Propos préliminaires
J’écris Iqamat-e-Dîn comme le deuxième volet de la série de réflexions publiée dans ma brochure, d’abord parue en 1978 sous le titre « Le mouvement islamique du Bangladesh », puis, à partir de la troisième édition de 1981, sous le titre « L’unité islamique et le mouvement islamique ». Dans le premier volet, il a été montré que, par la grâce d’Allah le Très-Haut, le service de l’islam est assuré de manière suffisante au Bangladesh sous diverses formes. Après une brève présentation des immenses services rendus à la religion de l’islam par les madrasas, les mosquées, les khanqahs, les prédications, le tabligh, la littérature islamique, etc., il a été démontré que chaque forme de service est extrêmement importante ; c’est la réunion de tous ces services qui accroît la dignité de l’islam, et considérer ces services comme complémentaires les uns des autres est un devoir pour tout musulman qui sert la religion.
Ceux qui considèrent comme précieux leur propre service religieux et n’apprécient pas celui des autres risquent de susciter la division et l’hostilité au sein de l’Oumma. Tous devraient avoir conscience que nous servons tous la même grande religion, chacun sous des formes et par des méthodes différentes. Tous devraient également garder sincèrement à l’esprit que chacun des services mentionnés ci-dessus est précieux et nécessaire dans son propre domaine. Si chacun reconnaît la valeur du service de tous les autres, l’unité et l’affection naîtront entre les forces islamiques du pays, et la dignité de la religion s’en trouvera davantage rehaussée.
Le service accompli par les madrasas et les maktabs fourqaniens ne peut être assuré par les grandes madrasas. Les oulémas formés dans les madrasas aliyas et qawmies ne pourraient l’être par la Jamaat-e-Tabligh. De même, il serait irréaliste d’attendre des madrasas la lumière de la religion que d’innombrables gens reçoivent grâce au tabligh. Les milieux instruits acquièrent la connaissance de l’islam par la littérature islamique. Mais les prédicateurs permettent également aux personnes illettrées d’acquérir la connaissance et l’enthousiasme pour l’islam. C’est parce qu’il y a des madrasas, des prédications et le tabligh que les mosquées sont florissantes. Si l’on prête attention à ces différents aspects, on considérera toute forme de service comme précieuse.
Dans le livre « L’unité islamique et le mouvement islamique », il a principalement été question du service de la religion, et l’accent a été particulièrement mis sur l’unité de ceux qui la servent. Une proposition concrète a également été présentée concernant la forme que pourrait prendre l’unité islamique. Toutefois, cette brochure ne développait pas la question de l’établissement de la religion. La responsabilité relative à l’établissement de la religion n’y était qu’évoquée. La nécessité d’un examen détaillé de cette question a donc rendu nécessaire l’écriture d’un autre livre. Celui-ci est ainsi le complément de l’ouvrage précédent, et j’espère que son propos apparaîtra plus clairement à ceux qui ont lu ce dernier.
Le livre Iqamat-e-Dîn traite d’un sujet qui est très peu étudié, même parmi ceux qui servent la religion. Pour présenter ce sujet simplement, j’ai donc tenté, à l’aide d’exemples tirés de différents services religieux, de démontrer qu’il existe une différence entre le service de la religion et son établissement. J’ai fait tout mon possible pour qu’aucune de mes paroles ne soit une cause de mécontentement pour ceux qui servent la religion d’Allah. S’il subsiste malgré tout une parole de ce genre, veuillez m’en informer afin que je la corrige dans une prochaine édition, si Allah le veut.
Objet de cet ouvrage
Explication du terme « dîn »
Premier sens : rétribution ou représailles
Deuxième sens : obéissance
Troisième sens : les règles ou la méthode de l’obéissance
Quatrième sens : le droit, l’État et l’organisation sociale
L’ampleur du dîn
La vie du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui) est le modèle concret du dîn islamique
‘« Iqāmat ad-dīn »’ : sens
La situation du dîn de vérité au Bangladesh
Lorsque la vérité est établie dans le dîn, que devient le faux ?
La responsabilité de l’établissement du dîn
Le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) a-t-il accompli des tâches allant au-delà de sa responsabilité ?
La méthode d’action éternelle du mouvement islamique
Le mouvement islamique et la méthode des cadres
Pourquoi le conflit entre la vérité et le faux est-il inévitable ?
Pourquoi ce conflit n’a-t-il pas lieu dans le cadre du service religieux ?
Pourquoi tous les oulémas honorables ne sont-ils pas actifs dans « l’établissement du dîn » ?
Le seul critère du Dîn est le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui)
Pourquoi les grands oulémas du sous-continent n’ont-ils pas mené de mouvement pour l’établissement du Dîn ?
L’importance de l’effort collectif organisé
Les caractéristiques de la Jamaat constituée dans le but d’établir le Dîn
Existe-t-il au Bangladesh une Jamaat de cette nature ?
La Jamaat-e-Islami et Mawlana Maududi (qu’Allah lui fasse miséricorde)
La fatwa contre la Jamaat
La fatwa contre Mawlana Maududi (qu’Allah lui fasse miséricorde)
Au service des honorables oulémas et mashayekh
Termes coraniques utilisés dans cet ouvrage
Voici une brève définition des termes dont le sens n’est pas connu de nombreux gens instruits modernes, ce qui risque de rendre le propos de cet ouvrage obscur :
1. Dîn-obéissance : code de vie transmis par l’intermédiaire du Messager afin d’obéir à Allah.
2. Iqâmat-établissement, instauration, mise en place.
3. Iqâmat ad-Dîn-mettre en œuvre ou établir la loi révélée par Allah.
4. Haq-vérité, rationnel, irréfutable.
5. Dîn al-Haqq-dîn véritable, c’est-à-dire le dîn dont la véracité est irréfutable et rationnelle.
6. Batil-faux, mensonger, réfutable, prescription irrationnelle, système de vie mensonger.
7. Dîn bâtile-religion fausse ou obéissance irrationnelle.
8. Khidmat-service, aide, travail.
9. Khidmat al-dîn-service de la religion islamique ou travail pour le progrès de la religion.
10. Khâdim al-dîn-serviteur et auxiliaire de l’islam.
11. Ilm-connaissance, connaissance envoyée par Allah au Prophète, qui se trouve dans le Coran et les hadiths.
12. Oulémas-savants, ceux qui possèdent des connaissances du Coran et des hadiths ; son singulier est alim.
13. Fitna-obstacle, épreuve, être retenu par le doute : tous les obstacles, épreuves et doutes qui apparaissent lorsqu’on suit le chemin d’Allah sont des fitna.
14. Wahy— indication, information, révélation, inspiration, etc. Le moyen de transmettre un message d’Allah aux hommes.
15. Hidayat— orientation, conduite sur le droit chemin.
16. Uswa— modèle, digne d’être imité et suivi.
17. Uswatun hasana— le plus beau modèle, le modèle par excellence.
18. Mi‘yar— critère, étalon.
19. Jama‘at— groupe, organisation.
20. Fatwa— décision, proclamation, expression d’un avis, diffusion d’une opinion.
بِسْمِ اللَّهِ الرَّحْمَٰنِ الرَّحِيمِ
‘Dîn’ : explication du terme
Pour discuter de l’établissement du dîn, il faut d’abord comprendre correctement le terme « dîn » à la lumière du Noble Coran. Le terme dîn possède plusieurs significations. Dans le Noble Coran, ce terme est employé dans différentes acceptions. Lorsqu’un mot possède plusieurs significations, elles ne sont pas toutes valables en chaque circonstance, et il n’est pas possible de retenir partout la même signification. C’est la phrase complète qui permet de comprendre dans quelle acception le mot a été employé en un lieu donné. Il est impossible de comprendre correctement le sens de ce terme en le séparant de la phrase dans laquelle il est employé.
Le Noble Coran établit clairement plusieurs significations du terme dîn :
Premièrement : rétribution, récompense, retour de peine, etc.
Deuxièmement : obéissance, ṭāʿa, ou fait de se conformer à un ordre.
Troisièmement : la règle de l’obéissance (niẓām al-ṭāʿa), ou le système de l’obéissance.
Quatrièmement : la loi, ou le système étatique régi par cette loi ; cela désigne également le système social.
Plusieurs versets du Noble Coran permettent de comprendre très clairement ces différentes significations du terme dîn.
Un : premier sens : la rétribution ou le châtiment
مَالِكِ يَوْمِ الدِّينِ (sourate Al-Fātiha) : « Le Maître du Jour de la rétribution. »
كَلَّا بَلْ تُكَذِّبُونَ بِالدِّينِ « Non ! Mais vous traitez la rétribution de mensonge. » — (sourate Al-Infitar)
Dans de tels versets, dîn signifie rétribution, récompense, châtiment, etc. Il s’agit ici de la rétribution qui sera accordée dans l’au-delà pour les œuvres des hommes.
Deux : deuxième sens : l’obéissance
أَفَغَيْرَ دِينِ اللَّهِ يَبْغُونَ وَلَهُ أَسْلَمَ مَن فِي السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ طَوْعًا وَكَرْهًا وَإِلَيْهِ يُرْجَعُونَ Cela signifie : « Cherchent-ils donc autre chose que la soumission à Allah ? Alors que tous ceux qui sont dans les cieux et sur la terre se soumettent à Lui, de gré ou de force. » — (sourate Âl ‘Imrân : 83)
Ici, le mot « dîn » est employé au sens de soumission ou d’obéissance. دان a pour sens اطاع ou « a obéi ». De là, دِينِ signifie اطاعة ou « obéissance ».
إِنَّا أَنزَلْنَا إِلَيْكَ الْكِتَابَ بِالْحَقِّ فَاعْبُدِ اللَّهَ مُخْلِصًا لَّهُ الدِّينَ
Sens : « Adore-Le en Lui vouant exclusivement ton obéissance. » — (sourate Az-Zumar : 2)
C’est-à-dire : adore Allah de telle manière qu’Il soit ton seul Maître et le seul à avoir le droit de recevoir ton obéissance.
وَقَاتِلُوهُمْ حَتَّىٰ لَا تَكُونَ فِتْنَةٌ وَيَكُونَ الدِّينُ لِلَّهِ ۖ
Sens : « Combattez-les jusqu’à ce que la fitna cesse et que l’obéissance ne soit vouée qu’à Allah. » — (sourate Al-Baqara : 193)
Ici, la fitna désigne les forces hostiles à l’islam qui font obstacle à l’obéissance envers Allah. En donnant l’ordre de mener le djihad, il est dit ici de réprimer les forces adverses de telle sorte que personne ne puisse empêcher quiconque d’obéir à Allah.
Ces trois versets ont été donnés à titre d’exemples. Le Coran contient de nombreux versets de cette nature. Ces trois versets, issus de trois catégories différentes, permettent de comprendre que l’obéissance est le sens principal du mot dîn.
Trois : troisième sens : les règles ou la méthode de l’obéissance
إِنَّ الدِّينَ عِندَ اللَّهِ الْإِسْلَامُ
Sens : « Certes, auprès d’Allah, l’islam est la seule règle de soumission (règle de vie). » (sourate Âl ‘Imrân : 19)
وَمَن يَبْتَغِ غَيْرَ الْإِسْلَامِ دِينًا فَلَن يُقْبَلَ مِنْهُ
Sens : « Quiconque recherche une autre règle de soumission que l’islam, elle ne sera pas acceptée de lui. » (sourate Âl ‘Imrân : 85)
C’est-à-dire qu’auprès d’Allah, la seule règle de soumission à Allah est l’islam.
شَرَعَ لَكُم مِّنَ الدِّينِ مَا وَصَّىٰ بِهِ نُوحًا وَالَّذِي أَوْحَيْنَا إِلَيْكَ وَمَا وَصَّيْنَا بِهِ إِبْرَاهِيمَ وَمُوسَىٰ وَعِيسَىٰ ۖ أَنْ أَقِيمُوا الدِّينَ وَلَا تَتَفَرَّقُوا فِيهِ
Sens : « Il vous a prescrit comme règle de soumission ce qu’Il avait enjoint à Noé (paix sur lui), ce que Nous t’avons révélé, et ce que Nous avons enjoint à Abraham (paix sur lui), à Moïse (paix sur lui) et à Jésus (paix sur lui) : établissez la religion et n’en faites pas un sujet de division. » (sourate Ach-Chûrâ : 13)
C’est-à-dire qu’Allah le Très-Haut a ordonné à tous les prophètes d’établir Sa règle de soumission.
هُوَ الَّذِي أَرْسَلَ رَسُولَهُ بِالْهُدَىٰ وَدِينِ الْحَقِّ لِيُظْهِرَهُ عَلَى الدِّينِ كُلِّهِ
Sens : « C’est Lui qui a envoyé Son Messager avec la guidance et le seul véritable système d’obéissance, afin qu’il le fasse prévaloir sur tous les autres systèmes d’obéissance. » (Sourate As-Saff : 9)
الْيَوْمَ أَكْمَلْتُ لَكُمْ دِينَكُمْ
Sens : « Aujourd’hui, J’ai parachevé pour vous votre loi (votre système de vie). » (Sourate Al-Maïda : 3)
C’est-à-dire : J’ai parachevé votre système de vie afin que vous puissiez observer exclusivement, dans votre vie, le système d’obéissance à Allah et n’ayez à emprunter aucun élément d’un autre système, dans quelque domaine que ce soit.
Quatre : quatrième sens, la loi, le système étatique et social
وَقَالَ فِرْعَوْنُ ذَرُونِي أَقْتُلْ مُوسَىٰ وَلْيَدْعُ رَبَّهُ ۖ إِنِّي أَخَافُ أَن يُبَدِّلَ دِينَكُمْ أَوْ أَن يُظْهِرَ فِي الْأَرْضِ الْفَسَادَ
Sens : « Pharaon dit : “Laissez-moi tuer Moïse. Qu’il invoque son Seigneur. Je crains qu’il ne change votre loi et votre système étatique, ou qu’il ne crée, à tout le moins, le désordre dans le pays.” » (Sourate Al-Mu’min : 26)
ۖ مَا كَانَ لِيَأْخُذَ أَخَاهُ فِي دِينِ الْمَلِكِ
Sens : « Selon la loi du roi, on ne peut pas arrêter quelqu’un d’autre. Autrement dit, c’est celui qui a volé qu’il faut arrêter. Selon la loi du pays, on ne peut pas arrêter quelqu’un d’autre à la place du coupable. » (Sourate Yusuf : 76)
وَلَا تَأْخُذْكُم بِهِمَا رَأْفَةٌ فِي دِينِ اللَّهِ إِن كُنتُمْ تُؤْمِنُونَ بِاللَّهِ وَالْيَوْمِ الْآخِرِ
Sens : « Si vous êtes croyants, que votre cœur ne s’attendrisse pas envers eux au sujet de la loi d’Allah (au moment d’appliquer la peine de la fornication). » (Sourate An-Nur : 2)
Parmi les différents sens du mot dîn que l’on trouve dans ces quelques versets, il semble que l’accent soit fondamentalement davantage mis sur l’obéissance. Dans un verset, le mot dîn est employé dans un sens verbal, ce qui rend encore plus clair le sens de l’obéissance :
قَاتِلُوا الَّذِينَ لَا يُؤْمِنُونَ بِاللَّهِ وَلَا بِالْيَوْمِ الْآخِرِ وَلَا يُحَرِّمُونَ مَا حَرَّمَ اللَّهُ وَرَسُولُهُ وَلَا يَدِينُونَ دِينَ الْحَقِّ
Sens : « Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui ne considèrent pas comme interdit ce qu’Allah a interdit et qui n’obéissent pas à la religion d’Allah. » (Sourate At-Tawbah : 29)
Dans le cadre de l’explication du mot dîn, il ressort clairement de ces quelques versets du Noble Coran que l’essence même de la règle et de la méthode qu’Allah a transmises par l’intermédiaire des prophètes afin que l’être humain mène une vie correcte dans ce monde est l’obéissance à Allah.
La portée du dîn
La voie de vie qu’est l’islam, envoyée comme prescription de l’obéissance à Allah, a été conçue pour tous les aspects et toutes les sphères de la vie humaine. C’est précisément afin que l’être humain puisse obéir correctement à Allah, et à Lui seul, dans les affaires individuelles, familiales, étatiques, sociales et internationales, qu’Allah Lui-même a établi le système de vie islamique. Personne en dehors d’Allah ne peut avoir la capacité d’élaborer un système de vie adapté à tous les pays, toutes les époques et toutes les nations.
La mission a été confiée au Messager (s.a.s.) précisément afin de présenter à l’humanité le véritable modèle de la manière dont ce système de vie établi par Allah peut être appliqué dans la vie réelle. Dans le Noble Coran, Allah Lui-même a déclaré que
لَّقَدْ كَانَ لَكُمْ فِي رَسُولِ اللَّهِ أُسْوَةٌ حَسَنَةٌ لِّمَن كَانَ يَرْجُو اللَّهَ وَالْيَوْمَ الْآخِرَ وَذَكَرَ اللَّهَ كَثِيرًا
Cela signifie : « Vous avez dans le Messager (s.a.s.) le plus bel exemple pour ceux d’entre vous qui espèrent la satisfaction d’Allah et le salut dans la vie dernière. » — (sourate Al-Ahzab : 21)
Autrement dit, le modèle de vie le plus excellent qu’un être humain puisse mener dans ce monde se trouve dans la vie du Messager (s.a.s.).
Le sens de la Kalima Tayyiba, par l’acceptation de laquelle on entre dans l’islam, exige précisément que l’obéissance à Allah s’étende à tous les domaines.
لآ اِلَهَ اِلّا اللّهُ مُحَمَّدٌ رَسُوُل اللّهِ« Il n’y a pas de divinité en dehors d’Allah, et Muhammad est le Messager d’Allah. » Ces paroles ne sont pas une formule magique dont la simple prononciation suffirait pour être considéré comme musulman auprès d’Allah. Si l’on ne comprend pas le sens de la Kalima et que l’on n’adhère pas à sa signification profonde, on ne peut satisfaire à la prétention de posséder la foi.
La Kalima Tayyiba proclame en réalité le principe fondamental de la vie humaine. Celui qui accepte cette Kalima adopte en fait deux principes essentiels, indispensables pour mener toute sa vie conformément aux prescriptions données par Allah.
« La ilaha illallah » proclame que nous n’obéirons à l’ordre de personne en dehors d’Allah — c’est-à-dire que nous n’accepterons la parole de personne allant à l’encontre de l’ordre d’Allah. C’est le premier principe, ou la première ligne directrice. Cette parole est clairement énoncée dans un hadith :
لاطاعة لمخلؤق فى معصية الخالق« Nul ne doit obéissance à une créature dans la désobéissance au Créateur. » Autrement dit, nous n’obéirons à l’ordre de personne en opposition à l’obéissance due à Allah : tel est le premier principe.
Dans la seconde partie de la kalima tayyiba, l’expression « Muhammad est le Messager d’Allah (s.) » proclame le deuxième principe. Son sens essentiel est le suivant : « Nous n’obéirons à l’ordre d’Allah que selon la voie (tarîqa) que le Messager a montrée comme modèle concret de l’obéissance à Allah. Nous ne prendrons de personne d’autre que le Messager d’Allah la manière d’obéir à Allah et de Lui vouer un culte. »
Ainsi, la kalima exprime la décision de vivre conformément à l’ordre d’Allah et à la voie du Messager (s.). La revendication de la kalima consiste à appliquer cette décision dans tous les domaines de la vie. Par cette kalima, on proclame la volonté de respecter toujours et en toute circonstance ce principe, en paroles et en actes, dans la pensée comme dans la réalité. Ceux qui acceptent la kalima en la comprenant ainsi sont les véritables musulmans. Même si, en raison de la faiblesse du nafs ou de la tromperie de Satan, un musulman manque à l’obéissance à l’ordre d’Allah ou au Messager, il doit reconnaître sincèrement que cette obéissance est son devoir et l’exigence de la kalima — s’il veut être considéré par Allah comme un croyant et un musulman. Si, après avoir accepté l’islam de cette manière, il commet un acte contraire à l’ordre d’Allah ou à la voie du Messager (s.), il doit nécessairement se repentir, espérer obtenir le pardon et prendre la résolution de ne plus commettre cette faute.
La vie du Messager d’Allah (s.) est le modèle concret de la religion de l’islam
L’ampleur de la religion de l’islam se comprend clairement à partir de la vie concrète du dernier Prophète (s.). Il accomplissait toutes ses tâches en tant que Messager d’Allah. Lorsqu’il dirigeait la prière à la mosquée, il était un Messager, tout comme il l’était lorsqu’il assumait toutes les responsabilités de la gouvernance de l’État de Médine. Il était également un Messager sur le champ de bataille. Autrement dit, tout ce qu’il a fait et tout ce qu’il a dit, il l’a fait et dit en tant que Messager. De même qu’il a assumé sa mission de Messager dans les affaires religieuses, il a tout accompli en tant que Messager dans le commerce, la politique, l’économie, la stratégie militaire et les autres domaines. Ainsi, toute la vie du Messager d’Allah (s.) est une vie islamique et relève de la religion d’Allah, c’est-à-dire de l’obéissance à Allah. En d’autres termes, la religion de l’islam est aussi vaste que la vie du Messager. Le devoir du musulman est de suivre pleinement le Messager en toute circonstance. Se contenter de le suivre dans les seules affaires religieuses ne suffit pas à construire une vie islamique.
Bien qu’ils se prétendent musulmans, ceux qui ne reconnaissent le Messager comme guide exemplaire que dans les affaires religieuses, mais prennent pour guides, en politique, en économie, dans le commerce et dans les autres domaines, des personnes dont les principes et le caractère sont opposés à ceux du Messager, agissent précisément à l’encontre de la kalima. De plus, ces personnes ne sont pas disposées à reconnaître Allah comme Maître dans tous les domaines de la vie, ni à accepter le Messager (s.) comme guide en toute chose.
Certaines personnes s’opposent à ce que l’on « fasse entrer l’islam dans l’arène politique ». Elles considèrent l’islam comme une religion réduite, à l’instar des autres religions, à quelques rites et cérémonies. Elles veulent imposer une « interdiction de type article 144 » à Allah et au Messager (s.), afin de ne pas avoir à leur obéir en dehors de la mosquée. En réalité, elles ne sont pas disposées à accepter l’islam lui-même, bien que certaines d’entre elles accomplissent quelques pratiques religieuses. Peut-être n’ont-elles aucune compréhension de l’ampleur de l’islam. De telles personnes sont dites « laïques ».
