva très haut la tête et dit : « Mon sang deviendra une malédiction pour le gouvernement actuel. » Il refusa d’accepter quoi que ce soit. En se dirigeant vers la potence, il devança les bourreaux désignés et s’avança de lui-même.
(Source : le journal France-Soir, Paris, 8 décembre 1954)
Ces six personnes étaient celles qu’Abdel Nasser avait condamnées à la pendaison. De nombreuses autres personnes moururent également en silence dans les prisons, sans que personne puisse même apprendre leur décès. À cet égard, l’affaire de la prison de Tora devint particulièrement célèbre. Elle eut lieu le 1er juin 1957. Ce jour-là, vingt et une personnes furent mitraillées ensemble à l’intérieur de la prison et mises en pièces. Elles avaient appelé à la grève pour protester contre la directive gouvernementale qui privait les détenus de la possibilité de rencontrer leurs proches.
Abdel Nasser fit emprisonner cinquante mille Égyptiens et leur fit subir une cruauté sans limites. Même les familles et les proches de ces détenus furent traités de manière extrêmement inhumaine et bestiale. L’histoire de ces cinquante mille prisonniers et de leurs proches est un récit profondément douloureux et interminable. Aujourd’hui encore, des milliers de membres des Frères musulmans mènent une vie insupportable dans les prisons, et la plupart d’entre eux luttent pour leur vie dans des camps installés en plein désert.
J’ai tiré cette longue citation de l’ouvrage Jamal Abdel Nasser, de l’éminent ami de Jamal Nasser et rédacteur d’Al-Misri, Ahmed Aboul Fatah. Ahmed Fatah fut le bras droit de Jamal Abdel Nasser jusqu’en 1956. Mais finalement, il devint lui aussi l’objet de la rancune de Jamal Nasser et dut choisir de fuir et de l’abandonner.
La majeure partie de la citation rapportée dans l’ouvrage d’Ahmed Aboul Fatah repose sur le récit du journal parisien France-Soir. Je ne rapporte les observations directes consignées par le correspondant de ce journal que pour montrer, dans les termes d’un journaliste étranger, comment s’est dessiné le tableau de ce grand événement que fut le martyre des dirigeants des Frères musulmans. Autrement, les événements survenus aux dirigeants des Frères musulmans en prison, les humiliations que leur infligea un tribunal qui n’avait de tribunal que le nom, ainsi que la personnalité extraordinaire dont ils firent preuve sur le lieu de la pendaison, constituent une histoire très longue et extrêmement détaillée.
Contribution
J’ai précédemment donné un aperçu succinct de l’histoire et de la prédication des Frères musulmans. Je souhaite que les lecteurs comprennent clairement à quel point l’histoire de ce mouvement, soumis à une oppression et à des persécutions continues, contre lequel on ne jugeait aucun moyen suffisant autre que les fusillades et les pendaisons, est limpide et pure ; qu’ils comprennent comment, dans chaque chapitre semé d’épines, ses membres sont restés sincèrement attachés à l’islam et comment ils ont prouvé leur véritable souci du bien du pays et de la nation. Je voudrais maintenant exposer les réactions suscitées par le mouvement des Frères musulmans dans la société égyptienne et les mesures qu’ils ont prises pour sa réforme générale.
J’ai mentionné dès le début que les Frères musulmans furent fondés à une époque où, d’un côté, le trône du califat ottoman était renversé et le nationalisme turc relevait la tête. De l’autre, le nationalisme arabe se transforma en un slogan rival. La communauté chrétienne du Liban et les athées d’Égypte, sous le couvert du nationalisme arabe, donnèrent un éclat considérable à l’athéisme, à la corruption et au culte de l’Occident en Égypte, tandis que les grands intellectuels musulmans se laissaient emporter par ce courant. Le club de Dar al-Ulum, fondé sous le patronage de Hefni Nasif Bey et auquel étaient associés de grands savants, pour parler franchement—
L’Égypte était le porte-étendard d’une politique consistant à garder ses portes ouvertes à toutes les idéologies et à toutes les civilisations et cultures. Un groupe d’hommes de lettres, d’universitaires et de savants considérait l’Égypte comme une partie de l’Europe plutôt que de l’Orient, et se rattachait à la mer Méditerranée plutôt qu’à la mer Rouge. Même un penseur expérimenté dans des questions complexes, tel que Moussa Salam, affirmait que, pour les Égyptiens, les littératures allemande et chinoise étaient plus proches que la littérature arabe. La situation dans le domaine du journalisme était telle que Mouhibuddin al-Khatib, après avoir enquêté sur la presse égyptienne en 1934, parvint à la conclusion suivante : « Notre presse musulmane semble n’être qu’une réplique d’Hollywood. » Le commerce n’était pas seulement entièrement sous la domination des Européens ; les hôtels et les cafés étaient également sous leur contrôle. Parmi ces marchands européens, près de cent mille étaient italiens. La seule mesure prise par les penseurs égyptiens pour se libérer de l’emprise de ces commerçants étrangers fut de fonder la Banque d’Égypte. Cette banque fut créée par Al-Aat Harb Pacha. Par ailleurs, le mouvement pour l’indépendance économique de l’Égypte fut mené à travers le développement du cinéma et du théâtre égyptiens. La situation du système éducatif était encore plus désastreuse. Dans ce domaine, les étrangers avaient établi une domination totale.
Programme pour mener une révolution intellectuelle
Dans ces circonstances, les Ikhwan entreprirent leur mouvement de réforme collective et commencèrent à réformer chaque recoin de la société égyptienne. D’un côté, ils firent des milieux instruits le centre de leurs efforts et de leur lutte ; de l’autre, ils poursuivirent leur action parmi les ouvriers et les paysans. Les milieux instruits étaient emportés par le puissant courant du patriotisme, du culte de la race, du nationalisme et de l’athéisme, tandis que les ouvriers et les paysans étaient impitoyablement broyés entre les meules de la monarchie et du colonialisme. Ils n’avaient même aucun sentiment concernant la vie et ses besoins.
Les Ikhwan s’élevèrent donc avec vigueur contre l’apostasie, l’athéisme, le nationalisme étroit et l’adoration de l’Occident. Par leurs discours et leurs écrits, les dirigeants des Ikhwan critiquèrent ces maux et exposèrent clairement leurs effets nuisibles. Ils dévoilèrent le véritable secret des slogans qui divisaient la religion et le monde matériel, et présentèrent l’islam comme un système de vie complet. En résistant au courant de la civilisation et de la culture occidentales, ils firent naître la splendeur de la civilisation islamique. Les établissements d’enseignement étaient de grands centres de diffusion de la civilisation, de la culture et de la pensée occidentales. Les Ikhwan leur accordèrent donc toute leur attention, insufflèrent l’esprit de la religion islamique aux étudiants et aux enseignants et, au lieu de leur faire perdre leur temps à des activités inutiles, leur dispensèrent une formation au jihad. L’université Fouad Ier (aujourd’hui l’université du Caire) était considérée comme le plus prestigieux établissement d’enseignement supérieur d’Égypte. Il fut un temps où l’islam y faisait l’objet de moqueries et de railleries. Mais, grâce à la da‘wa des Ikhwan, un changement si profond s’y produisit que les étudiants soutenus par les Ikhwan obtinrent la majorité au conseil des étudiants de l’université. On peut même dire, selon les termes de l’écrivain palestinien, le Dr Ishaq Moussa al-Husseini, que les résultats des élections au conseil des étudiants de l’université Fouad furent les suivants :
Collège d’agriculture : les Ikhwan remportèrent la totalité des onze sièges.
Collège des sciences : le nombre total de sièges était de onze. Les Ikhwan les remportèrent tous.
École d’ingénieurs : les Ikhwan remportèrent sept des dix sièges.
École des beaux-arts : les Ikhwan remportèrent sept des dix sièges.
L College : neuf sur dix.
Commerce College : l’Ikhwan en obtient neuf sur treize.
L College était autrefois un bastion des étudiants soutenus par le parti Wafd. Mais les étudiants de l’Ikhwan y remportèrent neuf des dix sièges. Lorsque l’Ikhwan annonça sa participation au djihad en Palestine, ces mêmes étudiants se joignirent aux premiers rangs des moudjahidines et se rendirent dans les camps de l’Ikhwan pour y recevoir une formation militaire. Les journaux britanniques reconnurent eux aussi à ce sujet que l’organisation exerçant le plus d’influence parmi les étudiants était l’Ikhwan al-Muslimun.
Lorsque la voix de l’islam et du système de vie islamique s’éleva de ces établissements d’enseignement, elle exerça une vaste influence dans tous les domaines de la vie. Les universitaires et les hommes de lettres en furent influencés. Son influence se fit sentir dans les milieux juridiques et, en vingt ou vingt-cinq ans, le visage de la société égyptienne changea. Ceux dont les écrits étaient consacrés à la pensée et à la philosophie occidentales et dont les critiques s’abattaient toujours sur l’islam changèrent complètement après avoir constaté le sens du vent ; leur plume hostile à Dieu se transforma en une plume faisant l’éloge de l’histoire, de la civilisation et de la culture islamiques, ainsi que des systèmes étatique et social de l’islam. Muhammad Husayn Haykal, auteur de La Vie de Muhammad — que Dieu lui fasse miséricorde —, est un exemple éclatant de ce changement. La demande de littérature islamique augmenta à tel point que, même pour les écrivains professionnels, les thèmes islamiques devinrent une exigence de l’époque.
Des voix qui proclamaient la séparation entre la religion et la politique, calomniaient l’islam en le déclarant ancien et dépassé, et dont le seul objectif était de rendre un culte aux maîtres du pays, commencèrent à faire entendre ce message : l’islam est le nom de la croyance et de l’adoration, le nom du pays et de la nation ; l’islam est aussi bien le nom de la religion que celui du système étatique, de la spiritualité et de l’action ; il est le nom du Coran et de l’épée. Cet appel parvint à toutes les classes de la nation. Sa lumière se répandit des villes jusqu’aux villages et aux campagnes. Chaque membre de la nation en fut influencé d’une manière ou d’une autre. Le célèbre homme de lettres égyptien Ahmad Zayyat écrit au sujet de ce tournant historique :
Seul l’Ikhwan al-Muslimun représente, au sein de cette société en crise, la croyance et la pensée islamiques authentiques. Ils ne considèrent pas la religion comme un centre d’adoration séparé, pas plus qu’ils n’imaginent le monde comme un marché sans frein et éternel. À leurs yeux, la mosquée est le haut pilier du marché, et le marché une partie de la mosquée. Ils disposent d’un langage pour les conférences et l’analyse. Dans le domaine économique, la réalité de leurs intentions apparaît clairement. Ils acquièrent une formation militaire en vue du djihad. Dans le domaine politique, ils ont une vision qui leur est propre. Leurs adeptes se trouvent dans chaque ville. Leur influence s’exerce dans chaque pays arabe. Dans le réveil national que l’on observe aujourd’hui en Égypte, au Soudan, en Irak et en Syrie, au Yémen et au Hedjaz, ainsi qu’en Algérie et au Maroc, ils revêtiront une importance exceptionnelle. (Risalah, 7 janvier 1952).