Il est très étonnant de voir qu’une certaine catégorie de personnes connues dans la société comme des croyants profondément attachés à la religion tiennent elles aussi un discours semblable à celui des laïcistes. Elles obéissent à l’islam par la prière, le jeûne, le pèlerinage, la zakat, les litanies et la récitation du Coran. Mais elles ne pensent même pas qu’il soit nécessaire de s’efforcer de suivre le Coran d’Allah et la Sunna du Messager (S.) dans des domaines tels que le droit et les tribunaux, le commerce, l’industrie et la gouvernance du pays. C’est parce qu’elles ne sont pas non plus conscientes de l’étendue de la religion. En ce sens, on peut également les qualifier de laïques, car elles aussi sont favorables à limiter l’islam au domaine religieux.
Ces personnes pieuses considèrent l’islam comme une religion dépourvue de politique. Si, à leurs yeux, le Messager (S.) était un modèle humain parfait, elles n’auraient certainement pas pu commettre une telle erreur. Il est impossible de rester en dehors de l’arène politique. Lors d’une élection, il faut nécessairement soutenir un camp, et, en outre, il n’est pas possible d’éviter de prendre position sur diverses questions nationales. Ceux qui, bien que religieux, n’œuvrent pas en faveur de l’islam dans l’arène politique risquent fort, lors des élections et sur les questions nationales, de tomber sous l’emprise de partis politiques irréligieux. Cela prouve qu’un groupe croit à une « politique laïque », tandis que l’autre croit à une « religion apolitique ». Du point de vue de la religion de l’islam apportée par le Messager (S.), les deux groupes sont dans l’erreur.
“L’Iqamat ad-Din” : son sens
اقامةLe terme possède plusieurs synonymes en arabe :
نصب –تاسيس- انشاه- رفع
رفعsignifie élever, redresser, mettre en avant.
انشاهsignifie créer, faire venir à l’existence, établir.
تاسيسsignifie instituer, établir une institution.
نصب signifie établir, comme on plante un poteau.
Le sens simple et compréhensible du mot « iqāmat » est : établir, mettre en vigueur, ériger, faire exister, instituer, etc.
Dans le Noble Coran, اقيموا الصلوة cette expression est employée à de nombreuses reprises. Elle signifie : « Établissez la prière. » اقامة الصلوة (Iqāmat as-salāt) signifie mettre la prière en vigueur. » Avant la prière obligatoire, le muezzin prononce l’iqāmat, c’est-à-dire le takbīr. Vers la fin, il est dit قد قد قامة الصلوة قد : la prière est dressée, ou la prière a commencé.
Apprendre les règles de la prière, connaître la prière ou faire un sermon sur la prière ne s’appelle pas l’iqāmat as-salāt. En réalité, l’iqāmat as-salāt signifie que la prière est effectivement mise en vigueur. Pour une personne, l’établissement de la prière signifie qu’elle accomplit régulièrement la prière à l’heure, en assemblée et selon les règles correctes. Dans un quartier, l’établissement de la prière signifie qu’elle est établie dans la mosquée du quartier, que les cinq prières quotidiennes y sont accomplies en assemblée et que la majorité des habitants du quartier y participent.
L’établissement du Bangladesh signifie qu’un État nommé Bangladesh est effectivement fondé en tant qu’État indépendant. L’établissement d’une usine signifie la mise en fonctionnement de l’usine. De même, l’établissement de la religion de l’islam dans un pays signifie que toutes les activités du gouvernement et du peuple sont menées conformément au Coran et aux hadiths.
« Iqāmat ad-dīn » est une expression dont le sens peut être rendu de diverses manières en bengali. « Établir la religion d’Allah » ou « établir la religion de l’islam » peut en être une traduction simple. Si l’on ajoute l’expression « établir » à l’une des expressions telles que État islamique, gouvernement islamique, société islamique ou système islamique, on exprime le sens même de l’expression « iqāmat ad-dīn ».
Pour comprendre correctement le sens de l’iqāmat ad-dīn, il faut un exemple concret. L’exemple de notre chère patrie, le Bangladesh, rendra la question plus facile à comprendre. Tout le monde est obligé de reconnaître qu’au Bangladesh, la loi coranique et l’exemple du Messager ne sont pas établis. Ce pays n’est pas un État islamique. Son gouvernement n’est pas islamique non plus. Le commerce du pays, les banques et les assurances, les tribunaux et le droit pénal, l’éducation et la culture, la politique et l’économie, les politiques intérieure et extérieure, rien de tout cela n’est régi par les prescriptions islamiques. Pourtant, tout cela fonctionne. Il est donc naturel de se demander selon quel idéal, quelle politique ou quelles prescriptions fonctionnent l’État, le gouvernement et tout le reste du pays.
Dans la terminologie coranique, la législation islamique est appelée (دين الحق) . Cela signifie que l’obéissance à Allah est l’« unique voie véritable ». Une société ne peut fonctionner si ses membres ne s’obéissent pas les uns aux autres. L’islam affirme que أَلَا لَهُ الْخَلْقُ وَالْأَمْرُ : « Sachez qu’Allah a créé et que le droit de commander Lui appartient. » — (sourate Al-Aʿrāf : 54) Cela signifie que le devoir de tous est d’obéir exclusivement à Allah. La paix et l’ordre dans la société humaine dépendent exclusivement de l’obéissance complète à un seul Maître.
Nul autre qu’Allah ne peut être totalement désintéressé. Nul autre n’est non plus infaillible. Lui seul peut donner, pour le bien de tous, une loi vraie et juste. C’est pourquoi la loi qu’Il a révélée, le dîn de l’islam, est l’unique vérité (الحق). Tout ce qui s’oppose au dîn al-haqq est mensonge, erreur et nuisance. Toutes les formes d’obéissance opposées à l’obéissance à Allah sont le « dîn al-bâtil », c’est-à-dire une fausse obéissance. Le terme opposé à haqq est bâtil.
Selon l’explication donnée ci-dessus, le système social et politique en vigueur au Bangladesh relève du dîn al-bâtil. Là où le dîn al-haqq n’est pas établi, tout ce qui est en vigueur est nécessairement bâtil. Ainsi, le système social capitaliste, l’État et le gouvernement laïques, les systèmes socialiste et communiste, etc., relèvent tous du « dîn al-bâtil ».
Allah dit :
ادْخُلُوا فِي السِّلْمِ كَافَّةً وَلَا تَتَّبِعُوا خُطُوَاتِ الشَّيْطَانِ ۚ
Sens : « Entrez pleinement dans l’islam et ne suivez pas les traces de Satan. » — (sourate al-Baqara : 208)
Allah veut dire que, si vous acceptez l’islam, vous devez l’accepter dans sa totalité. Le fait que vous acceptiez l’islam ne m’apporte aucun avantage. Si, selon vos convenances, vous acceptez une partie de l’islam et en rejetez une autre, vous n’avez pas accepté l’islam. Si vous voulez m’obéir, reconnaissez-moi comme votre Maître dans tous les domaines. Partout où vous abandonnerez l’islam, vous deviendrez des disciples de Satan.
C’est pourquoi, si une personne suit l’islam dans le domaine religieux, mais est laïque sur le terrain politique et socialiste ou capitaliste dans le domaine économique, il faudra comprendre qu’elle n’a pas accepté l’islam dans sa totalité. Bien que la Constitution du Bangladesh mentionne la basmala et la confiance en Allah, le Bangladesh n’est pas un État islamique. Car le « dîn al-haqq » n’est pas en vigueur dans ce pays. Ce qui y est en vigueur relève, selon le simple raisonnement, du dîn al-bâtil ; ce système bâtil existe depuis l’époque de la domination britannique. Le dîn al-bâtil y est victorieux depuis deux cents ans.
La situation du dîn al-haqq au Bangladesh
Là où le dîn al-bâtil est établi ou victorieux, quelle peut naturellement être la situation du dîn al-haqq ? Là, le dîn al-haqq est soumis au dîn al-bâtil. Autrement dit, au Bangladesh, le dîn al-haqq n’a survécu que dans la mesure permise par le dîn al-bâtil. Seule la partie du dîn al-haqq qui ne suscite aucune objection de la part du dîn al-bâtil est en vigueur. En d’autres termes, l’islam ne subsiste dans ce pays que dans la mesure où le bâtil ne lui fait pas obstacle.
Un système social et étatique fondé sur le bâtil ne peut jamais accepter de tolérer l’islam dans son intégralité. Les dirigeants de la société du bâtil ne tolèrent de l’islam que la partie qui ne porte aucun préjudice au dîn al-bâtil. Si le bâtil se sentait menacé par les services rendus à l’islam au Bangladesh, il ne les tolérerait pas. Si les mosquées, les madrasas, les khanqahs, les prêches et le tabligh ne faisaient courir aucun risque de renversement à la société du bâtil, c’est précisément pour cette raison que ces activités islamiques ne sont pas entravées. Autrement dit, elles subsistent uniquement parce que le bâtil n’y voit pas d’objection. Il n’y a entre elles et le bâtil ni affrontement ni conflit.
La situation de la religion islamique au Bangladesh apparaîtra clairement à la lumière d’une brève discussion. L’islam est l’unique système de vie complet. Si l’on compare l’islam à un immense édifice, la kalima, la prière, le jeûne, le hajj et la zakat n’en sont que les fondations. Le Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) a précisément dit :بنئ السلام على خمسCela signifie que les fondements du système de vie islamique sont seulement constitués par ces cinq éléments, notamment la kalima et la prière. Ces fondations ne constituent pas à elles seules tout l’islam. Même parmi les oulémas, tous n’ont pas aujourd’hui une conception exacte du grand édifice de l’islam. Au Bangladesh, l’édifice entier de l’islam n’existe tout simplement pas. Examinons seulement l’état de ses fondations, afin de voir combien est affligeante la situation du dîn al-haqq au Bangladesh :
Beaucoup de musulmans réputés pieux ne savent même pas que la kalima tayyiba constitue le principe directeur de toute la pensée et de toute l’action au cours de la vie, ni qu’accepter la kalima signifie promettre d’obéir à Allah et à Son Messager durant toute sa vie. Nulle part, dans les écoles, les collèges ou les universités, on n’enseigne cette signification étendue de la kalima. Si la société instruite n’en connaît pas le sens, à qui la faute ? Le gouvernement du pays et le système éducatif n’en sont-ils pas responsables ?
La première leçon correcte de la religion islamique est précisément la kalima tayyiba. Si rien n’est prévu pour apprendre le principe selon lequel il faut mener toute sa vie, comment les gens pourraient-ils mettre l’islam en pratique dans leur vie ?
Ensuite, la prière constitue la deuxième fondation. Allah le Très-Haut a prescrit aux musulmans les cinq prières quotidiennes en assemblée. Fard signifie devoir absolument obligatoire ou responsabilité indispensable. Allah a accordé à la prière le statut de fard. Mais quelle est la place de la prière dans notre société ? De manière générale, dans ce pays, la prière est considérée comme mubah. Autrement dit, la pratiquer ne cause aucun tort, et ne pas la pratiquer n’est pas non plus considéré comme une faute. Dans certains cas, prier est considéré comme makruh ou répréhensible. Un garçon de service va prier en assemblée, et l’officier qui ne prie pas s’en irrite. Dans certains endroits, prier est haram ou interdit. Pendant les heures de service, on est contraint de laisser passer l’heure de la prière. Sous l’autorité du dîn al-bâtil, il est naturel que l’ordre donné par Allah au sujet de la prière soit ainsi traité. Si le dîn al-haqq était établi dans ce pays, la prière serait honorée en tant que fard. Des dispositions seraient prises partout afin que chacun puisse accomplir correctement la prière. Les dirigeants l’accompliraient eux-mêmes correctement, et l’enseignement de la prière — vivre selon les principes de la kalima — serait visible concrètement dans la vie de ceux qui prient.
Quelle est la situation du jeûne dans la société ? Cette fondation de l’islam se trouve elle aussi dans la même situation mubah que la prière, alors qu’Allah le Très-Haut a prescrit le jeûne du mois de Ramadan comme une obligation. Si le dîn al-haqq était établi, un environnement social serait créé tel qu’aucun musulman ne pourrait se livrer à l’hypocrisie consistant à suspendre un rideau à la porte d’un hôtel pour manger pendant la journée.
Le but du jeûne étant le perfectionnement moral, la morale n’a actuellement aucune valeur dans la société. Il semble que la tâche essentielle des dirigeants et des responsables du pays soit de fournir toutes les possibilités et toutes les facilités permettant de se soumettre aux passions. L’un des principaux objectifs du jeûne est de réprimer les passions et de renforcer la puissance de la conscience. L’être humain a été créé avec la capacité de discerner le bien du mal. Le jeûne est donc nécessaire pour former l’être humain à devenir conscient et doué de discernement. Mais, aux yeux du dîn al-bâtil, le bonheur matériel et le culte des passions sont primordiaux. Ainsi, on se livre à quelques mises en scène destinées à sauver les apparences sous prétexte de « préserver la sainteté du Ramadan ».
Examinons maintenant la situation du hajj. Allah a ordonné à ceux qui doivent accomplir le hajj de se rendre à la Noble Mecque pour l’accomplir. Mais cet ordre d’Allah est soumis au dîn al-bāṭil. Si le faux n’en donne pas l’autorisation, il n’est pas possible de se rendre au hajj. Si le dîn al-ḥaqq était établi dans le pays, le gouvernement exhorterait officiellement ceux qui en ont les moyens à partir accomplir le hajj.
La situation de la zakat est encore plus lamentable. En réalité, dans l’islam, le système de la zakat constitue une disposition de sécurité sociale (social security). Pour ceux dont les revenus sont inférieurs aux besoins, ainsi que pour ceux qui, pour une raison ou une autre, sont tombés dans la pauvreté et l’endettement, le devoir du gouvernement islamique est de recueillir l’argent de la zakat auprès de ceux qui sont tenus de la payer et de le remettre à ceux qui y ont droit. La zakat n’est pas comme les autres impôts. Il n’est permis de dépenser l’argent de la zakat pour aucune tâche gouvernementale quelconque. Le gouvernement n’a aucun droit de dépenser l’argent de la zakat en dehors des huit catégories de dépenses mentionnées dans le Coran. Si le système de la zakat était correctement appliqué, la mendicité et le chômage ne pourraient subsister dans la société.
Mais, parce que le dîn al-ḥaqq n’est pas appliqué, même ce système sublime qu’est la zakat a fini par être considéré comme une honte pour l’islam. Dans le système social actuel du faux, la manière dont la zakat est appliquée donne l’impression qu’elle est une aumône accordée par la compassion des riches aux pauvres. En réalité, dans l’islam, la zakat est un devoir prescrit par Allah aux riches et un droit attribué par Allah aux pauvres. Si le gouvernement islamique recueillait la zakat et en organisait la distribution conformément aux règles, les bénéficiaires pourraient la recevoir dans le plus grand respect. Aujourd’hui, ceux qui reçoivent la zakat la reçoivent de manière humiliante, comme une faveur de la part des donateurs.
La situation désastreuse des cinq fondements de l’islam suffit ici à faire comprendre quelle considération est accordée à l’ensemble du système de vie islamique. Quelle que soit la haute position du dîn al-ḥaqq dans le cœur de tous ceux qui croient à l’idéal islamique, seuls ceux qui sont attachés à l’islam peuvent comprendre qu’en réalité, dans ce pays, seul le nom de l’islam survit sous l’autorité du dîn al-bāṭil.
La part d’islam qui subsiste est due en grande partie aux madrasas religieuses. Si ces madrasas n’existaient pas, aucune étude du Coran et des hadiths ne subsisterait. Sans l’aide de la population musulmane, l’existence même de ces madrasas aurait été impossible. Que cette petite part survive sous l’autorité du faux est déjà une grande chance.
Que devient le faux lorsque le dîn al-ḥaqq est établi ??
De même que, là où le dîn al-bāṭil est établi, le dîn al-ḥaqq est contraint de demeurer sous l’autorité du faux, lorsque le dîn al-ḥaqq est établi, c’est le faux qui doit se soumettre à l’autorité de la Vérité. Allah n’a pas ordonné d’anéantir le faux. Il a ordonné de faire triompher la Vérité. Lorsque la Vérité triomphera, le faux ne bénéficiera du droit et de la possibilité de subsister que dans la mesure où cela ne sera pas nuisible à la Vérité. De même qu’aujourd’hui le dîn al-ḥaqq ne subsiste que dans la mesure où le faux ne s’y oppose pas, ou dans la mesure où son existence ne cause aucun tort au dîn al-bāṭil.
Lorsque le dîn al-ḥaqq sera établi, les religions du faux ne seront pas anéanties. Ceux qui souhaitent pratiquer une autre religion ne devront pas en être empêchés. Il faudra protéger les temples, les églises, etc. Car le Coran interdit toute contrainte en matière de religion. La religion relève du cœur. Si l’on contraint quelqu’un à embrasser l’islam, la révolte subsistera dans son cœur. On ne peut pas contraindre le cœur. C’est pourquoi il est nécessaire de préserver la liberté religieuse dans l’État islamique.
Mais si les chrétiens ou les juifs demandent l’autorisation de pratiquer le commerce de l’usure dans l’État islamique, ou s’ils veulent instaurer ouvertement l’obscénité et la nudité au nom de la culture, l’État islamique ne le leur permettra pas. Puisque cela nuirait au système économique et à l’environnement moral de l’islam, il ne serait pas possible de le tolérer.
La dignité d’être une entité morale élevée que le Très-Haut veut conférer à l’être humain n’est possible que sous l’autorité du Dîn de vérité. Au lieu de contrôler les tendances bestiales présentes en l’homme, des philosophies matérialistes extravagantes ont été créées par le Dîn du faux afin de les encourager davantage. Ainsi, l’être humain révèle un caractère plus vil et plus abject que celui des animaux.
Lorsque le Dîn de vérité sera victorieux, il sera possible de mettre en pratique les prescriptions données par le Très-Haut afin d’élever l’être humain à la véritable dignité de l’homme. Le Prophète de l’univers avait, à cette époque, réussi, par le Dîn de vérité, à transformer la société humaine la plus barbare et la plus vile du monde en la société la plus éminente et la plus civilisée de l’histoire.
La responsabilité d’établir le Dîn
À qui incombe la responsabilité d’établir le Dîn ? C’est précisément avec cette responsabilité que le Très-Haut a envoyé le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui). Ainsi, trois sourates du Noble Coran l’annoncent clairement en ces termes :
هُوَ الَّذِي أَرْسَلَ رَسُولَهُ بِالْهُدَىٰ وَدِينِ الْحَقِّ لِيُظْهِرَهُ عَلَى الدِّينِ كُلِّهِ
« C’est Lui qui a envoyé Son Messager avec la guidée et la seule religion de vérité afin de la faire triompher sur toutes les autres religions. » (sourate At-Tawba : 33, sourate Al-Fath : 28, sourate As-Saff : 9)
Mais cette responsabilité incombait-elle uniquement au Messager ! Ceux qui avaient cru au Messager pensaient-ils que l’accomplissement de la prière, du jeûne et de quelques autres obligations religieuses suffisait à assurer leur salut ? Le Coran et les hadiths témoignent que tout croyant devait participer pleinement, de sa personne et de ses biens, à l’accomplissement de la « responsabilité d’établir le Dîn » du Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui). Le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui) partit pour la bataille d’Uhud avec mille hommes qui priaient en assemblée dans la mosquée de Médine sous sa direction. Après avoir parcouru une certaine distance, trois cents hommes, sous la direction d’Abdullah ibn Ubayy, rebroussèrent chemin sans participer à la bataille. Le Très-Haut les déclara hypocrites. Lors de la bataille de Tabouk, trois Compagnons ne partirent pas à temps ; bien qu’ils eussent ensuite l’intention de partir, le Messager ordonna qu’ils soient déclarés exclus de la communauté musulmane. Il fut même ordonné à leurs épouses et à leurs enfants de cesser de leur parler. Après s’être repentis pendant cinquante longues journées dans cette situation, le Très-Haut leur pardonna.
Il est donc incontestablement prouvé que participer pleinement à l’accomplissement de la mission du Messager constitue une exigence indispensable de la foi. Il apparaît ainsi que la responsabilité d’établir la religion incombe à chaque musulman. Si l’on ne participe pas à cette noble mission du Messager, à quoi bon avoir embrassé la foi ? Le Coran fait dire au Messager :
فَاتَّقُوا اللَّهَ وَأَطِيعُونِ
Sens : « Craignez-Moi et obéissez-Moi. » (sourate Ash-Shu‘arâ’: 150)
Autrement dit, il n’est possible d’obéir à Allah qu’en obéissant pleinement au Messager.
Tous les commandements prescrits par Allah ne peuvent être appliqués concrètement dans la société humaine que lorsque la religion de vérité est établie. Aucun devoir religieux ne reçoit le statut qui lui revient sous la domination de la religion de la fausseté. Aucun interdit ne peut être extirpé de la société sans l’établissement de la religion. Ainsi, tous les devoirs religieux que le Messager d’Allah (s) a pu établir n’ont pu l’être que grâce à l’établissement de la religion. S’il n’avait pas pu établir la religion, il n’aurait pu appliquer aucun devoir religieux dans la société. Par conséquent, la responsabilité d’établir la religion est le plus important de tous les devoirs religieux. En négligeant cette responsabilité, il est impossible d’établir correctement dans la société quelque devoir que ce soit, comme la prière, le jeûne, le pèlerinage ou la zakat. De même, on ne peut extirper de la société la corruption et l’injustice sans établir la religion.
Il faut donc reconnaître que la responsabilité d’établir la religion (le devoir d’établir la religion) est obligatoire pour chaque musulman. Autrement dit, s’efforcer d’établir la religion ou de la faire triompher constitue une « obligation individuelle ». Certes, une fois la religion victorieuse, la responsabilité de la maintenir établie incombe au gouvernement dirigeant de l’État islamique. Elle devient alors une « obligation collective » pour les musulmans ordinaires. Mais la responsabilité de vaincre la religion de la fausseté et de faire triompher la religion de vérité est assurément une « obligation individuelle ». Si l’on considère le Messager d’Allah (s) comme اسوة حسنة (le meilleur modèle), et les nobles Compagnons comme dignes d’être imités, il est impossible de ne pas le reconnaître.
Après avoir compris que la responsabilité d’établir la religion est le plus important de tous les devoirs religieux, personne ne peut se contenter de rendre seulement quelques services précieux à l’islam. Bien sûr, le cas de ceux qui n’ont même pas conscience de cette responsabilité est différent. Allah Tout-Puissant, qui est le Maître du salut, connaît leur situation et il est certain qu’Il ne fera subir d’injustice à personne. Mais il n’est pas naturel que ceux auxquels Allah Tout-Puissant a accordé la capacité de comprendre la responsabilité d’établir la religion (le devoir) la négligent. Il leur est impossible de se satisfaire des seuls services rendus à la religion par les madrasas, les khanqahs et le tabligh.