Le célèbre philosophe palestinien, le Dr Ishaq Musa al-Husayni, écrit au sujet du mouvement de l’Ikhwan : les oulémas officiels se contentaient de formalités verbales. La communauté soufie se limitait à vénérer une vision spirituelle étroite. Chaque groupe atteint de cette grave maladie en traitait une partie à sa manière. Finalement, l’Ikhwan al-Muslimun apparut et combla toutes les lacunes.
Voici, en résumé, les moyens et les instruments que l’Ikhwan a choisis pour cette révolution intellectuelle et concrète ; autrement dit, voici brièvement les services qu’il a rendus à l’empire égyptien :
Dans la lettre qu’il adressa à Muhammad Mahmud Pacha, l’imam Hassan al-Banna, après avoir identifié toutes les calamités et toutes les immoralités de la société, affirma clairement que diverses mesures de réforme pouvaient être adoptées pour les éliminer. La mesure fondamentale devait consister à réorganiser soigneusement les fondements du système éducatif, à réformer les lois et règlements, à combattre l’injustice et à consacrer le temps libre à des activités bénéfiques. C’est pourquoi les Frères commencèrent leur œuvre de réforme à la lumière du plan exposé dans la déclaration de l’imam Hassan al-Banna. La première manifestation de l’activité des Frères se développa au moyen de conférences, de discussions ainsi que d’une réforme intellectuelle et morale.
Cette œuvre se répandit particulièrement parmi les ouvriers et les pauvres, qui affluèrent en groupes vers cet appel. Ils y trouvèrent une grande sérénité et une profonde satisfaction. Les conférences de formation des Frères reposaient sur plusieurs fondements essentiels : apprendre aux populations illettrées la prière et le jeûne, leur faire mémoriser certaines sourates du Coran, leur expliquer la portée de l’appel islamique — l’islam n’étant pas seulement le nom donné aux actes de dévotion et de culte, mais aussi celui d’un système complet de règles régissant la vie islamique —, habituer les gens à la civilité et à la moralité, leur expliquer les commandements et les interdictions de la charia et les encourager à les respecter, résister au courant de l’idolâtrie et leur faire savoir que l’islam du renouveau de l’Orient devait être établi comme guide dans tous les domaines de la vie. Il s’agissait également de leur présenter un modèle de vie exemplaire en coopérant concrètement avec eux dans toutes les affaires de l’existence. Au début, la prédication et l’enseignement des Frères étaient centrés sur les mosquées. Mais lorsque des branches furent ouvertes dans différentes villes, ils transformèrent chacune d’elles en centre de formation, où la population était formée au mode de vie islamique. Cette phase de formation se poursuivit pendant plusieurs années.
L’appel de l’islam aux détenteurs du pouvoir
L’autre moyen qu’ils choisirent pour diffuser leur appel fut d’envoyer des lettres de prédication aux principaux responsables du pays. Une longue lettre fut adressée à Muhammad Mahmud Pacha afin de l’appeler à faire revivre le système de vie islamique et d’attirer son attention sur certaines mesures de réforme, notamment l’interdiction des réunions ou des partis mixtes, qu’ils soient publics ou privés. Les ministres et les responsables administratifs devaient s’abstenir de promouvoir les jeux de hasard et les courses, de participer à des programmes de divertissement et de publier dans les journaux des photographies de leurs épouses. Les bureaux et les tribunaux devaient fermer pendant les heures de prière, afin que chacun accomplisse la prière. L’enseignement islamique devait prévaloir dans les foyers des hauts responsables : ils devaient utiliser l’arabe dans leurs conversations au lieu de l’anglais ou du français et choisir pour leurs enfants un précepteur égyptien plutôt qu’un précepteur étranger. Des mesures répressives sévères devaient être prises contre les fonctionnaires malhonnêtes.
Cette lettre appelait également Muhammad Mahmud Pacha à entreprendre une réforme juridique et demandait que les lois soient réorganisées selon un modèle islamique. Elle proposait notamment la création d’un comité chargé d’étudier l’harmonisation du droit en vigueur avec le droit islamique. Dans une lettre adressée au roi d’Égypte, à Nahas Pacha et aux autorités arabes, il était déclaré que ceux-ci associeraient la communauté musulmane au véritable développement islamique ; nous respecterions toutes leurs directives et n’hésiterions à consentir aucun sacrifice. Des lettres furent adressées à Umar Tusun et à Muhammad Ali Tawfiq pour attirer leur attention sur le désordre créé dans le pays par les partis politiques. La nation fut appelée à s’unir. Une lettre fut envoyée au ministre de la Justice, Ahmad Khashba Pacha, afin de lui demander d’instaurer le droit islamique. Dans la lettre adressée à Nahas Pacha, il était demandé d’établir des relations amicales avec les pays musulmans et de faciliter la voie vers l’instauration de la fraternité islamique et du califat islamique. Une autre lettre demandait à Nahas Pacha de rédiger le manifeste du parti Wafd à la lumière des principes islamiques. L’orientation centrale de toutes ces lettres des Frères était de transformer le pays en un État islamique et de réformer l’ensemble de la société conformément aux principes islamiques. Afin d’assurer une large diffusion de ces lettres, les Frères créèrent à leur siège central un comité chargé d’en organiser la publication et la propagation.
Dans le domaine du journalisme
Les Frères apportèrent également une contribution importante au domaine du journalisme. Selon le journaliste égyptien Muhibb al-Din al-Khatib, un changement s’amorça dans le journalisme hollywoodien. Au début du XXe siècle, on trouvait certes quelques journaux qui prononçaient le nom de l’islam, tels que le journal al-Mu’ayyad de Cheikh Ali Yusuf, al-Liwa de Mustafa Kamil, al-Akhbar d’al-Azhari et al-Ilm du cheikh Abd al-Aziz Jawish. Malgré cela, le journalisme égyptien demeurait sous le contrôle d’une jahiliyya absolue. Finalement, les Frères arrivèrent et lancèrent dans le temple l’appel à la prière du tawhid. Au début, ils publièrent leur célèbre mensuel. Puis, en 1946, ils lancèrent un quotidien sous le nom d’al-Ikhwan al-Muslimun. Celui-ci acquit une immense popularité en Égypte et dans les autres pays arabes. Par son édition courageuse et ses critiques impartiales, le journal provoqua des remous dans les milieux gouvernementaux. La colonie anglaise, voyant sa popularité, bouillonnait de rage et de ressentiment. Il fut donc interdit à plusieurs reprises. En outre, les Frères publièrent plusieurs hebdomadaires : al-Ta’aruf, al-Shi’a, al-Nadhir et al-Shihab. Après la dure épreuve de 1948, les Frères lancèrent al-Mabahith, al-Da’wa et al-Muslimun. En somme, grâce à leur journalisme puissant, les Frères provoquèrent une révolution dans le paysage journalistique égyptien. Au lieu de se satisfaire de récits obscènes et de nouvelles aguicheuses, le peuple commença à trouver sa satisfaction dans des sujets profonds et constructifs.
Dans le domaine de l’éducation
La contribution des Ikhwan dans le domaine de l’éducation occupe la première place parmi toutes leurs activités. À différentes occasions, les Ikhwan ont attiré l’attention du gouvernement sur le système d’éducation islamique. Ils ont exposé quatre objectifs de l’éducation :
1. Manifester une vision fondée sur la vérité.
2. Développer un caractère moral élevé.
3. Tirer profit de l’expérience du passé.
4. Former, dans divers domaines, des personnes compétentes reposant sur les fondements des sciences et des connaissances.
Le plan éducatif des Ikhwan se présente en détail comme suit :
Premièrement : adopter une politique durable et solide qui améliorera le niveau de l’éducation et instaurera l’unité entre les classes ayant des objectifs et des buts comparables. Rapprocher les différentes cultures de la nation les unes des autres et consacrer les premières étapes de l’éducation à la formation morale et à la création d’un esprit patriotique.
Deuxièmement : accorder une attention particulière à l’histoire de l’islam et à celle de la civilisation islamique.
Troisièmement : enseigner les sciences religieuses comme matière fondamentale à tous les niveaux de l’enseignement.
Quatrièmement : réexaminer le système éducatif et les programmes scolaires des filles, et établir une distinction entre les programmes des garçons et ceux des filles dans chaque domaine.
Cinquièmement : écarter des établissements d’enseignement les personnes plongées dans des croyances doctrinales nuisibles et dans l’immoralité.
Sixièmement : accorder toute l’attention nécessaire aux sciences et établir la distinction entre la philosophie occidentale et les sciences occidentales.
Au début, l’Ikhwan s’était contenté de transmettre ses projets éducatifs au gouvernement. Mais, par la suite, il s’efforça de les mettre en œuvre dans la mesure de ses moyens. À cette fin, il constitua un conseil et fonda des écoles primaires, secondaires et techniques distinctes pour les garçons et les filles. Des madrasas, des écoles de mémorisation du Coran ainsi que des écoles du soir pour les paysans et les ouvriers furent ouvertes afin d’éradiquer l’analphabétisme et de diffuser l’enseignement religieux parmi la population. Plusieurs centres éducatifs furent ouverts pour les élèves ayant réussi leurs examens, avec des cours de préparation sous la tutelle de l’université. Des antennes furent créées pour instruire les enfants de différents âges qui, en raison du travail, étaient privés d’études. Des écoles privées furent ouvertes pour l’instruction des garçons. Un établissement distinct fut prévu pour les filles sous le nom d’École des Mères des croyants. Des centres d’enseignement technique furent également fondés. En somme, l’Ikhwan mit en œuvre une campagne éducative fondée sur un vaste programme. Dans tout le pays, aucune branche de l’Ikhwan ne se trouvait sans établissement d’enseignement sous sa tutelle. L’engouement de la population pour ces établissements est attesté par l’existence d’un centre d’éducation des adultes où 173 ouvriers étudiaient simultanément. Il est assez difficile d’établir le bilan complet de ces établissements. Dans la seule ville du Caire, il y avait 31 établissements d’enseignement, dont 11 étaient des collèges.
Action sociale
L’Ikhwan participait aux œuvres d’action sociale au moyen de programmes diversifiés. Pour exécuter ces programmes, il créa un département distinct appelé « Action sociale ». L’Ikhwan avait commencé ce travail dès la première phase du mouvement. À l’époque du pacha al-Nuqrashi, lorsque l’Ikhwan fut déclaré illégal, il existait en Égypte cinq cents centres d’action sociale fondés par l’Ikhwan. En 1945, le ministère des Affaires sociales prit légalement ces centres sous sa tutelle. Ces centres aidaient les personnes dans le besoin en leur fournissant des biens et de l’argent. Ils subvenaient aux besoins des nécessiteux grâce aux fonds recueillis par la zakat, la sadaqa et la vente des peaux des animaux sacrifiés lors de l’Aïd al-Adha. Ils procuraient des revenus aux chômeurs et, parfois, les mettaient à leur compte en leur fournissant un capital suffisant. Les malades étaient soignés gratuitement. Des aliments étaient fournis aux pauvres à bas prix. Un enseignement était organisé dans les milieux ouvriers. Pour la réforme et le développement des populations rurales, l’Ikhwan constitua un comité spécial. Dans les zones rurales, les pauvres et les nécessiteux étaient aidés de diverses manières, et les querelles locales étaient réglées par l’intermédiaire des conseils de village.
Sous le règne de Nahas Pacha, après le rétablissement complet des Ikhwan, ceux-ci élaborèrent, dans le cadre de divers programmes, un vaste plan d’action d’intérêt public. Sa mise en œuvre commença au Caire par la fondation d’une mosquée, d’un centre médical, d’une bibliothèque et d’une salle de réunion. Dans le cadre de ce plan, des dispositions furent prises pour assurer l’entretien des mosquées laissées à l’abandon. Au Caire seulement, vingt-cinq mosquées étaient administrées sous la supervision des Ikhwan ; pour certaines d’entre elles, les Ikhwan assumaient eux-mêmes la totalité des dépenses, tandis que, dans d’autres, ils se chargeaient uniquement de la direction de la prière et de la fonction de prédicateur, entièrement à titre bénévole.
Pour le bien-être des paysans et des ouvriers, le centre des Ikhwan possédait un département distinct qui résolvait leurs divers problèmes. Un centre ouvrier fut ouvert, où les ouvriers recevaient une formation sur leurs droits et leurs devoirs ainsi qu’un enseignement relatif au droit du travail. Une équipe d’avocats spécialisés en droit du travail œuvrait dans ce département. De même, les Ikhwan apportèrent une contribution majeure dans le domaine agricole. Leur département agricole informait les paysans des nouvelles méthodes agricoles et leur enseignait les moyens de protéger les récoltes contre tous les dangers du ciel et de la terre. Les Ikhwan devaient accomplir toutes ces tâches précisément parce que l’État ne s’en préoccupait nullement. En outre, en lien avec la prédication religieuse, ce mouvement religieux exerçait une influence profonde et étendue qu’il n’aurait pas pu obtenir par les seuls discours et conférences.
Un conseil distinct œuvrait également au bien-être social. Ce département était composé de personnes expérimentées dans les affaires sociales et de professeurs. Ils mettaient en œuvre et supervisaient des projets de développement social. Dans leurs dernières années, les Ikhwan entreprirent de concrétiser le projet de construction d’une ville modèle dans cette région du Caire appelée l’Égypte ancienne. À cette fin, ils achetèrent un terrain et voulurent y établir un quartier propre pour les personnes des classes moyenne et défavorisée.
Dans le domaine économique
La contribution des Ikhwan dans le domaine économique était universelle. Afin de renforcer l’économie nationale, ils fondèrent diverses sociétés, dont les bénéfices étaient répartis selon le principe de la mudaraba, les ouvriers ayant eux aussi une part dans ces bénéfices.
1. Société islamique : Elle commença ses activités en 1939 avec un capital de quatre mille livres. Les membres des Ikhwan s’y intéressèrent vivement, et son capital, passé de quatre mille livres à un montant supérieur, atteignit vingt mille livres. Cette société mit en service plusieurs autobus publics. Elle fonda une usine de fabrication de réchauds à combustible liquide, dont la demande se développa non seulement en Égypte, mais aussi à l’étranger. Cette société fonda également une cimenterie.
2. Société arabe : Elle commença ses activités en 1947 avec un capital de six mille livres. Cette société importait des machines modernes de taille de pierre d’une valeur de plusieurs milliers de livres. Mais lorsque l’organisation fut déclarée illégale, ses avoirs restèrent sans héritier et la société subit une perte de plusieurs milliers de livres.
3. Société textile : En 1948, cette société inaugura, avec un capital de huit mille livres, une usine de fabrication de tissus. Soixante ouvriers y travaillaient. L’usine fabriquait du popeline, de la soie, du gabardine et d’autres tissus de qualité supérieure, qui étaient vendus à des prix raisonnables.
4. Société islamique de publications : Son activité débuta grâce à un investissement de soixante-dix mille livres.
5. Société de presse quotidienne : Son capital initial était de cinquante mille livres. Le 5 mai 1946, cette société lança un quotidien qui joua un rôle important dans la promotion de la guerre de libération ainsi que de la civilisation et de la culture islamiques.
6. Société de commerce et d’ingénierie : Elle commença ses activités avec un capital de quatorze mille livres. Cette société acquit une excellente réputation dans les domaines de l’ingénierie et de la construction de logements.
7. Société commerciale : Son siège se trouvait au Caire et elle possédait également des succursales dans différentes régions du pays. Cette société fonctionnait selon le principe fondamental de la coopération mutuelle. Elle fournissait à bas prix les articles d’usage courant.
En outre, dans le domaine médical, la contribution des Frères musulmans consistait notamment en dix-sept dispensaires de bienfaisance et un hôpital au seul Caire. Les patients étaient admis dans cet hôpital. Des centaines de milliers de personnes bénéficiaient gratuitement des soins dispensés dans ces établissements. Des médecins spécialistes de diverses maladies y assuraient leurs fonctions sans rémunération ou moyennant une faible indemnité.
Tel est le résumé de la contribution de ce grand mouvement religieux du monde islamique. Pendant de nombreuses années, le président égyptien Nasser consacra toutes ses forces à l’anéantir. En outre, l’impérialisme occidental et capitaliste ainsi qu’Israël considéraient ce mouvement comme un grand obstacle.
L’Égypte et les Frères musulmans
[Cet article fut rédigé en septembre 1966 à l’occasion du martyre de Sayyid Qutb (que Dieu lui fasse miséricorde). Le portrait de l’Égypte qui y est présenté se rapporte à cette époque.]
Le conflit entre Nasser et les Frères musulmans, qui se poursuit depuis 1945, a de nouveau atteint une phase extrêmement tragique. En 1954, six dirigeants éminents des Frères musulmans furent exécutés par pendaison. Et maintenant, trois autres ont été pendus, parmi lesquels figure la personnalité éminente Sayyid Qutb. Une longue liste d’accusations a été portée contre eux. Mais la plus grave et la plus terrifiante de ces accusations est qu’ils auraient voulu assassiner le président Nasser. En outre, ils auraient élaboré un plan visant à déclencher dans le pays une révolution sanglante au moyen des armes. Avant d’examiner les dessous de ces accusations et la réponse qui leur fut donnée par les Frères musulmans, il convient de rechercher les causes qui, en réalité, ont agi au plus profond de ce conflit.
Ces dernières années, les milieux réfléchis et patriotes d’Égypte n’étaient pas satisfaits de la manière dont le gouvernement égyptien conduisait sa politique étrangère, et ce mécontentement se transformait progressivement en colère extrême, en irritation et en une situation explosive. La nation égyptienne est fondamentalement attachée à l’islam et entretient des liens profondément enracinés avec l’histoire islamique. Depuis des siècles, les sciences et les connaissances islamiques y sont étudiées. Elle a toujours été en relation avec le monde islamique. Dans un passé récent, de nombreux réformateurs, savants et puissants groupes de prédication s’y sont succédé. À l’exception de certains milieux citadins, les habitants ordinaires, dont la majorité était composée de paysans ruraux, étaient profondément attachés à l’islam, et l’influence profonde du mode de vie et du comportement islamiques était manifeste dans leur vie sociale. Voici de quelle manière cette nation musulmane fut victime de la politique internationale :
La politique étrangère de l’Égypte ne considérait pas les problèmes et les crises du monde islamique comme les problèmes des musulmans ou de l’islam. Elle les jugeait plutôt à travers les lunettes déformantes de groupes dont la servilité constituait le titre de gloire, ou bien elle se conformait aux intérêts personnels et aux convenances des dirigeants égyptiens. Cette vision erronée a maintenu la politique étrangère de l’Égypte dans le manque de principes et l’opportunisme. D’un côté, le gouvernement égyptien considérait l’hostilité envers Israël comme son objectif suprême et ultime ; mais, de l’autre, il entretenait des liens étroits avec des pays qui non seulement soutenaient Israël, mais étaient également dévoués à son développement et à ses progrès. Il entretenait des relations amicales avec la Yougoslavie. Il était extrêmement proche de Haïlé Sélassié d’Abyssinie. Or cet homme était un persécuteur des musulmans et débarrassait le territoire africain des obstacles au profit d’Israël. Dans les régions d’Érythrée à majorité musulmane, il autorisa plusieurs sociétés israéliennes à y exercer des activités commerciales. Un jour, alors qu’il prononçait un discours devant le Congrès américain, il déclara :
Au cours des vingt prochaines années, je transformerai en chrétiens tous ces musulmans abyssins qui vivent dans mon empire.
Makarios était tellement apprécié du gouvernement égyptien qu’une aide militaire, allant jusqu’à la fourniture d’armes, lui fut accordée contre la Turquie. Dernièrement encore, une déclaration faite à Nicosie annonçait que, si la Turquie attaquait Chypre, les roquettes égyptiennes lui porteraient assistance en représailles. Makarios n’était pas une personnalité inconnue ni insignifiante. Il massacrait impitoyablement les Turcs chypriotes, ce qui revenait en réalité à servir l’impérialisme britannique derrière le paravent de l’Église orthodoxe. Lorsqu’il visita l’Égypte, Makarios, faisant l’éloge du président Nasser, déclara :
Il était notre ami très proche ; au cours de nos discussions, il n’a même pas évoqué la question de la Palestine.