Personne ne peut nier que les madrasas, les sermons, les khanqahs et le tabligh rendent de grands services à la religion. Ces services constituent précisément un soutien important à l’établissement de la religion. Cependant, la religion ne peut pas s’établir d’elle-même grâce à ces seuls services. La méthode d’action (tarîqa-ye kâr) et le programme d’action visant à établir la religion ne se limitent pas aux seuls services religieux. L’effort pour établir la religion prend naturellement la forme d’un mouvement révolutionnaire. C’est pourquoi cet effort est appelé mouvement islamique ou « jihâd fî sabîlillâh ».
Le Prophète (s.a.s.) a-t-il accompli des tâches allant au-delà de sa mission ??
Le Dernier Prophète et le Prophète universel (s.a.s.) a mené une longue lutte contre le faux, subissant lui-même de terribles persécutions et amenant également les nobles Compagnons à accepter d’indescriptibles pertes en vies et en biens. Après avoir formé un groupe de collaborateurs compétents durant les treize premières années du mouvement islamique dirigé par le Messager d’Allah (s.a.s.), l’époque de la victoire commença à Médine. Il fallut encore huit années pour que cette victoire se stabilise. Toute la puissance arabe, sous la direction des Quraychites, tenta à plusieurs reprises d’anéantir l’État islamique de Médine. À la suite du traité de Hudaybiyya, vers la fin de la sixième année de l’Hégire, les attaques des Quraychites cessèrent, et la révolution islamique se stabilisa avec la conquête de La Mecque durant le Ramadan de la huitième année de l’Hégire.
Même après la victoire de l’islam dans toute l’Arabie, le Prophète (s.a.s.) dut prendre de nombreuses mesures pour protéger l’État islamique contre les attaques des empires perse et romain. Il invita les dirigeants de tous les États environnants à embrasser l’islam et, s’ils n’acceptaient pas cette invitation, les appela à reconnaître la sujétion à l’État islamique.
On pourrait demander : le Prophète a-t-il accompli une quelconque tâche allant au-delà de la mission qu’Allah lui avait confiée au sujet de la religion de l’islam ? Il a accompli d’innombrables tâches politiques, économiques et sociales : établir un État islamique, combattre pour le défendre, former un gouvernement pour l’administrer, appliquer la loi coranique à la place des lois en vigueur dans le pays, instaurer un système judiciaire équitable, promulguer des dispositions économiques afin que personne ne soit privé de la subsistance accordée par Allah, et bien d’autres choses encore. N’a-t-il pas accompli ces tâches précisément en tant que responsabilités islamiques ?
Le Messager d’Allah est lui-même le modèle de la religion de l’islam. S’il a lui-même accompli ces tâches en tant que responsabilités de la religion, négliger leur importance ne nuira-t-il pas à la religiosité ? Il est étonnant que ce soit précisément au nom de la religiosité que ces responsabilités religieuses soient rejetées. Si les personnes religieuses elles-mêmes ne comprennent pas que la véritable tâche est la responsabilité religieuse de vaincre le faux et de faire triompher la religion de vérité, et que la prière, le jeûne, le dhikr, etc. sont nécessaires pour devenir aptes à cette tâche, qui assumera alors la responsabilité de faire triompher la religion de l’islam ?
Ceux qui, dans les madrasas, transmettent le savoir du Coran et du hadith, ceux qui, dans les khanqahs, enseignent la religion, ceux qui, lors des assemblées de sermons, répandent la lumière de la religion parmi les gens, et ceux qui, par le tabligh, enseignent aux hommes le souci de l’Au-delà, voilà les véritables serviteurs et porte-drapeaux de la religion. C’est donc eux qui sont le plus capables de comprendre la responsabilité de l’établissement de la religion. Dès lors, comment ceux qui ne rendent même pas le moindre service à la religion pourraient-ils ressentir la lourde responsabilité de l’établissement de la religion assumée par le Prophète (s.a.s.) ?
C’est pourquoi j’adresse cette supplication sincère à tous les serviteurs dévoués de la religion engagés dans ses diverses formes de service : réfléchissez ouvertement et attentivement à cette responsabilité de l’établissement de la religion. Si ma compréhension est erronée, aidez-moi, en vous appuyant sur le Coran, le hadith et la vie du Prophète (s.a.s.), à dissiper ma conception erronée. Nous devrons tous comparaître devant Allah. L’essentiel est que nous n’ayons pas à y être humiliés.
Généralement, pour justifier le fait de ne pas assumer cette responsabilité, certains invoquent l’exemple de quelques grandes figures religieuses et disent : « N’avaient-elles donc pas compris cette responsabilité ? Ne seront-elles pas sauvées dans l’Au-delà pour ne pas l’avoir assumée ? » Il est impossible de faire comprendre quoi que ce soit à ceux qui recherchent des excuses de cette nature. Si le Messager d’Allah est véritablement le modèle, c’est lui seul qu’il faut essayer de suivre. Présenter un autre savant, une autre figure vénérable ou une autre personne religieuse comme preuve face au Messager est totalement injuste.
Chacun de nous devra rendre compte de ses propres actes devant le tribunal de l’Au-delà. « Puisque tel grand savant n’a pas assumé la responsabilité de l’établissement du dîn, je n’ai pas non plus estimé nécessaire de l’assumer » : cet argument boiteux ne sera d’aucune utilité là-bas. C’est précisément la question de savoir si l’on a correctement suivi le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) qui sera posée. Notre salut en dépendra. Il n’existera aucun moyen d’éviter cette question en invoquant un quelconque savant.
La méthode d’action immuable du mouvement islamique
Il est vrai que, selon la situation intérieure de chaque pays, un programme détaillé propre au mouvement islamique y est élaboré. Cependant, la méthode fondamentale du mouvement est la même en tout lieu et à toute époque. C’est une méthode immuable que les prophètes et messagers d’Allah eux-mêmes ont dû suivre. C’est la seule méthode naturelle pour établir n’importe quel idéal dans le monde. En voici un bref exposé :
Premièrement : aussi parfait qu’un idéal puisse être, aucun idéal ne peut s’établir de lui-même dans la société. Il est nécessaire de former un groupe de dirigeants et de militants capables d’établir concrètement cet idéal dans les différents secteurs de la société et de l’État.
Deuxièmement : des dirigeants et des militants compétents de cette nature ne descendent pas du ciel. Il faut les organiser et les former au sein même de la société humaine. Les responsables du mouvement fondé sur un idéal les organisent et, au moyen d’un programme spécifique, façonnent leur esprit, leur intelligence et leur caractère conformément à cet idéal.
Troisièmement : puisque tout ordre est déjà en vigueur dans chaque société et que ses dirigeants — politiques, économiques, religieux et sociaux — préservent leurs intérêts établis en maintenant cet ordre, ils s’opposent de toutes leurs forces à tout mouvement porteur d’un nouvel idéal. Ce conflit entre les militants du mouvement islamique et les intérêts établis s’est manifesté dans la vie de chaque prophète. Ce conflit est parfaitement naturel et nécessaire. C’est lui qui constitue la véritable épreuve pour les militants. Ceux qui, privés des avantages de la société et tout en supportant l’emprisonnement, l’oppression et les persécutions des intérêts établis, demeurent fermes dans le mouvement prouvent qu’ils sont dignes de cet idéal. En dehors de cette épreuve naturelle, il n’existe aucun autre moyen de sélectionner les personnes aptes.
Quatrièmement : cette méthode immuable de formation d’une direction et d’un corps de militants aptes au mouvement exige nécessairement du temps. Elle ne peut absolument pas être mise en œuvre soudainement, en peu de temps. C’est pourquoi le Prophète universel dut, pendant treize longues années, au stade de la formation individuelle et jusqu’à l’Hégire vers Médine, affronter les intérêts établis. Le corps de disciples du Prophète dut subir son épreuve ultime par l’Hégire. Ceux qui, pour l’amour de l’islam, furent contraints d’abandonner leurs maisons, leurs proches, leurs biens et leur patrie prouvèrent que la victoire du dîn de l’Islam pouvait être obtenue par leurs mains. Car ils étaient capables de sacrifier toute chose au monde pour le seul idéal. Ainsi, il est tout à fait naturel qu’il faille un certain temps pour créer, par le mouvement, un groupe de militants dévoués et désintéressés.
Cinquièmement : ce n’est qu’après avoir franchi cette étape de la formation individuelle qu’il devient possible d’entreprendre la formation de la société. Le stade de la formation individuelle peut également être appelé l’époque de la lutte. Lorsque le pouvoir est confié quelque part à ceux qui ont été formés durant cette époque de lutte, commence l’époque de la victoire du mouvement, et la formation de la société devient alors possible. C’est précisément cette occasion que le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) a eue à Médine après l’Hégire.
Tant que la direction ne sera pas entre les mains de personnes capables d’établir l’idéal, celui-ci ne pourra pas être établi. Comment ceux qui ne connaissent pas l’islam, ou qui, tout en le connaissant, ne le pratiquent pas dans leur propre vie, pourraient-ils établir l’islam ? Ceux qui ont échoué à établir l’islam dans leur vie personnelle ne possèdent même pas les qualifications nécessaires pour servir l’islam dans la société.
Six : Il existe une différence claire entre le service de l’islam et le mouvement islamique. Le conflit entre le mouvement islamique et les pouvoirs en place ainsi que les intérêts établis est inévitable. En revanche, les intérêts établis n’entrent pas en conflit avec les services de l’islam qui ne les inquiètent pas. Ces services peuvent, indirectement et à différents niveaux, soutenir le mouvement islamique. Mais tant qu’ils ne craignent pas que ces services puissent transformer l’ordre social établi, les intérêts établis ne leur font pas obstacle. Si les intérêts établis estiment, à propos d’un appel ou d’un programme quelconque, qu’il fera naître une force populaire dirigée contre l’ordre social et étatique qu’ils contrôlent, ils ne tolèrent naturellement pas ce mouvement. Le véritable mouvement islamique intégral est, par nature, révolutionnaire. La méthode d’action et le programme révolutionnaires visant à édifier l’individu, la société et l’État sur la base de la servitude envers Allah et de la direction du Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) constituent la principale sunna des prophètes. Le mouvement islamique a pour objectif de transformer un ordre social dépourvu d’obéissance à Allah et au Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui). C’est ce mouvement que le Noble Coran appelle « le jihâd fî sabîlillâh ».
Sept : Même si le mouvement islamique traverse une longue période de lutte avec une méthode d’action et un programme corrects, et même s’il parvient à former une direction et un groupe de travailleurs capables d’établir l’islam, l’ère de la victoire peut finalement ne pas venir. Certes, la formation d’un groupe de croyants et de gens pieux permet de remplir la première condition de la victoire de l’islam. Mais si, dans la société où l’on s’efforce d’établir les prescriptions islamiques, la majorité de la population est activement opposée à l’idéal, la victoire est impossible. Pourquoi la direction et le groupe de travailleurs formés par le Messager d’Allah (paix et bénédiction d’Allah sur lui), qui furent capables d’établir l’islam à Médine, en furent-ils incapables à La Mecque ? C’est parce que la population de La Mecque était activement hostile à l’islam que la victoire n’y survint pas. Cela prouve qu’il est impossible d’établir l’islam sur une population hostile à l’islam. Allah le Très-Haut n’impose pas le grand bienfait de Sa religion à une population qui ne le désire pas.
C’est pour cette raison que de nombreux messagers d’Allah n’ont pas pu faire triompher la religion de l’islam. Cela ne constitue pas un échec de leur part. Qui pourrait être plus digne qu’eux ? À La Mecque, la condition de former des personnes capables d’établir l’islam était remplie, mais celle de l’absence d’opposition de la population ne l’était pas. Comme cette seconde condition fut remplie à Médine, l’islam put y triompher.
Il faut particulièrement observer que la tâche du mouvement islamique consiste à s’efforcer de remplir la première condition — c’est-à-dire à former, au sein de la société, un groupe de moudjahidines révolutionnaires en affrontant les forces du faux. Si cette condition est remplie et que la seconde l’est également, Allah le Très-Haut s’est réservé la responsabilité de diriger ce groupe de moudjahidines. La manière, le moyen et le moment par lesquels Il accordera le pouvoir dépendront des circonstances. C’est à Allah qu’incombe la responsabilité de les amener au pouvoir. Chercher à obtenir la direction par un moyen anormal ou tortueux ne peut constituer la méthode d’action correcte du mouvement islamique.
وَعَدَ اللَّهُ الَّذِينَ آمَنُوا مِنكُمْ وَعَمِلُوا الصَّالِحَاتِ لَيَسْتَخْلِفَنَّهُمْ فِي الْأَرْضِ
Sens : Allah a promis d’accorder le califat sur terre à ceux d’entre vous qui croient et accomplissent de bonnes œuvres. » — (sourate An-Nûr, 55)
Si l’objectif d’établir l’islam pouvait être atteint en accédant au pouvoir d’une manière ou d’une autre sans suivre la méthode d’action susmentionnée, alors, lorsque les dirigeants de La Mecque invitèrent le Messager (paix et bénédiction d’Allah sur lui) à abandonner l’appel à l’islam et à accepter la royauté, il aurait certainement envisagé de prendre le pouvoir et d’établir l’islam par quelque moyen. Pour remplacer un ordre social par un nouvel ordre, il faut former, au sein même de cette société, un groupe de personnes désintéressées aptes à établir le nouvel idéal. Ce qui est encore plus remarquable, c’est que de telles personnes ne peuvent être trouvées dans une société non islamique que par l’intermédiaire du mouvement islamique. En effet, il est anormal de s’opposer à l’ordre social établi sous l’impulsion d’un quelconque intérêt matériel. Ceux qui avancent en méprisant les obstacles et les persécutions des intérêts établis sont précisément ceux qui sont aptes au nouvel idéal. C’est durant la période de lutte qu’il est possible de sélectionner de telles personnes. À l’époque de la victoire, des opportunistes peuvent eux aussi être attirés par l’idéal. Il devient alors extrêmement difficile de sélectionner les porteurs désintéressés de l’idéal. C’est pourquoi, après la victoire, le mouvement idéologique est progressivement nui par les égoïstes.
Le mouvement islamique et le système des cadres
Pour établir concrètement un quelconque idéal, il faut absolument former une direction et un corps de militants dotés de l’esprit, de l’intelligence et du caractère de cet idéal. Si la direction de l’organisation créée à cette fin est contrôlée non par des qualités et des compétences idéologiques, mais uniquement par l’influence politique et les capacités financières, un tel organisme ne pourra en aucun cas établir cet idéal. C’est pourquoi tout mouvement fondé sur un idéal est contraint d’adopter un système de cadres, sous une forme ou une autre, afin de former des dirigeants et un corps de militants compétents.
Si, dans les madrasas, les écoles et les collèges, on inscrivait tous les élèves dans la même classe et qu’on leur confiait un travail du même niveau, l’objectif de l’éducation ne pourrait être atteint. De même, si l’on considérait toutes sortes de personnes de la même manière au sein de l’organisation, l’objectif de former leur esprit, leur intelligence et leur caractère ne pourrait être réalisé. Il faut donc une progression naturelle et graduelle, qui commence par le statut de sympathisant, puis mène à celui de militant et enfin à celui de membre. C’est cette méthode que l’on appelle le système des cadres.
Ceux qui pensent qu’il n’existait pas de système de cadres dans l’organisation du Messager d’Allah commettent une très grave erreur de jugement. L’extrême opposition à laquelle les intérêts établis soumettaient ceux qui embrassaient la foi en le Messager fit naturellement naître un système de cadres. Il était alors facile de distinguer ceux qui, malgré les persécutions et les injustices, n’étaient pas disposés à abandonner le Messager, de ceux qui n’osaient pas se préparer à affronter les dangers.
À l’heure actuelle, tant que le mouvement islamique de la société musulmane ne sera pas confronté à une situation aussi difficile, il faudra mettre artificiellement en place un système de cadres. Toutefois, le véritable système de cadres se formera lorsque le conflit avec les forces du faux deviendra manifeste. Avant l’apparition d’une telle situation, une classification en niveaux, comme dans les collèges et les universités, est nécessaire pour évaluer les différents degrés d’activité de chacun dans le mouvement islamique et la mesure dans laquelle chacun peut sacrifier sa vie et ses biens. En effet, dans la société musulmane actuelle, tous se prétendent musulmans. Parmi eux, même une personne très pieuse peut n’avoir absolument aucune aptitude pour le mouvement islamique. Un bon muhaddith peut également ne pas accepter d’avancer sur le terrain du mouvement. Même un imam compétent d’une mosquée peut ne pas être disposé à descendre sur le terrain pour s’opposer aux forces du faux. Le travail d’établissement de la religion ne peut progresser en reconnaissant de telles personnes comme membres de l’organisation du mouvement islamique. C’est pourquoi l’objectif de former des personnes ne peut être atteint sans un système de cadres.
Même après l’application de cette méthode des cadres, au moment de l’affrontement extrême entre le Haqq et le faux, certains dirigeants peuvent prendre du recul en révélant leur faiblesse, tandis que certaines personnes jusque-là en retard peuvent s’avancer. C’est alors que le système des cadres atteindra son niveau naturel.
Pourquoi l’affrontement entre le Haqq et le faux est-il inévitable ??
Tous les prophètes et messagers venus dans le monde ont assumé la mission d’établir la religion du Haqq. Dans tout pays où la religion du Haqq n’était pas établie, le faux était nécessairement établi. Lorsque l’on tente d’établir le Haqq, il est naturel que des obstacles surgissent de la part du faux. En effet, le Haqq et le faux ne peuvent fonctionner simultanément, pas plus que la lumière et les ténèbres ne peuvent coexister. Adam et Sulayman furent les seuls à ne pas rencontrer d’obstacles. À l’époque d’Adam, aucun être humain n’existait : qui aurait donc pu s’y opposer ? Quant à Sulayman, il dirigeait l’État islamique établi par son père, Dawud ; aucune force du faux capable de lui faire obstacle n’existait donc.
Dans le cadre de la vérité, la première proclamation faite par l’intermédiaire de la profession de foi consiste à nier tout ce qui est faux en disant « la ilaha », avant de reconnaître Allah comme Divinité. C’est parce que des forces fausses, prétendant être des divinités, des maîtres ou des autorités, sont établies dans la société qu’il faut d’abord nier le faux. Il est absurde de reconnaître la vérité tout en maintenant le faux dans son esprit et sa pensée. C’est pourquoi, après avoir d’abord nié toutes les fausses divinités en disant « la ilaha », on accepte, en disant « illa Allah », Allah seul comme Divinité.
فَمَن يَكْفُرْ بِالطَّاغُوتِ وَيُؤْمِن بِاللَّهِ فَقَدِ اسْتَمْسَكَ بِالْعُرْوَةِ الْوُثْقَىٰ
Sens : « Celui qui renie le Taghout et croit en Allah s’est certes saisi de l’anse la plus solide. » — (sourate Al-Baqara : 256, Ayat al-Kursi)
Le Taghout désigne une force rebelle contre Allah. Le mécréant se contente de nier Allah. Mais le Taghout empêche les êtres humains de se soumettre à Allah et les contraint à lui obéir au lieu d’obéir à Allah. C’est parce que Pharaon était un Taghout de cette nature qu’au moment d’envoyer Moïse auprès de Pharaon, Allah dit :
اذْهَبْ إِلَىٰ فِرْعَوْنَ إِنَّهُ طَغَىٰ
« Va trouver Pharaon, car il s’est vraiment rebellé. » — (sourate An-Nazi‘at : 17)
En un mot, toute force hostile à l’islam est un Taghout. La rébellion contre les forces du faux dans la religion est proclamée en disant : « la ilaha », nous ne reconnaissons aucune autorité. Ce n’est qu’après avoir renié toutes les autres autorités que l’on peut reconnaître Allah seul comme Divinité en disant « illa Allah ». Ainsi, le premier message de l’islam est la rébellion contre le faux. C’est pourquoi tout prophète venu appeler à la profession de foi a naturellement été considéré comme un ennemi par le Taghout ou le faux.
Tous ceux qu’Allah le Très-Haut a choisis comme prophètes et messagers étaient estimés dans leurs pays respectifs en raison de leur probité, de leur foi, de leur véracité et de toutes leurs autres qualités humaines. Jusqu’à ce qu’il appelle à la religion de vérité, le dernier des prophètes lui-même était loué sous les noms d’Al-Amîn et d’As-Sâdiq. Mais أَنِ اعْبُدُوا اللَّهَ وَاجْتَنِبُوا الطَّاغُوتَaprès avoir appelé à adorer Allah et à délaisser le Taghout, le conflit entre le prophète et le Taghout devient inévitable. — (sourate An-Nahl : 36)
Dès qu’ils entendirent l’appel d’un prophète, Nimrod, Pharaon et Abou Jahl comprirent que le prophète voulait remplacer les lois par lesquelles ils gouvernaient le pays et les principes selon lesquels ils dirigeaient la société, et instaurer un nouveau système. Pharaon déclara clairement :إِنِّي أَخَافُ أَن يُبَدِّلَ دِينَكُمْ« Je crains que (Moïse) ne change votre religion. » — (sourate Al-Mu’min : 26)
Ceux qui gouvernent un pays élaborent les lois de manière à préserver les intérêts de la classe dirigeante. Ils ne maintiennent en vigueur que les lois et le système économique propres à exploiter la population et à préserver la domination du groupe au pouvoir. Telle est la caractéristique des lois élaborées par les hommes ; par conséquent, le maintien du système social et étatique en vigueur sert les intérêts des dirigeants. C’est pourquoi on les appelle les intérêts établis. Autrement dit, ceux dont les intérêts restent établis lorsque le système en vigueur est maintenu sont les intérêts établis (Vested Interest).
Chaque fois qu’un prophète a appelé à se soumettre à Allah, ces intérêts établis ont compris que cet appel était contraire à leurs intérêts. C’est pourquoi ils ont estimé nécessaire d’y faire obstacle. Ce ne sont pas seulement les forces politiques et économiques, mais aussi les intérêts sociaux et religieux qui n’ont pas supporté les prophètes. Le père d’Ibrahim (que la paix soit sur lui), Azar, était un chef religieux. À la cour de Nimrod, il détenait le rang de grand prêtre royal. Il vivait confortablement sous le règne de Nimrod grâce au commerce de la religion. L’appel d’Ibrahim (que la paix soit sur lui) porta atteinte aux intérêts religieux établis d’Azar. Le dernier Prophète espérait que les oulémas et les maîtres spirituels des juifs et des nazaréens — appelés ahbâr et ruhbân dans le langage coranique — accepteraient peut-être facilement son appel, puisqu’ils connaissaient déjà Allah, l’au-delà, les prophètes, la révélation, etc. Mais il apparut que, lorsque les intérêts politiques, économiques et établis de La Mecque entrèrent en conflit avec le Messager (paix et bénédictions d’Allah sur lui), les intérêts religieux de ces ahbâr et ruhbân les contraignirent eux aussi à coopérer avec les Abou Jahl. Ainsi, le conflit entre la vérité et la fausseté est inévitable, et toutes les formes d’intérêts établis s’unissent pour s’opposer à la vérité.