L’usage inconsidéré de la force par le gouvernement égyptien et les dirigeants égyptiens a précipité la Syrie dans le gouffre d’un avenir définitivement sombre. L’amitié passionnée que la Syrie avait nouée avec l’Égypte exigeait que le grand sacrifice historique des Syriens soit honoré et que l’Égypte l’aide à résoudre la crise intérieure qui les avait poussés à chercher refuge sous son aile. Tout le monde savait que la Syrie s’était rattachée à l’Égypte, effrayée par les machinations des communistes. Mais, en raison du marché de pillage que les autorités égyptiennes avaient fait prospérer en Syrie, celle-ci se trouva dans la nécessité de se séparer de l’Égypte ; la situation en arriva à ce qu’elle soit éjectée du ciel pour rester accrochée à un palmier-dattier. Auparavant, l’Égypte avait rendu le Soudan impuissant. À peine le piège de l’unité de la vallée du Nil avait-il été préparé qu’il se déchira. Le comportement despotique du gouvernement égyptien envers Naguib transforma le peuple soudanais en un peuple qui haïssait l’Égypte. Et maintenant, au lieu de corriger ses erreurs passées, le gouvernement égyptien persiste dans le crime d’en commettre de plus nombreuses. Comme le gouvernement actuel du Soudan n’est pas favorable à une union avec l’Égypte, les dirigeants égyptiens excitèrent les communistes du Sud-Soudan contre le gouvernement soudanais afin de le discréditer et de le mettre en difficulté. Le gouvernement soudanais découvrit également l’origine des armes égyptiennes qui étaient entrées au Sud-Soudan depuis l’Égypte.
Examinons maintenant la question du Yémen. En réalité, la question yéménite n’est pas seulement devenue une cause de discrédit pour l’Égypte en raison de la politique illégale du gouvernement égyptien ; elle a même, selon les termes de la radio israélienne, marqué d’une tache honteuse le front de l’ensemble du monde islamique. Les soldats égyptiens ont été stationnés au Yémen pendant trois ans. Les violences et les persécutions qu’ils ont infligées aux tribus yéménites durant ces trois années mériteraient d’être exposées en détail séparément. Au cours de ces trois années, l’Égypte a dépensé un milliard de livres pour ses soldats, et dépense jusqu’à présent cinq cent mille livres par jour. Près de cent mille personnes ont péri dans la guerre, dont dix mille soldats égyptiens, les autres étant des habitants du Yémen. D’un côté, les revendications des nationalistes arabes ; de l’autre, ce massacre de leurs frères arabes : tout cela devint une source d’inquiétude pour chaque citoyen patriote. Les Égyptiens dont les enfants furent victimes de la mort dans les montagnes de Sanaa et de Taëz exprimèrent tout particulièrement leur profond mécontentement à l’égard de cette guerre. Le gouvernement égyptien menait une campagne affirmant que ceux qui étaient morts dans la guerre du Yémen étaient des martyrs de la liberté. Mais comment la conscience d’un musulman pourrait-elle accepter que des musulmans tranchent la gorge à d’autres musulmans tout en obtenant malgré cela le rang de martyrs ? Dans cette situation, l’ensemble du monde arabe, le peuple yéménite et la nation égyptienne furent plongés dans la perplexité. Même l’armée égyptienne elle-même en ressentit de l’irritation. Ainsi, Abd al-Latif al-Baghdadi et Kamal al-Din Hussein, amis proches du président Nasser, considérés comme ses bras droits, exprimèrent leur mécontentement à l’égard de cette guerre. En retour, ils furent réprimandés.
Les relations de l’Égypte avec la question palestinienne sont extrêmement étroites. Au fur et à mesure que cette question a franchi les différentes étapes de son évolution, elle s’est, au vu du contexte, éloignée de toutes les solutions possibles, et le peuple arabe est désormais contraint de se demander si le gouvernement égyptien a réellement l’intention de déployer des efforts sincères pour lui trouver une solution convenable, alors que l’influence d’Israël ne cesse de s’accroître. Premièrement, le gouvernement égyptien a établi des relations amicales avec des pays qui non seulement soutiennent Israël, mais qui pourraient aussi coopérer pour le contenir. À l’égard de ceux qui pouvaient collaborer à la lutte contre Israël, le gouvernement égyptien a adopté une politique inhumaine, allant même jusqu’à un conflit ouvert. Les défauts manifestes de la politique égyptienne concernant la question palestinienne étaient les suivants : en soutenant l’entrée illégale de la Force d’urgence des Nations unies à Gaza, elle a de fait ouvert cette région à la libre circulation d’Israël. Or c’est précisément de cette région que des volontaires arabes entraient clandestinement en Israël pour y mener des opérations de guérilla. La police des Nations unies n’autorise désormais plus les volontaires arabes à pénétrer dans cette région, tandis qu’Israël y met tranquillement en œuvre ses intérêts économiques. De même, en soutenant le contrôle des Nations unies en Cisjordanie, le gouvernement égyptien l’a en pratique remise entre les mains des Juifs. Avant l’instauration de ce contrôle, les Juifs n’auraient jamais osé s’aventurer dans cette région ; or ils y ont maintenant construit un immense port dans la zone d’Eilat, et leurs navires se rendent fièrement dans les pays africains. Toutes les restrictions qui empêchaient l’ouverture de ce golfe ont ainsi disparu ; c’est pourquoi Israël, qui en était profondément préoccupé et souffrait d’une grave récession économique, établit désormais sans entrave ses marchés commerciaux dans les pays d’Afrique, dont la plupart se laissent prendre dans ses filets de tromperie.
Ces changements se sont produits sous les yeux du gouvernement égyptien, en raison de ses propres erreurs. À cette vue, le cœur du peuple arabe s’embrase. Mais au lieu de prendre les mesures appropriées pour y remédier, le gouvernement égyptien proclame au contraire que l’unique solution à la question palestinienne consiste à unir les gouvernements socialistes et révolutionnaires des pays arabes. Autrement dit, les musulmans du monde devraient s’unir autour de ceux qui portent l’étendard du socialisme. Lors d’une session de l’Organisation de libération de la Palestine, le président Nasser déclara :
Je déclare clairement que nous ne disposons même pas de la force nécessaire pour nous défendre, bien que nous soyons en position d’attaquer. La question du détournement du cours du Jourdain devrait être reportée pour le moment.
Lors d’une allocution prononcée à Paris pendant sa visite en France, Abdel Hakim Amer déclara : « La République arabe unie ne nourrit ni l’intention ni le désir de faire la guerre à Israël. »
C’est au cours de cette même visite que le gouvernement égyptien reçut de la France des dizaines de milliers de dollars. Un officier de l’armée égyptienne, le brigadier Muhammad Fawz, le mentionne à la page 131 de son ouvrage intitulé Le sionisme et Israël.
Certains reconnaissent la guerre comme moyen de résoudre la question palestinienne. C’est une position totalement déraisonnable. Cette solution est contraire à l’accord des Nations unies signé par les pays arabes. Elle est même contraire à la politique de paix permanente dont l’Égypte porte l’étendard.
Cet ouvrage figurait au programme du Collège militaire d’entraînement du Caire. Est-il donc si difficile pour le peuple musulman d’Égypte de comprendre que le gouvernement égyptien peut dépenser un milliard de livres au Yémen et y déployer soixante mille soldats, mais qu’il ne dispose d’aucun moyen ni d’aucune ressource pour résoudre la question palestinienne ?
Dans le monde arabe, et plus largement dans le monde islamique, le sujet actuellement sur toutes les lèvres est l’unité islamique. Lors de sa précédente réunion, la conférence des dirigeants arabes adopta la résolution selon laquelle la question palestinienne ne devait pas être limitée aux seuls Arabes, mais devait être considérée comme la question de tous les musulmans, et qu’il fallait pour cela obtenir l’aide et la coopération des gouvernements musulmans. Le dirigeant du Golden Land proposa que les pays musulmans s’unissent sur certaines questions qui les concernent. À cette fin, une conférence des dirigeants musulmans devait être organisée. Le roi Fayçal d’Arabie saoudite soutint cette proposition et se mit effectivement à œuvrer en faveur de cet appel. La conscience exigeait alors que le gouvernement égyptien se porte au-devant de cet appel pour le soutenir, et même qu’il en rejoigne les premiers rangs. Mais, à l’inverse, ce fut précisément le gouvernement égyptien qui, le premier, s’y opposa. Il ne se montra disposé ni à participer lui-même à ce projet, ni à permettre aux pays placés sous son influence de s’y joindre. Au lieu de répondre à ce projet par des arguments, il descendit sur le terrain des insultes. La question se pose donc : si les gouvernements socialistes et révolutionnaires des pays arabes peuvent s’unir et ériger les idéaux de la révolution et du socialisme en fondement de leur unité, pourquoi serait-il interdit de s’unir sur les principes fondamentaux de l’islam ? En outre, dans ses critiques contre ses adversaires — si l’on place les dirigeants arabes dans cette catégorie —, le gouvernement égyptien employait un langage et des méthodes qui n’étaient conformes ni au caractère islamique ni aux usages arabes. Même la morale des démons ne saurait les tolérer : « Untel n’est pas de la famille des sayyid, mais de la famille du diable », « Untel est le fils d’un Juif », et ainsi de suite. Un gouvernement honorable et policé peut-il employer un tel langage dans sa propagande diffamatoire ? Le peuple égyptien n’est pas assez naïf pour ne pas être troublé en voyant le porte-parole de son propre pays s’exprimer de cette manière.
La situation intérieure de l’Égypte mérite également d’être mentionnée. Comme je l’ai indiqué dès le début, la majorité du peuple égyptien est constituée de paysans innocents et simples. Le lien des paysans avec l’islam est aussi solide que peut l’être la foi d’une vieille femme. Comme les musulmans des autres pays, ils n’ont qu’un seul désir : que l’islam se répande en Égypte, que l’enseignement islamique progresse, que la loi islamique jouisse de considération, et que leurs dirigeants suivent la charia islamique ainsi que la voie de leurs prédécesseurs. Mais la situation ne se contente pas de laisser insatisfaites les aspirations du peuple ; elle les piétine au contraire.