Quelqu’un pourrait demander pourquoi un tel conflit oppose le mouvement islamique aux dirigeants musulmans dans un pays à majorité musulmane. Le simple fait de porter un nom musulman ne rend pas véritablement partisan de l’islam. Yazid était lui aussi un dirigeant musulman. Pourtant, Yazid ne put tolérer l’imam Husayn (qu’Allah l’agrée), qui incarnait l’idéal islamique. Dans ce pays, nombreux sont les dirigeants et les partis se réclamant de l’islam, mais qui sont athées, laïques, communistes ou socialistes et qui sont les ennemis les plus acharnés du mouvement islamique.
Le fond de l’affaire est que ceux qui profitent des avantages des intérêts établis deviennent les ennemis de ce mouvement dès qu’ils comprennent que, si le mouvement islamique triomphe, les lois et le système social qui seront instaurés porteront atteinte à leurs intérêts actuellement établis.
Les forces de la fausseté qui font obstacle à l’établissement de la religion de vérité sont de deux sortes. La principale force de la fausseté est la force gouvernementale au pouvoir. Ceux qui détiennent le pouvoir d’État ne peuvent absolument pas tolérer le mouvement pour l’établissement de la religion. Ils savent parfaitement que, dans une société non islamique, un système social islamique ne peut être instauré sous la direction d’une personne ou d’un parti au pouvoir. C’est dans l’intérêt de leur propre existence au sein d’un État islamique qu’ils s’opposent au mouvement islamique.
Il existe dans la société une autre sorte de force opposée au mouvement islamique. Bien qu’elle soit directement comptée parmi les forces de la fausseté, elle n’agit pas en faveur de la vérité dans le conflit entre la vérité et la fausseté. Directement ou indirectement, elle coopère avec la fausseté. Ceux qui ne sont pas actifs sur le terrain contre la fausseté ne peuvent finalement pas rester neutres dans ce conflit. Même en étant au service de la religion, ils sont contraints d’adopter un tel rôle. Ceux qui n’ont pas le courage d’assumer la responsabilité de l’établissement de la religion finissent par se révéler, à un moment donné, des auxiliaires de la fausseté.
Pourquoi ce conflit n’a-t-il pas lieu avec les services religieux ??
Dans un pays où le dîn de vérité n’est pas établi, les intérêts en place s’opposeront certainement à toute action en faveur de l’établissement du dîn ou à tout mouvement islamique. Il est naturel que le mouvement islamique soit considéré comme nuisible et répréhensible par les adeptes de la religion de la fausseté. Si les intérêts en place ne jugent pas un quelconque service islamique dangereux, il faut comprendre que, si précieux soit-il, ce service n’est pas un mouvement pour l’établissement du dîn.
Les madrasas rendent incontestablement un immense service au dîn. Mais les intérêts en place ne pensent pas que l’appel et le programme des madrasas renverseront le gouvernement et l’ordre social fondés sur la fausseté. La plus grande madrasa du monde se trouve à Deoband, en Inde. Le gouvernement indien ne la considère pas comme nuisible. En mars 1980, une grande conférence internationale fut organisée à l’occasion du centenaire de la madrasa de Deoband. La Première ministre de l’Inde, Indira Gandhi, y prononça un discours. Le gouvernement d’Indira ne considérait pas l’appel et le programme de la madrasa de Deoband comme nuisibles de quelque manière que ce soit à l’ordre social et politique de ce pays.
La nation musulmane est reconnaissante envers toutes les madrasas, grandes et petites, de notre pays, ainsi qu’envers la madrasa de Deoband, pour l’immense service qu’elles rendent au dîn. Aucun musulman ne peut nier l’importance de ce service. Ces madrasas sont certainement des auxiliaires du mouvement islamique. De nombreux savants aptes à participer au mouvement sont issus de ces madrasas. Mais les madrasas elles-mêmes ne mènent pas directement le mouvement pour l’établissement du dîn.
De même, la Jamaat Tabligh accomplit un immense service au dîn. Partout dans le monde, cette Jamaat oriente un grand nombre de personnes vers Allah, le Messager et l’Au-delà. Le centre de cette Jamaat se trouve à Delhi, en Inde. L’émir de cette Jamaat mondiale est un citoyen indien. Pourtant, aucun gouvernement ne considère cette Jamaat comme nuisible à ses intérêts. Même la Chine et la Russie ne l’ont pas empêchée de se rendre sur leur territoire. Grâce à cette grande Jamaat, le message de la profession de foi et de la prière, ainsi que l’appel à Allah, au Messager et à l’Au-delà, peut parvenir jusque dans les pays communistes — c’est une chose très réjouissante. Il est injuste de considérer cela comme un service insignifiant.
Mais, aussi grand que soit le service religieux rendu par le Tabligh, l’appel et le programme de cette Jamaat ne comportent aucun projet d’établissement du dîn. Cette Jamaat doit travailler dans des pays où les musulmans sont minoritaires, et même dans des pays communistes. Elle saisit donc toutes les possibilités qui lui sont offertes de servir le dîn en évitant l’affrontement avec la fausseté.
J’ai eu le privilège de travailler pendant quatre ans et demi au sein de cette Jamaat en m’y investissant corps et âme. C’est durant les trois chillah — quatre mois — que j’ai passées sans interruption avec cette Jamaat, immédiatement après avoir passé mon examen de maîtrise, que j’ai ressenti l’ardeur et la motivation nécessaires pour consacrer ma vie à l’islam. Ainsi, dans ma vie, mon affection pour la Jamaat Tabligh est naturellement profonde et durable.
J’aime du fond du cœur tous les dirigeants de la Jamaat Tabligh du Bangladesh. En effet, ayant travaillé plusieurs années avec eux au sein d’une même Jamaat, j’ai eu personnellement l’occasion de me faire une idée juste de leur sincérité et de leur dévouement. Je vénère certains d’entre eux dans mon cœur comme des maîtres, tels que Son Éminence le maulana Abdoul Aziz, ancien émir de la Jamaat Tabligh du Bangladesh. D’autres sont pour moi des anciens religieux vénérés, auprès desquels j’ai puisé la motivation de consacrer ma vie à l’islam, comme l’ingénieur Abdoul Mouqit, mon frère. Parmi les dirigeants, plusieurs furent pour moi des collaborateurs proches et des amis affectueux.
J’adresse avec une profonde affection une requête pressante à ces maîtres, anciens et amis, afin que personne ne puisse susciter, parmi les musulmans de ce pays, aucune conception erronée au sujet de cette grande Jamaat qu’ils dirigent. Certains présentent le travail de la Jamaat Tabligh comme étant exactement le mouvement islamique dirigé par le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui). Les madrasas de notre époque enseignent effectivement le Coran et le hadith. Mais, malgré le grand service rendu au dîn par un travail de ce type, il ne faut pas laisser naître l’idée que le Messager (paix et bénédictions sur lui) aurait assumé la responsabilité d’établir le dîn avec exactement ce seul programme.
Si la Jamaat Tabligh avait adopté exactement le programme du mouvement difficile et combatif que le Messager d’Allah (s.a.w.) avait dirigé pour faire triompher l’islam et par lequel il avait effectivement établi le dîn, elle n’aurait pas pu œuvrer ainsi dans tous les pays sans rencontrer d’obstacles ni entrer en conflit avec le bâtil. Pour éviter les affrontements, le programme que cette Jamaat a adopté — accomplir le devoir initial de transmettre dans le monde entier les enseignements fondamentaux du dîn — est certes approprié. Mais chacun doit comprendre qu’un tel programme est absolument insuffisant pour faire triompher et établir le dîn d’Allah sur terre. Si l’on en vient à considérer l’appel et le programme comme constituant le mouvement du Messager (s.a.w.), il existe un risque que cette Jamaat nuise au dîn davantage qu’elle ne le sert. Le comportement de ceux chez qui cette conception erronée s’est formée permet déjà de se faire une idée de la nature et de l’ampleur de ce tort.
Il est naturel que plusieurs conceptions erronées se forment chez ceux qui considèrent le programme de la Jamaat Tabligh, fondé sur six principes, ainsi que sa méthode de travail (tarîqa-yi kâr), comme semblables à l’appel religieux du Messager (s.a.w.) durant sa vie à La Mecque, et qui espèrent que le dîn d’Allah sera établi sur la terre d’Allah par cette seule activité :
Premièrement : ils considéreront tout d’abord l’islam comme limité au seul domaine religieux. Ils ne verront aucune nécessité aux prescriptions que l’islam a établies pour tous les domaines de la vie. L’économie, le droit et la politique de l’islam leur sembleront inutiles.
Deuxièmement : ils considéreront le mouvement visant à établir un État et un gouvernement islamiques comme une activité mondaine, et penseront que ceux qui s’y consacrent sont animés par la soif du pouvoir.
Troisièmement : l’idée d’établir le dîn en évitant tout affrontement avec le bâtil leur inculquera une attitude telle qu’ils se satisferont d’un islam limité à ce à quoi le bâtil ne s’oppose pas.
Quatrièmement : cette conception les amènera à mépriser toutes les autres formes de service du dîn. Seul le tabligh leur apparaîtra comme l’œuvre du dîn, et ils seront incapables de comprendre la valeur des autres services religieux.
Cinquièmement : au moment des élections, ces personnes n’hésiteront même pas à voter pour des gens opposés à l’islam. Au contraire, elles n’aimeront pas ceux qui font de la politique en réclamant l’application de la loi islamique. Parce qu’elles considéreront comme blâmable de faire de la politique au nom de l’islam, elles voteront pour ceux qui ne parlent même pas de l’islam.
Sixièmement : elles pourraient aussi concevoir que la Jamaat Tabligh s’efforce d’établir le dîn de l’islam d’une manière si habile que les ennemis de l’islam ne s’en rendent même pas compte. Elles penseront que l’action est menée avec une sagesse si remarquable que les opposants à l’islam ne trouvent aucun moyen de lui faire obstacle.
Si une telle conception devait s’installer, à quel point serait-elle désastreuse ! Allah n’aurait-Il pas pu enseigner aux prophètes une sagesse qui leur aurait permis d’œuvrer sans obstacle, à l’instar du Tabligh ? Les prophètes auraient-ils donc enduré tant d’injustices et de persécutions en vain ?
Quelqu’un pourrait dire que les prophètes ont rencontré des obstacles parce qu’ils prêchaient parmi les mécréants. Quant au Tabligh, puisqu’il œuvre uniquement parmi les musulmans, il ne rencontre pas d’obstacles. Si l’on s’efforce de faire des musulmans de bons musulmans sur le plan individuel
pourquoi l’opposition devrait-elle faire obstacle ? Mais si l’on œuvre avec l’appel et le programme visant à modifier les lois, le système de gouvernement et l’organisation sociale du pays, les forces dirigeantes qui se réclament de l’islam feront obstacle tout comme les non-musulmans.
C’est en raison de toutes ces appréhensions que je me suis vu contraint de présenter tant de remarques aux responsables du Tabligh Jamaat. Le Tabligh Jamaat n’est pas un mouvement pour l’établissement du dîn. C’est un mouvement mondial consacré à un service d’une immense valeur au dîn. Telle est, selon moi, la conception correcte du Tabligh. Considérer l’appel et le programme du Tabligh comme aussi complets que le mouvement islamique du Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) serait extrêmement préjudiciable au système de vie islamique. Cela conduirait à considérer le Prophète universel uniquement comme un chef religieux. Qu’Allah protège la communauté musulmane de telles conceptions erronées.
À la grande Ijtema mondiale du Tabligh, qui se tient chaque année dans le vaste champ de Tongi, entre quinze et vingt-cinq lakhs de personnes se rassemblent selon les années. C’est véritablement une source d’encouragement. J’y participe moi aussi et, en voyant ce spectacle de l’amour pour l’islam parmi les musulmans, mes yeux se réjouissent.
Si même un dixième de ces personnes se rassemblaient autour de l’appel et du programme visant à renverser le dîn du faux et à établir le dîn de la vérité, le gouvernement de ce pays et les intérêts établis en seraient bouleversés. Les milieux laïques et socialistes déclencheraient dans les journaux une vaste campagne de tapage contre elles.
En février 1981, à Dhaka, le congrès et le défilé de seulement quinze à vingt mille militants d’une organisation islamique d’étudiants ont provoqué une étrange agitation dans tous les milieux hostiles à l’islam. Pourtant, cette organisation n’est pas un parti politique. C’est parce qu’elle parle de l’établissement du dîn et exhorte la communauté étudiante à instaurer un État islamique que les intérêts établis sont à ce point bouleversés.
Toutes les forces du faux et tous les milieux hostiles à l’islam savent parfaitement que le Tabligh est une simple assemblée religieuse, pure et sans mélange, qui ne se préoccupe ni de la politique, ni de l’État, ni du gouvernement. Il n’y a donc aucune raison de se soucier d’eux ni aucun motif de s’en alarmer.
C’est précisément pour cette même raison que les forces du faux ne craignent pas les rassemblements de millions de musulmans aux ʿurs et aux maḥfil des pir sahib. Dans ces assemblées, le service de l’islam est certainement assuré par les sermons, la talqîn et le dhikr. Mais, puisqu’aucun programme d’établissement de la religion n’y est proposé, les milieux opposés à l’islam ne s’en inquiètent pas.
C’est pour clarifier ce point que j’ai cité, à titre d’exemple, les madrasas, le tabligh et les khanqahs. Les forces du faux n’entrent pas en conflit avec le service de la religion. Ce conflit ne surgit qu’avec l’appel et le programme d’établissement de la religion. La vie de tous les prophètes en a démontré la véracité.
Il ressort de la mention des prophètes et des messagers dans le Noble Coran qu’aucun prophète n’a été toléré par les forces au pouvoir de son époque ni par les intérêts religieux établis. À l’exception de Ḥaḍrat Adam (paix sur lui) et de Ḥaḍrat Sulayman (paix sur lui), tous les autres prophètes ont été confrontés aux forces du faux. Si les prophètes eux-mêmes ont dû affronter le faux parce qu’ils œuvraient à l’établissement de la religion, comment la communauté des prophètes pourrait-elle établir cette religion en évitant ce conflit ?
Ceux qui considèrent qu’éviter le conflit avec le faux est une sagesse devraient se demander pourquoi Allah n’a pas enseigné cette sagesse aux prophètes et aux messagers. Ceux qui veulent œuvrer à faire triompher la religion d’Allah ne peuvent même pas envisager d’éviter ce conflit. Ils peuvent certainement servir la religion sous l’un ou l’autre de ses aspects, et ce service peut aussi contribuer à son établissement. Mais cette œuvre ne peut pas, en elle-même, constituer directement le travail d’établissement de la religion. Ce service limité ne suffira pas à établir la religion. Un programme distinct est absolument nécessaire pour établir la religion.
Pourquoi tous les oulémas respectés“ne sont-ils pas actifs dans l’établissement de la religion” ??
Il est vrai qu’il y a au Bangladesh plusieurs centaines de milliers d’oulémas respectés. Ils sont engagés dans diverses formes de service religieux. La question de savoir pourquoi ils ne deviennent pas actifs dans le mouvement islamique conformément aux exigences de l’établissement de la religion n’est pas dépourvue de pertinence. Après avoir vécu longtemps au contact étroit du milieu des oulémas, j’ai cherché la réponse à cette question. Allah seul en connaît la véritable cause. Mais cette question est si pertinente que, sans en connaître la réponse, le peuple musulman ne pourra pas comprendre correctement l’importance du mouvement islamique. Je souhaite ici exposer le résultat de mes modestes observations.
Premièrement : dans notre pays, les madrasas fonctionnent grâce aux contributions de la population. Même celles qui reçoivent une aide publique n’en reçoivent qu’une très faible part. Les enseignants pauvres des madrasas doivent également consacrer du temps et des efforts à résoudre les problèmes financiers de leur établissement. Presque tous ceux qui viennent étudier dans les madrasas sont des enfants de familles pauvres. Comme les pauvres ne peuvent pas envoyer leurs enfants à l’école ou au collège gratuitement ou à peu de frais, la madrasa constitue leur seul recours. Les madrasas procurent elles-mêmes aux élèves leurs livres et leurs ouvrages. Dans la plupart des cas, elles doivent même assurer leur nourriture et leur logement.
À l’époque de la domination musulmane, c’était l’État qui prenait en charge les frais de l’éducation. Aujourd’hui encore, le gouvernement assume la majeure partie des dépenses de l’enseignement général (écoles, collèges et universités). L’enseignement des madrasas constitue toutefois une exception. Le fait que les madrasas survivent grâce aux contributions de la population est déjà une immense faveur d’Allah. Dans ces conditions, il est même impossible de rendre pleinement grâce pour la part de préservation du Coran et du hadith assurée par les madrasas. Il n’est donc pas possible d’y élever la qualité de l’enseignement au niveau où elle devrait être. Par conséquent, les oulémas de haut niveau sont rares.
Deuxièmement : comme ils n’espèrent aucune amélioration de leur situation dans ce monde grâce à l’enseignement dispensé dans les madrasas, les riches n’y envoient pas leurs fils. Les pauvres, eux aussi, envoient la plupart de leurs enfants doués dans les écoles. Par conséquent, les élèves relativement brillants sont rares dans les madrasas. Quant à ceux qui y viennent, ils se tournent vers le collège, soit après avoir achevé leurs études dans une madrasa, soit avant même de les terminer, sous la pression des exigences de la vie d’ici-bas.
Troisièmement : dans l’environnement actuel, tous ceux qui étudient dans une madrasa le font par amour pour l’islam. Ils savent qu’ils n’auront guère l’occasion d’accomplir quelque chose d’important dans ce monde. Ils partent du principe qu’en dehors de postes tels que celui d’imam d’une mosquée, d’enseignant dans une madrasa, au mieux de professeur d’arabe et de diniyat dans une école, ou de qadi chargé des nikah, rien de notable ne leur sera accordé par le destin.
Avec cet état d’esprit, ceux qui sont contraints d’étudier dans une madrasa n’espèrent que dans l’au-delà. Ils sont obligés de considérer comme une faveur suffisante le fait de servir la religion en tant qu’imam de mosquée et que mudarris de madrasa. En outre, l’environnement de la madrasa et les perspectives d’avenir de cette vie ne suscitent pas chez les étudiants la résolution d’accomplir de grandes choses pour leur pays et leur nation.
Après avoir achevé leurs études dans une madrasa, les savants pauvres se trouvent confrontés à de graves problèmes de subsistance. Très rares sont les savants qui, tout en assumant les responsabilités de leur profession religieuse respective — l’imamat ou l’enseignement — peuvent consacrer suffisamment de temps au mouvement islamique et assumer de grandes responsabilités au sein de l’organisation.
Quatrièmement : il existe une autre raison importante pour laquelle le mouvement islamique ne reçoit pas l’importance qui lui revient auprès de nombreux savants. Dans l’enseignement des madrasas, rien n’est prévu pour enseigner l’islam comme un mouvement révolutionnaire. L’islam y est enseigné uniquement comme une religion. On n’y enseigne pas encore, dans cette perspective, comment le Messager d’Allah (s.a.s.) a transformé la société humaine, comment le Coran a dirigé le mouvement du Messager (s.a.s.) pendant vingt-trois ans, ni ce qu’il faut faire, à partir du Coran et de la vie du Messager (les hadiths), pour établir l’islam à notre époque. Ainsi, les étudiants n’en viennent à connaître l’islam que comme une religion. L’enseignement des madrasas ne fait pas naître une compréhension du mouvement islamique. C’est pourquoi il ne fait pas non plus naître le sens de la responsabilité envers l’établissement de la religion.
Comment les étudiants pourraient-ils apprendre davantage que ce que les enseignants des madrasas leur enseignent de l’islam ? Pourtant, si certains étudiants brillants des madrasas parviennent à comprendre le mouvement islamique dans le pays, c’est grâce à une formation reçue en dehors de la madrasa. Bien entendu, lorsque les étudiants des madrasas acquièrent une vision du mouvement, ils s’orientent beaucoup plus rapidement vers l’action militante que les étudiants de l’enseignement moderne. Si l’islam avait été enseigné dans les madrasas comme un système social complet, les savants auraient été capables d’assurer un leadership islamique à tous les niveaux dans les affaires nationales.
Cinquièmement : la raison la plus importante est probablement l’absence d’une compréhension correcte du fait de considérer le Messager (s.s.) comme le modèle suprême. En réalité, l’établissement de la religion devrait être considéré comme le véritable programme de la vie des savants. Mais pourquoi cela ne s’est-il pas produit ? À mon avis, la raison fondamentale en est l’absence de reconnaissance du Messager d’Allah (s.s.) comme uswatun hasana. Cette lacune a elle aussi ses causes. Une grave maladie est apparue dans la société musulmane : celui qui est respecté pour avoir rendu, d’une manière ou d’une autre, un grand service à la religion reçoit presque le statut d’uswatun hasana, c’est-à-dire de modèle suprême. Dès lors qu’une personne est reconnue comme un ancien vénérable, on semble la considérer comme le successeur du Messager, ou du moins comme quelqu’un qui en est proche. Ainsi, dès qu’on commence à respecter un savant ou un pir comme modèle de l’islam, on se met à le considérer comme le successeur du Messager.
Un seul exemple permettra de comprendre facilement ce point. Au cours d’une période difficile du sous-continent, Hazrat Maulana Qasim (r.a.) lança à Deoband un mouvement d’enseignement islamique ; le service qu’il rendit alors était certainement très précieux. Toute la nation musulmane lui en est reconnaissante. Il est également naturel de lui vouer un profond respect. Mais si quelqu’un pense qu’aucun service religieux ne peut être plus grand que celui qu’il a rendu et que, par conséquent, établir une madrasa à son imitation constitue le but de ma vie, on peut comprendre que cette personne a conféré à Hazrat Nanautavi (r.a.) le statut d’uswatun hasana. Le Messager d’Allah était-il venu au monde pour établir une madrasa ? Pourquoi ne considère-t-on pas comme le but de la vie la tâche qu’il a accomplie : faire triompher dans la société la religion complète d’Allah ? Si l’on considérait le Messager (s.s.) comme le modèle suprême dans tous les domaines de la vie, on ne verrait les services de tous les autres serviteurs de la religion que comme une partie du vaste service accompli par le Messager.