La Charte égyptienne, adoptée par les autorités constitutionnellement investies du pouvoir, proclamait clairement que le système socialiste serait instauré dans le pays. Le président Nasser expliquait ce système socialiste dans les termes du socialisme idéologique, tandis que la presse égyptienne l’interprétait comme du marxisme. Jusqu’au règne de Farouk, la Constitution comportait au moins cette phrase : « La religion de l’État sera l’islam. » Mais la Charte égyptienne était totalement débarrassée de ce conservatisme. Le système socialiste ne fut pas seulement proclamé en paroles : il fut effectivement instauré en Égypte. Le parti unique égyptien, le Parti socialiste arabe, prit lui-même en charge sa mise en œuvre. Le Parti social égyptien annonça la dissolution de sa propre existence et sa fusion avec le Parti socialiste arabe. Après l’infiltration du socialisme, la manière dont le gouvernement égyptien établit un contrôle généralisé sur les biens privés et les entreprises attisa, au sein de la population, la peur et le désir de vengeance. L’économie égyptienne parvint au bord de la ruine. Selon le récit même d’Al-Ahram, Le Caire devint une ville de mendiants. En réalité, ce socialisme ne profita ni aux paysans ni aux ouvriers, mais aux dirigeants du Parti socialiste arabe, dont la fraude et le pillage n’épargnèrent même pas les personnes honorables. Sur le plan moral, on constata que les grandes villes égyptiennes, Le Caire et Alexandrie, se transformèrent en repaires d’obscénité et de débauche. Le monde de la presse se remplit de communistes et d’athées. Ceux-ci ne cessaient d’encourager à leur gré le consumérisme et la déchéance morale. À leurs yeux, ceux qui accomplissaient régulièrement la prière, buvaient du café et s’abstenaient de fréquenter les théâtres et les cinémas étaient des conservateurs, des agents de l’impérialisme et des personnes dignes de la peine de mort.
Le plus grand danger qui s’abattit sur l’Égypte fut la résurrection de la civilisation pharaonique. La Charte égyptienne déclarait : « Nous tirerons le plan de notre développement de la civilisation de l’époque pharaonique. » Une statue de Ramsès (le pharaon d’Égypte) fut transférée de la zone des monuments naturels et architecturaux de Ramsès et installée au centre du Caire ; cette installation coûta cinq cent mille livres. Dans un discours, le président Nasser s’adressa au peuple en ces termes : « Ô descendants de Tahatamout et de Ramsès ! » De même, lors d’un autre discours, il déclara : « Deux mille ans plus tard, c’est aujourd’hui la première fois que les Égyptiens eux-mêmes ont l’occasion de gouverner l’État égyptien. » Autrement dit, à ses yeux, toute la période allant de l’époque de Omar — que Dieu l’agrée — jusqu’à celle des dirigeants musulmans non égyptiens qui lui avaient succédé était une époque d’impérialisme. Et, après l’époque pharaonique, l’Égypte aurait, pour la première fois, recouvré son indépendance du joug de l’impérialisme. Cette audace alla jusqu’à faire enterrer, aux fondations du temple et des statues d’Abou Simbel, deux exemplaires de la Charte égyptienne, de l’Évangile et du Noble Coran. Peut-on même attendre d’un musulman illettré qu’il reste silencieux devant le fait de placer le Coran sous une statue pharaonique et que son honneur religieux l’accepte ?
Tout cela se produisait alors que les libertés civiles avaient été supprimées, que la presse était sous le contrôle du gouvernement et que la liberté de la presse avait disparu. Le rédacteur en chef du célèbre journal égyptien Al-Misri, Aboul Fahat, vivait en exil. Le rédacteur en chef d’un autre journal réputé, Mustafa Amin, qui avait pourtant couvert le gouvernement égyptien d’éloges, était détenu en prison sous surveillance, puis accusé d’espionnage au profit de l’Amérique. Les journaux communistes affluaient sur le marché comme l’eau. Le rédacteur en chef d’Al-Ahram, Mohammed Hassanein Heikal, et le présentateur de Radio Le Caire, Asad Ahmad, exposaient régulièrement le socialisme au peuple. Un groupe parvint même à s’attacher certains oulémas d’Al-Azhar, qui démontrèrent que l’islam était socialiste. L’atmosphère égyptienne tremblait sous l’écho des louanges et des panégyriques du socialisme, comme si le ciel allait se fendre. Selon les journaux égyptiens, un complot visant à assassiner le président Nasser était fomenté chaque jour. On considérait qu’un groupe conservateur ou un autre en était activement responsable. En réalité, lorsque diverses usines, administrations et tribunaux furent nationalisés en Égypte — ou, pour parler franchement, placés sous le contrôle du Parti socialiste —, les revenus de production de ces établissements tombèrent à zéro et les dépenses augmentèrent presque du double par rapport à auparavant.
Voilà un aspect du tableau général. Mentionnons maintenant l’autre : la gorgée amère que le Parti socialiste arabe et le groupe dirigeant égyptien avaient voulu faire avaler au peuple ne put être avalée. Des millions de livres furent dépensés pour rendre les louanges et les mérites de la Charte acceptables au peuple égyptien. Mais le peuple refusa de l’accepter. Il y voyait, au-delà d’une tromperie, le voile subtil d’une constitution communiste. Toute la machine de l’État était mobilisée pour jouer un rôle actif dans la résurrection de la civilisation pharaonique. L’effigie du pharaon fut imprimée sur la livre égyptienne. Son portrait fut également reproduit sur les timbres. L’aigle, symbole de l’époque pharaonique, fut gravé sur la monnaie égyptienne. Les routes furent baptisées « route Ramsès », les parcs « jardins Ramsès » et les cinémas « cinémas Ramsès ». Les véhicules fabriqués en Égypte reçurent le nom de Ramsès. Mais le peuple musulman d’Égypte maudit mille fois cette civilisation et considère Pharaon comme doivent le faire les adeptes de Moïse — que la paix soit sur lui — et de Muhammad — que Dieu le bénisse et lui accorde la paix. De même, au Yémen, des efforts illimités furent déployés pour dissimuler les erreurs et les manquements continus du gouvernement. Le titre de martyr fut attribué aux soldats morts au Yémen pour leur soumission. On tenta de satisfaire leurs proches par divers moyens. Malgré cela, une partie de l’armée égyptienne et le peuple égyptien furent profondément irrités par cette flatterie.
En revanche, les propos de toute personne islamiste, qu’elle soit partisane ou opposante aux Frères musulmans, se faisaient entendre partout parmi la population. Les dirigeants et les membres des Frères musulmans menaient une vie de détenus dans les prisons depuis la fin de l’année 1954. Il leur était même impossible d’imaginer une quelconque activité politique. Pourtant, leurs intellectuels ont accompli, en prison comme à l’extérieur, tout ce qu’il leur était possible de faire pour préserver l’islam dans le pays sur les plans du savoir et de la pensée. Ils ont écrit sur divers sujets islamiques. Au cours des dix années précédentes, une abondante littérature avait été produite en Égypte sur le tafsîr, le hadith, le fiqh, l’histoire islamique et le système de vie islamique. Elle était si riche et si variée que les gens ne pouvaient s’empêcher d’encourager les auteurs et de féliciter les éditeurs. Aujourd’hui, outre les deux volumes du célèbre ouvrage du martyr Abd al-Qadir Awda sur le droit pénal islamique, nous trouvons six vastes ouvrages du célèbre chercheur et philosophe égyptien Fathi Vashdhi sur ce sujet. On trouve également une rare compilation sur le droit international islamique, rédigée par le juge de la Cour d’appel de Linter. Les œuvres de Muhammad Qutb, Abdallah al-Samman et Muhammad Husayn sur l’étude philosophique du système de vie islamique sont également disponibles. Une longue série d’ouvrages biographiques consacrés à des personnalités islamiques célèbres — jurisconsultes, exégètes, traditionnistes, dirigeants, linguistes et historiens de l’histoire islamique — est à notre disposition, publiée par les éditeurs égyptiens. En somme, des milliers d’ouvrages furent ainsi rédigés à cette époque par des savants et des érudits, qui s’efforcèrent de démontrer et de défendre la supériorité de l’islam sur les plans intellectuel et idéologique. Cette littérature conservatrice acquit une large audience parmi le peuple égyptien. Les bibliothèques d’Égypte en étaient remplies et l’on voyait la plupart des acheteurs les porter sous le bras.
Pour le Parti communiste égyptien, désormais désigné sous le nom de Parti socialiste arabe, cette situation était à en avoir le cœur broyé. Pour transformer la société socialiste égyptienne — autrement dit communiste — il était absolument nécessaire d’anéantir à la racine ces idées de nature conservatrice ainsi que les auteurs conservateurs. À notre connaissance, les dirigeants communistes préparèrent un long rapport qu’ils envoyèrent à Moscou, dans lequel il était clairement indiqué que, tant qu’il resterait en Égypte ne serait-ce qu’une seule personne appartenant au groupe conservateur, l’Égypte ne serait jamais acquise à leur cause.
On peut également se faire une idée de la situation politique de l’Égypte à partir du fait que, sous l’effet des dépenses inconsidérées des dirigeants égyptiens, les Syriens se révoltèrent en seulement trois ans et finirent par obtenir l’indépendance de la Syrie. Mais là où cette gestion déraisonnable s’était poursuivie pendant douze ans, on peut aisément imaginer jusqu’à quel point l’amertume et le mécontentement avaient atteint leur paroxysme. Le mécontentement ouvert du peuple égyptien à l’égard de ses dirigeants se manifesta lorsque Mustafa al-Nahhas Pacha mourut en 1964 : des millions de personnes assistèrent à ses funérailles, au cours desquelles des affrontements éclatèrent entre la police et la foule. Afin de réprimer ce mécontentement, une loi fut adoptée le 11 octobre 1965. Elle accordait au président le pouvoir d’arrêter n’importe qui pour des raisons politiques, sans engager de poursuites contre lui, et aucune possibilité de recours ne pouvait être exercée contre cette décision.