Pourquoi ne considérons-nous pas comme des devoirs impératifs tout ce que le Messager d’Allah (saws) a accompli pour la religion avec les nobles Compagnons (ra) ? Ce qu’a accompli Hazrat Abd al-Qadir al-Jilani (ra) ne représente pas la totalité de l’œuvre du Messager. Si on le considère comme la mesure de l’idéal, comment le Messager pourrait-il encore être la référence ? Le niveau de l’idéal que le Messager (saws) nous a montré est le seul standard, la seule référence. Il faut honorer chacun selon le degré auquel il peut atteindre ce niveau. Mais il faut que chacun comprenne clairement que nul ne peut atteindre le niveau du Messager et que personne ne peut être honoré au même rang que lui.
Le seul Messager est la référence de la religion
Allah Tout-Puissant a fait du seul Messager (saws) l’uswa hasana, c’est-à-dire la référence de la religion. Les nobles Compagnons ont été les meilleurs modèles en matière d’obéissance au Messager, puisqu’ils l’ont suivi plus que quiconque dans ce domaine (اطاعة رسول) . Mais si le Messager est lui-même le modèle, les nobles Compagnons ne possèdent pas, à ce titre, un rang égal au sien. Même tous les Compagnons ne sont pas du même niveau. Les quatre califes ne sont pas non plus tous du même niveau. Ainsi, l’unique référence de la religion (معيار) est le Messager, et chacun doit s’efforcer de suivre exclusivement le Messager.
Pourquoi suivons-nous les nobles Compagnons ? Ce n’est pas pour les suivre en eux-mêmes, mais pour suivre le Messager (saws) ; c’est dans ce but que nous les suivons. Ce sont eux qui ont établi le modèle à suivre pour suivre le Messager (saws). C’est donc pour suivre le Messager qu’il faut les suivre. Car (اتباع الرسول) en matière d’obéissance et de suivi du Messager, les nobles Compagnons sont le meilleur modèle. Mais il est extrêmement important de comprendre que les Compagnons ne peuvent pas avoir le même rang que le Messager (saws) dans le sens où celui-ci est un modèle ou une uswa.
On peut donner un exemple simple pour comparer le Messager et les nobles Compagnons. Pour déterminer si l’or est pur ou impur, et, s’il est impur, dans quelle proportion, on le frotte contre une certaine pierre. Cette pierre est appelée pierre de touche. La pierre de touche est une norme ou une référence, que l’on appelle en arabe (معيار) Même si, après avoir frotté un morceau d’or contre la pierre de touche, on constate qu’il s’agit d’or absolument pur, on ne peut pas pour autant appeler ce morceau une pierre de touche. L’or ne peut pas être une pierre de touche. De même, le Messager d’Allah est l’unique pierre de touche. C’est en les éprouvant à cette pierre de touche que l’on peut reconnaître les Compagnons comme de l’or pur ; cela ne signifie toutefois pas qu’ils soient eux-mêmes des pierres de touche.
Bien que la communauté des nobles Compagnons soit, dans son ensemble, pure, tous ses membres ne jouissent pas individuellement d’un rang égal. Le rang des califes bien guidés est supérieur à celui de tous les autres Compagnons. Comment cette différence de rang a-t-elle été établie ? Tous doivent reconnaître que l’unique référence de ce classement est le Messager (saws). C’est le Messager qui constitue l’unique norme ou référence permettant de reconnaître Abu Bakr (ra) comme supérieur à Umar (ra). Ce classement a été établi en les éprouvant à la pierre de touche du Messager.
Une autre comparaison rend cette différence encore plus claire. Pourquoi Muawiya (ra), bien qu’il fût un Compagnon, n’est-il pas compté parmi les califes bien guidés ? Comment Umar ibn Abd al-Aziz (ra) a-t-il reçu le titre de « second Umar » et un rang proche de celui des califes bien guidés, alors qu’il n’était pas un Compagnon ? Selon quelle référence a-t-on établi cette différence entre ces deux hommes ? Il ne fait aucun doute que la communauté est parvenue à cette décision en les jugeant selon la référence du Messager.
Tous ces arguments démontrent avec une grande force que le Messager d’Allah (saws) est l’unique modèle de référence et l’unique pierre de touche. C’est en jugeant les hommes à cette pierre de touche que l’on détermine le rang que chacun peut obtenir. Si, en dehors du Messager, on considère encore un autre homme comme une pierre de touche et comme une référence, cet homme sera nécessairement d’un rang inférieur à celui du Messager. Allah le Très-Haut ne nous a pas demandé de prendre pour uswa ou modèle une personne de rang inférieur, en dehors du Messager.
Il est regrettable que, même si personne ne reconnaît en principe à une grande personnalité religieuse la dignité unique qu’Allah a accordée au Messager ﷺ en tant qu’Uswatun Hasana, on lui attribue en pratique une dignité qui n’appartient qu’au Messager.
Puisque le Messager est guidé par la Révélation, il est infaillible, et aucun autre homme ne peut l’être de la même manière. De même qu’il faut suivre le Messager sans réserve, nul autre ne peut être suivi de cette façon. Qu’on en comprenne ou non la raison, obéir aux ordres du Messager est une exigence de la foi ; les ordres de nul autre ne peuvent avoir ce même statut. De même que le Messager est au-dessus de toute critique, personne d’autre ne l’est. Allah n’a ordonné de suivre quelqu’un sans exiger de justification que dans le cas du Messager, et non dans celui de quiconque d’autre.
Quelle que soit la grandeur d’une personnalité religieuse, si on la croit infaillible, si on la suit aveuglément et si on la considère au-dessus de toute critique, on lui accorde en réalité une dignité égale à celle du Messager. Pourtant, personne ne peut égaler le Messager en dignité.
Le fondement même de la religion islamique est le Tawhid et la Risalat. Nul n’est comparable à Allah en ce qui concerne Son Être et Ses attributs. De même, puisque le Messager est guidé par la Révélation, personne d’autre ne peut être infaillible comme lui. C’est pourquoi, de même qu’il faut suivre le Messager aveuglément, nul autre ne peut être suivi de cette manière. Autrement dit, le Messager est unique en tant qu’Uswatun Hasana. Personne d’autre ne peut occuper cette position. C’est en ce sens que, par la Kalima Tayyiba, nous reconnaissons le Tawhid et la Risalat.
Si le Messager était considéré comme l’unique modèle et si suivre pleinement sa vie était tenu pour le but de la vie islamique, alors la lutte pour l’Iqamat-e-Din, ou le Jihad fi Sabilillah, serait assurément considérée comme un devoir. Il ne serait pas difficile de comprendre que celui qui ne s’efforce pas d’instaurer la loi islamique ou de mener le mouvement pour établir un État islamique ne suit pas véritablement le Messager.
C’est parce qu’ils prennent pour modèles, en dehors du Messager, de grands savants, des pirs ou des hommes pieux que certains se contentent de servir la religion par l’intermédiaire d’une madrasa, que certains pensent avoir rempli leur devoir religieux en prononçant des sermons, et que d’autres se satisfont de la fonction d’imam. S’ils considéraient le Messager ﷺ comme l’unique modèle, même après avoir accompli ces services, ils s’efforceraient ardemment de faire triompher la religion. Si les responsables et les anciens de la Jamaat Tabligh considéraient le mouvement d’Iqamat-e-Din du Messager ﷺ comme le véritable modèle, ils considéreraient le programme des six Usul rédigé par le fondateur de cette Jamaat, le vénérable Maulana Ilyas رحمه الله, comme un service initial. Ainsi, personne ne considérerait le programme actuel du Tabligh comme étant exactement le mouvement dirigé par le Messager. Mais si le Messager ﷺ n’est pas placé devant eux comme le meilleur modèle, ils pourraient prendre le vénérable Maulana Ilyas رحمه الله pour modèle et considérer son programme comme le programme définitif de l’islam.
Pour comprendre correctement la dignité du Messager ﷺ en tant qu’Uswatun Hasana, un autre exemple peut être particulièrement utile. Les questions de l’examen final sont élaborées à partir du syllabus ou nissab établi pour le programme d’études des élèves des collèges, des universités et des madrasas. Si les élèves ne restent pas très attentifs à ce syllabus, s’ils ne veillent pas à ce que les enseignants l’enseignent dans son intégralité, et si le syllabus n’est pas étudié entièrement, il est absolument impossible d’espérer réussir l’examen. Les élèves auront beau témoigner du respect à leur enseignant, ils n’obtiendront jamais de bons résultats s’il leur reste une partie du syllabus à étudier. Si un enseignant n’enseigne que la partie facile du syllabus et en laisse de côté la partie difficile, on ne peut espérer de bons résultats à l’examen, aussi bon que soit l’élève.
Allah a donné la vie entière du Messager ﷺ comme syllabus pour réussir l’épreuve de l’au-delà. Après la mort, les questions seront posées dès la tombe conformément à ce syllabus. On ne demandera à personne s’il a imité ou suivi Hazrat Abu Bakr, l’imam Abu Hanifa ou Hazrat Abdul Qader Jilani, qu’Allah leur fasse miséricorde.
Si l’on compare le Messager au programme d’études, on peut comparer tous les hommes religieux, à commencer par les nobles Compagnons, à des enseignants ou des ustads. C’est auprès des nobles Compagnons que nous apprenons la vie du Messager. C’est précisément pour apprendre le programme du Messager que nous devons considérer les Compagnons comme les meilleurs ustads. C’est parce qu’il est nécessaire de suivre le Messager dans tous les domaines de la vie que nous devons suivre les imams du fiqh. De même que l’on doit apprendre toutes les choses de ce monde auprès d’un ustad, il faut aussi un ustad pour apprendre la vie religieuse, même lorsqu’on le souhaite. Quel que soit le nom donné à cet ustad — qu’on appelle l’un amir d’une assemblée religieuse et l’autre cheikh ou pir — en réalité, ils sont tous des ustads. Nous devons nous efforcer d’apprendre auprès d’eux le programme complet de la vie du Messager. Il peut ne pas être possible d’apprendre tout le programme auprès d’un même ustad. Si nous considérons le Messager comme le programme d’études, après avoir appris auprès de cet ustad la partie du programme qu’il est possible d’apprendre, nous devons encore chercher un ustad pour apprendre le reste du programme. Si nous considérons un seul ustad comme étant le programme d’études et jugeons suffisant ce qu’il enseigne, nous serons en difficulté lors de l’examen final de l’au-delà.
C’est là la véritable raison pour laquelle, malgré la présence dans le pays de tant de savants, de pirs et de serviteurs de la religion, l’établissement de la religion ne reçoit pas l’importance qui lui revient. Au lieu d’accepter le Messager comme le programme d’études, on considère qu’il suffit de suivre l’ustad. Si cette grave erreur est dissipée, chacun pourra prendre conscience de sa responsabilité dans l’établissement de la religion.
Pourquoi les grands oulémas du sous-continent n’ont-ils pas mené le mouvement pour l’établissement de la religion ??
Si l’on examine brièvement les quelque deux cent cinquante années d’histoire écoulées depuis que les Anglais ont arraché aux musulmans le pouvoir sur ce sous-continent jusqu’à nos jours, la réponse à cette question deviendra aisément compréhensible. Beaucoup n’accordent pas d’importance à cette histoire. Si les oulémas, qui se trouvent actuellement dans un état de dispersion, connaissaient cette histoire, ils pourraient réfléchir à ce qu’ils doivent faire. C’est pourquoi j’analyse très brièvement quelques événements importants tirés des pages d’une longue histoire.
Après l’instauration de la domination anglaise dans le sous-continent indo-pakistano-bengali, lorsque l’oppression et les persécutions infligées aux musulmans se généralisèrent dans tous les domaines, un grand mouvement visant à établir de nouveau un État islamique gagna en popularité parmi les musulmans privés de leur royaume. Dans le sillage de la pensée islamique révolutionnaire de Shah Waliullah Dehlavi, un État indépendant fut établi dans la Province de la Frontière du Nord-Ouest grâce au mouvement des Mujahidin (mouvement des moudjahidines), sous la direction de Mawlana Sayyid Ahmad Barelvi et de Mawlana Shah Ismail Dehlavi. De nombreux moudjahidines venus du Bengale lointain participèrent également à ce mouvement. En 1831, lors d’une bataille sanglante livrée à Balakot, un lieu situé entre le Pendjab et la Province de la Frontière, ces deux grands dirigeants moudjahidines tombèrent en martyrs. Comme leurs forces moudjahidines furent vaincues par la puissance réunie des Anglais et des sikhs, cet État islamique ne put se maintenir.
Ces deux grands dirigeants moudjahidines, célèbres sous le nom de Martyrs de Balakot, avaient éveillé chez les musulmans une conscience si profonde du mouvement islamique et de l’établissement de la religion que la défaite de Balakot provoqua une vive réaction, même parmi les musulmans enrôlés dans l’armée anglaise. La révolte contre les Anglais commença à couver parmi eux et prit la forme de la mutinerie des cipayes en 1857. Comme les soldats musulmans jouèrent le rôle principal dans cette révolte, les Anglais impérialistes s’acharnèrent contre les musulmans.
Les musulmans connurent alors une période de détresse extrême. Avec l’aide des hindous et des sikhs du sous-continent, la domination anglaise continua de se renforcer. En faisant progresser les non-musulmans dans tous les domaines, les Anglais enchaînèrent les musulmans dans les chaînes d’une double servitude. La domination politique anglaise et l’asservissement économique imposé par les hindous et les sikhs formèrent un dispositif solide destiné à maintenir à jamais la nation musulmane dans l’oppression.
Alors que la nation musulmane, vaincue, défaite et écrasée, était désorientée, Sir Sayyid Ahmad lança le mouvement éducatif d’Aligarh, avec le noble objectif de faire progresser les musulmans aux côtés des hindous et des sikhs dans les domaines de l’éducation, de l’emploi, du commerce, etc., tout en restant sous la domination anglaise. Animé par le souci de permettre aux musulmans de retrouver leur autonomie en apprenant l’anglais dans un esprit de compromis avec les Anglais, il s’engagea dans cette voie. Bien que cette attitude de vaincu soit répréhensible du point de vue de l’islam, il prit cette mesure avec une sincérité absolue. Plus encore, sous l’effet de cette mentalité de vaincu, il commença à donner du Coran une interprétation qui alarma les véritables milieux des oulémas. C’est ainsi que commença le mouvement de Deoband.
Le Dar al-‘Ulum de Deoband fut fondé sous la direction de Hazrat Maulana Qasim Nanotvi (puisse Dieu lui faire miséricorde), dans le sillage de la pensée de Maulana Shah Waliullah Dehlavi, avec pour noble objectif de préserver l’islam grâce à l’enseignement correct du Coran et du hadith. Aujourd’hui, les innombrables madrasas de tout le sous-continent sont le fruit de ce mouvement.
Le mouvement d’Aligarh suscita une attitude de coopération avec les Anglais plutôt qu’un esprit de lutte contre eux. Le mouvement de Deoband, quant à lui, s’efforça de maintenir l’esprit de révolte contre la servitude anglaise. Mais après la défaite de Balakot et l’échec de la révolte des cipayes, il ne fut plus possible aux musulmans de se dresser seuls contre les Anglais.
Après la fin de la Première Guerre mondiale, en 1918, lorsque les Anglais entreprirent de mettre fin au califat musulman de Turquie, un nouvel éveil apparut parmi les musulmans du sous-continent en faveur d’un mouvement destiné à préserver le califat. Ce mouvement, connu sous le nom de mouvement du Califat, fut lancé sous la direction des musulmans. Deoband y joua un rôle extrêmement énergique.
À cette occasion, le mouvement pour l’indépendance du Congrès, sous la direction de M. Gandhi, coopéra avec ce mouvement anti-anglais du Califat et se rapprocha de Deoband. Mais le mouvement du Califat échoua lui aussi. En conséquence, l’organisation panindienne des oulémas appelée Jamiat Ulema-e-Hind, fondée sous la direction de Deoband, devint encore plus hostile aux Anglais. Les oulémas de l’Inde croyaient sincèrement que les musulmans ne pourraient progresser ni établir un califat islamique tant que les Anglais n’auraient pas été chassés de l’Inde. Ils croyaient également qu’il n’était pas possible de libérer le pays des Anglais par les seuls efforts des musulmans. C’est pourquoi les oulémas de l’Inde s’efforcèrent d’expulser les Anglais en s’unissant au mouvement pour l’indépendance dirigé par Gandhi et Nehru.
D’autre part, les expériences amères des musulmans ayant reçu une éducation moderne, expériences issues du mouvement d’Aligarh, les rendirent naturellement hostiles aux hindous. Ils constatèrent que la communauté hindoue, avancée dans l’éducation anglaise, avait accaparé les emplois publics, le commerce et toutes sortes de professions, au point que les musulmans, même instruits, ne trouvaient d’emploi nulle part. Les Anglais avaient pourtant accordé aux hindous un monopole exclusif. Mais lorsque les musulmans voulurent prendre leur part dans tous les domaines, les hindous tentèrent de les tenir à l’écart partout. Le comportement des hindous dans les emplois, le commerce et les diverses professions devait naturellement rendre les musulmans modernes et instruits hostiles aux hindous. Toutefois, les oulémas n’avaient aucun conflit avec les hindous sur ce point. La société musulmane instruite pouvait comprendre, à partir de son expérience concrète, que l’indépendance du pays sous la direction des hindous entraînerait partout une domination hindoue ; il n’était pas possible aux oulémas de le comprendre de la même manière. En effet, dans les domaines où les oulémas œuvraient au sein de la société musulmane, leurs intérêts n’entraient pas en conflit avec ceux des hindous, et aucune raison de rivaliser avec eux ne s’était présentée.
La société musulmane instruite ressentit vivement que, même si le pays devenait indépendant sous la direction du Congrès, les musulmans resteraient les esclaves des hindous. Le mouvement pour le Pakistan naquit de ce sentiment. Sous la direction de M. Muhammad Ali Jinnah, la Ligue musulmane revendiqua la création d’un État séparé pour les musulmans dans les régions où ils étaient majoritaires. Cette revendication suscita un nouvel éveil au sein de la société musulmane écrasée sous la domination anglaise et hindoue. M. Jinnah acquit auprès des musulmans le titre de Quaid-e-Azam (le plus grand dirigeant).
Alarmé par ce mouvement séparé des musulmans, le Congrès affirma que tous les habitants de l’Inde, quelle que soit leur religion, formaient une seule nation indienne. Il ne fallait en aucun cas diviser cette grande nation sur une base religieuse. En opposition à cette conception laïque du Congrès, la Ligue musulmane soutint que l’idéal des musulmans était l’islam et que l’islam n’était pas seulement une religion. Ainsi, sur la base du mode de vie islamique, les musulmans constituaient une nation distincte. Il y avait donc deux nations en Inde. La nation musulmane qui croyait à l’idéal islamique ne pouvait former une seule nation avec ceux qui n’y croyaient pas. Cette conception devint célèbre sous le nom de théorie des deux nations, ou « Two-Nation Theory ».
Ainsi, lorsque la théorie de la nation unique du Congrès entra en conflit avec la théorie des deux nations de la Ligue musulmane, les oulémas de l’Inde apportèrent leur soutien au Congrès. Dans le célèbre discours qu’il prononça à ce sujet en 1938 à la mosquée royale de Lahore, Hazrat Maulana Hussain Ahmad Madani (puisse Dieu lui faire miséricorde), dirigeant des oulémas de l’Inde, tenta de démontrer que la théorie de la nation unique n’était pas contraire à l’islam. Ce discours fut publié sous forme de brochure sous le titre Muttaḥida Qawmiyyat aur Islam (La théorie de la nation unique et l’islam). En 1939, réfutant tous les arguments de ce discours et s’appuyant sur des arguments solides tirés du Coran, du hadith et de l’histoire des débuts de l’islam, Maulana Maududi (puisse Dieu lui faire miséricorde) démontra que la théorie de la nation unique du Congrès était totalement contraire à la nationalité islamique. Son livre fut publié sous le titre Mas’alaye Qawmiyyat (La question de la nationalité) ; sa traduction en bengali fut intitulée Islam o Jatiyatabad (L’islam et le nationalisme).
À la suite de ce débat sur la nationalité, le mouvement du Congrès visant à obtenir l’indépendance de l’Inde tout en la maintenant indivise, et le mouvement de la Ligue musulmane en faveur de la création d’un État indépendant pour les musulmans, suscitèrent une profonde amertume sur la scène politique. La société musulmane instruite devint particulièrement hostile aux oulémas de l’Inde qui soutenaient le Congrès. Cette réaction se manifesta également au sein du corps des oulémas. Bien que la majorité des oulémas de Deoband se joignissent au Congrès, de nombreux oulémas, sous la direction de Mawlana Sabbir Ahmad Usmani (rah.) et de Mawlana Mufti Muhammad Shafi (rah.), fondèrent en 1943, en faveur du mouvement pour le Pakistan, une organisation rivale d’oulémas appelée Jamiat Ulama-e-Islam, et soutinrent la Ligue musulmane. Mawlana Jafar Ahmad Usmani (rah.), Mawlana Shamsul Haq Faridpuri (rah.), Mawlana Mufti Din Muhammad Khan (rah.), le Pir Sahib de Sharsina, le Pir Sahib de Furfura et de nombreux autres oulémas apportèrent un soutien actif au mouvement pour le Pakistan. Hazrat Mawlana Ashraf Ali Thanvi (rah.) soutint lui aussi la Ligue musulmane.
Ainsi, les éminents oulémas se divisèrent : les uns soutinrent la conception du Congrès d’une Inde indivise, tandis que les autres prirent parti pour la division de l’Inde et la création du Pakistan. L’amertume qui en résulta conduisit la Ligue musulmane à accuser les oulémas de l’Inde, et ceux-ci à leur tour à accuser la Ligue musulmane d’être opposée à l’indépendance et d’être à la solde des Anglais.
À cette époque, bien que, en tant qu’étudiant militant du mouvement pour le Pakistan, j’eusse l’attitude que j’avais envers les oulémas de l’Inde, après avoir examiné par la suite tous les événements avec le regard impartial d’un historien, je suis arrivé à la conclusion que les oulémas de l’Inde ne croyaient pas, pour des raisons compréhensibles, qu’il fût possible d’établir un État islamique sous la direction des dirigeants de la Ligue musulmane. C’est pourquoi ils ne considéraient pas comme une décision judicieuse de diviser le pays et de répartir la nation musulmane entre deux pays. En revanche, ils ne comprenaient pas, pour des raisons compréhensibles, que la conception congressiste d’une Inde indivise serait désastreuse pour les musulmans. Même avec de bonnes intentions, il n’est pas impossible de prendre une mauvaise décision politique. Je ne peux pas croire qu’une personne comme Mawlana Madani (rah.) ait pu agir dans quelque intérêt terrestre que ce soit tout en sachant qu’elle nuirait à l’islam et aux musulmans. Je n’ai pas le courage d’attaquer les intentions d’hommes de cette stature. Se tromper est une chose ; agir avec de mauvaises intentions en est une autre.