D’autre part, le problème yéménite avait atteint un tel degré que, même si le peuple égyptien, emporté par l’émotion, s’était arraché les cheveux, cela n’aurait pas suffi. Pendant trois ans, l’armée égyptienne ravagea le Yémen. Dix millions de livres furent dépensés. Dix mille jeunes Égyptiens — vingt-cinq mille selon une autre version — furent sacrifiés dans cette guerre. L’épine dorsale de l’économie égyptienne s’effondra. La dernière force dont le pays disposait encore pour affronter Israël fut également détruite, et les différentes parties yéménites, parmi lesquelles les partisans de Sallal et les soutiens de Badr, finiraient toutes par s’asseoir ensemble pour résoudre ce problème, que ce soit aujourd’hui ou demain, directement et ouvertement, ou par l’intermédiaire d’un tiers. En fin de compte, les conséquences de cette énorme erreur se traduisirent par une instabilité psychologique et de graves troubles au sein de l’armée égyptienne. Pour résoudre ces troubles, il fut également décidé d’instaurer dans le pays la peur, l’intimidation et la terreur. Et si une critique ou une opinion sévère apparaissait quelque part, elle serait étouffée avant le moment opportun.
Le rassemblement des communistes au Soudan fut extrêmement dangereux. Les communistes égyptiens déployèrent tous leurs efforts pour offrir refuge aux communistes soudanais. Les rebelles du Sud-Soudan furent incités à agir afin de provoquer le chaos à l’intérieur du Soudan et de détourner l’attention des musulmans des communistes. Mais les efforts unis de tous les islamistes et des membres des Frères musulmans au Soudan permirent de contenir les communistes dans le pays. Les communistes égyptiens et le Parti communiste russe décidèrent de se venger des Frères musulmans égyptiens. À leurs yeux, les Frères étaient tous les mêmes, qu’ils soient égyptiens, soudanais, jordaniens, syriens, irakiens ou saoudiens : leur prédication et leur organisation étaient également identiques.
C’est dans ce contexte et pour ces raisons que, lorsque le président Nasser se rendit à Moscou en août 1965, il déclara, dans un discours prononcé lors d’une conférence : « Les Frères avaient projeté de m’assassiner. Mais leur complot a été découvert. Dans le passé, je leur ai pardonné, mais je ne leur pardonnerai plus désormais. »
D’un côté, il révéla à Moscou ce projet d’assassinat ; de l’autre, des arrestations massives commencèrent en Égypte. En s’en prenant aux Frères musulmans, le président Nasser s’attira la satisfaction de plusieurs milieux et atteignit divers objectifs : il contenta les Russes ainsi que le Parti communiste égyptien, pro-russe. En satisfaisant les Russes, il obtint une augmentation de l’aide étrangère, tandis que le Parti communiste égyptien se débarrassa de la mauvaise réputation qui lui était attachée dans le pays en raison de la large diffusion des idées conservatrices à son sujet. Les États-Unis furent également satisfaits. Car, du point de vue américain, réprimer les islamistes était mille fois préférable et plus bénéfique que réprimer les communistes. Les Juifs furent eux aussi satisfaits, car les Frères musulmans soutenaient les musulmans rebelles d’Érythrée, et leur bienveillance à leur égard était devenue un problème pour les dirigeants de l’Éthiopie. Un instrument puissant de peur et de terreur apparut en Égypte. Ainsi, si jamais le diable venait à s’emparer de la tête de quelqu’un d’autre, celui-ci tirerait une leçon du sort des Frères musulmans et ne ferait pas du socialisme ni de la question yéménite un objet de critique.
Après la révélation de la prétendue conspiration, il est impossible de décrire jusqu’au bout la manière dont la police secrète égyptienne a arrêté sans pitié les membres des Frères musulmans, ni les traitements bestiaux qu’elle a infligés à leurs femmes sous prétexte de perquisitionner leurs maisons, une à une. Il existe même des cas où le mari et la femme ont été arrêtés, laissant leur enfant innocent seul dans la maison. Les parents insistaient pour que leur nourrisson soit lui aussi arrêté, afin qu’il puisse passer ses journées en prison au lieu de mourir de faim et de soif à la maison. Mais la police égyptienne rejetait leur demande, et personne n’était disposé à s’occuper de lui, car quiconque aurait manifesté cette intention serait lui-même devenu suspect. Ces rafles créèrent partout en Égypte une situation terrifiante. Comme l’influence des Frères musulmans était particulièrement forte parmi les paysans, cette population pauvre devint la principale cible des représailles de la police égyptienne. Deux incidents aggravèrent la situation jusqu’à la rendre extrêmement délicate : l’un eut lieu à Kardasa, l’autre à Miyat.
Kardasa est un village situé au bord de la mer. Quelques agents de la police secrète se rendirent dans ce village à la recherche de membres des Frères musulmans et, au cours de cette opération, firent irruption dans une maison. Lorsqu’ils apprirent qu’aucun membre des Frères musulmans ne s’y trouvait, ils arrêtèrent une femme de la maison et l’emmenèrent en la traînant brutalement. Dès que les paysans du village l’apprirent, ils abandonnèrent leur travail, accoururent au village et attaquèrent le poste de police. Des coups de bâton et des jets de pierres furent échangés des deux côtés. Un policier fut tué dans l’incident et les autres prirent la fuite. Le groupe victorieux de paysans regagna le village en scandant des slogans de mort. Mais lorsqu’ils apprirent que la police avait demandé l’aide de l’armée et que le village était encerclé par des canons, les paysans prirent eux aussi des mesures défensives autour de leurs habitations. Cependant, les tirs de l’armée détruisirent entièrement le village. D’innombrables personnes furent tuées, tandis que les survivants furent arrêtés et leurs maisons pillées. Le journal suisse El Libertet rapporta, dans son numéro du 10 décembre 1965, que les habitants de Kardasa avaient affronté à coups d’armes les troupes d’Abdel Nasser, qui avaient attaqué le village pour arrêter un membre des Frères musulmans.
L’autre incident eut lieu à Miyat, situé sur la côte de la mer de Rome, à cent trente miles à l’est du Caire. Une équipe de policiers entra dans ce village à la recherche de membres des Frères musulmans. La police voulut fouiller la barque d’un pêcheur. Mais celui-ci tergiversait, de peur que les policiers ne lui prennent tous les poissons qu’il avait pêchés. Une telle audace de la part de ce pêcheur portait atteinte au pouvoir et au prestige de la police. Celle-ci lui tira donc froidement dessus et le tua. Ses compagnons pêcheurs, témoins de cette scène de torture et de cruauté, se mirent à crier, tandis que les habitants des environs accouraient à leur aide. En un instant, des milliers de personnes se rassemblèrent. Émus par l’impuissance des pauvres pêcheurs, ils commencèrent à manifester contre la police de Miyat et contre le gouvernement, en scandant des slogans de mort contre le dirigeant égyptien. Dans leur excitation, ils piétinèrent les portraits du dirigeant syrien accrochés dans les magasins. L’administration locale contacta les autorités supérieures et demanda l’aide de l’armée pour réprimer la manifestation. Les forces égyptiennes arrivèrent alors et encerclèrent Miyat. Ce qui se produisit ensuite est inimaginable. Dans leurs numéros du 4 décembre 1965, les journaux du Caire présentèrent l’événement comme un affrontement entre un contrebandier et la police. Mais, selon une dépêche de la Joint Press News of America, au moins seize habitants du village furent tués et le maréchal Abdel Hakim Amer s’en réjouit d’une manière tout à fait naturelle. United Press of America rapporta que les morts furent enterrés sans être lavés ni enveloppés dans un linceul. En outre, les soldats emmenèrent des milliers de personnes prisonnières. Reuters et l’Agence France-Presse publièrent cet événement avec une grande importance.
Selon les dernières informations, plus de quarante mille membres des Frères musulmans avaient été arrêtés à la fin du mois de décembre 1965. Le Daily Telegraph de Londres écrivait, le 11 octobre 1965, que vingt mille personnes avaient déjà été arrêtées et que les rafles se poursuivaient encore dans tout le pays.
Parmi les personnes arrêtées figuraient près de vingt-huit femmes. En outre, les familles des détenus furent exilées dans les régions les plus reculées du pays. C’est pourquoi un journal juif de Londres, le Jewish Observer, annonça avec satisfaction, dans son numéro du 28 novembre 1965, cette « bonne nouvelle » : les informations de la semaine confirmaient que quatre mille cinq cents familles de membres des Frères musulmans arrêtés avaient été exilées dans des régions très éloignées et isolées.
Selon les autorités gouvernementales égyptiennes, les personnes arrêtées se répartissaient en deux groupes. Un petit nombre d’entre elles faisaient l’objet d’accusations portées par le gouvernement égyptien ; elles étaient moins de quatre cents. La majorité, en revanche, ne faisait l’objet d’aucune accusation.
Voici les principales personnalités arrêtées
1. Hassan Ismaïl al-Houdaïbi : Il avait environ soixante-quatorze ans. Avant d’établir des liens réguliers avec les Frères musulmans, il était conseiller juridique à la Cour suprême du Caire. Après le martyre de Hassan al-Banna en 1948, il fut élu murshid général des Frères musulmans (président central). Juriste de formation, il s’efforça largement, durant son mandat, de faire respecter par l’organisation les lois et les règlements. Toutefois, certains milieux des Frères musulmans le critiquèrent en raison de sa rigueur juridique et de son inflexibilité sur des questions mineures. Lorsque les Frères musulmans furent frappés pour la deuxième fois par la répression, en 1954, il fut lui aussi arrêté et condamné à mort. Sa peine fut ensuite commuée en raison de son âge. Il fut soumis à des tortures sans limites en prison. Son état physique devint si précaire que le gouvernement fut contraint de le libérer. Dès lors, il vécut sous surveillance à son domicile. Plus tard, il fut de nouveau arrêté, accusé de préparer un assassinat, et condamné à trois ans de travaux forcés.
2. Mamoun al-Hodeibi :Il était le fils de Hassan al-Hodeibi et lui aussi conseiller juridique à la Cour suprême du Caire. Il fut condamné à trois ans de prison.
3. Ismaïl al-Hodeibi :Il était un autre fils de Hassan al-Hodeibi. Il exerçait la profession d’avocat. Il fut condamné à un an d’emprisonnement avec travaux forcés.
4. Sayyid Qutb :Il avait environ soixante ans. Avant de rejoindre les Frères musulmans, il occupait le poste d’inspecteur des écoles au ministère égyptien de l’Éducation. En 1953, il devint membre des Frères musulmans. En 1954, il fut lui aussi arrêté et condamné à mort par le tribunal populaire (Mahkamat al-Chaab), mais cette peine fut commuée en raison de son âge. En août 1964, le gouvernement égyptien le libéra sur recommandation du défunt Abdel Salam Aref. Mais, un an plus tard, en août 1965, il fut de nouveau arrêté et exécuté par pendaison.
5. Muhammad Qutb :Il était le frère aîné de Sayyid Qutb. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages. Il n’avait aucun lien organisationnel avec les Frères musulmans. Ses ouvrages célèbres sont les suivants :
1. L’être humain entre le matérialisme et la perspective de l’islam,
2. L’islam pris dans les filets de l’égarement,
3. L’ignorance de la période préislamique au XXe siècle,
La grande popularité de ces ouvrages devint précisément la cause de son arrestation. Il fonda également sa propre maison d’édition, qui publiait ses ouvrages ainsi que ceux de Sayyid Qutb et d’autres auteurs islamiques. Au moment de son arrestation, le gouvernement saisit également sa maison d’édition. Muhammad Qutb fut soumis à des tortures inhumaines en prison, et sa sœur Amina Qutb subit elle aussi de telles tortures.
6. Le professeur Salih Abu Raqiq : il était le conseiller juridique central de la Ligue arabe.
7. Muhammad Farid Abd al-Khaleq : il était l’un des éminents universitaires d’Égypte.
8. Le professeur Munir Walla : sous le règne de Farouk, il était conseiller juridique au Conseil d’État.
Parmi les femmes arrêtées, les plus notables étaient les suivantes
1. Sayyida Zaynab al-Ghazali. Elle avait plus de soixante ans. Elle était la dirigeante de l’organisation féminine. Lorsqu’elle témoigna devant le tribunal, elle déclara : « Pourquoi était-il nécessaire de porter de fausses accusations contre moi ? Et si c’était ma vie que vous vouliez, la voici. » Elle fut condamnée à dix ans de travaux forcés.
2. L’épouse de Hasan al-Hudaybi, le chef des Frères musulmans.
3. Sayyida Khalida, la fille de Hasan al-Hudaybi.
4. L’épouse d’Ismail al-Hudaybi (la belle-fille de Hasan al-Hudaybi).
5. Sayyida Hamida Qutb. La sœur de Sayyid Qutb. Elle fut condamnée à trois ans de travaux forcés.
6. L’épouse du professeur Abdul Halim Oshaï.
Il est également nécessaire de mentionner le traitement infligé aux détenus dans les prisons et ce qui est arrivé à leurs familles. J’ai décrit plus haut que la plupart des familles des personnes arrêtées étaient envoyées dans des régions isolées, très éloignées, afin qu’elles ne puissent obtenir aucune aide ni entreprendre aucune démarche, et qu’elles soient également privées de la compassion de la population. Les familles des détenus n’étaient pas autorisées à rendre visite à leurs proches ni à échanger des lettres avec eux. La plupart des gens étaient arrêtés — autrement dit, enlevés — dans des circonstances telles que leurs familles ne savaient absolument rien de leur sort. Des milliers de familles se trouvaient ainsi sans personne pour subvenir à leurs besoins ou leur offrir un refuge.
En outre, sur la base d’une loi gouvernementale, les détenus qui étaient fonctionnaires étaient privés de leur salaire, de leurs indemnités et de leurs autres droits légaux. Ainsi, si l’un des détenus était l’employé de quelqu’un, celui-ci était également renvoyé de son emploi, son salaire était suspendu et aucun membre de sa proche famille ne recevait d’aide financière. Il était également ordonné aux simples citoyens de ne fournir aux proches des détenus aucune aide en espèces ou sous quelque autre forme que ce soit. Il fut annoncé que toute personne commettant cette infraction serait dûment punie. Tous les biens meubles et immeubles des détenus étaient confisqués. Le journal parisien Ravmyndi rapporta, dans son numéro 65 du 23 décembre, qu’en vertu de la loi promulguée par le gouvernement égyptien, celui-ci avait le droit de confisquer les biens des détenus politiques. Les familles qui vivaient dans des logements loués ou appartenant à l’État en étaient expulsées sur ordre de la police et abandonnées sans ressources à la belle étoile.
Puisque les intentions des conseillers communistes étaient à l’œuvre derrière ces arrestations, celles-ci ne se limitèrent pas aux Frères musulmans. En réalité, ces persécutions et ces mesures de répression poursuivaient deux objectifs : premièrement, éliminer les écrivains et les prédicateurs conservateurs ; deuxièmement, éradiquer la pensée et les points de vue conservateurs. Il est évident que, tant que le pays ne sera pas débarrassé de ces deux éléments, le communisme n’y prospérera pas.
Pour éliminer les écrivains et les prédicateurs conservateurs, la première attaque fut lancée contre les Frères musulmans. Ensuite, l’attention se porta sur les autres organisations religieuses d’Égypte. Chacune d’entre elles fut alors convaincue d’être impliquée d’une manière ou d’une autre dans le projet d’assassinat. L’Organisation de jeunesse de Muhammad, la Jam‘iyyat al-Shari‘a, la Jamaat al-Tabligh et Ansar al-Sunna al-Muhammadiyya étaient en profond désaccord avec les Frères musulmans et considéraient la politique comme interdite par principe. Pourtant, ces organisations furent persécutées, leurs partisans arrêtés, et on les accusa de laisser les membres des Frères musulmans exploiter les sentiments et l’ardeur religieuse de ces jeunes pour les attirer dans leur sphère d’influence. La majorité des habitants d’Assiout étaient chrétiens. Pour la minorité musulmane de cette ville, la Jam‘iyyat al-Shari‘a avait construit une mosquée et établi, à côté, un club destiné aux loisirs des jeunes. Cela, parce qu’il fréquentait un club administré par une organisation religieuse.
Afin de libérer le pays de la pensée conservatrice, les écoles coraniques furent scellées, et les livres dans lesquels on avait trouvé les germes de cette pensée furent saisis. Nous possédons une longue liste des livres déclarés illégaux en Égypte au cours des derniers mois. Elle comprend, outre les ouvrages d’auteurs appartenant aux Frères musulmans, ceux d’autres écrivains que le gouvernement avait pareillement désignés. Les imprimeries qui publiaient habituellement de la littérature islamique furent scellées. Au Qatar, je rencontrai Muhammad al-Madani, propriétaire de la célèbre imprimerie al-Madani du Caire. En me racontant lui-même la destruction de son imprimerie, il me dit que celle-ci n’avait été détruite que pour le crime d’avoir imprimé de la littérature islamique au lieu de littérature communiste. C’est pourquoi je dirai sans hésiter que ce conflit est en réalité un conflit entre l’islam et le communisme, entre croyants et athées. L’examiner uniquement comme le résultat de la folie de quelques individus et imaginer qu’il s’achèvera avec leur condamnation à mort ne constitue pas une juste compréhension de la situation.
Voici maintenant les accusations portées contre les Frères musulmans dans le communiqué officiel de la presse :
La première accusation était que l’Ikhwan avait établi une organisation secrète, dirigée par Sayyid Qutb. Cette organisation réunissait une aide financière et d’autres moyens pour les accusés. Elle dispensait un entraînement en vue de l’assassinat du président Nasser et de la destruction de trains spéciaux, et avait également obtenu la collaboration de quelques femmes pour cette formation.
En réalité, cette accusation n’avait rien de nouveau. Elle ne constituait pas non plus une accusation particulière contre le gouvernement égyptien ou l’Ikhwan al-Muslimun. À toutes les époques, tout détenteur du pouvoir a porté ce genre d’accusations contre ses adversaires ; les pays communistes et les États sous leur influence se sont particulièrement distingués dans l’art d’en forger de semblables. Peut-on soutenir cette accusation pour la seule raison qu’elle figure dans un communiqué officiel ? Toute personne douée de bon sens se demandera que, puisque des milliers de membres de l’Ikhwan ont été emprisonnés en 1954 et que leurs familles ont vécu dans une détresse et une indigence sans limites, puisque Sayyid Qutb lui-même n’a été libéré qu’au bout de dix ans et arrêté de nouveau avant même qu’une année ne se soit écoulée, et qu’il est resté sous étroite surveillance après sa libération, comment la conscience pourrait-elle admettre qu’il ait pu élaborer une conspiration d’une telle ampleur en si peu de temps ? Et comment aurait-il pu réunir la quantité considérable d’armes nécessaire pour renverser le gouvernement ? Avec une police capable d’organiser le transfert de personnes suspectes depuis Rome jusqu’au Caire, enfermées dans des caisses, quelqu’un pourrait-il seulement concevoir une conspiration de ce genre en présence d’une telle police ? Il est également significatif que l’acte d’accusation mentionne que les accusés auraient continué jusqu’en 1959 à élaborer des plans visant à renverser le gouvernement. Sayyid Qutb aurait-il donc supervisé ce plan depuis sa prison et demandé l’aide de sa propre sœur et d’une autre femme âgée de soixante ans, Zaynab al-Ghazali, pour répartir les directives destinées à sa mise en œuvre ? Quelle est alors la preuve de cette accusation ? Les campagnes de la radio et de la presse ne constituent en réalité aucune preuve, et c’est précisément Amnesty International, organisation indépendante connue dans le monde entier, qui a révélé le secret de la manière dont cette accusation avait été présentée devant ce type de tribunal.
Cependant, la chose importante que l’Ikhwan accomplit au cours des dernières années fut d’apporter une aide financière aux familles délaissées et démunies des milliers de personnes emprisonnées en 1954. Le gouvernement égyptien a prodigué sans compter ses ressources financières à sa police secrète, aux médias, au Parti socialiste arabe et à d’autres institutions de ce genre, mais il n’a jamais jugé nécessaire d’allouer un seul sou aux conditions de vie des familles des prisonniers. Pourtant, il était de son devoir d’accorder une aide financière minimale aux enfants innocents, aux épouses et aux mères âgées de ceux qui avaient été incarcérés pendant de longues périodes pour des raisons politiques. Le marxisme ne possède-t-il donc aucun principe fondamental permettant au moins de préserver ces familles de la famine ? Le marxisme n’autorise-t-il que le parti au pouvoir à se remplir les poches avec les ressources financières, sans que personne d’autre n’y ait droit ? Seuls les enfants non égyptiens de Lumumba pourront-ils bénéficier, grâce aux subventions du gouvernement égyptien, de toutes les possibilités d’éducation et d’instruction ? Mais les enfants pauvres et démunis d’Abd al-Qadir Awda n’y auront-ils aucun droit ? Pourtant, il existe une longue liste de proches vivant au domicile de milliers de prisonniers. Quelqu’un s’est-il demandé si leurs mères, leurs épouses, leurs filles et leurs nourrissons avaient de quoi manger deux fois par jour ?