Quoi qu’il en soit, alors que les oulémas du sous-continent étaient divisés, les uns actifs comme partisans du Congrès et les autres comme partisans de la Ligue musulmane, Mawlana Maududi présenta, par l’intermédiaire de son mensuel « Tarjuman-ul-Quran », une troisième perspective qui satisfit les deux groupes d’éminents oulémas. Les oulémas favorables à la Ligue musulmane utilisèrent le livre de Mawlana sur le nationalisme comme une arme puissante contre la doctrine de la nation unique de Mawlana Madani (rah.). Cependant, le milieu de la Ligue musulmane fut extrêmement irrité par la conférence prononcée par Mawlana Maududi à l’université d’Aligarh en 1940, intitulée « Islami Hukumat Kis Tarah Qaim Hoti Hai » (le titre de la traduction bengalie du livre est « La voie de la révolution islamique »). Dans cette conférence, il démontra par des arguments que, bien que le mouvement visant à créer un État indépendant pour les musulmans sur la base de la théorie des deux nations fût tout à fait juste et pleinement digne de soutien, même si un pays musulman était créé, ses dirigeants ne pourraient en aucun cas établir un gouvernement ou un État islamique. En analysant le mouvement du Prophète (paix et bénédictions sur lui), il constata qu’en l’absence de tout programme visant à former une direction et un corps de militants qui connaissent l’islam et le mettent en pratique dans leur vie, les dirigeants de la Ligue musulmane seraient non seulement incapables d’établir un État islamique, mais que, s’ils tentaient d’instaurer l’islam, ils estimeraient nécessaire de faire pendre le dirigeant de ce mouvement. Exactement quatorze ans après cette conférence, sa prédiction se réalisa effectivement. En 1953, sous le régime de la Ligue musulmane, il fut condamné à la pendaison sous un prétexte quelconque.
Après la publication du livre de Mawlana Maududi contre la doctrine de la nation unique de Mawlana Madani (rah.), des fatwas contre Mawlana Maududi commencèrent à être émis continuellement depuis Deoband. Plus Mawlana Maududi écrivait avec force qu’il n’était nullement convenable que les musulmans soutiennent le Congrès, plus le nombre des fatwas augmentait. Ainsi, Mawlana Maududi devint d’un côté la cible des fatwas des éminents oulémas favorables au Congrès, et de l’autre, il devint également réprouvé par le milieu de la Ligue musulmane. Toutefois, jusqu’à la création du Pakistan, les dirigeants de la Ligue musulmane ne dirent rien contre lui, car certains de ses écrits avaient été extrêmement utiles au mouvement pour le Pakistan. Mais après la création du Pakistan, dès qu’il réclama en 1948 la rédaction d’une constitution islamique, il fut arrêté comme opposant au Pakistan et détenu en prison sans jugement.
Bien que Mawlana Maududi eût renforcé le mouvement pour le Pakistan par ses écrits les plus vigoureux et les meilleurs en faveur de la théorie des deux nations, il n’adhéra pas à la Ligue musulmane. Après la conférence susmentionnée prononcée à Aligarh en 1940, il proposa pendant une année entière, par l’intermédiaire de son mensuel, aux dirigeants de la Ligue musulmane plusieurs programmes sans lesquels il serait impossible de transformer le Pakistan en État islamique. Mais, les dirigeants de la Ligue ne réagissant pas, il entreprit en août 1941, avec 75 personnes venues à Lahore de différentes provinces du sous-continent, d’organiser la « Jamaat-e-Islami » sur la base de ces programmes. C’est précisément parce que ces préparatifs à la formation d’un État islamique avaient été menés que, après la création du Pakistan, le mouvement en faveur d’une constitution islamique devint si puissant, malgré la vive opposition du gouvernement de la Ligue musulmane.
Après le martyre, sur le champ de Balakot en 1831, de Sayyid Ahmad Barelvi (rah.) et de Shah Ismail Shaheed (rah.), l’État islamique qu’ils avaient établi s’effondra. J’ai tenté ici de donner une brève idée de la situation qui prévalut parmi les musulmans pendant le siècle qui suivit. Cela permet de comprendre pourquoi aucun autre mouvement pour l’établissement de la religion ne put être lancé pendant cent ans. Lorsque le mouvement d’indépendance contre les Anglais prit de l’ampleur et que les musulmans, s’étant de nouveau éveillés, eurent acquis la force de réclamer la création d’un État musulman indépendant, les conditions furent enfin réunies pour organiser un mouvement pour l’établissement de la religion. Le rêve d’établir un État islamique éveilla de nouveau un écho dans le cœur des musulmans. Si, à cette époque, les grands oulémas avaient pu, au lieu de suivre les dirigeants du Congrès et de la Ligue musulmane, prendre la direction du mouvement visant à établir un État islamique, l’histoire du sous-continent aurait peut-être été différente. Le noble objectif de faire du Pakistan un État islamique aurait peut-être été réalisé. C’est le malheur des musulmans du sous-continent qu’au moment opportun les éminents oulémas ne purent appeler à l’établissement de la religion.
C’est cet appel que lança Mawlana Maududi en 1941. Il n’avait alors que trente-huit ans. Mais à cette époque, presque tous les grands oulémas étaient divisés entre le Congrès et la Ligue. Or aucune de ces deux voies n’était dirigée par une direction islamique. Cela donne à penser que, dans le contexte politique de l’époque, l’objectif principal des oulémas de l’Inde était d’obtenir la liberté vis-à-vis des Anglais. Pour les oulémas favorables à la Ligue, le véritable objectif était de diviser le pays et de créer un pays musulman indépendant. Ils n’avaient pas la position leur permettant de prendre eux-mêmes la direction pour atteindre ces deux objectifs. Ils durent donc suivre les dirigeants du Congrès et de la Ligue.
Pour que les oulémas du Bangladesh tirent le juste enseignement de cette amère expérience de l’histoire, ils doivent réfléchir profondément et avec sang-froid. Le moment est venu de comprendre que l’exigence du dîn est de mener, par l’appel et le programme de l’Iqamat ad-Dîn, le mouvement visant à transformer ce pays en État islamique. Si l’on tarde, il existe un risque de tomber dans une servitude perpétuelle comme à Boukhara, ou bien dans des épreuves comme en Afghanistan. À Dieu ne plaise, si une telle situation devait survenir, il est douteux que les oulémas puissent même continuer à disposer de la possibilité de servir le dîn dans la mesure où ils le font actuellement.
L’importance des efforts collectifs en jama‘at
Il est absolument impossible à quiconque d’accomplir seul la tâche de l’Iqamat ad-Dîn. Même avec toutes les qualités requises, aucun prophète n’a pu, seul, faire triompher le dîn. Certes, le prophète a dû commencer seul. Mais le prophète dont l’appel n’a été suivi par personne et qui n’a pas eu la possibilité de travailler de manière organisée n’a pas pu faire triompher le dîn.
Changer un système social et reconstruire cette société sur de nouvelles bases est une tâche si difficile et complexe que ce vaste objectif ne peut en aucun cas être atteint sans l’effort uni d’un groupe de personnes suffisamment nombreuses. C’est pourquoi chaque prophète, en même temps qu’il appelait les gens à accepter la servitude envers Allah, les invitait à devenir ses compagnons en lui obéissant et en assumant avec lui la responsabilité de l’Iqamat ad-Dîn.
Sens : « Craignez Allah et obéissez-moi. » Tous les prophètes ont lancé cet appel. Car il est impossible de faire triompher le dîn sans obtenir l’obéissance d’un groupe de personnes.
C’est pour cette raison que la jama‘at revêt une si grande importance en islam. L’ordre d’accomplir chaque jour les cinq prières en congrégation a été donné afin de faire ressentir profondément l’importance d’une vie organisée en jama‘at. La vie en jama‘at a même été rendue obligatoire pour l’obéissance à l’islam. Dans un hadith, celui qui se sépare de la jama‘at est averti en ces termes : de même que le loup emporte la brebis qui s’est séparée du troupeau, Satan s’empare de la personne qui s’est séparée de la jama‘at.
Le Messager (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) a même ordonné que, lors d’un voyage, deux personnes voyageant ensemble prennent l’une d’elles comme amîr et suivent la discipline de la jama‘at. Une vie islamique est impossible sans jama‘at, et une jama‘at ne peut exister sans amîr. Cela prouve qu’un musulman doit soit être amîr (celui qui commande), soit ma’mûr (celui qui obéit aux ordres). De même, lorsqu’il accomplit la prière en jama‘at, il doit être soit imam, soit ma’mûm. Si quelqu’un n’est ni imam ni ma’mûm, cela signifie qu’il ne s’est pas joint à la jama‘at de la prière. De la même manière, celui qui ne s’est joint à aucune jama‘at religieuse n’a même pas adopté le programme d’une vie véritablement islamique. Dans ces conditions, il ne pourra pas se préserver des ruses de son nafs et de Satan.
À l’époque du Noble Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui), seuls étaient considérés comme musulmans ceux qui rejoignaient la jama‘at du Prophète et lui prêtaient allégeance, ou la prêtaient à son représentant. Celui qui restait en dehors de cette jama‘at n’était pas considéré comme musulman. Cette jama‘at était l’unique jama‘at du dîn, c’est-à-dire al-jama‘at. Aujourd’hui, aucune jama‘at unique ne peut prétendre au statut d’al-jama‘at. Toutes les jama‘at qui peuvent être constituées sur la base du modèle du Messager, prises ensemble, sont considérées comme al-jama‘at. Mais celui qui ne s’est joint à aucune jama‘at religieuse n’est nullement en sécurité du point de vue de sa foi.
Aucun savant ne pourra nier l’importance de la jama‘at en islam. Ne serait-ce que pour servir la religion d’Allah, il n’y a pas d’autre choix que de reconnaître, du point de vue des hadiths, qu’il est au moins wajib de faire partie d’une jama‘at. Par conséquent, tout musulman conscient doit se joindre à une jama‘at ou à une autre. Si aucune des jama‘at existantes ne lui convient, il devrait essayer d’en constituer une nouvelle. Il est toutefois extrêmement important que chacun s’efforce de bien connaître chaque jama‘at religieuse : il faut aller à la rencontre de chaque jama‘at et chercher à s’informer auprès de ses responsables. Il est tout à fait déraisonnable de prendre une décision sur cette question en prêtant l’oreille à des propos en l’air ou en se laissant égarer par la propagande des opposants à une jama‘at. Le juge qui rendrait son verdict après avoir seulement entendu la plainte du demandeur, sans recueillir la déposition de l’accusé, ne serait pas digne d’être juge. De même, pour se faire une opinion sur une jama‘at, il est nécessaire de l’observer de près.
Les frères de la Jamaat de Tabligh l’expliquent très bien. Ils disent que, si vous voulez savoir exactement ce qu’est la Jamaat de Tabligh, vous devez lui consacrer du temps pendant au moins quelques jours et rester avec elle. Les propos des frères du Tabligh sont très raisonnables. Mais cet argument est valable pour toutes les jama‘at. Si les frères du Tabligh veulent eux aussi connaître une autre jama‘at, ils doivent lui consacrer un peu de temps et apprendre à la connaître. Comment pourraient-ils être capables de comparer les autres jama‘at s’ils ne s’occupent que du travail du Tabligh ?
Si je n’avais pas eu l’occasion de travailler au sein de la Jamaat de Tabligh, je n’aurais pas pu acquérir de loin une connaissance exacte à son sujet. C’est ainsi que j’ai également eu l’occasion de connaître le Tamaddun Majlis. C’est par l’intermédiaire de ce Majlis que j’ai acquis mes premières notions sur le fait que l’islam est un mouvement idéologique. J’ai travaillé pendant trois ans simultanément avec la Jamaat de Tabligh et le Tamaddun Majlis. Dans l’une, j’ai eu l’occasion d’étudier l’aspect religieux de l’islam, et dans l’autre, j’ai perçu les aspects sociaux, politiques et économiques de l’islam. Lorsque j’ai eu l’occasion de connaître la Jamaat-e-Islami, j’y ai adhéré, car j’y ai trouvé tous les aspects de l’islam réunis au sein d’une même jama‘at. Je reconnais toutefois du fond du cœur la contribution du Tabligh et du Tamaddun. Si je n’avais pas eu la chance de faire cette comparaison, je n’aurais pas non plus été capable de ressentir de la satisfaction dans la jama‘at au sein de laquelle je travaille.
Parmi les quelques jama‘at que j’ai eu l’occasion de connaître, je ne dis pas que celle que j’ai finalement choisie est celle que chacun a le devoir de rejoindre. Ce que je veux dire, c’est que les musulmans conscients devraient s’efforcer de bien connaître toutes les jama‘at religieuses. Après les avoir examinées comparativement, chacun trouvera davantage de satisfaction en œuvrant dans celle qu’il préfère. En les comparant, il sera également capable de reconnaître le service religieux accompli par chacune d’elles. Préférer une jama‘at ne signifie pas qu’il faille considérer les autres comme mauvaises. Même en reconnaissant que l’une est « meilleure », il faudrait considérer au moins l’autre comme « bonne ». Le fait de préférer l’une ne rend nullement nécessaire de considérer toutes les autres comme mauvaises.
Caractéristiques de la jama‘at constituée en vue de l’Iqamat-e-Din
Toute organisation, jama‘at ou institution a un objectif déterminé. Naturellement, on y prévoit de former des personnes précisément en fonction de cet objectif. Ainsi, une madrasa est créée pour former des savants religieux. On élabore un programme correspondant au type de savants que l’on veut former. Ceux qui fondent des collèges veulent former des personnes dans un but différent de celui des madrasas ; leur programme est donc également différent. Le programme mis en œuvre dans les khanqahs pour former des personnes pieuses produit des gens de ce niveau. Sur la base des six usul de la Jamaat de Tabligh et de la méthode de la chilla, ce sont précisément les personnes qu’un tel programme peut former qui sont produites. Cette jama‘at s’efforce d’amener les gens, au lieu de rester absorbés par la vie de ce monde, à consacrer de temps à autre quelques jours au travail du Tabligh, loin de leur maison et de leur profession, afin de construire la vie éternelle de l’au-delà. Orienter les gens vers l’au-delà constitue indubitablement un service religieux.
Mais l’organisation qui veut remplacer le système social invalide et édifier la société selon la loi d’Allah et l’exemple du Messager doit avoir un programme adapté à cet objectif considérable. Ce type de jama‘at possède plusieurs caractéristiques :
Premièrement : l’appel de cette jama‘at ne peut pas être limité à certaines parties ou à certains aspects de l’islam. Il sera aussi vaste que l’islam lui-même. L’appel de cette jama‘at s’étendra à la servitude envers Allah seul et à l’obéissance au Messager dans tous les domaines de la vie. Dans la vie individuelle, sociale et étatique, cette jama‘at continuera d’appeler les gens à reconnaître Allah comme l’unique détenteur de l’autorité et le Messager (s.a.w.) comme l’unique guide exemplaire.
Deuxièmement : cette Jama‘at s’efforcera de présenter à la société humaine l’enseignement complet de l’islam. Elle déploiera tous les efforts possibles pour faire comprendre l’ensemble du Noble Coran. Elle s’attachera autant que possible à diffuser largement dans la société tous les enseignements de l’islam : depuis l’iman, l’islam, la taqwa et l’ihsan, ainsi que la prière, le jeûne, le pèlerinage, la zakat, le dhikr et le tahajjud, jusqu’à la vie familiale, politique et économique, et à tous les autres aspects de la vie individuelle et sociale.
Troisièmement : afin de faire triompher l’islam dans sa totalité, cette Jama‘at cherchera naturellement à faire rejoindre cette organisation aux gens, dans le but de rassembler des forces humaines. Tous ceux qui entreront dans une organisation de ce type le feront en considérant l’objectif de la Jama‘at comme le but de leur propre vie. Ils s’efforceront de rallier la population à ce noble objectif et continueront, par la da‘wa personnelle, à faire rejoindre des gens à la Jama‘at.
Quatrièmement : cette Jama‘at prendra des dispositions particulières afin de développer chez ceux qui la rejoignent les compétences, le caractère et les qualités nécessaires pour assumer la difficile responsabilité de l’établissement du dîn. Par toutes les formes possibles de tarbiyya ou de formation, elle constituera une équipe de travailleurs compétents.
Cinquièmement : parce que cette organisation recrute des membres en appelant à faire triompher l’islam, le gouvernement établi et toutes les forces conservatrices en place — politiques, économiques, sociales et religieuses — ne pourront manquer de se mettre en état d’alerte contre elle. Le système du faux, ou le dîn du faux, considérera une telle Jama‘at comme dangereuse pour lui.
Ils s’efforceront donc de toutes leurs forces d’entraver par tous les moyens les progrès de cette Jama‘at. Le gouvernement et les autres partis hostiles à l’islam s’uniront pour mener une campagne contre les dirigeants et les militants d’une telle Jama‘at, afin d’égarer la population. Pour empêcher que la force de cette organisation ne grandisse, ils pourront, si nécessaire, emprisonner ses dirigeants et ses militants en les empêtrant dans le réseau de fausses accusations, sans procès. Ainsi, par toutes sortes de persécutions, toutes les forces conservatrices en place s’acharneront contre l’établissement victorieux de l’islam.
Même si elle est une Jama‘at islamique, si les forces conservatrices en place tolèrent une organisation et ne font rien contre elle, il faut en conclure que, bien que cette Jama‘at rende de grands services à l’islam, elle n’agit pas dans le cadre d’un programme d’établissement du dîn. Si les forces conservatrices en place ou le gouvernement en exercice ne considèrent pas une Jama‘at comme leur ennemie, il faut comprendre que cette Jama‘at n’a aucun programme visant à établir le dîn de vérité.
Sixièmement : cette opposition des forces du faux et des forces conservatrices en place est extrêmement bénéfique au mouvement islamique. En raison de cette opposition, les gens lâches et peureux n’osent pas rejoindre ce mouvement. Ceux pour qui les intérêts de ce monde sont primordiaux ne s’engagent pas non plus sur cette voie. Seuls rejoignent cette organisation les gens désintéressés, courageux, combatifs et animés de l’esprit du jihâd, dont cette voie a besoin. Seuls ceux qui ne craignent personne en dehors d’Allah y demeurent. Cette voie est telle qu’Allah éprouve tous ceux qui y avancent.
Sens : « Les gens pensent-ils qu’il leur suffira de dire : “Nous avons cru”, et qu’ils seront laissés sans être éprouvés ? Pourtant, Nous avons éprouvé ceux qui les ont précédés. » (Sourate al-‘Ankabût, 2-3)
C’est parce qu’il y avait un mouvement pour l’établissement du Dîn que les Compagnons du Messager (paix et bénédictions sur lui) ont dû subir tant d’épreuves à son époque. Aujourd’hui encore, si une jama‘at accomplit cette œuvre, ses membres devront nécessairement subir des épreuves. Sans ces épreuves, il est impossible de former des hommes capables d’établir l’islam.
Septièmement : une autre caractéristique du mouvement pour l’établissement du Dîn est qu’aucune personne de cette organisation n’y est placée comme dirigeant selon un critère autre que la sincérité, la taqwâ, le sacrifice et le dévouement pour le mouvement. Dans les partis dont l’objectif véritable est de s’emparer du pouvoir, on accepte comme dirigeants des responsables d’autres partis pour des avantages politiques. Dans l’organisation vouée à l’établissement du Dîn, on ne peut accepter quelqu’un comme dirigeant « prêt à l’emploi ». En effet, faire d’une personne qui convoite le pouvoir un dirigeant est contraire aux principes islamiques.
C’est pourquoi aucune compétition pour devenir dirigeant ne peut avoir lieu dans cette organisation. Aucun conflit de leadership n’y est non plus possible. Personne ne peut même y entrer dans le but de devenir dirigeant. En revanche, si une personne éminente et qualifiée d’un quelconque parti rejoint sincèrement cette organisation, sa conduite et sa manière d’agir la conduisent rapidement à la direction. En effet, les responsables de ce type d’organisation s’empressent de confier des responsabilités aux personnes plus qualifiées lorsqu’ils en trouvent.
Dans une organisation de ce type, personne ne cherche à devenir dirigeant. Les personnes ayant les qualités requises pour diriger sont priées d’accepter la direction. Personne n’est nommé dirigeant uniquement en raison de sa célébrité, de sa richesse ou de ses diplômes. Les dirigeants sont choisis selon les critères de l’idéal et du caractère.
Huitièmement : une véritable jama‘at islamique n’utilise pas une personne particulière comme moyen d’attirer les gens vers le mouvement. Pour une jama‘at fondée dans le but d’établir le Dîn, c’est l’idéal islamique qui constitue le véritable attrait. Sa caractéristique est d’attirer les gens vers cet idéal. Le centre et le fondement de l’organisation du Prophète étaient la personnalité du Prophète. En dehors du Prophète, le fondement d’une organisation ne devrait reposer sur aucune autre personnalité. Si une organisation est construite autour d’une personnalité, elle ne peut survivre après la mort de cette personne. Mais si l’idéal constitue le fondement principal de l’organisation, la mort de son fondateur ne met pas en péril son existence.
Existe-t-il au Bangladesh une jama‘at de ce type?
Pour ceux qui ressentent véritablement la responsabilité d’établir le Dîn, cette question est extrêmement importante. Il faut examiner attentivement s’il faudra rendre des comptes devant Allah pour n’avoir pas œuvré à l’établissement du Dîn sous prétexte qu’on ne trouve pas de jama‘at complète et attrayante à tous égards. De même qu’il est injuste de prier seul sans participer à la prière en assemblée sous prétexte qu’on n’aime pas l’imam de la mosquée, il est également gravement erroné de mener une vie sans jama‘at parce qu’on n’a pas trouvé la jama‘at idéale.
Si vous êtes capable de devenir imam, vous pouvez vous rendre régulièrement à la mosquée et y accomplir la prière en assemblée ; les fidèles pourront alors écarter l’imam incompétent et vous choisir comme imam. La mosquée sera ainsi davantage animée, ayant trouvé un imam compétent. De même, vous pouvez rejoindre la jama‘at dont l’objectif d’établir le Dîn vous paraît comparativement préférable et essayer de l’améliorer encore. Et si vous êtes vous-même capable de former une jama‘at, faites-le. Mais il faut reconnaître qu’il est absolument impossible à quiconque d’assumer la responsabilité d’établir le Dîn sans appartenir à une jama‘at.
À un moment donné, cette question s’était également posée à moi avec une grande acuité : avec quelle Jamaat accomplirais-je cette œuvre ? J’ai déjà dit que j’aime encore les deux organisations au sein desquelles j’ai travaillé simultanément. Mais lorsque ma conscience m’a fait comprendre qu’une autre Jamaat était davantage apte à l’établissement du Dîn, j’ai commencé à œuvrer au sein de cette Jamaat. Cette question dépend entièrement de la conscience de chacun. Chacun doit prendre lui-même une décision à ce sujet, à la lumière de sa connaissance du Dîn, de son sens de la responsabilité envers son établissement et des fondements de l’islam. Tout le monde ne sera peut-être pas d’accord avec moi sur la décision à laquelle je suis parvenu. Mais chacun a le devoir de choisir la Jamaat qui lui convient en la jugeant selon les qualités nécessaires à l’établissement du Dîn.
La responsabilité de l’établissement du Dîn n’est pas une affaire si banale que l’on puisse entrer soudainement dans une Jamaat, sans comparaison approfondie ni réflexion sérieuse, et sans en comprendre la portée. Il faut choisir en examinant si la Jamaat que l’on envisage de rejoindre possède un appel et un programme adaptés à l’établissement du Dîn, dans quelle mesure elle forme des personnes aptes à cet établissement, et à quel degré elle possède les qualités nécessaires à cette fin. Selon la connaissance, l’intelligence et la conscience qu’Allah m’a accordées, je n’ai trouvé aucune Jamaat supérieure à la Jamaat-e-Islami pour l’établissement du Dîn. Je m’efforce autant que possible d’améliorer cette Jamaat et de remédier à ses insuffisances et à ses défauts, quels qu’ils soient. Car, à mes yeux, la Jamaat idéale est exclusivement celle des Compagnons du Prophète. Lorsque je prends cette Jamaat comme étalon pour juger, je constate de nombreuses insuffisances et de nombreux défauts au sein de la Jamaat-e-Islami. Je demande l’aide d’Allah afin de ne pas avoir l’esprit assez étroit pour me glorifier de la supériorité de la Jamaat-e-Islami en la comparant aux autres Jamaat du pays. Si cette Jamaat veut assumer la noble responsabilité de l’établissement du Dîn, elle doit prendre la Jamaat des Compagnons du Prophète comme modèle et s’efforcer d’atteindre ce niveau, dans la mesure du possible. Il n’y a aucune raison de se complaire en la comparant à un quelconque parti existant.
Je déclare, animé d’un pur zèle religieux, que si je trouvais une organisation encore meilleure que la Jamaat-e-Islami pour établir le Dîn d’Allah dans ce pays, je considérerais comme obligatoire de quitter cette Jamaat et de rejoindre cette organisation. Car l’établissement du Dîn est mon objectif. Je crois qu’il est de mon devoir de rejoindre la Jamaat par l’intermédiaire de laquelle cet objectif sublime a le plus de chances et de possibilités d’être atteint.
La Jamaat-e-Islami et le Maulana Mawdudi
La question de savoir s’il convient de rejoindre la Jamaat-e-Islami dans le but d’établir le Dîn relève du jugement de celui qui souhaite y adhérer. Le fondateur de cette Jamaat est le Maulana Sayyid Abul Ala Mawdudi (que Dieu lui fasse miséricorde). Bien qu’il ne soit plus de ce monde, diverses affirmations circulant à son sujet, je vais présenter quelques remarques nécessaires concernant le rapport entre le défunt et l’actuelle Jamaat-e-Islami :
Premièrement : le Maulana Sayyid Abul Ala Mawdudi (que Dieu lui fasse miséricorde) a insisté toute sa vie sur le fait qu’il ne faut suivre aveuglément aucune personne en dehors du Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui). Seul le Messager, guidé par la Révélation, est infaillible. Nul autre n’est au-dessus de l’erreur.
Par conséquent, je ne suis disposé à accepter aucune parole du Maulana Abul Ala Mawdudi (que Dieu lui fasse miséricorde) sans l’avoir vérifiée à la lumière du Messager. J’accepte de ses opinions ce qui me paraît acceptable à la lumière du Coran et de la Sunna. Telle est la position de la Jamaat-e-Islami.
Lorsqu’il fut élu amir de la Jamaat en 1941, il fit alors la déclaration suivante :
« Pour finir, je tiens à clarifier un point. En matière de fiqh et d’ilm al-kalam, j’ai ma propre méthode. Je l’ai établie sur la base de mes recherches et de mes études personnelles. Ceux qui ont lu le Tarjuman al-Qur’an au cours des huit dernières années le savent parfaitement. À présent, j’ai été nommé à la fonction d’amir de cette Jamaat. Je dois donc préciser clairement que tout ce que j’ai écrit jusqu’ici et tout ce que j’écrirai ou dirai à l’avenir au sujet du fiqh et du kalâm ne devra pas être considéré comme une décision de l’amir de la Jamaat-e-Islami, mais comme mon opinion personnelle. Je ne souhaite pas imposer mes jugements personnels dans ces domaines aux autres oulémas et chercheurs de la Jamaat, pas plus que je ne souhaite que la Jamaat m’impose des restrictions qui me priveraient de ma liberté d’étudier, de mener mes recherches et d’exprimer mes opinions dans le domaine du savoir. Je demande instamment, au nom d’Allah, aux membres de la Jamaat (arkan) de ne présenter à personne mes propos relatifs au fiqh et à la science du kalâm comme des preuves ou des références. De même, que personne ne prenne mes actes personnels — que j’ai jugés permis après mes propres recherches et études — comme des preuves ou des références, et que personne ne me suive sans investigation simplement parce que je les ai accomplis. Dans ce domaine, chacun jouit d’une pleine liberté. Ceux qui possèdent le savoir doivent agir conformément à leurs propres recherches et investigations ; quant à ceux qui ne possèdent pas ce savoir, qu’ils agissent conformément aux recherches et investigations des personnes auxquelles ils accordent leur confiance dans le domaine du savoir. En outre, chacun a la liberté d’avoir une opinion contraire à la mienne sur cette question et d’exprimer son propre avis. Nous pouvons tous, tout en ayant des opinions différentes sur des questions secondaires et de détail, présenter des arguments et des preuves les uns face aux autres, entrer en débat et demeurer néanmoins membres de la même Jamaat — comme le furent les nobles Compagnons, qu’Allah les agrée. »
Deuxièmement : la Jamaat-e-Islami réunit des personnes qui suivent le madhhab hanafite et des personnes qui suivent les Ahl al-Hadith. Toute personne appartenant à l’un des madhhabs d’Ahl al-Sunna wa-l-Jama‘a peut adhérer à cette Jamaat. En tant que Jamaat, la Jamaat-e-Islami n’oblige personne à suivre la jurisprudence d’un madhhab particulier. Ceux qui y adhèrent suivent leur propre madhhab. Maulana Maududi suivait le madhhab hanafite. Mais la Jamaat compte également des membres appartenant aux Ahl al-Hadith.
Troisièmement : chacun, au sein de la Jamaat, jouit d’une pleine liberté pour tirer ses propres opinions des livres de tous les auteurs anciens et contemporains qui ont écrit sur l’islam. En acquérant des connaissances à partir des exégèses, des hadiths, du fiqh, etc., anciens et modernes, chacun a le droit de former librement sa propre opinion. C’est précisément parce que Maulana Maududi (qu’Allah lui fasse miséricorde) a accordé une telle importance à la liberté de pensée qu’il n’y a aucune crainte de le suivre aveuglément.
Quatrièmement : la Jamaat-e-Islami ne considère pas Maulana Maududi (qu’Allah lui fasse miséricorde) comme un imam en matière de fiqh ou de croyances. L’acceptation de son ijtihad ne constitue pas non plus un principe de la Jamaat. Pour la Jamaat-e-Islami, Maulana Maududi (qu’Allah lui fasse miséricorde) jouit d’une considération particulière pour trois raisons.
(a) À notre époque, les écrits de Maulana Maududi ont rétabli le véritable statut de la religion de l’islam en présentant l’islam comme l’unique système de vie intégral. Grâce aux nombreux livres qu’il a écrits, les gens ont appris à comprendre que l’idée répandue dans la société selon laquelle l’islam serait limité au seul domaine religieux était erronée. Dans ce sous-continent, cette conception globale de l’islam n’était pas aussi clairement établie. C’est lui qui a exposé clairement aux habitants du sous-continent que se soumettre à Allah et obéir au Prophète dans tous les domaines de la vie individuelle et sociale constituent les exigences de l’islam. Il a remarquablement montré que le Coran et la Sunna sont l’unique guidance complète et juste pour l’ensemble de la vie humaine.
(b) Maulana Maududi (qu’Allah lui fasse miséricorde) a exposé avec une grande force que l’établissement concret de la religion de l’islam dans la société humaine constitue la principale responsabilité des musulmans. Bien plus, au cours de ce siècle, c’est lui qui, en lançant l’appel à l’établissement du dîn, a entrepris dans ce sous-continent le premier effort organisé contre le faux. Ceux qui ont répondu et répondent à cet appel à l’établissement du dîn, prenant conscience de l’importance du mouvement, considèrent qu’il est obligatoire de s’organiser en Jamaat.
C’est parce qu’il a appelé à un mouvement de cette nature pour faire triompher l’islam que, dans tout le sous-continent, l’islam est aujourd’hui devenu un mouvement révolutionnaire. Même dans les milieux des étudiants et des personnes instruites dans les domaines modernes, l’éveil islamique a suscité un écho.
(c) Le talent organisationnel dont Maulana Maududi (qu’Allah lui fasse miséricorde) a fait preuve pour organiser les musulmans de manière scientifique est inégalé à notre époque. Afin de transformer les musulmans en une force disciplinée, capable de rivaliser avec les organisations puissantes des partisans du faux à l’époque moderne, il leur a donné une structure organisationnelle et des méthodes d’action telles que, malgré son départ de ce monde, l’organisation ne risque de s’affaiblir en aucun domaine.
La Jamaat-e-Islami ne considère pas le Maulana Maududi (que Dieu lui fasse miséricorde) comme un surhomme ni comme une quelconque entité susceptible de susciter une dévotion aveugle. Bien que, du fait des efforts qu’il a consacrés toute sa vie à mettre fin aux excès de la dévotion dans le domaine religieux, et malgré les nombreuses qualités rares qu’il réunissait, la Jamaat ne lui a accordé aucun statut de vénération excessive.
Cependant, les milieux intellectuels du monde entier ont unanimement reconnu le Maulana Maududi (que Dieu lui fasse miséricorde) comme le plus éminent penseur islamique, écrivain et moudjahid de son époque, ainsi que comme la personnalité ayant opposé la résistance la plus vigoureuse à la jahiliya moderne et aux idéologies hostiles à l’islam. Malgré cela, la Jamaat-e-Islami n’a pas estimé nécessaire, pour le mouvement islamique, de mettre en avant la personnalité du Maulana auprès du public. Le Maulana était si vigilant sur ce point qu’il n’a pas autorisé la célébration de son anniversaire. Même après sa mort, ni son anniversaire ni l’anniversaire de son décès ne sont célébrés nulle part dans le sous-continent. Pourtant, au Bangladesh, en Inde, au Pakistan et au Sri Lanka, la Jamaat-e-Islami existe ouvertement en tant qu’organisation. Mais nulle part la personnalité du Maulana Maududi (que Dieu lui fasse miséricorde) n’est mise en avant.
En analysant les problèmes de l’époque moderne et les diverses solutions élaborées par l’être humain, puis en exposant clairement, à la lumière du Coran et des hadiths, les défauts de ces solutions, le Maulana Maududi (que Dieu lui fasse miséricorde) a présenté la solution islamique avec une telle compétence qu’il nous est devenu facile, à nous qui avons reçu une éducation moderne, de comprendre l’islam. C’est pourquoi, à l’époque moderne, il devient impossible de mener un mouvement islamique sans la littérature islamique écrite par le Maulana Maududi (que Dieu lui fasse miséricorde). La Jamaat-e-Islami est donc obligée de tirer profit de ses livres. Si la promotion de la personne du Maulana Maududi (que Dieu lui fasse miséricorde) avait été l’objectif, son anniversaire et l’anniversaire de son décès auraient certainement été célébrés.
Le véritable dirigeant de la Jamaat-e-Islami est le Prophète universel, que le Maulana Maududi (que Dieu lui fasse miséricorde) nous a enseigné de suivre comme l’unique dirigeant dans tous les domaines de la vie. Lorsque le Maulana Maududi (que Dieu lui fasse miséricorde) était l’amir de la Jamaat, aucune dévotion excessive ne lui a jamais été manifestée. Seul Allah, le Très-Haut, peut lui conférer sa véritable dignité. La Jamaat n’a assumé aucune responsabilité consistant à accroître sa considération dans le monde.
Cinquièmement : pendant près de sept ans, j’ai eu l’occasion de rencontrer de grands penseurs islamiques et d’éminents oulémas dans de nombreux pays du monde, notamment dans le monde arabe. Je les ai tous trouvés extrêmement admiratifs du Maulana Maududi (que Dieu lui fasse miséricorde). Tous l’ont reconnu comme le plus éminent penseur islamique de son époque. En dehors du Pakistan, de l’Inde et du Bengale, aucune personnalité islamique n’a soulevé la moindre objection à propos des écrits du Maulana. Pourtant, sa littérature a été largement traduite en arabe et en anglais.
Le fait que les grands penseurs islamiques du monde entier trouvent également dans la littérature du Maulana Maududi (que Dieu lui fasse miséricorde) une interprétation de l’islam du même type m’a amené à penser que les quelques oulémas de notre pays qui ont émis des fatwas contre le Maulana n’avaient probablement pas lu attentivement sa littérature.
Dans les années trente et quarante de ce siècle, la pensée politique islamique vigoureuse du Maulana Maududi, formulée dans le contexte du mouvement pour l’Inde indivise ou pour le Pakistan, s’opposait aux conceptions politiques de nombreux grands oulémas. C’est de leur côté que ces fatwas ont été propagées. Il semble donc que ces fatwas aient été émises pour des raisons politiques. On ne trouve dans ces fatwas aucun fondement religieux solide.
Les fatwas contre la Jamaat
La Jamaat-e-Islami ne perd pas son temps à se quereller avec ceux qui émettent et diffusent des fatwas contre elle. Les fatwas diffusées par ceux qui ne luttent pas contre les forces du faux, qui n’affrontent nullement la jahiliya moderne, qui n’ont aucun programme d’iqamat ad-din et qui ne font rien collectivement pour faire triompher l’islam n’ont aucune importance aux yeux des musulmans conscients. Leur objectif est peut-être, par ces fatwas, de détourner de la Jamaat les quelques personnes qui leur vouent une dévotion aveugle.
La Jamaat reconnaît leurs services religieux et ne nourrit aucune hostilité à leur encontre. Elle ne les considère pas comme des adversaires dans le cadre du mouvement islamique. Ses adversaires sont les mouvements sécularistes, socialistes et nationalistes étroits. Dans le conflit qui oppose actuellement, dans le pays, le dîn de vérité au dîn du faux, ces fatwas servent certes la cause du faux. Néanmoins, la Jamaat n’est pas troublée par ces fatwas, car elle ne veut rien faire ni rien dire contre ceux qui les émettent. Elle ne les considère pas comme une force adverse. Elle ne mène aucun combat contre eux.
Il ressort du contenu de ces fatwas que leurs auteurs considèrent certaines affirmations des livres de Maulana Maududi (rahimahoullah) comme répréhensibles et que, puisqu’il est le fondateur de la Jamaat, ils estiment nécessaire de diriger également ces fatwas contre la Jamaat. Comme je l’ai déjà dit, il est déraisonnable de considérer chacune des paroles de Maulana Maududi (rahimahoullah) comme exprimant la position de la Jamaat. S’il faut vraiment émettre une fatwa, elle devrait viser l’auteur lui-même, et non la Jamaat.
Il n’est pas nécessaire que tout le monde soit d’accord avec tout ce qui est écrit dans les livres de Maulana Maududi. Ainsi, si parmi les oulémas respectés certains relèvent des erreurs dans ses écrits et les critiquent sur le plan scientifique, en s’appuyant sur les arguments du Coran et des hadiths, les membres de la Jamaat tireront eux aussi profit de leur savoir. Des erreurs d’ijtihad peuvent être commises par n’importe qui. Si des savants qualifiés les signalent, ce sera un grand service rendu au dîn. Certes, cette tâche est difficile. Si, au lieu de l’accomplir, on estime plus facile d’émettre des fatwas, cela n’accroît en rien le prestige de leurs auteurs. Là où se déroule le combat entre la vérité et le faux, ces fatwas deviennent un soutien au faux.
Si les auteurs de ces fatwas fondaient, dans le but d’assumer la grande responsabilité de l’iqamat ad-din, une Jamaat religieuse meilleure que la Jamaat-e-Islami, et si des militants comme nous estimaient qu’en rejoignant leur Jamaat nous réussirions mieux à atteindre l’objectif pour lequel nous avons adhéré à la Jamaat, à savoir établir l’islam, nous n’hésiterions pas un instant à quitter celle-ci pour rejoindre la leur. Mais lorsque ceux qui n’ont aucun programme d’iqamat ad-din se contentent d’émettre une fatwa contre la Jamaat pour s’acquitter de leur responsabilité, leur prestige diminue même aux yeux de leurs adeptes conscients, de leurs suiveurs et de leurs disciples.
Nous ne pouvons rien dire de plus au sujet de personnes comme eux, qui servent le dîn, si ce n’est de prier afin qu’Allah Tout-Puissant leur accorde la capacité de comprendre qu’émettre ces fatwas ne constitue aucunement un véritable service de l’islam, mais qu’ainsi leurs noms sont inscrits parmi les adversaires du mouvement islamique. Ce n’est que devant le tribunal de l’au-delà qu’il apparaîtra finalement qui a œuvré en faveur de la vérité et qui a soutenu le faux.
J’en appelle aux auteurs de ces fatwas afin qu’ils examinent correctement les efforts déployés par la Jamaat-e-Islami pour l’iqamat ad-din. Je leur demande de consacrer à des actions positives en faveur de l’islam les capacités qu’Allah Tout-Puissant leur a accordées, plutôt que de les gaspiller dans des activités négatives. Et s’ils signalent des erreurs ou des défauts de quelque nature que ce soit dans le but de réformer la Jamaat-e-Islami, celle-ci leur sera reconnaissante pour ce grand service. Ceux qui s’efforcent ainsi de corriger les choses avec bienveillance ne parlent pas le langage des fatwas.
Fatwas opposées àMaulana Maududi (rahimahoullah)
Mawlana Sayyid Abul A‘la Maududi (qu’Allah lui fasse miséricorde) a écrit plus d’une centaine de livres, petits et grands, sur l’islam, notamment un commentaire du Noble Coran et une biographie du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah sur lui). Ses innombrables lecteurs et lectrices sont dispersés dans le pays et à l’étranger. Il n’est pas étonnant que les écrits de celui qui a tant écrit comportent quelques erreurs et défauts. Si ceux qui se consacrent à l’étude du savoir critiquent ses écrits sur la base d’arguments et de preuves, cela sera certainement utile à la religion et constituera un service rendu à celle-ci. À ce sujet, j’ai moi-même beaucoup tiré profit des écrits de quelques personnes du sous-continent.
Cependant, certaines personnes ont cité des passages de ses différents écrits et leur ont donné une interprétation tellement déformée que tout lecteur qui lirait l’ouvrage original et les écrits des critiques serait obligé de reconnaître qu’il n’existe aucune concordance entre la thèse véritable de l’auteur et la critique. Le langage de certains critiques ne fait que révéler leur hostilité.
Ceux qui s’opposent aveuglément et sont animés d’hostilité utilisent l’arme de la fatwa au lieu d’employer un langage propre à la correction — certains de leurs propos vont même jusqu’à l’injure vulgaire. Ceux qui recherchent la vérité ne pourront juger qu’en essayant de lire l’ouvrage original. Si ceux qui ne l’ont pas lu prennent une décision en se fondant uniquement sur l’écrit d’un critique, ce sera certainement une injustice envers lui. Un juge qui rendrait son verdict après avoir seulement entendu la plainte du plaignant, sans recueillir la déposition de l’accusé, ne pourrait jamais être qualifié de juge équitable.
Je n’accepte pas qu’une parole soit correcte simplement parce que Mawlana Maududi l’a écrite. J’accepte, après les avoir vérifiées par ma raison et ma conscience, les paroles qu’il a présentées avec des preuves tirées du Coran et de la Sunna. C’est pourquoi je n’hésite pas à accepter les propos de ceux qui le critiquent sur la base de preuves et d’arguments. En effet, je ne considère pas Mawlana Maududi (qu’Allah lui fasse miséricorde) comme infaillible. En revanche, ceux qui parlent dans le langage de la fatwa ne me paraissent pas dignes d’être pris en considération, car leur objectif semble être d’égarer les gens plutôt que de corriger les erreurs du Mawlana.
Plusieurs savants du Bangladesh ont vivement critiqué le livre de Mawlana Maududi (qu’Allah lui fasse miséricorde) intitulé « Khilafat o Mulukiyat ». Parmi ces critiques, je considère certainement comme digne d’être lu le livret « Bhul Shongshodhon », écrit par Hazrat Mawlana Shamsul Haq Faridpuri (qu’Allah lui fasse miséricorde). Mawlana Faridpuri aimait profondément Mawlana Maududi et me témoignait également beaucoup d’affection. Comme je le fréquentais étroitement, je savais qu’il avait de sérieuses objections concernant « Khilafat o Mulukiyat ». Il n’attaquait pas l’intention de Mawlana Maududi et ne le considérait pas non plus comme un opposant aux nobles Compagnons. En rédigeant « Khilafat o Mulukiyat », Mawlana Maududi avait cité plusieurs historiens que Mawlana Faridpuri considérait comme chiites, et il croyait que c’était l’acceptation des opinions d’historiens chiites qui avait conduit l’auteur à des conclusions erronées.
Le langage employé par Mawlana Faridpuri dans sa critique de « Khilafat o Mulukiyat » montre qu’il n’était pas animé d’hostilité et qu’il avait écrit avec une sincérité totale. Le titre « Bhul Shongshodhon » le montre clairement. Il n’a pas écrit dans le but d’égarer le public. Partout où il estimait que les écrits de Mawlana Maududi contenaient une erreur, il a tenté de la corriger. Il y a toutefois, çà et là dans le livre, certains propos qui ne correspondent pas au langage naturellement courtois de Mawlana Faridpuri. Allah seul sait si ces propos ont été ajoutés par quelqu’un d’autre. Dès le début, l’éditeur du livre y a ajouté des déclarations extrêmement inconvenantes de plusieurs savants. Cela fait douter que tous les propos du livre soient bien ceux de Mawlana Faridpuri.