Mais l’Égypte n’était pas totalement dépourvue de gens compatissants et généreux. Un groupe d’élèves et d’étudiants des écoles, des collèges et des universités se rendait de maison en maison chez les bienfaiteurs, recueillait des dons auprès d’eux et les remettait, selon les besoins, aux familles démunies de chaque prisonnier. Le gouvernement égyptien considéra également ce groupe comme une organisation secrète. Il n’échappait pas au regard de la police secrète égyptienne. Ses membres n’appartenaient pas non plus à l’Ikhwan : de nombreux jeunes accomplissaient cette tâche, animés uniquement par un sentiment humanitaire et convaincus qu’ils œuvraient au bien public. En outre, beaucoup d’honnêtes gens qui n’avaient pas le moindre lien avec l’Ikhwan leur apportaient une aide financière dans cette œuvre charitable, uniquement par crainte de Dieu et par compassion humaine. Aucun homme honorable n’imaginait que cela puisse être considéré comme une activité politique. Ils ne ressentirent donc ni le besoin de le dissimuler ni celui de créer une organisation secrète à cette fin. Ceux qui comprenaient l’humeur du gouvernement égyptien conseillèrent aussi à ces jeunes gens sincères de renoncer à cette activité, car ils savaient que cette œuvre d’intérêt public finirait un jour par leur être fatale. Mais ces conseils n’eurent aucun effet sur eux. Au contraire, ils continuèrent sans relâche à se consacrer à leur tâche. Finalement, leur intrépidité se révéla dangereuse pour eux. Tandis qu’ils poursuivaient leur activité, la police secrète égyptienne, de son côté, commença silencieusement à dresser leur liste. Un jour, ils furent eux-mêmes déclarés membres de l’organisation secrète de l’Ikhwan, et un grand nombre de ces hommes honnêtes, qui apportaient une aide financière aux familles affamées, furent arrêtés sous l’accusation de conspiration.
La deuxième accusation était qu’un arsenal avait été découvert chez l’Ikhwan. Avec ces armes, ses membres auraient projeté de renverser le gouvernement égyptien, d’assassiner des personnalités éminentes et de démolir de grands bâtiments. Mais les armes dont les photographies furent publiées dans les journaux n’étaient que de simples couteaux et des pointes. Si la police avait réellement découvert des armes, elle aurait certainement organisé une exposition à cette occasion et l’aurait diffusée à la télévision afin de convaincre le monde entier qu’ils avaient rassemblé le matériel nécessaire à une révolution armée. N’est-il pas étonnant que, pour montrer au monde les armes saisies tout en dissimulant les autres, les journaux n’aient publié que des couteaux et des pointes ? Le gouvernement égyptien serait-il un enfant ignorant pour laisser dans l’ombre l’arsenal qu’il avait découvert et présenter au monde, dans une exposition, ces objets ridicules ? Selon le récit d’un journaliste renommé qui se rendit en Égypte, le gouvernement invita un groupe de journalistes à venir au village de Karadasa visiter un arsenal. D’un côté, on organisa le transport du groupe de journalistes jusqu’à Karadasa ; de l’autre, on fit partir vers Karadasa un véhicule de l’armée chargé d’armes. Mais, par hasard, ce véhicule tomba en panne sur la route et ne put arriver à l’heure prévue. La police n’eut donc pas le temps de constituer un dépôt d’armes. Lorsque les journalistes exigèrent de voir l’arsenal, la police fut contrainte de leur présenter le véhicule de l’armée lui-même et leur déclara que l’arsenal désignait précisément ce véhicule. Bien que les journaux aient également publié des photographies d’autres armes en plus de ce véhicule militaire, aucun échantillon de ces armes ne fut présenté quelque part, pas plus qu’il ne fut montré au public. Après ces deux accusations fondamentales, le nombre des accusations se mit à augmenter de jour en jour ; les voici :
1. Sayyid Qutb, Muhammad Qutb, Amina Qutb et Hamida Qutb, frères et sœurs, sont les dirigeants d’une organisation secrète terroriste. Sous leur direction, un plan avait été élaboré qui, s’il n’avait pas été découvert, aurait provoqué une catastrophe en Égypte. Que des frères et sœurs issus d’une même famille aient élaboré un plan d’une telle ampleur, cela ne pourrait se produire que dans une famille d’imbéciles et de crétins ; mais cette famille ne pouvait être celle des dirigeants et des auteurs d’ouvrages consacrés à l’exégèse du Coran, à la justice sociale de l’islam, au matérialisme et à la conception islamique de l’être humain. Elle ne pouvait pas davantage être celle dont chacun des membres avait purgé une peine de dix ans de travaux forcés et dont une femme avait compté les jours pendant dix longues années, dans l’attente de son mari condamné à la prison à vie.
2. La découverte de la conspiration d’un homme nommé Hussein Tawfiq. Bien que le rapport de police l’ait considérée comme distincte de la conspiration des Frères musulmans, l’agence de presse et les journaux égyptiens la présentèrent comme une partie de la conspiration des Frères musulmans. Le rapport de police désignait Hussein Tawfiq comme un agent du gouvernement saoudien. Mais si l’on établissait un lien entre cette conspiration et l’Arabie saoudite, il y avait le risque de faire obstacle au règlement de la question yéménite. Or, à ce moment-là, le gouvernement égyptien souhaitait ardemment que cette question soit réglée pacifiquement. C’est pourquoi, au lieu de relier cette conspiration à l’Arabie saoudite, on la fit porter sur le dos des Frères musulmans. Car ils étaient de tels boucs émissaires qu’ils auraient forcément fini par être sacrifiés, tôt ou tard.
3. Quelques jours plus tard, on fit la preuve que l’organisation terroriste des Frères musulmans n’avait pas seulement projeté d’assassiner le président Nasser, mais aussi la « reine » de la chanson, Oum Kalthoum, le célèbre musicien Abdel Wahab, le célèbre acteur de cinéma Abdel Halim Hafez et la brillante vedette du monde du cinéma Fayza Shadia. Si la police divulguait ces noms, c’était précisément pour que, même si la population ne s’indignait pas en apprenant le projet d’assassinat de son président bien-aimé, la colère et la haine à l’égard de ses héros préférés ne manquent au moins pas de naître en elle. L’aspect le plus intéressant de cette affaire est que, lorsque les noms des principaux artistes de la musique et de la danse mentionnés ci-dessus seraient publiés dans les journaux, d’autres artistes de leur milieu protesteraient en demandant pourquoi ils n’étaient pas, eux aussi, comptés parmi les héros. En réponse à leur revendication, la police ferait alors apparaître d’autres documents, prouvant qu’en plus des personnes citées, un nombre encore plus important de gens figuraient sur la liste des Frères musulmans. Leurs noms seraient également publiés dans les journaux.
On dit que ceux qui sont condamnés à mort ou à une autre peine sévère ont volontairement reconnu leurs crimes. Mais, dans un régime dictatorial, le récit d’un aveu volontaire n’a besoin d’aucune preuve ni analyse particulière. Le monde entier connaît les récits de ceux qui avouaient des crimes à l’époque de Staline. La capacité de résistance de chaque être humain a ses limites. En infligeant à quelqu’un des sévices et des tortures qui dépassent ces limites, on peut lui faire avouer n’importe quel crime qu’il n’a pas commis. Mais que répondre au fait que, lorsque l’audience se tenait devant le tribunal auquel ces accusés étaient présentés, les débats étaient retransmis à la télévision ? Dès que les détenus commençaient à raconter leurs souffrances, la retransmission était aussitôt interrompue et le détenu était emmené dans une salle fermée. Les journalistes égyptiens et étrangers n’étaient pas autorisés à assister aux audiences. Lorsque le représentant d’Amnesty International voulut entrer dans le tribunal, cela lui fut également interdit. Ensuite, la seule partie des débats judiciaires publiée dans les journaux était celle qui émanait des médias officiels. Même si l’on admettait que les détenus des Frères musulmans avaient reconnu leurs crimes, cela ne nous étonnerait pas. Au vu du traitement qui leur était infligé en prison, il était possible à n’importe quel détenu d’approuver les accusations publiées dans les communiqués officiels et dans les journaux des pays arabes. Le bureau genevois de la Croix-Rouge l’a révélé. Le rapport du représentant d’Amnesty International l’a confirmé. Plus important encore, cette vérité se reflétait jusque dans la bouche des jeunes enfants des pays arabes.
Je ne décris ici que la situation dans la prison militaire égyptienne, où étaient détenues uniquement les personnes soumises à un interrogatoire. La description suivante du traitement infligé aux Frères musulmans y fut publiée dans les quotidiens Al-Mithaq al-Islami de Khartoum, au Soudan, numéros des 2 et 3 février 1966, Al-Ilm de Rabat, au Maroc, numéro de mars 1966, et Ukaz de Djeddah, en Arabie saoudite, numéro du 1er mai 1966. Voici le récit de détenus qui réussirent, d’une manière ou d’une autre, à faire parvenir à l’extérieur ce qui était arrivé à leurs compagnons ; ce récit parvint ensuite aux journaux du Soudan, du Maroc et de l’Arabie saoudite :
Un groupe d’environ trente Frères musulmans fut amené. Ils furent répartis en trois groupes. Les jambes de chacun furent attachées au bras d’un autre, puis ils furent étendus sur le dos sur le sol. Ensuite, dix grues furent amenées. Les deux bras du premier homme furent attachés à la grue numéro un. Les jambes du troisième homme furent attachées à la grue numéro deux ; de cette manière, les dix grues suspendirent les trente hommes dans le vide. Les grues étaient disposées en cinq rangées. Ils furent ainsi torturés de diverses manières. Leurs tortures dépassaient même celles de Staline. Voilà où s’achève le récit des tortures infligées aux Frères musulmans.
Aujourd’hui, le renouveau islamique a commencé partout, et le rôle des Frères musulmans y est prépondérant. Bien qu’ils n’aient pas réussi à établir la société qu’ils souhaitaient, leurs efforts n’ont pas été vains. Le sang des martyrs n’a jamais été versé en vain et ne le sera jamais. Un jour, une société islamique sera certainement établie sur le sang qu’ils ont versé, incha’Allah.
Ce n’est pas seulement en Égypte : le sang brûlant des peuples attachés au tawhid en Palestine, en Bosnie, au Cachemire, en Irak et en Afghanistan en témoigne.
Fin