Je demande à ceux qui souhaitent être équitables et rechercher la vérité de lire « Khilafat o Mulukiyat » en le comparant à « Bhul Shongshodhon », écrit par Mawlana Faridpuri (qu’Allah lui fasse miséricorde). Les réponses aux objections soulevées dans « Bhul Shongshodhon » sont également données dans la dernière partie de l’ouvrage original. Après avoir lu le livre, il suffit au lecteur de ne pas accepter les propos qu’il estime être des erreurs de Mawlana Maududi (qu’Allah lui fasse miséricorde). Il n’est pas nécessaire que toutes les paroles d’un auteur soient correctes.
Mais il est profondément regrettable que, se fondant sur les propos consacrés à Hazrat Muawiya (qu’Allah lui fasse miséricorde) dans « Khilafat o Mulukiyat », certains critiques aient tenté de prouver que Mawlana Maududi (qu’Allah lui fasse miséricorde) dénigrait et insultait les nobles Compagnons. Le langage hostile de leurs écrits donne l’impression que Mawlana Maududi aurait écrit ce livre dans le seul but de susciter la haine envers les Compagnons. Pourtant, je ne sais pas s’ils ont lu les éloges exaltés et empreints d’émotion consacrés aux nobles Compagnons, conformément à la croyance d’Ahl al-Sunna wa-l-Jama‘a, dans le commentaire du Mawlana intitulé « Tafhim al-Qur’an » et dans ses autres livres. Le sujet traité dans « Khilafat o Mulukiyat » est lié à certains événements particulièrement douloureux de l’histoire de l’islam, de sorte que quiconque prend la plume à ce sujet ne peut prouver simultanément que Hazrat Ali (qu’Allah lui fasse miséricorde) et Hazrat Muawiya (qu’Allah lui fasse miséricorde) étaient tous deux dans la justesse. Selon la croyance d’Ahl al-Sunna wa-l-Jama‘a, Hazrat Ali (qu’Allah lui fasse miséricorde) fait partie des califes bien guidés. Hazrat Muawiya (qu’Allah lui fasse miséricorde) n’a pas reconnu le califat de Hazrat Ali (qu’Allah lui fasse miséricorde). Dans ces conditions, comment pourraient-ils tous deux avoir le même rang ?
Maulana Faridpuri (qu’Allah lui fasse miséricorde) a tenté de démontrer que Hazrat Mu‘awiya (qu’Allah lui fasse miséricorde) était un calife bien plus compétent que Hazrat ‘Ali (qu’Allah l’agrée). Il a affirmé que toutes les accusations portées contre Hazrat Mu‘awiya (qu’Allah lui fasse miséricorde) étaient entièrement fausses. Malgré cela, la raison pour laquelle la communauté musulmane ne considère pas Hazrat Mu‘awiya (qu’Allah lui fasse miséricorde) comme faisant partie des califes bien guidés demeure une question majeure.
Bien que Hazrat Mu‘awiya (qu’Allah lui fasse miséricorde) fût un Compagnon, Ahl al-Sunna wa-l-Jama‘a ne le considère pas comme faisant partie des califes bien guidés. Au lieu de l’appeler calife, on l’appelle l’émir Mu‘awiya (qu’Allah lui fasse miséricorde). Il doit certainement y avoir une raison à cela. Tout en reconnaissant que Hazrat Mu‘awiya (qu’Allah lui fasse miséricorde) a grandement servi l’islam, les historiens ont estimé que sa politique n’était pas correcte du point de vue des principes et des idéaux du califat islamique. Tous ceux qui ont tenté de défendre Hazrat Mu‘awiya (qu’Allah lui fasse miséricorde) ont été contraints de déclarer coupable le calife bien guidé Hazrat ‘Ali (qu’Allah lui fasse miséricorde). Ainsi, cette question historique est si problématique qu’il est en quelque sorte impossible de considérer ces deux hommes comme jouissant du même rang.
C’est pourquoi, dans la mesure où l’histoire l’exige, il ne convient pas de diffuser inutilement auprès du grand public les propos de ceux qui traitent cette question. Si ceux qui ne sont pas historiens se mettent à en débattre, il est à craindre que cela ne provoque la fitna.
En traitant des principes fondamentaux du système de gouvernement islamique, Maulana Mawdudi (qu’Allah lui fasse miséricorde) a mentionné le Coran, la Sunna et l’ijma‘ comme sources de la loi. L’ijma‘ signifie un avis unanime. Celui qui reconnaît comme preuve juridique de la charia le consensus des savants de la communauté de Muhammad ne peut raisonnablement nier qu’il considère le consensus des Compagnons comme une preuve d’un rang encore supérieur.
En 1950, lors de la conférence tenue à Karachi sous la présidence d’Allama Sayyid Sulayman Nadwi (qu’Allah lui fasse miséricorde), au cours de laquelle furent proclamés les 22 principes fondamentaux du système de gouvernement islamique par 31 éminents savants de toutes les catégories, Maulana Mawdudi (qu’Allah lui fasse miséricorde) joua un rôle compétent. Parmi les 31 plus éminents maulanas du Pakistan de cette époque, Maulana Mawdudi (qu’Allah lui fasse miséricorde) occupait une place éminente. Ceux qui émettent des fatwas contre un tel homme ne font que porter atteinte à leur propre prestige. Réfuter les propos de Maulana Mawdudi (qu’Allah lui fasse miséricorde) par l’argumentation est assurément un devoir religieux. Mais j’invite toutes les personnes concernées à réfléchir à la question de savoir si la diffusion de fatwas est réellement utile à la religion.
Il ne me semble pas déplacé de mentionner ici encore une chose. Quelques savants du Pakistan, de l’Inde et du Bangladesh ont certes formulé des commentaires défavorables à l’encontre de Maulana Mawdudi (qu’Allah lui fasse miséricorde). Mais les grands oulémas et penseurs islamiques du monde reconnaissent Maulana Mawdudi (qu’Allah lui fasse miséricorde) comme l’un des plus grands savants du monde actuel et comme un éminent spécialiste de l’islam. Son tafsir et ses autres ouvrages ont été traduits dans quarante langues et la lumière de l’islam parvient ainsi à des millions de personnes. Par conséquent, quelques personnes de ce pays ne pourront pas l’étouffer au moyen de fatwas ni dissimuler cette lumière. Je crois que, s’ils lisaient attentivement les ouvrages de Maulana Mawdudi (qu’Allah lui fasse miséricorde), ils les apprécieraient certainement.
Au service des éminents oulémas et maîtres spirituels
Je voue un profond respect aux éminents oulémas et aux grands maîtres spirituels. Car ce sont eux les héritiers du Prophète. C’est auprès d’eux que l’on peut acquérir la connaissance du Coran et de la Sunna. Pour les personnes illettrées, il n’existe aucun autre moyen d’apprendre la connaissance et la pratique religieuses que de se mettre à leur service. Même les personnes instruites dans le système moderne n’ont d’autre choix que de recourir à l’aide des éminents oulémas et des maîtres spirituels si elles veulent acquérir une connaissance correcte de l’islam et suivre le Messager. Il faut acquérir une connaissance approfondie de la religion à partir du Coran et des hadiths, et je suis moi-même témoin que les personnes instruites en anglais et diplômées des collèges et des universités n’ont aucun autre recours que l’aide de ceux qui possèdent la connaissance dans ce domaine.
Je n’ai pas eu la chance d’étudier dans une madrasa qawmi ou alia afin d’acquérir une connaissance approfondie du Coran, des hadiths et du fiqh. Le peu de savoir qu’Allah Tout-Puissant m’a accordé, je l’ai reçu par l’intermédiaire de savants et de maîtres spirituels véridiques. Comme mon père, qui était un savant, m’y exhortait particulièrement, j’ai été obligé d’étudier l’arabe comme matière principale jusqu’à la licence ; c’est avec le peu d’arabe que j’avais ainsi appris que j’ai tenté d’étudier quelque peu l’islam. Dès ma scolarité, j’ai eu l’occasion de lire en bengali les ouvrages traduits de Hazrat Mawlana Ashraf Ali Thanvi (r.a.). En 1938, alors que j’étais élève de huitième année, je fus profondément attiré par les sermons argumentés de Hazrat Thanvi (r.a.), dont j’étais depuis lors un lecteur assidu en tant qu’abonné à la revue mensuelle Nemat. C’est donc en tant que traducteur des écrits de Hazrat Thanvi (r.a.) que je nouai des liens étroits avec Hazrat Mawlana Shamsul Haq Faridpuri (r.a.).
Quelques mois avant mon examen de maîtrise, en 1950, influencé par la Tabligh Jamaat, je partis, après l’examen, pour trois chilla. Comme j’eus l’occasion d’accomplir un chilla avec Hazrat Mawlana Abdul Aziz, l’amir de la Tabligh Jamaat dans ce pays, et de me rendre en Hindoustan à l’occasion du chilla de la Tabligh, la compagnie de nombreux savants éminents m’inspira de consacrer ma vie à la voie de la religion. Grâce à la faveur qu’Allah Tout-Puissant m’accorda en me permettant de travailler régulièrement pendant quatre ans et demi au sein de la Tabligh Jamaat, naquit en moi la conviction que la religion de l’islam devait être l’unique mission ou objectif de la vie musulmane.
En 1952, mes relations avec la Tamaddun Majlis me donnèrent l’occasion de comprendre l’islam comme un mouvement révolutionnaire. Je commençai alors à étudier l’islam en considérant que la vie du Messager d’Allah (s.a.w.) ne se limitait pas au domaine religieux, mais que le Messager avait également accompli une révolution dans la vie sociale, politique et économique. C’est par l’intermédiaire de la Tamaddun Majlis que j’eus pour la première fois l’occasion de lire certains ouvrages de Mawlana Mawdudi (r.a.) en bengali et en anglais.
Pendant les deux années qui suivirent, je continuai à travailler avec un esprit entièrement concentré au sein de la Tabligh Jamaat et de la Tamaddun Majlis. En travaillant simultanément avec ces deux organisations, j’eus l’occasion de lire attentivement les ouvrages des deux courants. Je compris alors qu’il m’était indispensable de rester dans la Tabligh Jamaat pour les dimensions religieuse et spirituelle de l’islam, tandis qu’il m’était également impossible de quitter la Tamaddun Majlis pour les dimensions politique, économique et autres de l’islam. Après avoir accepté de tout mon cœur et de toute mon âme l’islam comme un système de vie complet, je ne trouvais pas de quoi satisfaire mon esprit assoiffé dans la seule Tabligh Jamaat ou la seule Tamaddun Majlis. Je tentai donc de parvenir à un islam complet en réunissant ces deux approches.
À cette époque, la grande ijtima mensuelle de la Tabligh Jamaat se tenait à la mosquée Shahi de Lalbagh. Je devais moi aussi y prendre la parole. Après avoir entendu les discours sur les six principes que je prononçais depuis la tribune de la Tabligh, Hazrat Mawlana Shamsul Haq Faridpuri (r.a.) disait à ses proches à mon sujet : « Cet homme ne peut pas se contenter du programme de la Tabligh Jamaat. » Plus tard, après mon adhésion à la Jamaat-e-Islami, je lui rendis visite ; en présence de nombreuses personnes qui en furent témoins, il déclara : « N’avais-je pas dit que la Tabligh Jamaat ne pourrait pas le retenir ? » En entendant ses paroles, je compris que, même lorsque je prononçais des discours depuis la tribune de la Tabligh Jamaat, le ton de la révolution islamique de la Tamaddun Majlis transparaissait peut-être dans mes propos. C’est pourquoi un homme aussi savant avait pu le pressentir. Le fait qu’il m’encourageât après mon adhésion à la Jamaat-e-Islami me confirma davantage dans cette conviction.
Dans la préface du livre que j’avais écrit en anglais en 1968, intitulé A Guide to Islamic Movement (Le guide du mouvement islamique), j’avais écrit : « Par l’intermédiaire de mon père, je n’avais compris l’islam que comme une religion. À travers les écrits de Hazrat Mawlana Thanvi (r.a.) et la compagnie de Mawlana Faridpuri (r.a.), je compris que l’islam était une grande mission et que lui consacrer sa vie était une exigence de la foi. En rejoignant la Jamaat-e-Islami, je compris que l’islam était un mouvement révolutionnaire par lequel le croyant devait s’efforcer d’établir la loi d’Allah sur la terre d’Allah ; c’était le plus grand devoir de sa vie. Je reconnais maintenant avec gratitude que Hazrat Thanvi, la Tabligh Jamaat, la Tamaddun Majlis et la Jamaat-e-Islami m’ont successivement inspiré à devenir un véritable musulman. En rejoignant la Jamaat-e-Islami, j’ai eu l’occasion de connaître en détail la forme complète de l’islam. »
En dehors de la Jamaat-e-Islami, j’étais en relation avec plusieurs grands savants, auprès desquels j’ai reçu beaucoup de lumière sur différents aspects de la religion. Comme ils m’affectionnaient, ils me permettaient de tirer d’eux un grand bénéfice même en peu de temps. Par l’intermédiaire de Hazrat Mawlana Shamsul Haq Faridpuri (r.a.), j’eus le bonheur de me rapprocher d’un immense savant tel que Hazrat Mawlana Nur Muhammad Azmi (r.a.). Au Bangladesh, je n’ai trouvé personne d’aussi ouvert d’esprit que ces deux hommes pour ce qui est du respect envers toutes les formes de service religieux et toutes les organisations religieuses, ainsi que de l’attitude libérale à l’égard de chacun. J’ai eu l’occasion de fréquenter ces deux hommes de manière d’autant plus étroite et pendant d’autant plus longtemps que les autres ; même si je n’ai pas pu passer autant de temps avec ces derniers, j’ai néanmoins reçu d’eux de nombreux enseignements d’une grande valeur. Parmi eux, il convient de mentionner tout particulièrement :
Hazrat Mawlana Saiyed Mahmud Mustafa al-Madani, martyr (r.a.)
Hazrat Maulana Muhammad Akram Khan (qu’Allah lui fasse miséricorde)
Hazrat Maulana Abdullâhil Kafi Al-Qurayshi (qu’Allah lui fasse miséricorde)
Hazrat Maulana Atahar Ali (qu’Allah lui fasse miséricorde)
Hazrat Maulana Mufti Dini Muhammad Khan (qu’Allah lui fasse miséricorde)
Hazrat Maulana Mufti Sayyid Amimul Ihsan (qu’Allah lui fasse miséricorde)
J’ai eu le bonheur d’entrer en contact étroit avec de nombreux oulémas du Pakistan, de l’Hindoustan et du Bangladesh appartenant à la Jamaat-e-Islami. Les ouvrages de ces savants, ainsi que ceux de nombreux penseurs islamiques extérieurs à la Jamaat, m’ont servi de provisions pour ma vie religieuse.
Par cette discussion, je veux simplement montrer que, pour les innombrables personnes instruites et modernes comme nous, il n’existe aucun autre moyen d’acquérir une connaissance de l’islam et de sa mise en pratique que de recourir à l’aide des oulémas et des maîtres spirituels. Par la grâce d’Allah, dans les écoles, les collèges et les universités, les étudiants eux-mêmes ont aujourd’hui été attirés vers l’islam par les ouvrages de Maulana Maududi (qu’Allah lui fasse miséricorde) et d’autres nobles oulémas. Dans ce système éducatif, là où se forment des personnes dont l’esprit, le cœur et le caractère sont opposés à la connaissance et à la pratique islamiques, ce sont les ouvrages islamiques rédigés par les oulémas qui ont suscité un éveil aussi encourageant.
Il ne fait aucun doute que la plupart des ouvrages auxquels les étudiants et les militants, étudiants ou non, du mouvement islamique recourent pour connaître les différents aspects du mode de vie islamique et comprendre le Noble Coran à la lumière du mouvement islamique du Messager sont écrits par Maulana Maududi (qu’Allah lui fasse miséricorde). Ils acquièrent également une connaissance suffisante grâce aux ouvrages en bengali d’autres oulémas, anciens et contemporains, fondés sur le Coran et les hadiths. Mais, puisqu’il leur est impossible de se passer des écrits de Maulana Maududi (qu’Allah lui fasse miséricorde), tous lisent ses ouvrages par nécessité. Si quelqu’un d’autre disposait d’une abondante littérature islamique et si ses écrits pouvaient susciter un mouvement solide contre les opinions et les voies opposées à l’islam, nombre de personnes instruites et modernes comme nous auraient pu avancer sur cette voie sans la littérature de Maulana Maududi (qu’Allah lui fasse miséricorde).
Oulémas et honorables mashayikh, pouvez-vous citer le nom d’une autre personne dont les écrits pourraient nous enseigner en détail les principes de vie islamiques dans une langue adaptée à notre époque ? Dans ces circonstances, lorsqu’un savant émet une fatwa contre Mawlana Mawdudi (que Dieu lui fasse miséricorde), quelle opinion les militants instruits du mouvement islamique peuvent-ils se former à son sujet ? Lorsqu’une personne religieuse dit : « Je n’aime pas l’islam de Mawdudi », une question surgit naturellement dans l’esprit des militants : les efforts de Mawdudi (que Dieu lui fasse miséricorde) pour comprendre l’islam apparaissent clairement dans ses écrits. Mais personne n’a eu l’occasion de savoir si celui qui tient ces propos a donné une bonne explication de l’islam. Dès lors, une telle déclaration peut-elle susciter une opinion favorable à son égard dans l’esprit des milliers de militants présents sur le terrain ? S’il avait présenté l’islam véritable et prouvé qu’il était capable de se préserver de « l’islam erroné de Mawdudi », ceux qui luttent contre le faux au nom de l’islam l’auraient accepté comme dirigeant et n’auraient pas jugé nécessaire de lire les livres de Mawlana Mawdudi (que Dieu lui fasse miséricorde).
Je demande très humblement à tous les oulémas et mashayikh véridiques de bien vouloir consacrer un peu de temps et d’efforts à la lecture du tafsir de Mawlana Mawdudi (que Dieu lui fasse miséricorde), écrit en six volumes sous le titre « Tafhim al-Qur’an », ainsi que de son ouvrage en sept volumes répondant aux innombrables questions des gens de notre époque, intitulé « Rasa’il wa Masa’il ». Ne prenez pas une décision en vous contentant d’entendre les commentaires d’autrui ; examinez vous-mêmes et prononcez votre jugement. C’est une immense responsabilité. Nous devrons tous rendre des comptes devant Allah.
Aujourd’hui, au Bangladesh, combien de grandes fitna se sont dressées contre l’islam ! Le sécularisme, le nationalisme fondé sur la langue, le socialisme et d’autres forces considérables s’emploient à conspirer pour extirper l’idéal islamique de ce pays. Sur le terrain réel, tous les habitants du pays peuvent voir qui agit, et dans quelle mesure, en faveur de l’islam face à ces fitna. Vous voyez tous quelles personnes les forces opposées à l’islam considèrent comme leurs véritables ennemis. Ceux qui se consacrent au mouvement islamique sur le terrain, notamment dans les collèges et les universités, et contre lesquels les sécularistes et les socialistes se sont ligués, ne méritent-ils pas votre aide, votre sympathie et votre soutien à tous ?
Dans ces circonstances, ceux qui, sans mener aucun mouvement contre les ennemis de l’islam, émettent une fatwa contre le mouvement islamique en le qualifiant de « fitna de Mawdudi », leur action ne sert-elle pas indirectement les ennemis de l’islam ? Si l’on éprouve un véritable attachement à l’islam, il est naturel d’aider les militants islamiques actifs sur le terrain. Si certains estiment que certains passages des livres de Mawlana Mawdudi (que Dieu lui fasse miséricorde) ne sont pas conformes au Coran et aux hadiths, qu’ils en démontrent les erreurs avec des arguments. En montrant ainsi les erreurs, ils rendront un immense service à l’islam, et les militants du mouvement islamique leur en seront reconnaissants, ainsi qu’à de tels oulémas et mashayikh. Mais s’ils refusent cet effort et tentent de s’acquitter de leur responsabilité en se contentant d’émettre une fatwa, comment ceux qui émettent ces fatwas pourront-ils être respectés par les personnes conscientes ?
J’adresse avec insistance aux oulémas et mashayikh une demande pressante : veuillez réfléchir et examiner tout particulièrement une question. Vous avez certainement observé comment, dans mon cher pays natal, le Bangladesh, les partis sécularistes, favorables à l’Inde et socialistes tentent de s’emparer du pouvoir avec le soutien de l’étranger. Ces partis disposent également de nombreuses organisations au sein de la communauté étudiante. Vous n’ignorez pas non plus le combat que la Jamaat-e-Islami mène sur le vaste terrain, et que le Shibir islamique étudiant mène dans les milieux étudiants, contre ces forces hostiles à l’islam. À vous de déterminer quel doit être le devoir de ceux qui aiment l’islam. Dans ces circonstances, n’est-ce pas un devoir religieux d’apporter aide et soutien à la Jamaat-e-Islami ? Si, faute d’accomplir ce devoir, les forces hostiles à l’islam venaient à triompher, il est encore temps de réfléchir à la question de savoir si vous aurez la possibilité de poursuivre vos actuels services religieux.
Enfin, je voudrais demander que, s’il se trouve dans les livres écrits par Mawlana Mawdudi (que Dieu lui fasse miséricorde) quelque propos contraire à la doctrine des Ahl al-Sunna wa-l-Jama‘a, vous nous aidiez à l’identifier. Nous croyons appartenir aux Ahl al-Sunna wa-l-Jama‘a. Par conséquent, s’il existe dans ses livres des erreurs sous cet aspect, nous ne les accepterons en aucun cas. Je voudrais également attirer l’attention de tous sur un point. Certains isolent des propos de Mawlana Mawdudi (que Dieu lui fasse miséricorde) du sens de l’ouvrage original et les présentent — sans tenir compte du contexte et de l’enchaînement du discours — d’une manière qui crée de la confusion. Il n’est donc pas prudent de parvenir à une conclusion sur la base de propos isolés, sans consulter l’ouvrage original.
J’ai de nombreux contacts avec quantité de personnes instruites selon les normes modernes. La plupart d’entre elles ne connaissent pas bien le milieu des oulémas. Il m’arrive de débattre avec elles et de leur expliquer que la connaissance de la religion doit être reçue du milieu des oulémas. Si elles n’éprouvent pas de respect envers eux, d’où pourront-elles recevoir la connaissance religieuse ? Pour que le milieu des oulémas soit considéré comme digne de respect par les personnes instruites modernes, il faut, au lieu de critiquer Mawlana Mawdudi (que Dieu lui fasse miséricorde) dans le langage des fatwas, signaler ses erreurs dans l’intention de le corriger. Les personnes instruites qui souhaitent connaître l’islam trouvent dans les livres de Mawlana Mawdudi leur principal soutien. Si les fatwas suscitent chez ces personnes du mépris envers les oulémas et les mashayikh, la religion subira un immense préjudice. En revanche, si vous signalez ses erreurs dans un langage empreint de compassion, leur respect à votre égard augmentera encore.
— Fin —